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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:09:53 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) + +Author: Jean-François de La Harpe + +Release Date: December 9, 2011 [EBook #38256] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.] + + + + + BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE. + + + + + ABRÉGÉ + + DE + + L'HISTOIRE GÉNÉRALE + + DES VOYAGES; + + + + Par J.-F. LAHARPE. + + + + TOME TROISIÈME. + + + + [Illustration: Enseigne de l'éditeur] + + PARIS, + MÉNARD ET DESENNE, FILS. + 1825. + + + + +ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES. + + + + +PREMIÈRE PARTIE. + +AFRIQUE. + + +LIVRE QUATRIÈME. + +VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY. + + +CHAPITRE II. + +Voyage d'Atkins, de Smith. Lettre du facteur Lamb sur le roi de +Dahomay. + + +John Atkins, capitaine du vaisseau _le Swallow_, nous offre d'abord +quelques remarques générales sur les différentes mers, plus ou moins +favorables à la navigation. + +Après la Méditerranée, qu'il regarde comme la plus agréable partie de +la mer, à cause de la température de l'air et de ses autres avantages, +il loue cette partie de l'Océan, où règnent particulièrement les vents +alisés, parce qu'à certaine distance de la terre, on n'y trouve point +de grosses mers ni d'orages dangereux, et que les jours et les nuits y +sont d'une longueur égale. Telles sont les mers placées sous la zone +torride. L'Océan atlantique et le grand Océan ou mer du Sud, depuis le +39e. jusqu'au 60e. degré de latitude, sont hors des limites du vent +alisé. Les flots y sont rudes et tumultueux, les nuées épaisses, les +tempêtes communes, les vents sont variables, les nuits froides et +obscures. C'est encore pis, dit l'auteur, au delà des 60 degrés; +cependant il sait de plusieurs pilotes, qui avaient fréquenté les mers +de Groenland, que ces rudes climats ne contiennent pas d'autres +vapeurs que des brouillards, des frimas et de la neige, et que la mer +y est moins agitée par les vents, qui, étant au nord pour la plupart, +soufflent vers le soleil, c'est-à-dire vers un air plus raréfié; comme +on le reconnaît à ces glaçons détachés qui se trouvent bien loin au +sud du côté de l'Europe et de l'Amérique. Un autre avantage de ces +mers, c'est que la lumière de la lune y dure à proportion de l'absence +du soleil; de sorte que, dans le temps où le soleil disparaît +entièrement, la lune ne se couche jamais, et console les navigateurs +par un éclat que la réflexion de la neige et des glaces ne fait +qu'augmenter. + +En approchant du cap Vert, l'équipage du _Swallow_ prit plusieurs +tortues qui dormaient sur la surface de l'eau dans un temps calme. On +vit aussi quantité de poissons volans, et leurs ennemis perpétuels, la +bonite et la dorade. Atkins admira la couleur brillante de la dorade, +qui est un poisson de quatre ou cinq pieds de longueur, avec une queue +fourchue. Il nage familièrement autour des vaisseaux. Sa chair est +sèche, mais elle fait de fort bon bouillon. On voit rarement la dorade +hors de la latitude du vent alisé, et jamais l'on n'y voit le poisson +volant. Celui-ci est de la grosseur des petits harengs. Ses ailes, qui +ont environ deux tiers de sa longueur, sont étroites près du corps et +s'élargissent à l'extrémité: elles lui servent à voler l'espace d'un +stade lorsqu'il est poursuivi; mais il les replonge de temps en temps +dans la mer, apparemment parce qu'elles deviennent plus agiles par ce +secours. + +Le 10 mai, Atkins mouilla l'ancre devant la rivière de Sestre, sur la +côte de Malaguette ou des Graines. Quelques-uns de ses gens +descendirent à terre, et allèrent visiter le roi du pays. Ils lui +offrirent des présens, dont apparemment il ne fut pas content, car il +les refusa, et à la place de ces présens il leur demanda leurs +culottes, qu'ils n'eurent pas la courtoisie de lui donner. + +Dans un autre village sur le bord de la rivière, ils trouvèrent un +homme dont la couleur les frappa d'étonnement. Il était d'un jaune si +brillant, que, n'ayant jamais rien vu qui lui ressemblât, ils +s'efforcèrent d'approfondir ce phénomène. Ils employèrent les signes +et tout ce que l'expérience leur avait appris de plus propre à se +faire entendre. Le seul éclaircissement qu'ils purent tirer fut qu'il +venait d'un pays fort éloigné dans les terres, où les hommes de sa +couleur étaient en grand nombre. Atkins a su des capitaines Bullfinch, +Lamb, et de quelques autres voyageurs, qu'ils avaient vu plusieurs +Africains de la même couleur; et d'un autre Anglais, qu'il en avait vu +un dans le royaume d'Angola, et un autre à Madagascar, rareté +surprenante, et aussi difficile à expliquer originairement que la +couleur des Nègres. + +Entre le cap das Palmas et Bassam, les Anglais rencontrèrent un +vaisseau de Bristol, nommé _le Robert_, commandé par le capitaine +Harding, qui était parti avant eux de Sierra-Leone, après y avoir +acheté trente esclaves, au nombre desquels était le capitaine Tomba. +Huit jours auparavant, ce Tomba, qui était d'une hardiesse +extraordinaire, avait formé le projet d'un soulèvement, avec trois ou +quatre de ses compagnons les plus résolus. Ils étaient secondés par +une femme de leur nation, qui les avait avertis que, pendant la nuit, +il n'y avait que cinq ou six blancs sur le tillac, et presque toujours +endormis. Tomba ne balança point à tenter l'entreprise; mais, au +moment de l'exécution, il ne put engager qu'un seul Nègre à se joindre +à ses cinq compagnons. S'étant rendu au gaillard d'avant, il y trouva +trois matelots endormis, dont il tua d'abord les deux premiers d'un +seul coup sur la tempe. Le troisième fut éveillé par le bruit; mais +Tomba ne réussit pas moins à le tuer de la même manière. Cependant +quelques Anglais qui n'étaient pas éloignés prirent l'alarme, et la +communiquèrent bientôt sur tout le bord. Harding, paraissant avec une +hache à la main, fendit la tête à Tomba d'un seul coup et fit charger +de fers les cinq autres complices. + +Leur traitement est remarquable. Des cinq esclaves, les deux plus +vigoureux, et par conséquent les plus précieux pour l'avarice, en +furent quittes pour le fouet et quelques scarifications. Les trois +autres, qui étaient d'une constitution fort faible, et qui n'avaient +eu part à l'action que par le consentement, subirent une mort cruelle, +après avoir été contraints de manger le coeur et le foie de leur chef. +La femme fut suspendue par les pouces, fouettée et déchirée de coups à +la vue de tous les autres esclaves, jusqu'au dernier soupir, qu'elle +rendit au milieu des tourmens. Il est difficile de justifier ces +barbaries autrement que par le droit du plus fort, qui, de tous les +droits, est le plus généralement reconnu d'un bout du monde à l'autre. +Les Nègres peuvent quelquefois faire valoir ce droit tout comme +d'autres, comme on le voit par le trait suivant. + +Le 6 juin, on jeta l'ancre devant Axim, comptoir hollandais, et, le +jour suivant, au cap de Très-Puntas. La plupart des vaisseaux de +l'Europe touchent à ce cap pour renouveler leur provision d'eau, qu'il +est plus difficile d'obtenir plus loin, où l'on fait payer une once +d'or à chaque vaisseau pour cette faveur. John-Conny, principal +cabochir du canton, dont la ville est à trois milles de la côte, du +côté de l'ouest, envoya un de ses esclaves au vaisseau pour y faire +demander une canne à pomme d'or, gravée de son nom, que les Anglais, +dans un autre voyage, s'étaient chargés de lui apporter. Non-seulement +cette commission avait été négligée, mais le messager du cabochir +s'étant emporté dans ses reproches, fut imprudemment maltraité par les +gens de l'équipage. Son maître, irrité de ce double outrage, ne remit +pas sa vengeance plus loin qu'au jour suivant. Les Anglais étaient à +puiser de l'eau. + +Il fondit sur eux, se saisit de leurs tonneaux, et fit une douzaine de +prisonniers qu'il conduisit à sa ville. La hauteur de cette conduite +était fondée sur des forces réelles. + +Il s'était mis en possession du fort de Brandebourg, que les Danois +avaient abandonné depuis quelques années. Cette hardiesse avait fait +naître quelques différens entre lui et les Hollandais. Sous prétexte +de l'avoir acheté des Danois, ils y avaient envoyé, en 1720, une +galiote à bombes, et deux ou trois frégates, pour demander qu'il leur +fût remis. John, qui était hardi et subtil, ayant examiné leurs +forces, répondit qu'il voulait voir quelque témoignage du traité des +Brandebourgeois. Il ajouta même que ce traité prétendu ne pouvait leur +donner droit qu'à l'artillerie et aux pierres de l'édifice, puisque le +terrain n'appartenait pas aux Européens pour en disposer; que les +premiers possesseurs lui en avaient payé la rente, et que, depuis le +parti qu'ils avaient pris de l'abandonner, il était résolu de ne pas +recevoir d'autres blancs. Ces raisonnements ayant irrité les +Hollandais, ils jetèrent quelques bombes dans la place. Ensuite, aussi +furieux d'eau-de-vie que de colère, ils débarquèrent quarante hommes +sous la conduite d'un lieutenant, pour former une attaque régulière. +Mais John, qui avait eu le temps de se mettre en embuscade avec des +forces supérieures, fondit brusquement sur eux, et les tailla tous en +pièces. Il ajouta l'insulte à la victoire, en faisant paver l'entrée +de son palais des crânes des morts. + +Cet avantage avait servi à le rendre plus fier et plus rigoureux sur +tous les droits du commerce, c'est-à-dire sur ceux qui lui étaient dus +justement. Cependant, lorsqu'il se fut réconcilié avec les Anglais, +Atkins et quelques autres officiers du vaisseau lui rendirent une +visite. Les vents du sud avaient rendu la mer si grosse, que, les +voyant embarrassés à descendre au rivage avec leurs propres chaloupes, +il leur envoya ses canots; mais il leur fit payer un droit pour ce +service. Les Nègres seuls connaissent assez la côte pour savoir quand +ils n'ont rien à craindre de l'agitation des flots. John se trouva +lui-même sur le rivage pour y recevoir les Anglais. Il était +accompagné de trente ou quarante gardes bien armés, qui les +conduisirent à sa maison. + +C'était un homme de cinquante ans, bien fait et robuste, d'un regard +sévère, et qui se faisait respecter de tous ses Nègres, jusqu'à +vouloir que ceux qui portaient des chapeaux ou des bonnets eussent +toujours la tête nue devant lui. + +Il reçut fort civilement les Anglais, et les salua de six coups de +canon, qui lui furent rendus en même nombre. Il leur fit des excuses +de les avoir empêchés de prendre de l'eau; et, pour les en dédommager, +il leur permit de pêcher dans la rivière qui passe derrière la ville. +Mais la pêche n'ayant point été fort heureuse, ils furent mal servis à +dîner. Le cabochir prit un air mécontent, et leur reprocha de s'être +attiré cette disgrâce en négligeant de faire un présent à l'eau de la +rivière, qui méritait plus de considération qu'une autre, parce +qu'elle était le fétiche d'un homme tel que lui. + +Atkins, trouvant le cabochir familier et de bonne humeur, ne fit pas +difficulté de lui demander ce qu'étaient devenus les crânes hollandais +dont il avait pavé l'entrée de sa maison. Il répondit naturellement +que depuis un mois il les avait enfermés dans une caisse, avec de +l'eau-de-vie, des pipes et du tabac, et qu'il les avait fait enterrer. +Il était temps, ajouta-t-il, d'oublier les ressentimens passés; et les +petites commodités qu'il avait fait enterrer avec les Hollandais +étaient un témoignage du respect qu'il portait aux morts. Au reste, le +cabochir lui fit voir dans une de ses cours les mâchoires des +Hollandais suspendues aux branches d'un arbre. C'était encore un +trophée qui lui restait. + +Le but du voyage de Smith avait été de lever les plans de tous les +forts et les établissemens anglais dans la Guinée. Il exécuta ce +dessein avec beaucoup de peine. + +Il débarqua le samedi 20 août 1726, à bord de _la Bonite_, commandée +par le capitaine Livingstone, avec le sieur Walter-Charles, gouverneur +de Sierra-Leone. On passa le tropique le 14 de septembre. Smiths y +observa plusieurs oiseaux blanchâtres, qui n'ont pour queue qu'une +longue plume. Ils s'élèvent fort haut dans leur vol. Ce sont des +paille-en-queue. Les matelots leur ont donné le nom d'_oiseaux du +tropique_, parce qu'on ne les voit que sous la zone torride, entre les +tropiques. + +Le 4 de février 1727, on jeta l'ancre à cinq milles à l'ouest d'Axim. +Ce château des Hollandais, sur la côte d'Or, est une petite +fortification triangulaire, montée de onze pièces de canon. Les Nègres +ont une ville fort peuplée sous le canon du château comme on en voit +sous tous les forts européens, au long de la côte d'Or. + +Smith, ayant levé successivement plusieurs plans, arriva le 17 au cap +Corse, où l'on trouva plusieurs vaisseaux dans la rade. + +Pendant le séjour que Smith avait fait à James-Fort, sur la Gambie, il +avait reçu, par un vaisseau anglais une lettre de Hollande adressée au +gouverneur hollandais de la Mina, qu'il s'était chargé de porter au +cap Corse. Cette occasion lui paraissant favorable pour lever le plan +du château de la Mina, il s'y rendit dans un grand canot, avec +Livingstone, sous prétexte de remettre la lettre au gouverneur. Mais +ils reconnurent bientôt que les Hollandais ne manquaient pas de +pénétration. Smith, qui ne se croyait ni connu, ni observé, étant +sorti sans affectation pour jeter les yeux autour de lui, fut étonné +de se voir immédiatement suivi par le gouverneur, qui le tira +brusquement par la manche, et qui le pria de rentrer dans la salle, en +lui disant qu'il pouvait emporter, si c'était son dessein, tout l'or +de la Guinée dans sa poche; mais que, pour le plan du château +hollandais, il ne l'emporterait pas. Un reproche si peu attendu causa +d'abord quelque embarras à Smith. Cependant, après s'être un peu +remis, il répondit au gouverneur qu'il lui avait cru assez de lumières +pour ne pas s'imaginer qu'on pût entreprendre de lever le plan d'une +place sans les instrumens nécessaires, et que, n'en ayant aucun, il +s'étonnait qu'on pût le soupçonner de ce dessein. Le commandant +hollandais demeura pensif un moment; et, paraissant se repentir d'un +procédé trop brusque, il pressa Smith et Livingstone de demeurer à +dîner; ils y consentirent. Alors il leur montra quelques plans +imparfaits qui avaient été levés par un dessinateur de la compagnie +hollandaise. L'ouvrage avait été fort bien commencé, mais l'artiste +était mort sans avoir pu l'achever. + +Smith partit du cap Corse le 24 de mars. Comme on était à la fin de la +saison sèche, l'eau était si rare dans la garnison, qu'il fut +impossible d'en obtenir pour les besoins du vaisseau. Il ne s'en +trouve point à plus de huit milles du château, de sorte qu'on y est +réduit à l'eau d'une grande citerne qui se remplit par des tuyaux de +plomb, où la pluie descend de tous les toits. Tous les forts de la +côte d'Or n'ont pas d'autres ressources. + +Le 28, on alla jeter l'ancre au fort d'Akra. Smith alla se promener +plusieurs fois jusqu'à la porte du fort hollandais. Il y rencontra +quelques marchands de cette nation qui connaissaient le facteur +anglais dont il était accompagné. On s'entretint quelques momens avec +beaucoup de familiarité et d'amitié. Mais les Hollandais ne +proposèrent point à Smith d'entrer dans leur fort; ce qui lui fit +juger qu'ils avaient des ordres du gouverneur général de la Mina, et +qu'ils craignaient les observations d'un dessinateur anglais. + +Le 3 d'avril, après avoir perdu un câble dans les rocs d'Akra, il +remit à la voile pour gagner la côte de Juida. Le 5, il passa devant +l'embouchure de la grande rivière Volta, qui a tiré ce nom de la +rapidité extrême de son cours. Il est si violent qu'en entrant dans la +mer, il change la couleur de l'eau jusqu'à plus de huit lieues de la +côte. C'est cette rivière qui sépare la côte d'Or de la côte des +Esclaves. + +Le 7, à la pointe du jour, on jeta l'ancre dans la rade de Juida, et +l'on salua le fort, qui est à plus d'une lieue de la côte. Il se +trouvait alors dans la rade trois vaisseaux français et deux +portugais. La Guinée entière n'a pas de lieu où le débarquement soit +si difficile. On y trouve continuellement les vagues si hautes et si +impétueuses, que, les chaloupes de l'Europe ne pouvant s'approcher du +rivage, on est obligé de jeter l'ancre fort loin, et d'y attendre les +pirogues qui viennent prendre les passagers et les marchandises. +Ordinairement les rameurs nègres s'en acquittent avec beaucoup +d'habileté; mais quelquefois aussi le passage n'est pas sans danger. À +l'arrivée du vaisseau de Smith, les facteurs de sa nation envoyèrent à +bord une grande pirogue pour amener au rivage ceux qui devaient y +descendre. Le passage fut heureux. Cependant Smith fut étonné de se +voir entre des vagues d'une hauteur excessive, et des flots d'écume +qui paraissaient capables d'abîmer le plus grand vaisseau. Il admira +l'adresse des Nègres à les traverser; mais surtout à profiter du +mouvement d'une vague pour faire avancer, à l'aide des rames, leur +pirogue fort loin sur le rivage; après quoi, sautant à terre, ils la +transportent encore plus loin pour la garantir du retour des flots. Si +l'on avait le malheur d'être renversé, il serait fort difficile de se +sauver à la nage, quand on n'aurait que la violence de la mer à +combattre; mais, en y joignant le danger des requins, qui suivent +toujours les canots en grand nombre pour attendre leur proie, on peut +dire qu'il est presque impossible d'échapper. + +Les vaisseaux qui viennent à Juida pour le commerce ont toujours sur +le rivage des tentes qui leur servent de magasins pour mettre leurs +marchandises à couvert. Smith, en débarquant, s'approcha d'une tente +française, où le matelot qui en avait la garde lui offrit en langue +anglaise un verre d'eau-de-vie, qu'il accepta. Il y avait dans la +tente un grand nombre de barils, dont le dehors paraissait mouillé. +Smith en ayant demandé la raison, le matelot français lui répondit que +les barils n'avaient été débarqués que le matin, et qu'ils avaient +beaucoup souffert au passage. Il ajouta qu'au débarquement un matelot +français s'étant hasardé trop loin dans l'eau pour reprendre un baril +que les vagues emportaient, avait été saisi par un jeune requin, +contre lequel il s'était fort bien défendu avec son couteau; mais que +la même vague qui le ramenait ayant apporté deux autres requins +monstrueux, il avait été déchiré en un moment, et dévoré à la vue de +tous ses compagnons. + +Les Anglais ont, à dix-huit milles de ce fort, du côté de l'est, un +autre comptoir nommé Iakin, et celui de Sabi, à cinq milles du côté du +nord. Mais celui-ci venait d'être réduit en cendres par le grand et +puissant roi Dahomay, dont le nom a fait tant de bruit en Europe. Sa +première conquête avait été le royaume du grand Ardra, cinquante +milles au nord-ouest de Sabi. Le roi d'Ardra ayant, en 1724, quelques +affaires à régler avec Baldwin, gouverneur anglais de Juida, et +n'étant pas satisfait de sa diligence, fit arrêter Lamb, facteur +anglais d'Ardra, dans l'espérance de rendre Baldwin plus attentif à +l'obliger. Ce fut dans ces circonstances que la ville d'Ardra fut +assiégée par les troupes du roi Dahomay, et qu'ayant été prise après +une vigoureuse résistance, le roi même fut tué à la porte de son +palais. Lamb fut conduit devant le général de Dahomay, qui n'avait +jamais vu de blancs. Cet officier nègre fut si surpris de sa figure, +qu'il le mena au roi son maître, comme une rareté fort étrange. En +effet, le roi Dahomay, faisant sa résidence à deux cents milles dans +les terres, n'avait jamais eu non plus l'occasion de voir un Européen. +Il garda précieusement Lamb, qui écrivit pendant sa captivité une +lettre au gouverneur Tinker, successeur de Baldwin. Nous la +transcrirons tout à l'heure; elle servira à faire connaître ce que +c'était que ce roi Dahomay. + +On retournait en Angleterre, lorsque, le Ier. juillet, le navire se +trouvant par 13 degrés 19 minutes du nord, on s'aperçut d'une +dangereuse voie d'eau. Comme elle était déjà si grande, que les pompes +ne pouvaient suffire, on ne fut pas saisi d'une crainte médiocre en +considérant qu'on était fort éloigné de la terre et qu'on n'était +accompagné d'aucun vaisseau. Après beaucoup de recherches, Livingstone +découvrit la source du mal et trouva les moyens d'en arrêter les +progrès. Cependant il ne fut pas possible d'y remédier si +parfaitement, qu'on ne s'aperçût bientôt qu'il recommençait avec un +nouveau danger. On résolut de suivre le vent pour soulager le +vaisseau; mais la fatigue extrême de l'équipage, qui était sans cesse +obligé de travailler à la pompe, fit applaudir à la proposition de +porter droit aux Indes occidentales. On était dans la latitude des +vents alisés, et on avait directement la Barbade à l'ouest. À la +vérité, suivant les calculs, on n'en était pas à moins de sept cents +lieues, distance terrible pour un vaisseau près de s'abîmer. Cependant +les circonstances n'offrant point d'autre ressource, on résolut de s'y +attacher avec tous les efforts du courage et de la prudence. Les +emplois furent distribués pour une si grande entreprise: le capitaine +et le pilote devaient prendre alternativement la conduite du +gouvernail. Smith et un autre se chargèrent de préparer les vivres et +de faire du punch chaud pour ceux qui travaillaient à la pompe, +auxquels on assigna une pinte et demie de liqueur pendant chaque +quart, c'est-à-dire de quatre heures en quatre heures: ils avaient +besoin de ce soutien pour ranimer leurs esprits, parce que le travail +était si pénible et le péril si pressant, que tous les matelots ne +purent être divisés qu'en deux quarts. Il restait deux petits Nègres, +qui reçurent ordre d'assister Smith et son camarade dans leurs +fonctions. + +On passa neuf ou dix jours dans une extrémité si déplorable. La +plupart des matelots commençaient à se rebuter de l'excès du travail, +et quelques-uns firent éclater des murmures qui semblaient annoncer +d'autres effets de leur désespoir. On leur fournissait néanmoins des +rafraîchissemens, et Smith avait soin de leur tuer tous les jours +quelques pièces de volaille ou un chevreau. Tous les officiers +s'efforçaient aussi de les encourager par l'espérance de découvrir +bientôt la Barbade. Leur canot, qui était assez grand et en fort bon +état, avait été placé sur le tillac; mais la chaloupe ayant été serrée +entre les deux ponts, plusieurs souhaitaient qu'on la mît en état +d'être employée, c'est-à-dire qu'elle fût équipée de tout ce qui était +nécessaire pour un usage forcé, comme d'eau, de vivres, d'instrumens +de mer, etc. D'autres s'opposèrent fortement à cette proposition, dans +la crainte que les plus mutins ou les plus désespérés ne profitassent +des ténèbres pour fuir dans la chaloupe et pour abandonner tous les +autres à leur mauvais sort, ce qui aurait causé nécessairement la +perte du vaisseau, parce qu'il ne serait pas resté assez de bras pour +la pompe. Au milieu de ce trouble, tous les animaux étrangers qu'on +transportait en Europe moururent faute de soins et de nourriture. + +Le 16, trois matelots qui avaient travaillé à la pompe depuis quatre +heures jusqu'à huit, tombèrent évanouis et furent emportés comme +morts. Cet accident ayant fait sonner plus tôt la cloche pour appeler +ceux qui devaient succéder au travail, l'horreur et la consternation +parurent se répandre sur tous les visages. Cependant, comme Smith +avait fait préparer un fort bon déjeuner, on se mit à manger autant +que la crainte pouvait laisser d'appétit, lorsqu'un des matelots de la +pompe se mit à crier de toute sa force, _terre_, _terre_! courant et +sautant comme un insensé dans le transport de sa joie. Tout le monde +abandonna les alimens pour satisfaire une curiosité beaucoup plus +pressante que la faim. On découvrit en effet la terre, qu'on reconnut +aussitôt pour l'île de la Barbade. Ceux qui se sont trouvés dans une +situation semblable assurent que le moment où l'on revoit la terre +produit une espèce de délire dont il est impossible de se former une +idée. Le même jour on jeta l'ancre dans la baie de Carlisle. + +Pendant les jours suivans on se hâta de décharger toutes les +marchandises du vaisseau sans interrompre un moment le travail de la +pompe, qui ne cessait pas d'être nécessaire dans une rade si +tranquille. Un jour que le capitaine Livingstone et Smith étaient à +bord avec quelques négocians, les ouvriers pompèrent un petit dauphin +à demi rongé de pourriture, sans queue et sans tête, d'environ trois +pouces et demi de longueur. Livingstone le mit soigneusement dans de +l'esprit-de-vin pour le conserver jusqu'en Europe, persuadé que ce +petit poisson, ayant été long-temps dans la fente du bâtiment, avait +fermé le passage à quantité d'eau, et que c'était à lui par conséquent +qu'il était redevable de sa conservation. Lorsqu'on examina de près le +vaisseau, après l'avoir mis sur le côté, on aperçut sous la quille et +dans d'autres endroits plusieurs fentes dont on n'avait pas eu le +moindre soupçon; mais la principale était celle que Livingstone avait +découverte, et qui n'avait pu être bien bouchée. + +Voici la lettre du facteur Lamb, que nous avons promise au lecteur. +Elle est adressée à Tinkel, directeur de la compagnie anglaise à Sabi. + +«Monsieur, il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du +premier de ce mois. Ce prince m'ordonne de vous répondre en sa +présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant votre +lettre de sa main, j'eus avec lui une conférence dont je crois pouvoir +conclure qu'il ne pense pas beaucoup à fixer le prix de ma liberté. +Lorsque je le pressai de m'expliquer à quelles conditions il voulait +me permettre de partir, il me répondit qu'il ne voyait aucune +nécessité de me vendre, parce que je ne suis pas Nègre. Je le pressai: +il tourna ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne +pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze livres +sterling par tête, ferait près de dix mille livres sterling. Je lui +avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les veines; et, me +remettant un peu, je lui demandai s'il me prenait pour le roi de mon +pays. J'ajoutai que vous et la compagnie me croiriez fou si je vous +faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de vous en +parler dans ma lettre, parce qu'il voulait charger le principal +officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous; et que, +si vous n'aviez rien à Juida d'assez beau pour lui, vous deviez écrire +d'avance à la compagnie. Je lui répondis qu'à ce discours il m'était +aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le priais de +faire venir pour moi, par quelques-uns de ses gens, des habits et +quelques autres nécessités. Il y consentit. Je n'ai donc, monsieur, +qu'un seul moyen de me racheter; ce serait de faire offre au roi d'une +couronne et d'un sceptre qui peuvent être payés sur ce qui reste dû au +dernier roi d'Ardra. Je ne connais pas d'autre présent qu'il puisse +trouver digne de lui; car il est fourni d'une grosse quantité de +vaisselle d'or en oeuvre, et d'autres richesses. Il a des robes de +toutes sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque d'aucune +espèce de marchandises. Il donne les bedjis[1] comme du sable, et les +liqueurs fortes comme de l'eau: sa vanité et sa fierté sont +excessives: aussi est-il le plus belliqueux et le plus riche de tous +les rois de cette grande région; et l'on doit s'attendre qu'avec le +temps il subjuguera tout le pays dont il est environné. Il a déjà pavé +deux de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la +guerre. Les palais néanmoins sont aussi grands que le parc Saint-James +à Londres, c'est-à-dire qu'ils ont un mille et demi de tour. + +[Note 1: Espèce de coquille colorée qui sert de monnaie aux Nègres, +comme les cauris.] + +»Le roi souhaite beaucoup qu'il me vienne des lettres de ma nation, ou +toute autre marque de souvenir. Il regarderait comme une bassesse +indigne de lui de prendre quelque chose qui m'appartînt. Je ne crois +pas même qu'il voulût retenir les blancs qui viendraient à sa cour. +S'il me traite autrement, c'est qu'il me regarde comme un captif pris +à l'a guerre; d'ailleurs il paraît m'estimer beaucoup, parce qu'il n'a +jamais eu d'autre blanc qu'un vieux mulâtre portugais, qui lui vient +de la nation des Popos, et qui lui coûte environ cinq cents livres +sterling. Quoique cet homme soit son esclave, il le traite comme un +cabochir du premier ordre: il lui a donné deux maisons, avec un grand +nombre de femmes et de domestiques, sans lui imposer d'autre devoir +que de raccommoder quelquefois les habits de sa majesté, parce que ce +mulâtre est tailleur. Ainsi, l'on peut compter que les tailleurs, les +charpentiers, les serruriers ou tous autres artisans libres qui +voudraient se rendre ici, seraient reçus avec beaucoup de caresses, et +feraient bientôt une grosse fortune; car le roi paie magnifiquement +ceux qui travaillent pour lui. + +»L'arrivée de quelque ouvrier serait donc un excellent moyen pour +obtenir ma liberté, en y joignant la promesse d'entretenir avec lui un +commerce réglé; mais, étant persuadé que les blancs contribuent ici à +sa grandeur, il m'objecte à tout moment que, s'il me laisse partir, il +n'y a pas d'apparence qu'il en revoie jamais d'autres. Il faudrait +engager quelqu'un à faire le voyage pour retourner presque aussitôt. +Cette seule démarche persuaderait au roi qu'il verrait d'autres blancs +dans la suite; et je suis presque sûr qu'il m'accorderait la +permission de partir pour hâter ceux qui viendraient après moi. Si +Henri Touch, mon valet, était encore à Juida, et qu'il fût disposé à +se rendre ici, il y trouverait plus d'avantage qu'il ne peut se le +figurer. Il est jeune; le roi prendrait infailliblement de l'affection +pour lui. Quoique je ne rende aucun service à ce prince, il m'a donné +une maison, avec une douzaine de domestiques de l'un et de l'autre +sexe, et des revenus fixes pour mon entretien. Si j'aimais +l'eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m'en fournit en +abondance. Le sucre, la farine et les autres denrées ne me sont pas +plus épargnés. Si le roi fait tuer un boeuf, ce qui lui arrive +souvent, je suis sûr d'en recevoir un quartier; quelquefois il +m'envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre, et je ne crains +nullement de mourir de faim. Lorsqu'il sort en public, il nous fait +appeler, le Portugais et moi, pour le suivre. Nous sommes assis près +de lui pendant le jour, à l'ardeur du soleil, avec la permission +néanmoins de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous +couvrent la tête. + +»Ainsi nous tâchons, le Portugais et moi, de nous rendre la vie aussi +douce qu'il est possible, et surtout de ne pas tomber dans une +tristesse qui serait bientôt funeste à notre santé. Cependant, comme +je suis fort ennuyé de ma situation, je suppliai le roi, il y a +quelque temps, de me remettre entre les mains du général de ses +troupes, et de me faire donner un cheval pour le suivre à la guerre. +Il rejeta ma demande, sous prétexte qu'il ne voulait pas me faire +tuer. Ensuite, m'ayant promis de m'employer autrement, il m'ordonna de +demeurer tranquille et de prendre garde à tout ce que je lui verrais +faire. J'ignore encore quelles sont ses intentions. Son général même +n'approuva pas l'offre que je faisais d'aller à la guerre, parce que, +si j'étais tué, me dit-il, le roi ne lui pardonnerait pas d'en avoir +été l'occasion. Depuis ce temps-là sa majesté m'a fait donner un +cheval, et m'a déclaré que, lorsqu'elle sortirait de son palais, je +serais toujours à sa suite. Il sort assez souvent dans un beau branle +garni de piliers dorés et de rideaux. Il m'ordonne quelquefois aussi +de l'accompagner dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de +sa résidence ordinaire. On m'assure qu'il en a onze. + +»Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de +m'en envoyer une, avec un fouet et des éperons. Le roi m'a donné ordre +de vous demander aussi le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous +serez payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui +envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles de souliers. Si +vous jugez bien de ses intentions, vous pouvez m'adresser ce que je +vous demande et pour lui et pour moi. Je suis persuadé que le moindre +présent sera fort agréable de ma part, et redoublera mon crédit à +cette cour, soit que je parte ou que je demeure. Ainsi je vous conjure +de m'accorder une grâce qui peut non-seulement rendre mon sort plus +supportable, mais qui, faisant conclure au roi qu'on ne pense point à +ma rançon, le déterminera peut-être à me rendre la liberté dans +quelque moment de caprice. + +»Vous devez m'envoyer d'autant plus facilement ce que je vous demande, +que je n'ai pas touché mes appointemens depuis que je suis en Guinée; +et vous ne serez pas surpris que je vous demande tant de choses, si +j'ajoute que le roi me fait bâtir actuellement une maison dans une +ville où il fait ordinairement son séjour, lorsqu'il se prépare à la +guerre. Cette nouvelle faveur me jette dans une profonde mélancolie, +parce qu'elle marque assez qu'on ne pense point à me rendre bientôt ma +liberté. + +»Si vous approuvez que je traite avec le roi pour quelques esclaves, +il faut que vous en parliez à ses gens, et que vous me donniez +là-dessus vos ordres; car, pendant le séjour que je dois faire ici, je +souhaite de pouvoir me rendre utile à la compagnie. Mais, dans cette +supposition, vous ne devez pas oublier de m'envoyer des essais de +toutes vos marchandises, avec la marque des prix, pour prévenir toutes +sortes de malentendus. Sa majesté m'a pris tout le papier que j'avais +encore, dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté +que c'est un amusement puéril; mais il ne le désire pas moins, afin, +dit-il, que nous puissions nous en amuser ensemble. Je vous prie donc +de m'envoyer deux mains de papier ordinaire, avec un peu de fil retors +pour cet usage; joignez-y un peloton de mèche, parce que sa majesté +m'oblige souvent de tirer ses gros canons, et que j'appréhende de +perdre quelque jour la vue en me servant d'allumettes de bois. On voit +ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent plus de +mille livres. On croirait qu'elles y ont été apportées par le diable, +quand on considère que Juida est à plus de deux cents milles, et +qu'Ardra n'est pas à moins de cent soixante. Le roi prend beaucoup de +plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de +marché. Il fait travailler actuellement à construire des affûts. +Quoiqu'il paraisse fort sensé, sa passion est pour les amusemens et +les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous aviez quelque chose +qui puisse lui plaire à ce titre, vous me feriez plaisir de me +l'envoyer; des estampes et des peintures lui plairaient beaucoup; il +aime à jeter les yeux dans les livres; ordinairement il porte dans sa +poche un livre latin de prières, qu'il a pris au mulâtre portugais; et +lorsqu'il est résolu de refuser quelque grâce qu'on lui demande, il +parcourt attentivement ce livre, comme s'il y entendait quelque chose. + +»Il trouve aussi beaucoup d'amusement à tracer des caractères au +hasard sur le papier, et souvent il m'envoie l'ouvrage qu'il a fait +pour imiter nos lettres; mais il le fait accompagner d'un grand flacon +d'eau-de-vie et d'un grand kabès[2] ou deux. Si vous connaissez +quelque femme hors de condition, blanche ou mulâtresse, à qui l'on put +persuader de venir dans ce pays, soit pour y porter la qualité de +_femme du roi_, soit pour y exercer sa profession, cette galanterie me +ferait faire un extrême progrès dans le coeur du roi, et donnerait +beaucoup de poids à toutes mes promesses. Une femme qui prendrait ce +parti n'aurait point à craindre d'être forcée à rien par la violence; +car sa majesté entretient plus de deux mille femmes, avec plus de +splendeur qu'aucun roi nègre. Elles n'ont pas d'autre occupation que +de le servir dans son palais, qui paraît aussi grand qu'une petite +ville. On les voit en troupes de cent soixante et deux cents aller +chercher de l'eau dans de petits vases, vêtues tantôt de riches +corsets de soie, tantôt de robes d'écarlate, avec de grands colliers +de corail qui leur font deux ou trois fois le tour du cou. Leurs +conducteurs ont des vestes de velours vert, bleu, cramoisi, et des +masses d'argent doré à la main, qui leur tiennent lieu de cannes. +Lorsque j'arrivai dans ce pays, le Portugais avait une fille mulâtre +que le roi traitait avec beaucoup de considération, et qu'il comblait +de présens. Il lui avait donné deux femmes et une jeune fille pour la +servir; mais, étant morte de la petite-vérole, il souhaite +passionnément d'en avoir une autre. Je lui ai entendu dire plusieurs +fois qu'aucun blanc ne manquerait jamais près de lui de ce qui peut +s'acheter avec de l'or. Il traite aussi très-favorablement les Nègres +étrangers; et ses bontés éclatent tous les jours pour quelques Malais +qui sont actuellement ici. + +[Note 2: Un kabès est une somme de quatre mille bedjis.] + +»La situation du pays le rend fort sain. Il est élevé, et par +conséquent rafraîchi tous les jours par des vents agréables. La vue en +est charmante: elle s'étend jusqu'au grand Popo, qui est fort éloigné; +on n'y est point incommodé des mousquites. + +»J'espère que l'occasion se présentera de vous entretenir avec plus +d'étendue de la puissance et de la grandeur de ce prince[3] +victorieux. Je n'ai pu me défendre quelquefois d'une vive admiration +en voyant ici des richesses que je ne m'attendais pas à trouver dans +cette partie du monde. Vous savez que je ne dois la vie qu'à la pitié +d'un Nègre qui m'aida à passer le mur du vieux comptoir, où l'on +m'avait renfermé au premier cri de guerre. Sans cette malheureuse +précaution, j'aurais peut-être eu le bonheur d'éviter la captivité. Le +roi d'Ardra s'était méfié apparemment de mon dessein; et ce fut cette +raison qui lui fit prendre le parti de s'assurer de moi. Quoi qu'il en +soit, la maison où j'étais retenu ayant été la première où les +Dahomays mirent le feu, j'en sortis aussitôt pour avoir le triste +spectacle de la désolation qui suivit immédiatement. On me conduisit +au travers de la ville jusqu'au palais du roi, où le général de +Dahomay commandait en maître absolu. L'orgueil de la victoire et la +multitude de ses soins ne l'empêchèrent pas de me prendre la main, et +de m'offrir un verre d'eau-de-vie. J'ignorais encore qui il était; +mais ce traitement me rassura. Je l'avais pris d'abord pour le frère +du roi d'Ardra, quoique je fusse surpris de lui voir le visage coupé. +J'appris bientôt que c'était le général du vainqueur. + +[Note 3: On verra tout à l'heure, dans les voyages de Snelgrave, un +détail historique des victoires et de la puissance de Dahomay.] + +»À l'entrée de la nuit, je fus obligé de le suivre dans son camp. Les +cadavres sans tête étaient en si grand nombre dans les rues de la +ville, qu'ils bouchaient le passage, et le sang n'y aurait pas coulé +avec plus d'abondance, s'il en était tombé une pluie du ciel. En +arrivant au camp, on me fit boire deux ou trois verres d'eau-de-vie, +et je fus mis sous la garde d'un officier qui me traita fort +honnêtement. Le lendemain, on m'amena un de mes domestiques nègres, +mais blessé si mortellement à la tête, qu'on lui voyait la cervelle à +découvert. Il n'était point en état de m'expliquer à quoi j'étais +destiné. Deux jours après, le général me fit appeler et me donna +l'ordre de demeurer assis avec ses capitaines tandis qu'il comptait +les esclaves, en leur donnant à chacun son bedji. Le nombre des bedjis +étant monté à plus de deux grands kabès, celui des esclaves devait +être de huit mille. Je reconnus entre eux deux autres de mes +domestiques, l'un blessé au genou, l'autre à la cuisse. J'eus occasion +d'entretenir un peu plus long-temps le général. Il m'encouragea par +l'espérance d'un meilleur sort. Il fit apporter un flacon +d'eau-de-vie, but à ma santé, et m'ordonna de garder le reste. À ce +présent il voulut ajouter quelques pièces d'étoffes que je refusai, +parce qu'elles ne pouvaient m'être d'aucun usage; mais je lui dis que, +s'il pouvait me faire retrouver dans le pillage mes chemises et mes +habits, j'en aurais beaucoup de reconnaissance, parce que mon linge +était fort sale, comme vous n'aurez pas de peine à vous le figurer. + +»Les Dahomays, dont mes domestiques étaient devenus les esclaves, leur +refusèrent la liberté de me parler, si ce n'était en leur présence. +Cependant le général me dit de ne pas m'en affliger, et de ne +m'alarmer de rien jusqu'à ce que j'eusse vu le roi son maître, dont il +m'assura que je serais reçu avec bonté. Il me donna un parasol, et un +branle ou un hamac, pour me faire porter dans le voyage; j'acceptai ce +secours avec joie. + +»J'avais vu commettre tant de cruautés à l'égard des captifs, surtout +contre ceux que leur âge ou leurs blessures ne permettaient pas +d'emmener, que je ne pouvais être tout-à-fait sans crainte. La +première fois surtout que je fus conduit par une troupe de Nègres +armés, qui battaient devant moi, sur leurs tambours, une sorte de +marche lugubre, que je pris pour le présage de mon supplice, je me +livrai aux plus tragiques suppositions. J'étais environné d'un grand +nombre de ces furieux, qui sautaient autour de moi en poussant des +cris épouvantables. La plupart avaient à la main des épées ou des +couteaux nus, et les faisaient briller devant mes yeux, comme s'ils +eussent été prêts pour l'exécution. Mais, tandis que j'implorais la +pitié et le secours du ciel, le général envoya ordre à l'officier qui +me conduisait de me mener à deux milles du camp, dans un lieu où il +s'était retiré lui-même. Son ordre fut exécuté sur-le-champ, et je fus +un peu rassuré par sa présence. + +»Je vous raconterais les circonstances de mon voyage, et de quelle +manière je fus reçu du roi, si sa majesté ne me faisait demander à ce +moment ma lettre avec un empressement qui ne me permet pas de la +rendre plus longue ni de la corriger. Je me flatte que cette raison +fera excuser mes fautes, et je suis, etc. + + »BULLFINCH LAMB.» + +L'auteur de cette lettre passa encore deux ans à la cour de Dahomay. +Enfin le roi, se fiant à la promesse qu'il lui fit de revenir avec +d'autres blancs, le renvoya comblé de bienfaits. Il s'arrêta peu à +Juida. L'occasion s'étant présentée de partir pour l'Amérique, il se +rendit à la Barbade, où Smith le rencontra. + + + + +CHAPITRE III. + +Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay. Traite des Nègres. + + +L'introduction des voyages de Snelgrave est la mieux détaillée que +nous ayons encore rencontrée. Elle contient une vue générale du +commerce de la Guinée, et les raisons pour lesquelles on a si peu +connu jusqu'à présent l'intérieur de l'Afrique. Il entend la Guinée +depuis le cap Vert jusqu'au pays d'Angole. Le fleuve de Zaïre ou de +Congo, dit-il, est le lieu le plus éloigné où les Anglais aient porté +leur commerce. Ils l'ont augmenté si avantageusement, qu'ils ont eu +jusqu'à deux cents vaisseaux sur cette côte. + +Snelgrave a fait lui-même long-temps le commerce dans l'étendue +d'environ sept cents lieues de côtes, depuis la rivière de Scherbro +jusqu'au cap Lopez Gonsalvo. Il divise cet espace en quatre parties: +la première, qu'il appelle côte au Vent (Windward), a deux cent +cinquante lieues de longueur, depuis la même rivière jusqu'à celle +d'Ancobar, près d'Axim. On ne trouve sur cette côte aucun +établissement européen. Le commerce ne s'y exerce qu'au passage des +vaisseaux, sur les signes que les Nègres font du rivage avec de la +fumée, pour avertir les vaisseaux qu'ils aperçoivent à la voile. Ils +se rendent à bord dans leurs canots avec les marchandises de leur +pays, à moins qu'ils n'aient été rebutés par les insultes et les +violences des marchands de l'Europe. C'est ce qui arrive souvent, +remarque l'auteur, à la honte des Anglais et des Français, qui, sous +les moindres prétextes, enlèvent ces malheureux Nègres pour +l'esclavage. Une injustice si noire a non-seulement refroidi plusieurs +nations d'Afrique pour le commerce, mais expose quelquefois les +innocens à porter la peine des coupables; car on a l'exemple de +quelques petits vaisseaux de l'Europe qui ont été surpris par des +Nègres, maltraités et sacrifiés à leur vengeance. + +La seconde division de Snelgrave s'étend depuis la rivière d'Ancobar +jusqu'au fort d'Akra, c'est-à-dire l'espace de cinquante lieues. Cette +partie, qui se nomme la côte d'Or, est remplie de comptoirs anglais et +hollandais. + +La troisième division est d'environ soixante lieues depuis Akra +jusqu'à Iakin, près de Juida. Il n'y a point d'autres comptoirs dans +cet espace que ceux de Juida et d'Iakin. + +La dernière partie, depuis Iakin jusqu'au cap Lopez Gonsalvo, passe le +long de la baie de Benin, des Callabares et des Camerones, sur une +étendue de trois cents lieues, et n'a point de comptoirs européens. + +Sur toute la côte de la première division, les marchands européens ne +risquent pas volontiers de descendre au rivage, parce qu'ils ont +mauvaise opinion du caractère des habitans. L'auteur descendit dans +quelques endroits; mais il ne put jamais s'y procurer les moindres +éclaircissemens sur les pays intérieurs. Dans tous ses voyages, il n'a +pas rencontré un seul blanc qui ait eu la hardiesse d'y pénétrer: +aussi ne doute-t-il pas que ceux qui formeraient cette entreprise ne +périssent misérablement par la jalousie des Nègres, qui les +soupçonneraient de quelque dessein pernicieux à leur nation. + +Quoique les habitans de la côte d'Or soient beaucoup plus civilisés +par l'ancien commerce qu'ils ont avec les Européens, leur politique ne +souffre pas non plus qu'on pénètre dans le sein de leur pays. Cette +défiance va si loin, que la jalousie des Nègres intérieurs s'étend +jusqu'aux autres Nègres qui sont sous la protection des blancs. De là +vient que, dans la paix la plus profonde, lorsque les nations +éloignées de la mer s'approchent du rivage pour le commerce, les +éclaircissemens qu'on en tire sont si fabuleux et si contradictoires, +qu'on n'y peut prendre aucune confiance, d'autant plus qu'en général +les Nègres en imposent toujours aux blancs. + +On peut dire la même chose de la troisième division; car, jusqu'à la +conquête des royaumes de Juida et d'Iakin par le roi de Dahomay, on ne +connaissait presque rien des pays du dedans. Aucun blanc n'avait +pénétré plus loin que le royaume d'Ardra, qui est à cinquante milles +de la côte. + +Les peuples de la quatrième division sont encore plus barbares que +ceux de la première, et moins capables par conséquent de se prêter aux +informations. + +Enfin Snelgrave conclut son introduction par un exemple remarquable +des sacrifices humains sur la rivière du vieux Callabar. Akqua, chef +ou roi du canton (car la rivière de Callabar a plusieurs petits +princes), vint à bord, par la seule curiosité de voir le vaisseau et +d'entendre la musique de l'Europe. Cette musique l'ayant beaucoup +amusé, il invita le capitaine à descendre au rivage. Snelgrave y +consentit; mais, connaissant la férocité de cette nation, il se fit +accompagner de dix matelots bien armés et de son canonnier. En +touchant la terre, il fut conduit à quelque distance de la côte, où il +trouva le roi assis sur une sellette de bois, à l'ombre de quelques +arbres touffus. Il fut invité à s'asseoir aussi sur une autre sellette +qui avait été préparée pour lui. Le roi ne prononça pas un mot, et ne +fit pas le moindre mouvement jusqu'à ce qu'il le vît assis. Mais alors +il le félicita sur son arrivée, et lui demanda des nouvelles de sa +santé. Snelgrave lui rendit ses complimens après l'avoir salué le +chapeau à la main. L'assemblée était nombreuse. Quantité de seigneurs +nègres étaient debout autour de leur maître; et sa garde, composée +d'environ cinquante hommes, armés d'arcs et de flèches, l'épée au côté +et la zagaie à la main, se tenait derrière lui à quelque distance. Les +Anglais se rangèrent vis-à-vis à vingt pas, le fusil sur l'épaule. + +Après avoir présenté au roi quelques bagatelles, dont il parut charmé, +Snelgrave vit un petit Nègre attaché par la jambe à un pieu fiché en +terre. Ce petit misérable était couvert de mouches et d'autres +insectes. Deux prêtres qui faisaient la garde près de lui paraissaient +ne le pas perdre un moment de vue. Le capitaine, surpris de ce +spectacle, en demanda l'explication au roi. Ce prince répondit que +c'était une victime, qui devait être sacrifiée la nuit suivante au +dieu Egho pour la prospérité de son royaume. L'horreur et la pitié +firent une si vive impression sur Snelgrave, que sans aucun +ménagement, et, comme il le confesse, avec trop de précipitation, il +donna ordre à ses gens de prendre la victime pour lui sauver la vie. +Mais, comme ils entreprenaient de lui obéir, un des gardes marcha vers +le plus avancé d'un air menaçant et la lance levée. Snelgrave, +commençant à craindre qu'il ne perçât un des Anglais, tira de sa poche +un petit pistolet, dont la vue effraya beaucoup le roi. Mais il donna +ordre à l'interprète de l'assurer qu'on ne voulait nuire ni à lui ni à +ses gens, pourvu que son garde cessât de menacer l'Anglais. + +Cette demande fut aussitôt accordée; mais, lorsque tout parut +tranquille, Snelgrave fit un reproche au roi d'avoir violé le droit de +l'hospitalité en permettant que son garde menaçât les Anglais de sa +lance. Le monarque nègre répondit que Snelgrave avait eu tort le +premier en donnant ordre à ses gens de se saisir de la victime. Le +capitaine anglais reconnut volontiers qu'il avait été trop prompt; +mais, s'excusant sur le privilége de sa religion, qui défend également +de prendre le bien d'autrui et de donner la mort aux innocens, il +représenta au prince qu'au lieu des bénédictions du ciel; il allait +s'attirer la haine du Dieu tout-puissant que les blancs adorent. Il +ajouta que la première loi de la nature humaine est de ne pas faire +aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent: terrible +argument contre les Européens qui achètent les Nègres! Enfin il offrit +d'acheter l'enfant. Cette proposition fut acceptée; et ce qui le +surprit beaucoup, le roi ne lui demanda qu'un collier de verre bleu, +qui ne valait pas trente sous. Il s'était attendu qu'on lui +demanderait dix fois autant, parce que, depuis les rois jusqu'aux plus +vils esclaves, les Nègres sont accoutumés à profiter de toutes sortes +d'occasions pour tirer quelque avantage des Européens. Il prit +plaisir, après avoir obtenu cette grâce, à traiter le roi avec les +liqueurs et les vivres qu'il avait apportés du vaisseau. Ensuite il +prit congé de ce prince, qui, pour lui marquer la satisfaction qu'il +avait reçue de sa visite, promit de le visiter sur son bord une +seconde fois. + +La veille de son débarquement, Snelgrave avait acheté la mère de +l'enfant, sans prévoir ce qui lui devait arriver; et le chirurgien +ayant remarqué qu'elle avait beaucoup de lait, et s'étant informé de +ceux qui l'avaient amenée de l'intérieur des terres si elle avait un +enfant, ils avaient répondu qu'elle n'en avait pas; mais à peine ce +petit malheureux fut-il porté à bord, que, le reconnaissant entre les +bras des matelots, elle s'élança vers eux avec une impétuosité +surprenante pour le prendre dans les siens. Snelgrave a peine à +croire qu'il y ait jamais eu de scène aussi touchante. L'enfant était +aussi joli qu'un Nègre peut l'être, et n'avait pas plus de dix-huit +mois. Mais la reconnaissance produisit autant d'effet que la +tendresse, lorsque la mère eût appris de l'interprète que le capitaine +l'avait dérobé à la mort. Cette aventure ne fut pas plus tôt répandue +dans le vaisseau, que tous les Nègres, libres et esclaves, battirent +des mains et chantèrent les louanges de Snelgrave. Il en tira un fruit +considérable pendant le reste du voyage, par la tranquillité et la +soumission qu'il trouva constamment parmi ses esclaves, quoiqu'il n'en +eût pas moins de trois cents à bord. Il se rendit de la rivière de +Callabar à l'île d'Antigoa, où il vendit sa cargaison. Un planteur de +cette île, lui ayant entendu raconter l'histoire de la mère et du +fils, les acheta tous deux sur cette seule recommandation, et leur fit +trouver beaucoup de douceur dans l'esclavage. + +Cette anecdote, qui attendrira tous les coeurs sensibles, console un +peu des barbaries que nous sommes souvent obligé de rapporter, et +jette au moins quelque intérêt au milieu des détails quelquefois un +peu arides qui doivent entrer nécessairement dans cette partie la plus +ingrate de notre Abrégé. + +Vers la fin du mois de mars 1727, Snelgrave, alors capitaine de _la +Catherine_, arriva dans la rade de Juida, où il avait déjà fait +plusieurs voyages. Après avoir pris terre, sans se ressentir des +inconvéniens ordinaires de cette dangereuse côte, il se rendit au Fort +anglais, qui est à trois milles du rivage et fort près du Fort +français. Trois semaines avant son arrivée, le pays avait été conquis +et ruiné par le roi de Dahomay, et les Européens des comptoirs avaient +été enlevés pour l'esclavage avec les habitans nègres. Les ravages de +l'épée et du feu dans une si belle contrée formaient encore un affreux +spectacle. Le carnage avait été si terrible, que les champs étaient +couverts d'os de morts. Cependant, comme les prisonniers européens +avaient obtenu du vainqueur la permission de revenir dans leurs forts, +ce fut d'eux-mêmes que l'auteur apprit les circonstances de cette +étrange révolution. + +Il commence son récit par la description de l'état florissant où il +avait vu le royaume de Juida dans ses voyages précédens. La côte de ce +pays est au 6e degré 40 minutes nord. Sabi, qui en est la capitale, +est situé à sept milles de la mer: c'était dans cette ville que les +Européens avaient leurs comptoirs; la rade était ouverte à toutes les +nations. On comptait annuellement plus de deux mille Nègres que les +Français, les Anglais, les Hollandais et les Portugais transportaient +de Sabi et des places voisines: étrange preuve de prospérité! Les +habitans étaient civilisés par un long commerce. + +L'usage de la polygamie étant établi dans le royaume de Juida, et les +seigneurs ou les riches n'ayant pas moins de cent femmes, le pays +s'était peuplé avec tant d'abondance, qu'il était rempli de villes et +de villages. La bonté naturelle du terroir, jointe à la culture qu'il +recevait de tant de mains, lui donnait l'apparence d'un jardin +continuel. Un long et florissant commerce avait enrichi les habitans. +Tous ces avantages étaient devenus la source d'un luxe et d'une +mollesse si excessifs, qu'une nation qui aurait pu mettre cent mille +combattans sous les armes se vit chassée de ses principales villes par +une armée peu nombreuse, et devint la proie d'un ennemi qu'elle avait +autrefois méprisé. + +Le roi de Juida, étant monté sur le trône à l'âge de quatorze ans, +avait abandonné le gouvernement aux seigneurs de sa cour, qui +s'étaient fait une étude de flatter toutes ses passions pour le +retenir plus long-temps dans cette dépendance. Il avait trente ans au +temps de la révolution; mais, loin de s'être rendu plus propre aux +affaires, il ne pensait qu'à satisfaire son incontinence. Il +entretenait à sa cour plusieurs milliers de femmes qu'il employait à +toutes sortes de services; car il n'y recevait aucun domestique d'un +autre sexe. Cette faiblesse aboutit à sa ruine. Les grands, n'ayant en +vue que leur intérêt particulier, s'érigèrent en autant de tyrans qui +divisèrent le peuple et devinrent aisément la proie de leur ennemi +commun, le roi de Dahomay, monarque puissant dont les états sont fort +éloignés dans les terres. + +Ce prince avait fait demander depuis long-temps au roi de Juida la +permission d'envoyer ses sujets pour le commerce, jusqu'au bord de la +mer, avec offre de lui payer les droits ordinaires sur chaque esclave: +cette proposition ayant été rejetée, il avait juré de se venger dans +l'occasion; mais le roi de Juida s'était si peu embarrassé de ses +menaces, que, Snelgrave se trouvant vers le même temps à sa cour, il +lui avait dit que, si le roi de Dahomay entreprenait la guerre, il ne +le traiterait pas suivant l'usage du pays, qui était de lui faire +couper la tête, mais qu'il le réduirait à la qualité d'esclave pour +l'employer aux plus vils offices. + +Trouro Audati, roi de Dahomay, était un prince politique et vaillant, +qui dans l'espace de peu d'années avait étendu ses conquêtes vers la +mer jusqu'au royaume d'Ardra, pays intérieur, mais qui touche à celui +de Juida. Il se proposait d'y demeurer tranquille, jusqu'à ce qu'il +eût assuré ses premières conquêtes, lorsqu'un nouvel incident le força +de reprendre les armes. Le roi d'Ardra avait un frère nommé Hassar, +qui en avait été traité avec beaucoup de rigueur et d'injustice. Ce +prince outragé alla offrir secrètement à Trouro Audati de grosses +sommes d'argent, s'il voulait entreprendre de le venger. Il en fallait +bien moins pour réveiller un conquérant politique. Le roi d'Ardra +découvrit les desseins de ses ennemis, et fit demander aussitôt du +secours au roi de Juida, qu'un intérêt commun devait faire entrer +dans sa querelle; mais celui-ci eût l'imprudence de fermer l'oreille, +et de souffrir que l'armée du roi d'Ardra, qui était forte de +cinquante mille hommes, fût taillée en pièces, et le roi même fait +prisonnier. Le malheureux monarque fut décapité aux yeux du vainqueur, +suivant l'usage barbare des rois nègres. + +Le roi de Dahomay, tournant ses armes contre le royaume de Juida, +attaqua d'abord un canton dont Appragah, grand seigneur nègre, avait +le gouvernement héréditaire. Cet Appragah fit demander du secours à +son roi; mais il avait à la cour des ennemis qui souhaitaient sa +ruine, et qui rendirent le roi sourd à ses instances. Se voyant +abandonné, il prit le parti, après quelque résistance, de se soumettre +au roi de Dahomay, et cet hommage volontaire lui fit obtenir du +vainqueur une composition honorable. + +La soumission d'Appragah ouvrit à l'armée victorieuse l'entrée +jusqu'au centre du royaume. Cependant elle fut arrêtée par une rivière +qui coule au nord de Sabi, principale ville de Juida, et résidence +ordinaire de ses princes. Le roi de Dahomay y assit son camp, sans +oser se promettre que le passage fût une entreprise aisée. Cinq cents +hommes auraient suffi pour garder les bords de cette rivière; mais, au +lieu de veiller à leur sûreté, les peuples efféminés de Sabi se +crurent assez défendus par leur nombre, et ne purent s'imaginer que +leur ennemi osât s'approcher de leur ville. Ils se contentèrent +d'envoyer soir et matin leurs prêtres sur le bord de la rivière pour y +faire des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand +serpent, auquel ils s'adressaient dans ces occasions pour rendre les +bords de leur rivière inaccessibles. + +Ce serpent était d'une espèce particulière, qui ne se trouve que dans +le royaume de Juida. Le ventre de ces monstres est gros. Leur dos est +arrondi comme celui d'un porc. Ils ont au contraire la tête et la +queue fort menues, ce qui rend leur marche très-lente. Leur couleur +est jaune et blanche, avec quelques raies brunes. Ils sont si peu +nuisibles, que, si l'on marche dessus par imprudence (car ce serait un +crime capital d'y marcher volontairement), leur morsure n'est suivie +d'aucun effet fâcheux; et c'est une des principales raisons que les +Nègres apportent pour justifier leur culte. D'ailleurs ils sont +persuadés, par une ancienne tradition, que l'invocation du serpent les +a délivrés de tous les malheurs qui les menaçaient; mais ils virent +leurs espérances trompées dans la plus dangereuse occasion qu'ils +eussent à redouter. Leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées +qu'eux; car les serpens étant en si grand nombre, qu'ils étaient +regardés comme des animaux domestiques, les conquérans, qui eu +trouvèrent les maisons remplies, leur firent un traitement fort +singulier. Ils les soulevaient par le milieu du corps en leur disant: +«Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous défendre.» Ces +pauvres animaux demeurant sans réponse, les Dahomays les éventraient +et les faisaient griller sur des charbons pour les manger. + +La politique de Dahomay alla jusqu'à faire déclarer aux Européens qui +résidaient alors dans le royaume de Juida que, s'ils voulaient +demeurer neutres, ils n'avaient rien à craindre de ses armes, et qu'il +promettait au contraire d'abolir les impôts que le roi de Juida +mettait sur leur commerce; mais que, s'ils prenaient parti contre lui, +ils devaient s'attendre aux plus cruels effets de son ressentiment. +Cette déclaration les mit dans un extrême embarras. Ils étaient portés +à se retirer dans leurs forts, qui sont à trois milles de Sabi, du +côté de la mer, pour y attendre l'événement de la guerre. Mais, +craignant aussi d'irriter le roi de Juida, qui pouvait les accuser +d'avoir découragé ses sujets par leur fuite, ils se déterminèrent à +demeurer dans la ville. + +Trouro Audati n'eût pas plus tôt reconnu que les habitans de Sabi +laissaient la garde de la rivière aux serpens, qu'il détacha deux +cents hommes pour sonder les passages; ils gagnèrent l'autre rive sans +opposition, et marchèrent immédiatement vers la ville au son de leurs +instrumens militaires. Le roi de Juida, informé de leur approche, prit +aussitôt la fuite avec tout son peuple, et se retira dans une île +maritime, qui n'est séparée du continent que par une rivière; mais la +plus grande partie des habitans, n'ayant point de pirogues pour le +suivre, se noyèrent en voulant passer à la nage. Le reste, au nombre +de plusieurs mille, se réfugièrent dans les broussailles, où ceux qui +échappèrent à l'épée périrent encore plus misérablement par la famine. +L'île que le roi avait prise pour asile est proche du pays des Popos, +qui suit le royaume de Juida, du côté de l'ouest. + +Le détachement de l'armée ennemie, étant entré dans la ville, mit +d'abord le feu au palais, et fit avertir aussitôt le général qu'il n'y +avait plus d'obstacles à redouter. Toutes les troupes de Dahomay +passèrent promptement la rivière, et n'en croyaient qu'à peine le +témoignage de leurs yeux. Dulport, qui commandait alors à Juida pour +la compagnie d'Afrique, raconta plusieurs fois à Snelgrave que +plusieurs Nègres de Dahomay, qui étaient entrés dans le comptoir +anglais, avaient paru si effrayés à la vue des blancs, que, n'osant +s'en approcher, ils avaient attendu quelques signes de tête et de main +pour se persuader que c'étaient des hommes de leur espèce, ou du moins +qui ne différaient d'eux que par la couleur; mais lorsqu'ils s'en +crurent assurés, ils oublièrent le respect; et prenant à Dulport tout +ce qu'il avait dans ses poches, ils le firent prisonnier avec quarante +autres blancs, Anglais, Français, Hollandais et Portugais. De ce +nombre était Jérémie Tinker, qui avait résigné depuis peu la direction +des affaires de la compagnie à Dulport, et qui devait s'embarquer peu +de jours après pour l'Angleterre. Le signor Pereira, gouverneur +portugais, fut le seul qui s'échappa de la ville et qui gagna le Fort +français. + +Le lendemain, tous les prisonniers blancs furent envoyés au roi de +Dahomay, qui était resté à quarante milles de Sabi. On avait eu soin +de leur faire préparer pour ce voyage des hamacs à là mode du pays. En +arrivant au camp royal, ils furent séparés suivant la différence de +leurs nations, et, pendant quelques jours, ils furent assez +maltraités; mais dans la première audience qu'ils obtinrent du roi, ce +prince rejeta le mauvais accueil qu'on leur avait fait sur le trouble +causé par la guerre, et leur promit qu'ils seraient plus satisfaits à +l'avenir. En effet, peu de jours après, il leur accorda la liberté +sans rançon, avec la permission de retourner dans leurs forts. +Cependant ils ne purent obtenir la restitution de se qu'on leur avait +pris. Le roi fit présent de quelques esclaves, aux gouverneurs anglais +et français. Il les assura qu'après avoir bien établi ses conquêtes, +son dessein était de faire fleurir le commerce et de donner aux +Européens des témoignages d'une considération particulière. Toute la +conduite du conquérant nègre est d'un homme très-supérieur à l'idée +que nous avons de ces barbares. + +Snelgrave passa trois jours sur le rivage de Juida avec les Français +et les Anglais des deux comptoirs, qui lui parurent fort embarrassés +des circonstances. Il les quitta pour se rendre à Iakin, qui n'en est +qu'à sept lieues à l'est, quoiqu'il y ait au moins trente milles de +côtes. Cette rade a toujours servi de port de mer au royaume d'Ardra. +Elle est gouvernée par un prince héréditaire qui paie à cette couronne +un tribut de sel. Lorsque le roi de Dahomay s'était rendu maître +d'Ardra, ce gouverneur l'avait fait assurer de sa soumission, avec +offre de lui payer le même tribut qu'au roi précédent. Cette conduite +fut fort approuvée de Trouro Audati, et la sienne fait connaître +quelle était sa politique. Quelques ravages qu'il eût exercés dans les +pays qu'il avait subjugués, il jugea qu'après s'être ouvert jusqu'à la +mer le passage qu'il désirait, il pourrait tirer quelque utilité des +Iakins, qui entendaient fort bien le commerce, et que par cette voie +il ne manquerait jamais d'armes et de poudre pour assurer ses +conquêtes. D'ailleurs cette nation avait toujours été rivale des +Juidas dans le commerce, et leur portait une haine invétérée depuis +qu'ils avaient attiré dans leur pays tout le commerce d'Iakin; car les +agrémens de Sabi et la douceur de l'ancien gouvernement avaient porté +les Européens à fixer leurs établissemens dans cette ville. + +Le lendemain, il vint un messager nègre, nommé Boutteno, qui dit à +Snelgrave, en fort bon anglais, que, ne l'ayant pu trouver à Juida, +où il l'avait cherché par l'ordre du roi de Dahomay, il était venu à +Iakin pour l'inviter à se rendre au camp, et l'assurer de la part de +sa majesté qu'il y serait en sûreté et reçu avec toutes sortes de +caresses. Snelgrave marqua de l'embarras à répondre; mais, apprenant +que son refus pourrait avoir de fâcheuses conséquences, il prit le +parti de faire ce voyage, surtout lorsqu'il vit plusieurs blancs +disposés à l'accompagner. Un capitaine hollandais, dont le vaisseau +avait été détruit depuis peu par les Portugais, lui promit de le +suivre. Le chef du comptoir hollandais d'Iakin résolut d'envoyer avec +lui son écrivain pour offrir quelques présens au vainqueur. Le prince +d'Iakin fit aussi partir son propre frère pour renouveler ses hommages +au roi. + +Le 8 avril, ils traversèrent dans des canots la rivière qui coule +derrière Iakin. Leur cortége était composé de cent Nègres, et le +messager leur servait de guide. Cet homme, qui avait été fait +prisonnier avec Lamb, avait appris l'anglais dès son enfance dans le +comptoir de Juida. Ils furent accompagnés jusqu'au bord de la rivière +par les habitans de la ville, qui faisaient des voeux pour leur +retour, dans l'opinion qu'ils avaient de la barbarie des Dahomays. + +Après avoir passé la rivière, ils se mirent en chemin dans leurs +hamacs, portés chacun par six Nègres qui se relevaient successivement +à certaines distances; car deux hommes suffisent pour soutenir le +bâton auquel le branle est attaché. Ils ne faisaient pas moins de +quatre milles par heures; mais on était quelquefois obligé d'attendre +ceux qui portaient le bagage. On ne trouve point de chariots à Iakin, +et les chevaux n'y sont guère plus grands que des ânes; au reste, les +chemins sont fort bons, et la perspective du pays aurait été +très-agréable, si l'on n'y eût aperçu de tous côtés les ravages de la +guerre. On y voyait non-seulement les ruines de quantité de villes et +de villages, mais les os des habitans massacrés qui couvraient encore +la terre. Le premier jour on dîna, sous des cocotiers, de diverses +viandes froides dont on avait fait provision. Le soir on fut obligé de +coucher à terre, dans quelques mauvaises huttes, qui étaient trop +basses pour y pouvoir suspendre les hamacs. Tous les Nègres de la +suite passèrent la nuit à l'air. + +Le jour suivant, étant parti à sept heures du matin, le convoi se +trouva, vers neuf heures, à un quart de mille du camp royal; on crut +avoir fait, depuis Iakin, environ quarante milles. Là, un messager +envoyé par le roi fit à Snelgrave et aux autres blancs les complimens +de sa majesté. Il leur conseilla de se vêtir proprement: ensuite, les +ayant conduits fort près du camp, il les remit entre les mains d'un +officier de distinction qui portait le titre de grand capitaine. La +manière dont cet officier les aborda leur parut fort, extraordinaire. +Il était environné de cinq cents soldats chargés d'armes à feu, +d'épées nues, de boucliers et de bannières, qui se mirent à faire des +grimaces et des contorsions si ridicules, qu'il n'était pas aisé de +pénétrer leurs intentions. Elles devinrent encore plus obscures +lorsque le capitaine s'approcha d'eux avec quelques autres officiers +l'épée à la main et la secouant sur leurs têtes, ou leur en appuyant +la pointe sur l'estomac, avec des sauts et des mouvements désordonnés; +à la fin, prenant un air plus composé, il leur tendit la main, les +félicita de leur arrivée au nom du roi, et but à leur santé du vin de +palmier, qui est fort commun dans le pays. Snelgrave et ses compagnons +lui répondirent en buvant de la bière et du vin qu'ils avaient +apportés. Ensuite ils furent invités à se remettre en chemin, sous la +garde de cinq cents Dahomays, au bruit continuel de leurs instrumens. + +Le camp royal était auprès d'une fort grande ville, qui avait été la +capitale du royaume d'Ardra, mais qui n'offrait plus qu'un affreux +amas de ruines. L'armée victorieuse campait dans des tentes, composées +de petites branches d'arbres et couvertes de paille, de la forme de +nos ruches à miel, mais assez grandes pour contenir dix à douze +soldats. Les blancs furent conduits d'abord sous de grands arbres, où +l'on avait placé des chaises du butin de Juida pour les y faire +asseoir à l'ombre. Bientôt ils virent des milliers de Nègres, dont la +plupart n'avaient jamais vu de blancs, et que la curiosité amenait +pour jouir de ce spectacle. Après avoir passé deux heures dans cette +situation à considérer divers tours de souplesse dont les Nègres +tâchaient de les amuser, ils furent menés dans une chaumière qu'on +avait préparée pour eux. La porte en était fort basse; mais ils +trouvèrent le dedans assez haut pour y suspendre leurs hamacs. +Aussitôt qu'ils y furent entrés avec leur bagage, le grand capitaine, +qui les avait accompagné jusque-là, laissa une garde à peu de +distance, et se rendit auprès du roi pour lui rendre compte de sa +commission. Vers midi, ils dressèrent leur tente au milieu d'une +grande cour environnée de palissades, autour desquelles la populace +s'empressa beaucoup pour les regarder. Mais ils dînèrent +tranquillement, parce que le roi avait ordonné sous peine de mort que +personne s'approchât d'eux sans la permission de la garde. Cette +attention pour leur sûreté leur causa beaucoup de joie. Cependant ils +furent tourmentés par une si prodigieuse quantité de mouches, que, +malgré les soins continuels de leurs esclaves, ils ne pouvaient avaler +un morceau qui ne fût chargé de cette vermine. + +À trois heures après midi, le grand capitaine les fit avertir de se +rendre à la porte royale. Ils virent en chemin deux grands échafauds +sur lesquels on avait assemblé en piles un grand nombre de têtes de +mort: c'était là ce qui amassait les mouches dont ils avaient reçu +tant d'incommodité pendant leur dîner. L'interprète leur apprit que +les Dahomays avaient sacrifié dans ce lieu à leurs divinités quatre +mille prisonniers de Juida, et que cette exécution s'était faite il y +avait environ trois semaines. Ce témoignage formel prouve sans +réplique l'usage des sacrifices humains dans ces contrées. + +La porte royale donnait entrée dans un grand clos de palissades, où +l'on voyait plusieurs maisons dont les murs étaient de terre. On fit +asseoir les blancs sur des sellettes. Un officier leur présenta une +vache, un mouton, quelques chèvres et d'autres provisions. Il ajouta +pour compliment qu'au milieu du tumulte des armes sa majesté ne +pouvait pas satisfaire l'inclination qu'elle avait à le mieux traiter. +Ils ne virent pas le roi; mais, sortant de la cour, après y avoir +promené quelque temps les yeux, ils furent surpris d'apercevoir à la +porte une file de quarante Nègres, grands et robustes, le fusil sur +l'épaule et le sabre à la main, chacun orné d'un grand collier de +dents d'hommes, qui leur pendaient sur l'estomac et autour des +épaules. L'interprète leur apprit que c'étaient les héros de la +nation, auxquels il était permis de porter les dents des ennemis +qu'ils avaient tués: quelques-uns en avaient plus que les autres, ce +qui faisait une différence de degrés dans l'ordre même de la valeur. +La loi du pays défendait sous peine de mort de se parer d'un si +glorieux ornement sans avoir prouvé devant quelques officiers chargés +de cet emploi que chaque dent venait d'un ennemi tué sur le champ de +bataille. Snelgrave pria l'interprète de leur faire un compliment de +sa part, et de leur dire qu'il les regardait comme une compagnie de +braves gens: ils répondirent qu'ils estimaient beaucoup les blancs. + +Ce fut le lendemain qu'ils reçurent ordre de se préparer pour +l'audience du roi. Ils furent conduits dans la même cour qu'ils +avaient vue le jour précédent; sa majesté y était assise, contre +l'usage du pays, sur une chaise dorée qui s'était trouvée entre les +dépouilles du palais de Juida. Trois femmes soutenaient de grands +parasols au-dessus de sa tête pour le garantir de l'ardeur du soleil, +et quatre autres femmes étaient debout derrière lui le fusil sur +l'épaule; elles étaient toutes fort proprement vêtues depuis la +ceinture jusqu'en bas, suivant l'usage de la nation, où la moitié +supérieure du corps est toujours nue; elles portaient au bras des +cercles d'or d'un grand prix, des joyaux sans nombre autour du cou, et +de petits ornemens du pays entrelacés dans leur chevelure. Ces parures +de tête sont des cristaux de diverses couleurs, qui viennent de fort +loin dans l'intérieur de l'Afrique, et qui paraissent une espèce de +fossiles. Les Nègres en font le même cas que nous faisons des diamans. + +Le roi était vêtu d'une robe à fleurs d'or qui lui tombait jusqu'à la +cheville du pied. Il avait sur la tête un chapeau d'Europe brodé en +or, et des sandales aux pieds. On avertit les blancs de s'arrêter à +vingt pas de la chaise. À cette distance, sa majesté leur fit dire par +l'interprète qu'elle se réjouissait de leur arrivée. Ils lui firent +une profonde révérence la tête découverte. Alors, ayant assuré +Snelgrave de sa protection, elle donna ordre qu'on présentât des +chaises aux étrangers. Ils s'assirent. Le roi but à leur santé, et +leur ayant fait apporter des liqueurs, il leur donna permission de +boire à la sienne. + +On amena le même jour au camp plus de huit cents captifs, d'une région +nommé Teffo, à six journées de distance. Tandis que le roi de Dahomay +faisait la conquête de Juida, ces peuples avaient attaqué cinq cents +hommes de ses troupes, qu'il avait donnés pour escorte à douze de ses +femmes pour les reconduire dans le pays de Dahomay avec quantité de +richesses. Les Teffos, ayant mis l'escorte en déroute, avaient tué les +douze femmes, et s'étaient saisis de leur trésor. Mais, après la +conquête de Juida, le roi s'était hâté de détacher une partie de son +armée pour tirer vengeance de cette insulte. + +Il se fit amener les prisonniers dans sa cour. Le roi en choisit un +grand nombre pour les sacrifier à ses fétiches; le reste fut destiné à +l'esclavage. Cependant tous les soldats de Dahomay qui avaient eu part +à cette prise reçurent des récompenses qui leur furent distribuées +sur-le-champ par les officiers du roi. On leur paya pour chaque +esclave mâle la valeur de vingt schellings (24 francs) en cauris, et +celle de dix schellings pour chaque femme et chaque enfant. Les mêmes +soldats apportèrent au milieu de la cour plusieurs milliers de têtes +enfilées dans des cordes. Chacun en avait sa charge; et les officiers +qui les reçurent leur payèrent la valeur de cinq schellings pour +chaque tête. Ensuite d'autres Nègres emportaient tous ces horribles +monumens de la victoire pour en faire un amas près du camp. +L'interprète dit à Snelgrave que le dessein du roi était d'en composer +un trophée de longue mémoire. + +Pendant que ce prince parut dans la cour, tous les grands de la nation +se tinrent prosternés sans pouvoir approcher de sa chaise plus près de +vingt pas. Ceux qui avaient quelque chose à lui communiquer +commençaient par baiser la terre, et parlaient ensuite à l'oreille +d'une vieille femme, qui allait expliquer leurs désirs au roi, et qui +leur rapportait sa réponse. Il fit présent à plusieurs de ses +officiers et de ses courtisans d'environ deux cents esclaves. Cette +libéralité royale fut proclamée à haute voix dans la cour, et suivie +des applaudissemens de la populace, qui attendait autour des +palissades l'heure du sacrifice. Ensuite on vit arriver deux Nègres +qui portaient un assez grand tonneau rempli de diverses sortes de +grains. Snelgrave jugea qu'il ne contenait pas moins de dix +gallons[4]. Après l'avoir placé à terre, les deux Nègres se mirent à +genoux, et, mangeant le grain à poignées, ils avalèrent tout en peu de +minutes. Snelgrave apprit de l'interprète que cette cérémonie ne se +faisait que pour amuser le roi, et que les acteurs ne vivaient pas +long-temps, mais qu'ils ne manquaient jamais de successeurs. Cette +étrange espèce de flatterie et de bassesse imbécile peut paraître +moins inconcevable dans une nation barbare, avilie et malheureuse; +mais si, dans notre. Europe, où l'on connaît mieux l'usage et le prix +de la vie, si dans une cour très-polie on avait vu des exemples d'une +adulation à peu près de la même espèce et du même danger, ne +faudrait-il pas convenir que l'air qu'on respire dans les cours est +mortel à la raison? + +[Note 4: Un gallon est une mesure évaluée environ huit pintes.] + +Après le dîner, le frère du prince d'Iakin vint, à la tête des blancs, +dans un si grand effroi, que de noir qu'il était, sa pâleur le rendit +basané. Il avait rencontré en chemin les Teffos qui devaient être +sacrifiés, et leurs cris lamentables l'avaient jeté dans ce désordre. +Les Nègres de la côte ont en horreur ces excès de cruauté, et +détestent surtout les festins de chair humaine. Ce barbare usage était +familier aux Dahomays; car, lorsque Snelgrave reprocha dans la suite +aux peuples de Juida le découragement qui leur avait fait prendre la +fuite, ils répondirent qu'il était impossible de résister à des +cannibales dont il fallait s'attendre à devenir la pâture; et leur +ayant répliqué qu'il importait peu après la mort d'être dévorés par +des hommes ou par des vautours, qui sont en grand nombre dans le pays, +ils secouèrent les épaules, en frémissant de la seule pensée d'être +mangés par des créatures de leur espèce, et protestant qu'ils +redoutaient moins toute autre mort. Le frère du prince d'Iakin +paraissait inquiet pour sa propre sûreté, parce qu'il n'avait point +été reçu à l'audience du roi; mais Snelgrave et le capitaine +hollandais obtinrent du chef des prêtres la liberté d'assister à la +cérémonie. Elle fut exécutée sur quatre petits échafauds, élevés +d'environ cinq pieds au-dessus de la terre. La première victime fut un +beau Nègre de cinquante ou soixante ans, qui parut les mains liées +derrière le dos. Il se présenta d'un air ferme et sans aucune marque +de douleur ou de crainte. Un prêtre dahomay le retint quelques momens +debout près de l'échafaud, et prononça sur lui quelques paroles +mystérieuses: ensuite il fit un signe à l'exécuteur qui était derrière +la victime, et qui, d'un seul coup de sabre, sépara la tête du corps. +Toute l'assemblée poussa un grand cri. La tête fut jetée sur +l'échafaud; mais le corps, après avoir été quelque temps à terre pour +laisser au sang le temps de couler, fut emporté par des esclaves, et +jeté dans un lieu voisin du camp. L'interprète dit à Snelgrave que la +tête était pour le roi, le sang pour les fétiches, et le corps pour +le peuple. + +Le sacrifice fut continué avec les mêmes formalités pour chaque +victime. Snelgrave observa que les hommes se présentaient +courageusement à la mort; mais les cris des femmes et des enfans +s'élevaient jusqu'au ciel, et lui causèrent à la fin tant d'horreur, +qu'il ne put se défendre de quelque effroi pour lui-même. Il s'efforça +néanmoins de prendre un visage assuré, et d'éviter tout ce que les +vainqueurs auraient pu prendre pour une condamnation de leurs +cruautés; mais il cherchait, avec le Hollandais, quelque occasion de +se retirer sans être aperçu. Tandis qu'ils étaient dans cette violente +situation, un colonel dahomay, qu'ils avaient vu à Iakin, s'approcha +d'eux, et leur demanda ce qu'ils pensaient du spectacle. Snelgrave lui +répondit qu'il s'étonnait de voir sacrifier tant d'hommes sains, qui +pouvaient être vendus avec avantage pour le roi et pour la nation. Le +colonel lui dit que c'était l'ancien usage des Dahomays, et qu'après +une conquête, le roi ne pouvait se dispenser d'offrir à leur dieu un +certain nombre de captifs qu'il était obligé de choisir lui-même; +qu'ils se croiraient menacés de quelque malheur, s'ils négligeaient +une pratique si respectée, et qu'ils n'attribuaient leurs dernières +victoires qu'à leur exactitude à l'observer; que la raison qui faisait +choisir particulièrement les vieillards pour victimes était purement +politique; que, l'âge et l'expérience leur faisant supposer plus de +sagesse et de lumières qu'aux jeunes gens, on craignait que, s'ils +étaient conservés, ils ne formassent des complots contre leurs +vainqueurs, et qu'ayant été les chefs de leur nation, ils ne pussent +jamais s'accoutumer à l'esclavage. Il ajouta qu'à cet âge d'ailleurs +les Européens ne seraient pas fort empressés à les acheter, et qu'à +l'égard des jeunes gens qui se trouvaient au nombre des victimes, +c'était pour servir dans l'autre monde, les femmes du roi que les +Teffos avaient massacrées. + +Snelgrave concluant, d'après cette dernière explication, que les +Dahomays avaient quelque idée d'un état futur, demanda au colonel +quelle opinion il se formait de Dieu. Il n'en tira qu'une réponse +confuse, mais dont il crut pouvoir recueillir que ces barbares +reconnaissent un dieu invisible qui les protége, et qui est subordonné +à quelque autre dieu plus puissant. «Ce grand dieu, lui dit le +colonel, est peut-être celui qui a communiqué aux blancs tant +d'avantages extraordinaires.» «Mais, puisqu'il ne lui a pas plu de se +faire connaître à nous, nous nous contentons, ajouta-t-il, de celui +que nous adorons.» + +Le lendemain, Snelgrave vit le frère du prince d'Iakin qui avait +obtenu la permission de paraître devant le roi, et qui revenait charmé +de cette faveur. Il avait été traité si humainement, qu'il ne lui +restait aucune crainte d'être mangé par les Dahomays; mais il +paraissait pénétré d'horreur en racontant les circonstances de +l'horrible festin qui s'était fait la nuit précédente. Les corps des +Teffos avaient été bouillis et dévorés. Snelgrave eut la curiosité de +se transporter dans le lieu où il les avait vus. Il n'y restait plus +que les traces du sang, et son interprète lui dit en riant que les +vautours avaient tout enlevé. Cependant, comme il était fort étrange +qu'on ne vît pas du moins quelques os de reste, il demanda quelque +explication. L'interprète lui répondit alors plus sérieusement que les +prêtres avaient distribué les cadavres dans chaque partie du camp, et +que les soldats avaient passé toute la nuit à les manger. Voilà donc +les Dahomays reconnus anthropophages; mais le voyageur Atkins, qui +n'en admet point, prétend que Snelgrave s'est laissé tromper. + +Snelgrave n'ose donner cette étrange barbarie pour une vérité, parce +qu'il ne la rapporte pas sur le témoignage de ses propres yeux; mais +il laisse juger à ses lecteurs si elle n'est pas bien confirmée par un +autre récit qu'il tient lui-même d'un fort honnête homme, Robert +Moore, alors chirurgien de _l'Italienne_, grande frégate de la +compagnie anglaise. Ce bâtiment arriva dans la rade de Juida tandis +que Snelgrave était à Iakin. Le capitaine John Dagge, qui le +commandait, se trouvant indisposé, envoya Robert Moore au camp du roi +de Dahomay avec des présens pour ce prince. Moore eut la curiosité de +parcourir le camp, et, passant au marché, il y vit vendre +publiquement de la chair humaine. Snelgrave, à qui Moore raconta ce +qu'il avait vu, n'alla point chercher ce spectacle au marché; mais il +est persuadé que, si sa curiosité l'eût conduit du même côté, il y +aurait vu la même chose. Il est assez singulier qu'il n'ait pas eu +cette curiosité. + +Snelgrave apprit d'un Portugais mulâtre établi dans ce pays que +plusieurs seigneurs fugitifs, dont les pères avaient été vaincus et +décapités par le roi de Dahomay, s'étaient retirés sous la protection +du roi d'Yo, et l'avaient engagé par leurs instances à déclarer la +guerre à leur vainqueur. Il s'était mis en campagne immédiatement +après la conquête d'Ardra. Le roi de Dahomay, quittant aussitôt cette +ville, avait marché au-devant de lui avec toutes ses forces, qui +n'étaient composées que d'infanterie. Comme ses ennemis, au contraire, +n'avaient que de la cavalerie, il avait eu d'abord quelque chose à +souffrir dans un pays ouvert, où les flèches, les javelines et le +sabre faisaient de sanglantes exécutions. Mais une partie de ses +soldats étant armés de fusils, le bruit des moindres décharges effraya +tellement les chevaux, que le roi d'Yo ne put les attaquer une seule +fois avec vigueur. Cependant les escarmouches avaient déjà duré quatre +jours, et l'infanterie de Dahomay commençait à se rebuter d'une si +longue fatigue, lorsque le roi eut recours à ce stratagème. Il avait +avec lui quantité d'eau-de-vie qu'il fit placer dans une ville +voisine de son camp; il y mit aussi, comme en dépôt, un grand nombre +de marchandises; et, se retirant pendant la nuit, il feignit de +s'éloigner avec toute son armée. Celle d'Yo ne douta point qu'il n'eût +pris la fuite; elle entra dans la ville, et, tombant sur l'eau-de-vie, +dont elle but d'autant plus avidement que cette liqueur est très-rare +dans le pays d'Yo, elle se ressentit bientôt de ses pernicieux effets. +Le sommeil de l'ivresse mit les plus braves hors d'état de se +défendre, tandis que le roi de Dahomay, bien instruit par ses espions, +revint sur ses pas avec la dernière diligence, et, trouvant ses +ennemis dans ce désordre, n'eut pas de peine à les tailler en pièces. +Il s'en échappa néanmoins une grande partie à l'aide de leurs chevaux. +Le Portugais mulâtre ajouta que, dans leur fuite, ils avaient pris +deux chevaux qui étaient dans sa cour, et que les vainqueurs en +avaient enlevé un grand nombre. Cependant il avait reconnu, disait-il, +que les Dahomays craignaient beaucoup une seconde invasion, et qu'ils +redoutaient extrêmement la cavalerie. Depuis sa victoire, leur roi +n'avait pas fait difficulté d'envoyer des présens considérables à +celui d'Yo, pour l'engager à demeurer tranquille dans ses états. Mais +si la guerre recommençait, et si la fortune les abandonnait ils +avaient déjà pris la résolution de se retirer vers les côtes de la +mer, où il était certain que leurs ennemis n'oseraient jamais les +poursuivre. On savait que le fétiche national des Yos était la mer +même, et que, leurs prêtres leur défendant sous peine de mort d'y +jeter les yeux, ils ne s'exposeraient point à vérifier une menace si +terrible. + +Le jour suivant, Snelgrave et ses compagnons furent avertis de se +rendre à l'audience du roi. En arrivant dans la première cour, où ils +n'avaient encore vu le roi qu'en public, on les pria de s'arrêter un +moment. Ce prince, ayant appris qu'ils lui apportaient des présens, +avait désiré de voir ce qu'ils avaient à lui offrir avant qu'ils +fussent introduits. Ils n'attendirent pas long-temps. On les conduisit +dans une petite cour, au fond de laquelle sa majesté était assise, les +jambes croisées, sur un tapis de soie. Sa parure était fort riche; +mais il avait peu de courtisans autour de lui. Il demanda aux blancs, +d'un ton fort doux, comment ils se portaient; et, faisant étendre près +de lui deux belles nattes, il leur fit signe de s'asseoir; ils +obéirent, en apprenant de l'interprète que c'était l'usage du pays. + +Le roi demanda aussitôt à Snelgrave quel était le commerce qui l'avait +amené sur les côtes de Guinée; et ce capitaine lui ayant répondu qu'il +venait pour le commerce des esclaves, et qu'il espérait beaucoup de la +protection de sa majesté, il lui promit de le satisfaire, mais après +que les droits seraient réglés. Là-dessus, il lui dit de s'adresser à +Zuinglar, un de ses officiers, qui était présent, et que Snelgrave +avait connu à Juida, où il avait fait, pendant plusieurs années, les +affaires de la cour de Dahomay. Cet officier, prenant la parole au nom +de son maître, déclara que, malgré ses droits de conquérant, il ne +mettrait pas plus d'impôt sur les marchandises qu'on n'était accoutumé +d'en payer au roi de Juida. Snelgrave répondit que, sa majesté étant +un prince beaucoup plus puissant que celui de Juida, on espérait qu'il +exigerait moins des marchands. Cette objection parut embarrasser +Zuinglar: il balançait sur sa réponse; mais le roi, qui se faisait +expliquer jusqu'au moindre mot par l'interprète, répondit lui-même +qu'étant en effet un plus grand prince, il devait exiger davantage. +«Mais, ajouta-t-il d'un air gracieux, comme vous êtes le premier +capitaine anglais que j'aie jamais vu, je veux vous traiter comme une +jeune mariée, à laquelle on ne refuse rien.» Snelgrave fut si surpris +de ce tour d'expression, que, regardant l'interprète, il l'accusa d'y +avoir changé quelque chose. Mais le roi, flatté de son étonnement, +recommença sa réponse dans les mêmes termes, et lui promit que ses +actions ne démentiraient pas ses paroles. Alors Snelgrave, encouragé +par tant de faveurs, prit la liberté de représenter que la plus sûre +voie pour faire fleurir le commerce était d'imposer des droits légers, +et de protéger les Anglais, non-seulement contre les larcins des +Nègres, mais encore contre les impositions arbitraires des seigneurs. +Il ajouta que, pour avoir négligé ces deux points, le roi de Juida +avait fait beaucoup de tort au commerce de son pays. Sa majesté prit +fort bien ce conseil, et demanda ce que les Anglais souhaitaient de +lui payer. Snelgrave répondit que, pour les satisfaire et leur +inspirer autant de zèle et de reconnaissance, il fallait n'exiger +d'eux que la moitié de ce qu'ils payaient au roi de Juida. Cette grâce +fut accordée sur-le-champ. Le roi, pour mettre le comble à ses bontés, +ajouta qu'il était résolu de rendre le commerce florissant dans toute +l'étendue de ses états; qu'il s'efforcerait de garantir les blancs des +injustices dont ils se plaignaient, et que Dieu l'avait choisi pour +punir le roi de Juida et son peuple de toutes les bassesses dont ils +s'étaient rendus coupables à l'égard des blancs et des noirs. Cette +audience dura cinq heures, et Snelgrave en rapporta une très-grande +idée de l'Alexandre d'Afrique. + +Le lendemain les blancs furent appelés de fort bonne heure à la porte +royale, où les officiers du roi leur déclarèrent que ce prince ne +pouvait les voir de tout le jour, parce que c'était la fête de son +fétiche; mais qu'il leur faisait présent de quelques esclaves et de +quantité de provisions; qu'ils pouvaient faire fond sur toutes ses +promesses, retourner à Iakin quand ils le souhaiteraient, et finir +tranquillement leurs affaires sous sa protection. Ils trouvèrent à +leur retour les esclaves et les provisions qui les attendaient. On +distribua de la part du roi des pagnes assez propres aux Nègres de +leur cortége, avec une petite somme d'argent. + +Dans le cours de l'après-midi, ils virent passer devant la porte +royale le reste de l'armée qui revenait du pays des Teffos. Ce corps +de troupes marchait avec plus d'ordre que Snelgrave n'en avait jamais +vu parmi les Nègres et parmi ceux mêmes de la côte d'Or, qui passent +pour les meilleurs soldats de tous les pays de l'Afrique. Il était +composé de trois mille hommes de milice régulière, suivis d'une +multitude d'environ dix mille autres Nègres pour le transport du +bagage, des provisions et des têtes de leurs ennemis. Chaque compagnie +avait ses officiers et ses drapeaux: leurs armes étaient le mousquet, +le sabre et le bouclier. En passant devant la porte royale, ils se +prosternèrent successivement et baisèrent la terre; mais ils se +relevaient avec une vitesse et une agilité surprenantes. La place, qui +était devant la porte, avait quatre fois autant d'étendue que celle de +la tour de Londres. Ils y firent l'exercice à la vue d'un nombre +incroyable de spectateurs, et dans l'espace de deux heures ils firent +au moins vingt décharges de leur mousqueterie. + +Snelgrave, paraissant étonné de cette multitude de Nègres qui étaient +à la suite des troupes, apprit de l'interprète que le roi donnait à +chaque soldat un jeune élève de la nation, entretenu aux dépens du +public, pour les former d'avance aux fatigues de la guerre, et que la +plus grande partie de l'armée présente avait été élevée de cette +manière. L'auteur en eut moins de peine à comprendre comment le roi de +Dahomay avait étendu si loin ses conquêtes avec des troupes si +régulières et tant de politique. Il est certain que cette institution +ferait honneur aux peuples les mieux civilisés. + +De retour au comptoir d'Iakin, il eut à se plaindre des Nègres du pays +et de leur prince; il essuya beaucoup d'affronts et de perfidies. +Heureusement pour lui, le grand capitaine de Dahomay fut envoyé par +son maître pour mettre l'ordre dans le pays d'Iakin. Les blancs, qui +étaient sous la protection de son maître, furent bientôt vengés. Il +entendit leurs plaintes. Les coupables furent chargés de chaînes et +conduits au camp royal. Snelgrave eut la satisfaction de voir dans ce +nombre un Nègre qui l'avait menacé du bout de son fusil. Cet insolent, +et deux de ses compagnons qui avaient traité fort outrageusement les +Anglais eurent la tête coupée par l'ordre du roi; les autres furent +retenus long-temps dans les fers, et réduits au pain et à l'eau, dans +la cour même du roi, où ils étaient exposés à toutes les injures de +l'air. + +Le jour qui suivit l'arrivée du grand capitaine, tous les blancs se +réunirent pour lui offrir leurs présens: il dîna le lendemain avec +eux dans le comptoir de Snelgrave. De tous les Nègres de son cortége, +il n'en fit asseoir qu'un à table, avec le prince d'Iakin et lui. +Snelgrave observe qu'ayant pris beaucoup de plaisir à manger du jambon +et du pâté à l'anglaise, il demanda comment ces deux mets étaient +préparés. On lui répondit que le détail en serait trop long; mais que, +de la manière dont ils l'étaient, ils pouvaient se conserver six mois, +malgré la chaleur du pays: c'était assurer beaucoup. Snelgrave ayant +ajouté que le pâté était de la main de sa femme, le grand capitaine +voulut savoir combien il avait de femmes, et rit beaucoup en apprenant +qu'il n'en avait qu'une. «J'en ai cinq cents, lui dit-il, et je +souhaiterais que dans ce nombre il y en eût cinquante qui sussent +faire d'aussi bons pâtés.» On servit ensuite des bananes et d'autres +fruits du pays sur de la vaisselle de Delft. Cette sorte de faïence +lui parut si belle, qu'il pria Snelgrave de lui donner l'assiette sur +laquelle il avait mangé, avec le couteau et la fourchette dont il +s'était servi. Non-seulement Snelgrave lui accorda ce qu'il demandait, +mais il y joignit tous les couverts qui étaient sur la table. Au même +instant les Nègres enlevèrent le service avec tant de précipitation, +qu'ils faillirent briser une partie de la vaisselle. Snelgrave fit +ajouter à ce présent quelques pots et quelques gobelets. + +Lorsqu'on avait commencé à manger, les principaux officiers du grand +capitaine, qui étaient debout derrière sa chaise, lui dérobaient de +temps en temps sur son assiette un morceau de jambon ou de volaille. +Snelgrave, qui s'en était aperçu, lui dit que les vivres ne leur +manqueraient pas, et que ce n'était pas l'usage en Europe de laisser +partir affamés les gens de ceux qu'on invitait à dîner: cet usage est +changé. Alors les Nègres prirent confiance à cette promesse. On but +beaucoup après le festin; et de plusieurs sortes de liqueurs, le grand +capitaine donna la préférence au punch. + +Malgré les louanges que Snelgrave donne au conquérant nègre, ce qu'il +raconte dans la relation d'un second voyage qu'il fit deux ans après à +Iakin, prouve que, si ce barbare avait plus d'astuce et de fermeté que +ses compatriotes, il était encore éloigné des principes d'une saine +politique. + +Ce prince ayant conquis en peu d'années et ravagé divers pays, on a +déjà remarqué que les fils du roi d'Ouymey, et plusieurs autres +princes dont il avait fait décapiter les pères s'étaient retirés fort +loin dans les terres, sous la protection des Yos, nation puissante et +guerrière. Après la défaite d'Ossous, le roi de Juida trouva le moyen +d'implorer le secours du roi des Yos; et les sollicitations des autres +princes se joignant aux siennes, ils obtinrent de ce grand monarque +une armée considérable pour fondre ensemble sur le roi de Dahomay, qui +était regardé comme l'ennemi et le destructeur du genre humain. Les +Yos, ne combattant qu'à cheval, et leur pays étant fort éloigné au +nord-ouest, ils ne peuvent marcher vers le sud que dans la saison du +fourrage. Le roi de Dahomay fut bientôt informé de leur approche. Il +avait éprouvé dans une autre guerre les désavantages de son armée, qui +n'était composée que d'infanterie. La crainte du sort qu'il avait fait +éprouver à tous ses voisins lui fit prendre la résolution d'enterrer +toutes ses richesses, de brûler ses villes, et de se retirer dans les +bois avec tous ses sujets. C'est la ressource ordinaire des Nègres +lorsqu'ils désespèrent de la victoire. Comme ils n'ont point de places +fortes, ceux qui sont maîtres de la campagne ne trouvent point de +résistance dans toute l'étendue des plus grands états. + +Ainsi le roi de Dahomay trompa l'espérance de ses ennemis. Les Yos le +cherchèrent long-temps: il était enfoncé dans l'épaisseur des bois. +Enfin la saison des pluies les força de se retirer; et les Dahomays, +sortant de leurs retraites, rebâtirent tranquillement leur ville. + +Ce fut vers le même temps, c'est-à-dire au commencement de juillet +1729, que le gouverneur Wilson, quittant le pays de Juida, laissa M. +Testesole pour lui succéder. Il y avait plusieurs années que ce +nouveau chef du comptoir anglais demeurait en Guinée; ainsi +l'expérience aurait dû suppléer seule à ce qui lui manquait du côté de +la prudence et de la modération. Quoiqu'il eût fait plusieurs visites +au roi de Dahomay dans son camp, et qu'il y eût été reçu avec +beaucoup de caresses, l'opinion qu'il se forma de la faiblesse de ce +prince en le voyant si long-temps disparaître à la vue des Yos, lui +fit naître le dessein de rétablir le roi de Juida sur le trône. Il fut +secondé par les Popos, qui souhaitaient beaucoup de relever leur +ancien commerce. Ils levèrent ensemble une armée de quinze mille +hommes, qui vint se camper près des forts européens, sous le +commandement des rois de Juida et d'Ossous. + +Le roi de Dahomay, qui s'occupait alors de la réparation de ses +villes, ignora long-temps cette entreprise, et ne l'apprit pas sans +une extrême inquiétude. Il avait perdu une partie de ses troupes +pendant qu'il était enseveli dans le fond des forêts, et depuis peu il +avait envoyé le reste de divers côtés pour enlever des esclaves. +Cependant il trouva le moyen de se délivrer du péril par un stratagème +fort heureux. + +Il fit rassembler un grand nombre de femmes qu'il vêtit et qu'il arma +comme autant de soldats. Il en forma des compagnies, auxquelles il +donna des officiers, des enseignes et des tambours. Cette armée se mit +en marche, avec la seule précaution de placer quelques hommes aux +premiers rangs, pour mieux tromper l'ennemi. La surprise des Juidas à +l'approche d'une armée si nombreuse, se changea bientôt en une si +grande frayeur, que, prenant la fuite, ils abandonnèrent honteusement +leur roi et leurs alliés. Ce prince fit en vain toutes sortes +d'efforts pour les arrêter, jusqu'à tourner contre eux sa lance et +blesser au visage tous ceux qu'il rencontrait dans sa fureur. Les +femmes des Dahomays, profitant de la consternation pour s'avancer avec +beaucoup d'audace, il n'eut d'autre ressource que de se précipiter +dans le fossé du fort anglais, qu'il traversa par le secours de ses +deux fils; et, montant par-dessus le mur, il se déroba heureusement à +la poursuite de ses ennemis. Mais une grande partie de ses gens périt +par la main des femmes, et la plupart des autres furent faits +prisonniers. + +Cet événement jeta le gouverneur anglais dans quelque embarras. +Cependant il persuada au roi fugitif de quitter le fort dès la même +nuit, et de retourner dans ses îles désertes et stériles. Mais le roi +de Dahomay n'apprit pas moins que c'était lui qui avait suscité la +révolte; son ressentiment fut égal à l'injure. Il laissa une petite +armée à Sabi, et, retournant dans ses états, il fit un accueil si +favorable à tous les brigands de diverses nations qui voulurent entrer +dans ses troupes, que, dans l'espace de quelques mois, il se trouva +aussi puissant qu'à l'arrivée des Yos. Mais, malgré son habileté qui +lui donnait beaucoup d'avantage sur tous les princes nègres, il avait +commis deux fautes irréparables. Quoiqu'il se trouvât le maître absolu +d'un pays immense, ses ravages et ses cruautés en avaient détruit ou +chassé tous les habitans. Ainsi, manquant de sujets, il n'était grand +roi que de nom. En second lieu, sous prétexte de vouloir repeupler ses +états, il avait promis à tous les anciens habitans qui retourneraient +dans leur patrie la liberté d'y jouir de tous leurs priviléges, en lui +payant un certain tribut. Cette espérance en avait ramené plusieurs +milliers dans le royaume d'Ardra. Mais, soit qu'il n'eût pensé qu'à +les tromper, soit que l'ardeur du gain lui fît oublier ses propres +vues, à peine eurent-ils commencé à s'établir, que, par une noire +trahison, il fondit sur eux, et prit ou tua tous ceux qui ne purent se +sauver par la fuite. Cette dévastation ruina presque entièrement le +royaume de Juida. + +Testesole, n'espérant plus de réconciliation avec le roi de Dahomay, +cessa de garder des ménagemens, et porta l'insulte jusqu'à faire +donner des coups de fouet à l'un de ses principaux officiers. Aux +plaintes que le Nègre fit de cette indignité il répondit que sa +résolution était de traiter le roi de même, lorsqu'il tomberait entre +ses mains. Un outrage si sanglant et le discours qui l'avait suivi +furent rapportés à ce prince, qui, dans l'étonnement de cette +conduite, dit avec beaucoup de modération: «Il faut que cet homme ait +un fonds de haine naturelle contre moi, car autrement il ne pourrait +avoir sitôt oublié les bontés que j'ai eues pour lui.» + +Cependant il donna ordre à ses gens d'employer l'adresse pour se +saisir de lui, et l'occasion s'en offrit bientôt dans une visite que +Testesole rendit aux Français. Les Dahomays environnèrent le comptoir, +et demandèrent le gouverneur anglais. Comme il n'y avait aucune +espérance de résister par la force, les Français se hâtèrent de le +cacher dans une armoire, et répondirent qu'il était déjà sorti. Mais +les Dahomays, furieux, cassèrent le bras d'un coup de pistolet au chef +du comptoir, forcèrent l'entrée, et trouvèrent Testesole dans sa +retraite, d'où l'ayant tiré brutalement, ils lui lièrent les mains et +les pieds, et le portèrent à leur roi dans un hamac. Ce prince refusa +de le voir; mais, peu de jours après, il l'envoya dans la ville de +Sabi, qui n'est qu'à trois ou quatre milles du fort. Là, on lui fit +entendre que, s'il voulait écrire à ceux qui commandaient dans son +absence, et faire venir pour sa rançon plusieurs marchandises qu'on +lui nomma, il obtiendrait aussitôt la liberté. Mais, lorsque les +marchandises furent arrivées, au lieu de le renvoyer libre, on +l'attacha par les pieds et les mains, le ventre à terre, entre deux +pieux; on lui fit aux bras et au dos, aux cuisses et aux jambes, +quantité d'incisions où l'on mit du jus de limon mêlé de poivre et de +sel; ensuite on lui coupa la tête, et le corps divisé en pièces fut +rôti sur les charbons et mangé. + +Peu d'années après, les peuples d'Iakin s'étant soulevés contre le +Dahomay pendant qu'ils le croyaient occupé à une guerre étrangère, il +fondit brusquement sur eux, les tailla en pièces, brûla les villes et +villages, et tous les comptoirs européens furent enveloppés dans +l'incendie général. Les chefs furent amenés prisonniers et rachetés +par la compagnie d'Afrique. Tout prouve que les établissemens +lointains ont été et seront même encore sujets à bien des révolutions; +mais il n'est pas moins évident que les cruautés de Dahomay, exercées +contre ses sujets, ruinèrent ses états et son commerce. + +Tant de guerres et de révoltes l'avaient rendu encore plus cruel; la +défiance et les soupçons ne l'abandonnaient plus. Les blancs même se +ressentaient de l'altération de son caractère. Un si long commerce +avec les marchands de l'Europe n'avait jamais eu le pouvoir de faire +perdre à ce prince ni à sa nation le fond de férocité par lequel ils +ressemblaient à tous les Nègres. Un jour que le conseil royal avait +demandé au roi un vigoureux captif qui lui fut accordé, l'usage que +ses graves conseillers firent de leur esclave, fut de le tuer et d'en +faire un festin. + +Snelgrave donne des leçons utiles sur la manière de traiter les Nègres +dans la traversée, et sur les moyens de prévenir ces révoltes si +fréquentes et quelquefois si dangereuses, mais qui, finissant toujours +par la mort de ces malheureux esclaves, ne peuvent être regardées que +comme une agonie terrible de l'humanité souffrante et dégradée qui +soulève ses fers, retombe, et meurt sans pouvoir les briser. + +Les séditions sur les vaisseaux viennent presque toujours des mauvais +traitemens que les Nègres reçoivent des matelots. Snelgrave s'était +fait une méthode pour les conduire; il ne croit pas qu'il y en ait de +plus sûre, quoiqu'elle ne lui ait pas toujours réussi. Comme leur +première défiance est qu'on ne les ait achetés que pour les manger, et +que cette opinion paraît fort répandue dans toutes les nations +intérieures, il commençait par leur déclarer qu'ils devaient être sans +crainte pour leur vie; qu'ils étaient destinés à cultiver +tranquillement la terre, ou à d'autres exercices qui ne surpassaient +pas leurs forces; que, si quelqu'un les maltraitait sur le vaisseau, +ils obtiendraient justice en portant leurs plaintes à l'interprète; +mais que, s'ils commettaient eux-mêmes quelque désordre, ils seraient +punis sévèrement. + +À mesure qu'on achète les Nègres, on les enchaîne deux à deux; mais +les femmes et les enfans ont la liberté de courir dans le vaisseau; et +lorsqu'on a perdu de vue les côtes, on ôte même les chaînes aux +hommes. + +Ils reçoivent leur nourriture deux fois par jour. Dans le beau temps, +on leur permet d'être sur le tillac depuis sept heures du matin +jusqu'à la nuit. Tous les lundis, on leur donne des pipes et du tabac, +et leur joie marque assez, en recevant cette faveur, que c'est une de +leurs plus grandes consolations dans leur misère. Les hommes et les +femmes sont logés séparément, et leurs loges sont nettoyées +soigneusement tous les jours. Avec ces attentions, qui doivent être +soutenues constamment, Snelgrave a reconnu qu'un capitaine bien +disposé conduit facilement la plus grande cargaison de Nègres. + +La première sédition dont Snelgrave ait été témoin arriva dans son +premier voyage, en 1704, sur _l'Aigle_ de Londres, commandé par son +père. Ils avaient à bord quatre cents Nègres du vieux Callabar; leur +bâtiment était encore dans la rivière de ce nom; et de vingt-deux +blancs qui restaient capables de service, un grand nombre ayant péri, +et le reste étant accablé de maladies, il s'en trouvait douze absens +pour faire la provision d'eau et de bois. Les Nègres remarquèrent fort +bien toutes ces circonstances, et concertèrent ensemble les moyens +d'en profiter. La sédition commença immédiatement avant le souper; +mais comme ils étaient encore liés deux à deux, et qu'on avait eu soin +d'examiner leurs fers soir et matin, les Anglais durent leur salut à +cette sage précaution. La garde n'était composée que de trois blanc +armés de coutelas; un des trois, qui était sur le gaillard d'avant, +aperçut plusieurs Nègres qui, s'étant approchés du contre-maître, se +saisissaient de lui pour le précipiter dans les flots: il fondit sur +eux, et leur fit quitter prise; mais, tandis que le contre-maître +courut à ses armes, son défenseur fut saisi lui-même, et serré de si +près, qu'il ne put se servir de son sabre. Snelgrave était alors dans +le tremblement de la fièvre et retenu au lit depuis plusieurs jours. +Au bruit qui se fit entendre, il prit deux pistolets, et, montant en +chemise sur le tillac, il rencontra son père et le contre-maître, +auxquels il donna ses deux armes. Ils allèrent droit aux Nègres en les +menaçant de la voix; mais ces furieux ne continuèrent pas moins de +presser la sentinelle, quoiqu'ils n'eussent encore pu lui arracher son +sabre, qui tenait au poignet par une petite chaîne, et que leurs +efforts pour le pousser dans la mer n'eussent pas mieux réussi, parce +qu'il en tenait deux qui ne pouvaient se dégager de ses mains. Le +vieux Snelgrave se jeta au milieu d'eux pour le secourir, et tira son +pistolet par-dessus leur tête, dans l'espérance de les effrayer par le +bruit; mais il reçut un coup de poing qui faillit le faire tomber sans +connaissance; et le Nègre qui l'avait frappé avec cette vigueur allait +recommencer son attaque, lorsque le contre-maître lui fit sauter la +cervelle d'un coup de pistolet. À cette vue, la sédition cessa tout +d'un coup. Tous les rebelles se jetèrent à genoux le visage contre le +tillac, en demandant quartier avec de grands cris. Dans l'examen des +coupables, on n'en trouva pas plus de vingt qui eussent part au +complot. Les deux chefs, qui étaient liés par le pied à la même +chaîne, saisirent un moment favorable pour se jeter dans la mer. On ne +manqua point de punir sévèrement les autres, mais sans effusion de +sang; et l'on en fut quitte ainsi pour la perte de trois hommes. + +Les Cormantins, nation de la côte d'Or, sont des Nègres fort +capricieux et fort opiniâtres. En 1721, Snelgrave aborda sur leur +côte, et fit en peu de temps une traite si avantageuse, qu'il avait +déjà cinq cents esclaves à bord. Il se croyait sûr de leur soumission, +parce qu'ils étaient fort bien enchaînés, et qu'on veillait +soigneusement sur eux. D'ailleurs son équipage était composé de +cinquante blancs, tous en bonne santé, et d'excellens officiers; +cependant la fureur de la révolte s'empara d'une partie de cette +malheureuse troupe, près d'une ville nommée Manfro, sur la même côte. + +La sédition commença vers minuit, à la clarté de la lune. Les deux +sentinelles laissèrent sortir à la fois quatre Nègres de leur loge; +et, négligeant de la fermer, il en sortit aussitôt quatre autres: ils +s'aperçurent de leur faute, et poussèrent assez violemment la porte +pour arrêter ceux qui auraient suivi dans la même vue; mais les huit +qui s'étaient échappés eurent l'adresse de se défaire en un moment de +leurs chaînes, et fondirent ensemble sur les deux sentinelles. Ils +s'efforcèrent de leur arracher leurs sabres. L'usage des sentinelles +anglaises étant de se les attacher au poignet, ils trouvèrent tant de +difficulté à cette entreprise, que deux blancs eurent le temps de +faire entendre leurs cris et d'attirer du secours: aussitôt les huit +Nègres prirent le parti de se précipiter dans les flots; mais, comme +le vent était de terre, et la côte assez éloignée, on les trouva tous, +le matin, accrochés par les bras et les jambes aux câbles qui étaient +à sécher hors du vaisseau. Lorsqu'on se fut assuré d'eux, le capitaine +leur demanda ce qui les avait portés à se soulever. Ils lui +répondirent qu'il était un grand fripon de les avoir achetés dans leur +pays pour les transporter dans le sien, et qu'ils étaient résolus de +tout entreprendre pour se remettre en liberté. Snelgrave leur +représenta que leurs crimes ou le malheur qu'ils avaient eu d'être +faits prisonniers à la guerre les avaient rendus esclaves avant qu'il +les eût achetés; qu'ils n'avaient pas reçu de mauvais traitement sur +le vaisseau, et qu'en supposant qu'ils pussent lui échapper, leur sort +n'en serait pas plus heureux, puisque leurs compatriotes mêmes, qui +les avaient vendus, les reprendraient à terre, et les vendraient à +d'autres capitaines, qui les traiteraient peut-être avec moins de +bonté. Ce discours fit impression sur eux; ils demandèrent grâce, et +s'en allèrent dormir tranquillement. + +Cependant, peu de jours après, ils formèrent un nouveau complot. Un +des chefs fit une proposition fort étrange à l'interprète nègre, qui +était du même pays. Il lui demanda une hache, en lui promettant que +pendant la nuit il couperait le câble de l'ancre. Le vaisseau ne +pouvant manquer d'être poussé au rivage, il espérait gagner la terre +avec tous ses compagnons; et s'ils avaient le bonheur de réussir, il +s'engageait, pour eux et pour lui-même, à servir l'interprète pendant +toute sa vie. Celui-ci avertit aussitôt le capitaine, et lui conseilla +de redoubler la garde, parce que les esclaves n'étaient plus sensibles +aux raisons qui les avaient déjà fait rentrer dans la soumission. Cet +avis jeta Snelgrave dans une vive inquiétude. Il connaissait les +Cormantins pour des désespérés, qui comptaient pour rien les +châtimens, et même la mort. On a vu souvent à la Barbade, et dans +d'autres îles, que, pour pour quelques punitions que leur paresse leur +attire, vingt ou trente de ces misérables se pendaient ensemble à des +branches d'arbres, sans avoir fait naître le moindre soupçon de leur +dessein. + +Cependant une aventure fort triste inspira plus de douceur aux +esclaves de Snelgrave. En arrivant près d'Anamabo, il rencontra +_l'Élisabeth_, vaisseau qui appartenait au même propriétaire que le +sien, et dont la situation l'obligeait d'ailleurs à des soins +particuliers. Ce bâtiment avait essuyé diverses sortes d'infortunes; +après avoir perdu son capitaine et son contre-maître, il était tombé, +au cap Laho, entre les mains du pirate Roberts, au service duquel +plusieurs matelots s'étaient déjà engagés; mais quelques-uns des +pirates n'avaient pas voulu souffrir que la cargaison fût pillée; et, +par un sentiment de compassion, fondé sur d'anciens services qu'ils +avaient reçus des propriétaires, ils avaient exigé que le vaisseau fût +remis entre les mains du seul officier qui lui restait. Lorsque +Snelgrave rencontra _l'Élisabeth_, ce vaisseau avait disposé de toutes +ses marchandises. Comme _l'Élisabeth_ devait reconnaître ses ordres, +Snelgrave invita le nouveau commandant à lui donner cent vingt +esclaves qu'il avait à bord, et à prendre à leur place ce qui lui +restait de marchandises; après quoi il se proposait de quitter la côte +pour aller se radouber à l'île de San-Thomé. Le commandant y consentit +volontiers; mais les gens de l'équipage firent quelques difficultés, +sous prétexte que, les cent vingt esclaves étant avec eux depuis +long-temps, ils avaient pris pour eux une certaine affection qui leur +faisait souhaiter de ne pas changer leur cargaison. Snelgrave, +s'apercevant que tous ses raisonnemens étaient inutiles, prit congé du +commandant, et lui dit qu'il viendrait voir le lendemain qui aurait la +hardiesse de s'opposer à ses ordres absolus. + +Mais la nuit suivante il entendit tirer deux ou trois coups de fusil +sur _l'Élisabeth_. La lune était fort brillante. Il descendit aussitôt +lui-même dans sa chaloupe, et, se faisant suivre de ses deux canots, +il alla droit vers ce vaisseau. Dans un passage si court, il découvrit +deux Nègres qui, fuyant à la nage, furent déchirés à ses yeux par deux +requins avant qu'il pût les secourir. Lorsqu'il fut plus près du +bâtiment, il vit deux autres Nègres qui se tenaient au bout d'un +câble, la tête au-dessus de l'eau, fort effrayés du sort de leurs +compagnons. Il les fit prendre dans sa pinasse; et, montant à bord, il +y trouva les Nègres fort tranquilles sous les ponts, mais les blancs +dans la dernière confusion sur le tillac. Un matelot lui dit d'un air +effrayé qu'ils étaient tous persuadés que la sentinelle de l'écoutille +avait été massacrée par les Nègres. Cet effroi parut fort surprenant à +Snelgrave. Il ne pouvait concevoir que des gens qui avaient eu la +hardiesse de lui refuser leurs esclaves une heure auparavant eussent +manqué de courage pour sauver un de leurs compagnons, et n'eussent pas +celui de défendre le tillac, où ils étaient armés jusqu'aux dents. Il +s'avança, avec quelques-uns de ses gens, vers l'avant du vaisseau, où +il trouva la sentinelle étendue sur le dos, la tête fendue d'un coup +de hache. Cette révolte avait été concertée par quelques Cormantins. +Les autres esclaves qui étaient d'un autre côté, n'y ayant pas eu la +moindre part, dormaient tranquillement dans leurs loges. Un des deux +fugitifs qui avaient été arrêtés rejeta le crime sur son associé; et +celui-ci confessa volontairement qu'il avait tué la sentinelle dans la +seule vue de s'échapper avec quelques Nègres de son pays. Il protesta +même qu'il n'avait voulu nuire à personne, mais que, voyant l'Anglais +prêt à s'éveiller, et trouvant sa hache près de lui, il s'était cru +obligé de le tuer pour sa sûreté, après quoi il s'était jeté dans la +mer. + +Snelgrave prit occasion de cet incident pour faire passer tous les +esclaves de _l'Élisabeth_ sur son propre vaisseau, et n'y trouva plus +d'opposition. Il y retourna lui-même, et, se trouvant près d'Anamabo, +où il y avait actuellement huit bâtimens anglais dans la rade, il fit +prier tous les capitaines de se rendre sur son bord pour une affaire +importante. La plupart vinrent aussitôt; et d'un avis unanime ils +jugèrent que le Nègre devait être puni du dernier supplice. + +On fit déclarer à ce misérable qu'il était condamné à mourir dans une +heure pour avoir tué un blanc. Il répondit qu'à la vérité il avait +commis une mauvaise action en tuant la sentinelle du vaisseau, mais +qu'il priait le capitaine de considérer qu'en le faisant mourir, il +allait perdre la somme qu'il avait payée pour lui. Snelgrave lui fit +dire par l'interprète que, si c'était l'usage dans les pays nègres de +changer la punition du meurtre pour de l'argent, les Anglais ne +connaissaient pas cette manière d'éluder les droits de la justice; +qu'il s'apercevrait bientôt de l'horreur que ses maîtres avaient pour +le crime; et qu'aussitôt qu'une horloge de sable d'une heure, qu'on +lui montra, aurait achevé sa révolution, il serait livré au supplice. +Tous les capitaines retournèrent sur leur bord, et chacun fit monter +ses esclaves sur le tillac pour les rendre témoins de l'exécution, +après les avoir informés du crime dont il allaient voir le châtiment. + +Lorsque l'horloge eut fini son cours, on fit paraître le meurtrier sur +l'avant du vaisseau, lié d'une corde sous les bras, pour être élevé au +long du mât, où il devait être tué à coups de fusils. Quelques autres +Nègres, observant comment la corde était attachée, l'exhortèrent à ne +rien craindre, et l'assurèrent qu'on n'en voulait point à sa vie, +puisqu'on ne lui avait pas mis la corde au cou. Mais cette fausse +opinion ne servit qu'à lui épargner les horreurs de la mort. À peine +fut-il élevé, que dix Anglais placés derrière une barricade firent feu +sur lui et le tuèrent dans l'instant. Une exécution si prompte +répandit la terreur parmi tous les esclaves, qui s'étaient flattés +qu'on lui ferait grâce par des vues d'intérêt. Le corps ayant été +exposé sur le tillac, on lui coupa une main, qui fut jetée dans les +flots, pour faire comprendre aux Nègres que ceux qui oseraient porter +la main sur les blancs recevraient la même punition: exemple d'autant +plus terrible, qu'ils sont persuadés qu'un Nègre mort sans avoir été +démembré retourne dans son pays aussitôt qu'on l'a jeté dans la mer. +Cependant Snelgrave ajoute que les Cormantins rient de toutes ces +chimères. + +Aux menaces du même châtiment pour les rebelles Snelgrave joignit la +promesse de traiter avec bonté ceux qui vivraient dans l'obéissance et +le respect qu'ils devaient à leurs maîtres. Ce traité fut fidèlement +exécuté; car deux jours après Snelgrave fit voile d'Anamabo à la +Jamaïque; et, pendant quatre mois qui se passèrent avant que la +cargaison pût être vendue dans cette île, il n'eut aucun sujet de se +plaindre de ses Nègres. + +Telles furent les séditions qui arrivèrent sur les vaisseaux que +Snelgrave commandait. Mais il en rapporte une autre fort remarquable, +arrivée sur _le Ferrers_ de Londres, commandé par le capitaine +Messervy. + +Snelgrave, ayant rencontré ce bâtiment dans la rade d'Anamabo, en +1722, apprit du commandant avec quel bonheur il avait acheté en peu de +jours près de trois cents Nègres à Setrakrou. Il paraît que les +habitans de cette ville avaient été souvent maltraités par leurs +voisins, et qu'ayant pris enfin les armes, ils les avaient battus +plusieurs fois, et avaient fait quantité de prisonniers. Messervy, +arrivé dans ces circonstances, avait acheté des esclaves à bon marché, +parce que les vainqueurs auraient été obligés de les tuer pour leur +sûreté, s'il ne s'était pas présenté de vaisseaux dans la rade. Comme +c'était le premier voyage qu'il faisait sur cette côte, Snelgrave lui +conseilla de ne rien négliger pour tenir tant de Nègres dans la +soumission. Le lendemain, l'étant allé voir sur son bord, et le +trouvant sans défiance au milieu de ses esclaves, qui étaient à souper +sur le tillac, il lui fit observer qu'il y avait de l'imprudence à +s'en approcher si librement sans une bonne garde. Messervy le +remercia de ce conseil, mais parut si peu disposé à changer de +conduite, qu'il lui répondit par ce vieux proverbe: l'oeil du maître +engraisse les chevaux. Il partit quelques jours après pour la +Jamaïque. Snelgrave prit plus tard la même route; mais, en arrivant +dans cette île, on lui fit le récit de la malheureuse mort que +Messervy s'était attirée par son aveugle confiance, dix jours après +avoir quitté la côte de Guinée. + +Un jour qu'il était au milieu de ses Nègres à les voir dîner, ils se +saisirent de lui, et lui cassèrent la tête avec les plats mêmes dans +lesquels on leur servait le riz. Cette révolte ayant été concertée de +longue main, ils coururent en foule vers l'avant du vaisseau pour +forcer la barricade, sans paraître effrayés du bout des piques et des +fusils que les blancs leur présentaient par les embrasures. Enfin le +contre-maître ne vit d'autre remède pour un mal si pressant que de +faire feu sur eux de quelques pièces de canon chargées à mitraille. La +première décharge en tua près de quatre-vingts, sans compter ceux qui +sautèrent dans les flots et qui s'y noyèrent. Cette exécution apaisa +la révolte; mais, dans le désespoir d'avoir manqué leur entreprise, +une grande partie de ceux qui restaient se laissa mourir de faim; et +lorsque le vaisseau fut arrivé à la Jamaïque, les autres tentèrent +deux fois de se révolter avant la vente. Tous les marchands de l'île, +à qui ces fureurs ne purent être cachées, marquèrent peu +d'empressement pour acheter des esclaves si indociles; quoiqu'ils leur +fussent offerts à vil prix. Ce voyage devint fatal en tout aux +propriétaires; car la difficulté de la vente ayant arrêté long-temps +le vaisseau à la Jamaïque, il y périt enfin dans un ouragan plus +redoutable encore que les Nègres. + +Snelgrave fut pris par des pirates anglais près de Sierra-Leone. Il +essuya à peu près les mêmes traitemens que le capitaine Roberts, dont +nous avons raconté plus haut la malheureuse aventure. Il ne put sauver +qu'une très-petite partie de ses marchandises, et regagna +l'Angleterre. + + + + +LIVRE CINQUIÈME. + +GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE +L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE +BENIN. + + +CHAPITRE PREMIER. + +Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire. + + +La Guinée, que plusieurs voyageurs écrivent _Ghinney_, est une vaste +étendue de côtes depuis la rivière du Sénégal jusqu'au cap +Lopez-Consalvo, et même jusqu'au cap Nègre. Le nom de _Guinée_ est +inconnu aux habitans naturels. Il vient des Portugais, de qui tous les +Européens l'ont reçu, et vraisemblablement les Portugais l'ont tiré de +celui de _Ghenehoa_, que Jean Léon et Marmol donnent au premier pays +qui se trouve au sud du Sénégal. On divise communément la Guinée en +deux parties, celle du sud et celle du nord. La première s'étend +depuis le Sénégal jusqu'à Sierra-Leone; et la seconde, depuis +Sierra-Leone jusqu'aux caps qu'on vient de nommer. + +Celle-ci, qui est la Guinée proprement dite, parce que celle du nord +porte plus communément le nom de _Sénégal_, se subdivise en six +parties, ou en six côtes: 1º. la côte de la Malaguette ou du poivre, +ou des graines; 2º. la côte de l'Ivoire ou des Dents; 3º. la côte +d'Or; 4º. la côte des Esclaves; 5º. la côte de Benin; 6º. la côte de +Biafaras. + +Dans sa plus grande étendue, la côte de la Malaguette prend depuis +Sierra-Leone jusqu'au cap des Palmes: cet espace contient cent +soixante lieues; mais d'autres la font commencer au cap de Monte, +cinquante-trois lieues au sud-est de Sierra-Leone; d'autres encore la +bornent entre la rivière de Cestre et Garouai. + +Les habitans du cap de Monte entretiennent beaucoup de propreté dans +leurs maisons, quoique pour la forme elles ne diffèrent pas de celles +du Sénégal. Les édifices du roi et des grands sont bâtis en long; on +en voit de deux étages, avec une voûte de roseaux ou de feuilles de +palmier si bien entrelacés, qu'elle est impénétrable au soleil et à la +pluie. L'espace est divisé en plusieurs appartemens. La première +pièce, qui est la salle d'audience, et qui sert aussi de salle à +manger, est entourée d'une espèce de sopha de terre ou d'argile, large +de cinq ou six pieds, quoiqu'il n'en ait qu'un de hauteur. Ce banc est +couvert de belles nattes, qui sont un tissu de joncs ou de feuilles de +palmier, teintes de très-belles couleurs, et capables de durer fort +long-temps. C'est le lieu où les grands et les riches passent la plus +grande partie de leur temps à demi couchés, et la tête sur les genoux +de leurs femmes. Dans cette posture, ils s'entretiennent, ils fument, +ils boivent du vin de palmier. + +Ces peuples sont moins malpropres dans leurs alimens et la manière de +manger que la plupart des autres Nègres. Ils ont des plats faits d'un +bois fort dur, et des bassins de cuivre étamés, qu'ils nettoient fort +soigneusement. Ils emploient des broches de bois pour rôtir leur +viande; mais ils ont oublié l'art de les faire tourner, quoiqu'ils +l'aient appris des Français: ils font rôtir un côté de la viande, +après quoi ils la tournent pour faire rôtir l'autre. + +Le langage des Nègres change un peu à mesure qu'on avance au long de +la côte. Leur langue, comme on peut se l'imaginer, n'est formée que +d'un petit nombre de mots, qui expriment les principales nécessités de +la vie; c'est du moins ce qu'on peut conclure de la taciturnité qui +règne le plus souvent dans leurs fêtes, et même dans leurs assemblées. +Dans leur commerce, les mêmes expressions reviennent souvent, et leurs +chansons ne sont qu'une répétition continuelle de cinq ou six mots. + +Les peuples du cap Mesurado sont fort jaloux de leurs femmes. Cette +délicatesse ne regarde point leurs filles, auxquelles ils laissent au +contraire la liberté de disposer d'elles-mêmes; ce qui n'empêche +point qu'elles ne trouvent facilement des maris. Les hommes seraient +même fâchés de prendre une femme qui n'aurait pas donné avant le +mariage quelque preuve de fécondité, et qui n'aurait pas acquis +quelque bien par la distribution de ses faveurs. Ce qu'elle a gagné +par cette voie sert au mari pour l'obtenir de ses parens. Ainsi les +femmes en sont plus libres dans leur choix, parce qu'il dépend d'elles +de donner ce qu'elles ont acquis à l'homme qui leur plaît. + +Les maisons de ce pays sont, dit-on, les mieux bâties de toute la +côte. Au centre de chaque village on voit une sorte de théâtre, +couvert comme une halle de marché, qui s'élève d'environ six pieds, +sur lequel on monte de plusieurs côtés par des échelles; il porte le +nom de _kaldée_, qui signifie place, ou lieu de conversation. Comme il +est ouvert de toutes parts, on y peut entrer à toutes les heures du +jour et de la nuit: c'est là que les négocians s'assemblent pour +traiter d'affaires, les paresseux, pour fumer du tabac, et les +politiques pour entendre ou raconter des nouvelles. Les plus riches +s'y font apporter, par leurs esclaves, des nattes sur lesquelles ils +sont assis; d'autres en portent eux-mêmes; et d'autres en louent des +officiers du roi, qui sont établis dans ce lieu pour l'entretien de +l'ordre. La ville royale s'appelle Andria. + +Tout le pays intérieur, depuis le cap de Monte, porte le nom de +Quodja. Ces peuples dépendent du roi des Folghias, qui dépendent +eux-mêmes de l'empereur des Monous. La puissance de cet empereur des +Monous s'étend sur plusieurs nations voisines, qui lui paient +annuellement un tribut. Les Folghias donnent à l'empereur des Monous +le nom de _Mandi_ ou _Mani_, qui signifie seigneur; et aux Quodjas, +celui de _Mandi-Monous_, c'est-à-dire peuple du seigneur. Ils croient +se faire honneur par ces titres, parce qu'ils sont ses tributaires. +Cependant chaque petit roi jouit d'une autorité absolue dans ses +limites, et peut faire la guerre ou la paix sans le consentement de +l'empereur ou de quelque autre puissance que ce soit. + +Les porcs-épics se nomment _quindja_, et sont de la grandeur d'un +porc, armés de toutes parts de pointes longues et dures, qui sont +rayées de blanc et de noir à des distances égales. Snelgrave en +apporta quelques-unes en Europe qui n'étaient pas moins grosses que +des plumes d'oie. Il est faux que ces animaux, lorsqu'ils sont en +furie, lancent leurs dards avec tant de force, qu'ils entament une +planche. Leur morsure est terrible. Qu'on les mette dans un tonneau ou +dans une cage de bois, ils s'ouvrent un passage avec les dents. Ils +sont si hardis, qu'ils attaquent le plus dangereux serpent. On les +croit exactement les mêmes que les zattas de Barbarie. Leur chair +passe pour un mets excellent parmi les Nègres. + +Le koggelo, ou pangolin à longue queue, est un animal couvert +d'écailles dures et impénétrables comme celles du crocodile. Il se +défend contre les autres bêtes en dressant ses écailles, qui sont fort +pointues par le bout. + +Les perroquets bleus à queue rouge, qu'on nomme _vosacy-i_, sont en +fort grande abondance. Le komma est un très-bel oiseau. Il a le cou +vert, les ailes rouges, la queue noire, le bec crochu, et les pates +comme celles du perroquet. + +Les peuples de cette côte sont, comme tous les Nègres en général, +livrés à l'incontinence. Leurs femmes, qui ne sont pas moins +passionnées pour les plaisirs des sens, emploient des herbes et des +écorces pour exciter les forces de leurs maris. Les femmes d'Europe en +savent davantage; mais les habitans sont d'ailleurs plus modérés, plus +doux, plus sociables que les autres Nègres. Ils ne se plaisent point à +verser le sang humain, et ne pensent point à la guerre, s'ils n'y sont +forcés par la nécessité de se défendre. Quoiqu'ils aiment beaucoup les +liqueurs fortes, surtout l'eau-de-vie, il est rare qu'ils en achètent: +on ne leur reconnaît ce faible que lorsqu'on leur en présente. Ils +vivent entre eux dans une union parfaite, toujours prêts à +s'entre-secourir, à donner à leurs amis, dans le besoin, une partie de +leurs habits et de leurs provisions, et même à prévenir leurs +nécessités par des présens volontaires. Si quelqu'un meurt sans +laisser de quoi fournir aux frais des funérailles, vingt amis du mort +se chargent à l'envi de cette dépense. Le vol est très-rare entre eux; +mais ils n'ont pas le même scrupule pour les étrangers, et surtout +pour les marchands d'Europe. + +La principale occupation des Nègres, dans toute cette contrée, est la +culture de leurs terres, car ils ont peu de penchant pour le commerce. +Les esclaves dont ils peuvent disposer sont en petit nombre, et les +vaisseaux européens qui passent si souvent le long de leur côte ont +bientôt épuisé l'ivoire, la cire, et le bois de cam qui se trouve dans +le pays. Ce bois de cam est d'un plus beau rouge pour la teinture que +le bois de Brésil, et passe pour le meilleur de toute la Guinée. Il +peut être employé jusqu'à sept fois. + +Ils emploient, pour convaincre les accusés, différentes épreuves aussi +absurdes que celles qui composaient autrefois notre jurisprudence +criminelle. + +Ils reconnaissent un Être Suprême, un créateur de tout ce qui existe, +et l'idée qu'ils en ont est d'autant plus relevée, qu'ils +n'entreprennent pas de l'expliquer. Ils appellent cet être _Kanno_. +Ils croient que tous les biens viennent de lui, mais ils ne lui +accordent pas une durée éternelle. Il aura pour successeur, +disent-ils, un autre être, qui doit punir le vice et récompenser la +vertu. + +Ils sont persuadés que les morts deviennent des esprits, auxquels ils +donnent le nom de _diannanines_, c'est-à-dire patrons et défenseurs. +L'occupation qu'ils attribuent à ces esprits est de protéger et de +secourir leurs parens et leurs anciens amis. C'est à peu près le culte +des anges gardiens parmi nous. + +Les Quodjas qui reçoivent quelque outrage se retirent dans les bois, +où ils s'imaginent que ces esprits font leur résidence. Là, ils +demandent vengeance à grands cris, soit à Kanno, soit aux diannanines. +De même, s'ils se trouvent dans quelque embarras ou quelque danger, +ils invoquent l'esprit auquel ils ont le plus de confiance. D'autres +le consultent sur les événemens futurs. Par exemple, lorsqu'une voient +point arriver les vaisseaux de l'Europe, ils interrogent leurs +diannanines pour savoir ce qui les arrête, et s'ils apporteront +bientôt des marchandises. Enfin leur vénération est extrême pour les +esprits des morts. Ils ne boivent jamais d'eau ni de vin de palmier +sans commencer par en répandre quelques gouttes à l'honneur des +diannanines. S'ils veulent assurer la vérité, c'est leurs diannanines +qu'ils attestent. Le roi même est soumis à cette superstition; et, +quoique toute la nation paraisse pénétrée de respect pour Kanno, le +culte public ne regarde que ces esprits. Chaque village a dans quelque +bois voisin un lieu fixe pour les invocations. On y porte, dans trois +différentes saisons de l'année, une grande abondance de provisions +pour la subsistance des esprits. C'est là que les personnes affligées +vont implorer l'assistance de Kanno et des diannanines. Les femmes, +les filles et les enfans ne peuvent entrer dans ce bois sacré. Cette +hardiesse passerait pour un sacrilége. On leur fait croire dès +l'enfance qu'elle serait punie sur-le-champ par une mort tragique. + +Les Quodjas ne sont pas moins persuadés qu'ils ont parmi eux des +magiciens et des sorciers. Ils croient avoir aussi une espèce +d'ennemis du genre humain, qu'ils appellent _sovasmounousins_, +c'est-à-dire empoisonneurs et suceurs de sang, qui sont capables de +sucer tout le sang d'un homme ou d'un animal, ou du moins de le +corrompre. Ce sont les vampires d'Afrique. L'esprit humain est partout +le même; ils croient avoir d'autres enchanteurs nommés _billis_, qui +peuvent empêcher le riz de croître ou d'arriver à sa maturité. Ils +croient que Sova, c'est-à-dire le diable, s'empare de ceux qui se +livrent à l'excès de la mélancolie, et que dans cet état il leur +apprend à connaître les herbes et les racines qui peuvent servir aux +enchantemens; qu'il leur montre les gestes, les paroles, les grimaces, +et qu'il leur donne le pouvoir continuel de nuire. Aussi la mort +est-elle la punition infaillible de ceux qui sont accusés de ces +noires pratiques. Ces Quodjas ne traverseraient point un bois sans +être accompagnés, dans la crainte de rencontrer quelque billi occupé à +chercher ses racines et ses plantes: ils portent avec eux une certaine +composition à laquelle ils croient la vertu de les préserver contre +Sova et tous ses ministres. Les histoires qu'ils en racontent valent +bien les nôtres en ce genre. + +Tous les peuples de cette côte circoncisent leurs enfans dès l'âge de +six mois, sans autre loi qu'une tradition immémoriale, dont ils +rapportent l'origine à Kanno même. Cependant la tendresse de quelques +mères fait différer l'opération jusqu'à l'âge de trois ans, parce +qu'elle se fait alors avec moins de danger. On guérit la blessure avec +le suc de certaines herbes. + +Ils ont des espèces d'associations mystérieuses pour les hommes et +pour les femmes, qui ressemblent assez à nos confréries, celle des +hommes s'appelle _le belli_, et demande cinq ans d'épreuve, comme +autrefois l'école de Pythagore. Celle des femmes, qui se nomme +_sandi_, ne demande que quatre mois de retraite, et se termine par une +circoncision. Les hommes n'apprennent dans leur confrérie que des +danses et des chants. + +Rio-Sestos, ou la rivière de Sestos ou Cestre, est à quarante lieues +au sud-sud-est du cap Mesurado. Le pays fournit de l'ivoire, des +esclaves, de la poudre d'or, et surtout du poivre ou de la malaguette. + +On trouve dans la rivière de Cestre une sorte de cailloux semblables à +ceux de Médoc, mais plus durs, plus clairs, et d'un plus beau lustre; +ils coupent mieux que le diamant, et n'ont guère moins d'éclat, +lorsqu'ils sont bien taillés. + +La langue du pays de Cestre est la plus difficile de toute la côte; ce +qui réduit les Européens à la nécessité de faire le commerce par +signes. Les Nègres excellent dans cet art. Ils ont conservé néanmoins +quantité de mots français qui leur ont été transmis par leurs +ancêtres, mais aussi défigurés qu'on peut se l'imaginer. Ils ont +appris des Français l'art de tremper le fer et l'acier, ou plutôt ils +l'ont porté à une perfection dont les Européens n'approchaient point +encore il y a vingt ans[5]. Les marchands de l'Europe qui trafiquent +sur cette côte ne manquent jamais de faire donner leur trempe aux +ciseaux dont on se sert pour couper les barres de fer. + +[Note 5: On sait à quelle perfection les Anglais et les Français eût +porté cet art aujourd'hui.] + +Le canton de Cestre produit une si grande abondance de riz, que le +plus gros bâtiment peut en faire promptement ses cargaisons à deux +liards la livre; mais il n'est pas si blanc ni si doux que celui de +Milan et de Vérone. Les habitans les plus distingués en font un +commerce continuel, auquel ils joignent celui de la malaguette et des +dents d'éléphans. Quoique la dernière de ces trois marchandises soit +assez rare, elle est néanmoins d'une fort bonne qualité; mais le prix +n'en est pas réglé, parce qu'il n'y a point de comptoir fixe dans le +pays. La malaguette est à si bon marché, que cinquante livres ne +reviennent qu'à cinq sous en marchandises. + +Dès que les habitans aperçoivent un vaisseau, ils crient de toutes +leurs forces avec un reste de prononciation normande: «Malaguette tout +plein, malaguette tout plein; tout plein, plein, tout à terre de +malaguette.» Ils reconnaissent ensuite aux réponses des matelots si le +bâtiment est français. Les Dieppois donnèrent autrefois à cette ville +le nom de _Cestro-Paris_, parce qu'elle est une des plus grandes et +des plus peuplées de cette région. Ils y avaient un établissement pour +le commerce du poivre de Guinée ou malaguette, et de l'ivoire. Le +poivre des Indes n'était point encore connu dans l'Europe. Mais les +Portugais, ayant ensuite conquis cette contrée, se répandirent sur +toutes les côtes de Guinée, et s'établirent sur les ruines des +comptoirs français. + +Le Grand-Cestre se nommait _le grand Paris_, comme le Petit-Cestre, +qui est quelques lieues plus loin, portait le nom de _petit Paris_. + +Le vin de palmier et les dattes, que les Nègres aiment passionnément, +y sont de la meilleure qualité du monde. Mais la principale richesse +de la côte est la malaguette, dont l'abondance empêche toujours la +cherté. Suivant Barbot, les Nègres de Sestos l'appellent _ouaïzanzag_, +et ceux du cap des Palmes _emaneghetta_. + +La plante qui porte la malaguette devient plus ou moins forte, suivant +la bonté du terroir, et s'élève ordinairement comme un arbrisseau +grimpant. Quelquefois, faute de support, elle demeure rampante, du +moins si elle n'est soutenue avec soin, ou si elle ne s'attache à +quelque tronc d'arbre qui lui sert d'appui. Alors, comme le lierre, +elle en couvre tout le tour. Lorsqu'elle rampe, les grains, quoique +plus gros, n'ont pas la même bonté; au contraire, plus les branches +s'élèvent et sont exposées à l'air, plus le fruit est sec et petit; +mais il en est plus chaud et plus piquant, avec toutes les véritables +qualités du poivre. La feuille de la malaguette est deux fois aussi +longue que large; elle est étroite à l'extrémité. Elle est douce et +d'un vert agréable dans la saison des pluies; mais lorsque les pluies +cessent, elle se flétrit et perd sa couleur. Brisée entre les doigts, +elle rend une odeur aromatique comme le clou de girofle, et la pointe +des branches a le même effet. Sous la feuille il croît de petits +filamens frisés, par lesquels elle s'attache au tronc des arbres ou à +tout ce qu'elle rencontre. On ne peut décrire exactement ses fleurs, +parce qu'elles paraissent dans un temps où l'on ne fait pas de +commerce sur la côte. Cependant il est certain que la plante produit +des fleurs auxquelles les fruits succèdent en forme de figures +angulaires de différente grosseur, suivant la qualité ou l'exposition +du terroir. Le dehors est une peau fine, qui se sèche et devient fort +cassante. Sa couleur est un brun foncé et rougeâtre. Les Nègres +prétendent que cette peau est un poison. La graine qu'elle renferme +est placée régulièrement et divisée par des pellicules fort minces, +qui se changent en petits fils, d'un goût aussi piquant que le +gingembre. Cette graine est ronde, mais angulaire, rougeâtre avant sa +maturité; plus formée à mesure qu'elle mûrit, et noire enfin +lorsqu'elle a été mouillée. C'est dans cet état qu'on l'emballe pour +le transport. Cependant cette humidité produit une fermentation qui +diminue beaucoup sa vertu. Pour la bien vendre, il faut qu'elle ait le +goût aussi piquant que le poivre de l'Inde. + +On cueille le fruit lorsque l'extrémité des feuilles commence à +noircir. La malaguette a quelquefois été fort recherchée en France et +dans les autres pays de l'Europe, surtout lorsque le poivre de l'Inde +y est cher et rare. Les marchands s'en servent aussi pour augmenter +injustement leur profit en la mêlant avec le véritable poivre. + +La dernière espèce de poivre, qui s'appelle _piment_, et qui porte en +Europe le nom de poivre d'Espagne, croît en abondance sur la côte. + +Les habitans sont livrés à tous les excès de l'intempérance et de la +luxure. Ils n'entretiennent les Européens et ne parlent ensemble que +des plaisirs qu'ils prennent avec les femmes. Il s'en trouve, dit-on, +qui prostituent leurs femmes à leurs propres enfans; et lorsque les +marchands de l'Europe leur reprochent cette infamie, ils affectent +d'en rire comme d'une bagatelle. + +Toute la côte, depuis le cap des Palmes jusqu'au cap des +Trois-Pointes, est connue des gens de mer sous le nom de côte des +Dents, ou côte de l'Ivoire. Les Hollandais la nomment, dans leur +langue, _Tand-Kust_. Elle se divise en deux parties, celle du bon +Peuple et celle du _mauvais_ Peuple. Ces deux nations sont séparées +par la rivière de Botro. On ignore à quelle occasion la dernière a +reçu le titre de mauvaise; mais il est certain, en général, qu'à l'est +du cap des Palmes les Nègres sont méchans, perfides, voleurs et +cruels. À l'égard du nom de côte de l'Ivoire, on conçoit qu'il vient +du grand nombre de dents d'éléphans que les Européens achètent sur +cette côte. + +Celle du bon Peuple commence au cap Laho. Les Hollandais ont donné le +nom de _Koakoas_ aux habitans, jusqu'au cap Apollonia, parce qu'en +s'approchant des vaisseaux de l'Europe, ils avaient sans cesse ce mot +à la bouche. On a jugé qu'il signifie _bonjour_, ou _soyez les +bienvenus_. + +On trouve dans chaque canton les mêmes marchandises, c'est-à-dire de +l'or, de l'ivoire et des esclaves. Quoiqu'il n'y ait point de tarif +réglé, le commerce est considérable. + +Au cap Apollonia ou Sainte-Apolline commence la terre du mauvais +Peuple. Les habitans de ce canton sont les plus sauvages de toute la +côte. On les accuse d'être anthropophages. Ils font gloire de porter +les dents en pointes, et de les avoir aussi aiguës que des aiguilles +ou des alènes. Barbo ne conseille à personne de toucher à cette +dangereuse terre. Cependant les Nègres apportent à bord de fort belles +dents d'éléphans; mais il semble que leur vue soit de les faire servir +d'amorce pour attirer les étrangers sur leur côte, et peut-être pour +les dévorer; car ils mettent leurs marchandises à si haut prix, qu'il +y a peu de commerce à faire avec eux. D'ailleurs ils demandent avec +importunité tout ce qui se présente à leurs yeux, et paraissent fort +irrités du moindre refus. Leur inquiétude et leur défiance vont si +loin, qu'au moindre bruit extraordinaire ils se précipitent dans la +mer et retournent à leurs pirogues. Ils les tiennent exprès à quelque +distance pour faciliter continuellement leur fuite. + +Les éléphans doivent être d'une étrange grosseur, puisqu'on y achète +des dents qui pèsent jusqu'à deux cents livres. On s'y procure aussi +des esclaves et de l'or, mais sans pouvoir pénétrer aux pays d'où l'or +vient aux habitans. Ils gardent là-dessus un profond secret, ou s'ils +sont pressés de s'expliquer, ils montrent du doigt les hautes +montagnes qu'ils ont à quinze ou vingt lieues au nord-est, en faisant +entendre que leur or vient de là. Peut-être le trouvent-ils beaucoup +plus près dans le sable de leur rivière même, ou peut-être, aussi leur +vient-il des Nègres de ces montagnes, qui le rassemblent en lavant la +terre, comme ceux de Bambouk. Enfin toutes les parties de cette +contrée seraient très-propres au commerce, si les habitans étaient +d'un caractère moins farouche. + +On raconte qu'ils ont massacré, dans plusieurs occasions, un grand +nombre d'Européens qui n'avaient relâché sur leur côte que pour y +faire leur provision d'eau et de bois. + +La côte abonde en poissons: les plus remarquables sont le taureau de +mer, le marteau et le diable de mer. + +C'est l'usage pour les enfans de suivre la profession de leur père: le +fils d'un tisserand exerce le même métier, et celui d'un facteur n'a +point d'autre emploi que le commerce. Cet ordre est si bien établi, +qu'on ne souffrirait pas qu'un Nègre sortît de sa condition +originelle. + +C'est un amusement pour les matelots, le long de cette côte, de se +voir environnés d'un grand nombre de pirogues chargées de Nègres qui +crient de toute leur force, _koakoa! koakoa!_ et qui s'éloignent aussi +promptement qu'ils se sont approchés. Depuis que les Européens en ont +enlevé plusieurs, leur inquiétude est si vive, qu'on ne les engage pas +facilement à monter à bord. La meilleure méthode pour les attirer avec +leurs marchandises, est de prendre un peu d'eau de mer et de s'en +mettre quelques gouttes dans les yeux, parce que, la mer étant leur +divinité, ils regardent cette cérémonie comme un serment. + +Les Koakoas sont ordinairement quatre ou cinq dans une pirogue; mais +il est rare qu'on en voie monter plus de deux à la fois sur un +vaisseau: ils y viennent chacun à leur tour, et n'apportent jamais +deux dents ensemble. + +Les daschis ou présens, qui sont les premiers objets de l'empressement +des Nègres, ne paraissent pas d'abord d'une grande importance: c'est +un couteau de peu de valeur, un anneau de cuivre, un verre +d'eau-de-vie ou quelques morceaux de biscuit; mais ces libéralités, +qui ne cessent point tout le long de la côté, et qui se renouvellent +quarante ou cinquante fois par jour, emportent à la fin cinq pour cent +sur la cargaison du vaisseau. Cet usage vient des Hollandais, qui se +crurent obligés, en arrivant sur la côte de Guinée, d'employer +l'apparence d'une générosité extraordinaire pour ruiner les Portugais +dans l'esprit des Nègres. Il n'y a point de nation pour qui leur +exemple n'ait pris la force d'une loi. Toute proposition de commerce +doit commencer par les daschis. Ainsi ce trait de politique est devenu +un véritable fardeau pour l'Europe et pour ceux même qui l'ont +inventé. + +Le même usage est établi sur la côte d'Or, et commence au cap Laho, +avec cette différence, que les daschis ne s'accordent qu'après la +conclusion du marché, et qu'ils y portent le nom de _dassi-midassi_; +mais, sur toutes les côtes inférieures, depuis la rivière de Gambie, +les Nègres veulent que leurs daschis soient payés d'avance. Ils ne +voient pas plus tôt paraître un vaisseau qu'ils les demandent à grands +cris. + +Les marchandises qui font la matière du commerce, sont les étoffes de +coton, le sel, l'or et l'ivoire. + +Les contrées intérieures derrière les Koakoas fournissent une grande +quantité de dents d'éléphans qui font le plus bel ivoire du monde. +Elles sont achetées constamment par les Anglais, les Hollandais et les +Français, quelquefois aussi par les Danois et les Portugais; mais +depuis que le commerce de la Guinée est ouvert à toutes les nations, +l'Angleterre en tire plus d'avantage que la Hollande. Ce nombreux et +perpétuel concours de vaisseaux européens qui visitent annuellement la +côte a fait hausser aux Nègres le prix de leurs marchandises, surtout +de leurs grosses dents d'éléphans. Le pays en fournit une si étrange +quantité, qu'il s'en est vendu dans un seul jour jusqu'à cent +quintaux. Les Nègres racontent que le pays intérieur est si rempli +d'éléphans, surtout dans les parties montagneuses, que les habitans +sont obligés de se creuser des cavernes aux lieux les plus escarpés +des montagnes et d'en rendre les portes fort étroites. Ils ont recours +à toutes sortes d'artifices pour chasser de leurs plantations ces +incommodes animaux; ils leur tendent des piéges dans lesquels ils en +prennent un grand nombre. Mais, si l'on doit se fier au récit des +Nègres, la principale raison qui rend l'ivoire si commun dans le même +pays, est que tous les éléphans jettent leurs dents tous les trois +ans; de sorte qu'on les doit moins à la chasse des Nègres qu'au hasard +qui les fait trouver dans les forêts. + +Cependant on observe que cette quantité d'ivoire est fort diminuée, +soit que les Nègres aient plus de négligence à chercher les dents, +soit que les maladies aient emporté une grande partie des éléphans: +l'une ou l'autre de ces deux raisons, jointe à la multitude de +vaisseaux qui abordent sur la côte, a fait hausser le prix de cette +marchandise. + + + + +CHAPITRE II. + +Côte d'Or. + + +Le nom de _Costa del Oro_, que les Portugais ont donné à cette côte, +vient de l'immense quantité d'or qu'ils en ont tirée; et, par la même +raison, toutes les autres nations de l'Europe l'ont nommée _Côte d'Or_ +dans leur langue. La situation de cette côte est entre 4 degrés 30 +minutes et 8 degrés de latitude nord; elle a un peu plus de cent +lieues de longueur. On ne peut rien établir sur sa largeur, parce +qu'elle n'est ici considérée que sous le titre de _côte_, ou de _bord +d'un vaste pays_. Cependant on connaît dix ou douze petits royaumes +qui sont renfermés dans cette étendue, et dont quelques-uns +s'enfoncent assez loin dans l'intérieur des terres. + +Les Portugais y furent établis seuls pendant plus d'un siècle. Le +château de la Mina était leur principal boulevard. La terreur qu'ils +avaient inspirée aux Nègres, et les violences qu'ils exerçaient contre +les négocians des autres nations, écartèrent long-temps de cette côte +tous les vaisseaux européens; mais, lorsqu'en 1578 les Nègres d'Akra, +poussés à bout par la barbarie de cette nation, eurent surpris le fort +de ce nom, massacré la garnison et détruit les fortifications +jusqu'aux fondemens, le crédit des Portugais sur cette côte commença +sensiblement à décliner, et les autres nations de l'Europe entrèrent +en partage de toutes les richesses dont ils avaient joui. À la vérité, +ce ne fut pas sans effusion de sang. Quantité de Français perdirent la +vie, non-seulement par la main des Portugais, mais par celle des +Nègres, qui recevaient d'eux une récompense de cent écus pour chaque +tête de Français qu'ils pouvaient leur apporter; elles étaient +exposées sur les murailles du fort de la Mina. Ces cruels excès +jetèrent tant de consternation parmi les négocians français, qu'ils +abandonnèrent encore une fois le commerce de Guinée pour le reprendre +dans la suite. + +À l'égard des Nègres, rien n'est comparable à la tyrannie que les +Portugais exerçaient sur eux: ils avaient établi des impôts excessifs +sur toutes les denrées du pays et sur la pêche; ils forçaient les +seigneurs et jusqu'aux rois mêmes de leur livrer leurs enfans pour +s'en servir en qualité de domestiques ou d'esclaves; ils n'ouvraient +pas leurs magasins, si l'on ne s'y présentait avec quarante ou +cinquante marcs d'or, et ceux mêmes qui venaient avec cette somme +était forcés de recevoir les marchandises dont on jugeait à propos de +se défaire, au prix que les facteurs avaient réglé. S'il se trouvait +quelque mélange dans l'or des Nègres, le coupable était puni de mort, +sans distinction de fortune ni de rang. Le roi de Comani ne put sauver +du supplice un de ses plus proches parens. Toutes les marchandises que +les Nègres achetaient des autres nations étaient confisquées. + +Les Hollandais furent presque les seuls qui s'obstinèrent à continuer +leurs voyages en Guinée. La grandeur du profit leur fit oublier les +outrages, et remettre leur vengeance à des temps qu'ils ne pouvaient +encore prévoir. Elle fut suspendue jusqu'à la guerre entre la Hollande +et l'Espagne; mais, rappelant alors toutes les injures qu'ils avaient +reçues des Portugais, et couvrant leur haine du prétexte de leur +réunion avec les Espagnols, ils leur enlevèrent, avec une partie du +Brésil, tous les établissemens qu'ils avaient sur la côte d'Or, et les +forcèrent enfin de leur céder leurs deux principales forteresses, le +château de la Mina en 1637, et celui d'Axim en 1643; mais ils +traitèrent les peuples de Guinée avec autant d'injustice et de +cruauté que ceux à qui l'on avait reproché si long-temps ces deux +vices. + +Dans la vue d'assujettir plus que jamais le pays, ils élevèrent de +petits forts à Boutro, à Sama, à Cabo Corso, à Anamabo, à Akra, sous +prétexte de soutenir leurs alliés contre les habitans des pays +intérieurs qui les troublaient par de fréquentes incursions. En même +temps ils établirent des droits sur la pêche des Nègres d'Axim, de +Dina et de Maouri, en leur défendant, sous de rigoureuses peines, +toutes sortes de commerce avec les autres nations de l'Europe. En un +mot, ils s'attribuèrent par degrés tous les droits de l'autorité +absolue, jusqu'à prendre connaissance de leurs affaires civiles et +criminelles, et se rendre juges de la mort et de la vie, quoiqu'ils ne +cessassent point de payer aux rois du pays une sorte de tribut annuel +pour le terrain de leurs établissemens. Avec tant de précautions, ils +ne purent empêcher le commerce des autres Européens, qu'ils traitaient +en ennemis lorsqu'il en tombait quelques-uns entre leurs mains. Ils +eurent aussi des guerres fréquentes à soutenir contre les naturels du +pays, avec qui pourtant ils ne cessaient pas de commercer. Telle est à +la fois l'inconstance naturelle des Nègres, et leur avidité pour les +marchandises de l'Europe, qu'après quelques éclats inutiles d'un +ressentiment passager contre leurs tyrans, ils venaient encore +échanger leur or contre de l'eau-de-vie et des clincailleries +d'Europe: semblables à des esclaves révoltés qui viennent demander +leur nourriture au maître qui vient de les châtier. Si ces peuples +avaient voulu tirer une vengeance sûre et facile de leurs oppresseurs, +ils n'avaient qu'à se retirer dans l'intérieur des terres; +l'émigration est toujours aisée pour des hordes indigentes, et les +tyrans de la côte n'auraient pas pu les poursuivre dans les sables de +la zone torride. Quelquefois cependant ces peuplades d'esclaves ont +donné d'effrayans exemples de courage et de désespoir: c'est ainsi du +moins que les Hollandais perdirent Un établissement qu'ils avaient à +Eguira. Leur chef, ayant pris querelle avec un des principaux +seigneurs nègres, le tenait assiégé dans l'enclos de ses maisons. Le +Nègre, hors d'état de résister, après avoir tiré avec des lingots d'or +au lieu de plomb, fit connaître par des signes qu'il consentait à +traiter, et donna de grandes espérances aux Hollandais. C'était un +artifice pour envelopper ses ennemis dans sa ruine. Il chargea un de +ses esclaves de mettre le feu dans un lieu qu'il lui marqua, lorsqu'il +lui entendrait frapper la terre d'un coup de pied. Ensuite, ayant reçu +les Hollandais pour négocier, il n'attendit pas long-temps à donner le +signal, ni l'esclave à suivre fidèlement ses ordres. Plusieurs barils +de poudre, qu'il avait disposés pour cette exécution, firent sauter la +maison et tous ceux qui avaient eu l'imprudence d'y entrer. Le seul +qui eut le bonheur de se sauver fut un esclave de la Compagnie +hollandaise, qui, se défiant de quelque trahison à la vue d'une mèche +allumée qu'il découvrit, se hâta de sortir sans avoir averti ses +maîtres, et porta la nouvelle de leur infortune au château d'Axim. + +Le principal commerce d'Axim est avec les vaisseaux d'interlope. +Malgré les rigoureuses lois des Hollandais du fort, ils trouvent le +moyen de tromper la vigilance du gouverneur; de sorte que la compagnie +de Hollande ne tire pas la centième partie de l'or du pays. + +La rivière d'Axim est à peine navigable pour des canots; mais elle +roule de l'or dans son sable. Les habitans font leur principale +occupation de chercher ce précieux métal, et plongent quelquefois +l'espace d'un quart d'heure. Leur méthode est de plonger la tête la +première, en tenant à la main une calebasse qu'ils remplissent de +sable ou de tout ce qui se trouve au fond de l'eau. Ils répètent ce +travail jusqu'à ce qu'ils soient fatigués, ou qu'ils croient avoir +tiré assez de matière. Alors s'asseyant sur la rive, ils mettent deux +ou trois poignées de leur sable dans une gamelle de bois; et, la +tenant dans la rivière, ils remuent le sable avec la main pour faire +emporter les parties les plus légères par le courant de l'eau. Ce qui +reste au fond de la gamelle est une poudre jaune et pesante, qui est +quelquefois mêlée de grains beaucoup plus gros: c'est ce qu'on appelle +l'or lavé. Il est ordinairement fort pur; et celui d'Axim passe pour +le meilleur de toute la côte. On ne saurait douter que la rivière +d'Axim, et tous les ruisseaux qui s'y joignent n'aient passé par des +mines d'or, d'où elles entraînent dans leurs flots de petites parties +de ce métal. Dans la saison des pluies, où l'eau, grossit beaucoup, +les Nègres en trouvent de plus grosses, et plus abondamment que dans +les autres saisons. Mais les Hollandais n'épargnent rien pour exclure +les autres nations de ce commerce; et la difficulté de les tromper est +d'autant plus grande pour les Nègres, que le village d'Axim est sous +le canon du fort Saint-Antoine. C'est ce qui rend le gouvernement de +Hollande fort odieux sur toute la côte. + +Les Anglais et les Hollandais se sont disputé long-temps le commerce +de la côte d'Or, et cette guerre d'avarice a produit bien des +perfidies et des crimes. Les cantons de Félou et de Commendo, que nous +nommons royaumes, ont été le théâtre de ces divisions. Enfin ces deux +nations, qui ont de nombreux établissemens dans le pays, se sont +accordées pour le partage du gain. Les Danois et quelques autres +puissances de l'Europe y ont aussi des comptoirs. Le principal fort +des Anglais est au cap Corse (Cabo Corso), à neuf milles de la Mina. +Quand on songe que les Nègres de la côte d'Or sont de très-bons +soldats, et les plus belliqueux peut-être de tous les peuples +d'Afrique, et qu'ils connaissaient déjà l'usage de nos armes au temps +où les Européens se sont établis chez eux, cent ans après les +Portugais, on a peine à concevoir comment ils ont consenti que les +Anglais, les Hollandais et les Danois bâtissent des forts dans leur +pays. Mais telle est la force des présens, dans le pays même de l'or. +C'est avec des présens qu'on obtint des rois de cette contrée la +permission d'élever ces funestes boulevards où l'on a depuis forgé les +chaînes des malheureux Africains. Des tyrans stupides ont vendu la +liberté de leurs sujets, et ont été souvent traités eux-mêmes en +esclaves par les maîtres qu'ils s'étaient donnés. + +Il est assez inutile de présenter à nos lecteurs l'ennui d'une +description géographique de Fantin, de Sabo, d'Akron, d'Agonna, +d'Akambo, etc., et de tous les cantons barbares nommés royaumes de la +côte d'Or. Nous ne nous arrêterons qu'à ce qui peut être un objet de +curiosité ou d'instruction. + +Dans le pays d'Akra, l'on trouve de petits daims qui n'ont pas plus de +huit ou neuf pouces de hauteur, et dont les jambes ne sont pas plus +grosses que le tuyau d'une plume. Les mâles ont deux cornes longues, +de deux ou trois pouces, sans branches et sans division, mais tortues +et d'un noir aussi luisant que le jais. Rien n'est si doux, si joli, +si privé et si caressant que ces petites créatures; mais elles sont si +délicates, qu'elles ne peuvent supporter la mer; et tous les soins +qu'on a pris pour en transporter quelques-unes en Europe ont été +jusqu'à présent sans succès. + +Il n'y a point de canton sur toute la côte d'Or, sans en excepter +celui d'Anamabo, qui fournisse plus d'esclaves que le pays d'Akra. Les +guerres continuelles des habitans leur procurent sans cesse un grand +nombre de prisonniers, dont la plupart sont vendus aux marchands de +l'Europe. + +Les habitans des villes maritimes d'Akra sont les plus civilisés de la +côte d'Or. Leurs maisons sont carrées et bâties fort proprement; les +murs sont de terre, mais d'assez belle hauteur, et les toits couverts +de paille. L'ameublement est des plus simples; car, malgré leurs +richesses, ils se contentent de quelques pagnes pour habillement, et +leurs besoins sont renfermés dans des bornes fort étroites. Ils sont +laborieux; ils entendent le commerce. On s'aperçoit qu'ils ont retenu +parfaitement les leçons des Normands leurs anciens maîtres. La crainte +que leurs voisins du côté du nord ne viennent partager avec eux les +profits du commerce des Européens leur fait fermer soigneusement tous +les passages. Ainsi toutes les marchandises qui se répandent au nord +passent nécessairement par leurs mains. Ils ont établi un grand marché +qui se tient trois fois la semaine à Abino, ville à deux lieues du +grand Akra, et à sept ou huit de la côte où les Nègres voisins +apportent en échange, pour les commodités de l'Europe, de l'or, de +l'ivoire, de la cire et de la civette, sans compter les esclaves qui +viennent en fort grand nombre par cette voie. + +Le voyageur Desmarchais assure que de son temps l'or était si commun +dans le pays d'Akra, qu'une once de poudre à tirer se rendait deux +drachmes de poudre d'or. + +Les marchandises d'Europe qu'on recherche dans le pays sont les toiles +d'Osnabruck, les étoffes de Silésie, les baïettes, les saies, les +perpétuanes, les fusils, la poudre, l'eau-de-vie, la verroterie, les +couteaux, les petites voiles, les toiles rayées de l'Inde, et d'autres +objets dont le goût s'est répandu parmi les Nègres. Ils les portent au +marché d'Aboni, où l'on voit arriver trois fois par semaine une +prodigieuse quantité d'autres Nègres, Akkanez, Aquambos, Aquimeras, +Koakoas, qui achètent à fort grand prix ce qui leur est nécessaire; +car, ne pouvant obtenir la liberté de venir jusqu'aux forts européens, +ils n'ont pas d'autre règle pour la valeur des marchandises que la +volonté des marchands nègres d'Akra. + +Parmi les chefs barbares dont les guerres et les brigandages troublent +souvent le commerce du pays, les voyageurs parlent d'un Nègre nommé +Ankoa, né avec des inclinations si féroces, qu'il ne pouvait vivre en +paix: c'était d'ailleurs un monstre de cruauté. S'étant saisi, en +1691, de cinq ou six des principaux de ses ennemis, il prit plaisir, +de sang-froid, à leur faire de sa propre main une infinité de +blessures; ensuite il huma leur sang avec une brutale fureur. Un de +ses malheureux, qu'il haïssait particulièrement, fut lié par ses +ordres, jeté à ses pieds, et percé de coups en mille endroits, tandis +qu'avec une coupe à la main il recevait le sang qui ruisselait de +toutes parts. Après en avoir bu une partie, il offrit le reste à son +dieu. C'est ainsi qu'il traitait ses ennemis; mais, faute de victimes, +il tournait sa rage contre ses propres sujets. + +En 1692, pendant la seconde campagne qu'il faisait contre les Nègres +d'Anta, Bosman lui rendit une visite dans son camp, près de Schama. Il +en fut reçu fort civilement, et traité suivant les usages du pays; +mais, au milieu même des amusemens que ce barbare procurait à son +hôte, il trouva l'occasion d'exercer sa cruauté. Un Nègre, remarquant +qu'une des femmes d'Ankoa était ornée de quelque nouvelle parure, prit +le bout d'un collier de corail, dont il admira l'ouvrage, sans que +cette femme parût s'offenser de sa curiosité. L'usage du pays accorde +une liberté honnête, dont le Nègre ni la femme n'avaient pas passé les +bornes. Cependant le cruel Ankoa se trouva si blessé de cette action, +qu'après le départ de Bosman, il leur fit donner la mort; et, suivant +son goût monstrueux, il but à longs traits tout leur sang. Quelque +temps auparavant il avait fait couper la main, pour un crime fort +léger, à une autre de ses femmes; et, se faisant un amusement de sa +cruauté, il voulait que, dans cet état, elle lui peignât la tête et +lui tressât ses cheveux. + +À l'égard des moeurs et des usages qui, sur la plupart des objets, +ont beaucoup de ressemblance avec ceux des nations dont nous avons +déjà parlé, nous ne spécifierons que ce qui nous offrira quelque +particularité remarquable. + +Les Nègres de la côte d'Or ont l'esprit facile et la conception vive. +Ils n'ont pas les yeux du corps moins perçans. On observe que sur mer +ils découvrent les objets de beaucoup plus loin que les Européens. Ils +ne manquent point de jugement; le progrès de leurs connaissances est +si prompt dans les affaires de commerce, qu'ils l'emportent bientôt +sur les Européens mêmes. Ils sont malins, envieux, et si dissimulés, +qu'ils sont capables de déguiser leurs ressentimens pendant des années +entières; d'ailleurs ils sont forts polis. Ils s'offensent beaucoup +lorsqu'ils ne voient pas aux Européens les mêmes ménagemens pour eux. + +Un Nègre qui vole un autre Nègre est regardé parmi eux avec +détestation; mais ils ne regardent pas comme un crime de voler les +Européens; ils font gloire, au contraire, de les avoir trompés, et +c'est aux yeux de leur nation une preuve d'esprit et d'adresse. +Lorsqu'on les surprend sur le fait, ils apportent pour excuse que les +Européens ont quantité de biens superflus, au lieu que tout manque +dans le pays des Nègres. + +Leur mémoire est surprenante; quoiqu'ils ne sachent ni lire ni écrire, +ils conduisent leur commerce avec la dernière exactitude. Un Nègre +partagera sans aucune erreur quatre ou cinq marcs d'or entre vingt +personnes, dont chacune a besoin de cinq ou six sortes de +marchandises. Leur adresse ne paraît pas moins dans tout ce qui +concerne le commerce; mais, au milieu même des services qu'ils +rendent, ils sont d'une hauteur et d'une fierté singulières. Ils +marchent les yeux baissés, sans daigner les lever autour d'eux pour +regarder ce qui se présente, et ne distinguent personne, s'ils ne sont +arrêtés par leurs maîtres ou par quelque officier supérieur. À ceux +qu'ils regardent comme leurs inférieurs ou leurs égaux, ils ne disent +pas un seul mot; ou s'ils leur parlent, c'est pour leur ordonner de se +taire, comme s'ils se croyaient déshonorés de converser avec eux. +Cependant ils ne manquent pas de complaisance pour les étrangers; mais +elle vient moins d'humilité que de l'espérance de s'attirer les mêmes +témoignages de considération. Ils en sont si jaloux, que leurs +marchands, qui sont tous, à la vérité, du corps de leur noblesse, ne +marchent point sans être suivis d'un esclave qui porte une sellette +derrière eux, afin qu'ils puissent s'asseoir lorsqu'ils rencontrent +quelqu'un à qui ils veulent parler. Ces chefs de la nation traitent le +commun des Nègres avec beaucoup de mépris. Au contraire, ils +s'efforcent de marquer toute sorte de respects aux blancs de quelque +distinction, et rien ne paraît égal à leur joie lorsqu'ils en +reçoivent des civilités. Avides de tout, ils ne sont attachés à rien. + +On les a peints parfaitement lorsqu'on a dit d'eux qu'ils se +réjouissent au milieu des sépulcres, et que, s'ils voyaient leur pays +en flammes, ils le laisseraient brûler sans interrompre leurs chants +et leurs danses. On a déjà fait observer qu'avec toute leur avidité +pour acquérir, ils ne paraissent point affligés de perdre; et l'on +pourrait leur enlever tout leur bien sans leur ôter un quart d'heure +de repos. + +Un des plus odieux traits de leur caractère, c'est qu'ils ne sont +capables d'aucun sentiment d'humanité et d'affection. À peine +soulageraient-ils d'un verre d'eau un homme qu'ils verraient +mortellement blessé, et ils se voient mourir les uns les autres sans +compassion et sans secours. Leurs femmes, leurs enfans sont les +premiers qui les abandonnent dans ces circonstances. Le malade demeure +seul lorsqu'il n'a pas d'esclaves prêts à le servir, ou d'argent pour +s'en procurer. Cette désertion de ses parens et de ses amis n'est pas +même regardée comme une faute. Si sa santé se rétablit, ils +recommencent à vivre avec lui comme s'ils avaient rempli tous les +devoirs de la nature et de l'amitié; tant il est vrai que l'humanité +est le plus beau caractère qui distingue l'homme perfectionné. + +Le penchant qu'ils ont au larcin est expliqué par une tradition des +marabouts mahométans, qui prouve que les Nègres ont aussi leur +mythologie. Les trois fils de Noé, tous trois de couleur différente, +s'assemblèrent après la mort de leur père pour faire entre eux le +partage de ses biens. C'était de l'or, de l'argent, des pierres +précieuses, de l'ivoire, de la toile, des étoffes de soie et de coton, +des chevaux, des chameaux, des boeufs et des vaches, des moutons, des +chèvres et d'autres animaux; sans parler des armes, des meubles, du +blé, du tabac et des pipes. Les trois frères soupèrent ensemble avec +beaucoup d'affection, et ne se retirèrent qu'après avoir fumé leur +pipe et bu chacun leur bouteille. Mais le blanc, qui ne pensait guère +à dormir, se leva aussitôt qu'il vit les deux autres ensevelis dans le +sommeil, et, se saisissant de l'or, de l'argent et des effets les plus +précieux, il prit la fuite vers les pays qui sont habités aujourd'hui +par les Européens. Le Maure s'aperçut de ce larcin à son réveil. Il se +détermina sur-le-champ à suivre un si mauvais exemple, et prenant les +tapisseries avec les autres meubles, qu'il chargea sur le dos des +chevaux et des chameaux, il se hâta aussi de s'éloigner. Le Nègre, qui +eut le malheur de s'éveiller le dernier, fut fort étonné de la +trahison de ses frères. Il ne lui restait que du coton, des pipes, du +tabac et du millet. Après s'être abandonné quelque temps à sa douleur, +il prit une pipe pour se consoler, et ne pensa plus qu'à la vengeance. +Le moyen qui lui parut le plus sur, fut d'employer les représailles en +cherchant l'occasion de les voler à son tour. C'est ce qu'il ne cessa +point de faire pendant toute sa vie; et son exemple devenant une +règle pour sa postérité, elle a continué jusqu'aujourd'hui la même +pratique. + +La boisson commune du pays est de l'eau simple, ou du _peytou_, +liqueur qui ne ressemble pas mal à la bière, et qui se brasse avec du +maïs. Ils achètent aussi du vin de palmier, en se joignant cinq ou six +pour en avoir une mesure du pays, qui contient environ dix pots de +Hollande. Ils se placent autour de leur calebasse et boivent à la +ronde. Mais, avant de commencer la fête, chacun prend soin d'envoyer +quelques verres de cette liqueur à la plus chère de ses femmes. Alors +celui qui doit boire le premier, remplit un petit vase qui sert de +tasse, tandis que les autres, se tenant debout autour de lui, les +mains sur sa tête, prononcent en criant le mot de _tantosi_. Il ne +doit point avaler tout ce qui est dans la tasse; mais, laissant +quelques gouttes de liqueur, il la répand sur la terre, comme une +offrande au fétiche, en répétant plusieurs fois le mot _you_. Ceux qui +ont leur fétiche avec eux, soit qu'ils le portent à la jambe ou au +bras, l'arrosent d'un peu de vin, et sont persuadés que, s'ils +négligeaient cette cérémonie, ils ne boiraient jamais tranquillement. + +L'eau et le peytou se boivent le matin, et les Nègres ne touchent +point au vin de palmier avant la nuit. La source de cet usage est +l'heure de la vente, qui est toujours l'après-midi pour le vin de +palmier. Le vin ne pouvant se garder jusqu'au jour suivant, parce +qu'il s'aigrit dans l'intervalle, les Nègres s'assemblent +ordinairement le soir, pour acheter ce qui en reste aux marchands. À +quelque prix que ce soit, il faut qu'ils aient de l'eau-de-vie le +matin, et du vin de palmier l'après-midi. Les Hollandais sont obligés +d'entretenir une garde à leurs celliers pour empêcher les Nègres de +voler leur eau-de-vie et leur tabac, deux passions auxquelles ils ne +peuvent résister. Leurs femmes n'y sont pas moins livrées. Dès l'âge +de trois ou quatre ans, on apprend à boire aux enfans, comme si +c'était une vertu. + +Quoique chaque Nègre puisse prendre autant de femmes qu'il est capable +d'en nourrir, il est rare que le nombre aille au delà de vingt. Ceux +mêmes qui en prennent le plus se proposent moins le plaisir que +l'honneur et la considération, parce que la mesure du respect entre +les Nègres, c'est le nombre de leurs femmes et de leurs enfans. +Ordinairement il monte depuis trois jusqu'à dix, sans compter les +concubines, qui sont souvent préférées aux femmes, quoique leurs +enfans ne passent pas pour légitimes. Quelques riches marchands ont +vingt ou trente femmes; mais les rois et les grands gouverneurs en +prennent jusqu'à cent. + +Toutes les femmes s'exercent à la culture de la terre, excepté deux, +qui sont dispensées de toutes sortes de travaux manuels, lorsque les +richesses du pays le permettent. La principale, qui se nomme la +_mulière-grande_, est chargée du gouvernement de la maison; celle qui +la suit en dignité porte le titre de _bossoum_, parce qu'elle est +consacrée au fétiche de la famille. Les maris sont fort jaloux de ces +deux femmes, surtout de la bossoum, qui est ordinairement quelque +belle esclave achetée à fort grand prix. L'avantage qu'elle a +d'appartenir à la religion lui donne certains jours réglés pour +coucher avec son mari, tels que l'anniversaire de sa naissance, les +fêtes du fétiche et le jour du sabbat, qui est le mercredi. Ainsi la +condition de cette femme est fort supérieure à celle de toutes les +autres, qui sont condamnées à des travaux pénibles pour entretenir +leur mari tandis qu'il passe son temps dans l'oisiveté, à jaser ou à +boire du vin de palmier avec ses amis. + +La principale femme, ou la mulière-grande, prend soin de l'argent et +des autres richesses de la maison. Loin de marquer de la jalousie +lorsqu'elle voit prendre d'autres femmes à son mari, elle l'en +sollicite souvent, parce que dans ces occasions elle reçoit de la +nouvelle femme un présent de cinq akkis d'or, ou parce que, sur la +côte d'Or, l'honneur et la richesse des familles consistent dans la +multitude des femmes et des enfans. D'ailleurs il paraît que le mari +est obligé d'acheter son consentement moyennant une certaine somme +d'or. Toutes les femmes qu'il prend de cette manière sont distinguées +par le titre d'_étigafou_, qui revient à celui de concubine; elles ont +la liberté d'avoir un amant sans que le mari puisse le poursuivre en +justice. + +Les maris ont le droit d'appeler celle de leurs femmes avec laquelle +ils veulent passer la nuit. Elle se retire ensuite dans son +appartement avec beaucoup de précaution, pour cacher son bonheur, dans +la crainte d'exciter quelque jalousie. Quoique l'émulation soit fort +vive entre les femmes pour les faveurs conjugales, elles n'en vivent +pas moins dans la concorde. Quand la mulière-grande vient à vieillir, +le mari en choisit une autre pour occuper sa place; elle ne demeure +pas moins dans la maison; mais elle est réduite à l'office de +servante. + +Tous les voyageurs racontent que, vers le terme de la grossesse d'une +femme, il se rassemble dans sa chambre une foule de Nègres de l'un et +de l'autre sexe, jeunes et vieux, et que, sans aucune honte, elle +accouche aux yeux du public. Le travail ne dure pas ordinairement plus +d'un quart d'heure, et n'est accompagné d'aucun cri ni d'aucune autre +marque de douleur. Aussitôt que la femme est délivrée, on lui présente +un breuvage composé de farine de maïs, d'eau, de vin de palmier et +d'eau-de-vie, avec de la malaguette. On prend soin de la couvrir, et +dans cet état on la laisse dormir trois ou quatre heures. Elle se lève +ensuite, lave son enfant de ses propres mains, et, perdant l'idée de +sa situation, elle retourne à ses exercices ordinaires avec ses +compagnes. + +Ils passent le temps de l'enfance, livrés à eux-mêmes, dans une +oisiveté continuelle, négligés par leur famille, courant en troupes +dans les champs et les marchés, comme autant de petits pourceaux qui +se vautrent dans la fange, mais acquérant pour fruit de leurs +premières années une agilité extrême et l'art de nager, dans lequel +ils excellent. S'ils se trouvent dans un canot que le vent renverse, +ils gagnent en un instant le rivage. Mêlés comme ils sont, garçons et +filles, nus et sans aucun frein, ils perdent tout sentiment naturel de +pudeur, d'autant plus que leurs parens ne les reprennent et ne les +corrigent presque jamais. L'autorité paternelle est fort peu +respectée. Les Nègres ne punissent guère leurs enfans que pour avoir +battu leurs pareils ou s'être laissé battre eux-mêmes, et alors ils +les traitent sans pitié. Pendant l'enfance ils sont sous le +gouvernement de leur mère, jusqu'à ce qu'ils aient embrassé quelque +profession, ou que leur père juge à propos de les vendre pour +l'esclavage. + +À l'âge de dix ou douze ans, ils passent sous la conduite de leur +père, qui entreprend de les rendre propres à gagner leur vie. Il les +élève ordinairement dans la profession qu'il exerce lui-même: s'il est +pêcheur, il les accoutume à l'aider dans l'usage de ses filets; s'il +est marchand, il les forme par degrés dans l'art de vendre et +d'acheter. Il tire pendant plusieurs années tout le profit de leur +travail; mais lorsqu'ils arrivent à dix-huit ans, il leur donne des +esclaves, avec le pouvoir de conduire, eux-mêmes leurs entreprises et +de travailler pour leur propre compte. Ils abandonnent alors la maison +paternelle pour bâtir des cabanes qui leur appartiennent; et s'ils ont +pris le métier de pêcheur, ils achètent ou louent une pirogue pour la +pêche. Les premiers profits qu'ils en tirent sont employés à +l'acquisition d'un pagne. Si leur père est satisfait de leur conduite, +et s'aperçoit qu'ils aient gagné quelque chose, il apporte tous ses +soins à leur procurer une honnête femme. + +Les filles sont élevées à faire des paniers, des nattes, des bonnets, +des bourses, et d'autres objets à l'usage de la famille. Elles +apprennent à teindre de différentes couleurs, à broyer les grains, à +faire diverses sortes de pain ou de pâte, et à vendre leur ouvrage au +marché. Elles mettent leurs petits profits entre les mains de leur +mère pour servir quelque, jour à grossir leur dot. Tous ces exercices, +répétés de jour en jour avec de nouveaux progrès, en font +naturellement d'excellentes ménagères. + +À l'égard de la succession, une femme n'a jamais part à l'héritage de +son mari, quoiqu'elle en ait eu des enfans. Biens et meubles, tout +passe au frère du mort, ou à son plus proche parent dans la même +ligne. S'il n'a pas de frère, tout ce qu'il a possédé remonte à son +père. La même loi oblige le mari de restituer tout ce qu'il a reçu de +ses femmes à leur frère ou à leurs neveux. Les femmes ont l'usage de +tous les biens de leur mari tandis qu'il est au monde; mais, aussitôt +qu'il est mort, elles sont obligées de pourvoir à leur propre +subsistance et à celle de leurs enfans. C'est la rigueur de cette loi +qui porte les enfans et les mères à mettre à part ce qu'ils peuvent +retrancher de la masse commune pour se trouver en état de subsister +après la mort de leur père ou de leur mari, dont ils ne peuvent +espérer l'héritage. + +Bosman, qui paraît s'être informé avec soin de tout ce qui regarde la +succession des biens parmi les Nègres, observe qu'Akra est le seul +canton de toute la côte d'Or où les enfans légitimes, c'est-à-dire +ceux qui viennent des femmes déclarées, héritent des biens et des +meubles de leur père. Dans tous les autres lieux, l'aîné, s'il est +fils du roi ou de quelque chef de ville, succède à l'emploi que son +père occupait; mais il n'a pas d'autre héritage à prétendre que son +sabre et son bouclier. Aussi les Nègres ne regardent-ils pas comme un +grand bonheur d'être né d'un père et d'une mère riches, à moins que le +père ne se trouve disposé à faire de son vivant quelque avantage à son +fils, ce qui n'arrive pas souvent, et ce qui doit être caché avec +beaucoup de précaution; car, t après la mort du père, ses parens se +font restituer jusqu'au dernier sou. + +L'amende des Nègres du commun pour avoir eu commerce avec la femme +d'autrui est de quatre, cinq ou six livres sterling (96,120 à 144 +fr.); mais elle est beaucoup plus considérable pour l'adultère des +personnes riches. Ce n'est pas moins de cent ou deux cents livres +sterling (2,400 ou 4,800 fr.). Ces causes se plaident avec beaucoup de +chaleur et d'habileté devant les tribunaux de justice. Un homme qui se +croit trahi par sa femme paraît en pleine assemblée, explique le fait +dans les termes les plus expressifs, le peint de toutes les couleurs, +représente le temps, le lieu, les circonstances. Ces plaidoyers +deviennent quelquefois fort embarrassans, surtout lorsque l'accusé +convient, comme il arrive souvent, qu'à la vérité il a poussé +l'entreprise aussi loin qu'on le dit; mais que, faisant réflexion tout +d'un coup aux conséquences, il s'est retiré assez tôt pour n'avoir +rien à se reprocher. Alors on oblige la femme d'entrer dans les +derniers détails. Enfin, si les juges demeurent dans l'incertitude, +ils exigent le serment de l'accusé. Lorsqu'il le prononce de bonne +grâce, il est déchargé de l'accusation. S'il le refuse, on prononce +contre lui la sentence. Les Nègres de la côte vendent souvent les +faveurs de leurs femmes. Ceux de l'intérieur étant beaucoup plus +riches, sont beaucoup plus sévères sur la fidélité conjugale, et font +payer beaucoup plus cher. L'amende va quelquefois, dit Bosman, jusqu'à +vingt mille livres sterling (480,000 fr.) C'est beaucoup. + +Si l'on considère quelle est, dans ce climat, la chaleur naturelle de +la complexion des femmes, et qu'elles se trouvent quelquefois vingt ou +trente au pouvoir d'un seul homme, il ne paraîtra pas surprenant +qu'elles entretiennent des intrigues continuelles, et qu'elles +cherchent, au hasard même de leur vie, quelque soulagement au feu qui +les dévore. Comme la crainte du châtiment est capable d'arrêter les +hommes, elles ont besoin de toutes sortes d'artifices pour les engager +dans leurs chaînes. Leur impatience est si vive, que, si elles se +trouvent seules avec un homme, elles ne font pas difficulté de se +précipiter dans ses bras, et de lui déchirer son pagne, en jurant que, +s'il refuse de satisfaire leurs désirs, elle vont l'accuser d'avoir +employé la violence pour les vaincre. D'autres observent soigneusement +le lieu où l'esclave qui a le malheur de leur plaire est accoutumé de +se retirer pour dormir; et, dès qu'elles en trouvent l'occasion, elles +vont se placer près de lui, l'éveillent, emploient tout l'art de leur +sexe pour en obtenir des caresses; et si elles se voient rebutées, +elles le menacent de faire assez de bruit pour le faire surprendre +avec elles, et par conséquent pour l'exposer à la mort. D'un autre +côté, elles l'assurent que leur visite est ignorée de tout le monde, +et qu'elles peuvent se retirer sans aucune inquiétude de leur mari. Un +jeune homme pressé par tant de motifs se rend à la crainte plutôt qu'à +l'inclination; mais, pour son malheur, il a presque toujours la +faiblesse de continuer cette intrigue jusqu'à ce qu'elle soit +découverte. Les hommes qui sont pris dans ce piége méritent +véritablement de la pitié. + +On voit des Nègres de l'un et de l'autre sexe vivre assez long-temps +sans penser au mariage. Les femmes surtout paraissent se lasser moins +du célibat que les hommes, et Bosman en rapporte deux raisons: 1º. +elles ont la liberté, avant le mariage, de voir autant d'hommes +qu'elles en peuvent attirer; 2º. le nombre des femmes l'emportant +beaucoup sur celui des hommes, elles ne trouvent pas tout d'un coup +l'occasion de se marier. Le délai d'ailleurs n'a rien d'incommode, +puisqu'elles peuvent à tout moment se livrer au plaisir. L'usage +qu'elles ont fait de cette liberté ne les déshonore point, et ne +devient pas même un obstacle à leur mariage. Dans les cantons +d'Eguira, d'Abokro, d'Ankobar, d'Axim, d'Anta et d'Adom, on voit des +femmes qui ne se marient jamais. C'est après avoir pris cette +résolution qu'elles commencent à passer pour des femmes publiques; et +leur initiation dans cet infâme métier se fait avec les cérémonies +suivantes. + +Lorsque les manferos, c'est-à-dire les jeunes seigneurs du pays, +manquent de femmes pour leur amusement, ils s'adressent aux cabochirs, +qui sont obligés de leur acheter quelque belle esclave. On la conduit +à la place publique, accompagnée d'une autre femme de la même +profession, qui est chargée de l'instruire. Un jeune garçon, quoique +au-dessous de l'âge nubile, feint de la caresser aux yeux de toute +l'assemblée, pour faire connaître qu'à l'avenir elle est obligée de +recevoir indifféremment tous ceux qui se présenteront, sans excepter +les enfans. Ensuite on lui bâtit une petite cabane dans un lieu +détourné, où son devoir est de se livrer à tous les hommes qui la +visitent. Après cette épreuve, elle entre en possession du titre +d'_abéleré_, qui signifie femme publique. On lui assigne un logement +dans quelque rue de la bourgade; et de ce jour elle est soumise à +toutes les volontés des hommes, sans pouvoir exiger d'autre prix que +celui qui lui est offert. On peut lui donner beaucoup par un sentiment +d'amour et de générosité, mais elle doit paraître contente de tout ce +qu'on lui offre. + +Chacune des villes qu'on a nommées n'est jamais sans deux ou trois de +ces femmes publiques. Elles ont un maître particulier, à qui elles +remettent l'or et l'argent qu'elles ont gagné par leur trafic, et qui +leur fournit l'habillement et les autres nécessités. Ces femmes +tombent dans une condition fort misérable, lorsqu'une prostitution si +déclarée leur attire quelque maladie contagieuse. Elles sont +abandonnées de leur maître même, qui s'intéresse peu à leur santé, +s'il n'a plus de profit à tirer de leurs charmes, et leur sort est de +périr par une mort funeste. Mais aussi long-temps qu'elles joignent de +la santé aux agrémens naturels qui les ont fait choisir pour la +profession qu'elles exercent, elles sont honorées du public; et la +plus grande affliction qu'une ville puisse recevoir, est la perte ou +l'enlèvement de son abéleré. Par exemple, si les Hollandais d'Axim ont +quelque démêlé avec les Nègres, la meilleure voie pour les ramener à +là raison est d'enlever une de ces femmes et de la tenir enfermée dans +le fort. Cette nouvelle n'est pas plus tôt portée aux manferos, qu'ils +courent chez les cabochirs pour les presser de satisfaire le facteur +et d'obtenir la liberté de leur abéleré. Ils les menacent de se venger +sur leurs femmes, et cette crainte n'est jamais sans effet. Bosman +ajoute qu'il en fit plusieurs fois l'expérience. Dans une occasion, il +fit arrêter cinq ou six cabochirs, sans s'apercevoir que leurs parens +parussent fort empressés en leur faveur; mais une autre fois ayant +fait enlever deux abélerés, toute la ville vint lui demander à genoux +leur liberté, et les maris mêmes joignirent leurs instances à celles +des jeunes gens. + +Les pays de Commendo, de la Mina, de Fétou, de Sabou et de Fantin, +n'ont pas d'abélerés; mais les jeunes gens n'y sont pas plus +contraints dans leurs plaisirs, et ne manquent point de filles qui +vont au-devant de leurs inclinations. Elles exercent presque toutes le +métier d'abéleré sans en porter le titre, et le prix, qu'elles mettent +à leurs faveurs est arbitraire, parce que le choix de leurs amans +dépend de leur goût. Elles sont si peu difficiles, que les différens +sont rares sur les conditions du marché. Quand cette ressource ne +suffirait pas, il y a toujours un certain nombre de vieilles matrones +qui élèvent quantité de jeunes filles pour cet usage, et les plus +jolies qu'elles peuvent trouver. + +Bosman traite de la navigation du pays. Les plus grandes pirogues se +font dans le canton d'Axim et de Takorari. Elles sont capables de +porter huit, dix, et quelquefois douze tonneaux de marchandises, sans +y comprendre l'équipage. On s'en sert beaucoup pour le passage des +barres et dans les lieux trop exposés à l'agitation des vagues, tels +que les côtes d'Ardra et de Juida. Les Nègres de la Mina, qui ne sont +pas les plus adroits à les conduire, ne laissent pas de visiter dans +ces frêles bâtimens toutes les parties du grand golfe de Guinée, +jusqu'à la côte même d'Angole. + +On peut juger par la grandeur des pirogues quelle doit être celle des +arbres du pays, puisque les plus spacieux de ces bâtimens ne sont +composés que d'un seul tronc. On doit s'imaginer aussi quel est le +travail des Nègres pour abattre de si grands arbres et leur donner la +forme nécessaire avec de petits instrumens de fer qui ne méritent que +le nom de couteaux. On croirait cet ouvrage impossible, si l'on ne +savait que ces arbres sont des cocotiers, c'est-à-dire d'un bois +tendre et poreux. + +La religion de ces contrées est divisée en plusieurs sectes. Il n'y a +point de ville, de village, ni même de famille qui n'ait quelque, +différence dans ses opinions. Tous les Nègres de la côte d'Or croient +un seul Dieu, auquel ils attribuent la création du monde et de tout ce +qui existe; mais cette créance est obscure et mal conçue. Quand on les +interroge sur Dieu, ils répondent qu'il est noir et méchant, qu'il +prend plaisir à leur causer mille sortes de tourmens; au lieu que +celui des Européens est un Dieu très-bon, puisqu'il les traite comme +ses enfans. + +Leurs prêtres assurent que Dieu se fait voir souvent au pied des +arbres fétiches sous la figure d'un gros chien noir. Mais, comme les +Européens leur ont fait croire que ce chien noir est le diable, un +Nègre ne leur entend jamais faire aucune de ces imprécations qu'un +mauvais usage a rendues si familières parmi les matelots, le diable +vous emporte! le diable vous casse le cou! sans être prêt à s'évanouir +de frayeur. + +On trouve quantité de Nègres qui font profession de croire deux dieux: +l'un blanc, qu'ils appellent _yangou_ _muom_, c'est-à-dire _le bon +homme_; ils le regardent comme le Dieu particulier des Européens; +l'autre noir, qu'ils nomment, après les Portugais, _demonio_ ou +_diablo_, et qu'ils croient fort méchant et fort nuisible. Ils +tremblent à son seul nom. C'est à cette puissance maligne qu'ils +attribuent toutes leurs infortunes. C'est une sorte de manichéisme +fondé sur le mélange du bien et du mal, et qu'on retrouve chez toutes +les nations. + +Ils ont l'usage de bannir tous les ans le diable de leurs villes, avec +une multitude de cérémonies qui ont leurs lois et leurs saisons +réglées: Bosman en fut témoin deux fois sur la côte d'Axim. + +Ils assurent qu'en sortant de cette vie, les morts passent dans un +autre monde, où ils vivent dans les mêmes professions qu'ils ont +exercées sur la terre, et qu'ils y font usage de tous les présens +qu'on leur offre dans celui-ci; mais ils n'ont aucune notion de +récompense ou de châtiment pour les bonnes ou les mauvaises actions de +la vie. Cependant il s'en trouve d'autres qui, faisant gloire d'être +mieux instruits, prétendent que les morts sont conduits immédiatement +sur les bords d'une fameuse rivière de l'intérieur des terres nommée +_Bosmanque_. Cette transmigration, disent-ils, ne peut être que +spirituelle, puisqu'en quittant leur pays, ils y laissent leurs corps. +Là, Dieu leur demande quelle sorte de vie ils ont menée. Si la vérité +leur permet de répondre qu'ils ont observé religieusement les jours +consacrés aux fétiches, qu'ils se sont abstenus de viandes défendues, +et qu'ils ont satisfait inviolablement à leurs promesses, ils sont +transportés doucement sur la rivière dans une contrée où toutes sortes +de plaisirs abondent. Mais s'ils ont violé ces trois devoirs, Dieu les +plonge dans la rivière, où ils sont noyés sur-le-champ et ensevelis +dans un oubli éternel. + +Il serait difficile de rendre un compte exact de leurs idées sur la +création du genre humain. Le plus grand nombre croit que les hommes +furent créés par une araignée nommée _anansio_. Ceux qui regardent +Dieu comme l'unique créateur soutiennent que, dans l'origine, il créa +des blancs et des Nègres; qu'après avoir considéré son ouvrage, il fit +deux présens à ces deux espèces de créatures, l'or et la connaissance +des arts; que les Nègres, ayant eu la liberté de choisir les premiers, +se déterminèrent pour l'or, et laissèrent aux blancs les arts, la +lecture et l'écriture; que Dieu consentit à leur choix: mais qu'irrité +de leur avarice, il déclara qu'ils seraient les esclaves des blancs, +sans aucune espérance devoir changer leur condition. Cette fable a +beaucoup plus de sens que celle que nous avons rapportée ci-dessus sur +le partage entre les trois frères, et ferait honneur au peuple le plus +instruit. + +Sur toute la côte d'Or, il n'y a que le canton d'Akra où les images et +les statues soient honorées d'un culte. Mais les habitans ont des +fétiches qui leur tiennent lieu de ces idoles. + +Le mot, de _feitisso_ ou _fétiche_ est portugais dans son origine, et +signifie proprement _charme_ ou _amulette_. On ignore quand les Nègres +ont commencé à l'emprunter; mais, dans leur langue, c'est _Bossoum_ +qui signifie _Dieu_ et chose divine, quoique plusieurs usent aussi de +_Bassefo_ pour exprimer la même chose. _Fétiche_ est ordinairement +employé dans un sens religieux. Tout ce qui sert à l'honneur de la +Divinité prend le même nom; de sorte qu'il n'est pas toujours aisé de +distinguer leurs idoles des instrumens de leur culte. Les brins d'or +qu'ils portent pour ornemens, leurs parures de corail et d'ivoire sont +autant de fétiches. + +Tous les voyageurs conviennent que ces objets de vénération n'ont pas +de forme déterminée. Un os de volaille ou de poisson, un caillou, une +plume, enfin les moindres bagatelles prennent la qualité de fétiches, +suivant le caprice de chaque Nègre. Le nombre n'en est pas mieux +réglé. C'est ordinairement deux, trois ou plus. Tous les Nègres en +portent un sur eux on dans leur pirogue. Le reste demeure dans leurs +cabanes, et passe de père en fils comme un héritage, avec un respect +proportionné aux services que la famille croit en avoir reçus. + +Ils les achètent à grand prix de leurs prêtres, qui feignent de les +avoir trouvé sous les arbres fétiches. Pour la sûreté de leurs +maisons, ils ont à leurs portes une sorte de fétiche qui ressemble aux +crochets dont on se sert en Europe pour attirer les branchés des +arbres dont on veut cueillir les fruits. C'est l'ouvrage des prêtres, +qui les mettent pendant quelque temps sur une pierre aussi ancienne, +disent-ils, que le monde, et qui les vendent au peuple après cette +consécration. Dans les calamités ou les chagrins, un Nègre s'adresse +aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche. Il en reçoit un petit +morceau de graisse ou de suif, couronné de deux ou trois plumes de +perroquet. Le gendre du roi de Fétou avait pour fétiche la tête d'un +singe qu'il portait continuellement. + +Chaque Nègre s'abstient de quelque liqueur ou de quelque sorte +particulière d'aliment à l'honneur de son fétiche. Cet engagement se +forme au temps du mariage, et s'observe avec tant de scrupule, que +ceux qui auraient la faiblesse de le violer se croiraient menacés +d'une mort certaine. C'est pour cette raison qu'on voit les uns +obstinés à ne pas manger de boeuf, les autres à refuser de la chair de +chèvre, de la volaille, du vin de palmier, de l'eau-de-vie, comme si +leur vie en dépendait. + +Outre les fétiches domestiques et personnels, les habitans de la côte +d'Or, comme ceux des contrées supérieures, en ont de publics, qui +passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C'est quelquefois +une montagne, un arbre ou un rocher; quelquefois un poisson ou un +oiseau. Ces fétiches tutélaires prennent un caractère de divinité pour +toute la nation. Un Nègre qui aurait tué par accident, le poisson ou +l'oiseau fétiche serait assez puni par l'excès de son malheur. Un +Européen qui aurait commis le même sacrilége verrait sa vie exposée au +dernier danger. + +Ils s'imaginent que les plus hautes montagnes, celles d'où ils voient +partir les éclairs sont la résidence de leurs dieux. Ils y portent des +offrandes de riz, de millet, de maïs, de pain, de vin, d'huile et de +fruits, qu'ils laissent respectueusement au pied. + +Les pierres fétiches ressemblent aux bornes qui sont en usage dans +quelques parties de l'Europe pour marquer la distinction des champs; +Dans l'opinion des Nègres, elles sont aussi anciennes que le monde. + +Les Nègres sont persuadés que leur fétiche voit et parle; et +lorsqu'ils commettent quelque action que leur conscience leur +reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu'il +ne les trahisse. Quand Louis XI conjurait sa petite Vierge de +détourner les yeux pour ne pas voir les meurtres et les crimes qu'il +commettait, valait-il mieux que le Nègre cachant le fétiche sous son +pagne? + +Ils craignent beaucoup de jurer par les fétiches; et, suivant +l'opinion généralement établie, il est impossible qu'un parjure +survive d'une heure à son crime. Lorsqu'il est question de quelque +engagement d'importance, celui qui a le plus d'intérêt à l'observation +du traité demande qu'il soit confirmé par le fétiche. En avalant la +liqueur qui sert à cette cérémonie, les parties y joignent d'affreuses +imprécations contre elles-mêmes, s'il leur arrive de violer leur +engagement. Il ne se fait aucun contrat qui ne soit accompagné de +cette redoutable formalité. Mais Bosman remarquait que depuis quelque +temps on ne faisait plus le même fond sur ces sermens, parce que +l'argent était devenu parmi les Nègres une source continuelle de +corruption. Ainsi l'avarice l'emporte encore sur la superstition. + +Après les fétiches, rien n'inspire tant de frayeur aux Nègres que le +tonnerre et les éclairs. Dans la saison des orages, ils tiennent leurs +portes soigneusement fermées, et leur surprise paraît extrême de voir +marcher les Européens dans les rues sans aucune marqué d'inquiétude. +Ils croient que plusieurs hommes de leur pays, dont les noms sont +demeurés dans leur mémoire, ont été enlevés par les fétiches au milieu +d'une tempête, et qu'après ce malheur ou ce châtiment, on n'a jamais +entendu parler d'eux. Leur crainte va si loin, qu'elle les ramène dans +leurs cabanes pendant la pluie et le vent. Au bruit du tonnerre, on +leur voit lever les yeux et les mains vers le ciel, où ils savent que +le Dieu des Européens fait sa résidence, en l'invoquant sous le nom de +_Youan-Ghoemain_, dont eux seuls entendent le sens. + +Quoique les Nègres n'aient pas d'autre notion de l'année et de sa +division en mois et en semaines que celle qu'ils tirent de la +fréquentation des Européens, ils ne laissent pas de mesurer le temps +par les lunes, et d'employer ce calcul pour la connaissance des +saisons. Il paraît même qu'ils divisent les lunes en semaines et en +jours, car ils ont dans leur langue des termes fixes pour marquer +cette distinction. + +Les Nègres du pays intérieur divisent le temps en parties heureuses et +malheureuses. Les premières se subdivisent en d'autres portions de +plus ou moins d'étendue. Dans plusieurs cantons, les plus longues +portions heureuses sont de dix-neuf jours, et les moindres de sept; +mais elles ne se succèdent pas immédiatement. Les jours malheureux, +qui sont au nombre de sept, viennent entre les deux portions +heureuses. C'est pour les habitans une espèce de vacation, pendant +laquelle ils n'entreprennent aucun voyage; ils ne travaillent point à +la terre, ils ne font rien qui soit de la moindre importance, et +demeurent enfin dans une oisiveté absolue. Les Nègres d'Akambo sont +plus attachés à cette pratique superstitieuse que ceux de tout autre +pays; car ils refusent, dans cet intervalle, de s'appliquer aux +affaires, et de recevoir même des présens. Mais parmi les Nègres de la +côte tous les jours sont égaux. Ils n'ont que deux fêtes publiques, +l'une à l'occasion de leur moisson, l'autre pour chasser le diable. + +Lorsque la pêche n'est pas heureuse, on ne manque point de faire des +offrandes à la mer. + +Les Nègres ont généralement deux jours de fêtes particulières chaque +semaine. Ils ont donné à l'un le nom de _bossoum_, c'est-à-dire jour +du fétiche domestique; et dans plusieurs cantons, ils l'appellent +_dio-santo_, d'après les Portugais. Bosman assure que ce jour-là ils +ne boivent point de vin de palmier jusqu'au soir. Ils prennent un +pagne blanc, pour marquer la pureté de leur coeur; et, dans la même +vue, ils se font diverses raies sur le visage avec de la terre +blanche. La plupart, mais surtout les nobles, ont un second jour de +fête, qui est consacré en général aux fétiches. + +Le mercredi des Européens est le sabbat des Nègres. Tous les voyageurs +conviennent que la fête du mercredi est observée sur toute la côte +d'Or, excepté dans le canton d'Anta, où, comme chez les mahométans, +l'usage a placé cette célébration au vendredi, et où d'ailleurs la +défense du travail regarde uniquement la pêche. Mais, dans les autres +lieux, ce sabbat s'observe avec tant de rigueur, que les marchés sont +interrompus, et qu'on n'y vend pas même de vin de palmier. Enfin l'on +n'y fait aucune affaire, à la réserve du commerce avec les vaisseaux +européens qui est excepté, à cause du peu de séjour qu'ils font sur la +côte. Ce jour-là tous les Nègres se lavent avec plus de soin que dans +tout autre temps. + +Villaut admire beaucoup la vénération des Nègres pour leurs prêtres; +elle surpasse toutes les expressions. Les alimens les plus délicats +sont réservés pour eux. Ils sont les seuls, dans toutes ces nations, +qui soit exempts de travail et nourris aux dépens du public. Il ne +manque rien d'ailleurs pour leur entretien, parce qu'ils tirent un +profit considérable des fétiches qu'ils vendent au peuple. + +Les Nègres de Guinée sont généralement distingués en cinq classes. +Leurs rois forment la première. La secondé est celle des cabochirs ou +des chefs, qui peuvent être regardés comme les magistrats civils; car +leur office consiste uniquement à veiller au bon ordre dans les villes +et dans les villages, à prévenir toute espèce de tumulte et les +querelles, ou à les apaiser. La troisième classe comprend ceux qui ont +acquis la réputation d'être riches. Quelques auteurs les ont +représentés comme les nobles. La quatrième compose le peuple, +c'est-à-dire ceux qui s'emploient aux travaux, à l'agriculture et à la +pêche. La cinquième classe est celle des esclaves, soit qu'ils aient +été vendus par leurs parens, ou pris à la guerre, ou condamnés pour +leurs crimes, ou réduits à ce triste sort par la pauvreté. + +On doit observer, comme une perfection du gouvernement de Guinée, à +laquelle on n'est point encore parvenu en Europe, que, malgré la +pauvreté qui règne parmi les Nègres, on n'y voit point de mendians. +Les vieillards et les estropiés sont employés, sous la direction des +gouverneurs, à quelque travail qui ne surpasse point leurs forces. Les +uns servent aux soufflets des forgerons, d'autres à presser l'huile de +palmier, à broyer les couleurs dont on peint les nattes, à vendre les +provisions aux marchés. Les jeunes gens oisifs sont enrôlés pour la +profession des armes. + +Les cruautés qui se commettent dans leurs guerres font frémir +d'horreur; et ceux qui tombent vivans entre les mains de leurs +ennemis doivent s'attendre à toutes sortes de barbaries. Après les +avoir long-temps tourmentés, on leur coupe ou plutôt on leur déchire +la mâchoire d'en bas; et, sans égard pour leurs larmes, on les laisse +périr dans cet état. Un habitant de Commendo assura Barbot qu'il avait +traité lui-même avec cette furie trente-trois hommes dans une seule +bataille. Après leur avoir coupé le visage d'une oreille à l'autre, il +leur avait appuyé le genou contre l'estomac, et leur avait arraché, de +toutes ses forces, la mâchoire d'en bas, qu'il avait emportée comme en +triomphe. D'autres ont la cruauté d'ouvrir le ventre aux femmes +enceintes, et d'en tirer l'enfant pour l'écraser sous la tête de la +mère. Les nations d'Youuafo et d'Akkanez ont tant d'horreur l'une pour +l'autre, que leurs batailles sont de véritables boucheries, après +lesquelles ceux qui leur survivent n'ont pas d'autre passion que de se +rassasier de la chair de leurs ennemis dans un horrible festin, et de +prendre leurs mâchoires et leur crâne pour en orner leurs tambours et +la porte de leurs maisons. + +La situation de la côte d'Or étant au 5e. degré de la ligne, on doit +juger que l'ardeur du soleil y est extrême. Mais ce que le climat peut +avoir de malsain ne vient que du passage soudain de la chaleur du jour +au froid de la nuit, surtout pour ceux à qui l'envie de se rafraîchir +fait quitter trop tôt leurs habits. On peut en assigner une autre +cause. La côte étant assez montagneuse, il s'élève chaque jour au +matin, du fond des vallées, un brouillard épais, puant et sulfureux, +particulièrement près des rivières et dans les lieux marécageux, qui, +se répandant fort vite avant que le soleil puisse le dissiper, infecte +tous les lieux où il s'étend. Il est difficile de ne pas s'en +ressentir, surtout pour les Européens, dont le corps est plus +susceptible de ses impressions que celui des habitans naturels. Ce +brouillard est très-fréquent pendant l'hiver, surtout aux mois de +juillet et d'août, qui sont aussi les plus dangereux pour la santé. + +Les maladies ne viennent pas généralement, comme le pensent quelques +écrivains, de la débauche et des autres excès; puisque, malgré +beaucoup de tempérance et de régularité, on ne se garantit pas +toujours des attaques les plus malignes et les plus mortelles. +Cependant tous les auteurs avouent que la plupart des matelots et des +soldats européens se rendent coupables de leur propre mort par l'usage +excessif du vin de palmier et de l'eau-de-vie. À peine ont-ils reçu +leur paie, qu'ils l'emploient à ce brutal amusement, et l'argent leur +manquant bientôt pour acheter des alimens qui pourraient soutenir leur +santé, ils ont recours au pain, ou plutôt aux pâtes du pays, à l'huile +et au sel, qui ne réparent pas le double épuisement du travail et de +la débauche. Ainsi leurs forces diminuent sensiblement jusqu'à la +naissance de quelque maladie violente à laquelle ils ne sont pas +capables de résister. Leurs supérieurs mêmes, livrés à l'intempérance +des femmes et des liqueurs fortes, ne sont pas plus capables de +modération. + +Les maladies épidémiques des Nègres sont la petite vérole et les vers. +Le premier de ces deux fléaux en fait périr un nombre incroyable avant +l'âge de quatorze ans; et l'autre assujettit les vivans à d'affreuses +douleurs dans toutes les parties du corps, mais particulièrement aux +jambes. + +Les Nègres de la côte d'Or n'ont pas d'autre règle pour distinguer les +saisons que la différence du temps. Ils le partagent ainsi en hiver et +en été. À la vérité, les arbres sont toujours verts et couverts de +feuilles: il s'en trouve même un assez grand nombre qui produisent des +fleurs deux fois l'année; mais pendant l'été, qui est la saison de la +sécheresse, une chaleur excessive semble dévorer la terre; au lieu +que, dans le temps des pluies, qui est l'hiver, les champs sont +couverts d'abondantes moissons. + +Les Nègres de la côte évitent la plage avec des soins extrêmes, et la +croient fort dangereuse pour leurs corps nus. Les Hollandais s'en sont +convaincus par leur propre expérience, surtout dans la saison qu'ils +nomment _travado_, à l'imitation des Portugais, et qui répond à nos +mois d'avril, de mai et de juin. Dans cet intervalle, les pluies qui +tombent près de la ligne sont tout-à-fait rouges et d'une qualité si +pernicieuse, qu'on ne peut dormir dans des habits mouillés, comme il +arrive souvent aux matelots, sans se réveiller avec une maladie +dangereuse. On a vérifié que des habits dont on se dépouille dans cet +état, et qu'on renferme sans les avoir fait sécher parfaitement, +tombent en pourriture aussitôt qu'on y touche; aussi les Nègres +ont-ils tant d'aversion pour la pluie, que, s'ils sont surpris du +moindre orage, ils mettent les bras en croix au-dessus de leur tête +pour se couvrir le corps. Ils courent de toutes leurs forces jusqu'à +la première retraite, et paraissent frémir à chaque goutte d'eau qui +tombe sur eux, quoiqu'elle soit si tiède qu'à peine en ressentent-ils +l'impression. C'est par la même raison qu'en dormant sur leurs nattes, +ils tiennent pendant toute la nuit leurs pieds tournés vers le feu, et +qu'ils se frottent si soigneusement le corps d'huile; ils sont +persuadés, avec raison, que cette onction leur tient les pores fermés, +et que la pluie, qu'ils regardent comme la cause de toutes leurs +maladies, n'y peut pénétrer. + +La force du vent dans les tornados est telle, qu'elle a quelquefois +roulé le plomb des toits aussi proprement qu'il pourrait l'être par la +main de l'ouvrier. Le nom de _tornado_ ou d'ouragan fait supposer +plusieurs vents opposés; mais le plus fort est généralement le +sud-est. + +Atkins, qui quelquefois avait essuyé deux tornades dans un seul jour, +assure que, de deux vaisseaux à dix lieues l'un de l'autre, l'un est +quelquefois tranquille, tandis que l'autre est exposé au plus triste +naufrage. Il se souvient même d'avoir vu l'air doux et serein près +d'Anamabo, pendant qu'au cap Corse, qui n'en est qu'à trois ou quatre +lieues, il était horriblement agité. Sans examiner, dit-il, s'il est +vrai, comme les naturalistes le conjecturent, que le tonnerre ne se +fasse jamais entendre plus loin qu'à dix lieues, il a toujours jugé +que, dans les tornados, il doit être fort près. On peut mesurer son +éloignement par la distance qui est entre l'éclair et le bruit. Atkins +parle d'une occasion où il crut entendre, à trente pieds de sa tête, +un bruit plus affreux et plus éclatant que celui de dix mille coups de +fusil; son grand mât fut fracassé au même instant, et l'orage se +termina par une pluie excessive, qui fut suivie d'un assez long calme. +Les éclairs sont communs en Guinée, surtout vers la fin du jour. Leur +direction est tantôt horizontale, et tantôt perpendiculaire. + +Quelques voyageurs ont parlé d'un foudre matériel qu'on a quelquefois +trouvé sur les vaisseaux ou dans d'autres lieux, tel que celui qui +tomba, dit-on, en 1695, sur la mosquée d'Andrinople. On en montre +aussi dans les cabinets de plusieurs princes. À Copenhague, par +exemple, on conserve une assez grosse pièce de substance métallique +qu'on honore du nom de _pierre de foudre_. + +Bosman avait lu dans les papiers du directeur de Walkenbrug, qui +décrivaient l'état de la côte, qu'en 1651, le tonnerre y avait causé +d'affreux ravages, et fait croire à tout le monde que la dissolution +de l'univers approchait. L'or et l'argent se trouvèrent fondus dans +les coffres, et les épées dans leurs fourreaux. La principale crainte +des Hollandais était pour leur magasin à poudre. Il semblait que tous +les tonnerres du pays fussent venus s'y rassembler; mais, par une +exception fort heureuse, ce fut presque le seul endroit qui s'en +trouva garanti pendant toute la saison. + +Les Portugais ont donné le nom de _terrore_ à un vent de terre que les +Nègres appellent _harmattan_, et qui est si fort dès le moment de sa +naissance, qu'il maîtrise aussitôt les vents de la mer. Il forme des +orages qui durent ordinairement deux ou trois jours; et quelquefois +quatre on cinq. Il est extrêmement froid et perçant. Le soleil demeure +caché dans l'intervalle, et l'air est si obscur, si épais et si rude, +qu'il affecte sensiblement les yeux. La nudité des Nègres les expose à +ressentir si vivement son action, que Bosman les a vus trembler comme +dans l'accès d'une fièvre violente. Les Européens mêmes, qui sont nés +dans un climat plus froid, le supportent à peine, et sont obligés de +se tenir renfermés dans leurs chambres, avec le secours d'un bon feu +et des liqueurs fortes. Les harmattans règnent à la fin de décembre, +et surtout pendant tout le mois de janvier. Ils durent quelquefois +jusqu'au milieu de février; mais ils perdent alors une partie de leur +violence. Jamais ils ne se font sentir pendant le reste de l'année. + +Barbot rapporte que, pendant toute la durée des harmattans, les blancs +et les Nègres sont également forcés de demeurer à couvert dans leurs +maisons, ou n'en sortent que pour les besoins pressans. L'air, dit-il, +est alors si suffocant, qu'il y a peu de poitrines assez fortes pour y +résister. La respiration est embarrassée: on avale de l'huile pour +l'adoucir. Les harmattans ne sont pas moins pernicieux aux animaux +qu'aux hommes. Aussi les Nègres, qui connaissent le danger, +prennent-ils des précautions pour en garantir leurs bestiaux. Deux +chèvres que le commandant du cap Corse fit exposer à l'air, dans la +seule vue de s'instruire par l'expérience, furent trouvées mortes au +bout de quatre heures. Les jointures des planchers dans les chambres, +et celles des ponts sur les vaisseaux s'ouvrent presque aussitôt que +le harmattan commence, et demeurent dans cet état jusqu'à sa fin; +ensuite elles se ferment d'elles-mêmes comme s'il n'y était point +arrivé de changement. La direction ordinaire de ces vents est +est-nord-est. Leur force est si extraordinaire, qu'ils font changer le +cours de la marée. + +L'or passe pour le seul métal de cette côte, ou du moins les +Européens, qui n'y sont attirés que par ce précieux métal n'ont pas +pris la peine de pousser plus loin leurs recherches. Villault et Labat +prétendent que l'or le plus fin est celui d'Axim, et que +naturellement on en trouve dans ce canton à vingt-deux ou vingt-trois +karats; celui d'Akra ou de Tasore est inférieur; celui d'Akkanez et +d'Achem suit immédiatement; et celui de Fétou est le pire. + +Les peuples d'Axim et d'Achem le tirent du sable de leurs rivières. Il +est probable que, s'ils ouvraient la terre au pied des montagnes, d'où +ces rivières paraissent sortir, ils le trouveraient avec plus +d'abondance. Ils confessent, et l'expérience n'en laisse aucun doute, +qu'ils trouvent plus d'or dans le sable après les grandes pluies. Si +l'or leur manque, ils demandent de la pluie à leurs fétiches par un +redoublement de prières. + +L'or d'Akkanez et de Fétou est tiré de la terre, sans autre fatigue +que de l'ouvrir; mais il ne s'y trouve pas toujours avec la même +abondance. Un Nègre qui découvre une mine ou quelque veine d'or en a +la moitié. Le roi partage toujours avec égalité. L'or de ce pays ne +passe jamais vingt ou vingt-un karats. On le transporte sans le +fondre, et les Européens le reçoivent tel qu'il est sorti de la terre. + +Le général danois avait un lingot d'or de sept marcs et un septième +d'once qui venait de la montagne de Tafou: c'était un présent qu'il +avait reçu du roi d'Akra lorsque ce prince s'était réfugié dans le +fort danois, après avoir été défait dans une bataille. + +Le roi de Fétou avait un casque d'or et une armure complète du même +métal, travaillée avec beaucoup d'art; mais ce ne sont que des +feuilles aussi minces que le papier, ou des tissus d'un fil d'or, qui +n'est pas plus gros qu'un cheveu. Leurs filières sont plus belles que +celles de l'Europe; et l'expérience, plutôt que l'art, leur en fait +tirer parti. Leurs rois ont de la vaisselle d'or de toutes sortes de +formes. Dans les danses publiques, on voit des femmes chargées de deux +cents onces d'or en divers ornemens, et des hommes qui en portent +jusqu'à trois cents. + +Ils distinguent trois sortes d'or: le fétiche, les lingots, et la +poudre. L'or fétiche est fondu ou travaillé en différentes formes pour +servir de parure aux deux sexes; mais il s'allie communément avec +quelque autre métal. Les lingots sont des pièces de différens poids, +tels, dit-on, qu'ils sont sortis de la mine. Philips en avait un qui +pesait trente onces. Cet or est aussi très-sujet à l'alliage. La +meilleure poudre d'or est celle qui vient des royaumes intérieurs de +Dunkira, d'Akim et d'Akkanez: elle est tirée du sable des rivières. +Les habitans creusent des trous dans la terre, près des lieux où l'eau +tombe des montagnes; l'or est arrêté par son poids. Alors ils tirent +le sable avec des peines incroyables, ils le lavent et le passent +jusqu'à ce qu'ils y découvrent quelques grains d'or qui les paient de +leur travail, mais avec assez peu d'usure. Nous avons vu la même +méthode au Sénégal. Entre une infinité de récits qui se combattent, +c'est le seul qui ait quelque vraisemblance; car, si la nature avait +placé des mines si près de la côte, les Anglais et les Hollandais +s'en seraient saisis depuis long-temps, et se garderaient bien +d'admettre les Nègres au partage. On ne sait guère que par ouï-dire la +manière dont on cherche l'or; car on ne fouille les rivières que fort +loin de la côte. Si l'on fouille trop loin des premiers flots qui ont +traversé les mines, les particules d'or s'ensevelissent trop dans le +sable, ou se dispersent tellement, que le fruit du travail ne répond +plus à la peine. + +Les marchands de l'Europe prennent ordinairement un Nègre à leurs +gages pour séparer de l'or véritable un or faux qui se nomme _krakra_. +C'est une sorte d'écume sèche ou de poussière de cuivre qui se trouve +mêlée dans la poudre d'or, et qui donne lieu à beaucoup de fraude dans +le commerce. + +Après l'or le principal objet du commerce, sur cette côte, est le sel, +qui produit des richesses incroyables aux habitans. S'ils étaient +capables de vivre dans une paix constante, cette seule marchandise +attirerait à eux tous les trésors de l'Afrique; car les Nègres des +pays intérieurs sont obligés d'y venir prendre du sel, du moins ceux +qui sont en état de le payer. Les plus pauvres se servent d'une +certaine herbe qui renferme imparfaitement quelques-unes de ses +qualités. Au delà d'Ardra, dans quelques royaumes d'où vient la plus +grande partie des esclaves, deux hommes se vendent pour une poignée de +sel. + +Dans les cantons où le rivage est fort élevé, la méthode des Nègres +pour faire du sel est de faire bouillir l'eau de mer dans des +chaudières de cuivre, et de la laisser refroidir jusqu'à sa parfaite +congélation; mais cette opération est ennuyeuse et d'une grande +dépense. Les Nègres qui sont situés plus avantageusement sur une côte +basse creusent des fossés et des trous dans lesquels ils font entrer +l'eau de la mer pendant la nuit. La terre étant d'elle-même salée et +nitreuse, les parties fraîches de l'eau s'exhalent bientôt à la +chaleur du soleil, et laissent de fort bon sel qui ne demande pas +d'autre préparation. Dans quelques endroits, on voit des salines +régulières, où la seule peine des habitans est de recueillir chaque +jour un bien que la nature leur prodigue. + +Le sel de Fantin, où la côte est très-favorable, égale la neige en +blancheur, et en général, dans la plus grande partie de la côte d'Or, +le sel est d'une blancheur et d'une pureté extraordinaires. On le +prendrait d'autant plus aisément pour du sucre, qu'on lui donne +ordinairement la forme de pain. Les Nègres en font beaucoup d'usage +dans tous leurs alimens, et l'enveloppent dans des feuilles vertes +pour lui conserver sa blancheur. + +Bosman assure que toute la côte est remplie d'arbres de diverses +grandeurs, et que les charmans bosquets qui se représentent de tous +côtés dans l'intérieur des terres forment des perspectives assez +délicieuses pour faire supporter patiemment la malignité de l'air et +l'incommodité des chemins. Il ajoute qu'entre les arbres, les uns +croissent naturellement avec tant d'ordre, que toutes les comparaisons +seraient au désavantage de l'art; tandis que les autres étendent leurs +branches et se mêlent avec tant de confusion, que ce désordre même a +des charmes surprenans pour les amateurs de la promenade. + +Les arbres vantés par Oléarius, qui étaient capables de couvrir deux +mille hommes de leur ombre, et ceux dont parle Kirker, qui pouvaient +mettre à l'abri du soleil un berger avec tout son troupeau, +n'approchent point, suivant Bosman, de certains arbres de la côte +d'Or. Il en a vu plusieurs qui auraient couvert vingt mille hommes de +leur feuillage, et quelques-uns si larges et si touffus, qu'une balle +de mousquet aurait à peine atteint d'une extrémité des branches à +l'autre. Ceux qui seront tentés de trouver un peu d'exagération dans +ce récit doivent se rappeler ce qu'ils ont déjà lu du baobab, et de la +grandeur extraordinaire des pirogues. + +Ces arbres prodigieux sont une espèce de fromager, et se nomment +_kapots_; ils tirent ce nom d'une sorte de coton qu'ils produisent, et +que les Nègres appellent aussi _kapot_, dont l'usage ordinaire est de +servir de matelas dans un pays où l'excès de la chaleur ne permet pas +d'employer la plume. Leur bois, qui est léger et poreux, n'est propre +qu'à la construction des pirogues. Bosman ne doute pas que l'arbre +célèbre de l'île du Prince, auquel les Hollandais trouvèrent +vingt-quatre brasses de tour, ne fût un kapot. On en voit un près +d'Axim que dix hommes pourraient à peine embrasser. + +Le papayer croît en abondance au long de la côte. L'on y retrouve +d'ailleurs plusieurs des fruits dont nous avons déjà parlé. + +Le raisin est bleu, gros et de fort bon goût; on croit qu'avec une +culture mieux entendue, il deviendrait aussi bon et peut-être meilleur +que celui de l'Europe. + +Les cannes de sucre y croissent de la hauteur de sept à huit pieds, +c'est-à-dire celles qui sont cultivées dans le jardin du gouverneur; +car les cannes sauvages, qui viennent assez abondamment, surtout dans +le pays d'Anta, sont hautes de dix-huit et de vingt pieds. Bosman ne +doute pas qu'avec les soins convenables on ne pût les conduire à leur +perfection; mais il en coûterait beaucoup de peine, parce que leur +maturité est fort lente, et qu'elles ont besoin de deux ans pour +arriver à leur pleine grosseur. + +Le calebassier herbacé de la côte d'Or n'est pas différent de celui +dont on a déjà donné la description. + +La côte d'Or a des palmiers de toutes les espèces, des goyaviers, des +tamariniers, des mangliers, et tous les autres arbres qui se trouvent +sur la côte occidentale d'Afrique: elle est aussi pourvue des mêmes +légumes, des mêmes racines et des mêmes fruits, par exemple, de +l'ananas. + +Le melon d'eau, suivant le même auteur, est un fruit beaucoup plus +gros et plus agréable que l'ananas. Avant sa maturité, il est blanc +dans l'intérieur et vert au dehors; mais, en mûrissant, son écorce se +couvre de taches blanches, et sa chair est entremêlée de rouge. Il est +aqueux, mais d'une saveur délicieuse, et fort rafraîchissant. +Lorsqu'il est vert, il se mange en salade comme le concombre, avec +lequel il a quelque ressemblance. Ses pépins, qui sont les mêmes, +deviennent noirs à mesure qu'il mûrit, et produisent avec peu de soin +des fruits de la même espèce. Le melon d'eau croît comme le concombre; +mais ses feuilles sont différentes. Sa grosseur ordinaire est le +double des melons musqués de l'Europe. Il croîtrait en abondance sur +la côte d'Or, si les Nègres n'étaient trop paresseux pour le cultiver; +il ne s'en trouve à présent que dans les jardins des Hollandais. Sa +saison est le mois d'août; mais dans les années abondantes il porte +deux fois du fruit. + +La nature n'a point accordé au pays les herbes qui sont communes en +Europe, excepté le fluteau et le tabac, qui croissent ici en +abondance; mais Bosman trouve le tabac de la côte d'Or d'une puanteur +insupportable, quoique les Nègres en fassent leurs délices. La manière +dont ils le fument est capable d'empêcher qu'il ne leur nuise. La +plupart ayant des tuyaux de cinq ou six pieds de long, les vapeurs les +plus infectes peuvent perdre une partie de leur force dans ce passage. +La tête des pipes est un vaisseau de pierre ou de terre qui contient +deux ou trois poignées de tabac. Les Nègres qui vivent parmi les +Européens ont du tabac du Brésil, qui vaut un peu mieux, quoiqu'il +soit fort puant. La passion des deux sexes est égale pour le tabac; +ils se retrancheraient jusqu'au nécessaire pour se procurer cette +consolation dans leur misère; ce qui augmente tellement le prix du +tabac, que pour une brasse portugaise, c'est-à-dire pour moins d'une +livre, ils donnent quelquefois jusqu'à cinq schellings (six francs). +La feuille de tabac croit ici sur une plante de deux pieds de haut. +Elle est longue de deux ou trois paumes sur une de largeur; sa fleur +est une petite cloche qui se change en semence dans sa maturité. + +On voit ici, dans plusieurs cantons, une sorte de gingembre qui +s'élève de deux ou trois palmes. Le gingembre transplanté croît +facilement dans tous les lieux chauds. Celui que la nature produit +d'elle-même a peu de force; cependant il diffère en bonté, suivant +l'exposition du lieu. Le meilleur vient du Brésil et de +Saint-Domingue: on estime beaucoup moins celui de San-Thomé et du cap +Vert. + +Les Nègres ont tant de passion pour l'ail, qu'ils l'achètent à toute +sorte de prix. Barbot assure qu'il y a gagné cinq cents pour cent, +avec beaucoup de regret de n'en avoir pas apporté une plus grande +provision. + +Les racines de la côte d'Or sont les ignames et les patates; le pays +est rempli d'ignames: ils ont la forme de nos gros navets, et se +sèment de la même manière. + +Le grain que les Nègres appellent _maïs_ est connu dans toutes les +parties du monde. Les Portugais l'apportèrent les premiers d'Amérique +dans l'île de San-Thomé, d'où il fut transplanté sur la côte d'Or. Il +avait été jusqu'alors inconnu aux Nègres; mais il a multiplié dans +leur pays avec tant d'abondance, que toutes ces régions en sont +aujourd'hui couvertes. Barbot prétend que le nom de _maïs_ est venu +d'Amérique. Les Portugais lui donnent celui de _milhio-grande_ +c'est-à-dire grand-millet; les Italiens le nomment _blé de Turquie_. + +La seconde espèce de grain sur la côte d'Or est le véritable millet, +que les Portugais appellent _milhio-piqueno_, ou petit millet. + +Le riz n'est pas commun dans toutes les contrées de la côte d'Or. Il +s'en trouve très-peu hors des cantons d'Axim et d'Anta. Mais il croît +avec abondance à l'entrée de la côte. + +On nourrit un grand nombre de toutes sortes de bestiaux dans le canton +d'Axim, de Pokerson, de la Mina et d'Akra, surtout dans celui d'Akra, +parce qu'on les y amène aisément d'Akoambo et de Lampi. + +Dans les autres cantons, il ne se trouve que des taureaux et des +vaches. Les Nègres ignorent l'art de couper les taureaux pour en faire +des boeufs. Aux environs d'Axim, les pâturages sont assez bons, et les +bestiaux peuvent s'y engraisser. Mais à la Mina, qui est un lieu fort +sec, ils participent à la qualité du terroir. C'est néanmoins le seul +endroit où l'on tire du lait des vaches, tant la plupart des Nègres +sont obstinés dans leur ancienne ignorance. Maigres et décharnées, +comme on représente les bestiaux de ce canton, il n'est pas étonnant +que vingt ou trente vaches suffisent à peine pour fournir du lait à la +table du général. Les plus grosses ne pèsent pas plus de deux cent +cinquante livres. En général, tous les animaux du pays, sans en +excepter les hommes, sont fort légers pour leur taille; ce que Bosman +attribue aux mauvaises qualités de leur nourriture, qui ne peut +produire qu'une chair molle et spongieuse. Aussi celle des vaches et +des boeufs y est-elle de fort mauvais goût. Une vache ne laisse pas de +coûter douze livres sterling (288 fr.). Les veaux, qui devraient être +beaucoup meilleurs, ont aussi quelque chose de désagréable au goût, +qu'on ne peut attribuer qu'au mauvais lait de leurs mères, qu'elles +n'ont pas même en abondance. Ainsi les boeufs, les vaches et les veaux +de la côte d'Or ne sont pas une nourriture fort saine. + +Les chevaux du pays sont de la grandeur de nos chevaux du Nord, sans +être aussi hauts ni aussi bien faits. On en voit peu sur la côte; mais +ils sont en grand nombre dans l'intérieur des terres. Ils portent la +tête et le cou fort bas. Leur marche est si chancelante, qu'on les +croit toujours près de tomber. Ils ne se remueraient pas, s'ils +n'étaient continuellement battus, et la plupart sont si bas, que les +pieds de ceux qui les montent touchent jusqu'à terre. + +Les ânes, qui sont aussi en grand nombre, ont quelque chose de plus +vif et de plus agréable que les chevaux. Ils sont même un peu plus +grands. Les Hollandais en avaient autrefois quelques-uns au fort +d'Axim pour leurs usages domestiques; mais ils les virent périr +successivement faute de nourriture. + +Quoiqu'il y ait beaucoup de moutons sur toute la côte, ils y sont +toujours chers. Leur forme est la même qu'en Europe; mais ils ne sont +pas de la moitié si gros que les nôtres, et la nature ne leur a donné +que du poil au lieu de laine. C'est le contraire de nos climats. Les +hommes en Guinée ont de la laine, et les moutons du poil. + +Le nombre des chèvres est prodigieux. Elles ne diffèrent de celles de +l'Europe que par la grandeur, car la plupart sont fort petites; mais +elles sont beaucoup plus grosses et plus charnues que les moutons. + +Le pays ne manque point de porcs; mais ceux qui sont nourris par les +Nègres ont la chair fade et désagréable; au lieu que la nourriture +qu'ils reçoivent des Hollandais leur donne une qualité fort +différente. Cependant les meilleurs n'approchent point de ceux du +royaume de Juida, qui surpassent les porcs mêmes de l'Europe par la +délicatesse et la fermeté. + +Les animaux domestiques, comme en Europe, sont les chats et les +chiens. Mais les chiens n'aboient et ne mordent pas comme les nôtres. +Il s'en trouve de toutes sortes de couleurs, blancs, rouges, noirs, +bruns et jaunes. Les Nègres en mangent la chair, et jusqu'aux +intestins; de sorte que dans plusieurs cantons on les conduit en +troupes au marché comme les moutons et les porcs. Les Nègres leur +donnent le nom d'_ékia_, ou, d'après les Portugais, celui de +_cabra-de-matto_, qui signifie chèvre sauvage. On en fait tant de cas +dans le pays, qu'un habitant qui aspire à la noblesse est obligé de +faire au roi un présent de quelques chiens. Ceux de l'Europe sont +encore plus estimés à cause de leur aboiement. Les Nègres s'imaginent +qu'ils parlent. Ils donnent volontiers un mouton pour un chien, et +préfèrent sa chair à celle de leurs meilleurs bestiaux. Les chiens de +l'Europe dégénèrent beaucoup dans le pays. Leurs oreilles deviennent +raides et pointues comme celles du renard. Leur couleur change par +degrés. Dans l'espace de trois ou quatre ans, on est surpris de les +trouver fort laids, et de s'apercevoir qu'au lieu d'aboyer ils ne font +plus que hurler tristement. + +Quoique les éléphans ne soient nulle part en si grand nombre que sur +la côte de l'Ivoire, il s'en trouve beaucoup aussi sur la partie de la +côte d'Or qui s'avance de l'intérieur des terres jusqu'au rivage de la +mer. Anta n'en est jamais dépourvu. + +Les éléphans de la côte d'Or ont douze ou treize pieds de hauteur, et +sont par conséquent moins grands que ceux des Indes orientales, +auxquels les voyageurs donnent le même nombre de coudées. C'est la +seule différence qui mérite d'être remarquée. + +L'éléphant se nourrit particulièrement d'une sorte de fruit qui +ressemble à la papaye, et qui croît sauvage dans plusieurs parties de +la Guinée. L'île de Tesso en est remplie, et c'est apparemment ce qui +invite ces animaux à s'y rendre en grand nombre. Ils passent le canal +à la nage. Un esclave de la compagnie blessa un éléphant dans cette +île; et, n'ignorant pas ce qu'il avait à craindre de sa furie, il se +réfugia aussitôt dans un bois voisin. L'éléphant s'efforça de le +suivre; mais, soit qu'il fut affaibli par sa blessure ou retardé par +l'épaisseur des arbres, il abandonna les traces de son ennemi pour +repasser le canal à la nage. Il mourut en chemin, et les Nègres +profitèrent de la marée pour le conduire dans la baie de Féro, où ils +commencèrent par lui arracher les dents, et firent ensuite un festin +de sa chair. On assure que le mouvement d'un éléphant dans l'eau est +plus prompt que celui d'une chaloupe à dix rameurs, et qu'à terre il +est aussi léger qu'un cheval à la course. + +On ne voit point d'éléphans blancs sur la côte d'Or, quoiqu'on dise +dans quelques relations qu'il s'en trouve plus loin dans l'Afrique le +long du Niger, dans l'Abyssinie et dans le pays de Zanguébar. + +Les panthères sont en fort grand nombre sur toute la côte. Elles y +portent le nom de _bohen_. On connaît l'extrême férocité de ces +animaux. Un homme qui se hasarde seul dans un bois est menacé à tout +moment de leurs insultes, et n'a de ressource que dans son adresse et +son courage. Peu de temps après l'arrivée de Bosman, un domestique du +facteur de Sokkonda fut dévoré à cent pas de son comptoir. Dans le +même temps, et près du même lieu, un Nègre qui allait couper du bois +avec sa hache, rencontra une panthère qui fondit sur lui; mais, après +un long combat, le Nègre lui ôta la vie d'un coup de hache, et revint +couvert de sang et de blessures. En 1693, tandis que Bosman commandait +dans le même fort, il ne se passait pas de nuit où les panthères +n'enlevassent quelques moutons de son troupeau et de celui des Anglais +ses voisins. Un jour, en plein midi, un de ces furieux animaux pénétra +dans la loge et dévora deux chèvres. Bosman, qui s'en aperçut, se hâta +de sortir avec son canonnier, deux Anglais et quelques Nègres, tous +armés de mousquets. Ils poursuivirent le monstre, et le virent entrer +dans un petit bois où il s'arrêta tranquillement. Le canonnier eut la +hardiesse d'y entrer pour découvrir son gîte; mais il revint bientôt +avec une vive épouvante, après avoir laissé derrière lui son chapeau, +son sabre et ses sandales. La panthère s'était jetée sur lui, l'avait +mordu, et n'avait lâché prise que parce qu'une branche était tombée +sur elle et l'avait effrayée. Un des Anglais n'entreprit pas moins de +la faire déloger. Il pénétra dans le bois, son mousquet en joue; mais +la panthère se tint tranquillement assise pour lui laisser la liberté +d'approcher; et, le saisissant tout d'un coup par les épaules, elle +l'abattit, et l'aurait infailliblement mis en pièces, si Bosman et ses +Nègres, qui suivaient de près, n'eussent paru assez tôt pour le +secourir. Si le monstre prit la fuite, ce ne fut qu'après avoir ôté à +son ennemi la force de se relever pendant le reste du jour. Un facteur +du fort, qui était parti après les autres avec son mousquet pour +augmenter le nombre des assaillans, s'avançait d'un air résolu au +moment que la panthère quittait sa retraite. Il la vit venir à lui; +et, son courage l'abandonnant à cette vue, il se mit à courir de toute +sa force pour regagner le comptoir. Soit frayeur ou lassitude, il eut +le malheur de tomber sur une pierre. La panthère s'approcha aussitôt +de lui. Bosman et ses compagnons s'arrêtèrent tremblans à quelque +distance, sans oser tirer, parce que le monstre était trop près du +facteur. Ils s'attendaient à le voir déchirer à leurs yeux, lorsque +la panthère, abandonnant sa proie, continua de fuir d'un autre côté. +Ils n'attribuèrent sa retraite qu'à leurs cris. Quoi qu'il en soit, +cette aventure ne l'empêcha pas de revenir peu de jours après, et de +tuer quelques moutons. Les Hollandais, après avoir employé si +malheureusement la force, eurent recours à l'adresse. Ils firent une +cage de plusieurs grands pieux, longue de douze pieds et large de +quatre, sur laquelle ils mirent un tas de pierres pour la rendre plus +ferme. Dans un coin de cette cage, ils en mirent une petite, où ils +renfermèrent deux cochons de lait. L'entrée était une trappe, soutenue +par une corde, qui devait se lâcher d'elle-même au moindre mouvement +de la petite cage. Ce stratagème eut tant de succès, que, trois jours +après, vers minuit, la panthère se jeta dans le piége. Au lieu de +pousser des rugissemens, comme on s'y attendait, elle employa d'abord +ses dents pour se procurer la liberté. Ses efforts lui auraient ouvert +un passage, si elle eût pu continuer ce travail une demi-heure de +plus; car elle avait déjà rongé la moitié d'une palissade. Mais Bosman +parut assez tôt pour l'interrompre; et, sans s'amuser à tirer +plusieurs coups inutiles, il passa le bout de son fusil entre deux +pieux. L'animal se jeta dessus avec une extrême furie, et s'offrit +ainsi comme de lui-même à trois balles, qui le renversèrent sans vie. +Il était de la grandeur d'un veau, et pourvu de dents aussi terribles +que ses griffes. Cette victoire devint l'occasion d'une fête qui dura +huit jours, suivant l'usage du pays, qui accorde à celui qui tue une +panthère le droit de prendre, sans payer, tout le vin de palmier qu'on +met en vente au marché. Bosman, qui avait tué le monstre, résigna son +privilége à ses Nègres. + +Le pays d'Axim produit plus de panthères que celui d'Anta. Elles +poussent la hardiesse jusqu'à sauter pendant la nuit dans les forts +hollandais, quoique les murs n'aient jamais moins de dix pieds de +hauteur; et, s'il se présente quelque proie, leur férocité n'épargne +rien. L'auteur observe qu'elles ne sont pas aussi effrayées du feu +qu'on se l'imagine. Après en avoir reçu deux ou trois visites, qui lui +avaient coûté quelques moutons, il espéra de s'en délivrer en allumant +un grand feu près de son parc. Cinq de ses domestiques reçurent ordre +de passer la nuit au même lieu sous les armes. Malgré toutes ces +précautions, une panthère s'approcha sans être entendue, tua deux +moutons entre deux de ses gens qui s'étaient endormis; et lorsque, se +réveillant aux cris des victimes, ils se préparaient à faire usage de +leurs armes, elle eut plus de légèreté à s'échapper qu'ils n'eurent de +courage à la poursuivre. Cet incident semble confirmer une opinion qui +est commune à tous les Nègres: ils assurent que jamais la panthère ne +s'attaque aux hommes lorsqu'elle peut se saisir d'une bête. Sans cela, +deux domestiques endormis auraient été aussi faciles à dévorer que +deux moutons. + +Les buffles sont si rares sur l'a côte d'Or, qu'à peine en voit-on +quelques-uns dans l'espace de deux ou trois ans; mais ils sont en +assez grand nombre à l'est, vers le golfe de Guinée. Ils sont de la +grandeur d'un boeuf; leur couleur est rougeâtre; leurs cornes sont +droites. Ils sont très-légers à la course. Dans les bons pâturages, +leur chair, est un fort bon aliment. Il est dangereux de les blesser +lorsqu'on ne les tue pas du même coup. Les Nègres, instruits par +l'expérience, montent sur un arbre pour les tirer. + +Outre ces animaux farouches, le pays nourrit aussi des chacals, des +hyènes, et d'autres bien plus gros; ils sont non-seulement inconnus +aux Européens, mais ils n'ont pas même de nom parmi les Nègres. En +revanche, cette contrée est remplie d'espèces plus douces: telles que +les cerfs, les gazelles ou les antilopes, les daims, les lièvres, etc. +Le nombre des cerfs est surprenant dans les contrées d'Anta et d'Akra; +on les rencontre en grands troupeaux. Bosman en a quelquefois compté +jusqu'à cent. Si l'on en croit les Nègres, ils sont si subtils et si +timides, que, dans leurs marches, ils détachent un d'entre eux pour +faire l'avant-garde, et veiller à la sûreté commune. Mais on distingue +environ vingt sortes de ces animaux: les uns de la grandeur d'une +petite vache, d'autres aussi petits que des moutons, et même que des +chats. La plupart sont rougeâtres, avec une raie noire sur le dos; il +s'en trouve néanmoins de mouchetés. Leur chair est excellente, surtout +celle de deux principales sortes, que les Hollandais trouvent fort +délicate. + +Le petit cerf, dont les jambes sont si minces, qu'on les compare au +tuyau d'une pipe, est doué d'une si grande légèreté, qu'il paraît +voltiger au milieu des buissons. + +On voit beaucoup de gazelles dans le pays d'Akra, et la chair en est +excellente. + +On a placé à tort en Afrique le paresseux, animal de l'Amérique +méridionale. Ceux que des voyageurs y ont vus y avaient été apportés. +L'arompo ou mangeur d'hommes n'est probablement qu'un chacal mal +décrit. + +Mais il n'y a point d'animaux en si grande abondance sur la côte d'Or +que les rats et les souris, surtout les rats, qui ne se rendent pas +peu redoutables par leurs ravages et par leur nombre. + +On voit particulièrement, près d'Axim, une espèce de rats sauvages +aussi gros que des chats, et qui ont le corps très-effilé: ils sont +nommés boutis dans le pays. Il n'y a que les Nègres à qui leur chair +paraisse agréable. Ils causent un dommage incroyable aux magasins de +millet et de riz. Dans l'espace d'une nuit, un seul de ces animaux +fait dans un champ de blé le même ravage que cent rats; après avoir +beaucoup mangé, il renverse et détruit tout ce qu'il ne peut avaler. + +Les singes sont d'autres animaux dont l'abondance est incroyable sur +la côte d'Or; ils sont en si grand nombre, que, dans plusieurs +cantons, les Nègres sont obligés de faire la garde pour garantir leurs +plantations, et d'employer le poison, les piéges et les armes. +Lorsqu'un Européen rapporte de la chasse cinq ou six singes qu'il a +tués, il est reçu des Nègres comme en triomphe. D'un autre côté, les +singes s'aperçoivent fort bien des piéges qu'on leur tend, et ne +donnent pas deux fois dans le même. Ils ne connaissent pas moins leurs +ennemis. S'ils voient un singe de leur troupe blessé d'un coup de +flèche, ils s'empressent à le secourir. La flèche est-elle barbue, ils +le distinguent fort bien à la difficulté qu'ils trouvent à la tirer; +et, pour donner du moins à leur compagnon la facilité de fuir, ils en +brisent le bois avec leurs dents. Un autre est-il blessé d'un coup de +balle, ils reconnaissent la plaie au sang qui coule, et mâchent des +feuilles pour la panser. Les chasseurs qui tomberaient entre leurs +mains courraient grand risque d'avoir la tête écrasée à coups de +pierres, ou d'être déchirés en pièces; car, entre ces animaux il s'en +trouve de très-gros, et qu'il est dangereux d'irriter. + +On sait qu'en général tous les singes sont malins et fort portés à +l'imitation de tout ce qui se présente devant leurs yeux. Ils sont +passionnés pour leurs petits. Jamais on ne les voit tranquilles: la +nature n'a rien qui représente mieux le mouvement perpétuel. Comme +ils approchent beaucoup de la forme humaine les Nègres sont +persuadés, comme on l'a déjà vu, que c'est une race d'hommes maudits +qui pourraient parler, si leur malignité ne leur liait la langue. On +tend sur les arbres des ressorts et d'autres piéges pour les prendre. + +Bosman dit qu'on trouverait plus de cent mille singes sur la côte, et +qu'il y en a tant de variétés, qu'il serait presque impossible d'en +faire la description. Il ajoute qu'on en a vu de cinq pieds de haut, +c'est-à-dire d'aussi grands qu'un homme. Un facteur anglais lui assura +que, derrière le fort de Ouimba ou Ouineba, une troupe de singes se +saisirent un jour de deux esclaves de la Compagnie, et leur auraient +crevé les yeux avec des bâtons, qu'ils préparaient déjà, si d'autres +esclaves n'étaient venus à leur secours. + +Les plus grands, après cette monstrueuse espèce, qui est le barris, +n'en approchent pas pour la hauteur, mais ils ne sont pas moins laids. +Leur meilleure qualité est d'apprendre parfaitement tout ce qu'on leur +enseigne. Les Anglais les ont nommés _monkeys_, qui signifie petits +moines. + +Les espèces que l'on trouve à la côte d'Or, sont le mandrill, le +magot, le babouin, le papion, le blanc-nez, la diane, le calitriche ou +singe vert, la mone, le patas. Les Nègres font de la peau de ces +animaux des bonnets appelés _fittès_. + +Tous ces singes sont naturellement voleurs. Bosman a vu plusieurs +fois avec quelle subtilité ils dérobent le millet. Ils en prennent +deux ou trois tiges dans chaque main, autant sous les bras, deux ou +trois dans la bouche; et, marchant sur les pieds, ils s'enfuient avec +leur fardeau. S'ils sont poursuivis, ils ne gardent que ce qu'ils ont +dans la bouche, et laissent tomber le reste pour se sauver plus +légèrement. En prenant les tiges, ils examinent soigneusement l'épi; +et, s'ils n'en sont pas satisfaits, ils le jettent pour en choisir un +autre. Ainsi leur friandise cause plus de dommage que leur larcin. + +Atkins observe que te prodigieux nombre de singes qui habitent la côte +d'Or rend les voyages fort dangereux par terre. Ils attaquent un +passant lorsqu'ils le voient seul, et le forcent de se réfugier dans +l'eau, qu'ils craignent beaucoup. Dans quelques cantons, on accuse les +Nègres de se livrer aux plus honteux désordres avec les singes. +L'auteur, se rappelant plusieurs exemples de la passion de ces animaux +pour les femmes, juge que cette accusation n'est pas sans +vraisemblance. Un officier du vaisseau qu'il montait acheta dans le +pays un singe qui avait une parfaite ressemblance avec un enfant; il +avait le visage plat et uni, avec une petite chevelure: il était sans +queue. Il ne voulait prendre pour nourriture que du lait et de l'orge +en bouillie. Il gémissait continuellement, et ses cris étaient les +mêmes que ceux des enfans. Enfin, dit Atkins, sa figure et ses pleurs +continuels avaient quelque chose de si choquant, qu'après l'avoir +gardé deux ou trois mois, son maître prit le parti de l'assommer et de +le jeter dans les flots. + +Smith raconte que les habitans de Scherbro appellent le mandrill +_boggo_; il ajoute qu'il a véritablement la figure humaine; que, dans +toute sa grandeur, on le prendrait pour un homme de la taille moyenne; +que ses jambes et ses pieds, ses bras et ses mains sont d'une juste +proportion; mais que sa tête est fort grosse, son visage plat et +large, sans autre poil qu'aux sourcils; qu'il a le nez fort petit, les +lèvres minces et la bouche grande; que la peau de son visage est +blanche, mais extrêmement ridée, comme les femmes l'ont dans l'extrême +vieillesse; que ses dents sont larges et fort jaunes, ses mains +blanches et unies, quoique le reste du corps soit couvert d'un poil +aussi long que celui de l'ours. S'il ressent quelque mouvement de +colère ou de douleur, il crie comme les enfans. Il a généralement le +nez morveux, et paraît prendre plaisir à se le frotter avec la langue. + +Le capitaine Flower apporta d'Angole, en 1733, un barris, qu'il avait +soigneusement conservé dans de l'esprit de vin. Il l'avait eu vivant +pendant quelques mois. On admira beaucoup à Londres son visage, sa +petite chevelure et ses parties naturelles, qui ne différaient pas de +l'espèce humaine. Flower rendit témoignage qu'il marchait souvent sur +les deux jambes; qu'il s'asseyait sur une chaise pour boire et pour +manger; qu'il dormait assis, les mains croisées sur la poitrine; qu'il +n'avait pas la méchanceté des autres singes, et que ses mains, ses +pieds et ses ongles ressemblaient beaucoup aux nôtres. + +Le kogghelo, dont on a déjà parlé, habite particulièrement les bois, +près de la rivière de Saint-André. Sa longueur est d'environ huit +pieds; mais sa queue seule en prend plus de quatre. Ses écailles +ressemblent aux feuilles de l'artichaut; mais elles sont plus +pointues. Elles sont fort serrées, et si dures, qu'elles peuvent le +défendre contre les attaques des autres bêtes. Ses principaux ennemis +sont les tigres et les léopards. Ils le poursuivent, et sa légèreté +n'est pas si grande, qu'ils aient beaucoup de peine à l'atteindre. +Mais il se roule alors dans sa cotte de mailles, qui le rend +invulnérable. Les Nègres le tuent par la tête, vendent sa peau aux +Européens, et mangent sa chair, qui est blanche et de bon goût. Cet +animal vit de fourmis, et se sert, pour les prendre, de sa langue, qui +est extrêmement longue et gluante. Suivant Desmarchais, c'est une +créature douce et tranquille, qui n'est pas capable de nuire. Dapper +assure au contraire, mais à tort, que c'est une bête de proie qui +ressemble beaucoup au crocodile. + +On peut diviser les oiseaux de la côte d'Or en trois classes: ceux qui +lui sont communs avec l'Europe, ceux qui sont connus en Europe, +quoiqu'ils y soient étrangers, et ceux qui n'y sont pas connus. + +Les espèces privées qui sont communes à la côte d'Or et à l'Europe se +réduisent à un fort petit nombre; ce sont les poules, les canards, les +dindons et les pigeons. Encore les deux dernières ne se trouvent-elles +que dans les comptoirs hollandais; car on n'en voit point parmi les +Nègres. + +Les perdrix et les faisans ne ressemblent point à ceux de l'Europe. Le +nombre des perdrix est fort grand sur toute la côte, ce qui ne les +rend pas plus communes sur la table des Hollandais, parce qu'ils +manquent de chasseurs pour les tuer. Les faisans sont en fort grand +nombre aux environs d'Akra et d'Apam, et dans la province d'Akambo. +Leur grandeur ne surpasse pas celle d'une poule; mais on vante +beaucoup leur beauté. Ils ont le plumage tacheté de blanc et de bleu, +le cou entouré d'un cercle bleu céleste de la largeur de deux doigts, +et la tête couronnée d'une belle touffe noire. On les regarde comme +les plus beaux de la nature, et comme la plus précieuse rareté que la +Guinée produise après l'or. + +Entre une infinité d'oiseaux, les perroquets sont également +remarquables par leur nombre et par leur beauté. L'usage commun des +Nègres est de les prendre jeunes dans leurs nids, de les apprivoiser, +et de leur apprendre plusieurs mots de leur langue; mais les +perroquets de la côte d'Or ne parlent pas si bien que les verts du +Brésil. Quoiqu'on en trouve sur toute la côte, ils n'y sont pas en si +grand nombre que dans l'intérieur des terres, d'où ils viennent +presque tous: ceux de Benin, de Callabar et du cap Lopez, sont les +plus estimés, parce qu'on les apporte de fort loin; mais, outre qu'ils +sont ordinairement trop vieux, ils n'ont pas la même docilité. Tous +les perroquets de la côte, ceux du promontoire de Guinée et des lieux +qu'on vient de nommer sont bleus; et ce qui doit paraître fort +étrange, ils sont plus chers qu'en Hollande: on ne fait pas difficulté +de donner trois, quatre et cinq livres sterling (72, 96 et 120 fr.) +pour un perroquet qui sait parler. + +On y voit une espèce de petites perruches, que les Nègres appellent +_abourots_. Elles se laissent prendre au filet comme les alouettes, et +aiment à se rassembler en troupes dans les champs de blé. Elles se +portent entre elles une singulière affection, comme les tourterelles: +elles ne sont pas moins remarquables par la beauté de leur plumage; +elles ont le corps vert et la tête orangée. On en voit une autre sorte +qui est un peu plus grosse, et qui a le plumage rouge, avec une tache +noire sur la tête, et la queue noire. + +Les voyageurs parlent aussi de l'oiseau à couronne, qui se trouve sur +la côte d'Or, et qui n'a pas moins de dix couleurs: son plumage est un +mélange admirable de vert, de rouge, de bleu, de brun, de noir, de +blanc, etc. De sa queue, qui est fort longue, les Nègres tirent des +plumes dont ils se parent la tête. Les Hollandais lui ont donné le nom +d'_oiseau à couronne_, parce qu'ils ont sur la tête une belle touffe, +les uns bleue, d'autres couleur d'or. C'est sans doute une espèce de +perroquet, car il en a le bec. + +Un autre oiseau à couronne est l'oiseau royal, qui a été décrit plus +haut. + +Le pokko est un oiseau qui, malgré sa laideur, est estimé par sa +rareté. Il est exactement de la taille d'une oie; ses ailes sont d'une +grandeur et d'une largeur démesurées, couvertes de plumes brunes; tout +le dessous du corps est couleur de cendre, et couvert de poils plutôt +que de plumes; sous le cou pend une sorte de bourse rouge, longue de +quatre ou cinq pouces, et de la grosseur du bras d'un homme; c'est +dans ce réservoir que l'animal dépose sa nourriture. Son cou, qui est +assez long, et cette espèce de sac, sont couverts de quelques poils de +la même nature que ceux du ventre; sa tête est beaucoup plus grosse à +proportion du corps, et n'est couverte que d'un petit nombre des mêmes +poils; ses yeux sont grands et noirs; son bec est fort gros et fort +long; il se nourrit de poisson, et dans un seul repas il dévore ce qui +suffirait pour la nourriture de quatre hommes; il se jette avec +beaucoup d'avidité sur le poisson qu'on lui présente, et le cache +aussitôt dans son sac. Il n'aime pas moins les rats, et les avale +entiers; on prend quelquefois plaisir à lui faire rendre gorge. Les +Hollandais avaient un de ces animaux qu'ils laissaient courir dans les +ouvrages extérieurs de leur fort; ils l'avaient accoutumé à vider +quelquefois devant eux son réservoir, d'où ils voyaient sortir un rat +à demi digéré: un autre de leurs amusemens était de lâcher sur lui un +chien, ou même un enfant, pour le mettre dans la nécessité de se +défendre: ses seules armes étaient son bec, dont il se servait assez +adroitement pour pincer, mais sans être capable de nuire beaucoup. + +Pendant le séjour de Bosman dans le pays, on tua sur la rivière d'Apan +un oiseau assez semblable au pokko, mais si grand, lorsqu'il se tient +sur ses jambes et la tête levée, qu'il surpasse de beaucoup la hauteur +d'un homme: son plumage était mêlé de noir, de blanc, de rouge, de +bleu et de plusieurs autres couleurs: il avait les yeux jaunes et +très-grands. Bosman le regarde comme un animal fort extraordinaire: +les Nègres mêmes ignoraient son nom[6]. + +[Note 6: Ces pokkos ressemblent à l'oie de Guinée mal décrite. Pour +les rendre plus merveilleux, on leur a appliqué des traits +particuliers au pélican.] + +Bosman reconnaît qu'il est impossible de décrire toutes les +différentes espèces d'abeilles, de chenilles, de grillons, de +sauterelles, de vers, de fourmis et d'escargots qui se forment et qui +se renouvellent sans cesse dans le pays. + +Ce voyageur s'étend sur le nombre et la grandeur des serpens de la +côte d'Or. Le plus monstrueux qu'il ait vu n'avait pas moins de vingt +pieds de longueur; mais il ajoute qu'il s'en trouve de beaucoup plus +grands dans l'intérieur des terres; en effet, il y en a de trente +pieds de long. On a souvent trouvé dans leurs entrailles non-seulement +des animaux, mais des hommes entiers. On les connaît sous le nom de +_boa_. + +La nature a refusé à ces énormes serpens les crochets à venin; mais +elle leur a donné une puissance redoutable. Ils vivent généralement +dans les lieux aquatiques; ils se placent en embuscade sur le bord des +rivières où les animaux viennent se désaltérer; roulés en spirale sur +eux-mêmes, ils forment un disque de près de sept pieds de diamètre, au +centre duquel se trouve placée la tête; ils attendent ainsi leur proie +dans une position immobile, soulevant la tête de temps à autre pour +observer si quelque animal approche. Aussitôt qu'ils le croient à leur +portée, ils s'élancent comme un ressort; ils s'entortillent autour de +son cou afin de l'étouffer. Quand l'animal est étranglé, ils lui +brisent les os en le serrant des nombreux replis de leur corps; ils +l'étendent sur la terre, le couvrent de leur bave ou d'une salive +très-muqueuse, et commencent à l'avaler la tête la première. Dans +cette sorte de déglutition, les deux mâchoires du serpent se dilatent +considérablement; il semble avaler un animal plus gros que lui. +Cependant la digestion commence à s'opérer; alors le serpent +s'engourdit, et il devient très-facile de le tuer, car il n'oppose ni +résistance, ni volonté de s'enfuir. Aussi les habitans des contrées +qu'il infeste vont à sa recherche, afin de s'en procurer la viande, +qu'on vend par tronçons dans les marchés. + +Quelquefois il cherche sa proie sur terre, se tient caché dans de +grandes herbes, sous des buissons épais, dans une caverne, ou bien +grimpe sur un arbre. Il vit aussi de poissons, et pour cela, il a +l'art d'attirer sa proie, en dégorgeant dans l'eau une petite partie +des alimens à moitié digérés qui sont dans son estomac; les poissons +accourent pour s'en nourrir, et il les englobe dans son vaste gosier. +Cet énorme serpent se trouve dans toutes les régions équatoriales de +l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. + +Beaucoup de serpens sont venimeux, surtout une espèce qui n'a pas plus +de trois pieds de long, ni plus de deux paumes d'épaisseur: elle est +mouchetée de blanc, de noir et de jaune. Bosman faillit un jour, près +d'Axim, d'être mordu par un de ces serpens, qui s'était approché de +lui sans être aperçu, tandis qu'il était assis tranquillement sur un +rocher. + +Ces monstres infectent non-seulement les bois, mais les cabanes des +Nègres, et jusqu'aux forts des Européens, où Bosman en tua plus d'un. +Il conserva la peau d'un serpent mort qui avait deux têtes. Au fort +hollandais d'Axim, on en voyait plusieurs qu'on avait pris soin de +faire sécher et de remplir de paille pour leur rendre leur grandeur +naturelle: le plus grand avait quatorze pieds de longueur: à deux +pieds de la queue, on remarquait encore deux pâtes[7], sur lesquelles +on prétend que ces animaux se lèvent et courent fort vite; la tête, +qui ressemblait par sa forme à celle d'un brochet, était armée de +terribles rangées de dents. Il y avait une autre peau d'un serpent +long de cinq pieds, et de la grosseur du bras d'un homme, rayé de +noir, de brun, de jaune et de blanc, avec un mélange fort agréable. La +plus curieuse partie de son corps était la tête, qui paraissait fort +longue et fort plate: il n'a pour arme offensive qu'une fort petite +corne, qui lui surmonte le nez: elle est blanche, dure et pointue +comme une alêne. Il arrive souvent aux Nègres de marcher sur cet +animal, lorsqu'ils vont nu-pieds dans les champs; car, lorsqu'il +digère, il tombe, comme le boa, dans un si profond sommeil, qu'il ne +faut pas peu de bruit et de mouvement pour l'éveiller[8]. + +[Note 7: Ce serpent avait été pris dans le jardin de la Mina par un +esclave, qui, sans employer d'arme ni de bâton, l'avait saisi avec ses +mains, et l'avait apporte vivant dans le fort.] + +[Note 8: C'est apparemment le _céraste_, ou le serpent cornu dont +Pline fait mention.] + +Quelques domestiques nègres de Bosman aperçurent près d'un marais un +serpent de vingt-sept pieds de long, et d'une grosseur proportionnée. +Il était au bord d'un trou rempli d'eau, entre deux porcs-épics, avec +lesquels il s'engagea dans un combat fort animé. Il vomissait son +venin tandis que ses deux adversaires le perçaient de leurs dards; +mais les Nègres terminèrent la bataille en tuant les trois champions à +coups de fusil: ils les apportèrent à Maouri, où, rassemblant leurs +camarades, ils en firent ensemble un festin délicieux. + +En réparant les murs du fort hollandais de Maouri, les ouvriers +découvrirent un grand, serpent sous un monceau de pierres, et +résolurent aussitôt de le prendre. Après avoir remué une partie des +pierres, un maçon nègre, voyant passer la queue du serpent, s'en +saisit; mais, n'ayant pas la force de la tirer, il prit le parti de la +couper avec son couteau; et, se flattant d'avoir mis le monstre hors +d'état de lui nuire, il continua d'écarter le reste des pierres. +Aussitôt que le serpent se vit à découvert, il s'élança sur le maçon, +et lui couvrit le visage d'un venin si dangereux qu'il le rendit +aveugle sur-le-champ; cependant ses yeux se rouvrirent, et la vue lui +revint, après avoir été quelques jours dans cette situation. Bosman +observa souvent parmi les Nègres que la morsure d'un serpent les fait +d'abord enfler, et leur cause de vives douleurs, mais qu'ils +reviennent ensuite à leur premier état; d'où il conclut que le poison +a différens degrés de force, et que, s'il est quelquefois mortel, il +n'est capable ordinairement que de blesser. Dans le royaume de Juida, +la plupart des serpens ne causent aucun mal. Smith confirme cette +opinion. À Juida, dit-il, il se trouve de gros serpens qui n'ont aucun +venin, et que les habitans honorent d'un culte. Nous en parlerons plus +en détail à l'article du royaume de Juida. + +Les crapauds et les grenouilles sont non-seulement aussi communs, mais +de la même forme qu'en Europe; cependant il s'y trouve moins de +crapauds que de grenouilles, et dans quelques cantons ils sont d'une +grosseur prodigieuse. Dans le village d'Adja, entre Maouri et +Cormantin, Bosman en vit un de la largeur d'un plat de table: il le +prit d'abord pour une tortue de terre; mais il fut bientôt détrompé en +le voyant marcher: le facteur anglais l'assura qu'on en voyait +beaucoup de cette taille aux environs du même lieu: ils sont mortels +ennemis des serpens, et Bosman fut quelquefois témoin de leurs +combats. Barbot raconte que, dans certaines années, vers la fin du +mois de mai, on voit paraître au cap Corse un nombre incroyable de ces +hideux animaux, qui disparaissent peu de temps après. + +Les scorpions sont en grand nombre sur cette côte, les uns fort +petits, d'autres de la grosseur d'une écrevisse; mais la différence de +la taille n'en met pas dans le venin de leur piqûre, qui est presque +toujours mortelle, si le remède n'est pas apporté sur-le-champ: +l'antidote le plus certain est d'écraser le scorpion sur la blessure, +et le premier soin du malheureux qui se sent piqué doit être d'arrêter +son ennemi pour le faire servir à sa guérison. Un des gens de Barbot +fut guéri par cette méthode dans l'île du Prince, où il avait été +blessé au talon pendant qu'il était à couper du bois. + +Toutes les parties de la Guinée sont remplies de grandes araignées +noires, dont la vue a quelque chose d'effrayant. Bosman, se mettant un +jour au lit, fut véritablement alarmé d'apercevoir près de lui un de +ces animaux qui avait le corps d'une longueur extraordinaire, la tête +pointue par-derrière, et fort large sur le devant, dix jambes +couvertes de poil, et de la grosseur du petit doigt. Il n'ajoute pas +de quelles armes il se servit pour tuer ce monstre. + +Les Hollandais trouvèrent un insecte si brillant dans les ténèbres, +qu'ils le prirent d'abord pour un ver luisant. Il ressemblait à la +cantharide, excepté par sa couleur, qui était noire comme le jais. +Barbot observe qu'outre ces mouches noires qui sont fort grosses, et +qui rendent pendant la nuit une sorte de lumière, on voit sur la côte +quantité de vers luisans. Atkins rapporte que la mouche de feu, qui +est fort commune dans les latitudes méridionales, vole ici pendant la +nuit, et répand dans l'air autant de clarté que les vers luisans sur +terre. + +On parle avec admiration de la multitude d'abeilles qu'on rencontre de +toutes parts. On connaît assez, dit Bosman, l'excellence du miel de +Guinée: il n'est pas moins célèbre par son extrême abondance aux +environs de Rio-Gabon, du cap Lopez, et plus haut dans le golfe de +Guinée; mais il n'est pas si commun sur la côte d'Or. + +Les fourmis, comme celles du Sénégal, se composent des habitations +avec un art admirable; elles se bâtissent aussi de grands nids sur des +arbres fort élevés, et souvent elles viennent de ces lieux dans les +forts hollandais, en si grand nombre, qu'elles mettent les facteurs +dans la nécessité de quitter leurs lits: leur voracité est +surprenante; il n'y a point d'animal qui puisse s'en défendre: elles +ont souvent dévoré des moutons et des chèvres. Smith rapporte que, +dans l'espace d'une nuit, elles lui ont quelquefois mangé un mouton +avec tant de propreté, que le plus habile anatomiste n'en aurait pas +fait un si beau squelette. Un poulet n'est pour elles qu'un amusement +d'une heure ou deux; le rat même, quelque léger qu'il soit à la +course, ne peut échapper à ces cruels ennemis; si une seule fourmi +l'attaque, il est perdu; tandis qu'il s'efforce de la secouer, il se +trouve saisi par quantité d'autres, jusqu'à ce qu'il soit accablé par +le nombre; elles le traînent alors dans quelque lieu de sûreté: si +leurs forces ne suffisent pas pour cette opération, elles font venir +un renfort, elles se saisissent de leur proie, et viennent à bout de +l'emporter en bon ordre. + +Ces fourmis sont de plusieurs sortes, grandes, petites, blanches, +noires et rouges: l'aiguillon des dernières cause une inflammation +très-violente et plus douloureuse que celle des millepieds. Les +blanches sont aussi transparentes que le verre, et mordent avec tant +de force, que dans l'espace d'une nuit elles s'ouvrent un passage dans +un coffre de bois fort épais, en y faisant autant de trous que s'il +avait été percé d'une décharge de petit plomb. Les plus grosses n'ont +pas moins d'un pouce de long. Un jour Smith entreprit de briser un de +leurs nids avec sa canne; mais l'unique effet de plusieurs coups fut +d'attirer des milliers de fourmis à leurs portes. Il prit aussitôt le +parti de la fuite, se souvenant que la morsure d'une fourmi noire +cause des douleurs inexprimables, quoiqu'elle n'ait pas d'autre effet +dangereux. + +On distingue aisément à la tête de leurs bataillons trente ou quarante +guides qui surpassent les autres en grosseur, et qui dirigent leurs +marches. Leurs expéditions se font ordinairement la nuit. Si les +Européens, en les fuyant, oublient derrière eux quelques provisions de +bouche, ou d'autres objets comestibles, ils doivent être sûrs que tout +sera dévoré avant le jour; l'armée des fourmis se retire ensuite avec +beaucoup d'ordre, et toujours chargée de quelque butin qu'elle a la +précaution d'emporter. + +Pendant le séjour que Smith fit au cap Corse, un grand corps de cette +milice vint rendre sa visite au château. Il était presque jour +lorsque l'avant-garde entra dans la chapelle, où quelques domestiques +nègres étaient endormis sur le plancher: ils furent réveillés par +cette armée d'ennemis; et Smith, s'étant levé au bruit, eut peine à +revenir de son étonnement; l'arrière-garde était encore à la distance +d'un quart de mille: après avoir tenu conseil sur cet incident, on +prit le parti de mettre une longue traînée de poudre sur le sentier +que les fourmis avaient tracé, et dans tous les endroits où elles +commençaient à se disperser. On en fit sauter ainsi plusieurs millions +qui étaient déjà dans la chapelle; l'arrière-garde, ayant reconnu le +danger, tourna tout d'un coup, et regagna directement ses habitations. + +Si les fourmis n'ont point un langage comme les Nègres, et plusieurs +Européens se le sont imaginé, on ne peut douter, ajoute Smith, +qu'elles n'aient quelque manière de se communiquer leurs intentions; +il s'en convainquit par l'expérience suivante. Ayant découvert, à +quelque distance des nids, quatre fourmis qui paraissaient être à la +chasse, il tua un escargot et le jeta sur le chemin; elles passèrent +quelques momens à reconnaître si c'était une proie qui leur convînt; +ensuite une d'entre elles se détacha pour porter l'avis à leur +habitation, tandis que les autres demeurèrent à faire la garde autour +du corps mort: bientôt Bosman fut surpris d'en voir paraître un grand +nombre qui vinrent droit au corps, et qui ne tardèrent point à +l'entraîner. Dans d'autres occasions, il prit plaisir à renouveler la +même expérience; il observa que, si le premier détachement ne +suffisait pas pour la pesanteur du fardeau, les fourmis renvoyaient un +second messager qui revenait avec un renfort. + +La disette ou la mauvaise qualité des viandes et des autres provisions +rend les secours de la mer fort utiles à la conservation de la santé +et de la vie. Il serait impossible de subsister long-temps sans cette +ressource; car non-seulement les Nègres, mais la plupart des Européens +mêmes ne vivent que de poisson, de pain et d'huile de palmier. Ceux +qui aiment le poisson peuvent s'en rassasier pour cinq ou six sous; et +s'ils ne s'attachent point à choisir le plus rare et le plus beau, ils +peuvent se satisfaire aisément pour la moitié de ce prix. Si la pêche +n'est pas heureuse, comme il arrive souvent dans la saison de l'hiver, +où dans le mauvais temps, la vie du peuple est fort misérable. + +On nomme entre les poissons de mer la dorade, la bonite, les _jacots_, +qui sont de la grosseur d'un veau, le brochet de mer, la morue, le +thon et la raie. Les petits poissons, surtout les sardines, y sont +dans une extrême abondance. Le meilleur poisson qu'on trouve dans +cette mer, est la dorade. Elle a le goût du saumon. Les Anglais lui +donnent le nom de _dauphin_, et les Hollandais celui de _poisson +d'or_. On le regarde comme le plus léger de tous les animaux qui +nagent. Les dorades se laissent prendre aisément lorsqu'elles sont +pressées par la faim. + +La bonite est un fort bon poisson, mais inférieur à la dorade; on la +prend dans les lieux où là mer est le plus agitée. + +Les Anglais du cap Corse regardent le poisson royal comme un des +meilleurs et des plus délicats de la côte; mais il demande d'être pris +dans la saison qui lui convient: sa pleine longueur est d'environ cinq +pieds. Quelquefois on en découvre des troupes nombreuses au long du +rivage. Plusieurs écrivains le nomment _seffer_, d'autres _nègre_, +parce qu'il a la peau noire. + +On trouve assez abondamment dans cette mer un poisson de la grosseur +des morues de l'Europe, qui porte le nom _de morue du Brésil_; il est +fort gras et d'un excellent goût. + +Outre les poissons précédens et une infinité d'autres, qui servent de +nourriture ordinaire aux habitans de la côte, il y en a de différentes +sortes qui sont fort remarquables par leur grandeur, leur force et +leurs autres qualités. + +Le plus monstrueux habitant des mers est le cachalot, qui a reçu des +Hollandais le nom de _noordkaper_, et des Français celui de +_souffleur_. + +Le poisson fétiche a tiré ce nom du respect ou de l'espèce de culte +que les Nègres lui rendent. C'est un poisson d'une rare beauté; sa +peau qui est brune sur le dos, devient plus claire et plus brillante +près de l'estomac et du ventre. Il a le museau droit et terminé par +une espèce de corne dure et pointue de trois pouces de longueur; ses +yeux sont grands et vifs. Des deux côtés du corps, immédiatement après +les ouïes, on découvre quatre ouvertures en longueur dont on ignore +l'usage. Celui dont Barbot a donné la figure avait sept pieds de long. +Il ne lui fut pas possible d'en goûter, parce que rien ne peut engager +les Nègres à le vendre; mais ils lui permirent de le dessiner au +crayon. + +Pendant le séjour qu'Atkins fit dans la baie du cap des Trois-Pointes, +il vit régulièrement, vers le soir, un affreux poisson qui se remuait +pesamment autour du vaisseau. Ce monstre, nommé _diable de mer_ par +les matelots, et _baudroie_ sur les côtes de France, a un aspect +hideux. Sa tête est démesurément grosse, ses nageoires ventrales ont +la forme de mains. Entre ses yeux, placés sur la partie supérieure de +la tête, s'élève un long filament terminé par une membrane assez +large. Ce filament est suivi, dans la direction du dos, d'une rangée +d'autres filamens qui diminuent de longueur en s'éloignant de la tête, +garnie aussi de membranes et de fils. Des barbillons vermiformes sont +répandus sur les côtés du corps, de la queue et de la tête, au-dessus +de laquelle paraissent quelques tubercules ou aiguillons. Sa peau est +mince, flasque et sans écailles. La couleur de la baudroie est obscure +en dessus, et blanchâtre en dessous. Ce poisson, n'ayant ni armes +défensives dans ses tégumens, ni force dans ses membres, ni célérité +dans sa natation, est, malgré sa grandeur, contraint d'avoir recours à +la ruse pour se procurer sa subsistance, et de réduire sa chasse à des +embuscades; il s'enfonce dans la vase, se couvre de plantes marines, +se cache entre les pierres, et ne laisse apercevoir que l'extrémité de +ses filamens qu'il agite en différens sens, et auxquels il donne +toutes les fluctuations qui peuvent les faire ressembler davantage à +des vers où autres appâts; les autres poissons, attirés par cette +proie apparente, s'approchent et sont engloutis par un seul mouvement +de la baudroie dans son énorme gueule, et y sont retenus par les +innombrables dents dont elle est armée. Les autres poissons connus sur +la côte d'Or sont les mêmes que nous avons déjà vus dans ces mers. + + + + +CHAPITRE III. + +Côte des Esclaves. + + +Les navigateurs européens étendent la côte des Esclaves depuis le Rio +de Volta, où finit la côte d'Or, jusqu'au Rio Lugos, dans le royaume +de Benin. La côte suivante prend le nom de _grand Benin_; celle +d'après porte celui d'_Ouarre_, et s'étend vers le sud jusqu'au cap +Formose. De là elle tourne à l'est jusqu'à Rio del Rey, d'où elle +reprend au sud jusqu'au cap Consalvo, au-delà de l'équateur, et forme +le golfe de Guinée. + +L'Europe n'a que trois établissemens sur cette côte. Le premier, qui +se nomme _Kita_, est un comptoir anglais de la Compagnie royale +d'Afrique, éloigné de quinze lieues à l'est de Lay ou d'Alampo, sur la +côte d'Or. Le second se nomme Fida ou Juida; les Anglais, les Français +et les Hollandais y ont des comptoirs et des forts. Le troisième +établissement, qui s'appelle _Iakin_, est un comptoir anglais à trois +lieues à l'est de Juida; mais diverses raisons l'ont fait abandonner, +sans qu'on ait pensé depuis à le rétablir. + +La côte des Esclaves comprend les côtes de Koto, de Popo, de Juida et +d'Ardra, quatre royaumes qui se suivent immédiatement, et qui tous +font le commerce des esclaves. Nous ne nous arrêterons que sur celui +de Juida, dont nous avons promis de donner une notice. C'est le centre +du commerce des esclaves, et le pays le plus fréquenté «t le mieux +connu des Européens sous cette latitude. + +Il commence à cinq ou six lieues du village de Popo, et s'étend à +quinze ou seize lieues le long de la côte; sa largeur est de huit ou +neuf lieues dans les terres; il est à 6° 20´ de latitude nord; ses +bornes sont le royaume de Popo au nord-ouest, et celui d'Ardra au +sud-est. + +Le pays est arrosé par deux ruisseaux qui méritent néanmoins le nom de +rivières, et qui descendent tous deux du royaume d'Ardra. Celui qui +est le plus au sud coule à la distance d'une lieue et demie de la mer, +et porte le nom d'_Iakin_, qu'il tire d'une ville du royaume d'Ardra; +l'eau en est jaunâtre. Il n'est navigable que pour les pirogues; à +peine a-t-il trois pieds de profondeur; et, dans plusieurs endroits, +il en a beaucoup moins. + +Le second, qui se nomme _Eufrates_ (on ne sait pas pourquoi ce nom +grec se trouve en Guinée), arrose la ville d'Ardra, et va passer à la +distance d'une lieue de Sabi ou Xavier, capitale du royaume de Juida; +il est plus large et plus profond que le premier; son eau est +excellente, et, s'il n'était pas bouché par quelques bancs de sable, +il serait navigable. Les rois de Juida ont établi depuis long-temps à +tous ses gués une sorte de douane où tous les passans sont obligés de +payer deux bedjis ou cauris. Les grands du pays, et les Européens +mêmes, ne sont pas exempts de ce droit. + +Tous les Européens qui ont fait le voyage de Juida conviennent que +c'est une des plus délicieuses contrées de l'univers. Les arbres y +sont d'une grandeur et d'une beauté admirables, sans être offusqués, +comme dans les autres parties de la Guinée, par des buissons et de +mauvaises plantes. La verdure des campagnes, qui ne sont divisées que +par des bosquets ou des sentiers, fort agréables, et la multitude des +villages qui se présentent dans un si bel espace, forment la plus +charmante perspective qu'on puisse s'imaginer. Il n'y a ni montagnes +ni collines qui arrêtent la vue. Tout le pays s'élève doucement, +jusqu'à trente ou quarante milles de la côte, comme un large et +magnifique amphithéâtre, d'où les yeux se promènent jusqu'à la mer; +plus on avance, plus on le trouve peuplé; c'est la véritable image des +Champs-Élysées; du moins les voyageurs osent donner ce nom à cette +belle contrée, sans réfléchir qu'un pays où l'on trafique sans cesse +de la liberté des hommes rappelle plutôt l'idée de l'enfer que celle +de l'Élysée. + +À ceux qui viennent de la mer cette contrée présente un spectacle +charmant: c'est, un mélange de petits bois et de grands arbres. Ce +sont des groupes de bananiers, de figuiers, d'orangers, etc., au +travers desquels on découvre les toits d'un nombre infini de villages, +dont les maisons, couvertes de paille et couronnées de cannes, forment +un très-beau paysage. + +Les Nègres de Juida, bien différens de la plupart des peuples de +Guinée, n'abandonnent que les terres absolument stériles: tout est +cultivé, semé, planté, jusqu'aux enclos de leurs villages et de leurs +maisons. Leur activité va si loin, que le jour de leur moisson ils +recommencent à semer, sans laisser à la terre un moment de repos: +aussi leur terroir est-il si fertile, qu'il produit deux ou trois +fois l'année. Les pois succèdent au riz; le millet vient après les +pois; le maïs après le millet; les patates et les ignames après le +maïs. Les bords des fossés, des haies et des enclos sont plantés de +melons et de légumes. Il ne reste pas un pouce de terre en friche. +Leurs grands chemins ne sont que des sentiers. La méthode commune, +pour la culture des terres, est de l'ouvrir en sillons. La rosée qui +se rassemble au fond de ces ouvertures, et l'ardeur du soleil qui en +échauffe les côtés, hâtent beaucoup plus les progrès de leurs plantes +et de leurs semences que dans un terroir plat. + +Avec si peu d'étendue, le royaume de Juida est divisé en vingt-six +provinces ou gouvernemens, qui tirent leurs noms des principales +villes. Ces petits états sont distribués entre les principaux +seigneurs du pays, et deviennent héréditaires dans leurs familles. Le +roi, qui n'est que leur chef, gouverne particulièrement la province de +Sabi ou Xavier, c'est-à-dire celle qui passe pour la première du +royaume, comme la ville du même nom en est la capitale. + +Tout le pays est si rempli de villages et si peuplé, qu'il ne paraît +composer qu'une seule ville, divisée en autant de quartiers, et +partagée seulement par des terres cultivées, qu'on prendrait pour des +jardins. + +Aussitôt que les Nègres voient entrer dans la rade un vaisseau de +l'Europe, ils méprisent tous les dangers pour apporter à bord du +poisson; l'expérience les rend sûrs d'être bien payés, et d'obtenir +quelques verres d'eau-de-vie par-dessus. C'est parleurs pirogues que +les capitaines de chaque nation écrivent aux directeurs-généraux pour +leur donner avis de leur arrivée. Après avoir réglé les signaux de mer +et de terre, et fait dresser des tentes sur le rivage; le capitaine se +met dans sa chaloupe pour s'avancer à cent pas de la barre, +c'est-à-dire jusqu'au lieu où commence la grande agitation des vagues: +il y trouve une pirogue qui l'attend. Les personnes sensées se +dépouillent de leurs habits jusqu'à la chemise, parce que le moindre +de tous les maux qu'on peut craindre est d'être bien mouillé de la +troisième vague; toute l'adresse des rameurs ne peut garantir là +pirogue d'être couverte d'eau, et l'on est inondé depuis la tête +jusqu'aux pieds. Les Nègres sautent dehors; et, secondés par ceux qui +les attendent au rivage, ils mettent la pirogue et tous les passagers +sur le sable. + +Il ne sera point inutile d'expliquer ici ce que c'est que cette barre +qui règne tout le long de la côte de Guinée, et qui est plus ou moins +dangereuse, suivant la position des côtes, et suivant la nature des +vents auxquels elle est exposée. + +Par le terme de _barre_, on entend l'effet produit par trois vagues, +qui viennent se briser successivement contre la côte, et dont la +dernière est toujours la plus dangereuse, parce qu'elle forme une +sorte d'arcade assez haute et d'un assez grand diamètre pour couvrir +entièrement une pirogue, la remplir d'eau et l'abîmer avant qu'elle +puisse toucher au rivage. Les deux premières vagues ne s'enflent pas +tant, et ne forment point d'arche en approchant du rivage: la +première, parce qu'elle n'est pas repoussée par une vague précédente +qui ait eu le temps de se briser avant qu'elle arrive; la seconde, +parce que le retour seul de la première n'a pas assez de force pour +repousser fort impétueusement celle qui la suit. Mais la troisième, +qui trouve le repoussement de la seconde augmenté par celui de la +première, forme cette arcade terrible, qui porte proprement le nom de +_barre_, et qui a causé la perte de tant de malheureux. + +L'adresse des rameurs nègres consiste à sauter promptement dans l'eau, +et à soutenir la pirogue des deux côtés pour empêcher qu'elle ne +tourne. Cette opération la conduit à terre dans un moment, avec autant +de sûreté pour les passagers que pour les marchandises. Depuis que les +Européens font le commerce à Juida, les Nègres du pays ont eu le temps +de se familiariser avec ce dangereux passage. Il est rare à présent +qu'une pirogue y périsse. Il arrive encore plus rarement que les +rameurs aient quelque risque à courir, parce qu'ils sont excellens +nageurs, et qu'étant nus ils comptent pour rien d'être un peu secoués +par les flots. Leur hardiesse est si tranquille, qu'ils profitent +souvent de l'occasion pour dérober de l'eau-de-vie ou des cauris. +S'ils n'ont pas quelques Européens qui les observent, ils cessent +quelque temps d'avancer, en soutenant la pirogue avec leurs rames, +tandis qu'un des plus adroits perce les barils et sert de l'eau-de-vie +à tous les autres; ensuite ils recommencent à ramer de toutes leurs +forces, et, lorsqu'ils arrivent au rivage, ils racontent froidement, +pour excuser leur lenteur, que la pirogue a fait une voie d'eau, et +qu'ayant été forcés de la boucher, ils ont eu beaucoup de peine à +surmonter les difficultés. S'ils sont observés de si près qu'ils ne +puissent tromper, ils ont l'art de renverser la pirogue dans quelque +lieu où les barils et les caisses coulent à fond, et la nuit suivante +ils reviennent les pêcher. + +Après avoir débarqué les marchandises, on les place sous des tentes +que les capitaines font dresser sur le rivage. Au sommet de ces tentes +on élève des pavillons qui servent à donner les signaux réglés entre +les marchands qui sont à terre et les barques qui demeurent à l'ancre +au delà de la barre; car, à si peu de distance, il n'en est pas moins +impossible de se faire entendre en criant, et même avec le porte-voix. +Le bruit des vagues qui se brisent incessamment contre la rade +l'emporte sur celui du tonnerre. + +Autrefois les Anglais et les Hollandais étaient seuls en possession du +commerce de Juida; mais les Français obtinrent par degrés la liberté +d'y bâtir un fort; et l'adresse des habitans a fait ouvrir enfin leur +port à toutes les nations. Il en résulte un effet très-désavantageux +pour la compagnie anglaise d'Afrique: le prix des esclaves, qui était +anciennement réglé pour elle à trois livres sterling par tête (72 +fr.), est monté dans ces derniers temps jusqu'à vingt (480 fr.). + +Il se tient tous les quatre jours un grand marché à Sabi ou Xavier, +dans différens endroits de cette ville. Il s'en tient un autre dans la +province d'Aploga, où la foule est si grande, qu'on n'y voit pas +ordinairement moins de cinq ou six mille marchands. + +Ces marchés sont réglés avec tant d'ordre et de sagesse, qu'il ne s'y +passe jamais rien contre les lois. Chaque espèce de marchands et de +marchandises a sa place assignée. Il est permis à ceux qui achètent de +marchander aussi long-temps qu'il leur plaît, mais sans tumulte et +sans fraude. Le roi nomme un juge, assisté de quatre officiers bien +armés, qui a non-seulement le droit d'inspection sur toutes sortes de +commerce, mais celui d'écouter les plaintes et de les terminer par une +courte décision, en vendant pour l'esclavage ceux qui sont convaincus +de vol ou d'avoir troublé le repos public. Outre ce magistrat, un +grand du royaume, nommé le _konagongla_, est chargé du soin de la +monnaie ou des bedjis. Il en faut quarante pour faire un toqua. Cet +officier examine les cordons, et s'il s'y trouve une coquille de +moins, il les confisque au profit du roi. + +Les marchés sont environnés de petites baraques qui sont occupées par +des cuisiniers ou des traiteurs pour la commodité du public. Il ne +manque rien dans tous ces marchés. On y vend des esclaves de tous les +âges et des deux sexes, des boeufs et des vaches, des moutons, des +chèvres, des chiens, de la volaille et des oiseaux de toute espèce; +des singes et d'autres animaux; des draps de l'Europe, des toiles, de +la laine et du coton, des calicots où toiles des Indes, des étoffes de +soie, des épices, des merceries, de la porcelaine de la Chine, de l'or +en poudre et en lingots, du fer en barre et en oeuvre; enfin toutes +sortes de marchandises d'Europe, d'Asie et d'Afrique, à des prix fort +raisonnables. Cette abondance est d'autant plus surprenante, qu'une +partie de tous ces biens est achetée de la seconde ou de la troisième +main par des marchands qui les vont revendre à trois ou quatre cents +lieues du pays. + +Les principales marchandises du royaume de Juida sont les étoffes de +la fabrique des femmes, les nattes, les paniers, les cruches pour le +peytou, les calebasses de toutes sortes de grandeurs, les plats et les +tasses de bois, les pagnes rouges et bleus, la malaguette, le sel, +l'huile de palmier, le kanki et d'autres denrées. + +Le commerce des esclaves est exercé par les hommes, et celui de toutes +les autres marchandises par les femmes. Nos plus fins marchands +pourraient recevoir des leçons de ces habiles Négresses, soit dans +l'art du débit, soit dans celui dès comptes. Aussi les hommes se +reposent-ils entièrement sur leur gestion. + +La monnaie courante dans tous les marchés est de la poudre d'or ou des +bedjis. Comme on ne connaît pas l'usage du crédit, les marchands n'ont +pas l'embarras des livres de compte. + +Les Européens, les seigneurs de Juida, et les Nègres riches se font +porter dans des hamacs sur les épaules de leurs esclaves. C'est du +Brésil que viennent les plus beaux hamacs: ils sont de coton. Les uns +sont d'une étoffe continue, comme le drap; les autres à jour, comme +nos filets pour la pèche. Leur longueur ordinaire est de sept pieds, +sur dix, douze et quatorze de largeur. Aux deux extrémités il y a +cinquante ou soixante noeuds d'un tissu de soie ou de coton, que les +Nègres appellent rubans, chacun de la longueur de trois pieds. Tous +les rubans de chaque bout s'unissent pour composer une chaîne, au +travers de laquelle on passe une corde, qu'on attache des deux côtés +au bout d'une perche de bambou longue de quinze ou seize pieds; de +sorte que le hamac suspendu prend la forme d'un demi-cercle. Deux +esclaves portent les deux extrémités de la perche sur leur tête. La +personne qui se fait porter s'assied ou se couche de toute sa longueur +dans le hamac; mais elle ne se met pas en ligne directe, parce que, +dans cette situation, elle aurait le corps plié et les pieds aussi +hauts que la tête. Sa position est diagonale, c'est-à-dire, qu'ayant +la tête et les pieds d'un coin à l'autre, elle est aussi commodément +que dans un lit. Les personnes de distinction se servent d'un oreiller +qui leur soutient la tête. + +Les hamacs qu'on apporte du Brésil sont de différentes couleurs et +fort bien travaillés, avec des soupentes et des franges de la même +étoffe qui tombent des deux côtés, et leur donnent fort bonne grâce. +On s'y sert ordinairement d'un parasol qu'on tient à la main. Si l'on +voyage pendant la nuit, on passe sur la perche une toile cirée pour se +garantir de la rosée, qui est dangereuse dans ce pays. Il n'y a point +de litière où l'on dorme si commodément que dans cette voiture. + +Lorsque les directeurs sortent du comptoir pour la promenade ou pour +quelque voyage, ils sont toujours escortés d'un capitaine nègre, ou +d'un seigneur qui protége leur nation, et qui suit immédiatement dans +son hamac. À la tête du convoi, un Nègre porte l'enseigne de la +nation. Il est suivi d'une garde de cent ou deux cents Nègres, avec +leurs tambours et leurs trompettes. Ceux qui ont des fusils tirent +continuellement. Les tambours battent, les trompettes sonnent, et la +marche n'est qu'une danse continuelle. + +La qualité du climat ne laisse point aux Européens le choix d'une +autre voiture. Ils ne pourraient faire un mille à pied, dans l'espace +d'un jour, sans être dangereusement affaiblis par l'excès de la +chaleur; au lieu qu'ils sont fort soulagés dans un hamac par la toile +qui les couvre, et par le mouvement de l'air que leurs porteurs +agitent continuellement. + +Les habitans naturels de cette contrée sont généralement de haute +taille, bien faits et robustes. Leur couleur n'est pas d'un noir de +jais si luisant que sur la côte d'Or, et l'est encore moins que sur le +Sénégal et sur la Gambie. Mais ils sont beaucoup plus industrieux et +plus capables de travail, sans être moins ignorans. + +Avec peu de lumières, ils sont pourtant très-civilisés et très-polis. +Bosman les met fort au-dessus de tous les autres Nègres, autant pour +les mauvaises que pour les bonnes qualités. + +Les devoirs mutuels de la civilité sont si bien établis entre eux, et +leur respect va si loin pour leurs supérieurs, que, dans les visites +qu'ils leur rendent, ou dans une simple rencontre, l'inférieur se +jette à genoux, baise trois fois la terre en frappant des mains, +souhaite le bonjour à celui qu'il se croit obligé d'honorer, et le +félicite sur sa santé ou sur d'autres avantages dont il le voit jouir. +De l'autre côté, le supérieur, sans changer de posture, fait une +réponse obligeante, bat doucement les mains, et souhaite aussi le +bonjour. L'inférieur ne cesse pas de demeurer assis à terre ou +prosterné jusqu'à ce que l'autre le quitte ou lui témoigne que c'est +assez. Si c'est l'inférieur que ses affaires obligent de partir le +premier, il en demande la permission, et se retire en rampant; car on +regarderait comme un crime dans la nation de paraître debout ou de +s'asseoir sur un banc devant ses supérieurs. Les enfans ne sont pas +moins respectueux pour leurs pères, et les femmes pour leurs maris. +Ils ne leur présentent et ne reçoivent rien d'eux sans se mettre à +genoux, et sans employer les deux mains; ce qui passe encore pour une +plus grande marque de soumission. S'ils leur parlent, c'est en se +couvrant la bouche de la main, dans la crainte de les incommoder par +leur haleine. + +Deux personnes d'égale condition qui se rencontrent commencent par se +mettre à genoux et frappent des mains, après quoi elles se saluent en +faisant des voeux mutuels pour leur bonheur et leur santé. Qu'une +personne de distinction éternue, toutes les personnes présentes +tombent à genoux, baisent la terre, frappent des mains et lui +souhaitent toutes sortes de prospérités. Un Nègre qui reçoit quelque +présent de son supérieur frappe des mains, baise la terre et fait un +remercîment fort affectueux. Enfin les distinctions de rang et les +gradations de respect sont aussi bien observées entre les Nègres de +Juida que dans aucun autre endroit du monde, bien différens de ceux de +la côte d'Or, qui vivent ensemble comme des brutes, sans aucune idée +de bienséance et de politesse. + +Les mêmes cérémonies se répètent scrupuleusement chaque fois qu'on se +rencontre, fût-ce vingt fois le jour; et la négligence dans ces usages +est punie par une amende. Toute la nation, dit Desmarchais, marque une +considération singulière pour les Français: le dernier roi de Juida +portait si loin ce sentiment, qu'un de ses principaux officiers ayant +insulté un Français, et levé la canne pour le frapper, il lui fit +couper la tête sur-le-champ, sans se laisser fléchir par les ardentes +sollicitations du directeur français en faveur du coupable. + +Les Chinois mêmes ne portent pas plus loin les formalités du +cérémonial, et ne les observent pas avec plus de rigueur. Un Nègre de +Juida qui se propose de rendre visite à son supérieur envoie d'abord +chez lui pour lui faire demander sa permission et l'heure qui lui +convient: après avoir reçu sa réponse, il sort accompagné de tous ses +domestiques et de ses instrumens musicaux, si sa condition lui permet +d'en avoir: ce cortége marche devant lui lentement et en fort bon +ordre; il ferme la marche, porté par deux esclaves sur son hamac; +lorsqu'il est arrivé à quelques pas du terme, il descend et s'avance à +la première porte, où il trouve les domestiques de la maison; alors il +fait cesser la musique, et se prosterne à terre avec tout son train; +les domestiques qui sont venus pour le recevoir se mettent dans la +même posture; on dispute long-temps à qui se lèvera le premier; il +entre enfin dans la première cour, y laisse le gros de ses gens, et +n'en prend qu'un petit nombre à sa suite. + +Les domestiques de la maison l'ayant introduit dans la salle +d'audience, il y trouve le maître assis, qui ne fait pas le moindre +mouvement pour quitter sa position; il se met à genoux devant lui, +baise la terre, frappe des mains, et souhaite à son seigneur une +longue vie avec toutes sortes de prospérités: il répète trois fois +cette cérémonie, après quoi l'autre, sans se remuer, lui dit de +s'asseoir, et le fait placer vis-à-vis de lui sur une natte ou sur une +chaise, suivant la manière dont il est assis lui-même; il commence +alors la conversation: lorsqu'elle a duré quelque temps, il fait signe +à ses gens d'apporter des liqueurs, et les présente à son hôte; c'est +le signal de la retraite. L'étranger recommence alors ses génuflexions +avec les mêmes complimens, et se retire; les domestiqués de la maison +le conduisent jusqu'à la porte, et le pressent de remonter dans son +hamac; mais il s'en défend, et de part et d'autre, on se prosterne +comme à l'arrivée; il monte ensuite dans le hamac; les instrumens +recommencent à jouer, et le convoi se remet en marche dans le même +ordre qu'il est venu. Il paraît par ce détail que la politesse des +inférieurs est très-soumise, et celle des supérieurs très-humiliante. +Quoi qu'en disent les voyageurs, ce n'est pas là le chef-d'oeuvre de +l'urbanité; celle de l'Europe est infiniment mieux entendue, +puisqu'elle consiste à établir, autant qu'il est possible, les +apparences de l'égalité. + +Mais si les habitans de Juida surpassent tous les autres Nègres en +industrie comme en politesse, ils l'emportent beaucoup aussi par le +goût et la subtilité qu'ils ont pour le vol. À l'arrivée de Bosman +dans ce comptoir, le roi lui déclara que ses sujets ne ressemblaient +point à ceux d'Ardra et des autres pays voisins, qui étaient capables, +au moindre mécontentement, d'empoisonner les Européens. «C'est, lui +dit le prince, ce que vous ne devez jamais craindre ici; mais je vous +avertis de prendre garde à vos marchandises, car mon peuple est fort +enclin au vol, et ne vous laissera que ce qu'il ne pourra prendre.» +Bosman, charmé de cette franchise, résolut d'être si attentif, qu'on +ne pût le tromper aisément; mais il éprouva bientôt que l'adresse des +habitans surpassait toutes ses précautions. Il ajoute qu'à l'exception +de deux ou trois des principaux seigneurs du pays, toute la nation de +Juida n'est qu'une troupe de voleurs, d'une expérience si consommée +dans leur profession, que, de l'aveu des Français, ils entendent mieux +cet art que les plus habiles filous de Paris. + +Les Nègres de Juida sont généralement mieux vêtus que ceux de la côte +d'Or; mais ils n'ont pas d'ornemens d'or et d'argent: leur pays ne +produit aucun de ces précieux métaux, et les habitans n'en connaissent +pas même le prix. + +Le blé des Nègres de Juida est le millet. Ils ont l'art de le moudre +entre deux pierres, qu'ils appellent _pierres de kanki_, à peu près +comme les peintres broient leurs couleurs: de la farine pétrie avec un +peu d'eau ils composent des morceaux de pâte qu'ils font bouillir dans +un pot de terre, ou cuire au feu sur un fer ou une pierre; cette +espèce de pain, qu'ils appellent _kanki_, se mange avec un peu d'huile +de palmier: une calebasse de _peytou_ et quelques ignames, ou quelques, +patates qu'ils y joignent, sont la nourriture ordinaire du plus grand +nombre. + +La plupart des usages de Juida ont beaucoup de ressemblance avec ceux +de la côte d'Or, à l'exception de ce qui regarde le culte religieux. + +Les hommes ont communément un plus grand nombre de femmes que sur la +côte d'Or. Sans être extrêmement fécondes, elles sont fort éloignées +d'être stériles, et non-seulement les hommes sont ardens et robustes, +mais ils emploient divers ingrédiens pour exciter la nature. Bosman a +vu des Nègres qui se glorifiaient d'avoir plus de deux cents enfans. +Ayant demandé un jour au capitaine Agoci, qui servait depuis plusieurs +années d'interprète aux Hollandais, si sa famille était nombreuse, +parce qu'il était toujours suivi de quantité d'enfans, le Nègre +répondit avec un soupir, qu'il n'en avait que soixante-dix, et qu'il +lui en était mort le même nombre. Le roi, qui était témoin de cette +conversation, assura Bosman qu'un de ses vice-rois avait repoussé un +puissant ennemi sans autre secours que ses fils et ses petits-fils, +avec tous ses esclaves, et que cette famille était composée de deux +mille hommes, au nombre desquels il ne comptait ni les filles ni +plusieurs enfans morts. Cela rappelle les guerres de famille entre les +patriarches. Il ne faut pas s'étonner que le pays soit si peuplé, et +qu'il en sorte annuellement un si grand nombre d'esclaves. + +D'ailleurs les richesses consistent dans la multitude des enfans; mais +les pères en disposent à leur gré, et, ne réservant quelquefois que +l'aîné des mâles, ils vendent tout le reste pour l'esclavage: un +royaume de si peu d'étendue fournit tous les mois un millier +d'esclaves au marché. + +La circoncision des enfans est une pratique établie dans cette +contrée, sans que les habitans en puissent apporter d'autre raison que +l'usage de leurs pères, dont ils en ont reçu l'exemple: on soumet même +quelques filles à cette cérémonie sanglante. + +À la mort de son père, l'aîné des fils hérite non-seulement de tous +ses biens et de ses bestiaux, mais même de ses femmes, avec lesquelles +il commence aussitôt à vivre en qualité de mari; sa mère seule est +exceptée; elle devient maîtresse d'elle-même, dans un logement séparé, +avec un fonds réglé pour sa subsistance; cet usage n'est pas moins +établi pour le peuple que pour le roi et les seigneurs. + +L'application extraordinaire que les Nègres de Juida apportent au +commerce et à l'agriculture ne leur ôte pas le goût du plaisir et de +l'amusement; leur principale passion dans ce genre est pour le jeu. +Bosman rapporte qu'ils y risquent volontiers tout ce qu'ils possèdent, +et qu'après avoir perdu leur argent et leurs marchandises, ils sont +capables de jouer leurs femmes, leurs enfans, et de finir par se jouer +eux-mêmes. + +Desmarchais observe en effet qu'avec autant de passion pour le jeu que +les Chinois, ils se dispensent de les imiter sur un seul point: c'est +qu'au lieu de se pendre après avoir tout perdu, ils jouent leur propre +corps, et sont vendus par celui que la fortune favorise. Ce désordre +avait engagé un de leurs rois à défendre tous les jeux de hasard sous +peine de l'esclavage. + +Ils appréhendent tellement la mort, qu'ils ne peuvent en entendre +parler, dans la crainte de hâter son arrivée en prononçant son nom; +c'est un crime capital de la nommer devant le roi et les grands. +Bosman, se disposant à partir, dans son premier voyage, demanda au +roi, qui lui devait environ cent livres sterling (2400 fr.), de qui il +recevrait cette somme à son retour, en cas de mort: tous les assistans +parurent extrêmement surpris à cette question; mais le roi, qui +entendait un peu la langue portugaise, considérant que Bosman +ignorait les usages du pays, lui répondit avec un sourire: «Soyez +là-dessus sans inquiétude; vous ne me trouverez pas mort, car je +vivrai toujours.» Bosman s'aperçut fort bien qu'il avait commis une +imprudence. Lorsqu'il fut retourné au comptoir, son interprète lui +apprit qu'il était défendu, sous peine de la vie, de parler de mort en +présence du roi, et, bien plus, de parler de la sienne. Cependant +étant devenu plus familier avec ce prince, dans son second et dans son +troisième voyage, il prit la liberté de railler souvent les seigneurs +de la cour sur la crainte qu'ils avaient de la mort; il parvint à les +faire rire de leur propre faiblesse, et le roi même prenait plaisir à +l'entendre; mais les Nègres n'en étaient pas moins réservés, et +n'osaient ouvrir la bouche sur le même sujet. + +Ils sont persuadés qu'il existe un être dont l'univers est l'ouvrage, +et qui mérite par conséquent d'être préféré aux fétiches, qui sont +eux-mêmes ses créatures; mais ils ne le prient point, et ne lui +offrent point de sacrifices. «Ce grand Dieu, disent-ils, est trop +élevé au-dessus d'eux pour s'occuper de leur situation; il a confié le +gouvernement du monde aux fétiches, qui sont des puissances +subordonnées auxquelles les Nègres doivent s'adresser.» + +Les Nègres les plus sensés de Juida, du moins entre les grands, ont +une idée confuse de l'existence d'un seul Dieu, qu'ils placent dans +le ciel; ils lui attribuent le soin de punir le mal et de récompenser +le bien; ils croient que le tonnerre vient de lui; ils reconnaissent +que les blancs, qui lui adressent leur culte, sont beaucoup plus +heureux que les Nègres, dont le partage est de servir le diable, +méchante et pernicieuse puissance, qu'ils n'ont pas la hardiesse +d'abandonner, parce qu'ils redoutent la fureur de la populace. + +Les habitans de Juida ont quelques notions de l'enfer, du diable et de +l'apparition des esprits; ils mettent l'enfer dans un lieu souterrain, +où les méchans sont punis par le feu. + +Les fétiches de Juida peuvent être divisés en deux classes, celle des +grands et celle des petits: la première classe est celle des fétiches +publics, le serpent, les arbres, la mer et l'Agoye. + +L'Agoye est une hideuse figure de terre noire qui ressemble plus à un +crapaud qu'à un homme: c'est la divinité qui préside aux conseils. +L'usage est de la consulter avant de former une entreprise; ceux qui +ont besoin de ses inspirations s'adressent d'abord au sacrificateur, +et lui expliquent le sujet qui les amène; ensuite ils offrent leur +présent à l'Agoye, sans oublier de payer le droit du prêtre: il fait +quantité de grimaces que le suppliant regarde avec beaucoup de +respect; il jette des balles au hasard, d'un plat dans l'autre, +jusqu'à ce que le nombre se trouve impair dans chaque plat: il répète +plusieurs fois cette opération; et, si le nombre continue d'être +impair, il déclare que l'entreprise est heureuse. La prévention des +Nègres est si forte, que, si leurs espérances sont trompées, comme il +arrive souvent, ils en rejettent la faute sur eux-mêmes, sans accuser +jamais l'Agoye. + +Mais le respect qu'on porte aux grands fétiches est extrêmement +partagé par la multitude innombrable que chaque particulier choisit à +son gré. Les plus communs sont de terre grasse, parce qu'il est aisé +de faire prendre toutes sortes de formes à cette terre. + +Bosman rapporte qu'étant sur la côte de Juida, en 1698 et 1699, il y +vint un moine augustin de l'île de San-Thomé pour convertir les +Nègres. Ce missionnaire proposa au roi d'écouter ses instructions; et, +dans la première visite que Bosman rendit à ce prince, il lui demanda +ce qu'il pensait de cette proposition: «Je la loue, lui dit le roi, et +ce missionnaire me paraît fort honnête homme; mais je suis résolu de +m'en tenir à mes fétiches.» Le même religieux, se trouvant avec Bosman +dans la compagnie d'un seigneur qui passait pour un homme d'esprit, +déclara d'un ton menaçant: «Que si le peuple de Juida persistait dans +ses fausses opinions et dans ses moeurs déréglées, il ne pouvait +éviter de tomber dans les flammes de l'enfer pour y brûler +éternellement avec le diable.» Le seigneur nègre répondit froidement: +«Nous ne valons pas mieux que nos ancêtres; ils ont mené la même vie +et professé le même culte: si nous sommes condamnés à brûler, notre +consolation sera de brûler avec eux.» Cette réponse fit perdre toute +espérance au missionnaire; il pria Bosman de lui obtenir du roi son +audience de congé, et quelque temps après il remit à la voile. + +Desmarchais donne une description fort exacte de l'espèce de serpent +qui fait le principal objet de la religion de Juida, et qu'on nomme +_serpent-fétiche_. Cette espèce a la tête grosse et ronde, les yeux +bleus et fort ouverts, la langue courte et pointue comme un dard, le +mouvement d'une grande lenteur, excepté lorsqu'elle attaque un serpent +venimeux; elle a la queue petite et pointue, la peau fort belle; le +fond de sa couleur est un blanc sale, avec un mélange agréable de +raies et de taches jaunes, bleues et brunes. Ces serpens sont d'une +douceur surprenante: on peut marcher sur eux sans crainte; ils se +retirent sans aucune marque de colère. + +Ils sont si privés, qu'ils se laissent prendre et manier. Leur unique +antipathie est contre les serpens venimeux, dont la morsure est +dangereuse; ils les attaquent dans quelque lieu qu'ils les +rencontrent, et semblent prendre plaisir à délivrer les hommes de leur +poison. Les blancs mêmes ne font pas difficulté de manier ces +innocentes créatures, et badinent avec elles sans le moindre danger. +Il ne faut pas craindre de les confondre avec les autres. L'espèce de +serpens venimeux est noire, longue de deux brasses, et d'un pouce et +demi de diamètre; ils ont la tête plate et deux dents crochues; ils +rampent toujours la tête levée et la gueule ouverte, attaquent +furieusement tout ce qui se présente. + +Le serpent sacré a moins de longueur: il n'a point ordinairement plus +de sept pieds et demi, mais il est aussi gros que la cuisse d'un +homme. Les Nègres assurent que le premier père de cette race est +encore vivant, et qu'il est d'une prodigieuse grosseur. + +Bosman prétend avoir observé que ces serpens ne peuvent mordre ni +piquer. Il traite de chimère l'opinion des Nègres qui regardent leur +morsure comme un préservatif contre celle des autres serpens; il +assure, au contraire, qu'ils ne peuvent se défendre eux-mêmes du +poison des autres, et que dans les combats qu'ils leur livrent +souvent, quoique beaucoup plus gros et plus vigoureux, ils seraient +rarement vainqueurs, si ces rencontres n'arrivaient ordinairement près +des villes et des villages, où le secours de leurs adorateurs les fait +triompher de leur ennemi. Une des principales raisons qui les a fait +choisir aux Nègres pour l'objet de leur culte, est la bonté de leur +naturel. C'est un crime capital de leur nuire ou de les outrager +volontairement; mais s'il arrive par hasard qu'on marche dessus, ils +se retirent avec plus de frayeur que de colère; ou s'ils se servent de +leurs dents pour mordre, la blessure est toujours sans danger. + +Ce serpent vient d'Ardra, dans son origine, et voici ce que l'on +rapporte sur l'introduction de son culte. L'armée de Juida étant près +de livrer bataille à celle d'Ardra, il sortit de celle-ci un gros +serpent qui se retira dans l'autre: non-seulement sa forme n'avait +rien d'effrayant, mais il partit si doux et si privé, que tout le +monde fut porté à le caresser. Le grand sacrificateur le prit dans ses +bras et le leva pour le faire voir à toute l'armée. La vue de ce +prodige fit tomber tous les Nègres à genoux: ils adorèrent leur +nouvelle divinité, et, fondant sur leurs ennemis avec un redoublement +de courage, ils remportèrent une victoire complète. Toute la nation ne +manqua point d'attribuer un succès si mémorable à la vertu du serpent. +Il fut rapporté avec toutes sortes d'honneurs; on lui bâtit un temple +on assigna un fonds pour sa subsistance, et bientôt ce nouveau fétiche +prit l'ascendant sur toutes les anciennes divinités; son culte ne fit +ensuite qu'augmenter à proportion des faveurs dont on se crut +redevable à sa protection. Les trois anciens fétiches avaient leur +département séparé: on s'adressait à la mer pour obtenir une heureuse +pêche, aux arbres pour la santé, et à l'Agoye pour les conseils; mais +le serpent préside au commerce, à la guerre, à l'agriculture, aux +maladies, à là stérilité, etc. Le premier édifice qu'on avait bâti +pour le recevoir parut bientôt trop petit. On prit le parti de lui +élever un nouveau temple avec de grandes cours et des appartemens +spacieux. On établit un grand pontife et des prêtres pour le servir. +Tous les ans on choisit quelques belles filles qui lui sont +consacrées. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les Nègres de +Juida sont persuadés que le serpent qu'ils adorent aujourd'hui est le +même qui fut apporté par leurs ancêtres, et qui leur fit gagner une +glorieuse victoire. La postérité de ce noble animal est devenue fort +nombreuse, et n'a pas dégénéré des bonnes qualités de son premier +père. Quoiqu'elle soit moins honorée que le chef, il n'y a pas de +Nègre qui ne se croie fort heureux de rencontrer des serpens de cette +espèce, et qui ne les loge ou ne les nourrisse avec joie: il les +régale avec du lait. Si c'est une femelle, et qu'il s'aperçoive +qu'elle est pleine, il lui construit un nid pour mettre ses petits au +monde, et prend soin de les élever jusqu'à ce qu'ils soient en état de +chercher leur nourriture. Comme ils sont incapables de nuire, personne +n'est porté à les insulter; mais s'il arrivait à quelqu'un, Nègre ou +blanc, d'en tuer ou d'en blesser un, toute la nation serait ardente à +se soulever. Le coupable, s'il était Nègre, serait assommé ou brûlé +sur-le-champ, et tous ses biens confisqués; si c'était un blanc, et +qu'il eût le bonheur de se dérober à la furie du peuple, il en +coûterait une bonne somme à sa nation pour lui procurer la liberté de +reparaître. + +Cette superstition fut cause d'un accident fort tragique, qui est +confirmé par le témoignage réuni de Bosman et de Barbot. Lorsque les +Anglais commencèrent à s'établir dans le royaume de Juida, un +capitaine de leur nation ayant débarqué des marchandises sur le +rivage, ses gens trouvèrent, pendant la nuit, un serpent fétiche, +qu'ils tuèrent et qu'ils jetèrent devant leur porte sans se défier des +conséquences. Le lendemain, quelques Nègres qui reconnurent le +sacrilége, et qui apprirent quels en étaient les auteurs par la +confession même des Anglais, ne tardèrent point à répandre cette +funeste nouvelle dans la nation. Tous les habitans du canton se +rassemblèrent. Ils fondirent sur le comptoir naissant, massacrèrent +les Anglais jusqu'au dernier, et détruisirent par le feu l'édifice et +les marchandises. + +Cette barbarie éloigna pendant quelque temps les Anglais de la côte. +Dans l'intervalle, les Nègres prirent l'habitude de montrer aux +Européens qui arrivaient dans leur pays quelques-uns de leurs serpens +fétiches, en les suppliant de les respecter parce qu'ils étaient +sacrés. Une précaution si nécessaire a garanti les étrangers de toutes +sortes d'accidens. Mais un blanc qui tuerait aujourd'hui quelque +serpent fétiche n'aurait pas d'autre ressource que de s'adresser +promptement au roi, et de lui protester qu'il l'a fait sans dessein. +Son crime paraîtrait expié par le repentir et par une amende qu'on +l'obligerait de payer aux prêtres. Encore Bosman ne lui conseille-t-il +pas de s'exposer dans ces circonstances aux yeux de la populace, qui +devient capable de toutes sortes d'outrages lorsqu'elle est excitée +par les prêtres. + +Vers le même temps, un Nègre d'Akambo, qui se trouvait dans le pays de +Juida, prit un serpent sur un bâton, parce qu'il n'osait y toucher de +la main, et le porta dans sa cabane sans lui avoir causé le moindre +mal. Il fut aperçu par deux Nègres du pays, qui poussèrent aussitôt +des cris affreux et capables de soulever le canton. On vit accourir à +là place publique un grand nombre d'habitans armés de massues, d'épées +et de zagaies, qui auraient massacré sur-le-champ le malheureux +Akambo, si le roi, informé de son innocence, n'eût envoyé quelques +seigneurs pour l'arracher à cette troupe de furieux. + +Quoique ces serpens ne soient pas capables de nuire, ils ne laissent +pas d'être fort incommodes par l'excès de familiarité à laquelle ils +s'accoutument. Dans les grandes chaleurs, ils entrent quelquefois cinq +ou six ensemble jusqu'au fond des maisons, et même dans les lits. +S'ils trouvent dans un lit qui n'est pas bien remué quelque place où +ils puissent se nicher, ils y demeurent cinq ou six jours entiers, et +souvent ils y font leurs petits. À la vérité, l'embarras n'est pas +grand pour s'en défaire. On appelle un Nègre, qui prend doucement ces +fétiches, et qui les met à la porte; mais s'ils se trouvent placés sur +quelque solive, ou dans quelque lieu élevé des maisons, quoiqu'elles +ne soient que d'un seul étage, il n'est pas aisé d'engager le Nègre à +les en chasser. On est obligé fort souvent de les y laisser +tranquilles jusqu'à ce qu'ils en sortent d'eux-mêmes. + +Un serpent se plaça un jour au-dessus de la table où Bosman avait +coutume de prendre ses repas, et quoiqu'il fût à la portée de la main, +il ne se trouva personne qui eût la hardiesse d'y toucher. Plusieurs +jours après, Bosman eut à dîner quelques seigneurs du pays. On parla +de serpens. Il leva les yeux sur celui qui était au-dessus de sa tête, +et le faisant remarquer à ses hôtes, il leur dit que ce pauvre +fétiche, n'ayant pas mangé depuis douze ou quinze jours, était menacé +de mourir de faim, s'il ne changeait de demeure. Ils répondirent +qu'ils le croyaient plus sensé, et qu'il ne fallait pas douter qu'en +secret il ne trouvât le moyen de s'approcher des plats. La raillerie +ne fut pas poussée plus loin; mais le jour suivant Bosman se plaignit +au roi, devant les mêmes seigneurs, qu'un de ses fétiches eût pris la +hardiesse de manger depuis quinze jours à sa table sans être invité. +Il ajouta que, si cet effronté parasite ne payait pas quelque chose +pour sa pension et son logement, les Hollandais seraient forcés de le +congédier. Le roi, qui aimait cette espèce de badinage, le pria de +laisser le fétiche tranquille, et promit de contribuer à sa +subsistance. Dès le soir il envoya un boeuf gras à Bosman. + +Les animaux qui tueraient ou blesseraient un serpent fétiche ne +seraient pas plus à couvert du châtiment que les hommes. En 1697, un +porc qui avait été tourmenté par un serpent se jeta dessus et le +dévora. Nicolas Pell, facteur hollandais, qui fut témoin de cette +scène, ne put être assez prompt pour l'empêcher. Les prêtres portèrent +leurs plaintes au roi, et personne n'osant prendre la défense des +porcs, ils obtinrent de ce prince une sentence qui condamnait à mort +tous les porcs du royaume. Des milliers de Nègres, armés d'épées et de +massues, commencèrent aussitôt cette sanglante exécution. En vain les +maîtres représentèrent l'innocence de leurs troupeaux. Toute la race +eût été détruite, si le roi, qui n'avait pas l'humeur sanguinaire, +n'eût arrêté le massacre par un contre-ordre. Le motif qu'il apporta +aux prêtres pour justifier son indulgence, fut qu'il y avait assez de +sang innocent répandu, et que le fétiche devait être satisfait d'un si +beau sacrifice. Bosman, dans un second voyage, vit un autre carnage de +porcs à la même occasion. Aussitôt que le maïs commence à verdir, et +qu'il est de la hauteur d'un pied, il est ordonné de tenir les porcs +renfermés, sous peine de confiscation. C'est dans cette saison que les +serpens mettent bas leurs petits, et le lieu qu'ils choisissent est +ordinairement quelque champ de verdure. Les gardes et les domestiques +du roi parcourent alors tout le pays. Ils font main-basse sur les +porcs avec d'autant plus de rigueur, que tout ce qu'ils tuent leur +appartient. Les serpens noirs détruisent encore plus les fétiches que +les porcs, sans quoi ces ridicules divinités multiplieraient tant, que +tout le royaume en serait couvert. + +Dans toutes les parties du royaume il y a des loges ou des temples +pour l'habitation et l'entretien des serpens; mais la principale loge, +ou le temple cathédral, est située à deux milles de la ville royale de +Sabi ou de Xavier, sous un grand et bel arbre. C'est dans ce +sanctuaire que le chef et le plus gros des serpens fait sa résidence. +Il doit être fort vieux, suivant le récit des Nègres, qui le regardent +comme le premier père de tous les autres. On assure qu'il est de la +grosseur d'un homme et d'une longueur incroyable. + +Les plus grandes fêtes qu'on célèbre à l'honneur du serpent sont deux +processions solennelles qui suivent immédiatement le couronnement du +roi. C'est la mère de ce prince qui préside à la première, et, trois +mois après, il conduit lui-même la seconde. Chaque année, il s'en fait +une autre qui a le grand-maître de la maison du roi pour guide; mais +la vue du serpent est une faveur que les prêtres n'accordent pas même +au roi. Il ne lui est pas permis d'entrer dans l'édifice: il rend ses +adorations par la bouche du grand-prêtre, qui lui apporte les réponses +de la divinité. Ensuite la procession retourne à Sabi dans le même +ordre. + +Tous les ans, depuis le temps où l'on sème le maïs jusqu'à ce qu'il +soit élevé de la hauteur d'un homme, le roi et les prêtres profitent +successivement de la superstition publique. Le peuple, dont la +crédulité n'a pas de bornes, s'imagine que dans cet intervalle le +serpent se fait une occupation tous les soirs, et pendant la nuit, de +rechercher toutes les jolies filles pour lesquelles il conçoit de +l'inclination, et qu'il leur inspire une sorte de fureur qui demande +de grands soins pour leur guérison. Alors les parens sont obligés de +mener ces filles dans un édifice qu'on bâtit près du temple, où elles +doivent passer plusieurs mois pour attendre leur rétablissement. +Lorsque le temps des remèdes est expiré, et que les filles se croient +guéries d'un mal dont elles n'ont pas ressenti la moindre atteinte, +elles obtiennent la liberté de sortir; mais ce n'est qu'après avoir +payé les frais prétendus du logement et des autres soins. L'une +portant l'autre, cette dépense monte à la valeur de cinq livres +sterling (120 fr.), et comme le nombre des prisonnières est toujours +fort grand, la somme totale doit être considérable. Chaque village a +son édifice particulier pour cet usage, et les plus peuplés en ont +deux ou trois. Il faut convenir que les prêtres nègres ne sont pas +maladroits: ils se font amener les filles, et se font encore payer de +leurs plaisirs. Nous avons déjà dit qu'en Guinée il fallait être +guiriot; mais il semble qu'il vaut encore mieux être prêtre. + +Un Nègre assez sensé, dont Bosman gagna la confiance et l'amitié, lui +découvrit naturellement le fond du mystère. Les prêtres ont l'adresse +d'engager les filles, par des présens ou des menaces, à pousser des +cris affreux dans les rues, pour feindre ensuite que le serpent les a +touchées, et qu'il leur a commandé de se rendre à l'édifice. Avant +qu'on ait pu venir au secours, elles prétendent que le serpent a +disparu, et, continuant de donner les mêmes marques de fureur, elles +mettent leurs parens dans la nécessité d'obéir à l'ordre du fétiche. +Lorsqu'elles sortent du lieu de leur retraite, elles sont menacées +d'êtres brûlées vives, si elles révèlent le secret. La plupart s'en +trouvent assez bien pour n'avoir aucun intérêt à le découvrir; et +celles mêmes qui auraient eu quelque sujet de mécontentement sont +persuadées que les prêtres sont assez puissans pour exécuter leurs +menaces. + +Le même Nègre apprit à Bosman ce qui lui était arrivé avec une de ses +propres femmes. Elle était jolie: s'étant laissé séduire par un +prêtre, elle s'était mise à crier pendant la nuit, à faire la furieuse +et à briser tout ce qui se présentait autour d'elle; mais le Nègre, +qui n'ignorait pas la cause de sa maladie, la prit par la main comme +s'il eût été résolu de la mener au temple du serpent, et la conduisit +au contraire à des marchands brandebourgeois qui faisaient alors leur +cargaison d'esclaves sur la côte. Lorsqu'elle s'aperçut qu'il était +sérieusement disposé à la vendre, sa folie l'abandonna au même +instant. Elle se jeta aux pieds de son mari, lui demanda pardon avec +beaucoup de larmes; et, lui ayant promis solennellement de ne jamais +retomber dans la même faute, elle obtint grâce pour la première. Le +Nègre convenait que cette démarche avait été fort hardie, et que, si +les prêtres en avaient eu le moindre soupçon, elle lui aurait +peut-être coûté la vie. + +Le ministère de la religion est partagé entre les deux sexes. Les +prêtres et les prêtresses sont si respectés, que ce seul titre les met +à couvert du dernier supplice pour toutes sortes de crimes. Cependant +un de leurs rois ne fit pas difficulté de violer cet usage, du +consentement de tous les grands. Un prêtre s'étant engagé dans une +conspiration contre l'état et contre la personne du roi, ce prince le +fit punir de mort avec plusieurs autres coupables. + +Les fétichères, ou les prêtres, ont un chef qui les gouverne, et qui +n'est pas moins considéré que le roi. Son pouvoir balance même assez +souvent l'autorité royale, parce que, dans l'opinion qu'il converse +familièrement avec le grand fétiche, tous les habitans le croient +capable de leur causer beaucoup de mal ou de bien. Il profite +habilement de cette prévention pour humilier le roi, et pour forcer +également le maître et les sujets de fournir à tous ses besoins. + +Le grand-prêtre ou le grand-sacrificateur est le seul qui puisse +entrer dans l'appartement secret du serpent; et le roi même ne voit +cette idole redoutée qu'une fois dans le cours de son règne, +lorsqu'il lui présente les offrandes, trois mois après son +couronnement. Le grand sacerdoce est héréditaire dans une même +famille, dont le chef joint cette dignité suprême à celle de grand du +royaume et de gouverneur de province. Tous les autres prêtres sont +dépendans de lui et soumis à ses ordres. Leur tribu est fort +nombreuse. + +Les femmes qui sont élevées à l'ordre de bétas ou de prétresses +affectent beaucoup de fierté, quoiqu'elles soient nées souvent d'une +concubine esclave. Elles se qualifient particulièrement du titre +d'_enfans de Dieu_. Tandis que toutes les autres femmes rendent à +leurs maris des hommages serviles, les bétas exercent un empire absolu +sur eux et sur leurs biens. Elles sont en droit d'exiger qu'ils les +servent et qu'ils leur parlent à genoux. Aussi les plus sensés d'entre +les Nègres n'épousent-ils guère de prêtresses, et consentent-ils +encore moins que leurs femmes soient élevées à cette dignité. +Cependant, s'il arrive qu'elles soient choisies sans leur +participation, la loi leur défend de s'y opposer, sous peine d'une +rigoureuse censure, et de passer pour gens irréligieux qui veulent +troubler l'ordre du culte public. + +Desmarchais rapporte les formalités qui s'observent dans l'élection +des prêtresses. On choisit chaque année un certain nombre de jeunes +vierges, qui sont séparées des autres femmes et consacrées au serpent. +Les vieilles prêtresses sont chargées de ce soin. Elles prennent le +temps où le maïs commence à verdir, et, sortant de leurs maisons, qui +sont à peu de distance de la ville, armées de grosses massues, elles +entrent dans les rues, en plusieurs bandes de trente ou quarante. +Elles y courent comme des furieuses, depuis huit heures du soir +jusqu'à minuit, en criant _nigo bodiname!_ c'est-à-dire, dans leur +langue, _arrêtez, prenez!_ Toutes les jeunes filles de l'âge de huit +ans jusqu'à douze qu'elles peuvent arrêter dans cet intervalle leur +appartiennent de droit; et, pourvu qu'elles n'entrent point dans les +cours ou dans les maisons, il n'est permis à personne de leur +résister; elles seraient soutenues par les prêtres, qui achèveraient +de tuer impitoyablement ceux qu'elles n'auraient pas déjà tués de +leurs massues. + +Les jeunes filles sont traitées d'abord avec beaucoup de douceur dans +leur cloître. On leur fait apprendre les danses et les chants sacrés +qui servent au culte du serpent; mais la dernière partie de ce +noviciat est très-sanglante. Elle consiste à leur imprimer dans toutes +les parties du corps, avec des pointes de fer, des figures de fleurs, +d'animaux, et surtout de serpens. Comme cette opération ne se fait pas +sans de vives douleurs et sans une grande effusion de sang, elle est +suivie fort souvent de fièvres dangereuses. Les cris touchent peu ces +impitoyables vieilles; et personne n'osant approcher de leurs maisons, +elles sont sûres de n'être pas troublées dans cette barbare +cérémonie. La peau devient fort belle après la guérison de tant de +blessures: on la prendrait pour un satin noir à fleurs. Mais sa +principale beauté aux yeux des Nègres, est de marquer une consécration +perpétuelle au service du serpent. + +Les jeunes filles rentrent ensuite dans leurs familles, avec la +liberté de retourner quelquefois au lieu de leur consécration, pour y +répéter les instructions qu'elles ont reçues. Lorsqu'elles deviennent +nubiles, c'est-à-dire vers l'âge de quatorze ou quinze ans, on célèbre +la cérémonie de leurs noces avec le serpent. Les parens, fiers d'une +si belle alliance, leur donnent les plus beaux pagnes et la plus riche +parure qu'ils puissent se procurer dans leur condition. Elles sont +menées au temple. Dès la nuit suivante, on les fait descendre dans un +caveau bien voûté, où l'on dit qu'elles trouvent deux ou trois serpens +qui les épousent par commission. Pendant que le mystère s'accomplit, +leurs compagnes et les autres prêtresses dansent et chantent au son +des instrumens, mais trop loin du caveau pour entendre ce qui s'y +passe. Une heure après, elles sont rappelées sous le nom de femmes du +grand serpent, qu'elles continuent de porter toute leur vie. + +C'est entre les mains du roi et des grands que réside l'autorité +suprême, avec l'administration civile et militaire. Mais, dans le cas +de crime, le roi fait assembler son conseil, qui est composé de +plusieurs personnes choisies, leur expose le fait et recueille les +opinions. Si la pluralité des suffrages s'accorde avec ses idées, la +sentence est exécutée sur-le-champ. S'il n'approuve pas le résultat du +conseil, il se réserve le droit de juger, en vertu de son pouvoir +souverain. + +Il y a peu de crimes capitaux dans le royaume de Juida. Le meurtre et +l'adultère avec les femmes du roi sont les seuls qui soient distingués +par ce nom. Quoique les Nègres craignent beaucoup la mort, ils s'y +exposent quelquefois par l'une ou l'autre de ces deux voies. + +Le roi fit arrêter un jour dans son palais un jeune homme qui s'y +était enfermé en habit de femme, et qui avait obtenu les faveurs de +plusieurs princesses. La crainte d'être découvert lui avait fait +prendre la résolution de passer dans quelque autre pays; mais un reste +d'inclination l'ayant retenu deux jours près d'une femme, il fut +surpris avec elle. Il n'y eut point de supplice assez cruel pour lui +arracher le nom de ses autres maîtresses. Il fut condamné au feu; +mais, lorsqu'il fut au lieu de l'exécution, il ne put s'empêcher de +rire en voyant plusieurs femmes, qui avaient eu de la faiblesse pour +lui, fort empressées à porter du bois pour son bûcher. Il déclara +publiquement quelles étaient là-dessus ses idées, mais sans faire +connaître les coupables par leurs noms. La fermeté et la grandeur +d'âme de ce jeune homme, incapable de trahir ce qu'il avait aimé, +méritaient un meilleur sort; mais ses maîtresses ne méritaient guère +un amant si généreux. + +La rigueur de la loi sur cet article rend les femmes extrêmement +circonspectes dans leurs intrigues, surtout celles du roi. Elles se +croient obligées de s'aider mutuellement pour toutes sortes de +services; mais la surveillance des hommes est si exacte sur leur +conduite, qu'elles échappent rarement à la punition. La sentence de +mort suit immédiatement le crime, et les circonstances de l'exécution +sont terribles. Les officiers du roi font creuser deux fosses, longues +de six ou sept pieds, sur quatre de largeur et cinq de profondeur; +elles sont si près l'une de l'autre, que les deux criminels peuvent se +voir et se parler. Au milieu de l'une on plante un pieu auquel on +attache la femme, les bras derrière le dos; elle est liée aussi par +les genoux et par les pieds. Au fond de l'autre fosse, les femmes du +roi font un amas de petits fagots. On plante aux deux bouts deux +petites fourches de bois. L'amant est lié contre une broche de fer, et +serré si fortement, qu'il ne peut se remuer. On place la broche sur +les deux fourches de bois, qui servent comme de chenets; alors on met +le feu aux fagots. Ils sont disposés de manière que l'extrémité de la +flamme touche au corps et rôtit le coupable par un feu lent. Ce +supplice serait d'une horrible cruauté, si l'on ne prenait soin de lui +tourner la tête vers le fond de la fosse: de sorte qu'il est le plus +souvent étouffé par la fumée avant qu'il ait pu ressentir l'ardeur du +feu. Lorsqu'il ne donne plus aucun signe de vie, on délie le corps, on +le jette dans la fosse, et sur-le-champ elle est remplie de terre. + +Aussitôt que l'homme est mort, les femmes sortent du palais au nombre +de cinquante ou soixante, aussi richement vêtues qu'aux plus grands +jours de fêtes: elles sont escortées par les gardes du roi, au son des +tambours et des flûtes; chacune porte sur la tête un grand pot rempli +d'eau bouillante, qu'elles vont jeter, l'une après l'autre, sur la +tête de leur malheureuse compagne. Comme il est impossible qu'elle ne +meure pas dans le cours de ce supplice, on délie aussitôt le corps, on +arrache le pieu, et l'on jette l'un et l'autre dans la fosse, qui est +remplie de pierres et de terre. + +Le roi se sert quelquefois de ses femmes pour l'exécution des arrêts +qu'il prononce: il en détache trois ou quatre cents, avec ordre de +piller la maison du criminel, et de la détruire jusqu'aux fondemens. +Comme il est défendu de les toucher sous peine de mort, elles +remplissent tranquillement leur commission. Un Nègre fut informé qu'on +le chargeait de certains crimes, et que les ordres étaient déjà donnés +pour le pillage et la ruine de sa maison: son malheur était si +pressant, qu'il ne lui restait pas même le temps de se justifier; +mais, se rendant témoignage de son innocence, loin de prendre la +fuite, il résolut d'attendre chez lui les femmes du roi. Elles +parurent bientôt, et, surprises de le voir, elles le pressèrent de se +retirer, pour leur laisser la liberté d'exécuter leurs ordres: au lieu +d'obéir, il avait placé autour de lui deux milliers de poudre; et, +leur déclarant qu'il n'avait rien à se reprocher, il jura que, si +elles s'approchaient, il allait se faire sauter avec tout ce qui était +autour de lui; cette menace leur causa tant d'effroi, qu'elles se +hâtèrent de retourner au palais pour rendre compte au roi du mauvais +succès de leur entreprise: les amis du Nègre l'avaient servi dans +l'intervalle, et les preuves de son innocence partirent si claires, +qu'elles firent révoquer la sentence. Les rois ont établi la même +méthode pour humilier quelquefois les grands: lorsqu'ils sont choqués +de leur orgueil, ils envoient deux ou trois mille femmes pour ravager +les terres de ceux qui manquent de soumission pour leurs ordres, ou +qui rejettent des propositions raisonnables. Le respect va si loin +pour les femmes, que, personne n'osant les toucher sans se rendre +coupable d'un nouveau crime, le rebelle aime mieux prêter l'oreille à +des propositions d'accommodement que de se voir dévorer par une légion +de furies, ou de violer une loi fondamentale de l'état. + +La plupart des autres crimes sont punis par une amende pécuniaire au +profit du roi. + +La loi du talion est fort en usage; le meurtre est puni par la mort +du meurtrier, et la mutilation par la perte du même membre. À force de +sollicitations, on obtient quelquefois du roi le changement du dernier +supplice en un bannissement. + +Le royaume est héréditaire, et passe toujours à l'aîné des fils, à +moins que, par des raisons essentielles d'état, les grands ne se +croient obligés de choisir un de ses frères, comme on en vit l'exemple +en 1725. + +Une autre loi, qui n'est pas moins inviolable, c'est qu'aussitôt que +le successeur est né, les grands le transportent dans la province de +Zinghé, sur la frontière du royaume, à l'ouest, pour y être élevé +comme un simple particulier, sans aucune connaissance de son rang et +des droits de sa naissance, et sans recevoir les instructions qui +conviennent au gouvernement. Personne n'a la liberté de le visiter ni +de recevoir ses visites. Ceux qui sont chargés de sa conduite +n'ignorent pas qu'il est fils de roi; mais ils sont obligés sous peine +de mort de ne lui en rien apprendre, et de le traiter comme un de +leurs enfans. Le roi qui occupait le trône du temps de Desmarchais +gardait les pourceaux du Nègre qu'il prenait pour son père lorsque les +grands vinrent le reconnaître pour leur souverain après la mort de son +prédécesseur. Il ne faut pas chercher les motifs de cette éducation +dans des considérations morales qui sont fort loin des Nègres. Comme +ce jeune prince se trouve appelé au gouvernement d'un royaume dont il +ignore les intérêts et les maximes, il est obligé de prendre l'avis +des grands dans toutes sortes d'occasions, et de se remettre sur eux +du soin de l'administration. Ainsi le pouvoir se perpétue d'autant +plus sûrement entre leurs mains, que leurs dignités et leurs titres +sont héréditaires, et que c'est toujours l'aîné des enfans mâles qui +succède au rang et à la fortune de son père: il est vrai qu'il n'est +pas trop convenable que le fils et l'héritier d'un roi garde les +pourceaux; mais l'éducation que les princes reçoivent dans leur palais +est ordinairement plus mauvaise que celle qu'ils auraient partout +ailleurs, et ils ne peuvent y remédier que par l'éducation de +l'expérience, qui malheureusement est un peu tardive. + +On ne sait jamais dans quelle partie du palais le roi passe la nuit. +Bosman ayant demandé un jour à son principal officier où était la +chambre à coucher du roi, n'obtint pour réponse qu'une autre question: +«Où croyez-vous que Dieu dorme? Il est aussi facile, ajouta-t-il, de +savoir où le roi dort.» C'est apparemment pour augmenter le respect du +peuple qu'on le laisse dans cette ignorance, ou pour éloigner du roi +d'autres sortes de périls par l'incertitude où l'on serait de le +trouver, si l'on en voulait à sa vie. + +La couleur rouge est réservée si particulièrement pour la cour, qu'en +fil et en laine, comme en soie et en coton, il n'y a que le roi, ses +femmes et ses domestiques qui aient le droit de la porter; les femmes +du palais ont toujours par-dessus leur pagne une écharpe de cette +couleur, large de dix doigts, et longue de dix aunes, qui est liée +devant elles, et dont elles laissent pendre les deux bouts. + +Le roi passe sa vie avec ses femmes: il en a toujours six de la +première classe, richement vêtues et couvertes de joyaux, qui se +tiennent à genoux près de lui. Dans cette posture, elles s'efforcent +de l'amuser par leur entretien; elles l'habillent, elles le servent à +table avec une vive émulation pour lui plaire. S'il s'en trouve une +qui excite ses désirs, il la touche doucement; il frappe des mains, et +ce signal avertit les autres qu'elles doivent se retirer: elles +attendent qu'il les rappelle, ou qu'il en demande six autres; ainsi la +scène change continuellement, au moindre signe de sa volonté. Ses +femmes sont distinguées en trois classes: la première classe est +composée des plus belles et des plus jeunes, et le nombre n'en est pas +borné. Celle qui devient mère du premier fils passe pour la reine, +c'est-à-dire pour la principale femme du palais, et sert de chef à +toutes les autres: elle commande dans toute l'étendue de la maison +royale, sans autre supérieure que la reine-mère, dont l'autorité +dépend du plus ou du moins d'ascendant qu'elle a su conserver sur le +roi son fils. Cette reine-mère a son appartement séparé, avec un +revenu fixe pour son entretien. Lorsqu'elle s'attire un peu de +considération, les présens lui viennent en abondance; mais elle est +condamnée pour toute sa vie au veuvage. + +La seconde classe comprend celles qui ont eu des enfans du roi, ou que +leur âge et leurs maladies ne rendent plus propres à son amusement. + +La troisième est composée de celles qui servent les autres; elles ne +laissent pas d'être comptées, au nombre des femmes du roi, et d'être +obligées, sous peine de mort, non-seulement de ne lier aucun commerce +avec d'autres hommes, mais de ne jamais sortir du palais sans sa +permission. + +Si le roi sort du palais avec ses femmes, elles sont obligées +d'avertir par un cri les hommes qu'elles aperçoivent sur la route: un +Nègre qui sent aussitôt le péril tombe à genoux, se prosterne contre +terre, et laisse passer cette dangereuse troupe sans avoir la +hardiesse de lever les yeux. + +Philips observa souvent qu'à l'approche des femmes du roi, tous les +Nègres abandonnaient le chemin. S'ils voyaient un Anglais s'avancer du +même côté, ils l'avertissaient par divers signes de retourner, ou de +se retirer à l'écart. Les Anglais croyaient satisfaire au devoir en +s'arrêtant; ils avaient le plaisir de voir toutes ces femmes qui les +saluaient à leur passage, qui baissaient la tête, qui se baisaient les +mains, et qui faisaient entendre de grands éclats de rire, avec +d'autres marqués de contentement et d'admiration. + +Malgré tous les respects que le peuple rend aux femmes du roi, ce +prince les traite lui-même avec peu de considération; il les emploie +comme autant d'esclaves à toutes sortes de services; il les vend aux +marchands de l'Europe, sans autre règle que son caprice; et si l'on en +croit Desmarchais, le palais royal est moins un sérail qu'une de ces +loges que les Français du pays appellent _captiveries_. Il assure que, +si le roi n'a point d'esclaves dans ses prisons, il ne balance point à +prendre une partie de ses femmes, auxquelles il fait appliquer +aussitôt la marque de la compagnie qui les arrête, et il les voit +partir sans regret pour l'Amérique. Philips confirme ce témoignage. En +1693, dit-il, faute d'esclaves ordinaires pour en fournir aux +vaisseaux, le roi vendit trois ou quatre cents de ses propres femmes, +et parut fort satisfait d'avoir rendu la cargaison complète. On ne +saurait douter de la vérité de ce récit; cependant les Hollandais +n'ont jamais obtenu de ces cargaisons de reines; et Bosman, qui était +sur la côte vers le même temps, raconte seulement qu'à la moindre +occasion de dégoût, le roi vend quelquefois dix-huit ou vingt de ses +femmes. Il ajoute que ce retranchement n'en diminue pas le nombre, +parce que trois de ses principaux capitaines ont pour unique office de +remplir continuellement les vides. Lorsqu'ils découvrent une jeune et +belle fille, leur devoir est de la présenter au roi: chaque famille se +croit honorée de contribuer aux plaisirs de son maître: une fille que +son mauvais sort condamne à cet emploi obtient deux ou trois fois +l'honneur d'être caressée par ce prince; après quoi elle est +ordinairement négligée pendant tout le reste de sa vie; aussi la +plupart des femmes sont-elles fort éloignées de regarder le titre de +femme du roi comme une grande fortune; il s'en trouve même qui +préfèrent une prompte mort aux misères de cette condition. Bosman +rapporte qu'un des trois capitaines ayant jeté les yeux sur une jeune +fille, et se disposant à se saisir d'elle pour la conduire au roi, +l'horreur qu'elle conçut pour leur dessein lui fit prendre la fuite: +ils la poursuivirent; mais lorsqu'elle désespéra de pouvoir leur +échapper, elle tourna vers un puits qui se présenta dans sa course, +et, s'y étant jetée volontairement, elle y fut noyée avant qu'on pût +la secourir. + +Dès que la mort du monarque est publiée, c'est un signal de liberté +qui met tout le peuple en droit de se conduire au gré de ses caprices; +les lois, l'ordre et le gouvernement paraissent suspendus; ceux qui +ont des haines et d'autres passions à satisfaire prennent ce temps +pour commettre toutes sortes d'excès; aussi les habitans sensés se +renferment-ils dans leurs maisons, parce qu'ils ne peuvent en sortir +sans s'exposer au risque d'être volés ou maltraités; il n'y a que les +grands et les Européens qui puissent paraître sans danger; encore ne +doivent-ils leur sûreté qu'à leur cortége, qui est assez bien armé +pour les garantir des insultes de la populace. Les femmes ne peuvent +faire un pas sans avoir quelque outrage à redouter. Enfin le désordre +et le tumulte sont extrêmes; heureusement qu'ils ne durent pas plus de +quatre ou cinq jours après la publication de la mort du roi. Les +grands emploient ce temps à chercher le prince qui doit lui succéder: +ils l'amènent au palais; une décharge de l'artillerie avertit le +peuple qu'on lui a donné un nouveau roi: au même instant tout rentre +dans l'ordre, le commerce renaît, les marchés sont rouverts, et chacun +retourne à ses occupations ordinaires. + +Aussitôt que le nouveau roi s'est mis en possession du palais, il +donne des ordres pour les funérailles de son père. Cette cérémonie est +annoncée par trois décharges de cinq pièces de canon: l'une à la +pointe du jour, l'autre à midi, et la troisième au coucher du soleil. +La dernière est suivie d'une infinité de cris lugubres, surtout dans +le palais et parmi les femmes. Le grand-sacrificateur, qui a la +direction de cette pompe funèbre, fait creuser une fosse de quinze +pieds carrés et cinq pieds de profondeur. An centre, on fait, en forme +de caveau, une ouverture de huit pieds carrés, au milieu de laquelle +on place le corps du roi avec beaucoup de cérémonie. Alors le +grand-sacrificateur choisit huit des principales femmes qui sont +vêtues de riches habits et chargées de toutes sortes de provisions +pour accompagner le mort dans l'autre monde. On les conduit à la +fosse, où elles sont enterrées vives, c'est-à-dire étouffées presque +aussitôt par la quantité de terre qu'on jette dans le caveau. + +Après les femmes, on amène les hommes qui sont destinés au même sort; +le nombre n'en est pas fixé. Il dépend de la volonté du nouveau roi et +du grand-sacrificateur; mais, comme tout le monde ignore sur qui leur +choix doit tomber, les domestiques du roi mort se tiennent à l'écart +dans ces circonstances, et ne reparaissent qu'après la cérémonie. De +tous les officiers du palais, il n'y en a qu'un dont le sort soit +réglé par sa condition, et qui ne peut éviter de suivre son maître au +tombeau: c'est celui qui porte le titre de _favori_; l'état de cet +homme est fort étrange. Il n'est revêtu d'aucun office à la cour; il +n'a pas même la liberté d'y entrer, si ce n'est pour demander quelque +faveur. Il s'adresse alors au grand-sacrificateur qui en informe le +roi, et toutes ses demandes lui sont accordées: il a d'ailleurs +quantité de droits qui lui attirent beaucoup de distinction. Dans les +marches, il prend tout ce qui convient à son usage; et les Européens +sont seuls exempts de cette tyrannie. Son habit est une robe à grandes +manches, avec un capuchon qui ressemblé à celui des bénédictins Il +porte une canne à la main: il est exempt de toutes sortes de taxes et +de travaux. Cette liberté absolue, jointe aux témoignages de respect +qu'il reçoit de tous les Nègres rendrait sa vie fort heureuse, si +elle ne dépendait pas de celle d'autrui; mais elle doit être +empoisonnée continuellement par l'idée du sort qui le menace. À peine +le roi est-il mort qu'on le garde soigneusement à vue; et sa tête est +la première qui tombe aussitôt que les femmes ont disparu dans le +tombeau. + +Autant les Nègres de la côte d'Or sont belliqueux, autant ceux de +Juida sont timides. On a vu qu'en 1726 ils se laissèrent battre +honteusement par une poignée de Nègres du royaume de Dahomay. Ce n'est +point un déshonneur dans la nation d'avoir abandonné son poste et ses +armes pour prendre la fuite. Outre que les grands en donnent toujours +l'exemple, chacun est porté par son propre intérêt à justifier dans +autrui ce qu'il aurait fait lui-même. + +Les Nègres de Juida ont pourtant un grand avantage sur leurs voisins: +ils sont pourvus d'armes à feu, et s'en servent fort habilement. Avec +du courage et de la conduite, ils donneraient bientôt la loi à toutes +les nations qui les environnent. + +Dans cette région, la saison des pluies commence au milieu du mois de +mai et finit au commencement du mois d'août: c'est un temps dangereux +pendant lequel les habitans mêmes ne se déterminent pas aisément à +sortir de leurs cabanes; mais le péril est encore plus redoutable pour +les matelots européens. L'eau du ciel tombe moins en gouttes de pluie +qu'en torrens: elle est aussi ardente que si elle avait été chauffée +sur le feu. Dans les lieux étroits, l'air est aussi chaud qu'il nous +le paraît en Europe à l'ouverture d'un four. Il n'y a point d'autre +ressource que de se faire rafraîchir continuellement par les Nègres +avec de grands éventails de peau. + +Le terroir de Juida est rouge; il est aussi fertile qu'on en peut +juger par les trois moissons qu'il produit annuellement. Cependant les +arbres sont rares sur la côte, jusqu'à ce qu'on ait passé l'Eufrate; +c'est pourquoi l'on regarde comme un grand crime, dans la nation, de +les abattre ou d'en couper même une branche. Ils sont respectés des +Nègres comme autant de divinités. Les étrangers ne sont pas moins +sujets à cette loi que les habitans. Il en coûta cher à quelques +Hollandais pour avoir entrepris un jour de couper un arbre; leurs +marchandises furent pillées, et plusieurs de leurs gens massacrés. +Desmarchais juge que cette consécration des arbres est une invention +politique des rois du pays pour empêcher que le peu qui en reste ne +soit entièrement détruit. + +Le pays est rempli de palmiers; mais les habitans ont peu de goût pour +le vin qu'on en tire. Leur bière est une liqueur qu'ils préfèrent au +vin, et la plupart ne cultivent leurs palmiers qu'à cause de l'huile. + +Le fromager ou polou produit, comme on l'a vu plus haut, une espèce de +duvet court, mais d'une grande beauté, qui fait de fort bonnes +étoffes, lorsqu'il est bien cardé. Un directeur anglais en fit teindre +une pièce en écarlate. Tous les Européens du pays furent charmés de sa +finesse, de sa force et de l'excellence incomparable de la couleur. On +pourrait employer aussi cette espèce de coton à faire des chapeaux, +qui seraient tout à la fois beaux, légers et fort chauds. + +Le terroir de Juida est aussi propre à la culture des cannes à sucre +et de l'indigo qu'aucun autre pays du monde. L'indigo y croit fort +abondamment, et il égale, s'il ne surpasse pas, celui de l'Asie et de +l'Amérique. + +Toutes les racines qui croissent sur la côte d'Or croissent avec peu +de culture dans le pays de Juida. Il a les mêmes sortes de blé que la +côte d'Or, et on l'emploie aux mêmes usages. + +Tous les habitans, sans en excepter les esclaves, boivent uniquement +de la bière, parce que l'eau de leurs puits, qui ont ordinairement +vingt on trente brasses de profondeur sur sept ou huit pieds de +largeur, est si froide et si crue, qu'elle ne peut être que fort +malsaine dans un climat si chaud. On n'en saurait boire quatre jours +sans gagner la fièvre. D'un autre côté, comme la bière forte est trop +chaude, les Européens sont obligés d'y mêler une égale quantité d'eau, +ce qui en fait une liqueur saine et agréable. Bosman ajoute qu'il n'y +a pas un seul four dans le pays. Les habitans cuisent tout à l'eau, +jusqu'à leur pain. + +Le royaume de Juida est trop peuplé pour servir de retraite aux bêtes +farouches. Les éléphans, les buffles et les panthères s'arrêtent dans +les montagnes qui séparent le pays des terres intérieures. On y voit +les plus beaux singes du monde, et de toutes les espèces; mais ils +sont tous également médians ou capricieux. + +Les oiseaux les plus extraordinaires du pays ont déjà paru, dans la +description des côtes occidentales de l'Afrique, sous le nom général +d'oiseaux rouges, bleus, noirs ou jaunes. Ils ne sont pas connus +autrement, et leur différence ne consiste que dans l'éclat de leurs +nuances, qui sont un peu plus vives et plus luisantes. À chaque mue, +ces oiseaux changent de couleur; de sorte qu'après avoir été noirs une +année, ils deviennent bleus ou rouges l'année suivante, et jaunes ou +verts l'année d'après. Leurs changemens ne roulent jamais qu'entre +cinq couleurs, et jamais ils n'en prennent plus d'une à la fois. Le +royaume de Juida est rempli de ces charmans animaux; mais ils sont +d'une délicatesse qui les rend fort difficiles à transporter. + +Si l'on mangeait les chauves-souris en Afrique comme aux Indes +orientales, on n'aurait jamais à craindre la famine. Elles y sont si +communes, qu'elles obscurcissent le ciel au coucher du soleil. Le +matin, à la pointe du jour, elles s'attachent au sommet des grands +arbres, pendues l'une à l'autre comme un essaim d'abeilles ou comme +une grappe de cocos. C'est un amusement de rompre cette chaîne d'un +coup de fusil, et de voir l'embarras où ces hideuses créatures sont +pendant le jour. Leur grosseur commune est celle d'un poulet. Elles +entrent souvent dans les maisons, où les Nègres se font un passe-temps +de les tuer; mais ils les regardent avec une sorte d'horreur; et, +quoique la faim paraisse les presser continuellement, ils ne sont pas +tentés d'en manger. + +La sûreté des Européens sur la côte de Juida ne tient point à leurs +forts, peu capables de résistance. La seule utilité d'une barrière si +faible serait d'arrêter les premiers coups d'une attaque soudaine; +car, outre le mauvais état des fortifications, la barre qui est entre +les mains des Nègres ne laisse aucune espérance de secours par mer. Il +n'y a point d'autre principe de sûreté que l'intérêt même des +marchands et des seigneurs nègres, qui préfèrent le cours habituel du +commerce à un pillage passager; et, sans une raison si puissante, tous +les forts des Européens seraient détruits depuis long-temps. Il en est +tout autrement sur la côte d'Or, où non-seulement les forteresses sont +plus considérables, mais où la facilité d'aborder sur la côte donne +constamment celle d'y porter du secours. + +On lit dans Desmarchais que non-seulement la disposition des +appartemens intérieurs est fort belle dans le palais du roi de Juida, +mais que les meubles n'ont rien d'inférieur à ceux de l'Europe. On y +voit des lits magnifiques, des fauteuils, des canapés, des tabourets, +en un mot, tout ce qui peut servir à l'ornement d'une maison. Les +grands et les riches négocians imitent l'exemple du roi; ils ont +jusqu'à d'habiles cuisiniers nègres, qui ont pris des leçons dans nos +comptoirs; et les facteurs qui dînent chez eux ne trouvent pas de +différence entre leur table et celle des meilleures maisons de +l'Europe. Ils ont déjà pris l'usage de faire des provisions de vins +d'Espagne et de Canarie; de Madère, et même de France. Ils aiment +l'eau-de-vie et les liqueurs fines; ils savent distinguer les +meilleures. Les confitures, le thé, le café et le chocolat ne leur +sont plus étrangers. Le linge de leur table est fort beau. Ils ont +jusqu'à de la vaisselle d'argent et de la porcelaine. Enfin, loin de +conserver aucune trace de l'ancienne barbarie, ils sont non-seulement +civilisés, mais polis. Cet éloge ne regarde néanmoins que les grands +et les riches; car on aperçoit peu de changement dans le peuple. + +En 1670, un commandant français, nommé d'Elbée, fit un voyage dans le +royaume d'Ardra, voisin de celui de Juida. Les Français y avaient un +comptoir dans le canton d'Offra. D'Elbée pria le roi de leur laisser +la liberté d'en bâtir un autre à leur gré, parce que celui qu'il leur +avait donné lui-même était trop petit et fort incommode. Il le supplia +de donner des ordres pour la sûreté du directeur et des facteurs +d'Offra. Le monarque répondit que les Français pouvaient compter sur +sa protection; qu'il ne souffrirait pas qu'on leur donnât le moindre +sujet de plainte, et qu'il allait même ordonner que les dettes de ses +sujets fussent payées dans l'espace de vingt-quatre heures; qu'à +l'égard du comptoir d'Offra, il chargerait le prince son fils et ses +deux grands capitaines de s'y rendre en personne pour faire augmenter +les bâtimens; mais qu'il ne pouvait permettre aux facteurs français de +bâtir suivant les usages de leur pays: «Vous commencerez, lui dit-il, +par une batterie de deux pièces de canon; l'année d'après vous en +aurez une de quatre, et par degrés votre comptoir deviendra un fort +qui vous rendra maître de mon pays et capable de me donner des lois.» + +D'Elbée dîna chez le grand-prêtre d'Ardra qui, par une complaisance +singulière et contraire aux usages du pays, lui laissa voir ses +femmes. Elles étaient rassemblées dans une galerie au nombre de +soixante-dix ou quatre-vingts, assises sur des nattes des deux côtés +de la galerie, assez serrées l'une près de l'autre. L'arrivée du +pontife et celle des étrangers parut leur causer aussi peu d'émotion +que de curiosité. Leur modestie dans une occasion si extraordinaire +parut fort louable à d'Elbée. Mais que penser de Labat, son éditeur, +qui semble croire ici qu'en vertu de sa correspondance avec le diable, +le grand-prêtre avait fasciné les yeux de ses femmes jusqu'à les +empêcher d'apercevoir les Français? + +Au coin de la galerie, d'Elbée observa une figure blanche de la +grandeur d'un enfant de quatre ans. Il demanda ce qu'elle signifiait: +«C'est le diable, lui dit le prêtre.--Mais le diable n'est pas blanc, +lui répondit d'Elbée.--Vous le faites noir, répliqua le prêtre; mais +c'est une grande erreur. Pour moi, qui l'ai vu et qui lui ai parlé +plusieurs fois, je puis vous assurer qu'il est blanc. Il y a six mois, +continua-t-il, qu'il m'apprit le dessein que vous aviez formé en +France de tourner ici votre commerce. Vous lui êtes fort obligé, +puisque, suivant ses avis, vous avez négligé les autres cantons pour +trouver ici plus promptement votre cargaison d'esclaves.» + +Depuis que les contrées de Juida et de Popo ont été démembrées du +royaume d'Ardra, son étendue n'est pas considérable du côté de la mer. +Il n'a pas plus de vingt-cinq lieues le long de la côte; mais, +s'enfonçant bien loin dans les terres, ses bornes à l'est et à +l'ouest, qui sont les rivières de Volta et de Benin, renferment un +espace d'environ cent lieues. Le peuple d'Ardra ignore l'art de lire +et d'écrire. Il emploie pour les calculs, et pour aider sa mémoire, de +petites cordes, avec des noeuds qui ont leur signification, usage que +les Espagnols trouvèrent établi chez les Péruviens. Les grands, qui +entendent la langue portugaise, la lisent et l'écrivent fort bien; +mais ils n'ont point de caractères pour leur propre langue. + +D'Elbée parle d'une coutume fort bizarre. Une femme mariée qui se +prostitue à un esclave devient elle-même l'esclave du maître de son +amant, lorsque ce maître est d'une condition supérieure à celle du +mari; mais, au contraire, si la dignité du mari l'emporte, c'est +l'adultère qui devient son esclave. + +Tous les officiers de la maison du roi joignent le titre de capitaine +au nom de leur emploi. Ainsi le grand-maître d'hôtel se nomme +capitaine de la table; le pourvoyeur, capitaine des vivres; +l'échanson, capitaine du vin, etc. Personne ne voit manger le roi. Il +est même défendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit. +Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les +assistans sont obligés de se prosterner le visage contre terre. Celui +qui présente la coupe doit avoir le dos tourné vers le roi, et le +servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour +mettre sa vie à couvert de toutes sortes de charmes et de sortiléges. +Un jeune enfant, que le roi aimait beaucoup, et qui s'était endormi +près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit des deux baguettes, +et de lever les yeux sur la coupe au moment que le roi la touchait de +ses lèvres. Le grand-prêtre, qui s'en aperçut, fit tuer aussitôt +l'enfant et jeter quelques gouttes de son sang sur les habits du roi +pour expier le crime et prévenir de redoutables conséquences. Le roi +est toujours servi à genoux. On rend les mêmes respects aux plats qui +vont à sa table et qui en sortent; c'est-à-dire qu'à l'approche de +l'officier qui les conduit, tout le monde se prosterne et baisse le +visage jusqu'à terre. C'est un si grand crime d'avoir jeté les yeux +sur les alimens du roi, que le coupable est puni de mort, et toute sa +famille condamnée à l'esclavage. Il faut supposer néanmoins, ajoute +fort sensément d'Elbée, que les cuisiniers et les officiers qui +portent les vivres sont exempts de cette loi. + +Quoique les femmes du roi soient en fort grand nombre, il n'y en a +qu'une qui soit honorée du titre de reine. C'est celle qui devient +mère du premier enfant mâle. Les autres sont moins ses compagnes que +ses esclaves. L'autorité qu'elle a sur elles est si étendue, qu'elle +les vend quelquefois pour l'esclavage, sans consulter même le roi, qui +est obligé de fermer les yeux sur cette violence. D'Elbée fut témoin +d'une aventure qui confirme ce récit. Le roi Tofizon ayant refusé à la +reine quelques marchandises ou quelques bijoux qu'elle désirait, cette +impérieuse princesse se les fit apporter secrètement; et pour les +payer au comptoir, elle y fit conduire huit femmes du roi, qui +reçurent immédiatement la marque de la compagnie, et furent conduites +à bord. + +Le commerce d'Ardra consiste en esclaves et en denrées. Les Européens +tirent annuellement de cette contrée environ trois mille esclaves. Une +partie de ces malheureux est composée de prisonniers de guerre; +d'autres viennent des provinces tributaires du royaume, et sont levés +en forme de contribution. Quelques-uns sont des criminels dont le +supplice est changé en un bannissement perpétuel; d'autres sont nés +dans l'esclavage, tels que les enfans mêmes des esclaves, à quelque +fonction que leurs pères aient été employés. Enfin d'autres sont des +débiteurs insolvables qui ont été vendus au profit de leurs +créanciers. Tous les Nègres qui ont manqué de soumission pour les +ordres du roi sont condamnés à mort sans espérance de grâce, et leurs +femmes, avec tous leurs parens, jusqu'à un certain degré, deviennent +esclaves du roi. + +Les compagnies de France et de Hollande ayant eu quelques démêlés pour +la préséance, le roi d'Ardra, pour s'éclaircir des droits et de la +puissance de leurs maîtres, envoya un ambassadeur à Louis XIV, en +1670. On étala devant lui toute la magnificence de la cour, et +l'audience fut pompeuse. Avant d'y arriver, il visita les appartemens; +il vit les troupes de la maison du roi et tout ce que Versailles +pouvait avoir de plus brillant. Il regarda tout avec beaucoup +d'attention; et lorsqu'on lui demanda ce qu'il en pensait, il +répondit: «Je vais voir le roi, qui est fort au-dessus de tout ce que +je vois.» Cette réponse, quoique ingénieuse et délicate, ne doit pas +étonner dans un courtisan d'un monarque africain, accoutumé chez lui à +rapporter toutes ses idées au respect le plus servile de la royauté. +Chez ces peuples barbares, comme chez les peuples polis, on sait +flatter partout où il y a un maître. + +Bosman, et Barbot après lui, divisent cette région en deux parties, +qu'ils nomment le grand et le petit Ardra. Sous le nom de petit Ardra +ils comprennent toute la côte maritime, remontant dans les terres +jusqu'au delà d'Offra, dont elle porte aussi le nom. Ils renferment +tout le reste sous le nom du grand Ardra. + +Le pays est plat et uni, et le terroir fertile. On ne voit pas plus +d'éléphans dans le royaume d'Ardra que dans celui de Juida. Les Nègres +du pays en tuèrent un du temps de Bosman; mais ils assuraient qu'on +n'en avait pas vu d'exemple depuis plus de soixante ans. Cet animal +s'était sans doute égaré de quelque pays voisin du côté de l'est, où +le nombre de ces animaux est extraordinaire. + +Les Européens ne connaissent du royaume d'Ardra qu'un petit nombre de +villes, la plupart voisines de la mer. + +Il y a peu de différence entre les habitans de ce royaume et ceux de +Juida pour les moeurs, le gouvernement et la religion. + +Les principales forces du roi d'Ardra consistent dans une armée de +quarante mille hommes de cavalerie, qu'il peut mettre en campagne au +premier ordre. Il n'y a d'ailleurs que l'enfance et la vieillesse qui +dispensent ses sujets de prendre les armes lorsqu'il les appelle sous +ses enseignes. + +L'intérieur des terres a des états encore plus puissans. Pendant que +d'Elbée était à la cour d'Ardra, il vit arriver des ambassadeurs d'un +grand monarque qui venaient avertir le roi que plusieurs de ses +sujets avaient porté des plaintes à leur maître, et lui déclarer de sa +part que, si les gouverneurs du royaume d'Ardra ne traitaient pas ce +peuple avec plus de douceur, il serait obligé, contre ses propres +désirs, de marcher au secours de ceux qui demanderaient sa protection. +Le roi d'Ardra reçut cette menace avec un sourire; et, pour faire +éclater le mépris qu'il en faisait, il envoya les ambassadeurs au +supplice. Après cette insulte, le monarque des terres intérieures fit +entrer dans le royaume d'Ardra une armée innombrable, qui porta de +tous côtés le ravage et la désolation. Son général retourna chargé de +butin, et s'attendait à recevoir des récompenses du roi; mais ce fier +monarque le fit pendre à son arrivée, parce qu'il ne lui avait point +amené le roi même d'Ardra, dont sa vengeance demandait la tête plutôt +que la ruine de ses sujets. Il y a beaucoup d'apparence que cette +nation redoutable, dont l'auteur ne nous apprend pas le nom, est celle +des Oyos ou des Oycos, nommés Yos par Snelgrave. + +Mais, dans ces derniers temps, les Nègres d'Ardra n'ont point eu de +plus mortels ennemis que ceux de Dahomay, et l'on a déjà vu que leur +pays est devenu la proie de ces barbares vainqueurs. La nation et le +pays des Dahomays n'ont guère été connus que par leurs conquêtes et +leurs cruautés. + + + + +CHAPITRE IV. + +Royaume de Benin. + + +Le royaume de Benin, dont les bornes ne sont pas déterminées avec +beaucoup de certitude, paraît situé entre le 8e. degré nord et +l'équateur. Il est borné à l'ouest par le royaume d'Ardra; au sud, par +le golfe et par le pays d'Ouare où d'Overry et de Callabar; à l'est et +au nord, par des royaumes dont on ne connaît que les noms. + +Juan Alfonso di Aveiro fit la découverte du royaume de Benin en +remontant la rivière qu'il nomma _Formosa_ ou _la Belle_, et que les +Français, les Anglais et les Hollandais appellent _rivière de Benin_. +Elle se jette dans le golfe de Guinée, près des îles Carama, à +cinquante lieues à l'est de la rade d'Iakin. La multitude de ses bras +forme un grand nombre d'îles, entre lesquelles il s'en trouvé de +flottantes, que le vent et les travados poussent souvent d'un lieu à +l'autre, et rendent par conséquent fort dangereuses pour la +navigation. Elles sont couvertes d'arbustes et de roseaux. + +La rivière de Benin a quatre principales villes où les Hollandais +portent leur commerce, et où cette raison attire un grand nombre de +Nègres, surtout à l'arrivée des vaisseaux; on les nomme Bodado, +Arbon, Gatton et Meiberg. + +Quoique le royaume soit fort peuplé, il s'en faut beaucoup qu'il le +soit autant que celui d'Ardra, du moins à proportion de la grandeur. +Les villes y sont très-éloignées l'une de l'autre sur la rivière et +sur la côte. La capitale est considérable. + +En général, les habitans du royaume de Benin sont d'un fort bon +naturel, doux, civils et capables de se rendre à la raison, lorsqu'on +emploie de bonnes manières pour les persuader. Leur faites-vous des +présens, ils vous en rendent au double. Si vous leur demandez quelque +chose qui leur appartienne, il est rare qu'ils le refusent, quoiqu'ils +en aient eux-mêmes besoin. Mais les traiter durement, ou prétendre +l'emporter par la force, c'est s'exposer à ne rien obtenir. Ils sont +habiles dans les affaires, et fort attachés à leurs anciens usages. En +se prêtant un peu à leurs idées, il est aisé d'entreprendre avec eux +toutes sortes de commerce. + +Entre eux ils sont civils et complaisans dans la société, mais +réservés et défians dans les affaires. Ils traitent tous les Européens +avec politesse, à l'exception des Portugais, pour lesquels ils ont de +l'aversion; mais ils ont une prédilection déclarée pour les +Hollandais. + +On représente les Nègres de Benin comme un peuple ennemi de la +violence, juste à l'égard des étrangers, et si plein de déférence +pour eux, qu'un portefaix du pays, quoique pesamment chargé, se +retire pour laisser le passage libre à un matelot de l'Europe. C'est +un crime capital dans la nation d'outrager le moindre Européen. La +punition est sévère. On arrête le coupable, on lui lie les mains +derrière le dos, on lui bouche les yeux, et, lui faisant pencher la +tête, on la lui abat d'un coup de hache. Le corps est partagé en +quatre parties, et jeté aux bêtes féroces. Cette sévérité porte à +croire qu'ils trouvent de grands avantages dans le commerce des +Européens. + +Ils sont très-déréglés dans leurs moeurs, et livrés à tous les excès +de l'incontinence. Ils attribuent eux-mêmes ce penchant à leur vin de +palmier et à la nature de leurs alimens. Ils évitent les obscénités +grossières dans leurs conversations; mais ils aiment les équivoques; +et ceux qui ont l'art d'envelopper des idées sales sous des +expressions honnêtes passent pour des gens d'esprit. Ils auraient la +même réputation parmi nous. + +L'usage pour les deux sexes est d'être nu jusqu'au temps du mariage, à +moins qu'on n'obtienne du roi le privilége de porter plus tôt des +habits; ce qui passe pour une si grande faveur, qu'elle est célébrée +dans les familles par des réjouissances et des fêtes. + +Le goût de la bonne chère, est commun à toute la nation; aussi les +personnes riches n'épargnent rien pour leur table. Le boeuf, le +mouton, la volaille, sont leurs mets ordinaires, et la poudre ou la +farine d'igname, bouillie à l'eau ou cuite sous la cendre, leur +compose une espèce de pain. Ils se traitent souvent les uns les +autres, et les restes de leurs festins sont distribués aux pauvres. + +Dans les conditions inférieures, la nourriture commune est du poisson +frais, cuit à l'eau, ou séché au soleil, après avoir été salé. + +La jalousie des Nègres est fort vive entre eux; mais ils accordent aux +Européens toutes sortes de libertés auprès de leurs femmes; et cette +indulgence va si loin, qu'un mari que ses affaires appellent hors de +sa maison, y laisse tranquillement un Hollandais, et recommande à ses +femmes de le réjouir et de l'amuser. D'un autre côté, c'est un crime +pour les Nègres d'approcher de la femme d'autrui. Dans les visites +qu'ils se rendent entre eux, leurs femmes ne paraissent jamais, et se +tiennent renfermées dans quelque appartement intérieur; mais tout est +ouvert pour un Européen, et le mari les appelle lui-même, lorsqu'elles +sont trop lentes à se présenter. Est-ce déférence pour les Européens +ou mépris? + +Huit ou quinze jours après la naissance, et quelquefois plus tard, les +enfans des deux sexes reçoivent la circoncision. + +Dans la ville d'Arébo, les habitans ont l'usage abominable d'égorger +une mère qui met au monde deux enfans à la fois: ils la sacrifient, +elle et ses deux fruits, à l'honneur d'un certain démon qui habite un +bois voisin de la ville. À la vérité, le mari est libre de racheter +sa femme en offrant à sa place une esclave du même sexe; mais les +enfans sont condamnés sans pitié. Les voyageurs devraient bien nous +donner quelque raison ou quelque prétexte d'une si étrange barbarie. + +Un roi de Benin n'a pas plus tôt rendu le dernier soupir, qu'on ouvre +près du palais une fort grande fosse, et si profonde, que les ouvriers +sont quelquefois en danger d'y périr par la quantité d'eau qui s'y +amasse. Cette espèce de puits n'a de largeur que par le fond; et +l'entrée, au contraire, est assez étroite pour être bouchée facilement +d'une grande pierre. On y jette d'abord le corps du roi; ensuite on +fait faire le même saut à quantité de ses domestiques de l'un et de +l'autre sexe, qui sont choisis pour cet honneur. Après cette première +exécution, on bouche l'ouverture du puits, à la vue d'une foule de +peuple, que la curiosité retient nuit et jour dans le même lieu. Le +jour suivant on lève la pierre, et quelques officiers destinés à cet +emploi baissent la tête vers le fond du trou pour demander à ceux +qu'on y a précipités s'ils ont rencontré le roi. Au moindre cri que +ces malheureux peuvent faire entendre, on rebouche le puits, et le +lendemain on recommence la même cérémonie, qui se renouvelle encore +les jours suivans, jusqu'à ce que, le bruit cessant dans la fosse, on +ne doute plus que toutes les victimes ne soient mortes. + +Après cette première exécution, le premier ministre d'état en va +rendre compte au successeur du roi mort, qui se rend aussitôt sur le +bord du puits, et qui, l'ayant fait fermer en sa présence, fait +apporter sur la pierre toutes sortes de viandes et de liqueurs pour +traiter le peuple. Chacun boit et mange abondamment jusqu'à la nuit. +Ensuite cette multitude de gens échauffés par le vin parcourt toutes +les rues de la ville en commettant les derniers désordres. Elle tue +tout ce qu'elle rencontre, hommes et bêtes, leur coupe la tête, et +porte les corps au puits sépulcral, où elle les précipite comme une +nouvelle offrande que la nation fait à son roi. Quelles moeurs +épouvantables! Il semble que sous cette zone brûlante les têtes soient +de temps en temps agitées d'un délire sanguinaire, et que ces peuples +barbares aient un affreux besoin de crimes, de superstitions et de +sang. Tel est donc l'homme de la nature, fort au-dessous des tigres et +des singes, quand sa raison n'est pas cultivée! + +Ils ont peu d'industrie et de goût pour le travail. Tous ceux qui ne +sont point assez pauvres pour se trouver forcés d'employer leurs bras +laissent le fardeau des occupations manuelles à leurs femmes et à +leurs esclaves. + +Tous les esclaves mâles qui servent ou qui se vendent dans le pays +sont étrangers; ou si quelques habitans sont condamnés à l'esclavage +pour leurs crimes, il est défendu de les vendre pour être +transportés. La liberté est un privilége naturel de la nation, auquel +le roi même ne donne jamais d'atteinte. Chaque particulier se qualifie +d'esclave de l'état; mais cette qualité n'emporte pas d'autre +dépendance que celle de tous les peuples libres à l'égard de leur +prince et de leur patrie. Les femmes, toujours humiliées et +maltraitées en Afrique, sont seules exceptées d'une loi si favorable +aux hommes, et peuvent être vendues et transportées au gré de leurs +maris. + +Le règne des fétiches est établi à Benin comme sur toutes les côtes +précédentes; mais les habitans ont des notions d'un Être Suprême et +d'une nature invisible qui a créé le ciel et la terre, et qui continue +de gouverner le monde par les lois d'une profonde sagesse. Ils +l'appellent _Orissa_: ils croient qu'il est inutile de l'honorer, +parce qu'il est nécessairement bon; au lieu que, le diable étant un +esprit méchant qui peut leur nuire, ils se croient obligés de +l'apaiser par des prières et des sacrifices. + +L'année est composée de quatorze mois. Leur dimanche, ou le jour de +repos, revient de cinq en cinq jours; il est célébré par des offrandes +et des sacrifices. + +Il y a beaucoup d'autres jours consacrés à la religion. Dapper s'étend +sur la fête anniversaire qu'on célèbre à l'honneur des morts: il +assure qu'on sacrifie dans cette occasion non-seulement un grand +nombre d'animaux, mais plusieurs victimes humaines, qui sont +ordinairement des criminels condamnés à mort, et réservés pour cette +solennité: l'usage en demande vingt-cinq; s'il s'en trouve moins, les +officiers du roi ont ordre de parcourir les rues de Benin pendant la +nuit, et d'enlever indifféremment toutes les personnes qu'ils +rencontrent sans lumière: on permet au riche de se racheter; mais les +pauvres sont immolés sans pitié, comme il le sont partout ailleurs. + +L'état est composé de trois ordres, dont trois grands forment le +premier. Leur principale fonction est d'être sans cesse près de la +personne du roi, et de servir d'interprètes ou d'organes aux grâces +qu'on lui demande et qu'il accorde. Comme ils ne lui expliquent que ce +qu'ils jugent à propos, et qu'ils donnent le tour qu'il leur plaît à +ses réponses, le pouvoir du gouvernement semble résider entre leurs +mains. + +Le second ordre de l'état est composé de ceux qui portent le titre de +_are de roés_ ou _chefs des rues_. Les uns dominent sur le peuple, +d'autres sur les esclaves, sur les affaires militaires, sur les +bestiaux, sur les fruits de la terre, etc.: on aurait peine à nommer +quelque chose de connu dans la nation qui n'ait aussi son chef ou son +intendant. C'est parmi les _are de roés_ que le monarque choisit ses +vices-rois ou gouverneurs de provinces; ils sont soumis à l'autorité +des trois premiers grands, comme c'est à leur recommandation qu'ils +sont redevables de leurs emplois. + +Les _fiadors_ ou _viadors_ composent le troisième ordre: ce sont les +agens du commerce avec les Européens. + +Lorsqu'un seigneur nègre est élevé à un de ces trois grands postes, le +roi lui donne, comme une marqué insigne de faveur et de distinction, +un cordon de corail, qui est l'équivalent de nos ordres de chevalerie. +Cette grâce s'accorde aussi aux _mercadors_ ou facteurs qui se sont +signalés dans leur profession, aux _fulladors_ ou intercesseurs, «et +aux vieillards d'une sagesse éprouvée: ceux qui l'ont reçue du +souverain sont obligés de porter sans cesse leur cordon ou leur +collier autour du cou, et la mort serait le châtiment infaillible de +ceux qui le quitteraient un instant: on en cite un exemple frappant. +Un Nègre à qui l'on avait dérobé son cordon fut conduit sur-le-champ +au supplice; le voleur, ayant été arrêté, subit le même sort avec +trois autres personnes qui avaient eu quelque connaissance du crime +sans l'avoir révélé à la justice; ainsi, pour une chaîne de corail qui +ne valait pas deux sous, il en coûta la vie à cinq personnes. + +Les Nègres de ce pays n'ont pas autant de penchant pour le vol que +ceux des autres contrées. Le meurtre est encore plus rare que le vol: +il est puni de mort. Cependant, si le meurtrier était d'une haute +distinction, tel qu'un des fils dû roi, ou quelque grand seigneur du +premier ordre, il serait banni sur les confins du royaume, et conduit +dans son exil par une grosse escorte; mais, comme on ne voit jamais +revenir aucun de ces exilés, et qu'on n'en reçoit même aucune +nouvelle, ces Nègres sont persuadés qu'ils passent bientôt dans le +pays de l'oubli. S'il arrive à quelqu'un de tuer son ennemi d'un coup +de poing, ou d'une manière qui ne soit pas sanglante, le meurtrier +peut s'exempter du supplice à deux conditions: l'une, de faire +enterrer le mort à ses propres dépens; l'autre, de fournir un esclave +qui soit exécuté à sa place. Il paie ensuite une somme assez +considérable aux trois ministres, après quoi il est rétabli dans tous +les droits de la société, et les amis du mort sont obligés de paraître +satisfaits. + +Tous les autres crimes, à l'exception de l'adultère, s'expient avec de +l'argent; l'amende est proportionnée à la nature de l'offense. Si les +criminels sont insolvables, ils sont condamnés à des peines +corporelles. + +Il y a plusieurs punitions pour l'adultère: la bastonnade parmi le +peuple, et la mort parmi les grands. + +Après la mort du roi, le successeur se retire ordinairement dans un +village nommé Oisébo, assez près de Benin, pour y tenir sa cour, +jusqu'à ce qu'il soit instruit des règles du gouvernement. Dans cet +intervalle, la reine-mère et les ministres, dépositaires des volontés +du roi, sont chargés de l'administration. Lorsque le temps de +l'instruction est fini, le roi quitte Oisébo, et va prendre possession +du palais et de l'autorité royale; il pense ensuite à se défaire de +ses frères, pour assurer la tranquillité de son règne. Les barbaries +politiques en usage parmi les despotes d'Orient, qui ont à se disputer +de grands empires, se retrouvent dans les villages nègres qu'on nomme +_royaumes_. + +Le royaume d'Overry ou d'Ouare, tributaire de celui de Benin, est +situé sur les bords du Rio-Forcado: sa capitale, qui communique son +nom à tout le pays, est sur le même fleuve, à trente lieues de +l'embouchure. + +La pluralité des femmes y est en usage, comme dans toutes les autres +parties de la Guinée; mais, à la mort du mari, toutes les veuves +appartiennent au roi, qui dispose d'elles suivant son intérêt ou son +goût. La religion du pays ne diffère de celle de Benin qu'à l'égard +des sacrifices d'hommes ou d'enfans, dont on ne parle à Overry qu'avec +horreur. Les habitans croient qu'il n'appartient qu'au diable de +répandre le sang humain; était-ce donc à ces peuples ignorans et +grossiers que devait appartenir cette idée vraiment sublime, qui donne +une si belle leçon aux nations les plus policées? + +Depuis le cap de Formose, en suivant la côte qui descend vers le sud, +on trouve le pays de Callabar ou Rio-Réal, la rivière de Camarones et +la rivière d'Angra. Toutes ces régions, jusqu'au cap Sainte-Claire, +n'offrent rien qui soit digne d'attention. + +Après le cap Sainte-Claire, la côte tourne tout d'un coup à l'est, +pendant l'espace de six lieues, pour former la baie de Rio-Gabon, ou +Gabaon, comme l'appellent les Portugais. + +Outre le motif de commerce, quantité de vaisseaux sont attirés dans +cette baie par la commodité qu'on y trouve pour se radouber. + +Le commerce de Rio-Gabon consiste en ivoire, en cire, en miel, etc. +Les habitans ont une coutume singulière: quelque avidité qu'ils aient +pour l'eau-de-vie, ils n'en boiraient point une goutte à bord, avant +d'avoir reçu quelque présent. S'ils trouvent qu'on ait trop de lenteur +à l'offrir, ils ont l'effronterie de demander si l'on s'imagine qu'ils +soient capables de boire pour rien: ceux qui ne les paient point +ainsi, pour la peine qu'ils prennent de boire, ne doivent point +espérer de faire avec eux le moindre commerce. + +On représente les habitans de Rio-Gabon comme un peuple farouche et +cruel. Ils n'épargnent personne, et bien moins les étrangers. En 1601, +les Hollandais éprouvèrent leur cruauté, lorsque ces barbares, s'étant +saisis de deux canots de cette nation, massacrèrent inhumainement +l'équipage. Si l'on en croit les voyageurs, les premières lois de la +nature paraissent inconnues ou comme effacées chez ce peuple par une +longue dépravation. + +Quoique les Nègres de Gabon ne composent point une nation nombreuse, +ils sont divisés en trois classes: l'une qui est attachée au roi, +l'autre au prince son fils, et la troisième qui ne reconnaît point +d'autre maître qu'elle-même. Les deux premières, sans être en guerre +ouverte, font profession de se haïr, et cherchent pendant la nuit +l'occasion de se battre et de s'entre-piller. + +Ils n'ont pas l'usage de boire en mangeant; mais, après leur repas, +ils prennent plaisir à s'enivrer de vin de palmier, ou d'un mélange de +miel et d'eau qui ressemble à notre hydromel. Ils donnent une +fort-belle dent d'éléphant pour une mesure d'eau-de-vie, qu'ils ont +quelquefois vidée avant de sortir du vaisseau. Lorsque l'ivresse +commence à les échauffer, la moindre dispute les met aux mains, sans +respect pour leurs rois ni pour leurs prêtres, qui entrent à coups de +poings dans la mêlée pour ne pas demeurer spectateurs inutiles: ils se +battent de si bonne grâce, que leurs chapeaux, leurs perruques, leurs +habits, et tout ce qu'ils viennent d'acheter des Européens, est +précipité dans la mer: au reste, ils sont si peu délicats sur +l'eau-de-vie, qu'avec la moitié d'eau claire et un peu de savon +d'Espagne, pour faire écumer la liqueur, on peut l'augmenter au double +sans qu'ils s'en aperçoivent. + +«En un mot, dit Bosman, l'univers n'a point de nation plus barbare et +plus misérable.» Il juge qu'elle tire sa principale substance de la +chasse et de la pêche, parce qu'il n'aperçut dans le pays aucune sorte +de blé, ni aucune trace d'agriculture. + +Dans tous les pays qui bordent la rivière, la multitude des bêtes +farouches est incroyable, surtout d'éléphans, de buffles et de +sangliers. Bosman, ayant pris terre avec le capitaine de son vaisseau +et quelques domestiques, poursuivit, l'espace d'une heure, un éléphant +qui avait marché pendant plus d'une lieue sur le rivage, à la vue du +vaisseau; mais il disparut heureusement dans un bois; car, avec si peu +d'hommes, qui n'étaient armés que de mousquets, il y avait de +l'imprudence à presser un animal si redoutable. En revenant de cette +chasse, Bosman rencontra cinq autres éléphans en troupes qui, jetant +sur lui et sur son cortége un regard indifférent, comme s'ils +n'eussent pas jugé quelques hommes dignes de leur colère, les +laissèrent passer tranquillement; Bosman et ses compagnons, par cette +espèce de respect qui naît de la crainte, les saluèrent en ôtant leur +chapeau. + +Un autre jour, Bosman tomba sur une bande d'environ cent buffles, et +les ayant forcés de se séparer en plusieurs troupes, il s'attacha aux +plus voisins, sur lesquels ses gens firent pleuvoir une grêle de +balles: il ne parut pas que ces farouches animaux s'en fussent +ressentis; mais ils regardaient leurs ennemis d'un air irrité, comme +s'ils leur avaient reproché cet outrage. + +La plupart de ces buffles étaient rougeâtres; ils avaient les cornes +droites et penchées vers les épaules, de la grandeur à peu près de +celles d'un boeuf ordinaire: en courant, ils paraissaient boiteux des +pieds de derrière; mais leur course n'en était pas moins prompte. + +Le cap Lopez-Consalvo, qui n'est qu'à dix-huit lieues de Rio-Gabon, +fait les dernières bornes du golfe de Guinée. Un peu plus loin, au +sud, on arrive à l'entrée du royaume d'Angole. Arthur, navigateur +anglais, assure que ce cap n'est pas difficile à reconnaître, parce +que c'est l'endroit de toute la côte qui s'avance le plus à l'ouest: +sa situation est au premier degré de latitude du sud. + +Les habitans sont beaucoup plus civilisés qu'à Rio-Gabon; mais le pays +n'abonde pas moins en toutes sortes de bêtes féroces. + +Le poisson y est si commun, que d'un seul coup de filet on peut en +prendre de quoi en charger un canot. + +Bosman dit que le commerce consiste, comme à Rio-Gabon, en ivoire, en +cire et en miel, qui est en fort grande abondance, dans le pays. + + + + +LIVRE VI. + +CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA. + + +CHAPITRE PREMIER. + +Congo. + + +Si l'on considère, avec les géographes, le royaume de Congo dans toute +son étendue, elle comprend depuis l'équateur jusqu'au 16e. degré de +latitude sud. On lui donne environ neuf cent cinquante milles de +longueur du nord au sud, et sept cents de largeur de l'ouest à l'est. + +Ses bornes au nord sont les pays de Gabon et de Pongo; à l'est, le +royaume de Mokokos ou d'Anzibo, celui de Matamba et le territoire des +Iaggas-Kasangis; au sud, le même territoire, le pays de Mouzoumbo, +Akalounga, et celui de Mataman, dans la région des Cafres; à l'ouest, +l'Océan occidental ou atlantique; mais ces côtes forment un arc dont +les deux extrémités sont le cap de Sainte-Catherine et le cap Nègre, +l'un au nord, et l'autre au sud, tout deux célèbres chez les +navigateurs. + +Sous ce point de vue, le Congo peut être divisé en quatre principales +parties, qui sont autant de grands royaumes: 1º. Loango; 2º. Congo, +proprement dit; 3º. Angole; 4º. Benguéla: ces quatre royaumes +s'étendent du nord au sud; celui de Loango, qui est le plus +septentrional, a le pays de Gabon au nord, Mokoko ou Anzibo à l'est, +et le fleuve du Zaïre au sud. + +Lopez prétend que le royaume de Loango, habité par les Bramas, +commence, du côté du nord, à l'équateur, et s'étend de la côte dans +l'intérieur des terres l'espace de deux cents milles, en comprenant +dans ses bornes le golfe de Lopez-Consalvo. Ces pays sont peu connu +des Européens, à l'exception de quelques places le long de la côte. De +tous les voyageurs dont les relations ont été publiées, Battel est +celui qui traite l'article de Loango avec le plus d'étendue; il +s'accorde même fort exactement avec Bruno et Dapper, quoiqu'il déclare +qu'il ne les a jamais lus. + +La province de Mayomba, dans le royaume de Loango, est si couverte de +bois, qu'on y peut voyager à l'ombre sans être jamais incommodé par la +chaleur du soleil. On n'y trouve ni blé, ni aucune sorte de grain. Les +habitans se nourrissent de bananes, de racines et de cocos. N'étant +pas mieux fournis de volaille et de bestiaux que de blé, ils ne +connaissent d'autre chair que celle des éléphans et des bêtes féroces; +mais leurs rivières fournissent du poisson en abondance. + +Leurs bois sont si remplis de singes, que le voyageur le plus +intrépide n'oserait y passer sans escorte. On y trouve surtout une +multitude de ces dangereux singes dont la grande espèce se nomme +_pongo_, et la petite _empko_. Le port de Mayomba est à deux lieues au +sud du cap Nègre, qui a tiré son nom de la noirceur apparente de ses +arbres. + +La ville de Mayomba consiste dans une grande rue, si proche de la mer, +que les flots forcent quelquefois les habitans d'abandonner leurs +maisons. + +Les chasses des habitans se font avec des chiens du pays qui n'aboient +point, mais qui portent au cou des crécelles de bois dont le bruit +guide les chasseurs. Ils font tant de cas des chiens de l'Europe à +cause de leur aboiement, que l'Anglais Battel leur en vit acheter un +trente livres sterling (720 fr.). + +Le territoire de Setté est situé à cinquante-cinq milles au nord de la +rivière de Mayomba, et s'étend jusqu'à Gobbi. Ce pays, qui est arrosé +par une rivière du même nom, produit avec une abondance extraordinaire +du bois rouge et plusieurs autres sortes de bois. On en distingue +deux, le _kines_, que les Portugais achètent, mais qui n'est pas +estimé à Loango; et le _bifesse_, qui est plus pesant et plus rouge; +les habitans le vendent plus cher. La racine se nomme _angansi +abifesso_. Il n'y a point de bois plus dur ni d'une couleur si foncée. +Les habitans en font un grand commerce sur toute la côte d'Angole et +dans le royaume de Loango; mais ils ne traitent qu'avec les Nègres; et +le droit de leur gouverneur est de dix pour cent. + +Le pays de Gobbi est situé entre Setté et le cap Lopès-Consalvo. La +ville capitale est éloignée d'une journée de la mer. La terre nourrit +peu de bestiaux, et n'offre que des animaux féroces. Un habitant qui +reçoit la visite d'un ami commence par lui offrir l'usage d'une de ses +femmes; et, dans les autres occasions, une femme surprise en adultère +reçoit moins de reproches que d'éloges: cependant l'empire des hommes +est si absolu, qu'ils maltraitent leurs femmes avec une rigueur sans +exemple; et cette pratique leur étant devenue comme naturelle, une +femme se plaint de n'être pas aimée lorsqu'elle n'est pas assez +souvent battue par son mari. On a vu autrefois la même chose en Russie +avant sa civilisation. + +On trouve au nord-est de Mani-keseck, à huit journées de Mayomba, les +Matimbas, nation de Pygmées, qui sont de la hauteur d'un garçon de +douze ans, mais tous d'une grosseur extraordinaire. Leur nourriture +est la chair des animaux qu'ils tuent de leurs flèches. Quoiqu'ils +n'aient rien de farouche dans le caractère, ils ne veulent point +entrer dans les maisons des Marambas, ni les recevoir dans leurs +villes. Les femmes se servent de l'arc avec autant d'habileté que les +hommes. Elle ne craignent point de pénétrer seules dans les bois, sans +autre défense contre les pongos que leurs flèches empoisonnées. + +La plus grande partie du royaume est un pays plat et assez fertile. +Les pluies y sont fréquentes. La terre y est noirâtre, au lieu que +dans la plupart des autres pays elle est sablonneuse ou de nature +craïeuse. Les habitans sont civils et humains. On raconte qu'après +avoir inutilement invoqué leurs dieux dans un temps de peste, ils les +brûlèrent en disant: «S'ils ne nous servent de rien dans l'infortune, +quand nous serviront-ils?» + +Dans le pays d'Angole, les princesses du sang royal ont la liberté de +choisir l'homme qui leur plaît, sans égard pour sa naissance ou sa +condition; mais elles ont sur lui un pouvoir absolu de vie ou de mort. +Pendant que le missionnaire Mérolla, dont nous tirons quelques +détails, se trouvait dans le pays, une dame de ce rang, sur le simple +soupçon que son mari vivait librement avec une autre femme, fit vendre +sa maîtresse aux Portugais; et, loin d'oser s'en plaindre, il se crut +fort heureux d'une vengeance si modérée. Les femmes qui reçoivent les +étrangers dans leurs maisons sont obligées de leur accorder leurs +faveurs pendant les deux premières nuits. Aussi, dès qu'un +missionnaire capucin arrive dans le pays, ses interprètes avertissent +le public que l'entrée de sa chambre est interdite aux femmes. + +Avec une culture exacte, la terre de Loango produit trois moissons. +Les habitans n'y emploient point d'autre instrument qu'une sorte de +truelle, mais plus large et plus creuse que celle de nos maçons. + +Entre les arbres extraordinaires, on vante l'enzanda, le métombas et +l'alikondi, qui servent tous trois à faire des étoffes. Il n'y a point +de canton dans le royaume de Loango qui ne produise en abondance le +métombas, et où l'on n'en tire beaucoup d'utilité. Le tronc fournit +d'assez bon vin, quoique moins fort que le vin de palmier; de ses +branches on fait des solives et des lattes pour les maisons, et des +bois de lit. Les feuilles servent à couvrir les toits, et résistent +aux plus fortes pluies; mais le plus grand usage est pour la fabrique +d'une espèce d'étoffe dont tout le monde est vêtu dans le royaume. + +L'alikondi ou l'alekonde est d'une hauteur et d'une grosseur +singulières; on en voit de si gros, que douze hommes n'en +embrasseraient pas le tronc. Ses branches s'écartent comme celles du +chêne. Il s'en trouve de creux qui contiennent une prodigieuse +quantité d'eau: Mérolla ne craint pas de la faire monter jusqu'à +trente ou quarante tonneaux; et s'il faut l'en croire, elle a servi +pendant vingt-quatre heures à désaltérer trois ou quatre cents Nègres, +sans être entièrement épuisée. Ils emploient, pour monter sur l'arbre, +des coins de bois dur, qui s'enfoncent aisément dans un tronc dont la +substance est fort tendre. Ces arbres étant fort communs, et la +plupart creux par le pied, on y fait entrer des troupeaux de porcs +pour les garantir des ardeurs du soleil. Le fruit ressemble beaucoup à +la courge. + +Les peuples qui habitent le royaume de Loango portent le nom de +Bramas. Ils sont soumis à la rigoureuse pratique de la circoncision. +Ils exercent le commerce entre eux. Ils sont vigoureux et de haute +taille; civils, quoique anciennement leur férocité les ait fait passer +pour anthropophages; livrés à tous les excès du libertinage; avides de +s'enrichir, mais généreux et libéraux les uns à l'égard des autres; +passionnés pour le vin de palmier, sans aucun goût pour celui de la +vigne; et sans cesse entraînés par leurs superstitions. + +Le mariage, dans le royaume de Loango, est si débarrassé de cérémonies +et de formalités, qu'à peine se soumet-on à demander le consentement +des pères. On jette ses vues sur une fille de l'âge de six ou sept +ans, et lorsqu'elle en a dix, on l'attire chez soi par des caresses et +des présens. Cependant il se trouve des pères qui veillent +soigneusement sur leurs filles jusqu'à l'âge nubile, et qui les +vendent alors à ceux qui se présentent pour les épouser. Mais une +fille qui se laisse séduire avant le mariage doit paraître à la cour +avec son amant, déclarer sa faute, et demander pardon au roi. Cette +absolution n'a rien d'humiliant; mais elle est si nécessaire, qu'on +croirait le pays menacé de sa ruine par une éternelle sécheresse, si +quelque fille coupable refusait de se soumettre à la loi. Quoique le +nombre des femmes ne soit pas borné, et que plusieurs en aient huit ou +dix, le commun des Nègres n'en prend que deux ou trois. + +Les femmes sont chargées, comme chez tous les peuples nègres, de tous +les ouvrages serviles, extérieurs et domestiques. Pendant que le mari +prend ses repas, elles se tiennent à l'écart, et mangent ensuite ses +restes. Leur soumission va si loin, qu'elles ne leur parlent qu'à +genoux, et qu'à son arrivée elles doivent se prosterner pour le +recevoir. + +L'aîné d'une famille en est l'unique héritier; mais il est obligé +d'élever ses frères et ses soeurs jusqu'à l'âge où l'on suppose qu'ils +peuvent se pourvoir eux-mêmes. Les enfans naissent esclaves, lorsque +leur père et leur mère sont dans cette condition. + +Tous les enfans, suivant l'observation particulière de Dapper, +naissent blancs, et dans l'espace de deux jours ils deviennent +parfaitement hoirs. Les Portugais, qui prennent des femmes dans ces +régions, y sont souvent trompés. À la naissance d'un enfant, ils se +croient sûrs d'en être les pères, parce qu'ils le voient de leur +couleur; mais, deux jours après, ils sont obligés de le reconnaître +pour l'ouvrage d'un Nègre. Cependant ils ne se rebutent point de ces +épreuves, parce que leur passion, dit le même auteur, est d'avoir un +fils mulâtre à toutes sortes de prix. On voit quelquefois naître d'un +père et d'une mère nègres des enfans aussi blancs que les Européens. +L'usage est de les présenter au roi. On les nomme _dondos_. Ils sont +élevés dans les pratiques de la sorcellerie; et, servant de sorciers +au roi, ils l'accompagnent sans cesse. Leur état les fait respecter de +tout le monde. S'ils vont au marché, ils peuvent prendre tout ce qui +convient à leurs besoins. Battel en vit quatre à la cour de Loango. + +Dapper s'étend un peu plus sur la nature des Nègres blancs. Il observe +qu'à quelque distance ils ont une parfaite ressemblance avec les +Européens: leurs yeux sont gris, et leur chevelure blonde ou rousse; +mais, en les considérant de plus près, on leur trouve la couleur d'un +cadavre, et leurs yeux paraissent postiches. Ils ont la vue +très-faible pendant le jour, et la prunelle tournée comme s'ils +étaient bigles. La nuit, au contraire, ils ont le regard très-ferme, +surtout à la clarté de la lune. Quelques Européens ont cru que la +blancheur de ces Nègres est un effet de l'imagination des mères, comme +on prétend que plusieurs femmes blanches ont mis des enfans noirs au +monde après avoir vu des Nègres. + +Les Portugais donnent à ces Maures blancs le nom d'_albinos_, et +cherchent l'occasion de les enlever pour les transporter au Brésil. On +prétend qu'ils sont d'une force extraordinaire, et par conséquent +très-propres au travail; mais que leur paresse est extrême, et qu'ils +préfèrent la mort aux exercices pénibles. Les Hollandais ont trouvé +des hommes de la même espèce non-seulement en Afrique; mais aux Indes +Orientales, dans l'île de Bornéo, et dans la Nouvelle-Guinée ou pays +des Papous. Les Nègres blancs du royaume de Loango ont le privilége +d'être assis devant le roi. Ils président à quantité de cérémonies +religieuses, surtout à la composition des _mokissos_, qui sont des +idoles du pays. + +Il est fort remarquable, suivant Battel, que les Nègres de Loango ne +permettent jamais qu'un étranger soit enterré dans leur pays. Qu'un +Européen meure, on est obligé, pour les satisfaire, de porter son +corps dans une chaloupe à deux milles du rivage, et de le jeter dans +la mer. Un négociant portugais, étant mort dans une de leurs villes, +ne laissa pas d'y être enterré par le crédit de ses amis, et demeura +tranquille pendant quatre mois dans sa sépulture; mais il arriva cette +année que les pluies, qui commencent ordinairement au mois de +décembre, retardèrent de deux mois entiers. Les mokissos ou prêtres +sorciers ne manquèrent point d'attribuer cet événement au mépris qu'on +avait fait des lois en faveur du Portugais. Son corps fut exhumé avec +diverses cérémonies, et précipité dans les flots. Trois jours après, +suivant Battel, on vit tomber la pluie en abondance; car il fallait +bien qu'elle tombât après deux mois de retard. + +Loango était autrefois soumis au roi de Congo; mais un gouverneur du +pays, s'étant fait proclamer roi, envahit une si grande partie des +états de son souverain, que le royaume de Loango est aujourd'hui fort +étendu et tout-à-fait indépendant; mais il est toujours regardé comme +faisant partie du pays de Congo. + +Les rois de Loango sont respectés comme des dieux, et portent le titre +de _samba_ et de _pango_, qui signifie, dans le langage du pays, dieu +ou divinité. Les sujets sont persuadés que leur prince a le pouvoir de +faire tomber la pluie du ciel. Ils s'assemblent au mois de décembre +pour l'avertir que c'est le temps où les terres en ont besoin; ils le +supplient de ne pas différer cette faveur, et chacun lui apporte un +présent dans cette vue. Le monarque indique un jour auquel tous ses +nobles doivent se présenter devant lui, armés comme en guerre, avec +tous leurs gens. Ils commencent les cérémonies de cette fête par des +exercices militaires, et rendent à genoux leur hommage au roi, qui les +remercie de leur soumission et de leur fidélité. Ensuite on étend à +terre un tapis d'environ quatre-vingts pieds de circuit, sur lequel +est placé le trône où il est assis. Alors il commande à ses officiers +de faire entendre leurs tambours et leurs trompettes. Les tambours +sont si gros, qu'un homme seul ne suffit pas pour les porter. Les +trompettes sont dès dents d'éléphans d'une grandeur extraordinaire, +creusées et polies avec beaucoup d'art: le bruit de cette musique est +effroyable. Après ce concert barbare, le roi se lève, et lance une +flèche vers le ciel. S'il pleut le même jour, les réjouissances et +les acclamations sont poussées jusqu'à l'extravagance. + +L'usage absurde et barbare des épreuves juridiques, qui domine dans +toute la Guinée, n'est pas moins en usage à Loango. L'engagement le +plus solennel se fait en avalant la liqueur de bonda. + +Cette liqueur, qui se nomme aussi _imbonda_, est le suc d'une racine: +on la râpe dans l'eau. Après y avoir long-temps fermenté, elle forme +une liqueur aussi amère que le fiel. Si on en râpe trop dans une +petite quantité d'eau, elle cause une suppression d'urine; et, gagnant +la tête, elle y répand des vapeurs si puissantes, qu'elle renverse +infailliblement celui qui l'avale. C'est le cas où il est déclaré +coupable. + +La liqueur de bonda sert aussi à découvrir la cause des événemens. Les +Nègres de Loanga s'imaginent que peu de personnes finissent leur vie +par une mort naturelle: ils croient que tout le monde meurt par sa +faute ou par celle d'autrui. Si quelqu'un tombe dans l'eau et se noie, +ils en accusent quelque sortilége. S'ils apprennent qu'une panthère +ait dévoré quelqu'un, ils assurent que c'est un dakkin ou un sorcier +qui s'est revêtu de la peau de cet animal. Lorsqu'une maison est +consumée par un incendie, ils racontent gravement que quelque mokisso +y a mis le feu. Ils ne sont pas moins persuadés, lorsque la saison des +pluies arrive trop tard, que c'est l'effet du mécontentement de +quelque mokisso qu'on laisse manquer de quelque chose d'utile ou +d'agréable. Comme il paraît important de découvrir la vérité, on a +recours à la liqueur de bonda. Les personnes intéressées s'adressent +au roi pour le prier de nommer un ministre, et cette faveur coûte une +certaine somme. Les ministres de la bonda sont au nombre de neuf ou +dix, qui se tiennent ordinairement assis dans les grandes rues. Vers +trois heures après midi, l'accusateur leur apporte les noms de ceux +qu'il soupçonne, et jure par les mokissos que ses dépositions sont +sincères. Les accusés sont cités avec toute leur famille; car il +arrive rarement que l'accusation tombe sur un seul, et souvent tout le +voisinage y est compris. Ils se rangent sur une ou plusieurs lignes +pour s'approcher successivement du ministre, qui ne cesse point, +pendant les préparatifs, de battre sur un petit tambour. Chacun reçoit +sa portion de liqueur, l'avale, et reprend sa place. + +Alors le ministre se lève, et lance sur eux des petits bâtons de +bananier, en les sommant de tomber, s'ils sont coupables, ou de se +soutenir sur leurs jambes et d'uriner librement, s'ils n'ont rien à se +reprocher. Il coupe ensuite une de ces mêmes racines dont la liqueur +est composée, et jette les pièces devant lui. Tous les accusés sont +obligés de marcher dessus d'un pas ferme. Si quelqu'un a le malheur de +tomber, l'assemblée pousse un grand cri, et remercie les mokissos de +l'éclaircissement qu'ils accordent à la vérité. Ses accusateurs le +conduisent devant le roi, après l'avoir dépouillé de ses habits, qui +sont l'unique salaire du ministre. La sentence est prononcée aussitôt, +et le condamne ordinairement au supplice. On le mène à quelque +distance de la ville, où son sort est d'être coupé en pièces au milieu +d'un grand chemin. On accorde aux personnes riches la liberté de faire +avaler la liqueur par un de leurs esclaves. S'il tombe, le maître est +obligé d'avaler la liqueur à son tour. On donne l'antidote à +l'esclave; et si le maître tombe, ses richesses ne le garantissent +point de la mort. Cependant, lorsque le crime est léger, il achète sa +grâce en donnant quelques esclaves. Au reste, tous les voyageurs +reconnaissent que cette pratique est mêlée de beaucoup d'artifice et +d'imposture. Les ministres font tomber l'effet du poison sur leurs +ennemis, ou sur ceux dont la ruine peut leur être de quelque utilité: +ils se laissent gagner par des présens pour noircir l'innocence ou +pour sauver les coupables. Si les accusés sont des étrangers à l'égard +desquels ils soient sans prévention, c'est ordinairement sur le plus +pauvre qu'ils font tomber la peine du crime. Maîtres de préparer la +liqueur, ils donnent la plus forte dose à ceux qu'ils veulent perdre, +quoique cette odieuse prévarication se fasse avec tant d'adresse, que +personne ne s'en aperçoit. Il ne se passe point de semaine où la +cérémonie de l'épreuve ne se renouvelle à Loango, et elle y fait périr +un grand nombre d'innocens. + +Les femmes du roi n'en sont point exemptes, surtout dans les cas où +leur fidélité paraît suspecte. La grossesse en est un qui favorise le +plus les soupçons. Lorsqu'une femme du roi devient grosse, toute la +sagesse de sa conduite n'empêche pas qu'on ne fasse avaler la bonda +pour elle à quelque esclave. S'il tombe, elle est condamnée au feu, et +l'adultère est enterré vif. Suivant le récit des Nègres de Loango, +leur roi n'a pas moins de sept mille femmes. Il nomme entre elles une +des plus graves et des plus expérimentées, qu'il honore du titre de sa +mère, et qui est plus respectée que celle à qui cette qualité +appartient par le droit de la nature. Cette matrone, que le peuple +appelle _makonda_, jouit d'une autorité si distinguée, que, dans +toutes les affaires d'importance, le roi est obligé de prendre ses +conseils. S'il l'offense, ou s'il lui refuse ce qu'elle désire, elle a +le droit de lui ôter la vie de ses propres mains. Lorsque son âge lui +laisse du goût pour le plaisir, elle peut choisir l'homme qui lui +plaît, et ses enfans sont comptés parmi ceux du sang royal. L'amant +sur lequel tombe son choix est puni de mort, s'il est surpris avec une +autre femme. + +Une loi, que nous avons déjà vue ailleurs, défend sous peine de mort +de regarder le roi boire ou manger. On rapporte un exemple encore plus +étrange que celui que nous avons déjà cité de l'atrocité du traitement +que l'on fait éprouver aux malheureux qui par hasard enfreignent cet +usage. Un fils du roi, âgé de onze ou douze ans, étant entré dans la +salle tandis que son père buvait, fut saisi par l'ordre de ce prince, +revêtu sur-le-champ d'un habit fort riche, et traité avec toutes +sortes de liqueurs et d'alimens. Mais aussitôt qu'il eut achevé ce +funeste repas, il fut coupé en quatre quartiers, qui furent portés +dans toutes les villes, avec une proclamation qui apprenait au public +la cause de son supplice. Ce trait exécrable est confirmé par une +barbarie de la même nature que rapporte un témoin. Un autre fils du +roi, mais plus jeune, ayant couru vers son père pour l'embrasser dans +les mêmes circonstances, le grand-prêtre demanda qu'il fût puni de +mort. Le roi y consentit, et sur-le-champ ce malheureux enfant eut la +tête fendue d'un coup de hache. Le grand-prêtre recueillit quelques +gouttes de son sang, dont il frotta les bras du roi pour détourner les +malheurs d'un tel présage. Cette loi s'étend jusqu'aux bêtes. Les +Portugais de Loango avaient fait présent au roi d'un fort beau chien +de l'Europe, qui, n'étant pas bien gardé, entra dans la salle du +festin pour caresser son maître: il fut massacré sur-le-champ. + +Cet usage vient d'une opinion superstitieuse et généralement établie +dans la nation, que le roi mourrait subitement si quelqu'un l'avait vu +boire ou manger. On croit détourner le malheur dont il est menacé en +faisant mourir le coupable à sa place. Quoiqu'il mange toujours seul, +il lui arrive quelquefois de boire en compagnie; mais ceux qui lui +présentent la coupe tournent aussitôt le visage contre terre jusqu'à +ce qu'il ait cessé de boire. Si ses courtisans boivent dans la même +salle, ils sont obligés de tourner le dos pendant qu'ils ont le verre +à la bouche. Il n'est permis à personne de boire dans le verre dont le +roi s'est servi, ni de toucher aux alimens dont il a goûté. Tout ce +qui sort de sa table doit être enterré sur-le-champ. Que +d'extravagance et de barbarie! et, quand l'homme est fait ainsi, +est-il un plus odieux et plus méprisable animal? + +Il y a des crieurs publics dont l'office est de proclamer les ordres +du roi dans la ville, et de publier ce qu'on a perdu ou trouvé. Battel +parle d'une sonnette du roi, qui ressemble à celles des vaches de +l'Europe, et dont le son est si redoutable aux voleurs, qu'ils n'osent +garder un moment leurs vols après l'avoir entendue. Ce voyageur, étant +logé dans une petite maison à la mode du pays, avait suspendu son +fusil au mur. Il lui fut enlevé dans son absence. Sur ses plaintes, le +roi fit sonner la cloche, et dès le matin du jour suivant le fusil se +trouva devant la porte de Battel. + +Vis-à-vis le trône du roi sont assis quelques nains, le dos tourné +vers lui. Ils ont la tête d'une prodigieuse grosseur; et, pour se +rendre encore plus difformes, ils sont enveloppés dans une peau de +quelque bête féroce. + +Les images ou les statues s'appellent, ainsi que les prêtres, +mokissos, comme on l'a déjà vu. Les Nègres seront instruire par les +prêtres dans l'art de faire des mokissos. Lorsqu'un particulier se +croit obligé de créer une nouvelle divinité, il assemble tous ses amis +et tous ses voisins. Il demande leur assistance pour bâtir une hutte +de branches de palmier, dans laquelle il se renferme pendant quinze +jours, dont il doit passer neuf sans parler; et pour mieux garder le +silence, il porte deux plumes de perroquet aux deux coins de la +bouche. Si quelqu'un le salue, au lieu de battre les mains suivant +l'usage, il frappe d'un petit bâton sur un bloc qu'il tient sur ses +genoux, et sur lequel est gravée la figure d'une tête d'homme. + +Au bout de quinze jours, toute l'assemblée se rend dans un lieu plat +et uni, où il ne croît aucun arbre, avec un dembé ou un tambour autour +duquel on trace un cercle. Le tambour commence à battre et à chanter. +Lorsqu'il paraît bien échauffé de cet exercice, le prêtre donne le +signal de la danse, et tout le monde, à son exemple, se met à danser +en chantant les louanges des mokissos. L'adorateur entre en danse +aussitôt que les autres ont fini, et continue pendant deux ou trois +jours, au son du même tambour, sans autre interruption que celle des +besoins indispensables de nature, tels que le nourriture et le +sommeil. Enfin le prêtre reparaît au bout du terme, et, poussant des +cris furieux, il prononce des paroles mystérieuses; il fait de temps +en temps des raies blanches et rouges sur les tempes de l'adorateur, +sur les paupières et sur l'estomac, et successivement sur chaque +membre, pour le rendre capable de recevoir le mokisso. L'adorateur est +agité tout d'un coup par des convulsions violentes, se donne mille +mouvemens extraordinaires, fait d'affreuses grimaces, jette des cris +horribles, prend du feu dans ses mains, et le mord en grinçant les +dents, mais sans paraître en ressentir aucun mal. Quelquefois il est +entraîné comme malgré lui dans des lieux déserts où il se couvre le +corps de feuilles vertes. Ses amis le cherchent, battent le tambour +pour le retrouver, et passent quelquefois plusieurs jours sans le +revoir. Cependant, s'il entend le bruit du tambour, il revient +volontairement. On le transporte à sa maison, où il demeure couché +pendant plusieurs jours sans mouvement et comme mort. Le prêtre +choisit un moment pour lui demander quel engagement il veut prendre +avec son mokisso. Il répond en jetant des flots d'écume, et avec des +marques d'une extrême agitation. Alors on recommence à chanter et à +danser autour de lui; enfin le prêtre lui met un anneau de fer autour +du bras, pour lui rappeler constamment la mémoire de ses promesses. +Cet anneau devient si sacré pour les Nègres qui ont essuyé la +cérémonie du mokisso, que dans les occasions importantes ils jurent +par leur anneau; et tous les jours on reconnaît qu'ils perdraient +plutôt la vie que de violer ce serment. Le voyageur qui raconte ces +cérémonies ne doute pas que ce ne soit une manière solennelle de se +donner au diable. Ce qu'on doit observer, c'est que l'espèce d'hommes +qu'on nomme convulsionnaires, énergumènes, démoniaques, joue à peu +près les mêmes farces chez tous les peuples barbares. Faut-il que des +nations policées aient à rougir d'avoir vu chez elles les mêmes +extravagances! + +Il paraît que les peuples de Loango sont les plus superstitieux de +toute l'Afrique. En voyageant pour le commerce, ils portent dans une +marche de quarante ou cinquante milles un sac rempli de misérables +reliques, qui pèsent quelquefois dis ou douze livres. Quoique ce +poids, joint à leur charge, soit capable d'épuiser leurs forces, ils +ne veulent pas convenir qu'ils en ressentent la moindre fatigue; au +contraire, ils assurent que ce précieux fardeau sert à les rendre plus +légers. + +Le royaume de Congo n'a pas de plus belle et de plus grande rivière +que celle de Zaïre. Cette fameuse rivière tire, dit-on, ses eaux du +lac de Zambré. On voit dans ce grand lac plusieurs sortes de monstres, +entre lesquels (si on en croit le missionnaire Mérolla) il s'en trouve +un de figure humaine, sans autre exception que celle du langage et de +la raison. Le P. François de Paris, missionnaire capucin, qui faisait +sa résidence dans le pays de Matomba, rejetait toutes ces histoires de +monstres comme autant de fictions des Nègres; mais la reine Zinga, +informée de ses doutes, l'invita un jour à la pêche. À peine eut-on +jeté les filets, qu'on découvrit sur la surface de l'eau trois de ces +poissons monstrueux. Il fut impossible d'en prendre plus d'un. C'était +une femelle. La couleur de sa peau était noire; ses cheveux longs et +de la même couleur; ses ongles d'une longueur singulière. Mérolla +conjecture qu'ils lui servaient à nager. Elle ne vécut que +vingt-quatre heures hors de l'eau; et, dans cet intervalle, elle +refusa toute sorte de nourriture. Si cette espèce de monstre existe, +c'est elle qui a servi de fondement aux contes arabes sur ce qu'ils +appellent _l'homme de la mer_. + +Lopez, qui passa plusieurs années au Congo, donne vingt-huit milles de +largeur à l'embouchure de ce fleuve. Il entre avec tant d'impétuosité +dans l'Océan, qu'à trente ou quarante milles de la terre, ses eaux se +conservent fraîches; cependant il n'est navigable que dans l'espace +d'environ vingt-cinq lieues, au delà desquelles, étant resserré par +des rochers, il tombe avec un bruit épouvantable qui se fait entendre +à sept ou huit milles. Les Portugais ont donné à ce lieu le nom de +_cachivera_, c'est-à-dire chute ou cataracte. + +Les Portugais et les Hollandais se sont procuré des établissemens dans +le Congo, où ils ont fait le commerce, et où quelquefois ils ont porté +la guerre, comme ont fait partout les Européens. Les Portugais ont +joui long-temps d'une sorte de pouvoir que leur donnaient leurs +missionnaires; et même les petits souverains du pays, dépendans du roi +de Congo, ont pris des noms portugais, et les titrés des dignités +d'Europe, comme ceux de comtes, de ducs, etc. D'ailleurs les Européens +ont toujours un grand avantage dans ces contrées, en se mêlant dans +les guerres des nationaux, et faisant payer leurs services; ils y ont +même tenté quelquefois des conquêtes; mais ils n'y ont pas souvent +réussi. Les Portugais y ont même essuyé de cruelles disgrâces. + +Vers l'année 1680, ils étaient établis à Angola. Ils entreprirent la +conquête de la province de Sogno. Mérolla rapporte qu'un roi de Congo, +voulant se faire couronner, eut recours à l'assistance des Portugais, +et leur promit le comté de Sogno, avec deux mines d'or, qui n'eurent +pas moins de force pour les engager dans ses intérêts. Ils +assemblèrent immédiatement toutes leurs forces. Le roi leva, de son +côté, de nombreuses troupes, auxquelles il joignit une compagnie de +diaggas. Les deux armées s'étant réunies, marchèrent ensemble vers +Sogno. Elles n'y trouvèrent pas le comte sans défense. Il avait eu le +temps de rassembler un prodigieux nombre de ses sujets, et son courage +le fit marcher au-devant de l'ennemi. Mais la plupart de ses gens +manquant d'armes à feu, et n'étant point accoutumés à la manière de +combattre des Européens, il perdit la vie dans une bataille sanglante, +après avoir vu prendre ou massacrer une grande partie de son armée. + +Le désespoir se répandit dans toute la nation. Lorsqu'elle s'attendait +aux dernières extrémités de la guerre, un seigneur du pays se présenta +courageusement, et promit de la délivrer de toutes ses craintes, si +l'on voulait le choisir pour succéder au comte. Sa proposition fut +acceptée: il commença par rétablir l'ordre dans les troupes +dispersées; et, pour éviter la confusion à laquelle il attribuait +leurs derniers malheurs, il ordonna qu'à l'avenir tout le monde aurait +la tête rasée, sans excepter les femmes, et que les soldats se +ceindraient le front d'une branche de palmier. Cet usage, dont le but +n'était pas moins d'inspirer de la confiance au peuple par des +préparatifs extraordinaires que d'apprendre en effet aux troupes à se +reconnaître dans la mêlée, s'est conservé jusque aujourd'hui dans la +nation. + +Le nouveau comte exhorta ses sujets à ne pas s'effrayer du bruit des +armes à feu, qui n'étaient propres, leur dit-il, qu'à causer de +l'épouvante aux enfans, puisqu'une balle ne faisait pas plus d'effet +qu'une flèche ou qu'un coup de zagaie, sans compter que le temps dont +les blancs avaient besoin pour charger leurs fusils donnait beaucoup +d'avantage à ceux qui n'avaient qu'une flèche à poser sur leur arc. Il +les avertit surtout de ne pas s'arrêter puérilement aux bagatelles[9] +que les Portugais étaient accoutumés à jeter parmi eux pour causer du +désordre dans leurs rangs. Il leur recommanda de tirer aux hommes, +sans s'amuser aux chevaux, qui ne devaient pas leur paraître aussi +terribles que les lions, les panthères et les éléphans. Il ordonna que +celui qui tournerait le dos fût tué sur-le-champ par ses voisins, et +que, si plusieurs avaient cette lâcheté, loin d'être plus épargnés, +ils fussent regardés par les autres comme leurs premiers ennemis; car +il est question, leur dit-il, de périr glorieusement plutôt que de +mener une vie misérable. Enfin, pour ne laisser aucun sujet +d'inquiétude à ceux qui promettaient de le suivre, il voulut que tous +les animaux domestiques fussent massacrés; et, donnant l'exemple le +premier, il égorgea aussitôt tous les siens. Cet ordre fut exécuté si +ponctuellement, que toute la race des bestiaux, surtout celle des +vaches, est presque entièrement détruite dans le comté de Sogno. On y +a vu vendre une petite fille pour un veau, et une femme pour une +vache. + +[Note 9: Les Portugais jetaient dans les rangs des Nègres qu'ils +avaient à combattre des couteaux, des rubans et des colifichets.] + +Il ne restait au comte qu'à fortifier son armée par le secours de ses +voisins. L'intérêt commun eut la force d'en rassembler un grand +nombre; ainsi, marchant avec ses légions de Nègres, il trouva bientôt +l'occasion de surprendre des ennemis qui prenaient trop de confiance +dans leurs victoires. Comme ils avançaient sans ordre et sans +précaution, ils tombèrent imprudemment dans la première embuscade: les +diaggas et leur chef donnèrent l'exemple de la fuite; ils furent +suivis par les troupes de Congo. Les esclaves qu'ils avaient faits +dans la première bataille, étant abandonnés par leurs gardes, +rejoignirent leurs amis, et tournèrent avec eux toute leur fureur +contre les Portugais, qui disputaient encore le terrain; mais, +accablés par le nombre, ils se virent forcés de tourner le dos, sans +pouvoir éviter d'être massacrés dans leur fuite: il n'en resta que +six, qui furent faits prisonniers et présentés au comte. Après les +avoir regardés quelque temps d'un air furieux, il leur laissa le choix +ou de mourir avec leurs compagnons, ou de vivre esclaves. Mérolla leur +prête une réponse fort noble: «On n'a point encore vu, lui dirent-ils, +de blancs qui aient daigné servir des Nègres, et nous n'en donnerons +point l'exemple.» À peine eurent-ils prononcé ces mots, qu'ils furent +tués sous les yeux du vainqueur. L'artillerie et le bagage de leur +nation tombèrent entre les mains des Nègres de Sogno, qui les +vendirent dans la suite aux Hollandais. Mérolla assure que la +Compagnie de Hollande employa ces dépouilles portugaises à munir un +fort de terre qu'elle avait fait bâtir à l'embouchure du Zaïre, et qui +commande ce fleuve et la mer. + +En partant de Loanda pour se rendre à l'armée de Congo, les Portugais, +trop accoutûmés à la victoire pour douter du succès de leur +entreprise, avaient recommandé à leurs marchands de les suivre de +près, et de débarquer au premier endroit de la côte de Sogno où ils +découvriraient des feux allumés. L'armadilla (c'est le nom qu'ils +donnent à leurs petites flottes) arriva dans les circonstances de la +victoire du comte, chargée des fers qui devaient servir aux esclaves +nègres, et voyant sur la côte un grand nombre de feux que les +vainqueurs avaient allumés pour se réjouir, elle les prit pour le +signal dont on était convenu; mais, lorsqu'elle eut jeté l'ancre, un +Portugais qui se fit apercevoir sur le rivage demanda par plusieurs +signes qu'on se hâtât de le prendre dans une chaloupe; c'était un +malheureux fugitif qui, ayant été pris et conduit au comte de Sogno, +après l'exécution des six autres, avait obtenu la vie à des conditions +fort humiliantes: le comte s'était fait apporter une jambe et un bras +des six Portugais qu'il avait sacrifiés à son ressentiment, et lui +avait ordonné de porter ce présent, avec la nouvelle de sa victoire, +au gouverneur de Loanda. L'armadilla se crut fort heureuse d'une +rencontre qui la garantissait peut-être de sa ruine. + +Le comte de Sogno ne jouit pas long-temps des fruits de sa victoire: +il avait reçu dans la mêlée trois blessures dont il mourut à la fin du +mois; mais il laissa ses peuples tranquilles, après avoir fait perdre +à ses ennemis l'espérance de les subjuguer. + +Tous ces démêlés causèrent tant de préjudice à la religion, que le +missionnaire Mérolla, étant à Khitombo, malheureux champ de la +dernière bataille, n'y trouva presque personne qui fût disposé à +recevoir les sacremens de l'Église. + +Battel nous apprend que le pays de Sogno est voisin des mines de +Demba, d'où l'on tire, à deux ou trois pieds de terre, un sel de roche +d'une beauté parfaite, aussi clair que la glace, et sans aucun +mélange; on le coupe en pièces d'une aune de long, qui se transportent +dans toutes les parties du pays, et qui s'y vendent mieux que toute +autre marchandise. + +San-Salvador, ainsi nommé par les Portugais, capitale du royaume de +Congo, où les rois font leur résidence ordinaire, portait anciennement +le nom de _Banza_, qui signifie, dans le langage de la nation, cour ou +demeure royale. Elle est située à cent cinquante milles de la mer, sur +une grande et haute montagne qui n'est presque qu'un seul rocher, et +qui contient néanmoins une mine de fer; le sommet offre une plaine +d'environ dix milles de tour, bien cultivée, et si remplie de villes +et de villages, que dans un si petit espace elle contient plus de cent +mille âmes: les Portugais, charmés d'un si beau lieu, lui ont donné le +nom d'_Othéirio_, c'est-à-dire _perspective_, parce qu'outre les +agrémens du terrain même, on y a celui de découvrir d'un coup d'oeil +toutes les plaines dont la montagne est environnée: elle est fort +escarpée du côté de l'est; mais sa hauteur n'empêche pas qu'elle +n'ait quantité de sources, qui achèveraient d'en faire un séjour +délicieux, si l'eau en était meilleure: les habitans tirent celle dont +ils font usage d'une seule fontaine qui est du côté du nord, sur la +pente de la montagne, où leurs esclaves vont la puiser dans des +vaisseaux de bois et de cuir: la plaine est d'une fertilité extrême en +grains de toutes les espèces; elle a des prairies d'une herbe +excellente et des arbres d'une verdure continuelle; l'air y est aussi +très-frais et très-sain: outre ce motif que les rois ont eu sans doute +pour y établir leur demeure, ils n'y ont pas été moins engagés par la +situation du terrain qui fait de leur palais une retraite +inaccessible, et parce qu'étant au centre du royaume, il leur donne la +facilité d'étendre leur attention de toutes parts à la même distance. + +Il y a peu de régions aussi peuplées que le royaume de Congo. Carli +assure hardiment que ses habitans sont innombrables; les Mosicongos +(tel est le nom qu'ils se donnent eux-mêmes) sont communément noirs, +quoiqu'ils s'en trouve un grand nombre de couleur olivâtre: la plupart +ont les cheveux noirs et frisés; mais il s'en trouve aussi qui les ont +roux: leur taille est moyenne; et si l'on excepte la couleur, ils ont +beaucoup de ressemblance avec les Portugais; les uns ont la prunelle +des yeux noire, d'autres d'un vert de mer; leurs lèvres ne sont pas +grosses et pendantes comme celle des Nubiens et des autres Nègres. + +Quand le roi et les principaux seigneurs du royaume ont embrassé le +christianisme, ils ont adopté l'habillement portugais; ils ont pris +les manteaux à l'espagnole, le chapeau, la veste de soie, les mules de +velours ou de maroquin, et les bottines à la portugaise, avec des +épées aussi longues qu'on en ait jamais porté dans la Castille: la +nécessité borne encore les pauvres à leurs anciens habits; mais les +femmes de distinction imitent les usages des femmes de Lisbonne. + +Ils n'ont aucune trace des sciences, ni la moindre inclination à les +cultiver; on ne trouve point parmi eux d'anciennes histoires de leur +pays, ni de registres des temps éloignés, où la mémoire et le nom de +leurs rois soient conservés. Jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils +n'avaient pas connu l'art de l'écriture; la date des faits était la +mort de quelque personne remarquable: cela est arrivé, disaient-ils, +avant ou après la mort d'un tel. Ils comptaient les années par les +kossionos, ou les hivers, qui commencent pour eux au mois de mai et +finissent au mois de novembre; leurs mois par les pleines lunes, et +les jours de la semaine par leurs marchés: mais ils ne poussaient pas +plus loin la division du temps. De même ils n'avaient pas d'autre +règle pour juger de la grandeur d'un pays que le nombre des marches ou +des journées, qu'ils distinguaient seulement par le terme de voyage +_libre_ ou _chargé_. + +Mérolla nous représente une de leurs fêtes. Ils choisissent +ordinairement le temps de la nuit, et s'assemblent en fort grand +nombre. Leur posture favorite est d'être assis en rond; mais ils +choisissent quelque arbre épais, sous lequel ils se placent sur +l'herbe. Le centre du cercle est occupé par un grand plat de bois qui +contient quelque mélange de leur goût. L'ancien de la troupe, qu'ils +appellent _makolontou_, divise les portions, et les distribue avec une +égalité qui ne laisse aucun sujet de plainte. Ils n'emploient pour +boire ni verres ni tasses. Le makolontou prend le flacon qu'ils +appellent _moringo_, le porte successivement à la bouche de tous les +convives, laisse boire à chacun la mesure qu'il juge convenable, et le +remet à sa place. Cette méthode s'observe jusqu'au dernier moment de +la fête. + +Mais ce qui parut beaucoup plus surprenant à Mérolla, il ne passait +personne près de l'assemblée qui ne se plaçât sans façon dans le +cercle, et qui ne reçût sa portion comme les autres, quoiqu'il fût +arrivé après la distribution. Le makolontou prenait sur chaque part de +quoi composer celle de l'étranger. On apprit à Mérolla que cette +cérémonie ne s'observe pas moins quand les passans se présentent en +plus grand nombre. Ils se lèvent aussitôt que le plat est vide, et +continuent leur chemin sans prendre congé de l'assemblée et sans dire +un mot de remercîment. Les voyageurs profitent de ces rencontres pour +ménager leurs propres provisions. Il n'est pas moins étrange que +l'assemblée ne fasse pas la moindre question à ces nouveau-venus pour +savoir d'eux où ils vont et d'où ils viennent. Tout se passe avec un +silence admirable. «On croirait, dit Mérolla, qu'ils veulent imiter +les Locriens, ancien peuple d'Achaïe, qui, suivant le témoignage de +Plutarque, punissait par une amende ceux qui se rendaient importuns +par leurs questions.» Un jour Mérolla, traitant plusieurs Nègres qui +lui avaient rendu quelque service, remarqua que le nombre de ses +convives était fort augmenté. Comme il ne se croyait pas obligé de +recevoir des inconnus, il demanda qui étaient ces étrangers. On lui +répondit qu'on l'ignorait. «Pourquoi souffrez-vous, dit-il, que des +gens qui n'ont pas de part à votre travail viennent partager votre +nourriture?» Ils lui répondirent simplement que c'était l'usage. Avec +un peu de réflexion, cette charité lui parut si louable, qu'il fit +doubler la portion commune. + +On remarque peu de différence entre les édifices de Congo et ceux de +toute la côte occidentale d'Afrique. + +Ceux des habitans qui font leur demeure dans les villes tirent leur +subsistance du commerce; ceux qui demeurent à la campagne vivent de +l'agriculture et de l'entretien des bestiaux; ceux qui sont établis +sur les bords du Zaïre et des autres rivières subsistent de la pêche; +d'autres gagnent leur vie à recueillir le vin de Tombo, d'autres à +fabriquer les étoffes du pays. Il y a peu de Mosicongos qui ne soient +experts dans quelque métier; mais ils ont tous une extrême aversion +pour le travail pénible. + +Les habitans des parties orientales du royaume et des pays voisins +sont d'une habileté singulière pour la fabrique de plusieurs sortes +d'étoffes, telles que les velours, les tissus, les satins, les damas +et les taffetas. Leurs fils sont composés de feuilles de divers +arbres, qu'ils empêchent de s'élever en les coupant chaque année, et +les arrosant avec beaucoup de soin pour leur faire pousser au +printemps des feuilles plus tendres. Les fils sont très-fins et +très-unis. Les plus longs servent à composer les grandes pièces. Les +Portugais ont commencé à les employer pour faire des tentes, et s'en +trouvent bien contre la pluie et le vent. + +Les richesses des Mosicongos consistent principalement en esclaves, en +ivoire et en simbos, qui sont de petites coquilles qui tiennent lieu +de monnaie. Congo, Sogno et Bamba vendent peu d'esclaves, et ceux +qu'on tire de ces trois provinces ne passent pas pour les meilleurs, +parce qu'étant accoutumés à vivre dans l'indolence, ils succombent +bientôt aux travaux pénibles. Les principales marchandises du comté de +Sogno sont les étoffes de Sombos, l'huile de palmier et les noix de +kola. Les dents d'éléphans, qu'on y apportait autrefois en grand +nombre, y sont devenues plus rares. Au reste, c'est la ville de +San-Salvador qui est le centre du commerce portugais. + +Quoique le christianisme ait fait de grands progrès dans le royaume de +Congo, la seule contrée de l'Afrique où les Portugais aient envoyé des +missionnaires, quoique les mariages y soient célébrés avec les +cérémonies de l'église romaine, il a toujours été fort difficile de +faire perdre aux habitans le goût du concubinage. Malgré les plaintes +et les reproches des missionnaires, ils prennent autant de maîtresses +qu'ils en peuvent entretenir. L'ancien usage des Nègres de Sogno était +de vivre quelque temps avec leurs femmes avant de s'engager dans le +mariage, pour apprendre à se connaître mutuellement par cette épreuve. +La méthode chrétienne leur paraît contraire au bien de la société, +parce qu'elle ne permet point qu'on s'assure auparavant de la +fécondité d'une femme ni des autres qualités convenables à l'état +conjugal; aussi les missionnaires n'ont-ils pas peu de peine à leur +faire abandonner la pratique de leurs ancêtres, qui consiste dans un +traité fort simple. Les parens d'un jeune homme envoient à ceux d'une +jeune fille pour laquelle il prend de l'inclination un présent qui +passe pour dot, et leur font proposer leur alliance. Ce présent est +accompagné d'un grand flacon de vin de palmier. Le vin doit être bu +par les parens de la fille avant que le présent soit accepté; +condition si nécessaire, que, si le père et la mère ne le buvaient +pas, leur conduite passerait pour un outrage. Ensuite le père fait sa +réponse. S'il retient le présent, il n'y a pas besoin d'autre +explication pour marquer son consentement. Le jeune homme et tous ses +amis se rendent aussitôt à sa maison, et reçoivent sa fille de ses +propres mains. Mais si quelques semaines d'épreuves et d'observations +font connaître au mari qu'il s'est trompé dans son choix, il renvoie +sa femme, et se fait restituer son présent. Si les sujets de +mécontentement viennent de lui, il perd son droit à la restitution. +Mais de quelque côté qu'il puisse venir, la jeune femme n'en est pas +regardée avec plus de mépris, et ne trouve pas moins l'occasion de +subir bientôt une nouvelle épreuve. + +Les femmes ont droit aussi de mettre leurs maris à l'essai, et l'on +reconnaît tous les jours qu'elles sont plus inconstantes et plus +opiniâtres que les hommes, car on les voit profiter plus souvent de la +liberté qu'elles ont de se retirer avant la célébration du mariage, +quoique leurs maris n'épargnent rien pour les retenir. + +Une femme qui laisse prendre sa pipe par un homme, et qui lui permet +de s'en servir un moment, lui donne des droits sur elle, et s'engage à +lui accorder ses faveurs. Dans le cas de l'adultère, la loi condamne +l'amant à donner la valeur d'un esclave au mari, et la femme à +demander pardon de son crime, sans quoi le mari obtiendrait facilement +la permission du divorce. + +L'économie domestique a ses lois, qui sont uniformes dans toute la +nation. Le mari est obligé de se pourvoir d'une maison, de vêtir sa +femme et ses enfans suivant sa condition, d'émonder les arbres, de +défricher les champs et de fournir sa maison de vin de palmier. + +Le devoir des femmes est de faire les provisions pour tout ce qui +concerne la nourriture, et par conséquent d'aller au marché. Aussitôt +que la saison des pluies est arrivée, elles vont travailler aux champs +jusqu'à midi pendant que les maris se reposent tranquillement dans +leurs huttes. À leur retour, elles préparent leur dîner. S'il manque +quelque chose pour la subsistance de la famille, elles doivent +l'acheter sur-le-champ de leur propre bourse, ou se le procurer par +des échanges. Le mari est assis seul à table, tandis que sa femme et +ses enfans sont debout pour le servir. Après son dîner, elles mangent +ses restes, mais sans cesser de se tenir debout, par la force d'une +ancienne tradition qui leur persuade que les femmes sont faites pour +servir les hommes et pour leur obéir. + +Dans la première jeunesse des Nègres, on les lie avec de certaines +cordes faites par les sorciers ou les prêtres du pays, avec quelques +paroles mystérieuses qui accompagnent cette cérémonie. + +Lorsque les missionnaires trouvent ces cordes magiques sur les enfans +qu'on présente au baptême, ils obligent les mères de se mettre à +genoux, et leur font donner le fouet jusqu'à ce qu'elles aient reconnu +leur erreur. Une femme que le missionnaire Carli avait condamnée à ce +châtiment s'écria sous les verges: «Pardon, mon père, pour l'amour de +Dieu. J'ai ôté trois de ces cordes en venant à l'église, et c'est par +oubli que j'ai laissé la quatrième.» + +Les Nègres qui n'ont point embrassé le christianisme, ou qui ne sont +pas fermes dans la foi, présentent leurs enfans aux sorciers dès le +moment de leur naissance. + +L'ascendant des sorciers sur les Nègres va jusqu'à leur interdire +l'usage de la chair de certains animaux, et de tels fruits ou de tels +légumes, et leur imposer d'autres obligations ridicules; ce joug +religieux porte le nom de _kédjilla_. Rien n'approche de la soumission +dès jeunes Nègres pour les ordonnances de leurs prêtres. Ils +passeraient plutôt deux jours à jeun que de toucher aux alimens qui +leur sont défendus; et si leurs parens ont négligé de les assujettir +au kédjilla dans leur enfance, à peine sont-ils maîtres d'eux-mêmes, +qu'ils se hâtent de le demander au prêtre ou au sorcier, persuadés +qu'une prompte mort serait le châtiment du moindre délai volontaire. +Mérolla raconte qu'un jeune Nègre, étant en voyage, s'arrêta le soir +chez un ami qui lui offrit à souper un canard sauvage, parce qu'il le +croyait meilleur que les canards domestiques. Le jeune étranger +demanda de bonne foi si c'était un canard privé. On lui répondit que +c'en était un: il en mangea de bon appétit comme un voyageur affamé. +Quatre ans après, les deux amis s'étant rencontrés, celui qui avait +trompé l'autre lui demanda s'il voulait manger avec lui d'un canard +sauvage: le jeune homme, qui n'était point encore marié, s'en +défendit, parce que c'était son kédjilla. Quel scrupule! lui dit son +ami; et pourquoi refuser aujourd'hui ce que vous acceptâtes il y a +quatre ans à ma table? Cette déclaration fut un coup de foudre qui fit +trembler le jeune Nègre de tous ses membres, et qui lui troubla +l'imagination jusqu'à lui causer la mort dans l'espace de vingt-quatre +heures. + +Le royaume de Congo n'a point de médecins ni d'apothicaires, ni même +d'autres remèdes que les simples, l'écorce des arbres, les racines, +les eaux et l'huile, qu'on fait prendre aux malades presque +indifféremment pour toutes sortes de maladies. Le climat d'ailleurs +est sain, et les habitans sont sobres. + +Dans les royaumes de Kakongo et d'Angole, l'usage ne permet pas +d'ensevelir un parent, si toute la famille ne se trouve assemblée. +L'éloignement des lieux n'est pas même un sujet d'exception. Les +funérailles commencent par le sacrifice de quelques poules, du sang +desquelles on arrose le dehors et le dedans de la maison. Ensuite on +jette les cadavres par-dessus le toit, pour empêcher que l'âme du mort +ne fasse le _zombi_, c'est-à-dire qu'elle ne revienne troubler les +habitans par des apparitions; car on est persuadé que celui qui +verrait l'âme d'un mort tomberait mort lui-même sur-le-champ. Cette +persuasion est si fortement gravée dans l'esprit des Nègres, que +l'imagination seule à souvent produit tous les effets de la réalité. +Ils assurent aussi que le premier mort appelle le second, surtout +lorsqu'ils ont eu quelque démêlé pendant leur vie. + +Après la cérémonie des poules, on continue de faire des lamentations +sur le cadavre; et si la douleur ne fournit pas des larmes, on a soin +de se mettre du poivre dans le nez, ce qui les fait couler en +abondance. Lorsqu'on a crié et pleuré quelque temps, on passe tout +d'un coup de la tristesse à la joie, en faisant bonne chère aux frais +des plus proches parens du mort, qui demeure pendant ce temps-là sans +sépulture. On cesse de boire et de manger, mais c'est pour suivre le +son des tambours qui invite toute l'assemblée à danser. Le bal +commence. Aussitôt qu'il est fini, on se retire dans dès lieux +indiqués, où tous les spectateurs des deux sexes sont renfermés +ensemble dans l'obscurité, avec la liberté de se mêler sans +distinction. Comme le signal de cette cérémonie se donne au son des +tambours, l'ardeur du peuple est incroyable pour se rendre à +l'assemblée. Il est presque impossible aux mères d'arrêter leurs +filles, et plus encore aux maîtres de retenir leurs esclaves. Les murs +et les chaînes sont des obstacles trop faibles; mais ce qui doit +paraître encore plus étrange, si c'est le maître d'une maison qui est +mort, sa femme se livre à ceux qui demandent ses faveurs, à la seule +condition de ne pas prononcer un seul mot tandis qu'on est seul avec +elle. + +Le conseil de Congo est composé de dix ou douze personnes qui sont +dans la plus haute faveur auprès du roi, et sur lesquelles il se +repose des affaires d'état, de l'administration, de la paix et de la +guerre, et de la publication de ses ordres. + +Sa cour est fort nombreuse. Elle est composée d'une partie de sa +noblesse, qui fait sa résidence au palais, ou dans les lieux voisins, +et d'une multitude de domestiques ou d'officiers de sa maison. Il a +pour garde un corps d'Anzikos et de plusieurs autres nations. Son +habillement est très-riche. C'est ordinairement quelque étoffe d'or ou +d'argent, avec un manteau de velours. Il se couvre la tête d'un bonnet +blanc, comme tous les seigneurs qu'il honore de ses bonnes grâces. +C'est une marque si certaine de faveur, qu'au moindre mécontentement, +il le fait ôter à ceux qui lui déplaisent. En un mot, le bonnet blanc +est un caractère de noblesse et de chevalerie à Congo, comme la Toison +d'or et le Saint-Esprit en Europe. + +Le roi donne deux audiences publiques dans le cours de chaque semaine; +mais la liberté de lui parler n'est accordée qu'aux seigneurs. +Lorsqu'il se rend à l'église, tous les Portugais, soit ecclésiastiques +ou séculiers, sont obligés de grossir son cortége et de l'accompagner +de même à son retour jusqu'à la porte du palais; mais c'est la seule +occasion où ce devoir leur soit imposé. + +Parmi les moyens qu'emploie le monarque pour suppléer par des rapines +à la modicité de ses revenus, on en raconte un bien bizarre, si +quelque chose peut le paraître dans un despote. Lorsqu'il sort en +bonnet blanc avec les seigneurs de son cortége, il se fait quelquefois +apporter un chapeau dans sa marche, et s'en sert quelques momens; +ensuite, redemandant son bonnet, il le met si négligemment, qu'il peut +être abattu par le moindre vent. S'il tombe en effet, les seigneurs +s'empressent pour le ramasser; mais le roi, offensé de cette disgrâce, +refuse de le recevoir, et retourne au palais fort mécontent. Le +lendemain il fait partir deux ou trois cents soldats, avec ordre de +lever sur le peuple une grosse imposition; ainsi l'état est menacé +d'un grand malheur quand le roi a mis son bonnet de travers. + +Il peut lever, dit-on, des armées innombrables et les mettre en +campagne. Carli et d'autres voyageurs racontent qu'un roi de Congo +marcha contre les Portugais à la tête de neuf cent mille hommes. On +aurait cru qu'il se proposait la conquête de l'univers; cependant il +n'avait à combattre que trois ou quatre cents mousquetaires portugais, +qui n'avaient pour armes, avec leurs fusils, que deux pièces de +campagne; mais, les ayant chargées à cartouche, l'exécution qu'elles +firent dans les premiers rangs des Nègres jeta la consternation dans +une armée si nombreuse, et la mort du monarque acheva de les mettre en +déroute. Le Portugais qui avait coupé la tête à ce prince assura que +ses armes royales et tous les ustensiles dont il faisait usage étaient +d'or battu. + +La manière ordinaire de combattre dans toutes ces régions ne prouve +pas plus de courage que de discipline. Deux armées nègres qui sont en +présence commencent par discuter froidement le sujet de leur querelle: +elles passent successivement aux reproches et aux injures; enfin, la +chaleur augmentant par degrés, on en vient aux coups. Les tambours se +font entendre avec beaucoup de confusion. Ceux qui sont armés de +fusils les jettent à la première décharge, parce qu'ils sont plus +occupés de leur propre frayeur que de l'envie de nuire. D'ailleurs la +méthode qu'ils prennent pour tirer est rarement dangereuse. Ils +appuient la crosse du fusil contre l'estomac, sans aucun point de +mire, et les balles passent en l'air par-dessus la tête de leurs +ennemis, d'autant plus que des deux côtés l'usage est de s'accroupir +lorsqu'ils voient le premier feu de la poudre; ensuite les deux partis +se relèvent et se servent de leurs arcs. S'ils sont à quelque +distance, ils lancent leurs flèches en l'air, persuadés qu'elles sont +plus meurtrières dans leur chute; mais, lorsqu'ils sont fort près, ils +tirent en droite ligne. Les flèches sont quelquefois empoisonnées, et +le premier remède qu'ils appliquent à leurs blessures, est leur +propre urine. Ils ramassent les flèches qu'ils découvrent autour d'eux +pour les employer contre ceux qui les ont tirées. + +La succession au trône n'a point d'ordre établi; du moins n'en +a-t-elle pas qui ne puisse être renversé par la volonté des grands, +sans aucun égard pour le droit d'aînesse ou pour la légitimité de la +naissance. Ils choisissent entre les fils du roi celui pour lequel ils +ont conçu le plus de respect, ou qu'ils croient le plus capable de les +gouverner. Quelquefois ils rejettent les enfans pour donner la +couronne au frère ou au neveu. + +Dans le couronnement du roi, l'usage est de faire une proclamation qui +prouve le crédit des Portugais dans ces contrées; un héraut dit à +haute voix: «Vous qui devez être roi, ne soyez ni voleur, ni avare, ni +vindicadif; soyez l'ami des pauvres; faites des aumônes pour la rançon +des prisonniers et des esclaves: assistez les malheureux; soyez +charitable pour l'église: efforcez-vous d'entretenir la paix et la +tranquillité dans ce royaume, et conservez avec une fidélité +inviolable le traité d'alliance avec votre frère le roi de Portugal.» + +Ensuite deux seigneurs se lèvent pour aller chercher le prince, comme +s'il était confondu dans la foule. L'ayant bientôt trouvé, ils +l'amènent, l'un par le bras droit, l'autre par le bras gauche. Ils le +placent sur le fauteuil royal, lui mettent la couronne sur la tête, +les bracelets d'or aux poignets, et sur le dos un manteau noir, qui +sert depuis long-temps à cette cérémonie. Alors on lui présente un +livre d'évangiles, soutenu par un prêtre en surplis; il y porte la +main, et jure d'observer tout ce que le héraut a prononcé. Toute +l'assemblée jette aussitôt un peu de sable et de terre sur lui, +non-seulement comme un témoignage de la joie publique, mais encore +pour l'avertir que sa qualité de roi n'empêchera pas qu'il ne soit +réduit quelque jour en poudre. Il se rend ensuite au palais, +accompagné de douze principaux nobles qui ont présidé à la fête. + +Chaque province de Congo, quoique gouvernée par un des principaux +seigneurs du royaume, sous le titre de _mani_, se divise en plusieurs +petits cantons qui ont aussi leur mani particulier, mais d'un rang +inférieur. Ainsi le mani ou le seigneur de _Vamma_, qui n'est qu'une +division de province, n'est pas du même rang que le _mani bamba_, qui +gouverne une province entière. + +Le roi nomme dans chaque province un juge revêtu de son autorité pour +la décision de toutes les causes civiles. Comme il n'y a point de lois +écrites, les juges n'ont pour règle, dans l'exercice de leur +juridiction, que leur caprice ou celui de l'usage; mais leurs +sentences ne vont jamais plus loin que l'emprisonnement ou l'amende. +Dans les matières importantes, les accusés appellent au roi, seul juge +des causes criminelles; il porte sa sentence, mais il est rare +qu'elle soit à mort. Les offenses des Nègres contre les Portugais sont +jugées par les lois du Portugal; ordinairement le roi se contente de +bannir le coupable dans quelque île déserte. S'ils ont le bonheur d'y +vivre onze ou douze ans, il leur accorde un pardon formel, et ne fait +pas même difficulté de les employer au service de l'état, comme des +gens d'expérience qui ont eu le temps de s'endurcir à la fatigue. + +Le véritable nom du pays d'Angole est Dongo. Les Portugais l'ont nommé +Angola, du premier prince qui l'usurpa sur la couronne de Congo: il +portait anciennement le nom d'Ambanda, et ses habitans se nomment +encore Ambandos, comme ceux de Loango se nomment Bramas. + +Le royaume d'Angole est borné au nord par celui de Congo, dont il est +séparé par la rivière de Danda, que d'autres appellent Bengo; à l'est, +par le royaume de Matamba; au sud, par Benguéla, et à l'ouest, par +l'Océan: sa situation est entre 7 degrés 30 minutes, et 10 degrés 40 +minutes de latitude sud. + +Dans la province de Massingan ou de Massangano, les Portugais ont un +fort près d'une petite rivière du même nom, entre les rivières de +Koanza et de Sounda. La Koanza coule au sud, et la Sounda au nord; +mais leurs eaux se mêlent à la distance d'une lieue, et c'est de cette +jonction que la ville tire le nom de Massangano, qui signifie, dans la +langue du pays, un mélange d'eau: elle n'était autrefois qu'un grand +village ouvert; mais le soin que les Portugais ont pris d'y bâtir un +grand nombre de belles maisons de pierre en a fait une ville +considérable. Ce changement et l'érection du fort sont de l'année +1578, lorsque, avec le secours du roi de Congo, les Portugais +pénétrèrent dans le royaume d'Angole. La ville est habitée aujourd'hui +par quantité de familles portugaises, et par un grand nombre de +mulâtres et de Nègres. + +Le roi d'Angole fait sa résidence ordinaire un peu au-dessus de +Massangano, dans l'intérieur d'une chaîne de montagnes d'environ sept +lieues de tour, où la richesse des campagnes et des prairies lui +fournit des provisions en abondance. On n'y peut pénétrer que par un +seul passage; et ce prince l'a fortifié avec tant de soin, qu'il est à +couvert des insultes de ses ennemis. + +La province de Loanda tient le premier rang par sa grandeur et ses +richesses. Sa capitale est la ville de Loanda, qu'on nomme aussi +Saint-Paul de Loanda, pour la distinguer d'une île du même nom. C'est +la capitale de toutes les possessions portugaises dans cette grande +partie de l'Afrique et la résidence du gouverneur. + +Saint-Paul de Loanda doit son origine aux Portugais en 1578, lorsque +Paul Diaz de Novaës fut envoyé dans cette contrée pour en être le +premier gouverneur. Elle est grande et remplie de beaux édifices, +mais sans murs et sans fortifications, à la réserve de quelques petits +forts élevés sur le rivage pour la sûreté du port. Les maisons des +blancs sont de pierre et couvertes de tuiles. Celles des Nègres ne +sont que de bois et de paille. L'évêque d'Angole et de Congo y fait sa +résidence à la tête d'un chapitre de neuf ou dix chanoines. + +La ville est habitée par trois mille blancs et par un nombre +prodigieux de Nègres qui servent les blancs en qualité d'esclaves, ou +de domestiques libres. Il est commun pour un Portugais de Loanda +d'avoir cinquante esclaves à son service; les plus riches en ont deux +ou trois cents, et quelques-uns jusqu'à trois mille; c'est en quoi +consiste leur richesse, parce que tous ces Nègres, étant propres à +quelque travail, s'occupent suivant leur profession, et qu'outre la +dépense de leur entretien qu'ils épargnent à leur maître, ils lui +apportent chaque jour le fruit de leur travail; mais, à l'exception de +Massangano et de quelques autres places intérieures, les Portugais ne +possèdent rien au delà des côtes. + +Le nombre des mulâtres est fort grand: ils portent une haine mortelle +aux Nègres, sans en excepter leur mère négresse, et toute leur +ambition consiste à se mettre dans une certaine égalité avec les +blancs; mais, loin d'obtenir cette grâce, ils n'ont pas même la +liberté de paraître assis devant eux. + +Les enfans que les Portugais ont de leurs Négresses passent également +pour esclaves, à moins que le père ne se détermine à les déclarer +légitimes. À la moindre faute, ces misérables victimes sont vendues et +transportées sans aucun égard pour les lois de la religion et de la +nature. Un Portugais avait deux filles, l'une veuve et l'autre à +marier: dans la vue de procurer un meilleur établissement à la +seconde, il dépouilla l'autre de tout ce qu'elle possédait. Celle-ci +ne pouvant rien opposer à cette injustice, prit une autre résolution, +qu'elle ne fit pas difficulté de déclarer à Mérolla: «Je ne veux pas +déplaire à mon père, lui dit-elle; il est le maître de me traiter à +son gré; mais après sa mort je vendrai ma soeur, parce qu'elle est née +de mon esclave, et je me dédommagerai sans bruit du tort qu'il me +fait.» Voilà les abominations que produit le commerce des esclaves. + +L'usage des pères, à la naissance de chaque enfant, est de jeter les +fondemens d'une nouvelle maison pour le loger après son mariage; les +murs s'élèvent à mesure que l'enfant croit en âge. On n'a point +d'autre chaux que la poudre des écailles d'huîtres calcinées au feu. + +Les bornes du pays de Benguéla, que l'on nomme Bankella, sont, au +nord, le royaume d'Angole, dont quelques-uns le regardent comme une +partie; à l'est, le pays de Djoggi-Kasandj, duquel il est séparé par +la rivière Kounéni; au sud, celui de Martaman, et la mer à l'ouest; sa +situation est entre 10 degrés 30 minutes, et 16 degrés 15 minutes de +latitude sud. + +L'air est si dangereux dans le pays de Benguéla, et communique aux +alimens des qualités si pernicieuses, que les étrangers qui en usent à +leur arrivée n'évitent point la mort ou de fâcheuses maladies. On +conseille ordinairement aux passagers de ne pas descendre à terre, ou +du moins de ne pas boire de l'eau du pays, qu'on prendrait pour une +lie épaisse. On reconnaît aisément combien l'air est dangereux pour +les blancs; tous ceux qui habitent le pays ont l'air d'autant de morts +sortis du tombeau; leur voix est faible et tremblante, et leur +respiration entrecoupée, comme s'ils la retenaient entre les dents. +Carli, qui fait d'eux cette peinture, se dispensa de résider dans un +si triste lieu. + +Du temps de Lopez et de Battel, les Européens, n'avaient qu'un +établissement dans cette baie; mais dans la suite les Portugais y ont +bâti du côté du nord une ville qu'ils ont nommée San-Phelipé, ou +Saint-Philippe de Benguéla, et qu'ils appellent aussi le +Neuf-Benguéla, pour la distinguer d'une ancienne ville du même nom, +qui est située sur les bords de cette contrée du côté du nord, entre +le port de Soto et la rivière de Dongo ou de Moréna. Carli, qui se +trouvait dans le pays en 1666, dit que la ville de Benguéla est gardée +par une garnison portugaise, avec un gouverneur de la même nation: il +ajoute que le nombre des blancs qui l'habitent est d'environ deux +cents, que celui des Nègres est très-grand, que les maisons ne sont +bâties que de terre et de paille, que l'église et les forts ne sont +pas mieux. + +Mérolla parle avec horreur d'un usage établi dans un port de ce +royaume où son vaisseau relâcha: les femmes, d'intelligence avec leurs +maris, emploient tous les artifices de leur sexe pour attirer d'autres +hommes dans leurs bras, et livrent leurs amans au mari, qui les +emprisonne aussitôt pour les vendre à la première occasion, sans avoir +aucun compte à rendre de cette violence. + +Dans toutes les parties du royaume d'Angole, on distingue quatre +ordres de Nègres qui composent la nation: le premier, qui est celui +des nobles, se nomme mokata; on donne au second, dans la langue du +pays, le titre d'enfant du domaine: il renferme tous les habitans +libres, qui sont la plupart artisans ou laboureurs; le troisième ordre +est celui d'une sorte d'esclaves qui appartient au domaine de chaque +noble, et qui passe de même à l'héritier; enfin le quatrième est +l'ordre des mokikas ou des esclaves ordinaires, qui s'acquiert par la +guerre ou par le commerce. + +En général, les habitans d'Angole et de Benguéla n'amassent point de +richesses. Ils se contentent d'un peu de millet et de quelques +bestiaux, de leur huile et de leur vin de palmier. Le principal +commerce des Portugais et des autres Européens dans le royaume +consiste en esclaves, qu'ils transportent à Porto-Rico, à +Rio-de-la-Plata, à Saint-Domingue, à la Havanne, à Carthagène, et +surtout au Brésil, pour le service des plantations et des mines. +Autrefois les Espagnols transportaient annuellement plus de quinze +mille esclaves dans leurs propres colonies, et l'on juge +qu'aujourd'hui les Portugais n'en transportent pas moins. Leurs agens +les achètent à cent cinquante et deux cent milles dans l'intérieur des +terres. Lorsqu'ils arrivent sur la côte, ils sont ordinairement fort +maigres et très-faibles, parce qu'ils sont mal nourris dans le voyage, +et qu'on ne leur donne la nuit que le ciel pour toit et la terre pour +lieu de repos. Mais, avant que de les embarquer, l'usage des Portugais +de Loanda est de les bien traiter, dans une grande maison qui n'a +point d'autre destination. Ils leur fournissent de l'huile de palmier +pour se frotter le corps et se rafraîchir. S'il ne se trouve point de +vaisseau prêt à les recevoir, ou s'ils ne sont point en assez grand +nombre pour faire une cargaison complète, ils les emploient à la +culture de leurs terres. Lorsqu'ils sont à bord, ils prennent soin de +leur santé; ils sont pourvus de remèdes, surtout de citrons, pour les +garantir du scorbut. Si quelqu'un d'entre eux tombe malade, ils ne +manquent point de le loger à part et de lui faire observer un régime +salutaire. Dans leurs vaisseaux de transport, ils leur donnent des +nattes, qui sont changées régulièrement de douze en douze jours. +L'avarice même peut donc quelquefois ramener à l'humanité. + +Lopez raconte que de son temps le roi d'Angole et tous ses sujets +n'avaient point encore d'autre religion que l'idolâtrie. Il ajoute que +ce prince, ayant formé le dessein d'embrasser la foi chrétienne, à +l'exemple du roi de Congo, lui fit demander, par un ambassadeur, des +prêtres et des missionnaires; mais que le royaume de Congo n'en avait +point assez pour s'en défaire en faveur de ses voisins. Depuis le même +temps, l'état de la religion a reçu peu de changement dans le royaume +d'Angole, excepté dans les villes de Loanda, de Massangano et quelques +autres lieux immédiatement soumis aux Portugais. Loanda est un siége +épiscopal, suffragant de celui de San-Salvador. + +La langue du royaume d'Angole n'est pas plus différente de celle de +Congo que le portugais ne l'est du castillan, ou le vénitien du +calabrois, c'est-à-dire que la différence consiste principalement dans +la prononciation; cependant elle est assez grande pour en faire comme +une autre langue. Toutes ces régions n'ont point de caractères pour +l'écriture. + +Les rois d'Angole n'étaient anciennement que des gouverneurs ou des +lieutenans du roi de Congo qui s'étaient emparés de l'autorité dans +l'étendue de leur administration; ensuite ils usurpèrent le pouvoir +absolu dans un pays qu'ils gouvernaient au nom d'autrui; et joignant +diverses conquêtes au royaume d'Angole, ils devinrent aussi riches et +presque aussi puissans que leur maître; cependant ils ont toujours +conservé une ombre de dépendance sous le nom d'un tribut qu'ils ne +paient qu'à leur gré. + +Les rois d'Angole entretiennent, comme ceux de Congo, un grand nombre +de paons: ce privilége est réservé à la famille royale. Leur +vénération pour ces animaux va si loin, qu'un de leurs sujets qui +aurait la hardiesse d'en prendre une seule plume n'éviterait pas la +mort ou l'esclavage. + +Les provinces d'Angole sont gouvernées, sous l'autorité du roi, par +les principaux seigneurs de sa cour, et chaque canton par un chef +inférieur qui porte le nom de sova. + +On ne connaît dans le royaume d'Angole qu'une sorte de punition pour +les crimes; c'est l'esclavage au profit du _Sova_. + +Le roi de Portugal tire du royaume d'Angole un revenu considérable, +soit du tribut annuel des sovas, soit des droits qu'il impose sur la +vente des marchandises et des esclaves. + +Les révolutions du royaume d'Angole n'ont point empêché qu'il ne soit +demeuré fort puissant. Lopez observe que, depuis l'établissement du +christianisme dans le royaume de Congo, le nombre des habitans y est +beaucoup diminué; au lieu que l'ancien usage de la polygamie, qui +subsiste toujours dans le royaume d'Angole, le rend plus peuplé qu'on +ne peut se l'imaginer. Le même auteur ajoute que, suivant l'usage du +pays, qui oblige tous les sujets de suivre le monarque à la guerre, il +peut mettre en campagne un million d'hommes. Dapper confirme ce +nombre; mais il ajoute que, dans une occasion pressante, le roi peut +lever promptement cent mille volontaires: puissance redoutable, si la +conduite et le courage y répondaient. On reconnut assez que ces deux +qualités leur manquent, en 1584, lorsque cinq cents Portugais, +assistés d'un petit nombre de Mosicongos, défirent une armée de douze +cent mille Angoliens. L'année suivante, deux cents Portugais et dix +mille Nègres en battirent six cent mille. + +Quoique la foi chrétienne ait fait quelque progrès dans ces trois +contrées, la plus grande partie des habitans observe encore l'ancienne +religion, qui consiste dans le culte de Mokissos. + +Tous les sovas chrétiens ont un chapelain dans leur benza ou village +pour baptiser les enfans et célébrer les saints mystères. Mais entre +ceux qui font profession du christianisme il s'en trouve un grand +nombre qui demeurent attachés secrètement à l'idolâtrie. + +Les gangas ou les prêtres nommés _singhillis_, c'est-à-dire dieux de +la terre, ont un supérieur ou un souverain pontife qui porte le nom de +_ganga kitorna_, et qui passe pour le premier dieu de cette espèce. +C'est à lui qu'on attribue toutes les productions terrestres, telles +que les fruits et les grains. On lui offre les premiers, comme un +juste hommage; et lui-même se vante de n'être pas sujet à la mort. +Pour confirmer les Nègres dans cette ridicule opinion, lorsqu'il se +sent près de sa fin par la faiblesse de l'âge ou par la maladie, il +appelle un de ses disciples pour lui communiquer le pouvoir qu'il a de +produire les biens de la terre; ensuite il le fait étrangler +publiquement avec une corde, ou tuer d'un coup de massue. Cette +exécution se fait à la vue d'une nombreuse assemblée. Si l'office du +grand pontife n'était pas rempli continuellement, les habitans sont +persuadés que la terre deviendrait stérile, et que le genre humain +toucherait bientôt à sa ruine. Les gangas inférieurs finissent +ordinairement leur vie par une mort violente. + +Comme tous les gangas prétendent à la divination, nos missionnaires +leur ont donné le nom de sorciers, et les persécutent sans cesse dans +tous les lieux où ils ont quelque pouvoir. D'un autre côté, les +prêtres idolâtres portent une haine mortelle à ceux de l'église +romaine, soit par le ressentiment des injures qu'ils reçoivent soit +par zèle pour le rétablissement du paganisme. + + + + +CHAPITRE II. + +Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de Benguéla. + + +L'air de Congo, généralement parlant, est plus tempéré qu'on n'est +porté à se l'imaginer. L'hiver y ressemble à l'automne de Rome. On n'y +est jamais obligé d'augmenter l'épaisseur des habits ni de s'approcher +du feu. Il n'y a point de différence pour le froid entre le sommet des +montagnes et les plaines. On voit même des hivers ou la chaleur est +plus vive qu'en été. + +La différence des jours et des nuits n'est que d'un quart d'heure +pendant toute l'année. + +L'hiver commence au mois de mars, lorsque le soleil entre dans les +signes du nord, et l'été au mois de septembre, lorsque le soleil passe +dans les signes du sud. Il ne tombe jamais de pluie pendant l'été; +mais elle dure sans interruption pendant les mois d'avril, mai, juin, +juillet et août, qui composent l'hiver. Les beaux jours du moins y +sont fort rares. On est surpris de la force des pluies et de la +grosseur des gouttes. Lorsque les terres sont bien abreuvées, toutes +les rivières s'enflent et répandent leurs eaux dans les pays voisins. +Les premières pluies commencent ordinairement le 15 avril, et +quelquefois plus tard. De là vient que ces nouvelles eaux du Nil, qui +sont attendues avec tant d'impatience en Égypte, arrivent plus tôt ou +plus tard. + +Dans toutes ces contrées, les vents d'hiver soufflent depuis le nord +jusqu'à l'ouest, et depuis le nord jusqu'au nord-est. Ils ont été +nommés par les Portugais _vents généraux_; ce sont les mêmes que les +Romains nommaient _étésiens_, et qui soufflent en été dans l'Italie. +Ils poussent avec beaucoup de force les nues vers les grandes +montagnes, où, se rassemblant et se trouvant pressées, elles se +condensent beaucoup. À l'approche de la pluie, elles paraissent comme +perchées au sommet de ces montagnes; et de là viennent les inondations +du Nil, du Sénégal et des autres rivières, qui se déchargent dans les +mers orientales et occidentales. + +Pendant l'été du pays, qui est l'hiver de Rome, les vents soufflent +depuis le sud jusqu'au sud-est. En nettoyant les parties méridionales +du ciel, ils poussent la pluie vers les régions du nord. Leur effet le +plus salutaire est de répandre la fraîcheur dans toutes ces contrées; +sans quoi il serait impossible de résister à des chaleurs si +excessives, que, pendant la nuit même, on est contraint de suspendre +au-dessus de soi deux couvertures pour se garantir de l'embrasement de +l'air. Les voyageurs remarquent aussi qu'il ne tombe jamais de neige à +Congo et dans les pays voisins, et qu'on n'en aperçoit point au sommet +des plus hautes montagnes, excepté vers le cap de Bonne-Espérance et +sur quelques autres monts que les Portugais ont nommés Sierra-Névada +ou Monts de neige. Mais on ne vante point cette propriété du pays +comme un avantage; car un peu de neige ou de glace paraîtrait à Congo +plus précieux que l'or. + +On trouve, dit-on, dans le royaume de Congo des mines de divers +métaux, sans en excepter l'or et l'argent; mais les habitans ont +toujours refusé de les découvrir aux étrangers. + +Le cuivre y est fort commun, surtout dans la province de Pemba, près +de la ville du même nom. La teinte de jaune est si forte dans +certaines roches, qu'on les a prises pour de l'or. Sogno n'en est pas +moins rempli; et son cuivre étant encore meilleur que celui de Pemba, +on en fabrique à Loanda les bracelets et les anneaux que les Portugais +transportent à Callabar, à Kiodelkey, et dans d'autres lieux. +Linschoten assure que Bamba a des mines d'argent et de quelques autres +métaux. Il place à l'est de Sounda des mines de cristal et de fer. +«Les dernières, dit-il, sont les plus estimées des Nègres, parce +qu'ils font de ce métal des couteaux, des épées et d'autres armes.» + +Les montagnes de Congo renferment en plusieurs endroits différentes +sortes de très-belles pierres, dont on pourrait faire des colonnes, +des chapiteaux et des bases d'une telle grandeur, que, si l'on eh +croit Lopez, on y couperait facilement une église d'une seule pièce, +et de la même pierre que l'obélisque romain de la _Porta del Popolo_. +On y trouve des monts entiers de porphyre, de jaspe et de marbre de +différentes couleurs, qui portent à Rome le nom de _marbres de +Numidie_, _d'Afrique_ et _d'Éthiopie_, dont on voit quelques piliers +dans la chapelle du pape Grégoire. Les mêmes montagnes ont une pierre +marquetée dans laquelle il se trouve de fort belles hyacinthes, +c'est-à-dire que les raies ou les veines qui sont distribuées par tout +le corps peuvent en être tirées comme les pépins d'une grenade, et +tombant alors en petites pièces du plus parfait hyacinthe; mais on +ferait de la masse entière des colonnes d'une beauté merveilleuse. + +Enfin les montagnes de Congo renferment d'autres espèces de pierres +rares qui paraissent imprégnées de cuivre et d'autres métaux. Elles +prennent le plus beau poli du monde, et sont d'un usage admirable pour +la sculpture. + +Ce grand royaume produit régulièrement chaque année deux moissons. On +commence à semer au mois de janvier pour recueillir au mois d'avril. +La chaleur recommence au mois de septembre, et rend les terres propres +à recevoir de nouvelles semences, qui offrent une moisson abondante au +mois de décembre. + +La, terre est noire et féconde comme les femmes qui la cultivent. + +Dans le royaume d'Angole, le pain se fait de la racine, de manioc; les +habitans la nomment _mandioca_. + +On doit être accoutumé, par les relations précédentes, à lire sans +étonnement que l'Afrique produit des arbres d'une hauteur et d'une +grosseur si démesurées, qu'un seul fournit à la construction d'un +grand nombre de maisons et de pirogues. Celui qui tient le premier +rang est le figuier des Indes ou ensaka. Il s'en trouve plusieurs dans +l'île de Loanda. Il a déjà été question de cet arbre. Il paraît en +effet que, depuis le Sénégal jusqu'au Congo, le règne végétal présente +une uniformité extraordinaire. + +Toutes les parties du royaume de Congo produisent beaucoup d'arbres +fruitiers. Dans la province de Pemba, le plus grand nombre des +habitans se nourrit de fruits. Les citrons, les limons, les bananes, +et surtout les oranges, y sont en abondance. Elles rendent beaucoup de +jus, sans être aigres ni douces, et leur usage n'est jamais nuisible. +Pour faire juger de la fertilité du pays, Lopez rapporte que pendant +l'espace de quatre jours il vit croître assez haut un petit citronnier +d'un pépin qu'il avait planté. + +Le plus surprenant de tous les arbres de Congo est le mignamigna, qui +produit du poison d'un côté, et l'antidote de l'autre. Si l'on est +empoisonné par le bois ou par le fruit, les feuilles servent de +contre-poison. Au contraire, si l'on a pris du poison par les +feuilles, il faut avoir recours au bois ou au fruit: c'est encore une +de ces fables si fréquentes chez les anciens voyageurs. On en va lire +de plus absurdes. + +Mérolla, après avoir observé que ces régions offrent une variété +surprenante de toutes sortes d'oiseaux, fait une remarque singulière +sur les moineaux. Ils sont de la même forme que ceux de l'Europe, +aussi-bien que les tourterelles; mais, dans la saison des pluies, leur +plumage devient rouge, et reprend ensuite sa première couleur. On voit +arriver la même chose aux autres oiseaux. + +Les oiseaux que les Nègres appellent dans leur langue _oiseaux de +musique_ sont un peu plus gros que les serins de Canarie. Quelques-uns +sont tout-à-fait rouges, d'autres verts, avec les pieds et le bec +noirs; d'autres sont blancs; d'autres gris ou noirs. Les derniers +surtout ont le ramage charmant; on croirait qu'ils parlent dans leur +chant. Les seigneurs du pays les tiennent renfermés dans des cages. + +Mais de tous les habitans ailés de ce climat il n'y en a point dont +Mérolla parle avec tant d'admiration que d'un petit oiseau décrit par +Cavazzi. Sa forme est peu différente de celle du moineau; mais sa +couleur est d'un bleu si foncé, qu'à la première vue il paraît +tout-à-fait noir; son ramage commence à la pointe du jour, et fait +entendre fort distinctement le nom de Jésus-Christ. «N'est-il pas +surprenant, dit Mérolla, que cette exhortation naturelle n'ait pas la +force d'amollir le coeur des habitans pour leur faire abandonner +l'idolâtrie?» + +Le père Caprani parle d'un oiseau merveilleux dont le chant consiste +dans ces deux mots, _va dritto_, c'est-à-dire _va droit_. Un autre, +dans les mêmes contrées, mais surtout dans le royaume de Matamba, +chante continuellement _vuiéki, vuiéki_, qui signifie _miel_ en langue +du pays. Il voltige d'un arbre à l'autre pour découvrir ceux où les +abeilles ont fait leur miel, et s'y arrête jusqu'à ce que les passans +l'aient enlevé; ensuite il fait sa nourriture de ce qui reste. Mais, +par un autre jeu de la nature, le même chant attire les lions, ou du +moins, en suivant l'oiseau, le passant tombe quelquefois dans les +griffes d'un lion, et trouve, dit Mérolla, la mort au lieu de miel. +Dapper parle d'un autre oiseau qui se trouve dans le royaume de +Loango. Les Nègres sont persuadés que son chant annonce l'approche de +quelque bête féroce. + +Il y a peu d'animaux dans le royaume de Congo qui ne lui soient +communs avec le royaume d'Angola. Tels sont les éléphans, les +rhinocéros, les panthères, les léopards, les lions, les buffles, les +loups, les chacals, les hyènes, les grands chats sauvages, les +civettes, les sangliers et les caméléons. + +Il se trouve des éléphans dans toutes les parties du royaume de Congo. +Les habitans du pays prétendent que cet animal vit cent cinquante ans, +et ne cesse pas de croître jusqu'au milieu de cet âge. Lopez prit +plaisir à en peser plusieurs dents, dont chacune était d'environ deux +cents livres. + +La peau des éléphans de Congo est d'une dureté incroyable; elle a +quatre pouces d'épaisseur. + +Les éléphans ont à la queue une sorte de poil ou de soie de +l'épaisseur d'un jonc et d'un noir fort brillant. La force et la +beauté de ce poil augmentent avec l'âge de l'animal. Un seul se vend +quelquefois deux ou trois esclaves, parce que les seigneurs et les +femmes sont passionnés pour cet ornements. Tous les efforts d'un homme +avec les deux mains ne peuvent le briser. Quantité de Nègres se +hasardent à couper la queue de l'éléphant, dans la seule vue de se +procurer ces poils. Ils le surprennent quelquefois tandis qu'il monte +par quelque passage étroit dans lequel il ne peut se tourner ni se +venger avec sa trompe. D'autres, beaucoup plus hardis, prennent le +temps où ils le voient paître, lui coupent la queue d'un seul coup, et +se garantissent de sa fureur par des mouvemens circulaires que la +pesanteur de l'animal et la difficulté qu'il trouve à se tourner ne +lui permettent pas de faire avec la même vitesse; cependant, comme on +l'a déjà dit, il court plus vite en droite ligne que le cheval le plus +léger, parce que ses pas sont beaucoup plus grands. + +L'éléphant est d'un naturel fort doux et peu inquiet pour sa sûreté, +parce qu'il se repose sur sa force. S'il ne craint rien, il ne cherche +pas non plus à nuire. Ils s'approche des maisons sans y causer aucun +désordre; il ne fait aucune attention aux hommes qu'il rencontre. +Quelquefois il enlève un Nègre avec sa trompe et le tient suspendu +pendant quelques momens; mais c'est pour le remettre tranquillement à +terre. Il aime les rivières et les lacs, surtout vers le temps de +midi, pour se désaltérer ou se rafraîchir: il se met dans l'eau +jusqu'au ventre, et se lave le reste du corps avec l'eau qu'il prend +dans sa trompe. Lopez est persuadé que c'est la multitude des étangs +et des pâturages qui attire un si grand nombre d'éléphans dans le +royaume de Congo. Il se souvient, dit-il, d'en avoir vu plus de cent +dans une seule troupe, entre Cazanze et Loanda; car ils aiment à +marcher en compagnie, et les jeunes surtout vont toujours à la suite +des vieux. + +Avant l'arrivée des Portugais, les Nègres de Congo ne faisaient aucun +cas des dents d'éléphans. Ils en conservaient un grand nombre depuis +plusieurs siècles, mais sans les mettre au rang de leurs marchandises +de commerce. De là vient que les vaisseaux de l'Europe en apportèrent +une si prodigieuse quantité de Congo et d'Angole jusqu'au milieu du +dernier siècle. Mais ils épuisèrent enfin le pays, et les habitans +sont obligés aujourd'hui d'avoir recours aux autres contrées pour en +fournir au commerce de l'Europe. + +Les peuples de Bamba n'ont jamais eu l'art d'apprivoiser les éléphans; +mais ils entendent fort bien la manière de les prendre en vie. Leur +méthode est d'ouvrir, dans les lieux que ces animaux fréquentent, de +larges fossés qui vont en se rétrécissant vers le fond; ils les +couvrent de branches d'arbres et de gazon qui cachent le piége. Lopez +vit sur les bords de la Koanza un jeune éléphant qui était tombé dans +une de ces tranchées. Les vieux, après avoir employé inutilement toute +leur force et leur adresse pour le tirer du précipice, remplirent la +fosse de terre, comme s'ils eussent mieux aimé le tuer et l'ensevelir +que de l'abandonner aux chasseurs. Ils exécutèrent cette opération à +la vue d'un grand nombre de Nègres, qui s'efforcèrent en vain de les +chasser par le bruit, par la vue de leurs armes, et par des feux +qu'ils leur jetaient pour les effrayer. + +Dapper observe que l'éléphant, après avoir été blessé, emploie toutes +sortes de moyens pour tuer son ennemi; mais que, s'il obtient cette +vengeance, il ne fait aucune insulte à son corps: au contraire, son +premier soin est de creuser la terre de ses dents pour lui faire un +tombeau, dans lequel il l'étend avec beaucoup d'adresse, ensuite il le +couvre de terre et de feuillage. + +On trouve dans le royaume de Congo quantité de ces grands singes qu'on +nomme _orangs-outangs_ aux Indes orientales, et qui tiennent comme le +milieu entre l'espèce humaine et les babouins. Nous en avons déjà +parlé sous le nom de _barris_. Au Congo, l'on nomme les plus grands +_pongo_, et les autres _jockos_: leur retraite est dans les bois. Ils +dorment sur les arbres, et s'y font une espèce de toit qui les met à +couvert de la pluie. Leurs alimens sont des fruits ou des noix +sauvages; jamais ils ne mangent de chair. L'usage des Nègres qui +traversent les forêts est d'y allumer des feux pendant la nuit. Ils +remarquent que le matin, à leur départ, les pongos prennent leur place +autour du feu, et ne se retirent point qu'il ne soit éteint; car, avec +beaucoup d'adresse, ils n'ont point assez de sens pour l'entretenir en +y apportant du bois. + +Ils marchent quelquefois en troupes, et tuent les Nègres qui +traversent les forêts. Ils fondent même sur les éléphans qui viennent +paître dans les lieux qu'ils habitent, et les incommodent si fort à +coups de poings ou de bâtons, qu'ils les forcent à prendre la fuite en +poussant des cris. On ne prend jamais de pongos adultes, parce qu'ils +sont si robustes, que dix hommes ne suffiraient pas pour les arrêter. +Mais les Nègres en prennent quantité de jeunes, après avoir tué la +mère, au corps de laquelle ils s'attachent fortement. Lorsqu'un de ces +animaux meurt, les autres couvrent son corps d'un amas de branches et +de feuillages. Purchass ajoute, en forme de note, que, dans les +conversations qu'il avait eues avec Battel, il avait appris de +lui-même qu'un pongo lui enleva un petit Nègre, qui passa un mois +entier dans la société de ces animaux; car ils ne font, dit-il, aucun +mal aux hommes qu'ils surprennent. Mais comment accorder cette +observation de Purchass avec ce qu'on vient de dire d'après d'autres +voyageurs, que les pongos attaquent les Nègres dans les forêts? Ne +faut-il pas en conclure que ces circonstances varient selon les lieux +que les observateurs ont visités? Au reste, il y a beaucoup +d'apparence que le pongo est le satyre des anciens. + +On trouve dans ces contrées les énormes serpens dont on a vu plus haut +la description. Les Nègres les appellent, dans leur langue, _le grand +serpent d'eau_, _ou la grande hydre_. Cette redoutable espèce de +serpent, dit Lopez, change de peau dans la saison ordinaire, et +quelquefois après s'être monstrueusement rassasiée. Ceux qui la +trouvent ne manquent pas de la montrer en spectacle. Lorsqu'il arrive +aux Nègres de mettre le feu à quelque bois épais, ils y trouvent +quantité de ces serpens tout rôtis, dont ils font un admirable festin. +Ce serpent paraît être le même qui porte, suivant Dapper, le nom +d'_embamba_ dans le royaume d'Angole et celui de _minia_, dans le pays +de Quodjas. + +Le serpent le plus remarquable que Mérolla ait vu, se nomme _capra_. +La nature a mis son poison dans son écume, qu'il crache ou qu'il lance +de fort loin dans les yeux d'un passant. Elle cause des douleurs si +vives, que, s'il ne se trouve pas bientôt quelque femme pour les +apaiser avec son lait, l'aveuglement est inévitable. Ces serpens +entrent dans les maisons, et montent aux arbres la nuit comme le jour. + +Lopez décrit une autre espèce de serpent qui a, vers l'extrémité de sa +queue, une petite tumeur de laquelle il sort un bruit éclatant comme +celui d'une sonnette; il ne peut se remuer sans se faire entendre, +comme si la nature avait pris soin d'avertir les passans du danger. + +Le même auteur ajoute qu'il se trouve dans le royaume de Congo des +vipères si venimeuses que dans l'espace de vingt-quatre heures elles +causent la mort; mais que les Nègres connaissent des simples dont +l'application est un remède assuré lorsqu'elle est assez prompte. Il +dit encore que ce pays produit d'autres créatures de la grosseur du +bélier, avec des ailes; elles ont une longue queue et une gueule fort +allongée, armée de plusieurs rangées de dents: elles se nourrissent de +chair crue. L'auteur ne leur donne que deux jambes. Leur couleur est +bleue et verte, et leur peau paraît couverte d'écaillés. Les païens +nègres leur rendent une sorte de culte: on en voyait un assez grand +nombre à Congo du temps de Lopez, parce qu'étant fort rares dans les +provinces, les principaux seigneurs prennent beaucoup de soin pour les +conserver; ils souffrent que le peuple leur rende des adorations, en +faveur des présens et des offrandes dont elles sont accompagnées. +Lopez a évidemment été la dupe des seigneurs du Congo, s'il a pu +ajouter foi à un récit d'une absurdité si choquante. + +Les caméléons du pays font leur demeure dans les rochers et sur les +arbres: ils ont la tête pointue et la queue en forme de scie. + +Les rivières de Congo et d'Angole abondent en poissons de différentes +espèces. Celle de Zaïre en produit un fort remarquable, qui se nomme +_ambizagoulo_ (_porc_), parce qu'il n'est pas moins gras que cet +animal, et qu'il fournit du lard. La nature lui a donné deux espèces +de mains, et lui a formé le dos comme un bouclier: sa chair est fort +bonne, mais elle n'a pas le goût de poisson; sa gueule ressemble à +celle du boeuf; il se nourrit de l'herbe qui croît sur les bords de la +rivière, sans jamais monter sur la rive. Quelques-uns de ces poissons +pèsent jusqu'à cinq cents livres; à cette description, l'on reconnaît +le lamantin. + +Pendant le séjour que Carli fit à Colombo, des pêcheurs prirent un +grand poisson, de forme ronde comme une roue de carrosse. Il a deux +dents au milieu du corps, et plusieurs trous par lesquels il voit, il +entend, il mange; sa gueule, qui est une de ces ouvertures, n'a pas +moins d'un empan de long: sa chair est délicieuse, et ressemble au +veau pour la blancheur. + +Lopez rapporte que le Zaïre nourrit des crocodiles. Mérolla, au +contraire, assure formellement qu'il ne s'y en trouvé point; mais on +convient qu'il s'en trouve un grand nombre dans les autres rivières du +même pays. Battel, pour nous donner une idée de la grandeur et de +l'avidité de ces monstres, rapporte que, dans le royaume de Loango, un +crocodile dévora une allibamba entière, c'est-à-dire une troupe de +huit ou neuf esclaves, liés de la même chaîne; mais le fer, qu'il ne +put digérer, lui causa la mort, et fut trouvé ensuite dans ses +entrailles. Le même auteur ajoute qu'il a vu des crocodiles guetter +leur proie, la saisir, et traîner dans la rivière des hommes, des +chevaux et d'autres animaux. Un soldat qui avait été saisi avec cette +violence tira son coup, et frappa si heureusement le crocodile au +ventre, qu'il le tua sur-le-champ. + +En finissant la description du royaume de Congo, il ne sera point +inutile de jeter un coup d'oeil sur les nations voisines, +particulièrement sur celles des Anzikos et des Diaggas, qui +environnent fort loin le royaume à l'est, et qui se sont rendues +redoutables par leurs fréquentes invasions. + +Les Anzikos sont d'une extrême agilité. Ils courent sur les montagnes +comme autant de chèvres. On ne vante pas moins leur courage, leur +douceur, leur droiture et leur bonne foi. Il n'y a point de Nègres +pour lesquels les Portugais aient tant de confiance. Cependant ils +sont d'un caractère si sauvage et si grossier, qu'il n'y a point de +conversation à former avec eux. Le commerce les attire au Congo: ils +amènent des esclaves de leur propre nation, et apportent des dents +d'éléphans ou des étoffes de la Nubie, dont ils sont voisins. En +échange, ils emportent du sel et des zimbis ou grains de verre, qui +leur servent de monnaie, outre une autre espèce de grandes coquilles +qui viennent de l'île de San-Thomé, et qui servent à leur parure. Ils +reçoivent aussi des soies, des toiles, de la verroterie, et d'autres +marchandises apportées du Portugal. + +Ils ont l'usage de la circoncision; et, dès l'enfance, ils se marquent +et se cicatrisent le visage avec la pointe d'un couteau. + +La chair humaine se vend dans leurs marchés comme celle de boeuf dans +nos boucheries de l'Europe, car ils mangent tous les esclaves qu'ils +prennent à la guerre. Ils tuent même leurs propres esclaves, +lorsqu'ils les jugent assez gras; ou, s'ils trouvent cette voie moins +avantageuse, ils les vendent pour la boucherie publique. Lorsqu'ils +sont fatigués de la vie, ou quelquefois pour montrer seulement le +mépris qu'ils en font, ils s'offrent avec leurs esclaves pour être +dévorés par leurs princes. On trouve d'autres nations qui se +nourrissent de la chair des étrangers; mais on ne connaît que les +Anzikos qui se mangent les uns les autres, sans excepter leurs propres +parens. + +Matamba est habité par les Diaggas. Il a du côté de l'est et du sud, +les pays de Diaggas et de Kassandj: cette région s'étend du nord-est +au sud-ouest, le long de Matamba et de Benguéla, l'espace d'environ +neuf cents milles. + +Les Diaggas sont répandus dans une grande partie de l'Afrique, depuis +les confins de l'Abyssinie au nord, jusqu'au pays des Hottentots au +sud; car, outre les pays qu'on a déjà nommés, ils possèdent une partie +considérable du Monémudji. Delisle les place au nord de cet empire; +Lopez leur fait habiter les bords de cette vaste contrée, le long des +deux rives du Nil, depuis sa source, qu'il place dans des lacs qui +sont à l'est de Congo, jusqu'à l'empire du Prêtejean, par lequel il +entend l'Abyssinie. + +Leur figure est fort noire et fort difforme; ils ont le corps grand et +l'air audacieux; leur usage est de se tracer des lignes sur les joues +avec un fer chaud; ils s'accoutument aussi à ne montrer que le blanc +des yeux, en baissant la paupière; ce qui achève de les rendre +très-horribles. + +Ils sont tout-à-fait nus, et tout respire la barbarie dans leurs +manières. On ne leur connaît point de rois: ils vivent dans les +forêts, errans comme les Arabes; leur férocité les porte à ravager le +pays de leurs voisins, et, dans leurs attaques, ils poussent des cris +affreux, pour commencer par inspirer la terreur. Si l'on en croit +Lopez, leurs plus redoutables adversaires sont les Amazones, race de +femmes guerrières, qu'il place dans le Monomotapa; ils se rencontrent +sur les frontières de cet empire, et se font des guerres presque +continuelles. + +Ils ne trouvent de satisfaction que dans les pays où les palmiers +croissent abondamment, parce qu'ils sont passionnés pour le vin et le +fruit de cet arbre. Le fruit est pour eux d'un double usage; ils le +mangent et l'emploient à faire de l'huile. Leur méthode pour tirer le +vin est différente de celle des Imbondas, qui ont l'art de grimper +sur un arbre sans y toucher avec les mains, et qui remplissent leurs +flacons au sommet. Les Diaggas abattent l'arbre par la racine, et le +laissent couché pendant dix ou douze jours avant d'en faire sortir le +vin; ensuite ils y creusent deux trous carrés, l'un au sommet, l'autre +au milieu, de chacun desquels ils tirent du matin au soir une quarte +de liqueur: chaque arbre fournit ainsi, pendant vingt-six jours, deux +quartes de vin, après quoi il se flétrit et sèche entièrement. Dans +tous les lieux où ils font quelque séjour, ils coupent assez d'arbres +pour se fournir de vin pendant un mois. À la fin de ce terme, ils en +abattent le même nombre; ainsi en peu de temps ils ruinent le pays. + +Ils ne s'arrêtent dans un lien qu'aussi long-temps qu'ils y trouvent +des provisions. Au temps de la moisson, ils s'établissent dans le +canton le plus fertile qu'ils peuvent découvrir, pour recueillir les +grains d'autrui et faire main-basse sur les bestiaux, car ils ne +plantent et ne sèment jamais; ils n'entretiennent point de troupeaux, +et leur subsistance est toujours le fruit de leurs rapines. Lorsqu'ils +entrent dans quelque pays où ils se croient menacés d'une vigoureuse +résistance, leur usage est de se retrancher pendant un ou deux mois; +ils ne cessent point de harceler les habitans, et de les tenir dans +des alarmes continuelles. S'ils sont attaqués, ils se tiennent sur la +défensive, et laissent deux ou trois jours à l'ennemi pour épuiser sa +fureur. Ensuite leur général met, pendant la nuit, une partie de ses +troupes en embuscade, à quelque distance du camp; et si l'attaque est +renouvelée le lendemain, l'ennemi, pressé furieusement de deux côtés, +se défend mal contre l'artifice et la force; ils ne pensent plus alors +qu'à ravager le pays. + +Leurs femmes sont fécondes; mais, dans leurs marches, les Diaggas ne +souffrent pas qu'elles multiplient, et leurs enfans sont ensevelis au +moment qu'ils voient le jour. Ainsi ces guerriers errans meurent +ordinairement sans postérité; ils apportent pour raison de leur +conduite qu'ils ne veulent pas être troublés par le soin d'élever des +enfans, ni retardés dans leurs marches; mais s'ils prennent quelques +villes, ils conservent les garçons et les filles de douze à treize +ans, comme s'ils étaient nés d'eux, tandis qu'ils tuent les pères et +les mères pour les manger. Ils traînent cette jeunesse dans leurs +courses, après leur avoir mis un collier, qui est la marque de leur +malheur, et que les garçons doivent porter jusqu'à ce qu'ils aient +prouvé leur courage en offrant la tête d'un ennemi au général. Cette +marque de leur infamie disparaît alors. Le jeune homme est déclaré +gonso, c'est-à-dire soldat. Bien n'a tant de force que cette espérance +pour échauffer leur courage. En général, ce peuple semble être un +composé de la grossièreté des anciens peuples nomades et de la +férocité des flibustiers. + + + + +CHAPITRE III. + +Cap de Bonne-Espérance. Hottentots. + + +Il y a peu de lieux dans le monde dont on trouve aussi souvent la +description dans les relations des voyageurs que celle du cap de +Bonne-Espérance, parce que les vaisseaux, n'ayant point d'autre route +pour se rendre aux Indes orientales, y touchent fort souvent au +passage. + +Le cap de Bonne-Espérance, comme on l'a dit dans le premier livre de +cet ouvrage, fut découvert pour la première fois, en 1493 sous le +règne de Jean II, par Barthélemi Diaz, amiral portugais. + +Dans la suite, il ne paraît pas que le cap ait été visité par les +Européens jusqu'à l'année 1600, où les vaisseaux de la compagnie +hollandaise des Indes orientales, qui était alors dans son enfance, +commencèrent à s'y arrêter dans le cours de leurs voyages. Cependant +cette compagnie, qui s'est distinguée depuis avec tant de gloire par +son génie pour le commerce et la navigation, ne conçut pas tout d'un +coup les avantages qu'elle pouvait tirer d'un établissement au cap de +Bonne-Espérance. Ses vaisseaux, à la vérité, continuèrent d'y relâcher +en allant aux Indes, ou à leur retour; mais elle ne pensa point à s'y +établir avant les représentations et les instances de Van-Rikbeck, +chirurgien d'une flotte qui s'y était arrêtée en 1650, comme on le +rapportera dans le cours de cet article. + +Il n'est pas aisé de fixer au juste les dimensions du pays qui est +habité par les Hottentots. Ses limites sont très-incertaines au nord +et au nord-est. Environné de trois côtés par la mer, il peut être +regardé comme occupant la partie méridionale de l'Afrique depuis le +tropique du capricorne jusqu'au 35e. degré de latitude sud. + +Un peu au sud de la baie de Sainte-Hélène sur la côte occidentale, est +celle de Saldagna, célèbre dans les relations de tous les voyageurs. +Vingt lieues au sud de Saldagna, on arrive à la baie de la Table, qui +est séparée de la baie False, au sud, par un isthme sablonneux, large +de neuf mille toises. Le cap de Bonne-Espérance forme la pointe +occidentale de la baie False, et le cap Falso la pointe orientale. La +côte se prolonge ensuite en ligne courbe jusqu'au cap des Aiguilles, +qui est la pointe la plus méridionale de l'Afrique. + +Kolbe, voyageur allemand qui a donné en 1719 une description du cap de +Bonne-Espérance, réduit les nations des Hottentots contenues dans +cette partie de l'Afrique au nombre de dix-sept, dont il rapporte les +noms: les Gunghemans, les Kokhaquas, les Sussaquas, les Odiquas, les +Khirigriquas, les grands Namaquas et les petits, les Khorogauquas, les +Kopmares, les Hessaquas, les Souquas, les Dunquas, les Damaquas, les +Gauros ou les Gauriquas, les Houteniquas, les Khamtovères et les +Heykoms. Le temps a sans doute apporté de grands changemens dans cette +nomenclature. + +Toutes les nations des Hottentots sont dans l'usage de passer avec +leurs huttes et leurs troupeaux d'un endroit de leur territoire à +l'autre, pour la commodité des pâturages. L'herbe y croît fort haute +et fort épaisse; mais, lorsqu'elle commence à vieillir, ils la brûlent +jusqu'à la racine, et changent de canton pour y revenir dans un autre +temps, qui n'est jamais fort éloigné, car les cendres engraissent +beaucoup la terre, et les pluies ne manquent pas pour la rafraîchir. +L'usage de brûler les herbes est établi de même entre les Hollandais +du cap. Ils creusent un fossé autour de l'espace qu'ils veulent +brûler, pour arrêter la communication des flammes. + +Les Khirigriquas habitent les bords de la baie de Sainte-Hélène. C'est +une nation nombreuse, distinguée particulièrement par la force du +corps et par une adresse extraordinaire à lancer la zagaie. La belle +rivière de l'Éléphant, qui tire son nom de la multitude de ces animaux +qu'on voit sur ses bords, traverse le territoire des Khirigriquas. Il +est rempli de montagnes dont le sommet est couvert de beaux pâturages, +comme elles le sont presque toutes dans le pays des Hottentots. Les +terres l'emportent beaucoup pour la bonté sur celles des Sussaquas et +des Odiquas. Les vallées sont ornées d'une grande variété de fleurs +d'une beauté et d'une odeur extraordinaires; mais elles servent de +retraite à quantité de serpens, entre lesquels on trouve le céras ou +le serpent cornu. On y voit aussi des cailloux de différentes formes +et de diverses couleurs. + +Les Namaquas sont divisés en deux nations: l'une des grands, et +l'autre des petits Namaquas; ceux-ci habitent la côte; les grands +occupent le pays voisin du côté de l'est. Ces deux peuples diffèrent +entre eux dans leur gouvernement et dans leurs usages; mais ils se +ressemblent par la force, le valeur et la prudence; ils sont également +respectés de tous les autres Hottentots. Kolbe les représente comme +les nègres les plus sensés qu'il ait vus dans cette région. Ils +parlent peu; leurs réponses sont courtes et réfléchies. Ils peuvent +mettre en campagne une armée de vingt mille hommes. Le territoire des +deux nations est rempli de montagnes où l'herbe ne peut pénétrer au +travers du sable et des pierres qui les couvrent. Les vallées ne sont +pas plus fertiles. Il n'y a dans tout le pays qu'un petit bois et une +fontaine. La rivière de l'Éléphant qui le traverse est la seule +ressource des habitans pour se procurer de l'eau. Les lieux qu'elle +arrose sont la retraite d'une infinité de bêtes farouches, surtout +d'une sorte de daims mouchetés qui sont propres à ces cantons. Ils +sont moins gros que ceux de l'Europe, mais d'une légèreté qui surpasse +l'imagination. Leurs taches sont jaunes et blanches. On ne les voit +jamais qu'en troupeaux, et quelquefois jusqu'au nombre de mille. + +Près la fontaine des Namaquas, on trouve un rocher taillé en forme de +donjon ou de forteresse. On le nomme château de Méro, du nom d'un +capitaine du pays qui se fit un amusement de lui donner cette forme. +Mais Kolbe doute qu'un Hottentot puisse avoir été capable d'une +entreprise qui demandait autant d'industrie que de travail, surtout +dans deux logemens qu'il trouva fort bien imaginés, et qui peuvent +contenir un assez grand nombre d'hommes. En un mot, c'est l'ouvrage le +plus précieux qui se trouve dans tout le pays des Hottentots. + +Dapper dit que la nation des Namaquas est fort nombreuse, et leur +donne une taille gigantesque. Les hommes portent une plaque d'ivoire +devant leurs parties naturelles, et un cercle de la même matière aux +bras, avec quantité d'anneaux de cuivre. Chacun a sa petite selle de +bois garnie de cordes qui lui servent à la porter continuellement pour +s'asseoir dans toutes sortes de lieux. + +Les Houteniquas sont bordés par les Khamtovères ou les Hamtovers, qui +possèdent un territoire fort beau et fort uni. Ses prairies et ses +bois qui produisent les plus beaux arbres de toute la région des +Hottentots, l'abondance de son gibier et de toutes sortes de bêtes +sauvages, enfin la multitude de ses rivières, où l'on trouve diverses +espèces de poissons d'eau douce, et quelquefois de mer, entre +lesquelles on voit souvent paraître le lamantin, en font un séjour +également riche et agréable. Kolbe apprit par de bonnes informations, +que plusieurs Européens, en traversant les bois, y avaient trouvé des +cerisiers et des abricotiers chargés de fruits, sans avoir rencontré +un éléphant ni un buffle, quoique ces deux espèces d'animaux soient +fort communs dans tous les autres pays des Hottentots; mais il y a +beaucoup d'apparence que les habitans les tuent lorsqu'ils paraissent, +ou les chassent de leurs limites. Une troupe de marchands hollandais, +qui étaient venus chercher des bestiaux dans cette province, se +laissèrent un jour engager dans un bois où les habitans fondirent sur +eux avec leurs zagaies et leurs flèches. Ils crurent leur perte +inévitable. Cependant, ayant eu le bonheur de se rallier avant d'avoir +reçu la moindre blessure, ils firent une décharge qui refroidit +l'emportement de leurs ennemis, et qui les força de prendre la fuite. +Le jour suivant ces hostilités se terminèrent par un traité d'amitié. +Un capitaine des Khamtovères, qui savait quelques mots de hollandais, +se remit entre leurs mains avec ce discours. «Nous nous sommes crus +supérieurs à toute autre nation par les armes, mais nous reconnaissons +que les Hollandais nous ont vaincus, et nous nous soumettons à eux +comme à nos maîtres.» + +Les Heykoms suivent les Khamtovères au nord-est. Ils habitent un pays +fort montagneux, et qui n'a de fertile que ses vallées. Cependant il +nourrit un assez grand nombre de bestiaux qui se trouvent fort bien de +l'eau saumâtre des rivières et des roseaux qui croissent sur leurs +bords. On y voit aussi beaucoup de gibier, et toutes les espèces de +bêtes sauvages qui se trouvent autour du Cap; mais la rareté de l'eau +douce rend la vie fort dure aux habitans, et les expose à de fâcheuses +extrémités. Un officier de la garnison du Cap étant venu les inviter +au commerce et leur proposer un traité d'alliance avec les Hollandais, +ils acceptèrent ses offres; mais pour première faveur ils lui +demandèrent un tambour, avec un chaudron et une poêle de fer qu'ils +avaient observés dans son équipage. Ces trois présens leur devinrent +fort précieux. Quelque temps après, un parti de flibustiers, +accoutumés à piller les Hottentots sous de belles apparences de +commerce, leur enlevèrent ces instrumens chéris et quantité de +bestiaux. Ils n'ont jamais perdu le soutenir de cette injure. Un +Européen qui visite leur pays est sûr de leur entendre rappeler leur +infortune, et déplorer la perte de leur tambour, de leur chaudron et +de leur poêle. + +Au delà des Heykoms on trouve la Tierra de Natal, qui est habitée par +les Cafres, nation dont la figure et les moeurs n'ont aucune +ressemblance avec celle des Hottentots. + +On a remarqué plus haut que les Hollandais ne commencèrent à +s'établir au Cap qu'en 1650. Van-Rikbeck, chirurgien hollandais, +revenant des Indes orientales, avait observé que le pays était +naturellement riche et susceptible de culture, les habitans d'un +caractère traitable, et le port sûr et commode. Il exposa ses +observations devant les directeurs de la compagnie, qui firent équiper +aussitôt trois vaisseaux pour une si belle entreprise, sous la +conduite du même chirurgien, après l'avoir nommé gouverneur de ce +nouvel établissement. En arrivant au Cap, Van-Rikbeck fit un traité +avec les habitans, par lequel ils cédaient aux Hollandais la +possession de leur pays pour la somme de quinze mille florins en +diverses sortes de marchandises. C'est la première fois que les +Européens, abordant sur des côtes lointaines, ont pu se persuader +qu'un pays appartenait à ses habitans. Van-Rikbeck commença aussitôt à +s'y fortifier par la construction d'un fort carré. Il forma dans +l'intérieur du pays, à deux lieues de la côte, un jardin qu'il +enrichit des semences de l'Europe. La compagnie hollandaise, pour +encourager cette colonie naissante, offrit à tous ceux qui voudraient +s'y établir soixante acres de terre par tête, avec droit de propriété +et d'héritage, pourvu que, dans l'espace de trois ans, ils se missent +en état de pouvoir subsister sans secours et contribuer à l'entretien +de la garnison. Elle leur accordait aussi, à l'expiration de ce terme, +la liberté de disposer de leurs fonds, s'ils n'étaient pas satisfaits +de leur marché ou de la qualité du climat. + +Des avantages de cette nature attirèrent au Cap un grand nombre +d'aventuriers. Ceux qui manquaient de bestiaux, de grains et +d'ustensiles, en reçurent à crédit par les avances de la compagnie. On +les pourvut aussi de femmes, qui furent tirées des maisons de charité +et des communautés d'orphelines. Ces secours firent multiplier si +promptement les fondateurs de la colonie, que dans l'espace de peu +d'années ils commencèrent à former de nouvelles habitations au long de +la côte. + +Le pays que les Hollandais possèdent au Cap comprend toute la côte, +depuis la baie de Saldagna, autour de la pointe méridionale de +l'Afrique, jusqu'à la baie de Nossel à l'est, et s'étend fort loin +dans l'intérieur du pays. La compagnie, dans la vue de s'étendre à +mesure que le nombre des habitans pourra croître, a jugé à propos +d'acheter aussi, pour la somme de trente mille florins en +marchandises, toute la terre de Natal, qui est située entre la terre +de Nossel et Mozambique. Une augmentation si considérable a rendu le +gouvernement du Cap fort important. L'ancienne possession de la +Hollande, sans y comprendre la Tierra de Natal, est divisée en quatre +districts: 1º. celui du Cap, où sont les grands forts et la principale +ville; 2º. celui de Stellenbosch et de Drakenstein; 3º. celui de +Zwellendam; 4º. celui de Graaf-Reynet. + +Les montagnes les plus remarquables du district du Cap sont celles de +la Table (_Tafelberg_), du Lion (_Leeuwenberg_), du Diable +(_Duivelsberg_), et du Tigre. Elles environnent la vallée du même nom +où la ville du Cap est située. La plus haute des trois est celle de la +Table, que les Portugais nomment _Tavao de Cabo_. Du centre de la +vallée elle regarde le sud, en s'étendant un peu au sud-ouest. Elle a +près de six cents toises de hauteur. À quelque distance, le sommet +paraît uni comme une table: mais, si l'on y monte, on le trouve inégal +et fort raboteux. Quoique fort escarpée, on y monte assez aisément par +une grande fente qui est vers le milieu de la montagne. Le pied, +jusqu'au tiers à peu près de sa hauteur, est une terre pierreuse +couverte de plantes et d'arbrisseaux; le reste n'est qu'un amas de +pierres placées par tas exactement horizontaux jusqu'au sommet. La +vallée offre de belles maisons de campagne, des vignobles et des +jardins dont les principaux appartiennent à la compagnie. L'un se +nomme le Jardin du Bois rond, d'un beau bois de ce nom, près duquel +les gouverneurs ont une fort jolie maison de plaisance; l'autre, +_Newland_, ou terre nouvelle, parce qu'il est nouvellement planté. Ces +deux jardins sont arrosés par quantité de sources qui viennent de la +montagne, et rapportent un revenu considérable à la compagnie. + +Pendant la saison sèche, depuis le mois de septembre jusqu'au mois de +mars, et souvent dans le cours des autres mois, on voit pendre au +sommet de cette montagne et de celle du Diable une nuée blanche, qu'on +regarde comme la cause des terribles vents sud-est qui se font sentir +au Cap. Lorsque les matelots aperçoivent cette nuée, ils disent, comme +en proverbe, la table est couverte, ou la nappe est sur la table. +Aussitôt ils se mettent à l'ouvrage pour se garantir de la tempête. + +La montagne du Lion, qui n'est séparée de la Table que par une petite +descente, regarde l'ouest et le centre de la vallée, en s'étendant au +nord; elle est baignée par l'Océan. Quelques-uns prétendent qu'elle a +tiré son nom de la multitude des lions auxquels elle servait autrefois +de retraite. D'autres le tirent de sa forme, qui représente du côté de +la mer un lion couché, et la tête levée, comme s'il guettait sa proie; +la tête et les pieds de devant regardent le sud-ouest, et le derrière +est tourné à l'est. Dans l'intervalle qui est entre cette montagne et +celle de la Table on a bâti une cabane où deux hommes font la garde +pour donner avis à la forteresse du Cap de l'approche des vaisseaux. +Du sommet de la montagne du Lion, qui est si escarpée qu'on est obligé +de faire une partie du chemin avec des échelles de corde, on peut +découvrir en mer le plus petit bâtiment à douze lieues de distance. +Aussitôt que l'un des deux gardes aperçoit un vaisseau, de ce poste il +avertit l'autre par le mouvement d'un bâton, et celui-ci donne le +même avis à la forteresse, en tirant une petite pièce de canon et +déployant le pavillon de la compagnie. S'il paraît plus d'un vaisseau, +il tire pour chacun, et présente autant de fois le pavillon. Le bruit +de la pièce va jusqu'au fort lorsque le vent est favorable; et pour +peu que le temps soit clair, le pavillon n'est pas vu moins aisément. +D'un autre côté, on donne les mêmes signaux de l'île de Robben à la +vue du moindre vaisseau, de quelque nation qu'il puisse être. Cette +île est située à l'entrée du port, à trois lieues de la ville du Cap. + +La montagne du Diable, nommée aussi montagne du Vent, n'est séparée de +celle du Lion que par un ravin. Elle doit vraisemblablement ses deux +noms aux vents du sud-est, qui sont annoncés par la nuée blanche dont +on vient de parler. Ces terribles vents sortent de cette nuée comme de +l'ouverture d'un sac, avec une si furieuse violence, qu'ils renversent +les maisons, et causent mille dommages aux vaisseaux qui sont dans le +port, sans épargner davantage les fruits et les moissons. La montagne +est moins haute et moins large que celles de la Table et du Lion, mais +elle s'étend jusqu'au bord de la mer. Elles forment ensemble un +demi-cercle, qui renferme la vallée de la Table. + +Les montagnes du Tigre, qui tirent ce nom de la variété de leurs +couleurs et de leur ressemblance avec la peau du tigre, sont fort +basses. La plus éloignée du Cap en est à quatre lieues à l'est de la +baie de la Table. Elles passent pour les plus fertiles de cet +établissement. On y compte vingt-deux belles métairies, toutes bien +bâties. Elles sont cultivées dans toute leur étendue. Un habitant doit +avoir plus de mille brebis et deux ou trois cents gros bestiaux pour +être regardé comme un homme aisé, et Kolbe en vit un grand nombre qui +en avaient quatre ou cinq fois davantage. + +Le district du Cap est arrosé par quelques rivières également +agréables et commodes. On a nommé la principale rivière de Sel +(_Zoutrivier_), parce que les eaux de son embouchure se sentent du +voisinage de la mer; mais, plus loin de la côte, elle est fraîche, +claire et saine. Après avoir tiré sa source du sommet de la montagne +de la Table, elle vient se perdre dans la baie du même nom. Dans son +cours elle reçoit plusieurs ruisseaux: elle arrose un grand nombre de +belles terres, de champs à blé, de jardins, de vignobles, et +particulièrement le beau jardin de la compagnie. + +Derrière la baie de la Table, on trouve quantité de belles sources, +qui arrosent abondamment les terres voisines. + +La ville du Cap s'étend depuis la mer jusqu'à la vallée. Elle est +grande et régulière, divisée en plusieurs rues spacieuses, et composée +de deux cents maisons, avec des cours et des jardins. Ses édifices +sont de brique; mais la plupart d'un seul étage, par précaution +contre les vents d'est, qui les incommodent beaucoup, toutes basses +qu'elles sont; et, par la même raison, les toits sont de chaume. +L'église, qui est bâtie de pierre, est simple, mais belle, blanchie au +dehors, «t couverte aussi de chaume. Vis-à-vis est l'hôpital, grand +bâtiment régulier, qui peut recevoir plusieurs centaines de malades. + +La forteresse, où le gouverneur fait sa résidence, est un édifice +majestueux, fort et de grande étendue, fourni de toutes sortes de +commodités pour la garnison. Elle commande non-seulement la baie, mais +encore tout le pays circonvoisin. Les officiers de la compagnie y ont +leur logement, et l'on y entretient constamment une garnison +considérable. + +Près de la montagne du Buisson s'élève une belle maison de campagne +nommée _Constantia_, que le gouverneur Vanderstel fit bâtir sous le +nom de sa femme, quoiqu'il n'eût pu lui inspirer assez de complaisance +pour l'accompagner en Afrique. C'est de ce nom de _Constantia_ que +vient celui du vin de Constance, que l'on donne souvent aux vins du +Cap. + +Le district du Cap est le plus petit, mais le plus peuplé de la +colonie. Il se compose de deux parties: l'une est l'isthme sur lequel +la ville repose, l'autre est cette bande de terre qui s'étend à l'est +et au nord. L'isthme produit le raisin en abondance, une petite +quantité de vin excellent, tous les fruits de l'Europe et plusieurs du +tropique, des légumes de toute espèce, et de l'orge. L'autre partie +donne du froment, de l'orge, des légumes et du vin. + +La plus grande partie du district de Stellenbosch et de Drakenstein +comprend des montagnes pelées, des collines sablonneuses, des plateaux +arides; mais le reste renferme les plus précieuses portions de la +colonie, tant par la fertilité du sol que par la douceur du climat. + +La Hollande hottentote est la partie la plus méridionale de ce +district, et sans contredit la plus fertile et la plus agréable. + +Le quartier de Stellenbosch n'a pas moins de fertilité et d'agrément +que la Hollande hottentote. Il est comme environné de montagnes qui +portent son nom, qui sont beaucoup plus hautes que toutes celles des +cantons voisins. + +Le quartier de Drakenstein formait autrefois un district dont on +rapporte la fondation à l'année 1675, sous le gouvernement de Simon +Vanderstel. Les états-généraux ayant recommandé les protestans +français réfugiés en Hollande aux soins et à la protection de la +compagnie des Indes, elle en fit transporter un grand nombre au Cap et +dans ses autres colonies. Celle du Cap étant déjà bien fournie +d'habitans, Vanderstel accorda des terres aux réfugiés dans le canton +de Drakenstein: cependant ils ne furent pas les premiers qui s'y +établirent. Certains artisans et d'autres ouvriers, la plupart +d'extraction allemande, qui avaient rempli leur temps au service de la +compagnie, y avaient déjà formé diverses plantations. + +Une partie de Drakenstein est extrêmement fertile, quoique montagneuse +et remplie de pierres. L'air y est serein et favorable à la santé, +l'eau bonne et abondante. Les habitations sont arrosées par des +ruisseaux qui, descendant des montagnes, viennent se rendre à une +rivière qui coule dans le milieu de la vallée située au milieu de la +colonie. + +Au sud-est de cette grande vallée il en est une autre plus petite +enfermée entre de hautes montagnes: on l'appelle fransche Hoek (le +Coin français), parce que c'est là que les réfugiés français se sont +établis; c'est un des plus beaux districts de toute la colonie du Cap. +Il l'emporte sur tous les autres par la fertilité du terroir et +l'activité des habitans. Les Français y ont apporté la vigne. + +Le district de Zwellendam est à l'est des précédens; il y a quelques +terres propres à la culture et aux pâturages, mais beaucoup de +plateaux arides. Les bêtes à laine y réussissent mal et y sont peu +nombreuses. On y voit de grandes forêts. + +L'extrémité la plus orientale de la colonie est occupée par le +district de Graaf-Reynet. Il est sujet aux incursions des Bosjesmans +et des Cafres. Les habitans sont des espèces de nomades. Ces colons +pasteurs préfèrent une indolence complète et une nourriture animale à +un léger travail, au pain et aux végétaux salutaires que ce travail +leur procurerait. Il est vrai que, dans quelques parties, les +campagnes sont quelquefois dévastées par les sauterelles. + +Les Hottentots, habitans originaires du pays, ont eu souvent des +guerres avec les colons hollandais. Dapper nous apprend qu'en 1659 les +Capmans disputaient aux Hollandais la propriété de quelques terres +voisines du Cap, et s'efforcèrent de les en chasser. Ils alléguaient +en leur faveur une possession immémoriale. Pendant cette querelle, ils +tuèrent quantité de Hollandais; ils enlevèrent leurs bestiaux avec une +attention continuelle à choisir pour le combat un temps de pluie et de +brouillard, parce qu'ils avaient remarqué que les armes à feu étaient +alors moins redoutables. Ils avaient pour chefs Garingha et Nomoa, +tous deux braves et expérimentés. Les Hollandais donnaient au second +le nom de Doman. Il avait passe cinq ou six ans à Batavia; et, depuis +son retour au Cap, il avait vécu long-temps parmi eux, vêtu à la +manière de l'Europe. Mais, ayant rejoint les Hottentots de sa nation, +il leur avait découvert les intentions des Hollandais, et leur avait +appris à se servir de leurs armes, et sous ces deux guides ils +n'entreprirent presque rien sans succès. + +La guerre durait depuis trois mois, lorsqu'un jour au matin, dans le +cours du mois d'août, cinq Hottentots, conduits par Doman, sortirent +pour exercer leurs pillages. Ils commencèrent par enlever quelques +bestiaux; mais, se voyant poursuivis par cinq cavaliers hollandais, +ils firent face avec beaucoup de fermeté, et blessèrent trois de +leurs ennemis; enfin les Hollandais en tuèrent deux et blessèrent +mortellement le troisième. Doman et le seul compagnon qui lui restait +sautèrent dans la rivière pour s'échapper à la nage. + +Celui qui demeurait blessé avait eu la gorge percée d'un coup de balle +et une jambe cassée, sans compter une profonde blessure à la tête. Il +fut transporté au fort: on lui demanda quels étaient les motifs de sa +nation pour déclarer la guerre aux Hollandais et pour employer contre +eux le fer et le feu. Quoiqu'il ressentît de vives douleurs, il fit +lui-même diverses questions en forme de réponse: «Pourquoi, dit-il aux +Hollandais, avez-vous semé et planté nos terres? pourquoi les +employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi notre +propre nourriture?» Il ajouta que sa nation faisait la guerre pour +tirer vengeance des injures qu'elle avait reçues; qu'elle ne pouvait +voir sans indignation, non-seulement qu'il ne lui fût pas permis +d'approcher des pâturages dont elle avait été si long-temps en +possession, après y avoir reçu les Hollandais par un simple mouvement +de complaisance, mais que son pays fût usurpé et partagé entre les +ravisseurs, sans qu'ils se crussent obligés à la moindre +reconnaissance. Qu'auraient fait les Hollandais, s'ils eussent été +traités de même? Il en concluait que le soin qu'ils apportaient à se +fortifier n'avait pour but que de réduire par degrés les Hottentots à +l'esclavage. On lui répliqua que sa nation, ayant perdu son pays par +la guerre, ne devait rien espérer ni de la paix ni des hostilités pour +s'y rétablir. C'est alléguer clairement le droit du plus fort; et, +d'après ce raisonnement, toutes les questions faites aux Hottentots +étaient fort déplacées. + +Ce nègre se nommait Epkamma. Il mourut le sixième jour. Dans ses +derniers discours, il dit aux Hollandais qu'il n'était qu'un Hottentot +du commun, mais qu'il leur conseillait de s'adresser à Gogasoa, chef +de sa nation, et de l'inviter à venir au fort pour traiter avec lui, +et faire rendre à chacun, autant qu'il était possible, ce qui lui +appartenait, comme le seul moyen de prévenir quantité de nouveaux +désastres. Ce conseil parut si sage, que le commandant hollandais +députa deux ou trois de ses gens au prince Gogasoa, et lui fit +proposer de venir traiter de la paix dans te fort; mais cette démarche +fut inutile. La guerre continua avec fureur; malgré toutes les +précautions des Hollandais, leurs bestiaux furent enlevés presqu'à la +vue du fort, avec tant de promptitude et d'audace, qu'ils ne +trouvèrent aucun moyen d'y remédier. La haine s'exerça ainsi pendant +près d'une année; mais cette querelle fut enfin terminée par un +heureux événement. Un Hottentot de quelque distinction, nommé Herry +par les Hollandais, et Kamsemoga par ses compatriotes, ayant été banni +pour quelque crime dans l'île de Cohey, se mit dans un mauvais canot, +après avoir passé trois mois au lieu de son exil; et, suivi d'un seul +de ses compagnons, il regagna le continent. Le gouverneur hollandais, +qui apprit l'évasion de ces deux hommes, les fit chercher aussitôt par +quelques-uns de ses gens. Leur canot fut trouvé à trente milles du +fort; mais les Hollandais ne rapportèrent point d'autre +éclaircissement. Au mois de février 1660, on fut surpris de voir +entrer volontairement dans le fort Herry, accompagné de Kerry, et de +quantité d'autres Hottentots sans armes. Ils amenaient avec eux treize +bestiaux gras qu'ils prièrent les Hollandais de recevoir comme un +témoignage d'amitié, en leur demandant que l'ancienne correspondance +fût rétablie. Le commandant du fort accepta ce présent; et, la +confiance commençant à renaître, on convint que les Hollandais +auraient la liberté de cultiver les terres aux environs du fort, dans +l'espace de trois heures de marche, mais à condition qu'ils ne +s'étendraient pas plus loin. Pour ratifier cette convention, les +Hottentots furent traités dans le fort avec du pain, du tabac et de +l'eau-de-vie. + +Peu de temps après, Gogasoa, général des Gorinhaiquas ou des Capmans, +vint au fort avec Kerry, et confirma ce traité. + +En 1614, le capitaine Dowton, Anglais, mit à terre au Cap un Hottentot +nommé Kori, qui avait été mené en Angleterre l'année d'auparavant +avec un Nègre qui était mort dans le voyage. Cet Africain avait été +bien traité par le chevalier Thomas Smith, gouverneur de la compagnie +des Indes orientales; mais toutes ses caresses, et des armes de cuivre +dont on lui avait fait présent ne l'avaient point empêché de soupirer +continuellement dans l'impatience de revoir sa patrie. La compagnie +ayant consenti à le renvoyer, il ne fut pas plus tôt descendu au +rivage qu'il jeta ses habits pour rentrer dans sa condition naturelle. +Cependant la reconnaissance le rendit toujours fort officieux pour les +vaisseaux anglais qui abordèrent au Cap. + +_Hottentot_ paraît être l'ancien nom de tous ces peuples, car ils n'en +connaissent point d'autre. Leur origine est fort obscure et fort +incertaine. Ils racontent que leurs premiers pères sont entrés dans +leur pays par une porte ou par une fenêtre; que le nom de l'homme +était Noh, et celui de la femme Hinhnoh; qu'ils furent envoyés par +Tikquoa, c'est-à-dire par Dieu même, et qu'ils communiquèrent à leurs +enfans l'art de nourrir des bestiaux, avec quantité d'autres +connaissances. Ces prétendues connaissances sont donc bien diminuées. + +Les enfans des Hottentots apportent au monde une couleur d'olive +luisante, qui se ternit dans la suite par l'habitude qu'ils ont de se +graisser, mais qui ne laisse pas de s'apercevoir, avec quelque soin +qu'ils la déguisent. La plus grande partie des hommes ont cinq ou six +pieds de hauteur; les deux sexes sont bien proportionnés dans leur +taille. Ils ressemblent aux nègres par la grandeur des yeux, la +platitude du nez et l'épaisseur des lèvres, avec cette différence, +qu'on emploie l'art pour leur aplatir le nez dans leur enfance. Leur +chevelure est semblable à celle des Nègres, c'est-à-dire courte et +laineuse. Les hommes ont les pieds gros et larges. Les femmes les ont +petits et délicats. Elles ont (selon quelques voyageurs) au-dessus des +parties naturelles une excroissance calleuse, qui sert comme de voile +pour les couvrir. L'usage de se couper les ongles, soit des pieds, +soit des mains, n'est connu ni de l'un ni de l'autre sexe. On voit peu +de Hottentots tortus ou difformes: ils sont robustes, agiles et d'une +légèreté surprenante. Un cavalier bien monté suit à peine le pas d'un +Hottentot. C'est par cette raison que les gouverneurs hollandais du +Cap entretiennent constamment une troupe de cavalerie pour les +occasions où la nécessité oblige de les poursuivre. Ils sont tous +chasseurs, et d'une habileté si singulière dans l'usage de leurs +zagaies, de leurs flèches et de leurs kirris ou de leurs bâtons de +rakkoum, qu'avec leurs zagaies ils parent un coup de flèche et de +pierre. + +Le vice favori des Hottentots est la paresse. Cette passion domine +également leur corps et leur esprit. Le raisonnement est pour eux un +travail, et le travail leur paraît le plus grand de tous les maux. +Quoiqu'ils aient sans cesse devant les yeux le plaisir et l'avantage +qu'on tire de l'industrie, il n'y a que l'extrême nécessité qui puisse +les réduire au travail. La contrainte ne leur cause pas moins +d'horreur, c'est-à-dire que, si la nécessité les force de travailler, +ils sont dociles, soumis et fidèles; mais, lorsqu'ils croient avoir +assez fait pour satisfaire à leurs besoins présens, ils deviennent +sourds à toutes sortes de prières et d'instances, et rien n'a la force +de leur faire surmonter leur indolence naturelle. Un autre vice des +Hottentots est l'ivrognerie. Qu'on leur donne de l'eau-de-vie et du +tabac, ils boiront jusqu'à ne pouvoir se soutenir, ils fumeront +jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus voir, ils hurleront jusqu'à ce +qu'ils aient perdu la voix. Les femmes ne sont pas moins livrées que +les hommes à cet excès d'intempérance; mais elles sont plus long-temps +à s'enivrer, et, dans les vapeurs de l'ivresse, elles poussent la +folie jusqu'au transport. Cette passion désordonnée pour les liqueurs +n'empêche pas qu'on ne puisse en confier à leur garde, car elles n'y +toucheront jamais sans une permission formelle; exemple de fidélité +qu'on ne trouvera guère dans tout autre pays. D'ailleurs l'ivrognerie +n'est point accompagnée, chez les Hottentots, d'une foule d'autres +vices qui en sont inséparables en Europe, tels que l'immodestie et +l'incontinence. Ses plus fâcheux excès sont leurs querelles, qui +finissent quelquefois par des coups. + +On leur reproche avec raison un usage qui blesse la nature, et qui +semble appartenir particulièrement à leur nation. Après la cérémonie +qui constitue les Hottentots dans la qualité d'homme, ils peuvent sans +scandale maltraiter et battre leurs mères: c'est un honneur pour eux +de ne pas les ménager; et loin de s'en plaindre, les femmes approuvent +elles-mêmes cette insolence. Si l'on entreprend de faire sentir aux +anciens l'absurdité d'une si odieuse pratique, ils croient résoudre la +difficulté en répondant que c'est l'usage des Hottentots. + +La coutume d'immoler leurs enfans et leurs vieillards doit paraître +encore plus barbare; mais elle n'est pas plus propre aux Hottentots +qu'à d'autres nations de l'Afrique et de l'Asie. Sur la première de +ces deux barbaries qui déshonore aussi la Chine et le Japon, les +Hottentots n'assignent que l'usage pour leur justification; mais s'il +est question de leurs vieillards, ils prétendent que c'est un acte +d'humanité, et qu'à cet âge il vaut bien mieux sortir des misères de +la vie par la main de ses amis et de ses parens que de mourir de faim +dans une hutte ou de devenir la proie des bêtes féroces. + +Au reste, leurs vertus paraissent surpasser leurs vices: ce sont la +bienveillance, l'amitié et l'hospitalité. Les Hottentots ne respirent +que la bonté et l'envie de s'obliger mutuellement; ils en cherchent +continuellement l'occasion. Quelqu'un implore-t-il leur assistance, +ils courent le soulager. Leur demande-t-on leur avis, ils le donnent +sincèrement. Voient-ils quelqu'un dans le besoin, ils se retranchent +tout pour le secourir. Un plaisir des plus sensibles pour les +Hottentots est celui de donner. + +À l'égard de l'hospitalité, ils étendent cette vertu jusqu'aux +Européens étrangers. En voyageant autour du Cap, on est sûr d'un +accueil ouvert et caressant dans tous les villages où l'on se +présente; enfin la bonté des Hottentots, leur intégrité, leur amour +pour la justice et leur chasteté, sont des vertus que peu de nations +possèdent au même degré. On en voit beaucoup qui refusent d'embrasser +le christianisme, par la seule raison qu'ils voient régner parmi les +chrétiens l'avarice, l'envie, l'injustice et la luxure. + +Le langage des Hottentots est dur et peu articulé: un seul mot +signifie plusieurs choses, et leur prononciation est accompagnée de +tant de vibrations, de tours et d'inflexions de langue, qu'elle ne +paraît qu'un bégaiement aux oreilles des étrangers. Pour exprimer les +espèces particulières d'oiseaux, ils joignent une épithète au mot +_kourkour_, qui signifie, dans leur langue, oiseau en général. Ainsi, +pour désigner un oiseau de rivière, ils disent _kamma kourkour_. Kolbe +juge qu'il est fort difficile, et peut-être impossible pour un +étranger d'apprendre jamais leur langue; et par la même raison, +quoiqu'ils apprennent facilement le français et le hollandais, ils le +prononcent si mal, qu'ils ne parviennent jamais à se faire bien +entendre. + + +VOCABULAIRE HOTTENTOT. + + _Hottentot._ _Français._ + + Khanna, Mouton. + Dukatore, Canard. + Kgou, Oie. + Kamma, Eau et liqueur. + Bunqvaa _ou_ ay, Arbre. + Quayha, Âne. + Knomm, Entendre. + Nouou, Oreilles. + Kockan, Oiseau nommé _norhan_. + Quaqua, Faisan. + Kirri, Bâton. + Tkaka, Baleine. + Nombba, La barbe. + Herri, Bêtes en général. + Kaa, Boire. + Knabou, Fusil de chasse. + Duriè-sa _ou_ Bubaa, Boeuf. + Quara-ho, Taureau sauvage. + Heka-kao, Boeuf de charge. + Oua _ou_ ounequa, Les bras. + Oun-vi, Beurre. + Ouien-kha, Tomber. + Houreo, Chien marin. + Lighani, Chien. + Bihgua, La tête. + Kouquequa, Capitaine. + T-kamma, Cerf. + Quao, Le cou. + Kouquil, Pigeon. + Quan, Le coeur. + Athùri, Demain. + Kgoyes, Daim. + Kou, Dent. + Tikquoa, Dieu. + Gounia-Tikquoa, Dieu des dieux. + Kham-ouna, Le diable. + K'omma, Maison. + Koaa, Chat. + Konkuri, Fer. + Koo, Fils. + Kummo, Ruisseau. + Konkekerey, Poule. + Tika, Herbe. + Koetsire, Mot scandaleux. + Thoukou, Nuit obscure. + Tkoumo, Riz. + Koamqua, La bouche. + Khou, Paon. + Gona, Garçon. + Gots, Fille. + Tha-Avoklou, Poudre à tirer. + Khoa-kamma, Singe, babouin. + Kuanebou _ou_ Theuhouou, Étoile. + Kan-kamma, La terre. + Mu, Oeil. + Tguassouou _ou_ + Hqvussonc, Tigre. + Thouou _ou_ Haaklouou, Vache marine. + Tkaa, Vallée. + Khomma, Le ventre. + Toya, Le vent. + Toka, Loup. + Goudi, Mouton. + + +NOMBRES DES HOTTENTOTS. + + _Hottentot._ _Français._ + + Okui, Un. + K'ham, Deux. + K'hounna, Trois. + Hakka, Quatre. + Koò, Cinq. + Nauni, Six. + Honko, Sept. + Khissi, Huit. + K'hessi, Neuf. + Ghissi, Dix. + +Les nombres des Hottentots se réduisent à dix; lorsqu'ils les ont +finis, ils reviennent à l'unité, et recommencent à compter dix. Après +avoir compté dix fois dix, ils prononcent deux fois le mot dix, qui +signifie cent quand il est ainsi redoublé; ils continuent de même +jusqu'à dix fois dix-dix, c'est-à-dire mille; et recommencent trois +fois le même mot, c'est-à-dire dix-dix-dix: ensuite quatre fois, cinq +fois, etc. + +L'habillement des Hottentots est singulier: les hommes se couvrent le +corps d'une mante ouverte ou fermée, suivant la saison. Les mantes +qu'ils appellent _krosses_, sont faites, pour les riches, de peaux de +panthère ou de chat sauvage; celles du peuple ne sont que de peaux de +mouton, dont le côté laineux se tourne en dehors pendant l'été; elles +leur servent de matelas pendant la nuit, et de drap mortuaire dans +leur sépulture. + +Pendant les chaleurs, tous les Hottentots vont tête nue, ou du moins +sans autre couverture que leur enduit de suif et de graisse; ils en +chargent tous les jours leur chevelure, sans prendre jamais soin de +les nettoyer, ce qui forme une croûte ou un bonnet de mortier noir; +ils prétendent que ce mastic leur rafraîchit la tête. En hiver ils +portent une calotte de peau de chat sauvage ou de mouton, soutenue par +deux cordons, dont l'un fait deux fois le tour de la tête et vient se +lier avec l'autre sous le menton; ils se servent aussi de ces calottes +dans les temps de pluies. + +Les Hottentots ont toujours le visage et le cou nus; ils suspendent à +leur cou un petit sac qui contient leur couteau, s'ils sont assez +riches pour s'en procurer un, leur pipe, leur tabac et le daka, petit +bâton brûlé par les deux bouts, qu'ils portent comme un préservatif +contre les sortiléges. Ces petits sacs, ou ces bourses, sont composés +souvent des vieux gants de peau qu'ils obtiennent des Européens. + +Comme leurs krosses sont le plus souvent ouverts, on leur voit +l'estomac et le ventre nus jusqu'aux parties naturelles, qu'ils +couvrent ordinairement d'une peau de chat dont le poil est extérieur; +ils ont les jambes nues, excepté lorsqu'ils gardent leurs bestiaux, +car ils les couvrent alors d'une espèce de bas ou botte de cuir. S'ils +ont une rivière à passer, ils portent des espèces de sandales de cuir +de boeuf ou d'éléphant, taillées d'une seule pièce, et liées avec des +courroies. + +Dans leurs voyages, les Hottentots portent deux verges de fer ou de +bois, qu'ils nomment _kirris_ ou _rakkoum_. La longueur du kirri est +d'environ trois pieds, et son épaisseur d'un pouce: il est sans pointe +par les deux bouts; c'est leur arme défensive; mais le rakkoum est +pointu d'un côté, et peut passer pour une sorte de dard, qu'ils +lancent avec une adresse admirable; jamais ils ne manquent le but: +c'est l'arme qu'ils emploient à la chasse. + +La différence de l'habillement pour les femmes consiste dans +l'habitude de porter des bonnets qui s'élèvent spiralement en pointe +sur le haut de la tête, au lieu que ceux des hommes sont contigus à la +peau, comme une véritable calotte. Les femmes portent aussi deux +krosses, ou deux mantes, qui ne sont jamais fermées par-devant; de +sorte qu'elles n'ont la peau cachée que par un sac de cuir, qu'elles +ne quittent ni dans l'intérieur de leur maison ni dehors, et qui leur +sert à renfermer leurs alimens, leur daka, leur tabac et leur pipe: +elles se couvrent les parties naturelles d'une espèce de tablier nommé +_koutkros_, qui est toujours de peau de mouton, sans laine, et +beaucoup plus grand que le koutkros des hommes, mais lié de la même +manière; elles en ont un plus petit qui leur couvre le derrière. + +Les Hottentots sont passionnés pour les ornemens de tête. Ils ont pris +un goût fort vif pour les boulons de cuivre et pour les petites +plaques de même métal, qui n'ont pas cessé jusqu'à présent d'être fort +à la mode au Cap. Un petit fragment de glace de miroir est si précieux +dans leur nation, que les diamans ne sont pas plus estimés en Europe. +Les pendans d'oreilles et les colliers de verre ou de cuivre sont des +distinctions qui n'appartiennent qu'aux personnes du premier rang, +mais leur méthode est de les porter suspendus à leur chevelure; ils +donnent volontiers leurs bestiaux en échange pour toutes les +bagatelles de cette espèce. + +Il ne faut pas oublier le principal article, celui dont les hommes, +les femmes et les enfans sont également idolâtres: c'est l'usage de se +graisser le corps avec du beurre ou de la graisse de mouton mêlée avec +la suie de leurs chaudrons; ils renouvellent cette onction autant de +fois qu'elle se sèche au soleil. Comme le peuple n'a pas toujours du +beurre frais ou de la graisse nouvelle, on sent de fort loin un +Hottentot à son approche; mais les personnes riches sont plus +délicates, et n'emploient que le meilleur beurre. Il n'y a point de +partie du corps qui soit exceptée; ceux qui sont assez riches pour ne +pas manquer de graisse en frottent jusqu'à leurs krosses ou leurs +mantes de peau. Les différences de cette graisse sont la principale +distinction entre les riches et les pauvres. D'un autre côté, ils ont +la graisse de poisson en horreur, et non-seulement ils n'en mangent +point, mais ils ne peuvent en souffrir sur leur corps. + +Kolbe est persuadé que leur unique but a toujours été de se défendre +contre les ardeurs excessives du soleil, qui, sans ce secours, aurait +bientôt épuisé leurs forces dans un climat si chaud. + +La répétition fréquente de leur onction semble confirmer l'opinion de +Kolbe, et montre en même temps combien l'instinct des nations les plus +sauvages est habile à leur indiquer les moyens de se défendre contre +leur climat. + +Les Hottentots se nourrissent de la chair et des entrailles de leurs +bestiaux et de quelques animaux sauvages, avec des racines et des +fruits de différentes espèces. Les hommes, qui ne se contentent point +des fruits, des racines et du lait que les femmes leur préparent, ont +pour ressource la chasse ou la pêche; ils chassent toujours en troupes +nombreuses. Les entrailles des animaux sauvages ou de leurs bestiaux +sont pour eux un mets exquis: ils les font bouillir ordinairement dans +le sang des mêmes animaux, en y mêlant du lait, et quelquefois ils les +mangent grillés; mais, avec l'une ou l'autre préparation, ils les +avalent à demi crus, ou plutôt ils les dévorent avec une avidité +extrême. Les femmes sont chargées de la cuisine, excepté dans le temps +de leurs infirmités périodiques, pendant lequel temps l'usage des +hommes est de vivre chez leurs voisins ou de préparer eux-mêmes leurs +alimens; ils les font cuire à l'eau comme en Europe. Les heures de +leurs repas ne sont jamais réglées; ils suivent leur caprice ou leur +appétit, sans aucune distinction de la nuit ou du jour. Dans le beau +temps, ils mangent en plein air. Pendant le vent ou la pluie, ils se +tiennent renfermés dans leurs huttes. D'anciennes traditions les +obligent à s'abstenir de certains mets, tels que la chair de porc et +celle des poissons sans écailles, qui sont également défendues aux +deux sexes. Les lièvres et les lapins sont défendus aux hommes et +permis aux femmes; le pur sang des animaux et la chair de taupe sont +permis aux hommes et défendus aux femmes. + +La malpropreté des Hottentots les expose à toutes sortes de vermine, +surtout aux poux, qui sont d'une grosseur extraordinaire; mais s'ils +en sont mangés, ils les mangent aussi; et lorsqu'on leur demande +comment ils peuvent s'accommoder d'un mets si détestable, ils +allèguent la loi du talion, et prétendent qu'il n'y a point de honte à +dévorer des animaux qui les dévorent eux-mêmes. Ils ne paraissent +point embarrassés lorsqu'on les surprend à la chasse des poux avec des +tas de cette vermine autour d'eux. + +Les Européens du Cap se servent aux champs d'une espèce de soulier de +cuir cru, dont le poil est tourné en dehors. Aussitôt qu'ils les +quittent, on voit les Hottentots les ramasser avec précipitation. Ils +les conservent dans leurs huttes pour les jours de pluie. Si leurs +provisions viennent alors à manquer, ils se contentent d'en ôter le +poil, et de les faire un peu tremper dans l'eau, puis ils les +rôtissent au feu pour les manger. + +Quoique les Hottentots ne mangent jamais de sel entre eux, et qu'ils +n'aient l'usage d'aucune sorte d'épice pour assaisonner leurs mets, +ils aiment beaucoup les assaisonnemens de l'Europe, et mangent +avidement toutes les viandes de haut goût, quoiqu'ils aient peine +ensuite à se désaltérer. Kolbe observe que ceux qui s'accoutument à +nos alimens ne vivent pas si long-temps et ne jouissent pas d'une si +bonne santé que le reste de leurs compatriotes. + +[Illustration: _Intérieur d'une hutte de Hottentots._] + +Les deux sexes ont une passion désordonnée pour le tabac. Un Hottentot +aimerait mieux perdre une dent que la moindre partie de cette +précieuse plante. Ils jugent mieux de sa bonté que l'Européen le plus +délicat. Le tabac fait toujours une partie de leurs gages, lorsqu'ils +se louent au service d'un blanc. S'ils manquent de tabac, ils se +servent d'une autre plante nommée _daka_, qui envoie les mêmes vapeurs +à la tête. Quelquefois ils les mêlent ensemble, et ce mélange se nomme +_bouzpesch_. La racine de kanna, un des végétaux particuliers à ce +pays, est fort estimée aussi des Hottentots, parce qu'elle produit les +mêmes effets. + +Ils demeurent, comme les Tartares, dans des villages mobiles, qu'ils +appellent _kraals_. Ces habitations ne contiennent jamais moins de +vingt huttes, bâties fort près l'une de l'autre; et le kraal qui +n'a pas plus de cent habitans passe pour un lieu peu considérable. On +trouve dans la plupart trois ou quatre cents personnes, et quelquefois +cinq cents. Chaque kraal n'a qu'une entrée fort étroite. Les huttes +sont rangées en cercle sur le bord de quelque rivière, dans une +situation commode, et ressemblent à des fours; elles sont composées de +bâtons, de bois et de nattes. Ces bâtons ne sont pas plus gros que les +manches de nos râteaux ou de nos pelles; mais ils sont beaucoup plus +longs. Les nattes, qui sont l'ouvrage de leurs femmes, ne sont qu'un +tissu de jonc et de glaïeul, mais si serré, que la pluie n'y peut +pénétrer. La forme de ces huttes est ovale: dans leur plus long +diamètre, elles ont environ quatorze pieds. L'entrée de ces fours n'a +environ que trois pieds de haut sur deux de large; de sorte que les +habitans n'y peuvent entrer qu'en rampant sur les genoux et les mains. +Comme il est impossible de se tenir debout dans un lieu si bas, les +hommes et les femmes y sont accroupis sur les jarrets, et l'habitude +leur rend cette posture aisée. Dans les grandes huttes comme dans les +petites, on ne voit jamais résider plus d'une famille, qui est +ordinairement composée de dix ou douze personnes de toutes sortes +d'âges. Le centre de la hutte est occupé par un grand trou, d'un pied +de profondeur, qui sert de cheminée ou de foyer. Il est environné de +trous plus petits, qui servent de place aux habitans pour s'asseoir, +et de lit pour dormir. Chacun a son trou séparé, hommes et femmes, +dans lequel ils reposent tranquillement avec leurs krosses ou leurs +mantes étendues sur eux. Les krosses de réserve, les arcs et les +flèches sont suspendus aux murs. Deux ou trois pots pour les usages de +la cuisine, un ou deux pour boire, et quelques vaisseaux de terre pour +le beurre et le lait composent tout le reste de l'ameublement. La +fumée ne pouvant sortir que par la porte, il n'y a point d'Européen +qui soit capable de demeurer dans ces huttes lorsque le feu est +allumé. En considérant leurs dimensions, on est surpris que des +matériaux si combustibles puissent échapper aux flammes. Chaque hutte +est gardée par un chien qui veille à la sûreté de là famille et des +bestiaux. + +Aussitôt que le pâturage leur manque, ou lorsqu'ils perdent un de +leurs habitans par une mort naturelle on violente, ils changent +d'habitation. + +Leur principal instrument de musique est le gongom, qui est commun à +toutes les nations des Nègres sur cette côte de l'Afrique; on en +distingue deux sortes, le grand et le petit. C'est un arc de fer ou de +bois tendu d'une corde de boyau ou de nerf de mouton, qu'on a fait +assez sécher au soleil pour la rendre propre à cet usage. À +l'extrémité de l'arc on attache, d'un côté, le tuyau d'une plume +fendue, en faisant passer la corde dans la fente. Le joueur tient +cette plume dans la bouche lorsqu'il manie l'instrument, et les +différens tons du gongom viennent des différentes modulations de son +souffle. Les Hottentots sont passionnés pour la musique. + +Leur manière de danser n'est pas de meilleur goût que leur musique. +Les hommes s'accroupissent en cercle, et laissent entre eux quelque +distance pour le passage des femmes. Aussitôt que les gongoms +commencent à se faire entendre, les femmes battent des doigts sur +leurs tambours. Toute l'assemblée chante _ho, ho, ho_, et frappe des +mains. Alors il se présente plusieurs couples pour danser. Mais on +n'en laisse entrer que deux à la fois dans le cercle. Ils se placent +face à face. En commençant, ils sont éloignés entre eux d'environ dix +pas, et cinq ou six minutes se passent avant qu'ils se rencontrent. +Quelquefois ils dansent dos à dos; mais jamais ils ne se prennent par +les mains. Chaque danse ne dure guère moins d'une heure. Leur agilité +est surprenante, et leurs pas sont nets et dégagés. Pendant ce +temps-là toutes les femmes se tiennent debout, les yeux baissés, et +chantent _ho, ho, ho_, en battant des mains. Lorsqu'elles ont besoin +d'hommes pour la danse, elles lèvent la tête et secouent les anneaux +qu'elles portent aux jambes. Le bruit qu'elles font en frappant du +pied ressemble à celui du cheval qui se secoue sous le harnais. Les +danseurs fatiguent ordinairement les musiciens, car il faut que chacun +danse à son tour. + +La chasse est un autre amusement que les Hottentots aiment beaucoup. +Ils y font éclater une adresse surprenante, soit dans le maniement de +leurs armes, soit dans la vitesse et la légèreté de leur course. Kolbe +s'étonne qu'ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur +agilité, quoiqu'il leur arrive quelquefois d'en abuser. Il en rapporte +un exemple. Un matelot hollandais, en débarquant au Cap, chargea un +Hottentot de porter à la ville un rouleau de tabac d'environ vingt +livres. Lorsqu'ils furent tous deux à quelque distance de la troupe, +le Hottentot demanda au blanc s'il savait courir. «Courir? répondit le +Hollandais; oui, fort bien. Essayons, reprit l'Africain;» et, se +mettant à courir avec le tabac, il disparut presque aussitôt. Le +matelot hollandais, confondu de cette merveilleuse vitesse, ne pensa +point à le poursuivre, et ne revit jamais ni son tabac ni son porteur. + +On aurait peine à s'imaginer quelle est l'adresse de ces barbares. À +cent pas, ils toucheront d'un coup de pierre une marque de la grandeur +d'un sou; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu de fixer +comme nous les feux sur le but, ils font des mouvemens et des +contorsions continuelles; il semble que leur pierre soit portée par +une main invisible. Ils remarquent avec plaisir l'admiration des +Européens, et sont toujours prêts à recommencer la même expérience. + +Les grandes chasses sont celles où tous les habitans d'un village +sortent ensemble, soit pour attaquer quelque bête féroce qui ravage +leurs troupeaux, soit pour leur seul amusement. S'ils veulent tuer un +éléphant, un rhinocéros, un élan ou un âne sauvage, ils l'environnent +et l'attaquent avec leurs zagaies. Leur adresse consiste à ménager si +bien leurs coups, que l'un ou l'autre frappent toujours l'animal par +derrière, et dès qu'il se tourne vers celui qui l'a frappé, ils le +font tomber couvert de blessures avant qu'il ait pu distinguer ceux +qui le frappent. Ils réussissent de même à tuer les lions et les +panthères, en se garantissant de la fureur de ces animaux par leur +agilité. Le monstre s'élance quelquefois si impétueusement, et le coup +de sa griffe paraît si sûr, qu'on tremble pour le chasseur, et qu'on +s'attend à le voir aussitôt en pièces; mais on est surpris de se +trouver trompé. Dans un clin d'oeil il échappe au danger, et l'animal +décharge toute sa rage contre terre. Au même instant il est couvert de +blessures par-derrière. Il se tourne, il se précipite sur un autre +ennemi, mais toujours en vain; il rugit, il écume, il se roule de +fureur. La promptitude des chasseurs est égale à se garantir de ses +griffes, et à s'entr'aider par de nouveaux coups avec autant de +vitesse que de résolution. C'est un spectacle dont on ne trouve +d'exemple dans aucun autre pays, et qu'on ne saurait voir sans +admiration. Si l'animal ne perd pas bientôt la vie, il prend enfin la +fuite, en s'apercevant qu'il n'a rien à gagner contre de tels +ennemis. Alors les Hottentots lui laissent la liberté de se retirer; +mais ils le suivent à quelque distance, parce que, leurs flèches étant +empoisonnées, ils sont sûrs de le voir tomber devant eux et d'emporter +sa peau pour fruit de leur victoire. + +Les Hottentots ont institué un ordre fort honorable et fort singulier, +composé de ceux qui ont tué dans un combat particulier un lion, une +panthère, un léopard, un éléphant, un rhinocéros ou un gnou. +L'installation se fait avec beaucoup de cérémonie. Après son exploit +il se retire dans sa hutte; les habitans du village lui députent +bientôt un vieillard pour l'inviter à se rendre au centre du kraal, où +il est attendu avec tous les honneurs qui sont dus à sa victoire. Il +se laisse conduire par un guide. Toute l'assemblée le reçoit avec des +acclamations. Il s'accroupit au milieu d'une hutte qu'on a préparée +pour lui, et tous les habitans se placent autour de lui dans la même +posture. Alors le vieux député s'approche et pisse sur lui depuis la +tête jusqu'aux pieds en prononçant certaines paroles. Si le député est +de ses amis, il l'inonde d'un déluge d'eau, et l'honneur augmente à +proportion de la quantité d'urine. Le champion n'a pas manqué de se +faire d'avance, avec les ongles, des sillons sur la graisse dont il a +le corps enduit, pour recevoir plus immédiatement cette aspersion. Il +s'en frotte soigneusement le visage et tout le corps. Kolbe a cru +devoir donner à cette institution le nom d'_ordre de l'Urine_, parce +qu'elle n'en porte aucun dans la nation. Après la cérémonie, le député +allume sa pipe, et la fait circuler dans l'assemblée jusqu'à ce que le +tabac ou le daka soit réduit en cendres. Ensuite, prenant les cendres, +il en parsème le nouveau chevalier, qui reçoit en même temps les +félicitations de l'assemblée sur l'honneur qu'il a fait au kraal, et +sur le service qu'il a rendu à sa patrie. Ce grand jour est suivi pour +lui de trois jours de repos, pendant lesquels il est défendu à sa +propre femme d'approcher de lui. Le troisième jour au soir, il tue un +mouton, reçoit sa femme et se réjouit avec ses amis et ses voisins. Le +monument de sa gloire est la vessie de l'animal qu'il a tué. Il la +porte suspendue à sa chevelure comme une marque insigne d'honneur. +Kolbe ajoute que la mort d'une panthère cause plus de joie aux +Hottentots que celle de toute autre bête. + +Ils sont d'une adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager a +quelque chose de surprenant, et qui leur est tout-à-fait propre. Ils +nagent le cou droit et les mains étendues hors de l'eau, de sorte +qu'ils paraissent marcher sur terre. Dans la plus grande agitation de +la mer, et lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent +en quelque sorte sur le dos des vagues, montant et descendant comme un +morceau de liége. Leurs pécheurs enveloppent dans leurs krosses pu +dans des sacs de cuir les poissons qu'ils ont pris, et nagent ainsi +avec leur fardeau sur la tête. + +Les ouvertures et les propositions de mariage sont faites par le père +ou par le plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au plus proche +parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, à moins +qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. Si la +jeune fille n'a point de goût pour le mari qu'on lui propose, il ne +lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui; c'est de passer +avec lui une nuit entière, qui est employée, suivant Kolbe, à se +pincer, à se chatouiller, à se fouetter. Elle devient libre, si elle +résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme l'emporte, +comme il arrive presque toujours, elle est obligée de l'épouser. + +Malgré la passion que les Hottentots ont pour la musique et la danse, +ils ne les emploient jamais dans leurs fêtes nuptiales. Ils admettent +la polygamie; mais il est rare, même parmi les riches, qu'on leur voie +plus de trois femmes. Ils ne permettent ni le mariage, ni la +fornication entre les cousins aux premier et second degrés. Ceux qui +sont convaincus d'avoir violé cette loi reçoivent une forte +bastonnade, sans aucun égard pour le rang et les richesses. + +L'adultère est toujours puni de mort; mais le divorce est permis, +lorsque le mari peut le justifier par de bonnes raisons. Une veuve qui +se remarie est obligée de se couper la jointure du petit doigt, et de +continuer la même opération aux doigts suivans, chaque fois qu'elle +rentre dans les chaînes du mariage. + +On fait des réjouissances extraordinaires à la naissance de deux +jumeaux mâles. Si ce sont deux filles, l'usage est de tuer la plus +laide. Si c'est une fille et un garçon, la fille est exposée sur une +branche d'arbre, ou ensevelie vive, avec la participation et le +consentement de tout le kraal. On a trouvé plusieurs de ces enfans +abandonnés, que les Européens du Cap ont eu l'humanité de faire +élever. Mais lorsqu'ils arrivent à l'âge de maturité, ils renoncent +aux moeurs, aux vêtemens et à la religion de leurs bienfaiteurs pour +se conformer aux usages de leur nation. + +Les réjouissances sont beaucoup plus vives pour un premier enfant que +pour ceux qui le suivent. Aussi le fils aîné jouit-il d'une autorité +presque absolue sur ses frères et ses soeurs. + +On s'est persuadé mal à propos en Europe que les Hottentots naissent +avec le nez plat. La plupart, au contraire, apportent en naissant un +nez de la forme des nôtres; mais il passe dans la nation pour une si +grande difformité, que le premier soin des mères est de les aplatir +avec le pouce. + +C'est encore un usage général d'ôter un testicule aux garçons vers +l'âge de neuf ou dix ans; mais, dans les familles pauvres, on attend +pour cette cérémonie l'occasion de pouvoir subvenir à la dépense. Le +jeune homme, après avoir été frotté de graisse fraîche de mouton, est +étendu à terre sur le dos, les pieds et les mains liés; ses amis se +couchent sur lui pour le rendre comme immobile. Dans cette situation, +l'opérateur lui fait avec un couteau de table une ouverture au scrotum +d'un pouce et demi de longueur. Il fait sortir le testicule, et met à +la place une petite boule de la même grosseur, composée de graisse de +mouton et d'un mélange d'herbes pulvérisées; ensuite il recoud la +blessure avec un petit os d'oiseau qui est aussi pointu qu'une alêne; +un nerf de mouton sert de fil. Cette opération se fait avec une +adresse qui surprendrait nos plus habiles anatomistes, et jamais elle +n'a de fâcheuses suites. Lorsqu'elle est achevée, l'opérateur +recommence les onctions avec la graisse du mouton qu'on a tué pour la +fête. Il tourne le patient sur le dos et sur le ventre, comme un +cochon de lait qu'on se disposerait à rôtir, dit l'auteur. Enfin il +pisse sur toutes les parties du corps, et le frotte soigneusement de +son urine. Après cette monstrueuse cérémonie, le jeune homme se traîne +dans une petite hutte bâtie exprès pour cet usage. Il y passe deux ou +trois jours, au bout desquels il sort parfaitement rétabli. Les jeunes +Hottentots supportent cette opération avec une patience et une +résolution surprenante; mais ceux qui n'ont point encore passé par les +mains de l'opérateur n'ont pas la liberté d'y assister. Les +spectateurs se rendent à la maison des parens, et mangent la chair du +mouton, qu'ils trouvent préparée. Le bouillon est distribué aux +femmes; mais le malade n'a point de part au festin. Le reste du jour +et la nuit suivante sont employés à la danse. Si la famille est riche, +le salaire de l'opérateur est un veau ou un mouton. + +Quelques auteurs, cherchant la raison d'un usage si bizarre, se sont +imaginé qu'il peut servir à rendre les Hottentots plus légers à la +course; et quand on les interroge eux-mêmes, on n'en reçoit pas +d'autre explication. Cependant Kolbe apprit de quelques vieillards +intelligens que, par une loi fort ancienne, il est défendu aux hommes +de leur nation d'avoir aucun commerce charnel avec les femmes tandis +qu'ils ont deux testicules, et que cette loi est fondée sur l'opinion +qu'un Hottentot dans cet état produit constamment deux jumeaux. Ceux +qui se marieraient sans une mutilation si nécessaire se verraient +exposés aux railleries du public, et la femme serait peut-être +déchirée par toutes les autres personnes de son sexe; aussi ne +manque-t-elle point de se faire garantir l'état de son mari avant de +l'épouser. Elle s'en rapporte néanmoins au témoignage d'autrui, parce +que la modestie, dit l'auteur, ne lui permet pas de s'en assurer par +ses propres yeux. + +La jeunesse, parmi les Hottentots, est confiée à la garde des mères +jusqu'à l'âge de dix-huit ans. On reçoit alors les garçons au rang des +hommes, avec lesquels ils n'ont point auparavant la hardiesse de +converser, sans en excepter leur propre père. Tous les habitans +s'assemblent, et les hommes s'accroupissent ensemble. Le candidat +reçoit ordre de se mettre dans la même posture, mais hors du cercle. +Il doit être accroupi sur ses jarrets de manière qu'il reste au moins +trois pouces de distance jusqu'à la terre: alors le plus vieux de +l'assemblée se lève, demande le consentement des autres pour recevoir +le candidat, s'approche de lui, et lui déclare qu'à l'avenir il doit +abandonner sa mère, renoncer à la compagnie des femmes et aux +amusemens de l'enfance; en un mot, que dans ses actions et ses +discours il doit se conduire en homme. Le candidat, qui n'est point +venu sans être bien frotté de graisse et de suie, reçoit immédiatement +une inondation d'urine par le ministère de l'orateur. Il paraît que +chez ce peuple c'est un ingrédient essentiel à toutes les cérémonies. + +La nation des Hottentots est sujette à peu de maladies, et ceux qui +s'assujettissent à la diète du pays s'en ressentent rarement. On les +voit vivre, suivant le témoignage de Dapper, jusqu'à cent dix, cent +vingt et cent trente ans. Kolbe en vit un au Cap qui n'avait pas +beaucoup moins de cent ans, et qui se vantait de n'avoir jamais été +attaqué d'aucune maladie. Mais ceux qui font usage des liqueurs +étrangères abrègent leurs jours et gagnent des maladies qui n'avaient +jamais été connues dans leur nation. Les alimens mêmes, assaisonnés à +la manière de l'Europe, sont pernicieux pour les Hottentots. + +La médecine et la chirurgie sont deux arts qu'ils exercent +conjointement, et dans lesquels Kolbe assure que leurs connaissances +ne sont pas méprisables. On leur voit faire des cures merveilleuses. +Ils sont fort versés dans la botanique de leur pays. Il ont de bonnes +notions de l'anatomie, de la saignée, des ventouses et des opérations +tes plus difficiles, telles que l'amputation et l'art de remettre un +membre disloqué. Leur adresse est d'autant plus admirable, qu'ils +n'ont pour instrumens que des cornets, des couteaux et des os pointus. + +Le médecin est la troisième personne de l'état. Les grands kraals en +ont deux. On les choisit entre les plus sages habitans pour veiller à +la santé du public; mais ils ne reçoivent jamais de récompense ni +d'appointemens comme s'ils étaient assez récompensés par la +distinction de leurs fonctions. Il ne manque rien à la confiance et au +respect qu'on a pour eux. Comme la nation des Hottentots est sujette à +peu de maladies, ils ne sont pas surchargés d'occupations. + +Les Européens du Cap ont aussi peu de maladies à combattre, preuve +assez claire de la bonté du climat. Les femmes souffrent très-peu dans +l'accouchement; mais, en allaitant leurs enfans, elles sont fort +sujettes à des maux de sein. La petite vérole et la rougeole n'ont +point ordinairement de suites fâcheuses. Le flux de sang est une +espèce de tribut que les étrangers paient au Cap en y arrivant; mais +il se guérit aisément par des remèdes convenables. La maladie la plus +commune parmi les Européens du Cap est celle des yeux: elle est +surtout fort dangereuse en été, et l'auteur l'attribue aux vents du +sud-est, qui sont d'une chaleur extrême, et à la réverbération du +soleil contre les montagnes. On n'a jamais entendu parler de la pierre +parmi les Européens du Cap. + +Aussi long-temps qu'un homme ou une femme sont capables de sortir de +leur hutte en rampant pour y apporter une plante, une racine ou un +bâton de bois, ils sont traités de leur famille avec beaucoup de +tendresse et d'humanité; mais, lorsque la force les abandonne +entièrement, leurs amis et leurs propres enfans les tuent, pour leur +éviter de périr de faim, de misère, ou par les griffes des bêtes +féroces. Quelque riche que soit un Hottentot, il ne peut éviter ce +malheureux sort, s'il survit à ses forces et à son activité. C'est en +vain qu'on reproche à ces peuples une pratique si barbare; ils +s'obstinent à la défendre comme une action méritoire et comme une +oeuvre de piété et de compassion pour délivrer un vieillard des +tourmens de la vie, qui deviennent insupportables à cet âge. + +Les bestiaux d'un kraal ou d'un village paissent en commun, les grands +dans un pâturage, et les petits dans un autre; mais un simple +Hottentot qui n'aurait qu'une seule brebis a droit de la j oindre au +troupeau public, où l'on en prend le même soin que si elle appartenait +au chef du kraal. Les communautés n'ont pas de bergers ou de pâtres +d'office. Chacun est obligé à son tour d'exercer cette fonction, +c'est-à-dire trois ou quatre à la fois, suivant les circonstances et +les besoins. Ils mènent les troupeaux au pâturage entre six et sept +heures du matin. Ils les ramènent le soir avant huit heures. Les +femmes sont chargées de traire les vaches matin et soir. Pendant toute +l'année, ils laissent les taureaux avec les vaches, et les béliers +avec les brebis. Cette méthode sert beaucoup à la multiplication: +leurs brebis produisent constamment deux agneaux chaque année. Les +Européens du Cap, qui ont une méthode opposée, prétendent qu'à la +longue celle des Hottentots affaiblit et diminue la race; mais les +Hottentots pensent autrement. + +La multitude des bêtes de proie qui infestent le pays oblige les +Hottentots à des précautions continuelles pour la sûreté de leurs +troupeaux pendant la nuit. Leur méthode ordinaire est de placer leurs +jeunes bestiaux dans le centre du kraal. Les vieux sont attachés en +dehors contre les huttes, et liés deux à deux par les pieds pour +empêcher leur mutinerie. Dans cette situation, ils n'ont pas besoin de +sentinelle qui demeure à veiller; l'approche du moindre danger leur +fait pousser de longs mugissemens qui répandent aussitôt l'alarme dans +le kraal. + +Ils ont une sorte de boeufs qu'ils appellent _bakkeleyers_, +c'est-à-dire boeufs de combat, du mot _bakkeley_, qui signifie guerre, +et dont ils se servent en effet dans leurs guerres, comme les peuples +de l'Asie emploient les éléphans. Ces animaux belliqueux leur rendent +d'importans services contre les voleurs et les bêtes féroces. Au +moindre signe, ils rappellent les autres bestiaux qui s'écartent, et +les forcent, comme nos chiens de bergers, de rentrer dans le cercle du +troupeau. Il n'y a point de kraal qui n'ait au moins une demi-douzaine +de ces fidèles défenseurs. Ils connaissent tous les habitans de leurs +villages. Ils ont pour eux une sorte de respect, tel que celui des +chiens pour les amis de leur maître. Mais un étranger qui se +présenterait sans être accompagné d'un Hottentot du kraal courrait +risque d'être fort maltraité, s'il n'avait la précaution d'épouvanter +les bakkeleyers en sifflant, ou par la décharge de quelque arme à feu. + +Ils ont aussi des boeufs de voiture, qu'ils accoutument de bonne heure +à cet exercice en leur faisant passer au travers de la lèvre +supérieure, entre les deux narines, un bâton terminé en crochet, pour +empêcher qu'il ne glisse. Si l'animal est indocile, ils se servent de +ce frein pour lui faire baisser la tête, et la force de la douleur +l'assujettit en peu de jours. On ne saurait voir sans admiration avec +quelle promptitude il obéit au commandement. La crainte du bâton +terrible rend sa diligence et son attention surprenantes. Les boeufs +de charge sont en beaucoup plus grand nombre que les bakkeleyers, et +servent à porter toutes sortes de fardeaux. + +Ils savent tanner les peaux ou les cuirs. Leurs pelletiers exercent +aussi le métier de tailleur, et ne manquent point d'adresse dans leur +profession: un os d'oiseau leur sert d'aiguille. Leur fil est le petit +nerf qui règne le long de l'épine du dos des bêtes, divisé et séché au +soleil. Avec cet unique secours, ils emploient moins de temps à faire +leurs krosses ou leurs mantes, et les font peut-être mieux que nos +plus habiles tailleurs. + +Les Hottentots ont des artistes ou des ouvriers en ivoire qui font les +bracelets et les anneaux dont ils composent leur parure. Quoique ce +travail soit fort ennuyeux, parce qu'ils n'ont pas d'autre instrument +qu'un couteau, ils donnent à leur ouvrage une rondeur, un luisant, un +poli qui le feraient attribuer au plus habile tourneur de l'Europe. + +Tous les Hottentots sont potiers de profession, car chaque famille +fait sa poterie et ses autres ustensiles de terre. Leur matière est +une sorte de terre glaise dont les fourmis composent leurs +habitations, et qu'ils ne tirent en effet que de leurs nids, en y +mêlant les oeufs des fourmis qu'ils y trouvent dispersés; ensuite ils +la tournent sur une pierre comme un pâté: ils unissent parfaitement le +dedans et le dehors avec la main, et donnent à leur vase la forme de +l'urne romaine, qui est celle de tous les pots de la nation. Deux +jours d'exposition au soleil suffisent pour le sécher. L'ouvrier le +sépare alors de la pierre avec un nerf sec qu'il passe entre deux et +qui fait l'office d'une scie. Il ne reste qu'à le faire cuire au feu +dans un trou qu'on creuse sous terre. Cette dernière opération lui +donne une dureté surprenante, avec une couleur de jais qui se soutient +merveilleusement, et que les Hottentots attribuent au mélange des +oeufs de fourmis. + +Leurs forgerons sont d'autant plus admirables, qu'ils forgent le fer +tel qu'il sort des mines, qui sont en abondance dans toutes les +parties du pays, sans y employer d'autres secours que des pierres: ils +ouvrent un grand trou sur un terrain élevé. Un pied et demi plus bas, +ils en font un autre pour recevoir le métal fondu, qui passe de l'un à +l'autre par un canal de communication. Avant de mettre le minéral dans +le grand trou, ils font autour de l'ouverture un feu capable de +l'échauffer dans toutes ses parties. Ensuite ils y jettent le minéral, +sur lequel ils continuent d'entretenir ce feu jusqu'à ce qu'il +descende en fusion. Aussitôt qu'il est refroidi, ils le brisent en +pièces avec des pierres fort dures; et, remettant ces pièces au feu, +ils n'emploient que des pierres au lieu de marteaux pour en forger des +armes et d'autres ustensiles. Ils fondent quelquefois le cuivre par la +même méthode; mais l'usage qu'ils en font est borné à quelques bijoux +pour leur parure. Ils le mettent en oeuvre, et le polissent avec une +industrie surprenante. + +Le commerce des Hottentots ne consiste qu'en échanges: ils n'ont point +de monnaie courante ni la moindre notion de son utilité. + +On ne court aucun risque de voyager avec un Hottentot dans tous les +pays voisins du Cap, et l'on est sûr d'être bien reçu et caressé même +dans tous les villages. Les Hottentots se piquent d'une fidélité +admirable pour tout ce qui est confié à leurs voisins. À la vérité, il +se trouve dans les contrées du Cap une sorte de brigands ou de bandits +qui vivent de leurs pillages; mais ils sont en horreur à tous les +Hottentots civilisés, qui les tuent comme autant de bêtes féroces, +dans quelque endroit qu'ils puissent les rencontrer. + +Il serait difficile d'approfondir les notions des Hottentots sur +l'Être suprême, et leurs véritables principes de religion. Ils évitent +soigneusement toutes sortes d'explications sur cet article; et leurs +réponses, comme celles qu'ils font à toutes les questions qui +regardent leurs usages, paraissent autant de déguisemens et de +subterfuges. Quelques auteurs en ont pris droit de douter s'ils ont en +effet quelque idée de religion. Mais Kolbe assure formellement qu'ils +reconnaissent un dieu, créateur de tout ce qui existe. Ils l'appellent +Gounga ou Gounga Tekquoa, c'est-à-dire, dieu de tous les dieux. Ils +disent de lui: «Que c'est un excellent homme, qui ne fait aucun mal à +personne, de qui l'on n'en doit jamais craindre; et qu'il demeure fort +loin au delà de la lune.» Mais il ne paraît pas qu'ils aient aucune +espèce de culte pour l'honorer. Quand les questions qu'on leur fait +sont pressantes, ils apportent pour excuse une tradition qui leur +apprend que leurs premiers parens, ayant offensé ce dieu, ont été +condamnés avec toute leur postérité à l'endurcissement du coeur; de +sorte que, s'ils le connaissent peu, ils confessent qu'ils n'ont pas +beaucoup d'inclination à le connaître et à le servir mieux. + +Ils rendent des adorations à la lune, dans des assemblées qu'ils font +la nuit en plein champ. Ils lui sacrifient des bestiaux et lui offrent +de la chair et du lait. Ces sacrifices se renouvellent constamment aux +pleines lunes. Ils félicitent cet astre de son retour; ils lui +demandent un temps favorable, des pâturages pour leurs troupeaux, et +beaucoup de lait. Ils la regardent comme un gounga inférieur qui +représente le grand. + +Ils honorent aussi, comme une divinité favorable certain insecte de +l'espèce des cerfs-volans, qui est particulier à cette région. Sa +grandeur est à peu près celle du doigt d'un enfant. Son dos est vert, +et son ventre est tacheté de blanc et de rouge. Il a deux ailes et +deux cornes. Dans quelques lieux qu'ils puissent l'apercevoir, ils lui +adressent les plus grandes marques de respect et d'honneur. Lorsqu'il +parait dans un kraal, tous les habitans s'assemblent pour le recevoir, +comme si c'était un dieu descendu du ciel. + +Les Hottentots rendent une espèce de culte ou de vénération religieuse +à leurs saints, c'est-à-dire aux hommes qui ont acquis de la +réputation par leurs vertus et leurs bonnes oeuvres. Ils n'ont pas +l'usage des statues, des tombes et des inscriptions; mais ils +consacrent à la mémoire de ces héros des bois, des montagnes, des +champs et des rivières. Ils ne passent jamais dans ces lieux sans s'y +arrêter. Ils y marquent leur respect par un profond silence, et +quelquefois par des danses et des battemens de mains. Cette +institution n'a rien de barbare. On ne sait pas assez chez les nations +civilisées combien il faut parler aux sens, même en morale. Des +hommages publics rendus à des momens visibles, qui rappelleraient le +souvenir des grands hommes, avertiraient plus souvent de les imiter, +et en inspireraient le désir. + +On ne leur a point reconnu la moindre notion d'un état futur, et bien +moins l'espérance d'une résurrection. Ils craignent les revenans ou +les esprits des morts, et cette crainte les oblige de changer de kraal +lorsqu'ils ont perdu quelque habitant. Ils croient que les sorciers et +les sorcières ont le pouvoir d'attirer ces esprits; mais ils +paraissent persuadés que les âmes des morts font leur domicile autour +des lieux où leurs corps sont enterrés, et l'on ne s'aperçoit point +qu'ils redoutent un enfer et des punitions, ou qu'ils espèrent des +récompenses dans un état plus heureux. + +Tel est le fond de la religion des Hottentots. Ils y sont attachés +avec une opiniâtreté inviolable. Si vous entreprenez de leur inspirer +d'autres idées par le raisonnement, ils vous écoutent à peine, et +quelquefois ils vous quittent brusquement. Il s'en est trouvé +quelques-uns qui ont feint d'embrasser le christianisme; mais, en +perdant leurs motifs, on les a toujours vus retourner à leur croyance. +Tous les efforts des missionnaires hollandais du Cap n'ont jamais été +capables d'en convertir un seul. Vanderstel, gouverneur du Cap, ayant +pris un Hottentot dès l'enfance, le fit élever dans les principes de +la religion chrétienne et dans la pratique des usages de l'Europe. On +prit soin de le vêtir richement à la manière hollandaise. On lui fit +apprendre plusieurs langues, et ses progrès répondirent fort bien à +cette éducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit, +l'envoya aux Indes avec un commissaire-général, qui l'employa +utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après la mort +du commissaire. Peu de jours après son retour, dans une visite qu'il +rendit à quelques Hottentots de ses parens, il prit le parti de se +dépouiller de sa parure européenne pour se revêtir d'une peau de +brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvel ajustement, chargé d'un +paquet qui contenait ses anciens habits; et, les présentant au +gouverneur, il lui tint ce discours: «Ayez la bonté, monsieur, de +faire attention que je renonce pour toujours à cet appareil. Je +renonce aussi pour toute ma vie à la religion chrétienne. Ma +résolution est de vivre et de mourir dans la religion, les manières +et les usages de mes ancêtres. L'unique grâce que je vous demande est +de me laisser le collier et le coutelas que je porte. Je les garderai +pour l'amour de vous.» Aussitôt, sans attendre la réponse de +Vanderstel, il se déroba par la fuite, et jamais on ne le revit au +Cap. + +Leur prêtre où leur maître des cérémonies porte le nom de _souri_, qui +signifie _maître_ en leur langue. Le mot de _prêtre_ a signifié +long-temps la même chose chez presque toutes les nations. + +Les Hottentots ne vivent point sans gouvernement et sans règle de +justice. Chaque nation particulière a son chef qui se nomme konquer, +et dont l'emploi consiste à commander dans les guerres, à négocier la +paix, avec le droit de présider aux assemblées publiques. + +Le second officier du gouvernement hottentot est le capitaine du +kraal, dont l'emploi consiste à maintenir la paix et la justice dans +l'étendue de sa juridiction. Cette charge est héréditaire; mais, en +commençant à l'exercer, le capitaine s'oblige à ne rien changer dans +les lois et les anciennes coutumes du kraal. Tout marque chez ce +peuple l'attachement le plus constant à ses usages et à la patrie. + +Chaque kraal a son tribunal pour les affaires civiles et criminelles, +formé, comme on l'a dit, du capitaine et des habitans qui s'assemblent +avec lui. Parmi eux, la justice n'a rien à souffrir de la corruption +ni du délai. Les deux parties plaident leur propre cause. On juge à +la pluralité des voix, sans appel et sans aucune sorte d'obstacle. +Dans les matières criminelles, telles que le meurtre, le vol et +l'adultère, un coupable ne trouve aucun appui dans ses richesses et +dans son rang. Le capitaine même n'obtient pas plus de faveur que le +moindre habitant du kraal. Quelqu'un est-il soupçonné d'un crime, on +en donne aussitôt connaissance à tous les habitans, qui, se regardant +comme autant de ministres de la justice, cherchent le coupable et s'en +saisissent. S'il prévoit qu'il ne puisse éviter la conviction, il se +retire ordinairement parmi les Bojesmans, ou hommes des bois; car il +passerait pour un espion dans les autres villages qu'il voudrait +choisir pour asile; et, sur le moindre avis, il serait remis entre les +mains de ceux qui le cherchent. Mais s'il est arrêté, on commence par +l'enfermer sous une garde sûre, pour se donner le temps de convoquer +l'assemblée. Il est placé au centre du cercle, comme au lieu le plus +favorable pour écouter et se faire entendre. Ses accusateurs exposent +le crime. On appelle les témoins. Il a la liberté de se défendre, et +l'on écoute patiemment jusqu'au dernier mot ce qu'il allègue en sa +faveur. Si l'accusation paraît injuste, les juges condamnent +l'accusateur à des dédommagemens, qui sont pris sur ses troupeaux. +Mais, si le crime est constaté, ils prononcent aussitôt la sentence, +qui s'exécute sur-le-champ. Le capitaine du kraal se charge de +l'exécution. Il fond sur le coupable avec un transport furieux, et +l'étend à ses pieds d'un coup de kirri, qui lui casse ordinairement la +tête. Toute l'assemblée s'unit pour l'achever, et son corps est +enterré au même instant. Mais la famille n'en reçoit aucune tache: le +châtiment efface le crime, et la mémoire même du coupable ne reçoit +aucun reproche Au contraire, ses funérailles sont célébrées avec +autant de respect que s'il était mort vertueux. Kolbe trouve cette +jurisprudence fort supérieure à celle de l'Europe, et il a raison. +J'en excepte les funérailles: quoique tous les hommes soient égaux +après la mort, il faut toujours flétrir jusqu'à la mémoire du crime. +Mais d'ailleurs il y a deux grandes preuves de sagesse dans leurs +jugemens, la célérité de l'exécution, qui épargne au coupable les +momens affreux qui s'écoulent entre l'arrêt et le supplice; momens +plus cruels que le supplice même; et l'équité naturelle qui défend de +faire rejaillir sur l'innocence l'opprobre qui ne doit appartenir +qu'au crime. + +À l'égard des héritages, tous les biens d'un père descendent à l'aîné +de ses fils, ou passent dans la même famille, au plus proche des +mâles. Jamais ils ne sont divisés; jamais les femmes ne sont appelées +à la succession. Un père qui veut pourvoir à la condition de ses +cadets doit penser pendant sa vie à leur faire un établissement, sans +quoi il laisse leur liberté et leur fortune à la disposition du frère +aîné. + +Jamais, dans la guerre, les Hottentots ne pillent ou n'insultent les +morts. Ils laissent leurs habits, leurs armes et tout ce qui leur +appartient à la disposition de leurs concitoyens; mais ils tuent +sur-le-champ les prisonniers. Les déserteurs et les espions +n'obtiennent pas plus de grâce; ou, si la vie leur est conservée, +c'est pour essuyer le mépris de ceux dont leur lâcheté ou leur +perfidie leur a fait rechercher la protection. À peine obtiennent-ils +de quoi vivre après la guerre. Dans tous les traités de paix on +s'oblige de part et d'autre à les rendre, et le châtiment de leur +infidélité est toujours la mort. + + +FIN DU TROISIÈME VOLUME. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS CE VOLUME. + + +PREMIÈRE PARTIE.--AFRIQUE. + + +LIVRE IV. + +VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY. + + Pag. + + CHAPITRE II.--Voyage d'Atkins, de Smith. + Lettre du facteur Lamb sur le roi de Dahomay 1 + + CHAP. III.--Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay. + Traite des Nègres 30 + + +LIVRE V. + +GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE +L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE +BENIN. + + CHAPITRE PREMIER.--Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire 88 + + CHAP. II.--Côte d'Or 107 + + CHAP. III.--Côte des Esclaves 192 + + CHAP. IV.--Royaume de Benin 255 + + +LIVRE VI. + +CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA. + + CHAPITRE PREMIER.--Congo 270 + + CHAP. II.--Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de + Benguéla 324 + + CHAP. III.--Cap de Bonne-Espérance. Hottentots 343 + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'Histoire Générale des +Voyages (Tome 3), by Jean-François de La Harpe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) *** + +***** This file should be named 38256-8.txt or 38256-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/2/5/38256/ + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. 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Laharpe.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +table {border-collapse: collapse; table-layout: auto; + margin-left: 10%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} + +ul {list-style-type: none;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller;} + +.title {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +.tam {margin-left: 15%; margin-right: 10%;} +.tn p {margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 95%;} + +.figcenter {margin: auto; text-align: center;} +.center {text-align: center;} +.right10 {text-align: right; margin-right: 10%;} +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages +(Tome 3), by Jean-François de La Harpe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3) + +Author: Jean-François de La Harpe + +Release Date: December 9, 2011 [EBook #38256] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<div class="tn"> +<p>Notes au lecteur de ce fichier digital:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p> +</div> + +<h2>BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.</h2> + +<h1>ABRÉGÉ<br> +DE<br> +L'HISTOIRE GÉNÉRALE<br> +DES VOYAGES;</h1> + +<h2><span class="smcap">Par</span> J.-F. LAHARPE.</h2> + +<h2>TOME TROISIÈME.</h2> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="200" height="122" alt="Enseigne de l'éditeur." title=""> +</div> + +<p class="center">PARIS,<br> +MÉNARD ET DESENNE, FILS.<br> +1825.</p> + + +<h1>ABRÉGÉ +DE +L'HISTOIRE GÉNÉRALE +DES VOYAGES.</h1> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.<br> +AFRIQUE.<br> +LIVRE QUATRIÈME.<br> +VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.</h2> + +<a id="chap_4_2" name="chap_4_2"></a> +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<p class="title">Voyage d'Atkins, de Smith. Lettre du facteur Lamb sur le roi de +Dahomay.</p> + +<p>John Atkins, capitaine du vaisseau <i>le Swallow</i>, nous offre d'abord +quelques remarques générales sur les différentes mers, plus ou moins +favorables à la navigation.</p> + +<p>Après la Méditerranée, qu'il regarde comme la plus agréable partie de +la mer, à cause de la température de l'air et de ses autres avantages, +il loue cette partie de l'Océan, où règnent particulièrement les vents +alisés, parce qu'à certaine distance de la terre, on n'y trouve point +de grosses mers ni d'orages dangereux, et que les jours et les nuits y +sont d'une longueur égale. Telles sont les mers placées sous la zone +torride. L'Océan atlantique et le grand Océan ou mer du Sud, depuis le +39<sup>e</sup>. jusqu'au 60<sup>e</sup>. degré de latitude, sont hors des limites du vent +alisé. Les flots y sont rudes et tumultueux, les nuées épaisses, les +tempêtes communes, les vents sont variables, les nuits froides et +obscures. C'est encore pis, dit l'auteur, au delà des 60 degrés; +cependant il sait de plusieurs pilotes, qui avaient fréquenté les mers +de Groenland, que ces rudes climats ne contiennent pas d'autres +vapeurs que des brouillards, des frimas et de la neige, et que la mer +y est moins agitée par les vents, qui, étant au nord pour la plupart, +soufflent vers le soleil, c'est-à-dire vers un air plus raréfié; comme +on le reconnaît à ces glaçons détachés qui se trouvent bien loin au +sud du côté de l'Europe et de l'Amérique. Un autre avantage de ces +mers, c'est que la lumière de la lune y dure à proportion de l'absence +du soleil; de sorte que, dans le temps où le soleil disparaît +entièrement, la lune ne se couche jamais, et console les navigateurs +par un éclat que la réflexion de la neige et des glaces ne fait +qu'augmenter.</p> + +<p>En approchant du cap Vert, l'équipage du <i>Swallow</i> prit plusieurs +tortues qui dormaient sur la surface de l'eau dans un temps calme. On +vit aussi quantité de poissons volans, et leurs ennemis perpétuels, la +bonite et la dorade. Atkins admira la couleur brillante de la dorade, +qui est un poisson de quatre ou cinq pieds de longueur, avec une queue +fourchue. Il nage familièrement autour des vaisseaux. Sa chair est +sèche, mais elle fait de fort bon bouillon. On voit rarement la dorade +hors de la latitude du vent alisé, et jamais l'on n'y voit le poisson +volant. Celui-ci est de la grosseur des petits harengs. Ses ailes, qui +ont environ deux tiers de sa longueur, sont étroites près du corps et +s'élargissent à l'extrémité: elles lui servent à voler l'espace d'un +stade lorsqu'il est poursuivi; mais il les replonge de temps en temps +dans la mer, apparemment parce qu'elles deviennent plus agiles par ce +secours.</p> + +<p>Le 10 mai, Atkins mouilla l'ancre devant la rivière de Sestre, sur la +côte de Malaguette ou des Graines. Quelques-uns de ses gens +descendirent à terre, et allèrent visiter le roi du pays. Ils lui +offrirent des présens, dont apparemment il ne fut pas content, car il +les refusa, et à la place de ces présens il leur demanda leurs +culottes, qu'ils n'eurent pas la courtoisie de lui donner.</p> + +<p>Dans un autre village sur le bord de la rivière, ils trouvèrent un +homme dont la couleur les frappa d'étonnement. Il était d'un jaune si +brillant, que, n'ayant jamais rien vu qui lui ressemblât, ils +s'efforcèrent d'approfondir ce phénomène. Ils employèrent les signes +et tout ce que l'expérience leur avait appris de plus propre à se +faire entendre. Le seul éclaircissement qu'ils purent tirer fut qu'il +venait d'un pays fort éloigné dans les terres, où les hommes de sa +couleur étaient en grand nombre. Atkins a su des capitaines Bullfinch, +Lamb, et de quelques autres voyageurs, qu'ils avaient vu plusieurs +Africains de la même couleur; et d'un autre Anglais, qu'il en avait vu +un dans le royaume d'Angola, et un autre à Madagascar, rareté +surprenante, et aussi difficile à expliquer originairement que la +couleur des Nègres.</p> + +<p>Entre le cap das Palmas et Bassam, les Anglais rencontrèrent un +vaisseau de Bristol, nommé <i>le Robert</i>, commandé par le capitaine +Harding, qui était parti avant eux de Sierra-Leone, après y avoir +acheté trente esclaves, au nombre desquels était le capitaine Tomba. +Huit jours auparavant, ce Tomba, qui était d'une hardiesse +extraordinaire, avait formé le projet d'un soulèvement, avec trois ou +quatre de ses compagnons les plus résolus. Ils étaient secondés par +une femme de leur nation, qui les avait avertis que, pendant la nuit, +il n'y avait que cinq ou six blancs sur le tillac, et presque toujours +endormis. Tomba ne balança point à tenter l'entreprise; mais, au +moment de l'exécution, il ne put engager qu'un seul Nègre à se joindre +à ses cinq compagnons. S'étant rendu au gaillard d'avant, il y trouva +trois matelots endormis, dont il tua d'abord les deux premiers d'un +seul coup sur la tempe. Le troisième fut éveillé par le bruit; mais +Tomba ne réussit pas moins à le tuer de la même manière. Cependant +quelques Anglais qui n'étaient pas éloignés prirent l'alarme, et la +communiquèrent bientôt sur tout le bord. Harding, paraissant avec une +hache à la main, fendit la tête à Tomba d'un seul coup et fit charger +de fers les cinq autres complices.</p> + +<p>Leur traitement est remarquable. Des cinq esclaves, les deux plus +vigoureux, et par conséquent les plus précieux pour l'avarice, en +furent quittes pour le fouet et quelques scarifications. Les trois +autres, qui étaient d'une constitution fort faible, et qui n'avaient +eu part à l'action que par le consentement, subirent une mort cruelle, +après avoir été contraints de manger le cœur et le foie de leur chef. +La femme fut suspendue par les pouces, fouettée et déchirée de coups à +la vue de tous les autres esclaves, jusqu'au dernier soupir, qu'elle +rendit au milieu des tourmens. Il est difficile de justifier ces +barbaries autrement que par le droit du plus fort, qui, de tous les +droits, est le plus généralement reconnu d'un bout du monde à l'autre. +Les Nègres peuvent quelquefois faire valoir ce droit tout comme +d'autres, comme on le voit par le trait suivant.</p> + +<p>Le 6 juin, on jeta l'ancre devant Axim, comptoir hollandais, et, le +jour suivant, au cap de Très-Puntas. La plupart des vaisseaux de +l'Europe touchent à ce cap pour renouveler leur provision d'eau, qu'il +est plus difficile d'obtenir plus loin, où l'on fait payer une once +d'or à chaque vaisseau pour cette faveur. John-Conny, principal +cabochir du canton, dont la ville est à trois milles de la côte, du +côté de l'ouest, envoya un de ses esclaves au vaisseau pour y faire +demander une canne à pomme d'or, gravée de son nom, que les Anglais, +dans un autre voyage, s'étaient chargés de lui apporter. Non-seulement +cette commission avait été négligée, mais le messager du cabochir +s'étant emporté dans ses reproches, fut imprudemment maltraité par les +gens de l'équipage. Son maître, irrité de ce double outrage, ne remit +pas sa vengeance plus loin qu'au jour suivant. Les Anglais étaient à +puiser de l'eau.</p> + +<p>Il fondit sur eux, se saisit de leurs tonneaux, et fit une douzaine de +prisonniers qu'il conduisit à sa ville. La hauteur de cette conduite +était fondée sur des forces réelles.</p> + +<p>Il s'était mis en possession du fort de Brandebourg, que les Danois +avaient abandonné depuis quelques années. Cette hardiesse avait fait +naître quelques différens entre lui et les Hollandais. Sous prétexte +de l'avoir acheté des Danois, ils y avaient envoyé, en 1720, une +galiote à bombes, et deux ou trois frégates, pour demander qu'il leur +fût remis. John, qui était hardi et subtil, ayant examiné leurs +forces, répondit qu'il voulait voir quelque témoignage du traité des +Brandebourgeois. Il ajouta même que ce traité prétendu ne pouvait leur +donner droit qu'à l'artillerie et aux pierres de l'édifice, puisque le +terrain n'appartenait pas aux Européens pour en disposer; que les +premiers possesseurs lui en avaient payé la rente, et que, depuis le +parti qu'ils avaient pris de l'abandonner, il était résolu de ne pas +recevoir d'autres blancs. Ces raisonnements ayant irrité les +Hollandais, ils jetèrent quelques bombes dans la place. Ensuite, aussi +furieux d'eau-de-vie que de colère, ils débarquèrent quarante hommes +sous la conduite d'un lieutenant, pour former une attaque régulière. +Mais John, qui avait eu le temps de se mettre en embuscade avec des +forces supérieures, fondit brusquement sur eux, et les tailla tous en +pièces. Il ajouta l'insulte à la victoire, en faisant paver l'entrée +de son palais des crânes des morts.</p> + +<p>Cet avantage avait servi à le rendre plus fier et plus rigoureux sur +tous les droits du commerce, c'est-à-dire sur ceux qui lui étaient dus +justement. Cependant, lorsqu'il se fut réconcilié avec les Anglais, +Atkins et quelques autres officiers du vaisseau lui rendirent une +visite. Les vents du sud avaient rendu la mer si grosse, que, les +voyant embarrassés à descendre au rivage avec leurs propres chaloupes, +il leur envoya ses canots; mais il leur fit payer un droit pour ce +service. Les Nègres seuls connaissent assez la côte pour savoir quand +ils n'ont rien à craindre de l'agitation des flots. John se trouva +lui-même sur le rivage pour y recevoir les Anglais. Il était +accompagné de trente ou quarante gardes bien armés, qui les +conduisirent à sa maison.</p> + +<p>C'était un homme de cinquante ans, bien fait et robuste, d'un regard +sévère, et qui se faisait respecter de tous ses Nègres, jusqu'à +vouloir que ceux qui portaient des chapeaux ou des bonnets eussent +toujours la tête nue devant lui.</p> + +<p>Il reçut fort civilement les Anglais, et les salua de six coups de +canon, qui lui furent rendus en même nombre. Il leur fit des excuses +de les avoir empêchés de prendre de l'eau; et, pour les en dédommager, +il leur permit de pêcher dans la rivière qui passe derrière la ville. +Mais la pêche n'ayant point été fort heureuse, ils furent mal servis à +dîner. Le cabochir prit un air mécontent, et leur reprocha de s'être +attiré cette disgrâce en négligeant de faire un présent à l'eau de la +rivière, qui méritait plus de considération qu'une autre, parce +qu'elle était le fétiche d'un homme tel que lui.</p> + +<p>Atkins, trouvant le cabochir familier et de bonne humeur, ne fit pas +difficulté de lui demander ce qu'étaient devenus les crânes hollandais +dont il avait pavé l'entrée de sa maison. Il répondit naturellement +que depuis un mois il les avait enfermés dans une caisse, avec de +l'eau-de-vie, des pipes et du tabac, et qu'il les avait fait enterrer. +Il était temps, ajouta-t-il, d'oublier les ressentimens passés; et les +petites commodités qu'il avait fait enterrer avec les Hollandais +étaient un témoignage du respect qu'il portait aux morts. Au reste, le +cabochir lui fit voir dans une de ses cours les mâchoires des +Hollandais suspendues aux branches d'un arbre. C'était encore un +trophée qui lui restait.</p> + +<p>Le but du voyage de Smith avait été de lever les plans de tous les +forts et les établissemens anglais dans la Guinée. Il exécuta ce +dessein avec beaucoup de peine.</p> + +<p>Il débarqua le samedi 20 août 1726, à bord de <i>la Bonite</i>, commandée +par le capitaine Livingstone, avec le sieur Walter-Charles, gouverneur +de Sierra-Leone. On passa le tropique le 14 de septembre. Smiths y +observa plusieurs oiseaux blanchâtres, qui n'ont pour queue qu'une +longue plume. Ils s'élèvent fort haut dans leur vol. Ce sont des +paille-en-queue. Les matelots leur ont donné le nom d'<i>oiseaux du +tropique</i>, parce qu'on ne les voit que sous la zone torride, entre les +tropiques.</p> + +<p>Le 4 de février 1727, on jeta l'ancre à cinq milles à l'ouest d'Axim. +Ce château des Hollandais, sur la côte d'Or, est une petite +fortification triangulaire, montée de onze pièces de canon. Les Nègres +ont une ville fort peuplée sous le canon du château comme on en voit +sous tous les forts européens, au long de la côte d'Or.</p> + +<p>Smith, ayant levé successivement plusieurs plans, arriva le 17 au cap +Corse, où l'on trouva plusieurs vaisseaux dans la rade.</p> + +<p>Pendant le séjour que Smith avait fait à James-Fort, sur la Gambie, il +avait reçu, par un vaisseau anglais une lettre de Hollande adressée au +gouverneur hollandais de la Mina, qu'il s'était chargé de porter au +cap Corse. Cette occasion lui paraissant favorable pour lever le plan +du château de la Mina, il s'y rendit dans un grand canot, avec +Livingstone, sous prétexte de remettre la lettre au gouverneur. Mais +ils reconnurent bientôt que les Hollandais ne manquaient pas de +pénétration. Smith, qui ne se croyait ni connu, ni observé, étant +sorti sans affectation pour jeter les yeux autour de lui, fut étonné +de se voir immédiatement suivi par le gouverneur, qui le tira +brusquement par la manche, et qui le pria de rentrer dans la salle, en +lui disant qu'il pouvait emporter, si c'était son dessein, tout l'or +de la Guinée dans sa poche; mais que, pour le plan du château +hollandais, il ne l'emporterait pas. Un reproche si peu attendu causa +d'abord quelque embarras à Smith. Cependant, après s'être un peu +remis, il répondit au gouverneur qu'il lui avait cru assez de lumières +pour ne pas s'imaginer qu'on pût entreprendre de lever le plan d'une +place sans les instrumens nécessaires, et que, n'en ayant aucun, il +s'étonnait qu'on pût le soupçonner de ce dessein. Le commandant +hollandais demeura pensif un moment; et, paraissant se repentir d'un +procédé trop brusque, il pressa Smith et Livingstone de demeurer à +dîner; ils y consentirent. Alors il leur montra quelques plans +imparfaits qui avaient été levés par un dessinateur de la compagnie +hollandaise. L'ouvrage avait été fort bien commencé, mais l'artiste +était mort sans avoir pu l'achever.</p> + +<p>Smith partit du cap Corse le 24 de mars. Comme on était à la fin de la +saison sèche, l'eau était si rare dans la garnison, qu'il fut +impossible d'en obtenir pour les besoins du vaisseau. Il ne s'en +trouve point à plus de huit milles du château, de sorte qu'on y est +réduit à l'eau d'une grande citerne qui se remplit par des tuyaux de +plomb, où la pluie descend de tous les toits. Tous les forts de la +côte d'Or n'ont pas d'autres ressources.</p> + +<p>Le 28, on alla jeter l'ancre au fort d'Akra. Smith alla se promener +plusieurs fois jusqu'à la porte du fort hollandais. Il y rencontra +quelques marchands de cette nation qui connaissaient le facteur +anglais dont il était accompagné. On s'entretint quelques momens avec +beaucoup de familiarité et d'amitié. Mais les Hollandais ne +proposèrent point à Smith d'entrer dans leur fort; ce qui lui fit +juger qu'ils avaient des ordres du gouverneur général de la Mina, et +qu'ils craignaient les observations d'un dessinateur anglais.</p> + +<p>Le 3 d'avril, après avoir perdu un câble dans les rocs d'Akra, il +remit à la voile pour gagner la côte de Juida. Le 5, il passa devant +l'embouchure de la grande rivière Volta, qui a tiré ce nom de la +rapidité extrême de son cours. Il est si violent qu'en entrant dans la +mer, il change la couleur de l'eau jusqu'à plus de huit lieues de la +côte. C'est cette rivière qui sépare la côte d'Or de la côte des +Esclaves.</p> + +<p>Le 7, à la pointe du jour, on jeta l'ancre dans la rade de Juida, et +l'on salua le fort, qui est à plus d'une lieue de la côte. Il se +trouvait alors dans la rade trois vaisseaux français et deux +portugais. La Guinée entière n'a pas de lieu où le débarquement soit +si difficile. On y trouve continuellement les vagues si hautes et si +impétueuses, que, les chaloupes de l'Europe ne pouvant s'approcher du +rivage, on est obligé de jeter l'ancre fort loin, et d'y attendre les +pirogues qui viennent prendre les passagers et les marchandises. +Ordinairement les rameurs nègres s'en acquittent avec beaucoup +d'habileté; mais quelquefois aussi le passage n'est pas sans danger. À +l'arrivée du vaisseau de Smith, les facteurs de sa nation envoyèrent à +bord une grande pirogue pour amener au rivage ceux qui devaient y +descendre. Le passage fut heureux. Cependant Smith fut étonné de se +voir entre des vagues d'une hauteur excessive, et des flots d'écume +qui paraissaient capables d'abîmer le plus grand vaisseau. Il admira +l'adresse des Nègres à les traverser; mais surtout à profiter du +mouvement d'une vague pour faire avancer, à l'aide des rames, leur +pirogue fort loin sur le rivage; après quoi, sautant à terre, ils la +transportent encore plus loin pour la garantir du retour des flots. Si +l'on avait le malheur d'être renversé, il serait fort difficile de se +sauver à la nage, quand on n'aurait que la violence de la mer à +combattre; mais, en y joignant le danger des requins, qui suivent +toujours les canots en grand nombre pour attendre leur proie, on peut +dire qu'il est presque impossible d'échapper.</p> + +<p>Les vaisseaux qui viennent à Juida pour le commerce ont toujours sur +le rivage des tentes qui leur servent de magasins pour mettre leurs +marchandises à couvert. Smith, en débarquant, s'approcha d'une tente +française, où le matelot qui en avait la garde lui offrit en langue +anglaise un verre d'eau-de-vie, qu'il accepta. Il y avait dans la +tente un grand nombre de barils, dont le dehors paraissait mouillé. +Smith en ayant demandé la raison, le matelot français lui répondit que +les barils n'avaient été débarqués que le matin, et qu'ils avaient +beaucoup souffert au passage. Il ajouta qu'au débarquement un matelot +français s'étant hasardé trop loin dans l'eau pour reprendre un baril +que les vagues emportaient, avait été saisi par un jeune requin, +contre lequel il s'était fort bien défendu avec son couteau; mais que +la même vague qui le ramenait ayant apporté deux autres requins +monstrueux, il avait été déchiré en un moment, et dévoré à la vue de +tous ses compagnons.</p> + +<p>Les Anglais ont, à dix-huit milles de ce fort, du côté de l'est, un +autre comptoir nommé Iakin, et celui de Sabi, à cinq milles du côté du +nord. Mais celui-ci venait d'être réduit en cendres par le grand et +puissant roi Dahomay, dont le nom a fait tant de bruit en Europe. Sa +première conquête avait été le royaume du grand Ardra, cinquante +milles au nord-ouest de Sabi. Le roi d'Ardra ayant, en 1724, quelques +affaires à régler avec Baldwin, gouverneur anglais de Juida, et +n'étant pas satisfait de sa diligence, fit arrêter Lamb, facteur +anglais d'Ardra, dans l'espérance de rendre Baldwin plus attentif à +l'obliger. Ce fut dans ces circonstances que la ville d'Ardra fut +assiégée par les troupes du roi Dahomay, et qu'ayant été prise après +une vigoureuse résistance, le roi même fut tué à la porte de son +palais. Lamb fut conduit devant le général de Dahomay, qui n'avait +jamais vu de blancs. Cet officier nègre fut si surpris de sa figure, +qu'il le mena au roi son maître, comme une rareté fort étrange. En +effet, le roi Dahomay, faisant sa résidence à deux cents milles dans +les terres, n'avait jamais eu non plus l'occasion de voir un Européen. +Il garda précieusement Lamb, qui écrivit pendant sa captivité une +lettre au gouverneur Tinker, successeur de Baldwin. Nous la +transcrirons tout à l'heure; elle servira à faire connaître ce que +c'était que ce roi Dahomay.</p> + +<p>On retournait en Angleterre, lorsque, le I<sup>er</sup>. juillet, le navire se +trouvant par 13 degrés 19 minutes du nord, on s'aperçut d'une +dangereuse voie d'eau. Comme elle était déjà si grande, que les pompes +ne pouvaient suffire, on ne fut pas saisi d'une crainte médiocre en +considérant qu'on était fort éloigné de la terre et qu'on n'était +accompagné d'aucun vaisseau. Après beaucoup de recherches, Livingstone +découvrit la source du mal et trouva les moyens d'en arrêter les +progrès. Cependant il ne fut pas possible d'y remédier si +parfaitement, qu'on ne s'aperçût bientôt qu'il recommençait avec un +nouveau danger. On résolut de suivre le vent pour soulager le +vaisseau; mais la fatigue extrême de l'équipage, qui était sans cesse +obligé de travailler à la pompe, fit applaudir à la proposition de +porter droit aux Indes occidentales. On était dans la latitude des +vents alisés, et on avait directement la Barbade à l'ouest. À la +vérité, suivant les calculs, on n'en était pas à moins de sept cents +lieues, distance terrible pour un vaisseau près de s'abîmer. Cependant +les circonstances n'offrant point d'autre ressource, on résolut de s'y +attacher avec tous les efforts du courage et de la prudence. Les +emplois furent distribués pour une si grande entreprise: le capitaine +et le pilote devaient prendre alternativement la conduite du +gouvernail. Smith et un autre se chargèrent de préparer les vivres et +de faire du punch chaud pour ceux qui travaillaient à la pompe, +auxquels on assigna une pinte et demie de liqueur pendant chaque +quart, c'est-à-dire de quatre heures en quatre heures: ils avaient +besoin de ce soutien pour ranimer leurs esprits, parce que le travail +était si pénible et le péril si pressant, que tous les matelots ne +purent être divisés qu'en deux quarts. Il restait deux petits Nègres, +qui reçurent ordre d'assister Smith et son camarade dans leurs +fonctions.</p> + +<p>On passa neuf ou dix jours dans une extrémité si déplorable. La +plupart des matelots commençaient à se rebuter de l'excès du travail, +et quelques-uns firent éclater des murmures qui semblaient annoncer +d'autres effets de leur désespoir. On leur fournissait néanmoins des +rafraîchissemens, et Smith avait soin de leur tuer tous les jours +quelques pièces de volaille ou un chevreau. Tous les officiers +s'efforçaient aussi de les encourager par l'espérance de découvrir +bientôt la Barbade. Leur canot, qui était assez grand et en fort bon +état, avait été placé sur le tillac; mais la chaloupe ayant été serrée +entre les deux ponts, plusieurs souhaitaient qu'on la mît en état +d'être employée, c'est-à-dire qu'elle fût équipée de tout ce qui était +nécessaire pour un usage forcé, comme d'eau, de vivres, d'instrumens +de mer, etc. D'autres s'opposèrent fortement à cette proposition, dans +la crainte que les plus mutins ou les plus désespérés ne profitassent +des ténèbres pour fuir dans la chaloupe et pour abandonner tous les +autres à leur mauvais sort, ce qui aurait causé nécessairement la +perte du vaisseau, parce qu'il ne serait pas resté assez de bras pour +la pompe. Au milieu de ce trouble, tous les animaux étrangers qu'on +transportait en Europe moururent faute de soins et de nourriture.</p> + +<p>Le 16, trois matelots qui avaient travaillé à la pompe depuis quatre +heures jusqu'à huit, tombèrent évanouis et furent emportés comme +morts. Cet accident ayant fait sonner plus tôt la cloche pour appeler +ceux qui devaient succéder au travail, l'horreur et la consternation +parurent se répandre sur tous les visages. Cependant, comme Smith +avait fait préparer un fort bon déjeuner, on se mit à manger autant +que la crainte pouvait laisser d'appétit, lorsqu'un des matelots de la +pompe se mit à crier de toute sa force, <i>terre</i>, <i>terre</i>! courant et +sautant comme un insensé dans le transport de sa joie. Tout le monde +abandonna les alimens pour satisfaire une curiosité beaucoup plus +pressante que la faim. On découvrit en effet la terre, qu'on reconnut +aussitôt pour l'île de la Barbade. Ceux qui se sont trouvés dans une +situation semblable assurent que le moment où l'on revoit la terre +produit une espèce de délire dont il est impossible de se former une +idée. Le même jour on jeta l'ancre dans la baie de Carlisle.</p> + +<p>Pendant les jours suivans on se hâta de décharger toutes les +marchandises du vaisseau sans interrompre un moment le travail de la +pompe, qui ne cessait pas d'être nécessaire dans une rade si +tranquille. Un jour que le capitaine Livingstone et Smith étaient à +bord avec quelques négocians, les ouvriers pompèrent un petit dauphin +à demi rongé de pourriture, sans queue et sans tête, d'environ trois +pouces et demi de longueur. Livingstone le mit soigneusement dans de +l'esprit-de-vin pour le conserver jusqu'en Europe, persuadé que ce +petit poisson, ayant été long-temps dans la fente du bâtiment, avait +fermé le passage à quantité d'eau, et que c'était à lui par conséquent +qu'il était redevable de sa conservation. Lorsqu'on examina de près le +vaisseau, après l'avoir mis sur le côté, on aperçut sous la quille et +dans d'autres endroits plusieurs fentes dont on n'avait pas eu le +moindre soupçon; mais la principale était celle que Livingstone avait +découverte, et qui n'avait pu être bien bouchée.</p> + +<p>Voici la lettre du facteur Lamb, que nous avons promise au lecteur. +Elle est adressée à Tinkel, directeur de la compagnie anglaise à Sabi.</p> + +<p>«Monsieur, il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du +premier de ce mois. Ce prince m'ordonne de vous répondre en sa +présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant votre +lettre de sa main, j'eus avec lui une conférence dont je crois pouvoir +conclure qu'il ne pense pas beaucoup à fixer le prix de ma liberté. +Lorsque je le pressai de m'expliquer à quelles conditions il voulait +me permettre de partir, il me répondit qu'il ne voyait aucune +nécessité de me vendre, parce que je ne suis pas Nègre. Je le pressai: +il tourna ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne +pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze livres +sterling par tête, ferait près de dix mille livres sterling. Je lui +avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les veines; et, me +remettant un peu, je lui demandai s'il me prenait pour le roi de mon +pays. J'ajoutai que vous et la compagnie me croiriez fou si je vous +faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de vous en +parler dans ma lettre, parce qu'il voulait charger le principal +officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous; et que, +si vous n'aviez rien à Juida d'assez beau pour lui, vous deviez écrire +d'avance à la compagnie. Je lui répondis qu'à ce discours il m'était +aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le priais de +faire venir pour moi, par quelques-uns de ses gens, des habits et +quelques autres nécessités. Il y consentit. Je n'ai donc, monsieur, +qu'un seul moyen de me racheter; ce serait de faire offre au roi d'une +couronne et d'un sceptre qui peuvent être payés sur ce qui reste dû au +dernier roi d'Ardra. Je ne connais pas d'autre présent qu'il puisse +trouver digne de lui; car il est fourni d'une grosse quantité de +vaisselle d'or en œuvre, et d'autres richesses. Il a des robes de +toutes sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque d'aucune +espèce de marchandises. Il donne les bedjis<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a> comme du sable, et les +liqueurs fortes comme de l'eau: sa vanité et sa fierté sont +excessives: aussi est-il le plus belliqueux et le plus riche de tous +les rois de cette grande région; et l'on doit s'attendre qu'avec le +temps il subjuguera tout le pays dont il est environné. Il a déjà pavé +deux de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la +guerre. Les palais néanmoins sont aussi grands que le parc Saint-James +à Londres, c'est-à-dire qu'ils ont un mille et demi de tour.</p> + +<p>»Le roi souhaite beaucoup qu'il me vienne des lettres de ma nation, ou +toute autre marque de souvenir. Il regarderait comme une bassesse +indigne de lui de prendre quelque chose qui m'appartînt. Je ne crois +pas même qu'il voulût retenir les blancs qui viendraient à sa cour. +S'il me traite autrement, c'est qu'il me regarde comme un captif pris +à l'a guerre; d'ailleurs il paraît m'estimer beaucoup, parce qu'il n'a +jamais eu d'autre blanc qu'un vieux mulâtre portugais, qui lui vient +de la nation des Popos, et qui lui coûte environ cinq cents livres +sterling. Quoique cet homme soit son esclave, il le traite comme un +cabochir du premier ordre: il lui a donné deux maisons, avec un grand +nombre de femmes et de domestiques, sans lui imposer d'autre devoir +que de raccommoder quelquefois les habits de sa majesté, parce que ce +mulâtre est tailleur. Ainsi, l'on peut compter que les tailleurs, les +charpentiers, les serruriers ou tous autres artisans libres qui +voudraient se rendre ici, seraient reçus avec beaucoup de caresses, et +feraient bientôt une grosse fortune; car le roi paie magnifiquement +ceux qui travaillent pour lui.</p> + +<p>»L'arrivée de quelque ouvrier serait donc un excellent moyen pour +obtenir ma liberté, en y joignant la promesse d'entretenir avec lui un +commerce réglé; mais, étant persuadé que les blancs contribuent ici à +sa grandeur, il m'objecte à tout moment que, s'il me laisse partir, il +n'y a pas d'apparence qu'il en revoie jamais d'autres. Il faudrait +engager quelqu'un à faire le voyage pour retourner presque aussitôt. +Cette seule démarche persuaderait au roi qu'il verrait d'autres blancs +dans la suite; et je suis presque sûr qu'il m'accorderait la +permission de partir pour hâter ceux qui viendraient après moi. Si +Henri Touch, mon valet, était encore à Juida, et qu'il fût disposé à +se rendre ici, il y trouverait plus d'avantage qu'il ne peut se le +figurer. Il est jeune; le roi prendrait infailliblement de l'affection +pour lui. Quoique je ne rende aucun service à ce prince, il m'a donné +une maison, avec une douzaine de domestiques de l'un et de l'autre +sexe, et des revenus fixes pour mon entretien. Si j'aimais +l'eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m'en fournit en +abondance. Le sucre, la farine et les autres denrées ne me sont pas +plus épargnés. Si le roi fait tuer un bœuf, ce qui lui arrive +souvent, je suis sûr d'en recevoir un quartier; quelquefois il +m'envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre, et je ne crains +nullement de mourir de faim. Lorsqu'il sort en public, il nous fait +appeler, le Portugais et moi, pour le suivre. Nous sommes assis près +de lui pendant le jour, à l'ardeur du soleil, avec la permission +néanmoins de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous +couvrent la tête.</p> + +<p>»Ainsi nous tâchons, le Portugais et moi, de nous rendre la vie aussi +douce qu'il est possible, et surtout de ne pas tomber dans une +tristesse qui serait bientôt funeste à notre santé. Cependant, comme +je suis fort ennuyé de ma situation, je suppliai le roi, il y a +quelque temps, de me remettre entre les mains du général de ses +troupes, et de me faire donner un cheval pour le suivre à la guerre. +Il rejeta ma demande, sous prétexte qu'il ne voulait pas me faire +tuer. Ensuite, m'ayant promis de m'employer autrement, il m'ordonna de +demeurer tranquille et de prendre garde à tout ce que je lui verrais +faire. J'ignore encore quelles sont ses intentions. Son général même +n'approuva pas l'offre que je faisais d'aller à la guerre, parce que, +si j'étais tué, me dit-il, le roi ne lui pardonnerait pas d'en avoir +été l'occasion. Depuis ce temps-là sa majesté m'a fait donner un +cheval, et m'a déclaré que, lorsqu'elle sortirait de son palais, je +serais toujours à sa suite. Il sort assez souvent dans un beau branle +garni de piliers dorés et de rideaux. Il m'ordonne quelquefois aussi +de l'accompagner dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de +sa résidence ordinaire. On m'assure qu'il en a onze.</p> + +<p>»Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de +m'en envoyer une, avec un fouet et des éperons. Le roi m'a donné ordre +de vous demander aussi le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous +serez payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui +envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles de souliers. Si +vous jugez bien de ses intentions, vous pouvez m'adresser ce que je +vous demande et pour lui et pour moi. Je suis persuadé que le moindre +présent sera fort agréable de ma part, et redoublera mon crédit à +cette cour, soit que je parte ou que je demeure. Ainsi je vous conjure +de m'accorder une grâce qui peut non-seulement rendre mon sort plus +supportable, mais qui, faisant conclure au roi qu'on ne pense point à +ma rançon, le déterminera peut-être à me rendre la liberté dans +quelque moment de caprice.</p> + +<p>»Vous devez m'envoyer d'autant plus facilement ce que je vous demande, +que je n'ai pas touché mes appointemens depuis que je suis en Guinée; +et vous ne serez pas surpris que je vous demande tant de choses, si +j'ajoute que le roi me fait bâtir actuellement une maison dans une +ville où il fait ordinairement son séjour, lorsqu'il se prépare à la +guerre. Cette nouvelle faveur me jette dans une profonde mélancolie, +parce qu'elle marque assez qu'on ne pense point à me rendre bientôt ma +liberté.</p> + +<p>»Si vous approuvez que je traite avec le roi pour quelques esclaves, +il faut que vous en parliez à ses gens, et que vous me donniez +là-dessus vos ordres; car, pendant le séjour que je dois faire ici, je +souhaite de pouvoir me rendre utile à la compagnie. Mais, dans cette +supposition, vous ne devez pas oublier de m'envoyer des essais de +toutes vos marchandises, avec la marque des prix, pour prévenir toutes +sortes de malentendus. Sa majesté m'a pris tout le papier que j'avais +encore, dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté +que c'est un amusement puéril; mais il ne le désire pas moins, afin, +dit-il, que nous puissions nous en amuser ensemble. Je vous prie donc +de m'envoyer deux mains de papier ordinaire, avec un peu de fil retors +pour cet usage; joignez-y un peloton de mèche, parce que sa majesté +m'oblige souvent de tirer ses gros canons, et que j'appréhende de +perdre quelque jour la vue en me servant d'allumettes de bois. On voit +ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent plus de +mille livres. On croirait qu'elles y ont été apportées par le diable, +quand on considère que Juida est à plus de deux cents milles, et +qu'Ardra n'est pas à moins de cent soixante. Le roi prend beaucoup de +plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de +marché. Il fait travailler actuellement à construire des affûts. +Quoiqu'il paraisse fort sensé, sa passion est pour les amusemens et +les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous aviez quelque chose +qui puisse lui plaire à ce titre, vous me feriez plaisir de me +l'envoyer; des estampes et des peintures lui plairaient beaucoup; il +aime à jeter les yeux dans les livres; ordinairement il porte dans sa +poche un livre latin de prières, qu'il a pris au mulâtre portugais; et +lorsqu'il est résolu de refuser quelque grâce qu'on lui demande, il +parcourt attentivement ce livre, comme s'il y entendait quelque chose.</p> + +<p>»Il trouve aussi beaucoup d'amusement à tracer des caractères au +hasard sur le papier, et souvent il m'envoie l'ouvrage qu'il a fait +pour imiter nos lettres; mais il le fait accompagner d'un grand flacon +d'eau-de-vie et d'un grand kabès<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> ou deux. Si vous connaissez +quelque femme hors de condition, blanche ou mulâtresse, à qui l'on put +persuader de venir dans ce pays, soit pour y porter la qualité de +<i>femme du roi</i>, soit pour y exercer sa profession, cette galanterie me +ferait faire un extrême progrès dans le cœur du roi, et donnerait +beaucoup de poids à toutes mes promesses. Une femme qui prendrait ce +parti n'aurait point à craindre d'être forcée à rien par la violence; +car sa majesté entretient plus de deux mille femmes, avec plus de +splendeur qu'aucun roi nègre. Elles n'ont pas d'autre occupation que +de le servir dans son palais, qui paraît aussi grand qu'une petite +ville. On les voit en troupes de cent soixante et deux cents aller +chercher de l'eau dans de petits vases, vêtues tantôt de riches +corsets de soie, tantôt de robes d'écarlate, avec de grands colliers +de corail qui leur font deux ou trois fois le tour du cou. Leurs +conducteurs ont des vestes de velours vert, bleu, cramoisi, et des +masses d'argent doré à la main, qui leur tiennent lieu de cannes. +Lorsque j'arrivai dans ce pays, le Portugais avait une fille mulâtre +que le roi traitait avec beaucoup de considération, et qu'il comblait +de présens. Il lui avait donné deux femmes et une jeune fille pour la +servir; mais, étant morte de la petite-vérole, il souhaite +passionnément d'en avoir une autre. Je lui ai entendu dire plusieurs +fois qu'aucun blanc ne manquerait jamais près de lui de ce qui peut +s'acheter avec de l'or. Il traite aussi très-favorablement les Nègres +étrangers; et ses bontés éclatent tous les jours pour quelques Malais +qui sont actuellement ici.</p> + +<p>»La situation du pays le rend fort sain. Il est élevé, et par +conséquent rafraîchi tous les jours par des vents agréables. La vue en +est charmante: elle s'étend jusqu'au grand Popo, qui est fort éloigné; +on n'y est point incommodé des mousquites.</p> + +<p>»J'espère que l'occasion se présentera de vous entretenir avec plus +d'étendue de la puissance et de la grandeur de ce prince<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a> +victorieux. Je n'ai pu me défendre quelquefois d'une vive admiration +en voyant ici des richesses que je ne m'attendais pas à trouver dans +cette partie du monde. Vous savez que je ne dois la vie qu'à la pitié +d'un Nègre qui m'aida à passer le mur du vieux comptoir, où l'on +m'avait renfermé au premier cri de guerre. Sans cette malheureuse +précaution, j'aurais peut-être eu le bonheur d'éviter la captivité. Le +roi d'Ardra s'était méfié apparemment de mon dessein; et ce fut cette +raison qui lui fit prendre le parti de s'assurer de moi. Quoi qu'il en +soit, la maison où j'étais retenu ayant été la première où les +Dahomays mirent le feu, j'en sortis aussitôt pour avoir le triste +spectacle de la désolation qui suivit immédiatement. On me conduisit +au travers de la ville jusqu'au palais du roi, où le général de +Dahomay commandait en maître absolu. L'orgueil de la victoire et la +multitude de ses soins ne l'empêchèrent pas de me prendre la main, et +de m'offrir un verre d'eau-de-vie. J'ignorais encore qui il était; +mais ce traitement me rassura. Je l'avais pris d'abord pour le frère +du roi d'Ardra, quoique je fusse surpris de lui voir le visage coupé. +J'appris bientôt que c'était le général du vainqueur.</p> + +<p>»À l'entrée de la nuit, je fus obligé de le suivre dans son camp. Les +cadavres sans tête étaient en si grand nombre dans les rues de la +ville, qu'ils bouchaient le passage, et le sang n'y aurait pas coulé +avec plus d'abondance, s'il en était tombé une pluie du ciel. En +arrivant au camp, on me fit boire deux ou trois verres d'eau-de-vie, +et je fus mis sous la garde d'un officier qui me traita fort +honnêtement. Le lendemain, on m'amena un de mes domestiques nègres, +mais blessé si mortellement à la tête, qu'on lui voyait la cervelle à +découvert. Il n'était point en état de m'expliquer à quoi j'étais +destiné. Deux jours après, le général me fit appeler et me donna +l'ordre de demeurer assis avec ses capitaines tandis qu'il comptait +les esclaves, en leur donnant à chacun son bedji. Le nombre des bedjis +étant monté à plus de deux grands kabès, celui des esclaves devait +être de huit mille. Je reconnus entre eux deux autres de mes +domestiques, l'un blessé au genou, l'autre à la cuisse. J'eus occasion +d'entretenir un peu plus long-temps le général. Il m'encouragea par +l'espérance d'un meilleur sort. Il fit apporter un flacon +d'eau-de-vie, but à ma santé, et m'ordonna de garder le reste. À ce +présent il voulut ajouter quelques pièces d'étoffes que je refusai, +parce qu'elles ne pouvaient m'être d'aucun usage; mais je lui dis que, +s'il pouvait me faire retrouver dans le pillage mes chemises et mes +habits, j'en aurais beaucoup de reconnaissance, parce que mon linge +était fort sale, comme vous n'aurez pas de peine à vous le figurer.</p> + +<p>»Les Dahomays, dont mes domestiques étaient devenus les esclaves, leur +refusèrent la liberté de me parler, si ce n'était en leur présence. +Cependant le général me dit de ne pas m'en affliger, et de ne +m'alarmer de rien jusqu'à ce que j'eusse vu le roi son maître, dont il +m'assura que je serais reçu avec bonté. Il me donna un parasol, et un +branle ou un hamac, pour me faire porter dans le voyage; j'acceptai ce +secours avec joie.</p> + +<p>»J'avais vu commettre tant de cruautés à l'égard des captifs, surtout +contre ceux que leur âge ou leurs blessures ne permettaient pas +d'emmener, que je ne pouvais être tout-à-fait sans crainte. La +première fois surtout que je fus conduit par une troupe de Nègres +armés, qui battaient devant moi, sur leurs tambours, une sorte de +marche lugubre, que je pris pour le présage de mon supplice, je me +livrai aux plus tragiques suppositions. J'étais environné d'un grand +nombre de ces furieux, qui sautaient autour de moi en poussant des +cris épouvantables. La plupart avaient à la main des épées ou des +couteaux nus, et les faisaient briller devant mes yeux, comme s'ils +eussent été prêts pour l'exécution. Mais, tandis que j'implorais la +pitié et le secours du ciel, le général envoya ordre à l'officier qui +me conduisait de me mener à deux milles du camp, dans un lieu où il +s'était retiré lui-même. Son ordre fut exécuté sur-le-champ, et je fus +un peu rassuré par sa présence.</p> + +<p>»Je vous raconterais les circonstances de mon voyage, et de quelle +manière je fus reçu du roi, si sa majesté ne me faisait demander à ce +moment ma lettre avec un empressement qui ne me permet pas de la +rendre plus longue ni de la corriger. Je me flatte que cette raison +fera excuser mes fautes, et je suis, etc.</p> + +<p class="right10">»<span class="smcap">Bullfinch Lamb.</span>»</p> + +<p>L'auteur de cette lettre passa encore deux ans à la cour de Dahomay. +Enfin le roi, se fiant à la promesse qu'il lui fit de revenir avec +d'autres blancs, le renvoya comblé de bienfaits. Il s'arrêta peu à +Juida. L'occasion s'étant présentée de partir pour l'Amérique, il se +rendit à la Barbade, où Smith le rencontra.</p> + +<a id="chap_4_3" name="chap_4_3"></a> +<h2>CHAPITRE III.</h2> + +<p class="title">Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay. Traite des Nègres.</p> + +<p>L'introduction des voyages de Snelgrave est la mieux détaillée que +nous ayons encore rencontrée. Elle contient une vue générale du +commerce de la Guinée, et les raisons pour lesquelles on a si peu +connu jusqu'à présent l'intérieur de l'Afrique. Il entend la Guinée +depuis le cap Vert jusqu'au pays d'Angole. Le fleuve de Zaïre ou de +Congo, dit-il, est le lieu le plus éloigné où les Anglais aient porté +leur commerce. Ils l'ont augmenté si avantageusement, qu'ils ont eu +jusqu'à deux cents vaisseaux sur cette côte.</p> + +<p>Snelgrave a fait lui-même long-temps le commerce dans l'étendue +d'environ sept cents lieues de côtes, depuis la rivière de Scherbro +jusqu'au cap Lopez Gonsalvo. Il divise cet espace en quatre parties: +la première, qu'il appelle côte au Vent (Windward), a deux cent +cinquante lieues de longueur, depuis la même rivière jusqu'à celle +d'Ancobar, près d'Axim. On ne trouve sur cette côte aucun +établissement européen. Le commerce ne s'y exerce qu'au passage des +vaisseaux, sur les signes que les Nègres font du rivage avec de la +fumée, pour avertir les vaisseaux qu'ils aperçoivent à la voile. Ils +se rendent à bord dans leurs canots avec les marchandises de leur +pays, à moins qu'ils n'aient été rebutés par les insultes et les +violences des marchands de l'Europe. C'est ce qui arrive souvent, +remarque l'auteur, à la honte des Anglais et des Français, qui, sous +les moindres prétextes, enlèvent ces malheureux Nègres pour +l'esclavage. Une injustice si noire a non-seulement refroidi plusieurs +nations d'Afrique pour le commerce, mais expose quelquefois les +innocens à porter la peine des coupables; car on a l'exemple de +quelques petits vaisseaux de l'Europe qui ont été surpris par des +Nègres, maltraités et sacrifiés à leur vengeance.</p> + +<p>La seconde division de Snelgrave s'étend depuis la rivière d'Ancobar +jusqu'au fort d'Akra, c'est-à-dire l'espace de cinquante lieues. Cette +partie, qui se nomme la côte d'Or, est remplie de comptoirs anglais et +hollandais.</p> + +<p>La troisième division est d'environ soixante lieues depuis Akra +jusqu'à Iakin, près de Juida. Il n'y a point d'autres comptoirs dans +cet espace que ceux de Juida et d'Iakin.</p> + +<p>La dernière partie, depuis Iakin jusqu'au cap Lopez Gonsalvo, passe le +long de la baie de Benin, des Callabares et des Camerones, sur une +étendue de trois cents lieues, et n'a point de comptoirs européens.</p> + +<p>Sur toute la côte de la première division, les marchands européens ne +risquent pas volontiers de descendre au rivage, parce qu'ils ont +mauvaise opinion du caractère des habitans. L'auteur descendit dans +quelques endroits; mais il ne put jamais s'y procurer les moindres +éclaircissemens sur les pays intérieurs. Dans tous ses voyages, il n'a +pas rencontré un seul blanc qui ait eu la hardiesse d'y pénétrer: +aussi ne doute-t-il pas que ceux qui formeraient cette entreprise ne +périssent misérablement par la jalousie des Nègres, qui les +soupçonneraient de quelque dessein pernicieux à leur nation.</p> + +<p>Quoique les habitans de la côte d'Or soient beaucoup plus civilisés +par l'ancien commerce qu'ils ont avec les Européens, leur politique ne +souffre pas non plus qu'on pénètre dans le sein de leur pays. Cette +défiance va si loin, que la jalousie des Nègres intérieurs s'étend +jusqu'aux autres Nègres qui sont sous la protection des blancs. De là +vient que, dans la paix la plus profonde, lorsque les nations +éloignées de la mer s'approchent du rivage pour le commerce, les +éclaircissemens qu'on en tire sont si fabuleux et si contradictoires, +qu'on n'y peut prendre aucune confiance, d'autant plus qu'en général +les Nègres en imposent toujours aux blancs.</p> + +<p>On peut dire la même chose de la troisième division; car, jusqu'à la +conquête des royaumes de Juida et d'Iakin par le roi de Dahomay, on ne +connaissait presque rien des pays du dedans. Aucun blanc n'avait +pénétré plus loin que le royaume d'Ardra, qui est à cinquante milles +de la côte.</p> + +<p>Les peuples de la quatrième division sont encore plus barbares que +ceux de la première, et moins capables par conséquent de se prêter aux +informations.</p> + +<p>Enfin Snelgrave conclut son introduction par un exemple remarquable +des sacrifices humains sur la rivière du vieux Callabar. Akqua, chef +ou roi du canton (car la rivière de Callabar a plusieurs petits +princes), vint à bord, par la seule curiosité de voir le vaisseau et +d'entendre la musique de l'Europe. Cette musique l'ayant beaucoup +amusé, il invita le capitaine à descendre au rivage. Snelgrave y +consentit; mais, connaissant la férocité de cette nation, il se fit +accompagner de dix matelots bien armés et de son canonnier. En +touchant la terre, il fut conduit à quelque distance de la côte, où il +trouva le roi assis sur une sellette de bois, à l'ombre de quelques +arbres touffus. Il fut invité à s'asseoir aussi sur une autre sellette +qui avait été préparée pour lui. Le roi ne prononça pas un mot, et ne +fit pas le moindre mouvement jusqu'à ce qu'il le vît assis. Mais alors +il le félicita sur son arrivée, et lui demanda des nouvelles de sa +santé. Snelgrave lui rendit ses complimens après l'avoir salué le +chapeau à la main. L'assemblée était nombreuse. Quantité de seigneurs +nègres étaient debout autour de leur maître; et sa garde, composée +d'environ cinquante hommes, armés d'arcs et de flèches, l'épée au côté +et la zagaie à la main, se tenait derrière lui à quelque distance. Les +Anglais se rangèrent vis-à-vis à vingt pas, le fusil sur l'épaule.</p> + +<p>Après avoir présenté au roi quelques bagatelles, dont il parut charmé, +Snelgrave vit un petit Nègre attaché par la jambe à un pieu fiché en +terre. Ce petit misérable était couvert de mouches et d'autres +insectes. Deux prêtres qui faisaient la garde près de lui paraissaient +ne le pas perdre un moment de vue. Le capitaine, surpris de ce +spectacle, en demanda l'explication au roi. Ce prince répondit que +c'était une victime, qui devait être sacrifiée la nuit suivante au +dieu Egho pour la prospérité de son royaume. L'horreur et la pitié +firent une si vive impression sur Snelgrave, que sans aucun +ménagement, et, comme il le confesse, avec trop de précipitation, il +donna ordre à ses gens de prendre la victime pour lui sauver la vie. +Mais, comme ils entreprenaient de lui obéir, un des gardes marcha vers +le plus avancé d'un air menaçant et la lance levée. Snelgrave, +commençant à craindre qu'il ne perçât un des Anglais, tira de sa poche +un petit pistolet, dont la vue effraya beaucoup le roi. Mais il donna +ordre à l'interprète de l'assurer qu'on ne voulait nuire ni à lui ni à +ses gens, pourvu que son garde cessât de menacer l'Anglais.</p> + +<p>Cette demande fut aussitôt accordée; mais, lorsque tout parut +tranquille, Snelgrave fit un reproche au roi d'avoir violé le droit de +l'hospitalité en permettant que son garde menaçât les Anglais de sa +lance. Le monarque nègre répondit que Snelgrave avait eu tort le +premier en donnant ordre à ses gens de se saisir de la victime. Le +capitaine anglais reconnut volontiers qu'il avait été trop prompt; +mais, s'excusant sur le privilége de sa religion, qui défend également +de prendre le bien d'autrui et de donner la mort aux innocens, il +représenta au prince qu'au lieu des bénédictions du ciel; il allait +s'attirer la haine du Dieu tout-puissant que les blancs adorent. Il +ajouta que la première loi de la nature humaine est de ne pas faire +aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent: terrible +argument contre les Européens qui achètent les Nègres! Enfin il offrit +d'acheter l'enfant. Cette proposition fut acceptée; et ce qui le +surprit beaucoup, le roi ne lui demanda qu'un collier de verre bleu, +qui ne valait pas trente sous. Il s'était attendu qu'on lui +demanderait dix fois autant, parce que, depuis les rois jusqu'aux plus +vils esclaves, les Nègres sont accoutumés à profiter de toutes sortes +d'occasions pour tirer quelque avantage des Européens. Il prit +plaisir, après avoir obtenu cette grâce, à traiter le roi avec les +liqueurs et les vivres qu'il avait apportés du vaisseau. Ensuite il +prit congé de ce prince, qui, pour lui marquer la satisfaction qu'il +avait reçue de sa visite, promit de le visiter sur son bord une +seconde fois.</p> + +<p>La veille de son débarquement, Snelgrave avait acheté la mère de +l'enfant, sans prévoir ce qui lui devait arriver; et le chirurgien +ayant remarqué qu'elle avait beaucoup de lait, et s'étant informé de +ceux qui l'avaient amenée de l'intérieur des terres si elle avait un +enfant, ils avaient répondu qu'elle n'en avait pas; mais à peine ce +petit malheureux fut-il porté à bord, que, le reconnaissant entre les +bras des matelots, elle s'élança vers eux avec une impétuosité +surprenante pour le prendre dans les siens. Snelgrave a peine à +croire qu'il y ait jamais eu de scène aussi touchante. L'enfant était +aussi joli qu'un Nègre peut l'être, et n'avait pas plus de dix-huit +mois. Mais la reconnaissance produisit autant d'effet que la +tendresse, lorsque la mère eût appris de l'interprète que le capitaine +l'avait dérobé à la mort. Cette aventure ne fut pas plus tôt répandue +dans le vaisseau, que tous les Nègres, libres et esclaves, battirent +des mains et chantèrent les louanges de Snelgrave. Il en tira un fruit +considérable pendant le reste du voyage, par la tranquillité et la +soumission qu'il trouva constamment parmi ses esclaves, quoiqu'il n'en +eût pas moins de trois cents à bord. Il se rendit de la rivière de +Callabar à l'île d'Antigoa, où il vendit sa cargaison. Un planteur de +cette île, lui ayant entendu raconter l'histoire de la mère et du +fils, les acheta tous deux sur cette seule recommandation, et leur fit +trouver beaucoup de douceur dans l'esclavage.</p> + +<p>Cette anecdote, qui attendrira tous les cœurs sensibles, console un +peu des barbaries que nous sommes souvent obligé de rapporter, et +jette au moins quelque intérêt au milieu des détails quelquefois un +peu arides qui doivent entrer nécessairement dans cette partie la plus +ingrate de notre Abrégé.</p> + +<p>Vers la fin du mois de mars 1727, Snelgrave, alors capitaine de <i>la +Catherine</i>, arriva dans la rade de Juida, où il avait déjà fait +plusieurs voyages. Après avoir pris terre, sans se ressentir des +inconvéniens ordinaires de cette dangereuse côte, il se rendit au Fort +anglais, qui est à trois milles du rivage et fort près du Fort +français. Trois semaines avant son arrivée, le pays avait été conquis +et ruiné par le roi de Dahomay, et les Européens des comptoirs avaient +été enlevés pour l'esclavage avec les habitans nègres. Les ravages de +l'épée et du feu dans une si belle contrée formaient encore un affreux +spectacle. Le carnage avait été si terrible, que les champs étaient +couverts d'os de morts. Cependant, comme les prisonniers européens +avaient obtenu du vainqueur la permission de revenir dans leurs forts, +ce fut d'eux-mêmes que l'auteur apprit les circonstances de cette +étrange révolution.</p> + +<p>Il commence son récit par la description de l'état florissant où il +avait vu le royaume de Juida dans ses voyages précédens. La côte de ce +pays est au 6<sup>e</sup> degré 40 minutes nord. Sabi, qui en est la capitale, +est situé à sept milles de la mer: c'était dans cette ville que les +Européens avaient leurs comptoirs; la rade était ouverte à toutes les +nations. On comptait annuellement plus de deux mille Nègres que les +Français, les Anglais, les Hollandais et les Portugais transportaient +de Sabi et des places voisines: étrange preuve de prospérité! Les +habitans étaient civilisés par un long commerce.</p> + +<p>L'usage de la polygamie étant établi dans le royaume de Juida, et les +seigneurs ou les riches n'ayant pas moins de cent femmes, le pays +s'était peuplé avec tant d'abondance, qu'il était rempli de villes et +de villages. La bonté naturelle du terroir, jointe à la culture qu'il +recevait de tant de mains, lui donnait l'apparence d'un jardin +continuel. Un long et florissant commerce avait enrichi les habitans. +Tous ces avantages étaient devenus la source d'un luxe et d'une +mollesse si excessifs, qu'une nation qui aurait pu mettre cent mille +combattans sous les armes se vit chassée de ses principales villes par +une armée peu nombreuse, et devint la proie d'un ennemi qu'elle avait +autrefois méprisé.</p> + +<p>Le roi de Juida, étant monté sur le trône à l'âge de quatorze ans, +avait abandonné le gouvernement aux seigneurs de sa cour, qui +s'étaient fait une étude de flatter toutes ses passions pour le +retenir plus long-temps dans cette dépendance. Il avait trente ans au +temps de la révolution; mais, loin de s'être rendu plus propre aux +affaires, il ne pensait qu'à satisfaire son incontinence. Il +entretenait à sa cour plusieurs milliers de femmes qu'il employait à +toutes sortes de services; car il n'y recevait aucun domestique d'un +autre sexe. Cette faiblesse aboutit à sa ruine. Les grands, n'ayant en +vue que leur intérêt particulier, s'érigèrent en autant de tyrans qui +divisèrent le peuple et devinrent aisément la proie de leur ennemi +commun, le roi de Dahomay, monarque puissant dont les états sont fort +éloignés dans les terres.</p> + +<p>Ce prince avait fait demander depuis long-temps au roi de Juida la +permission d'envoyer ses sujets pour le commerce, jusqu'au bord de la +mer, avec offre de lui payer les droits ordinaires sur chaque esclave: +cette proposition ayant été rejetée, il avait juré de se venger dans +l'occasion; mais le roi de Juida s'était si peu embarrassé de ses +menaces, que, Snelgrave se trouvant vers le même temps à sa cour, il +lui avait dit que, si le roi de Dahomay entreprenait la guerre, il ne +le traiterait pas suivant l'usage du pays, qui était de lui faire +couper la tête, mais qu'il le réduirait à la qualité d'esclave pour +l'employer aux plus vils offices.</p> + +<p>Trouro Audati, roi de Dahomay, était un prince politique et vaillant, +qui dans l'espace de peu d'années avait étendu ses conquêtes vers la +mer jusqu'au royaume d'Ardra, pays intérieur, mais qui touche à celui +de Juida. Il se proposait d'y demeurer tranquille, jusqu'à ce qu'il +eût assuré ses premières conquêtes, lorsqu'un nouvel incident le força +de reprendre les armes. Le roi d'Ardra avait un frère nommé Hassar, +qui en avait été traité avec beaucoup de rigueur et d'injustice. Ce +prince outragé alla offrir secrètement à Trouro Audati de grosses +sommes d'argent, s'il voulait entreprendre de le venger. Il en fallait +bien moins pour réveiller un conquérant politique. Le roi d'Ardra +découvrit les desseins de ses ennemis, et fit demander aussitôt du +secours au roi de Juida, qu'un intérêt commun devait faire entrer +dans sa querelle; mais celui-ci eût l'imprudence de fermer l'oreille, +et de souffrir que l'armée du roi d'Ardra, qui était forte de +cinquante mille hommes, fût taillée en pièces, et le roi même fait +prisonnier. Le malheureux monarque fut décapité aux yeux du vainqueur, +suivant l'usage barbare des rois nègres.</p> + +<p>Le roi de Dahomay, tournant ses armes contre le royaume de Juida, +attaqua d'abord un canton dont Appragah, grand seigneur nègre, avait +le gouvernement héréditaire. Cet Appragah fit demander du secours à +son roi; mais il avait à la cour des ennemis qui souhaitaient sa +ruine, et qui rendirent le roi sourd à ses instances. Se voyant +abandonné, il prit le parti, après quelque résistance, de se soumettre +au roi de Dahomay, et cet hommage volontaire lui fit obtenir du +vainqueur une composition honorable.</p> + +<p>La soumission d'Appragah ouvrit à l'armée victorieuse l'entrée +jusqu'au centre du royaume. Cependant elle fut arrêtée par une rivière +qui coule au nord de Sabi, principale ville de Juida, et résidence +ordinaire de ses princes. Le roi de Dahomay y assit son camp, sans +oser se promettre que le passage fût une entreprise aisée. Cinq cents +hommes auraient suffi pour garder les bords de cette rivière; mais, au +lieu de veiller à leur sûreté, les peuples efféminés de Sabi se +crurent assez défendus par leur nombre, et ne purent s'imaginer que +leur ennemi osât s'approcher de leur ville. Ils se contentèrent +d'envoyer soir et matin leurs prêtres sur le bord de la rivière pour y +faire des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand +serpent, auquel ils s'adressaient dans ces occasions pour rendre les +bords de leur rivière inaccessibles.</p> + +<p>Ce serpent était d'une espèce particulière, qui ne se trouve que dans +le royaume de Juida. Le ventre de ces monstres est gros. Leur dos est +arrondi comme celui d'un porc. Ils ont au contraire la tête et la +queue fort menues, ce qui rend leur marche très-lente. Leur couleur +est jaune et blanche, avec quelques raies brunes. Ils sont si peu +nuisibles, que, si l'on marche dessus par imprudence (car ce serait un +crime capital d'y marcher volontairement), leur morsure n'est suivie +d'aucun effet fâcheux; et c'est une des principales raisons que les +Nègres apportent pour justifier leur culte. D'ailleurs ils sont +persuadés, par une ancienne tradition, que l'invocation du serpent les +a délivrés de tous les malheurs qui les menaçaient; mais ils virent +leurs espérances trompées dans la plus dangereuse occasion qu'ils +eussent à redouter. Leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées +qu'eux; car les serpens étant en si grand nombre, qu'ils étaient +regardés comme des animaux domestiques, les conquérans, qui eu +trouvèrent les maisons remplies, leur firent un traitement fort +singulier. Ils les soulevaient par le milieu du corps en leur disant: +«Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous défendre.» Ces +pauvres animaux demeurant sans réponse, les Dahomays les éventraient +et les faisaient griller sur des charbons pour les manger.</p> + +<p>La politique de Dahomay alla jusqu'à faire déclarer aux Européens qui +résidaient alors dans le royaume de Juida que, s'ils voulaient +demeurer neutres, ils n'avaient rien à craindre de ses armes, et qu'il +promettait au contraire d'abolir les impôts que le roi de Juida +mettait sur leur commerce; mais que, s'ils prenaient parti contre lui, +ils devaient s'attendre aux plus cruels effets de son ressentiment. +Cette déclaration les mit dans un extrême embarras. Ils étaient portés +à se retirer dans leurs forts, qui sont à trois milles de Sabi, du +côté de la mer, pour y attendre l'événement de la guerre. Mais, +craignant aussi d'irriter le roi de Juida, qui pouvait les accuser +d'avoir découragé ses sujets par leur fuite, ils se déterminèrent à +demeurer dans la ville.</p> + +<p>Trouro Audati n'eût pas plus tôt reconnu que les habitans de Sabi +laissaient la garde de la rivière aux serpens, qu'il détacha deux +cents hommes pour sonder les passages; ils gagnèrent l'autre rive sans +opposition, et marchèrent immédiatement vers la ville au son de leurs +instrumens militaires. Le roi de Juida, informé de leur approche, prit +aussitôt la fuite avec tout son peuple, et se retira dans une île +maritime, qui n'est séparée du continent que par une rivière; mais la +plus grande partie des habitans, n'ayant point de pirogues pour le +suivre, se noyèrent en voulant passer à la nage. Le reste, au nombre +de plusieurs mille, se réfugièrent dans les broussailles, où ceux qui +échappèrent à l'épée périrent encore plus misérablement par la famine. +L'île que le roi avait prise pour asile est proche du pays des Popos, +qui suit le royaume de Juida, du côté de l'ouest.</p> + +<p>Le détachement de l'armée ennemie, étant entré dans la ville, mit +d'abord le feu au palais, et fit avertir aussitôt le général qu'il n'y +avait plus d'obstacles à redouter. Toutes les troupes de Dahomay +passèrent promptement la rivière, et n'en croyaient qu'à peine le +témoignage de leurs yeux. Dulport, qui commandait alors à Juida pour +la compagnie d'Afrique, raconta plusieurs fois à Snelgrave que +plusieurs Nègres de Dahomay, qui étaient entrés dans le comptoir +anglais, avaient paru si effrayés à la vue des blancs, que, n'osant +s'en approcher, ils avaient attendu quelques signes de tête et de main +pour se persuader que c'étaient des hommes de leur espèce, ou du moins +qui ne différaient d'eux que par la couleur; mais lorsqu'ils s'en +crurent assurés, ils oublièrent le respect; et prenant à Dulport tout +ce qu'il avait dans ses poches, ils le firent prisonnier avec quarante +autres blancs, Anglais, Français, Hollandais et Portugais. De ce +nombre était Jérémie Tinker, qui avait résigné depuis peu la direction +des affaires de la compagnie à Dulport, et qui devait s'embarquer peu +de jours après pour l'Angleterre. Le signor Pereira, gouverneur +portugais, fut le seul qui s'échappa de la ville et qui gagna le Fort +français.</p> + +<p>Le lendemain, tous les prisonniers blancs furent envoyés au roi de +Dahomay, qui était resté à quarante milles de Sabi. On avait eu soin +de leur faire préparer pour ce voyage des hamacs à là mode du pays. En +arrivant au camp royal, ils furent séparés suivant la différence de +leurs nations, et, pendant quelques jours, ils furent assez +maltraités; mais dans la première audience qu'ils obtinrent du roi, ce +prince rejeta le mauvais accueil qu'on leur avait fait sur le trouble +causé par la guerre, et leur promit qu'ils seraient plus satisfaits à +l'avenir. En effet, peu de jours après, il leur accorda la liberté +sans rançon, avec la permission de retourner dans leurs forts. +Cependant ils ne purent obtenir la restitution de se qu'on leur avait +pris. Le roi fit présent de quelques esclaves, aux gouverneurs anglais +et français. Il les assura qu'après avoir bien établi ses conquêtes, +son dessein était de faire fleurir le commerce et de donner aux +Européens des témoignages d'une considération particulière. Toute la +conduite du conquérant nègre est d'un homme très-supérieur à l'idée +que nous avons de ces barbares.</p> + +<p>Snelgrave passa trois jours sur le rivage de Juida avec les Français +et les Anglais des deux comptoirs, qui lui parurent fort embarrassés +des circonstances. Il les quitta pour se rendre à Iakin, qui n'en est +qu'à sept lieues à l'est, quoiqu'il y ait au moins trente milles de +côtes. Cette rade a toujours servi de port de mer au royaume d'Ardra. +Elle est gouvernée par un prince héréditaire qui paie à cette couronne +un tribut de sel. Lorsque le roi de Dahomay s'était rendu maître +d'Ardra, ce gouverneur l'avait fait assurer de sa soumission, avec +offre de lui payer le même tribut qu'au roi précédent. Cette conduite +fut fort approuvée de Trouro Audati, et la sienne fait connaître +quelle était sa politique. Quelques ravages qu'il eût exercés dans les +pays qu'il avait subjugués, il jugea qu'après s'être ouvert jusqu'à la +mer le passage qu'il désirait, il pourrait tirer quelque utilité des +Iakins, qui entendaient fort bien le commerce, et que par cette voie +il ne manquerait jamais d'armes et de poudre pour assurer ses +conquêtes. D'ailleurs cette nation avait toujours été rivale des +Juidas dans le commerce, et leur portait une haine invétérée depuis +qu'ils avaient attiré dans leur pays tout le commerce d'Iakin; car les +agrémens de Sabi et la douceur de l'ancien gouvernement avaient porté +les Européens à fixer leurs établissemens dans cette ville.</p> + +<p>Le lendemain, il vint un messager nègre, nommé Boutteno, qui dit à +Snelgrave, en fort bon anglais, que, ne l'ayant pu trouver à Juida, +où il l'avait cherché par l'ordre du roi de Dahomay, il était venu à +Iakin pour l'inviter à se rendre au camp, et l'assurer de la part de +sa majesté qu'il y serait en sûreté et reçu avec toutes sortes de +caresses. Snelgrave marqua de l'embarras à répondre; mais, apprenant +que son refus pourrait avoir de fâcheuses conséquences, il prit le +parti de faire ce voyage, surtout lorsqu'il vit plusieurs blancs +disposés à l'accompagner. Un capitaine hollandais, dont le vaisseau +avait été détruit depuis peu par les Portugais, lui promit de le +suivre. Le chef du comptoir hollandais d'Iakin résolut d'envoyer avec +lui son écrivain pour offrir quelques présens au vainqueur. Le prince +d'Iakin fit aussi partir son propre frère pour renouveler ses hommages +au roi.</p> + +<p>Le 8 avril, ils traversèrent dans des canots la rivière qui coule +derrière Iakin. Leur cortége était composé de cent Nègres, et le +messager leur servait de guide. Cet homme, qui avait été fait +prisonnier avec Lamb, avait appris l'anglais dès son enfance dans le +comptoir de Juida. Ils furent accompagnés jusqu'au bord de la rivière +par les habitans de la ville, qui faisaient des vœux pour leur +retour, dans l'opinion qu'ils avaient de la barbarie des Dahomays.</p> + +<p>Après avoir passé la rivière, ils se mirent en chemin dans leurs +hamacs, portés chacun par six Nègres qui se relevaient successivement +à certaines distances; car deux hommes suffisent pour soutenir le +bâton auquel le branle est attaché. Ils ne faisaient pas moins de +quatre milles par heures; mais on était quelquefois obligé d'attendre +ceux qui portaient le bagage. On ne trouve point de chariots à Iakin, +et les chevaux n'y sont guère plus grands que des ânes; au reste, les +chemins sont fort bons, et la perspective du pays aurait été +très-agréable, si l'on n'y eût aperçu de tous côtés les ravages de la +guerre. On y voyait non-seulement les ruines de quantité de villes et +de villages, mais les os des habitans massacrés qui couvraient encore +la terre. Le premier jour on dîna, sous des cocotiers, de diverses +viandes froides dont on avait fait provision. Le soir on fut obligé de +coucher à terre, dans quelques mauvaises huttes, qui étaient trop +basses pour y pouvoir suspendre les hamacs. Tous les Nègres de la +suite passèrent la nuit à l'air.</p> + +<p>Le jour suivant, étant parti à sept heures du matin, le convoi se +trouva, vers neuf heures, à un quart de mille du camp royal; on crut +avoir fait, depuis Iakin, environ quarante milles. Là, un messager +envoyé par le roi fit à Snelgrave et aux autres blancs les complimens +de sa majesté. Il leur conseilla de se vêtir proprement: ensuite, les +ayant conduits fort près du camp, il les remit entre les mains d'un +officier de distinction qui portait le titre de grand capitaine. La +manière dont cet officier les aborda leur parut fort, extraordinaire. +Il était environné de cinq cents soldats chargés d'armes à feu, +d'épées nues, de boucliers et de bannières, qui se mirent à faire des +grimaces et des contorsions si ridicules, qu'il n'était pas aisé de +pénétrer leurs intentions. Elles devinrent encore plus obscures +lorsque le capitaine s'approcha d'eux avec quelques autres officiers +l'épée à la main et la secouant sur leurs têtes, ou leur en appuyant +la pointe sur l'estomac, avec des sauts et des mouvements désordonnés; +à la fin, prenant un air plus composé, il leur tendit la main, les +félicita de leur arrivée au nom du roi, et but à leur santé du vin de +palmier, qui est fort commun dans le pays. Snelgrave et ses compagnons +lui répondirent en buvant de la bière et du vin qu'ils avaient +apportés. Ensuite ils furent invités à se remettre en chemin, sous la +garde de cinq cents Dahomays, au bruit continuel de leurs instrumens.</p> + +<p>Le camp royal était auprès d'une fort grande ville, qui avait été la +capitale du royaume d'Ardra, mais qui n'offrait plus qu'un affreux +amas de ruines. L'armée victorieuse campait dans des tentes, composées +de petites branches d'arbres et couvertes de paille, de la forme de +nos ruches à miel, mais assez grandes pour contenir dix à douze +soldats. Les blancs furent conduits d'abord sous de grands arbres, où +l'on avait placé des chaises du butin de Juida pour les y faire +asseoir à l'ombre. Bientôt ils virent des milliers de Nègres, dont la +plupart n'avaient jamais vu de blancs, et que la curiosité amenait +pour jouir de ce spectacle. Après avoir passé deux heures dans cette +situation à considérer divers tours de souplesse dont les Nègres +tâchaient de les amuser, ils furent menés dans une chaumière qu'on +avait préparée pour eux. La porte en était fort basse; mais ils +trouvèrent le dedans assez haut pour y suspendre leurs hamacs. +Aussitôt qu'ils y furent entrés avec leur bagage, le grand capitaine, +qui les avait accompagné jusque-là, laissa une garde à peu de +distance, et se rendit auprès du roi pour lui rendre compte de sa +commission. Vers midi, ils dressèrent leur tente au milieu d'une +grande cour environnée de palissades, autour desquelles la populace +s'empressa beaucoup pour les regarder. Mais ils dînèrent +tranquillement, parce que le roi avait ordonné sous peine de mort que +personne s'approchât d'eux sans la permission de la garde. Cette +attention pour leur sûreté leur causa beaucoup de joie. Cependant ils +furent tourmentés par une si prodigieuse quantité de mouches, que, +malgré les soins continuels de leurs esclaves, ils ne pouvaient avaler +un morceau qui ne fût chargé de cette vermine.</p> + +<p>À trois heures après midi, le grand capitaine les fit avertir de se +rendre à la porte royale. Ils virent en chemin deux grands échafauds +sur lesquels on avait assemblé en piles un grand nombre de têtes de +mort: c'était là ce qui amassait les mouches dont ils avaient reçu +tant d'incommodité pendant leur dîner. L'interprète leur apprit que +les Dahomays avaient sacrifié dans ce lieu à leurs divinités quatre +mille prisonniers de Juida, et que cette exécution s'était faite il y +avait environ trois semaines. Ce témoignage formel prouve sans +réplique l'usage des sacrifices humains dans ces contrées.</p> + +<p>La porte royale donnait entrée dans un grand clos de palissades, où +l'on voyait plusieurs maisons dont les murs étaient de terre. On fit +asseoir les blancs sur des sellettes. Un officier leur présenta une +vache, un mouton, quelques chèvres et d'autres provisions. Il ajouta +pour compliment qu'au milieu du tumulte des armes sa majesté ne +pouvait pas satisfaire l'inclination qu'elle avait à le mieux traiter. +Ils ne virent pas le roi; mais, sortant de la cour, après y avoir +promené quelque temps les yeux, ils furent surpris d'apercevoir à la +porte une file de quarante Nègres, grands et robustes, le fusil sur +l'épaule et le sabre à la main, chacun orné d'un grand collier de +dents d'hommes, qui leur pendaient sur l'estomac et autour des +épaules. L'interprète leur apprit que c'étaient les héros de la +nation, auxquels il était permis de porter les dents des ennemis +qu'ils avaient tués: quelques-uns en avaient plus que les autres, ce +qui faisait une différence de degrés dans l'ordre même de la valeur. +La loi du pays défendait sous peine de mort de se parer d'un si +glorieux ornement sans avoir prouvé devant quelques officiers chargés +de cet emploi que chaque dent venait d'un ennemi tué sur le champ de +bataille. Snelgrave pria l'interprète de leur faire un compliment de +sa part, et de leur dire qu'il les regardait comme une compagnie de +braves gens: ils répondirent qu'ils estimaient beaucoup les blancs.</p> + +<p>Ce fut le lendemain qu'ils reçurent ordre de se préparer pour +l'audience du roi. Ils furent conduits dans la même cour qu'ils +avaient vue le jour précédent; sa majesté y était assise, contre +l'usage du pays, sur une chaise dorée qui s'était trouvée entre les +dépouilles du palais de Juida. Trois femmes soutenaient de grands +parasols au-dessus de sa tête pour le garantir de l'ardeur du soleil, +et quatre autres femmes étaient debout derrière lui le fusil sur +l'épaule; elles étaient toutes fort proprement vêtues depuis la +ceinture jusqu'en bas, suivant l'usage de la nation, où la moitié +supérieure du corps est toujours nue; elles portaient au bras des +cercles d'or d'un grand prix, des joyaux sans nombre autour du cou, et +de petits ornemens du pays entrelacés dans leur chevelure. Ces parures +de tête sont des cristaux de diverses couleurs, qui viennent de fort +loin dans l'intérieur de l'Afrique, et qui paraissent une espèce de +fossiles. Les Nègres en font le même cas que nous faisons des diamans.</p> + +<p>Le roi était vêtu d'une robe à fleurs d'or qui lui tombait jusqu'à la +cheville du pied. Il avait sur la tête un chapeau d'Europe brodé en +or, et des sandales aux pieds. On avertit les blancs de s'arrêter à +vingt pas de la chaise. À cette distance, sa majesté leur fit dire par +l'interprète qu'elle se réjouissait de leur arrivée. Ils lui firent +une profonde révérence la tête découverte. Alors, ayant assuré +Snelgrave de sa protection, elle donna ordre qu'on présentât des +chaises aux étrangers. Ils s'assirent. Le roi but à leur santé, et +leur ayant fait apporter des liqueurs, il leur donna permission de +boire à la sienne.</p> + +<p>On amena le même jour au camp plus de huit cents captifs, d'une région +nommé Teffo, à six journées de distance. Tandis que le roi de Dahomay +faisait la conquête de Juida, ces peuples avaient attaqué cinq cents +hommes de ses troupes, qu'il avait donnés pour escorte à douze de ses +femmes pour les reconduire dans le pays de Dahomay avec quantité de +richesses. Les Teffos, ayant mis l'escorte en déroute, avaient tué les +douze femmes, et s'étaient saisis de leur trésor. Mais, après la +conquête de Juida, le roi s'était hâté de détacher une partie de son +armée pour tirer vengeance de cette insulte.</p> + +<p>Il se fit amener les prisonniers dans sa cour. Le roi en choisit un +grand nombre pour les sacrifier à ses fétiches; le reste fut destiné à +l'esclavage. Cependant tous les soldats de Dahomay qui avaient eu part +à cette prise reçurent des récompenses qui leur furent distribuées +sur-le-champ par les officiers du roi. On leur paya pour chaque +esclave mâle la valeur de vingt schellings (24 francs) en cauris, et +celle de dix schellings pour chaque femme et chaque enfant. Les mêmes +soldats apportèrent au milieu de la cour plusieurs milliers de têtes +enfilées dans des cordes. Chacun en avait sa charge; et les officiers +qui les reçurent leur payèrent la valeur de cinq schellings pour +chaque tête. Ensuite d'autres Nègres emportaient tous ces horribles +monumens de la victoire pour en faire un amas près du camp. +L'interprète dit à Snelgrave que le dessein du roi était d'en composer +un trophée de longue mémoire.</p> + +<p>Pendant que ce prince parut dans la cour, tous les grands de la nation +se tinrent prosternés sans pouvoir approcher de sa chaise plus près de +vingt pas. Ceux qui avaient quelque chose à lui communiquer +commençaient par baiser la terre, et parlaient ensuite à l'oreille +d'une vieille femme, qui allait expliquer leurs désirs au roi, et qui +leur rapportait sa réponse. Il fit présent à plusieurs de ses +officiers et de ses courtisans d'environ deux cents esclaves. Cette +libéralité royale fut proclamée à haute voix dans la cour, et suivie +des applaudissemens de la populace, qui attendait autour des +palissades l'heure du sacrifice. Ensuite on vit arriver deux Nègres +qui portaient un assez grand tonneau rempli de diverses sortes de +grains. Snelgrave jugea qu'il ne contenait pas moins de dix +gallons<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Après l'avoir placé à terre, les deux Nègres se mirent à +genoux, et, mangeant le grain à poignées, ils avalèrent tout en peu de +minutes. Snelgrave apprit de l'interprète que cette cérémonie ne se +faisait que pour amuser le roi, et que les acteurs ne vivaient pas +long-temps, mais qu'ils ne manquaient jamais de successeurs. Cette +étrange espèce de flatterie et de bassesse imbécile peut paraître +moins inconcevable dans une nation barbare, avilie et malheureuse; +mais si, dans notre. Europe, où l'on connaît mieux l'usage et le prix +de la vie, si dans une cour très-polie on avait vu des exemples d'une +adulation à peu près de la même espèce et du même danger, ne +faudrait-il pas convenir que l'air qu'on respire dans les cours est +mortel à la raison?</p> + +<p>Après le dîner, le frère du prince d'Iakin vint, à la tête des blancs, +dans un si grand effroi, que de noir qu'il était, sa pâleur le rendit +basané. Il avait rencontré en chemin les Teffos qui devaient être +sacrifiés, et leurs cris lamentables l'avaient jeté dans ce désordre. +Les Nègres de la côte ont en horreur ces excès de cruauté, et +détestent surtout les festins de chair humaine. Ce barbare usage était +familier aux Dahomays; car, lorsque Snelgrave reprocha dans la suite +aux peuples de Juida le découragement qui leur avait fait prendre la +fuite, ils répondirent qu'il était impossible de résister à des +cannibales dont il fallait s'attendre à devenir la pâture; et leur +ayant répliqué qu'il importait peu après la mort d'être dévorés par +des hommes ou par des vautours, qui sont en grand nombre dans le pays, +ils secouèrent les épaules, en frémissant de la seule pensée d'être +mangés par des créatures de leur espèce, et protestant qu'ils +redoutaient moins toute autre mort. Le frère du prince d'Iakin +paraissait inquiet pour sa propre sûreté, parce qu'il n'avait point +été reçu à l'audience du roi; mais Snelgrave et le capitaine +hollandais obtinrent du chef des prêtres la liberté d'assister à la +cérémonie. Elle fut exécutée sur quatre petits échafauds, élevés +d'environ cinq pieds au-dessus de la terre. La première victime fut un +beau Nègre de cinquante ou soixante ans, qui parut les mains liées +derrière le dos. Il se présenta d'un air ferme et sans aucune marque +de douleur ou de crainte. Un prêtre dahomay le retint quelques momens +debout près de l'échafaud, et prononça sur lui quelques paroles +mystérieuses: ensuite il fit un signe à l'exécuteur qui était derrière +la victime, et qui, d'un seul coup de sabre, sépara la tête du corps. +Toute l'assemblée poussa un grand cri. La tête fut jetée sur +l'échafaud; mais le corps, après avoir été quelque temps à terre pour +laisser au sang le temps de couler, fut emporté par des esclaves, et +jeté dans un lieu voisin du camp. L'interprète dit à Snelgrave que la +tête était pour le roi, le sang pour les fétiches, et le corps pour +le peuple.</p> + +<p>Le sacrifice fut continué avec les mêmes formalités pour chaque +victime. Snelgrave observa que les hommes se présentaient +courageusement à la mort; mais les cris des femmes et des enfans +s'élevaient jusqu'au ciel, et lui causèrent à la fin tant d'horreur, +qu'il ne put se défendre de quelque effroi pour lui-même. Il s'efforça +néanmoins de prendre un visage assuré, et d'éviter tout ce que les +vainqueurs auraient pu prendre pour une condamnation de leurs +cruautés; mais il cherchait, avec le Hollandais, quelque occasion de +se retirer sans être aperçu. Tandis qu'ils étaient dans cette violente +situation, un colonel dahomay, qu'ils avaient vu à Iakin, s'approcha +d'eux, et leur demanda ce qu'ils pensaient du spectacle. Snelgrave lui +répondit qu'il s'étonnait de voir sacrifier tant d'hommes sains, qui +pouvaient être vendus avec avantage pour le roi et pour la nation. Le +colonel lui dit que c'était l'ancien usage des Dahomays, et qu'après +une conquête, le roi ne pouvait se dispenser d'offrir à leur dieu un +certain nombre de captifs qu'il était obligé de choisir lui-même; +qu'ils se croiraient menacés de quelque malheur, s'ils négligeaient +une pratique si respectée, et qu'ils n'attribuaient leurs dernières +victoires qu'à leur exactitude à l'observer; que la raison qui faisait +choisir particulièrement les vieillards pour victimes était purement +politique; que, l'âge et l'expérience leur faisant supposer plus de +sagesse et de lumières qu'aux jeunes gens, on craignait que, s'ils +étaient conservés, ils ne formassent des complots contre leurs +vainqueurs, et qu'ayant été les chefs de leur nation, ils ne pussent +jamais s'accoutumer à l'esclavage. Il ajouta qu'à cet âge d'ailleurs +les Européens ne seraient pas fort empressés à les acheter, et qu'à +l'égard des jeunes gens qui se trouvaient au nombre des victimes, +c'était pour servir dans l'autre monde, les femmes du roi que les +Teffos avaient massacrées.</p> + +<p>Snelgrave concluant, d'après cette dernière explication, que les +Dahomays avaient quelque idée d'un état futur, demanda au colonel +quelle opinion il se formait de Dieu. Il n'en tira qu'une réponse +confuse, mais dont il crut pouvoir recueillir que ces barbares +reconnaissent un dieu invisible qui les protége, et qui est subordonné +à quelque autre dieu plus puissant. «Ce grand dieu, lui dit le +colonel, est peut-être celui qui a communiqué aux blancs tant +d'avantages extraordinaires.» «Mais, puisqu'il ne lui a pas plu de se +faire connaître à nous, nous nous contentons, ajouta-t-il, de celui +que nous adorons.»</p> + +<p>Le lendemain, Snelgrave vit le frère du prince d'Iakin qui avait +obtenu la permission de paraître devant le roi, et qui revenait charmé +de cette faveur. Il avait été traité si humainement, qu'il ne lui +restait aucune crainte d'être mangé par les Dahomays; mais il +paraissait pénétré d'horreur en racontant les circonstances de +l'horrible festin qui s'était fait la nuit précédente. Les corps des +Teffos avaient été bouillis et dévorés. Snelgrave eut la curiosité de +se transporter dans le lieu où il les avait vus. Il n'y restait plus +que les traces du sang, et son interprète lui dit en riant que les +vautours avaient tout enlevé. Cependant, comme il était fort étrange +qu'on ne vît pas du moins quelques os de reste, il demanda quelque +explication. L'interprète lui répondit alors plus sérieusement que les +prêtres avaient distribué les cadavres dans chaque partie du camp, et +que les soldats avaient passé toute la nuit à les manger. Voilà donc +les Dahomays reconnus anthropophages; mais le voyageur Atkins, qui +n'en admet point, prétend que Snelgrave s'est laissé tromper.</p> + +<p>Snelgrave n'ose donner cette étrange barbarie pour une vérité, parce +qu'il ne la rapporte pas sur le témoignage de ses propres yeux; mais +il laisse juger à ses lecteurs si elle n'est pas bien confirmée par un +autre récit qu'il tient lui-même d'un fort honnête homme, Robert +Moore, alors chirurgien de <i>l'Italienne</i>, grande frégate de la +compagnie anglaise. Ce bâtiment arriva dans la rade de Juida tandis +que Snelgrave était à Iakin. Le capitaine John Dagge, qui le +commandait, se trouvant indisposé, envoya Robert Moore au camp du roi +de Dahomay avec des présens pour ce prince. Moore eut la curiosité de +parcourir le camp, et, passant au marché, il y vit vendre +publiquement de la chair humaine. Snelgrave, à qui Moore raconta ce +qu'il avait vu, n'alla point chercher ce spectacle au marché; mais il +est persuadé que, si sa curiosité l'eût conduit du même côté, il y +aurait vu la même chose. Il est assez singulier qu'il n'ait pas eu +cette curiosité.</p> + +<p>Snelgrave apprit d'un Portugais mulâtre établi dans ce pays que +plusieurs seigneurs fugitifs, dont les pères avaient été vaincus et +décapités par le roi de Dahomay, s'étaient retirés sous la protection +du roi d'Yo, et l'avaient engagé par leurs instances à déclarer la +guerre à leur vainqueur. Il s'était mis en campagne immédiatement +après la conquête d'Ardra. Le roi de Dahomay, quittant aussitôt cette +ville, avait marché au-devant de lui avec toutes ses forces, qui +n'étaient composées que d'infanterie. Comme ses ennemis, au contraire, +n'avaient que de la cavalerie, il avait eu d'abord quelque chose à +souffrir dans un pays ouvert, où les flèches, les javelines et le +sabre faisaient de sanglantes exécutions. Mais une partie de ses +soldats étant armés de fusils, le bruit des moindres décharges effraya +tellement les chevaux, que le roi d'Yo ne put les attaquer une seule +fois avec vigueur. Cependant les escarmouches avaient déjà duré quatre +jours, et l'infanterie de Dahomay commençait à se rebuter d'une si +longue fatigue, lorsque le roi eut recours à ce stratagème. Il avait +avec lui quantité d'eau-de-vie qu'il fit placer dans une ville +voisine de son camp; il y mit aussi, comme en dépôt, un grand nombre +de marchandises; et, se retirant pendant la nuit, il feignit de +s'éloigner avec toute son armée. Celle d'Yo ne douta point qu'il n'eût +pris la fuite; elle entra dans la ville, et, tombant sur l'eau-de-vie, +dont elle but d'autant plus avidement que cette liqueur est très-rare +dans le pays d'Yo, elle se ressentit bientôt de ses pernicieux effets. +Le sommeil de l'ivresse mit les plus braves hors d'état de se +défendre, tandis que le roi de Dahomay, bien instruit par ses espions, +revint sur ses pas avec la dernière diligence, et, trouvant ses +ennemis dans ce désordre, n'eut pas de peine à les tailler en pièces. +Il s'en échappa néanmoins une grande partie à l'aide de leurs chevaux. +Le Portugais mulâtre ajouta que, dans leur fuite, ils avaient pris +deux chevaux qui étaient dans sa cour, et que les vainqueurs en +avaient enlevé un grand nombre. Cependant il avait reconnu, disait-il, +que les Dahomays craignaient beaucoup une seconde invasion, et qu'ils +redoutaient extrêmement la cavalerie. Depuis sa victoire, leur roi +n'avait pas fait difficulté d'envoyer des présens considérables à +celui d'Yo, pour l'engager à demeurer tranquille dans ses états. Mais +si la guerre recommençait, et si la fortune les abandonnait ils +avaient déjà pris la résolution de se retirer vers les côtes de la +mer, où il était certain que leurs ennemis n'oseraient jamais les +poursuivre. On savait que le fétiche national des Yos était la mer +même, et que, leurs prêtres leur défendant sous peine de mort d'y +jeter les yeux, ils ne s'exposeraient point à vérifier une menace si +terrible.</p> + +<p>Le jour suivant, Snelgrave et ses compagnons furent avertis de se +rendre à l'audience du roi. En arrivant dans la première cour, où ils +n'avaient encore vu le roi qu'en public, on les pria de s'arrêter un +moment. Ce prince, ayant appris qu'ils lui apportaient des présens, +avait désiré de voir ce qu'ils avaient à lui offrir avant qu'ils +fussent introduits. Ils n'attendirent pas long-temps. On les conduisit +dans une petite cour, au fond de laquelle sa majesté était assise, les +jambes croisées, sur un tapis de soie. Sa parure était fort riche; +mais il avait peu de courtisans autour de lui. Il demanda aux blancs, +d'un ton fort doux, comment ils se portaient; et, faisant étendre près +de lui deux belles nattes, il leur fit signe de s'asseoir; ils +obéirent, en apprenant de l'interprète que c'était l'usage du pays.</p> + +<p>Le roi demanda aussitôt à Snelgrave quel était le commerce qui l'avait +amené sur les côtes de Guinée; et ce capitaine lui ayant répondu qu'il +venait pour le commerce des esclaves, et qu'il espérait beaucoup de la +protection de sa majesté, il lui promit de le satisfaire, mais après +que les droits seraient réglés. Là-dessus, il lui dit de s'adresser à +Zuinglar, un de ses officiers, qui était présent, et que Snelgrave +avait connu à Juida, où il avait fait, pendant plusieurs années, les +affaires de la cour de Dahomay. Cet officier, prenant la parole au nom +de son maître, déclara que, malgré ses droits de conquérant, il ne +mettrait pas plus d'impôt sur les marchandises qu'on n'était accoutumé +d'en payer au roi de Juida. Snelgrave répondit que, sa majesté étant +un prince beaucoup plus puissant que celui de Juida, on espérait qu'il +exigerait moins des marchands. Cette objection parut embarrasser +Zuinglar: il balançait sur sa réponse; mais le roi, qui se faisait +expliquer jusqu'au moindre mot par l'interprète, répondit lui-même +qu'étant en effet un plus grand prince, il devait exiger davantage. +«Mais, ajouta-t-il d'un air gracieux, comme vous êtes le premier +capitaine anglais que j'aie jamais vu, je veux vous traiter comme une +jeune mariée, à laquelle on ne refuse rien.» Snelgrave fut si surpris +de ce tour d'expression, que, regardant l'interprète, il l'accusa d'y +avoir changé quelque chose. Mais le roi, flatté de son étonnement, +recommença sa réponse dans les mêmes termes, et lui promit que ses +actions ne démentiraient pas ses paroles. Alors Snelgrave, encouragé +par tant de faveurs, prit la liberté de représenter que la plus sûre +voie pour faire fleurir le commerce était d'imposer des droits légers, +et de protéger les Anglais, non-seulement contre les larcins des +Nègres, mais encore contre les impositions arbitraires des seigneurs. +Il ajouta que, pour avoir négligé ces deux points, le roi de Juida +avait fait beaucoup de tort au commerce de son pays. Sa majesté prit +fort bien ce conseil, et demanda ce que les Anglais souhaitaient de +lui payer. Snelgrave répondit que, pour les satisfaire et leur +inspirer autant de zèle et de reconnaissance, il fallait n'exiger +d'eux que la moitié de ce qu'ils payaient au roi de Juida. Cette grâce +fut accordée sur-le-champ. Le roi, pour mettre le comble à ses bontés, +ajouta qu'il était résolu de rendre le commerce florissant dans toute +l'étendue de ses états; qu'il s'efforcerait de garantir les blancs des +injustices dont ils se plaignaient, et que Dieu l'avait choisi pour +punir le roi de Juida et son peuple de toutes les bassesses dont ils +s'étaient rendus coupables à l'égard des blancs et des noirs. Cette +audience dura cinq heures, et Snelgrave en rapporta une très-grande +idée de l'Alexandre d'Afrique.</p> + +<p>Le lendemain les blancs furent appelés de fort bonne heure à la porte +royale, où les officiers du roi leur déclarèrent que ce prince ne +pouvait les voir de tout le jour, parce que c'était la fête de son +fétiche; mais qu'il leur faisait présent de quelques esclaves et de +quantité de provisions; qu'ils pouvaient faire fond sur toutes ses +promesses, retourner à Iakin quand ils le souhaiteraient, et finir +tranquillement leurs affaires sous sa protection. Ils trouvèrent à +leur retour les esclaves et les provisions qui les attendaient. On +distribua de la part du roi des pagnes assez propres aux Nègres de +leur cortége, avec une petite somme d'argent.</p> + +<p>Dans le cours de l'après-midi, ils virent passer devant la porte +royale le reste de l'armée qui revenait du pays des Teffos. Ce corps +de troupes marchait avec plus d'ordre que Snelgrave n'en avait jamais +vu parmi les Nègres et parmi ceux mêmes de la côte d'Or, qui passent +pour les meilleurs soldats de tous les pays de l'Afrique. Il était +composé de trois mille hommes de milice régulière, suivis d'une +multitude d'environ dix mille autres Nègres pour le transport du +bagage, des provisions et des têtes de leurs ennemis. Chaque compagnie +avait ses officiers et ses drapeaux: leurs armes étaient le mousquet, +le sabre et le bouclier. En passant devant la porte royale, ils se +prosternèrent successivement et baisèrent la terre; mais ils se +relevaient avec une vitesse et une agilité surprenantes. La place, qui +était devant la porte, avait quatre fois autant d'étendue que celle de +la tour de Londres. Ils y firent l'exercice à la vue d'un nombre +incroyable de spectateurs, et dans l'espace de deux heures ils firent +au moins vingt décharges de leur mousqueterie.</p> + +<p>Snelgrave, paraissant étonné de cette multitude de Nègres qui étaient +à la suite des troupes, apprit de l'interprète que le roi donnait à +chaque soldat un jeune élève de la nation, entretenu aux dépens du +public, pour les former d'avance aux fatigues de la guerre, et que la +plus grande partie de l'armée présente avait été élevée de cette +manière. L'auteur en eut moins de peine à comprendre comment le roi de +Dahomay avait étendu si loin ses conquêtes avec des troupes si +régulières et tant de politique. Il est certain que cette institution +ferait honneur aux peuples les mieux civilisés.</p> + +<p>De retour au comptoir d'Iakin, il eut à se plaindre des Nègres du pays +et de leur prince; il essuya beaucoup d'affronts et de perfidies. +Heureusement pour lui, le grand capitaine de Dahomay fut envoyé par +son maître pour mettre l'ordre dans le pays d'Iakin. Les blancs, qui +étaient sous la protection de son maître, furent bientôt vengés. Il +entendit leurs plaintes. Les coupables furent chargés de chaînes et +conduits au camp royal. Snelgrave eut la satisfaction de voir dans ce +nombre un Nègre qui l'avait menacé du bout de son fusil. Cet insolent, +et deux de ses compagnons qui avaient traité fort outrageusement les +Anglais eurent la tête coupée par l'ordre du roi; les autres furent +retenus long-temps dans les fers, et réduits au pain et à l'eau, dans +la cour même du roi, où ils étaient exposés à toutes les injures de +l'air.</p> + +<p>Le jour qui suivit l'arrivée du grand capitaine, tous les blancs se +réunirent pour lui offrir leurs présens: il dîna le lendemain avec +eux dans le comptoir de Snelgrave. De tous les Nègres de son cortége, +il n'en fit asseoir qu'un à table, avec le prince d'Iakin et lui. +Snelgrave observe qu'ayant pris beaucoup de plaisir à manger du jambon +et du pâté à l'anglaise, il demanda comment ces deux mets étaient +préparés. On lui répondit que le détail en serait trop long; mais que, +de la manière dont ils l'étaient, ils pouvaient se conserver six mois, +malgré la chaleur du pays: c'était assurer beaucoup. Snelgrave ayant +ajouté que le pâté était de la main de sa femme, le grand capitaine +voulut savoir combien il avait de femmes, et rit beaucoup en apprenant +qu'il n'en avait qu'une. «J'en ai cinq cents, lui dit-il, et je +souhaiterais que dans ce nombre il y en eût cinquante qui sussent +faire d'aussi bons pâtés.» On servit ensuite des bananes et d'autres +fruits du pays sur de la vaisselle de Delft. Cette sorte de faïence +lui parut si belle, qu'il pria Snelgrave de lui donner l'assiette sur +laquelle il avait mangé, avec le couteau et la fourchette dont il +s'était servi. Non-seulement Snelgrave lui accorda ce qu'il demandait, +mais il y joignit tous les couverts qui étaient sur la table. Au même +instant les Nègres enlevèrent le service avec tant de précipitation, +qu'ils faillirent briser une partie de la vaisselle. Snelgrave fit +ajouter à ce présent quelques pots et quelques gobelets.</p> + +<p>Lorsqu'on avait commencé à manger, les principaux officiers du grand +capitaine, qui étaient debout derrière sa chaise, lui dérobaient de +temps en temps sur son assiette un morceau de jambon ou de volaille. +Snelgrave, qui s'en était aperçu, lui dit que les vivres ne leur +manqueraient pas, et que ce n'était pas l'usage en Europe de laisser +partir affamés les gens de ceux qu'on invitait à dîner: cet usage est +changé. Alors les Nègres prirent confiance à cette promesse. On but +beaucoup après le festin; et de plusieurs sortes de liqueurs, le grand +capitaine donna la préférence au punch.</p> + +<p>Malgré les louanges que Snelgrave donne au conquérant nègre, ce qu'il +raconte dans la relation d'un second voyage qu'il fit deux ans après à +Iakin, prouve que, si ce barbare avait plus d'astuce et de fermeté que +ses compatriotes, il était encore éloigné des principes d'une saine +politique.</p> + +<p>Ce prince ayant conquis en peu d'années et ravagé divers pays, on a +déjà remarqué que les fils du roi d'Ouymey, et plusieurs autres +princes dont il avait fait décapiter les pères s'étaient retirés fort +loin dans les terres, sous la protection des Yos, nation puissante et +guerrière. Après la défaite d'Ossous, le roi de Juida trouva le moyen +d'implorer le secours du roi des Yos; et les sollicitations des autres +princes se joignant aux siennes, ils obtinrent de ce grand monarque +une armée considérable pour fondre ensemble sur le roi de Dahomay, qui +était regardé comme l'ennemi et le destructeur du genre humain. Les +Yos, ne combattant qu'à cheval, et leur pays étant fort éloigné au +nord-ouest, ils ne peuvent marcher vers le sud que dans la saison du +fourrage. Le roi de Dahomay fut bientôt informé de leur approche. Il +avait éprouvé dans une autre guerre les désavantages de son armée, qui +n'était composée que d'infanterie. La crainte du sort qu'il avait fait +éprouver à tous ses voisins lui fit prendre la résolution d'enterrer +toutes ses richesses, de brûler ses villes, et de se retirer dans les +bois avec tous ses sujets. C'est la ressource ordinaire des Nègres +lorsqu'ils désespèrent de la victoire. Comme ils n'ont point de places +fortes, ceux qui sont maîtres de la campagne ne trouvent point de +résistance dans toute l'étendue des plus grands états.</p> + +<p>Ainsi le roi de Dahomay trompa l'espérance de ses ennemis. Les Yos le +cherchèrent long-temps: il était enfoncé dans l'épaisseur des bois. +Enfin la saison des pluies les força de se retirer; et les Dahomays, +sortant de leurs retraites, rebâtirent tranquillement leur ville.</p> + +<p>Ce fut vers le même temps, c'est-à-dire au commencement de juillet +1729, que le gouverneur Wilson, quittant le pays de Juida, laissa M. +Testesole pour lui succéder. Il y avait plusieurs années que ce +nouveau chef du comptoir anglais demeurait en Guinée; ainsi +l'expérience aurait dû suppléer seule à ce qui lui manquait du côté de +la prudence et de la modération. Quoiqu'il eût fait plusieurs visites +au roi de Dahomay dans son camp, et qu'il y eût été reçu avec +beaucoup de caresses, l'opinion qu'il se forma de la faiblesse de ce +prince en le voyant si long-temps disparaître à la vue des Yos, lui +fit naître le dessein de rétablir le roi de Juida sur le trône. Il fut +secondé par les Popos, qui souhaitaient beaucoup de relever leur +ancien commerce. Ils levèrent ensemble une armée de quinze mille +hommes, qui vint se camper près des forts européens, sous le +commandement des rois de Juida et d'Ossous.</p> + +<p>Le roi de Dahomay, qui s'occupait alors de la réparation de ses +villes, ignora long-temps cette entreprise, et ne l'apprit pas sans +une extrême inquiétude. Il avait perdu une partie de ses troupes +pendant qu'il était enseveli dans le fond des forêts, et depuis peu il +avait envoyé le reste de divers côtés pour enlever des esclaves. +Cependant il trouva le moyen de se délivrer du péril par un stratagème +fort heureux.</p> + +<p>Il fit rassembler un grand nombre de femmes qu'il vêtit et qu'il arma +comme autant de soldats. Il en forma des compagnies, auxquelles il +donna des officiers, des enseignes et des tambours. Cette armée se mit +en marche, avec la seule précaution de placer quelques hommes aux +premiers rangs, pour mieux tromper l'ennemi. La surprise des Juidas à +l'approche d'une armée si nombreuse, se changea bientôt en une si +grande frayeur, que, prenant la fuite, ils abandonnèrent honteusement +leur roi et leurs alliés. Ce prince fit en vain toutes sortes +d'efforts pour les arrêter, jusqu'à tourner contre eux sa lance et +blesser au visage tous ceux qu'il rencontrait dans sa fureur. Les +femmes des Dahomays, profitant de la consternation pour s'avancer avec +beaucoup d'audace, il n'eut d'autre ressource que de se précipiter +dans le fossé du fort anglais, qu'il traversa par le secours de ses +deux fils; et, montant par-dessus le mur, il se déroba heureusement à +la poursuite de ses ennemis. Mais une grande partie de ses gens périt +par la main des femmes, et la plupart des autres furent faits +prisonniers.</p> + +<p>Cet événement jeta le gouverneur anglais dans quelque embarras. +Cependant il persuada au roi fugitif de quitter le fort dès la même +nuit, et de retourner dans ses îles désertes et stériles. Mais le roi +de Dahomay n'apprit pas moins que c'était lui qui avait suscité la +révolte; son ressentiment fut égal à l'injure. Il laissa une petite +armée à Sabi, et, retournant dans ses états, il fit un accueil si +favorable à tous les brigands de diverses nations qui voulurent entrer +dans ses troupes, que, dans l'espace de quelques mois, il se trouva +aussi puissant qu'à l'arrivée des Yos. Mais, malgré son habileté qui +lui donnait beaucoup d'avantage sur tous les princes nègres, il avait +commis deux fautes irréparables. Quoiqu'il se trouvât le maître absolu +d'un pays immense, ses ravages et ses cruautés en avaient détruit ou +chassé tous les habitans. Ainsi, manquant de sujets, il n'était grand +roi que de nom. En second lieu, sous prétexte de vouloir repeupler ses +états, il avait promis à tous les anciens habitans qui retourneraient +dans leur patrie la liberté d'y jouir de tous leurs priviléges, en lui +payant un certain tribut. Cette espérance en avait ramené plusieurs +milliers dans le royaume d'Ardra. Mais, soit qu'il n'eût pensé qu'à +les tromper, soit que l'ardeur du gain lui fît oublier ses propres +vues, à peine eurent-ils commencé à s'établir, que, par une noire +trahison, il fondit sur eux, et prit ou tua tous ceux qui ne purent se +sauver par la fuite. Cette dévastation ruina presque entièrement le +royaume de Juida.</p> + +<p>Testesole, n'espérant plus de réconciliation avec le roi de Dahomay, +cessa de garder des ménagemens, et porta l'insulte jusqu'à faire +donner des coups de fouet à l'un de ses principaux officiers. Aux +plaintes que le Nègre fit de cette indignité il répondit que sa +résolution était de traiter le roi de même, lorsqu'il tomberait entre +ses mains. Un outrage si sanglant et le discours qui l'avait suivi +furent rapportés à ce prince, qui, dans l'étonnement de cette +conduite, dit avec beaucoup de modération: «Il faut que cet homme ait +un fonds de haine naturelle contre moi, car autrement il ne pourrait +avoir sitôt oublié les bontés que j'ai eues pour lui.»</p> + +<p>Cependant il donna ordre à ses gens d'employer l'adresse pour se +saisir de lui, et l'occasion s'en offrit bientôt dans une visite que +Testesole rendit aux Français. Les Dahomays environnèrent le comptoir, +et demandèrent le gouverneur anglais. Comme il n'y avait aucune +espérance de résister par la force, les Français se hâtèrent de le +cacher dans une armoire, et répondirent qu'il était déjà sorti. Mais +les Dahomays, furieux, cassèrent le bras d'un coup de pistolet au chef +du comptoir, forcèrent l'entrée, et trouvèrent Testesole dans sa +retraite, d'où l'ayant tiré brutalement, ils lui lièrent les mains et +les pieds, et le portèrent à leur roi dans un hamac. Ce prince refusa +de le voir; mais, peu de jours après, il l'envoya dans la ville de +Sabi, qui n'est qu'à trois ou quatre milles du fort. Là, on lui fit +entendre que, s'il voulait écrire à ceux qui commandaient dans son +absence, et faire venir pour sa rançon plusieurs marchandises qu'on +lui nomma, il obtiendrait aussitôt la liberté. Mais, lorsque les +marchandises furent arrivées, au lieu de le renvoyer libre, on +l'attacha par les pieds et les mains, le ventre à terre, entre deux +pieux; on lui fit aux bras et au dos, aux cuisses et aux jambes, +quantité d'incisions où l'on mit du jus de limon mêlé de poivre et de +sel; ensuite on lui coupa la tête, et le corps divisé en pièces fut +rôti sur les charbons et mangé.</p> + +<p>Peu d'années après, les peuples d'Iakin s'étant soulevés contre le +Dahomay pendant qu'ils le croyaient occupé à une guerre étrangère, il +fondit brusquement sur eux, les tailla en pièces, brûla les villes et +villages, et tous les comptoirs européens furent enveloppés dans +l'incendie général. Les chefs furent amenés prisonniers et rachetés +par la compagnie d'Afrique. Tout prouve que les établissemens +lointains ont été et seront même encore sujets à bien des révolutions; +mais il n'est pas moins évident que les cruautés de Dahomay, exercées +contre ses sujets, ruinèrent ses états et son commerce.</p> + +<p>Tant de guerres et de révoltes l'avaient rendu encore plus cruel; la +défiance et les soupçons ne l'abandonnaient plus. Les blancs même se +ressentaient de l'altération de son caractère. Un si long commerce +avec les marchands de l'Europe n'avait jamais eu le pouvoir de faire +perdre à ce prince ni à sa nation le fond de férocité par lequel ils +ressemblaient à tous les Nègres. Un jour que le conseil royal avait +demandé au roi un vigoureux captif qui lui fut accordé, l'usage que +ses graves conseillers firent de leur esclave, fut de le tuer et d'en +faire un festin.</p> + +<p>Snelgrave donne des leçons utiles sur la manière de traiter les Nègres +dans la traversée, et sur les moyens de prévenir ces révoltes si +fréquentes et quelquefois si dangereuses, mais qui, finissant toujours +par la mort de ces malheureux esclaves, ne peuvent être regardées que +comme une agonie terrible de l'humanité souffrante et dégradée qui +soulève ses fers, retombe, et meurt sans pouvoir les briser.</p> + +<p>Les séditions sur les vaisseaux viennent presque toujours des mauvais +traitemens que les Nègres reçoivent des matelots. Snelgrave s'était +fait une méthode pour les conduire; il ne croit pas qu'il y en ait de +plus sûre, quoiqu'elle ne lui ait pas toujours réussi. Comme leur +première défiance est qu'on ne les ait achetés que pour les manger, et +que cette opinion paraît fort répandue dans toutes les nations +intérieures, il commençait par leur déclarer qu'ils devaient être sans +crainte pour leur vie; qu'ils étaient destinés à cultiver +tranquillement la terre, ou à d'autres exercices qui ne surpassaient +pas leurs forces; que, si quelqu'un les maltraitait sur le vaisseau, +ils obtiendraient justice en portant leurs plaintes à l'interprète; +mais que, s'ils commettaient eux-mêmes quelque désordre, ils seraient +punis sévèrement.</p> + +<p>À mesure qu'on achète les Nègres, on les enchaîne deux à deux; mais +les femmes et les enfans ont la liberté de courir dans le vaisseau; et +lorsqu'on a perdu de vue les côtes, on ôte même les chaînes aux +hommes.</p> + +<p>Ils reçoivent leur nourriture deux fois par jour. Dans le beau temps, +on leur permet d'être sur le tillac depuis sept heures du matin +jusqu'à la nuit. Tous les lundis, on leur donne des pipes et du tabac, +et leur joie marque assez, en recevant cette faveur, que c'est une de +leurs plus grandes consolations dans leur misère. Les hommes et les +femmes sont logés séparément, et leurs loges sont nettoyées +soigneusement tous les jours. Avec ces attentions, qui doivent être +soutenues constamment, Snelgrave a reconnu qu'un capitaine bien +disposé conduit facilement la plus grande cargaison de Nègres.</p> + +<p>La première sédition dont Snelgrave ait été témoin arriva dans son +premier voyage, en 1704, sur <i>l'Aigle</i> de Londres, commandé par son +père. Ils avaient à bord quatre cents Nègres du vieux Callabar; leur +bâtiment était encore dans la rivière de ce nom; et de vingt-deux +blancs qui restaient capables de service, un grand nombre ayant péri, +et le reste étant accablé de maladies, il s'en trouvait douze absens +pour faire la provision d'eau et de bois. Les Nègres remarquèrent fort +bien toutes ces circonstances, et concertèrent ensemble les moyens +d'en profiter. La sédition commença immédiatement avant le souper; +mais comme ils étaient encore liés deux à deux, et qu'on avait eu soin +d'examiner leurs fers soir et matin, les Anglais durent leur salut à +cette sage précaution. La garde n'était composée que de trois blanc +armés de coutelas; un des trois, qui était sur le gaillard d'avant, +aperçut plusieurs Nègres qui, s'étant approchés du contre-maître, se +saisissaient de lui pour le précipiter dans les flots: il fondit sur +eux, et leur fit quitter prise; mais, tandis que le contre-maître +courut à ses armes, son défenseur fut saisi lui-même, et serré de si +près, qu'il ne put se servir de son sabre. Snelgrave était alors dans +le tremblement de la fièvre et retenu au lit depuis plusieurs jours. +Au bruit qui se fit entendre, il prit deux pistolets, et, montant en +chemise sur le tillac, il rencontra son père et le contre-maître, +auxquels il donna ses deux armes. Ils allèrent droit aux Nègres en les +menaçant de la voix; mais ces furieux ne continuèrent pas moins de +presser la sentinelle, quoiqu'ils n'eussent encore pu lui arracher son +sabre, qui tenait au poignet par une petite chaîne, et que leurs +efforts pour le pousser dans la mer n'eussent pas mieux réussi, parce +qu'il en tenait deux qui ne pouvaient se dégager de ses mains. Le +vieux Snelgrave se jeta au milieu d'eux pour le secourir, et tira son +pistolet par-dessus leur tête, dans l'espérance de les effrayer par le +bruit; mais il reçut un coup de poing qui faillit le faire tomber sans +connaissance; et le Nègre qui l'avait frappé avec cette vigueur allait +recommencer son attaque, lorsque le contre-maître lui fit sauter la +cervelle d'un coup de pistolet. À cette vue, la sédition cessa tout +d'un coup. Tous les rebelles se jetèrent à genoux le visage contre le +tillac, en demandant quartier avec de grands cris. Dans l'examen des +coupables, on n'en trouva pas plus de vingt qui eussent part au +complot. Les deux chefs, qui étaient liés par le pied à la même +chaîne, saisirent un moment favorable pour se jeter dans la mer. On ne +manqua point de punir sévèrement les autres, mais sans effusion de +sang; et l'on en fut quitte ainsi pour la perte de trois hommes.</p> + +<p>Les Cormantins, nation de la côte d'Or, sont des Nègres fort +capricieux et fort opiniâtres. En 1721, Snelgrave aborda sur leur +côte, et fit en peu de temps une traite si avantageuse, qu'il avait +déjà cinq cents esclaves à bord. Il se croyait sûr de leur soumission, +parce qu'ils étaient fort bien enchaînés, et qu'on veillait +soigneusement sur eux. D'ailleurs son équipage était composé de +cinquante blancs, tous en bonne santé, et d'excellens officiers; +cependant la fureur de la révolte s'empara d'une partie de cette +malheureuse troupe, près d'une ville nommée Manfro, sur la même côte.</p> + +<p>La sédition commença vers minuit, à la clarté de la lune. Les deux +sentinelles laissèrent sortir à la fois quatre Nègres de leur loge; +et, négligeant de la fermer, il en sortit aussitôt quatre autres: ils +s'aperçurent de leur faute, et poussèrent assez violemment la porte +pour arrêter ceux qui auraient suivi dans la même vue; mais les huit +qui s'étaient échappés eurent l'adresse de se défaire en un moment de +leurs chaînes, et fondirent ensemble sur les deux sentinelles. Ils +s'efforcèrent de leur arracher leurs sabres. L'usage des sentinelles +anglaises étant de se les attacher au poignet, ils trouvèrent tant de +difficulté à cette entreprise, que deux blancs eurent le temps de +faire entendre leurs cris et d'attirer du secours: aussitôt les huit +Nègres prirent le parti de se précipiter dans les flots; mais, comme +le vent était de terre, et la côte assez éloignée, on les trouva tous, +le matin, accrochés par les bras et les jambes aux câbles qui étaient +à sécher hors du vaisseau. Lorsqu'on se fut assuré d'eux, le capitaine +leur demanda ce qui les avait portés à se soulever. Ils lui +répondirent qu'il était un grand fripon de les avoir achetés dans leur +pays pour les transporter dans le sien, et qu'ils étaient résolus de +tout entreprendre pour se remettre en liberté. Snelgrave leur +représenta que leurs crimes ou le malheur qu'ils avaient eu d'être +faits prisonniers à la guerre les avaient rendus esclaves avant qu'il +les eût achetés; qu'ils n'avaient pas reçu de mauvais traitement sur +le vaisseau, et qu'en supposant qu'ils pussent lui échapper, leur sort +n'en serait pas plus heureux, puisque leurs compatriotes mêmes, qui +les avaient vendus, les reprendraient à terre, et les vendraient à +d'autres capitaines, qui les traiteraient peut-être avec moins de +bonté. Ce discours fit impression sur eux; ils demandèrent grâce, et +s'en allèrent dormir tranquillement.</p> + +<p>Cependant, peu de jours après, ils formèrent un nouveau complot. Un +des chefs fit une proposition fort étrange à l'interprète nègre, qui +était du même pays. Il lui demanda une hache, en lui promettant que +pendant la nuit il couperait le câble de l'ancre. Le vaisseau ne +pouvant manquer d'être poussé au rivage, il espérait gagner la terre +avec tous ses compagnons; et s'ils avaient le bonheur de réussir, il +s'engageait, pour eux et pour lui-même, à servir l'interprète pendant +toute sa vie. Celui-ci avertit aussitôt le capitaine, et lui conseilla +de redoubler la garde, parce que les esclaves n'étaient plus sensibles +aux raisons qui les avaient déjà fait rentrer dans la soumission. Cet +avis jeta Snelgrave dans une vive inquiétude. Il connaissait les +Cormantins pour des désespérés, qui comptaient pour rien les +châtimens, et même la mort. On a vu souvent à la Barbade, et dans +d'autres îles, que, pour pour quelques punitions que leur paresse leur +attire, vingt ou trente de ces misérables se pendaient ensemble à des +branches d'arbres, sans avoir fait naître le moindre soupçon de leur +dessein.</p> + +<p>Cependant une aventure fort triste inspira plus de douceur aux +esclaves de Snelgrave. En arrivant près d'Anamabo, il rencontra +<i>l'Élisabeth</i>, vaisseau qui appartenait au même propriétaire que le +sien, et dont la situation l'obligeait d'ailleurs à des soins +particuliers. Ce bâtiment avait essuyé diverses sortes d'infortunes; +après avoir perdu son capitaine et son contre-maître, il était tombé, +au cap Laho, entre les mains du pirate Roberts, au service duquel +plusieurs matelots s'étaient déjà engagés; mais quelques-uns des +pirates n'avaient pas voulu souffrir que la cargaison fût pillée; et, +par un sentiment de compassion, fondé sur d'anciens services qu'ils +avaient reçus des propriétaires, ils avaient exigé que le vaisseau fût +remis entre les mains du seul officier qui lui restait. Lorsque +Snelgrave rencontra <i>l'Élisabeth</i>, ce vaisseau avait disposé de toutes +ses marchandises. Comme <i>l'Élisabeth</i> devait reconnaître ses ordres, +Snelgrave invita le nouveau commandant à lui donner cent vingt +esclaves qu'il avait à bord, et à prendre à leur place ce qui lui +restait de marchandises; après quoi il se proposait de quitter la côte +pour aller se radouber à l'île de San-Thomé. Le commandant y consentit +volontiers; mais les gens de l'équipage firent quelques difficultés, +sous prétexte que, les cent vingt esclaves étant avec eux depuis +long-temps, ils avaient pris pour eux une certaine affection qui leur +faisait souhaiter de ne pas changer leur cargaison. Snelgrave, +s'apercevant que tous ses raisonnemens étaient inutiles, prit congé du +commandant, et lui dit qu'il viendrait voir le lendemain qui aurait la +hardiesse de s'opposer à ses ordres absolus.</p> + +<p>Mais la nuit suivante il entendit tirer deux ou trois coups de fusil +sur <i>l'Élisabeth</i>. La lune était fort brillante. Il descendit aussitôt +lui-même dans sa chaloupe, et, se faisant suivre de ses deux canots, +il alla droit vers ce vaisseau. Dans un passage si court, il découvrit +deux Nègres qui, fuyant à la nage, furent déchirés à ses yeux par deux +requins avant qu'il pût les secourir. Lorsqu'il fut plus près du +bâtiment, il vit deux autres Nègres qui se tenaient au bout d'un +câble, la tête au-dessus de l'eau, fort effrayés du sort de leurs +compagnons. Il les fit prendre dans sa pinasse; et, montant à bord, il +y trouva les Nègres fort tranquilles sous les ponts, mais les blancs +dans la dernière confusion sur le tillac. Un matelot lui dit d'un air +effrayé qu'ils étaient tous persuadés que la sentinelle de l'écoutille +avait été massacrée par les Nègres. Cet effroi parut fort surprenant à +Snelgrave. Il ne pouvait concevoir que des gens qui avaient eu la +hardiesse de lui refuser leurs esclaves une heure auparavant eussent +manqué de courage pour sauver un de leurs compagnons, et n'eussent pas +celui de défendre le tillac, où ils étaient armés jusqu'aux dents. Il +s'avança, avec quelques-uns de ses gens, vers l'avant du vaisseau, où +il trouva la sentinelle étendue sur le dos, la tête fendue d'un coup +de hache. Cette révolte avait été concertée par quelques Cormantins. +Les autres esclaves qui étaient d'un autre côté, n'y ayant pas eu la +moindre part, dormaient tranquillement dans leurs loges. Un des deux +fugitifs qui avaient été arrêtés rejeta le crime sur son associé; et +celui-ci confessa volontairement qu'il avait tué la sentinelle dans la +seule vue de s'échapper avec quelques Nègres de son pays. Il protesta +même qu'il n'avait voulu nuire à personne, mais que, voyant l'Anglais +prêt à s'éveiller, et trouvant sa hache près de lui, il s'était cru +obligé de le tuer pour sa sûreté, après quoi il s'était jeté dans la +mer.</p> + +<p>Snelgrave prit occasion de cet incident pour faire passer tous les +esclaves de <i>l'Élisabeth</i> sur son propre vaisseau, et n'y trouva plus +d'opposition. Il y retourna lui-même, et, se trouvant près d'Anamabo, +où il y avait actuellement huit bâtimens anglais dans la rade, il fit +prier tous les capitaines de se rendre sur son bord pour une affaire +importante. La plupart vinrent aussitôt; et d'un avis unanime ils +jugèrent que le Nègre devait être puni du dernier supplice.</p> + +<p>On fit déclarer à ce misérable qu'il était condamné à mourir dans une +heure pour avoir tué un blanc. Il répondit qu'à la vérité il avait +commis une mauvaise action en tuant la sentinelle du vaisseau, mais +qu'il priait le capitaine de considérer qu'en le faisant mourir, il +allait perdre la somme qu'il avait payée pour lui. Snelgrave lui fit +dire par l'interprète que, si c'était l'usage dans les pays nègres de +changer la punition du meurtre pour de l'argent, les Anglais ne +connaissaient pas cette manière d'éluder les droits de la justice; +qu'il s'apercevrait bientôt de l'horreur que ses maîtres avaient pour +le crime; et qu'aussitôt qu'une horloge de sable d'une heure, qu'on +lui montra, aurait achevé sa révolution, il serait livré au supplice. +Tous les capitaines retournèrent sur leur bord, et chacun fit monter +ses esclaves sur le tillac pour les rendre témoins de l'exécution, +après les avoir informés du crime dont il allaient voir le châtiment.</p> + +<p>Lorsque l'horloge eut fini son cours, on fit paraître le meurtrier sur +l'avant du vaisseau, lié d'une corde sous les bras, pour être élevé au +long du mât, où il devait être tué à coups de fusils. Quelques autres +Nègres, observant comment la corde était attachée, l'exhortèrent à ne +rien craindre, et l'assurèrent qu'on n'en voulait point à sa vie, +puisqu'on ne lui avait pas mis la corde au cou. Mais cette fausse +opinion ne servit qu'à lui épargner les horreurs de la mort. À peine +fut-il élevé, que dix Anglais placés derrière une barricade firent feu +sur lui et le tuèrent dans l'instant. Une exécution si prompte +répandit la terreur parmi tous les esclaves, qui s'étaient flattés +qu'on lui ferait grâce par des vues d'intérêt. Le corps ayant été +exposé sur le tillac, on lui coupa une main, qui fut jetée dans les +flots, pour faire comprendre aux Nègres que ceux qui oseraient porter +la main sur les blancs recevraient la même punition: exemple d'autant +plus terrible, qu'ils sont persuadés qu'un Nègre mort sans avoir été +démembré retourne dans son pays aussitôt qu'on l'a jeté dans la mer. +Cependant Snelgrave ajoute que les Cormantins rient de toutes ces +chimères.</p> + +<p>Aux menaces du même châtiment pour les rebelles Snelgrave joignit la +promesse de traiter avec bonté ceux qui vivraient dans l'obéissance et +le respect qu'ils devaient à leurs maîtres. Ce traité fut fidèlement +exécuté; car deux jours après Snelgrave fit voile d'Anamabo à la +Jamaïque; et, pendant quatre mois qui se passèrent avant que la +cargaison pût être vendue dans cette île, il n'eut aucun sujet de se +plaindre de ses Nègres.</p> + +<p>Telles furent les séditions qui arrivèrent sur les vaisseaux que +Snelgrave commandait. Mais il en rapporte une autre fort remarquable, +arrivée sur <i>le Ferrers</i> de Londres, commandé par le capitaine +Messervy.</p> + +<p>Snelgrave, ayant rencontré ce bâtiment dans la rade d'Anamabo, en +1722, apprit du commandant avec quel bonheur il avait acheté en peu de +jours près de trois cents Nègres à Setrakrou. Il paraît que les +habitans de cette ville avaient été souvent maltraités par leurs +voisins, et qu'ayant pris enfin les armes, ils les avaient battus +plusieurs fois, et avaient fait quantité de prisonniers. Messervy, +arrivé dans ces circonstances, avait acheté des esclaves à bon marché, +parce que les vainqueurs auraient été obligés de les tuer pour leur +sûreté, s'il ne s'était pas présenté de vaisseaux dans la rade. Comme +c'était le premier voyage qu'il faisait sur cette côte, Snelgrave lui +conseilla de ne rien négliger pour tenir tant de Nègres dans la +soumission. Le lendemain, l'étant allé voir sur son bord, et le +trouvant sans défiance au milieu de ses esclaves, qui étaient à souper +sur le tillac, il lui fit observer qu'il y avait de l'imprudence à +s'en approcher si librement sans une bonne garde. Messervy le +remercia de ce conseil, mais parut si peu disposé à changer de +conduite, qu'il lui répondit par ce vieux proverbe: l'œil du maître +engraisse les chevaux. Il partit quelques jours après pour la +Jamaïque. Snelgrave prit plus tard la même route; mais, en arrivant +dans cette île, on lui fit le récit de la malheureuse mort que +Messervy s'était attirée par son aveugle confiance, dix jours après +avoir quitté la côte de Guinée.</p> + +<p>Un jour qu'il était au milieu de ses Nègres à les voir dîner, ils se +saisirent de lui, et lui cassèrent la tête avec les plats mêmes dans +lesquels on leur servait le riz. Cette révolte ayant été concertée de +longue main, ils coururent en foule vers l'avant du vaisseau pour +forcer la barricade, sans paraître effrayés du bout des piques et des +fusils que les blancs leur présentaient par les embrasures. Enfin le +contre-maître ne vit d'autre remède pour un mal si pressant que de +faire feu sur eux de quelques pièces de canon chargées à mitraille. La +première décharge en tua près de quatre-vingts, sans compter ceux qui +sautèrent dans les flots et qui s'y noyèrent. Cette exécution apaisa +la révolte; mais, dans le désespoir d'avoir manqué leur entreprise, +une grande partie de ceux qui restaient se laissa mourir de faim; et +lorsque le vaisseau fut arrivé à la Jamaïque, les autres tentèrent +deux fois de se révolter avant la vente. Tous les marchands de l'île, +à qui ces fureurs ne purent être cachées, marquèrent peu +d'empressement pour acheter des esclaves si indociles; quoiqu'ils leur +fussent offerts à vil prix. Ce voyage devint fatal en tout aux +propriétaires; car la difficulté de la vente ayant arrêté long-temps +le vaisseau à la Jamaïque, il y périt enfin dans un ouragan plus +redoutable encore que les Nègres.</p> + +<p>Snelgrave fut pris par des pirates anglais près de Sierra-Leone. Il +essuya à peu près les mêmes traitemens que le capitaine Roberts, dont +nous avons raconté plus haut la malheureuse aventure. Il ne put sauver +qu'une très-petite partie de ses marchandises, et regagna +l'Angleterre.</p> + +<h2>LIVRE CINQUIÈME.<br> +GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE +L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE +BENIN.</h2> + +<a id="chap_5_1" name="chap_5_1"></a> +<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="title">Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire.</p> + +<p>La Guinée, que plusieurs voyageurs écrivent <i>Ghinney</i>, est une vaste +étendue de côtes depuis la rivière du Sénégal jusqu'au cap +Lopez-Consalvo, et même jusqu'au cap Nègre. Le nom de <i>Guinée</i> est +inconnu aux habitans naturels. Il vient des Portugais, de qui tous les +Européens l'ont reçu, et vraisemblablement les Portugais l'ont tiré de +celui de <i>Ghenehoa</i>, que Jean Léon et Marmol donnent au premier pays +qui se trouve au sud du Sénégal. On divise communément la Guinée en +deux parties, celle du sud et celle du nord. La première s'étend +depuis le Sénégal jusqu'à Sierra-Leone; et la seconde, depuis +Sierra-Leone jusqu'aux caps qu'on vient de nommer.</p> + +<p>Celle-ci, qui est la Guinée proprement dite, parce que celle du nord +porte plus communément le nom de <i>Sénégal</i>, se subdivise en six +parties, ou en six côtes: 1<sup>o</sup>. la côte de la Malaguette ou du poivre, +ou des graines; 2<sup>o</sup>. la côte de l'Ivoire ou des Dents; 3<sup>o</sup>. la côte +d'Or; 4<sup>o</sup>. la côte des Esclaves; 5<sup>o</sup>. la côte de Benin; 6<sup>o</sup>. la côte de +Biafaras.</p> + +<p>Dans sa plus grande étendue, la côte de la Malaguette prend depuis +Sierra-Leone jusqu'au cap des Palmes: cet espace contient cent +soixante lieues; mais d'autres la font commencer au cap de Monte, +cinquante-trois lieues au sud-est de Sierra-Leone; d'autres encore la +bornent entre la rivière de Cestre et Garouai.</p> + +<p>Les habitans du cap de Monte entretiennent beaucoup de propreté dans +leurs maisons, quoique pour la forme elles ne diffèrent pas de celles +du Sénégal. Les édifices du roi et des grands sont bâtis en long; on +en voit de deux étages, avec une voûte de roseaux ou de feuilles de +palmier si bien entrelacés, qu'elle est impénétrable au soleil et à la +pluie. L'espace est divisé en plusieurs appartemens. La première +pièce, qui est la salle d'audience, et qui sert aussi de salle à +manger, est entourée d'une espèce de sopha de terre ou d'argile, large +de cinq ou six pieds, quoiqu'il n'en ait qu'un de hauteur. Ce banc est +couvert de belles nattes, qui sont un tissu de joncs ou de feuilles de +palmier, teintes de très-belles couleurs, et capables de durer fort +long-temps. C'est le lieu où les grands et les riches passent la plus +grande partie de leur temps à demi couchés, et la tête sur les genoux +de leurs femmes. Dans cette posture, ils s'entretiennent, ils fument, +ils boivent du vin de palmier.</p> + +<p>Ces peuples sont moins malpropres dans leurs alimens et la manière de +manger que la plupart des autres Nègres. Ils ont des plats faits d'un +bois fort dur, et des bassins de cuivre étamés, qu'ils nettoient fort +soigneusement. Ils emploient des broches de bois pour rôtir leur +viande; mais ils ont oublié l'art de les faire tourner, quoiqu'ils +l'aient appris des Français: ils font rôtir un côté de la viande, +après quoi ils la tournent pour faire rôtir l'autre.</p> + +<p>Le langage des Nègres change un peu à mesure qu'on avance au long de +la côte. Leur langue, comme on peut se l'imaginer, n'est formée que +d'un petit nombre de mots, qui expriment les principales nécessités de +la vie; c'est du moins ce qu'on peut conclure de la taciturnité qui +règne le plus souvent dans leurs fêtes, et même dans leurs assemblées. +Dans leur commerce, les mêmes expressions reviennent souvent, et leurs +chansons ne sont qu'une répétition continuelle de cinq ou six mots.</p> + +<p>Les peuples du cap Mesurado sont fort jaloux de leurs femmes. Cette +délicatesse ne regarde point leurs filles, auxquelles ils laissent au +contraire la liberté de disposer d'elles-mêmes; ce qui n'empêche +point qu'elles ne trouvent facilement des maris. Les hommes seraient +même fâchés de prendre une femme qui n'aurait pas donné avant le +mariage quelque preuve de fécondité, et qui n'aurait pas acquis +quelque bien par la distribution de ses faveurs. Ce qu'elle a gagné +par cette voie sert au mari pour l'obtenir de ses parens. Ainsi les +femmes en sont plus libres dans leur choix, parce qu'il dépend d'elles +de donner ce qu'elles ont acquis à l'homme qui leur plaît.</p> + +<p>Les maisons de ce pays sont, dit-on, les mieux bâties de toute la +côte. Au centre de chaque village on voit une sorte de théâtre, +couvert comme une halle de marché, qui s'élève d'environ six pieds, +sur lequel on monte de plusieurs côtés par des échelles; il porte le +nom de <i>kaldée</i>, qui signifie place, ou lieu de conversation. Comme il +est ouvert de toutes parts, on y peut entrer à toutes les heures du +jour et de la nuit: c'est là que les négocians s'assemblent pour +traiter d'affaires, les paresseux, pour fumer du tabac, et les +politiques pour entendre ou raconter des nouvelles. Les plus riches +s'y font apporter, par leurs esclaves, des nattes sur lesquelles ils +sont assis; d'autres en portent eux-mêmes; et d'autres en louent des +officiers du roi, qui sont établis dans ce lieu pour l'entretien de +l'ordre. La ville royale s'appelle Andria.</p> + +<p>Tout le pays intérieur, depuis le cap de Monte, porte le nom de +Quodja. Ces peuples dépendent du roi des Folghias, qui dépendent +eux-mêmes de l'empereur des Monous. La puissance de cet empereur des +Monous s'étend sur plusieurs nations voisines, qui lui paient +annuellement un tribut. Les Folghias donnent à l'empereur des Monous +le nom de <i>Mandi</i> ou <i>Mani</i>, qui signifie seigneur; et aux Quodjas, +celui de <i>Mandi-Monous</i>, c'est-à-dire peuple du seigneur. Ils croient +se faire honneur par ces titres, parce qu'ils sont ses tributaires. +Cependant chaque petit roi jouit d'une autorité absolue dans ses +limites, et peut faire la guerre ou la paix sans le consentement de +l'empereur ou de quelque autre puissance que ce soit.</p> + +<p>Les porcs-épics se nomment <i>quindja</i>, et sont de la grandeur d'un +porc, armés de toutes parts de pointes longues et dures, qui sont +rayées de blanc et de noir à des distances égales. Snelgrave en +apporta quelques-unes en Europe qui n'étaient pas moins grosses que +des plumes d'oie. Il est faux que ces animaux, lorsqu'ils sont en +furie, lancent leurs dards avec tant de force, qu'ils entament une +planche. Leur morsure est terrible. Qu'on les mette dans un tonneau ou +dans une cage de bois, ils s'ouvrent un passage avec les dents. Ils +sont si hardis, qu'ils attaquent le plus dangereux serpent. On les +croit exactement les mêmes que les zattas de Barbarie. Leur chair +passe pour un mets excellent parmi les Nègres.</p> + +<p>Le koggelo, ou pangolin à longue queue, est un animal couvert +d'écailles dures et impénétrables comme celles du crocodile. Il se +défend contre les autres bêtes en dressant ses écailles, qui sont fort +pointues par le bout.</p> + +<p>Les perroquets bleus à queue rouge, qu'on nomme <i>vosacy-i</i>, sont en +fort grande abondance. Le komma est un très-bel oiseau. Il a le cou +vert, les ailes rouges, la queue noire, le bec crochu, et les pates +comme celles du perroquet.</p> + +<p>Les peuples de cette côte sont, comme tous les Nègres en général, +livrés à l'incontinence. Leurs femmes, qui ne sont pas moins +passionnées pour les plaisirs des sens, emploient des herbes et des +écorces pour exciter les forces de leurs maris. Les femmes d'Europe en +savent davantage; mais les habitans sont d'ailleurs plus modérés, plus +doux, plus sociables que les autres Nègres. Ils ne se plaisent point à +verser le sang humain, et ne pensent point à la guerre, s'ils n'y sont +forcés par la nécessité de se défendre. Quoiqu'ils aiment beaucoup les +liqueurs fortes, surtout l'eau-de-vie, il est rare qu'ils en achètent: +on ne leur reconnaît ce faible que lorsqu'on leur en présente. Ils +vivent entre eux dans une union parfaite, toujours prêts à +s'entre-secourir, à donner à leurs amis, dans le besoin, une partie de +leurs habits et de leurs provisions, et même à prévenir leurs +nécessités par des présens volontaires. Si quelqu'un meurt sans +laisser de quoi fournir aux frais des funérailles, vingt amis du mort +se chargent à l'envi de cette dépense. Le vol est très-rare entre eux; +mais ils n'ont pas le même scrupule pour les étrangers, et surtout +pour les marchands d'Europe.</p> + +<p>La principale occupation des Nègres, dans toute cette contrée, est la +culture de leurs terres, car ils ont peu de penchant pour le commerce. +Les esclaves dont ils peuvent disposer sont en petit nombre, et les +vaisseaux européens qui passent si souvent le long de leur côte ont +bientôt épuisé l'ivoire, la cire, et le bois de cam qui se trouve dans +le pays. Ce bois de cam est d'un plus beau rouge pour la teinture que +le bois de Brésil, et passe pour le meilleur de toute la Guinée. Il +peut être employé jusqu'à sept fois.</p> + +<p>Ils emploient, pour convaincre les accusés, différentes épreuves aussi +absurdes que celles qui composaient autrefois notre jurisprudence +criminelle.</p> + +<p>Ils reconnaissent un Être Suprême, un créateur de tout ce qui existe, +et l'idée qu'ils en ont est d'autant plus relevée, qu'ils +n'entreprennent pas de l'expliquer. Ils appellent cet être <i>Kanno</i>. +Ils croient que tous les biens viennent de lui, mais ils ne lui +accordent pas une durée éternelle. Il aura pour successeur, +disent-ils, un autre être, qui doit punir le vice et récompenser la +vertu.</p> + +<p>Ils sont persuadés que les morts deviennent des esprits, auxquels ils +donnent le nom de <i>diannanines</i>, c'est-à-dire patrons et défenseurs. +L'occupation qu'ils attribuent à ces esprits est de protéger et de +secourir leurs parens et leurs anciens amis. C'est à peu près le culte +des anges gardiens parmi nous.</p> + +<p>Les Quodjas qui reçoivent quelque outrage se retirent dans les bois, +où ils s'imaginent que ces esprits font leur résidence. Là, ils +demandent vengeance à grands cris, soit à Kanno, soit aux diannanines. +De même, s'ils se trouvent dans quelque embarras ou quelque danger, +ils invoquent l'esprit auquel ils ont le plus de confiance. D'autres +le consultent sur les événemens futurs. Par exemple, lorsqu'une voient +point arriver les vaisseaux de l'Europe, ils interrogent leurs +diannanines pour savoir ce qui les arrête, et s'ils apporteront +bientôt des marchandises. Enfin leur vénération est extrême pour les +esprits des morts. Ils ne boivent jamais d'eau ni de vin de palmier +sans commencer par en répandre quelques gouttes à l'honneur des +diannanines. S'ils veulent assurer la vérité, c'est leurs diannanines +qu'ils attestent. Le roi même est soumis à cette superstition; et, +quoique toute la nation paraisse pénétrée de respect pour Kanno, le +culte public ne regarde que ces esprits. Chaque village a dans quelque +bois voisin un lieu fixe pour les invocations. On y porte, dans trois +différentes saisons de l'année, une grande abondance de provisions +pour la subsistance des esprits. C'est là que les personnes affligées +vont implorer l'assistance de Kanno et des diannanines. Les femmes, +les filles et les enfans ne peuvent entrer dans ce bois sacré. Cette +hardiesse passerait pour un sacrilége. On leur fait croire dès +l'enfance qu'elle serait punie sur-le-champ par une mort tragique.</p> + +<p>Les Quodjas ne sont pas moins persuadés qu'ils ont parmi eux des +magiciens et des sorciers. Ils croient avoir aussi une espèce +d'ennemis du genre humain, qu'ils appellent <i>sovasmounousins</i>, +c'est-à-dire empoisonneurs et suceurs de sang, qui sont capables de +sucer tout le sang d'un homme ou d'un animal, ou du moins de le +corrompre. Ce sont les vampires d'Afrique. L'esprit humain est partout +le même; ils croient avoir d'autres enchanteurs nommés <i>billis</i>, qui +peuvent empêcher le riz de croître ou d'arriver à sa maturité. Ils +croient que Sova, c'est-à-dire le diable, s'empare de ceux qui se +livrent à l'excès de la mélancolie, et que dans cet état il leur +apprend à connaître les herbes et les racines qui peuvent servir aux +enchantemens; qu'il leur montre les gestes, les paroles, les grimaces, +et qu'il leur donne le pouvoir continuel de nuire. Aussi la mort +est-elle la punition infaillible de ceux qui sont accusés de ces +noires pratiques. Ces Quodjas ne traverseraient point un bois sans +être accompagnés, dans la crainte de rencontrer quelque billi occupé à +chercher ses racines et ses plantes: ils portent avec eux une certaine +composition à laquelle ils croient la vertu de les préserver contre +Sova et tous ses ministres. Les histoires qu'ils en racontent valent +bien les nôtres en ce genre.</p> + +<p>Tous les peuples de cette côte circoncisent leurs enfans dès l'âge de +six mois, sans autre loi qu'une tradition immémoriale, dont ils +rapportent l'origine à Kanno même. Cependant la tendresse de quelques +mères fait différer l'opération jusqu'à l'âge de trois ans, parce +qu'elle se fait alors avec moins de danger. On guérit la blessure avec +le suc de certaines herbes.</p> + +<p>Ils ont des espèces d'associations mystérieuses pour les hommes et +pour les femmes, qui ressemblent assez à nos confréries, celle des +hommes s'appelle <i>le belli</i>, et demande cinq ans d'épreuve, comme +autrefois l'école de Pythagore. Celle des femmes, qui se nomme +<i>sandi</i>, ne demande que quatre mois de retraite, et se termine par une +circoncision. Les hommes n'apprennent dans leur confrérie que des +danses et des chants.</p> + +<p>Rio-Sestos, ou la rivière de Sestos ou Cestre, est à quarante lieues +au sud-sud-est du cap Mesurado. Le pays fournit de l'ivoire, des +esclaves, de la poudre d'or, et surtout du poivre ou de la malaguette.</p> + +<p>On trouve dans la rivière de Cestre une sorte de cailloux semblables à +ceux de Médoc, mais plus durs, plus clairs, et d'un plus beau lustre; +ils coupent mieux que le diamant, et n'ont guère moins d'éclat, +lorsqu'ils sont bien taillés.</p> + +<p>La langue du pays de Cestre est la plus difficile de toute la côte; ce +qui réduit les Européens à la nécessité de faire le commerce par +signes. Les Nègres excellent dans cet art. Ils ont conservé néanmoins +quantité de mots français qui leur ont été transmis par leurs +ancêtres, mais aussi défigurés qu'on peut se l'imaginer. Ils ont +appris des Français l'art de tremper le fer et l'acier, ou plutôt ils +l'ont porté à une perfection dont les Européens n'approchaient point +encore il y a vingt ans<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Les marchands de l'Europe qui trafiquent +sur cette côte ne manquent jamais de faire donner leur trempe aux +ciseaux dont on se sert pour couper les barres de fer.</p> + +<p>Le canton de Cestre produit une si grande abondance de riz, que le +plus gros bâtiment peut en faire promptement ses cargaisons à deux +liards la livre; mais il n'est pas si blanc ni si doux que celui de +Milan et de Vérone. Les habitans les plus distingués en font un +commerce continuel, auquel ils joignent celui de la malaguette et des +dents d'éléphans. Quoique la dernière de ces trois marchandises soit +assez rare, elle est néanmoins d'une fort bonne qualité; mais le prix +n'en est pas réglé, parce qu'il n'y a point de comptoir fixe dans le +pays. La malaguette est à si bon marché, que cinquante livres ne +reviennent qu'à cinq sous en marchandises.</p> + +<p>Dès que les habitans aperçoivent un vaisseau, ils crient de toutes +leurs forces avec un reste de prononciation normande: «Malaguette tout +plein, malaguette tout plein; tout plein, plein, tout à terre de +malaguette.» Ils reconnaissent ensuite aux réponses des matelots si le +bâtiment est français. Les Dieppois donnèrent autrefois à cette ville +le nom de <i>Cestro-Paris</i>, parce qu'elle est une des plus grandes et +des plus peuplées de cette région. Ils y avaient un établissement pour +le commerce du poivre de Guinée ou malaguette, et de l'ivoire. Le +poivre des Indes n'était point encore connu dans l'Europe. Mais les +Portugais, ayant ensuite conquis cette contrée, se répandirent sur +toutes les côtes de Guinée, et s'établirent sur les ruines des +comptoirs français.</p> + +<p>Le Grand-Cestre se nommait <i>le grand Paris</i>, comme le Petit-Cestre, +qui est quelques lieues plus loin, portait le nom de <i>petit Paris</i>.</p> + +<p>Le vin de palmier et les dattes, que les Nègres aiment passionnément, +y sont de la meilleure qualité du monde. Mais la principale richesse +de la côte est la malaguette, dont l'abondance empêche toujours la +cherté. Suivant Barbot, les Nègres de Sestos l'appellent <i>ouaïzanzag</i>, +et ceux du cap des Palmes <i>emaneghetta</i>.</p> + +<p>La plante qui porte la malaguette devient plus ou moins forte, suivant +la bonté du terroir, et s'élève ordinairement comme un arbrisseau +grimpant. Quelquefois, faute de support, elle demeure rampante, du +moins si elle n'est soutenue avec soin, ou si elle ne s'attache à +quelque tronc d'arbre qui lui sert d'appui. Alors, comme le lierre, +elle en couvre tout le tour. Lorsqu'elle rampe, les grains, quoique +plus gros, n'ont pas la même bonté; au contraire, plus les branches +s'élèvent et sont exposées à l'air, plus le fruit est sec et petit; +mais il en est plus chaud et plus piquant, avec toutes les véritables +qualités du poivre. La feuille de la malaguette est deux fois aussi +longue que large; elle est étroite à l'extrémité. Elle est douce et +d'un vert agréable dans la saison des pluies; mais lorsque les pluies +cessent, elle se flétrit et perd sa couleur. Brisée entre les doigts, +elle rend une odeur aromatique comme le clou de girofle, et la pointe +des branches a le même effet. Sous la feuille il croît de petits +filamens frisés, par lesquels elle s'attache au tronc des arbres ou à +tout ce qu'elle rencontre. On ne peut décrire exactement ses fleurs, +parce qu'elles paraissent dans un temps où l'on ne fait pas de +commerce sur la côte. Cependant il est certain que la plante produit +des fleurs auxquelles les fruits succèdent en forme de figures +angulaires de différente grosseur, suivant la qualité ou l'exposition +du terroir. Le dehors est une peau fine, qui se sèche et devient fort +cassante. Sa couleur est un brun foncé et rougeâtre. Les Nègres +prétendent que cette peau est un poison. La graine qu'elle renferme +est placée régulièrement et divisée par des pellicules fort minces, +qui se changent en petits fils, d'un goût aussi piquant que le +gingembre. Cette graine est ronde, mais angulaire, rougeâtre avant sa +maturité; plus formée à mesure qu'elle mûrit, et noire enfin +lorsqu'elle a été mouillée. C'est dans cet état qu'on l'emballe pour +le transport. Cependant cette humidité produit une fermentation qui +diminue beaucoup sa vertu. Pour la bien vendre, il faut qu'elle ait le +goût aussi piquant que le poivre de l'Inde.</p> + +<p>On cueille le fruit lorsque l'extrémité des feuilles commence à +noircir. La malaguette a quelquefois été fort recherchée en France et +dans les autres pays de l'Europe, surtout lorsque le poivre de l'Inde +y est cher et rare. Les marchands s'en servent aussi pour augmenter +injustement leur profit en la mêlant avec le véritable poivre.</p> + +<p>La dernière espèce de poivre, qui s'appelle <i>piment</i>, et qui porte en +Europe le nom de poivre d'Espagne, croît en abondance sur la côte.</p> + +<p>Les habitans sont livrés à tous les excès de l'intempérance et de la +luxure. Ils n'entretiennent les Européens et ne parlent ensemble que +des plaisirs qu'ils prennent avec les femmes. Il s'en trouve, dit-on, +qui prostituent leurs femmes à leurs propres enfans; et lorsque les +marchands de l'Europe leur reprochent cette infamie, ils affectent +d'en rire comme d'une bagatelle.</p> + +<p>Toute la côte, depuis le cap des Palmes jusqu'au cap des +Trois-Pointes, est connue des gens de mer sous le nom de côte des +Dents, ou côte de l'Ivoire. Les Hollandais la nomment, dans leur +langue, <i>Tand-Kust</i>. Elle se divise en deux parties, celle du bon +Peuple et celle du <i>mauvais</i> Peuple. Ces deux nations sont séparées +par la rivière de Botro. On ignore à quelle occasion la dernière a +reçu le titre de mauvaise; mais il est certain, en général, qu'à l'est +du cap des Palmes les Nègres sont méchans, perfides, voleurs et +cruels. À l'égard du nom de côte de l'Ivoire, on conçoit qu'il vient +du grand nombre de dents d'éléphans que les Européens achètent sur +cette côte.</p> + +<p>Celle du bon Peuple commence au cap Laho. Les Hollandais ont donné le +nom de <i>Koakoas</i> aux habitans, jusqu'au cap Apollonia, parce qu'en +s'approchant des vaisseaux de l'Europe, ils avaient sans cesse ce mot +à la bouche. On a jugé qu'il signifie <i>bonjour</i>, ou <i>soyez les +bienvenus</i>.</p> + +<p>On trouve dans chaque canton les mêmes marchandises, c'est-à-dire de +l'or, de l'ivoire et des esclaves. Quoiqu'il n'y ait point de tarif +réglé, le commerce est considérable.</p> + +<p>Au cap Apollonia ou Sainte-Apolline commence la terre du mauvais +Peuple. Les habitans de ce canton sont les plus sauvages de toute la +côte. On les accuse d'être anthropophages. Ils font gloire de porter +les dents en pointes, et de les avoir aussi aiguës que des aiguilles +ou des alènes. Barbo ne conseille à personne de toucher à cette +dangereuse terre. Cependant les Nègres apportent à bord de fort belles +dents d'éléphans; mais il semble que leur vue soit de les faire servir +d'amorce pour attirer les étrangers sur leur côte, et peut-être pour +les dévorer; car ils mettent leurs marchandises à si haut prix, qu'il +y a peu de commerce à faire avec eux. D'ailleurs ils demandent avec +importunité tout ce qui se présente à leurs yeux, et paraissent fort +irrités du moindre refus. Leur inquiétude et leur défiance vont si +loin, qu'au moindre bruit extraordinaire ils se précipitent dans la +mer et retournent à leurs pirogues. Ils les tiennent exprès à quelque +distance pour faciliter continuellement leur fuite.</p> + +<p>Les éléphans doivent être d'une étrange grosseur, puisqu'on y achète +des dents qui pèsent jusqu'à deux cents livres. On s'y procure aussi +des esclaves et de l'or, mais sans pouvoir pénétrer aux pays d'où l'or +vient aux habitans. Ils gardent là-dessus un profond secret, ou s'ils +sont pressés de s'expliquer, ils montrent du doigt les hautes +montagnes qu'ils ont à quinze ou vingt lieues au nord-est, en faisant +entendre que leur or vient de là. Peut-être le trouvent-ils beaucoup +plus près dans le sable de leur rivière même, ou peut-être, aussi leur +vient-il des Nègres de ces montagnes, qui le rassemblent en lavant la +terre, comme ceux de Bambouk. Enfin toutes les parties de cette +contrée seraient très-propres au commerce, si les habitans étaient +d'un caractère moins farouche.</p> + +<p>On raconte qu'ils ont massacré, dans plusieurs occasions, un grand +nombre d'Européens qui n'avaient relâché sur leur côte que pour y +faire leur provision d'eau et de bois.</p> + +<p>La côte abonde en poissons: les plus remarquables sont le taureau de +mer, le marteau et le diable de mer.</p> + +<p>C'est l'usage pour les enfans de suivre la profession de leur père: le +fils d'un tisserand exerce le même métier, et celui d'un facteur n'a +point d'autre emploi que le commerce. Cet ordre est si bien établi, +qu'on ne souffrirait pas qu'un Nègre sortît de sa condition +originelle.</p> + +<p>C'est un amusement pour les matelots, le long de cette côte, de se +voir environnés d'un grand nombre de pirogues chargées de Nègres qui +crient de toute leur force, <i>koakoa! koakoa!</i> et qui s'éloignent aussi +promptement qu'ils se sont approchés. Depuis que les Européens en ont +enlevé plusieurs, leur inquiétude est si vive, qu'on ne les engage pas +facilement à monter à bord. La meilleure méthode pour les attirer avec +leurs marchandises, est de prendre un peu d'eau de mer et de s'en +mettre quelques gouttes dans les yeux, parce que, la mer étant leur +divinité, ils regardent cette cérémonie comme un serment.</p> + +<p>Les Koakoas sont ordinairement quatre ou cinq dans une pirogue; mais +il est rare qu'on en voie monter plus de deux à la fois sur un +vaisseau: ils y viennent chacun à leur tour, et n'apportent jamais +deux dents ensemble.</p> + +<p>Les daschis ou présens, qui sont les premiers objets de l'empressement +des Nègres, ne paraissent pas d'abord d'une grande importance: c'est +un couteau de peu de valeur, un anneau de cuivre, un verre +d'eau-de-vie ou quelques morceaux de biscuit; mais ces libéralités, +qui ne cessent point tout le long de la côté, et qui se renouvellent +quarante ou cinquante fois par jour, emportent à la fin cinq pour cent +sur la cargaison du vaisseau. Cet usage vient des Hollandais, qui se +crurent obligés, en arrivant sur la côte de Guinée, d'employer +l'apparence d'une générosité extraordinaire pour ruiner les Portugais +dans l'esprit des Nègres. Il n'y a point de nation pour qui leur +exemple n'ait pris la force d'une loi. Toute proposition de commerce +doit commencer par les daschis. Ainsi ce trait de politique est devenu +un véritable fardeau pour l'Europe et pour ceux même qui l'ont +inventé.</p> + +<p>Le même usage est établi sur la côte d'Or, et commence au cap Laho, +avec cette différence, que les daschis ne s'accordent qu'après la +conclusion du marché, et qu'ils y portent le nom de <i>dassi-midassi</i>; +mais, sur toutes les côtes inférieures, depuis la rivière de Gambie, +les Nègres veulent que leurs daschis soient payés d'avance. Ils ne +voient pas plus tôt paraître un vaisseau qu'ils les demandent à grands +cris.</p> + +<p>Les marchandises qui font la matière du commerce, sont les étoffes de +coton, le sel, l'or et l'ivoire.</p> + +<p>Les contrées intérieures derrière les Koakoas fournissent une grande +quantité de dents d'éléphans qui font le plus bel ivoire du monde. +Elles sont achetées constamment par les Anglais, les Hollandais et les +Français, quelquefois aussi par les Danois et les Portugais; mais +depuis que le commerce de la Guinée est ouvert à toutes les nations, +l'Angleterre en tire plus d'avantage que la Hollande. Ce nombreux et +perpétuel concours de vaisseaux européens qui visitent annuellement la +côte a fait hausser aux Nègres le prix de leurs marchandises, surtout +de leurs grosses dents d'éléphans. Le pays en fournit une si étrange +quantité, qu'il s'en est vendu dans un seul jour jusqu'à cent +quintaux. Les Nègres racontent que le pays intérieur est si rempli +d'éléphans, surtout dans les parties montagneuses, que les habitans +sont obligés de se creuser des cavernes aux lieux les plus escarpés +des montagnes et d'en rendre les portes fort étroites. Ils ont recours +à toutes sortes d'artifices pour chasser de leurs plantations ces +incommodes animaux; ils leur tendent des piéges dans lesquels ils en +prennent un grand nombre. Mais, si l'on doit se fier au récit des +Nègres, la principale raison qui rend l'ivoire si commun dans le même +pays, est que tous les éléphans jettent leurs dents tous les trois +ans; de sorte qu'on les doit moins à la chasse des Nègres qu'au hasard +qui les fait trouver dans les forêts.</p> + +<p>Cependant on observe que cette quantité d'ivoire est fort diminuée, +soit que les Nègres aient plus de négligence à chercher les dents, +soit que les maladies aient emporté une grande partie des éléphans: +l'une ou l'autre de ces deux raisons, jointe à la multitude de +vaisseaux qui abordent sur la côte, a fait hausser le prix de cette +marchandise.</p> + +<a id="chap_5_2" name="chap_5_2"></a> +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<p class="title">Côte d'Or.</p> + +<p>Le nom de <i>Costa del Oro</i>, que les Portugais ont donné à cette côte, +vient de l'immense quantité d'or qu'ils en ont tirée; et, par la même +raison, toutes les autres nations de l'Europe l'ont nommée <i>Côte d'Or</i> +dans leur langue. La situation de cette côte est entre 4 degrés 30 +minutes et 8 degrés de latitude nord; elle a un peu plus de cent +lieues de longueur. On ne peut rien établir sur sa largeur, parce +qu'elle n'est ici considérée que sous le titre de <i>côte</i>, ou de <i>bord +d'un vaste pays</i>. Cependant on connaît dix ou douze petits royaumes +qui sont renfermés dans cette étendue, et dont quelques-uns +s'enfoncent assez loin dans l'intérieur des terres.</p> + +<p>Les Portugais y furent établis seuls pendant plus d'un siècle. Le +château de la Mina était leur principal boulevard. La terreur qu'ils +avaient inspirée aux Nègres, et les violences qu'ils exerçaient contre +les négocians des autres nations, écartèrent long-temps de cette côte +tous les vaisseaux européens; mais, lorsqu'en 1578 les Nègres d'Akra, +poussés à bout par la barbarie de cette nation, eurent surpris le fort +de ce nom, massacré la garnison et détruit les fortifications +jusqu'aux fondemens, le crédit des Portugais sur cette côte commença +sensiblement à décliner, et les autres nations de l'Europe entrèrent +en partage de toutes les richesses dont ils avaient joui. À la vérité, +ce ne fut pas sans effusion de sang. Quantité de Français perdirent la +vie, non-seulement par la main des Portugais, mais par celle des +Nègres, qui recevaient d'eux une récompense de cent écus pour chaque +tête de Français qu'ils pouvaient leur apporter; elles étaient +exposées sur les murailles du fort de la Mina. Ces cruels excès +jetèrent tant de consternation parmi les négocians français, qu'ils +abandonnèrent encore une fois le commerce de Guinée pour le reprendre +dans la suite.</p> + +<p>À l'égard des Nègres, rien n'est comparable à la tyrannie que les +Portugais exerçaient sur eux: ils avaient établi des impôts excessifs +sur toutes les denrées du pays et sur la pêche; ils forçaient les +seigneurs et jusqu'aux rois mêmes de leur livrer leurs enfans pour +s'en servir en qualité de domestiques ou d'esclaves; ils n'ouvraient +pas leurs magasins, si l'on ne s'y présentait avec quarante ou +cinquante marcs d'or, et ceux mêmes qui venaient avec cette somme +était forcés de recevoir les marchandises dont on jugeait à propos de +se défaire, au prix que les facteurs avaient réglé. S'il se trouvait +quelque mélange dans l'or des Nègres, le coupable était puni de mort, +sans distinction de fortune ni de rang. Le roi de Comani ne put sauver +du supplice un de ses plus proches parens. Toutes les marchandises que +les Nègres achetaient des autres nations étaient confisquées.</p> + +<p>Les Hollandais furent presque les seuls qui s'obstinèrent à continuer +leurs voyages en Guinée. La grandeur du profit leur fit oublier les +outrages, et remettre leur vengeance à des temps qu'ils ne pouvaient +encore prévoir. Elle fut suspendue jusqu'à la guerre entre la Hollande +et l'Espagne; mais, rappelant alors toutes les injures qu'ils avaient +reçues des Portugais, et couvrant leur haine du prétexte de leur +réunion avec les Espagnols, ils leur enlevèrent, avec une partie du +Brésil, tous les établissemens qu'ils avaient sur la côte d'Or, et les +forcèrent enfin de leur céder leurs deux principales forteresses, le +château de la Mina en 1637, et celui d'Axim en 1643; mais ils +traitèrent les peuples de Guinée avec autant d'injustice et de +cruauté que ceux à qui l'on avait reproché si long-temps ces deux +vices.</p> + +<p>Dans la vue d'assujettir plus que jamais le pays, ils élevèrent de +petits forts à Boutro, à Sama, à Cabo Corso, à Anamabo, à Akra, sous +prétexte de soutenir leurs alliés contre les habitans des pays +intérieurs qui les troublaient par de fréquentes incursions. En même +temps ils établirent des droits sur la pêche des Nègres d'Axim, de +Dina et de Maouri, en leur défendant, sous de rigoureuses peines, +toutes sortes de commerce avec les autres nations de l'Europe. En un +mot, ils s'attribuèrent par degrés tous les droits de l'autorité +absolue, jusqu'à prendre connaissance de leurs affaires civiles et +criminelles, et se rendre juges de la mort et de la vie, quoiqu'ils ne +cessassent point de payer aux rois du pays une sorte de tribut annuel +pour le terrain de leurs établissemens. Avec tant de précautions, ils +ne purent empêcher le commerce des autres Européens, qu'ils traitaient +en ennemis lorsqu'il en tombait quelques-uns entre leurs mains. Ils +eurent aussi des guerres fréquentes à soutenir contre les naturels du +pays, avec qui pourtant ils ne cessaient pas de commercer. Telle est à +la fois l'inconstance naturelle des Nègres, et leur avidité pour les +marchandises de l'Europe, qu'après quelques éclats inutiles d'un +ressentiment passager contre leurs tyrans, ils venaient encore +échanger leur or contre de l'eau-de-vie et des clincailleries +d'Europe: semblables à des esclaves révoltés qui viennent demander +leur nourriture au maître qui vient de les châtier. Si ces peuples +avaient voulu tirer une vengeance sûre et facile de leurs oppresseurs, +ils n'avaient qu'à se retirer dans l'intérieur des terres; +l'émigration est toujours aisée pour des hordes indigentes, et les +tyrans de la côte n'auraient pas pu les poursuivre dans les sables de +la zone torride. Quelquefois cependant ces peuplades d'esclaves ont +donné d'effrayans exemples de courage et de désespoir: c'est ainsi du +moins que les Hollandais perdirent Un établissement qu'ils avaient à +Eguira. Leur chef, ayant pris querelle avec un des principaux +seigneurs nègres, le tenait assiégé dans l'enclos de ses maisons. Le +Nègre, hors d'état de résister, après avoir tiré avec des lingots d'or +au lieu de plomb, fit connaître par des signes qu'il consentait à +traiter, et donna de grandes espérances aux Hollandais. C'était un +artifice pour envelopper ses ennemis dans sa ruine. Il chargea un de +ses esclaves de mettre le feu dans un lieu qu'il lui marqua, lorsqu'il +lui entendrait frapper la terre d'un coup de pied. Ensuite, ayant reçu +les Hollandais pour négocier, il n'attendit pas long-temps à donner le +signal, ni l'esclave à suivre fidèlement ses ordres. Plusieurs barils +de poudre, qu'il avait disposés pour cette exécution, firent sauter la +maison et tous ceux qui avaient eu l'imprudence d'y entrer. Le seul +qui eut le bonheur de se sauver fut un esclave de la Compagnie +hollandaise, qui, se défiant de quelque trahison à la vue d'une mèche +allumée qu'il découvrit, se hâta de sortir sans avoir averti ses +maîtres, et porta la nouvelle de leur infortune au château d'Axim.</p> + +<p>Le principal commerce d'Axim est avec les vaisseaux d'interlope. +Malgré les rigoureuses lois des Hollandais du fort, ils trouvent le +moyen de tromper la vigilance du gouverneur; de sorte que la compagnie +de Hollande ne tire pas la centième partie de l'or du pays.</p> + +<p>La rivière d'Axim est à peine navigable pour des canots; mais elle +roule de l'or dans son sable. Les habitans font leur principale +occupation de chercher ce précieux métal, et plongent quelquefois +l'espace d'un quart d'heure. Leur méthode est de plonger la tête la +première, en tenant à la main une calebasse qu'ils remplissent de +sable ou de tout ce qui se trouve au fond de l'eau. Ils répètent ce +travail jusqu'à ce qu'ils soient fatigués, ou qu'ils croient avoir +tiré assez de matière. Alors s'asseyant sur la rive, ils mettent deux +ou trois poignées de leur sable dans une gamelle de bois; et, la +tenant dans la rivière, ils remuent le sable avec la main pour faire +emporter les parties les plus légères par le courant de l'eau. Ce qui +reste au fond de la gamelle est une poudre jaune et pesante, qui est +quelquefois mêlée de grains beaucoup plus gros: c'est ce qu'on appelle +l'or lavé. Il est ordinairement fort pur; et celui d'Axim passe pour +le meilleur de toute la côte. On ne saurait douter que la rivière +d'Axim, et tous les ruisseaux qui s'y joignent n'aient passé par des +mines d'or, d'où elles entraînent dans leurs flots de petites parties +de ce métal. Dans la saison des pluies, où l'eau, grossit beaucoup, +les Nègres en trouvent de plus grosses, et plus abondamment que dans +les autres saisons. Mais les Hollandais n'épargnent rien pour exclure +les autres nations de ce commerce; et la difficulté de les tromper est +d'autant plus grande pour les Nègres, que le village d'Axim est sous +le canon du fort Saint-Antoine. C'est ce qui rend le gouvernement de +Hollande fort odieux sur toute la côte.</p> + +<p>Les Anglais et les Hollandais se sont disputé long-temps le commerce +de la côte d'Or, et cette guerre d'avarice a produit bien des +perfidies et des crimes. Les cantons de Félou et de Commendo, que nous +nommons royaumes, ont été le théâtre de ces divisions. Enfin ces deux +nations, qui ont de nombreux établissemens dans le pays, se sont +accordées pour le partage du gain. Les Danois et quelques autres +puissances de l'Europe y ont aussi des comptoirs. Le principal fort +des Anglais est au cap Corse (Cabo Corso), à neuf milles de la Mina. +Quand on songe que les Nègres de la côte d'Or sont de très-bons +soldats, et les plus belliqueux peut-être de tous les peuples +d'Afrique, et qu'ils connaissaient déjà l'usage de nos armes au temps +où les Européens se sont établis chez eux, cent ans après les +Portugais, on a peine à concevoir comment ils ont consenti que les +Anglais, les Hollandais et les Danois bâtissent des forts dans leur +pays. Mais telle est la force des présens, dans le pays même de l'or. +C'est avec des présens qu'on obtint des rois de cette contrée la +permission d'élever ces funestes boulevards où l'on a depuis forgé les +chaînes des malheureux Africains. Des tyrans stupides ont vendu la +liberté de leurs sujets, et ont été souvent traités eux-mêmes en +esclaves par les maîtres qu'ils s'étaient donnés.</p> + +<p>Il est assez inutile de présenter à nos lecteurs l'ennui d'une +description géographique de Fantin, de Sabo, d'Akron, d'Agonna, +d'Akambo, etc., et de tous les cantons barbares nommés royaumes de la +côte d'Or. Nous ne nous arrêterons qu'à ce qui peut être un objet de +curiosité ou d'instruction.</p> + +<p>Dans le pays d'Akra, l'on trouve de petits daims qui n'ont pas plus de +huit ou neuf pouces de hauteur, et dont les jambes ne sont pas plus +grosses que le tuyau d'une plume. Les mâles ont deux cornes longues, +de deux ou trois pouces, sans branches et sans division, mais tortues +et d'un noir aussi luisant que le jais. Rien n'est si doux, si joli, +si privé et si caressant que ces petites créatures; mais elles sont si +délicates, qu'elles ne peuvent supporter la mer; et tous les soins +qu'on a pris pour en transporter quelques-unes en Europe ont été +jusqu'à présent sans succès.</p> + +<p>Il n'y a point de canton sur toute la côte d'Or, sans en excepter +celui d'Anamabo, qui fournisse plus d'esclaves que le pays d'Akra. Les +guerres continuelles des habitans leur procurent sans cesse un grand +nombre de prisonniers, dont la plupart sont vendus aux marchands de +l'Europe.</p> + +<p>Les habitans des villes maritimes d'Akra sont les plus civilisés de la +côte d'Or. Leurs maisons sont carrées et bâties fort proprement; les +murs sont de terre, mais d'assez belle hauteur, et les toits couverts +de paille. L'ameublement est des plus simples; car, malgré leurs +richesses, ils se contentent de quelques pagnes pour habillement, et +leurs besoins sont renfermés dans des bornes fort étroites. Ils sont +laborieux; ils entendent le commerce. On s'aperçoit qu'ils ont retenu +parfaitement les leçons des Normands leurs anciens maîtres. La crainte +que leurs voisins du côté du nord ne viennent partager avec eux les +profits du commerce des Européens leur fait fermer soigneusement tous +les passages. Ainsi toutes les marchandises qui se répandent au nord +passent nécessairement par leurs mains. Ils ont établi un grand marché +qui se tient trois fois la semaine à Abino, ville à deux lieues du +grand Akra, et à sept ou huit de la côte où les Nègres voisins +apportent en échange, pour les commodités de l'Europe, de l'or, de +l'ivoire, de la cire et de la civette, sans compter les esclaves qui +viennent en fort grand nombre par cette voie.</p> + +<p>Le voyageur Desmarchais assure que de son temps l'or était si commun +dans le pays d'Akra, qu'une once de poudre à tirer se rendait deux +drachmes de poudre d'or.</p> + +<p>Les marchandises d'Europe qu'on recherche dans le pays sont les toiles +d'Osnabruck, les étoffes de Silésie, les baïettes, les saies, les +perpétuanes, les fusils, la poudre, l'eau-de-vie, la verroterie, les +couteaux, les petites voiles, les toiles rayées de l'Inde, et d'autres +objets dont le goût s'est répandu parmi les Nègres. Ils les portent au +marché d'Aboni, où l'on voit arriver trois fois par semaine une +prodigieuse quantité d'autres Nègres, Akkanez, Aquambos, Aquimeras, +Koakoas, qui achètent à fort grand prix ce qui leur est nécessaire; +car, ne pouvant obtenir la liberté de venir jusqu'aux forts européens, +ils n'ont pas d'autre règle pour la valeur des marchandises que la +volonté des marchands nègres d'Akra.</p> + +<p>Parmi les chefs barbares dont les guerres et les brigandages troublent +souvent le commerce du pays, les voyageurs parlent d'un Nègre nommé +Ankoa, né avec des inclinations si féroces, qu'il ne pouvait vivre en +paix: c'était d'ailleurs un monstre de cruauté. S'étant saisi, en +1691, de cinq ou six des principaux de ses ennemis, il prit plaisir, +de sang-froid, à leur faire de sa propre main une infinité de +blessures; ensuite il huma leur sang avec une brutale fureur. Un de +ses malheureux, qu'il haïssait particulièrement, fut lié par ses +ordres, jeté à ses pieds, et percé de coups en mille endroits, tandis +qu'avec une coupe à la main il recevait le sang qui ruisselait de +toutes parts. Après en avoir bu une partie, il offrit le reste à son +dieu. C'est ainsi qu'il traitait ses ennemis; mais, faute de victimes, +il tournait sa rage contre ses propres sujets.</p> + +<p>En 1692, pendant la seconde campagne qu'il faisait contre les Nègres +d'Anta, Bosman lui rendit une visite dans son camp, près de Schama. Il +en fut reçu fort civilement, et traité suivant les usages du pays; +mais, au milieu même des amusemens que ce barbare procurait à son +hôte, il trouva l'occasion d'exercer sa cruauté. Un Nègre, remarquant +qu'une des femmes d'Ankoa était ornée de quelque nouvelle parure, prit +le bout d'un collier de corail, dont il admira l'ouvrage, sans que +cette femme parût s'offenser de sa curiosité. L'usage du pays accorde +une liberté honnête, dont le Nègre ni la femme n'avaient pas passé les +bornes. Cependant le cruel Ankoa se trouva si blessé de cette action, +qu'après le départ de Bosman, il leur fit donner la mort; et, suivant +son goût monstrueux, il but à longs traits tout leur sang. Quelque +temps auparavant il avait fait couper la main, pour un crime fort +léger, à une autre de ses femmes; et, se faisant un amusement de sa +cruauté, il voulait que, dans cet état, elle lui peignât la tête et +lui tressât ses cheveux.</p> + +<p>À l'égard des mœurs et des usages qui, sur la plupart des objets, +ont beaucoup de ressemblance avec ceux des nations dont nous avons +déjà parlé, nous ne spécifierons que ce qui nous offrira quelque +particularité remarquable.</p> + +<p>Les Nègres de la côte d'Or ont l'esprit facile et la conception vive. +Ils n'ont pas les yeux du corps moins perçans. On observe que sur mer +ils découvrent les objets de beaucoup plus loin que les Européens. Ils +ne manquent point de jugement; le progrès de leurs connaissances est +si prompt dans les affaires de commerce, qu'ils l'emportent bientôt +sur les Européens mêmes. Ils sont malins, envieux, et si dissimulés, +qu'ils sont capables de déguiser leurs ressentimens pendant des années +entières; d'ailleurs ils sont forts polis. Ils s'offensent beaucoup +lorsqu'ils ne voient pas aux Européens les mêmes ménagemens pour eux.</p> + +<p>Un Nègre qui vole un autre Nègre est regardé parmi eux avec +détestation; mais ils ne regardent pas comme un crime de voler les +Européens; ils font gloire, au contraire, de les avoir trompés, et +c'est aux yeux de leur nation une preuve d'esprit et d'adresse. +Lorsqu'on les surprend sur le fait, ils apportent pour excuse que les +Européens ont quantité de biens superflus, au lieu que tout manque +dans le pays des Nègres.</p> + +<p>Leur mémoire est surprenante; quoiqu'ils ne sachent ni lire ni écrire, +ils conduisent leur commerce avec la dernière exactitude. Un Nègre +partagera sans aucune erreur quatre ou cinq marcs d'or entre vingt +personnes, dont chacune a besoin de cinq ou six sortes de +marchandises. Leur adresse ne paraît pas moins dans tout ce qui +concerne le commerce; mais, au milieu même des services qu'ils +rendent, ils sont d'une hauteur et d'une fierté singulières. Ils +marchent les yeux baissés, sans daigner les lever autour d'eux pour +regarder ce qui se présente, et ne distinguent personne, s'ils ne sont +arrêtés par leurs maîtres ou par quelque officier supérieur. À ceux +qu'ils regardent comme leurs inférieurs ou leurs égaux, ils ne disent +pas un seul mot; ou s'ils leur parlent, c'est pour leur ordonner de se +taire, comme s'ils se croyaient déshonorés de converser avec eux. +Cependant ils ne manquent pas de complaisance pour les étrangers; mais +elle vient moins d'humilité que de l'espérance de s'attirer les mêmes +témoignages de considération. Ils en sont si jaloux, que leurs +marchands, qui sont tous, à la vérité, du corps de leur noblesse, ne +marchent point sans être suivis d'un esclave qui porte une sellette +derrière eux, afin qu'ils puissent s'asseoir lorsqu'ils rencontrent +quelqu'un à qui ils veulent parler. Ces chefs de la nation traitent le +commun des Nègres avec beaucoup de mépris. Au contraire, ils +s'efforcent de marquer toute sorte de respects aux blancs de quelque +distinction, et rien ne paraît égal à leur joie lorsqu'ils en +reçoivent des civilités. Avides de tout, ils ne sont attachés à rien.</p> + +<p>On les a peints parfaitement lorsqu'on a dit d'eux qu'ils se +réjouissent au milieu des sépulcres, et que, s'ils voyaient leur pays +en flammes, ils le laisseraient brûler sans interrompre leurs chants +et leurs danses. On a déjà fait observer qu'avec toute leur avidité +pour acquérir, ils ne paraissent point affligés de perdre; et l'on +pourrait leur enlever tout leur bien sans leur ôter un quart d'heure +de repos.</p> + +<p>Un des plus odieux traits de leur caractère, c'est qu'ils ne sont +capables d'aucun sentiment d'humanité et d'affection. À peine +soulageraient-ils d'un verre d'eau un homme qu'ils verraient +mortellement blessé, et ils se voient mourir les uns les autres sans +compassion et sans secours. Leurs femmes, leurs enfans sont les +premiers qui les abandonnent dans ces circonstances. Le malade demeure +seul lorsqu'il n'a pas d'esclaves prêts à le servir, ou d'argent pour +s'en procurer. Cette désertion de ses parens et de ses amis n'est pas +même regardée comme une faute. Si sa santé se rétablit, ils +recommencent à vivre avec lui comme s'ils avaient rempli tous les +devoirs de la nature et de l'amitié; tant il est vrai que l'humanité +est le plus beau caractère qui distingue l'homme perfectionné.</p> + +<p>Le penchant qu'ils ont au larcin est expliqué par une tradition des +marabouts mahométans, qui prouve que les Nègres ont aussi leur +mythologie. Les trois fils de Noé, tous trois de couleur différente, +s'assemblèrent après la mort de leur père pour faire entre eux le +partage de ses biens. C'était de l'or, de l'argent, des pierres +précieuses, de l'ivoire, de la toile, des étoffes de soie et de coton, +des chevaux, des chameaux, des bœufs et des vaches, des moutons, des +chèvres et d'autres animaux; sans parler des armes, des meubles, du +blé, du tabac et des pipes. Les trois frères soupèrent ensemble avec +beaucoup d'affection, et ne se retirèrent qu'après avoir fumé leur +pipe et bu chacun leur bouteille. Mais le blanc, qui ne pensait guère +à dormir, se leva aussitôt qu'il vit les deux autres ensevelis dans le +sommeil, et, se saisissant de l'or, de l'argent et des effets les plus +précieux, il prit la fuite vers les pays qui sont habités aujourd'hui +par les Européens. Le Maure s'aperçut de ce larcin à son réveil. Il se +détermina sur-le-champ à suivre un si mauvais exemple, et prenant les +tapisseries avec les autres meubles, qu'il chargea sur le dos des +chevaux et des chameaux, il se hâta aussi de s'éloigner. Le Nègre, qui +eut le malheur de s'éveiller le dernier, fut fort étonné de la +trahison de ses frères. Il ne lui restait que du coton, des pipes, du +tabac et du millet. Après s'être abandonné quelque temps à sa douleur, +il prit une pipe pour se consoler, et ne pensa plus qu'à la vengeance. +Le moyen qui lui parut le plus sur, fut d'employer les représailles en +cherchant l'occasion de les voler à son tour. C'est ce qu'il ne cessa +point de faire pendant toute sa vie; et son exemple devenant une +règle pour sa postérité, elle a continué jusqu'aujourd'hui la même +pratique.</p> + +<p>La boisson commune du pays est de l'eau simple, ou du <i>peytou</i>, +liqueur qui ne ressemble pas mal à la bière, et qui se brasse avec du +maïs. Ils achètent aussi du vin de palmier, en se joignant cinq ou six +pour en avoir une mesure du pays, qui contient environ dix pots de +Hollande. Ils se placent autour de leur calebasse et boivent à la +ronde. Mais, avant de commencer la fête, chacun prend soin d'envoyer +quelques verres de cette liqueur à la plus chère de ses femmes. Alors +celui qui doit boire le premier, remplit un petit vase qui sert de +tasse, tandis que les autres, se tenant debout autour de lui, les +mains sur sa tête, prononcent en criant le mot de <i>tantosi</i>. Il ne +doit point avaler tout ce qui est dans la tasse; mais, laissant +quelques gouttes de liqueur, il la répand sur la terre, comme une +offrande au fétiche, en répétant plusieurs fois le mot <i>you</i>. Ceux qui +ont leur fétiche avec eux, soit qu'ils le portent à la jambe ou au +bras, l'arrosent d'un peu de vin, et sont persuadés que, s'ils +négligeaient cette cérémonie, ils ne boiraient jamais tranquillement.</p> + +<p>L'eau et le peytou se boivent le matin, et les Nègres ne touchent +point au vin de palmier avant la nuit. La source de cet usage est +l'heure de la vente, qui est toujours l'après-midi pour le vin de +palmier. Le vin ne pouvant se garder jusqu'au jour suivant, parce +qu'il s'aigrit dans l'intervalle, les Nègres s'assemblent +ordinairement le soir, pour acheter ce qui en reste aux marchands. À +quelque prix que ce soit, il faut qu'ils aient de l'eau-de-vie le +matin, et du vin de palmier l'après-midi. Les Hollandais sont obligés +d'entretenir une garde à leurs celliers pour empêcher les Nègres de +voler leur eau-de-vie et leur tabac, deux passions auxquelles ils ne +peuvent résister. Leurs femmes n'y sont pas moins livrées. Dès l'âge +de trois ou quatre ans, on apprend à boire aux enfans, comme si +c'était une vertu.</p> + +<p>Quoique chaque Nègre puisse prendre autant de femmes qu'il est capable +d'en nourrir, il est rare que le nombre aille au delà de vingt. Ceux +mêmes qui en prennent le plus se proposent moins le plaisir que +l'honneur et la considération, parce que la mesure du respect entre +les Nègres, c'est le nombre de leurs femmes et de leurs enfans. +Ordinairement il monte depuis trois jusqu'à dix, sans compter les +concubines, qui sont souvent préférées aux femmes, quoique leurs +enfans ne passent pas pour légitimes. Quelques riches marchands ont +vingt ou trente femmes; mais les rois et les grands gouverneurs en +prennent jusqu'à cent.</p> + +<p>Toutes les femmes s'exercent à la culture de la terre, excepté deux, +qui sont dispensées de toutes sortes de travaux manuels, lorsque les +richesses du pays le permettent. La principale, qui se nomme la +<i>mulière-grande</i>, est chargée du gouvernement de la maison; celle qui +la suit en dignité porte le titre de <i>bossoum</i>, parce qu'elle est +consacrée au fétiche de la famille. Les maris sont fort jaloux de ces +deux femmes, surtout de la bossoum, qui est ordinairement quelque +belle esclave achetée à fort grand prix. L'avantage qu'elle a +d'appartenir à la religion lui donne certains jours réglés pour +coucher avec son mari, tels que l'anniversaire de sa naissance, les +fêtes du fétiche et le jour du sabbat, qui est le mercredi. Ainsi la +condition de cette femme est fort supérieure à celle de toutes les +autres, qui sont condamnées à des travaux pénibles pour entretenir +leur mari tandis qu'il passe son temps dans l'oisiveté, à jaser ou à +boire du vin de palmier avec ses amis.</p> + +<p>La principale femme, ou la mulière-grande, prend soin de l'argent et +des autres richesses de la maison. Loin de marquer de la jalousie +lorsqu'elle voit prendre d'autres femmes à son mari, elle l'en +sollicite souvent, parce que dans ces occasions elle reçoit de la +nouvelle femme un présent de cinq akkis d'or, ou parce que, sur la +côte d'Or, l'honneur et la richesse des familles consistent dans la +multitude des femmes et des enfans. D'ailleurs il paraît que le mari +est obligé d'acheter son consentement moyennant une certaine somme +d'or. Toutes les femmes qu'il prend de cette manière sont distinguées +par le titre d'<i>étigafou</i>, qui revient à celui de concubine; elles ont +la liberté d'avoir un amant sans que le mari puisse le poursuivre en +justice.</p> + +<p>Les maris ont le droit d'appeler celle de leurs femmes avec laquelle +ils veulent passer la nuit. Elle se retire ensuite dans son +appartement avec beaucoup de précaution, pour cacher son bonheur, dans +la crainte d'exciter quelque jalousie. Quoique l'émulation soit fort +vive entre les femmes pour les faveurs conjugales, elles n'en vivent +pas moins dans la concorde. Quand la mulière-grande vient à vieillir, +le mari en choisit une autre pour occuper sa place; elle ne demeure +pas moins dans la maison; mais elle est réduite à l'office de +servante.</p> + +<p>Tous les voyageurs racontent que, vers le terme de la grossesse d'une +femme, il se rassemble dans sa chambre une foule de Nègres de l'un et +de l'autre sexe, jeunes et vieux, et que, sans aucune honte, elle +accouche aux yeux du public. Le travail ne dure pas ordinairement plus +d'un quart d'heure, et n'est accompagné d'aucun cri ni d'aucune autre +marque de douleur. Aussitôt que la femme est délivrée, on lui présente +un breuvage composé de farine de maïs, d'eau, de vin de palmier et +d'eau-de-vie, avec de la malaguette. On prend soin de la couvrir, et +dans cet état on la laisse dormir trois ou quatre heures. Elle se lève +ensuite, lave son enfant de ses propres mains, et, perdant l'idée de +sa situation, elle retourne à ses exercices ordinaires avec ses +compagnes.</p> + +<p>Ils passent le temps de l'enfance, livrés à eux-mêmes, dans une +oisiveté continuelle, négligés par leur famille, courant en troupes +dans les champs et les marchés, comme autant de petits pourceaux qui +se vautrent dans la fange, mais acquérant pour fruit de leurs +premières années une agilité extrême et l'art de nager, dans lequel +ils excellent. S'ils se trouvent dans un canot que le vent renverse, +ils gagnent en un instant le rivage. Mêlés comme ils sont, garçons et +filles, nus et sans aucun frein, ils perdent tout sentiment naturel de +pudeur, d'autant plus que leurs parens ne les reprennent et ne les +corrigent presque jamais. L'autorité paternelle est fort peu +respectée. Les Nègres ne punissent guère leurs enfans que pour avoir +battu leurs pareils ou s'être laissé battre eux-mêmes, et alors ils +les traitent sans pitié. Pendant l'enfance ils sont sous le +gouvernement de leur mère, jusqu'à ce qu'ils aient embrassé quelque +profession, ou que leur père juge à propos de les vendre pour +l'esclavage.</p> + +<p>À l'âge de dix ou douze ans, ils passent sous la conduite de leur +père, qui entreprend de les rendre propres à gagner leur vie. Il les +élève ordinairement dans la profession qu'il exerce lui-même: s'il est +pêcheur, il les accoutume à l'aider dans l'usage de ses filets; s'il +est marchand, il les forme par degrés dans l'art de vendre et +d'acheter. Il tire pendant plusieurs années tout le profit de leur +travail; mais lorsqu'ils arrivent à dix-huit ans, il leur donne des +esclaves, avec le pouvoir de conduire, eux-mêmes leurs entreprises et +de travailler pour leur propre compte. Ils abandonnent alors la maison +paternelle pour bâtir des cabanes qui leur appartiennent; et s'ils ont +pris le métier de pêcheur, ils achètent ou louent une pirogue pour la +pêche. Les premiers profits qu'ils en tirent sont employés à +l'acquisition d'un pagne. Si leur père est satisfait de leur conduite, +et s'aperçoit qu'ils aient gagné quelque chose, il apporte tous ses +soins à leur procurer une honnête femme.</p> + +<p>Les filles sont élevées à faire des paniers, des nattes, des bonnets, +des bourses, et d'autres objets à l'usage de la famille. Elles +apprennent à teindre de différentes couleurs, à broyer les grains, à +faire diverses sortes de pain ou de pâte, et à vendre leur ouvrage au +marché. Elles mettent leurs petits profits entre les mains de leur +mère pour servir quelque, jour à grossir leur dot. Tous ces exercices, +répétés de jour en jour avec de nouveaux progrès, en font +naturellement d'excellentes ménagères.</p> + +<p>À l'égard de la succession, une femme n'a jamais part à l'héritage de +son mari, quoiqu'elle en ait eu des enfans. Biens et meubles, tout +passe au frère du mort, ou à son plus proche parent dans la même +ligne. S'il n'a pas de frère, tout ce qu'il a possédé remonte à son +père. La même loi oblige le mari de restituer tout ce qu'il a reçu de +ses femmes à leur frère ou à leurs neveux. Les femmes ont l'usage de +tous les biens de leur mari tandis qu'il est au monde; mais, aussitôt +qu'il est mort, elles sont obligées de pourvoir à leur propre +subsistance et à celle de leurs enfans. C'est la rigueur de cette loi +qui porte les enfans et les mères à mettre à part ce qu'ils peuvent +retrancher de la masse commune pour se trouver en état de subsister +après la mort de leur père ou de leur mari, dont ils ne peuvent +espérer l'héritage.</p> + +<p>Bosman, qui paraît s'être informé avec soin de tout ce qui regarde la +succession des biens parmi les Nègres, observe qu'Akra est le seul +canton de toute la côte d'Or où les enfans légitimes, c'est-à-dire +ceux qui viennent des femmes déclarées, héritent des biens et des +meubles de leur père. Dans tous les autres lieux, l'aîné, s'il est +fils du roi ou de quelque chef de ville, succède à l'emploi que son +père occupait; mais il n'a pas d'autre héritage à prétendre que son +sabre et son bouclier. Aussi les Nègres ne regardent-ils pas comme un +grand bonheur d'être né d'un père et d'une mère riches, à moins que le +père ne se trouve disposé à faire de son vivant quelque avantage à son +fils, ce qui n'arrive pas souvent, et ce qui doit être caché avec +beaucoup de précaution; car, t après la mort du père, ses parens se +font restituer jusqu'au dernier sou.</p> + +<p>L'amende des Nègres du commun pour avoir eu commerce avec la femme +d'autrui est de quatre, cinq ou six livres sterling (96,120 à 144 +fr.); mais elle est beaucoup plus considérable pour l'adultère des +personnes riches. Ce n'est pas moins de cent ou deux cents livres +sterling (2,400 ou 4,800 fr.). Ces causes se plaident avec beaucoup de +chaleur et d'habileté devant les tribunaux de justice. Un homme qui se +croit trahi par sa femme paraît en pleine assemblée, explique le fait +dans les termes les plus expressifs, le peint de toutes les couleurs, +représente le temps, le lieu, les circonstances. Ces plaidoyers +deviennent quelquefois fort embarrassans, surtout lorsque l'accusé +convient, comme il arrive souvent, qu'à la vérité il a poussé +l'entreprise aussi loin qu'on le dit; mais que, faisant réflexion tout +d'un coup aux conséquences, il s'est retiré assez tôt pour n'avoir +rien à se reprocher. Alors on oblige la femme d'entrer dans les +derniers détails. Enfin, si les juges demeurent dans l'incertitude, +ils exigent le serment de l'accusé. Lorsqu'il le prononce de bonne +grâce, il est déchargé de l'accusation. S'il le refuse, on prononce +contre lui la sentence. Les Nègres de la côte vendent souvent les +faveurs de leurs femmes. Ceux de l'intérieur étant beaucoup plus +riches, sont beaucoup plus sévères sur la fidélité conjugale, et font +payer beaucoup plus cher. L'amende va quelquefois, dit Bosman, jusqu'à +vingt mille livres sterling (480,000 fr.) C'est beaucoup.</p> + +<p>Si l'on considère quelle est, dans ce climat, la chaleur naturelle de +la complexion des femmes, et qu'elles se trouvent quelquefois vingt ou +trente au pouvoir d'un seul homme, il ne paraîtra pas surprenant +qu'elles entretiennent des intrigues continuelles, et qu'elles +cherchent, au hasard même de leur vie, quelque soulagement au feu qui +les dévore. Comme la crainte du châtiment est capable d'arrêter les +hommes, elles ont besoin de toutes sortes d'artifices pour les engager +dans leurs chaînes. Leur impatience est si vive, que, si elles se +trouvent seules avec un homme, elles ne font pas difficulté de se +précipiter dans ses bras, et de lui déchirer son pagne, en jurant que, +s'il refuse de satisfaire leurs désirs, elle vont l'accuser d'avoir +employé la violence pour les vaincre. D'autres observent soigneusement +le lieu où l'esclave qui a le malheur de leur plaire est accoutumé de +se retirer pour dormir; et, dès qu'elles en trouvent l'occasion, elles +vont se placer près de lui, l'éveillent, emploient tout l'art de leur +sexe pour en obtenir des caresses; et si elles se voient rebutées, +elles le menacent de faire assez de bruit pour le faire surprendre +avec elles, et par conséquent pour l'exposer à la mort. D'un autre +côté, elles l'assurent que leur visite est ignorée de tout le monde, +et qu'elles peuvent se retirer sans aucune inquiétude de leur mari. Un +jeune homme pressé par tant de motifs se rend à la crainte plutôt qu'à +l'inclination; mais, pour son malheur, il a presque toujours la +faiblesse de continuer cette intrigue jusqu'à ce qu'elle soit +découverte. Les hommes qui sont pris dans ce piége méritent +véritablement de la pitié.</p> + +<p>On voit des Nègres de l'un et de l'autre sexe vivre assez long-temps +sans penser au mariage. Les femmes surtout paraissent se lasser moins +du célibat que les hommes, et Bosman en rapporte deux raisons: 1<sup>o</sup>. +elles ont la liberté, avant le mariage, de voir autant d'hommes +qu'elles en peuvent attirer; 2<sup>o</sup>. le nombre des femmes l'emportant +beaucoup sur celui des hommes, elles ne trouvent pas tout d'un coup +l'occasion de se marier. Le délai d'ailleurs n'a rien d'incommode, +puisqu'elles peuvent à tout moment se livrer au plaisir. L'usage +qu'elles ont fait de cette liberté ne les déshonore point, et ne +devient pas même un obstacle à leur mariage. Dans les cantons +d'Eguira, d'Abokro, d'Ankobar, d'Axim, d'Anta et d'Adom, on voit des +femmes qui ne se marient jamais. C'est après avoir pris cette +résolution qu'elles commencent à passer pour des femmes publiques; et +leur initiation dans cet infâme métier se fait avec les cérémonies +suivantes.</p> + +<p>Lorsque les manferos, c'est-à-dire les jeunes seigneurs du pays, +manquent de femmes pour leur amusement, ils s'adressent aux cabochirs, +qui sont obligés de leur acheter quelque belle esclave. On la conduit +à la place publique, accompagnée d'une autre femme de la même +profession, qui est chargée de l'instruire. Un jeune garçon, quoique +au-dessous de l'âge nubile, feint de la caresser aux yeux de toute +l'assemblée, pour faire connaître qu'à l'avenir elle est obligée de +recevoir indifféremment tous ceux qui se présenteront, sans excepter +les enfans. Ensuite on lui bâtit une petite cabane dans un lieu +détourné, où son devoir est de se livrer à tous les hommes qui la +visitent. Après cette épreuve, elle entre en possession du titre +d'<i>abéleré</i>, qui signifie femme publique. On lui assigne un logement +dans quelque rue de la bourgade; et de ce jour elle est soumise à +toutes les volontés des hommes, sans pouvoir exiger d'autre prix que +celui qui lui est offert. On peut lui donner beaucoup par un sentiment +d'amour et de générosité, mais elle doit paraître contente de tout ce +qu'on lui offre.</p> + +<p>Chacune des villes qu'on a nommées n'est jamais sans deux ou trois de +ces femmes publiques. Elles ont un maître particulier, à qui elles +remettent l'or et l'argent qu'elles ont gagné par leur trafic, et qui +leur fournit l'habillement et les autres nécessités. Ces femmes +tombent dans une condition fort misérable, lorsqu'une prostitution si +déclarée leur attire quelque maladie contagieuse. Elles sont +abandonnées de leur maître même, qui s'intéresse peu à leur santé, +s'il n'a plus de profit à tirer de leurs charmes, et leur sort est de +périr par une mort funeste. Mais aussi long-temps qu'elles joignent de +la santé aux agrémens naturels qui les ont fait choisir pour la +profession qu'elles exercent, elles sont honorées du public; et la +plus grande affliction qu'une ville puisse recevoir, est la perte ou +l'enlèvement de son abéleré. Par exemple, si les Hollandais d'Axim ont +quelque démêlé avec les Nègres, la meilleure voie pour les ramener à +là raison est d'enlever une de ces femmes et de la tenir enfermée dans +le fort. Cette nouvelle n'est pas plus tôt portée aux manferos, qu'ils +courent chez les cabochirs pour les presser de satisfaire le facteur +et d'obtenir la liberté de leur abéleré. Ils les menacent de se venger +sur leurs femmes, et cette crainte n'est jamais sans effet. Bosman +ajoute qu'il en fit plusieurs fois l'expérience. Dans une occasion, il +fit arrêter cinq ou six cabochirs, sans s'apercevoir que leurs parens +parussent fort empressés en leur faveur; mais une autre fois ayant +fait enlever deux abélerés, toute la ville vint lui demander à genoux +leur liberté, et les maris mêmes joignirent leurs instances à celles +des jeunes gens.</p> + +<p>Les pays de Commendo, de la Mina, de Fétou, de Sabou et de Fantin, +n'ont pas d'abélerés; mais les jeunes gens n'y sont pas plus +contraints dans leurs plaisirs, et ne manquent point de filles qui +vont au-devant de leurs inclinations. Elles exercent presque toutes le +métier d'abéleré sans en porter le titre, et le prix, qu'elles mettent +à leurs faveurs est arbitraire, parce que le choix de leurs amans +dépend de leur goût. Elles sont si peu difficiles, que les différens +sont rares sur les conditions du marché. Quand cette ressource ne +suffirait pas, il y a toujours un certain nombre de vieilles matrones +qui élèvent quantité de jeunes filles pour cet usage, et les plus +jolies qu'elles peuvent trouver.</p> + +<p>Bosman traite de la navigation du pays. Les plus grandes pirogues se +font dans le canton d'Axim et de Takorari. Elles sont capables de +porter huit, dix, et quelquefois douze tonneaux de marchandises, sans +y comprendre l'équipage. On s'en sert beaucoup pour le passage des +barres et dans les lieux trop exposés à l'agitation des vagues, tels +que les côtes d'Ardra et de Juida. Les Nègres de la Mina, qui ne sont +pas les plus adroits à les conduire, ne laissent pas de visiter dans +ces frêles bâtimens toutes les parties du grand golfe de Guinée, +jusqu'à la côte même d'Angole.</p> + +<p>On peut juger par la grandeur des pirogues quelle doit être celle des +arbres du pays, puisque les plus spacieux de ces bâtimens ne sont +composés que d'un seul tronc. On doit s'imaginer aussi quel est le +travail des Nègres pour abattre de si grands arbres et leur donner la +forme nécessaire avec de petits instrumens de fer qui ne méritent que +le nom de couteaux. On croirait cet ouvrage impossible, si l'on ne +savait que ces arbres sont des cocotiers, c'est-à-dire d'un bois +tendre et poreux.</p> + +<p>La religion de ces contrées est divisée en plusieurs sectes. Il n'y a +point de ville, de village, ni même de famille qui n'ait quelque, +différence dans ses opinions. Tous les Nègres de la côte d'Or croient +un seul Dieu, auquel ils attribuent la création du monde et de tout ce +qui existe; mais cette créance est obscure et mal conçue. Quand on les +interroge sur Dieu, ils répondent qu'il est noir et méchant, qu'il +prend plaisir à leur causer mille sortes de tourmens; au lieu que +celui des Européens est un Dieu très-bon, puisqu'il les traite comme +ses enfans.</p> + +<p>Leurs prêtres assurent que Dieu se fait voir souvent au pied des +arbres fétiches sous la figure d'un gros chien noir. Mais, comme les +Européens leur ont fait croire que ce chien noir est le diable, un +Nègre ne leur entend jamais faire aucune de ces imprécations qu'un +mauvais usage a rendues si familières parmi les matelots, le diable +vous emporte! le diable vous casse le cou! sans être prêt à s'évanouir +de frayeur.</p> + +<p>On trouve quantité de Nègres qui font profession de croire deux dieux: +l'un blanc, qu'ils appellent <i>yangou</i> <i>muom</i>, c'est-à-dire <i>le bon +homme</i>; ils le regardent comme le Dieu particulier des Européens; +l'autre noir, qu'ils nomment, après les Portugais, <i>demonio</i> ou +<i>diablo</i>, et qu'ils croient fort méchant et fort nuisible. Ils +tremblent à son seul nom. C'est à cette puissance maligne qu'ils +attribuent toutes leurs infortunes. C'est une sorte de manichéisme +fondé sur le mélange du bien et du mal, et qu'on retrouve chez toutes +les nations.</p> + +<p>Ils ont l'usage de bannir tous les ans le diable de leurs villes, avec +une multitude de cérémonies qui ont leurs lois et leurs saisons +réglées: Bosman en fut témoin deux fois sur la côte d'Axim.</p> + +<p>Ils assurent qu'en sortant de cette vie, les morts passent dans un +autre monde, où ils vivent dans les mêmes professions qu'ils ont +exercées sur la terre, et qu'ils y font usage de tous les présens +qu'on leur offre dans celui-ci; mais ils n'ont aucune notion de +récompense ou de châtiment pour les bonnes ou les mauvaises actions de +la vie. Cependant il s'en trouve d'autres qui, faisant gloire d'être +mieux instruits, prétendent que les morts sont conduits immédiatement +sur les bords d'une fameuse rivière de l'intérieur des terres nommée +<i>Bosmanque</i>. Cette transmigration, disent-ils, ne peut être que +spirituelle, puisqu'en quittant leur pays, ils y laissent leurs corps. +Là, Dieu leur demande quelle sorte de vie ils ont menée. Si la vérité +leur permet de répondre qu'ils ont observé religieusement les jours +consacrés aux fétiches, qu'ils se sont abstenus de viandes défendues, +et qu'ils ont satisfait inviolablement à leurs promesses, ils sont +transportés doucement sur la rivière dans une contrée où toutes sortes +de plaisirs abondent. Mais s'ils ont violé ces trois devoirs, Dieu les +plonge dans la rivière, où ils sont noyés sur-le-champ et ensevelis +dans un oubli éternel.</p> + +<p>Il serait difficile de rendre un compte exact de leurs idées sur la +création du genre humain. Le plus grand nombre croit que les hommes +furent créés par une araignée nommée <i>anansio</i>. Ceux qui regardent +Dieu comme l'unique créateur soutiennent que, dans l'origine, il créa +des blancs et des Nègres; qu'après avoir considéré son ouvrage, il fit +deux présens à ces deux espèces de créatures, l'or et la connaissance +des arts; que les Nègres, ayant eu la liberté de choisir les premiers, +se déterminèrent pour l'or, et laissèrent aux blancs les arts, la +lecture et l'écriture; que Dieu consentit à leur choix: mais qu'irrité +de leur avarice, il déclara qu'ils seraient les esclaves des blancs, +sans aucune espérance devoir changer leur condition. Cette fable a +beaucoup plus de sens que celle que nous avons rapportée ci-dessus sur +le partage entre les trois frères, et ferait honneur au peuple le plus +instruit.</p> + +<p>Sur toute la côte d'Or, il n'y a que le canton d'Akra où les images et +les statues soient honorées d'un culte. Mais les habitans ont des +fétiches qui leur tiennent lieu de ces idoles.</p> + +<p>Le mot, de <i>feitisso</i> ou <i>fétiche</i> est portugais dans son origine, et +signifie proprement <i>charme</i> ou <i>amulette</i>. On ignore quand les Nègres +ont commencé à l'emprunter; mais, dans leur langue, c'est <i>Bossoum</i> +qui signifie <i>Dieu</i> et chose divine, quoique plusieurs usent aussi de +<i>Bassefo</i> pour exprimer la même chose. <i>Fétiche</i> est ordinairement +employé dans un sens religieux. Tout ce qui sert à l'honneur de la +Divinité prend le même nom; de sorte qu'il n'est pas toujours aisé de +distinguer leurs idoles des instrumens de leur culte. Les brins d'or +qu'ils portent pour ornemens, leurs parures de corail et d'ivoire sont +autant de fétiches.</p> + +<p>Tous les voyageurs conviennent que ces objets de vénération n'ont pas +de forme déterminée. Un os de volaille ou de poisson, un caillou, une +plume, enfin les moindres bagatelles prennent la qualité de fétiches, +suivant le caprice de chaque Nègre. Le nombre n'en est pas mieux +réglé. C'est ordinairement deux, trois ou plus. Tous les Nègres en +portent un sur eux on dans leur pirogue. Le reste demeure dans leurs +cabanes, et passe de père en fils comme un héritage, avec un respect +proportionné aux services que la famille croit en avoir reçus.</p> + +<p>Ils les achètent à grand prix de leurs prêtres, qui feignent de les +avoir trouvé sous les arbres fétiches. Pour la sûreté de leurs +maisons, ils ont à leurs portes une sorte de fétiche qui ressemble aux +crochets dont on se sert en Europe pour attirer les branchés des +arbres dont on veut cueillir les fruits. C'est l'ouvrage des prêtres, +qui les mettent pendant quelque temps sur une pierre aussi ancienne, +disent-ils, que le monde, et qui les vendent au peuple après cette +consécration. Dans les calamités ou les chagrins, un Nègre s'adresse +aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche. Il en reçoit un petit +morceau de graisse ou de suif, couronné de deux ou trois plumes de +perroquet. Le gendre du roi de Fétou avait pour fétiche la tête d'un +singe qu'il portait continuellement.</p> + +<p>Chaque Nègre s'abstient de quelque liqueur ou de quelque sorte +particulière d'aliment à l'honneur de son fétiche. Cet engagement se +forme au temps du mariage, et s'observe avec tant de scrupule, que +ceux qui auraient la faiblesse de le violer se croiraient menacés +d'une mort certaine. C'est pour cette raison qu'on voit les uns +obstinés à ne pas manger de bœuf, les autres à refuser de la chair de +chèvre, de la volaille, du vin de palmier, de l'eau-de-vie, comme si +leur vie en dépendait.</p> + +<p>Outre les fétiches domestiques et personnels, les habitans de la côte +d'Or, comme ceux des contrées supérieures, en ont de publics, qui +passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C'est quelquefois +une montagne, un arbre ou un rocher; quelquefois un poisson ou un +oiseau. Ces fétiches tutélaires prennent un caractère de divinité pour +toute la nation. Un Nègre qui aurait tué par accident, le poisson ou +l'oiseau fétiche serait assez puni par l'excès de son malheur. Un +Européen qui aurait commis le même sacrilége verrait sa vie exposée au +dernier danger.</p> + +<p>Ils s'imaginent que les plus hautes montagnes, celles d'où ils voient +partir les éclairs sont la résidence de leurs dieux. Ils y portent des +offrandes de riz, de millet, de maïs, de pain, de vin, d'huile et de +fruits, qu'ils laissent respectueusement au pied.</p> + +<p>Les pierres fétiches ressemblent aux bornes qui sont en usage dans +quelques parties de l'Europe pour marquer la distinction des champs; +Dans l'opinion des Nègres, elles sont aussi anciennes que le monde.</p> + +<p>Les Nègres sont persuadés que leur fétiche voit et parle; et +lorsqu'ils commettent quelque action que leur conscience leur +reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu'il +ne les trahisse. Quand Louis XI conjurait sa petite Vierge de +détourner les yeux pour ne pas voir les meurtres et les crimes qu'il +commettait, valait-il mieux que le Nègre cachant le fétiche sous son +pagne?</p> + +<p>Ils craignent beaucoup de jurer par les fétiches; et, suivant +l'opinion généralement établie, il est impossible qu'un parjure +survive d'une heure à son crime. Lorsqu'il est question de quelque +engagement d'importance, celui qui a le plus d'intérêt à l'observation +du traité demande qu'il soit confirmé par le fétiche. En avalant la +liqueur qui sert à cette cérémonie, les parties y joignent d'affreuses +imprécations contre elles-mêmes, s'il leur arrive de violer leur +engagement. Il ne se fait aucun contrat qui ne soit accompagné de +cette redoutable formalité. Mais Bosman remarquait que depuis quelque +temps on ne faisait plus le même fond sur ces sermens, parce que +l'argent était devenu parmi les Nègres une source continuelle de +corruption. Ainsi l'avarice l'emporte encore sur la superstition.</p> + +<p>Après les fétiches, rien n'inspire tant de frayeur aux Nègres que le +tonnerre et les éclairs. Dans la saison des orages, ils tiennent leurs +portes soigneusement fermées, et leur surprise paraît extrême de voir +marcher les Européens dans les rues sans aucune marqué d'inquiétude. +Ils croient que plusieurs hommes de leur pays, dont les noms sont +demeurés dans leur mémoire, ont été enlevés par les fétiches au milieu +d'une tempête, et qu'après ce malheur ou ce châtiment, on n'a jamais +entendu parler d'eux. Leur crainte va si loin, qu'elle les ramène dans +leurs cabanes pendant la pluie et le vent. Au bruit du tonnerre, on +leur voit lever les yeux et les mains vers le ciel, où ils savent que +le Dieu des Européens fait sa résidence, en l'invoquant sous le nom de +<i>Youan-Ghoemain</i>, dont eux seuls entendent le sens.</p> + +<p>Quoique les Nègres n'aient pas d'autre notion de l'année et de sa +division en mois et en semaines que celle qu'ils tirent de la +fréquentation des Européens, ils ne laissent pas de mesurer le temps +par les lunes, et d'employer ce calcul pour la connaissance des +saisons. Il paraît même qu'ils divisent les lunes en semaines et en +jours, car ils ont dans leur langue des termes fixes pour marquer +cette distinction.</p> + +<p>Les Nègres du pays intérieur divisent le temps en parties heureuses et +malheureuses. Les premières se subdivisent en d'autres portions de +plus ou moins d'étendue. Dans plusieurs cantons, les plus longues +portions heureuses sont de dix-neuf jours, et les moindres de sept; +mais elles ne se succèdent pas immédiatement. Les jours malheureux, +qui sont au nombre de sept, viennent entre les deux portions +heureuses. C'est pour les habitans une espèce de vacation, pendant +laquelle ils n'entreprennent aucun voyage; ils ne travaillent point à +la terre, ils ne font rien qui soit de la moindre importance, et +demeurent enfin dans une oisiveté absolue. Les Nègres d'Akambo sont +plus attachés à cette pratique superstitieuse que ceux de tout autre +pays; car ils refusent, dans cet intervalle, de s'appliquer aux +affaires, et de recevoir même des présens. Mais parmi les Nègres de la +côte tous les jours sont égaux. Ils n'ont que deux fêtes publiques, +l'une à l'occasion de leur moisson, l'autre pour chasser le diable.</p> + +<p>Lorsque la pêche n'est pas heureuse, on ne manque point de faire des +offrandes à la mer.</p> + +<p>Les Nègres ont généralement deux jours de fêtes particulières chaque +semaine. Ils ont donné à l'un le nom de <i>bossoum</i>, c'est-à-dire jour +du fétiche domestique; et dans plusieurs cantons, ils l'appellent +<i>dio-santo</i>, d'après les Portugais. Bosman assure que ce jour-là ils +ne boivent point de vin de palmier jusqu'au soir. Ils prennent un +pagne blanc, pour marquer la pureté de leur cœur; et, dans la même +vue, ils se font diverses raies sur le visage avec de la terre +blanche. La plupart, mais surtout les nobles, ont un second jour de +fête, qui est consacré en général aux fétiches.</p> + +<p>Le mercredi des Européens est le sabbat des Nègres. Tous les voyageurs +conviennent que la fête du mercredi est observée sur toute la côte +d'Or, excepté dans le canton d'Anta, où, comme chez les mahométans, +l'usage a placé cette célébration au vendredi, et où d'ailleurs la +défense du travail regarde uniquement la pêche. Mais, dans les autres +lieux, ce sabbat s'observe avec tant de rigueur, que les marchés sont +interrompus, et qu'on n'y vend pas même de vin de palmier. Enfin l'on +n'y fait aucune affaire, à la réserve du commerce avec les vaisseaux +européens qui est excepté, à cause du peu de séjour qu'ils font sur la +côte. Ce jour-là tous les Nègres se lavent avec plus de soin que dans +tout autre temps.</p> + +<p>Villaut admire beaucoup la vénération des Nègres pour leurs prêtres; +elle surpasse toutes les expressions. Les alimens les plus délicats +sont réservés pour eux. Ils sont les seuls, dans toutes ces nations, +qui soit exempts de travail et nourris aux dépens du public. Il ne +manque rien d'ailleurs pour leur entretien, parce qu'ils tirent un +profit considérable des fétiches qu'ils vendent au peuple.</p> + +<p>Les Nègres de Guinée sont généralement distingués en cinq classes. +Leurs rois forment la première. La secondé est celle des cabochirs ou +des chefs, qui peuvent être regardés comme les magistrats civils; car +leur office consiste uniquement à veiller au bon ordre dans les villes +et dans les villages, à prévenir toute espèce de tumulte et les +querelles, ou à les apaiser. La troisième classe comprend ceux qui ont +acquis la réputation d'être riches. Quelques auteurs les ont +représentés comme les nobles. La quatrième compose le peuple, +c'est-à-dire ceux qui s'emploient aux travaux, à l'agriculture et à la +pêche. La cinquième classe est celle des esclaves, soit qu'ils aient +été vendus par leurs parens, ou pris à la guerre, ou condamnés pour +leurs crimes, ou réduits à ce triste sort par la pauvreté.</p> + +<p>On doit observer, comme une perfection du gouvernement de Guinée, à +laquelle on n'est point encore parvenu en Europe, que, malgré la +pauvreté qui règne parmi les Nègres, on n'y voit point de mendians. +Les vieillards et les estropiés sont employés, sous la direction des +gouverneurs, à quelque travail qui ne surpasse point leurs forces. Les +uns servent aux soufflets des forgerons, d'autres à presser l'huile de +palmier, à broyer les couleurs dont on peint les nattes, à vendre les +provisions aux marchés. Les jeunes gens oisifs sont enrôlés pour la +profession des armes.</p> + +<p>Les cruautés qui se commettent dans leurs guerres font frémir +d'horreur; et ceux qui tombent vivans entre les mains de leurs +ennemis doivent s'attendre à toutes sortes de barbaries. Après les +avoir long-temps tourmentés, on leur coupe ou plutôt on leur déchire +la mâchoire d'en bas; et, sans égard pour leurs larmes, on les laisse +périr dans cet état. Un habitant de Commendo assura Barbot qu'il avait +traité lui-même avec cette furie trente-trois hommes dans une seule +bataille. Après leur avoir coupé le visage d'une oreille à l'autre, il +leur avait appuyé le genou contre l'estomac, et leur avait arraché, de +toutes ses forces, la mâchoire d'en bas, qu'il avait emportée comme en +triomphe. D'autres ont la cruauté d'ouvrir le ventre aux femmes +enceintes, et d'en tirer l'enfant pour l'écraser sous la tête de la +mère. Les nations d'Youuafo et d'Akkanez ont tant d'horreur l'une pour +l'autre, que leurs batailles sont de véritables boucheries, après +lesquelles ceux qui leur survivent n'ont pas d'autre passion que de se +rassasier de la chair de leurs ennemis dans un horrible festin, et de +prendre leurs mâchoires et leur crâne pour en orner leurs tambours et +la porte de leurs maisons.</p> + +<p>La situation de la côte d'Or étant au 5<sup>e</sup>. degré de la ligne, on doit +juger que l'ardeur du soleil y est extrême. Mais ce que le climat peut +avoir de malsain ne vient que du passage soudain de la chaleur du jour +au froid de la nuit, surtout pour ceux à qui l'envie de se rafraîchir +fait quitter trop tôt leurs habits. On peut en assigner une autre +cause. La côte étant assez montagneuse, il s'élève chaque jour au +matin, du fond des vallées, un brouillard épais, puant et sulfureux, +particulièrement près des rivières et dans les lieux marécageux, qui, +se répandant fort vite avant que le soleil puisse le dissiper, infecte +tous les lieux où il s'étend. Il est difficile de ne pas s'en +ressentir, surtout pour les Européens, dont le corps est plus +susceptible de ses impressions que celui des habitans naturels. Ce +brouillard est très-fréquent pendant l'hiver, surtout aux mois de +juillet et d'août, qui sont aussi les plus dangereux pour la santé.</p> + +<p>Les maladies ne viennent pas généralement, comme le pensent quelques +écrivains, de la débauche et des autres excès; puisque, malgré +beaucoup de tempérance et de régularité, on ne se garantit pas +toujours des attaques les plus malignes et les plus mortelles. +Cependant tous les auteurs avouent que la plupart des matelots et des +soldats européens se rendent coupables de leur propre mort par l'usage +excessif du vin de palmier et de l'eau-de-vie. À peine ont-ils reçu +leur paie, qu'ils l'emploient à ce brutal amusement, et l'argent leur +manquant bientôt pour acheter des alimens qui pourraient soutenir leur +santé, ils ont recours au pain, ou plutôt aux pâtes du pays, à l'huile +et au sel, qui ne réparent pas le double épuisement du travail et de +la débauche. Ainsi leurs forces diminuent sensiblement jusqu'à la +naissance de quelque maladie violente à laquelle ils ne sont pas +capables de résister. Leurs supérieurs mêmes, livrés à l'intempérance +des femmes et des liqueurs fortes, ne sont pas plus capables de +modération.</p> + +<p>Les maladies épidémiques des Nègres sont la petite vérole et les vers. +Le premier de ces deux fléaux en fait périr un nombre incroyable avant +l'âge de quatorze ans; et l'autre assujettit les vivans à d'affreuses +douleurs dans toutes les parties du corps, mais particulièrement aux +jambes.</p> + +<p>Les Nègres de la côte d'Or n'ont pas d'autre règle pour distinguer les +saisons que la différence du temps. Ils le partagent ainsi en hiver et +en été. À la vérité, les arbres sont toujours verts et couverts de +feuilles: il s'en trouve même un assez grand nombre qui produisent des +fleurs deux fois l'année; mais pendant l'été, qui est la saison de la +sécheresse, une chaleur excessive semble dévorer la terre; au lieu +que, dans le temps des pluies, qui est l'hiver, les champs sont +couverts d'abondantes moissons.</p> + +<p>Les Nègres de la côte évitent la plage avec des soins extrêmes, et la +croient fort dangereuse pour leurs corps nus. Les Hollandais s'en sont +convaincus par leur propre expérience, surtout dans la saison qu'ils +nomment <i>travado</i>, à l'imitation des Portugais, et qui répond à nos +mois d'avril, de mai et de juin. Dans cet intervalle, les pluies qui +tombent près de la ligne sont tout-à-fait rouges et d'une qualité si +pernicieuse, qu'on ne peut dormir dans des habits mouillés, comme il +arrive souvent aux matelots, sans se réveiller avec une maladie +dangereuse. On a vérifié que des habits dont on se dépouille dans cet +état, et qu'on renferme sans les avoir fait sécher parfaitement, +tombent en pourriture aussitôt qu'on y touche; aussi les Nègres +ont-ils tant d'aversion pour la pluie, que, s'ils sont surpris du +moindre orage, ils mettent les bras en croix au-dessus de leur tête +pour se couvrir le corps. Ils courent de toutes leurs forces jusqu'à +la première retraite, et paraissent frémir à chaque goutte d'eau qui +tombe sur eux, quoiqu'elle soit si tiède qu'à peine en ressentent-ils +l'impression. C'est par la même raison qu'en dormant sur leurs nattes, +ils tiennent pendant toute la nuit leurs pieds tournés vers le feu, et +qu'ils se frottent si soigneusement le corps d'huile; ils sont +persuadés, avec raison, que cette onction leur tient les pores fermés, +et que la pluie, qu'ils regardent comme la cause de toutes leurs +maladies, n'y peut pénétrer.</p> + +<p>La force du vent dans les tornados est telle, qu'elle a quelquefois +roulé le plomb des toits aussi proprement qu'il pourrait l'être par la +main de l'ouvrier. Le nom de <i>tornado</i> ou d'ouragan fait supposer +plusieurs vents opposés; mais le plus fort est généralement le +sud-est.</p> + +<p>Atkins, qui quelquefois avait essuyé deux tornades dans un seul jour, +assure que, de deux vaisseaux à dix lieues l'un de l'autre, l'un est +quelquefois tranquille, tandis que l'autre est exposé au plus triste +naufrage. Il se souvient même d'avoir vu l'air doux et serein près +d'Anamabo, pendant qu'au cap Corse, qui n'en est qu'à trois ou quatre +lieues, il était horriblement agité. Sans examiner, dit-il, s'il est +vrai, comme les naturalistes le conjecturent, que le tonnerre ne se +fasse jamais entendre plus loin qu'à dix lieues, il a toujours jugé +que, dans les tornados, il doit être fort près. On peut mesurer son +éloignement par la distance qui est entre l'éclair et le bruit. Atkins +parle d'une occasion où il crut entendre, à trente pieds de sa tête, +un bruit plus affreux et plus éclatant que celui de dix mille coups de +fusil; son grand mât fut fracassé au même instant, et l'orage se +termina par une pluie excessive, qui fut suivie d'un assez long calme. +Les éclairs sont communs en Guinée, surtout vers la fin du jour. Leur +direction est tantôt horizontale, et tantôt perpendiculaire.</p> + +<p>Quelques voyageurs ont parlé d'un foudre matériel qu'on a quelquefois +trouvé sur les vaisseaux ou dans d'autres lieux, tel que celui qui +tomba, dit-on, en 1695, sur la mosquée d'Andrinople. On en montre +aussi dans les cabinets de plusieurs princes. À Copenhague, par +exemple, on conserve une assez grosse pièce de substance métallique +qu'on honore du nom de <i>pierre de foudre</i>.</p> + +<p>Bosman avait lu dans les papiers du directeur de Walkenbrug, qui +décrivaient l'état de la côte, qu'en 1651, le tonnerre y avait causé +d'affreux ravages, et fait croire à tout le monde que la dissolution +de l'univers approchait. L'or et l'argent se trouvèrent fondus dans +les coffres, et les épées dans leurs fourreaux. La principale crainte +des Hollandais était pour leur magasin à poudre. Il semblait que tous +les tonnerres du pays fussent venus s'y rassembler; mais, par une +exception fort heureuse, ce fut presque le seul endroit qui s'en +trouva garanti pendant toute la saison.</p> + +<p>Les Portugais ont donné le nom de <i>terrore</i> à un vent de terre que les +Nègres appellent <i>harmattan</i>, et qui est si fort dès le moment de sa +naissance, qu'il maîtrise aussitôt les vents de la mer. Il forme des +orages qui durent ordinairement deux ou trois jours; et quelquefois +quatre on cinq. Il est extrêmement froid et perçant. Le soleil demeure +caché dans l'intervalle, et l'air est si obscur, si épais et si rude, +qu'il affecte sensiblement les yeux. La nudité des Nègres les expose à +ressentir si vivement son action, que Bosman les a vus trembler comme +dans l'accès d'une fièvre violente. Les Européens mêmes, qui sont nés +dans un climat plus froid, le supportent à peine, et sont obligés de +se tenir renfermés dans leurs chambres, avec le secours d'un bon feu +et des liqueurs fortes. Les harmattans règnent à la fin de décembre, +et surtout pendant tout le mois de janvier. Ils durent quelquefois +jusqu'au milieu de février; mais ils perdent alors une partie de leur +violence. Jamais ils ne se font sentir pendant le reste de l'année.</p> + +<p>Barbot rapporte que, pendant toute la durée des harmattans, les blancs +et les Nègres sont également forcés de demeurer à couvert dans leurs +maisons, ou n'en sortent que pour les besoins pressans. L'air, dit-il, +est alors si suffocant, qu'il y a peu de poitrines assez fortes pour y +résister. La respiration est embarrassée: on avale de l'huile pour +l'adoucir. Les harmattans ne sont pas moins pernicieux aux animaux +qu'aux hommes. Aussi les Nègres, qui connaissent le danger, +prennent-ils des précautions pour en garantir leurs bestiaux. Deux +chèvres que le commandant du cap Corse fit exposer à l'air, dans la +seule vue de s'instruire par l'expérience, furent trouvées mortes au +bout de quatre heures. Les jointures des planchers dans les chambres, +et celles des ponts sur les vaisseaux s'ouvrent presque aussitôt que +le harmattan commence, et demeurent dans cet état jusqu'à sa fin; +ensuite elles se ferment d'elles-mêmes comme s'il n'y était point +arrivé de changement. La direction ordinaire de ces vents est +est-nord-est. Leur force est si extraordinaire, qu'ils font changer le +cours de la marée.</p> + +<p>L'or passe pour le seul métal de cette côte, ou du moins les +Européens, qui n'y sont attirés que par ce précieux métal n'ont pas +pris la peine de pousser plus loin leurs recherches. Villault et Labat +prétendent que l'or le plus fin est celui d'Axim, et que +naturellement on en trouve dans ce canton à vingt-deux ou vingt-trois +karats; celui d'Akra ou de Tasore est inférieur; celui d'Akkanez et +d'Achem suit immédiatement; et celui de Fétou est le pire.</p> + +<p>Les peuples d'Axim et d'Achem le tirent du sable de leurs rivières. Il +est probable que, s'ils ouvraient la terre au pied des montagnes, d'où +ces rivières paraissent sortir, ils le trouveraient avec plus +d'abondance. Ils confessent, et l'expérience n'en laisse aucun doute, +qu'ils trouvent plus d'or dans le sable après les grandes pluies. Si +l'or leur manque, ils demandent de la pluie à leurs fétiches par un +redoublement de prières.</p> + +<p>L'or d'Akkanez et de Fétou est tiré de la terre, sans autre fatigue +que de l'ouvrir; mais il ne s'y trouve pas toujours avec la même +abondance. Un Nègre qui découvre une mine ou quelque veine d'or en a +la moitié. Le roi partage toujours avec égalité. L'or de ce pays ne +passe jamais vingt ou vingt-un karats. On le transporte sans le +fondre, et les Européens le reçoivent tel qu'il est sorti de la terre.</p> + +<p>Le général danois avait un lingot d'or de sept marcs et un septième +d'once qui venait de la montagne de Tafou: c'était un présent qu'il +avait reçu du roi d'Akra lorsque ce prince s'était réfugié dans le +fort danois, après avoir été défait dans une bataille.</p> + +<p>Le roi de Fétou avait un casque d'or et une armure complète du même +métal, travaillée avec beaucoup d'art; mais ce ne sont que des +feuilles aussi minces que le papier, ou des tissus d'un fil d'or, qui +n'est pas plus gros qu'un cheveu. Leurs filières sont plus belles que +celles de l'Europe; et l'expérience, plutôt que l'art, leur en fait +tirer parti. Leurs rois ont de la vaisselle d'or de toutes sortes de +formes. Dans les danses publiques, on voit des femmes chargées de deux +cents onces d'or en divers ornemens, et des hommes qui en portent +jusqu'à trois cents.</p> + +<p>Ils distinguent trois sortes d'or: le fétiche, les lingots, et la +poudre. L'or fétiche est fondu ou travaillé en différentes formes pour +servir de parure aux deux sexes; mais il s'allie communément avec +quelque autre métal. Les lingots sont des pièces de différens poids, +tels, dit-on, qu'ils sont sortis de la mine. Philips en avait un qui +pesait trente onces. Cet or est aussi très-sujet à l'alliage. La +meilleure poudre d'or est celle qui vient des royaumes intérieurs de +Dunkira, d'Akim et d'Akkanez: elle est tirée du sable des rivières. +Les habitans creusent des trous dans la terre, près des lieux où l'eau +tombe des montagnes; l'or est arrêté par son poids. Alors ils tirent +le sable avec des peines incroyables, ils le lavent et le passent +jusqu'à ce qu'ils y découvrent quelques grains d'or qui les paient de +leur travail, mais avec assez peu d'usure. Nous avons vu la même +méthode au Sénégal. Entre une infinité de récits qui se combattent, +c'est le seul qui ait quelque vraisemblance; car, si la nature avait +placé des mines si près de la côte, les Anglais et les Hollandais +s'en seraient saisis depuis long-temps, et se garderaient bien +d'admettre les Nègres au partage. On ne sait guère que par ouï-dire la +manière dont on cherche l'or; car on ne fouille les rivières que fort +loin de la côte. Si l'on fouille trop loin des premiers flots qui ont +traversé les mines, les particules d'or s'ensevelissent trop dans le +sable, ou se dispersent tellement, que le fruit du travail ne répond +plus à la peine.</p> + +<p>Les marchands de l'Europe prennent ordinairement un Nègre à leurs +gages pour séparer de l'or véritable un or faux qui se nomme <i>krakra</i>. +C'est une sorte d'écume sèche ou de poussière de cuivre qui se trouve +mêlée dans la poudre d'or, et qui donne lieu à beaucoup de fraude dans +le commerce.</p> + +<p>Après l'or le principal objet du commerce, sur cette côte, est le sel, +qui produit des richesses incroyables aux habitans. S'ils étaient +capables de vivre dans une paix constante, cette seule marchandise +attirerait à eux tous les trésors de l'Afrique; car les Nègres des +pays intérieurs sont obligés d'y venir prendre du sel, du moins ceux +qui sont en état de le payer. Les plus pauvres se servent d'une +certaine herbe qui renferme imparfaitement quelques-unes de ses +qualités. Au delà d'Ardra, dans quelques royaumes d'où vient la plus +grande partie des esclaves, deux hommes se vendent pour une poignée de +sel.</p> + +<p>Dans les cantons où le rivage est fort élevé, la méthode des Nègres +pour faire du sel est de faire bouillir l'eau de mer dans des +chaudières de cuivre, et de la laisser refroidir jusqu'à sa parfaite +congélation; mais cette opération est ennuyeuse et d'une grande +dépense. Les Nègres qui sont situés plus avantageusement sur une côte +basse creusent des fossés et des trous dans lesquels ils font entrer +l'eau de la mer pendant la nuit. La terre étant d'elle-même salée et +nitreuse, les parties fraîches de l'eau s'exhalent bientôt à la +chaleur du soleil, et laissent de fort bon sel qui ne demande pas +d'autre préparation. Dans quelques endroits, on voit des salines +régulières, où la seule peine des habitans est de recueillir chaque +jour un bien que la nature leur prodigue.</p> + +<p>Le sel de Fantin, où la côte est très-favorable, égale la neige en +blancheur, et en général, dans la plus grande partie de la côte d'Or, +le sel est d'une blancheur et d'une pureté extraordinaires. On le +prendrait d'autant plus aisément pour du sucre, qu'on lui donne +ordinairement la forme de pain. Les Nègres en font beaucoup d'usage +dans tous leurs alimens, et l'enveloppent dans des feuilles vertes +pour lui conserver sa blancheur.</p> + +<p>Bosman assure que toute la côte est remplie d'arbres de diverses +grandeurs, et que les charmans bosquets qui se représentent de tous +côtés dans l'intérieur des terres forment des perspectives assez +délicieuses pour faire supporter patiemment la malignité de l'air et +l'incommodité des chemins. Il ajoute qu'entre les arbres, les uns +croissent naturellement avec tant d'ordre, que toutes les comparaisons +seraient au désavantage de l'art; tandis que les autres étendent leurs +branches et se mêlent avec tant de confusion, que ce désordre même a +des charmes surprenans pour les amateurs de la promenade.</p> + +<p>Les arbres vantés par Oléarius, qui étaient capables de couvrir deux +mille hommes de leur ombre, et ceux dont parle Kirker, qui pouvaient +mettre à l'abri du soleil un berger avec tout son troupeau, +n'approchent point, suivant Bosman, de certains arbres de la côte +d'Or. Il en a vu plusieurs qui auraient couvert vingt mille hommes de +leur feuillage, et quelques-uns si larges et si touffus, qu'une balle +de mousquet aurait à peine atteint d'une extrémité des branches à +l'autre. Ceux qui seront tentés de trouver un peu d'exagération dans +ce récit doivent se rappeler ce qu'ils ont déjà lu du baobab, et de la +grandeur extraordinaire des pirogues.</p> + +<p>Ces arbres prodigieux sont une espèce de fromager, et se nomment +<i>kapots</i>; ils tirent ce nom d'une sorte de coton qu'ils produisent, et +que les Nègres appellent aussi <i>kapot</i>, dont l'usage ordinaire est de +servir de matelas dans un pays où l'excès de la chaleur ne permet pas +d'employer la plume. Leur bois, qui est léger et poreux, n'est propre +qu'à la construction des pirogues. Bosman ne doute pas que l'arbre +célèbre de l'île du Prince, auquel les Hollandais trouvèrent +vingt-quatre brasses de tour, ne fût un kapot. On en voit un près +d'Axim que dix hommes pourraient à peine embrasser.</p> + +<p>Le papayer croît en abondance au long de la côte. L'on y retrouve +d'ailleurs plusieurs des fruits dont nous avons déjà parlé.</p> + +<p>Le raisin est bleu, gros et de fort bon goût; on croit qu'avec une +culture mieux entendue, il deviendrait aussi bon et peut-être meilleur +que celui de l'Europe.</p> + +<p>Les cannes de sucre y croissent de la hauteur de sept à huit pieds, +c'est-à-dire celles qui sont cultivées dans le jardin du gouverneur; +car les cannes sauvages, qui viennent assez abondamment, surtout dans +le pays d'Anta, sont hautes de dix-huit et de vingt pieds. Bosman ne +doute pas qu'avec les soins convenables on ne pût les conduire à leur +perfection; mais il en coûterait beaucoup de peine, parce que leur +maturité est fort lente, et qu'elles ont besoin de deux ans pour +arriver à leur pleine grosseur.</p> + +<p>Le calebassier herbacé de la côte d'Or n'est pas différent de celui +dont on a déjà donné la description.</p> + +<p>La côte d'Or a des palmiers de toutes les espèces, des goyaviers, des +tamariniers, des mangliers, et tous les autres arbres qui se trouvent +sur la côte occidentale d'Afrique: elle est aussi pourvue des mêmes +légumes, des mêmes racines et des mêmes fruits, par exemple, de +l'ananas.</p> + +<p>Le melon d'eau, suivant le même auteur, est un fruit beaucoup plus +gros et plus agréable que l'ananas. Avant sa maturité, il est blanc +dans l'intérieur et vert au dehors; mais, en mûrissant, son écorce se +couvre de taches blanches, et sa chair est entremêlée de rouge. Il est +aqueux, mais d'une saveur délicieuse, et fort rafraîchissant. +Lorsqu'il est vert, il se mange en salade comme le concombre, avec +lequel il a quelque ressemblance. Ses pépins, qui sont les mêmes, +deviennent noirs à mesure qu'il mûrit, et produisent avec peu de soin +des fruits de la même espèce. Le melon d'eau croît comme le concombre; +mais ses feuilles sont différentes. Sa grosseur ordinaire est le +double des melons musqués de l'Europe. Il croîtrait en abondance sur +la côte d'Or, si les Nègres n'étaient trop paresseux pour le cultiver; +il ne s'en trouve à présent que dans les jardins des Hollandais. Sa +saison est le mois d'août; mais dans les années abondantes il porte +deux fois du fruit.</p> + +<p>La nature n'a point accordé au pays les herbes qui sont communes en +Europe, excepté le fluteau et le tabac, qui croissent ici en +abondance; mais Bosman trouve le tabac de la côte d'Or d'une puanteur +insupportable, quoique les Nègres en fassent leurs délices. La manière +dont ils le fument est capable d'empêcher qu'il ne leur nuise. La +plupart ayant des tuyaux de cinq ou six pieds de long, les vapeurs les +plus infectes peuvent perdre une partie de leur force dans ce passage. +La tête des pipes est un vaisseau de pierre ou de terre qui contient +deux ou trois poignées de tabac. Les Nègres qui vivent parmi les +Européens ont du tabac du Brésil, qui vaut un peu mieux, quoiqu'il +soit fort puant. La passion des deux sexes est égale pour le tabac; +ils se retrancheraient jusqu'au nécessaire pour se procurer cette +consolation dans leur misère; ce qui augmente tellement le prix du +tabac, que pour une brasse portugaise, c'est-à-dire pour moins d'une +livre, ils donnent quelquefois jusqu'à cinq schellings (six francs). +La feuille de tabac croit ici sur une plante de deux pieds de haut. +Elle est longue de deux ou trois paumes sur une de largeur; sa fleur +est une petite cloche qui se change en semence dans sa maturité.</p> + +<p>On voit ici, dans plusieurs cantons, une sorte de gingembre qui +s'élève de deux ou trois palmes. Le gingembre transplanté croît +facilement dans tous les lieux chauds. Celui que la nature produit +d'elle-même a peu de force; cependant il diffère en bonté, suivant +l'exposition du lieu. Le meilleur vient du Brésil et de +Saint-Domingue: on estime beaucoup moins celui de San-Thomé et du cap +Vert.</p> + +<p>Les Nègres ont tant de passion pour l'ail, qu'ils l'achètent à toute +sorte de prix. Barbot assure qu'il y a gagné cinq cents pour cent, +avec beaucoup de regret de n'en avoir pas apporté une plus grande +provision.</p> + +<p>Les racines de la côte d'Or sont les ignames et les patates; le pays +est rempli d'ignames: ils ont la forme de nos gros navets, et se +sèment de la même manière.</p> + +<p>Le grain que les Nègres appellent <i>maïs</i> est connu dans toutes les +parties du monde. Les Portugais l'apportèrent les premiers d'Amérique +dans l'île de San-Thomé, d'où il fut transplanté sur la côte d'Or. Il +avait été jusqu'alors inconnu aux Nègres; mais il a multiplié dans +leur pays avec tant d'abondance, que toutes ces régions en sont +aujourd'hui couvertes. Barbot prétend que le nom de <i>maïs</i> est venu +d'Amérique. Les Portugais lui donnent celui de <i>milhio-grande</i> +c'est-à-dire grand-millet; les Italiens le nomment <i>blé de Turquie</i>.</p> + +<p>La seconde espèce de grain sur la côte d'Or est le véritable millet, +que les Portugais appellent <i>milhio-piqueno</i>, ou petit millet.</p> + +<p>Le riz n'est pas commun dans toutes les contrées de la côte d'Or. Il +s'en trouve très-peu hors des cantons d'Axim et d'Anta. Mais il croît +avec abondance à l'entrée de la côte.</p> + +<p>On nourrit un grand nombre de toutes sortes de bestiaux dans le canton +d'Axim, de Pokerson, de la Mina et d'Akra, surtout dans celui d'Akra, +parce qu'on les y amène aisément d'Akoambo et de Lampi.</p> + +<p>Dans les autres cantons, il ne se trouve que des taureaux et des +vaches. Les Nègres ignorent l'art de couper les taureaux pour en faire +des bœufs. Aux environs d'Axim, les pâturages sont assez bons, et les +bestiaux peuvent s'y engraisser. Mais à la Mina, qui est un lieu fort +sec, ils participent à la qualité du terroir. C'est néanmoins le seul +endroit où l'on tire du lait des vaches, tant la plupart des Nègres +sont obstinés dans leur ancienne ignorance. Maigres et décharnées, +comme on représente les bestiaux de ce canton, il n'est pas étonnant +que vingt ou trente vaches suffisent à peine pour fournir du lait à la +table du général. Les plus grosses ne pèsent pas plus de deux cent +cinquante livres. En général, tous les animaux du pays, sans en +excepter les hommes, sont fort légers pour leur taille; ce que Bosman +attribue aux mauvaises qualités de leur nourriture, qui ne peut +produire qu'une chair molle et spongieuse. Aussi celle des vaches et +des bœufs y est-elle de fort mauvais goût. Une vache ne laisse pas de +coûter douze livres sterling (288 fr.). Les veaux, qui devraient être +beaucoup meilleurs, ont aussi quelque chose de désagréable au goût, +qu'on ne peut attribuer qu'au mauvais lait de leurs mères, qu'elles +n'ont pas même en abondance. Ainsi les bœufs, les vaches et les veaux +de la côte d'Or ne sont pas une nourriture fort saine.</p> + +<p>Les chevaux du pays sont de la grandeur de nos chevaux du Nord, sans +être aussi hauts ni aussi bien faits. On en voit peu sur la côte; mais +ils sont en grand nombre dans l'intérieur des terres. Ils portent la +tête et le cou fort bas. Leur marche est si chancelante, qu'on les +croit toujours près de tomber. Ils ne se remueraient pas, s'ils +n'étaient continuellement battus, et la plupart sont si bas, que les +pieds de ceux qui les montent touchent jusqu'à terre.</p> + +<p>Les ânes, qui sont aussi en grand nombre, ont quelque chose de plus +vif et de plus agréable que les chevaux. Ils sont même un peu plus +grands. Les Hollandais en avaient autrefois quelques-uns au fort +d'Axim pour leurs usages domestiques; mais ils les virent périr +successivement faute de nourriture.</p> + +<p>Quoiqu'il y ait beaucoup de moutons sur toute la côte, ils y sont +toujours chers. Leur forme est la même qu'en Europe; mais ils ne sont +pas de la moitié si gros que les nôtres, et la nature ne leur a donné +que du poil au lieu de laine. C'est le contraire de nos climats. Les +hommes en Guinée ont de la laine, et les moutons du poil.</p> + +<p>Le nombre des chèvres est prodigieux. Elles ne diffèrent de celles de +l'Europe que par la grandeur, car la plupart sont fort petites; mais +elles sont beaucoup plus grosses et plus charnues que les moutons.</p> + +<p>Le pays ne manque point de porcs; mais ceux qui sont nourris par les +Nègres ont la chair fade et désagréable; au lieu que la nourriture +qu'ils reçoivent des Hollandais leur donne une qualité fort +différente. Cependant les meilleurs n'approchent point de ceux du +royaume de Juida, qui surpassent les porcs mêmes de l'Europe par la +délicatesse et la fermeté.</p> + +<p>Les animaux domestiques, comme en Europe, sont les chats et les +chiens. Mais les chiens n'aboient et ne mordent pas comme les nôtres. +Il s'en trouve de toutes sortes de couleurs, blancs, rouges, noirs, +bruns et jaunes. Les Nègres en mangent la chair, et jusqu'aux +intestins; de sorte que dans plusieurs cantons on les conduit en +troupes au marché comme les moutons et les porcs. Les Nègres leur +donnent le nom d'<i>ékia</i>, ou, d'après les Portugais, celui de +<i>cabra-de-matto</i>, qui signifie chèvre sauvage. On en fait tant de cas +dans le pays, qu'un habitant qui aspire à la noblesse est obligé de +faire au roi un présent de quelques chiens. Ceux de l'Europe sont +encore plus estimés à cause de leur aboiement. Les Nègres s'imaginent +qu'ils parlent. Ils donnent volontiers un mouton pour un chien, et +préfèrent sa chair à celle de leurs meilleurs bestiaux. Les chiens de +l'Europe dégénèrent beaucoup dans le pays. Leurs oreilles deviennent +raides et pointues comme celles du renard. Leur couleur change par +degrés. Dans l'espace de trois ou quatre ans, on est surpris de les +trouver fort laids, et de s'apercevoir qu'au lieu d'aboyer ils ne font +plus que hurler tristement.</p> + +<p>Quoique les éléphans ne soient nulle part en si grand nombre que sur +la côte de l'Ivoire, il s'en trouve beaucoup aussi sur la partie de la +côte d'Or qui s'avance de l'intérieur des terres jusqu'au rivage de la +mer. Anta n'en est jamais dépourvu.</p> + +<p>Les éléphans de la côte d'Or ont douze ou treize pieds de hauteur, et +sont par conséquent moins grands que ceux des Indes orientales, +auxquels les voyageurs donnent le même nombre de coudées. C'est la +seule différence qui mérite d'être remarquée.</p> + +<p>L'éléphant se nourrit particulièrement d'une sorte de fruit qui +ressemble à la papaye, et qui croît sauvage dans plusieurs parties de +la Guinée. L'île de Tesso en est remplie, et c'est apparemment ce qui +invite ces animaux à s'y rendre en grand nombre. Ils passent le canal +à la nage. Un esclave de la compagnie blessa un éléphant dans cette +île; et, n'ignorant pas ce qu'il avait à craindre de sa furie, il se +réfugia aussitôt dans un bois voisin. L'éléphant s'efforça de le +suivre; mais, soit qu'il fut affaibli par sa blessure ou retardé par +l'épaisseur des arbres, il abandonna les traces de son ennemi pour +repasser le canal à la nage. Il mourut en chemin, et les Nègres +profitèrent de la marée pour le conduire dans la baie de Féro, où ils +commencèrent par lui arracher les dents, et firent ensuite un festin +de sa chair. On assure que le mouvement d'un éléphant dans l'eau est +plus prompt que celui d'une chaloupe à dix rameurs, et qu'à terre il +est aussi léger qu'un cheval à la course.</p> + +<p>On ne voit point d'éléphans blancs sur la côte d'Or, quoiqu'on dise +dans quelques relations qu'il s'en trouve plus loin dans l'Afrique le +long du Niger, dans l'Abyssinie et dans le pays de Zanguébar.</p> + +<p>Les panthères sont en fort grand nombre sur toute la côte. Elles y +portent le nom de <i>bohen</i>. On connaît l'extrême férocité de ces +animaux. Un homme qui se hasarde seul dans un bois est menacé à tout +moment de leurs insultes, et n'a de ressource que dans son adresse et +son courage. Peu de temps après l'arrivée de Bosman, un domestique du +facteur de Sokkonda fut dévoré à cent pas de son comptoir. Dans le +même temps, et près du même lieu, un Nègre qui allait couper du bois +avec sa hache, rencontra une panthère qui fondit sur lui; mais, après +un long combat, le Nègre lui ôta la vie d'un coup de hache, et revint +couvert de sang et de blessures. En 1693, tandis que Bosman commandait +dans le même fort, il ne se passait pas de nuit où les panthères +n'enlevassent quelques moutons de son troupeau et de celui des Anglais +ses voisins. Un jour, en plein midi, un de ces furieux animaux pénétra +dans la loge et dévora deux chèvres. Bosman, qui s'en aperçut, se hâta +de sortir avec son canonnier, deux Anglais et quelques Nègres, tous +armés de mousquets. Ils poursuivirent le monstre, et le virent entrer +dans un petit bois où il s'arrêta tranquillement. Le canonnier eut la +hardiesse d'y entrer pour découvrir son gîte; mais il revint bientôt +avec une vive épouvante, après avoir laissé derrière lui son chapeau, +son sabre et ses sandales. La panthère s'était jetée sur lui, l'avait +mordu, et n'avait lâché prise que parce qu'une branche était tombée +sur elle et l'avait effrayée. Un des Anglais n'entreprit pas moins de +la faire déloger. Il pénétra dans le bois, son mousquet en joue; mais +la panthère se tint tranquillement assise pour lui laisser la liberté +d'approcher; et, le saisissant tout d'un coup par les épaules, elle +l'abattit, et l'aurait infailliblement mis en pièces, si Bosman et ses +Nègres, qui suivaient de près, n'eussent paru assez tôt pour le +secourir. Si le monstre prit la fuite, ce ne fut qu'après avoir ôté à +son ennemi la force de se relever pendant le reste du jour. Un facteur +du fort, qui était parti après les autres avec son mousquet pour +augmenter le nombre des assaillans, s'avançait d'un air résolu au +moment que la panthère quittait sa retraite. Il la vit venir à lui; +et, son courage l'abandonnant à cette vue, il se mit à courir de toute +sa force pour regagner le comptoir. Soit frayeur ou lassitude, il eut +le malheur de tomber sur une pierre. La panthère s'approcha aussitôt +de lui. Bosman et ses compagnons s'arrêtèrent tremblans à quelque +distance, sans oser tirer, parce que le monstre était trop près du +facteur. Ils s'attendaient à le voir déchirer à leurs yeux, lorsque +la panthère, abandonnant sa proie, continua de fuir d'un autre côté. +Ils n'attribuèrent sa retraite qu'à leurs cris. Quoi qu'il en soit, +cette aventure ne l'empêcha pas de revenir peu de jours après, et de +tuer quelques moutons. Les Hollandais, après avoir employé si +malheureusement la force, eurent recours à l'adresse. Ils firent une +cage de plusieurs grands pieux, longue de douze pieds et large de +quatre, sur laquelle ils mirent un tas de pierres pour la rendre plus +ferme. Dans un coin de cette cage, ils en mirent une petite, où ils +renfermèrent deux cochons de lait. L'entrée était une trappe, soutenue +par une corde, qui devait se lâcher d'elle-même au moindre mouvement +de la petite cage. Ce stratagème eut tant de succès, que, trois jours +après, vers minuit, la panthère se jeta dans le piége. Au lieu de +pousser des rugissemens, comme on s'y attendait, elle employa d'abord +ses dents pour se procurer la liberté. Ses efforts lui auraient ouvert +un passage, si elle eût pu continuer ce travail une demi-heure de +plus; car elle avait déjà rongé la moitié d'une palissade. Mais Bosman +parut assez tôt pour l'interrompre; et, sans s'amuser à tirer +plusieurs coups inutiles, il passa le bout de son fusil entre deux +pieux. L'animal se jeta dessus avec une extrême furie, et s'offrit +ainsi comme de lui-même à trois balles, qui le renversèrent sans vie. +Il était de la grandeur d'un veau, et pourvu de dents aussi terribles +que ses griffes. Cette victoire devint l'occasion d'une fête qui dura +huit jours, suivant l'usage du pays, qui accorde à celui qui tue une +panthère le droit de prendre, sans payer, tout le vin de palmier qu'on +met en vente au marché. Bosman, qui avait tué le monstre, résigna son +privilége à ses Nègres.</p> + +<p>Le pays d'Axim produit plus de panthères que celui d'Anta. Elles +poussent la hardiesse jusqu'à sauter pendant la nuit dans les forts +hollandais, quoique les murs n'aient jamais moins de dix pieds de +hauteur; et, s'il se présente quelque proie, leur férocité n'épargne +rien. L'auteur observe qu'elles ne sont pas aussi effrayées du feu +qu'on se l'imagine. Après en avoir reçu deux ou trois visites, qui lui +avaient coûté quelques moutons, il espéra de s'en délivrer en allumant +un grand feu près de son parc. Cinq de ses domestiques reçurent ordre +de passer la nuit au même lieu sous les armes. Malgré toutes ces +précautions, une panthère s'approcha sans être entendue, tua deux +moutons entre deux de ses gens qui s'étaient endormis; et lorsque, se +réveillant aux cris des victimes, ils se préparaient à faire usage de +leurs armes, elle eut plus de légèreté à s'échapper qu'ils n'eurent de +courage à la poursuivre. Cet incident semble confirmer une opinion qui +est commune à tous les Nègres: ils assurent que jamais la panthère ne +s'attaque aux hommes lorsqu'elle peut se saisir d'une bête. Sans cela, +deux domestiques endormis auraient été aussi faciles à dévorer que +deux moutons.</p> + +<p>Les buffles sont si rares sur l'a côte d'Or, qu'à peine en voit-on +quelques-uns dans l'espace de deux ou trois ans; mais ils sont en +assez grand nombre à l'est, vers le golfe de Guinée. Ils sont de la +grandeur d'un bœuf; leur couleur est rougeâtre; leurs cornes sont +droites. Ils sont très-légers à la course. Dans les bons pâturages, +leur chair, est un fort bon aliment. Il est dangereux de les blesser +lorsqu'on ne les tue pas du même coup. Les Nègres, instruits par +l'expérience, montent sur un arbre pour les tirer.</p> + +<p>Outre ces animaux farouches, le pays nourrit aussi des chacals, des +hyènes, et d'autres bien plus gros; ils sont non-seulement inconnus +aux Européens, mais ils n'ont pas même de nom parmi les Nègres. En +revanche, cette contrée est remplie d'espèces plus douces: telles que +les cerfs, les gazelles ou les antilopes, les daims, les lièvres, etc. +Le nombre des cerfs est surprenant dans les contrées d'Anta et d'Akra; +on les rencontre en grands troupeaux. Bosman en a quelquefois compté +jusqu'à cent. Si l'on en croit les Nègres, ils sont si subtils et si +timides, que, dans leurs marches, ils détachent un d'entre eux pour +faire l'avant-garde, et veiller à la sûreté commune. Mais on distingue +environ vingt sortes de ces animaux: les uns de la grandeur d'une +petite vache, d'autres aussi petits que des moutons, et même que des +chats. La plupart sont rougeâtres, avec une raie noire sur le dos; il +s'en trouve néanmoins de mouchetés. Leur chair est excellente, surtout +celle de deux principales sortes, que les Hollandais trouvent fort +délicate.</p> + +<p>Le petit cerf, dont les jambes sont si minces, qu'on les compare au +tuyau d'une pipe, est doué d'une si grande légèreté, qu'il paraît +voltiger au milieu des buissons.</p> + +<p>On voit beaucoup de gazelles dans le pays d'Akra, et la chair en est +excellente.</p> + +<p>On a placé à tort en Afrique le paresseux, animal de l'Amérique +méridionale. Ceux que des voyageurs y ont vus y avaient été apportés. +L'arompo ou mangeur d'hommes n'est probablement qu'un chacal mal +décrit.</p> + +<p>Mais il n'y a point d'animaux en si grande abondance sur la côte d'Or +que les rats et les souris, surtout les rats, qui ne se rendent pas +peu redoutables par leurs ravages et par leur nombre.</p> + +<p>On voit particulièrement, près d'Axim, une espèce de rats sauvages +aussi gros que des chats, et qui ont le corps très-effilé: ils sont +nommés boutis dans le pays. Il n'y a que les Nègres à qui leur chair +paraisse agréable. Ils causent un dommage incroyable aux magasins de +millet et de riz. Dans l'espace d'une nuit, un seul de ces animaux +fait dans un champ de blé le même ravage que cent rats; après avoir +beaucoup mangé, il renverse et détruit tout ce qu'il ne peut avaler.</p> + +<p>Les singes sont d'autres animaux dont l'abondance est incroyable sur +la côte d'Or; ils sont en si grand nombre, que, dans plusieurs +cantons, les Nègres sont obligés de faire la garde pour garantir leurs +plantations, et d'employer le poison, les piéges et les armes. +Lorsqu'un Européen rapporte de la chasse cinq ou six singes qu'il a +tués, il est reçu des Nègres comme en triomphe. D'un autre côté, les +singes s'aperçoivent fort bien des piéges qu'on leur tend, et ne +donnent pas deux fois dans le même. Ils ne connaissent pas moins leurs +ennemis. S'ils voient un singe de leur troupe blessé d'un coup de +flèche, ils s'empressent à le secourir. La flèche est-elle barbue, ils +le distinguent fort bien à la difficulté qu'ils trouvent à la tirer; +et, pour donner du moins à leur compagnon la facilité de fuir, ils en +brisent le bois avec leurs dents. Un autre est-il blessé d'un coup de +balle, ils reconnaissent la plaie au sang qui coule, et mâchent des +feuilles pour la panser. Les chasseurs qui tomberaient entre leurs +mains courraient grand risque d'avoir la tête écrasée à coups de +pierres, ou d'être déchirés en pièces; car, entre ces animaux il s'en +trouve de très-gros, et qu'il est dangereux d'irriter.</p> + +<p>On sait qu'en général tous les singes sont malins et fort portés à +l'imitation de tout ce qui se présente devant leurs yeux. Ils sont +passionnés pour leurs petits. Jamais on ne les voit tranquilles: la +nature n'a rien qui représente mieux le mouvement perpétuel. Comme +ils approchent beaucoup de la forme humaine les Nègres sont +persuadés, comme on l'a déjà vu, que c'est une race d'hommes maudits +qui pourraient parler, si leur malignité ne leur liait la langue. On +tend sur les arbres des ressorts et d'autres piéges pour les prendre.</p> + +<p>Bosman dit qu'on trouverait plus de cent mille singes sur la côte, et +qu'il y en a tant de variétés, qu'il serait presque impossible d'en +faire la description. Il ajoute qu'on en a vu de cinq pieds de haut, +c'est-à-dire d'aussi grands qu'un homme. Un facteur anglais lui assura +que, derrière le fort de Ouimba ou Ouineba, une troupe de singes se +saisirent un jour de deux esclaves de la Compagnie, et leur auraient +crevé les yeux avec des bâtons, qu'ils préparaient déjà, si d'autres +esclaves n'étaient venus à leur secours.</p> + +<p>Les plus grands, après cette monstrueuse espèce, qui est le barris, +n'en approchent pas pour la hauteur, mais ils ne sont pas moins laids. +Leur meilleure qualité est d'apprendre parfaitement tout ce qu'on leur +enseigne. Les Anglais les ont nommés <i>monkeys</i>, qui signifie petits +moines.</p> + +<p>Les espèces que l'on trouve à la côte d'Or, sont le mandrill, le +magot, le babouin, le papion, le blanc-nez, la diane, le calitriche ou +singe vert, la mone, le patas. Les Nègres font de la peau de ces +animaux des bonnets appelés <i>fittès</i>.</p> + +<p>Tous ces singes sont naturellement voleurs. Bosman a vu plusieurs +fois avec quelle subtilité ils dérobent le millet. Ils en prennent +deux ou trois tiges dans chaque main, autant sous les bras, deux ou +trois dans la bouche; et, marchant sur les pieds, ils s'enfuient avec +leur fardeau. S'ils sont poursuivis, ils ne gardent que ce qu'ils ont +dans la bouche, et laissent tomber le reste pour se sauver plus +légèrement. En prenant les tiges, ils examinent soigneusement l'épi; +et, s'ils n'en sont pas satisfaits, ils le jettent pour en choisir un +autre. Ainsi leur friandise cause plus de dommage que leur larcin.</p> + +<p>Atkins observe que te prodigieux nombre de singes qui habitent la côte +d'Or rend les voyages fort dangereux par terre. Ils attaquent un +passant lorsqu'ils le voient seul, et le forcent de se réfugier dans +l'eau, qu'ils craignent beaucoup. Dans quelques cantons, on accuse les +Nègres de se livrer aux plus honteux désordres avec les singes. +L'auteur, se rappelant plusieurs exemples de la passion de ces animaux +pour les femmes, juge que cette accusation n'est pas sans +vraisemblance. Un officier du vaisseau qu'il montait acheta dans le +pays un singe qui avait une parfaite ressemblance avec un enfant; il +avait le visage plat et uni, avec une petite chevelure: il était sans +queue. Il ne voulait prendre pour nourriture que du lait et de l'orge +en bouillie. Il gémissait continuellement, et ses cris étaient les +mêmes que ceux des enfans. Enfin, dit Atkins, sa figure et ses pleurs +continuels avaient quelque chose de si choquant, qu'après l'avoir +gardé deux ou trois mois, son maître prit le parti de l'assommer et de +le jeter dans les flots.</p> + +<p>Smith raconte que les habitans de Scherbro appellent le mandrill +<i>boggo</i>; il ajoute qu'il a véritablement la figure humaine; que, dans +toute sa grandeur, on le prendrait pour un homme de la taille moyenne; +que ses jambes et ses pieds, ses bras et ses mains sont d'une juste +proportion; mais que sa tête est fort grosse, son visage plat et +large, sans autre poil qu'aux sourcils; qu'il a le nez fort petit, les +lèvres minces et la bouche grande; que la peau de son visage est +blanche, mais extrêmement ridée, comme les femmes l'ont dans l'extrême +vieillesse; que ses dents sont larges et fort jaunes, ses mains +blanches et unies, quoique le reste du corps soit couvert d'un poil +aussi long que celui de l'ours. S'il ressent quelque mouvement de +colère ou de douleur, il crie comme les enfans. Il a généralement le +nez morveux, et paraît prendre plaisir à se le frotter avec la langue.</p> + +<p>Le capitaine Flower apporta d'Angole, en 1733, un barris, qu'il avait +soigneusement conservé dans de l'esprit de vin. Il l'avait eu vivant +pendant quelques mois. On admira beaucoup à Londres son visage, sa +petite chevelure et ses parties naturelles, qui ne différaient pas de +l'espèce humaine. Flower rendit témoignage qu'il marchait souvent sur +les deux jambes; qu'il s'asseyait sur une chaise pour boire et pour +manger; qu'il dormait assis, les mains croisées sur la poitrine; qu'il +n'avait pas la méchanceté des autres singes, et que ses mains, ses +pieds et ses ongles ressemblaient beaucoup aux nôtres.</p> + +<p>Le kogghelo, dont on a déjà parlé, habite particulièrement les bois, +près de la rivière de Saint-André. Sa longueur est d'environ huit +pieds; mais sa queue seule en prend plus de quatre. Ses écailles +ressemblent aux feuilles de l'artichaut; mais elles sont plus +pointues. Elles sont fort serrées, et si dures, qu'elles peuvent le +défendre contre les attaques des autres bêtes. Ses principaux ennemis +sont les tigres et les léopards. Ils le poursuivent, et sa légèreté +n'est pas si grande, qu'ils aient beaucoup de peine à l'atteindre. +Mais il se roule alors dans sa cotte de mailles, qui le rend +invulnérable. Les Nègres le tuent par la tête, vendent sa peau aux +Européens, et mangent sa chair, qui est blanche et de bon goût. Cet +animal vit de fourmis, et se sert, pour les prendre, de sa langue, qui +est extrêmement longue et gluante. Suivant Desmarchais, c'est une +créature douce et tranquille, qui n'est pas capable de nuire. Dapper +assure au contraire, mais à tort, que c'est une bête de proie qui +ressemble beaucoup au crocodile.</p> + +<p>On peut diviser les oiseaux de la côte d'Or en trois classes: ceux qui +lui sont communs avec l'Europe, ceux qui sont connus en Europe, +quoiqu'ils y soient étrangers, et ceux qui n'y sont pas connus.</p> + +<p>Les espèces privées qui sont communes à la côte d'Or et à l'Europe se +réduisent à un fort petit nombre; ce sont les poules, les canards, les +dindons et les pigeons. Encore les deux dernières ne se trouvent-elles +que dans les comptoirs hollandais; car on n'en voit point parmi les +Nègres.</p> + +<p>Les perdrix et les faisans ne ressemblent point à ceux de l'Europe. Le +nombre des perdrix est fort grand sur toute la côte, ce qui ne les +rend pas plus communes sur la table des Hollandais, parce qu'ils +manquent de chasseurs pour les tuer. Les faisans sont en fort grand +nombre aux environs d'Akra et d'Apam, et dans la province d'Akambo. +Leur grandeur ne surpasse pas celle d'une poule; mais on vante +beaucoup leur beauté. Ils ont le plumage tacheté de blanc et de bleu, +le cou entouré d'un cercle bleu céleste de la largeur de deux doigts, +et la tête couronnée d'une belle touffe noire. On les regarde comme +les plus beaux de la nature, et comme la plus précieuse rareté que la +Guinée produise après l'or.</p> + +<p>Entre une infinité d'oiseaux, les perroquets sont également +remarquables par leur nombre et par leur beauté. L'usage commun des +Nègres est de les prendre jeunes dans leurs nids, de les apprivoiser, +et de leur apprendre plusieurs mots de leur langue; mais les +perroquets de la côte d'Or ne parlent pas si bien que les verts du +Brésil. Quoiqu'on en trouve sur toute la côte, ils n'y sont pas en si +grand nombre que dans l'intérieur des terres, d'où ils viennent +presque tous: ceux de Benin, de Callabar et du cap Lopez, sont les +plus estimés, parce qu'on les apporte de fort loin; mais, outre qu'ils +sont ordinairement trop vieux, ils n'ont pas la même docilité. Tous +les perroquets de la côte, ceux du promontoire de Guinée et des lieux +qu'on vient de nommer sont bleus; et ce qui doit paraître fort +étrange, ils sont plus chers qu'en Hollande: on ne fait pas difficulté +de donner trois, quatre et cinq livres sterling (72, 96 et 120 fr.) +pour un perroquet qui sait parler.</p> + +<p>On y voit une espèce de petites perruches, que les Nègres appellent +<i>abourots</i>. Elles se laissent prendre au filet comme les alouettes, et +aiment à se rassembler en troupes dans les champs de blé. Elles se +portent entre elles une singulière affection, comme les tourterelles: +elles ne sont pas moins remarquables par la beauté de leur plumage; +elles ont le corps vert et la tête orangée. On en voit une autre sorte +qui est un peu plus grosse, et qui a le plumage rouge, avec une tache +noire sur la tête, et la queue noire.</p> + +<p>Les voyageurs parlent aussi de l'oiseau à couronne, qui se trouve sur +la côte d'Or, et qui n'a pas moins de dix couleurs: son plumage est un +mélange admirable de vert, de rouge, de bleu, de brun, de noir, de +blanc, etc. De sa queue, qui est fort longue, les Nègres tirent des +plumes dont ils se parent la tête. Les Hollandais lui ont donné le nom +d'<i>oiseau à couronne</i>, parce qu'ils ont sur la tête une belle touffe, +les uns bleue, d'autres couleur d'or. C'est sans doute une espèce de +perroquet, car il en a le bec.</p> + +<p>Un autre oiseau à couronne est l'oiseau royal, qui a été décrit plus +haut.</p> + +<p>Le pokko est un oiseau qui, malgré sa laideur, est estimé par sa +rareté. Il est exactement de la taille d'une oie; ses ailes sont d'une +grandeur et d'une largeur démesurées, couvertes de plumes brunes; tout +le dessous du corps est couleur de cendre, et couvert de poils plutôt +que de plumes; sous le cou pend une sorte de bourse rouge, longue de +quatre ou cinq pouces, et de la grosseur du bras d'un homme; c'est +dans ce réservoir que l'animal dépose sa nourriture. Son cou, qui est +assez long, et cette espèce de sac, sont couverts de quelques poils de +la même nature que ceux du ventre; sa tête est beaucoup plus grosse à +proportion du corps, et n'est couverte que d'un petit nombre des mêmes +poils; ses yeux sont grands et noirs; son bec est fort gros et fort +long; il se nourrit de poisson, et dans un seul repas il dévore ce qui +suffirait pour la nourriture de quatre hommes; il se jette avec +beaucoup d'avidité sur le poisson qu'on lui présente, et le cache +aussitôt dans son sac. Il n'aime pas moins les rats, et les avale +entiers; on prend quelquefois plaisir à lui faire rendre gorge. Les +Hollandais avaient un de ces animaux qu'ils laissaient courir dans les +ouvrages extérieurs de leur fort; ils l'avaient accoutumé à vider +quelquefois devant eux son réservoir, d'où ils voyaient sortir un rat +à demi digéré: un autre de leurs amusemens était de lâcher sur lui un +chien, ou même un enfant, pour le mettre dans la nécessité de se +défendre: ses seules armes étaient son bec, dont il se servait assez +adroitement pour pincer, mais sans être capable de nuire beaucoup.</p> + +<p>Pendant le séjour de Bosman dans le pays, on tua sur la rivière d'Apan +un oiseau assez semblable au pokko, mais si grand, lorsqu'il se tient +sur ses jambes et la tête levée, qu'il surpasse de beaucoup la hauteur +d'un homme: son plumage était mêlé de noir, de blanc, de rouge, de +bleu et de plusieurs autres couleurs: il avait les yeux jaunes et +très-grands. Bosman le regarde comme un animal fort extraordinaire: +les Nègres mêmes ignoraient son nom<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p> + +<p>Bosman reconnaît qu'il est impossible de décrire toutes les +différentes espèces d'abeilles, de chenilles, de grillons, de +sauterelles, de vers, de fourmis et d'escargots qui se forment et qui +se renouvellent sans cesse dans le pays.</p> + +<p>Ce voyageur s'étend sur le nombre et la grandeur des serpens de la +côte d'Or. Le plus monstrueux qu'il ait vu n'avait pas moins de vingt +pieds de longueur; mais il ajoute qu'il s'en trouve de beaucoup plus +grands dans l'intérieur des terres; en effet, il y en a de trente +pieds de long. On a souvent trouvé dans leurs entrailles non-seulement +des animaux, mais des hommes entiers. On les connaît sous le nom de +<i>boa</i>.</p> + +<p>La nature a refusé à ces énormes serpens les crochets à venin; mais +elle leur a donné une puissance redoutable. Ils vivent généralement +dans les lieux aquatiques; ils se placent en embuscade sur le bord des +rivières où les animaux viennent se désaltérer; roulés en spirale sur +eux-mêmes, ils forment un disque de près de sept pieds de diamètre, au +centre duquel se trouve placée la tête; ils attendent ainsi leur proie +dans une position immobile, soulevant la tête de temps à autre pour +observer si quelque animal approche. Aussitôt qu'ils le croient à leur +portée, ils s'élancent comme un ressort; ils s'entortillent autour de +son cou afin de l'étouffer. Quand l'animal est étranglé, ils lui +brisent les os en le serrant des nombreux replis de leur corps; ils +l'étendent sur la terre, le couvrent de leur bave ou d'une salive +très-muqueuse, et commencent à l'avaler la tête la première. Dans +cette sorte de déglutition, les deux mâchoires du serpent se dilatent +considérablement; il semble avaler un animal plus gros que lui. +Cependant la digestion commence à s'opérer; alors le serpent +s'engourdit, et il devient très-facile de le tuer, car il n'oppose ni +résistance, ni volonté de s'enfuir. Aussi les habitans des contrées +qu'il infeste vont à sa recherche, afin de s'en procurer la viande, +qu'on vend par tronçons dans les marchés.</p> + +<p>Quelquefois il cherche sa proie sur terre, se tient caché dans de +grandes herbes, sous des buissons épais, dans une caverne, ou bien +grimpe sur un arbre. Il vit aussi de poissons, et pour cela, il a +l'art d'attirer sa proie, en dégorgeant dans l'eau une petite partie +des alimens à moitié digérés qui sont dans son estomac; les poissons +accourent pour s'en nourrir, et il les englobe dans son vaste gosier. +Cet énorme serpent se trouve dans toutes les régions équatoriales de +l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique.</p> + +<p>Beaucoup de serpens sont venimeux, surtout une espèce qui n'a pas plus +de trois pieds de long, ni plus de deux paumes d'épaisseur: elle est +mouchetée de blanc, de noir et de jaune. Bosman faillit un jour, près +d'Axim, d'être mordu par un de ces serpens, qui s'était approché de +lui sans être aperçu, tandis qu'il était assis tranquillement sur un +rocher.</p> + +<p>Ces monstres infectent non-seulement les bois, mais les cabanes des +Nègres, et jusqu'aux forts des Européens, où Bosman en tua plus d'un. +Il conserva la peau d'un serpent mort qui avait deux têtes. Au fort +hollandais d'Axim, on en voyait plusieurs qu'on avait pris soin de +faire sécher et de remplir de paille pour leur rendre leur grandeur +naturelle: le plus grand avait quatorze pieds de longueur: à deux +pieds de la queue, on remarquait encore deux pâtes<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, sur lesquelles +on prétend que ces animaux se lèvent et courent fort vite; la tête, +qui ressemblait par sa forme à celle d'un brochet, était armée de +terribles rangées de dents. Il y avait une autre peau d'un serpent +long de cinq pieds, et de la grosseur du bras d'un homme, rayé de +noir, de brun, de jaune et de blanc, avec un mélange fort agréable. La +plus curieuse partie de son corps était la tête, qui paraissait fort +longue et fort plate: il n'a pour arme offensive qu'une fort petite +corne, qui lui surmonte le nez: elle est blanche, dure et pointue +comme une alêne. Il arrive souvent aux Nègres de marcher sur cet +animal, lorsqu'ils vont nu-pieds dans les champs; car, lorsqu'il +digère, il tombe, comme le boa, dans un si profond sommeil, qu'il ne +faut pas peu de bruit et de mouvement pour l'éveiller<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.</p> + +<p>Quelques domestiques nègres de Bosman aperçurent près d'un marais un +serpent de vingt-sept pieds de long, et d'une grosseur proportionnée. +Il était au bord d'un trou rempli d'eau, entre deux porcs-épics, avec +lesquels il s'engagea dans un combat fort animé. Il vomissait son +venin tandis que ses deux adversaires le perçaient de leurs dards; +mais les Nègres terminèrent la bataille en tuant les trois champions à +coups de fusil: ils les apportèrent à Maouri, où, rassemblant leurs +camarades, ils en firent ensemble un festin délicieux.</p> + +<p>En réparant les murs du fort hollandais de Maouri, les ouvriers +découvrirent un grand, serpent sous un monceau de pierres, et +résolurent aussitôt de le prendre. Après avoir remué une partie des +pierres, un maçon nègre, voyant passer la queue du serpent, s'en +saisit; mais, n'ayant pas la force de la tirer, il prit le parti de la +couper avec son couteau; et, se flattant d'avoir mis le monstre hors +d'état de lui nuire, il continua d'écarter le reste des pierres. +Aussitôt que le serpent se vit à découvert, il s'élança sur le maçon, +et lui couvrit le visage d'un venin si dangereux qu'il le rendit +aveugle sur-le-champ; cependant ses yeux se rouvrirent, et la vue lui +revint, après avoir été quelques jours dans cette situation. Bosman +observa souvent parmi les Nègres que la morsure d'un serpent les fait +d'abord enfler, et leur cause de vives douleurs, mais qu'ils +reviennent ensuite à leur premier état; d'où il conclut que le poison +a différens degrés de force, et que, s'il est quelquefois mortel, il +n'est capable ordinairement que de blesser. Dans le royaume de Juida, +la plupart des serpens ne causent aucun mal. Smith confirme cette +opinion. À Juida, dit-il, il se trouve de gros serpens qui n'ont aucun +venin, et que les habitans honorent d'un culte. Nous en parlerons plus +en détail à l'article du royaume de Juida.</p> + +<p>Les crapauds et les grenouilles sont non-seulement aussi communs, mais +de la même forme qu'en Europe; cependant il s'y trouve moins de +crapauds que de grenouilles, et dans quelques cantons ils sont d'une +grosseur prodigieuse. Dans le village d'Adja, entre Maouri et +Cormantin, Bosman en vit un de la largeur d'un plat de table: il le +prit d'abord pour une tortue de terre; mais il fut bientôt détrompé en +le voyant marcher: le facteur anglais l'assura qu'on en voyait +beaucoup de cette taille aux environs du même lieu: ils sont mortels +ennemis des serpens, et Bosman fut quelquefois témoin de leurs +combats. Barbot raconte que, dans certaines années, vers la fin du +mois de mai, on voit paraître au cap Corse un nombre incroyable de ces +hideux animaux, qui disparaissent peu de temps après.</p> + +<p>Les scorpions sont en grand nombre sur cette côte, les uns fort +petits, d'autres de la grosseur d'une écrevisse; mais la différence de +la taille n'en met pas dans le venin de leur piqûre, qui est presque +toujours mortelle, si le remède n'est pas apporté sur-le-champ: +l'antidote le plus certain est d'écraser le scorpion sur la blessure, +et le premier soin du malheureux qui se sent piqué doit être d'arrêter +son ennemi pour le faire servir à sa guérison. Un des gens de Barbot +fut guéri par cette méthode dans l'île du Prince, où il avait été +blessé au talon pendant qu'il était à couper du bois.</p> + +<p>Toutes les parties de la Guinée sont remplies de grandes araignées +noires, dont la vue a quelque chose d'effrayant. Bosman, se mettant un +jour au lit, fut véritablement alarmé d'apercevoir près de lui un de +ces animaux qui avait le corps d'une longueur extraordinaire, la tête +pointue par-derrière, et fort large sur le devant, dix jambes +couvertes de poil, et de la grosseur du petit doigt. Il n'ajoute pas +de quelles armes il se servit pour tuer ce monstre.</p> + +<p>Les Hollandais trouvèrent un insecte si brillant dans les ténèbres, +qu'ils le prirent d'abord pour un ver luisant. Il ressemblait à la +cantharide, excepté par sa couleur, qui était noire comme le jais. +Barbot observe qu'outre ces mouches noires qui sont fort grosses, et +qui rendent pendant la nuit une sorte de lumière, on voit sur la côte +quantité de vers luisans. Atkins rapporte que la mouche de feu, qui +est fort commune dans les latitudes méridionales, vole ici pendant la +nuit, et répand dans l'air autant de clarté que les vers luisans sur +terre.</p> + +<p>On parle avec admiration de la multitude d'abeilles qu'on rencontre de +toutes parts. On connaît assez, dit Bosman, l'excellence du miel de +Guinée: il n'est pas moins célèbre par son extrême abondance aux +environs de Rio-Gabon, du cap Lopez, et plus haut dans le golfe de +Guinée; mais il n'est pas si commun sur la côte d'Or.</p> + +<p>Les fourmis, comme celles du Sénégal, se composent des habitations +avec un art admirable; elles se bâtissent aussi de grands nids sur des +arbres fort élevés, et souvent elles viennent de ces lieux dans les +forts hollandais, en si grand nombre, qu'elles mettent les facteurs +dans la nécessité de quitter leurs lits: leur voracité est +surprenante; il n'y a point d'animal qui puisse s'en défendre: elles +ont souvent dévoré des moutons et des chèvres. Smith rapporte que, +dans l'espace d'une nuit, elles lui ont quelquefois mangé un mouton +avec tant de propreté, que le plus habile anatomiste n'en aurait pas +fait un si beau squelette. Un poulet n'est pour elles qu'un amusement +d'une heure ou deux; le rat même, quelque léger qu'il soit à la +course, ne peut échapper à ces cruels ennemis; si une seule fourmi +l'attaque, il est perdu; tandis qu'il s'efforce de la secouer, il se +trouve saisi par quantité d'autres, jusqu'à ce qu'il soit accablé par +le nombre; elles le traînent alors dans quelque lieu de sûreté: si +leurs forces ne suffisent pas pour cette opération, elles font venir +un renfort, elles se saisissent de leur proie, et viennent à bout de +l'emporter en bon ordre.</p> + +<p>Ces fourmis sont de plusieurs sortes, grandes, petites, blanches, +noires et rouges: l'aiguillon des dernières cause une inflammation +très-violente et plus douloureuse que celle des millepieds. Les +blanches sont aussi transparentes que le verre, et mordent avec tant +de force, que dans l'espace d'une nuit elles s'ouvrent un passage dans +un coffre de bois fort épais, en y faisant autant de trous que s'il +avait été percé d'une décharge de petit plomb. Les plus grosses n'ont +pas moins d'un pouce de long. Un jour Smith entreprit de briser un de +leurs nids avec sa canne; mais l'unique effet de plusieurs coups fut +d'attirer des milliers de fourmis à leurs portes. Il prit aussitôt le +parti de la fuite, se souvenant que la morsure d'une fourmi noire +cause des douleurs inexprimables, quoiqu'elle n'ait pas d'autre effet +dangereux.</p> + +<p>On distingue aisément à la tête de leurs bataillons trente ou quarante +guides qui surpassent les autres en grosseur, et qui dirigent leurs +marches. Leurs expéditions se font ordinairement la nuit. Si les +Européens, en les fuyant, oublient derrière eux quelques provisions de +bouche, ou d'autres objets comestibles, ils doivent être sûrs que tout +sera dévoré avant le jour; l'armée des fourmis se retire ensuite avec +beaucoup d'ordre, et toujours chargée de quelque butin qu'elle a la +précaution d'emporter.</p> + +<p>Pendant le séjour que Smith fit au cap Corse, un grand corps de cette +milice vint rendre sa visite au château. Il était presque jour +lorsque l'avant-garde entra dans la chapelle, où quelques domestiques +nègres étaient endormis sur le plancher: ils furent réveillés par +cette armée d'ennemis; et Smith, s'étant levé au bruit, eut peine à +revenir de son étonnement; l'arrière-garde était encore à la distance +d'un quart de mille: après avoir tenu conseil sur cet incident, on +prit le parti de mettre une longue traînée de poudre sur le sentier +que les fourmis avaient tracé, et dans tous les endroits où elles +commençaient à se disperser. On en fit sauter ainsi plusieurs millions +qui étaient déjà dans la chapelle; l'arrière-garde, ayant reconnu le +danger, tourna tout d'un coup, et regagna directement ses habitations.</p> + +<p>Si les fourmis n'ont point un langage comme les Nègres, et plusieurs +Européens se le sont imaginé, on ne peut douter, ajoute Smith, +qu'elles n'aient quelque manière de se communiquer leurs intentions; +il s'en convainquit par l'expérience suivante. Ayant découvert, à +quelque distance des nids, quatre fourmis qui paraissaient être à la +chasse, il tua un escargot et le jeta sur le chemin; elles passèrent +quelques momens à reconnaître si c'était une proie qui leur convînt; +ensuite une d'entre elles se détacha pour porter l'avis à leur +habitation, tandis que les autres demeurèrent à faire la garde autour +du corps mort: bientôt Bosman fut surpris d'en voir paraître un grand +nombre qui vinrent droit au corps, et qui ne tardèrent point à +l'entraîner. Dans d'autres occasions, il prit plaisir à renouveler la +même expérience; il observa que, si le premier détachement ne +suffisait pas pour la pesanteur du fardeau, les fourmis renvoyaient un +second messager qui revenait avec un renfort.</p> + +<p>La disette ou la mauvaise qualité des viandes et des autres provisions +rend les secours de la mer fort utiles à la conservation de la santé +et de la vie. Il serait impossible de subsister long-temps sans cette +ressource; car non-seulement les Nègres, mais la plupart des Européens +mêmes ne vivent que de poisson, de pain et d'huile de palmier. Ceux +qui aiment le poisson peuvent s'en rassasier pour cinq ou six sous; et +s'ils ne s'attachent point à choisir le plus rare et le plus beau, ils +peuvent se satisfaire aisément pour la moitié de ce prix. Si la pêche +n'est pas heureuse, comme il arrive souvent dans la saison de l'hiver, +où dans le mauvais temps, la vie du peuple est fort misérable.</p> + +<p>On nomme entre les poissons de mer la dorade, la bonite, les <i>jacots</i>, +qui sont de la grosseur d'un veau, le brochet de mer, la morue, le +thon et la raie. Les petits poissons, surtout les sardines, y sont +dans une extrême abondance. Le meilleur poisson qu'on trouve dans +cette mer, est la dorade. Elle a le goût du saumon. Les Anglais lui +donnent le nom de <i>dauphin</i>, et les Hollandais celui de <i>poisson +d'or</i>. On le regarde comme le plus léger de tous les animaux qui +nagent. Les dorades se laissent prendre aisément lorsqu'elles sont +pressées par la faim.</p> + +<p>La bonite est un fort bon poisson, mais inférieur à la dorade; on la +prend dans les lieux où là mer est le plus agitée.</p> + +<p>Les Anglais du cap Corse regardent le poisson royal comme un des +meilleurs et des plus délicats de la côte; mais il demande d'être pris +dans la saison qui lui convient: sa pleine longueur est d'environ cinq +pieds. Quelquefois on en découvre des troupes nombreuses au long du +rivage. Plusieurs écrivains le nomment <i>seffer</i>, d'autres <i>nègre</i>, +parce qu'il a la peau noire.</p> + +<p>On trouve assez abondamment dans cette mer un poisson de la grosseur +des morues de l'Europe, qui porte le nom <i>de morue du Brésil</i>; il est +fort gras et d'un excellent goût.</p> + +<p>Outre les poissons précédens et une infinité d'autres, qui servent de +nourriture ordinaire aux habitans de la côte, il y en a de différentes +sortes qui sont fort remarquables par leur grandeur, leur force et +leurs autres qualités.</p> + +<p>Le plus monstrueux habitant des mers est le cachalot, qui a reçu des +Hollandais le nom de <i>noordkaper</i>, et des Français celui de +<i>souffleur</i>.</p> + +<p>Le poisson fétiche a tiré ce nom du respect ou de l'espèce de culte +que les Nègres lui rendent. C'est un poisson d'une rare beauté; sa +peau qui est brune sur le dos, devient plus claire et plus brillante +près de l'estomac et du ventre. Il a le museau droit et terminé par +une espèce de corne dure et pointue de trois pouces de longueur; ses +yeux sont grands et vifs. Des deux côtés du corps, immédiatement après +les ouïes, on découvre quatre ouvertures en longueur dont on ignore +l'usage. Celui dont Barbot a donné la figure avait sept pieds de long. +Il ne lui fut pas possible d'en goûter, parce que rien ne peut engager +les Nègres à le vendre; mais ils lui permirent de le dessiner au +crayon.</p> + +<p>Pendant le séjour qu'Atkins fit dans la baie du cap des Trois-Pointes, +il vit régulièrement, vers le soir, un affreux poisson qui se remuait +pesamment autour du vaisseau. Ce monstre, nommé <i>diable de mer</i> par +les matelots, et <i>baudroie</i> sur les côtes de France, a un aspect +hideux. Sa tête est démesurément grosse, ses nageoires ventrales ont +la forme de mains. Entre ses yeux, placés sur la partie supérieure de +la tête, s'élève un long filament terminé par une membrane assez +large. Ce filament est suivi, dans la direction du dos, d'une rangée +d'autres filamens qui diminuent de longueur en s'éloignant de la tête, +garnie aussi de membranes et de fils. Des barbillons vermiformes sont +répandus sur les côtés du corps, de la queue et de la tête, au-dessus +de laquelle paraissent quelques tubercules ou aiguillons. Sa peau est +mince, flasque et sans écailles. La couleur de la baudroie est obscure +en dessus, et blanchâtre en dessous. Ce poisson, n'ayant ni armes +défensives dans ses tégumens, ni force dans ses membres, ni célérité +dans sa natation, est, malgré sa grandeur, contraint d'avoir recours à +la ruse pour se procurer sa subsistance, et de réduire sa chasse à des +embuscades; il s'enfonce dans la vase, se couvre de plantes marines, +se cache entre les pierres, et ne laisse apercevoir que l'extrémité de +ses filamens qu'il agite en différens sens, et auxquels il donne +toutes les fluctuations qui peuvent les faire ressembler davantage à +des vers où autres appâts; les autres poissons, attirés par cette +proie apparente, s'approchent et sont engloutis par un seul mouvement +de la baudroie dans son énorme gueule, et y sont retenus par les +innombrables dents dont elle est armée. Les autres poissons connus sur +la côte d'Or sont les mêmes que nous avons déjà vus dans ces mers.</p> + +<a id="chap_5_3" name="chap_5_3"></a> +<h2>CHAPITRE III.</h2> + +<p class="title">Côte des Esclaves.</p> + +<p>Les navigateurs européens étendent la côte des Esclaves depuis le Rio +de Volta, où finit la côte d'Or, jusqu'au Rio Lugos, dans le royaume +de Benin. La côte suivante prend le nom de <i>grand Benin</i>; celle +d'après porte celui d'<i>Ouarre</i>, et s'étend vers le sud jusqu'au cap +Formose. De là elle tourne à l'est jusqu'à Rio del Rey, d'où elle +reprend au sud jusqu'au cap Consalvo, au-delà de l'équateur, et forme +le golfe de Guinée.</p> + +<p>L'Europe n'a que trois établissemens sur cette côte. Le premier, qui +se nomme <i>Kita</i>, est un comptoir anglais de la Compagnie royale +d'Afrique, éloigné de quinze lieues à l'est de Lay ou d'Alampo, sur la +côte d'Or. Le second se nomme Fida ou Juida; les Anglais, les Français +et les Hollandais y ont des comptoirs et des forts. Le troisième +établissement, qui s'appelle <i>Iakin</i>, est un comptoir anglais à trois +lieues à l'est de Juida; mais diverses raisons l'ont fait abandonner, +sans qu'on ait pensé depuis à le rétablir.</p> + +<p>La côte des Esclaves comprend les côtes de Koto, de Popo, de Juida et +d'Ardra, quatre royaumes qui se suivent immédiatement, et qui tous +font le commerce des esclaves. Nous ne nous arrêterons que sur celui +de Juida, dont nous avons promis de donner une notice. C'est le centre +du commerce des esclaves, et le pays le plus fréquenté «t le mieux +connu des Européens sous cette latitude.</p> + +<p>Il commence à cinq ou six lieues du village de Popo, et s'étend à +quinze ou seize lieues le long de la côte; sa largeur est de huit ou +neuf lieues dans les terres; il est à 6° 20´ de latitude nord; ses +bornes sont le royaume de Popo au nord-ouest, et celui d'Ardra au +sud-est.</p> + +<p>Le pays est arrosé par deux ruisseaux qui méritent néanmoins le nom de +rivières, et qui descendent tous deux du royaume d'Ardra. Celui qui +est le plus au sud coule à la distance d'une lieue et demie de la mer, +et porte le nom d'<i>Iakin</i>, qu'il tire d'une ville du royaume d'Ardra; +l'eau en est jaunâtre. Il n'est navigable que pour les pirogues; à +peine a-t-il trois pieds de profondeur; et, dans plusieurs endroits, +il en a beaucoup moins.</p> + +<p>Le second, qui se nomme <i>Eufrates</i> (on ne sait pas pourquoi ce nom +grec se trouve en Guinée), arrose la ville d'Ardra, et va passer à la +distance d'une lieue de Sabi ou Xavier, capitale du royaume de Juida; +il est plus large et plus profond que le premier; son eau est +excellente, et, s'il n'était pas bouché par quelques bancs de sable, +il serait navigable. Les rois de Juida ont établi depuis long-temps à +tous ses gués une sorte de douane où tous les passans sont obligés de +payer deux bedjis ou cauris. Les grands du pays, et les Européens +mêmes, ne sont pas exempts de ce droit.</p> + +<p>Tous les Européens qui ont fait le voyage de Juida conviennent que +c'est une des plus délicieuses contrées de l'univers. Les arbres y +sont d'une grandeur et d'une beauté admirables, sans être offusqués, +comme dans les autres parties de la Guinée, par des buissons et de +mauvaises plantes. La verdure des campagnes, qui ne sont divisées que +par des bosquets ou des sentiers, fort agréables, et la multitude des +villages qui se présentent dans un si bel espace, forment la plus +charmante perspective qu'on puisse s'imaginer. Il n'y a ni montagnes +ni collines qui arrêtent la vue. Tout le pays s'élève doucement, +jusqu'à trente ou quarante milles de la côte, comme un large et +magnifique amphithéâtre, d'où les yeux se promènent jusqu'à la mer; +plus on avance, plus on le trouve peuplé; c'est la véritable image des +Champs-Élysées; du moins les voyageurs osent donner ce nom à cette +belle contrée, sans réfléchir qu'un pays où l'on trafique sans cesse +de la liberté des hommes rappelle plutôt l'idée de l'enfer que celle +de l'Élysée.</p> + +<p>À ceux qui viennent de la mer cette contrée présente un spectacle +charmant: c'est, un mélange de petits bois et de grands arbres. Ce +sont des groupes de bananiers, de figuiers, d'orangers, etc., au +travers desquels on découvre les toits d'un nombre infini de villages, +dont les maisons, couvertes de paille et couronnées de cannes, forment +un très-beau paysage.</p> + +<p>Les Nègres de Juida, bien différens de la plupart des peuples de +Guinée, n'abandonnent que les terres absolument stériles: tout est +cultivé, semé, planté, jusqu'aux enclos de leurs villages et de leurs +maisons. Leur activité va si loin, que le jour de leur moisson ils +recommencent à semer, sans laisser à la terre un moment de repos: +aussi leur terroir est-il si fertile, qu'il produit deux ou trois +fois l'année. Les pois succèdent au riz; le millet vient après les +pois; le maïs après le millet; les patates et les ignames après le +maïs. Les bords des fossés, des haies et des enclos sont plantés de +melons et de légumes. Il ne reste pas un pouce de terre en friche. +Leurs grands chemins ne sont que des sentiers. La méthode commune, +pour la culture des terres, est de l'ouvrir en sillons. La rosée qui +se rassemble au fond de ces ouvertures, et l'ardeur du soleil qui en +échauffe les côtés, hâtent beaucoup plus les progrès de leurs plantes +et de leurs semences que dans un terroir plat.</p> + +<p>Avec si peu d'étendue, le royaume de Juida est divisé en vingt-six +provinces ou gouvernemens, qui tirent leurs noms des principales +villes. Ces petits états sont distribués entre les principaux +seigneurs du pays, et deviennent héréditaires dans leurs familles. Le +roi, qui n'est que leur chef, gouverne particulièrement la province de +Sabi ou Xavier, c'est-à-dire celle qui passe pour la première du +royaume, comme la ville du même nom en est la capitale.</p> + +<p>Tout le pays est si rempli de villages et si peuplé, qu'il ne paraît +composer qu'une seule ville, divisée en autant de quartiers, et +partagée seulement par des terres cultivées, qu'on prendrait pour des +jardins.</p> + +<p>Aussitôt que les Nègres voient entrer dans la rade un vaisseau de +l'Europe, ils méprisent tous les dangers pour apporter à bord du +poisson; l'expérience les rend sûrs d'être bien payés, et d'obtenir +quelques verres d'eau-de-vie par-dessus. C'est parleurs pirogues que +les capitaines de chaque nation écrivent aux directeurs-généraux pour +leur donner avis de leur arrivée. Après avoir réglé les signaux de mer +et de terre, et fait dresser des tentes sur le rivage; le capitaine se +met dans sa chaloupe pour s'avancer à cent pas de la barre, +c'est-à-dire jusqu'au lieu où commence la grande agitation des vagues: +il y trouve une pirogue qui l'attend. Les personnes sensées se +dépouillent de leurs habits jusqu'à la chemise, parce que le moindre +de tous les maux qu'on peut craindre est d'être bien mouillé de la +troisième vague; toute l'adresse des rameurs ne peut garantir là +pirogue d'être couverte d'eau, et l'on est inondé depuis la tête +jusqu'aux pieds. Les Nègres sautent dehors; et, secondés par ceux qui +les attendent au rivage, ils mettent la pirogue et tous les passagers +sur le sable.</p> + +<p>Il ne sera point inutile d'expliquer ici ce que c'est que cette barre +qui règne tout le long de la côte de Guinée, et qui est plus ou moins +dangereuse, suivant la position des côtes, et suivant la nature des +vents auxquels elle est exposée.</p> + +<p>Par le terme de <i>barre</i>, on entend l'effet produit par trois vagues, +qui viennent se briser successivement contre la côte, et dont la +dernière est toujours la plus dangereuse, parce qu'elle forme une +sorte d'arcade assez haute et d'un assez grand diamètre pour couvrir +entièrement une pirogue, la remplir d'eau et l'abîmer avant qu'elle +puisse toucher au rivage. Les deux premières vagues ne s'enflent pas +tant, et ne forment point d'arche en approchant du rivage: la +première, parce qu'elle n'est pas repoussée par une vague précédente +qui ait eu le temps de se briser avant qu'elle arrive; la seconde, +parce que le retour seul de la première n'a pas assez de force pour +repousser fort impétueusement celle qui la suit. Mais la troisième, +qui trouve le repoussement de la seconde augmenté par celui de la +première, forme cette arcade terrible, qui porte proprement le nom de +<i>barre</i>, et qui a causé la perte de tant de malheureux.</p> + +<p>L'adresse des rameurs nègres consiste à sauter promptement dans l'eau, +et à soutenir la pirogue des deux côtés pour empêcher qu'elle ne +tourne. Cette opération la conduit à terre dans un moment, avec autant +de sûreté pour les passagers que pour les marchandises. Depuis que les +Européens font le commerce à Juida, les Nègres du pays ont eu le temps +de se familiariser avec ce dangereux passage. Il est rare à présent +qu'une pirogue y périsse. Il arrive encore plus rarement que les +rameurs aient quelque risque à courir, parce qu'ils sont excellens +nageurs, et qu'étant nus ils comptent pour rien d'être un peu secoués +par les flots. Leur hardiesse est si tranquille, qu'ils profitent +souvent de l'occasion pour dérober de l'eau-de-vie ou des cauris. +S'ils n'ont pas quelques Européens qui les observent, ils cessent +quelque temps d'avancer, en soutenant la pirogue avec leurs rames, +tandis qu'un des plus adroits perce les barils et sert de l'eau-de-vie +à tous les autres; ensuite ils recommencent à ramer de toutes leurs +forces, et, lorsqu'ils arrivent au rivage, ils racontent froidement, +pour excuser leur lenteur, que la pirogue a fait une voie d'eau, et +qu'ayant été forcés de la boucher, ils ont eu beaucoup de peine à +surmonter les difficultés. S'ils sont observés de si près qu'ils ne +puissent tromper, ils ont l'art de renverser la pirogue dans quelque +lieu où les barils et les caisses coulent à fond, et la nuit suivante +ils reviennent les pêcher.</p> + +<p>Après avoir débarqué les marchandises, on les place sous des tentes +que les capitaines font dresser sur le rivage. Au sommet de ces tentes +on élève des pavillons qui servent à donner les signaux réglés entre +les marchands qui sont à terre et les barques qui demeurent à l'ancre +au delà de la barre; car, à si peu de distance, il n'en est pas moins +impossible de se faire entendre en criant, et même avec le porte-voix. +Le bruit des vagues qui se brisent incessamment contre la rade +l'emporte sur celui du tonnerre.</p> + +<p>Autrefois les Anglais et les Hollandais étaient seuls en possession du +commerce de Juida; mais les Français obtinrent par degrés la liberté +d'y bâtir un fort; et l'adresse des habitans a fait ouvrir enfin leur +port à toutes les nations. Il en résulte un effet très-désavantageux +pour la compagnie anglaise d'Afrique: le prix des esclaves, qui était +anciennement réglé pour elle à trois livres sterling par tête (72 +fr.), est monté dans ces derniers temps jusqu'à vingt (480 fr.).</p> + +<p>Il se tient tous les quatre jours un grand marché à Sabi ou Xavier, +dans différens endroits de cette ville. Il s'en tient un autre dans la +province d'Aploga, où la foule est si grande, qu'on n'y voit pas +ordinairement moins de cinq ou six mille marchands.</p> + +<p>Ces marchés sont réglés avec tant d'ordre et de sagesse, qu'il ne s'y +passe jamais rien contre les lois. Chaque espèce de marchands et de +marchandises a sa place assignée. Il est permis à ceux qui achètent de +marchander aussi long-temps qu'il leur plaît, mais sans tumulte et +sans fraude. Le roi nomme un juge, assisté de quatre officiers bien +armés, qui a non-seulement le droit d'inspection sur toutes sortes de +commerce, mais celui d'écouter les plaintes et de les terminer par une +courte décision, en vendant pour l'esclavage ceux qui sont convaincus +de vol ou d'avoir troublé le repos public. Outre ce magistrat, un +grand du royaume, nommé le <i>konagongla</i>, est chargé du soin de la +monnaie ou des bedjis. Il en faut quarante pour faire un toqua. Cet +officier examine les cordons, et s'il s'y trouve une coquille de +moins, il les confisque au profit du roi.</p> + +<p>Les marchés sont environnés de petites baraques qui sont occupées par +des cuisiniers ou des traiteurs pour la commodité du public. Il ne +manque rien dans tous ces marchés. On y vend des esclaves de tous les +âges et des deux sexes, des bœufs et des vaches, des moutons, des +chèvres, des chiens, de la volaille et des oiseaux de toute espèce; +des singes et d'autres animaux; des draps de l'Europe, des toiles, de +la laine et du coton, des calicots où toiles des Indes, des étoffes de +soie, des épices, des merceries, de la porcelaine de la Chine, de l'or +en poudre et en lingots, du fer en barre et en œuvre; enfin toutes +sortes de marchandises d'Europe, d'Asie et d'Afrique, à des prix fort +raisonnables. Cette abondance est d'autant plus surprenante, qu'une +partie de tous ces biens est achetée de la seconde ou de la troisième +main par des marchands qui les vont revendre à trois ou quatre cents +lieues du pays.</p> + +<p>Les principales marchandises du royaume de Juida sont les étoffes de +la fabrique des femmes, les nattes, les paniers, les cruches pour le +peytou, les calebasses de toutes sortes de grandeurs, les plats et les +tasses de bois, les pagnes rouges et bleus, la malaguette, le sel, +l'huile de palmier, le kanki et d'autres denrées.</p> + +<p>Le commerce des esclaves est exercé par les hommes, et celui de toutes +les autres marchandises par les femmes. Nos plus fins marchands +pourraient recevoir des leçons de ces habiles Négresses, soit dans +l'art du débit, soit dans celui dès comptes. Aussi les hommes se +reposent-ils entièrement sur leur gestion.</p> + +<p>La monnaie courante dans tous les marchés est de la poudre d'or ou des +bedjis. Comme on ne connaît pas l'usage du crédit, les marchands n'ont +pas l'embarras des livres de compte.</p> + +<p>Les Européens, les seigneurs de Juida, et les Nègres riches se font +porter dans des hamacs sur les épaules de leurs esclaves. C'est du +Brésil que viennent les plus beaux hamacs: ils sont de coton. Les uns +sont d'une étoffe continue, comme le drap; les autres à jour, comme +nos filets pour la pèche. Leur longueur ordinaire est de sept pieds, +sur dix, douze et quatorze de largeur. Aux deux extrémités il y a +cinquante ou soixante nœuds d'un tissu de soie ou de coton, que les +Nègres appellent rubans, chacun de la longueur de trois pieds. Tous +les rubans de chaque bout s'unissent pour composer une chaîne, au +travers de laquelle on passe une corde, qu'on attache des deux côtés +au bout d'une perche de bambou longue de quinze ou seize pieds; de +sorte que le hamac suspendu prend la forme d'un demi-cercle. Deux +esclaves portent les deux extrémités de la perche sur leur tête. La +personne qui se fait porter s'assied ou se couche de toute sa longueur +dans le hamac; mais elle ne se met pas en ligne directe, parce que, +dans cette situation, elle aurait le corps plié et les pieds aussi +hauts que la tête. Sa position est diagonale, c'est-à-dire, qu'ayant +la tête et les pieds d'un coin à l'autre, elle est aussi commodément +que dans un lit. Les personnes de distinction se servent d'un oreiller +qui leur soutient la tête.</p> + +<p>Les hamacs qu'on apporte du Brésil sont de différentes couleurs et +fort bien travaillés, avec des soupentes et des franges de la même +étoffe qui tombent des deux côtés, et leur donnent fort bonne grâce. +On s'y sert ordinairement d'un parasol qu'on tient à la main. Si l'on +voyage pendant la nuit, on passe sur la perche une toile cirée pour se +garantir de la rosée, qui est dangereuse dans ce pays. Il n'y a point +de litière où l'on dorme si commodément que dans cette voiture.</p> + +<p>Lorsque les directeurs sortent du comptoir pour la promenade ou pour +quelque voyage, ils sont toujours escortés d'un capitaine nègre, ou +d'un seigneur qui protége leur nation, et qui suit immédiatement dans +son hamac. À la tête du convoi, un Nègre porte l'enseigne de la +nation. Il est suivi d'une garde de cent ou deux cents Nègres, avec +leurs tambours et leurs trompettes. Ceux qui ont des fusils tirent +continuellement. Les tambours battent, les trompettes sonnent, et la +marche n'est qu'une danse continuelle.</p> + +<p>La qualité du climat ne laisse point aux Européens le choix d'une +autre voiture. Ils ne pourraient faire un mille à pied, dans l'espace +d'un jour, sans être dangereusement affaiblis par l'excès de la +chaleur; au lieu qu'ils sont fort soulagés dans un hamac par la toile +qui les couvre, et par le mouvement de l'air que leurs porteurs +agitent continuellement.</p> + +<p>Les habitans naturels de cette contrée sont généralement de haute +taille, bien faits et robustes. Leur couleur n'est pas d'un noir de +jais si luisant que sur la côte d'Or, et l'est encore moins que sur le +Sénégal et sur la Gambie. Mais ils sont beaucoup plus industrieux et +plus capables de travail, sans être moins ignorans.</p> + +<p>Avec peu de lumières, ils sont pourtant très-civilisés et très-polis. +Bosman les met fort au-dessus de tous les autres Nègres, autant pour +les mauvaises que pour les bonnes qualités.</p> + +<p>Les devoirs mutuels de la civilité sont si bien établis entre eux, et +leur respect va si loin pour leurs supérieurs, que, dans les visites +qu'ils leur rendent, ou dans une simple rencontre, l'inférieur se +jette à genoux, baise trois fois la terre en frappant des mains, +souhaite le bonjour à celui qu'il se croit obligé d'honorer, et le +félicite sur sa santé ou sur d'autres avantages dont il le voit jouir. +De l'autre côté, le supérieur, sans changer de posture, fait une +réponse obligeante, bat doucement les mains, et souhaite aussi le +bonjour. L'inférieur ne cesse pas de demeurer assis à terre ou +prosterné jusqu'à ce que l'autre le quitte ou lui témoigne que c'est +assez. Si c'est l'inférieur que ses affaires obligent de partir le +premier, il en demande la permission, et se retire en rampant; car on +regarderait comme un crime dans la nation de paraître debout ou de +s'asseoir sur un banc devant ses supérieurs. Les enfans ne sont pas +moins respectueux pour leurs pères, et les femmes pour leurs maris. +Ils ne leur présentent et ne reçoivent rien d'eux sans se mettre à +genoux, et sans employer les deux mains; ce qui passe encore pour une +plus grande marque de soumission. S'ils leur parlent, c'est en se +couvrant la bouche de la main, dans la crainte de les incommoder par +leur haleine.</p> + +<p>Deux personnes d'égale condition qui se rencontrent commencent par se +mettre à genoux et frappent des mains, après quoi elles se saluent en +faisant des vœux mutuels pour leur bonheur et leur santé. Qu'une +personne de distinction éternue, toutes les personnes présentes +tombent à genoux, baisent la terre, frappent des mains et lui +souhaitent toutes sortes de prospérités. Un Nègre qui reçoit quelque +présent de son supérieur frappe des mains, baise la terre et fait un +remercîment fort affectueux. Enfin les distinctions de rang et les +gradations de respect sont aussi bien observées entre les Nègres de +Juida que dans aucun autre endroit du monde, bien différens de ceux de +la côte d'Or, qui vivent ensemble comme des brutes, sans aucune idée +de bienséance et de politesse.</p> + +<p>Les mêmes cérémonies se répètent scrupuleusement chaque fois qu'on se +rencontre, fût-ce vingt fois le jour; et la négligence dans ces usages +est punie par une amende. Toute la nation, dit Desmarchais, marque une +considération singulière pour les Français: le dernier roi de Juida +portait si loin ce sentiment, qu'un de ses principaux officiers ayant +insulté un Français, et levé la canne pour le frapper, il lui fit +couper la tête sur-le-champ, sans se laisser fléchir par les ardentes +sollicitations du directeur français en faveur du coupable.</p> + +<p>Les Chinois mêmes ne portent pas plus loin les formalités du +cérémonial, et ne les observent pas avec plus de rigueur. Un Nègre de +Juida qui se propose de rendre visite à son supérieur envoie d'abord +chez lui pour lui faire demander sa permission et l'heure qui lui +convient: après avoir reçu sa réponse, il sort accompagné de tous ses +domestiques et de ses instrumens musicaux, si sa condition lui permet +d'en avoir: ce cortége marche devant lui lentement et en fort bon +ordre; il ferme la marche, porté par deux esclaves sur son hamac; +lorsqu'il est arrivé à quelques pas du terme, il descend et s'avance à +la première porte, où il trouve les domestiques de la maison; alors il +fait cesser la musique, et se prosterne à terre avec tout son train; +les domestiques qui sont venus pour le recevoir se mettent dans la +même posture; on dispute long-temps à qui se lèvera le premier; il +entre enfin dans la première cour, y laisse le gros de ses gens, et +n'en prend qu'un petit nombre à sa suite.</p> + +<p>Les domestiques de la maison l'ayant introduit dans la salle +d'audience, il y trouve le maître assis, qui ne fait pas le moindre +mouvement pour quitter sa position; il se met à genoux devant lui, +baise la terre, frappe des mains, et souhaite à son seigneur une +longue vie avec toutes sortes de prospérités: il répète trois fois +cette cérémonie, après quoi l'autre, sans se remuer, lui dit de +s'asseoir, et le fait placer vis-à-vis de lui sur une natte ou sur une +chaise, suivant la manière dont il est assis lui-même; il commence +alors la conversation: lorsqu'elle a duré quelque temps, il fait signe +à ses gens d'apporter des liqueurs, et les présente à son hôte; c'est +le signal de la retraite. L'étranger recommence alors ses génuflexions +avec les mêmes complimens, et se retire; les domestiqués de la maison +le conduisent jusqu'à la porte, et le pressent de remonter dans son +hamac; mais il s'en défend, et de part et d'autre, on se prosterne +comme à l'arrivée; il monte ensuite dans le hamac; les instrumens +recommencent à jouer, et le convoi se remet en marche dans le même +ordre qu'il est venu. Il paraît par ce détail que la politesse des +inférieurs est très-soumise, et celle des supérieurs très-humiliante. +Quoi qu'en disent les voyageurs, ce n'est pas là le chef-d'œuvre de +l'urbanité; celle de l'Europe est infiniment mieux entendue, +puisqu'elle consiste à établir, autant qu'il est possible, les +apparences de l'égalité.</p> + +<p>Mais si les habitans de Juida surpassent tous les autres Nègres en +industrie comme en politesse, ils l'emportent beaucoup aussi par le +goût et la subtilité qu'ils ont pour le vol. À l'arrivée de Bosman +dans ce comptoir, le roi lui déclara que ses sujets ne ressemblaient +point à ceux d'Ardra et des autres pays voisins, qui étaient capables, +au moindre mécontentement, d'empoisonner les Européens. «C'est, lui +dit le prince, ce que vous ne devez jamais craindre ici; mais je vous +avertis de prendre garde à vos marchandises, car mon peuple est fort +enclin au vol, et ne vous laissera que ce qu'il ne pourra prendre.» +Bosman, charmé de cette franchise, résolut d'être si attentif, qu'on +ne pût le tromper aisément; mais il éprouva bientôt que l'adresse des +habitans surpassait toutes ses précautions. Il ajoute qu'à l'exception +de deux ou trois des principaux seigneurs du pays, toute la nation de +Juida n'est qu'une troupe de voleurs, d'une expérience si consommée +dans leur profession, que, de l'aveu des Français, ils entendent mieux +cet art que les plus habiles filous de Paris.</p> + +<p>Les Nègres de Juida sont généralement mieux vêtus que ceux de la côte +d'Or; mais ils n'ont pas d'ornemens d'or et d'argent: leur pays ne +produit aucun de ces précieux métaux, et les habitans n'en connaissent +pas même le prix.</p> + +<p>Le blé des Nègres de Juida est le millet. Ils ont l'art de le moudre +entre deux pierres, qu'ils appellent <i>pierres de kanki</i>, à peu près +comme les peintres broient leurs couleurs: de la farine pétrie avec un +peu d'eau ils composent des morceaux de pâte qu'ils font bouillir dans +un pot de terre, ou cuire au feu sur un fer ou une pierre; cette +espèce de pain, qu'ils appellent <i>kanki</i>, se mange avec un peu d'huile +de palmier: une calebasse de <i>peytou</i> et quelques ignames, ou quelques, +patates qu'ils y joignent, sont la nourriture ordinaire du plus grand +nombre.</p> + +<p>La plupart des usages de Juida ont beaucoup de ressemblance avec ceux +de la côte d'Or, à l'exception de ce qui regarde le culte religieux.</p> + +<p>Les hommes ont communément un plus grand nombre de femmes que sur la +côte d'Or. Sans être extrêmement fécondes, elles sont fort éloignées +d'être stériles, et non-seulement les hommes sont ardens et robustes, +mais ils emploient divers ingrédiens pour exciter la nature. Bosman a +vu des Nègres qui se glorifiaient d'avoir plus de deux cents enfans. +Ayant demandé un jour au capitaine Agoci, qui servait depuis plusieurs +années d'interprète aux Hollandais, si sa famille était nombreuse, +parce qu'il était toujours suivi de quantité d'enfans, le Nègre +répondit avec un soupir, qu'il n'en avait que soixante-dix, et qu'il +lui en était mort le même nombre. Le roi, qui était témoin de cette +conversation, assura Bosman qu'un de ses vice-rois avait repoussé un +puissant ennemi sans autre secours que ses fils et ses petits-fils, +avec tous ses esclaves, et que cette famille était composée de deux +mille hommes, au nombre desquels il ne comptait ni les filles ni +plusieurs enfans morts. Cela rappelle les guerres de famille entre les +patriarches. Il ne faut pas s'étonner que le pays soit si peuplé, et +qu'il en sorte annuellement un si grand nombre d'esclaves.</p> + +<p>D'ailleurs les richesses consistent dans la multitude des enfans; mais +les pères en disposent à leur gré, et, ne réservant quelquefois que +l'aîné des mâles, ils vendent tout le reste pour l'esclavage: un +royaume de si peu d'étendue fournit tous les mois un millier +d'esclaves au marché.</p> + +<p>La circoncision des enfans est une pratique établie dans cette +contrée, sans que les habitans en puissent apporter d'autre raison que +l'usage de leurs pères, dont ils en ont reçu l'exemple: on soumet même +quelques filles à cette cérémonie sanglante.</p> + +<p>À la mort de son père, l'aîné des fils hérite non-seulement de tous +ses biens et de ses bestiaux, mais même de ses femmes, avec lesquelles +il commence aussitôt à vivre en qualité de mari; sa mère seule est +exceptée; elle devient maîtresse d'elle-même, dans un logement séparé, +avec un fonds réglé pour sa subsistance; cet usage n'est pas moins +établi pour le peuple que pour le roi et les seigneurs.</p> + +<p>L'application extraordinaire que les Nègres de Juida apportent au +commerce et à l'agriculture ne leur ôte pas le goût du plaisir et de +l'amusement; leur principale passion dans ce genre est pour le jeu. +Bosman rapporte qu'ils y risquent volontiers tout ce qu'ils possèdent, +et qu'après avoir perdu leur argent et leurs marchandises, ils sont +capables de jouer leurs femmes, leurs enfans, et de finir par se jouer +eux-mêmes.</p> + +<p>Desmarchais observe en effet qu'avec autant de passion pour le jeu que +les Chinois, ils se dispensent de les imiter sur un seul point: c'est +qu'au lieu de se pendre après avoir tout perdu, ils jouent leur propre +corps, et sont vendus par celui que la fortune favorise. Ce désordre +avait engagé un de leurs rois à défendre tous les jeux de hasard sous +peine de l'esclavage.</p> + +<p>Ils appréhendent tellement la mort, qu'ils ne peuvent en entendre +parler, dans la crainte de hâter son arrivée en prononçant son nom; +c'est un crime capital de la nommer devant le roi et les grands. +Bosman, se disposant à partir, dans son premier voyage, demanda au +roi, qui lui devait environ cent livres sterling (2400 fr.), de qui il +recevrait cette somme à son retour, en cas de mort: tous les assistans +parurent extrêmement surpris à cette question; mais le roi, qui +entendait un peu la langue portugaise, considérant que Bosman +ignorait les usages du pays, lui répondit avec un sourire: «Soyez +là-dessus sans inquiétude; vous ne me trouverez pas mort, car je +vivrai toujours.» Bosman s'aperçut fort bien qu'il avait commis une +imprudence. Lorsqu'il fut retourné au comptoir, son interprète lui +apprit qu'il était défendu, sous peine de la vie, de parler de mort en +présence du roi, et, bien plus, de parler de la sienne. Cependant +étant devenu plus familier avec ce prince, dans son second et dans son +troisième voyage, il prit la liberté de railler souvent les seigneurs +de la cour sur la crainte qu'ils avaient de la mort; il parvint à les +faire rire de leur propre faiblesse, et le roi même prenait plaisir à +l'entendre; mais les Nègres n'en étaient pas moins réservés, et +n'osaient ouvrir la bouche sur le même sujet.</p> + +<p>Ils sont persuadés qu'il existe un être dont l'univers est l'ouvrage, +et qui mérite par conséquent d'être préféré aux fétiches, qui sont +eux-mêmes ses créatures; mais ils ne le prient point, et ne lui +offrent point de sacrifices. «Ce grand Dieu, disent-ils, est trop +élevé au-dessus d'eux pour s'occuper de leur situation; il a confié le +gouvernement du monde aux fétiches, qui sont des puissances +subordonnées auxquelles les Nègres doivent s'adresser.»</p> + +<p>Les Nègres les plus sensés de Juida, du moins entre les grands, ont +une idée confuse de l'existence d'un seul Dieu, qu'ils placent dans +le ciel; ils lui attribuent le soin de punir le mal et de récompenser +le bien; ils croient que le tonnerre vient de lui; ils reconnaissent +que les blancs, qui lui adressent leur culte, sont beaucoup plus +heureux que les Nègres, dont le partage est de servir le diable, +méchante et pernicieuse puissance, qu'ils n'ont pas la hardiesse +d'abandonner, parce qu'ils redoutent la fureur de la populace.</p> + +<p>Les habitans de Juida ont quelques notions de l'enfer, du diable et de +l'apparition des esprits; ils mettent l'enfer dans un lieu souterrain, +où les méchans sont punis par le feu.</p> + +<p>Les fétiches de Juida peuvent être divisés en deux classes, celle des +grands et celle des petits: la première classe est celle des fétiches +publics, le serpent, les arbres, la mer et l'Agoye.</p> + +<p>L'Agoye est une hideuse figure de terre noire qui ressemble plus à un +crapaud qu'à un homme: c'est la divinité qui préside aux conseils. +L'usage est de la consulter avant de former une entreprise; ceux qui +ont besoin de ses inspirations s'adressent d'abord au sacrificateur, +et lui expliquent le sujet qui les amène; ensuite ils offrent leur +présent à l'Agoye, sans oublier de payer le droit du prêtre: il fait +quantité de grimaces que le suppliant regarde avec beaucoup de +respect; il jette des balles au hasard, d'un plat dans l'autre, +jusqu'à ce que le nombre se trouve impair dans chaque plat: il répète +plusieurs fois cette opération; et, si le nombre continue d'être +impair, il déclare que l'entreprise est heureuse. La prévention des +Nègres est si forte, que, si leurs espérances sont trompées, comme il +arrive souvent, ils en rejettent la faute sur eux-mêmes, sans accuser +jamais l'Agoye.</p> + +<p>Mais le respect qu'on porte aux grands fétiches est extrêmement +partagé par la multitude innombrable que chaque particulier choisit à +son gré. Les plus communs sont de terre grasse, parce qu'il est aisé +de faire prendre toutes sortes de formes à cette terre.</p> + +<p>Bosman rapporte qu'étant sur la côte de Juida, en 1698 et 1699, il y +vint un moine augustin de l'île de San-Thomé pour convertir les +Nègres. Ce missionnaire proposa au roi d'écouter ses instructions; et, +dans la première visite que Bosman rendit à ce prince, il lui demanda +ce qu'il pensait de cette proposition: «Je la loue, lui dit le roi, et +ce missionnaire me paraît fort honnête homme; mais je suis résolu de +m'en tenir à mes fétiches.» Le même religieux, se trouvant avec Bosman +dans la compagnie d'un seigneur qui passait pour un homme d'esprit, +déclara d'un ton menaçant: «Que si le peuple de Juida persistait dans +ses fausses opinions et dans ses mœurs déréglées, il ne pouvait +éviter de tomber dans les flammes de l'enfer pour y brûler +éternellement avec le diable.» Le seigneur nègre répondit froidement: +«Nous ne valons pas mieux que nos ancêtres; ils ont mené la même vie +et professé le même culte: si nous sommes condamnés à brûler, notre +consolation sera de brûler avec eux.» Cette réponse fit perdre toute +espérance au missionnaire; il pria Bosman de lui obtenir du roi son +audience de congé, et quelque temps après il remit à la voile.</p> + +<p>Desmarchais donne une description fort exacte de l'espèce de serpent +qui fait le principal objet de la religion de Juida, et qu'on nomme +<i>serpent-fétiche</i>. Cette espèce a la tête grosse et ronde, les yeux +bleus et fort ouverts, la langue courte et pointue comme un dard, le +mouvement d'une grande lenteur, excepté lorsqu'elle attaque un serpent +venimeux; elle a la queue petite et pointue, la peau fort belle; le +fond de sa couleur est un blanc sale, avec un mélange agréable de +raies et de taches jaunes, bleues et brunes. Ces serpens sont d'une +douceur surprenante: on peut marcher sur eux sans crainte; ils se +retirent sans aucune marque de colère.</p> + +<p>Ils sont si privés, qu'ils se laissent prendre et manier. Leur unique +antipathie est contre les serpens venimeux, dont la morsure est +dangereuse; ils les attaquent dans quelque lieu qu'ils les +rencontrent, et semblent prendre plaisir à délivrer les hommes de leur +poison. Les blancs mêmes ne font pas difficulté de manier ces +innocentes créatures, et badinent avec elles sans le moindre danger. +Il ne faut pas craindre de les confondre avec les autres. L'espèce de +serpens venimeux est noire, longue de deux brasses, et d'un pouce et +demi de diamètre; ils ont la tête plate et deux dents crochues; ils +rampent toujours la tête levée et la gueule ouverte, attaquent +furieusement tout ce qui se présente.</p> + +<p>Le serpent sacré a moins de longueur: il n'a point ordinairement plus +de sept pieds et demi, mais il est aussi gros que la cuisse d'un +homme. Les Nègres assurent que le premier père de cette race est +encore vivant, et qu'il est d'une prodigieuse grosseur.</p> + +<p>Bosman prétend avoir observé que ces serpens ne peuvent mordre ni +piquer. Il traite de chimère l'opinion des Nègres qui regardent leur +morsure comme un préservatif contre celle des autres serpens; il +assure, au contraire, qu'ils ne peuvent se défendre eux-mêmes du +poison des autres, et que dans les combats qu'ils leur livrent +souvent, quoique beaucoup plus gros et plus vigoureux, ils seraient +rarement vainqueurs, si ces rencontres n'arrivaient ordinairement près +des villes et des villages, où le secours de leurs adorateurs les fait +triompher de leur ennemi. Une des principales raisons qui les a fait +choisir aux Nègres pour l'objet de leur culte, est la bonté de leur +naturel. C'est un crime capital de leur nuire ou de les outrager +volontairement; mais s'il arrive par hasard qu'on marche dessus, ils +se retirent avec plus de frayeur que de colère; ou s'ils se servent de +leurs dents pour mordre, la blessure est toujours sans danger.</p> + +<p>Ce serpent vient d'Ardra, dans son origine, et voici ce que l'on +rapporte sur l'introduction de son culte. L'armée de Juida étant près +de livrer bataille à celle d'Ardra, il sortit de celle-ci un gros +serpent qui se retira dans l'autre: non-seulement sa forme n'avait +rien d'effrayant, mais il partit si doux et si privé, que tout le +monde fut porté à le caresser. Le grand sacrificateur le prit dans ses +bras et le leva pour le faire voir à toute l'armée. La vue de ce +prodige fit tomber tous les Nègres à genoux: ils adorèrent leur +nouvelle divinité, et, fondant sur leurs ennemis avec un redoublement +de courage, ils remportèrent une victoire complète. Toute la nation ne +manqua point d'attribuer un succès si mémorable à la vertu du serpent. +Il fut rapporté avec toutes sortes d'honneurs; on lui bâtit un temple +on assigna un fonds pour sa subsistance, et bientôt ce nouveau fétiche +prit l'ascendant sur toutes les anciennes divinités; son culte ne fit +ensuite qu'augmenter à proportion des faveurs dont on se crut +redevable à sa protection. Les trois anciens fétiches avaient leur +département séparé: on s'adressait à la mer pour obtenir une heureuse +pêche, aux arbres pour la santé, et à l'Agoye pour les conseils; mais +le serpent préside au commerce, à la guerre, à l'agriculture, aux +maladies, à là stérilité, etc. Le premier édifice qu'on avait bâti +pour le recevoir parut bientôt trop petit. On prit le parti de lui +élever un nouveau temple avec de grandes cours et des appartemens +spacieux. On établit un grand pontife et des prêtres pour le servir. +Tous les ans on choisit quelques belles filles qui lui sont +consacrées. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les Nègres de +Juida sont persuadés que le serpent qu'ils adorent aujourd'hui est le +même qui fut apporté par leurs ancêtres, et qui leur fit gagner une +glorieuse victoire. La postérité de ce noble animal est devenue fort +nombreuse, et n'a pas dégénéré des bonnes qualités de son premier +père. Quoiqu'elle soit moins honorée que le chef, il n'y a pas de +Nègre qui ne se croie fort heureux de rencontrer des serpens de cette +espèce, et qui ne les loge ou ne les nourrisse avec joie: il les +régale avec du lait. Si c'est une femelle, et qu'il s'aperçoive +qu'elle est pleine, il lui construit un nid pour mettre ses petits au +monde, et prend soin de les élever jusqu'à ce qu'ils soient en état de +chercher leur nourriture. Comme ils sont incapables de nuire, personne +n'est porté à les insulter; mais s'il arrivait à quelqu'un, Nègre ou +blanc, d'en tuer ou d'en blesser un, toute la nation serait ardente à +se soulever. Le coupable, s'il était Nègre, serait assommé ou brûlé +sur-le-champ, et tous ses biens confisqués; si c'était un blanc, et +qu'il eût le bonheur de se dérober à la furie du peuple, il en +coûterait une bonne somme à sa nation pour lui procurer la liberté de +reparaître.</p> + +<p>Cette superstition fut cause d'un accident fort tragique, qui est +confirmé par le témoignage réuni de Bosman et de Barbot. Lorsque les +Anglais commencèrent à s'établir dans le royaume de Juida, un +capitaine de leur nation ayant débarqué des marchandises sur le +rivage, ses gens trouvèrent, pendant la nuit, un serpent fétiche, +qu'ils tuèrent et qu'ils jetèrent devant leur porte sans se défier des +conséquences. Le lendemain, quelques Nègres qui reconnurent le +sacrilége, et qui apprirent quels en étaient les auteurs par la +confession même des Anglais, ne tardèrent point à répandre cette +funeste nouvelle dans la nation. Tous les habitans du canton se +rassemblèrent. Ils fondirent sur le comptoir naissant, massacrèrent +les Anglais jusqu'au dernier, et détruisirent par le feu l'édifice et +les marchandises.</p> + +<p>Cette barbarie éloigna pendant quelque temps les Anglais de la côte. +Dans l'intervalle, les Nègres prirent l'habitude de montrer aux +Européens qui arrivaient dans leur pays quelques-uns de leurs serpens +fétiches, en les suppliant de les respecter parce qu'ils étaient +sacrés. Une précaution si nécessaire a garanti les étrangers de toutes +sortes d'accidens. Mais un blanc qui tuerait aujourd'hui quelque +serpent fétiche n'aurait pas d'autre ressource que de s'adresser +promptement au roi, et de lui protester qu'il l'a fait sans dessein. +Son crime paraîtrait expié par le repentir et par une amende qu'on +l'obligerait de payer aux prêtres. Encore Bosman ne lui conseille-t-il +pas de s'exposer dans ces circonstances aux yeux de la populace, qui +devient capable de toutes sortes d'outrages lorsqu'elle est excitée +par les prêtres.</p> + +<p>Vers le même temps, un Nègre d'Akambo, qui se trouvait dans le pays de +Juida, prit un serpent sur un bâton, parce qu'il n'osait y toucher de +la main, et le porta dans sa cabane sans lui avoir causé le moindre +mal. Il fut aperçu par deux Nègres du pays, qui poussèrent aussitôt +des cris affreux et capables de soulever le canton. On vit accourir à +là place publique un grand nombre d'habitans armés de massues, d'épées +et de zagaies, qui auraient massacré sur-le-champ le malheureux +Akambo, si le roi, informé de son innocence, n'eût envoyé quelques +seigneurs pour l'arracher à cette troupe de furieux.</p> + +<p>Quoique ces serpens ne soient pas capables de nuire, ils ne laissent +pas d'être fort incommodes par l'excès de familiarité à laquelle ils +s'accoutument. Dans les grandes chaleurs, ils entrent quelquefois cinq +ou six ensemble jusqu'au fond des maisons, et même dans les lits. +S'ils trouvent dans un lit qui n'est pas bien remué quelque place où +ils puissent se nicher, ils y demeurent cinq ou six jours entiers, et +souvent ils y font leurs petits. À la vérité, l'embarras n'est pas +grand pour s'en défaire. On appelle un Nègre, qui prend doucement ces +fétiches, et qui les met à la porte; mais s'ils se trouvent placés sur +quelque solive, ou dans quelque lieu élevé des maisons, quoiqu'elles +ne soient que d'un seul étage, il n'est pas aisé d'engager le Nègre à +les en chasser. On est obligé fort souvent de les y laisser +tranquilles jusqu'à ce qu'ils en sortent d'eux-mêmes.</p> + +<p>Un serpent se plaça un jour au-dessus de la table où Bosman avait +coutume de prendre ses repas, et quoiqu'il fût à la portée de la main, +il ne se trouva personne qui eût la hardiesse d'y toucher. Plusieurs +jours après, Bosman eut à dîner quelques seigneurs du pays. On parla +de serpens. Il leva les yeux sur celui qui était au-dessus de sa tête, +et le faisant remarquer à ses hôtes, il leur dit que ce pauvre +fétiche, n'ayant pas mangé depuis douze ou quinze jours, était menacé +de mourir de faim, s'il ne changeait de demeure. Ils répondirent +qu'ils le croyaient plus sensé, et qu'il ne fallait pas douter qu'en +secret il ne trouvât le moyen de s'approcher des plats. La raillerie +ne fut pas poussée plus loin; mais le jour suivant Bosman se plaignit +au roi, devant les mêmes seigneurs, qu'un de ses fétiches eût pris la +hardiesse de manger depuis quinze jours à sa table sans être invité. +Il ajouta que, si cet effronté parasite ne payait pas quelque chose +pour sa pension et son logement, les Hollandais seraient forcés de le +congédier. Le roi, qui aimait cette espèce de badinage, le pria de +laisser le fétiche tranquille, et promit de contribuer à sa +subsistance. Dès le soir il envoya un bœuf gras à Bosman.</p> + +<p>Les animaux qui tueraient ou blesseraient un serpent fétiche ne +seraient pas plus à couvert du châtiment que les hommes. En 1697, un +porc qui avait été tourmenté par un serpent se jeta dessus et le +dévora. Nicolas Pell, facteur hollandais, qui fut témoin de cette +scène, ne put être assez prompt pour l'empêcher. Les prêtres portèrent +leurs plaintes au roi, et personne n'osant prendre la défense des +porcs, ils obtinrent de ce prince une sentence qui condamnait à mort +tous les porcs du royaume. Des milliers de Nègres, armés d'épées et de +massues, commencèrent aussitôt cette sanglante exécution. En vain les +maîtres représentèrent l'innocence de leurs troupeaux. Toute la race +eût été détruite, si le roi, qui n'avait pas l'humeur sanguinaire, +n'eût arrêté le massacre par un contre-ordre. Le motif qu'il apporta +aux prêtres pour justifier son indulgence, fut qu'il y avait assez de +sang innocent répandu, et que le fétiche devait être satisfait d'un si +beau sacrifice. Bosman, dans un second voyage, vit un autre carnage de +porcs à la même occasion. Aussitôt que le maïs commence à verdir, et +qu'il est de la hauteur d'un pied, il est ordonné de tenir les porcs +renfermés, sous peine de confiscation. C'est dans cette saison que les +serpens mettent bas leurs petits, et le lieu qu'ils choisissent est +ordinairement quelque champ de verdure. Les gardes et les domestiques +du roi parcourent alors tout le pays. Ils font main-basse sur les +porcs avec d'autant plus de rigueur, que tout ce qu'ils tuent leur +appartient. Les serpens noirs détruisent encore plus les fétiches que +les porcs, sans quoi ces ridicules divinités multiplieraient tant, que +tout le royaume en serait couvert.</p> + +<p>Dans toutes les parties du royaume il y a des loges ou des temples +pour l'habitation et l'entretien des serpens; mais la principale loge, +ou le temple cathédral, est située à deux milles de la ville royale de +Sabi ou de Xavier, sous un grand et bel arbre. C'est dans ce +sanctuaire que le chef et le plus gros des serpens fait sa résidence. +Il doit être fort vieux, suivant le récit des Nègres, qui le regardent +comme le premier père de tous les autres. On assure qu'il est de la +grosseur d'un homme et d'une longueur incroyable.</p> + +<p>Les plus grandes fêtes qu'on célèbre à l'honneur du serpent sont deux +processions solennelles qui suivent immédiatement le couronnement du +roi. C'est la mère de ce prince qui préside à la première, et, trois +mois après, il conduit lui-même la seconde. Chaque année, il s'en fait +une autre qui a le grand-maître de la maison du roi pour guide; mais +la vue du serpent est une faveur que les prêtres n'accordent pas même +au roi. Il ne lui est pas permis d'entrer dans l'édifice: il rend ses +adorations par la bouche du grand-prêtre, qui lui apporte les réponses +de la divinité. Ensuite la procession retourne à Sabi dans le même +ordre.</p> + +<p>Tous les ans, depuis le temps où l'on sème le maïs jusqu'à ce qu'il +soit élevé de la hauteur d'un homme, le roi et les prêtres profitent +successivement de la superstition publique. Le peuple, dont la +crédulité n'a pas de bornes, s'imagine que dans cet intervalle le +serpent se fait une occupation tous les soirs, et pendant la nuit, de +rechercher toutes les jolies filles pour lesquelles il conçoit de +l'inclination, et qu'il leur inspire une sorte de fureur qui demande +de grands soins pour leur guérison. Alors les parens sont obligés de +mener ces filles dans un édifice qu'on bâtit près du temple, où elles +doivent passer plusieurs mois pour attendre leur rétablissement. +Lorsque le temps des remèdes est expiré, et que les filles se croient +guéries d'un mal dont elles n'ont pas ressenti la moindre atteinte, +elles obtiennent la liberté de sortir; mais ce n'est qu'après avoir +payé les frais prétendus du logement et des autres soins. L'une +portant l'autre, cette dépense monte à la valeur de cinq livres +sterling (120 fr.), et comme le nombre des prisonnières est toujours +fort grand, la somme totale doit être considérable. Chaque village a +son édifice particulier pour cet usage, et les plus peuplés en ont +deux ou trois. Il faut convenir que les prêtres nègres ne sont pas +maladroits: ils se font amener les filles, et se font encore payer de +leurs plaisirs. Nous avons déjà dit qu'en Guinée il fallait être +guiriot; mais il semble qu'il vaut encore mieux être prêtre.</p> + +<p>Un Nègre assez sensé, dont Bosman gagna la confiance et l'amitié, lui +découvrit naturellement le fond du mystère. Les prêtres ont l'adresse +d'engager les filles, par des présens ou des menaces, à pousser des +cris affreux dans les rues, pour feindre ensuite que le serpent les a +touchées, et qu'il leur a commandé de se rendre à l'édifice. Avant +qu'on ait pu venir au secours, elles prétendent que le serpent a +disparu, et, continuant de donner les mêmes marques de fureur, elles +mettent leurs parens dans la nécessité d'obéir à l'ordre du fétiche. +Lorsqu'elles sortent du lieu de leur retraite, elles sont menacées +d'êtres brûlées vives, si elles révèlent le secret. La plupart s'en +trouvent assez bien pour n'avoir aucun intérêt à le découvrir; et +celles mêmes qui auraient eu quelque sujet de mécontentement sont +persuadées que les prêtres sont assez puissans pour exécuter leurs +menaces.</p> + +<p>Le même Nègre apprit à Bosman ce qui lui était arrivé avec une de ses +propres femmes. Elle était jolie: s'étant laissé séduire par un +prêtre, elle s'était mise à crier pendant la nuit, à faire la furieuse +et à briser tout ce qui se présentait autour d'elle; mais le Nègre, +qui n'ignorait pas la cause de sa maladie, la prit par la main comme +s'il eût été résolu de la mener au temple du serpent, et la conduisit +au contraire à des marchands brandebourgeois qui faisaient alors leur +cargaison d'esclaves sur la côte. Lorsqu'elle s'aperçut qu'il était +sérieusement disposé à la vendre, sa folie l'abandonna au même +instant. Elle se jeta aux pieds de son mari, lui demanda pardon avec +beaucoup de larmes; et, lui ayant promis solennellement de ne jamais +retomber dans la même faute, elle obtint grâce pour la première. Le +Nègre convenait que cette démarche avait été fort hardie, et que, si +les prêtres en avaient eu le moindre soupçon, elle lui aurait +peut-être coûté la vie.</p> + +<p>Le ministère de la religion est partagé entre les deux sexes. Les +prêtres et les prêtresses sont si respectés, que ce seul titre les met +à couvert du dernier supplice pour toutes sortes de crimes. Cependant +un de leurs rois ne fit pas difficulté de violer cet usage, du +consentement de tous les grands. Un prêtre s'étant engagé dans une +conspiration contre l'état et contre la personne du roi, ce prince le +fit punir de mort avec plusieurs autres coupables.</p> + +<p>Les fétichères, ou les prêtres, ont un chef qui les gouverne, et qui +n'est pas moins considéré que le roi. Son pouvoir balance même assez +souvent l'autorité royale, parce que, dans l'opinion qu'il converse +familièrement avec le grand fétiche, tous les habitans le croient +capable de leur causer beaucoup de mal ou de bien. Il profite +habilement de cette prévention pour humilier le roi, et pour forcer +également le maître et les sujets de fournir à tous ses besoins.</p> + +<p>Le grand-prêtre ou le grand-sacrificateur est le seul qui puisse +entrer dans l'appartement secret du serpent; et le roi même ne voit +cette idole redoutée qu'une fois dans le cours de son règne, +lorsqu'il lui présente les offrandes, trois mois après son +couronnement. Le grand sacerdoce est héréditaire dans une même +famille, dont le chef joint cette dignité suprême à celle de grand du +royaume et de gouverneur de province. Tous les autres prêtres sont +dépendans de lui et soumis à ses ordres. Leur tribu est fort +nombreuse.</p> + +<p>Les femmes qui sont élevées à l'ordre de bétas ou de prétresses +affectent beaucoup de fierté, quoiqu'elles soient nées souvent d'une +concubine esclave. Elles se qualifient particulièrement du titre +d'<i>enfans de Dieu</i>. Tandis que toutes les autres femmes rendent à +leurs maris des hommages serviles, les bétas exercent un empire absolu +sur eux et sur leurs biens. Elles sont en droit d'exiger qu'ils les +servent et qu'ils leur parlent à genoux. Aussi les plus sensés d'entre +les Nègres n'épousent-ils guère de prêtresses, et consentent-ils +encore moins que leurs femmes soient élevées à cette dignité. +Cependant, s'il arrive qu'elles soient choisies sans leur +participation, la loi leur défend de s'y opposer, sous peine d'une +rigoureuse censure, et de passer pour gens irréligieux qui veulent +troubler l'ordre du culte public.</p> + +<p>Desmarchais rapporte les formalités qui s'observent dans l'élection +des prêtresses. On choisit chaque année un certain nombre de jeunes +vierges, qui sont séparées des autres femmes et consacrées au serpent. +Les vieilles prêtresses sont chargées de ce soin. Elles prennent le +temps où le maïs commence à verdir, et, sortant de leurs maisons, qui +sont à peu de distance de la ville, armées de grosses massues, elles +entrent dans les rues, en plusieurs bandes de trente ou quarante. +Elles y courent comme des furieuses, depuis huit heures du soir +jusqu'à minuit, en criant <i>nigo bodiname!</i> c'est-à-dire, dans leur +langue, <i>arrêtez, prenez!</i> Toutes les jeunes filles de l'âge de huit +ans jusqu'à douze qu'elles peuvent arrêter dans cet intervalle leur +appartiennent de droit; et, pourvu qu'elles n'entrent point dans les +cours ou dans les maisons, il n'est permis à personne de leur +résister; elles seraient soutenues par les prêtres, qui achèveraient +de tuer impitoyablement ceux qu'elles n'auraient pas déjà tués de +leurs massues.</p> + +<p>Les jeunes filles sont traitées d'abord avec beaucoup de douceur dans +leur cloître. On leur fait apprendre les danses et les chants sacrés +qui servent au culte du serpent; mais la dernière partie de ce +noviciat est très-sanglante. Elle consiste à leur imprimer dans toutes +les parties du corps, avec des pointes de fer, des figures de fleurs, +d'animaux, et surtout de serpens. Comme cette opération ne se fait pas +sans de vives douleurs et sans une grande effusion de sang, elle est +suivie fort souvent de fièvres dangereuses. Les cris touchent peu ces +impitoyables vieilles; et personne n'osant approcher de leurs maisons, +elles sont sûres de n'être pas troublées dans cette barbare +cérémonie. La peau devient fort belle après la guérison de tant de +blessures: on la prendrait pour un satin noir à fleurs. Mais sa +principale beauté aux yeux des Nègres, est de marquer une consécration +perpétuelle au service du serpent.</p> + +<p>Les jeunes filles rentrent ensuite dans leurs familles, avec la +liberté de retourner quelquefois au lieu de leur consécration, pour y +répéter les instructions qu'elles ont reçues. Lorsqu'elles deviennent +nubiles, c'est-à-dire vers l'âge de quatorze ou quinze ans, on célèbre +la cérémonie de leurs noces avec le serpent. Les parens, fiers d'une +si belle alliance, leur donnent les plus beaux pagnes et la plus riche +parure qu'ils puissent se procurer dans leur condition. Elles sont +menées au temple. Dès la nuit suivante, on les fait descendre dans un +caveau bien voûté, où l'on dit qu'elles trouvent deux ou trois serpens +qui les épousent par commission. Pendant que le mystère s'accomplit, +leurs compagnes et les autres prêtresses dansent et chantent au son +des instrumens, mais trop loin du caveau pour entendre ce qui s'y +passe. Une heure après, elles sont rappelées sous le nom de femmes du +grand serpent, qu'elles continuent de porter toute leur vie.</p> + +<p>C'est entre les mains du roi et des grands que réside l'autorité +suprême, avec l'administration civile et militaire. Mais, dans le cas +de crime, le roi fait assembler son conseil, qui est composé de +plusieurs personnes choisies, leur expose le fait et recueille les +opinions. Si la pluralité des suffrages s'accorde avec ses idées, la +sentence est exécutée sur-le-champ. S'il n'approuve pas le résultat du +conseil, il se réserve le droit de juger, en vertu de son pouvoir +souverain.</p> + +<p>Il y a peu de crimes capitaux dans le royaume de Juida. Le meurtre et +l'adultère avec les femmes du roi sont les seuls qui soient distingués +par ce nom. Quoique les Nègres craignent beaucoup la mort, ils s'y +exposent quelquefois par l'une ou l'autre de ces deux voies.</p> + +<p>Le roi fit arrêter un jour dans son palais un jeune homme qui s'y +était enfermé en habit de femme, et qui avait obtenu les faveurs de +plusieurs princesses. La crainte d'être découvert lui avait fait +prendre la résolution de passer dans quelque autre pays; mais un reste +d'inclination l'ayant retenu deux jours près d'une femme, il fut +surpris avec elle. Il n'y eut point de supplice assez cruel pour lui +arracher le nom de ses autres maîtresses. Il fut condamné au feu; +mais, lorsqu'il fut au lieu de l'exécution, il ne put s'empêcher de +rire en voyant plusieurs femmes, qui avaient eu de la faiblesse pour +lui, fort empressées à porter du bois pour son bûcher. Il déclara +publiquement quelles étaient là-dessus ses idées, mais sans faire +connaître les coupables par leurs noms. La fermeté et la grandeur +d'âme de ce jeune homme, incapable de trahir ce qu'il avait aimé, +méritaient un meilleur sort; mais ses maîtresses ne méritaient guère +un amant si généreux.</p> + +<p>La rigueur de la loi sur cet article rend les femmes extrêmement +circonspectes dans leurs intrigues, surtout celles du roi. Elles se +croient obligées de s'aider mutuellement pour toutes sortes de +services; mais la surveillance des hommes est si exacte sur leur +conduite, qu'elles échappent rarement à la punition. La sentence de +mort suit immédiatement le crime, et les circonstances de l'exécution +sont terribles. Les officiers du roi font creuser deux fosses, longues +de six ou sept pieds, sur quatre de largeur et cinq de profondeur; +elles sont si près l'une de l'autre, que les deux criminels peuvent se +voir et se parler. Au milieu de l'une on plante un pieu auquel on +attache la femme, les bras derrière le dos; elle est liée aussi par +les genoux et par les pieds. Au fond de l'autre fosse, les femmes du +roi font un amas de petits fagots. On plante aux deux bouts deux +petites fourches de bois. L'amant est lié contre une broche de fer, et +serré si fortement, qu'il ne peut se remuer. On place la broche sur +les deux fourches de bois, qui servent comme de chenets; alors on met +le feu aux fagots. Ils sont disposés de manière que l'extrémité de la +flamme touche au corps et rôtit le coupable par un feu lent. Ce +supplice serait d'une horrible cruauté, si l'on ne prenait soin de lui +tourner la tête vers le fond de la fosse: de sorte qu'il est le plus +souvent étouffé par la fumée avant qu'il ait pu ressentir l'ardeur du +feu. Lorsqu'il ne donne plus aucun signe de vie, on délie le corps, on +le jette dans la fosse, et sur-le-champ elle est remplie de terre.</p> + +<p>Aussitôt que l'homme est mort, les femmes sortent du palais au nombre +de cinquante ou soixante, aussi richement vêtues qu'aux plus grands +jours de fêtes: elles sont escortées par les gardes du roi, au son des +tambours et des flûtes; chacune porte sur la tête un grand pot rempli +d'eau bouillante, qu'elles vont jeter, l'une après l'autre, sur la +tête de leur malheureuse compagne. Comme il est impossible qu'elle ne +meure pas dans le cours de ce supplice, on délie aussitôt le corps, on +arrache le pieu, et l'on jette l'un et l'autre dans la fosse, qui est +remplie de pierres et de terre.</p> + +<p>Le roi se sert quelquefois de ses femmes pour l'exécution des arrêts +qu'il prononce: il en détache trois ou quatre cents, avec ordre de +piller la maison du criminel, et de la détruire jusqu'aux fondemens. +Comme il est défendu de les toucher sous peine de mort, elles +remplissent tranquillement leur commission. Un Nègre fut informé qu'on +le chargeait de certains crimes, et que les ordres étaient déjà donnés +pour le pillage et la ruine de sa maison: son malheur était si +pressant, qu'il ne lui restait pas même le temps de se justifier; +mais, se rendant témoignage de son innocence, loin de prendre la +fuite, il résolut d'attendre chez lui les femmes du roi. Elles +parurent bientôt, et, surprises de le voir, elles le pressèrent de se +retirer, pour leur laisser la liberté d'exécuter leurs ordres: au lieu +d'obéir, il avait placé autour de lui deux milliers de poudre; et, +leur déclarant qu'il n'avait rien à se reprocher, il jura que, si +elles s'approchaient, il allait se faire sauter avec tout ce qui était +autour de lui; cette menace leur causa tant d'effroi, qu'elles se +hâtèrent de retourner au palais pour rendre compte au roi du mauvais +succès de leur entreprise: les amis du Nègre l'avaient servi dans +l'intervalle, et les preuves de son innocence partirent si claires, +qu'elles firent révoquer la sentence. Les rois ont établi la même +méthode pour humilier quelquefois les grands: lorsqu'ils sont choqués +de leur orgueil, ils envoient deux ou trois mille femmes pour ravager +les terres de ceux qui manquent de soumission pour leurs ordres, ou +qui rejettent des propositions raisonnables. Le respect va si loin +pour les femmes, que, personne n'osant les toucher sans se rendre +coupable d'un nouveau crime, le rebelle aime mieux prêter l'oreille à +des propositions d'accommodement que de se voir dévorer par une légion +de furies, ou de violer une loi fondamentale de l'état.</p> + +<p>La plupart des autres crimes sont punis par une amende pécuniaire au +profit du roi.</p> + +<p>La loi du talion est fort en usage; le meurtre est puni par la mort +du meurtrier, et la mutilation par la perte du même membre. À force de +sollicitations, on obtient quelquefois du roi le changement du dernier +supplice en un bannissement.</p> + +<p>Le royaume est héréditaire, et passe toujours à l'aîné des fils, à +moins que, par des raisons essentielles d'état, les grands ne se +croient obligés de choisir un de ses frères, comme on en vit l'exemple +en 1725.</p> + +<p>Une autre loi, qui n'est pas moins inviolable, c'est qu'aussitôt que +le successeur est né, les grands le transportent dans la province de +Zinghé, sur la frontière du royaume, à l'ouest, pour y être élevé +comme un simple particulier, sans aucune connaissance de son rang et +des droits de sa naissance, et sans recevoir les instructions qui +conviennent au gouvernement. Personne n'a la liberté de le visiter ni +de recevoir ses visites. Ceux qui sont chargés de sa conduite +n'ignorent pas qu'il est fils de roi; mais ils sont obligés sous peine +de mort de ne lui en rien apprendre, et de le traiter comme un de +leurs enfans. Le roi qui occupait le trône du temps de Desmarchais +gardait les pourceaux du Nègre qu'il prenait pour son père lorsque les +grands vinrent le reconnaître pour leur souverain après la mort de son +prédécesseur. Il ne faut pas chercher les motifs de cette éducation +dans des considérations morales qui sont fort loin des Nègres. Comme +ce jeune prince se trouve appelé au gouvernement d'un royaume dont il +ignore les intérêts et les maximes, il est obligé de prendre l'avis +des grands dans toutes sortes d'occasions, et de se remettre sur eux +du soin de l'administration. Ainsi le pouvoir se perpétue d'autant +plus sûrement entre leurs mains, que leurs dignités et leurs titres +sont héréditaires, et que c'est toujours l'aîné des enfans mâles qui +succède au rang et à la fortune de son père: il est vrai qu'il n'est +pas trop convenable que le fils et l'héritier d'un roi garde les +pourceaux; mais l'éducation que les princes reçoivent dans leur palais +est ordinairement plus mauvaise que celle qu'ils auraient partout +ailleurs, et ils ne peuvent y remédier que par l'éducation de +l'expérience, qui malheureusement est un peu tardive.</p> + +<p>On ne sait jamais dans quelle partie du palais le roi passe la nuit. +Bosman ayant demandé un jour à son principal officier où était la +chambre à coucher du roi, n'obtint pour réponse qu'une autre question: +«Où croyez-vous que Dieu dorme? Il est aussi facile, ajouta-t-il, de +savoir où le roi dort.» C'est apparemment pour augmenter le respect du +peuple qu'on le laisse dans cette ignorance, ou pour éloigner du roi +d'autres sortes de périls par l'incertitude où l'on serait de le +trouver, si l'on en voulait à sa vie.</p> + +<p>La couleur rouge est réservée si particulièrement pour la cour, qu'en +fil et en laine, comme en soie et en coton, il n'y a que le roi, ses +femmes et ses domestiques qui aient le droit de la porter; les femmes +du palais ont toujours par-dessus leur pagne une écharpe de cette +couleur, large de dix doigts, et longue de dix aunes, qui est liée +devant elles, et dont elles laissent pendre les deux bouts.</p> + +<p>Le roi passe sa vie avec ses femmes: il en a toujours six de la +première classe, richement vêtues et couvertes de joyaux, qui se +tiennent à genoux près de lui. Dans cette posture, elles s'efforcent +de l'amuser par leur entretien; elles l'habillent, elles le servent à +table avec une vive émulation pour lui plaire. S'il s'en trouve une +qui excite ses désirs, il la touche doucement; il frappe des mains, et +ce signal avertit les autres qu'elles doivent se retirer: elles +attendent qu'il les rappelle, ou qu'il en demande six autres; ainsi la +scène change continuellement, au moindre signe de sa volonté. Ses +femmes sont distinguées en trois classes: la première classe est +composée des plus belles et des plus jeunes, et le nombre n'en est pas +borné. Celle qui devient mère du premier fils passe pour la reine, +c'est-à-dire pour la principale femme du palais, et sert de chef à +toutes les autres: elle commande dans toute l'étendue de la maison +royale, sans autre supérieure que la reine-mère, dont l'autorité +dépend du plus ou du moins d'ascendant qu'elle a su conserver sur le +roi son fils. Cette reine-mère a son appartement séparé, avec un +revenu fixe pour son entretien. Lorsqu'elle s'attire un peu de +considération, les présens lui viennent en abondance; mais elle est +condamnée pour toute sa vie au veuvage.</p> + +<p>La seconde classe comprend celles qui ont eu des enfans du roi, ou que +leur âge et leurs maladies ne rendent plus propres à son amusement.</p> + +<p>La troisième est composée de celles qui servent les autres; elles ne +laissent pas d'être comptées, au nombre des femmes du roi, et d'être +obligées, sous peine de mort, non-seulement de ne lier aucun commerce +avec d'autres hommes, mais de ne jamais sortir du palais sans sa +permission.</p> + +<p>Si le roi sort du palais avec ses femmes, elles sont obligées +d'avertir par un cri les hommes qu'elles aperçoivent sur la route: un +Nègre qui sent aussitôt le péril tombe à genoux, se prosterne contre +terre, et laisse passer cette dangereuse troupe sans avoir la +hardiesse de lever les yeux.</p> + +<p>Philips observa souvent qu'à l'approche des femmes du roi, tous les +Nègres abandonnaient le chemin. S'ils voyaient un Anglais s'avancer du +même côté, ils l'avertissaient par divers signes de retourner, ou de +se retirer à l'écart. Les Anglais croyaient satisfaire au devoir en +s'arrêtant; ils avaient le plaisir de voir toutes ces femmes qui les +saluaient à leur passage, qui baissaient la tête, qui se baisaient les +mains, et qui faisaient entendre de grands éclats de rire, avec +d'autres marqués de contentement et d'admiration.</p> + +<p>Malgré tous les respects que le peuple rend aux femmes du roi, ce +prince les traite lui-même avec peu de considération; il les emploie +comme autant d'esclaves à toutes sortes de services; il les vend aux +marchands de l'Europe, sans autre règle que son caprice; et si l'on en +croit Desmarchais, le palais royal est moins un sérail qu'une de ces +loges que les Français du pays appellent <i>captiveries</i>. Il assure que, +si le roi n'a point d'esclaves dans ses prisons, il ne balance point à +prendre une partie de ses femmes, auxquelles il fait appliquer +aussitôt la marque de la compagnie qui les arrête, et il les voit +partir sans regret pour l'Amérique. Philips confirme ce témoignage. En +1693, dit-il, faute d'esclaves ordinaires pour en fournir aux +vaisseaux, le roi vendit trois ou quatre cents de ses propres femmes, +et parut fort satisfait d'avoir rendu la cargaison complète. On ne +saurait douter de la vérité de ce récit; cependant les Hollandais +n'ont jamais obtenu de ces cargaisons de reines; et Bosman, qui était +sur la côte vers le même temps, raconte seulement qu'à la moindre +occasion de dégoût, le roi vend quelquefois dix-huit ou vingt de ses +femmes. Il ajoute que ce retranchement n'en diminue pas le nombre, +parce que trois de ses principaux capitaines ont pour unique office de +remplir continuellement les vides. Lorsqu'ils découvrent une jeune et +belle fille, leur devoir est de la présenter au roi: chaque famille se +croit honorée de contribuer aux plaisirs de son maître: une fille que +son mauvais sort condamne à cet emploi obtient deux ou trois fois +l'honneur d'être caressée par ce prince; après quoi elle est +ordinairement négligée pendant tout le reste de sa vie; aussi la +plupart des femmes sont-elles fort éloignées de regarder le titre de +femme du roi comme une grande fortune; il s'en trouve même qui +préfèrent une prompte mort aux misères de cette condition. Bosman +rapporte qu'un des trois capitaines ayant jeté les yeux sur une jeune +fille, et se disposant à se saisir d'elle pour la conduire au roi, +l'horreur qu'elle conçut pour leur dessein lui fit prendre la fuite: +ils la poursuivirent; mais lorsqu'elle désespéra de pouvoir leur +échapper, elle tourna vers un puits qui se présenta dans sa course, +et, s'y étant jetée volontairement, elle y fut noyée avant qu'on pût +la secourir.</p> + +<p>Dès que la mort du monarque est publiée, c'est un signal de liberté +qui met tout le peuple en droit de se conduire au gré de ses caprices; +les lois, l'ordre et le gouvernement paraissent suspendus; ceux qui +ont des haines et d'autres passions à satisfaire prennent ce temps +pour commettre toutes sortes d'excès; aussi les habitans sensés se +renferment-ils dans leurs maisons, parce qu'ils ne peuvent en sortir +sans s'exposer au risque d'être volés ou maltraités; il n'y a que les +grands et les Européens qui puissent paraître sans danger; encore ne +doivent-ils leur sûreté qu'à leur cortége, qui est assez bien armé +pour les garantir des insultes de la populace. Les femmes ne peuvent +faire un pas sans avoir quelque outrage à redouter. Enfin le désordre +et le tumulte sont extrêmes; heureusement qu'ils ne durent pas plus de +quatre ou cinq jours après la publication de la mort du roi. Les +grands emploient ce temps à chercher le prince qui doit lui succéder: +ils l'amènent au palais; une décharge de l'artillerie avertit le +peuple qu'on lui a donné un nouveau roi: au même instant tout rentre +dans l'ordre, le commerce renaît, les marchés sont rouverts, et chacun +retourne à ses occupations ordinaires.</p> + +<p>Aussitôt que le nouveau roi s'est mis en possession du palais, il +donne des ordres pour les funérailles de son père. Cette cérémonie est +annoncée par trois décharges de cinq pièces de canon: l'une à la +pointe du jour, l'autre à midi, et la troisième au coucher du soleil. +La dernière est suivie d'une infinité de cris lugubres, surtout dans +le palais et parmi les femmes. Le grand-sacrificateur, qui a la +direction de cette pompe funèbre, fait creuser une fosse de quinze +pieds carrés et cinq pieds de profondeur. An centre, on fait, en forme +de caveau, une ouverture de huit pieds carrés, au milieu de laquelle +on place le corps du roi avec beaucoup de cérémonie. Alors le +grand-sacrificateur choisit huit des principales femmes qui sont +vêtues de riches habits et chargées de toutes sortes de provisions +pour accompagner le mort dans l'autre monde. On les conduit à la +fosse, où elles sont enterrées vives, c'est-à-dire étouffées presque +aussitôt par la quantité de terre qu'on jette dans le caveau.</p> + +<p>Après les femmes, on amène les hommes qui sont destinés au même sort; +le nombre n'en est pas fixé. Il dépend de la volonté du nouveau roi et +du grand-sacrificateur; mais, comme tout le monde ignore sur qui leur +choix doit tomber, les domestiques du roi mort se tiennent à l'écart +dans ces circonstances, et ne reparaissent qu'après la cérémonie. De +tous les officiers du palais, il n'y en a qu'un dont le sort soit +réglé par sa condition, et qui ne peut éviter de suivre son maître au +tombeau: c'est celui qui porte le titre de <i>favori</i>; l'état de cet +homme est fort étrange. Il n'est revêtu d'aucun office à la cour; il +n'a pas même la liberté d'y entrer, si ce n'est pour demander quelque +faveur. Il s'adresse alors au grand-sacrificateur qui en informe le +roi, et toutes ses demandes lui sont accordées: il a d'ailleurs +quantité de droits qui lui attirent beaucoup de distinction. Dans les +marches, il prend tout ce qui convient à son usage; et les Européens +sont seuls exempts de cette tyrannie. Son habit est une robe à grandes +manches, avec un capuchon qui ressemblé à celui des bénédictins Il +porte une canne à la main: il est exempt de toutes sortes de taxes et +de travaux. Cette liberté absolue, jointe aux témoignages de respect +qu'il reçoit de tous les Nègres rendrait sa vie fort heureuse, si +elle ne dépendait pas de celle d'autrui; mais elle doit être +empoisonnée continuellement par l'idée du sort qui le menace. À peine +le roi est-il mort qu'on le garde soigneusement à vue; et sa tête est +la première qui tombe aussitôt que les femmes ont disparu dans le +tombeau.</p> + +<p>Autant les Nègres de la côte d'Or sont belliqueux, autant ceux de +Juida sont timides. On a vu qu'en 1726 ils se laissèrent battre +honteusement par une poignée de Nègres du royaume de Dahomay. Ce n'est +point un déshonneur dans la nation d'avoir abandonné son poste et ses +armes pour prendre la fuite. Outre que les grands en donnent toujours +l'exemple, chacun est porté par son propre intérêt à justifier dans +autrui ce qu'il aurait fait lui-même.</p> + +<p>Les Nègres de Juida ont pourtant un grand avantage sur leurs voisins: +ils sont pourvus d'armes à feu, et s'en servent fort habilement. Avec +du courage et de la conduite, ils donneraient bientôt la loi à toutes +les nations qui les environnent.</p> + +<p>Dans cette région, la saison des pluies commence au milieu du mois de +mai et finit au commencement du mois d'août: c'est un temps dangereux +pendant lequel les habitans mêmes ne se déterminent pas aisément à +sortir de leurs cabanes; mais le péril est encore plus redoutable pour +les matelots européens. L'eau du ciel tombe moins en gouttes de pluie +qu'en torrens: elle est aussi ardente que si elle avait été chauffée +sur le feu. Dans les lieux étroits, l'air est aussi chaud qu'il nous +le paraît en Europe à l'ouverture d'un four. Il n'y a point d'autre +ressource que de se faire rafraîchir continuellement par les Nègres +avec de grands éventails de peau.</p> + +<p>Le terroir de Juida est rouge; il est aussi fertile qu'on en peut +juger par les trois moissons qu'il produit annuellement. Cependant les +arbres sont rares sur la côte, jusqu'à ce qu'on ait passé l'Eufrate; +c'est pourquoi l'on regarde comme un grand crime, dans la nation, de +les abattre ou d'en couper même une branche. Ils sont respectés des +Nègres comme autant de divinités. Les étrangers ne sont pas moins +sujets à cette loi que les habitans. Il en coûta cher à quelques +Hollandais pour avoir entrepris un jour de couper un arbre; leurs +marchandises furent pillées, et plusieurs de leurs gens massacrés. +Desmarchais juge que cette consécration des arbres est une invention +politique des rois du pays pour empêcher que le peu qui en reste ne +soit entièrement détruit.</p> + +<p>Le pays est rempli de palmiers; mais les habitans ont peu de goût pour +le vin qu'on en tire. Leur bière est une liqueur qu'ils préfèrent au +vin, et la plupart ne cultivent leurs palmiers qu'à cause de l'huile.</p> + +<p>Le fromager ou polou produit, comme on l'a vu plus haut, une espèce de +duvet court, mais d'une grande beauté, qui fait de fort bonnes +étoffes, lorsqu'il est bien cardé. Un directeur anglais en fit teindre +une pièce en écarlate. Tous les Européens du pays furent charmés de sa +finesse, de sa force et de l'excellence incomparable de la couleur. On +pourrait employer aussi cette espèce de coton à faire des chapeaux, +qui seraient tout à la fois beaux, légers et fort chauds.</p> + +<p>Le terroir de Juida est aussi propre à la culture des cannes à sucre +et de l'indigo qu'aucun autre pays du monde. L'indigo y croit fort +abondamment, et il égale, s'il ne surpasse pas, celui de l'Asie et de +l'Amérique.</p> + +<p>Toutes les racines qui croissent sur la côte d'Or croissent avec peu +de culture dans le pays de Juida. Il a les mêmes sortes de blé que la +côte d'Or, et on l'emploie aux mêmes usages.</p> + +<p>Tous les habitans, sans en excepter les esclaves, boivent uniquement +de la bière, parce que l'eau de leurs puits, qui ont ordinairement +vingt on trente brasses de profondeur sur sept ou huit pieds de +largeur, est si froide et si crue, qu'elle ne peut être que fort +malsaine dans un climat si chaud. On n'en saurait boire quatre jours +sans gagner la fièvre. D'un autre côté, comme la bière forte est trop +chaude, les Européens sont obligés d'y mêler une égale quantité d'eau, +ce qui en fait une liqueur saine et agréable. Bosman ajoute qu'il n'y +a pas un seul four dans le pays. Les habitans cuisent tout à l'eau, +jusqu'à leur pain.</p> + +<p>Le royaume de Juida est trop peuplé pour servir de retraite aux bêtes +farouches. Les éléphans, les buffles et les panthères s'arrêtent dans +les montagnes qui séparent le pays des terres intérieures. On y voit +les plus beaux singes du monde, et de toutes les espèces; mais ils +sont tous également médians ou capricieux.</p> + +<p>Les oiseaux les plus extraordinaires du pays ont déjà paru, dans la +description des côtes occidentales de l'Afrique, sous le nom général +d'oiseaux rouges, bleus, noirs ou jaunes. Ils ne sont pas connus +autrement, et leur différence ne consiste que dans l'éclat de leurs +nuances, qui sont un peu plus vives et plus luisantes. À chaque mue, +ces oiseaux changent de couleur; de sorte qu'après avoir été noirs une +année, ils deviennent bleus ou rouges l'année suivante, et jaunes ou +verts l'année d'après. Leurs changemens ne roulent jamais qu'entre +cinq couleurs, et jamais ils n'en prennent plus d'une à la fois. Le +royaume de Juida est rempli de ces charmans animaux; mais ils sont +d'une délicatesse qui les rend fort difficiles à transporter.</p> + +<p>Si l'on mangeait les chauves-souris en Afrique comme aux Indes +orientales, on n'aurait jamais à craindre la famine. Elles y sont si +communes, qu'elles obscurcissent le ciel au coucher du soleil. Le +matin, à la pointe du jour, elles s'attachent au sommet des grands +arbres, pendues l'une à l'autre comme un essaim d'abeilles ou comme +une grappe de cocos. C'est un amusement de rompre cette chaîne d'un +coup de fusil, et de voir l'embarras où ces hideuses créatures sont +pendant le jour. Leur grosseur commune est celle d'un poulet. Elles +entrent souvent dans les maisons, où les Nègres se font un passe-temps +de les tuer; mais ils les regardent avec une sorte d'horreur; et, +quoique la faim paraisse les presser continuellement, ils ne sont pas +tentés d'en manger.</p> + +<p>La sûreté des Européens sur la côte de Juida ne tient point à leurs +forts, peu capables de résistance. La seule utilité d'une barrière si +faible serait d'arrêter les premiers coups d'une attaque soudaine; +car, outre le mauvais état des fortifications, la barre qui est entre +les mains des Nègres ne laisse aucune espérance de secours par mer. Il +n'y a point d'autre principe de sûreté que l'intérêt même des +marchands et des seigneurs nègres, qui préfèrent le cours habituel du +commerce à un pillage passager; et, sans une raison si puissante, tous +les forts des Européens seraient détruits depuis long-temps. Il en est +tout autrement sur la côte d'Or, où non-seulement les forteresses sont +plus considérables, mais où la facilité d'aborder sur la côte donne +constamment celle d'y porter du secours.</p> + +<p>On lit dans Desmarchais que non-seulement la disposition des +appartemens intérieurs est fort belle dans le palais du roi de Juida, +mais que les meubles n'ont rien d'inférieur à ceux de l'Europe. On y +voit des lits magnifiques, des fauteuils, des canapés, des tabourets, +en un mot, tout ce qui peut servir à l'ornement d'une maison. Les +grands et les riches négocians imitent l'exemple du roi; ils ont +jusqu'à d'habiles cuisiniers nègres, qui ont pris des leçons dans nos +comptoirs; et les facteurs qui dînent chez eux ne trouvent pas de +différence entre leur table et celle des meilleures maisons de +l'Europe. Ils ont déjà pris l'usage de faire des provisions de vins +d'Espagne et de Canarie; de Madère, et même de France. Ils aiment +l'eau-de-vie et les liqueurs fines; ils savent distinguer les +meilleures. Les confitures, le thé, le café et le chocolat ne leur +sont plus étrangers. Le linge de leur table est fort beau. Ils ont +jusqu'à de la vaisselle d'argent et de la porcelaine. Enfin, loin de +conserver aucune trace de l'ancienne barbarie, ils sont non-seulement +civilisés, mais polis. Cet éloge ne regarde néanmoins que les grands +et les riches; car on aperçoit peu de changement dans le peuple.</p> + +<p>En 1670, un commandant français, nommé d'Elbée, fit un voyage dans le +royaume d'Ardra, voisin de celui de Juida. Les Français y avaient un +comptoir dans le canton d'Offra. D'Elbée pria le roi de leur laisser +la liberté d'en bâtir un autre à leur gré, parce que celui qu'il leur +avait donné lui-même était trop petit et fort incommode. Il le supplia +de donner des ordres pour la sûreté du directeur et des facteurs +d'Offra. Le monarque répondit que les Français pouvaient compter sur +sa protection; qu'il ne souffrirait pas qu'on leur donnât le moindre +sujet de plainte, et qu'il allait même ordonner que les dettes de ses +sujets fussent payées dans l'espace de vingt-quatre heures; qu'à +l'égard du comptoir d'Offra, il chargerait le prince son fils et ses +deux grands capitaines de s'y rendre en personne pour faire augmenter +les bâtimens; mais qu'il ne pouvait permettre aux facteurs français de +bâtir suivant les usages de leur pays: «Vous commencerez, lui dit-il, +par une batterie de deux pièces de canon; l'année d'après vous en +aurez une de quatre, et par degrés votre comptoir deviendra un fort +qui vous rendra maître de mon pays et capable de me donner des lois.»</p> + +<p>D'Elbée dîna chez le grand-prêtre d'Ardra qui, par une complaisance +singulière et contraire aux usages du pays, lui laissa voir ses +femmes. Elles étaient rassemblées dans une galerie au nombre de +soixante-dix ou quatre-vingts, assises sur des nattes des deux côtés +de la galerie, assez serrées l'une près de l'autre. L'arrivée du +pontife et celle des étrangers parut leur causer aussi peu d'émotion +que de curiosité. Leur modestie dans une occasion si extraordinaire +parut fort louable à d'Elbée. Mais que penser de Labat, son éditeur, +qui semble croire ici qu'en vertu de sa correspondance avec le diable, +le grand-prêtre avait fasciné les yeux de ses femmes jusqu'à les +empêcher d'apercevoir les Français?</p> + +<p>Au coin de la galerie, d'Elbée observa une figure blanche de la +grandeur d'un enfant de quatre ans. Il demanda ce qu'elle signifiait: +«C'est le diable, lui dit le prêtre.—Mais le diable n'est pas blanc, +lui répondit d'Elbée.—Vous le faites noir, répliqua le prêtre; mais +c'est une grande erreur. Pour moi, qui l'ai vu et qui lui ai parlé +plusieurs fois, je puis vous assurer qu'il est blanc. Il y a six mois, +continua-t-il, qu'il m'apprit le dessein que vous aviez formé en +France de tourner ici votre commerce. Vous lui êtes fort obligé, +puisque, suivant ses avis, vous avez négligé les autres cantons pour +trouver ici plus promptement votre cargaison d'esclaves.»</p> + +<p>Depuis que les contrées de Juida et de Popo ont été démembrées du +royaume d'Ardra, son étendue n'est pas considérable du côté de la mer. +Il n'a pas plus de vingt-cinq lieues le long de la côte; mais, +s'enfonçant bien loin dans les terres, ses bornes à l'est et à +l'ouest, qui sont les rivières de Volta et de Benin, renferment un +espace d'environ cent lieues. Le peuple d'Ardra ignore l'art de lire +et d'écrire. Il emploie pour les calculs, et pour aider sa mémoire, de +petites cordes, avec des nœuds qui ont leur signification, usage que +les Espagnols trouvèrent établi chez les Péruviens. Les grands, qui +entendent la langue portugaise, la lisent et l'écrivent fort bien; +mais ils n'ont point de caractères pour leur propre langue.</p> + +<p>D'Elbée parle d'une coutume fort bizarre. Une femme mariée qui se +prostitue à un esclave devient elle-même l'esclave du maître de son +amant, lorsque ce maître est d'une condition supérieure à celle du +mari; mais, au contraire, si la dignité du mari l'emporte, c'est +l'adultère qui devient son esclave.</p> + +<p>Tous les officiers de la maison du roi joignent le titre de capitaine +au nom de leur emploi. Ainsi le grand-maître d'hôtel se nomme +capitaine de la table; le pourvoyeur, capitaine des vivres; +l'échanson, capitaine du vin, etc. Personne ne voit manger le roi. Il +est même défendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit. +Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les +assistans sont obligés de se prosterner le visage contre terre. Celui +qui présente la coupe doit avoir le dos tourné vers le roi, et le +servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour +mettre sa vie à couvert de toutes sortes de charmes et de sortiléges. +Un jeune enfant, que le roi aimait beaucoup, et qui s'était endormi +près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit des deux baguettes, +et de lever les yeux sur la coupe au moment que le roi la touchait de +ses lèvres. Le grand-prêtre, qui s'en aperçut, fit tuer aussitôt +l'enfant et jeter quelques gouttes de son sang sur les habits du roi +pour expier le crime et prévenir de redoutables conséquences. Le roi +est toujours servi à genoux. On rend les mêmes respects aux plats qui +vont à sa table et qui en sortent; c'est-à-dire qu'à l'approche de +l'officier qui les conduit, tout le monde se prosterne et baisse le +visage jusqu'à terre. C'est un si grand crime d'avoir jeté les yeux +sur les alimens du roi, que le coupable est puni de mort, et toute sa +famille condamnée à l'esclavage. Il faut supposer néanmoins, ajoute +fort sensément d'Elbée, que les cuisiniers et les officiers qui +portent les vivres sont exempts de cette loi.</p> + +<p>Quoique les femmes du roi soient en fort grand nombre, il n'y en a +qu'une qui soit honorée du titre de reine. C'est celle qui devient +mère du premier enfant mâle. Les autres sont moins ses compagnes que +ses esclaves. L'autorité qu'elle a sur elles est si étendue, qu'elle +les vend quelquefois pour l'esclavage, sans consulter même le roi, qui +est obligé de fermer les yeux sur cette violence. D'Elbée fut témoin +d'une aventure qui confirme ce récit. Le roi Tofizon ayant refusé à la +reine quelques marchandises ou quelques bijoux qu'elle désirait, cette +impérieuse princesse se les fit apporter secrètement; et pour les +payer au comptoir, elle y fit conduire huit femmes du roi, qui +reçurent immédiatement la marque de la compagnie, et furent conduites +à bord.</p> + +<p>Le commerce d'Ardra consiste en esclaves et en denrées. Les Européens +tirent annuellement de cette contrée environ trois mille esclaves. Une +partie de ces malheureux est composée de prisonniers de guerre; +d'autres viennent des provinces tributaires du royaume, et sont levés +en forme de contribution. Quelques-uns sont des criminels dont le +supplice est changé en un bannissement perpétuel; d'autres sont nés +dans l'esclavage, tels que les enfans mêmes des esclaves, à quelque +fonction que leurs pères aient été employés. Enfin d'autres sont des +débiteurs insolvables qui ont été vendus au profit de leurs +créanciers. Tous les Nègres qui ont manqué de soumission pour les +ordres du roi sont condamnés à mort sans espérance de grâce, et leurs +femmes, avec tous leurs parens, jusqu'à un certain degré, deviennent +esclaves du roi.</p> + +<p>Les compagnies de France et de Hollande ayant eu quelques démêlés pour +la préséance, le roi d'Ardra, pour s'éclaircir des droits et de la +puissance de leurs maîtres, envoya un ambassadeur à Louis XIV, en +1670. On étala devant lui toute la magnificence de la cour, et +l'audience fut pompeuse. Avant d'y arriver, il visita les appartemens; +il vit les troupes de la maison du roi et tout ce que Versailles +pouvait avoir de plus brillant. Il regarda tout avec beaucoup +d'attention; et lorsqu'on lui demanda ce qu'il en pensait, il +répondit: «Je vais voir le roi, qui est fort au-dessus de tout ce que +je vois.» Cette réponse, quoique ingénieuse et délicate, ne doit pas +étonner dans un courtisan d'un monarque africain, accoutumé chez lui à +rapporter toutes ses idées au respect le plus servile de la royauté. +Chez ces peuples barbares, comme chez les peuples polis, on sait +flatter partout où il y a un maître.</p> + +<p>Bosman, et Barbot après lui, divisent cette région en deux parties, +qu'ils nomment le grand et le petit Ardra. Sous le nom de petit Ardra +ils comprennent toute la côte maritime, remontant dans les terres +jusqu'au delà d'Offra, dont elle porte aussi le nom. Ils renferment +tout le reste sous le nom du grand Ardra.</p> + +<p>Le pays est plat et uni, et le terroir fertile. On ne voit pas plus +d'éléphans dans le royaume d'Ardra que dans celui de Juida. Les Nègres +du pays en tuèrent un du temps de Bosman; mais ils assuraient qu'on +n'en avait pas vu d'exemple depuis plus de soixante ans. Cet animal +s'était sans doute égaré de quelque pays voisin du côté de l'est, où +le nombre de ces animaux est extraordinaire.</p> + +<p>Les Européens ne connaissent du royaume d'Ardra qu'un petit nombre de +villes, la plupart voisines de la mer.</p> + +<p>Il y a peu de différence entre les habitans de ce royaume et ceux de +Juida pour les mœurs, le gouvernement et la religion.</p> + +<p>Les principales forces du roi d'Ardra consistent dans une armée de +quarante mille hommes de cavalerie, qu'il peut mettre en campagne au +premier ordre. Il n'y a d'ailleurs que l'enfance et la vieillesse qui +dispensent ses sujets de prendre les armes lorsqu'il les appelle sous +ses enseignes.</p> + +<p>L'intérieur des terres a des états encore plus puissans. Pendant que +d'Elbée était à la cour d'Ardra, il vit arriver des ambassadeurs d'un +grand monarque qui venaient avertir le roi que plusieurs de ses +sujets avaient porté des plaintes à leur maître, et lui déclarer de sa +part que, si les gouverneurs du royaume d'Ardra ne traitaient pas ce +peuple avec plus de douceur, il serait obligé, contre ses propres +désirs, de marcher au secours de ceux qui demanderaient sa protection. +Le roi d'Ardra reçut cette menace avec un sourire; et, pour faire +éclater le mépris qu'il en faisait, il envoya les ambassadeurs au +supplice. Après cette insulte, le monarque des terres intérieures fit +entrer dans le royaume d'Ardra une armée innombrable, qui porta de +tous côtés le ravage et la désolation. Son général retourna chargé de +butin, et s'attendait à recevoir des récompenses du roi; mais ce fier +monarque le fit pendre à son arrivée, parce qu'il ne lui avait point +amené le roi même d'Ardra, dont sa vengeance demandait la tête plutôt +que la ruine de ses sujets. Il y a beaucoup d'apparence que cette +nation redoutable, dont l'auteur ne nous apprend pas le nom, est celle +des Oyos ou des Oycos, nommés Yos par Snelgrave.</p> + +<p>Mais, dans ces derniers temps, les Nègres d'Ardra n'ont point eu de +plus mortels ennemis que ceux de Dahomay, et l'on a déjà vu que leur +pays est devenu la proie de ces barbares vainqueurs. La nation et le +pays des Dahomays n'ont guère été connus que par leurs conquêtes et +leurs cruautés.</p> + +<a id="chap_5_4" name="chap_5_4"></a> +<h2>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="title">Royaume de Benin.</p> + +<p>Le royaume de Benin, dont les bornes ne sont pas déterminées avec +beaucoup de certitude, paraît situé entre le 8<sup>e</sup>. degré nord et +l'équateur. Il est borné à l'ouest par le royaume d'Ardra; au sud, par +le golfe et par le pays d'Ouare où d'Overry et de Callabar; à l'est et +au nord, par des royaumes dont on ne connaît que les noms.</p> + +<p>Juan Alfonso di Aveiro fit la découverte du royaume de Benin en +remontant la rivière qu'il nomma <i>Formosa</i> ou <i>la Belle</i>, et que les +Français, les Anglais et les Hollandais appellent <i>rivière de Benin</i>. +Elle se jette dans le golfe de Guinée, près des îles Carama, à +cinquante lieues à l'est de la rade d'Iakin. La multitude de ses bras +forme un grand nombre d'îles, entre lesquelles il s'en trouvé de +flottantes, que le vent et les travados poussent souvent d'un lieu à +l'autre, et rendent par conséquent fort dangereuses pour la +navigation. Elles sont couvertes d'arbustes et de roseaux.</p> + +<p>La rivière de Benin a quatre principales villes où les Hollandais +portent leur commerce, et où cette raison attire un grand nombre de +Nègres, surtout à l'arrivée des vaisseaux; on les nomme Bodado, +Arbon, Gatton et Meiberg.</p> + +<p>Quoique le royaume soit fort peuplé, il s'en faut beaucoup qu'il le +soit autant que celui d'Ardra, du moins à proportion de la grandeur. +Les villes y sont très-éloignées l'une de l'autre sur la rivière et +sur la côte. La capitale est considérable.</p> + +<p>En général, les habitans du royaume de Benin sont d'un fort bon +naturel, doux, civils et capables de se rendre à la raison, lorsqu'on +emploie de bonnes manières pour les persuader. Leur faites-vous des +présens, ils vous en rendent au double. Si vous leur demandez quelque +chose qui leur appartienne, il est rare qu'ils le refusent, quoiqu'ils +en aient eux-mêmes besoin. Mais les traiter durement, ou prétendre +l'emporter par la force, c'est s'exposer à ne rien obtenir. Ils sont +habiles dans les affaires, et fort attachés à leurs anciens usages. En +se prêtant un peu à leurs idées, il est aisé d'entreprendre avec eux +toutes sortes de commerce.</p> + +<p>Entre eux ils sont civils et complaisans dans la société, mais +réservés et défians dans les affaires. Ils traitent tous les Européens +avec politesse, à l'exception des Portugais, pour lesquels ils ont de +l'aversion; mais ils ont une prédilection déclarée pour les +Hollandais.</p> + +<p>On représente les Nègres de Benin comme un peuple ennemi de la +violence, juste à l'égard des étrangers, et si plein de déférence +pour eux, qu'un portefaix du pays, quoique pesamment chargé, se +retire pour laisser le passage libre à un matelot de l'Europe. C'est +un crime capital dans la nation d'outrager le moindre Européen. La +punition est sévère. On arrête le coupable, on lui lie les mains +derrière le dos, on lui bouche les yeux, et, lui faisant pencher la +tête, on la lui abat d'un coup de hache. Le corps est partagé en +quatre parties, et jeté aux bêtes féroces. Cette sévérité porte à +croire qu'ils trouvent de grands avantages dans le commerce des +Européens.</p> + +<p>Ils sont très-déréglés dans leurs mœurs, et livrés à tous les excès +de l'incontinence. Ils attribuent eux-mêmes ce penchant à leur vin de +palmier et à la nature de leurs alimens. Ils évitent les obscénités +grossières dans leurs conversations; mais ils aiment les équivoques; +et ceux qui ont l'art d'envelopper des idées sales sous des +expressions honnêtes passent pour des gens d'esprit. Ils auraient la +même réputation parmi nous.</p> + +<p>L'usage pour les deux sexes est d'être nu jusqu'au temps du mariage, à +moins qu'on n'obtienne du roi le privilége de porter plus tôt des +habits; ce qui passe pour une si grande faveur, qu'elle est célébrée +dans les familles par des réjouissances et des fêtes.</p> + +<p>Le goût de la bonne chère, est commun à toute la nation; aussi les +personnes riches n'épargnent rien pour leur table. Le bœuf, le +mouton, la volaille, sont leurs mets ordinaires, et la poudre ou la +farine d'igname, bouillie à l'eau ou cuite sous la cendre, leur +compose une espèce de pain. Ils se traitent souvent les uns les +autres, et les restes de leurs festins sont distribués aux pauvres.</p> + +<p>Dans les conditions inférieures, la nourriture commune est du poisson +frais, cuit à l'eau, ou séché au soleil, après avoir été salé.</p> + +<p>La jalousie des Nègres est fort vive entre eux; mais ils accordent aux +Européens toutes sortes de libertés auprès de leurs femmes; et cette +indulgence va si loin, qu'un mari que ses affaires appellent hors de +sa maison, y laisse tranquillement un Hollandais, et recommande à ses +femmes de le réjouir et de l'amuser. D'un autre côté, c'est un crime +pour les Nègres d'approcher de la femme d'autrui. Dans les visites +qu'ils se rendent entre eux, leurs femmes ne paraissent jamais, et se +tiennent renfermées dans quelque appartement intérieur; mais tout est +ouvert pour un Européen, et le mari les appelle lui-même, lorsqu'elles +sont trop lentes à se présenter. Est-ce déférence pour les Européens +ou mépris?</p> + +<p>Huit ou quinze jours après la naissance, et quelquefois plus tard, les +enfans des deux sexes reçoivent la circoncision.</p> + +<p>Dans la ville d'Arébo, les habitans ont l'usage abominable d'égorger +une mère qui met au monde deux enfans à la fois: ils la sacrifient, +elle et ses deux fruits, à l'honneur d'un certain démon qui habite un +bois voisin de la ville. À la vérité, le mari est libre de racheter +sa femme en offrant à sa place une esclave du même sexe; mais les +enfans sont condamnés sans pitié. Les voyageurs devraient bien nous +donner quelque raison ou quelque prétexte d'une si étrange barbarie.</p> + +<p>Un roi de Benin n'a pas plus tôt rendu le dernier soupir, qu'on ouvre +près du palais une fort grande fosse, et si profonde, que les ouvriers +sont quelquefois en danger d'y périr par la quantité d'eau qui s'y +amasse. Cette espèce de puits n'a de largeur que par le fond; et +l'entrée, au contraire, est assez étroite pour être bouchée facilement +d'une grande pierre. On y jette d'abord le corps du roi; ensuite on +fait faire le même saut à quantité de ses domestiques de l'un et de +l'autre sexe, qui sont choisis pour cet honneur. Après cette première +exécution, on bouche l'ouverture du puits, à la vue d'une foule de +peuple, que la curiosité retient nuit et jour dans le même lieu. Le +jour suivant on lève la pierre, et quelques officiers destinés à cet +emploi baissent la tête vers le fond du trou pour demander à ceux +qu'on y a précipités s'ils ont rencontré le roi. Au moindre cri que +ces malheureux peuvent faire entendre, on rebouche le puits, et le +lendemain on recommence la même cérémonie, qui se renouvelle encore +les jours suivans, jusqu'à ce que, le bruit cessant dans la fosse, on +ne doute plus que toutes les victimes ne soient mortes.</p> + +<p>Après cette première exécution, le premier ministre d'état en va +rendre compte au successeur du roi mort, qui se rend aussitôt sur le +bord du puits, et qui, l'ayant fait fermer en sa présence, fait +apporter sur la pierre toutes sortes de viandes et de liqueurs pour +traiter le peuple. Chacun boit et mange abondamment jusqu'à la nuit. +Ensuite cette multitude de gens échauffés par le vin parcourt toutes +les rues de la ville en commettant les derniers désordres. Elle tue +tout ce qu'elle rencontre, hommes et bêtes, leur coupe la tête, et +porte les corps au puits sépulcral, où elle les précipite comme une +nouvelle offrande que la nation fait à son roi. Quelles mœurs +épouvantables! Il semble que sous cette zone brûlante les têtes soient +de temps en temps agitées d'un délire sanguinaire, et que ces peuples +barbares aient un affreux besoin de crimes, de superstitions et de +sang. Tel est donc l'homme de la nature, fort au-dessous des tigres et +des singes, quand sa raison n'est pas cultivée!</p> + +<p>Ils ont peu d'industrie et de goût pour le travail. Tous ceux qui ne +sont point assez pauvres pour se trouver forcés d'employer leurs bras +laissent le fardeau des occupations manuelles à leurs femmes et à +leurs esclaves.</p> + +<p>Tous les esclaves mâles qui servent ou qui se vendent dans le pays +sont étrangers; ou si quelques habitans sont condamnés à l'esclavage +pour leurs crimes, il est défendu de les vendre pour être +transportés. La liberté est un privilége naturel de la nation, auquel +le roi même ne donne jamais d'atteinte. Chaque particulier se qualifie +d'esclave de l'état; mais cette qualité n'emporte pas d'autre +dépendance que celle de tous les peuples libres à l'égard de leur +prince et de leur patrie. Les femmes, toujours humiliées et +maltraitées en Afrique, sont seules exceptées d'une loi si favorable +aux hommes, et peuvent être vendues et transportées au gré de leurs +maris.</p> + +<p>Le règne des fétiches est établi à Benin comme sur toutes les côtes +précédentes; mais les habitans ont des notions d'un Être Suprême et +d'une nature invisible qui a créé le ciel et la terre, et qui continue +de gouverner le monde par les lois d'une profonde sagesse. Ils +l'appellent <i>Orissa</i>: ils croient qu'il est inutile de l'honorer, +parce qu'il est nécessairement bon; au lieu que, le diable étant un +esprit méchant qui peut leur nuire, ils se croient obligés de +l'apaiser par des prières et des sacrifices.</p> + +<p>L'année est composée de quatorze mois. Leur dimanche, ou le jour de +repos, revient de cinq en cinq jours; il est célébré par des offrandes +et des sacrifices.</p> + +<p>Il y a beaucoup d'autres jours consacrés à la religion. Dapper s'étend +sur la fête anniversaire qu'on célèbre à l'honneur des morts: il +assure qu'on sacrifie dans cette occasion non-seulement un grand +nombre d'animaux, mais plusieurs victimes humaines, qui sont +ordinairement des criminels condamnés à mort, et réservés pour cette +solennité: l'usage en demande vingt-cinq; s'il s'en trouve moins, les +officiers du roi ont ordre de parcourir les rues de Benin pendant la +nuit, et d'enlever indifféremment toutes les personnes qu'ils +rencontrent sans lumière: on permet au riche de se racheter; mais les +pauvres sont immolés sans pitié, comme il le sont partout ailleurs.</p> + +<p>L'état est composé de trois ordres, dont trois grands forment le +premier. Leur principale fonction est d'être sans cesse près de la +personne du roi, et de servir d'interprètes ou d'organes aux grâces +qu'on lui demande et qu'il accorde. Comme ils ne lui expliquent que ce +qu'ils jugent à propos, et qu'ils donnent le tour qu'il leur plaît à +ses réponses, le pouvoir du gouvernement semble résider entre leurs +mains.</p> + +<p>Le second ordre de l'état est composé de ceux qui portent le titre de +<i>are de roés</i> ou <i>chefs des rues</i>. Les uns dominent sur le peuple, +d'autres sur les esclaves, sur les affaires militaires, sur les +bestiaux, sur les fruits de la terre, etc.: on aurait peine à nommer +quelque chose de connu dans la nation qui n'ait aussi son chef ou son +intendant. C'est parmi les <i>are de roés</i> que le monarque choisit ses +vices-rois ou gouverneurs de provinces; ils sont soumis à l'autorité +des trois premiers grands, comme c'est à leur recommandation qu'ils +sont redevables de leurs emplois.</p> + +<p>Les <i>fiadors</i> ou <i>viadors</i> composent le troisième ordre: ce sont les +agens du commerce avec les Européens.</p> + +<p>Lorsqu'un seigneur nègre est élevé à un de ces trois grands postes, le +roi lui donne, comme une marqué insigne de faveur et de distinction, +un cordon de corail, qui est l'équivalent de nos ordres de chevalerie. +Cette grâce s'accorde aussi aux <i>mercadors</i> ou facteurs qui se sont +signalés dans leur profession, aux <i>fulladors</i> ou intercesseurs, «et +aux vieillards d'une sagesse éprouvée: ceux qui l'ont reçue du +souverain sont obligés de porter sans cesse leur cordon ou leur +collier autour du cou, et la mort serait le châtiment infaillible de +ceux qui le quitteraient un instant: on en cite un exemple frappant. +Un Nègre à qui l'on avait dérobé son cordon fut conduit sur-le-champ +au supplice; le voleur, ayant été arrêté, subit le même sort avec +trois autres personnes qui avaient eu quelque connaissance du crime +sans l'avoir révélé à la justice; ainsi, pour une chaîne de corail qui +ne valait pas deux sous, il en coûta la vie à cinq personnes.</p> + +<p>Les Nègres de ce pays n'ont pas autant de penchant pour le vol que +ceux des autres contrées. Le meurtre est encore plus rare que le vol: +il est puni de mort. Cependant, si le meurtrier était d'une haute +distinction, tel qu'un des fils dû roi, ou quelque grand seigneur du +premier ordre, il serait banni sur les confins du royaume, et conduit +dans son exil par une grosse escorte; mais, comme on ne voit jamais +revenir aucun de ces exilés, et qu'on n'en reçoit même aucune +nouvelle, ces Nègres sont persuadés qu'ils passent bientôt dans le +pays de l'oubli. S'il arrive à quelqu'un de tuer son ennemi d'un coup +de poing, ou d'une manière qui ne soit pas sanglante, le meurtrier +peut s'exempter du supplice à deux conditions: l'une, de faire +enterrer le mort à ses propres dépens; l'autre, de fournir un esclave +qui soit exécuté à sa place. Il paie ensuite une somme assez +considérable aux trois ministres, après quoi il est rétabli dans tous +les droits de la société, et les amis du mort sont obligés de paraître +satisfaits.</p> + +<p>Tous les autres crimes, à l'exception de l'adultère, s'expient avec de +l'argent; l'amende est proportionnée à la nature de l'offense. Si les +criminels sont insolvables, ils sont condamnés à des peines +corporelles.</p> + +<p>Il y a plusieurs punitions pour l'adultère: la bastonnade parmi le +peuple, et la mort parmi les grands.</p> + +<p>Après la mort du roi, le successeur se retire ordinairement dans un +village nommé Oisébo, assez près de Benin, pour y tenir sa cour, +jusqu'à ce qu'il soit instruit des règles du gouvernement. Dans cet +intervalle, la reine-mère et les ministres, dépositaires des volontés +du roi, sont chargés de l'administration. Lorsque le temps de +l'instruction est fini, le roi quitte Oisébo, et va prendre possession +du palais et de l'autorité royale; il pense ensuite à se défaire de +ses frères, pour assurer la tranquillité de son règne. Les barbaries +politiques en usage parmi les despotes d'Orient, qui ont à se disputer +de grands empires, se retrouvent dans les villages nègres qu'on nomme +<i>royaumes</i>.</p> + +<p>Le royaume d'Overry ou d'Ouare, tributaire de celui de Benin, est +situé sur les bords du Rio-Forcado: sa capitale, qui communique son +nom à tout le pays, est sur le même fleuve, à trente lieues de +l'embouchure.</p> + +<p>La pluralité des femmes y est en usage, comme dans toutes les autres +parties de la Guinée; mais, à la mort du mari, toutes les veuves +appartiennent au roi, qui dispose d'elles suivant son intérêt ou son +goût. La religion du pays ne diffère de celle de Benin qu'à l'égard +des sacrifices d'hommes ou d'enfans, dont on ne parle à Overry qu'avec +horreur. Les habitans croient qu'il n'appartient qu'au diable de +répandre le sang humain; était-ce donc à ces peuples ignorans et +grossiers que devait appartenir cette idée vraiment sublime, qui donne +une si belle leçon aux nations les plus policées?</p> + +<p>Depuis le cap de Formose, en suivant la côte qui descend vers le sud, +on trouve le pays de Callabar ou Rio-Réal, la rivière de Camarones et +la rivière d'Angra. Toutes ces régions, jusqu'au cap Sainte-Claire, +n'offrent rien qui soit digne d'attention.</p> + +<p>Après le cap Sainte-Claire, la côte tourne tout d'un coup à l'est, +pendant l'espace de six lieues, pour former la baie de Rio-Gabon, ou +Gabaon, comme l'appellent les Portugais.</p> + +<p>Outre le motif de commerce, quantité de vaisseaux sont attirés dans +cette baie par la commodité qu'on y trouve pour se radouber.</p> + +<p>Le commerce de Rio-Gabon consiste en ivoire, en cire, en miel, etc. +Les habitans ont une coutume singulière: quelque avidité qu'ils aient +pour l'eau-de-vie, ils n'en boiraient point une goutte à bord, avant +d'avoir reçu quelque présent. S'ils trouvent qu'on ait trop de lenteur +à l'offrir, ils ont l'effronterie de demander si l'on s'imagine qu'ils +soient capables de boire pour rien: ceux qui ne les paient point +ainsi, pour la peine qu'ils prennent de boire, ne doivent point +espérer de faire avec eux le moindre commerce.</p> + +<p>On représente les habitans de Rio-Gabon comme un peuple farouche et +cruel. Ils n'épargnent personne, et bien moins les étrangers. En 1601, +les Hollandais éprouvèrent leur cruauté, lorsque ces barbares, s'étant +saisis de deux canots de cette nation, massacrèrent inhumainement +l'équipage. Si l'on en croit les voyageurs, les premières lois de la +nature paraissent inconnues ou comme effacées chez ce peuple par une +longue dépravation.</p> + +<p>Quoique les Nègres de Gabon ne composent point une nation nombreuse, +ils sont divisés en trois classes: l'une qui est attachée au roi, +l'autre au prince son fils, et la troisième qui ne reconnaît point +d'autre maître qu'elle-même. Les deux premières, sans être en guerre +ouverte, font profession de se haïr, et cherchent pendant la nuit +l'occasion de se battre et de s'entre-piller.</p> + +<p>Ils n'ont pas l'usage de boire en mangeant; mais, après leur repas, +ils prennent plaisir à s'enivrer de vin de palmier, ou d'un mélange de +miel et d'eau qui ressemble à notre hydromel. Ils donnent une +fort-belle dent d'éléphant pour une mesure d'eau-de-vie, qu'ils ont +quelquefois vidée avant de sortir du vaisseau. Lorsque l'ivresse +commence à les échauffer, la moindre dispute les met aux mains, sans +respect pour leurs rois ni pour leurs prêtres, qui entrent à coups de +poings dans la mêlée pour ne pas demeurer spectateurs inutiles: ils se +battent de si bonne grâce, que leurs chapeaux, leurs perruques, leurs +habits, et tout ce qu'ils viennent d'acheter des Européens, est +précipité dans la mer: au reste, ils sont si peu délicats sur +l'eau-de-vie, qu'avec la moitié d'eau claire et un peu de savon +d'Espagne, pour faire écumer la liqueur, on peut l'augmenter au double +sans qu'ils s'en aperçoivent.</p> + +<p>«En un mot, dit Bosman, l'univers n'a point de nation plus barbare et +plus misérable.» Il juge qu'elle tire sa principale substance de la +chasse et de la pêche, parce qu'il n'aperçut dans le pays aucune sorte +de blé, ni aucune trace d'agriculture.</p> + +<p>Dans tous les pays qui bordent la rivière, la multitude des bêtes +farouches est incroyable, surtout d'éléphans, de buffles et de +sangliers. Bosman, ayant pris terre avec le capitaine de son vaisseau +et quelques domestiques, poursuivit, l'espace d'une heure, un éléphant +qui avait marché pendant plus d'une lieue sur le rivage, à la vue du +vaisseau; mais il disparut heureusement dans un bois; car, avec si peu +d'hommes, qui n'étaient armés que de mousquets, il y avait de +l'imprudence à presser un animal si redoutable. En revenant de cette +chasse, Bosman rencontra cinq autres éléphans en troupes qui, jetant +sur lui et sur son cortége un regard indifférent, comme s'ils +n'eussent pas jugé quelques hommes dignes de leur colère, les +laissèrent passer tranquillement; Bosman et ses compagnons, par cette +espèce de respect qui naît de la crainte, les saluèrent en ôtant leur +chapeau.</p> + +<p>Un autre jour, Bosman tomba sur une bande d'environ cent buffles, et +les ayant forcés de se séparer en plusieurs troupes, il s'attacha aux +plus voisins, sur lesquels ses gens firent pleuvoir une grêle de +balles: il ne parut pas que ces farouches animaux s'en fussent +ressentis; mais ils regardaient leurs ennemis d'un air irrité, comme +s'ils leur avaient reproché cet outrage.</p> + +<p>La plupart de ces buffles étaient rougeâtres; ils avaient les cornes +droites et penchées vers les épaules, de la grandeur à peu près de +celles d'un bœuf ordinaire: en courant, ils paraissaient boiteux des +pieds de derrière; mais leur course n'en était pas moins prompte.</p> + +<p>Le cap Lopez-Consalvo, qui n'est qu'à dix-huit lieues de Rio-Gabon, +fait les dernières bornes du golfe de Guinée. Un peu plus loin, au +sud, on arrive à l'entrée du royaume d'Angole. Arthur, navigateur +anglais, assure que ce cap n'est pas difficile à reconnaître, parce +que c'est l'endroit de toute la côte qui s'avance le plus à l'ouest: +sa situation est au premier degré de latitude du sud.</p> + +<p>Les habitans sont beaucoup plus civilisés qu'à Rio-Gabon; mais le pays +n'abonde pas moins en toutes sortes de bêtes féroces.</p> + +<p>Le poisson y est si commun, que d'un seul coup de filet on peut en +prendre de quoi en charger un canot.</p> + +<p>Bosman dit que le commerce consiste, comme à Rio-Gabon, en ivoire, en +cire et en miel, qui est en fort grande abondance, dans le pays.</p> + +<h2>LIVRE VI.<br> +CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.</h2> + +<a id="chap_6_1" name="chap_6_1"></a> +<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p class="title">Congo.</p> + +<p>Si l'on considère, avec les géographes, le royaume de Congo dans toute +son étendue, elle comprend depuis l'équateur jusqu'au 16<sup>e</sup>. degré de +latitude sud. On lui donne environ neuf cent cinquante milles de +longueur du nord au sud, et sept cents de largeur de l'ouest à l'est.</p> + +<p>Ses bornes au nord sont les pays de Gabon et de Pongo; à l'est, le +royaume de Mokokos ou d'Anzibo, celui de Matamba et le territoire des +Iaggas-Kasangis; au sud, le même territoire, le pays de Mouzoumbo, +Akalounga, et celui de Mataman, dans la région des Cafres; à l'ouest, +l'Océan occidental ou atlantique; mais ces côtes forment un arc dont +les deux extrémités sont le cap de Sainte-Catherine et le cap Nègre, +l'un au nord, et l'autre au sud, tout deux célèbres chez les +navigateurs.</p> + +<p>Sous ce point de vue, le Congo peut être divisé en quatre principales +parties, qui sont autant de grands royaumes: 1<sup>o</sup>. Loango; 2<sup>o</sup>. Congo, +proprement dit; 3<sup>o</sup>. Angole; 4<sup>o</sup>. Benguéla: ces quatre royaumes +s'étendent du nord au sud; celui de Loango, qui est le plus +septentrional, a le pays de Gabon au nord, Mokoko ou Anzibo à l'est, +et le fleuve du Zaïre au sud.</p> + +<p>Lopez prétend que le royaume de Loango, habité par les Bramas, +commence, du côté du nord, à l'équateur, et s'étend de la côte dans +l'intérieur des terres l'espace de deux cents milles, en comprenant +dans ses bornes le golfe de Lopez-Consalvo. Ces pays sont peu connu +des Européens, à l'exception de quelques places le long de la côte. De +tous les voyageurs dont les relations ont été publiées, Battel est +celui qui traite l'article de Loango avec le plus d'étendue; il +s'accorde même fort exactement avec Bruno et Dapper, quoiqu'il déclare +qu'il ne les a jamais lus.</p> + +<p>La province de Mayomba, dans le royaume de Loango, est si couverte de +bois, qu'on y peut voyager à l'ombre sans être jamais incommodé par la +chaleur du soleil. On n'y trouve ni blé, ni aucune sorte de grain. Les +habitans se nourrissent de bananes, de racines et de cocos. N'étant +pas mieux fournis de volaille et de bestiaux que de blé, ils ne +connaissent d'autre chair que celle des éléphans et des bêtes féroces; +mais leurs rivières fournissent du poisson en abondance.</p> + +<p>Leurs bois sont si remplis de singes, que le voyageur le plus +intrépide n'oserait y passer sans escorte. On y trouve surtout une +multitude de ces dangereux singes dont la grande espèce se nomme +<i>pongo</i>, et la petite <i>empko</i>. Le port de Mayomba est à deux lieues au +sud du cap Nègre, qui a tiré son nom de la noirceur apparente de ses +arbres.</p> + +<p>La ville de Mayomba consiste dans une grande rue, si proche de la mer, +que les flots forcent quelquefois les habitans d'abandonner leurs +maisons.</p> + +<p>Les chasses des habitans se font avec des chiens du pays qui n'aboient +point, mais qui portent au cou des crécelles de bois dont le bruit +guide les chasseurs. Ils font tant de cas des chiens de l'Europe à +cause de leur aboiement, que l'Anglais Battel leur en vit acheter un +trente livres sterling (720 fr.).</p> + +<p>Le territoire de Setté est situé à cinquante-cinq milles au nord de la +rivière de Mayomba, et s'étend jusqu'à Gobbi. Ce pays, qui est arrosé +par une rivière du même nom, produit avec une abondance extraordinaire +du bois rouge et plusieurs autres sortes de bois. On en distingue +deux, le <i>kines</i>, que les Portugais achètent, mais qui n'est pas +estimé à Loango; et le <i>bifesse</i>, qui est plus pesant et plus rouge; +les habitans le vendent plus cher. La racine se nomme <i>angansi +abifesso</i>. Il n'y a point de bois plus dur ni d'une couleur si foncée. +Les habitans en font un grand commerce sur toute la côte d'Angole et +dans le royaume de Loango; mais ils ne traitent qu'avec les Nègres; et +le droit de leur gouverneur est de dix pour cent.</p> + +<p>Le pays de Gobbi est situé entre Setté et le cap Lopès-Consalvo. La +ville capitale est éloignée d'une journée de la mer. La terre nourrit +peu de bestiaux, et n'offre que des animaux féroces. Un habitant qui +reçoit la visite d'un ami commence par lui offrir l'usage d'une de ses +femmes; et, dans les autres occasions, une femme surprise en adultère +reçoit moins de reproches que d'éloges: cependant l'empire des hommes +est si absolu, qu'ils maltraitent leurs femmes avec une rigueur sans +exemple; et cette pratique leur étant devenue comme naturelle, une +femme se plaint de n'être pas aimée lorsqu'elle n'est pas assez +souvent battue par son mari. On a vu autrefois la même chose en Russie +avant sa civilisation.</p> + +<p>On trouve au nord-est de Mani-keseck, à huit journées de Mayomba, les +Matimbas, nation de Pygmées, qui sont de la hauteur d'un garçon de +douze ans, mais tous d'une grosseur extraordinaire. Leur nourriture +est la chair des animaux qu'ils tuent de leurs flèches. Quoiqu'ils +n'aient rien de farouche dans le caractère, ils ne veulent point +entrer dans les maisons des Marambas, ni les recevoir dans leurs +villes. Les femmes se servent de l'arc avec autant d'habileté que les +hommes. Elle ne craignent point de pénétrer seules dans les bois, sans +autre défense contre les pongos que leurs flèches empoisonnées.</p> + +<p>La plus grande partie du royaume est un pays plat et assez fertile. +Les pluies y sont fréquentes. La terre y est noirâtre, au lieu que +dans la plupart des autres pays elle est sablonneuse ou de nature +craïeuse. Les habitans sont civils et humains. On raconte qu'après +avoir inutilement invoqué leurs dieux dans un temps de peste, ils les +brûlèrent en disant: «S'ils ne nous servent de rien dans l'infortune, +quand nous serviront-ils?»</p> + +<p>Dans le pays d'Angole, les princesses du sang royal ont la liberté de +choisir l'homme qui leur plaît, sans égard pour sa naissance ou sa +condition; mais elles ont sur lui un pouvoir absolu de vie ou de mort. +Pendant que le missionnaire Mérolla, dont nous tirons quelques +détails, se trouvait dans le pays, une dame de ce rang, sur le simple +soupçon que son mari vivait librement avec une autre femme, fit vendre +sa maîtresse aux Portugais; et, loin d'oser s'en plaindre, il se crut +fort heureux d'une vengeance si modérée. Les femmes qui reçoivent les +étrangers dans leurs maisons sont obligées de leur accorder leurs +faveurs pendant les deux premières nuits. Aussi, dès qu'un +missionnaire capucin arrive dans le pays, ses interprètes avertissent +le public que l'entrée de sa chambre est interdite aux femmes.</p> + +<p>Avec une culture exacte, la terre de Loango produit trois moissons. +Les habitans n'y emploient point d'autre instrument qu'une sorte de +truelle, mais plus large et plus creuse que celle de nos maçons.</p> + +<p>Entre les arbres extraordinaires, on vante l'enzanda, le métombas et +l'alikondi, qui servent tous trois à faire des étoffes. Il n'y a point +de canton dans le royaume de Loango qui ne produise en abondance le +métombas, et où l'on n'en tire beaucoup d'utilité. Le tronc fournit +d'assez bon vin, quoique moins fort que le vin de palmier; de ses +branches on fait des solives et des lattes pour les maisons, et des +bois de lit. Les feuilles servent à couvrir les toits, et résistent +aux plus fortes pluies; mais le plus grand usage est pour la fabrique +d'une espèce d'étoffe dont tout le monde est vêtu dans le royaume.</p> + +<p>L'alikondi ou l'alekonde est d'une hauteur et d'une grosseur +singulières; on en voit de si gros, que douze hommes n'en +embrasseraient pas le tronc. Ses branches s'écartent comme celles du +chêne. Il s'en trouve de creux qui contiennent une prodigieuse +quantité d'eau: Mérolla ne craint pas de la faire monter jusqu'à +trente ou quarante tonneaux; et s'il faut l'en croire, elle a servi +pendant vingt-quatre heures à désaltérer trois ou quatre cents Nègres, +sans être entièrement épuisée. Ils emploient, pour monter sur l'arbre, +des coins de bois dur, qui s'enfoncent aisément dans un tronc dont la +substance est fort tendre. Ces arbres étant fort communs, et la +plupart creux par le pied, on y fait entrer des troupeaux de porcs +pour les garantir des ardeurs du soleil. Le fruit ressemble beaucoup à +la courge.</p> + +<p>Les peuples qui habitent le royaume de Loango portent le nom de +Bramas. Ils sont soumis à la rigoureuse pratique de la circoncision. +Ils exercent le commerce entre eux. Ils sont vigoureux et de haute +taille; civils, quoique anciennement leur férocité les ait fait passer +pour anthropophages; livrés à tous les excès du libertinage; avides de +s'enrichir, mais généreux et libéraux les uns à l'égard des autres; +passionnés pour le vin de palmier, sans aucun goût pour celui de la +vigne; et sans cesse entraînés par leurs superstitions.</p> + +<p>Le mariage, dans le royaume de Loango, est si débarrassé de cérémonies +et de formalités, qu'à peine se soumet-on à demander le consentement +des pères. On jette ses vues sur une fille de l'âge de six ou sept +ans, et lorsqu'elle en a dix, on l'attire chez soi par des caresses et +des présens. Cependant il se trouve des pères qui veillent +soigneusement sur leurs filles jusqu'à l'âge nubile, et qui les +vendent alors à ceux qui se présentent pour les épouser. Mais une +fille qui se laisse séduire avant le mariage doit paraître à la cour +avec son amant, déclarer sa faute, et demander pardon au roi. Cette +absolution n'a rien d'humiliant; mais elle est si nécessaire, qu'on +croirait le pays menacé de sa ruine par une éternelle sécheresse, si +quelque fille coupable refusait de se soumettre à la loi. Quoique le +nombre des femmes ne soit pas borné, et que plusieurs en aient huit ou +dix, le commun des Nègres n'en prend que deux ou trois.</p> + +<p>Les femmes sont chargées, comme chez tous les peuples nègres, de tous +les ouvrages serviles, extérieurs et domestiques. Pendant que le mari +prend ses repas, elles se tiennent à l'écart, et mangent ensuite ses +restes. Leur soumission va si loin, qu'elles ne leur parlent qu'à +genoux, et qu'à son arrivée elles doivent se prosterner pour le +recevoir.</p> + +<p>L'aîné d'une famille en est l'unique héritier; mais il est obligé +d'élever ses frères et ses sœurs jusqu'à l'âge où l'on suppose qu'ils +peuvent se pourvoir eux-mêmes. Les enfans naissent esclaves, lorsque +leur père et leur mère sont dans cette condition.</p> + +<p>Tous les enfans, suivant l'observation particulière de Dapper, +naissent blancs, et dans l'espace de deux jours ils deviennent +parfaitement hoirs. Les Portugais, qui prennent des femmes dans ces +régions, y sont souvent trompés. À la naissance d'un enfant, ils se +croient sûrs d'en être les pères, parce qu'ils le voient de leur +couleur; mais, deux jours après, ils sont obligés de le reconnaître +pour l'ouvrage d'un Nègre. Cependant ils ne se rebutent point de ces +épreuves, parce que leur passion, dit le même auteur, est d'avoir un +fils mulâtre à toutes sortes de prix. On voit quelquefois naître d'un +père et d'une mère nègres des enfans aussi blancs que les Européens. +L'usage est de les présenter au roi. On les nomme <i>dondos</i>. Ils sont +élevés dans les pratiques de la sorcellerie; et, servant de sorciers +au roi, ils l'accompagnent sans cesse. Leur état les fait respecter de +tout le monde. S'ils vont au marché, ils peuvent prendre tout ce qui +convient à leurs besoins. Battel en vit quatre à la cour de Loango.</p> + +<p>Dapper s'étend un peu plus sur la nature des Nègres blancs. Il observe +qu'à quelque distance ils ont une parfaite ressemblance avec les +Européens: leurs yeux sont gris, et leur chevelure blonde ou rousse; +mais, en les considérant de plus près, on leur trouve la couleur d'un +cadavre, et leurs yeux paraissent postiches. Ils ont la vue +très-faible pendant le jour, et la prunelle tournée comme s'ils +étaient bigles. La nuit, au contraire, ils ont le regard très-ferme, +surtout à la clarté de la lune. Quelques Européens ont cru que la +blancheur de ces Nègres est un effet de l'imagination des mères, comme +on prétend que plusieurs femmes blanches ont mis des enfans noirs au +monde après avoir vu des Nègres.</p> + +<p>Les Portugais donnent à ces Maures blancs le nom d'<i>albinos</i>, et +cherchent l'occasion de les enlever pour les transporter au Brésil. On +prétend qu'ils sont d'une force extraordinaire, et par conséquent +très-propres au travail; mais que leur paresse est extrême, et qu'ils +préfèrent la mort aux exercices pénibles. Les Hollandais ont trouvé +des hommes de la même espèce non-seulement en Afrique; mais aux Indes +Orientales, dans l'île de Bornéo, et dans la Nouvelle-Guinée ou pays +des Papous. Les Nègres blancs du royaume de Loango ont le privilége +d'être assis devant le roi. Ils président à quantité de cérémonies +religieuses, surtout à la composition des <i>mokissos</i>, qui sont des +idoles du pays.</p> + +<p>Il est fort remarquable, suivant Battel, que les Nègres de Loango ne +permettent jamais qu'un étranger soit enterré dans leur pays. Qu'un +Européen meure, on est obligé, pour les satisfaire, de porter son +corps dans une chaloupe à deux milles du rivage, et de le jeter dans +la mer. Un négociant portugais, étant mort dans une de leurs villes, +ne laissa pas d'y être enterré par le crédit de ses amis, et demeura +tranquille pendant quatre mois dans sa sépulture; mais il arriva cette +année que les pluies, qui commencent ordinairement au mois de +décembre, retardèrent de deux mois entiers. Les mokissos ou prêtres +sorciers ne manquèrent point d'attribuer cet événement au mépris qu'on +avait fait des lois en faveur du Portugais. Son corps fut exhumé avec +diverses cérémonies, et précipité dans les flots. Trois jours après, +suivant Battel, on vit tomber la pluie en abondance; car il fallait +bien qu'elle tombât après deux mois de retard.</p> + +<p>Loango était autrefois soumis au roi de Congo; mais un gouverneur du +pays, s'étant fait proclamer roi, envahit une si grande partie des +états de son souverain, que le royaume de Loango est aujourd'hui fort +étendu et tout-à-fait indépendant; mais il est toujours regardé comme +faisant partie du pays de Congo.</p> + +<p>Les rois de Loango sont respectés comme des dieux, et portent le titre +de <i>samba</i> et de <i>pango</i>, qui signifie, dans le langage du pays, dieu +ou divinité. Les sujets sont persuadés que leur prince a le pouvoir de +faire tomber la pluie du ciel. Ils s'assemblent au mois de décembre +pour l'avertir que c'est le temps où les terres en ont besoin; ils le +supplient de ne pas différer cette faveur, et chacun lui apporte un +présent dans cette vue. Le monarque indique un jour auquel tous ses +nobles doivent se présenter devant lui, armés comme en guerre, avec +tous leurs gens. Ils commencent les cérémonies de cette fête par des +exercices militaires, et rendent à genoux leur hommage au roi, qui les +remercie de leur soumission et de leur fidélité. Ensuite on étend à +terre un tapis d'environ quatre-vingts pieds de circuit, sur lequel +est placé le trône où il est assis. Alors il commande à ses officiers +de faire entendre leurs tambours et leurs trompettes. Les tambours +sont si gros, qu'un homme seul ne suffit pas pour les porter. Les +trompettes sont dès dents d'éléphans d'une grandeur extraordinaire, +creusées et polies avec beaucoup d'art: le bruit de cette musique est +effroyable. Après ce concert barbare, le roi se lève, et lance une +flèche vers le ciel. S'il pleut le même jour, les réjouissances et +les acclamations sont poussées jusqu'à l'extravagance.</p> + +<p>L'usage absurde et barbare des épreuves juridiques, qui domine dans +toute la Guinée, n'est pas moins en usage à Loango. L'engagement le +plus solennel se fait en avalant la liqueur de bonda.</p> + +<p>Cette liqueur, qui se nomme aussi <i>imbonda</i>, est le suc d'une racine: +on la râpe dans l'eau. Après y avoir long-temps fermenté, elle forme +une liqueur aussi amère que le fiel. Si on en râpe trop dans une +petite quantité d'eau, elle cause une suppression d'urine; et, gagnant +la tête, elle y répand des vapeurs si puissantes, qu'elle renverse +infailliblement celui qui l'avale. C'est le cas où il est déclaré +coupable.</p> + +<p>La liqueur de bonda sert aussi à découvrir la cause des événemens. Les +Nègres de Loanga s'imaginent que peu de personnes finissent leur vie +par une mort naturelle: ils croient que tout le monde meurt par sa +faute ou par celle d'autrui. Si quelqu'un tombe dans l'eau et se noie, +ils en accusent quelque sortilége. S'ils apprennent qu'une panthère +ait dévoré quelqu'un, ils assurent que c'est un dakkin ou un sorcier +qui s'est revêtu de la peau de cet animal. Lorsqu'une maison est +consumée par un incendie, ils racontent gravement que quelque mokisso +y a mis le feu. Ils ne sont pas moins persuadés, lorsque la saison des +pluies arrive trop tard, que c'est l'effet du mécontentement de +quelque mokisso qu'on laisse manquer de quelque chose d'utile ou +d'agréable. Comme il paraît important de découvrir la vérité, on a +recours à la liqueur de bonda. Les personnes intéressées s'adressent +au roi pour le prier de nommer un ministre, et cette faveur coûte une +certaine somme. Les ministres de la bonda sont au nombre de neuf ou +dix, qui se tiennent ordinairement assis dans les grandes rues. Vers +trois heures après midi, l'accusateur leur apporte les noms de ceux +qu'il soupçonne, et jure par les mokissos que ses dépositions sont +sincères. Les accusés sont cités avec toute leur famille; car il +arrive rarement que l'accusation tombe sur un seul, et souvent tout le +voisinage y est compris. Ils se rangent sur une ou plusieurs lignes +pour s'approcher successivement du ministre, qui ne cesse point, +pendant les préparatifs, de battre sur un petit tambour. Chacun reçoit +sa portion de liqueur, l'avale, et reprend sa place.</p> + +<p>Alors le ministre se lève, et lance sur eux des petits bâtons de +bananier, en les sommant de tomber, s'ils sont coupables, ou de se +soutenir sur leurs jambes et d'uriner librement, s'ils n'ont rien à se +reprocher. Il coupe ensuite une de ces mêmes racines dont la liqueur +est composée, et jette les pièces devant lui. Tous les accusés sont +obligés de marcher dessus d'un pas ferme. Si quelqu'un a le malheur de +tomber, l'assemblée pousse un grand cri, et remercie les mokissos de +l'éclaircissement qu'ils accordent à la vérité. Ses accusateurs le +conduisent devant le roi, après l'avoir dépouillé de ses habits, qui +sont l'unique salaire du ministre. La sentence est prononcée aussitôt, +et le condamne ordinairement au supplice. On le mène à quelque +distance de la ville, où son sort est d'être coupé en pièces au milieu +d'un grand chemin. On accorde aux personnes riches la liberté de faire +avaler la liqueur par un de leurs esclaves. S'il tombe, le maître est +obligé d'avaler la liqueur à son tour. On donne l'antidote à +l'esclave; et si le maître tombe, ses richesses ne le garantissent +point de la mort. Cependant, lorsque le crime est léger, il achète sa +grâce en donnant quelques esclaves. Au reste, tous les voyageurs +reconnaissent que cette pratique est mêlée de beaucoup d'artifice et +d'imposture. Les ministres font tomber l'effet du poison sur leurs +ennemis, ou sur ceux dont la ruine peut leur être de quelque utilité: +ils se laissent gagner par des présens pour noircir l'innocence ou +pour sauver les coupables. Si les accusés sont des étrangers à l'égard +desquels ils soient sans prévention, c'est ordinairement sur le plus +pauvre qu'ils font tomber la peine du crime. Maîtres de préparer la +liqueur, ils donnent la plus forte dose à ceux qu'ils veulent perdre, +quoique cette odieuse prévarication se fasse avec tant d'adresse, que +personne ne s'en aperçoit. Il ne se passe point de semaine où la +cérémonie de l'épreuve ne se renouvelle à Loango, et elle y fait périr +un grand nombre d'innocens.</p> + +<p>Les femmes du roi n'en sont point exemptes, surtout dans les cas où +leur fidélité paraît suspecte. La grossesse en est un qui favorise le +plus les soupçons. Lorsqu'une femme du roi devient grosse, toute la +sagesse de sa conduite n'empêche pas qu'on ne fasse avaler la bonda +pour elle à quelque esclave. S'il tombe, elle est condamnée au feu, et +l'adultère est enterré vif. Suivant le récit des Nègres de Loango, +leur roi n'a pas moins de sept mille femmes. Il nomme entre elles une +des plus graves et des plus expérimentées, qu'il honore du titre de sa +mère, et qui est plus respectée que celle à qui cette qualité +appartient par le droit de la nature. Cette matrone, que le peuple +appelle <i>makonda</i>, jouit d'une autorité si distinguée, que, dans +toutes les affaires d'importance, le roi est obligé de prendre ses +conseils. S'il l'offense, ou s'il lui refuse ce qu'elle désire, elle a +le droit de lui ôter la vie de ses propres mains. Lorsque son âge lui +laisse du goût pour le plaisir, elle peut choisir l'homme qui lui +plaît, et ses enfans sont comptés parmi ceux du sang royal. L'amant +sur lequel tombe son choix est puni de mort, s'il est surpris avec une +autre femme.</p> + +<p>Une loi, que nous avons déjà vue ailleurs, défend sous peine de mort +de regarder le roi boire ou manger. On rapporte un exemple encore plus +étrange que celui que nous avons déjà cité de l'atrocité du traitement +que l'on fait éprouver aux malheureux qui par hasard enfreignent cet +usage. Un fils du roi, âgé de onze ou douze ans, étant entré dans la +salle tandis que son père buvait, fut saisi par l'ordre de ce prince, +revêtu sur-le-champ d'un habit fort riche, et traité avec toutes +sortes de liqueurs et d'alimens. Mais aussitôt qu'il eut achevé ce +funeste repas, il fut coupé en quatre quartiers, qui furent portés +dans toutes les villes, avec une proclamation qui apprenait au public +la cause de son supplice. Ce trait exécrable est confirmé par une +barbarie de la même nature que rapporte un témoin. Un autre fils du +roi, mais plus jeune, ayant couru vers son père pour l'embrasser dans +les mêmes circonstances, le grand-prêtre demanda qu'il fût puni de +mort. Le roi y consentit, et sur-le-champ ce malheureux enfant eut la +tête fendue d'un coup de hache. Le grand-prêtre recueillit quelques +gouttes de son sang, dont il frotta les bras du roi pour détourner les +malheurs d'un tel présage. Cette loi s'étend jusqu'aux bêtes. Les +Portugais de Loango avaient fait présent au roi d'un fort beau chien +de l'Europe, qui, n'étant pas bien gardé, entra dans la salle du +festin pour caresser son maître: il fut massacré sur-le-champ.</p> + +<p>Cet usage vient d'une opinion superstitieuse et généralement établie +dans la nation, que le roi mourrait subitement si quelqu'un l'avait vu +boire ou manger. On croit détourner le malheur dont il est menacé en +faisant mourir le coupable à sa place. Quoiqu'il mange toujours seul, +il lui arrive quelquefois de boire en compagnie; mais ceux qui lui +présentent la coupe tournent aussitôt le visage contre terre jusqu'à +ce qu'il ait cessé de boire. Si ses courtisans boivent dans la même +salle, ils sont obligés de tourner le dos pendant qu'ils ont le verre +à la bouche. Il n'est permis à personne de boire dans le verre dont le +roi s'est servi, ni de toucher aux alimens dont il a goûté. Tout ce +qui sort de sa table doit être enterré sur-le-champ. Que +d'extravagance et de barbarie! et, quand l'homme est fait ainsi, +est-il un plus odieux et plus méprisable animal?</p> + +<p>Il y a des crieurs publics dont l'office est de proclamer les ordres +du roi dans la ville, et de publier ce qu'on a perdu ou trouvé. Battel +parle d'une sonnette du roi, qui ressemble à celles des vaches de +l'Europe, et dont le son est si redoutable aux voleurs, qu'ils n'osent +garder un moment leurs vols après l'avoir entendue. Ce voyageur, étant +logé dans une petite maison à la mode du pays, avait suspendu son +fusil au mur. Il lui fut enlevé dans son absence. Sur ses plaintes, le +roi fit sonner la cloche, et dès le matin du jour suivant le fusil se +trouva devant la porte de Battel.</p> + +<p>Vis-à-vis le trône du roi sont assis quelques nains, le dos tourné +vers lui. Ils ont la tête d'une prodigieuse grosseur; et, pour se +rendre encore plus difformes, ils sont enveloppés dans une peau de +quelque bête féroce.</p> + +<p>Les images ou les statues s'appellent, ainsi que les prêtres, +mokissos, comme on l'a déjà vu. Les Nègres seront instruire par les +prêtres dans l'art de faire des mokissos. Lorsqu'un particulier se +croit obligé de créer une nouvelle divinité, il assemble tous ses amis +et tous ses voisins. Il demande leur assistance pour bâtir une hutte +de branches de palmier, dans laquelle il se renferme pendant quinze +jours, dont il doit passer neuf sans parler; et pour mieux garder le +silence, il porte deux plumes de perroquet aux deux coins de la +bouche. Si quelqu'un le salue, au lieu de battre les mains suivant +l'usage, il frappe d'un petit bâton sur un bloc qu'il tient sur ses +genoux, et sur lequel est gravée la figure d'une tête d'homme.</p> + +<p>Au bout de quinze jours, toute l'assemblée se rend dans un lieu plat +et uni, où il ne croît aucun arbre, avec un dembé ou un tambour autour +duquel on trace un cercle. Le tambour commence à battre et à chanter. +Lorsqu'il paraît bien échauffé de cet exercice, le prêtre donne le +signal de la danse, et tout le monde, à son exemple, se met à danser +en chantant les louanges des mokissos. L'adorateur entre en danse +aussitôt que les autres ont fini, et continue pendant deux ou trois +jours, au son du même tambour, sans autre interruption que celle des +besoins indispensables de nature, tels que le nourriture et le +sommeil. Enfin le prêtre reparaît au bout du terme, et, poussant des +cris furieux, il prononce des paroles mystérieuses; il fait de temps +en temps des raies blanches et rouges sur les tempes de l'adorateur, +sur les paupières et sur l'estomac, et successivement sur chaque +membre, pour le rendre capable de recevoir le mokisso. L'adorateur est +agité tout d'un coup par des convulsions violentes, se donne mille +mouvemens extraordinaires, fait d'affreuses grimaces, jette des cris +horribles, prend du feu dans ses mains, et le mord en grinçant les +dents, mais sans paraître en ressentir aucun mal. Quelquefois il est +entraîné comme malgré lui dans des lieux déserts où il se couvre le +corps de feuilles vertes. Ses amis le cherchent, battent le tambour +pour le retrouver, et passent quelquefois plusieurs jours sans le +revoir. Cependant, s'il entend le bruit du tambour, il revient +volontairement. On le transporte à sa maison, où il demeure couché +pendant plusieurs jours sans mouvement et comme mort. Le prêtre +choisit un moment pour lui demander quel engagement il veut prendre +avec son mokisso. Il répond en jetant des flots d'écume, et avec des +marques d'une extrême agitation. Alors on recommence à chanter et à +danser autour de lui; enfin le prêtre lui met un anneau de fer autour +du bras, pour lui rappeler constamment la mémoire de ses promesses. +Cet anneau devient si sacré pour les Nègres qui ont essuyé la +cérémonie du mokisso, que dans les occasions importantes ils jurent +par leur anneau; et tous les jours on reconnaît qu'ils perdraient +plutôt la vie que de violer ce serment. Le voyageur qui raconte ces +cérémonies ne doute pas que ce ne soit une manière solennelle de se +donner au diable. Ce qu'on doit observer, c'est que l'espèce d'hommes +qu'on nomme convulsionnaires, énergumènes, démoniaques, joue à peu +près les mêmes farces chez tous les peuples barbares. Faut-il que des +nations policées aient à rougir d'avoir vu chez elles les mêmes +extravagances!</p> + +<p>Il paraît que les peuples de Loango sont les plus superstitieux de +toute l'Afrique. En voyageant pour le commerce, ils portent dans une +marche de quarante ou cinquante milles un sac rempli de misérables +reliques, qui pèsent quelquefois dis ou douze livres. Quoique ce +poids, joint à leur charge, soit capable d'épuiser leurs forces, ils +ne veulent pas convenir qu'ils en ressentent la moindre fatigue; au +contraire, ils assurent que ce précieux fardeau sert à les rendre plus +légers.</p> + +<p>Le royaume de Congo n'a pas de plus belle et de plus grande rivière +que celle de Zaïre. Cette fameuse rivière tire, dit-on, ses eaux du +lac de Zambré. On voit dans ce grand lac plusieurs sortes de monstres, +entre lesquels (si on en croit le missionnaire Mérolla) il s'en trouve +un de figure humaine, sans autre exception que celle du langage et de +la raison. Le P. François de Paris, missionnaire capucin, qui faisait +sa résidence dans le pays de Matomba, rejetait toutes ces histoires de +monstres comme autant de fictions des Nègres; mais la reine Zinga, +informée de ses doutes, l'invita un jour à la pêche. À peine eut-on +jeté les filets, qu'on découvrit sur la surface de l'eau trois de ces +poissons monstrueux. Il fut impossible d'en prendre plus d'un. C'était +une femelle. La couleur de sa peau était noire; ses cheveux longs et +de la même couleur; ses ongles d'une longueur singulière. Mérolla +conjecture qu'ils lui servaient à nager. Elle ne vécut que +vingt-quatre heures hors de l'eau; et, dans cet intervalle, elle +refusa toute sorte de nourriture. Si cette espèce de monstre existe, +c'est elle qui a servi de fondement aux contes arabes sur ce qu'ils +appellent <i>l'homme de la mer</i>.</p> + +<p>Lopez, qui passa plusieurs années au Congo, donne vingt-huit milles de +largeur à l'embouchure de ce fleuve. Il entre avec tant d'impétuosité +dans l'Océan, qu'à trente ou quarante milles de la terre, ses eaux se +conservent fraîches; cependant il n'est navigable que dans l'espace +d'environ vingt-cinq lieues, au delà desquelles, étant resserré par +des rochers, il tombe avec un bruit épouvantable qui se fait entendre +à sept ou huit milles. Les Portugais ont donné à ce lieu le nom de +<i>cachivera</i>, c'est-à-dire chute ou cataracte.</p> + +<p>Les Portugais et les Hollandais se sont procuré des établissemens dans +le Congo, où ils ont fait le commerce, et où quelquefois ils ont porté +la guerre, comme ont fait partout les Européens. Les Portugais ont +joui long-temps d'une sorte de pouvoir que leur donnaient leurs +missionnaires; et même les petits souverains du pays, dépendans du roi +de Congo, ont pris des noms portugais, et les titrés des dignités +d'Europe, comme ceux de comtes, de ducs, etc. D'ailleurs les Européens +ont toujours un grand avantage dans ces contrées, en se mêlant dans +les guerres des nationaux, et faisant payer leurs services; ils y ont +même tenté quelquefois des conquêtes; mais ils n'y ont pas souvent +réussi. Les Portugais y ont même essuyé de cruelles disgrâces.</p> + +<p>Vers l'année 1680, ils étaient établis à Angola. Ils entreprirent la +conquête de la province de Sogno. Mérolla rapporte qu'un roi de Congo, +voulant se faire couronner, eut recours à l'assistance des Portugais, +et leur promit le comté de Sogno, avec deux mines d'or, qui n'eurent +pas moins de force pour les engager dans ses intérêts. Ils +assemblèrent immédiatement toutes leurs forces. Le roi leva, de son +côté, de nombreuses troupes, auxquelles il joignit une compagnie de +diaggas. Les deux armées s'étant réunies, marchèrent ensemble vers +Sogno. Elles n'y trouvèrent pas le comte sans défense. Il avait eu le +temps de rassembler un prodigieux nombre de ses sujets, et son courage +le fit marcher au-devant de l'ennemi. Mais la plupart de ses gens +manquant d'armes à feu, et n'étant point accoutumés à la manière de +combattre des Européens, il perdit la vie dans une bataille sanglante, +après avoir vu prendre ou massacrer une grande partie de son armée.</p> + +<p>Le désespoir se répandit dans toute la nation. Lorsqu'elle s'attendait +aux dernières extrémités de la guerre, un seigneur du pays se présenta +courageusement, et promit de la délivrer de toutes ses craintes, si +l'on voulait le choisir pour succéder au comte. Sa proposition fut +acceptée: il commença par rétablir l'ordre dans les troupes +dispersées; et, pour éviter la confusion à laquelle il attribuait +leurs derniers malheurs, il ordonna qu'à l'avenir tout le monde aurait +la tête rasée, sans excepter les femmes, et que les soldats se +ceindraient le front d'une branche de palmier. Cet usage, dont le but +n'était pas moins d'inspirer de la confiance au peuple par des +préparatifs extraordinaires que d'apprendre en effet aux troupes à se +reconnaître dans la mêlée, s'est conservé jusque aujourd'hui dans la +nation.</p> + +<p>Le nouveau comte exhorta ses sujets à ne pas s'effrayer du bruit des +armes à feu, qui n'étaient propres, leur dit-il, qu'à causer de +l'épouvante aux enfans, puisqu'une balle ne faisait pas plus d'effet +qu'une flèche ou qu'un coup de zagaie, sans compter que le temps dont +les blancs avaient besoin pour charger leurs fusils donnait beaucoup +d'avantage à ceux qui n'avaient qu'une flèche à poser sur leur arc. Il +les avertit surtout de ne pas s'arrêter puérilement aux bagatelles<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a> +que les Portugais étaient accoutumés à jeter parmi eux pour causer du +désordre dans leurs rangs. Il leur recommanda de tirer aux hommes, +sans s'amuser aux chevaux, qui ne devaient pas leur paraître aussi +terribles que les lions, les panthères et les éléphans. Il ordonna que +celui qui tournerait le dos fût tué sur-le-champ par ses voisins, et +que, si plusieurs avaient cette lâcheté, loin d'être plus épargnés, +ils fussent regardés par les autres comme leurs premiers ennemis; car +il est question, leur dit-il, de périr glorieusement plutôt que de +mener une vie misérable. Enfin, pour ne laisser aucun sujet +d'inquiétude à ceux qui promettaient de le suivre, il voulut que tous +les animaux domestiques fussent massacrés; et, donnant l'exemple le +premier, il égorgea aussitôt tous les siens. Cet ordre fut exécuté si +ponctuellement, que toute la race des bestiaux, surtout celle des +vaches, est presque entièrement détruite dans le comté de Sogno. On y +a vu vendre une petite fille pour un veau, et une femme pour une +vache.</p> + +<p>Il ne restait au comte qu'à fortifier son armée par le secours de ses +voisins. L'intérêt commun eut la force d'en rassembler un grand +nombre; ainsi, marchant avec ses légions de Nègres, il trouva bientôt +l'occasion de surprendre des ennemis qui prenaient trop de confiance +dans leurs victoires. Comme ils avançaient sans ordre et sans +précaution, ils tombèrent imprudemment dans la première embuscade: les +diaggas et leur chef donnèrent l'exemple de la fuite; ils furent +suivis par les troupes de Congo. Les esclaves qu'ils avaient faits +dans la première bataille, étant abandonnés par leurs gardes, +rejoignirent leurs amis, et tournèrent avec eux toute leur fureur +contre les Portugais, qui disputaient encore le terrain; mais, +accablés par le nombre, ils se virent forcés de tourner le dos, sans +pouvoir éviter d'être massacrés dans leur fuite: il n'en resta que +six, qui furent faits prisonniers et présentés au comte. Après les +avoir regardés quelque temps d'un air furieux, il leur laissa le choix +ou de mourir avec leurs compagnons, ou de vivre esclaves. Mérolla leur +prête une réponse fort noble: «On n'a point encore vu, lui dirent-ils, +de blancs qui aient daigné servir des Nègres, et nous n'en donnerons +point l'exemple.» À peine eurent-ils prononcé ces mots, qu'ils furent +tués sous les yeux du vainqueur. L'artillerie et le bagage de leur +nation tombèrent entre les mains des Nègres de Sogno, qui les +vendirent dans la suite aux Hollandais. Mérolla assure que la +Compagnie de Hollande employa ces dépouilles portugaises à munir un +fort de terre qu'elle avait fait bâtir à l'embouchure du Zaïre, et qui +commande ce fleuve et la mer.</p> + +<p>En partant de Loanda pour se rendre à l'armée de Congo, les Portugais, +trop accoutûmés à la victoire pour douter du succès de leur +entreprise, avaient recommandé à leurs marchands de les suivre de +près, et de débarquer au premier endroit de la côte de Sogno où ils +découvriraient des feux allumés. L'armadilla (c'est le nom qu'ils +donnent à leurs petites flottes) arriva dans les circonstances de la +victoire du comte, chargée des fers qui devaient servir aux esclaves +nègres, et voyant sur la côte un grand nombre de feux que les +vainqueurs avaient allumés pour se réjouir, elle les prit pour le +signal dont on était convenu; mais, lorsqu'elle eut jeté l'ancre, un +Portugais qui se fit apercevoir sur le rivage demanda par plusieurs +signes qu'on se hâtât de le prendre dans une chaloupe; c'était un +malheureux fugitif qui, ayant été pris et conduit au comte de Sogno, +après l'exécution des six autres, avait obtenu la vie à des conditions +fort humiliantes: le comte s'était fait apporter une jambe et un bras +des six Portugais qu'il avait sacrifiés à son ressentiment, et lui +avait ordonné de porter ce présent, avec la nouvelle de sa victoire, +au gouverneur de Loanda. L'armadilla se crut fort heureuse d'une +rencontre qui la garantissait peut-être de sa ruine.</p> + +<p>Le comte de Sogno ne jouit pas long-temps des fruits de sa victoire: +il avait reçu dans la mêlée trois blessures dont il mourut à la fin du +mois; mais il laissa ses peuples tranquilles, après avoir fait perdre +à ses ennemis l'espérance de les subjuguer.</p> + +<p>Tous ces démêlés causèrent tant de préjudice à la religion, que le +missionnaire Mérolla, étant à Khitombo, malheureux champ de la +dernière bataille, n'y trouva presque personne qui fût disposé à +recevoir les sacremens de l'Église.</p> + +<p>Battel nous apprend que le pays de Sogno est voisin des mines de +Demba, d'où l'on tire, à deux ou trois pieds de terre, un sel de roche +d'une beauté parfaite, aussi clair que la glace, et sans aucun +mélange; on le coupe en pièces d'une aune de long, qui se transportent +dans toutes les parties du pays, et qui s'y vendent mieux que toute +autre marchandise.</p> + +<p>San-Salvador, ainsi nommé par les Portugais, capitale du royaume de +Congo, où les rois font leur résidence ordinaire, portait anciennement +le nom de <i>Banza</i>, qui signifie, dans le langage de la nation, cour ou +demeure royale. Elle est située à cent cinquante milles de la mer, sur +une grande et haute montagne qui n'est presque qu'un seul rocher, et +qui contient néanmoins une mine de fer; le sommet offre une plaine +d'environ dix milles de tour, bien cultivée, et si remplie de villes +et de villages, que dans un si petit espace elle contient plus de cent +mille âmes: les Portugais, charmés d'un si beau lieu, lui ont donné le +nom d'<i>Othéirio</i>, c'est-à-dire <i>perspective</i>, parce qu'outre les +agrémens du terrain même, on y a celui de découvrir d'un coup d'œil +toutes les plaines dont la montagne est environnée: elle est fort +escarpée du côté de l'est; mais sa hauteur n'empêche pas qu'elle +n'ait quantité de sources, qui achèveraient d'en faire un séjour +délicieux, si l'eau en était meilleure: les habitans tirent celle dont +ils font usage d'une seule fontaine qui est du côté du nord, sur la +pente de la montagne, où leurs esclaves vont la puiser dans des +vaisseaux de bois et de cuir: la plaine est d'une fertilité extrême en +grains de toutes les espèces; elle a des prairies d'une herbe +excellente et des arbres d'une verdure continuelle; l'air y est aussi +très-frais et très-sain: outre ce motif que les rois ont eu sans doute +pour y établir leur demeure, ils n'y ont pas été moins engagés par la +situation du terrain qui fait de leur palais une retraite +inaccessible, et parce qu'étant au centre du royaume, il leur donne la +facilité d'étendre leur attention de toutes parts à la même distance.</p> + +<p>Il y a peu de régions aussi peuplées que le royaume de Congo. Carli +assure hardiment que ses habitans sont innombrables; les Mosicongos +(tel est le nom qu'ils se donnent eux-mêmes) sont communément noirs, +quoiqu'ils s'en trouve un grand nombre de couleur olivâtre: la plupart +ont les cheveux noirs et frisés; mais il s'en trouve aussi qui les ont +roux: leur taille est moyenne; et si l'on excepte la couleur, ils ont +beaucoup de ressemblance avec les Portugais; les uns ont la prunelle +des yeux noire, d'autres d'un vert de mer; leurs lèvres ne sont pas +grosses et pendantes comme celle des Nubiens et des autres Nègres.</p> + +<p>Quand le roi et les principaux seigneurs du royaume ont embrassé le +christianisme, ils ont adopté l'habillement portugais; ils ont pris +les manteaux à l'espagnole, le chapeau, la veste de soie, les mules de +velours ou de maroquin, et les bottines à la portugaise, avec des +épées aussi longues qu'on en ait jamais porté dans la Castille: la +nécessité borne encore les pauvres à leurs anciens habits; mais les +femmes de distinction imitent les usages des femmes de Lisbonne.</p> + +<p>Ils n'ont aucune trace des sciences, ni la moindre inclination à les +cultiver; on ne trouve point parmi eux d'anciennes histoires de leur +pays, ni de registres des temps éloignés, où la mémoire et le nom de +leurs rois soient conservés. Jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils +n'avaient pas connu l'art de l'écriture; la date des faits était la +mort de quelque personne remarquable: cela est arrivé, disaient-ils, +avant ou après la mort d'un tel. Ils comptaient les années par les +kossionos, ou les hivers, qui commencent pour eux au mois de mai et +finissent au mois de novembre; leurs mois par les pleines lunes, et +les jours de la semaine par leurs marchés: mais ils ne poussaient pas +plus loin la division du temps. De même ils n'avaient pas d'autre +règle pour juger de la grandeur d'un pays que le nombre des marches ou +des journées, qu'ils distinguaient seulement par le terme de voyage +<i>libre</i> ou <i>chargé</i>.</p> + +<p>Mérolla nous représente une de leurs fêtes. Ils choisissent +ordinairement le temps de la nuit, et s'assemblent en fort grand +nombre. Leur posture favorite est d'être assis en rond; mais ils +choisissent quelque arbre épais, sous lequel ils se placent sur +l'herbe. Le centre du cercle est occupé par un grand plat de bois qui +contient quelque mélange de leur goût. L'ancien de la troupe, qu'ils +appellent <i>makolontou</i>, divise les portions, et les distribue avec une +égalité qui ne laisse aucun sujet de plainte. Ils n'emploient pour +boire ni verres ni tasses. Le makolontou prend le flacon qu'ils +appellent <i>moringo</i>, le porte successivement à la bouche de tous les +convives, laisse boire à chacun la mesure qu'il juge convenable, et le +remet à sa place. Cette méthode s'observe jusqu'au dernier moment de +la fête.</p> + +<p>Mais ce qui parut beaucoup plus surprenant à Mérolla, il ne passait +personne près de l'assemblée qui ne se plaçât sans façon dans le +cercle, et qui ne reçût sa portion comme les autres, quoiqu'il fût +arrivé après la distribution. Le makolontou prenait sur chaque part de +quoi composer celle de l'étranger. On apprit à Mérolla que cette +cérémonie ne s'observe pas moins quand les passans se présentent en +plus grand nombre. Ils se lèvent aussitôt que le plat est vide, et +continuent leur chemin sans prendre congé de l'assemblée et sans dire +un mot de remercîment. Les voyageurs profitent de ces rencontres pour +ménager leurs propres provisions. Il n'est pas moins étrange que +l'assemblée ne fasse pas la moindre question à ces nouveau-venus pour +savoir d'eux où ils vont et d'où ils viennent. Tout se passe avec un +silence admirable. «On croirait, dit Mérolla, qu'ils veulent imiter +les Locriens, ancien peuple d'Achaïe, qui, suivant le témoignage de +Plutarque, punissait par une amende ceux qui se rendaient importuns +par leurs questions.» Un jour Mérolla, traitant plusieurs Nègres qui +lui avaient rendu quelque service, remarqua que le nombre de ses +convives était fort augmenté. Comme il ne se croyait pas obligé de +recevoir des inconnus, il demanda qui étaient ces étrangers. On lui +répondit qu'on l'ignorait. «Pourquoi souffrez-vous, dit-il, que des +gens qui n'ont pas de part à votre travail viennent partager votre +nourriture?» Ils lui répondirent simplement que c'était l'usage. Avec +un peu de réflexion, cette charité lui parut si louable, qu'il fit +doubler la portion commune.</p> + +<p>On remarque peu de différence entre les édifices de Congo et ceux de +toute la côte occidentale d'Afrique.</p> + +<p>Ceux des habitans qui font leur demeure dans les villes tirent leur +subsistance du commerce; ceux qui demeurent à la campagne vivent de +l'agriculture et de l'entretien des bestiaux; ceux qui sont établis +sur les bords du Zaïre et des autres rivières subsistent de la pêche; +d'autres gagnent leur vie à recueillir le vin de Tombo, d'autres à +fabriquer les étoffes du pays. Il y a peu de Mosicongos qui ne soient +experts dans quelque métier; mais ils ont tous une extrême aversion +pour le travail pénible.</p> + +<p>Les habitans des parties orientales du royaume et des pays voisins +sont d'une habileté singulière pour la fabrique de plusieurs sortes +d'étoffes, telles que les velours, les tissus, les satins, les damas +et les taffetas. Leurs fils sont composés de feuilles de divers +arbres, qu'ils empêchent de s'élever en les coupant chaque année, et +les arrosant avec beaucoup de soin pour leur faire pousser au +printemps des feuilles plus tendres. Les fils sont très-fins et +très-unis. Les plus longs servent à composer les grandes pièces. Les +Portugais ont commencé à les employer pour faire des tentes, et s'en +trouvent bien contre la pluie et le vent.</p> + +<p>Les richesses des Mosicongos consistent principalement en esclaves, en +ivoire et en simbos, qui sont de petites coquilles qui tiennent lieu +de monnaie. Congo, Sogno et Bamba vendent peu d'esclaves, et ceux +qu'on tire de ces trois provinces ne passent pas pour les meilleurs, +parce qu'étant accoutumés à vivre dans l'indolence, ils succombent +bientôt aux travaux pénibles. Les principales marchandises du comté de +Sogno sont les étoffes de Sombos, l'huile de palmier et les noix de +kola. Les dents d'éléphans, qu'on y apportait autrefois en grand +nombre, y sont devenues plus rares. Au reste, c'est la ville de +San-Salvador qui est le centre du commerce portugais.</p> + +<p>Quoique le christianisme ait fait de grands progrès dans le royaume de +Congo, la seule contrée de l'Afrique où les Portugais aient envoyé des +missionnaires, quoique les mariages y soient célébrés avec les +cérémonies de l'église romaine, il a toujours été fort difficile de +faire perdre aux habitans le goût du concubinage. Malgré les plaintes +et les reproches des missionnaires, ils prennent autant de maîtresses +qu'ils en peuvent entretenir. L'ancien usage des Nègres de Sogno était +de vivre quelque temps avec leurs femmes avant de s'engager dans le +mariage, pour apprendre à se connaître mutuellement par cette épreuve. +La méthode chrétienne leur paraît contraire au bien de la société, +parce qu'elle ne permet point qu'on s'assure auparavant de la +fécondité d'une femme ni des autres qualités convenables à l'état +conjugal; aussi les missionnaires n'ont-ils pas peu de peine à leur +faire abandonner la pratique de leurs ancêtres, qui consiste dans un +traité fort simple. Les parens d'un jeune homme envoient à ceux d'une +jeune fille pour laquelle il prend de l'inclination un présent qui +passe pour dot, et leur font proposer leur alliance. Ce présent est +accompagné d'un grand flacon de vin de palmier. Le vin doit être bu +par les parens de la fille avant que le présent soit accepté; +condition si nécessaire, que, si le père et la mère ne le buvaient +pas, leur conduite passerait pour un outrage. Ensuite le père fait sa +réponse. S'il retient le présent, il n'y a pas besoin d'autre +explication pour marquer son consentement. Le jeune homme et tous ses +amis se rendent aussitôt à sa maison, et reçoivent sa fille de ses +propres mains. Mais si quelques semaines d'épreuves et d'observations +font connaître au mari qu'il s'est trompé dans son choix, il renvoie +sa femme, et se fait restituer son présent. Si les sujets de +mécontentement viennent de lui, il perd son droit à la restitution. +Mais de quelque côté qu'il puisse venir, la jeune femme n'en est pas +regardée avec plus de mépris, et ne trouve pas moins l'occasion de +subir bientôt une nouvelle épreuve.</p> + +<p>Les femmes ont droit aussi de mettre leurs maris à l'essai, et l'on +reconnaît tous les jours qu'elles sont plus inconstantes et plus +opiniâtres que les hommes, car on les voit profiter plus souvent de la +liberté qu'elles ont de se retirer avant la célébration du mariage, +quoique leurs maris n'épargnent rien pour les retenir.</p> + +<p>Une femme qui laisse prendre sa pipe par un homme, et qui lui permet +de s'en servir un moment, lui donne des droits sur elle, et s'engage à +lui accorder ses faveurs. Dans le cas de l'adultère, la loi condamne +l'amant à donner la valeur d'un esclave au mari, et la femme à +demander pardon de son crime, sans quoi le mari obtiendrait facilement +la permission du divorce.</p> + +<p>L'économie domestique a ses lois, qui sont uniformes dans toute la +nation. Le mari est obligé de se pourvoir d'une maison, de vêtir sa +femme et ses enfans suivant sa condition, d'émonder les arbres, de +défricher les champs et de fournir sa maison de vin de palmier.</p> + +<p>Le devoir des femmes est de faire les provisions pour tout ce qui +concerne la nourriture, et par conséquent d'aller au marché. Aussitôt +que la saison des pluies est arrivée, elles vont travailler aux champs +jusqu'à midi pendant que les maris se reposent tranquillement dans +leurs huttes. À leur retour, elles préparent leur dîner. S'il manque +quelque chose pour la subsistance de la famille, elles doivent +l'acheter sur-le-champ de leur propre bourse, ou se le procurer par +des échanges. Le mari est assis seul à table, tandis que sa femme et +ses enfans sont debout pour le servir. Après son dîner, elles mangent +ses restes, mais sans cesser de se tenir debout, par la force d'une +ancienne tradition qui leur persuade que les femmes sont faites pour +servir les hommes et pour leur obéir.</p> + +<p>Dans la première jeunesse des Nègres, on les lie avec de certaines +cordes faites par les sorciers ou les prêtres du pays, avec quelques +paroles mystérieuses qui accompagnent cette cérémonie.</p> + +<p>Lorsque les missionnaires trouvent ces cordes magiques sur les enfans +qu'on présente au baptême, ils obligent les mères de se mettre à +genoux, et leur font donner le fouet jusqu'à ce qu'elles aient reconnu +leur erreur. Une femme que le missionnaire Carli avait condamnée à ce +châtiment s'écria sous les verges: «Pardon, mon père, pour l'amour de +Dieu. J'ai ôté trois de ces cordes en venant à l'église, et c'est par +oubli que j'ai laissé la quatrième.»</p> + +<p>Les Nègres qui n'ont point embrassé le christianisme, ou qui ne sont +pas fermes dans la foi, présentent leurs enfans aux sorciers dès le +moment de leur naissance.</p> + +<p>L'ascendant des sorciers sur les Nègres va jusqu'à leur interdire +l'usage de la chair de certains animaux, et de tels fruits ou de tels +légumes, et leur imposer d'autres obligations ridicules; ce joug +religieux porte le nom de <i>kédjilla</i>. Rien n'approche de la soumission +dès jeunes Nègres pour les ordonnances de leurs prêtres. Ils +passeraient plutôt deux jours à jeun que de toucher aux alimens qui +leur sont défendus; et si leurs parens ont négligé de les assujettir +au kédjilla dans leur enfance, à peine sont-ils maîtres d'eux-mêmes, +qu'ils se hâtent de le demander au prêtre ou au sorcier, persuadés +qu'une prompte mort serait le châtiment du moindre délai volontaire. +Mérolla raconte qu'un jeune Nègre, étant en voyage, s'arrêta le soir +chez un ami qui lui offrit à souper un canard sauvage, parce qu'il le +croyait meilleur que les canards domestiques. Le jeune étranger +demanda de bonne foi si c'était un canard privé. On lui répondit que +c'en était un: il en mangea de bon appétit comme un voyageur affamé. +Quatre ans après, les deux amis s'étant rencontrés, celui qui avait +trompé l'autre lui demanda s'il voulait manger avec lui d'un canard +sauvage: le jeune homme, qui n'était point encore marié, s'en +défendit, parce que c'était son kédjilla. Quel scrupule! lui dit son +ami; et pourquoi refuser aujourd'hui ce que vous acceptâtes il y a +quatre ans à ma table? Cette déclaration fut un coup de foudre qui fit +trembler le jeune Nègre de tous ses membres, et qui lui troubla +l'imagination jusqu'à lui causer la mort dans l'espace de vingt-quatre +heures.</p> + +<p>Le royaume de Congo n'a point de médecins ni d'apothicaires, ni même +d'autres remèdes que les simples, l'écorce des arbres, les racines, +les eaux et l'huile, qu'on fait prendre aux malades presque +indifféremment pour toutes sortes de maladies. Le climat d'ailleurs +est sain, et les habitans sont sobres.</p> + +<p>Dans les royaumes de Kakongo et d'Angole, l'usage ne permet pas +d'ensevelir un parent, si toute la famille ne se trouve assemblée. +L'éloignement des lieux n'est pas même un sujet d'exception. Les +funérailles commencent par le sacrifice de quelques poules, du sang +desquelles on arrose le dehors et le dedans de la maison. Ensuite on +jette les cadavres par-dessus le toit, pour empêcher que l'âme du mort +ne fasse le <i>zombi</i>, c'est-à-dire qu'elle ne revienne troubler les +habitans par des apparitions; car on est persuadé que celui qui +verrait l'âme d'un mort tomberait mort lui-même sur-le-champ. Cette +persuasion est si fortement gravée dans l'esprit des Nègres, que +l'imagination seule à souvent produit tous les effets de la réalité. +Ils assurent aussi que le premier mort appelle le second, surtout +lorsqu'ils ont eu quelque démêlé pendant leur vie.</p> + +<p>Après la cérémonie des poules, on continue de faire des lamentations +sur le cadavre; et si la douleur ne fournit pas des larmes, on a soin +de se mettre du poivre dans le nez, ce qui les fait couler en +abondance. Lorsqu'on a crié et pleuré quelque temps, on passe tout +d'un coup de la tristesse à la joie, en faisant bonne chère aux frais +des plus proches parens du mort, qui demeure pendant ce temps-là sans +sépulture. On cesse de boire et de manger, mais c'est pour suivre le +son des tambours qui invite toute l'assemblée à danser. Le bal +commence. Aussitôt qu'il est fini, on se retire dans dès lieux +indiqués, où tous les spectateurs des deux sexes sont renfermés +ensemble dans l'obscurité, avec la liberté de se mêler sans +distinction. Comme le signal de cette cérémonie se donne au son des +tambours, l'ardeur du peuple est incroyable pour se rendre à +l'assemblée. Il est presque impossible aux mères d'arrêter leurs +filles, et plus encore aux maîtres de retenir leurs esclaves. Les murs +et les chaînes sont des obstacles trop faibles; mais ce qui doit +paraître encore plus étrange, si c'est le maître d'une maison qui est +mort, sa femme se livre à ceux qui demandent ses faveurs, à la seule +condition de ne pas prononcer un seul mot tandis qu'on est seul avec +elle.</p> + +<p>Le conseil de Congo est composé de dix ou douze personnes qui sont +dans la plus haute faveur auprès du roi, et sur lesquelles il se +repose des affaires d'état, de l'administration, de la paix et de la +guerre, et de la publication de ses ordres.</p> + +<p>Sa cour est fort nombreuse. Elle est composée d'une partie de sa +noblesse, qui fait sa résidence au palais, ou dans les lieux voisins, +et d'une multitude de domestiques ou d'officiers de sa maison. Il a +pour garde un corps d'Anzikos et de plusieurs autres nations. Son +habillement est très-riche. C'est ordinairement quelque étoffe d'or ou +d'argent, avec un manteau de velours. Il se couvre la tête d'un bonnet +blanc, comme tous les seigneurs qu'il honore de ses bonnes grâces. +C'est une marque si certaine de faveur, qu'au moindre mécontentement, +il le fait ôter à ceux qui lui déplaisent. En un mot, le bonnet blanc +est un caractère de noblesse et de chevalerie à Congo, comme la Toison +d'or et le Saint-Esprit en Europe.</p> + +<p>Le roi donne deux audiences publiques dans le cours de chaque semaine; +mais la liberté de lui parler n'est accordée qu'aux seigneurs. +Lorsqu'il se rend à l'église, tous les Portugais, soit ecclésiastiques +ou séculiers, sont obligés de grossir son cortége et de l'accompagner +de même à son retour jusqu'à la porte du palais; mais c'est la seule +occasion où ce devoir leur soit imposé.</p> + +<p>Parmi les moyens qu'emploie le monarque pour suppléer par des rapines +à la modicité de ses revenus, on en raconte un bien bizarre, si +quelque chose peut le paraître dans un despote. Lorsqu'il sort en +bonnet blanc avec les seigneurs de son cortége, il se fait quelquefois +apporter un chapeau dans sa marche, et s'en sert quelques momens; +ensuite, redemandant son bonnet, il le met si négligemment, qu'il peut +être abattu par le moindre vent. S'il tombe en effet, les seigneurs +s'empressent pour le ramasser; mais le roi, offensé de cette disgrâce, +refuse de le recevoir, et retourne au palais fort mécontent. Le +lendemain il fait partir deux ou trois cents soldats, avec ordre de +lever sur le peuple une grosse imposition; ainsi l'état est menacé +d'un grand malheur quand le roi a mis son bonnet de travers.</p> + +<p>Il peut lever, dit-on, des armées innombrables et les mettre en +campagne. Carli et d'autres voyageurs racontent qu'un roi de Congo +marcha contre les Portugais à la tête de neuf cent mille hommes. On +aurait cru qu'il se proposait la conquête de l'univers; cependant il +n'avait à combattre que trois ou quatre cents mousquetaires portugais, +qui n'avaient pour armes, avec leurs fusils, que deux pièces de +campagne; mais, les ayant chargées à cartouche, l'exécution qu'elles +firent dans les premiers rangs des Nègres jeta la consternation dans +une armée si nombreuse, et la mort du monarque acheva de les mettre en +déroute. Le Portugais qui avait coupé la tête à ce prince assura que +ses armes royales et tous les ustensiles dont il faisait usage étaient +d'or battu.</p> + +<p>La manière ordinaire de combattre dans toutes ces régions ne prouve +pas plus de courage que de discipline. Deux armées nègres qui sont en +présence commencent par discuter froidement le sujet de leur querelle: +elles passent successivement aux reproches et aux injures; enfin, la +chaleur augmentant par degrés, on en vient aux coups. Les tambours se +font entendre avec beaucoup de confusion. Ceux qui sont armés de +fusils les jettent à la première décharge, parce qu'ils sont plus +occupés de leur propre frayeur que de l'envie de nuire. D'ailleurs la +méthode qu'ils prennent pour tirer est rarement dangereuse. Ils +appuient la crosse du fusil contre l'estomac, sans aucun point de +mire, et les balles passent en l'air par-dessus la tête de leurs +ennemis, d'autant plus que des deux côtés l'usage est de s'accroupir +lorsqu'ils voient le premier feu de la poudre; ensuite les deux partis +se relèvent et se servent de leurs arcs. S'ils sont à quelque +distance, ils lancent leurs flèches en l'air, persuadés qu'elles sont +plus meurtrières dans leur chute; mais, lorsqu'ils sont fort près, ils +tirent en droite ligne. Les flèches sont quelquefois empoisonnées, et +le premier remède qu'ils appliquent à leurs blessures, est leur +propre urine. Ils ramassent les flèches qu'ils découvrent autour d'eux +pour les employer contre ceux qui les ont tirées.</p> + +<p>La succession au trône n'a point d'ordre établi; du moins n'en +a-t-elle pas qui ne puisse être renversé par la volonté des grands, +sans aucun égard pour le droit d'aînesse ou pour la légitimité de la +naissance. Ils choisissent entre les fils du roi celui pour lequel ils +ont conçu le plus de respect, ou qu'ils croient le plus capable de les +gouverner. Quelquefois ils rejettent les enfans pour donner la +couronne au frère ou au neveu.</p> + +<p>Dans le couronnement du roi, l'usage est de faire une proclamation qui +prouve le crédit des Portugais dans ces contrées; un héraut dit à +haute voix: «Vous qui devez être roi, ne soyez ni voleur, ni avare, ni +vindicadif; soyez l'ami des pauvres; faites des aumônes pour la rançon +des prisonniers et des esclaves: assistez les malheureux; soyez +charitable pour l'église: efforcez-vous d'entretenir la paix et la +tranquillité dans ce royaume, et conservez avec une fidélité +inviolable le traité d'alliance avec votre frère le roi de Portugal.»</p> + +<p>Ensuite deux seigneurs se lèvent pour aller chercher le prince, comme +s'il était confondu dans la foule. L'ayant bientôt trouvé, ils +l'amènent, l'un par le bras droit, l'autre par le bras gauche. Ils le +placent sur le fauteuil royal, lui mettent la couronne sur la tête, +les bracelets d'or aux poignets, et sur le dos un manteau noir, qui +sert depuis long-temps à cette cérémonie. Alors on lui présente un +livre d'évangiles, soutenu par un prêtre en surplis; il y porte la +main, et jure d'observer tout ce que le héraut a prononcé. Toute +l'assemblée jette aussitôt un peu de sable et de terre sur lui, +non-seulement comme un témoignage de la joie publique, mais encore +pour l'avertir que sa qualité de roi n'empêchera pas qu'il ne soit +réduit quelque jour en poudre. Il se rend ensuite au palais, +accompagné de douze principaux nobles qui ont présidé à la fête.</p> + +<p>Chaque province de Congo, quoique gouvernée par un des principaux +seigneurs du royaume, sous le titre de <i>mani</i>, se divise en plusieurs +petits cantons qui ont aussi leur mani particulier, mais d'un rang +inférieur. Ainsi le mani ou le seigneur de <i>Vamma</i>, qui n'est qu'une +division de province, n'est pas du même rang que le <i>mani bamba</i>, qui +gouverne une province entière.</p> + +<p>Le roi nomme dans chaque province un juge revêtu de son autorité pour +la décision de toutes les causes civiles. Comme il n'y a point de lois +écrites, les juges n'ont pour règle, dans l'exercice de leur +juridiction, que leur caprice ou celui de l'usage; mais leurs +sentences ne vont jamais plus loin que l'emprisonnement ou l'amende. +Dans les matières importantes, les accusés appellent au roi, seul juge +des causes criminelles; il porte sa sentence, mais il est rare +qu'elle soit à mort. Les offenses des Nègres contre les Portugais sont +jugées par les lois du Portugal; ordinairement le roi se contente de +bannir le coupable dans quelque île déserte. S'ils ont le bonheur d'y +vivre onze ou douze ans, il leur accorde un pardon formel, et ne fait +pas même difficulté de les employer au service de l'état, comme des +gens d'expérience qui ont eu le temps de s'endurcir à la fatigue.</p> + +<p>Le véritable nom du pays d'Angole est Dongo. Les Portugais l'ont nommé +Angola, du premier prince qui l'usurpa sur la couronne de Congo: il +portait anciennement le nom d'Ambanda, et ses habitans se nomment +encore Ambandos, comme ceux de Loango se nomment Bramas.</p> + +<p>Le royaume d'Angole est borné au nord par celui de Congo, dont il est +séparé par la rivière de Danda, que d'autres appellent Bengo; à l'est, +par le royaume de Matamba; au sud, par Benguéla, et à l'ouest, par +l'Océan: sa situation est entre 7 degrés 30 minutes, et 10 degrés 40 +minutes de latitude sud.</p> + +<p>Dans la province de Massingan ou de Massangano, les Portugais ont un +fort près d'une petite rivière du même nom, entre les rivières de +Koanza et de Sounda. La Koanza coule au sud, et la Sounda au nord; +mais leurs eaux se mêlent à la distance d'une lieue, et c'est de cette +jonction que la ville tire le nom de Massangano, qui signifie, dans la +langue du pays, un mélange d'eau: elle n'était autrefois qu'un grand +village ouvert; mais le soin que les Portugais ont pris d'y bâtir un +grand nombre de belles maisons de pierre en a fait une ville +considérable. Ce changement et l'érection du fort sont de l'année +1578, lorsque, avec le secours du roi de Congo, les Portugais +pénétrèrent dans le royaume d'Angole. La ville est habitée aujourd'hui +par quantité de familles portugaises, et par un grand nombre de +mulâtres et de Nègres.</p> + +<p>Le roi d'Angole fait sa résidence ordinaire un peu au-dessus de +Massangano, dans l'intérieur d'une chaîne de montagnes d'environ sept +lieues de tour, où la richesse des campagnes et des prairies lui +fournit des provisions en abondance. On n'y peut pénétrer que par un +seul passage; et ce prince l'a fortifié avec tant de soin, qu'il est à +couvert des insultes de ses ennemis.</p> + +<p>La province de Loanda tient le premier rang par sa grandeur et ses +richesses. Sa capitale est la ville de Loanda, qu'on nomme aussi +Saint-Paul de Loanda, pour la distinguer d'une île du même nom. C'est +la capitale de toutes les possessions portugaises dans cette grande +partie de l'Afrique et la résidence du gouverneur.</p> + +<p>Saint-Paul de Loanda doit son origine aux Portugais en 1578, lorsque +Paul Diaz de Novaës fut envoyé dans cette contrée pour en être le +premier gouverneur. Elle est grande et remplie de beaux édifices, +mais sans murs et sans fortifications, à la réserve de quelques petits +forts élevés sur le rivage pour la sûreté du port. Les maisons des +blancs sont de pierre et couvertes de tuiles. Celles des Nègres ne +sont que de bois et de paille. L'évêque d'Angole et de Congo y fait sa +résidence à la tête d'un chapitre de neuf ou dix chanoines.</p> + +<p>La ville est habitée par trois mille blancs et par un nombre +prodigieux de Nègres qui servent les blancs en qualité d'esclaves, ou +de domestiques libres. Il est commun pour un Portugais de Loanda +d'avoir cinquante esclaves à son service; les plus riches en ont deux +ou trois cents, et quelques-uns jusqu'à trois mille; c'est en quoi +consiste leur richesse, parce que tous ces Nègres, étant propres à +quelque travail, s'occupent suivant leur profession, et qu'outre la +dépense de leur entretien qu'ils épargnent à leur maître, ils lui +apportent chaque jour le fruit de leur travail; mais, à l'exception de +Massangano et de quelques autres places intérieures, les Portugais ne +possèdent rien au delà des côtes.</p> + +<p>Le nombre des mulâtres est fort grand: ils portent une haine mortelle +aux Nègres, sans en excepter leur mère négresse, et toute leur +ambition consiste à se mettre dans une certaine égalité avec les +blancs; mais, loin d'obtenir cette grâce, ils n'ont pas même la +liberté de paraître assis devant eux.</p> + +<p>Les enfans que les Portugais ont de leurs Négresses passent également +pour esclaves, à moins que le père ne se détermine à les déclarer +légitimes. À la moindre faute, ces misérables victimes sont vendues et +transportées sans aucun égard pour les lois de la religion et de la +nature. Un Portugais avait deux filles, l'une veuve et l'autre à +marier: dans la vue de procurer un meilleur établissement à la +seconde, il dépouilla l'autre de tout ce qu'elle possédait. Celle-ci +ne pouvant rien opposer à cette injustice, prit une autre résolution, +qu'elle ne fit pas difficulté de déclarer à Mérolla: «Je ne veux pas +déplaire à mon père, lui dit-elle; il est le maître de me traiter à +son gré; mais après sa mort je vendrai ma sœur, parce qu'elle est née +de mon esclave, et je me dédommagerai sans bruit du tort qu'il me +fait.» Voilà les abominations que produit le commerce des esclaves.</p> + +<p>L'usage des pères, à la naissance de chaque enfant, est de jeter les +fondemens d'une nouvelle maison pour le loger après son mariage; les +murs s'élèvent à mesure que l'enfant croit en âge. On n'a point +d'autre chaux que la poudre des écailles d'huîtres calcinées au feu.</p> + +<p>Les bornes du pays de Benguéla, que l'on nomme Bankella, sont, au +nord, le royaume d'Angole, dont quelques-uns le regardent comme une +partie; à l'est, le pays de Djoggi-Kasandj, duquel il est séparé par +la rivière Kounéni; au sud, celui de Martaman, et la mer à l'ouest; sa +situation est entre 10 degrés 30 minutes, et 16 degrés 15 minutes de +latitude sud.</p> + +<p>L'air est si dangereux dans le pays de Benguéla, et communique aux +alimens des qualités si pernicieuses, que les étrangers qui en usent à +leur arrivée n'évitent point la mort ou de fâcheuses maladies. On +conseille ordinairement aux passagers de ne pas descendre à terre, ou +du moins de ne pas boire de l'eau du pays, qu'on prendrait pour une +lie épaisse. On reconnaît aisément combien l'air est dangereux pour +les blancs; tous ceux qui habitent le pays ont l'air d'autant de morts +sortis du tombeau; leur voix est faible et tremblante, et leur +respiration entrecoupée, comme s'ils la retenaient entre les dents. +Carli, qui fait d'eux cette peinture, se dispensa de résider dans un +si triste lieu.</p> + +<p>Du temps de Lopez et de Battel, les Européens, n'avaient qu'un +établissement dans cette baie; mais dans la suite les Portugais y ont +bâti du côté du nord une ville qu'ils ont nommée San-Phelipé, ou +Saint-Philippe de Benguéla, et qu'ils appellent aussi le +Neuf-Benguéla, pour la distinguer d'une ancienne ville du même nom, +qui est située sur les bords de cette contrée du côté du nord, entre +le port de Soto et la rivière de Dongo ou de Moréna. Carli, qui se +trouvait dans le pays en 1666, dit que la ville de Benguéla est gardée +par une garnison portugaise, avec un gouverneur de la même nation: il +ajoute que le nombre des blancs qui l'habitent est d'environ deux +cents, que celui des Nègres est très-grand, que les maisons ne sont +bâties que de terre et de paille, que l'église et les forts ne sont +pas mieux.</p> + +<p>Mérolla parle avec horreur d'un usage établi dans un port de ce +royaume où son vaisseau relâcha: les femmes, d'intelligence avec leurs +maris, emploient tous les artifices de leur sexe pour attirer d'autres +hommes dans leurs bras, et livrent leurs amans au mari, qui les +emprisonne aussitôt pour les vendre à la première occasion, sans avoir +aucun compte à rendre de cette violence.</p> + +<p>Dans toutes les parties du royaume d'Angole, on distingue quatre +ordres de Nègres qui composent la nation: le premier, qui est celui +des nobles, se nomme mokata; on donne au second, dans la langue du +pays, le titre d'enfant du domaine: il renferme tous les habitans +libres, qui sont la plupart artisans ou laboureurs; le troisième ordre +est celui d'une sorte d'esclaves qui appartient au domaine de chaque +noble, et qui passe de même à l'héritier; enfin le quatrième est +l'ordre des mokikas ou des esclaves ordinaires, qui s'acquiert par la +guerre ou par le commerce.</p> + +<p>En général, les habitans d'Angole et de Benguéla n'amassent point de +richesses. Ils se contentent d'un peu de millet et de quelques +bestiaux, de leur huile et de leur vin de palmier. Le principal +commerce des Portugais et des autres Européens dans le royaume +consiste en esclaves, qu'ils transportent à Porto-Rico, à +Rio-de-la-Plata, à Saint-Domingue, à la Havanne, à Carthagène, et +surtout au Brésil, pour le service des plantations et des mines. +Autrefois les Espagnols transportaient annuellement plus de quinze +mille esclaves dans leurs propres colonies, et l'on juge +qu'aujourd'hui les Portugais n'en transportent pas moins. Leurs agens +les achètent à cent cinquante et deux cent milles dans l'intérieur des +terres. Lorsqu'ils arrivent sur la côte, ils sont ordinairement fort +maigres et très-faibles, parce qu'ils sont mal nourris dans le voyage, +et qu'on ne leur donne la nuit que le ciel pour toit et la terre pour +lieu de repos. Mais, avant que de les embarquer, l'usage des Portugais +de Loanda est de les bien traiter, dans une grande maison qui n'a +point d'autre destination. Ils leur fournissent de l'huile de palmier +pour se frotter le corps et se rafraîchir. S'il ne se trouve point de +vaisseau prêt à les recevoir, ou s'ils ne sont point en assez grand +nombre pour faire une cargaison complète, ils les emploient à la +culture de leurs terres. Lorsqu'ils sont à bord, ils prennent soin de +leur santé; ils sont pourvus de remèdes, surtout de citrons, pour les +garantir du scorbut. Si quelqu'un d'entre eux tombe malade, ils ne +manquent point de le loger à part et de lui faire observer un régime +salutaire. Dans leurs vaisseaux de transport, ils leur donnent des +nattes, qui sont changées régulièrement de douze en douze jours. +L'avarice même peut donc quelquefois ramener à l'humanité.</p> + +<p>Lopez raconte que de son temps le roi d'Angole et tous ses sujets +n'avaient point encore d'autre religion que l'idolâtrie. Il ajoute que +ce prince, ayant formé le dessein d'embrasser la foi chrétienne, à +l'exemple du roi de Congo, lui fit demander, par un ambassadeur, des +prêtres et des missionnaires; mais que le royaume de Congo n'en avait +point assez pour s'en défaire en faveur de ses voisins. Depuis le même +temps, l'état de la religion a reçu peu de changement dans le royaume +d'Angole, excepté dans les villes de Loanda, de Massangano et quelques +autres lieux immédiatement soumis aux Portugais. Loanda est un siége +épiscopal, suffragant de celui de San-Salvador.</p> + +<p>La langue du royaume d'Angole n'est pas plus différente de celle de +Congo que le portugais ne l'est du castillan, ou le vénitien du +calabrois, c'est-à-dire que la différence consiste principalement dans +la prononciation; cependant elle est assez grande pour en faire comme +une autre langue. Toutes ces régions n'ont point de caractères pour +l'écriture.</p> + +<p>Les rois d'Angole n'étaient anciennement que des gouverneurs ou des +lieutenans du roi de Congo qui s'étaient emparés de l'autorité dans +l'étendue de leur administration; ensuite ils usurpèrent le pouvoir +absolu dans un pays qu'ils gouvernaient au nom d'autrui; et joignant +diverses conquêtes au royaume d'Angole, ils devinrent aussi riches et +presque aussi puissans que leur maître; cependant ils ont toujours +conservé une ombre de dépendance sous le nom d'un tribut qu'ils ne +paient qu'à leur gré.</p> + +<p>Les rois d'Angole entretiennent, comme ceux de Congo, un grand nombre +de paons: ce privilége est réservé à la famille royale. Leur +vénération pour ces animaux va si loin, qu'un de leurs sujets qui +aurait la hardiesse d'en prendre une seule plume n'éviterait pas la +mort ou l'esclavage.</p> + +<p>Les provinces d'Angole sont gouvernées, sous l'autorité du roi, par +les principaux seigneurs de sa cour, et chaque canton par un chef +inférieur qui porte le nom de sova.</p> + +<p>On ne connaît dans le royaume d'Angole qu'une sorte de punition pour +les crimes; c'est l'esclavage au profit du <i>Sova</i>.</p> + +<p>Le roi de Portugal tire du royaume d'Angole un revenu considérable, +soit du tribut annuel des sovas, soit des droits qu'il impose sur la +vente des marchandises et des esclaves.</p> + +<p>Les révolutions du royaume d'Angole n'ont point empêché qu'il ne soit +demeuré fort puissant. Lopez observe que, depuis l'établissement du +christianisme dans le royaume de Congo, le nombre des habitans y est +beaucoup diminué; au lieu que l'ancien usage de la polygamie, qui +subsiste toujours dans le royaume d'Angole, le rend plus peuplé qu'on +ne peut se l'imaginer. Le même auteur ajoute que, suivant l'usage du +pays, qui oblige tous les sujets de suivre le monarque à la guerre, il +peut mettre en campagne un million d'hommes. Dapper confirme ce +nombre; mais il ajoute que, dans une occasion pressante, le roi peut +lever promptement cent mille volontaires: puissance redoutable, si la +conduite et le courage y répondaient. On reconnut assez que ces deux +qualités leur manquent, en 1584, lorsque cinq cents Portugais, +assistés d'un petit nombre de Mosicongos, défirent une armée de douze +cent mille Angoliens. L'année suivante, deux cents Portugais et dix +mille Nègres en battirent six cent mille.</p> + +<p>Quoique la foi chrétienne ait fait quelque progrès dans ces trois +contrées, la plus grande partie des habitans observe encore l'ancienne +religion, qui consiste dans le culte de Mokissos.</p> + +<p>Tous les sovas chrétiens ont un chapelain dans leur benza ou village +pour baptiser les enfans et célébrer les saints mystères. Mais entre +ceux qui font profession du christianisme il s'en trouve un grand +nombre qui demeurent attachés secrètement à l'idolâtrie.</p> + +<p>Les gangas ou les prêtres nommés <i>singhillis</i>, c'est-à-dire dieux de +la terre, ont un supérieur ou un souverain pontife qui porte le nom de +<i>ganga kitorna</i>, et qui passe pour le premier dieu de cette espèce. +C'est à lui qu'on attribue toutes les productions terrestres, telles +que les fruits et les grains. On lui offre les premiers, comme un +juste hommage; et lui-même se vante de n'être pas sujet à la mort. +Pour confirmer les Nègres dans cette ridicule opinion, lorsqu'il se +sent près de sa fin par la faiblesse de l'âge ou par la maladie, il +appelle un de ses disciples pour lui communiquer le pouvoir qu'il a de +produire les biens de la terre; ensuite il le fait étrangler +publiquement avec une corde, ou tuer d'un coup de massue. Cette +exécution se fait à la vue d'une nombreuse assemblée. Si l'office du +grand pontife n'était pas rempli continuellement, les habitans sont +persuadés que la terre deviendrait stérile, et que le genre humain +toucherait bientôt à sa ruine. Les gangas inférieurs finissent +ordinairement leur vie par une mort violente.</p> + +<p>Comme tous les gangas prétendent à la divination, nos missionnaires +leur ont donné le nom de sorciers, et les persécutent sans cesse dans +tous les lieux où ils ont quelque pouvoir. D'un autre côté, les +prêtres idolâtres portent une haine mortelle à ceux de l'église +romaine, soit par le ressentiment des injures qu'ils reçoivent soit +par zèle pour le rétablissement du paganisme.</p> + +<a id="chap_6_2" name="chap_6_2"></a> +<h2>CHAPITRE II.</h2> + +<p class="title">Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de Benguéla.</p> + +<p>L'air de Congo, généralement parlant, est plus tempéré qu'on n'est +porté à se l'imaginer. L'hiver y ressemble à l'automne de Rome. On n'y +est jamais obligé d'augmenter l'épaisseur des habits ni de s'approcher +du feu. Il n'y a point de différence pour le froid entre le sommet des +montagnes et les plaines. On voit même des hivers ou la chaleur est +plus vive qu'en été.</p> + +<p>La différence des jours et des nuits n'est que d'un quart d'heure +pendant toute l'année.</p> + +<p>L'hiver commence au mois de mars, lorsque le soleil entre dans les +signes du nord, et l'été au mois de septembre, lorsque le soleil passe +dans les signes du sud. Il ne tombe jamais de pluie pendant l'été; +mais elle dure sans interruption pendant les mois d'avril, mai, juin, +juillet et août, qui composent l'hiver. Les beaux jours du moins y +sont fort rares. On est surpris de la force des pluies et de la +grosseur des gouttes. Lorsque les terres sont bien abreuvées, toutes +les rivières s'enflent et répandent leurs eaux dans les pays voisins. +Les premières pluies commencent ordinairement le 15 avril, et +quelquefois plus tard. De là vient que ces nouvelles eaux du Nil, qui +sont attendues avec tant d'impatience en Égypte, arrivent plus tôt ou +plus tard.</p> + +<p>Dans toutes ces contrées, les vents d'hiver soufflent depuis le nord +jusqu'à l'ouest, et depuis le nord jusqu'au nord-est. Ils ont été +nommés par les Portugais <i>vents généraux</i>; ce sont les mêmes que les +Romains nommaient <i>étésiens</i>, et qui soufflent en été dans l'Italie. +Ils poussent avec beaucoup de force les nues vers les grandes +montagnes, où, se rassemblant et se trouvant pressées, elles se +condensent beaucoup. À l'approche de la pluie, elles paraissent comme +perchées au sommet de ces montagnes; et de là viennent les inondations +du Nil, du Sénégal et des autres rivières, qui se déchargent dans les +mers orientales et occidentales.</p> + +<p>Pendant l'été du pays, qui est l'hiver de Rome, les vents soufflent +depuis le sud jusqu'au sud-est. En nettoyant les parties méridionales +du ciel, ils poussent la pluie vers les régions du nord. Leur effet le +plus salutaire est de répandre la fraîcheur dans toutes ces contrées; +sans quoi il serait impossible de résister à des chaleurs si +excessives, que, pendant la nuit même, on est contraint de suspendre +au-dessus de soi deux couvertures pour se garantir de l'embrasement de +l'air. Les voyageurs remarquent aussi qu'il ne tombe jamais de neige à +Congo et dans les pays voisins, et qu'on n'en aperçoit point au sommet +des plus hautes montagnes, excepté vers le cap de Bonne-Espérance et +sur quelques autres monts que les Portugais ont nommés Sierra-Névada +ou Monts de neige. Mais on ne vante point cette propriété du pays +comme un avantage; car un peu de neige ou de glace paraîtrait à Congo +plus précieux que l'or.</p> + +<p>On trouve, dit-on, dans le royaume de Congo des mines de divers +métaux, sans en excepter l'or et l'argent; mais les habitans ont +toujours refusé de les découvrir aux étrangers.</p> + +<p>Le cuivre y est fort commun, surtout dans la province de Pemba, près +de la ville du même nom. La teinte de jaune est si forte dans +certaines roches, qu'on les a prises pour de l'or. Sogno n'en est pas +moins rempli; et son cuivre étant encore meilleur que celui de Pemba, +on en fabrique à Loanda les bracelets et les anneaux que les Portugais +transportent à Callabar, à Kiodelkey, et dans d'autres lieux. +Linschoten assure que Bamba a des mines d'argent et de quelques autres +métaux. Il place à l'est de Sounda des mines de cristal et de fer. +«Les dernières, dit-il, sont les plus estimées des Nègres, parce +qu'ils font de ce métal des couteaux, des épées et d'autres armes.»</p> + +<p>Les montagnes de Congo renferment en plusieurs endroits différentes +sortes de très-belles pierres, dont on pourrait faire des colonnes, +des chapiteaux et des bases d'une telle grandeur, que, si l'on eh +croit Lopez, on y couperait facilement une église d'une seule pièce, +et de la même pierre que l'obélisque romain de la <i>Porta del Popolo</i>. +On y trouve des monts entiers de porphyre, de jaspe et de marbre de +différentes couleurs, qui portent à Rome le nom de <i>marbres de +Numidie</i>, <i>d'Afrique</i> et <i>d'Éthiopie</i>, dont on voit quelques piliers +dans la chapelle du pape Grégoire. Les mêmes montagnes ont une pierre +marquetée dans laquelle il se trouve de fort belles hyacinthes, +c'est-à-dire que les raies ou les veines qui sont distribuées par tout +le corps peuvent en être tirées comme les pépins d'une grenade, et +tombant alors en petites pièces du plus parfait hyacinthe; mais on +ferait de la masse entière des colonnes d'une beauté merveilleuse.</p> + +<p>Enfin les montagnes de Congo renferment d'autres espèces de pierres +rares qui paraissent imprégnées de cuivre et d'autres métaux. Elles +prennent le plus beau poli du monde, et sont d'un usage admirable pour +la sculpture.</p> + +<p>Ce grand royaume produit régulièrement chaque année deux moissons. On +commence à semer au mois de janvier pour recueillir au mois d'avril. +La chaleur recommence au mois de septembre, et rend les terres propres +à recevoir de nouvelles semences, qui offrent une moisson abondante au +mois de décembre.</p> + +<p>La, terre est noire et féconde comme les femmes qui la cultivent.</p> + +<p>Dans le royaume d'Angole, le pain se fait de la racine, de manioc; les +habitans la nomment <i>mandioca</i>.</p> + +<p>On doit être accoutumé, par les relations précédentes, à lire sans +étonnement que l'Afrique produit des arbres d'une hauteur et d'une +grosseur si démesurées, qu'un seul fournit à la construction d'un +grand nombre de maisons et de pirogues. Celui qui tient le premier +rang est le figuier des Indes ou ensaka. Il s'en trouve plusieurs dans +l'île de Loanda. Il a déjà été question de cet arbre. Il paraît en +effet que, depuis le Sénégal jusqu'au Congo, le règne végétal présente +une uniformité extraordinaire.</p> + +<p>Toutes les parties du royaume de Congo produisent beaucoup d'arbres +fruitiers. Dans la province de Pemba, le plus grand nombre des +habitans se nourrit de fruits. Les citrons, les limons, les bananes, +et surtout les oranges, y sont en abondance. Elles rendent beaucoup de +jus, sans être aigres ni douces, et leur usage n'est jamais nuisible. +Pour faire juger de la fertilité du pays, Lopez rapporte que pendant +l'espace de quatre jours il vit croître assez haut un petit citronnier +d'un pépin qu'il avait planté.</p> + +<p>Le plus surprenant de tous les arbres de Congo est le mignamigna, qui +produit du poison d'un côté, et l'antidote de l'autre. Si l'on est +empoisonné par le bois ou par le fruit, les feuilles servent de +contre-poison. Au contraire, si l'on a pris du poison par les +feuilles, il faut avoir recours au bois ou au fruit: c'est encore une +de ces fables si fréquentes chez les anciens voyageurs. On en va lire +de plus absurdes.</p> + +<p>Mérolla, après avoir observé que ces régions offrent une variété +surprenante de toutes sortes d'oiseaux, fait une remarque singulière +sur les moineaux. Ils sont de la même forme que ceux de l'Europe, +aussi-bien que les tourterelles; mais, dans la saison des pluies, leur +plumage devient rouge, et reprend ensuite sa première couleur. On voit +arriver la même chose aux autres oiseaux.</p> + +<p>Les oiseaux que les Nègres appellent dans leur langue <i>oiseaux de +musique</i> sont un peu plus gros que les serins de Canarie. Quelques-uns +sont tout-à-fait rouges, d'autres verts, avec les pieds et le bec +noirs; d'autres sont blancs; d'autres gris ou noirs. Les derniers +surtout ont le ramage charmant; on croirait qu'ils parlent dans leur +chant. Les seigneurs du pays les tiennent renfermés dans des cages.</p> + +<p>Mais de tous les habitans ailés de ce climat il n'y en a point dont +Mérolla parle avec tant d'admiration que d'un petit oiseau décrit par +Cavazzi. Sa forme est peu différente de celle du moineau; mais sa +couleur est d'un bleu si foncé, qu'à la première vue il paraît +tout-à-fait noir; son ramage commence à la pointe du jour, et fait +entendre fort distinctement le nom de Jésus-Christ. «N'est-il pas +surprenant, dit Mérolla, que cette exhortation naturelle n'ait pas la +force d'amollir le cœur des habitans pour leur faire abandonner +l'idolâtrie?»</p> + +<p>Le père Caprani parle d'un oiseau merveilleux dont le chant consiste +dans ces deux mots, <i>va dritto</i>, c'est-à-dire <i>va droit</i>. Un autre, +dans les mêmes contrées, mais surtout dans le royaume de Matamba, +chante continuellement <i>vuiéki, vuiéki</i>, qui signifie <i>miel</i> en langue +du pays. Il voltige d'un arbre à l'autre pour découvrir ceux où les +abeilles ont fait leur miel, et s'y arrête jusqu'à ce que les passans +l'aient enlevé; ensuite il fait sa nourriture de ce qui reste. Mais, +par un autre jeu de la nature, le même chant attire les lions, ou du +moins, en suivant l'oiseau, le passant tombe quelquefois dans les +griffes d'un lion, et trouve, dit Mérolla, la mort au lieu de miel. +Dapper parle d'un autre oiseau qui se trouve dans le royaume de +Loango. Les Nègres sont persuadés que son chant annonce l'approche de +quelque bête féroce.</p> + +<p>Il y a peu d'animaux dans le royaume de Congo qui ne lui soient +communs avec le royaume d'Angola. Tels sont les éléphans, les +rhinocéros, les panthères, les léopards, les lions, les buffles, les +loups, les chacals, les hyènes, les grands chats sauvages, les +civettes, les sangliers et les caméléons.</p> + +<p>Il se trouve des éléphans dans toutes les parties du royaume de Congo. +Les habitans du pays prétendent que cet animal vit cent cinquante ans, +et ne cesse pas de croître jusqu'au milieu de cet âge. Lopez prit +plaisir à en peser plusieurs dents, dont chacune était d'environ deux +cents livres.</p> + +<p>La peau des éléphans de Congo est d'une dureté incroyable; elle a +quatre pouces d'épaisseur.</p> + +<p>Les éléphans ont à la queue une sorte de poil ou de soie de +l'épaisseur d'un jonc et d'un noir fort brillant. La force et la +beauté de ce poil augmentent avec l'âge de l'animal. Un seul se vend +quelquefois deux ou trois esclaves, parce que les seigneurs et les +femmes sont passionnés pour cet ornements. Tous les efforts d'un homme +avec les deux mains ne peuvent le briser. Quantité de Nègres se +hasardent à couper la queue de l'éléphant, dans la seule vue de se +procurer ces poils. Ils le surprennent quelquefois tandis qu'il monte +par quelque passage étroit dans lequel il ne peut se tourner ni se +venger avec sa trompe. D'autres, beaucoup plus hardis, prennent le +temps où ils le voient paître, lui coupent la queue d'un seul coup, et +se garantissent de sa fureur par des mouvemens circulaires que la +pesanteur de l'animal et la difficulté qu'il trouve à se tourner ne +lui permettent pas de faire avec la même vitesse; cependant, comme on +l'a déjà dit, il court plus vite en droite ligne que le cheval le plus +léger, parce que ses pas sont beaucoup plus grands.</p> + +<p>L'éléphant est d'un naturel fort doux et peu inquiet pour sa sûreté, +parce qu'il se repose sur sa force. S'il ne craint rien, il ne cherche +pas non plus à nuire. Ils s'approche des maisons sans y causer aucun +désordre; il ne fait aucune attention aux hommes qu'il rencontre. +Quelquefois il enlève un Nègre avec sa trompe et le tient suspendu +pendant quelques momens; mais c'est pour le remettre tranquillement à +terre. Il aime les rivières et les lacs, surtout vers le temps de +midi, pour se désaltérer ou se rafraîchir: il se met dans l'eau +jusqu'au ventre, et se lave le reste du corps avec l'eau qu'il prend +dans sa trompe. Lopez est persuadé que c'est la multitude des étangs +et des pâturages qui attire un si grand nombre d'éléphans dans le +royaume de Congo. Il se souvient, dit-il, d'en avoir vu plus de cent +dans une seule troupe, entre Cazanze et Loanda; car ils aiment à +marcher en compagnie, et les jeunes surtout vont toujours à la suite +des vieux.</p> + +<p>Avant l'arrivée des Portugais, les Nègres de Congo ne faisaient aucun +cas des dents d'éléphans. Ils en conservaient un grand nombre depuis +plusieurs siècles, mais sans les mettre au rang de leurs marchandises +de commerce. De là vient que les vaisseaux de l'Europe en apportèrent +une si prodigieuse quantité de Congo et d'Angole jusqu'au milieu du +dernier siècle. Mais ils épuisèrent enfin le pays, et les habitans +sont obligés aujourd'hui d'avoir recours aux autres contrées pour en +fournir au commerce de l'Europe.</p> + +<p>Les peuples de Bamba n'ont jamais eu l'art d'apprivoiser les éléphans; +mais ils entendent fort bien la manière de les prendre en vie. Leur +méthode est d'ouvrir, dans les lieux que ces animaux fréquentent, de +larges fossés qui vont en se rétrécissant vers le fond; ils les +couvrent de branches d'arbres et de gazon qui cachent le piége. Lopez +vit sur les bords de la Koanza un jeune éléphant qui était tombé dans +une de ces tranchées. Les vieux, après avoir employé inutilement toute +leur force et leur adresse pour le tirer du précipice, remplirent la +fosse de terre, comme s'ils eussent mieux aimé le tuer et l'ensevelir +que de l'abandonner aux chasseurs. Ils exécutèrent cette opération à +la vue d'un grand nombre de Nègres, qui s'efforcèrent en vain de les +chasser par le bruit, par la vue de leurs armes, et par des feux +qu'ils leur jetaient pour les effrayer.</p> + +<p>Dapper observe que l'éléphant, après avoir été blessé, emploie toutes +sortes de moyens pour tuer son ennemi; mais que, s'il obtient cette +vengeance, il ne fait aucune insulte à son corps: au contraire, son +premier soin est de creuser la terre de ses dents pour lui faire un +tombeau, dans lequel il l'étend avec beaucoup d'adresse, ensuite il le +couvre de terre et de feuillage.</p> + +<p>On trouve dans le royaume de Congo quantité de ces grands singes qu'on +nomme <i>orangs-outangs</i> aux Indes orientales, et qui tiennent comme le +milieu entre l'espèce humaine et les babouins. Nous en avons déjà +parlé sous le nom de <i>barris</i>. Au Congo, l'on nomme les plus grands +<i>pongo</i>, et les autres <i>jockos</i>: leur retraite est dans les bois. Ils +dorment sur les arbres, et s'y font une espèce de toit qui les met à +couvert de la pluie. Leurs alimens sont des fruits ou des noix +sauvages; jamais ils ne mangent de chair. L'usage des Nègres qui +traversent les forêts est d'y allumer des feux pendant la nuit. Ils +remarquent que le matin, à leur départ, les pongos prennent leur place +autour du feu, et ne se retirent point qu'il ne soit éteint; car, avec +beaucoup d'adresse, ils n'ont point assez de sens pour l'entretenir en +y apportant du bois.</p> + +<p>Ils marchent quelquefois en troupes, et tuent les Nègres qui +traversent les forêts. Ils fondent même sur les éléphans qui viennent +paître dans les lieux qu'ils habitent, et les incommodent si fort à +coups de poings ou de bâtons, qu'ils les forcent à prendre la fuite en +poussant des cris. On ne prend jamais de pongos adultes, parce qu'ils +sont si robustes, que dix hommes ne suffiraient pas pour les arrêter. +Mais les Nègres en prennent quantité de jeunes, après avoir tué la +mère, au corps de laquelle ils s'attachent fortement. Lorsqu'un de ces +animaux meurt, les autres couvrent son corps d'un amas de branches et +de feuillages. Purchass ajoute, en forme de note, que, dans les +conversations qu'il avait eues avec Battel, il avait appris de +lui-même qu'un pongo lui enleva un petit Nègre, qui passa un mois +entier dans la société de ces animaux; car ils ne font, dit-il, aucun +mal aux hommes qu'ils surprennent. Mais comment accorder cette +observation de Purchass avec ce qu'on vient de dire d'après d'autres +voyageurs, que les pongos attaquent les Nègres dans les forêts? Ne +faut-il pas en conclure que ces circonstances varient selon les lieux +que les observateurs ont visités? Au reste, il y a beaucoup +d'apparence que le pongo est le satyre des anciens.</p> + +<p>On trouve dans ces contrées les énormes serpens dont on a vu plus haut +la description. Les Nègres les appellent, dans leur langue, <i>le grand +serpent d'eau</i>, <i>ou la grande hydre</i>. Cette redoutable espèce de +serpent, dit Lopez, change de peau dans la saison ordinaire, et +quelquefois après s'être monstrueusement rassasiée. Ceux qui la +trouvent ne manquent pas de la montrer en spectacle. Lorsqu'il arrive +aux Nègres de mettre le feu à quelque bois épais, ils y trouvent +quantité de ces serpens tout rôtis, dont ils font un admirable festin. +Ce serpent paraît être le même qui porte, suivant Dapper, le nom +d'<i>embamba</i> dans le royaume d'Angole et celui de <i>minia</i>, dans le pays +de Quodjas.</p> + +<p>Le serpent le plus remarquable que Mérolla ait vu, se nomme <i>capra</i>. +La nature a mis son poison dans son écume, qu'il crache ou qu'il lance +de fort loin dans les yeux d'un passant. Elle cause des douleurs si +vives, que, s'il ne se trouve pas bientôt quelque femme pour les +apaiser avec son lait, l'aveuglement est inévitable. Ces serpens +entrent dans les maisons, et montent aux arbres la nuit comme le jour.</p> + +<p>Lopez décrit une autre espèce de serpent qui a, vers l'extrémité de sa +queue, une petite tumeur de laquelle il sort un bruit éclatant comme +celui d'une sonnette; il ne peut se remuer sans se faire entendre, +comme si la nature avait pris soin d'avertir les passans du danger.</p> + +<p>Le même auteur ajoute qu'il se trouve dans le royaume de Congo des +vipères si venimeuses que dans l'espace de vingt-quatre heures elles +causent la mort; mais que les Nègres connaissent des simples dont +l'application est un remède assuré lorsqu'elle est assez prompte. Il +dit encore que ce pays produit d'autres créatures de la grosseur du +bélier, avec des ailes; elles ont une longue queue et une gueule fort +allongée, armée de plusieurs rangées de dents: elles se nourrissent de +chair crue. L'auteur ne leur donne que deux jambes. Leur couleur est +bleue et verte, et leur peau paraît couverte d'écaillés. Les païens +nègres leur rendent une sorte de culte: on en voyait un assez grand +nombre à Congo du temps de Lopez, parce qu'étant fort rares dans les +provinces, les principaux seigneurs prennent beaucoup de soin pour les +conserver; ils souffrent que le peuple leur rende des adorations, en +faveur des présens et des offrandes dont elles sont accompagnées. +Lopez a évidemment été la dupe des seigneurs du Congo, s'il a pu +ajouter foi à un récit d'une absurdité si choquante.</p> + +<p>Les caméléons du pays font leur demeure dans les rochers et sur les +arbres: ils ont la tête pointue et la queue en forme de scie.</p> + +<p>Les rivières de Congo et d'Angole abondent en poissons de différentes +espèces. Celle de Zaïre en produit un fort remarquable, qui se nomme +<i>ambizagoulo</i> (<i>porc</i>), parce qu'il n'est pas moins gras que cet +animal, et qu'il fournit du lard. La nature lui a donné deux espèces +de mains, et lui a formé le dos comme un bouclier: sa chair est fort +bonne, mais elle n'a pas le goût de poisson; sa gueule ressemble à +celle du bœuf; il se nourrit de l'herbe qui croît sur les bords de la +rivière, sans jamais monter sur la rive. Quelques-uns de ces poissons +pèsent jusqu'à cinq cents livres; à cette description, l'on reconnaît +le lamantin.</p> + +<p>Pendant le séjour que Carli fit à Colombo, des pêcheurs prirent un +grand poisson, de forme ronde comme une roue de carrosse. Il a deux +dents au milieu du corps, et plusieurs trous par lesquels il voit, il +entend, il mange; sa gueule, qui est une de ces ouvertures, n'a pas +moins d'un empan de long: sa chair est délicieuse, et ressemble au +veau pour la blancheur.</p> + +<p>Lopez rapporte que le Zaïre nourrit des crocodiles. Mérolla, au +contraire, assure formellement qu'il ne s'y en trouvé point; mais on +convient qu'il s'en trouve un grand nombre dans les autres rivières du +même pays. Battel, pour nous donner une idée de la grandeur et de +l'avidité de ces monstres, rapporte que, dans le royaume de Loango, un +crocodile dévora une allibamba entière, c'est-à-dire une troupe de +huit ou neuf esclaves, liés de la même chaîne; mais le fer, qu'il ne +put digérer, lui causa la mort, et fut trouvé ensuite dans ses +entrailles. Le même auteur ajoute qu'il a vu des crocodiles guetter +leur proie, la saisir, et traîner dans la rivière des hommes, des +chevaux et d'autres animaux. Un soldat qui avait été saisi avec cette +violence tira son coup, et frappa si heureusement le crocodile au +ventre, qu'il le tua sur-le-champ.</p> + +<p>En finissant la description du royaume de Congo, il ne sera point +inutile de jeter un coup d'œil sur les nations voisines, +particulièrement sur celles des Anzikos et des Diaggas, qui +environnent fort loin le royaume à l'est, et qui se sont rendues +redoutables par leurs fréquentes invasions.</p> + +<p>Les Anzikos sont d'une extrême agilité. Ils courent sur les montagnes +comme autant de chèvres. On ne vante pas moins leur courage, leur +douceur, leur droiture et leur bonne foi. Il n'y a point de Nègres +pour lesquels les Portugais aient tant de confiance. Cependant ils +sont d'un caractère si sauvage et si grossier, qu'il n'y a point de +conversation à former avec eux. Le commerce les attire au Congo: ils +amènent des esclaves de leur propre nation, et apportent des dents +d'éléphans ou des étoffes de la Nubie, dont ils sont voisins. En +échange, ils emportent du sel et des zimbis ou grains de verre, qui +leur servent de monnaie, outre une autre espèce de grandes coquilles +qui viennent de l'île de San-Thomé, et qui servent à leur parure. Ils +reçoivent aussi des soies, des toiles, de la verroterie, et d'autres +marchandises apportées du Portugal.</p> + +<p>Ils ont l'usage de la circoncision; et, dès l'enfance, ils se marquent +et se cicatrisent le visage avec la pointe d'un couteau.</p> + +<p>La chair humaine se vend dans leurs marchés comme celle de bœuf dans +nos boucheries de l'Europe, car ils mangent tous les esclaves qu'ils +prennent à la guerre. Ils tuent même leurs propres esclaves, +lorsqu'ils les jugent assez gras; ou, s'ils trouvent cette voie moins +avantageuse, ils les vendent pour la boucherie publique. Lorsqu'ils +sont fatigués de la vie, ou quelquefois pour montrer seulement le +mépris qu'ils en font, ils s'offrent avec leurs esclaves pour être +dévorés par leurs princes. On trouve d'autres nations qui se +nourrissent de la chair des étrangers; mais on ne connaît que les +Anzikos qui se mangent les uns les autres, sans excepter leurs propres +parens.</p> + +<p>Matamba est habité par les Diaggas. Il a du côté de l'est et du sud, +les pays de Diaggas et de Kassandj: cette région s'étend du nord-est +au sud-ouest, le long de Matamba et de Benguéla, l'espace d'environ +neuf cents milles.</p> + +<p>Les Diaggas sont répandus dans une grande partie de l'Afrique, depuis +les confins de l'Abyssinie au nord, jusqu'au pays des Hottentots au +sud; car, outre les pays qu'on a déjà nommés, ils possèdent une partie +considérable du Monémudji. Delisle les place au nord de cet empire; +Lopez leur fait habiter les bords de cette vaste contrée, le long des +deux rives du Nil, depuis sa source, qu'il place dans des lacs qui +sont à l'est de Congo, jusqu'à l'empire du Prêtejean, par lequel il +entend l'Abyssinie.</p> + +<p>Leur figure est fort noire et fort difforme; ils ont le corps grand et +l'air audacieux; leur usage est de se tracer des lignes sur les joues +avec un fer chaud; ils s'accoutument aussi à ne montrer que le blanc +des yeux, en baissant la paupière; ce qui achève de les rendre +très-horribles.</p> + +<p>Ils sont tout-à-fait nus, et tout respire la barbarie dans leurs +manières. On ne leur connaît point de rois: ils vivent dans les +forêts, errans comme les Arabes; leur férocité les porte à ravager le +pays de leurs voisins, et, dans leurs attaques, ils poussent des cris +affreux, pour commencer par inspirer la terreur. Si l'on en croit +Lopez, leurs plus redoutables adversaires sont les Amazones, race de +femmes guerrières, qu'il place dans le Monomotapa; ils se rencontrent +sur les frontières de cet empire, et se font des guerres presque +continuelles.</p> + +<p>Ils ne trouvent de satisfaction que dans les pays où les palmiers +croissent abondamment, parce qu'ils sont passionnés pour le vin et le +fruit de cet arbre. Le fruit est pour eux d'un double usage; ils le +mangent et l'emploient à faire de l'huile. Leur méthode pour tirer le +vin est différente de celle des Imbondas, qui ont l'art de grimper +sur un arbre sans y toucher avec les mains, et qui remplissent leurs +flacons au sommet. Les Diaggas abattent l'arbre par la racine, et le +laissent couché pendant dix ou douze jours avant d'en faire sortir le +vin; ensuite ils y creusent deux trous carrés, l'un au sommet, l'autre +au milieu, de chacun desquels ils tirent du matin au soir une quarte +de liqueur: chaque arbre fournit ainsi, pendant vingt-six jours, deux +quartes de vin, après quoi il se flétrit et sèche entièrement. Dans +tous les lieux où ils font quelque séjour, ils coupent assez d'arbres +pour se fournir de vin pendant un mois. À la fin de ce terme, ils en +abattent le même nombre; ainsi en peu de temps ils ruinent le pays.</p> + +<p>Ils ne s'arrêtent dans un lien qu'aussi long-temps qu'ils y trouvent +des provisions. Au temps de la moisson, ils s'établissent dans le +canton le plus fertile qu'ils peuvent découvrir, pour recueillir les +grains d'autrui et faire main-basse sur les bestiaux, car ils ne +plantent et ne sèment jamais; ils n'entretiennent point de troupeaux, +et leur subsistance est toujours le fruit de leurs rapines. Lorsqu'ils +entrent dans quelque pays où ils se croient menacés d'une vigoureuse +résistance, leur usage est de se retrancher pendant un ou deux mois; +ils ne cessent point de harceler les habitans, et de les tenir dans +des alarmes continuelles. S'ils sont attaqués, ils se tiennent sur la +défensive, et laissent deux ou trois jours à l'ennemi pour épuiser sa +fureur. Ensuite leur général met, pendant la nuit, une partie de ses +troupes en embuscade, à quelque distance du camp; et si l'attaque est +renouvelée le lendemain, l'ennemi, pressé furieusement de deux côtés, +se défend mal contre l'artifice et la force; ils ne pensent plus alors +qu'à ravager le pays.</p> + +<p>Leurs femmes sont fécondes; mais, dans leurs marches, les Diaggas ne +souffrent pas qu'elles multiplient, et leurs enfans sont ensevelis au +moment qu'ils voient le jour. Ainsi ces guerriers errans meurent +ordinairement sans postérité; ils apportent pour raison de leur +conduite qu'ils ne veulent pas être troublés par le soin d'élever des +enfans, ni retardés dans leurs marches; mais s'ils prennent quelques +villes, ils conservent les garçons et les filles de douze à treize +ans, comme s'ils étaient nés d'eux, tandis qu'ils tuent les pères et +les mères pour les manger. Ils traînent cette jeunesse dans leurs +courses, après leur avoir mis un collier, qui est la marque de leur +malheur, et que les garçons doivent porter jusqu'à ce qu'ils aient +prouvé leur courage en offrant la tête d'un ennemi au général. Cette +marque de leur infamie disparaît alors. Le jeune homme est déclaré +gonso, c'est-à-dire soldat. Bien n'a tant de force que cette espérance +pour échauffer leur courage. En général, ce peuple semble être un +composé de la grossièreté des anciens peuples nomades et de la +férocité des flibustiers.</p> + +<a id="chap_6_3" name="chap_6_3"></a> +<h2>CHAPITRE III.</h2> + +<p class="title">Cap de Bonne-Espérance. Hottentots.</p> + +<p>Il y a peu de lieux dans le monde dont on trouve aussi souvent la +description dans les relations des voyageurs que celle du cap de +Bonne-Espérance, parce que les vaisseaux, n'ayant point d'autre route +pour se rendre aux Indes orientales, y touchent fort souvent au +passage.</p> + +<p>Le cap de Bonne-Espérance, comme on l'a dit dans le premier livre de +cet ouvrage, fut découvert pour la première fois, en 1493 sous le +règne de Jean II, par Barthélemi Diaz, amiral portugais.</p> + +<p>Dans la suite, il ne paraît pas que le cap ait été visité par les +Européens jusqu'à l'année 1600, où les vaisseaux de la compagnie +hollandaise des Indes orientales, qui était alors dans son enfance, +commencèrent à s'y arrêter dans le cours de leurs voyages. Cependant +cette compagnie, qui s'est distinguée depuis avec tant de gloire par +son génie pour le commerce et la navigation, ne conçut pas tout d'un +coup les avantages qu'elle pouvait tirer d'un établissement au cap de +Bonne-Espérance. Ses vaisseaux, à la vérité, continuèrent d'y relâcher +en allant aux Indes, ou à leur retour; mais elle ne pensa point à s'y +établir avant les représentations et les instances de Van-Rikbeck, +chirurgien d'une flotte qui s'y était arrêtée en 1650, comme on le +rapportera dans le cours de cet article.</p> + +<p>Il n'est pas aisé de fixer au juste les dimensions du pays qui est +habité par les Hottentots. Ses limites sont très-incertaines au nord +et au nord-est. Environné de trois côtés par la mer, il peut être +regardé comme occupant la partie méridionale de l'Afrique depuis le +tropique du capricorne jusqu'au 35<sup>e</sup>. degré de latitude sud.</p> + +<p>Un peu au sud de la baie de Sainte-Hélène sur la côte occidentale, est +celle de Saldagna, célèbre dans les relations de tous les voyageurs. +Vingt lieues au sud de Saldagna, on arrive à la baie de la Table, qui +est séparée de la baie False, au sud, par un isthme sablonneux, large +de neuf mille toises. Le cap de Bonne-Espérance forme la pointe +occidentale de la baie False, et le cap Falso la pointe orientale. La +côte se prolonge ensuite en ligne courbe jusqu'au cap des Aiguilles, +qui est la pointe la plus méridionale de l'Afrique.</p> + +<p>Kolbe, voyageur allemand qui a donné en 1719 une description du cap de +Bonne-Espérance, réduit les nations des Hottentots contenues dans +cette partie de l'Afrique au nombre de dix-sept, dont il rapporte les +noms: les Gunghemans, les Kokhaquas, les Sussaquas, les Odiquas, les +Khirigriquas, les grands Namaquas et les petits, les Khorogauquas, les +Kopmares, les Hessaquas, les Souquas, les Dunquas, les Damaquas, les +Gauros ou les Gauriquas, les Houteniquas, les Khamtovères et les +Heykoms. Le temps a sans doute apporté de grands changemens dans cette +nomenclature.</p> + +<p>Toutes les nations des Hottentots sont dans l'usage de passer avec +leurs huttes et leurs troupeaux d'un endroit de leur territoire à +l'autre, pour la commodité des pâturages. L'herbe y croît fort haute +et fort épaisse; mais, lorsqu'elle commence à vieillir, ils la brûlent +jusqu'à la racine, et changent de canton pour y revenir dans un autre +temps, qui n'est jamais fort éloigné, car les cendres engraissent +beaucoup la terre, et les pluies ne manquent pas pour la rafraîchir. +L'usage de brûler les herbes est établi de même entre les Hollandais +du cap. Ils creusent un fossé autour de l'espace qu'ils veulent +brûler, pour arrêter la communication des flammes.</p> + +<p>Les Khirigriquas habitent les bords de la baie de Sainte-Hélène. C'est +une nation nombreuse, distinguée particulièrement par la force du +corps et par une adresse extraordinaire à lancer la zagaie. La belle +rivière de l'Éléphant, qui tire son nom de la multitude de ces animaux +qu'on voit sur ses bords, traverse le territoire des Khirigriquas. Il +est rempli de montagnes dont le sommet est couvert de beaux pâturages, +comme elles le sont presque toutes dans le pays des Hottentots. Les +terres l'emportent beaucoup pour la bonté sur celles des Sussaquas et +des Odiquas. Les vallées sont ornées d'une grande variété de fleurs +d'une beauté et d'une odeur extraordinaires; mais elles servent de +retraite à quantité de serpens, entre lesquels on trouve le céras ou +le serpent cornu. On y voit aussi des cailloux de différentes formes +et de diverses couleurs.</p> + +<p>Les Namaquas sont divisés en deux nations: l'une des grands, et +l'autre des petits Namaquas; ceux-ci habitent la côte; les grands +occupent le pays voisin du côté de l'est. Ces deux peuples diffèrent +entre eux dans leur gouvernement et dans leurs usages; mais ils se +ressemblent par la force, le valeur et la prudence; ils sont également +respectés de tous les autres Hottentots. Kolbe les représente comme +les nègres les plus sensés qu'il ait vus dans cette région. Ils +parlent peu; leurs réponses sont courtes et réfléchies. Ils peuvent +mettre en campagne une armée de vingt mille hommes. Le territoire des +deux nations est rempli de montagnes où l'herbe ne peut pénétrer au +travers du sable et des pierres qui les couvrent. Les vallées ne sont +pas plus fertiles. Il n'y a dans tout le pays qu'un petit bois et une +fontaine. La rivière de l'Éléphant qui le traverse est la seule +ressource des habitans pour se procurer de l'eau. Les lieux qu'elle +arrose sont la retraite d'une infinité de bêtes farouches, surtout +d'une sorte de daims mouchetés qui sont propres à ces cantons. Ils +sont moins gros que ceux de l'Europe, mais d'une légèreté qui surpasse +l'imagination. Leurs taches sont jaunes et blanches. On ne les voit +jamais qu'en troupeaux, et quelquefois jusqu'au nombre de mille.</p> + +<p>Près la fontaine des Namaquas, on trouve un rocher taillé en forme de +donjon ou de forteresse. On le nomme château de Méro, du nom d'un +capitaine du pays qui se fit un amusement de lui donner cette forme. +Mais Kolbe doute qu'un Hottentot puisse avoir été capable d'une +entreprise qui demandait autant d'industrie que de travail, surtout +dans deux logemens qu'il trouva fort bien imaginés, et qui peuvent +contenir un assez grand nombre d'hommes. En un mot, c'est l'ouvrage le +plus précieux qui se trouve dans tout le pays des Hottentots.</p> + +<p>Dapper dit que la nation des Namaquas est fort nombreuse, et leur +donne une taille gigantesque. Les hommes portent une plaque d'ivoire +devant leurs parties naturelles, et un cercle de la même matière aux +bras, avec quantité d'anneaux de cuivre. Chacun a sa petite selle de +bois garnie de cordes qui lui servent à la porter continuellement pour +s'asseoir dans toutes sortes de lieux.</p> + +<p>Les Houteniquas sont bordés par les Khamtovères ou les Hamtovers, qui +possèdent un territoire fort beau et fort uni. Ses prairies et ses +bois qui produisent les plus beaux arbres de toute la région des +Hottentots, l'abondance de son gibier et de toutes sortes de bêtes +sauvages, enfin la multitude de ses rivières, où l'on trouve diverses +espèces de poissons d'eau douce, et quelquefois de mer, entre +lesquelles on voit souvent paraître le lamantin, en font un séjour +également riche et agréable. Kolbe apprit par de bonnes informations, +que plusieurs Européens, en traversant les bois, y avaient trouvé des +cerisiers et des abricotiers chargés de fruits, sans avoir rencontré +un éléphant ni un buffle, quoique ces deux espèces d'animaux soient +fort communs dans tous les autres pays des Hottentots; mais il y a +beaucoup d'apparence que les habitans les tuent lorsqu'ils paraissent, +ou les chassent de leurs limites. Une troupe de marchands hollandais, +qui étaient venus chercher des bestiaux dans cette province, se +laissèrent un jour engager dans un bois où les habitans fondirent sur +eux avec leurs zagaies et leurs flèches. Ils crurent leur perte +inévitable. Cependant, ayant eu le bonheur de se rallier avant d'avoir +reçu la moindre blessure, ils firent une décharge qui refroidit +l'emportement de leurs ennemis, et qui les força de prendre la fuite. +Le jour suivant ces hostilités se terminèrent par un traité d'amitié. +Un capitaine des Khamtovères, qui savait quelques mots de hollandais, +se remit entre leurs mains avec ce discours. «Nous nous sommes crus +supérieurs à toute autre nation par les armes, mais nous reconnaissons +que les Hollandais nous ont vaincus, et nous nous soumettons à eux +comme à nos maîtres.»</p> + +<p>Les Heykoms suivent les Khamtovères au nord-est. Ils habitent un pays +fort montagneux, et qui n'a de fertile que ses vallées. Cependant il +nourrit un assez grand nombre de bestiaux qui se trouvent fort bien de +l'eau saumâtre des rivières et des roseaux qui croissent sur leurs +bords. On y voit aussi beaucoup de gibier, et toutes les espèces de +bêtes sauvages qui se trouvent autour du Cap; mais la rareté de l'eau +douce rend la vie fort dure aux habitans, et les expose à de fâcheuses +extrémités. Un officier de la garnison du Cap étant venu les inviter +au commerce et leur proposer un traité d'alliance avec les Hollandais, +ils acceptèrent ses offres; mais pour première faveur ils lui +demandèrent un tambour, avec un chaudron et une poêle de fer qu'ils +avaient observés dans son équipage. Ces trois présens leur devinrent +fort précieux. Quelque temps après, un parti de flibustiers, +accoutumés à piller les Hottentots sous de belles apparences de +commerce, leur enlevèrent ces instrumens chéris et quantité de +bestiaux. Ils n'ont jamais perdu le soutenir de cette injure. Un +Européen qui visite leur pays est sûr de leur entendre rappeler leur +infortune, et déplorer la perte de leur tambour, de leur chaudron et +de leur poêle.</p> + +<p>Au delà des Heykoms on trouve la Tierra de Natal, qui est habitée par +les Cafres, nation dont la figure et les mœurs n'ont aucune +ressemblance avec celle des Hottentots.</p> + +<p>On a remarqué plus haut que les Hollandais ne commencèrent à +s'établir au Cap qu'en 1650. Van-Rikbeck, chirurgien hollandais, +revenant des Indes orientales, avait observé que le pays était +naturellement riche et susceptible de culture, les habitans d'un +caractère traitable, et le port sûr et commode. Il exposa ses +observations devant les directeurs de la compagnie, qui firent équiper +aussitôt trois vaisseaux pour une si belle entreprise, sous la +conduite du même chirurgien, après l'avoir nommé gouverneur de ce +nouvel établissement. En arrivant au Cap, Van-Rikbeck fit un traité +avec les habitans, par lequel ils cédaient aux Hollandais la +possession de leur pays pour la somme de quinze mille florins en +diverses sortes de marchandises. C'est la première fois que les +Européens, abordant sur des côtes lointaines, ont pu se persuader +qu'un pays appartenait à ses habitans. Van-Rikbeck commença aussitôt à +s'y fortifier par la construction d'un fort carré. Il forma dans +l'intérieur du pays, à deux lieues de la côte, un jardin qu'il +enrichit des semences de l'Europe. La compagnie hollandaise, pour +encourager cette colonie naissante, offrit à tous ceux qui voudraient +s'y établir soixante acres de terre par tête, avec droit de propriété +et d'héritage, pourvu que, dans l'espace de trois ans, ils se missent +en état de pouvoir subsister sans secours et contribuer à l'entretien +de la garnison. Elle leur accordait aussi, à l'expiration de ce terme, +la liberté de disposer de leurs fonds, s'ils n'étaient pas satisfaits +de leur marché ou de la qualité du climat.</p> + +<p>Des avantages de cette nature attirèrent au Cap un grand nombre +d'aventuriers. Ceux qui manquaient de bestiaux, de grains et +d'ustensiles, en reçurent à crédit par les avances de la compagnie. On +les pourvut aussi de femmes, qui furent tirées des maisons de charité +et des communautés d'orphelines. Ces secours firent multiplier si +promptement les fondateurs de la colonie, que dans l'espace de peu +d'années ils commencèrent à former de nouvelles habitations au long de +la côte.</p> + +<p>Le pays que les Hollandais possèdent au Cap comprend toute la côte, +depuis la baie de Saldagna, autour de la pointe méridionale de +l'Afrique, jusqu'à la baie de Nossel à l'est, et s'étend fort loin +dans l'intérieur du pays. La compagnie, dans la vue de s'étendre à +mesure que le nombre des habitans pourra croître, a jugé à propos +d'acheter aussi, pour la somme de trente mille florins en +marchandises, toute la terre de Natal, qui est située entre la terre +de Nossel et Mozambique. Une augmentation si considérable a rendu le +gouvernement du Cap fort important. L'ancienne possession de la +Hollande, sans y comprendre la Tierra de Natal, est divisée en quatre +districts: 1<sup>o</sup>. celui du Cap, où sont les grands forts et la principale +ville; 2<sup>o</sup>. celui de Stellenbosch et de Drakenstein; 3<sup>o</sup>. celui de +Zwellendam; 4<sup>o</sup>. celui de Graaf-Reynet.</p> + +<p>Les montagnes les plus remarquables du district du Cap sont celles de +la Table (<i>Tafelberg</i>), du Lion (<i>Leeuwenberg</i>), du Diable +(<i>Duivelsberg</i>), et du Tigre. Elles environnent la vallée du même nom +où la ville du Cap est située. La plus haute des trois est celle de la +Table, que les Portugais nomment <i>Tavao de Cabo</i>. Du centre de la +vallée elle regarde le sud, en s'étendant un peu au sud-ouest. Elle a +près de six cents toises de hauteur. À quelque distance, le sommet +paraît uni comme une table: mais, si l'on y monte, on le trouve inégal +et fort raboteux. Quoique fort escarpée, on y monte assez aisément par +une grande fente qui est vers le milieu de la montagne. Le pied, +jusqu'au tiers à peu près de sa hauteur, est une terre pierreuse +couverte de plantes et d'arbrisseaux; le reste n'est qu'un amas de +pierres placées par tas exactement horizontaux jusqu'au sommet. La +vallée offre de belles maisons de campagne, des vignobles et des +jardins dont les principaux appartiennent à la compagnie. L'un se +nomme le Jardin du Bois rond, d'un beau bois de ce nom, près duquel +les gouverneurs ont une fort jolie maison de plaisance; l'autre, +<i>Newland</i>, ou terre nouvelle, parce qu'il est nouvellement planté. Ces +deux jardins sont arrosés par quantité de sources qui viennent de la +montagne, et rapportent un revenu considérable à la compagnie.</p> + +<p>Pendant la saison sèche, depuis le mois de septembre jusqu'au mois de +mars, et souvent dans le cours des autres mois, on voit pendre au +sommet de cette montagne et de celle du Diable une nuée blanche, qu'on +regarde comme la cause des terribles vents sud-est qui se font sentir +au Cap. Lorsque les matelots aperçoivent cette nuée, ils disent, comme +en proverbe, la table est couverte, ou la nappe est sur la table. +Aussitôt ils se mettent à l'ouvrage pour se garantir de la tempête.</p> + +<p>La montagne du Lion, qui n'est séparée de la Table que par une petite +descente, regarde l'ouest et le centre de la vallée, en s'étendant au +nord; elle est baignée par l'Océan. Quelques-uns prétendent qu'elle a +tiré son nom de la multitude des lions auxquels elle servait autrefois +de retraite. D'autres le tirent de sa forme, qui représente du côté de +la mer un lion couché, et la tête levée, comme s'il guettait sa proie; +la tête et les pieds de devant regardent le sud-ouest, et le derrière +est tourné à l'est. Dans l'intervalle qui est entre cette montagne et +celle de la Table on a bâti une cabane où deux hommes font la garde +pour donner avis à la forteresse du Cap de l'approche des vaisseaux. +Du sommet de la montagne du Lion, qui est si escarpée qu'on est obligé +de faire une partie du chemin avec des échelles de corde, on peut +découvrir en mer le plus petit bâtiment à douze lieues de distance. +Aussitôt que l'un des deux gardes aperçoit un vaisseau, de ce poste il +avertit l'autre par le mouvement d'un bâton, et celui-ci donne le +même avis à la forteresse, en tirant une petite pièce de canon et +déployant le pavillon de la compagnie. S'il paraît plus d'un vaisseau, +il tire pour chacun, et présente autant de fois le pavillon. Le bruit +de la pièce va jusqu'au fort lorsque le vent est favorable; et pour +peu que le temps soit clair, le pavillon n'est pas vu moins aisément. +D'un autre côté, on donne les mêmes signaux de l'île de Robben à la +vue du moindre vaisseau, de quelque nation qu'il puisse être. Cette +île est située à l'entrée du port, à trois lieues de la ville du Cap.</p> + +<p>La montagne du Diable, nommée aussi montagne du Vent, n'est séparée de +celle du Lion que par un ravin. Elle doit vraisemblablement ses deux +noms aux vents du sud-est, qui sont annoncés par la nuée blanche dont +on vient de parler. Ces terribles vents sortent de cette nuée comme de +l'ouverture d'un sac, avec une si furieuse violence, qu'ils renversent +les maisons, et causent mille dommages aux vaisseaux qui sont dans le +port, sans épargner davantage les fruits et les moissons. La montagne +est moins haute et moins large que celles de la Table et du Lion, mais +elle s'étend jusqu'au bord de la mer. Elles forment ensemble un +demi-cercle, qui renferme la vallée de la Table.</p> + +<p>Les montagnes du Tigre, qui tirent ce nom de la variété de leurs +couleurs et de leur ressemblance avec la peau du tigre, sont fort +basses. La plus éloignée du Cap en est à quatre lieues à l'est de la +baie de la Table. Elles passent pour les plus fertiles de cet +établissement. On y compte vingt-deux belles métairies, toutes bien +bâties. Elles sont cultivées dans toute leur étendue. Un habitant doit +avoir plus de mille brebis et deux ou trois cents gros bestiaux pour +être regardé comme un homme aisé, et Kolbe en vit un grand nombre qui +en avaient quatre ou cinq fois davantage.</p> + +<p>Le district du Cap est arrosé par quelques rivières également +agréables et commodes. On a nommé la principale rivière de Sel +(<i>Zoutrivier</i>), parce que les eaux de son embouchure se sentent du +voisinage de la mer; mais, plus loin de la côte, elle est fraîche, +claire et saine. Après avoir tiré sa source du sommet de la montagne +de la Table, elle vient se perdre dans la baie du même nom. Dans son +cours elle reçoit plusieurs ruisseaux: elle arrose un grand nombre de +belles terres, de champs à blé, de jardins, de vignobles, et +particulièrement le beau jardin de la compagnie.</p> + +<p>Derrière la baie de la Table, on trouve quantité de belles sources, +qui arrosent abondamment les terres voisines.</p> + +<p>La ville du Cap s'étend depuis la mer jusqu'à la vallée. Elle est +grande et régulière, divisée en plusieurs rues spacieuses, et composée +de deux cents maisons, avec des cours et des jardins. Ses édifices +sont de brique; mais la plupart d'un seul étage, par précaution +contre les vents d'est, qui les incommodent beaucoup, toutes basses +qu'elles sont; et, par la même raison, les toits sont de chaume. +L'église, qui est bâtie de pierre, est simple, mais belle, blanchie au +dehors, «t couverte aussi de chaume. Vis-à-vis est l'hôpital, grand +bâtiment régulier, qui peut recevoir plusieurs centaines de malades.</p> + +<p>La forteresse, où le gouverneur fait sa résidence, est un édifice +majestueux, fort et de grande étendue, fourni de toutes sortes de +commodités pour la garnison. Elle commande non-seulement la baie, mais +encore tout le pays circonvoisin. Les officiers de la compagnie y ont +leur logement, et l'on y entretient constamment une garnison +considérable.</p> + +<p>Près de la montagne du Buisson s'élève une belle maison de campagne +nommée <i>Constantia</i>, que le gouverneur Vanderstel fit bâtir sous le +nom de sa femme, quoiqu'il n'eût pu lui inspirer assez de complaisance +pour l'accompagner en Afrique. C'est de ce nom de <i>Constantia</i> que +vient celui du vin de Constance, que l'on donne souvent aux vins du +Cap.</p> + +<p>Le district du Cap est le plus petit, mais le plus peuplé de la +colonie. Il se compose de deux parties: l'une est l'isthme sur lequel +la ville repose, l'autre est cette bande de terre qui s'étend à l'est +et au nord. L'isthme produit le raisin en abondance, une petite +quantité de vin excellent, tous les fruits de l'Europe et plusieurs du +tropique, des légumes de toute espèce, et de l'orge. L'autre partie +donne du froment, de l'orge, des légumes et du vin.</p> + +<p>La plus grande partie du district de Stellenbosch et de Drakenstein +comprend des montagnes pelées, des collines sablonneuses, des plateaux +arides; mais le reste renferme les plus précieuses portions de la +colonie, tant par la fertilité du sol que par la douceur du climat.</p> + +<p>La Hollande hottentote est la partie la plus méridionale de ce +district, et sans contredit la plus fertile et la plus agréable.</p> + +<p>Le quartier de Stellenbosch n'a pas moins de fertilité et d'agrément +que la Hollande hottentote. Il est comme environné de montagnes qui +portent son nom, qui sont beaucoup plus hautes que toutes celles des +cantons voisins.</p> + +<p>Le quartier de Drakenstein formait autrefois un district dont on +rapporte la fondation à l'année 1675, sous le gouvernement de Simon +Vanderstel. Les états-généraux ayant recommandé les protestans +français réfugiés en Hollande aux soins et à la protection de la +compagnie des Indes, elle en fit transporter un grand nombre au Cap et +dans ses autres colonies. Celle du Cap étant déjà bien fournie +d'habitans, Vanderstel accorda des terres aux réfugiés dans le canton +de Drakenstein: cependant ils ne furent pas les premiers qui s'y +établirent. Certains artisans et d'autres ouvriers, la plupart +d'extraction allemande, qui avaient rempli leur temps au service de la +compagnie, y avaient déjà formé diverses plantations.</p> + +<p>Une partie de Drakenstein est extrêmement fertile, quoique montagneuse +et remplie de pierres. L'air y est serein et favorable à la santé, +l'eau bonne et abondante. Les habitations sont arrosées par des +ruisseaux qui, descendant des montagnes, viennent se rendre à une +rivière qui coule dans le milieu de la vallée située au milieu de la +colonie.</p> + +<p>Au sud-est de cette grande vallée il en est une autre plus petite +enfermée entre de hautes montagnes: on l'appelle fransche Hoek (le +Coin français), parce que c'est là que les réfugiés français se sont +établis; c'est un des plus beaux districts de toute la colonie du Cap. +Il l'emporte sur tous les autres par la fertilité du terroir et +l'activité des habitans. Les Français y ont apporté la vigne.</p> + +<p>Le district de Zwellendam est à l'est des précédens; il y a quelques +terres propres à la culture et aux pâturages, mais beaucoup de +plateaux arides. Les bêtes à laine y réussissent mal et y sont peu +nombreuses. On y voit de grandes forêts.</p> + +<p>L'extrémité la plus orientale de la colonie est occupée par le +district de Graaf-Reynet. Il est sujet aux incursions des Bosjesmans +et des Cafres. Les habitans sont des espèces de nomades. Ces colons +pasteurs préfèrent une indolence complète et une nourriture animale à +un léger travail, au pain et aux végétaux salutaires que ce travail +leur procurerait. Il est vrai que, dans quelques parties, les +campagnes sont quelquefois dévastées par les sauterelles.</p> + +<p>Les Hottentots, habitans originaires du pays, ont eu souvent des +guerres avec les colons hollandais. Dapper nous apprend qu'en 1659 les +Capmans disputaient aux Hollandais la propriété de quelques terres +voisines du Cap, et s'efforcèrent de les en chasser. Ils alléguaient +en leur faveur une possession immémoriale. Pendant cette querelle, ils +tuèrent quantité de Hollandais; ils enlevèrent leurs bestiaux avec une +attention continuelle à choisir pour le combat un temps de pluie et de +brouillard, parce qu'ils avaient remarqué que les armes à feu étaient +alors moins redoutables. Ils avaient pour chefs Garingha et Nomoa, +tous deux braves et expérimentés. Les Hollandais donnaient au second +le nom de Doman. Il avait passe cinq ou six ans à Batavia; et, depuis +son retour au Cap, il avait vécu long-temps parmi eux, vêtu à la +manière de l'Europe. Mais, ayant rejoint les Hottentots de sa nation, +il leur avait découvert les intentions des Hollandais, et leur avait +appris à se servir de leurs armes, et sous ces deux guides ils +n'entreprirent presque rien sans succès.</p> + +<p>La guerre durait depuis trois mois, lorsqu'un jour au matin, dans le +cours du mois d'août, cinq Hottentots, conduits par Doman, sortirent +pour exercer leurs pillages. Ils commencèrent par enlever quelques +bestiaux; mais, se voyant poursuivis par cinq cavaliers hollandais, +ils firent face avec beaucoup de fermeté, et blessèrent trois de +leurs ennemis; enfin les Hollandais en tuèrent deux et blessèrent +mortellement le troisième. Doman et le seul compagnon qui lui restait +sautèrent dans la rivière pour s'échapper à la nage.</p> + +<p>Celui qui demeurait blessé avait eu la gorge percée d'un coup de balle +et une jambe cassée, sans compter une profonde blessure à la tête. Il +fut transporté au fort: on lui demanda quels étaient les motifs de sa +nation pour déclarer la guerre aux Hollandais et pour employer contre +eux le fer et le feu. Quoiqu'il ressentît de vives douleurs, il fit +lui-même diverses questions en forme de réponse: «Pourquoi, dit-il aux +Hollandais, avez-vous semé et planté nos terres? pourquoi les +employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi notre +propre nourriture?» Il ajouta que sa nation faisait la guerre pour +tirer vengeance des injures qu'elle avait reçues; qu'elle ne pouvait +voir sans indignation, non-seulement qu'il ne lui fût pas permis +d'approcher des pâturages dont elle avait été si long-temps en +possession, après y avoir reçu les Hollandais par un simple mouvement +de complaisance, mais que son pays fût usurpé et partagé entre les +ravisseurs, sans qu'ils se crussent obligés à la moindre +reconnaissance. Qu'auraient fait les Hollandais, s'ils eussent été +traités de même? Il en concluait que le soin qu'ils apportaient à se +fortifier n'avait pour but que de réduire par degrés les Hottentots à +l'esclavage. On lui répliqua que sa nation, ayant perdu son pays par +la guerre, ne devait rien espérer ni de la paix ni des hostilités pour +s'y rétablir. C'est alléguer clairement le droit du plus fort; et, +d'après ce raisonnement, toutes les questions faites aux Hottentots +étaient fort déplacées.</p> + +<p>Ce nègre se nommait Epkamma. Il mourut le sixième jour. Dans ses +derniers discours, il dit aux Hollandais qu'il n'était qu'un Hottentot +du commun, mais qu'il leur conseillait de s'adresser à Gogasoa, chef +de sa nation, et de l'inviter à venir au fort pour traiter avec lui, +et faire rendre à chacun, autant qu'il était possible, ce qui lui +appartenait, comme le seul moyen de prévenir quantité de nouveaux +désastres. Ce conseil parut si sage, que le commandant hollandais +députa deux ou trois de ses gens au prince Gogasoa, et lui fit +proposer de venir traiter de la paix dans te fort; mais cette démarche +fut inutile. La guerre continua avec fureur; malgré toutes les +précautions des Hollandais, leurs bestiaux furent enlevés presqu'à la +vue du fort, avec tant de promptitude et d'audace, qu'ils ne +trouvèrent aucun moyen d'y remédier. La haine s'exerça ainsi pendant +près d'une année; mais cette querelle fut enfin terminée par un +heureux événement. Un Hottentot de quelque distinction, nommé Herry +par les Hollandais, et Kamsemoga par ses compatriotes, ayant été banni +pour quelque crime dans l'île de Cohey, se mit dans un mauvais canot, +après avoir passé trois mois au lieu de son exil; et, suivi d'un seul +de ses compagnons, il regagna le continent. Le gouverneur hollandais, +qui apprit l'évasion de ces deux hommes, les fit chercher aussitôt par +quelques-uns de ses gens. Leur canot fut trouvé à trente milles du +fort; mais les Hollandais ne rapportèrent point d'autre +éclaircissement. Au mois de février 1660, on fut surpris de voir +entrer volontairement dans le fort Herry, accompagné de Kerry, et de +quantité d'autres Hottentots sans armes. Ils amenaient avec eux treize +bestiaux gras qu'ils prièrent les Hollandais de recevoir comme un +témoignage d'amitié, en leur demandant que l'ancienne correspondance +fût rétablie. Le commandant du fort accepta ce présent; et, la +confiance commençant à renaître, on convint que les Hollandais +auraient la liberté de cultiver les terres aux environs du fort, dans +l'espace de trois heures de marche, mais à condition qu'ils ne +s'étendraient pas plus loin. Pour ratifier cette convention, les +Hottentots furent traités dans le fort avec du pain, du tabac et de +l'eau-de-vie.</p> + +<p>Peu de temps après, Gogasoa, général des Gorinhaiquas ou des Capmans, +vint au fort avec Kerry, et confirma ce traité.</p> + +<p>En 1614, le capitaine Dowton, Anglais, mit à terre au Cap un Hottentot +nommé Kori, qui avait été mené en Angleterre l'année d'auparavant +avec un Nègre qui était mort dans le voyage. Cet Africain avait été +bien traité par le chevalier Thomas Smith, gouverneur de la compagnie +des Indes orientales; mais toutes ses caresses, et des armes de cuivre +dont on lui avait fait présent ne l'avaient point empêché de soupirer +continuellement dans l'impatience de revoir sa patrie. La compagnie +ayant consenti à le renvoyer, il ne fut pas plus tôt descendu au +rivage qu'il jeta ses habits pour rentrer dans sa condition naturelle. +Cependant la reconnaissance le rendit toujours fort officieux pour les +vaisseaux anglais qui abordèrent au Cap.</p> + +<p><i>Hottentot</i> paraît être l'ancien nom de tous ces peuples, car ils n'en +connaissent point d'autre. Leur origine est fort obscure et fort +incertaine. Ils racontent que leurs premiers pères sont entrés dans +leur pays par une porte ou par une fenêtre; que le nom de l'homme +était Noh, et celui de la femme Hinhnoh; qu'ils furent envoyés par +Tikquoa, c'est-à-dire par Dieu même, et qu'ils communiquèrent à leurs +enfans l'art de nourrir des bestiaux, avec quantité d'autres +connaissances. Ces prétendues connaissances sont donc bien diminuées.</p> + +<p>Les enfans des Hottentots apportent au monde une couleur d'olive +luisante, qui se ternit dans la suite par l'habitude qu'ils ont de se +graisser, mais qui ne laisse pas de s'apercevoir, avec quelque soin +qu'ils la déguisent. La plus grande partie des hommes ont cinq ou six +pieds de hauteur; les deux sexes sont bien proportionnés dans leur +taille. Ils ressemblent aux nègres par la grandeur des yeux, la +platitude du nez et l'épaisseur des lèvres, avec cette différence, +qu'on emploie l'art pour leur aplatir le nez dans leur enfance. Leur +chevelure est semblable à celle des Nègres, c'est-à-dire courte et +laineuse. Les hommes ont les pieds gros et larges. Les femmes les ont +petits et délicats. Elles ont (selon quelques voyageurs) au-dessus des +parties naturelles une excroissance calleuse, qui sert comme de voile +pour les couvrir. L'usage de se couper les ongles, soit des pieds, +soit des mains, n'est connu ni de l'un ni de l'autre sexe. On voit peu +de Hottentots tortus ou difformes: ils sont robustes, agiles et d'une +légèreté surprenante. Un cavalier bien monté suit à peine le pas d'un +Hottentot. C'est par cette raison que les gouverneurs hollandais du +Cap entretiennent constamment une troupe de cavalerie pour les +occasions où la nécessité oblige de les poursuivre. Ils sont tous +chasseurs, et d'une habileté si singulière dans l'usage de leurs +zagaies, de leurs flèches et de leurs kirris ou de leurs bâtons de +rakkoum, qu'avec leurs zagaies ils parent un coup de flèche et de +pierre.</p> + +<p>Le vice favori des Hottentots est la paresse. Cette passion domine +également leur corps et leur esprit. Le raisonnement est pour eux un +travail, et le travail leur paraît le plus grand de tous les maux. +Quoiqu'ils aient sans cesse devant les yeux le plaisir et l'avantage +qu'on tire de l'industrie, il n'y a que l'extrême nécessité qui puisse +les réduire au travail. La contrainte ne leur cause pas moins +d'horreur, c'est-à-dire que, si la nécessité les force de travailler, +ils sont dociles, soumis et fidèles; mais, lorsqu'ils croient avoir +assez fait pour satisfaire à leurs besoins présens, ils deviennent +sourds à toutes sortes de prières et d'instances, et rien n'a la force +de leur faire surmonter leur indolence naturelle. Un autre vice des +Hottentots est l'ivrognerie. Qu'on leur donne de l'eau-de-vie et du +tabac, ils boiront jusqu'à ne pouvoir se soutenir, ils fumeront +jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus voir, ils hurleront jusqu'à ce +qu'ils aient perdu la voix. Les femmes ne sont pas moins livrées que +les hommes à cet excès d'intempérance; mais elles sont plus long-temps +à s'enivrer, et, dans les vapeurs de l'ivresse, elles poussent la +folie jusqu'au transport. Cette passion désordonnée pour les liqueurs +n'empêche pas qu'on ne puisse en confier à leur garde, car elles n'y +toucheront jamais sans une permission formelle; exemple de fidélité +qu'on ne trouvera guère dans tout autre pays. D'ailleurs l'ivrognerie +n'est point accompagnée, chez les Hottentots, d'une foule d'autres +vices qui en sont inséparables en Europe, tels que l'immodestie et +l'incontinence. Ses plus fâcheux excès sont leurs querelles, qui +finissent quelquefois par des coups.</p> + +<p>On leur reproche avec raison un usage qui blesse la nature, et qui +semble appartenir particulièrement à leur nation. Après la cérémonie +qui constitue les Hottentots dans la qualité d'homme, ils peuvent sans +scandale maltraiter et battre leurs mères: c'est un honneur pour eux +de ne pas les ménager; et loin de s'en plaindre, les femmes approuvent +elles-mêmes cette insolence. Si l'on entreprend de faire sentir aux +anciens l'absurdité d'une si odieuse pratique, ils croient résoudre la +difficulté en répondant que c'est l'usage des Hottentots.</p> + +<p>La coutume d'immoler leurs enfans et leurs vieillards doit paraître +encore plus barbare; mais elle n'est pas plus propre aux Hottentots +qu'à d'autres nations de l'Afrique et de l'Asie. Sur la première de +ces deux barbaries qui déshonore aussi la Chine et le Japon, les +Hottentots n'assignent que l'usage pour leur justification; mais s'il +est question de leurs vieillards, ils prétendent que c'est un acte +d'humanité, et qu'à cet âge il vaut bien mieux sortir des misères de +la vie par la main de ses amis et de ses parens que de mourir de faim +dans une hutte ou de devenir la proie des bêtes féroces.</p> + +<p>Au reste, leurs vertus paraissent surpasser leurs vices: ce sont la +bienveillance, l'amitié et l'hospitalité. Les Hottentots ne respirent +que la bonté et l'envie de s'obliger mutuellement; ils en cherchent +continuellement l'occasion. Quelqu'un implore-t-il leur assistance, +ils courent le soulager. Leur demande-t-on leur avis, ils le donnent +sincèrement. Voient-ils quelqu'un dans le besoin, ils se retranchent +tout pour le secourir. Un plaisir des plus sensibles pour les +Hottentots est celui de donner.</p> + +<p>À l'égard de l'hospitalité, ils étendent cette vertu jusqu'aux +Européens étrangers. En voyageant autour du Cap, on est sûr d'un +accueil ouvert et caressant dans tous les villages où l'on se +présente; enfin la bonté des Hottentots, leur intégrité, leur amour +pour la justice et leur chasteté, sont des vertus que peu de nations +possèdent au même degré. On en voit beaucoup qui refusent d'embrasser +le christianisme, par la seule raison qu'ils voient régner parmi les +chrétiens l'avarice, l'envie, l'injustice et la luxure.</p> + +<p>Le langage des Hottentots est dur et peu articulé: un seul mot +signifie plusieurs choses, et leur prononciation est accompagnée de +tant de vibrations, de tours et d'inflexions de langue, qu'elle ne +paraît qu'un bégaiement aux oreilles des étrangers. Pour exprimer les +espèces particulières d'oiseaux, ils joignent une épithète au mot +<i>kourkour</i>, qui signifie, dans leur langue, oiseau en général. Ainsi, +pour désigner un oiseau de rivière, ils disent <i>kamma kourkour</i>. Kolbe +juge qu'il est fort difficile, et peut-être impossible pour un +étranger d'apprendre jamais leur langue; et par la même raison, +quoiqu'ils apprennent facilement le français et le hollandais, ils le +prononcent si mal, qu'ils ne parviennent jamais à se faire bien +entendre.</p> + +<table border="0" cellpadding="2" summary="Vocabulaire."> +<tr> +<td colspan="2">VOCABULAIRE HOTTENTOT.</td> +</tr> +<tr> +<td><i>Hottentot.</i></td> +<td><i>Français.</i></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td>Khanna,</td> +<td>Mouton.</td> +</tr> +<tr> +<td>Dukatore,</td> +<td>Canard.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kgou,</td> +<td>Oie.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kamma,</td> +<td>Eau et liqueur.</td> +</tr> +<tr> +<td>Bunqvaa <i>ou</i> ay,</td> +<td>Arbre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quayha,</td> +<td>Âne.</td> +</tr> +<tr> +<td>Knomm,</td> +<td>Entendre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Nouou,</td> +<td>Oreilles.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kockan,</td> +<td>Oiseau nommé <i>norhan</i>.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quaqua,</td> +<td>Faisan.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kirri,</td> +<td>Bâton.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tkaka,</td> +<td>Baleine.</td> +</tr> +<tr> +<td>Nombba,</td> +<td>La barbe.</td> +</tr> +<tr> +<td>Herri,</td> +<td>Bêtes en général.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kaa,</td> +<td>Boire.</td> +</tr> +<tr> +<td>Knabou,</td> +<td>Fusil de chasse.</td> +</tr> +<tr> +<td>Duriè-sa <i>ou</i> Bubaa,</td> +<td>Bœuf.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quara-ho,</td> +<td>Taureau sauvage.</td> +</tr> +<tr> +<td>Heka-kao,</td> +<td>Bœuf de charge.</td> +</tr> +<tr> +<td>Oua <i>ou</i> ounequa,</td> +<td>Les bras.</td> +</tr> +<tr> +<td>Oun-vi,</td> +<td>Beurre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Ouien-kha,</td> +<td>Tomber.</td> +</tr> +<tr> +<td>Houreo,</td> +<td>Chien marin.</td> +</tr> +<tr> +<td>Lighani,</td> +<td>Chien.</td> +</tr> +<tr> +<td>Bihgua,</td> +<td>La tête.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kouquequa,</td> +<td>Capitaine.</td> +</tr> +<tr> +<td>T-kamma,</td> +<td>Cerf.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quao,</td> +<td>Le cou.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kouquil,</td> +<td>Pigeon.</td> +</tr> +<tr> +<td>Quan,</td> +<td>Le cœur.</td> +</tr> +<tr> +<td>Athùri,</td> +<td>Demain.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kgoyes,</td> +<td>Daim.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kou,</td> +<td>Dent.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tikquoa,</td> +<td>Dieu.</td> +</tr> +<tr> +<td>Gounia-Tikquoa,</td> +<td>Dieu des dieux.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kham-ouna,</td> +<td>Le diable.</td> +</tr> +<tr> +<td>K'omma,</td> +<td>Maison.</td> +</tr> +<tr> +<td>Koaa,</td> +<td>Chat.</td> +</tr> +<tr> +<td>Konkuri,</td> +<td>Fer.</td> +</tr> +<tr> +<td>Koo,</td> +<td>Fils.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kummo,</td> +<td>Ruisseau.</td> +</tr> +<tr> +<td>Konkekerey,</td> +<td>Poule.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tika,</td> +<td>Herbe.</td> +</tr> +<tr> +<td>Koetsire,</td> +<td>Mot scandaleux.</td> +</tr> +<tr> +<td>Thoukou,</td> +<td>Nuit obscure.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tkoumo,</td> +<td>Riz.</td> +</tr> +<tr> +<td>Koamqua,</td> +<td>La bouche.</td> +</tr> +<tr> +<td>Khou,</td> +<td>Paon.</td> +</tr> +<tr> +<td>Gona,</td> +<td>Garçon.</td> +</tr> +<tr> +<td>Gots,</td> +<td>Fille.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tha-Avoklou,</td> +<td>Poudre à tirer.</td> +</tr> +<tr> +<td>Khoa-kamma,</td> +<td>Singe, babouin.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kuanebou <i>ou</i> Theuhouou,</td> +<td>Étoile.</td> +</tr> +<tr> +<td>Kan-kamma,</td> +<td>La terre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Mu,</td> +<td>Œil.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tguassouou <i>ou</i> + Hqvussonc,</td> +<td>Tigre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Thouou <i>ou</i> Haaklouou,</td> +<td>Vache marine.</td> +</tr> +<tr> +<td>Tkaa,</td> +<td>Vallée.</td> +</tr> +<tr> +<td>Khomma,</td> +<td>Le ventre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Toya,</td> +<td>Le vent.</td> +</tr> +<tr> +<td>Toka,</td> +<td>Loup.</td> +</tr> +<tr> +<td>Goudi,</td> +<td>Mouton.</td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2">NOMBRES DES HOTTENTOTS.</td> +</tr> +<tr> +<td><i>Hottentot.</i></td> +<td><i>Français.</i></td> +</tr> +<tr> +<td colspan="2"> </td> +</tr> +<tr> +<td>Okui,</td> +<td>Un.</td> +</tr> +<tr> +<td>K'ham,</td> +<td>Deux.</td> +</tr> +<tr> +<td>K'hounna,</td> +<td>Trois.</td> +</tr> +<tr> +<td>Hakka,</td> +<td>Quatre.</td> +</tr> +<tr> +<td>Koò,</td> +<td>Cinq.</td> +</tr> +<tr> +<td>Nauni,</td> +<td>Six.</td> +</tr> +<tr> +<td>Honko,</td> +<td>Sept.</td> +</tr> +<tr> +<td>Khissi,</td> +<td>Huit.</td> +</tr> +<tr> +<td>K'hessi,</td> +<td>Neuf.</td> +</tr> +<tr> +<td>Ghissi,</td> +<td>Dix.</td> +</tr> +</table> + +<p>Les nombres des Hottentots se réduisent à dix; lorsqu'ils les ont +finis, ils reviennent à l'unité, et recommencent à compter dix. Après +avoir compté dix fois dix, ils prononcent deux fois le mot dix, qui +signifie cent quand il est ainsi redoublé; ils continuent de même +jusqu'à dix fois dix-dix, c'est-à-dire mille; et recommencent trois +fois le même mot, c'est-à-dire dix-dix-dix: ensuite quatre fois, cinq +fois, etc.</p> + +<p>L'habillement des Hottentots est singulier: les hommes se couvrent le +corps d'une mante ouverte ou fermée, suivant la saison. Les mantes +qu'ils appellent <i>krosses</i>, sont faites, pour les riches, de peaux de +panthère ou de chat sauvage; celles du peuple ne sont que de peaux de +mouton, dont le côté laineux se tourne en dehors pendant l'été; elles +leur servent de matelas pendant la nuit, et de drap mortuaire dans +leur sépulture.</p> + +<p>Pendant les chaleurs, tous les Hottentots vont tête nue, ou du moins +sans autre couverture que leur enduit de suif et de graisse; ils en +chargent tous les jours leur chevelure, sans prendre jamais soin de +les nettoyer, ce qui forme une croûte ou un bonnet de mortier noir; +ils prétendent que ce mastic leur rafraîchit la tête. En hiver ils +portent une calotte de peau de chat sauvage ou de mouton, soutenue par +deux cordons, dont l'un fait deux fois le tour de la tête et vient se +lier avec l'autre sous le menton; ils se servent aussi de ces calottes +dans les temps de pluies.</p> + +<p>Les Hottentots ont toujours le visage et le cou nus; ils suspendent à +leur cou un petit sac qui contient leur couteau, s'ils sont assez +riches pour s'en procurer un, leur pipe, leur tabac et le daka, petit +bâton brûlé par les deux bouts, qu'ils portent comme un préservatif +contre les sortiléges. Ces petits sacs, ou ces bourses, sont composés +souvent des vieux gants de peau qu'ils obtiennent des Européens.</p> + +<p>Comme leurs krosses sont le plus souvent ouverts, on leur voit +l'estomac et le ventre nus jusqu'aux parties naturelles, qu'ils +couvrent ordinairement d'une peau de chat dont le poil est extérieur; +ils ont les jambes nues, excepté lorsqu'ils gardent leurs bestiaux, +car ils les couvrent alors d'une espèce de bas ou botte de cuir. S'ils +ont une rivière à passer, ils portent des espèces de sandales de cuir +de bœuf ou d'éléphant, taillées d'une seule pièce, et liées avec des +courroies.</p> + +<p>Dans leurs voyages, les Hottentots portent deux verges de fer ou de +bois, qu'ils nomment <i>kirris</i> ou <i>rakkoum</i>. La longueur du kirri est +d'environ trois pieds, et son épaisseur d'un pouce: il est sans pointe +par les deux bouts; c'est leur arme défensive; mais le rakkoum est +pointu d'un côté, et peut passer pour une sorte de dard, qu'ils +lancent avec une adresse admirable; jamais ils ne manquent le but: +c'est l'arme qu'ils emploient à la chasse.</p> + +<p>La différence de l'habillement pour les femmes consiste dans +l'habitude de porter des bonnets qui s'élèvent spiralement en pointe +sur le haut de la tête, au lieu que ceux des hommes sont contigus à la +peau, comme une véritable calotte. Les femmes portent aussi deux +krosses, ou deux mantes, qui ne sont jamais fermées par-devant; de +sorte qu'elles n'ont la peau cachée que par un sac de cuir, qu'elles +ne quittent ni dans l'intérieur de leur maison ni dehors, et qui leur +sert à renfermer leurs alimens, leur daka, leur tabac et leur pipe: +elles se couvrent les parties naturelles d'une espèce de tablier nommé +<i>koutkros</i>, qui est toujours de peau de mouton, sans laine, et +beaucoup plus grand que le koutkros des hommes, mais lié de la même +manière; elles en ont un plus petit qui leur couvre le derrière.</p> + +<p>Les Hottentots sont passionnés pour les ornemens de tête. Ils ont pris +un goût fort vif pour les boulons de cuivre et pour les petites +plaques de même métal, qui n'ont pas cessé jusqu'à présent d'être fort +à la mode au Cap. Un petit fragment de glace de miroir est si précieux +dans leur nation, que les diamans ne sont pas plus estimés en Europe. +Les pendans d'oreilles et les colliers de verre ou de cuivre sont des +distinctions qui n'appartiennent qu'aux personnes du premier rang, +mais leur méthode est de les porter suspendus à leur chevelure; ils +donnent volontiers leurs bestiaux en échange pour toutes les +bagatelles de cette espèce.</p> + +<p>Il ne faut pas oublier le principal article, celui dont les hommes, +les femmes et les enfans sont également idolâtres: c'est l'usage de se +graisser le corps avec du beurre ou de la graisse de mouton mêlée avec +la suie de leurs chaudrons; ils renouvellent cette onction autant de +fois qu'elle se sèche au soleil. Comme le peuple n'a pas toujours du +beurre frais ou de la graisse nouvelle, on sent de fort loin un +Hottentot à son approche; mais les personnes riches sont plus +délicates, et n'emploient que le meilleur beurre. Il n'y a point de +partie du corps qui soit exceptée; ceux qui sont assez riches pour ne +pas manquer de graisse en frottent jusqu'à leurs krosses ou leurs +mantes de peau. Les différences de cette graisse sont la principale +distinction entre les riches et les pauvres. D'un autre côté, ils ont +la graisse de poisson en horreur, et non-seulement ils n'en mangent +point, mais ils ne peuvent en souffrir sur leur corps.</p> + +<p>Kolbe est persuadé que leur unique but a toujours été de se défendre +contre les ardeurs excessives du soleil, qui, sans ce secours, aurait +bientôt épuisé leurs forces dans un climat si chaud.</p> + +<p>La répétition fréquente de leur onction semble confirmer l'opinion de +Kolbe, et montre en même temps combien l'instinct des nations les plus +sauvages est habile à leur indiquer les moyens de se défendre contre +leur climat.</p> + +<p>Les Hottentots se nourrissent de la chair et des entrailles de leurs +bestiaux et de quelques animaux sauvages, avec des racines et des +fruits de différentes espèces. Les hommes, qui ne se contentent point +des fruits, des racines et du lait que les femmes leur préparent, ont +pour ressource la chasse ou la pêche; ils chassent toujours en troupes +nombreuses. Les entrailles des animaux sauvages ou de leurs bestiaux +sont pour eux un mets exquis: ils les font bouillir ordinairement dans +le sang des mêmes animaux, en y mêlant du lait, et quelquefois ils les +mangent grillés; mais, avec l'une ou l'autre préparation, ils les +avalent à demi crus, ou plutôt ils les dévorent avec une avidité +extrême. Les femmes sont chargées de la cuisine, excepté dans le temps +de leurs infirmités périodiques, pendant lequel temps l'usage des +hommes est de vivre chez leurs voisins ou de préparer eux-mêmes leurs +alimens; ils les font cuire à l'eau comme en Europe. Les heures de +leurs repas ne sont jamais réglées; ils suivent leur caprice ou leur +appétit, sans aucune distinction de la nuit ou du jour. Dans le beau +temps, ils mangent en plein air. Pendant le vent ou la pluie, ils se +tiennent renfermés dans leurs huttes. D'anciennes traditions les +obligent à s'abstenir de certains mets, tels que la chair de porc et +celle des poissons sans écailles, qui sont également défendues aux +deux sexes. Les lièvres et les lapins sont défendus aux hommes et +permis aux femmes; le pur sang des animaux et la chair de taupe sont +permis aux hommes et défendus aux femmes.</p> + +<p>La malpropreté des Hottentots les expose à toutes sortes de vermine, +surtout aux poux, qui sont d'une grosseur extraordinaire; mais s'ils +en sont mangés, ils les mangent aussi; et lorsqu'on leur demande +comment ils peuvent s'accommoder d'un mets si détestable, ils +allèguent la loi du talion, et prétendent qu'il n'y a point de honte à +dévorer des animaux qui les dévorent eux-mêmes. Ils ne paraissent +point embarrassés lorsqu'on les surprend à la chasse des poux avec des +tas de cette vermine autour d'eux.</p> + +<p>Les Européens du Cap se servent aux champs d'une espèce de soulier de +cuir cru, dont le poil est tourné en dehors. Aussitôt qu'ils les +quittent, on voit les Hottentots les ramasser avec précipitation. Ils +les conservent dans leurs huttes pour les jours de pluie. Si leurs +provisions viennent alors à manquer, ils se contentent d'en ôter le +poil, et de les faire un peu tremper dans l'eau, puis ils les +rôtissent au feu pour les manger.</p> + +<p>Quoique les Hottentots ne mangent jamais de sel entre eux, et qu'ils +n'aient l'usage d'aucune sorte d'épice pour assaisonner leurs mets, +ils aiment beaucoup les assaisonnemens de l'Europe, et mangent +avidement toutes les viandes de haut goût, quoiqu'ils aient peine +ensuite à se désaltérer. Kolbe observe que ceux qui s'accoutument à +nos alimens ne vivent pas si long-temps et ne jouissent pas d'une si +bonne santé que le reste de leurs compatriotes.</p> + +<a id="img002" name="img002"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img002.jpg" width="400" height="574" alt="" title=""> +<p><i>Intérieur d'une hutte de Hottentots.</i></p> +</div> + +<p>Les deux sexes ont une passion désordonnée pour le tabac. Un Hottentot +aimerait mieux perdre une dent que la moindre partie de cette +précieuse plante. Ils jugent mieux de sa bonté que l'Européen le plus +délicat. Le tabac fait toujours une partie de leurs gages, lorsqu'ils +se louent au service d'un blanc. S'ils manquent de tabac, ils se +servent d'une autre plante nommée <i>daka</i>, qui envoie les mêmes vapeurs +à la tête. Quelquefois ils les mêlent ensemble, et ce mélange se nomme +<i>bouzpesch</i>. La racine de kanna, un des végétaux particuliers à ce +pays, est fort estimée aussi des Hottentots, parce qu'elle produit les +mêmes effets.</p> + +<p>Ils demeurent, comme les Tartares, dans des villages mobiles, qu'ils +appellent <i>kraals</i>. Ces habitations ne contiennent jamais moins de +vingt huttes, bâties fort près l'une de l'autre; et le kraal qui +n'a pas plus de cent habitans passe pour un lieu peu considérable. On +trouve dans la plupart trois ou quatre cents personnes, et quelquefois +cinq cents. Chaque kraal n'a qu'une entrée fort étroite. Les huttes +sont rangées en cercle sur le bord de quelque rivière, dans une +situation commode, et ressemblent à des fours; elles sont composées de +bâtons, de bois et de nattes. Ces bâtons ne sont pas plus gros que les +manches de nos râteaux ou de nos pelles; mais ils sont beaucoup plus +longs. Les nattes, qui sont l'ouvrage de leurs femmes, ne sont qu'un +tissu de jonc et de glaïeul, mais si serré, que la pluie n'y peut +pénétrer. La forme de ces huttes est ovale: dans leur plus long +diamètre, elles ont environ quatorze pieds. L'entrée de ces fours n'a +environ que trois pieds de haut sur deux de large; de sorte que les +habitans n'y peuvent entrer qu'en rampant sur les genoux et les mains. +Comme il est impossible de se tenir debout dans un lieu si bas, les +hommes et les femmes y sont accroupis sur les jarrets, et l'habitude +leur rend cette posture aisée. Dans les grandes huttes comme dans les +petites, on ne voit jamais résider plus d'une famille, qui est +ordinairement composée de dix ou douze personnes de toutes sortes +d'âges. Le centre de la hutte est occupé par un grand trou, d'un pied +de profondeur, qui sert de cheminée ou de foyer. Il est environné de +trous plus petits, qui servent de place aux habitans pour s'asseoir, +et de lit pour dormir. Chacun a son trou séparé, hommes et femmes, +dans lequel ils reposent tranquillement avec leurs krosses ou leurs +mantes étendues sur eux. Les krosses de réserve, les arcs et les +flèches sont suspendus aux murs. Deux ou trois pots pour les usages de +la cuisine, un ou deux pour boire, et quelques vaisseaux de terre pour +le beurre et le lait composent tout le reste de l'ameublement. La +fumée ne pouvant sortir que par la porte, il n'y a point d'Européen +qui soit capable de demeurer dans ces huttes lorsque le feu est +allumé. En considérant leurs dimensions, on est surpris que des +matériaux si combustibles puissent échapper aux flammes. Chaque hutte +est gardée par un chien qui veille à la sûreté de là famille et des +bestiaux.</p> + +<p>Aussitôt que le pâturage leur manque, ou lorsqu'ils perdent un de +leurs habitans par une mort naturelle on violente, ils changent +d'habitation.</p> + +<p>Leur principal instrument de musique est le gongom, qui est commun à +toutes les nations des Nègres sur cette côte de l'Afrique; on en +distingue deux sortes, le grand et le petit. C'est un arc de fer ou de +bois tendu d'une corde de boyau ou de nerf de mouton, qu'on a fait +assez sécher au soleil pour la rendre propre à cet usage. À +l'extrémité de l'arc on attache, d'un côté, le tuyau d'une plume +fendue, en faisant passer la corde dans la fente. Le joueur tient +cette plume dans la bouche lorsqu'il manie l'instrument, et les +différens tons du gongom viennent des différentes modulations de son +souffle. Les Hottentots sont passionnés pour la musique.</p> + +<p>Leur manière de danser n'est pas de meilleur goût que leur musique. +Les hommes s'accroupissent en cercle, et laissent entre eux quelque +distance pour le passage des femmes. Aussitôt que les gongoms +commencent à se faire entendre, les femmes battent des doigts sur +leurs tambours. Toute l'assemblée chante <i>ho, ho, ho</i>, et frappe des +mains. Alors il se présente plusieurs couples pour danser. Mais on +n'en laisse entrer que deux à la fois dans le cercle. Ils se placent +face à face. En commençant, ils sont éloignés entre eux d'environ dix +pas, et cinq ou six minutes se passent avant qu'ils se rencontrent. +Quelquefois ils dansent dos à dos; mais jamais ils ne se prennent par +les mains. Chaque danse ne dure guère moins d'une heure. Leur agilité +est surprenante, et leurs pas sont nets et dégagés. Pendant ce +temps-là toutes les femmes se tiennent debout, les yeux baissés, et +chantent <i>ho, ho, ho</i>, en battant des mains. Lorsqu'elles ont besoin +d'hommes pour la danse, elles lèvent la tête et secouent les anneaux +qu'elles portent aux jambes. Le bruit qu'elles font en frappant du +pied ressemble à celui du cheval qui se secoue sous le harnais. Les +danseurs fatiguent ordinairement les musiciens, car il faut que chacun +danse à son tour.</p> + +<p>La chasse est un autre amusement que les Hottentots aiment beaucoup. +Ils y font éclater une adresse surprenante, soit dans le maniement de +leurs armes, soit dans la vitesse et la légèreté de leur course. Kolbe +s'étonne qu'ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur +agilité, quoiqu'il leur arrive quelquefois d'en abuser. Il en rapporte +un exemple. Un matelot hollandais, en débarquant au Cap, chargea un +Hottentot de porter à la ville un rouleau de tabac d'environ vingt +livres. Lorsqu'ils furent tous deux à quelque distance de la troupe, +le Hottentot demanda au blanc s'il savait courir. «Courir? répondit le +Hollandais; oui, fort bien. Essayons, reprit l'Africain;» et, se +mettant à courir avec le tabac, il disparut presque aussitôt. Le +matelot hollandais, confondu de cette merveilleuse vitesse, ne pensa +point à le poursuivre, et ne revit jamais ni son tabac ni son porteur.</p> + +<p>On aurait peine à s'imaginer quelle est l'adresse de ces barbares. À +cent pas, ils toucheront d'un coup de pierre une marque de la grandeur +d'un sou; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu de fixer +comme nous les feux sur le but, ils font des mouvemens et des +contorsions continuelles; il semble que leur pierre soit portée par +une main invisible. Ils remarquent avec plaisir l'admiration des +Européens, et sont toujours prêts à recommencer la même expérience.</p> + +<p>Les grandes chasses sont celles où tous les habitans d'un village +sortent ensemble, soit pour attaquer quelque bête féroce qui ravage +leurs troupeaux, soit pour leur seul amusement. S'ils veulent tuer un +éléphant, un rhinocéros, un élan ou un âne sauvage, ils l'environnent +et l'attaquent avec leurs zagaies. Leur adresse consiste à ménager si +bien leurs coups, que l'un ou l'autre frappent toujours l'animal par +derrière, et dès qu'il se tourne vers celui qui l'a frappé, ils le +font tomber couvert de blessures avant qu'il ait pu distinguer ceux +qui le frappent. Ils réussissent de même à tuer les lions et les +panthères, en se garantissant de la fureur de ces animaux par leur +agilité. Le monstre s'élance quelquefois si impétueusement, et le coup +de sa griffe paraît si sûr, qu'on tremble pour le chasseur, et qu'on +s'attend à le voir aussitôt en pièces; mais on est surpris de se +trouver trompé. Dans un clin d'œil il échappe au danger, et l'animal +décharge toute sa rage contre terre. Au même instant il est couvert de +blessures par-derrière. Il se tourne, il se précipite sur un autre +ennemi, mais toujours en vain; il rugit, il écume, il se roule de +fureur. La promptitude des chasseurs est égale à se garantir de ses +griffes, et à s'entr'aider par de nouveaux coups avec autant de +vitesse que de résolution. C'est un spectacle dont on ne trouve +d'exemple dans aucun autre pays, et qu'on ne saurait voir sans +admiration. Si l'animal ne perd pas bientôt la vie, il prend enfin la +fuite, en s'apercevant qu'il n'a rien à gagner contre de tels +ennemis. Alors les Hottentots lui laissent la liberté de se retirer; +mais ils le suivent à quelque distance, parce que, leurs flèches étant +empoisonnées, ils sont sûrs de le voir tomber devant eux et d'emporter +sa peau pour fruit de leur victoire.</p> + +<p>Les Hottentots ont institué un ordre fort honorable et fort singulier, +composé de ceux qui ont tué dans un combat particulier un lion, une +panthère, un léopard, un éléphant, un rhinocéros ou un gnou. +L'installation se fait avec beaucoup de cérémonie. Après son exploit +il se retire dans sa hutte; les habitans du village lui députent +bientôt un vieillard pour l'inviter à se rendre au centre du kraal, où +il est attendu avec tous les honneurs qui sont dus à sa victoire. Il +se laisse conduire par un guide. Toute l'assemblée le reçoit avec des +acclamations. Il s'accroupit au milieu d'une hutte qu'on a préparée +pour lui, et tous les habitans se placent autour de lui dans la même +posture. Alors le vieux député s'approche et pisse sur lui depuis la +tête jusqu'aux pieds en prononçant certaines paroles. Si le député est +de ses amis, il l'inonde d'un déluge d'eau, et l'honneur augmente à +proportion de la quantité d'urine. Le champion n'a pas manqué de se +faire d'avance, avec les ongles, des sillons sur la graisse dont il a +le corps enduit, pour recevoir plus immédiatement cette aspersion. Il +s'en frotte soigneusement le visage et tout le corps. Kolbe a cru +devoir donner à cette institution le nom d'<i>ordre de l'Urine</i>, parce +qu'elle n'en porte aucun dans la nation. Après la cérémonie, le député +allume sa pipe, et la fait circuler dans l'assemblée jusqu'à ce que le +tabac ou le daka soit réduit en cendres. Ensuite, prenant les cendres, +il en parsème le nouveau chevalier, qui reçoit en même temps les +félicitations de l'assemblée sur l'honneur qu'il a fait au kraal, et +sur le service qu'il a rendu à sa patrie. Ce grand jour est suivi pour +lui de trois jours de repos, pendant lesquels il est défendu à sa +propre femme d'approcher de lui. Le troisième jour au soir, il tue un +mouton, reçoit sa femme et se réjouit avec ses amis et ses voisins. Le +monument de sa gloire est la vessie de l'animal qu'il a tué. Il la +porte suspendue à sa chevelure comme une marque insigne d'honneur. +Kolbe ajoute que la mort d'une panthère cause plus de joie aux +Hottentots que celle de toute autre bête.</p> + +<p>Ils sont d'une adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager a +quelque chose de surprenant, et qui leur est tout-à-fait propre. Ils +nagent le cou droit et les mains étendues hors de l'eau, de sorte +qu'ils paraissent marcher sur terre. Dans la plus grande agitation de +la mer, et lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent +en quelque sorte sur le dos des vagues, montant et descendant comme un +morceau de liége. Leurs pécheurs enveloppent dans leurs krosses pu +dans des sacs de cuir les poissons qu'ils ont pris, et nagent ainsi +avec leur fardeau sur la tête.</p> + +<p>Les ouvertures et les propositions de mariage sont faites par le père +ou par le plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au plus proche +parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, à moins +qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. Si la +jeune fille n'a point de goût pour le mari qu'on lui propose, il ne +lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui; c'est de passer +avec lui une nuit entière, qui est employée, suivant Kolbe, à se +pincer, à se chatouiller, à se fouetter. Elle devient libre, si elle +résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme l'emporte, +comme il arrive presque toujours, elle est obligée de l'épouser.</p> + +<p>Malgré la passion que les Hottentots ont pour la musique et la danse, +ils ne les emploient jamais dans leurs fêtes nuptiales. Ils admettent +la polygamie; mais il est rare, même parmi les riches, qu'on leur voie +plus de trois femmes. Ils ne permettent ni le mariage, ni la +fornication entre les cousins aux premier et second degrés. Ceux qui +sont convaincus d'avoir violé cette loi reçoivent une forte +bastonnade, sans aucun égard pour le rang et les richesses.</p> + +<p>L'adultère est toujours puni de mort; mais le divorce est permis, +lorsque le mari peut le justifier par de bonnes raisons. Une veuve qui +se remarie est obligée de se couper la jointure du petit doigt, et de +continuer la même opération aux doigts suivans, chaque fois qu'elle +rentre dans les chaînes du mariage.</p> + +<p>On fait des réjouissances extraordinaires à la naissance de deux +jumeaux mâles. Si ce sont deux filles, l'usage est de tuer la plus +laide. Si c'est une fille et un garçon, la fille est exposée sur une +branche d'arbre, ou ensevelie vive, avec la participation et le +consentement de tout le kraal. On a trouvé plusieurs de ces enfans +abandonnés, que les Européens du Cap ont eu l'humanité de faire +élever. Mais lorsqu'ils arrivent à l'âge de maturité, ils renoncent +aux mœurs, aux vêtemens et à la religion de leurs bienfaiteurs pour +se conformer aux usages de leur nation.</p> + +<p>Les réjouissances sont beaucoup plus vives pour un premier enfant que +pour ceux qui le suivent. Aussi le fils aîné jouit-il d'une autorité +presque absolue sur ses frères et ses sœurs.</p> + +<p>On s'est persuadé mal à propos en Europe que les Hottentots naissent +avec le nez plat. La plupart, au contraire, apportent en naissant un +nez de la forme des nôtres; mais il passe dans la nation pour une si +grande difformité, que le premier soin des mères est de les aplatir +avec le pouce.</p> + +<p>C'est encore un usage général d'ôter un testicule aux garçons vers +l'âge de neuf ou dix ans; mais, dans les familles pauvres, on attend +pour cette cérémonie l'occasion de pouvoir subvenir à la dépense. Le +jeune homme, après avoir été frotté de graisse fraîche de mouton, est +étendu à terre sur le dos, les pieds et les mains liés; ses amis se +couchent sur lui pour le rendre comme immobile. Dans cette situation, +l'opérateur lui fait avec un couteau de table une ouverture au scrotum +d'un pouce et demi de longueur. Il fait sortir le testicule, et met à +la place une petite boule de la même grosseur, composée de graisse de +mouton et d'un mélange d'herbes pulvérisées; ensuite il recoud la +blessure avec un petit os d'oiseau qui est aussi pointu qu'une alêne; +un nerf de mouton sert de fil. Cette opération se fait avec une +adresse qui surprendrait nos plus habiles anatomistes, et jamais elle +n'a de fâcheuses suites. Lorsqu'elle est achevée, l'opérateur +recommence les onctions avec la graisse du mouton qu'on a tué pour la +fête. Il tourne le patient sur le dos et sur le ventre, comme un +cochon de lait qu'on se disposerait à rôtir, dit l'auteur. Enfin il +pisse sur toutes les parties du corps, et le frotte soigneusement de +son urine. Après cette monstrueuse cérémonie, le jeune homme se traîne +dans une petite hutte bâtie exprès pour cet usage. Il y passe deux ou +trois jours, au bout desquels il sort parfaitement rétabli. Les jeunes +Hottentots supportent cette opération avec une patience et une +résolution surprenante; mais ceux qui n'ont point encore passé par les +mains de l'opérateur n'ont pas la liberté d'y assister. Les +spectateurs se rendent à la maison des parens, et mangent la chair du +mouton, qu'ils trouvent préparée. Le bouillon est distribué aux +femmes; mais le malade n'a point de part au festin. Le reste du jour +et la nuit suivante sont employés à la danse. Si la famille est riche, +le salaire de l'opérateur est un veau ou un mouton.</p> + +<p>Quelques auteurs, cherchant la raison d'un usage si bizarre, se sont +imaginé qu'il peut servir à rendre les Hottentots plus légers à la +course; et quand on les interroge eux-mêmes, on n'en reçoit pas +d'autre explication. Cependant Kolbe apprit de quelques vieillards +intelligens que, par une loi fort ancienne, il est défendu aux hommes +de leur nation d'avoir aucun commerce charnel avec les femmes tandis +qu'ils ont deux testicules, et que cette loi est fondée sur l'opinion +qu'un Hottentot dans cet état produit constamment deux jumeaux. Ceux +qui se marieraient sans une mutilation si nécessaire se verraient +exposés aux railleries du public, et la femme serait peut-être +déchirée par toutes les autres personnes de son sexe; aussi ne +manque-t-elle point de se faire garantir l'état de son mari avant de +l'épouser. Elle s'en rapporte néanmoins au témoignage d'autrui, parce +que la modestie, dit l'auteur, ne lui permet pas de s'en assurer par +ses propres yeux.</p> + +<p>La jeunesse, parmi les Hottentots, est confiée à la garde des mères +jusqu'à l'âge de dix-huit ans. On reçoit alors les garçons au rang des +hommes, avec lesquels ils n'ont point auparavant la hardiesse de +converser, sans en excepter leur propre père. Tous les habitans +s'assemblent, et les hommes s'accroupissent ensemble. Le candidat +reçoit ordre de se mettre dans la même posture, mais hors du cercle. +Il doit être accroupi sur ses jarrets de manière qu'il reste au moins +trois pouces de distance jusqu'à la terre: alors le plus vieux de +l'assemblée se lève, demande le consentement des autres pour recevoir +le candidat, s'approche de lui, et lui déclare qu'à l'avenir il doit +abandonner sa mère, renoncer à la compagnie des femmes et aux +amusemens de l'enfance; en un mot, que dans ses actions et ses +discours il doit se conduire en homme. Le candidat, qui n'est point +venu sans être bien frotté de graisse et de suie, reçoit immédiatement +une inondation d'urine par le ministère de l'orateur. Il paraît que +chez ce peuple c'est un ingrédient essentiel à toutes les cérémonies.</p> + +<p>La nation des Hottentots est sujette à peu de maladies, et ceux qui +s'assujettissent à la diète du pays s'en ressentent rarement. On les +voit vivre, suivant le témoignage de Dapper, jusqu'à cent dix, cent +vingt et cent trente ans. Kolbe en vit un au Cap qui n'avait pas +beaucoup moins de cent ans, et qui se vantait de n'avoir jamais été +attaqué d'aucune maladie. Mais ceux qui font usage des liqueurs +étrangères abrègent leurs jours et gagnent des maladies qui n'avaient +jamais été connues dans leur nation. Les alimens mêmes, assaisonnés à +la manière de l'Europe, sont pernicieux pour les Hottentots.</p> + +<p>La médecine et la chirurgie sont deux arts qu'ils exercent +conjointement, et dans lesquels Kolbe assure que leurs connaissances +ne sont pas méprisables. On leur voit faire des cures merveilleuses. +Ils sont fort versés dans la botanique de leur pays. Il ont de bonnes +notions de l'anatomie, de la saignée, des ventouses et des opérations +tes plus difficiles, telles que l'amputation et l'art de remettre un +membre disloqué. Leur adresse est d'autant plus admirable, qu'ils +n'ont pour instrumens que des cornets, des couteaux et des os pointus.</p> + +<p>Le médecin est la troisième personne de l'état. Les grands kraals en +ont deux. On les choisit entre les plus sages habitans pour veiller à +la santé du public; mais ils ne reçoivent jamais de récompense ni +d'appointemens comme s'ils étaient assez récompensés par la +distinction de leurs fonctions. Il ne manque rien à la confiance et au +respect qu'on a pour eux. Comme la nation des Hottentots est sujette à +peu de maladies, ils ne sont pas surchargés d'occupations.</p> + +<p>Les Européens du Cap ont aussi peu de maladies à combattre, preuve +assez claire de la bonté du climat. Les femmes souffrent très-peu dans +l'accouchement; mais, en allaitant leurs enfans, elles sont fort +sujettes à des maux de sein. La petite vérole et la rougeole n'ont +point ordinairement de suites fâcheuses. Le flux de sang est une +espèce de tribut que les étrangers paient au Cap en y arrivant; mais +il se guérit aisément par des remèdes convenables. La maladie la plus +commune parmi les Européens du Cap est celle des yeux: elle est +surtout fort dangereuse en été, et l'auteur l'attribue aux vents du +sud-est, qui sont d'une chaleur extrême, et à la réverbération du +soleil contre les montagnes. On n'a jamais entendu parler de la pierre +parmi les Européens du Cap.</p> + +<p>Aussi long-temps qu'un homme ou une femme sont capables de sortir de +leur hutte en rampant pour y apporter une plante, une racine ou un +bâton de bois, ils sont traités de leur famille avec beaucoup de +tendresse et d'humanité; mais, lorsque la force les abandonne +entièrement, leurs amis et leurs propres enfans les tuent, pour leur +éviter de périr de faim, de misère, ou par les griffes des bêtes +féroces. Quelque riche que soit un Hottentot, il ne peut éviter ce +malheureux sort, s'il survit à ses forces et à son activité. C'est en +vain qu'on reproche à ces peuples une pratique si barbare; ils +s'obstinent à la défendre comme une action méritoire et comme une +œuvre de piété et de compassion pour délivrer un vieillard des +tourmens de la vie, qui deviennent insupportables à cet âge.</p> + +<p>Les bestiaux d'un kraal ou d'un village paissent en commun, les grands +dans un pâturage, et les petits dans un autre; mais un simple +Hottentot qui n'aurait qu'une seule brebis a droit de la j oindre au +troupeau public, où l'on en prend le même soin que si elle appartenait +au chef du kraal. Les communautés n'ont pas de bergers ou de pâtres +d'office. Chacun est obligé à son tour d'exercer cette fonction, +c'est-à-dire trois ou quatre à la fois, suivant les circonstances et +les besoins. Ils mènent les troupeaux au pâturage entre six et sept +heures du matin. Ils les ramènent le soir avant huit heures. Les +femmes sont chargées de traire les vaches matin et soir. Pendant toute +l'année, ils laissent les taureaux avec les vaches, et les béliers +avec les brebis. Cette méthode sert beaucoup à la multiplication: +leurs brebis produisent constamment deux agneaux chaque année. Les +Européens du Cap, qui ont une méthode opposée, prétendent qu'à la +longue celle des Hottentots affaiblit et diminue la race; mais les +Hottentots pensent autrement.</p> + +<p>La multitude des bêtes de proie qui infestent le pays oblige les +Hottentots à des précautions continuelles pour la sûreté de leurs +troupeaux pendant la nuit. Leur méthode ordinaire est de placer leurs +jeunes bestiaux dans le centre du kraal. Les vieux sont attachés en +dehors contre les huttes, et liés deux à deux par les pieds pour +empêcher leur mutinerie. Dans cette situation, ils n'ont pas besoin de +sentinelle qui demeure à veiller; l'approche du moindre danger leur +fait pousser de longs mugissemens qui répandent aussitôt l'alarme dans +le kraal.</p> + +<p>Ils ont une sorte de bœufs qu'ils appellent <i>bakkeleyers</i>, +c'est-à-dire bœufs de combat, du mot <i>bakkeley</i>, qui signifie guerre, +et dont ils se servent en effet dans leurs guerres, comme les peuples +de l'Asie emploient les éléphans. Ces animaux belliqueux leur rendent +d'importans services contre les voleurs et les bêtes féroces. Au +moindre signe, ils rappellent les autres bestiaux qui s'écartent, et +les forcent, comme nos chiens de bergers, de rentrer dans le cercle du +troupeau. Il n'y a point de kraal qui n'ait au moins une demi-douzaine +de ces fidèles défenseurs. Ils connaissent tous les habitans de leurs +villages. Ils ont pour eux une sorte de respect, tel que celui des +chiens pour les amis de leur maître. Mais un étranger qui se +présenterait sans être accompagné d'un Hottentot du kraal courrait +risque d'être fort maltraité, s'il n'avait la précaution d'épouvanter +les bakkeleyers en sifflant, ou par la décharge de quelque arme à feu.</p> + +<p>Ils ont aussi des bœufs de voiture, qu'ils accoutument de bonne heure +à cet exercice en leur faisant passer au travers de la lèvre +supérieure, entre les deux narines, un bâton terminé en crochet, pour +empêcher qu'il ne glisse. Si l'animal est indocile, ils se servent de +ce frein pour lui faire baisser la tête, et la force de la douleur +l'assujettit en peu de jours. On ne saurait voir sans admiration avec +quelle promptitude il obéit au commandement. La crainte du bâton +terrible rend sa diligence et son attention surprenantes. Les bœufs +de charge sont en beaucoup plus grand nombre que les bakkeleyers, et +servent à porter toutes sortes de fardeaux.</p> + +<p>Ils savent tanner les peaux ou les cuirs. Leurs pelletiers exercent +aussi le métier de tailleur, et ne manquent point d'adresse dans leur +profession: un os d'oiseau leur sert d'aiguille. Leur fil est le petit +nerf qui règne le long de l'épine du dos des bêtes, divisé et séché au +soleil. Avec cet unique secours, ils emploient moins de temps à faire +leurs krosses ou leurs mantes, et les font peut-être mieux que nos +plus habiles tailleurs.</p> + +<p>Les Hottentots ont des artistes ou des ouvriers en ivoire qui font les +bracelets et les anneaux dont ils composent leur parure. Quoique ce +travail soit fort ennuyeux, parce qu'ils n'ont pas d'autre instrument +qu'un couteau, ils donnent à leur ouvrage une rondeur, un luisant, un +poli qui le feraient attribuer au plus habile tourneur de l'Europe.</p> + +<p>Tous les Hottentots sont potiers de profession, car chaque famille +fait sa poterie et ses autres ustensiles de terre. Leur matière est +une sorte de terre glaise dont les fourmis composent leurs +habitations, et qu'ils ne tirent en effet que de leurs nids, en y +mêlant les œufs des fourmis qu'ils y trouvent dispersés; ensuite ils +la tournent sur une pierre comme un pâté: ils unissent parfaitement le +dedans et le dehors avec la main, et donnent à leur vase la forme de +l'urne romaine, qui est celle de tous les pots de la nation. Deux +jours d'exposition au soleil suffisent pour le sécher. L'ouvrier le +sépare alors de la pierre avec un nerf sec qu'il passe entre deux et +qui fait l'office d'une scie. Il ne reste qu'à le faire cuire au feu +dans un trou qu'on creuse sous terre. Cette dernière opération lui +donne une dureté surprenante, avec une couleur de jais qui se soutient +merveilleusement, et que les Hottentots attribuent au mélange des +œufs de fourmis.</p> + +<p>Leurs forgerons sont d'autant plus admirables, qu'ils forgent le fer +tel qu'il sort des mines, qui sont en abondance dans toutes les +parties du pays, sans y employer d'autres secours que des pierres: ils +ouvrent un grand trou sur un terrain élevé. Un pied et demi plus bas, +ils en font un autre pour recevoir le métal fondu, qui passe de l'un à +l'autre par un canal de communication. Avant de mettre le minéral dans +le grand trou, ils font autour de l'ouverture un feu capable de +l'échauffer dans toutes ses parties. Ensuite ils y jettent le minéral, +sur lequel ils continuent d'entretenir ce feu jusqu'à ce qu'il +descende en fusion. Aussitôt qu'il est refroidi, ils le brisent en +pièces avec des pierres fort dures; et, remettant ces pièces au feu, +ils n'emploient que des pierres au lieu de marteaux pour en forger des +armes et d'autres ustensiles. Ils fondent quelquefois le cuivre par la +même méthode; mais l'usage qu'ils en font est borné à quelques bijoux +pour leur parure. Ils le mettent en œuvre, et le polissent avec une +industrie surprenante.</p> + +<p>Le commerce des Hottentots ne consiste qu'en échanges: ils n'ont point +de monnaie courante ni la moindre notion de son utilité.</p> + +<p>On ne court aucun risque de voyager avec un Hottentot dans tous les +pays voisins du Cap, et l'on est sûr d'être bien reçu et caressé même +dans tous les villages. Les Hottentots se piquent d'une fidélité +admirable pour tout ce qui est confié à leurs voisins. À la vérité, il +se trouve dans les contrées du Cap une sorte de brigands ou de bandits +qui vivent de leurs pillages; mais ils sont en horreur à tous les +Hottentots civilisés, qui les tuent comme autant de bêtes féroces, +dans quelque endroit qu'ils puissent les rencontrer.</p> + +<p>Il serait difficile d'approfondir les notions des Hottentots sur +l'Être suprême, et leurs véritables principes de religion. Ils évitent +soigneusement toutes sortes d'explications sur cet article; et leurs +réponses, comme celles qu'ils font à toutes les questions qui +regardent leurs usages, paraissent autant de déguisemens et de +subterfuges. Quelques auteurs en ont pris droit de douter s'ils ont en +effet quelque idée de religion. Mais Kolbe assure formellement qu'ils +reconnaissent un dieu, créateur de tout ce qui existe. Ils l'appellent +Gounga ou Gounga Tekquoa, c'est-à-dire, dieu de tous les dieux. Ils +disent de lui: «Que c'est un excellent homme, qui ne fait aucun mal à +personne, de qui l'on n'en doit jamais craindre; et qu'il demeure fort +loin au delà de la lune.» Mais il ne paraît pas qu'ils aient aucune +espèce de culte pour l'honorer. Quand les questions qu'on leur fait +sont pressantes, ils apportent pour excuse une tradition qui leur +apprend que leurs premiers parens, ayant offensé ce dieu, ont été +condamnés avec toute leur postérité à l'endurcissement du cœur; de +sorte que, s'ils le connaissent peu, ils confessent qu'ils n'ont pas +beaucoup d'inclination à le connaître et à le servir mieux.</p> + +<p>Ils rendent des adorations à la lune, dans des assemblées qu'ils font +la nuit en plein champ. Ils lui sacrifient des bestiaux et lui offrent +de la chair et du lait. Ces sacrifices se renouvellent constamment aux +pleines lunes. Ils félicitent cet astre de son retour; ils lui +demandent un temps favorable, des pâturages pour leurs troupeaux, et +beaucoup de lait. Ils la regardent comme un gounga inférieur qui +représente le grand.</p> + +<p>Ils honorent aussi, comme une divinité favorable certain insecte de +l'espèce des cerfs-volans, qui est particulier à cette région. Sa +grandeur est à peu près celle du doigt d'un enfant. Son dos est vert, +et son ventre est tacheté de blanc et de rouge. Il a deux ailes et +deux cornes. Dans quelques lieux qu'ils puissent l'apercevoir, ils lui +adressent les plus grandes marques de respect et d'honneur. Lorsqu'il +parait dans un kraal, tous les habitans s'assemblent pour le recevoir, +comme si c'était un dieu descendu du ciel.</p> + +<p>Les Hottentots rendent une espèce de culte ou de vénération religieuse +à leurs saints, c'est-à-dire aux hommes qui ont acquis de la +réputation par leurs vertus et leurs bonnes œuvres. Ils n'ont pas +l'usage des statues, des tombes et des inscriptions; mais ils +consacrent à la mémoire de ces héros des bois, des montagnes, des +champs et des rivières. Ils ne passent jamais dans ces lieux sans s'y +arrêter. Ils y marquent leur respect par un profond silence, et +quelquefois par des danses et des battemens de mains. Cette +institution n'a rien de barbare. On ne sait pas assez chez les nations +civilisées combien il faut parler aux sens, même en morale. Des +hommages publics rendus à des momens visibles, qui rappelleraient le +souvenir des grands hommes, avertiraient plus souvent de les imiter, +et en inspireraient le désir.</p> + +<p>On ne leur a point reconnu la moindre notion d'un état futur, et bien +moins l'espérance d'une résurrection. Ils craignent les revenans ou +les esprits des morts, et cette crainte les oblige de changer de kraal +lorsqu'ils ont perdu quelque habitant. Ils croient que les sorciers et +les sorcières ont le pouvoir d'attirer ces esprits; mais ils +paraissent persuadés que les âmes des morts font leur domicile autour +des lieux où leurs corps sont enterrés, et l'on ne s'aperçoit point +qu'ils redoutent un enfer et des punitions, ou qu'ils espèrent des +récompenses dans un état plus heureux.</p> + +<p>Tel est le fond de la religion des Hottentots. Ils y sont attachés +avec une opiniâtreté inviolable. Si vous entreprenez de leur inspirer +d'autres idées par le raisonnement, ils vous écoutent à peine, et +quelquefois ils vous quittent brusquement. Il s'en est trouvé +quelques-uns qui ont feint d'embrasser le christianisme; mais, en +perdant leurs motifs, on les a toujours vus retourner à leur croyance. +Tous les efforts des missionnaires hollandais du Cap n'ont jamais été +capables d'en convertir un seul. Vanderstel, gouverneur du Cap, ayant +pris un Hottentot dès l'enfance, le fit élever dans les principes de +la religion chrétienne et dans la pratique des usages de l'Europe. On +prit soin de le vêtir richement à la manière hollandaise. On lui fit +apprendre plusieurs langues, et ses progrès répondirent fort bien à +cette éducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit, +l'envoya aux Indes avec un commissaire-général, qui l'employa +utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après la mort +du commissaire. Peu de jours après son retour, dans une visite qu'il +rendit à quelques Hottentots de ses parens, il prit le parti de se +dépouiller de sa parure européenne pour se revêtir d'une peau de +brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvel ajustement, chargé d'un +paquet qui contenait ses anciens habits; et, les présentant au +gouverneur, il lui tint ce discours: «Ayez la bonté, monsieur, de +faire attention que je renonce pour toujours à cet appareil. Je +renonce aussi pour toute ma vie à la religion chrétienne. Ma +résolution est de vivre et de mourir dans la religion, les manières +et les usages de mes ancêtres. L'unique grâce que je vous demande est +de me laisser le collier et le coutelas que je porte. Je les garderai +pour l'amour de vous.» Aussitôt, sans attendre la réponse de +Vanderstel, il se déroba par la fuite, et jamais on ne le revit au +Cap.</p> + +<p>Leur prêtre où leur maître des cérémonies porte le nom de <i>souri</i>, qui +signifie <i>maître</i> en leur langue. Le mot de <i>prêtre</i> a signifié +long-temps la même chose chez presque toutes les nations.</p> + +<p>Les Hottentots ne vivent point sans gouvernement et sans règle de +justice. Chaque nation particulière a son chef qui se nomme konquer, +et dont l'emploi consiste à commander dans les guerres, à négocier la +paix, avec le droit de présider aux assemblées publiques.</p> + +<p>Le second officier du gouvernement hottentot est le capitaine du +kraal, dont l'emploi consiste à maintenir la paix et la justice dans +l'étendue de sa juridiction. Cette charge est héréditaire; mais, en +commençant à l'exercer, le capitaine s'oblige à ne rien changer dans +les lois et les anciennes coutumes du kraal. Tout marque chez ce +peuple l'attachement le plus constant à ses usages et à la patrie.</p> + +<p>Chaque kraal a son tribunal pour les affaires civiles et criminelles, +formé, comme on l'a dit, du capitaine et des habitans qui s'assemblent +avec lui. Parmi eux, la justice n'a rien à souffrir de la corruption +ni du délai. Les deux parties plaident leur propre cause. On juge à +la pluralité des voix, sans appel et sans aucune sorte d'obstacle. +Dans les matières criminelles, telles que le meurtre, le vol et +l'adultère, un coupable ne trouve aucun appui dans ses richesses et +dans son rang. Le capitaine même n'obtient pas plus de faveur que le +moindre habitant du kraal. Quelqu'un est-il soupçonné d'un crime, on +en donne aussitôt connaissance à tous les habitans, qui, se regardant +comme autant de ministres de la justice, cherchent le coupable et s'en +saisissent. S'il prévoit qu'il ne puisse éviter la conviction, il se +retire ordinairement parmi les Bojesmans, ou hommes des bois; car il +passerait pour un espion dans les autres villages qu'il voudrait +choisir pour asile; et, sur le moindre avis, il serait remis entre les +mains de ceux qui le cherchent. Mais s'il est arrêté, on commence par +l'enfermer sous une garde sûre, pour se donner le temps de convoquer +l'assemblée. Il est placé au centre du cercle, comme au lieu le plus +favorable pour écouter et se faire entendre. Ses accusateurs exposent +le crime. On appelle les témoins. Il a la liberté de se défendre, et +l'on écoute patiemment jusqu'au dernier mot ce qu'il allègue en sa +faveur. Si l'accusation paraît injuste, les juges condamnent +l'accusateur à des dédommagemens, qui sont pris sur ses troupeaux. +Mais, si le crime est constaté, ils prononcent aussitôt la sentence, +qui s'exécute sur-le-champ. Le capitaine du kraal se charge de +l'exécution. Il fond sur le coupable avec un transport furieux, et +l'étend à ses pieds d'un coup de kirri, qui lui casse ordinairement la +tête. Toute l'assemblée s'unit pour l'achever, et son corps est +enterré au même instant. Mais la famille n'en reçoit aucune tache: le +châtiment efface le crime, et la mémoire même du coupable ne reçoit +aucun reproche Au contraire, ses funérailles sont célébrées avec +autant de respect que s'il était mort vertueux. Kolbe trouve cette +jurisprudence fort supérieure à celle de l'Europe, et il a raison. +J'en excepte les funérailles: quoique tous les hommes soient égaux +après la mort, il faut toujours flétrir jusqu'à la mémoire du crime. +Mais d'ailleurs il y a deux grandes preuves de sagesse dans leurs +jugemens, la célérité de l'exécution, qui épargne au coupable les +momens affreux qui s'écoulent entre l'arrêt et le supplice; momens +plus cruels que le supplice même; et l'équité naturelle qui défend de +faire rejaillir sur l'innocence l'opprobre qui ne doit appartenir +qu'au crime.</p> + +<p>À l'égard des héritages, tous les biens d'un père descendent à l'aîné +de ses fils, ou passent dans la même famille, au plus proche des +mâles. Jamais ils ne sont divisés; jamais les femmes ne sont appelées +à la succession. Un père qui veut pourvoir à la condition de ses +cadets doit penser pendant sa vie à leur faire un établissement, sans +quoi il laisse leur liberté et leur fortune à la disposition du frère +aîné.</p> + +<p>Jamais, dans la guerre, les Hottentots ne pillent ou n'insultent les +morts. Ils laissent leurs habits, leurs armes et tout ce qui leur +appartient à la disposition de leurs concitoyens; mais ils tuent +sur-le-champ les prisonniers. Les déserteurs et les espions +n'obtiennent pas plus de grâce; ou, si la vie leur est conservée, +c'est pour essuyer le mépris de ceux dont leur lâcheté ou leur +perfidie leur a fait rechercher la protection. À peine obtiennent-ils +de quoi vivre après la guerre. Dans tous les traités de paix on +s'oblige de part et d'autre à les rendre, et le châtiment de leur +infidélité est toujours la mort.</p> + +<p class="center">FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p> + +<a id="tam" name="tam"></a> +<h2>TABLE DES MATIÈRES +CONTENUES DANS CE VOLUME.</h2> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.—AFRIQUE.</h2> + +<h2>LIVRE IV.</h2> + +<p class="title">VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY. + +<ul class="tam"> +<li><a href="#chap_4_2">CHAPITRE II.</a>—Voyage d'Atkins, de Smith. + Lettre du facteur Lamb sur le roi de Dahomay</li> + +<li><a href="#chap_4_3">CHAP. III.</a>—Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay. + Traite des Nègres</li> +</ul> + +<h2>LIVRE V.</h2> + +<p class="title">GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE +L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE +BENIN.</p> + +<ul class="tam"> +<li><a href="#chap_5_1">CHAPITRE PREMIER.</a>—Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire</li> + +<li><a href="#chap_5_2">CHAP. II.</a>—Côte d'Or</li> + +<li><a href="#chap_5_3">CHAP. III.</a>—Côte des Esclaves</li> + +<li><a href="#chap_5_4">CHAP. IV.</a>—Royaume de Benin</li> +</ul> + +<h2>LIVRE VI.</h2> + +<p class="title">CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.</p> + +<ul class="tam"> +<li><a href="#chap_6_1">CHAPITRE PREMIER.</a>—Congo</li> + +<li><a href="#chap_6_2">CHAP. II.</a>—Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de + Benguéla</li> + +<li><a href="#chap_6_3">CHAP. III.</a>—Cap de Bonne-Espérance. Hottentots</li> +</ul> + +<p class="center">FIN DE LA TABLE.</p> + + +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Espèce de coquille colorée qui sert de monnaie aux Nègres, +comme les cauris.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Un kabès est une somme de quatre mille bedjis.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: On verra tout à l'heure, dans les voyages de Snelgrave, un +détail historique des victoires et de la puissance de Dahomay.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Un gallon est une mesure évaluée environ huit pintes.</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: On sait à quelle perfection les Anglais et les Français eût +porté cet art aujourd'hui.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Ces pokkos ressemblent à l'oie de Guinée mal décrite. Pour +les rendre plus merveilleux, on leur a appliqué des traits +particuliers au pélican.</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Ce serpent avait été pris dans le jardin de la Mina par un +esclave, qui, sans employer d'arme ni de bâton, l'avait saisi avec ses +mains, et l'avait apporte vivant dans le fort.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: C'est apparemment le <i>céraste</i>, ou le serpent cornu dont +Pline fait mention.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Les Portugais jetaient dans les rangs des Nègres qu'ils +avaient à combattre des couteaux, des rubans et des colifichets.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'Histoire Générale des +Voyages (Tome 3), by Jean-François de La Harpe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) *** + +***** This file should be named 38256-h.htm or 38256-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/8/2/5/38256/ + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/38256-h/images/img001.jpg b/38256-h/images/img001.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..72dd7d9 --- /dev/null +++ b/38256-h/images/img001.jpg diff --git a/38256-h/images/img002.jpg b/38256-h/images/img002.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7f16a69 --- /dev/null +++ b/38256-h/images/img002.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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