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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:09:53 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages
+(Tome 3), by Jean-François de La Harpe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3)
+
+Author: Jean-François de La Harpe
+
+Release Date: December 9, 2011 [EBook #38256]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+
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+
+[Notes au lecteur de ce fichier digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.]
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.
+
+
+
+
+ ABRÉGÉ
+
+ DE
+
+ L'HISTOIRE GÉNÉRALE
+
+ DES VOYAGES;
+
+
+
+ Par J.-F. LAHARPE.
+
+
+
+ TOME TROISIÈME.
+
+
+
+ [Illustration: Enseigne de l'éditeur]
+
+ PARIS,
+ MÉNARD ET DESENNE, FILS.
+ 1825.
+
+
+
+
+ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+AFRIQUE.
+
+
+LIVRE QUATRIÈME.
+
+VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Voyage d'Atkins, de Smith. Lettre du facteur Lamb sur le roi de
+Dahomay.
+
+
+John Atkins, capitaine du vaisseau _le Swallow_, nous offre d'abord
+quelques remarques générales sur les différentes mers, plus ou moins
+favorables à la navigation.
+
+Après la Méditerranée, qu'il regarde comme la plus agréable partie de
+la mer, à cause de la température de l'air et de ses autres avantages,
+il loue cette partie de l'Océan, où règnent particulièrement les vents
+alisés, parce qu'à certaine distance de la terre, on n'y trouve point
+de grosses mers ni d'orages dangereux, et que les jours et les nuits y
+sont d'une longueur égale. Telles sont les mers placées sous la zone
+torride. L'Océan atlantique et le grand Océan ou mer du Sud, depuis le
+39e. jusqu'au 60e. degré de latitude, sont hors des limites du vent
+alisé. Les flots y sont rudes et tumultueux, les nuées épaisses, les
+tempêtes communes, les vents sont variables, les nuits froides et
+obscures. C'est encore pis, dit l'auteur, au delà des 60 degrés;
+cependant il sait de plusieurs pilotes, qui avaient fréquenté les mers
+de Groenland, que ces rudes climats ne contiennent pas d'autres
+vapeurs que des brouillards, des frimas et de la neige, et que la mer
+y est moins agitée par les vents, qui, étant au nord pour la plupart,
+soufflent vers le soleil, c'est-à-dire vers un air plus raréfié; comme
+on le reconnaît à ces glaçons détachés qui se trouvent bien loin au
+sud du côté de l'Europe et de l'Amérique. Un autre avantage de ces
+mers, c'est que la lumière de la lune y dure à proportion de l'absence
+du soleil; de sorte que, dans le temps où le soleil disparaît
+entièrement, la lune ne se couche jamais, et console les navigateurs
+par un éclat que la réflexion de la neige et des glaces ne fait
+qu'augmenter.
+
+En approchant du cap Vert, l'équipage du _Swallow_ prit plusieurs
+tortues qui dormaient sur la surface de l'eau dans un temps calme. On
+vit aussi quantité de poissons volans, et leurs ennemis perpétuels, la
+bonite et la dorade. Atkins admira la couleur brillante de la dorade,
+qui est un poisson de quatre ou cinq pieds de longueur, avec une queue
+fourchue. Il nage familièrement autour des vaisseaux. Sa chair est
+sèche, mais elle fait de fort bon bouillon. On voit rarement la dorade
+hors de la latitude du vent alisé, et jamais l'on n'y voit le poisson
+volant. Celui-ci est de la grosseur des petits harengs. Ses ailes, qui
+ont environ deux tiers de sa longueur, sont étroites près du corps et
+s'élargissent à l'extrémité: elles lui servent à voler l'espace d'un
+stade lorsqu'il est poursuivi; mais il les replonge de temps en temps
+dans la mer, apparemment parce qu'elles deviennent plus agiles par ce
+secours.
+
+Le 10 mai, Atkins mouilla l'ancre devant la rivière de Sestre, sur la
+côte de Malaguette ou des Graines. Quelques-uns de ses gens
+descendirent à terre, et allèrent visiter le roi du pays. Ils lui
+offrirent des présens, dont apparemment il ne fut pas content, car il
+les refusa, et à la place de ces présens il leur demanda leurs
+culottes, qu'ils n'eurent pas la courtoisie de lui donner.
+
+Dans un autre village sur le bord de la rivière, ils trouvèrent un
+homme dont la couleur les frappa d'étonnement. Il était d'un jaune si
+brillant, que, n'ayant jamais rien vu qui lui ressemblât, ils
+s'efforcèrent d'approfondir ce phénomène. Ils employèrent les signes
+et tout ce que l'expérience leur avait appris de plus propre à se
+faire entendre. Le seul éclaircissement qu'ils purent tirer fut qu'il
+venait d'un pays fort éloigné dans les terres, où les hommes de sa
+couleur étaient en grand nombre. Atkins a su des capitaines Bullfinch,
+Lamb, et de quelques autres voyageurs, qu'ils avaient vu plusieurs
+Africains de la même couleur; et d'un autre Anglais, qu'il en avait vu
+un dans le royaume d'Angola, et un autre à Madagascar, rareté
+surprenante, et aussi difficile à expliquer originairement que la
+couleur des Nègres.
+
+Entre le cap das Palmas et Bassam, les Anglais rencontrèrent un
+vaisseau de Bristol, nommé _le Robert_, commandé par le capitaine
+Harding, qui était parti avant eux de Sierra-Leone, après y avoir
+acheté trente esclaves, au nombre desquels était le capitaine Tomba.
+Huit jours auparavant, ce Tomba, qui était d'une hardiesse
+extraordinaire, avait formé le projet d'un soulèvement, avec trois ou
+quatre de ses compagnons les plus résolus. Ils étaient secondés par
+une femme de leur nation, qui les avait avertis que, pendant la nuit,
+il n'y avait que cinq ou six blancs sur le tillac, et presque toujours
+endormis. Tomba ne balança point à tenter l'entreprise; mais, au
+moment de l'exécution, il ne put engager qu'un seul Nègre à se joindre
+à ses cinq compagnons. S'étant rendu au gaillard d'avant, il y trouva
+trois matelots endormis, dont il tua d'abord les deux premiers d'un
+seul coup sur la tempe. Le troisième fut éveillé par le bruit; mais
+Tomba ne réussit pas moins à le tuer de la même manière. Cependant
+quelques Anglais qui n'étaient pas éloignés prirent l'alarme, et la
+communiquèrent bientôt sur tout le bord. Harding, paraissant avec une
+hache à la main, fendit la tête à Tomba d'un seul coup et fit charger
+de fers les cinq autres complices.
+
+Leur traitement est remarquable. Des cinq esclaves, les deux plus
+vigoureux, et par conséquent les plus précieux pour l'avarice, en
+furent quittes pour le fouet et quelques scarifications. Les trois
+autres, qui étaient d'une constitution fort faible, et qui n'avaient
+eu part à l'action que par le consentement, subirent une mort cruelle,
+après avoir été contraints de manger le coeur et le foie de leur chef.
+La femme fut suspendue par les pouces, fouettée et déchirée de coups à
+la vue de tous les autres esclaves, jusqu'au dernier soupir, qu'elle
+rendit au milieu des tourmens. Il est difficile de justifier ces
+barbaries autrement que par le droit du plus fort, qui, de tous les
+droits, est le plus généralement reconnu d'un bout du monde à l'autre.
+Les Nègres peuvent quelquefois faire valoir ce droit tout comme
+d'autres, comme on le voit par le trait suivant.
+
+Le 6 juin, on jeta l'ancre devant Axim, comptoir hollandais, et, le
+jour suivant, au cap de Très-Puntas. La plupart des vaisseaux de
+l'Europe touchent à ce cap pour renouveler leur provision d'eau, qu'il
+est plus difficile d'obtenir plus loin, où l'on fait payer une once
+d'or à chaque vaisseau pour cette faveur. John-Conny, principal
+cabochir du canton, dont la ville est à trois milles de la côte, du
+côté de l'ouest, envoya un de ses esclaves au vaisseau pour y faire
+demander une canne à pomme d'or, gravée de son nom, que les Anglais,
+dans un autre voyage, s'étaient chargés de lui apporter. Non-seulement
+cette commission avait été négligée, mais le messager du cabochir
+s'étant emporté dans ses reproches, fut imprudemment maltraité par les
+gens de l'équipage. Son maître, irrité de ce double outrage, ne remit
+pas sa vengeance plus loin qu'au jour suivant. Les Anglais étaient à
+puiser de l'eau.
+
+Il fondit sur eux, se saisit de leurs tonneaux, et fit une douzaine de
+prisonniers qu'il conduisit à sa ville. La hauteur de cette conduite
+était fondée sur des forces réelles.
+
+Il s'était mis en possession du fort de Brandebourg, que les Danois
+avaient abandonné depuis quelques années. Cette hardiesse avait fait
+naître quelques différens entre lui et les Hollandais. Sous prétexte
+de l'avoir acheté des Danois, ils y avaient envoyé, en 1720, une
+galiote à bombes, et deux ou trois frégates, pour demander qu'il leur
+fût remis. John, qui était hardi et subtil, ayant examiné leurs
+forces, répondit qu'il voulait voir quelque témoignage du traité des
+Brandebourgeois. Il ajouta même que ce traité prétendu ne pouvait leur
+donner droit qu'à l'artillerie et aux pierres de l'édifice, puisque le
+terrain n'appartenait pas aux Européens pour en disposer; que les
+premiers possesseurs lui en avaient payé la rente, et que, depuis le
+parti qu'ils avaient pris de l'abandonner, il était résolu de ne pas
+recevoir d'autres blancs. Ces raisonnements ayant irrité les
+Hollandais, ils jetèrent quelques bombes dans la place. Ensuite, aussi
+furieux d'eau-de-vie que de colère, ils débarquèrent quarante hommes
+sous la conduite d'un lieutenant, pour former une attaque régulière.
+Mais John, qui avait eu le temps de se mettre en embuscade avec des
+forces supérieures, fondit brusquement sur eux, et les tailla tous en
+pièces. Il ajouta l'insulte à la victoire, en faisant paver l'entrée
+de son palais des crânes des morts.
+
+Cet avantage avait servi à le rendre plus fier et plus rigoureux sur
+tous les droits du commerce, c'est-à-dire sur ceux qui lui étaient dus
+justement. Cependant, lorsqu'il se fut réconcilié avec les Anglais,
+Atkins et quelques autres officiers du vaisseau lui rendirent une
+visite. Les vents du sud avaient rendu la mer si grosse, que, les
+voyant embarrassés à descendre au rivage avec leurs propres chaloupes,
+il leur envoya ses canots; mais il leur fit payer un droit pour ce
+service. Les Nègres seuls connaissent assez la côte pour savoir quand
+ils n'ont rien à craindre de l'agitation des flots. John se trouva
+lui-même sur le rivage pour y recevoir les Anglais. Il était
+accompagné de trente ou quarante gardes bien armés, qui les
+conduisirent à sa maison.
+
+C'était un homme de cinquante ans, bien fait et robuste, d'un regard
+sévère, et qui se faisait respecter de tous ses Nègres, jusqu'à
+vouloir que ceux qui portaient des chapeaux ou des bonnets eussent
+toujours la tête nue devant lui.
+
+Il reçut fort civilement les Anglais, et les salua de six coups de
+canon, qui lui furent rendus en même nombre. Il leur fit des excuses
+de les avoir empêchés de prendre de l'eau; et, pour les en dédommager,
+il leur permit de pêcher dans la rivière qui passe derrière la ville.
+Mais la pêche n'ayant point été fort heureuse, ils furent mal servis à
+dîner. Le cabochir prit un air mécontent, et leur reprocha de s'être
+attiré cette disgrâce en négligeant de faire un présent à l'eau de la
+rivière, qui méritait plus de considération qu'une autre, parce
+qu'elle était le fétiche d'un homme tel que lui.
+
+Atkins, trouvant le cabochir familier et de bonne humeur, ne fit pas
+difficulté de lui demander ce qu'étaient devenus les crânes hollandais
+dont il avait pavé l'entrée de sa maison. Il répondit naturellement
+que depuis un mois il les avait enfermés dans une caisse, avec de
+l'eau-de-vie, des pipes et du tabac, et qu'il les avait fait enterrer.
+Il était temps, ajouta-t-il, d'oublier les ressentimens passés; et les
+petites commodités qu'il avait fait enterrer avec les Hollandais
+étaient un témoignage du respect qu'il portait aux morts. Au reste, le
+cabochir lui fit voir dans une de ses cours les mâchoires des
+Hollandais suspendues aux branches d'un arbre. C'était encore un
+trophée qui lui restait.
+
+Le but du voyage de Smith avait été de lever les plans de tous les
+forts et les établissemens anglais dans la Guinée. Il exécuta ce
+dessein avec beaucoup de peine.
+
+Il débarqua le samedi 20 août 1726, à bord de _la Bonite_, commandée
+par le capitaine Livingstone, avec le sieur Walter-Charles, gouverneur
+de Sierra-Leone. On passa le tropique le 14 de septembre. Smiths y
+observa plusieurs oiseaux blanchâtres, qui n'ont pour queue qu'une
+longue plume. Ils s'élèvent fort haut dans leur vol. Ce sont des
+paille-en-queue. Les matelots leur ont donné le nom d'_oiseaux du
+tropique_, parce qu'on ne les voit que sous la zone torride, entre les
+tropiques.
+
+Le 4 de février 1727, on jeta l'ancre à cinq milles à l'ouest d'Axim.
+Ce château des Hollandais, sur la côte d'Or, est une petite
+fortification triangulaire, montée de onze pièces de canon. Les Nègres
+ont une ville fort peuplée sous le canon du château comme on en voit
+sous tous les forts européens, au long de la côte d'Or.
+
+Smith, ayant levé successivement plusieurs plans, arriva le 17 au cap
+Corse, où l'on trouva plusieurs vaisseaux dans la rade.
+
+Pendant le séjour que Smith avait fait à James-Fort, sur la Gambie, il
+avait reçu, par un vaisseau anglais une lettre de Hollande adressée au
+gouverneur hollandais de la Mina, qu'il s'était chargé de porter au
+cap Corse. Cette occasion lui paraissant favorable pour lever le plan
+du château de la Mina, il s'y rendit dans un grand canot, avec
+Livingstone, sous prétexte de remettre la lettre au gouverneur. Mais
+ils reconnurent bientôt que les Hollandais ne manquaient pas de
+pénétration. Smith, qui ne se croyait ni connu, ni observé, étant
+sorti sans affectation pour jeter les yeux autour de lui, fut étonné
+de se voir immédiatement suivi par le gouverneur, qui le tira
+brusquement par la manche, et qui le pria de rentrer dans la salle, en
+lui disant qu'il pouvait emporter, si c'était son dessein, tout l'or
+de la Guinée dans sa poche; mais que, pour le plan du château
+hollandais, il ne l'emporterait pas. Un reproche si peu attendu causa
+d'abord quelque embarras à Smith. Cependant, après s'être un peu
+remis, il répondit au gouverneur qu'il lui avait cru assez de lumières
+pour ne pas s'imaginer qu'on pût entreprendre de lever le plan d'une
+place sans les instrumens nécessaires, et que, n'en ayant aucun, il
+s'étonnait qu'on pût le soupçonner de ce dessein. Le commandant
+hollandais demeura pensif un moment; et, paraissant se repentir d'un
+procédé trop brusque, il pressa Smith et Livingstone de demeurer à
+dîner; ils y consentirent. Alors il leur montra quelques plans
+imparfaits qui avaient été levés par un dessinateur de la compagnie
+hollandaise. L'ouvrage avait été fort bien commencé, mais l'artiste
+était mort sans avoir pu l'achever.
+
+Smith partit du cap Corse le 24 de mars. Comme on était à la fin de la
+saison sèche, l'eau était si rare dans la garnison, qu'il fut
+impossible d'en obtenir pour les besoins du vaisseau. Il ne s'en
+trouve point à plus de huit milles du château, de sorte qu'on y est
+réduit à l'eau d'une grande citerne qui se remplit par des tuyaux de
+plomb, où la pluie descend de tous les toits. Tous les forts de la
+côte d'Or n'ont pas d'autres ressources.
+
+Le 28, on alla jeter l'ancre au fort d'Akra. Smith alla se promener
+plusieurs fois jusqu'à la porte du fort hollandais. Il y rencontra
+quelques marchands de cette nation qui connaissaient le facteur
+anglais dont il était accompagné. On s'entretint quelques momens avec
+beaucoup de familiarité et d'amitié. Mais les Hollandais ne
+proposèrent point à Smith d'entrer dans leur fort; ce qui lui fit
+juger qu'ils avaient des ordres du gouverneur général de la Mina, et
+qu'ils craignaient les observations d'un dessinateur anglais.
+
+Le 3 d'avril, après avoir perdu un câble dans les rocs d'Akra, il
+remit à la voile pour gagner la côte de Juida. Le 5, il passa devant
+l'embouchure de la grande rivière Volta, qui a tiré ce nom de la
+rapidité extrême de son cours. Il est si violent qu'en entrant dans la
+mer, il change la couleur de l'eau jusqu'à plus de huit lieues de la
+côte. C'est cette rivière qui sépare la côte d'Or de la côte des
+Esclaves.
+
+Le 7, à la pointe du jour, on jeta l'ancre dans la rade de Juida, et
+l'on salua le fort, qui est à plus d'une lieue de la côte. Il se
+trouvait alors dans la rade trois vaisseaux français et deux
+portugais. La Guinée entière n'a pas de lieu où le débarquement soit
+si difficile. On y trouve continuellement les vagues si hautes et si
+impétueuses, que, les chaloupes de l'Europe ne pouvant s'approcher du
+rivage, on est obligé de jeter l'ancre fort loin, et d'y attendre les
+pirogues qui viennent prendre les passagers et les marchandises.
+Ordinairement les rameurs nègres s'en acquittent avec beaucoup
+d'habileté; mais quelquefois aussi le passage n'est pas sans danger. À
+l'arrivée du vaisseau de Smith, les facteurs de sa nation envoyèrent à
+bord une grande pirogue pour amener au rivage ceux qui devaient y
+descendre. Le passage fut heureux. Cependant Smith fut étonné de se
+voir entre des vagues d'une hauteur excessive, et des flots d'écume
+qui paraissaient capables d'abîmer le plus grand vaisseau. Il admira
+l'adresse des Nègres à les traverser; mais surtout à profiter du
+mouvement d'une vague pour faire avancer, à l'aide des rames, leur
+pirogue fort loin sur le rivage; après quoi, sautant à terre, ils la
+transportent encore plus loin pour la garantir du retour des flots. Si
+l'on avait le malheur d'être renversé, il serait fort difficile de se
+sauver à la nage, quand on n'aurait que la violence de la mer à
+combattre; mais, en y joignant le danger des requins, qui suivent
+toujours les canots en grand nombre pour attendre leur proie, on peut
+dire qu'il est presque impossible d'échapper.
+
+Les vaisseaux qui viennent à Juida pour le commerce ont toujours sur
+le rivage des tentes qui leur servent de magasins pour mettre leurs
+marchandises à couvert. Smith, en débarquant, s'approcha d'une tente
+française, où le matelot qui en avait la garde lui offrit en langue
+anglaise un verre d'eau-de-vie, qu'il accepta. Il y avait dans la
+tente un grand nombre de barils, dont le dehors paraissait mouillé.
+Smith en ayant demandé la raison, le matelot français lui répondit que
+les barils n'avaient été débarqués que le matin, et qu'ils avaient
+beaucoup souffert au passage. Il ajouta qu'au débarquement un matelot
+français s'étant hasardé trop loin dans l'eau pour reprendre un baril
+que les vagues emportaient, avait été saisi par un jeune requin,
+contre lequel il s'était fort bien défendu avec son couteau; mais que
+la même vague qui le ramenait ayant apporté deux autres requins
+monstrueux, il avait été déchiré en un moment, et dévoré à la vue de
+tous ses compagnons.
+
+Les Anglais ont, à dix-huit milles de ce fort, du côté de l'est, un
+autre comptoir nommé Iakin, et celui de Sabi, à cinq milles du côté du
+nord. Mais celui-ci venait d'être réduit en cendres par le grand et
+puissant roi Dahomay, dont le nom a fait tant de bruit en Europe. Sa
+première conquête avait été le royaume du grand Ardra, cinquante
+milles au nord-ouest de Sabi. Le roi d'Ardra ayant, en 1724, quelques
+affaires à régler avec Baldwin, gouverneur anglais de Juida, et
+n'étant pas satisfait de sa diligence, fit arrêter Lamb, facteur
+anglais d'Ardra, dans l'espérance de rendre Baldwin plus attentif à
+l'obliger. Ce fut dans ces circonstances que la ville d'Ardra fut
+assiégée par les troupes du roi Dahomay, et qu'ayant été prise après
+une vigoureuse résistance, le roi même fut tué à la porte de son
+palais. Lamb fut conduit devant le général de Dahomay, qui n'avait
+jamais vu de blancs. Cet officier nègre fut si surpris de sa figure,
+qu'il le mena au roi son maître, comme une rareté fort étrange. En
+effet, le roi Dahomay, faisant sa résidence à deux cents milles dans
+les terres, n'avait jamais eu non plus l'occasion de voir un Européen.
+Il garda précieusement Lamb, qui écrivit pendant sa captivité une
+lettre au gouverneur Tinker, successeur de Baldwin. Nous la
+transcrirons tout à l'heure; elle servira à faire connaître ce que
+c'était que ce roi Dahomay.
+
+On retournait en Angleterre, lorsque, le Ier. juillet, le navire se
+trouvant par 13 degrés 19 minutes du nord, on s'aperçut d'une
+dangereuse voie d'eau. Comme elle était déjà si grande, que les pompes
+ne pouvaient suffire, on ne fut pas saisi d'une crainte médiocre en
+considérant qu'on était fort éloigné de la terre et qu'on n'était
+accompagné d'aucun vaisseau. Après beaucoup de recherches, Livingstone
+découvrit la source du mal et trouva les moyens d'en arrêter les
+progrès. Cependant il ne fut pas possible d'y remédier si
+parfaitement, qu'on ne s'aperçût bientôt qu'il recommençait avec un
+nouveau danger. On résolut de suivre le vent pour soulager le
+vaisseau; mais la fatigue extrême de l'équipage, qui était sans cesse
+obligé de travailler à la pompe, fit applaudir à la proposition de
+porter droit aux Indes occidentales. On était dans la latitude des
+vents alisés, et on avait directement la Barbade à l'ouest. À la
+vérité, suivant les calculs, on n'en était pas à moins de sept cents
+lieues, distance terrible pour un vaisseau près de s'abîmer. Cependant
+les circonstances n'offrant point d'autre ressource, on résolut de s'y
+attacher avec tous les efforts du courage et de la prudence. Les
+emplois furent distribués pour une si grande entreprise: le capitaine
+et le pilote devaient prendre alternativement la conduite du
+gouvernail. Smith et un autre se chargèrent de préparer les vivres et
+de faire du punch chaud pour ceux qui travaillaient à la pompe,
+auxquels on assigna une pinte et demie de liqueur pendant chaque
+quart, c'est-à-dire de quatre heures en quatre heures: ils avaient
+besoin de ce soutien pour ranimer leurs esprits, parce que le travail
+était si pénible et le péril si pressant, que tous les matelots ne
+purent être divisés qu'en deux quarts. Il restait deux petits Nègres,
+qui reçurent ordre d'assister Smith et son camarade dans leurs
+fonctions.
+
+On passa neuf ou dix jours dans une extrémité si déplorable. La
+plupart des matelots commençaient à se rebuter de l'excès du travail,
+et quelques-uns firent éclater des murmures qui semblaient annoncer
+d'autres effets de leur désespoir. On leur fournissait néanmoins des
+rafraîchissemens, et Smith avait soin de leur tuer tous les jours
+quelques pièces de volaille ou un chevreau. Tous les officiers
+s'efforçaient aussi de les encourager par l'espérance de découvrir
+bientôt la Barbade. Leur canot, qui était assez grand et en fort bon
+état, avait été placé sur le tillac; mais la chaloupe ayant été serrée
+entre les deux ponts, plusieurs souhaitaient qu'on la mît en état
+d'être employée, c'est-à-dire qu'elle fût équipée de tout ce qui était
+nécessaire pour un usage forcé, comme d'eau, de vivres, d'instrumens
+de mer, etc. D'autres s'opposèrent fortement à cette proposition, dans
+la crainte que les plus mutins ou les plus désespérés ne profitassent
+des ténèbres pour fuir dans la chaloupe et pour abandonner tous les
+autres à leur mauvais sort, ce qui aurait causé nécessairement la
+perte du vaisseau, parce qu'il ne serait pas resté assez de bras pour
+la pompe. Au milieu de ce trouble, tous les animaux étrangers qu'on
+transportait en Europe moururent faute de soins et de nourriture.
+
+Le 16, trois matelots qui avaient travaillé à la pompe depuis quatre
+heures jusqu'à huit, tombèrent évanouis et furent emportés comme
+morts. Cet accident ayant fait sonner plus tôt la cloche pour appeler
+ceux qui devaient succéder au travail, l'horreur et la consternation
+parurent se répandre sur tous les visages. Cependant, comme Smith
+avait fait préparer un fort bon déjeuner, on se mit à manger autant
+que la crainte pouvait laisser d'appétit, lorsqu'un des matelots de la
+pompe se mit à crier de toute sa force, _terre_, _terre_! courant et
+sautant comme un insensé dans le transport de sa joie. Tout le monde
+abandonna les alimens pour satisfaire une curiosité beaucoup plus
+pressante que la faim. On découvrit en effet la terre, qu'on reconnut
+aussitôt pour l'île de la Barbade. Ceux qui se sont trouvés dans une
+situation semblable assurent que le moment où l'on revoit la terre
+produit une espèce de délire dont il est impossible de se former une
+idée. Le même jour on jeta l'ancre dans la baie de Carlisle.
+
+Pendant les jours suivans on se hâta de décharger toutes les
+marchandises du vaisseau sans interrompre un moment le travail de la
+pompe, qui ne cessait pas d'être nécessaire dans une rade si
+tranquille. Un jour que le capitaine Livingstone et Smith étaient à
+bord avec quelques négocians, les ouvriers pompèrent un petit dauphin
+à demi rongé de pourriture, sans queue et sans tête, d'environ trois
+pouces et demi de longueur. Livingstone le mit soigneusement dans de
+l'esprit-de-vin pour le conserver jusqu'en Europe, persuadé que ce
+petit poisson, ayant été long-temps dans la fente du bâtiment, avait
+fermé le passage à quantité d'eau, et que c'était à lui par conséquent
+qu'il était redevable de sa conservation. Lorsqu'on examina de près le
+vaisseau, après l'avoir mis sur le côté, on aperçut sous la quille et
+dans d'autres endroits plusieurs fentes dont on n'avait pas eu le
+moindre soupçon; mais la principale était celle que Livingstone avait
+découverte, et qui n'avait pu être bien bouchée.
+
+Voici la lettre du facteur Lamb, que nous avons promise au lecteur.
+Elle est adressée à Tinkel, directeur de la compagnie anglaise à Sabi.
+
+«Monsieur, il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du
+premier de ce mois. Ce prince m'ordonne de vous répondre en sa
+présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant votre
+lettre de sa main, j'eus avec lui une conférence dont je crois pouvoir
+conclure qu'il ne pense pas beaucoup à fixer le prix de ma liberté.
+Lorsque je le pressai de m'expliquer à quelles conditions il voulait
+me permettre de partir, il me répondit qu'il ne voyait aucune
+nécessité de me vendre, parce que je ne suis pas Nègre. Je le pressai:
+il tourna ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne
+pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze livres
+sterling par tête, ferait près de dix mille livres sterling. Je lui
+avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les veines; et, me
+remettant un peu, je lui demandai s'il me prenait pour le roi de mon
+pays. J'ajoutai que vous et la compagnie me croiriez fou si je vous
+faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de vous en
+parler dans ma lettre, parce qu'il voulait charger le principal
+officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous; et que,
+si vous n'aviez rien à Juida d'assez beau pour lui, vous deviez écrire
+d'avance à la compagnie. Je lui répondis qu'à ce discours il m'était
+aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le priais de
+faire venir pour moi, par quelques-uns de ses gens, des habits et
+quelques autres nécessités. Il y consentit. Je n'ai donc, monsieur,
+qu'un seul moyen de me racheter; ce serait de faire offre au roi d'une
+couronne et d'un sceptre qui peuvent être payés sur ce qui reste dû au
+dernier roi d'Ardra. Je ne connais pas d'autre présent qu'il puisse
+trouver digne de lui; car il est fourni d'une grosse quantité de
+vaisselle d'or en oeuvre, et d'autres richesses. Il a des robes de
+toutes sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque d'aucune
+espèce de marchandises. Il donne les bedjis[1] comme du sable, et les
+liqueurs fortes comme de l'eau: sa vanité et sa fierté sont
+excessives: aussi est-il le plus belliqueux et le plus riche de tous
+les rois de cette grande région; et l'on doit s'attendre qu'avec le
+temps il subjuguera tout le pays dont il est environné. Il a déjà pavé
+deux de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la
+guerre. Les palais néanmoins sont aussi grands que le parc Saint-James
+à Londres, c'est-à-dire qu'ils ont un mille et demi de tour.
+
+[Note 1: Espèce de coquille colorée qui sert de monnaie aux Nègres,
+comme les cauris.]
+
+»Le roi souhaite beaucoup qu'il me vienne des lettres de ma nation, ou
+toute autre marque de souvenir. Il regarderait comme une bassesse
+indigne de lui de prendre quelque chose qui m'appartînt. Je ne crois
+pas même qu'il voulût retenir les blancs qui viendraient à sa cour.
+S'il me traite autrement, c'est qu'il me regarde comme un captif pris
+à l'a guerre; d'ailleurs il paraît m'estimer beaucoup, parce qu'il n'a
+jamais eu d'autre blanc qu'un vieux mulâtre portugais, qui lui vient
+de la nation des Popos, et qui lui coûte environ cinq cents livres
+sterling. Quoique cet homme soit son esclave, il le traite comme un
+cabochir du premier ordre: il lui a donné deux maisons, avec un grand
+nombre de femmes et de domestiques, sans lui imposer d'autre devoir
+que de raccommoder quelquefois les habits de sa majesté, parce que ce
+mulâtre est tailleur. Ainsi, l'on peut compter que les tailleurs, les
+charpentiers, les serruriers ou tous autres artisans libres qui
+voudraient se rendre ici, seraient reçus avec beaucoup de caresses, et
+feraient bientôt une grosse fortune; car le roi paie magnifiquement
+ceux qui travaillent pour lui.
+
+»L'arrivée de quelque ouvrier serait donc un excellent moyen pour
+obtenir ma liberté, en y joignant la promesse d'entretenir avec lui un
+commerce réglé; mais, étant persuadé que les blancs contribuent ici à
+sa grandeur, il m'objecte à tout moment que, s'il me laisse partir, il
+n'y a pas d'apparence qu'il en revoie jamais d'autres. Il faudrait
+engager quelqu'un à faire le voyage pour retourner presque aussitôt.
+Cette seule démarche persuaderait au roi qu'il verrait d'autres blancs
+dans la suite; et je suis presque sûr qu'il m'accorderait la
+permission de partir pour hâter ceux qui viendraient après moi. Si
+Henri Touch, mon valet, était encore à Juida, et qu'il fût disposé à
+se rendre ici, il y trouverait plus d'avantage qu'il ne peut se le
+figurer. Il est jeune; le roi prendrait infailliblement de l'affection
+pour lui. Quoique je ne rende aucun service à ce prince, il m'a donné
+une maison, avec une douzaine de domestiques de l'un et de l'autre
+sexe, et des revenus fixes pour mon entretien. Si j'aimais
+l'eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m'en fournit en
+abondance. Le sucre, la farine et les autres denrées ne me sont pas
+plus épargnés. Si le roi fait tuer un boeuf, ce qui lui arrive
+souvent, je suis sûr d'en recevoir un quartier; quelquefois il
+m'envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre, et je ne crains
+nullement de mourir de faim. Lorsqu'il sort en public, il nous fait
+appeler, le Portugais et moi, pour le suivre. Nous sommes assis près
+de lui pendant le jour, à l'ardeur du soleil, avec la permission
+néanmoins de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous
+couvrent la tête.
+
+»Ainsi nous tâchons, le Portugais et moi, de nous rendre la vie aussi
+douce qu'il est possible, et surtout de ne pas tomber dans une
+tristesse qui serait bientôt funeste à notre santé. Cependant, comme
+je suis fort ennuyé de ma situation, je suppliai le roi, il y a
+quelque temps, de me remettre entre les mains du général de ses
+troupes, et de me faire donner un cheval pour le suivre à la guerre.
+Il rejeta ma demande, sous prétexte qu'il ne voulait pas me faire
+tuer. Ensuite, m'ayant promis de m'employer autrement, il m'ordonna de
+demeurer tranquille et de prendre garde à tout ce que je lui verrais
+faire. J'ignore encore quelles sont ses intentions. Son général même
+n'approuva pas l'offre que je faisais d'aller à la guerre, parce que,
+si j'étais tué, me dit-il, le roi ne lui pardonnerait pas d'en avoir
+été l'occasion. Depuis ce temps-là sa majesté m'a fait donner un
+cheval, et m'a déclaré que, lorsqu'elle sortirait de son palais, je
+serais toujours à sa suite. Il sort assez souvent dans un beau branle
+garni de piliers dorés et de rideaux. Il m'ordonne quelquefois aussi
+de l'accompagner dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de
+sa résidence ordinaire. On m'assure qu'il en a onze.
+
+»Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de
+m'en envoyer une, avec un fouet et des éperons. Le roi m'a donné ordre
+de vous demander aussi le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous
+serez payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui
+envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles de souliers. Si
+vous jugez bien de ses intentions, vous pouvez m'adresser ce que je
+vous demande et pour lui et pour moi. Je suis persuadé que le moindre
+présent sera fort agréable de ma part, et redoublera mon crédit à
+cette cour, soit que je parte ou que je demeure. Ainsi je vous conjure
+de m'accorder une grâce qui peut non-seulement rendre mon sort plus
+supportable, mais qui, faisant conclure au roi qu'on ne pense point à
+ma rançon, le déterminera peut-être à me rendre la liberté dans
+quelque moment de caprice.
+
+»Vous devez m'envoyer d'autant plus facilement ce que je vous demande,
+que je n'ai pas touché mes appointemens depuis que je suis en Guinée;
+et vous ne serez pas surpris que je vous demande tant de choses, si
+j'ajoute que le roi me fait bâtir actuellement une maison dans une
+ville où il fait ordinairement son séjour, lorsqu'il se prépare à la
+guerre. Cette nouvelle faveur me jette dans une profonde mélancolie,
+parce qu'elle marque assez qu'on ne pense point à me rendre bientôt ma
+liberté.
+
+»Si vous approuvez que je traite avec le roi pour quelques esclaves,
+il faut que vous en parliez à ses gens, et que vous me donniez
+là-dessus vos ordres; car, pendant le séjour que je dois faire ici, je
+souhaite de pouvoir me rendre utile à la compagnie. Mais, dans cette
+supposition, vous ne devez pas oublier de m'envoyer des essais de
+toutes vos marchandises, avec la marque des prix, pour prévenir toutes
+sortes de malentendus. Sa majesté m'a pris tout le papier que j'avais
+encore, dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté
+que c'est un amusement puéril; mais il ne le désire pas moins, afin,
+dit-il, que nous puissions nous en amuser ensemble. Je vous prie donc
+de m'envoyer deux mains de papier ordinaire, avec un peu de fil retors
+pour cet usage; joignez-y un peloton de mèche, parce que sa majesté
+m'oblige souvent de tirer ses gros canons, et que j'appréhende de
+perdre quelque jour la vue en me servant d'allumettes de bois. On voit
+ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent plus de
+mille livres. On croirait qu'elles y ont été apportées par le diable,
+quand on considère que Juida est à plus de deux cents milles, et
+qu'Ardra n'est pas à moins de cent soixante. Le roi prend beaucoup de
+plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de
+marché. Il fait travailler actuellement à construire des affûts.
+Quoiqu'il paraisse fort sensé, sa passion est pour les amusemens et
+les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous aviez quelque chose
+qui puisse lui plaire à ce titre, vous me feriez plaisir de me
+l'envoyer; des estampes et des peintures lui plairaient beaucoup; il
+aime à jeter les yeux dans les livres; ordinairement il porte dans sa
+poche un livre latin de prières, qu'il a pris au mulâtre portugais; et
+lorsqu'il est résolu de refuser quelque grâce qu'on lui demande, il
+parcourt attentivement ce livre, comme s'il y entendait quelque chose.
+
+»Il trouve aussi beaucoup d'amusement à tracer des caractères au
+hasard sur le papier, et souvent il m'envoie l'ouvrage qu'il a fait
+pour imiter nos lettres; mais il le fait accompagner d'un grand flacon
+d'eau-de-vie et d'un grand kabès[2] ou deux. Si vous connaissez
+quelque femme hors de condition, blanche ou mulâtresse, à qui l'on put
+persuader de venir dans ce pays, soit pour y porter la qualité de
+_femme du roi_, soit pour y exercer sa profession, cette galanterie me
+ferait faire un extrême progrès dans le coeur du roi, et donnerait
+beaucoup de poids à toutes mes promesses. Une femme qui prendrait ce
+parti n'aurait point à craindre d'être forcée à rien par la violence;
+car sa majesté entretient plus de deux mille femmes, avec plus de
+splendeur qu'aucun roi nègre. Elles n'ont pas d'autre occupation que
+de le servir dans son palais, qui paraît aussi grand qu'une petite
+ville. On les voit en troupes de cent soixante et deux cents aller
+chercher de l'eau dans de petits vases, vêtues tantôt de riches
+corsets de soie, tantôt de robes d'écarlate, avec de grands colliers
+de corail qui leur font deux ou trois fois le tour du cou. Leurs
+conducteurs ont des vestes de velours vert, bleu, cramoisi, et des
+masses d'argent doré à la main, qui leur tiennent lieu de cannes.
+Lorsque j'arrivai dans ce pays, le Portugais avait une fille mulâtre
+que le roi traitait avec beaucoup de considération, et qu'il comblait
+de présens. Il lui avait donné deux femmes et une jeune fille pour la
+servir; mais, étant morte de la petite-vérole, il souhaite
+passionnément d'en avoir une autre. Je lui ai entendu dire plusieurs
+fois qu'aucun blanc ne manquerait jamais près de lui de ce qui peut
+s'acheter avec de l'or. Il traite aussi très-favorablement les Nègres
+étrangers; et ses bontés éclatent tous les jours pour quelques Malais
+qui sont actuellement ici.
+
+[Note 2: Un kabès est une somme de quatre mille bedjis.]
+
+»La situation du pays le rend fort sain. Il est élevé, et par
+conséquent rafraîchi tous les jours par des vents agréables. La vue en
+est charmante: elle s'étend jusqu'au grand Popo, qui est fort éloigné;
+on n'y est point incommodé des mousquites.
+
+»J'espère que l'occasion se présentera de vous entretenir avec plus
+d'étendue de la puissance et de la grandeur de ce prince[3]
+victorieux. Je n'ai pu me défendre quelquefois d'une vive admiration
+en voyant ici des richesses que je ne m'attendais pas à trouver dans
+cette partie du monde. Vous savez que je ne dois la vie qu'à la pitié
+d'un Nègre qui m'aida à passer le mur du vieux comptoir, où l'on
+m'avait renfermé au premier cri de guerre. Sans cette malheureuse
+précaution, j'aurais peut-être eu le bonheur d'éviter la captivité. Le
+roi d'Ardra s'était méfié apparemment de mon dessein; et ce fut cette
+raison qui lui fit prendre le parti de s'assurer de moi. Quoi qu'il en
+soit, la maison où j'étais retenu ayant été la première où les
+Dahomays mirent le feu, j'en sortis aussitôt pour avoir le triste
+spectacle de la désolation qui suivit immédiatement. On me conduisit
+au travers de la ville jusqu'au palais du roi, où le général de
+Dahomay commandait en maître absolu. L'orgueil de la victoire et la
+multitude de ses soins ne l'empêchèrent pas de me prendre la main, et
+de m'offrir un verre d'eau-de-vie. J'ignorais encore qui il était;
+mais ce traitement me rassura. Je l'avais pris d'abord pour le frère
+du roi d'Ardra, quoique je fusse surpris de lui voir le visage coupé.
+J'appris bientôt que c'était le général du vainqueur.
+
+[Note 3: On verra tout à l'heure, dans les voyages de Snelgrave, un
+détail historique des victoires et de la puissance de Dahomay.]
+
+»À l'entrée de la nuit, je fus obligé de le suivre dans son camp. Les
+cadavres sans tête étaient en si grand nombre dans les rues de la
+ville, qu'ils bouchaient le passage, et le sang n'y aurait pas coulé
+avec plus d'abondance, s'il en était tombé une pluie du ciel. En
+arrivant au camp, on me fit boire deux ou trois verres d'eau-de-vie,
+et je fus mis sous la garde d'un officier qui me traita fort
+honnêtement. Le lendemain, on m'amena un de mes domestiques nègres,
+mais blessé si mortellement à la tête, qu'on lui voyait la cervelle à
+découvert. Il n'était point en état de m'expliquer à quoi j'étais
+destiné. Deux jours après, le général me fit appeler et me donna
+l'ordre de demeurer assis avec ses capitaines tandis qu'il comptait
+les esclaves, en leur donnant à chacun son bedji. Le nombre des bedjis
+étant monté à plus de deux grands kabès, celui des esclaves devait
+être de huit mille. Je reconnus entre eux deux autres de mes
+domestiques, l'un blessé au genou, l'autre à la cuisse. J'eus occasion
+d'entretenir un peu plus long-temps le général. Il m'encouragea par
+l'espérance d'un meilleur sort. Il fit apporter un flacon
+d'eau-de-vie, but à ma santé, et m'ordonna de garder le reste. À ce
+présent il voulut ajouter quelques pièces d'étoffes que je refusai,
+parce qu'elles ne pouvaient m'être d'aucun usage; mais je lui dis que,
+s'il pouvait me faire retrouver dans le pillage mes chemises et mes
+habits, j'en aurais beaucoup de reconnaissance, parce que mon linge
+était fort sale, comme vous n'aurez pas de peine à vous le figurer.
+
+»Les Dahomays, dont mes domestiques étaient devenus les esclaves, leur
+refusèrent la liberté de me parler, si ce n'était en leur présence.
+Cependant le général me dit de ne pas m'en affliger, et de ne
+m'alarmer de rien jusqu'à ce que j'eusse vu le roi son maître, dont il
+m'assura que je serais reçu avec bonté. Il me donna un parasol, et un
+branle ou un hamac, pour me faire porter dans le voyage; j'acceptai ce
+secours avec joie.
+
+»J'avais vu commettre tant de cruautés à l'égard des captifs, surtout
+contre ceux que leur âge ou leurs blessures ne permettaient pas
+d'emmener, que je ne pouvais être tout-à-fait sans crainte. La
+première fois surtout que je fus conduit par une troupe de Nègres
+armés, qui battaient devant moi, sur leurs tambours, une sorte de
+marche lugubre, que je pris pour le présage de mon supplice, je me
+livrai aux plus tragiques suppositions. J'étais environné d'un grand
+nombre de ces furieux, qui sautaient autour de moi en poussant des
+cris épouvantables. La plupart avaient à la main des épées ou des
+couteaux nus, et les faisaient briller devant mes yeux, comme s'ils
+eussent été prêts pour l'exécution. Mais, tandis que j'implorais la
+pitié et le secours du ciel, le général envoya ordre à l'officier qui
+me conduisait de me mener à deux milles du camp, dans un lieu où il
+s'était retiré lui-même. Son ordre fut exécuté sur-le-champ, et je fus
+un peu rassuré par sa présence.
+
+»Je vous raconterais les circonstances de mon voyage, et de quelle
+manière je fus reçu du roi, si sa majesté ne me faisait demander à ce
+moment ma lettre avec un empressement qui ne me permet pas de la
+rendre plus longue ni de la corriger. Je me flatte que cette raison
+fera excuser mes fautes, et je suis, etc.
+
+ »BULLFINCH LAMB.»
+
+L'auteur de cette lettre passa encore deux ans à la cour de Dahomay.
+Enfin le roi, se fiant à la promesse qu'il lui fit de revenir avec
+d'autres blancs, le renvoya comblé de bienfaits. Il s'arrêta peu à
+Juida. L'occasion s'étant présentée de partir pour l'Amérique, il se
+rendit à la Barbade, où Smith le rencontra.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay. Traite des Nègres.
+
+
+L'introduction des voyages de Snelgrave est la mieux détaillée que
+nous ayons encore rencontrée. Elle contient une vue générale du
+commerce de la Guinée, et les raisons pour lesquelles on a si peu
+connu jusqu'à présent l'intérieur de l'Afrique. Il entend la Guinée
+depuis le cap Vert jusqu'au pays d'Angole. Le fleuve de Zaïre ou de
+Congo, dit-il, est le lieu le plus éloigné où les Anglais aient porté
+leur commerce. Ils l'ont augmenté si avantageusement, qu'ils ont eu
+jusqu'à deux cents vaisseaux sur cette côte.
+
+Snelgrave a fait lui-même long-temps le commerce dans l'étendue
+d'environ sept cents lieues de côtes, depuis la rivière de Scherbro
+jusqu'au cap Lopez Gonsalvo. Il divise cet espace en quatre parties:
+la première, qu'il appelle côte au Vent (Windward), a deux cent
+cinquante lieues de longueur, depuis la même rivière jusqu'à celle
+d'Ancobar, près d'Axim. On ne trouve sur cette côte aucun
+établissement européen. Le commerce ne s'y exerce qu'au passage des
+vaisseaux, sur les signes que les Nègres font du rivage avec de la
+fumée, pour avertir les vaisseaux qu'ils aperçoivent à la voile. Ils
+se rendent à bord dans leurs canots avec les marchandises de leur
+pays, à moins qu'ils n'aient été rebutés par les insultes et les
+violences des marchands de l'Europe. C'est ce qui arrive souvent,
+remarque l'auteur, à la honte des Anglais et des Français, qui, sous
+les moindres prétextes, enlèvent ces malheureux Nègres pour
+l'esclavage. Une injustice si noire a non-seulement refroidi plusieurs
+nations d'Afrique pour le commerce, mais expose quelquefois les
+innocens à porter la peine des coupables; car on a l'exemple de
+quelques petits vaisseaux de l'Europe qui ont été surpris par des
+Nègres, maltraités et sacrifiés à leur vengeance.
+
+La seconde division de Snelgrave s'étend depuis la rivière d'Ancobar
+jusqu'au fort d'Akra, c'est-à-dire l'espace de cinquante lieues. Cette
+partie, qui se nomme la côte d'Or, est remplie de comptoirs anglais et
+hollandais.
+
+La troisième division est d'environ soixante lieues depuis Akra
+jusqu'à Iakin, près de Juida. Il n'y a point d'autres comptoirs dans
+cet espace que ceux de Juida et d'Iakin.
+
+La dernière partie, depuis Iakin jusqu'au cap Lopez Gonsalvo, passe le
+long de la baie de Benin, des Callabares et des Camerones, sur une
+étendue de trois cents lieues, et n'a point de comptoirs européens.
+
+Sur toute la côte de la première division, les marchands européens ne
+risquent pas volontiers de descendre au rivage, parce qu'ils ont
+mauvaise opinion du caractère des habitans. L'auteur descendit dans
+quelques endroits; mais il ne put jamais s'y procurer les moindres
+éclaircissemens sur les pays intérieurs. Dans tous ses voyages, il n'a
+pas rencontré un seul blanc qui ait eu la hardiesse d'y pénétrer:
+aussi ne doute-t-il pas que ceux qui formeraient cette entreprise ne
+périssent misérablement par la jalousie des Nègres, qui les
+soupçonneraient de quelque dessein pernicieux à leur nation.
+
+Quoique les habitans de la côte d'Or soient beaucoup plus civilisés
+par l'ancien commerce qu'ils ont avec les Européens, leur politique ne
+souffre pas non plus qu'on pénètre dans le sein de leur pays. Cette
+défiance va si loin, que la jalousie des Nègres intérieurs s'étend
+jusqu'aux autres Nègres qui sont sous la protection des blancs. De là
+vient que, dans la paix la plus profonde, lorsque les nations
+éloignées de la mer s'approchent du rivage pour le commerce, les
+éclaircissemens qu'on en tire sont si fabuleux et si contradictoires,
+qu'on n'y peut prendre aucune confiance, d'autant plus qu'en général
+les Nègres en imposent toujours aux blancs.
+
+On peut dire la même chose de la troisième division; car, jusqu'à la
+conquête des royaumes de Juida et d'Iakin par le roi de Dahomay, on ne
+connaissait presque rien des pays du dedans. Aucun blanc n'avait
+pénétré plus loin que le royaume d'Ardra, qui est à cinquante milles
+de la côte.
+
+Les peuples de la quatrième division sont encore plus barbares que
+ceux de la première, et moins capables par conséquent de se prêter aux
+informations.
+
+Enfin Snelgrave conclut son introduction par un exemple remarquable
+des sacrifices humains sur la rivière du vieux Callabar. Akqua, chef
+ou roi du canton (car la rivière de Callabar a plusieurs petits
+princes), vint à bord, par la seule curiosité de voir le vaisseau et
+d'entendre la musique de l'Europe. Cette musique l'ayant beaucoup
+amusé, il invita le capitaine à descendre au rivage. Snelgrave y
+consentit; mais, connaissant la férocité de cette nation, il se fit
+accompagner de dix matelots bien armés et de son canonnier. En
+touchant la terre, il fut conduit à quelque distance de la côte, où il
+trouva le roi assis sur une sellette de bois, à l'ombre de quelques
+arbres touffus. Il fut invité à s'asseoir aussi sur une autre sellette
+qui avait été préparée pour lui. Le roi ne prononça pas un mot, et ne
+fit pas le moindre mouvement jusqu'à ce qu'il le vît assis. Mais alors
+il le félicita sur son arrivée, et lui demanda des nouvelles de sa
+santé. Snelgrave lui rendit ses complimens après l'avoir salué le
+chapeau à la main. L'assemblée était nombreuse. Quantité de seigneurs
+nègres étaient debout autour de leur maître; et sa garde, composée
+d'environ cinquante hommes, armés d'arcs et de flèches, l'épée au côté
+et la zagaie à la main, se tenait derrière lui à quelque distance. Les
+Anglais se rangèrent vis-à-vis à vingt pas, le fusil sur l'épaule.
+
+Après avoir présenté au roi quelques bagatelles, dont il parut charmé,
+Snelgrave vit un petit Nègre attaché par la jambe à un pieu fiché en
+terre. Ce petit misérable était couvert de mouches et d'autres
+insectes. Deux prêtres qui faisaient la garde près de lui paraissaient
+ne le pas perdre un moment de vue. Le capitaine, surpris de ce
+spectacle, en demanda l'explication au roi. Ce prince répondit que
+c'était une victime, qui devait être sacrifiée la nuit suivante au
+dieu Egho pour la prospérité de son royaume. L'horreur et la pitié
+firent une si vive impression sur Snelgrave, que sans aucun
+ménagement, et, comme il le confesse, avec trop de précipitation, il
+donna ordre à ses gens de prendre la victime pour lui sauver la vie.
+Mais, comme ils entreprenaient de lui obéir, un des gardes marcha vers
+le plus avancé d'un air menaçant et la lance levée. Snelgrave,
+commençant à craindre qu'il ne perçât un des Anglais, tira de sa poche
+un petit pistolet, dont la vue effraya beaucoup le roi. Mais il donna
+ordre à l'interprète de l'assurer qu'on ne voulait nuire ni à lui ni à
+ses gens, pourvu que son garde cessât de menacer l'Anglais.
+
+Cette demande fut aussitôt accordée; mais, lorsque tout parut
+tranquille, Snelgrave fit un reproche au roi d'avoir violé le droit de
+l'hospitalité en permettant que son garde menaçât les Anglais de sa
+lance. Le monarque nègre répondit que Snelgrave avait eu tort le
+premier en donnant ordre à ses gens de se saisir de la victime. Le
+capitaine anglais reconnut volontiers qu'il avait été trop prompt;
+mais, s'excusant sur le privilége de sa religion, qui défend également
+de prendre le bien d'autrui et de donner la mort aux innocens, il
+représenta au prince qu'au lieu des bénédictions du ciel; il allait
+s'attirer la haine du Dieu tout-puissant que les blancs adorent. Il
+ajouta que la première loi de la nature humaine est de ne pas faire
+aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent: terrible
+argument contre les Européens qui achètent les Nègres! Enfin il offrit
+d'acheter l'enfant. Cette proposition fut acceptée; et ce qui le
+surprit beaucoup, le roi ne lui demanda qu'un collier de verre bleu,
+qui ne valait pas trente sous. Il s'était attendu qu'on lui
+demanderait dix fois autant, parce que, depuis les rois jusqu'aux plus
+vils esclaves, les Nègres sont accoutumés à profiter de toutes sortes
+d'occasions pour tirer quelque avantage des Européens. Il prit
+plaisir, après avoir obtenu cette grâce, à traiter le roi avec les
+liqueurs et les vivres qu'il avait apportés du vaisseau. Ensuite il
+prit congé de ce prince, qui, pour lui marquer la satisfaction qu'il
+avait reçue de sa visite, promit de le visiter sur son bord une
+seconde fois.
+
+La veille de son débarquement, Snelgrave avait acheté la mère de
+l'enfant, sans prévoir ce qui lui devait arriver; et le chirurgien
+ayant remarqué qu'elle avait beaucoup de lait, et s'étant informé de
+ceux qui l'avaient amenée de l'intérieur des terres si elle avait un
+enfant, ils avaient répondu qu'elle n'en avait pas; mais à peine ce
+petit malheureux fut-il porté à bord, que, le reconnaissant entre les
+bras des matelots, elle s'élança vers eux avec une impétuosité
+surprenante pour le prendre dans les siens. Snelgrave a peine à
+croire qu'il y ait jamais eu de scène aussi touchante. L'enfant était
+aussi joli qu'un Nègre peut l'être, et n'avait pas plus de dix-huit
+mois. Mais la reconnaissance produisit autant d'effet que la
+tendresse, lorsque la mère eût appris de l'interprète que le capitaine
+l'avait dérobé à la mort. Cette aventure ne fut pas plus tôt répandue
+dans le vaisseau, que tous les Nègres, libres et esclaves, battirent
+des mains et chantèrent les louanges de Snelgrave. Il en tira un fruit
+considérable pendant le reste du voyage, par la tranquillité et la
+soumission qu'il trouva constamment parmi ses esclaves, quoiqu'il n'en
+eût pas moins de trois cents à bord. Il se rendit de la rivière de
+Callabar à l'île d'Antigoa, où il vendit sa cargaison. Un planteur de
+cette île, lui ayant entendu raconter l'histoire de la mère et du
+fils, les acheta tous deux sur cette seule recommandation, et leur fit
+trouver beaucoup de douceur dans l'esclavage.
+
+Cette anecdote, qui attendrira tous les coeurs sensibles, console un
+peu des barbaries que nous sommes souvent obligé de rapporter, et
+jette au moins quelque intérêt au milieu des détails quelquefois un
+peu arides qui doivent entrer nécessairement dans cette partie la plus
+ingrate de notre Abrégé.
+
+Vers la fin du mois de mars 1727, Snelgrave, alors capitaine de _la
+Catherine_, arriva dans la rade de Juida, où il avait déjà fait
+plusieurs voyages. Après avoir pris terre, sans se ressentir des
+inconvéniens ordinaires de cette dangereuse côte, il se rendit au Fort
+anglais, qui est à trois milles du rivage et fort près du Fort
+français. Trois semaines avant son arrivée, le pays avait été conquis
+et ruiné par le roi de Dahomay, et les Européens des comptoirs avaient
+été enlevés pour l'esclavage avec les habitans nègres. Les ravages de
+l'épée et du feu dans une si belle contrée formaient encore un affreux
+spectacle. Le carnage avait été si terrible, que les champs étaient
+couverts d'os de morts. Cependant, comme les prisonniers européens
+avaient obtenu du vainqueur la permission de revenir dans leurs forts,
+ce fut d'eux-mêmes que l'auteur apprit les circonstances de cette
+étrange révolution.
+
+Il commence son récit par la description de l'état florissant où il
+avait vu le royaume de Juida dans ses voyages précédens. La côte de ce
+pays est au 6e degré 40 minutes nord. Sabi, qui en est la capitale,
+est situé à sept milles de la mer: c'était dans cette ville que les
+Européens avaient leurs comptoirs; la rade était ouverte à toutes les
+nations. On comptait annuellement plus de deux mille Nègres que les
+Français, les Anglais, les Hollandais et les Portugais transportaient
+de Sabi et des places voisines: étrange preuve de prospérité! Les
+habitans étaient civilisés par un long commerce.
+
+L'usage de la polygamie étant établi dans le royaume de Juida, et les
+seigneurs ou les riches n'ayant pas moins de cent femmes, le pays
+s'était peuplé avec tant d'abondance, qu'il était rempli de villes et
+de villages. La bonté naturelle du terroir, jointe à la culture qu'il
+recevait de tant de mains, lui donnait l'apparence d'un jardin
+continuel. Un long et florissant commerce avait enrichi les habitans.
+Tous ces avantages étaient devenus la source d'un luxe et d'une
+mollesse si excessifs, qu'une nation qui aurait pu mettre cent mille
+combattans sous les armes se vit chassée de ses principales villes par
+une armée peu nombreuse, et devint la proie d'un ennemi qu'elle avait
+autrefois méprisé.
+
+Le roi de Juida, étant monté sur le trône à l'âge de quatorze ans,
+avait abandonné le gouvernement aux seigneurs de sa cour, qui
+s'étaient fait une étude de flatter toutes ses passions pour le
+retenir plus long-temps dans cette dépendance. Il avait trente ans au
+temps de la révolution; mais, loin de s'être rendu plus propre aux
+affaires, il ne pensait qu'à satisfaire son incontinence. Il
+entretenait à sa cour plusieurs milliers de femmes qu'il employait à
+toutes sortes de services; car il n'y recevait aucun domestique d'un
+autre sexe. Cette faiblesse aboutit à sa ruine. Les grands, n'ayant en
+vue que leur intérêt particulier, s'érigèrent en autant de tyrans qui
+divisèrent le peuple et devinrent aisément la proie de leur ennemi
+commun, le roi de Dahomay, monarque puissant dont les états sont fort
+éloignés dans les terres.
+
+Ce prince avait fait demander depuis long-temps au roi de Juida la
+permission d'envoyer ses sujets pour le commerce, jusqu'au bord de la
+mer, avec offre de lui payer les droits ordinaires sur chaque esclave:
+cette proposition ayant été rejetée, il avait juré de se venger dans
+l'occasion; mais le roi de Juida s'était si peu embarrassé de ses
+menaces, que, Snelgrave se trouvant vers le même temps à sa cour, il
+lui avait dit que, si le roi de Dahomay entreprenait la guerre, il ne
+le traiterait pas suivant l'usage du pays, qui était de lui faire
+couper la tête, mais qu'il le réduirait à la qualité d'esclave pour
+l'employer aux plus vils offices.
+
+Trouro Audati, roi de Dahomay, était un prince politique et vaillant,
+qui dans l'espace de peu d'années avait étendu ses conquêtes vers la
+mer jusqu'au royaume d'Ardra, pays intérieur, mais qui touche à celui
+de Juida. Il se proposait d'y demeurer tranquille, jusqu'à ce qu'il
+eût assuré ses premières conquêtes, lorsqu'un nouvel incident le força
+de reprendre les armes. Le roi d'Ardra avait un frère nommé Hassar,
+qui en avait été traité avec beaucoup de rigueur et d'injustice. Ce
+prince outragé alla offrir secrètement à Trouro Audati de grosses
+sommes d'argent, s'il voulait entreprendre de le venger. Il en fallait
+bien moins pour réveiller un conquérant politique. Le roi d'Ardra
+découvrit les desseins de ses ennemis, et fit demander aussitôt du
+secours au roi de Juida, qu'un intérêt commun devait faire entrer
+dans sa querelle; mais celui-ci eût l'imprudence de fermer l'oreille,
+et de souffrir que l'armée du roi d'Ardra, qui était forte de
+cinquante mille hommes, fût taillée en pièces, et le roi même fait
+prisonnier. Le malheureux monarque fut décapité aux yeux du vainqueur,
+suivant l'usage barbare des rois nègres.
+
+Le roi de Dahomay, tournant ses armes contre le royaume de Juida,
+attaqua d'abord un canton dont Appragah, grand seigneur nègre, avait
+le gouvernement héréditaire. Cet Appragah fit demander du secours à
+son roi; mais il avait à la cour des ennemis qui souhaitaient sa
+ruine, et qui rendirent le roi sourd à ses instances. Se voyant
+abandonné, il prit le parti, après quelque résistance, de se soumettre
+au roi de Dahomay, et cet hommage volontaire lui fit obtenir du
+vainqueur une composition honorable.
+
+La soumission d'Appragah ouvrit à l'armée victorieuse l'entrée
+jusqu'au centre du royaume. Cependant elle fut arrêtée par une rivière
+qui coule au nord de Sabi, principale ville de Juida, et résidence
+ordinaire de ses princes. Le roi de Dahomay y assit son camp, sans
+oser se promettre que le passage fût une entreprise aisée. Cinq cents
+hommes auraient suffi pour garder les bords de cette rivière; mais, au
+lieu de veiller à leur sûreté, les peuples efféminés de Sabi se
+crurent assez défendus par leur nombre, et ne purent s'imaginer que
+leur ennemi osât s'approcher de leur ville. Ils se contentèrent
+d'envoyer soir et matin leurs prêtres sur le bord de la rivière pour y
+faire des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand
+serpent, auquel ils s'adressaient dans ces occasions pour rendre les
+bords de leur rivière inaccessibles.
+
+Ce serpent était d'une espèce particulière, qui ne se trouve que dans
+le royaume de Juida. Le ventre de ces monstres est gros. Leur dos est
+arrondi comme celui d'un porc. Ils ont au contraire la tête et la
+queue fort menues, ce qui rend leur marche très-lente. Leur couleur
+est jaune et blanche, avec quelques raies brunes. Ils sont si peu
+nuisibles, que, si l'on marche dessus par imprudence (car ce serait un
+crime capital d'y marcher volontairement), leur morsure n'est suivie
+d'aucun effet fâcheux; et c'est une des principales raisons que les
+Nègres apportent pour justifier leur culte. D'ailleurs ils sont
+persuadés, par une ancienne tradition, que l'invocation du serpent les
+a délivrés de tous les malheurs qui les menaçaient; mais ils virent
+leurs espérances trompées dans la plus dangereuse occasion qu'ils
+eussent à redouter. Leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées
+qu'eux; car les serpens étant en si grand nombre, qu'ils étaient
+regardés comme des animaux domestiques, les conquérans, qui eu
+trouvèrent les maisons remplies, leur firent un traitement fort
+singulier. Ils les soulevaient par le milieu du corps en leur disant:
+«Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous défendre.» Ces
+pauvres animaux demeurant sans réponse, les Dahomays les éventraient
+et les faisaient griller sur des charbons pour les manger.
+
+La politique de Dahomay alla jusqu'à faire déclarer aux Européens qui
+résidaient alors dans le royaume de Juida que, s'ils voulaient
+demeurer neutres, ils n'avaient rien à craindre de ses armes, et qu'il
+promettait au contraire d'abolir les impôts que le roi de Juida
+mettait sur leur commerce; mais que, s'ils prenaient parti contre lui,
+ils devaient s'attendre aux plus cruels effets de son ressentiment.
+Cette déclaration les mit dans un extrême embarras. Ils étaient portés
+à se retirer dans leurs forts, qui sont à trois milles de Sabi, du
+côté de la mer, pour y attendre l'événement de la guerre. Mais,
+craignant aussi d'irriter le roi de Juida, qui pouvait les accuser
+d'avoir découragé ses sujets par leur fuite, ils se déterminèrent à
+demeurer dans la ville.
+
+Trouro Audati n'eût pas plus tôt reconnu que les habitans de Sabi
+laissaient la garde de la rivière aux serpens, qu'il détacha deux
+cents hommes pour sonder les passages; ils gagnèrent l'autre rive sans
+opposition, et marchèrent immédiatement vers la ville au son de leurs
+instrumens militaires. Le roi de Juida, informé de leur approche, prit
+aussitôt la fuite avec tout son peuple, et se retira dans une île
+maritime, qui n'est séparée du continent que par une rivière; mais la
+plus grande partie des habitans, n'ayant point de pirogues pour le
+suivre, se noyèrent en voulant passer à la nage. Le reste, au nombre
+de plusieurs mille, se réfugièrent dans les broussailles, où ceux qui
+échappèrent à l'épée périrent encore plus misérablement par la famine.
+L'île que le roi avait prise pour asile est proche du pays des Popos,
+qui suit le royaume de Juida, du côté de l'ouest.
+
+Le détachement de l'armée ennemie, étant entré dans la ville, mit
+d'abord le feu au palais, et fit avertir aussitôt le général qu'il n'y
+avait plus d'obstacles à redouter. Toutes les troupes de Dahomay
+passèrent promptement la rivière, et n'en croyaient qu'à peine le
+témoignage de leurs yeux. Dulport, qui commandait alors à Juida pour
+la compagnie d'Afrique, raconta plusieurs fois à Snelgrave que
+plusieurs Nègres de Dahomay, qui étaient entrés dans le comptoir
+anglais, avaient paru si effrayés à la vue des blancs, que, n'osant
+s'en approcher, ils avaient attendu quelques signes de tête et de main
+pour se persuader que c'étaient des hommes de leur espèce, ou du moins
+qui ne différaient d'eux que par la couleur; mais lorsqu'ils s'en
+crurent assurés, ils oublièrent le respect; et prenant à Dulport tout
+ce qu'il avait dans ses poches, ils le firent prisonnier avec quarante
+autres blancs, Anglais, Français, Hollandais et Portugais. De ce
+nombre était Jérémie Tinker, qui avait résigné depuis peu la direction
+des affaires de la compagnie à Dulport, et qui devait s'embarquer peu
+de jours après pour l'Angleterre. Le signor Pereira, gouverneur
+portugais, fut le seul qui s'échappa de la ville et qui gagna le Fort
+français.
+
+Le lendemain, tous les prisonniers blancs furent envoyés au roi de
+Dahomay, qui était resté à quarante milles de Sabi. On avait eu soin
+de leur faire préparer pour ce voyage des hamacs à là mode du pays. En
+arrivant au camp royal, ils furent séparés suivant la différence de
+leurs nations, et, pendant quelques jours, ils furent assez
+maltraités; mais dans la première audience qu'ils obtinrent du roi, ce
+prince rejeta le mauvais accueil qu'on leur avait fait sur le trouble
+causé par la guerre, et leur promit qu'ils seraient plus satisfaits à
+l'avenir. En effet, peu de jours après, il leur accorda la liberté
+sans rançon, avec la permission de retourner dans leurs forts.
+Cependant ils ne purent obtenir la restitution de se qu'on leur avait
+pris. Le roi fit présent de quelques esclaves, aux gouverneurs anglais
+et français. Il les assura qu'après avoir bien établi ses conquêtes,
+son dessein était de faire fleurir le commerce et de donner aux
+Européens des témoignages d'une considération particulière. Toute la
+conduite du conquérant nègre est d'un homme très-supérieur à l'idée
+que nous avons de ces barbares.
+
+Snelgrave passa trois jours sur le rivage de Juida avec les Français
+et les Anglais des deux comptoirs, qui lui parurent fort embarrassés
+des circonstances. Il les quitta pour se rendre à Iakin, qui n'en est
+qu'à sept lieues à l'est, quoiqu'il y ait au moins trente milles de
+côtes. Cette rade a toujours servi de port de mer au royaume d'Ardra.
+Elle est gouvernée par un prince héréditaire qui paie à cette couronne
+un tribut de sel. Lorsque le roi de Dahomay s'était rendu maître
+d'Ardra, ce gouverneur l'avait fait assurer de sa soumission, avec
+offre de lui payer le même tribut qu'au roi précédent. Cette conduite
+fut fort approuvée de Trouro Audati, et la sienne fait connaître
+quelle était sa politique. Quelques ravages qu'il eût exercés dans les
+pays qu'il avait subjugués, il jugea qu'après s'être ouvert jusqu'à la
+mer le passage qu'il désirait, il pourrait tirer quelque utilité des
+Iakins, qui entendaient fort bien le commerce, et que par cette voie
+il ne manquerait jamais d'armes et de poudre pour assurer ses
+conquêtes. D'ailleurs cette nation avait toujours été rivale des
+Juidas dans le commerce, et leur portait une haine invétérée depuis
+qu'ils avaient attiré dans leur pays tout le commerce d'Iakin; car les
+agrémens de Sabi et la douceur de l'ancien gouvernement avaient porté
+les Européens à fixer leurs établissemens dans cette ville.
+
+Le lendemain, il vint un messager nègre, nommé Boutteno, qui dit à
+Snelgrave, en fort bon anglais, que, ne l'ayant pu trouver à Juida,
+où il l'avait cherché par l'ordre du roi de Dahomay, il était venu à
+Iakin pour l'inviter à se rendre au camp, et l'assurer de la part de
+sa majesté qu'il y serait en sûreté et reçu avec toutes sortes de
+caresses. Snelgrave marqua de l'embarras à répondre; mais, apprenant
+que son refus pourrait avoir de fâcheuses conséquences, il prit le
+parti de faire ce voyage, surtout lorsqu'il vit plusieurs blancs
+disposés à l'accompagner. Un capitaine hollandais, dont le vaisseau
+avait été détruit depuis peu par les Portugais, lui promit de le
+suivre. Le chef du comptoir hollandais d'Iakin résolut d'envoyer avec
+lui son écrivain pour offrir quelques présens au vainqueur. Le prince
+d'Iakin fit aussi partir son propre frère pour renouveler ses hommages
+au roi.
+
+Le 8 avril, ils traversèrent dans des canots la rivière qui coule
+derrière Iakin. Leur cortége était composé de cent Nègres, et le
+messager leur servait de guide. Cet homme, qui avait été fait
+prisonnier avec Lamb, avait appris l'anglais dès son enfance dans le
+comptoir de Juida. Ils furent accompagnés jusqu'au bord de la rivière
+par les habitans de la ville, qui faisaient des voeux pour leur
+retour, dans l'opinion qu'ils avaient de la barbarie des Dahomays.
+
+Après avoir passé la rivière, ils se mirent en chemin dans leurs
+hamacs, portés chacun par six Nègres qui se relevaient successivement
+à certaines distances; car deux hommes suffisent pour soutenir le
+bâton auquel le branle est attaché. Ils ne faisaient pas moins de
+quatre milles par heures; mais on était quelquefois obligé d'attendre
+ceux qui portaient le bagage. On ne trouve point de chariots à Iakin,
+et les chevaux n'y sont guère plus grands que des ânes; au reste, les
+chemins sont fort bons, et la perspective du pays aurait été
+très-agréable, si l'on n'y eût aperçu de tous côtés les ravages de la
+guerre. On y voyait non-seulement les ruines de quantité de villes et
+de villages, mais les os des habitans massacrés qui couvraient encore
+la terre. Le premier jour on dîna, sous des cocotiers, de diverses
+viandes froides dont on avait fait provision. Le soir on fut obligé de
+coucher à terre, dans quelques mauvaises huttes, qui étaient trop
+basses pour y pouvoir suspendre les hamacs. Tous les Nègres de la
+suite passèrent la nuit à l'air.
+
+Le jour suivant, étant parti à sept heures du matin, le convoi se
+trouva, vers neuf heures, à un quart de mille du camp royal; on crut
+avoir fait, depuis Iakin, environ quarante milles. Là, un messager
+envoyé par le roi fit à Snelgrave et aux autres blancs les complimens
+de sa majesté. Il leur conseilla de se vêtir proprement: ensuite, les
+ayant conduits fort près du camp, il les remit entre les mains d'un
+officier de distinction qui portait le titre de grand capitaine. La
+manière dont cet officier les aborda leur parut fort, extraordinaire.
+Il était environné de cinq cents soldats chargés d'armes à feu,
+d'épées nues, de boucliers et de bannières, qui se mirent à faire des
+grimaces et des contorsions si ridicules, qu'il n'était pas aisé de
+pénétrer leurs intentions. Elles devinrent encore plus obscures
+lorsque le capitaine s'approcha d'eux avec quelques autres officiers
+l'épée à la main et la secouant sur leurs têtes, ou leur en appuyant
+la pointe sur l'estomac, avec des sauts et des mouvements désordonnés;
+à la fin, prenant un air plus composé, il leur tendit la main, les
+félicita de leur arrivée au nom du roi, et but à leur santé du vin de
+palmier, qui est fort commun dans le pays. Snelgrave et ses compagnons
+lui répondirent en buvant de la bière et du vin qu'ils avaient
+apportés. Ensuite ils furent invités à se remettre en chemin, sous la
+garde de cinq cents Dahomays, au bruit continuel de leurs instrumens.
+
+Le camp royal était auprès d'une fort grande ville, qui avait été la
+capitale du royaume d'Ardra, mais qui n'offrait plus qu'un affreux
+amas de ruines. L'armée victorieuse campait dans des tentes, composées
+de petites branches d'arbres et couvertes de paille, de la forme de
+nos ruches à miel, mais assez grandes pour contenir dix à douze
+soldats. Les blancs furent conduits d'abord sous de grands arbres, où
+l'on avait placé des chaises du butin de Juida pour les y faire
+asseoir à l'ombre. Bientôt ils virent des milliers de Nègres, dont la
+plupart n'avaient jamais vu de blancs, et que la curiosité amenait
+pour jouir de ce spectacle. Après avoir passé deux heures dans cette
+situation à considérer divers tours de souplesse dont les Nègres
+tâchaient de les amuser, ils furent menés dans une chaumière qu'on
+avait préparée pour eux. La porte en était fort basse; mais ils
+trouvèrent le dedans assez haut pour y suspendre leurs hamacs.
+Aussitôt qu'ils y furent entrés avec leur bagage, le grand capitaine,
+qui les avait accompagné jusque-là, laissa une garde à peu de
+distance, et se rendit auprès du roi pour lui rendre compte de sa
+commission. Vers midi, ils dressèrent leur tente au milieu d'une
+grande cour environnée de palissades, autour desquelles la populace
+s'empressa beaucoup pour les regarder. Mais ils dînèrent
+tranquillement, parce que le roi avait ordonné sous peine de mort que
+personne s'approchât d'eux sans la permission de la garde. Cette
+attention pour leur sûreté leur causa beaucoup de joie. Cependant ils
+furent tourmentés par une si prodigieuse quantité de mouches, que,
+malgré les soins continuels de leurs esclaves, ils ne pouvaient avaler
+un morceau qui ne fût chargé de cette vermine.
+
+À trois heures après midi, le grand capitaine les fit avertir de se
+rendre à la porte royale. Ils virent en chemin deux grands échafauds
+sur lesquels on avait assemblé en piles un grand nombre de têtes de
+mort: c'était là ce qui amassait les mouches dont ils avaient reçu
+tant d'incommodité pendant leur dîner. L'interprète leur apprit que
+les Dahomays avaient sacrifié dans ce lieu à leurs divinités quatre
+mille prisonniers de Juida, et que cette exécution s'était faite il y
+avait environ trois semaines. Ce témoignage formel prouve sans
+réplique l'usage des sacrifices humains dans ces contrées.
+
+La porte royale donnait entrée dans un grand clos de palissades, où
+l'on voyait plusieurs maisons dont les murs étaient de terre. On fit
+asseoir les blancs sur des sellettes. Un officier leur présenta une
+vache, un mouton, quelques chèvres et d'autres provisions. Il ajouta
+pour compliment qu'au milieu du tumulte des armes sa majesté ne
+pouvait pas satisfaire l'inclination qu'elle avait à le mieux traiter.
+Ils ne virent pas le roi; mais, sortant de la cour, après y avoir
+promené quelque temps les yeux, ils furent surpris d'apercevoir à la
+porte une file de quarante Nègres, grands et robustes, le fusil sur
+l'épaule et le sabre à la main, chacun orné d'un grand collier de
+dents d'hommes, qui leur pendaient sur l'estomac et autour des
+épaules. L'interprète leur apprit que c'étaient les héros de la
+nation, auxquels il était permis de porter les dents des ennemis
+qu'ils avaient tués: quelques-uns en avaient plus que les autres, ce
+qui faisait une différence de degrés dans l'ordre même de la valeur.
+La loi du pays défendait sous peine de mort de se parer d'un si
+glorieux ornement sans avoir prouvé devant quelques officiers chargés
+de cet emploi que chaque dent venait d'un ennemi tué sur le champ de
+bataille. Snelgrave pria l'interprète de leur faire un compliment de
+sa part, et de leur dire qu'il les regardait comme une compagnie de
+braves gens: ils répondirent qu'ils estimaient beaucoup les blancs.
+
+Ce fut le lendemain qu'ils reçurent ordre de se préparer pour
+l'audience du roi. Ils furent conduits dans la même cour qu'ils
+avaient vue le jour précédent; sa majesté y était assise, contre
+l'usage du pays, sur une chaise dorée qui s'était trouvée entre les
+dépouilles du palais de Juida. Trois femmes soutenaient de grands
+parasols au-dessus de sa tête pour le garantir de l'ardeur du soleil,
+et quatre autres femmes étaient debout derrière lui le fusil sur
+l'épaule; elles étaient toutes fort proprement vêtues depuis la
+ceinture jusqu'en bas, suivant l'usage de la nation, où la moitié
+supérieure du corps est toujours nue; elles portaient au bras des
+cercles d'or d'un grand prix, des joyaux sans nombre autour du cou, et
+de petits ornemens du pays entrelacés dans leur chevelure. Ces parures
+de tête sont des cristaux de diverses couleurs, qui viennent de fort
+loin dans l'intérieur de l'Afrique, et qui paraissent une espèce de
+fossiles. Les Nègres en font le même cas que nous faisons des diamans.
+
+Le roi était vêtu d'une robe à fleurs d'or qui lui tombait jusqu'à la
+cheville du pied. Il avait sur la tête un chapeau d'Europe brodé en
+or, et des sandales aux pieds. On avertit les blancs de s'arrêter à
+vingt pas de la chaise. À cette distance, sa majesté leur fit dire par
+l'interprète qu'elle se réjouissait de leur arrivée. Ils lui firent
+une profonde révérence la tête découverte. Alors, ayant assuré
+Snelgrave de sa protection, elle donna ordre qu'on présentât des
+chaises aux étrangers. Ils s'assirent. Le roi but à leur santé, et
+leur ayant fait apporter des liqueurs, il leur donna permission de
+boire à la sienne.
+
+On amena le même jour au camp plus de huit cents captifs, d'une région
+nommé Teffo, à six journées de distance. Tandis que le roi de Dahomay
+faisait la conquête de Juida, ces peuples avaient attaqué cinq cents
+hommes de ses troupes, qu'il avait donnés pour escorte à douze de ses
+femmes pour les reconduire dans le pays de Dahomay avec quantité de
+richesses. Les Teffos, ayant mis l'escorte en déroute, avaient tué les
+douze femmes, et s'étaient saisis de leur trésor. Mais, après la
+conquête de Juida, le roi s'était hâté de détacher une partie de son
+armée pour tirer vengeance de cette insulte.
+
+Il se fit amener les prisonniers dans sa cour. Le roi en choisit un
+grand nombre pour les sacrifier à ses fétiches; le reste fut destiné à
+l'esclavage. Cependant tous les soldats de Dahomay qui avaient eu part
+à cette prise reçurent des récompenses qui leur furent distribuées
+sur-le-champ par les officiers du roi. On leur paya pour chaque
+esclave mâle la valeur de vingt schellings (24 francs) en cauris, et
+celle de dix schellings pour chaque femme et chaque enfant. Les mêmes
+soldats apportèrent au milieu de la cour plusieurs milliers de têtes
+enfilées dans des cordes. Chacun en avait sa charge; et les officiers
+qui les reçurent leur payèrent la valeur de cinq schellings pour
+chaque tête. Ensuite d'autres Nègres emportaient tous ces horribles
+monumens de la victoire pour en faire un amas près du camp.
+L'interprète dit à Snelgrave que le dessein du roi était d'en composer
+un trophée de longue mémoire.
+
+Pendant que ce prince parut dans la cour, tous les grands de la nation
+se tinrent prosternés sans pouvoir approcher de sa chaise plus près de
+vingt pas. Ceux qui avaient quelque chose à lui communiquer
+commençaient par baiser la terre, et parlaient ensuite à l'oreille
+d'une vieille femme, qui allait expliquer leurs désirs au roi, et qui
+leur rapportait sa réponse. Il fit présent à plusieurs de ses
+officiers et de ses courtisans d'environ deux cents esclaves. Cette
+libéralité royale fut proclamée à haute voix dans la cour, et suivie
+des applaudissemens de la populace, qui attendait autour des
+palissades l'heure du sacrifice. Ensuite on vit arriver deux Nègres
+qui portaient un assez grand tonneau rempli de diverses sortes de
+grains. Snelgrave jugea qu'il ne contenait pas moins de dix
+gallons[4]. Après l'avoir placé à terre, les deux Nègres se mirent à
+genoux, et, mangeant le grain à poignées, ils avalèrent tout en peu de
+minutes. Snelgrave apprit de l'interprète que cette cérémonie ne se
+faisait que pour amuser le roi, et que les acteurs ne vivaient pas
+long-temps, mais qu'ils ne manquaient jamais de successeurs. Cette
+étrange espèce de flatterie et de bassesse imbécile peut paraître
+moins inconcevable dans une nation barbare, avilie et malheureuse;
+mais si, dans notre. Europe, où l'on connaît mieux l'usage et le prix
+de la vie, si dans une cour très-polie on avait vu des exemples d'une
+adulation à peu près de la même espèce et du même danger, ne
+faudrait-il pas convenir que l'air qu'on respire dans les cours est
+mortel à la raison?
+
+[Note 4: Un gallon est une mesure évaluée environ huit pintes.]
+
+Après le dîner, le frère du prince d'Iakin vint, à la tête des blancs,
+dans un si grand effroi, que de noir qu'il était, sa pâleur le rendit
+basané. Il avait rencontré en chemin les Teffos qui devaient être
+sacrifiés, et leurs cris lamentables l'avaient jeté dans ce désordre.
+Les Nègres de la côte ont en horreur ces excès de cruauté, et
+détestent surtout les festins de chair humaine. Ce barbare usage était
+familier aux Dahomays; car, lorsque Snelgrave reprocha dans la suite
+aux peuples de Juida le découragement qui leur avait fait prendre la
+fuite, ils répondirent qu'il était impossible de résister à des
+cannibales dont il fallait s'attendre à devenir la pâture; et leur
+ayant répliqué qu'il importait peu après la mort d'être dévorés par
+des hommes ou par des vautours, qui sont en grand nombre dans le pays,
+ils secouèrent les épaules, en frémissant de la seule pensée d'être
+mangés par des créatures de leur espèce, et protestant qu'ils
+redoutaient moins toute autre mort. Le frère du prince d'Iakin
+paraissait inquiet pour sa propre sûreté, parce qu'il n'avait point
+été reçu à l'audience du roi; mais Snelgrave et le capitaine
+hollandais obtinrent du chef des prêtres la liberté d'assister à la
+cérémonie. Elle fut exécutée sur quatre petits échafauds, élevés
+d'environ cinq pieds au-dessus de la terre. La première victime fut un
+beau Nègre de cinquante ou soixante ans, qui parut les mains liées
+derrière le dos. Il se présenta d'un air ferme et sans aucune marque
+de douleur ou de crainte. Un prêtre dahomay le retint quelques momens
+debout près de l'échafaud, et prononça sur lui quelques paroles
+mystérieuses: ensuite il fit un signe à l'exécuteur qui était derrière
+la victime, et qui, d'un seul coup de sabre, sépara la tête du corps.
+Toute l'assemblée poussa un grand cri. La tête fut jetée sur
+l'échafaud; mais le corps, après avoir été quelque temps à terre pour
+laisser au sang le temps de couler, fut emporté par des esclaves, et
+jeté dans un lieu voisin du camp. L'interprète dit à Snelgrave que la
+tête était pour le roi, le sang pour les fétiches, et le corps pour
+le peuple.
+
+Le sacrifice fut continué avec les mêmes formalités pour chaque
+victime. Snelgrave observa que les hommes se présentaient
+courageusement à la mort; mais les cris des femmes et des enfans
+s'élevaient jusqu'au ciel, et lui causèrent à la fin tant d'horreur,
+qu'il ne put se défendre de quelque effroi pour lui-même. Il s'efforça
+néanmoins de prendre un visage assuré, et d'éviter tout ce que les
+vainqueurs auraient pu prendre pour une condamnation de leurs
+cruautés; mais il cherchait, avec le Hollandais, quelque occasion de
+se retirer sans être aperçu. Tandis qu'ils étaient dans cette violente
+situation, un colonel dahomay, qu'ils avaient vu à Iakin, s'approcha
+d'eux, et leur demanda ce qu'ils pensaient du spectacle. Snelgrave lui
+répondit qu'il s'étonnait de voir sacrifier tant d'hommes sains, qui
+pouvaient être vendus avec avantage pour le roi et pour la nation. Le
+colonel lui dit que c'était l'ancien usage des Dahomays, et qu'après
+une conquête, le roi ne pouvait se dispenser d'offrir à leur dieu un
+certain nombre de captifs qu'il était obligé de choisir lui-même;
+qu'ils se croiraient menacés de quelque malheur, s'ils négligeaient
+une pratique si respectée, et qu'ils n'attribuaient leurs dernières
+victoires qu'à leur exactitude à l'observer; que la raison qui faisait
+choisir particulièrement les vieillards pour victimes était purement
+politique; que, l'âge et l'expérience leur faisant supposer plus de
+sagesse et de lumières qu'aux jeunes gens, on craignait que, s'ils
+étaient conservés, ils ne formassent des complots contre leurs
+vainqueurs, et qu'ayant été les chefs de leur nation, ils ne pussent
+jamais s'accoutumer à l'esclavage. Il ajouta qu'à cet âge d'ailleurs
+les Européens ne seraient pas fort empressés à les acheter, et qu'à
+l'égard des jeunes gens qui se trouvaient au nombre des victimes,
+c'était pour servir dans l'autre monde, les femmes du roi que les
+Teffos avaient massacrées.
+
+Snelgrave concluant, d'après cette dernière explication, que les
+Dahomays avaient quelque idée d'un état futur, demanda au colonel
+quelle opinion il se formait de Dieu. Il n'en tira qu'une réponse
+confuse, mais dont il crut pouvoir recueillir que ces barbares
+reconnaissent un dieu invisible qui les protége, et qui est subordonné
+à quelque autre dieu plus puissant. «Ce grand dieu, lui dit le
+colonel, est peut-être celui qui a communiqué aux blancs tant
+d'avantages extraordinaires.» «Mais, puisqu'il ne lui a pas plu de se
+faire connaître à nous, nous nous contentons, ajouta-t-il, de celui
+que nous adorons.»
+
+Le lendemain, Snelgrave vit le frère du prince d'Iakin qui avait
+obtenu la permission de paraître devant le roi, et qui revenait charmé
+de cette faveur. Il avait été traité si humainement, qu'il ne lui
+restait aucune crainte d'être mangé par les Dahomays; mais il
+paraissait pénétré d'horreur en racontant les circonstances de
+l'horrible festin qui s'était fait la nuit précédente. Les corps des
+Teffos avaient été bouillis et dévorés. Snelgrave eut la curiosité de
+se transporter dans le lieu où il les avait vus. Il n'y restait plus
+que les traces du sang, et son interprète lui dit en riant que les
+vautours avaient tout enlevé. Cependant, comme il était fort étrange
+qu'on ne vît pas du moins quelques os de reste, il demanda quelque
+explication. L'interprète lui répondit alors plus sérieusement que les
+prêtres avaient distribué les cadavres dans chaque partie du camp, et
+que les soldats avaient passé toute la nuit à les manger. Voilà donc
+les Dahomays reconnus anthropophages; mais le voyageur Atkins, qui
+n'en admet point, prétend que Snelgrave s'est laissé tromper.
+
+Snelgrave n'ose donner cette étrange barbarie pour une vérité, parce
+qu'il ne la rapporte pas sur le témoignage de ses propres yeux; mais
+il laisse juger à ses lecteurs si elle n'est pas bien confirmée par un
+autre récit qu'il tient lui-même d'un fort honnête homme, Robert
+Moore, alors chirurgien de _l'Italienne_, grande frégate de la
+compagnie anglaise. Ce bâtiment arriva dans la rade de Juida tandis
+que Snelgrave était à Iakin. Le capitaine John Dagge, qui le
+commandait, se trouvant indisposé, envoya Robert Moore au camp du roi
+de Dahomay avec des présens pour ce prince. Moore eut la curiosité de
+parcourir le camp, et, passant au marché, il y vit vendre
+publiquement de la chair humaine. Snelgrave, à qui Moore raconta ce
+qu'il avait vu, n'alla point chercher ce spectacle au marché; mais il
+est persuadé que, si sa curiosité l'eût conduit du même côté, il y
+aurait vu la même chose. Il est assez singulier qu'il n'ait pas eu
+cette curiosité.
+
+Snelgrave apprit d'un Portugais mulâtre établi dans ce pays que
+plusieurs seigneurs fugitifs, dont les pères avaient été vaincus et
+décapités par le roi de Dahomay, s'étaient retirés sous la protection
+du roi d'Yo, et l'avaient engagé par leurs instances à déclarer la
+guerre à leur vainqueur. Il s'était mis en campagne immédiatement
+après la conquête d'Ardra. Le roi de Dahomay, quittant aussitôt cette
+ville, avait marché au-devant de lui avec toutes ses forces, qui
+n'étaient composées que d'infanterie. Comme ses ennemis, au contraire,
+n'avaient que de la cavalerie, il avait eu d'abord quelque chose à
+souffrir dans un pays ouvert, où les flèches, les javelines et le
+sabre faisaient de sanglantes exécutions. Mais une partie de ses
+soldats étant armés de fusils, le bruit des moindres décharges effraya
+tellement les chevaux, que le roi d'Yo ne put les attaquer une seule
+fois avec vigueur. Cependant les escarmouches avaient déjà duré quatre
+jours, et l'infanterie de Dahomay commençait à se rebuter d'une si
+longue fatigue, lorsque le roi eut recours à ce stratagème. Il avait
+avec lui quantité d'eau-de-vie qu'il fit placer dans une ville
+voisine de son camp; il y mit aussi, comme en dépôt, un grand nombre
+de marchandises; et, se retirant pendant la nuit, il feignit de
+s'éloigner avec toute son armée. Celle d'Yo ne douta point qu'il n'eût
+pris la fuite; elle entra dans la ville, et, tombant sur l'eau-de-vie,
+dont elle but d'autant plus avidement que cette liqueur est très-rare
+dans le pays d'Yo, elle se ressentit bientôt de ses pernicieux effets.
+Le sommeil de l'ivresse mit les plus braves hors d'état de se
+défendre, tandis que le roi de Dahomay, bien instruit par ses espions,
+revint sur ses pas avec la dernière diligence, et, trouvant ses
+ennemis dans ce désordre, n'eut pas de peine à les tailler en pièces.
+Il s'en échappa néanmoins une grande partie à l'aide de leurs chevaux.
+Le Portugais mulâtre ajouta que, dans leur fuite, ils avaient pris
+deux chevaux qui étaient dans sa cour, et que les vainqueurs en
+avaient enlevé un grand nombre. Cependant il avait reconnu, disait-il,
+que les Dahomays craignaient beaucoup une seconde invasion, et qu'ils
+redoutaient extrêmement la cavalerie. Depuis sa victoire, leur roi
+n'avait pas fait difficulté d'envoyer des présens considérables à
+celui d'Yo, pour l'engager à demeurer tranquille dans ses états. Mais
+si la guerre recommençait, et si la fortune les abandonnait ils
+avaient déjà pris la résolution de se retirer vers les côtes de la
+mer, où il était certain que leurs ennemis n'oseraient jamais les
+poursuivre. On savait que le fétiche national des Yos était la mer
+même, et que, leurs prêtres leur défendant sous peine de mort d'y
+jeter les yeux, ils ne s'exposeraient point à vérifier une menace si
+terrible.
+
+Le jour suivant, Snelgrave et ses compagnons furent avertis de se
+rendre à l'audience du roi. En arrivant dans la première cour, où ils
+n'avaient encore vu le roi qu'en public, on les pria de s'arrêter un
+moment. Ce prince, ayant appris qu'ils lui apportaient des présens,
+avait désiré de voir ce qu'ils avaient à lui offrir avant qu'ils
+fussent introduits. Ils n'attendirent pas long-temps. On les conduisit
+dans une petite cour, au fond de laquelle sa majesté était assise, les
+jambes croisées, sur un tapis de soie. Sa parure était fort riche;
+mais il avait peu de courtisans autour de lui. Il demanda aux blancs,
+d'un ton fort doux, comment ils se portaient; et, faisant étendre près
+de lui deux belles nattes, il leur fit signe de s'asseoir; ils
+obéirent, en apprenant de l'interprète que c'était l'usage du pays.
+
+Le roi demanda aussitôt à Snelgrave quel était le commerce qui l'avait
+amené sur les côtes de Guinée; et ce capitaine lui ayant répondu qu'il
+venait pour le commerce des esclaves, et qu'il espérait beaucoup de la
+protection de sa majesté, il lui promit de le satisfaire, mais après
+que les droits seraient réglés. Là-dessus, il lui dit de s'adresser à
+Zuinglar, un de ses officiers, qui était présent, et que Snelgrave
+avait connu à Juida, où il avait fait, pendant plusieurs années, les
+affaires de la cour de Dahomay. Cet officier, prenant la parole au nom
+de son maître, déclara que, malgré ses droits de conquérant, il ne
+mettrait pas plus d'impôt sur les marchandises qu'on n'était accoutumé
+d'en payer au roi de Juida. Snelgrave répondit que, sa majesté étant
+un prince beaucoup plus puissant que celui de Juida, on espérait qu'il
+exigerait moins des marchands. Cette objection parut embarrasser
+Zuinglar: il balançait sur sa réponse; mais le roi, qui se faisait
+expliquer jusqu'au moindre mot par l'interprète, répondit lui-même
+qu'étant en effet un plus grand prince, il devait exiger davantage.
+«Mais, ajouta-t-il d'un air gracieux, comme vous êtes le premier
+capitaine anglais que j'aie jamais vu, je veux vous traiter comme une
+jeune mariée, à laquelle on ne refuse rien.» Snelgrave fut si surpris
+de ce tour d'expression, que, regardant l'interprète, il l'accusa d'y
+avoir changé quelque chose. Mais le roi, flatté de son étonnement,
+recommença sa réponse dans les mêmes termes, et lui promit que ses
+actions ne démentiraient pas ses paroles. Alors Snelgrave, encouragé
+par tant de faveurs, prit la liberté de représenter que la plus sûre
+voie pour faire fleurir le commerce était d'imposer des droits légers,
+et de protéger les Anglais, non-seulement contre les larcins des
+Nègres, mais encore contre les impositions arbitraires des seigneurs.
+Il ajouta que, pour avoir négligé ces deux points, le roi de Juida
+avait fait beaucoup de tort au commerce de son pays. Sa majesté prit
+fort bien ce conseil, et demanda ce que les Anglais souhaitaient de
+lui payer. Snelgrave répondit que, pour les satisfaire et leur
+inspirer autant de zèle et de reconnaissance, il fallait n'exiger
+d'eux que la moitié de ce qu'ils payaient au roi de Juida. Cette grâce
+fut accordée sur-le-champ. Le roi, pour mettre le comble à ses bontés,
+ajouta qu'il était résolu de rendre le commerce florissant dans toute
+l'étendue de ses états; qu'il s'efforcerait de garantir les blancs des
+injustices dont ils se plaignaient, et que Dieu l'avait choisi pour
+punir le roi de Juida et son peuple de toutes les bassesses dont ils
+s'étaient rendus coupables à l'égard des blancs et des noirs. Cette
+audience dura cinq heures, et Snelgrave en rapporta une très-grande
+idée de l'Alexandre d'Afrique.
+
+Le lendemain les blancs furent appelés de fort bonne heure à la porte
+royale, où les officiers du roi leur déclarèrent que ce prince ne
+pouvait les voir de tout le jour, parce que c'était la fête de son
+fétiche; mais qu'il leur faisait présent de quelques esclaves et de
+quantité de provisions; qu'ils pouvaient faire fond sur toutes ses
+promesses, retourner à Iakin quand ils le souhaiteraient, et finir
+tranquillement leurs affaires sous sa protection. Ils trouvèrent à
+leur retour les esclaves et les provisions qui les attendaient. On
+distribua de la part du roi des pagnes assez propres aux Nègres de
+leur cortége, avec une petite somme d'argent.
+
+Dans le cours de l'après-midi, ils virent passer devant la porte
+royale le reste de l'armée qui revenait du pays des Teffos. Ce corps
+de troupes marchait avec plus d'ordre que Snelgrave n'en avait jamais
+vu parmi les Nègres et parmi ceux mêmes de la côte d'Or, qui passent
+pour les meilleurs soldats de tous les pays de l'Afrique. Il était
+composé de trois mille hommes de milice régulière, suivis d'une
+multitude d'environ dix mille autres Nègres pour le transport du
+bagage, des provisions et des têtes de leurs ennemis. Chaque compagnie
+avait ses officiers et ses drapeaux: leurs armes étaient le mousquet,
+le sabre et le bouclier. En passant devant la porte royale, ils se
+prosternèrent successivement et baisèrent la terre; mais ils se
+relevaient avec une vitesse et une agilité surprenantes. La place, qui
+était devant la porte, avait quatre fois autant d'étendue que celle de
+la tour de Londres. Ils y firent l'exercice à la vue d'un nombre
+incroyable de spectateurs, et dans l'espace de deux heures ils firent
+au moins vingt décharges de leur mousqueterie.
+
+Snelgrave, paraissant étonné de cette multitude de Nègres qui étaient
+à la suite des troupes, apprit de l'interprète que le roi donnait à
+chaque soldat un jeune élève de la nation, entretenu aux dépens du
+public, pour les former d'avance aux fatigues de la guerre, et que la
+plus grande partie de l'armée présente avait été élevée de cette
+manière. L'auteur en eut moins de peine à comprendre comment le roi de
+Dahomay avait étendu si loin ses conquêtes avec des troupes si
+régulières et tant de politique. Il est certain que cette institution
+ferait honneur aux peuples les mieux civilisés.
+
+De retour au comptoir d'Iakin, il eut à se plaindre des Nègres du pays
+et de leur prince; il essuya beaucoup d'affronts et de perfidies.
+Heureusement pour lui, le grand capitaine de Dahomay fut envoyé par
+son maître pour mettre l'ordre dans le pays d'Iakin. Les blancs, qui
+étaient sous la protection de son maître, furent bientôt vengés. Il
+entendit leurs plaintes. Les coupables furent chargés de chaînes et
+conduits au camp royal. Snelgrave eut la satisfaction de voir dans ce
+nombre un Nègre qui l'avait menacé du bout de son fusil. Cet insolent,
+et deux de ses compagnons qui avaient traité fort outrageusement les
+Anglais eurent la tête coupée par l'ordre du roi; les autres furent
+retenus long-temps dans les fers, et réduits au pain et à l'eau, dans
+la cour même du roi, où ils étaient exposés à toutes les injures de
+l'air.
+
+Le jour qui suivit l'arrivée du grand capitaine, tous les blancs se
+réunirent pour lui offrir leurs présens: il dîna le lendemain avec
+eux dans le comptoir de Snelgrave. De tous les Nègres de son cortége,
+il n'en fit asseoir qu'un à table, avec le prince d'Iakin et lui.
+Snelgrave observe qu'ayant pris beaucoup de plaisir à manger du jambon
+et du pâté à l'anglaise, il demanda comment ces deux mets étaient
+préparés. On lui répondit que le détail en serait trop long; mais que,
+de la manière dont ils l'étaient, ils pouvaient se conserver six mois,
+malgré la chaleur du pays: c'était assurer beaucoup. Snelgrave ayant
+ajouté que le pâté était de la main de sa femme, le grand capitaine
+voulut savoir combien il avait de femmes, et rit beaucoup en apprenant
+qu'il n'en avait qu'une. «J'en ai cinq cents, lui dit-il, et je
+souhaiterais que dans ce nombre il y en eût cinquante qui sussent
+faire d'aussi bons pâtés.» On servit ensuite des bananes et d'autres
+fruits du pays sur de la vaisselle de Delft. Cette sorte de faïence
+lui parut si belle, qu'il pria Snelgrave de lui donner l'assiette sur
+laquelle il avait mangé, avec le couteau et la fourchette dont il
+s'était servi. Non-seulement Snelgrave lui accorda ce qu'il demandait,
+mais il y joignit tous les couverts qui étaient sur la table. Au même
+instant les Nègres enlevèrent le service avec tant de précipitation,
+qu'ils faillirent briser une partie de la vaisselle. Snelgrave fit
+ajouter à ce présent quelques pots et quelques gobelets.
+
+Lorsqu'on avait commencé à manger, les principaux officiers du grand
+capitaine, qui étaient debout derrière sa chaise, lui dérobaient de
+temps en temps sur son assiette un morceau de jambon ou de volaille.
+Snelgrave, qui s'en était aperçu, lui dit que les vivres ne leur
+manqueraient pas, et que ce n'était pas l'usage en Europe de laisser
+partir affamés les gens de ceux qu'on invitait à dîner: cet usage est
+changé. Alors les Nègres prirent confiance à cette promesse. On but
+beaucoup après le festin; et de plusieurs sortes de liqueurs, le grand
+capitaine donna la préférence au punch.
+
+Malgré les louanges que Snelgrave donne au conquérant nègre, ce qu'il
+raconte dans la relation d'un second voyage qu'il fit deux ans après à
+Iakin, prouve que, si ce barbare avait plus d'astuce et de fermeté que
+ses compatriotes, il était encore éloigné des principes d'une saine
+politique.
+
+Ce prince ayant conquis en peu d'années et ravagé divers pays, on a
+déjà remarqué que les fils du roi d'Ouymey, et plusieurs autres
+princes dont il avait fait décapiter les pères s'étaient retirés fort
+loin dans les terres, sous la protection des Yos, nation puissante et
+guerrière. Après la défaite d'Ossous, le roi de Juida trouva le moyen
+d'implorer le secours du roi des Yos; et les sollicitations des autres
+princes se joignant aux siennes, ils obtinrent de ce grand monarque
+une armée considérable pour fondre ensemble sur le roi de Dahomay, qui
+était regardé comme l'ennemi et le destructeur du genre humain. Les
+Yos, ne combattant qu'à cheval, et leur pays étant fort éloigné au
+nord-ouest, ils ne peuvent marcher vers le sud que dans la saison du
+fourrage. Le roi de Dahomay fut bientôt informé de leur approche. Il
+avait éprouvé dans une autre guerre les désavantages de son armée, qui
+n'était composée que d'infanterie. La crainte du sort qu'il avait fait
+éprouver à tous ses voisins lui fit prendre la résolution d'enterrer
+toutes ses richesses, de brûler ses villes, et de se retirer dans les
+bois avec tous ses sujets. C'est la ressource ordinaire des Nègres
+lorsqu'ils désespèrent de la victoire. Comme ils n'ont point de places
+fortes, ceux qui sont maîtres de la campagne ne trouvent point de
+résistance dans toute l'étendue des plus grands états.
+
+Ainsi le roi de Dahomay trompa l'espérance de ses ennemis. Les Yos le
+cherchèrent long-temps: il était enfoncé dans l'épaisseur des bois.
+Enfin la saison des pluies les força de se retirer; et les Dahomays,
+sortant de leurs retraites, rebâtirent tranquillement leur ville.
+
+Ce fut vers le même temps, c'est-à-dire au commencement de juillet
+1729, que le gouverneur Wilson, quittant le pays de Juida, laissa M.
+Testesole pour lui succéder. Il y avait plusieurs années que ce
+nouveau chef du comptoir anglais demeurait en Guinée; ainsi
+l'expérience aurait dû suppléer seule à ce qui lui manquait du côté de
+la prudence et de la modération. Quoiqu'il eût fait plusieurs visites
+au roi de Dahomay dans son camp, et qu'il y eût été reçu avec
+beaucoup de caresses, l'opinion qu'il se forma de la faiblesse de ce
+prince en le voyant si long-temps disparaître à la vue des Yos, lui
+fit naître le dessein de rétablir le roi de Juida sur le trône. Il fut
+secondé par les Popos, qui souhaitaient beaucoup de relever leur
+ancien commerce. Ils levèrent ensemble une armée de quinze mille
+hommes, qui vint se camper près des forts européens, sous le
+commandement des rois de Juida et d'Ossous.
+
+Le roi de Dahomay, qui s'occupait alors de la réparation de ses
+villes, ignora long-temps cette entreprise, et ne l'apprit pas sans
+une extrême inquiétude. Il avait perdu une partie de ses troupes
+pendant qu'il était enseveli dans le fond des forêts, et depuis peu il
+avait envoyé le reste de divers côtés pour enlever des esclaves.
+Cependant il trouva le moyen de se délivrer du péril par un stratagème
+fort heureux.
+
+Il fit rassembler un grand nombre de femmes qu'il vêtit et qu'il arma
+comme autant de soldats. Il en forma des compagnies, auxquelles il
+donna des officiers, des enseignes et des tambours. Cette armée se mit
+en marche, avec la seule précaution de placer quelques hommes aux
+premiers rangs, pour mieux tromper l'ennemi. La surprise des Juidas à
+l'approche d'une armée si nombreuse, se changea bientôt en une si
+grande frayeur, que, prenant la fuite, ils abandonnèrent honteusement
+leur roi et leurs alliés. Ce prince fit en vain toutes sortes
+d'efforts pour les arrêter, jusqu'à tourner contre eux sa lance et
+blesser au visage tous ceux qu'il rencontrait dans sa fureur. Les
+femmes des Dahomays, profitant de la consternation pour s'avancer avec
+beaucoup d'audace, il n'eut d'autre ressource que de se précipiter
+dans le fossé du fort anglais, qu'il traversa par le secours de ses
+deux fils; et, montant par-dessus le mur, il se déroba heureusement à
+la poursuite de ses ennemis. Mais une grande partie de ses gens périt
+par la main des femmes, et la plupart des autres furent faits
+prisonniers.
+
+Cet événement jeta le gouverneur anglais dans quelque embarras.
+Cependant il persuada au roi fugitif de quitter le fort dès la même
+nuit, et de retourner dans ses îles désertes et stériles. Mais le roi
+de Dahomay n'apprit pas moins que c'était lui qui avait suscité la
+révolte; son ressentiment fut égal à l'injure. Il laissa une petite
+armée à Sabi, et, retournant dans ses états, il fit un accueil si
+favorable à tous les brigands de diverses nations qui voulurent entrer
+dans ses troupes, que, dans l'espace de quelques mois, il se trouva
+aussi puissant qu'à l'arrivée des Yos. Mais, malgré son habileté qui
+lui donnait beaucoup d'avantage sur tous les princes nègres, il avait
+commis deux fautes irréparables. Quoiqu'il se trouvât le maître absolu
+d'un pays immense, ses ravages et ses cruautés en avaient détruit ou
+chassé tous les habitans. Ainsi, manquant de sujets, il n'était grand
+roi que de nom. En second lieu, sous prétexte de vouloir repeupler ses
+états, il avait promis à tous les anciens habitans qui retourneraient
+dans leur patrie la liberté d'y jouir de tous leurs priviléges, en lui
+payant un certain tribut. Cette espérance en avait ramené plusieurs
+milliers dans le royaume d'Ardra. Mais, soit qu'il n'eût pensé qu'à
+les tromper, soit que l'ardeur du gain lui fît oublier ses propres
+vues, à peine eurent-ils commencé à s'établir, que, par une noire
+trahison, il fondit sur eux, et prit ou tua tous ceux qui ne purent se
+sauver par la fuite. Cette dévastation ruina presque entièrement le
+royaume de Juida.
+
+Testesole, n'espérant plus de réconciliation avec le roi de Dahomay,
+cessa de garder des ménagemens, et porta l'insulte jusqu'à faire
+donner des coups de fouet à l'un de ses principaux officiers. Aux
+plaintes que le Nègre fit de cette indignité il répondit que sa
+résolution était de traiter le roi de même, lorsqu'il tomberait entre
+ses mains. Un outrage si sanglant et le discours qui l'avait suivi
+furent rapportés à ce prince, qui, dans l'étonnement de cette
+conduite, dit avec beaucoup de modération: «Il faut que cet homme ait
+un fonds de haine naturelle contre moi, car autrement il ne pourrait
+avoir sitôt oublié les bontés que j'ai eues pour lui.»
+
+Cependant il donna ordre à ses gens d'employer l'adresse pour se
+saisir de lui, et l'occasion s'en offrit bientôt dans une visite que
+Testesole rendit aux Français. Les Dahomays environnèrent le comptoir,
+et demandèrent le gouverneur anglais. Comme il n'y avait aucune
+espérance de résister par la force, les Français se hâtèrent de le
+cacher dans une armoire, et répondirent qu'il était déjà sorti. Mais
+les Dahomays, furieux, cassèrent le bras d'un coup de pistolet au chef
+du comptoir, forcèrent l'entrée, et trouvèrent Testesole dans sa
+retraite, d'où l'ayant tiré brutalement, ils lui lièrent les mains et
+les pieds, et le portèrent à leur roi dans un hamac. Ce prince refusa
+de le voir; mais, peu de jours après, il l'envoya dans la ville de
+Sabi, qui n'est qu'à trois ou quatre milles du fort. Là, on lui fit
+entendre que, s'il voulait écrire à ceux qui commandaient dans son
+absence, et faire venir pour sa rançon plusieurs marchandises qu'on
+lui nomma, il obtiendrait aussitôt la liberté. Mais, lorsque les
+marchandises furent arrivées, au lieu de le renvoyer libre, on
+l'attacha par les pieds et les mains, le ventre à terre, entre deux
+pieux; on lui fit aux bras et au dos, aux cuisses et aux jambes,
+quantité d'incisions où l'on mit du jus de limon mêlé de poivre et de
+sel; ensuite on lui coupa la tête, et le corps divisé en pièces fut
+rôti sur les charbons et mangé.
+
+Peu d'années après, les peuples d'Iakin s'étant soulevés contre le
+Dahomay pendant qu'ils le croyaient occupé à une guerre étrangère, il
+fondit brusquement sur eux, les tailla en pièces, brûla les villes et
+villages, et tous les comptoirs européens furent enveloppés dans
+l'incendie général. Les chefs furent amenés prisonniers et rachetés
+par la compagnie d'Afrique. Tout prouve que les établissemens
+lointains ont été et seront même encore sujets à bien des révolutions;
+mais il n'est pas moins évident que les cruautés de Dahomay, exercées
+contre ses sujets, ruinèrent ses états et son commerce.
+
+Tant de guerres et de révoltes l'avaient rendu encore plus cruel; la
+défiance et les soupçons ne l'abandonnaient plus. Les blancs même se
+ressentaient de l'altération de son caractère. Un si long commerce
+avec les marchands de l'Europe n'avait jamais eu le pouvoir de faire
+perdre à ce prince ni à sa nation le fond de férocité par lequel ils
+ressemblaient à tous les Nègres. Un jour que le conseil royal avait
+demandé au roi un vigoureux captif qui lui fut accordé, l'usage que
+ses graves conseillers firent de leur esclave, fut de le tuer et d'en
+faire un festin.
+
+Snelgrave donne des leçons utiles sur la manière de traiter les Nègres
+dans la traversée, et sur les moyens de prévenir ces révoltes si
+fréquentes et quelquefois si dangereuses, mais qui, finissant toujours
+par la mort de ces malheureux esclaves, ne peuvent être regardées que
+comme une agonie terrible de l'humanité souffrante et dégradée qui
+soulève ses fers, retombe, et meurt sans pouvoir les briser.
+
+Les séditions sur les vaisseaux viennent presque toujours des mauvais
+traitemens que les Nègres reçoivent des matelots. Snelgrave s'était
+fait une méthode pour les conduire; il ne croit pas qu'il y en ait de
+plus sûre, quoiqu'elle ne lui ait pas toujours réussi. Comme leur
+première défiance est qu'on ne les ait achetés que pour les manger, et
+que cette opinion paraît fort répandue dans toutes les nations
+intérieures, il commençait par leur déclarer qu'ils devaient être sans
+crainte pour leur vie; qu'ils étaient destinés à cultiver
+tranquillement la terre, ou à d'autres exercices qui ne surpassaient
+pas leurs forces; que, si quelqu'un les maltraitait sur le vaisseau,
+ils obtiendraient justice en portant leurs plaintes à l'interprète;
+mais que, s'ils commettaient eux-mêmes quelque désordre, ils seraient
+punis sévèrement.
+
+À mesure qu'on achète les Nègres, on les enchaîne deux à deux; mais
+les femmes et les enfans ont la liberté de courir dans le vaisseau; et
+lorsqu'on a perdu de vue les côtes, on ôte même les chaînes aux
+hommes.
+
+Ils reçoivent leur nourriture deux fois par jour. Dans le beau temps,
+on leur permet d'être sur le tillac depuis sept heures du matin
+jusqu'à la nuit. Tous les lundis, on leur donne des pipes et du tabac,
+et leur joie marque assez, en recevant cette faveur, que c'est une de
+leurs plus grandes consolations dans leur misère. Les hommes et les
+femmes sont logés séparément, et leurs loges sont nettoyées
+soigneusement tous les jours. Avec ces attentions, qui doivent être
+soutenues constamment, Snelgrave a reconnu qu'un capitaine bien
+disposé conduit facilement la plus grande cargaison de Nègres.
+
+La première sédition dont Snelgrave ait été témoin arriva dans son
+premier voyage, en 1704, sur _l'Aigle_ de Londres, commandé par son
+père. Ils avaient à bord quatre cents Nègres du vieux Callabar; leur
+bâtiment était encore dans la rivière de ce nom; et de vingt-deux
+blancs qui restaient capables de service, un grand nombre ayant péri,
+et le reste étant accablé de maladies, il s'en trouvait douze absens
+pour faire la provision d'eau et de bois. Les Nègres remarquèrent fort
+bien toutes ces circonstances, et concertèrent ensemble les moyens
+d'en profiter. La sédition commença immédiatement avant le souper;
+mais comme ils étaient encore liés deux à deux, et qu'on avait eu soin
+d'examiner leurs fers soir et matin, les Anglais durent leur salut à
+cette sage précaution. La garde n'était composée que de trois blanc
+armés de coutelas; un des trois, qui était sur le gaillard d'avant,
+aperçut plusieurs Nègres qui, s'étant approchés du contre-maître, se
+saisissaient de lui pour le précipiter dans les flots: il fondit sur
+eux, et leur fit quitter prise; mais, tandis que le contre-maître
+courut à ses armes, son défenseur fut saisi lui-même, et serré de si
+près, qu'il ne put se servir de son sabre. Snelgrave était alors dans
+le tremblement de la fièvre et retenu au lit depuis plusieurs jours.
+Au bruit qui se fit entendre, il prit deux pistolets, et, montant en
+chemise sur le tillac, il rencontra son père et le contre-maître,
+auxquels il donna ses deux armes. Ils allèrent droit aux Nègres en les
+menaçant de la voix; mais ces furieux ne continuèrent pas moins de
+presser la sentinelle, quoiqu'ils n'eussent encore pu lui arracher son
+sabre, qui tenait au poignet par une petite chaîne, et que leurs
+efforts pour le pousser dans la mer n'eussent pas mieux réussi, parce
+qu'il en tenait deux qui ne pouvaient se dégager de ses mains. Le
+vieux Snelgrave se jeta au milieu d'eux pour le secourir, et tira son
+pistolet par-dessus leur tête, dans l'espérance de les effrayer par le
+bruit; mais il reçut un coup de poing qui faillit le faire tomber sans
+connaissance; et le Nègre qui l'avait frappé avec cette vigueur allait
+recommencer son attaque, lorsque le contre-maître lui fit sauter la
+cervelle d'un coup de pistolet. À cette vue, la sédition cessa tout
+d'un coup. Tous les rebelles se jetèrent à genoux le visage contre le
+tillac, en demandant quartier avec de grands cris. Dans l'examen des
+coupables, on n'en trouva pas plus de vingt qui eussent part au
+complot. Les deux chefs, qui étaient liés par le pied à la même
+chaîne, saisirent un moment favorable pour se jeter dans la mer. On ne
+manqua point de punir sévèrement les autres, mais sans effusion de
+sang; et l'on en fut quitte ainsi pour la perte de trois hommes.
+
+Les Cormantins, nation de la côte d'Or, sont des Nègres fort
+capricieux et fort opiniâtres. En 1721, Snelgrave aborda sur leur
+côte, et fit en peu de temps une traite si avantageuse, qu'il avait
+déjà cinq cents esclaves à bord. Il se croyait sûr de leur soumission,
+parce qu'ils étaient fort bien enchaînés, et qu'on veillait
+soigneusement sur eux. D'ailleurs son équipage était composé de
+cinquante blancs, tous en bonne santé, et d'excellens officiers;
+cependant la fureur de la révolte s'empara d'une partie de cette
+malheureuse troupe, près d'une ville nommée Manfro, sur la même côte.
+
+La sédition commença vers minuit, à la clarté de la lune. Les deux
+sentinelles laissèrent sortir à la fois quatre Nègres de leur loge;
+et, négligeant de la fermer, il en sortit aussitôt quatre autres: ils
+s'aperçurent de leur faute, et poussèrent assez violemment la porte
+pour arrêter ceux qui auraient suivi dans la même vue; mais les huit
+qui s'étaient échappés eurent l'adresse de se défaire en un moment de
+leurs chaînes, et fondirent ensemble sur les deux sentinelles. Ils
+s'efforcèrent de leur arracher leurs sabres. L'usage des sentinelles
+anglaises étant de se les attacher au poignet, ils trouvèrent tant de
+difficulté à cette entreprise, que deux blancs eurent le temps de
+faire entendre leurs cris et d'attirer du secours: aussitôt les huit
+Nègres prirent le parti de se précipiter dans les flots; mais, comme
+le vent était de terre, et la côte assez éloignée, on les trouva tous,
+le matin, accrochés par les bras et les jambes aux câbles qui étaient
+à sécher hors du vaisseau. Lorsqu'on se fut assuré d'eux, le capitaine
+leur demanda ce qui les avait portés à se soulever. Ils lui
+répondirent qu'il était un grand fripon de les avoir achetés dans leur
+pays pour les transporter dans le sien, et qu'ils étaient résolus de
+tout entreprendre pour se remettre en liberté. Snelgrave leur
+représenta que leurs crimes ou le malheur qu'ils avaient eu d'être
+faits prisonniers à la guerre les avaient rendus esclaves avant qu'il
+les eût achetés; qu'ils n'avaient pas reçu de mauvais traitement sur
+le vaisseau, et qu'en supposant qu'ils pussent lui échapper, leur sort
+n'en serait pas plus heureux, puisque leurs compatriotes mêmes, qui
+les avaient vendus, les reprendraient à terre, et les vendraient à
+d'autres capitaines, qui les traiteraient peut-être avec moins de
+bonté. Ce discours fit impression sur eux; ils demandèrent grâce, et
+s'en allèrent dormir tranquillement.
+
+Cependant, peu de jours après, ils formèrent un nouveau complot. Un
+des chefs fit une proposition fort étrange à l'interprète nègre, qui
+était du même pays. Il lui demanda une hache, en lui promettant que
+pendant la nuit il couperait le câble de l'ancre. Le vaisseau ne
+pouvant manquer d'être poussé au rivage, il espérait gagner la terre
+avec tous ses compagnons; et s'ils avaient le bonheur de réussir, il
+s'engageait, pour eux et pour lui-même, à servir l'interprète pendant
+toute sa vie. Celui-ci avertit aussitôt le capitaine, et lui conseilla
+de redoubler la garde, parce que les esclaves n'étaient plus sensibles
+aux raisons qui les avaient déjà fait rentrer dans la soumission. Cet
+avis jeta Snelgrave dans une vive inquiétude. Il connaissait les
+Cormantins pour des désespérés, qui comptaient pour rien les
+châtimens, et même la mort. On a vu souvent à la Barbade, et dans
+d'autres îles, que, pour pour quelques punitions que leur paresse leur
+attire, vingt ou trente de ces misérables se pendaient ensemble à des
+branches d'arbres, sans avoir fait naître le moindre soupçon de leur
+dessein.
+
+Cependant une aventure fort triste inspira plus de douceur aux
+esclaves de Snelgrave. En arrivant près d'Anamabo, il rencontra
+_l'Élisabeth_, vaisseau qui appartenait au même propriétaire que le
+sien, et dont la situation l'obligeait d'ailleurs à des soins
+particuliers. Ce bâtiment avait essuyé diverses sortes d'infortunes;
+après avoir perdu son capitaine et son contre-maître, il était tombé,
+au cap Laho, entre les mains du pirate Roberts, au service duquel
+plusieurs matelots s'étaient déjà engagés; mais quelques-uns des
+pirates n'avaient pas voulu souffrir que la cargaison fût pillée; et,
+par un sentiment de compassion, fondé sur d'anciens services qu'ils
+avaient reçus des propriétaires, ils avaient exigé que le vaisseau fût
+remis entre les mains du seul officier qui lui restait. Lorsque
+Snelgrave rencontra _l'Élisabeth_, ce vaisseau avait disposé de toutes
+ses marchandises. Comme _l'Élisabeth_ devait reconnaître ses ordres,
+Snelgrave invita le nouveau commandant à lui donner cent vingt
+esclaves qu'il avait à bord, et à prendre à leur place ce qui lui
+restait de marchandises; après quoi il se proposait de quitter la côte
+pour aller se radouber à l'île de San-Thomé. Le commandant y consentit
+volontiers; mais les gens de l'équipage firent quelques difficultés,
+sous prétexte que, les cent vingt esclaves étant avec eux depuis
+long-temps, ils avaient pris pour eux une certaine affection qui leur
+faisait souhaiter de ne pas changer leur cargaison. Snelgrave,
+s'apercevant que tous ses raisonnemens étaient inutiles, prit congé du
+commandant, et lui dit qu'il viendrait voir le lendemain qui aurait la
+hardiesse de s'opposer à ses ordres absolus.
+
+Mais la nuit suivante il entendit tirer deux ou trois coups de fusil
+sur _l'Élisabeth_. La lune était fort brillante. Il descendit aussitôt
+lui-même dans sa chaloupe, et, se faisant suivre de ses deux canots,
+il alla droit vers ce vaisseau. Dans un passage si court, il découvrit
+deux Nègres qui, fuyant à la nage, furent déchirés à ses yeux par deux
+requins avant qu'il pût les secourir. Lorsqu'il fut plus près du
+bâtiment, il vit deux autres Nègres qui se tenaient au bout d'un
+câble, la tête au-dessus de l'eau, fort effrayés du sort de leurs
+compagnons. Il les fit prendre dans sa pinasse; et, montant à bord, il
+y trouva les Nègres fort tranquilles sous les ponts, mais les blancs
+dans la dernière confusion sur le tillac. Un matelot lui dit d'un air
+effrayé qu'ils étaient tous persuadés que la sentinelle de l'écoutille
+avait été massacrée par les Nègres. Cet effroi parut fort surprenant à
+Snelgrave. Il ne pouvait concevoir que des gens qui avaient eu la
+hardiesse de lui refuser leurs esclaves une heure auparavant eussent
+manqué de courage pour sauver un de leurs compagnons, et n'eussent pas
+celui de défendre le tillac, où ils étaient armés jusqu'aux dents. Il
+s'avança, avec quelques-uns de ses gens, vers l'avant du vaisseau, où
+il trouva la sentinelle étendue sur le dos, la tête fendue d'un coup
+de hache. Cette révolte avait été concertée par quelques Cormantins.
+Les autres esclaves qui étaient d'un autre côté, n'y ayant pas eu la
+moindre part, dormaient tranquillement dans leurs loges. Un des deux
+fugitifs qui avaient été arrêtés rejeta le crime sur son associé; et
+celui-ci confessa volontairement qu'il avait tué la sentinelle dans la
+seule vue de s'échapper avec quelques Nègres de son pays. Il protesta
+même qu'il n'avait voulu nuire à personne, mais que, voyant l'Anglais
+prêt à s'éveiller, et trouvant sa hache près de lui, il s'était cru
+obligé de le tuer pour sa sûreté, après quoi il s'était jeté dans la
+mer.
+
+Snelgrave prit occasion de cet incident pour faire passer tous les
+esclaves de _l'Élisabeth_ sur son propre vaisseau, et n'y trouva plus
+d'opposition. Il y retourna lui-même, et, se trouvant près d'Anamabo,
+où il y avait actuellement huit bâtimens anglais dans la rade, il fit
+prier tous les capitaines de se rendre sur son bord pour une affaire
+importante. La plupart vinrent aussitôt; et d'un avis unanime ils
+jugèrent que le Nègre devait être puni du dernier supplice.
+
+On fit déclarer à ce misérable qu'il était condamné à mourir dans une
+heure pour avoir tué un blanc. Il répondit qu'à la vérité il avait
+commis une mauvaise action en tuant la sentinelle du vaisseau, mais
+qu'il priait le capitaine de considérer qu'en le faisant mourir, il
+allait perdre la somme qu'il avait payée pour lui. Snelgrave lui fit
+dire par l'interprète que, si c'était l'usage dans les pays nègres de
+changer la punition du meurtre pour de l'argent, les Anglais ne
+connaissaient pas cette manière d'éluder les droits de la justice;
+qu'il s'apercevrait bientôt de l'horreur que ses maîtres avaient pour
+le crime; et qu'aussitôt qu'une horloge de sable d'une heure, qu'on
+lui montra, aurait achevé sa révolution, il serait livré au supplice.
+Tous les capitaines retournèrent sur leur bord, et chacun fit monter
+ses esclaves sur le tillac pour les rendre témoins de l'exécution,
+après les avoir informés du crime dont il allaient voir le châtiment.
+
+Lorsque l'horloge eut fini son cours, on fit paraître le meurtrier sur
+l'avant du vaisseau, lié d'une corde sous les bras, pour être élevé au
+long du mât, où il devait être tué à coups de fusils. Quelques autres
+Nègres, observant comment la corde était attachée, l'exhortèrent à ne
+rien craindre, et l'assurèrent qu'on n'en voulait point à sa vie,
+puisqu'on ne lui avait pas mis la corde au cou. Mais cette fausse
+opinion ne servit qu'à lui épargner les horreurs de la mort. À peine
+fut-il élevé, que dix Anglais placés derrière une barricade firent feu
+sur lui et le tuèrent dans l'instant. Une exécution si prompte
+répandit la terreur parmi tous les esclaves, qui s'étaient flattés
+qu'on lui ferait grâce par des vues d'intérêt. Le corps ayant été
+exposé sur le tillac, on lui coupa une main, qui fut jetée dans les
+flots, pour faire comprendre aux Nègres que ceux qui oseraient porter
+la main sur les blancs recevraient la même punition: exemple d'autant
+plus terrible, qu'ils sont persuadés qu'un Nègre mort sans avoir été
+démembré retourne dans son pays aussitôt qu'on l'a jeté dans la mer.
+Cependant Snelgrave ajoute que les Cormantins rient de toutes ces
+chimères.
+
+Aux menaces du même châtiment pour les rebelles Snelgrave joignit la
+promesse de traiter avec bonté ceux qui vivraient dans l'obéissance et
+le respect qu'ils devaient à leurs maîtres. Ce traité fut fidèlement
+exécuté; car deux jours après Snelgrave fit voile d'Anamabo à la
+Jamaïque; et, pendant quatre mois qui se passèrent avant que la
+cargaison pût être vendue dans cette île, il n'eut aucun sujet de se
+plaindre de ses Nègres.
+
+Telles furent les séditions qui arrivèrent sur les vaisseaux que
+Snelgrave commandait. Mais il en rapporte une autre fort remarquable,
+arrivée sur _le Ferrers_ de Londres, commandé par le capitaine
+Messervy.
+
+Snelgrave, ayant rencontré ce bâtiment dans la rade d'Anamabo, en
+1722, apprit du commandant avec quel bonheur il avait acheté en peu de
+jours près de trois cents Nègres à Setrakrou. Il paraît que les
+habitans de cette ville avaient été souvent maltraités par leurs
+voisins, et qu'ayant pris enfin les armes, ils les avaient battus
+plusieurs fois, et avaient fait quantité de prisonniers. Messervy,
+arrivé dans ces circonstances, avait acheté des esclaves à bon marché,
+parce que les vainqueurs auraient été obligés de les tuer pour leur
+sûreté, s'il ne s'était pas présenté de vaisseaux dans la rade. Comme
+c'était le premier voyage qu'il faisait sur cette côte, Snelgrave lui
+conseilla de ne rien négliger pour tenir tant de Nègres dans la
+soumission. Le lendemain, l'étant allé voir sur son bord, et le
+trouvant sans défiance au milieu de ses esclaves, qui étaient à souper
+sur le tillac, il lui fit observer qu'il y avait de l'imprudence à
+s'en approcher si librement sans une bonne garde. Messervy le
+remercia de ce conseil, mais parut si peu disposé à changer de
+conduite, qu'il lui répondit par ce vieux proverbe: l'oeil du maître
+engraisse les chevaux. Il partit quelques jours après pour la
+Jamaïque. Snelgrave prit plus tard la même route; mais, en arrivant
+dans cette île, on lui fit le récit de la malheureuse mort que
+Messervy s'était attirée par son aveugle confiance, dix jours après
+avoir quitté la côte de Guinée.
+
+Un jour qu'il était au milieu de ses Nègres à les voir dîner, ils se
+saisirent de lui, et lui cassèrent la tête avec les plats mêmes dans
+lesquels on leur servait le riz. Cette révolte ayant été concertée de
+longue main, ils coururent en foule vers l'avant du vaisseau pour
+forcer la barricade, sans paraître effrayés du bout des piques et des
+fusils que les blancs leur présentaient par les embrasures. Enfin le
+contre-maître ne vit d'autre remède pour un mal si pressant que de
+faire feu sur eux de quelques pièces de canon chargées à mitraille. La
+première décharge en tua près de quatre-vingts, sans compter ceux qui
+sautèrent dans les flots et qui s'y noyèrent. Cette exécution apaisa
+la révolte; mais, dans le désespoir d'avoir manqué leur entreprise,
+une grande partie de ceux qui restaient se laissa mourir de faim; et
+lorsque le vaisseau fut arrivé à la Jamaïque, les autres tentèrent
+deux fois de se révolter avant la vente. Tous les marchands de l'île,
+à qui ces fureurs ne purent être cachées, marquèrent peu
+d'empressement pour acheter des esclaves si indociles; quoiqu'ils leur
+fussent offerts à vil prix. Ce voyage devint fatal en tout aux
+propriétaires; car la difficulté de la vente ayant arrêté long-temps
+le vaisseau à la Jamaïque, il y périt enfin dans un ouragan plus
+redoutable encore que les Nègres.
+
+Snelgrave fut pris par des pirates anglais près de Sierra-Leone. Il
+essuya à peu près les mêmes traitemens que le capitaine Roberts, dont
+nous avons raconté plus haut la malheureuse aventure. Il ne put sauver
+qu'une très-petite partie de ses marchandises, et regagna
+l'Angleterre.
+
+
+
+
+LIVRE CINQUIÈME.
+
+GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE
+L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE
+BENIN.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire.
+
+
+La Guinée, que plusieurs voyageurs écrivent _Ghinney_, est une vaste
+étendue de côtes depuis la rivière du Sénégal jusqu'au cap
+Lopez-Consalvo, et même jusqu'au cap Nègre. Le nom de _Guinée_ est
+inconnu aux habitans naturels. Il vient des Portugais, de qui tous les
+Européens l'ont reçu, et vraisemblablement les Portugais l'ont tiré de
+celui de _Ghenehoa_, que Jean Léon et Marmol donnent au premier pays
+qui se trouve au sud du Sénégal. On divise communément la Guinée en
+deux parties, celle du sud et celle du nord. La première s'étend
+depuis le Sénégal jusqu'à Sierra-Leone; et la seconde, depuis
+Sierra-Leone jusqu'aux caps qu'on vient de nommer.
+
+Celle-ci, qui est la Guinée proprement dite, parce que celle du nord
+porte plus communément le nom de _Sénégal_, se subdivise en six
+parties, ou en six côtes: 1º. la côte de la Malaguette ou du poivre,
+ou des graines; 2º. la côte de l'Ivoire ou des Dents; 3º. la côte
+d'Or; 4º. la côte des Esclaves; 5º. la côte de Benin; 6º. la côte de
+Biafaras.
+
+Dans sa plus grande étendue, la côte de la Malaguette prend depuis
+Sierra-Leone jusqu'au cap des Palmes: cet espace contient cent
+soixante lieues; mais d'autres la font commencer au cap de Monte,
+cinquante-trois lieues au sud-est de Sierra-Leone; d'autres encore la
+bornent entre la rivière de Cestre et Garouai.
+
+Les habitans du cap de Monte entretiennent beaucoup de propreté dans
+leurs maisons, quoique pour la forme elles ne diffèrent pas de celles
+du Sénégal. Les édifices du roi et des grands sont bâtis en long; on
+en voit de deux étages, avec une voûte de roseaux ou de feuilles de
+palmier si bien entrelacés, qu'elle est impénétrable au soleil et à la
+pluie. L'espace est divisé en plusieurs appartemens. La première
+pièce, qui est la salle d'audience, et qui sert aussi de salle à
+manger, est entourée d'une espèce de sopha de terre ou d'argile, large
+de cinq ou six pieds, quoiqu'il n'en ait qu'un de hauteur. Ce banc est
+couvert de belles nattes, qui sont un tissu de joncs ou de feuilles de
+palmier, teintes de très-belles couleurs, et capables de durer fort
+long-temps. C'est le lieu où les grands et les riches passent la plus
+grande partie de leur temps à demi couchés, et la tête sur les genoux
+de leurs femmes. Dans cette posture, ils s'entretiennent, ils fument,
+ils boivent du vin de palmier.
+
+Ces peuples sont moins malpropres dans leurs alimens et la manière de
+manger que la plupart des autres Nègres. Ils ont des plats faits d'un
+bois fort dur, et des bassins de cuivre étamés, qu'ils nettoient fort
+soigneusement. Ils emploient des broches de bois pour rôtir leur
+viande; mais ils ont oublié l'art de les faire tourner, quoiqu'ils
+l'aient appris des Français: ils font rôtir un côté de la viande,
+après quoi ils la tournent pour faire rôtir l'autre.
+
+Le langage des Nègres change un peu à mesure qu'on avance au long de
+la côte. Leur langue, comme on peut se l'imaginer, n'est formée que
+d'un petit nombre de mots, qui expriment les principales nécessités de
+la vie; c'est du moins ce qu'on peut conclure de la taciturnité qui
+règne le plus souvent dans leurs fêtes, et même dans leurs assemblées.
+Dans leur commerce, les mêmes expressions reviennent souvent, et leurs
+chansons ne sont qu'une répétition continuelle de cinq ou six mots.
+
+Les peuples du cap Mesurado sont fort jaloux de leurs femmes. Cette
+délicatesse ne regarde point leurs filles, auxquelles ils laissent au
+contraire la liberté de disposer d'elles-mêmes; ce qui n'empêche
+point qu'elles ne trouvent facilement des maris. Les hommes seraient
+même fâchés de prendre une femme qui n'aurait pas donné avant le
+mariage quelque preuve de fécondité, et qui n'aurait pas acquis
+quelque bien par la distribution de ses faveurs. Ce qu'elle a gagné
+par cette voie sert au mari pour l'obtenir de ses parens. Ainsi les
+femmes en sont plus libres dans leur choix, parce qu'il dépend d'elles
+de donner ce qu'elles ont acquis à l'homme qui leur plaît.
+
+Les maisons de ce pays sont, dit-on, les mieux bâties de toute la
+côte. Au centre de chaque village on voit une sorte de théâtre,
+couvert comme une halle de marché, qui s'élève d'environ six pieds,
+sur lequel on monte de plusieurs côtés par des échelles; il porte le
+nom de _kaldée_, qui signifie place, ou lieu de conversation. Comme il
+est ouvert de toutes parts, on y peut entrer à toutes les heures du
+jour et de la nuit: c'est là que les négocians s'assemblent pour
+traiter d'affaires, les paresseux, pour fumer du tabac, et les
+politiques pour entendre ou raconter des nouvelles. Les plus riches
+s'y font apporter, par leurs esclaves, des nattes sur lesquelles ils
+sont assis; d'autres en portent eux-mêmes; et d'autres en louent des
+officiers du roi, qui sont établis dans ce lieu pour l'entretien de
+l'ordre. La ville royale s'appelle Andria.
+
+Tout le pays intérieur, depuis le cap de Monte, porte le nom de
+Quodja. Ces peuples dépendent du roi des Folghias, qui dépendent
+eux-mêmes de l'empereur des Monous. La puissance de cet empereur des
+Monous s'étend sur plusieurs nations voisines, qui lui paient
+annuellement un tribut. Les Folghias donnent à l'empereur des Monous
+le nom de _Mandi_ ou _Mani_, qui signifie seigneur; et aux Quodjas,
+celui de _Mandi-Monous_, c'est-à-dire peuple du seigneur. Ils croient
+se faire honneur par ces titres, parce qu'ils sont ses tributaires.
+Cependant chaque petit roi jouit d'une autorité absolue dans ses
+limites, et peut faire la guerre ou la paix sans le consentement de
+l'empereur ou de quelque autre puissance que ce soit.
+
+Les porcs-épics se nomment _quindja_, et sont de la grandeur d'un
+porc, armés de toutes parts de pointes longues et dures, qui sont
+rayées de blanc et de noir à des distances égales. Snelgrave en
+apporta quelques-unes en Europe qui n'étaient pas moins grosses que
+des plumes d'oie. Il est faux que ces animaux, lorsqu'ils sont en
+furie, lancent leurs dards avec tant de force, qu'ils entament une
+planche. Leur morsure est terrible. Qu'on les mette dans un tonneau ou
+dans une cage de bois, ils s'ouvrent un passage avec les dents. Ils
+sont si hardis, qu'ils attaquent le plus dangereux serpent. On les
+croit exactement les mêmes que les zattas de Barbarie. Leur chair
+passe pour un mets excellent parmi les Nègres.
+
+Le koggelo, ou pangolin à longue queue, est un animal couvert
+d'écailles dures et impénétrables comme celles du crocodile. Il se
+défend contre les autres bêtes en dressant ses écailles, qui sont fort
+pointues par le bout.
+
+Les perroquets bleus à queue rouge, qu'on nomme _vosacy-i_, sont en
+fort grande abondance. Le komma est un très-bel oiseau. Il a le cou
+vert, les ailes rouges, la queue noire, le bec crochu, et les pates
+comme celles du perroquet.
+
+Les peuples de cette côte sont, comme tous les Nègres en général,
+livrés à l'incontinence. Leurs femmes, qui ne sont pas moins
+passionnées pour les plaisirs des sens, emploient des herbes et des
+écorces pour exciter les forces de leurs maris. Les femmes d'Europe en
+savent davantage; mais les habitans sont d'ailleurs plus modérés, plus
+doux, plus sociables que les autres Nègres. Ils ne se plaisent point à
+verser le sang humain, et ne pensent point à la guerre, s'ils n'y sont
+forcés par la nécessité de se défendre. Quoiqu'ils aiment beaucoup les
+liqueurs fortes, surtout l'eau-de-vie, il est rare qu'ils en achètent:
+on ne leur reconnaît ce faible que lorsqu'on leur en présente. Ils
+vivent entre eux dans une union parfaite, toujours prêts à
+s'entre-secourir, à donner à leurs amis, dans le besoin, une partie de
+leurs habits et de leurs provisions, et même à prévenir leurs
+nécessités par des présens volontaires. Si quelqu'un meurt sans
+laisser de quoi fournir aux frais des funérailles, vingt amis du mort
+se chargent à l'envi de cette dépense. Le vol est très-rare entre eux;
+mais ils n'ont pas le même scrupule pour les étrangers, et surtout
+pour les marchands d'Europe.
+
+La principale occupation des Nègres, dans toute cette contrée, est la
+culture de leurs terres, car ils ont peu de penchant pour le commerce.
+Les esclaves dont ils peuvent disposer sont en petit nombre, et les
+vaisseaux européens qui passent si souvent le long de leur côte ont
+bientôt épuisé l'ivoire, la cire, et le bois de cam qui se trouve dans
+le pays. Ce bois de cam est d'un plus beau rouge pour la teinture que
+le bois de Brésil, et passe pour le meilleur de toute la Guinée. Il
+peut être employé jusqu'à sept fois.
+
+Ils emploient, pour convaincre les accusés, différentes épreuves aussi
+absurdes que celles qui composaient autrefois notre jurisprudence
+criminelle.
+
+Ils reconnaissent un Être Suprême, un créateur de tout ce qui existe,
+et l'idée qu'ils en ont est d'autant plus relevée, qu'ils
+n'entreprennent pas de l'expliquer. Ils appellent cet être _Kanno_.
+Ils croient que tous les biens viennent de lui, mais ils ne lui
+accordent pas une durée éternelle. Il aura pour successeur,
+disent-ils, un autre être, qui doit punir le vice et récompenser la
+vertu.
+
+Ils sont persuadés que les morts deviennent des esprits, auxquels ils
+donnent le nom de _diannanines_, c'est-à-dire patrons et défenseurs.
+L'occupation qu'ils attribuent à ces esprits est de protéger et de
+secourir leurs parens et leurs anciens amis. C'est à peu près le culte
+des anges gardiens parmi nous.
+
+Les Quodjas qui reçoivent quelque outrage se retirent dans les bois,
+où ils s'imaginent que ces esprits font leur résidence. Là, ils
+demandent vengeance à grands cris, soit à Kanno, soit aux diannanines.
+De même, s'ils se trouvent dans quelque embarras ou quelque danger,
+ils invoquent l'esprit auquel ils ont le plus de confiance. D'autres
+le consultent sur les événemens futurs. Par exemple, lorsqu'une voient
+point arriver les vaisseaux de l'Europe, ils interrogent leurs
+diannanines pour savoir ce qui les arrête, et s'ils apporteront
+bientôt des marchandises. Enfin leur vénération est extrême pour les
+esprits des morts. Ils ne boivent jamais d'eau ni de vin de palmier
+sans commencer par en répandre quelques gouttes à l'honneur des
+diannanines. S'ils veulent assurer la vérité, c'est leurs diannanines
+qu'ils attestent. Le roi même est soumis à cette superstition; et,
+quoique toute la nation paraisse pénétrée de respect pour Kanno, le
+culte public ne regarde que ces esprits. Chaque village a dans quelque
+bois voisin un lieu fixe pour les invocations. On y porte, dans trois
+différentes saisons de l'année, une grande abondance de provisions
+pour la subsistance des esprits. C'est là que les personnes affligées
+vont implorer l'assistance de Kanno et des diannanines. Les femmes,
+les filles et les enfans ne peuvent entrer dans ce bois sacré. Cette
+hardiesse passerait pour un sacrilége. On leur fait croire dès
+l'enfance qu'elle serait punie sur-le-champ par une mort tragique.
+
+Les Quodjas ne sont pas moins persuadés qu'ils ont parmi eux des
+magiciens et des sorciers. Ils croient avoir aussi une espèce
+d'ennemis du genre humain, qu'ils appellent _sovasmounousins_,
+c'est-à-dire empoisonneurs et suceurs de sang, qui sont capables de
+sucer tout le sang d'un homme ou d'un animal, ou du moins de le
+corrompre. Ce sont les vampires d'Afrique. L'esprit humain est partout
+le même; ils croient avoir d'autres enchanteurs nommés _billis_, qui
+peuvent empêcher le riz de croître ou d'arriver à sa maturité. Ils
+croient que Sova, c'est-à-dire le diable, s'empare de ceux qui se
+livrent à l'excès de la mélancolie, et que dans cet état il leur
+apprend à connaître les herbes et les racines qui peuvent servir aux
+enchantemens; qu'il leur montre les gestes, les paroles, les grimaces,
+et qu'il leur donne le pouvoir continuel de nuire. Aussi la mort
+est-elle la punition infaillible de ceux qui sont accusés de ces
+noires pratiques. Ces Quodjas ne traverseraient point un bois sans
+être accompagnés, dans la crainte de rencontrer quelque billi occupé à
+chercher ses racines et ses plantes: ils portent avec eux une certaine
+composition à laquelle ils croient la vertu de les préserver contre
+Sova et tous ses ministres. Les histoires qu'ils en racontent valent
+bien les nôtres en ce genre.
+
+Tous les peuples de cette côte circoncisent leurs enfans dès l'âge de
+six mois, sans autre loi qu'une tradition immémoriale, dont ils
+rapportent l'origine à Kanno même. Cependant la tendresse de quelques
+mères fait différer l'opération jusqu'à l'âge de trois ans, parce
+qu'elle se fait alors avec moins de danger. On guérit la blessure avec
+le suc de certaines herbes.
+
+Ils ont des espèces d'associations mystérieuses pour les hommes et
+pour les femmes, qui ressemblent assez à nos confréries, celle des
+hommes s'appelle _le belli_, et demande cinq ans d'épreuve, comme
+autrefois l'école de Pythagore. Celle des femmes, qui se nomme
+_sandi_, ne demande que quatre mois de retraite, et se termine par une
+circoncision. Les hommes n'apprennent dans leur confrérie que des
+danses et des chants.
+
+Rio-Sestos, ou la rivière de Sestos ou Cestre, est à quarante lieues
+au sud-sud-est du cap Mesurado. Le pays fournit de l'ivoire, des
+esclaves, de la poudre d'or, et surtout du poivre ou de la malaguette.
+
+On trouve dans la rivière de Cestre une sorte de cailloux semblables à
+ceux de Médoc, mais plus durs, plus clairs, et d'un plus beau lustre;
+ils coupent mieux que le diamant, et n'ont guère moins d'éclat,
+lorsqu'ils sont bien taillés.
+
+La langue du pays de Cestre est la plus difficile de toute la côte; ce
+qui réduit les Européens à la nécessité de faire le commerce par
+signes. Les Nègres excellent dans cet art. Ils ont conservé néanmoins
+quantité de mots français qui leur ont été transmis par leurs
+ancêtres, mais aussi défigurés qu'on peut se l'imaginer. Ils ont
+appris des Français l'art de tremper le fer et l'acier, ou plutôt ils
+l'ont porté à une perfection dont les Européens n'approchaient point
+encore il y a vingt ans[5]. Les marchands de l'Europe qui trafiquent
+sur cette côte ne manquent jamais de faire donner leur trempe aux
+ciseaux dont on se sert pour couper les barres de fer.
+
+[Note 5: On sait à quelle perfection les Anglais et les Français eût
+porté cet art aujourd'hui.]
+
+Le canton de Cestre produit une si grande abondance de riz, que le
+plus gros bâtiment peut en faire promptement ses cargaisons à deux
+liards la livre; mais il n'est pas si blanc ni si doux que celui de
+Milan et de Vérone. Les habitans les plus distingués en font un
+commerce continuel, auquel ils joignent celui de la malaguette et des
+dents d'éléphans. Quoique la dernière de ces trois marchandises soit
+assez rare, elle est néanmoins d'une fort bonne qualité; mais le prix
+n'en est pas réglé, parce qu'il n'y a point de comptoir fixe dans le
+pays. La malaguette est à si bon marché, que cinquante livres ne
+reviennent qu'à cinq sous en marchandises.
+
+Dès que les habitans aperçoivent un vaisseau, ils crient de toutes
+leurs forces avec un reste de prononciation normande: «Malaguette tout
+plein, malaguette tout plein; tout plein, plein, tout à terre de
+malaguette.» Ils reconnaissent ensuite aux réponses des matelots si le
+bâtiment est français. Les Dieppois donnèrent autrefois à cette ville
+le nom de _Cestro-Paris_, parce qu'elle est une des plus grandes et
+des plus peuplées de cette région. Ils y avaient un établissement pour
+le commerce du poivre de Guinée ou malaguette, et de l'ivoire. Le
+poivre des Indes n'était point encore connu dans l'Europe. Mais les
+Portugais, ayant ensuite conquis cette contrée, se répandirent sur
+toutes les côtes de Guinée, et s'établirent sur les ruines des
+comptoirs français.
+
+Le Grand-Cestre se nommait _le grand Paris_, comme le Petit-Cestre,
+qui est quelques lieues plus loin, portait le nom de _petit Paris_.
+
+Le vin de palmier et les dattes, que les Nègres aiment passionnément,
+y sont de la meilleure qualité du monde. Mais la principale richesse
+de la côte est la malaguette, dont l'abondance empêche toujours la
+cherté. Suivant Barbot, les Nègres de Sestos l'appellent _ouaïzanzag_,
+et ceux du cap des Palmes _emaneghetta_.
+
+La plante qui porte la malaguette devient plus ou moins forte, suivant
+la bonté du terroir, et s'élève ordinairement comme un arbrisseau
+grimpant. Quelquefois, faute de support, elle demeure rampante, du
+moins si elle n'est soutenue avec soin, ou si elle ne s'attache à
+quelque tronc d'arbre qui lui sert d'appui. Alors, comme le lierre,
+elle en couvre tout le tour. Lorsqu'elle rampe, les grains, quoique
+plus gros, n'ont pas la même bonté; au contraire, plus les branches
+s'élèvent et sont exposées à l'air, plus le fruit est sec et petit;
+mais il en est plus chaud et plus piquant, avec toutes les véritables
+qualités du poivre. La feuille de la malaguette est deux fois aussi
+longue que large; elle est étroite à l'extrémité. Elle est douce et
+d'un vert agréable dans la saison des pluies; mais lorsque les pluies
+cessent, elle se flétrit et perd sa couleur. Brisée entre les doigts,
+elle rend une odeur aromatique comme le clou de girofle, et la pointe
+des branches a le même effet. Sous la feuille il croît de petits
+filamens frisés, par lesquels elle s'attache au tronc des arbres ou à
+tout ce qu'elle rencontre. On ne peut décrire exactement ses fleurs,
+parce qu'elles paraissent dans un temps où l'on ne fait pas de
+commerce sur la côte. Cependant il est certain que la plante produit
+des fleurs auxquelles les fruits succèdent en forme de figures
+angulaires de différente grosseur, suivant la qualité ou l'exposition
+du terroir. Le dehors est une peau fine, qui se sèche et devient fort
+cassante. Sa couleur est un brun foncé et rougeâtre. Les Nègres
+prétendent que cette peau est un poison. La graine qu'elle renferme
+est placée régulièrement et divisée par des pellicules fort minces,
+qui se changent en petits fils, d'un goût aussi piquant que le
+gingembre. Cette graine est ronde, mais angulaire, rougeâtre avant sa
+maturité; plus formée à mesure qu'elle mûrit, et noire enfin
+lorsqu'elle a été mouillée. C'est dans cet état qu'on l'emballe pour
+le transport. Cependant cette humidité produit une fermentation qui
+diminue beaucoup sa vertu. Pour la bien vendre, il faut qu'elle ait le
+goût aussi piquant que le poivre de l'Inde.
+
+On cueille le fruit lorsque l'extrémité des feuilles commence à
+noircir. La malaguette a quelquefois été fort recherchée en France et
+dans les autres pays de l'Europe, surtout lorsque le poivre de l'Inde
+y est cher et rare. Les marchands s'en servent aussi pour augmenter
+injustement leur profit en la mêlant avec le véritable poivre.
+
+La dernière espèce de poivre, qui s'appelle _piment_, et qui porte en
+Europe le nom de poivre d'Espagne, croît en abondance sur la côte.
+
+Les habitans sont livrés à tous les excès de l'intempérance et de la
+luxure. Ils n'entretiennent les Européens et ne parlent ensemble que
+des plaisirs qu'ils prennent avec les femmes. Il s'en trouve, dit-on,
+qui prostituent leurs femmes à leurs propres enfans; et lorsque les
+marchands de l'Europe leur reprochent cette infamie, ils affectent
+d'en rire comme d'une bagatelle.
+
+Toute la côte, depuis le cap des Palmes jusqu'au cap des
+Trois-Pointes, est connue des gens de mer sous le nom de côte des
+Dents, ou côte de l'Ivoire. Les Hollandais la nomment, dans leur
+langue, _Tand-Kust_. Elle se divise en deux parties, celle du bon
+Peuple et celle du _mauvais_ Peuple. Ces deux nations sont séparées
+par la rivière de Botro. On ignore à quelle occasion la dernière a
+reçu le titre de mauvaise; mais il est certain, en général, qu'à l'est
+du cap des Palmes les Nègres sont méchans, perfides, voleurs et
+cruels. À l'égard du nom de côte de l'Ivoire, on conçoit qu'il vient
+du grand nombre de dents d'éléphans que les Européens achètent sur
+cette côte.
+
+Celle du bon Peuple commence au cap Laho. Les Hollandais ont donné le
+nom de _Koakoas_ aux habitans, jusqu'au cap Apollonia, parce qu'en
+s'approchant des vaisseaux de l'Europe, ils avaient sans cesse ce mot
+à la bouche. On a jugé qu'il signifie _bonjour_, ou _soyez les
+bienvenus_.
+
+On trouve dans chaque canton les mêmes marchandises, c'est-à-dire de
+l'or, de l'ivoire et des esclaves. Quoiqu'il n'y ait point de tarif
+réglé, le commerce est considérable.
+
+Au cap Apollonia ou Sainte-Apolline commence la terre du mauvais
+Peuple. Les habitans de ce canton sont les plus sauvages de toute la
+côte. On les accuse d'être anthropophages. Ils font gloire de porter
+les dents en pointes, et de les avoir aussi aiguës que des aiguilles
+ou des alènes. Barbo ne conseille à personne de toucher à cette
+dangereuse terre. Cependant les Nègres apportent à bord de fort belles
+dents d'éléphans; mais il semble que leur vue soit de les faire servir
+d'amorce pour attirer les étrangers sur leur côte, et peut-être pour
+les dévorer; car ils mettent leurs marchandises à si haut prix, qu'il
+y a peu de commerce à faire avec eux. D'ailleurs ils demandent avec
+importunité tout ce qui se présente à leurs yeux, et paraissent fort
+irrités du moindre refus. Leur inquiétude et leur défiance vont si
+loin, qu'au moindre bruit extraordinaire ils se précipitent dans la
+mer et retournent à leurs pirogues. Ils les tiennent exprès à quelque
+distance pour faciliter continuellement leur fuite.
+
+Les éléphans doivent être d'une étrange grosseur, puisqu'on y achète
+des dents qui pèsent jusqu'à deux cents livres. On s'y procure aussi
+des esclaves et de l'or, mais sans pouvoir pénétrer aux pays d'où l'or
+vient aux habitans. Ils gardent là-dessus un profond secret, ou s'ils
+sont pressés de s'expliquer, ils montrent du doigt les hautes
+montagnes qu'ils ont à quinze ou vingt lieues au nord-est, en faisant
+entendre que leur or vient de là. Peut-être le trouvent-ils beaucoup
+plus près dans le sable de leur rivière même, ou peut-être, aussi leur
+vient-il des Nègres de ces montagnes, qui le rassemblent en lavant la
+terre, comme ceux de Bambouk. Enfin toutes les parties de cette
+contrée seraient très-propres au commerce, si les habitans étaient
+d'un caractère moins farouche.
+
+On raconte qu'ils ont massacré, dans plusieurs occasions, un grand
+nombre d'Européens qui n'avaient relâché sur leur côte que pour y
+faire leur provision d'eau et de bois.
+
+La côte abonde en poissons: les plus remarquables sont le taureau de
+mer, le marteau et le diable de mer.
+
+C'est l'usage pour les enfans de suivre la profession de leur père: le
+fils d'un tisserand exerce le même métier, et celui d'un facteur n'a
+point d'autre emploi que le commerce. Cet ordre est si bien établi,
+qu'on ne souffrirait pas qu'un Nègre sortît de sa condition
+originelle.
+
+C'est un amusement pour les matelots, le long de cette côte, de se
+voir environnés d'un grand nombre de pirogues chargées de Nègres qui
+crient de toute leur force, _koakoa! koakoa!_ et qui s'éloignent aussi
+promptement qu'ils se sont approchés. Depuis que les Européens en ont
+enlevé plusieurs, leur inquiétude est si vive, qu'on ne les engage pas
+facilement à monter à bord. La meilleure méthode pour les attirer avec
+leurs marchandises, est de prendre un peu d'eau de mer et de s'en
+mettre quelques gouttes dans les yeux, parce que, la mer étant leur
+divinité, ils regardent cette cérémonie comme un serment.
+
+Les Koakoas sont ordinairement quatre ou cinq dans une pirogue; mais
+il est rare qu'on en voie monter plus de deux à la fois sur un
+vaisseau: ils y viennent chacun à leur tour, et n'apportent jamais
+deux dents ensemble.
+
+Les daschis ou présens, qui sont les premiers objets de l'empressement
+des Nègres, ne paraissent pas d'abord d'une grande importance: c'est
+un couteau de peu de valeur, un anneau de cuivre, un verre
+d'eau-de-vie ou quelques morceaux de biscuit; mais ces libéralités,
+qui ne cessent point tout le long de la côté, et qui se renouvellent
+quarante ou cinquante fois par jour, emportent à la fin cinq pour cent
+sur la cargaison du vaisseau. Cet usage vient des Hollandais, qui se
+crurent obligés, en arrivant sur la côte de Guinée, d'employer
+l'apparence d'une générosité extraordinaire pour ruiner les Portugais
+dans l'esprit des Nègres. Il n'y a point de nation pour qui leur
+exemple n'ait pris la force d'une loi. Toute proposition de commerce
+doit commencer par les daschis. Ainsi ce trait de politique est devenu
+un véritable fardeau pour l'Europe et pour ceux même qui l'ont
+inventé.
+
+Le même usage est établi sur la côte d'Or, et commence au cap Laho,
+avec cette différence, que les daschis ne s'accordent qu'après la
+conclusion du marché, et qu'ils y portent le nom de _dassi-midassi_;
+mais, sur toutes les côtes inférieures, depuis la rivière de Gambie,
+les Nègres veulent que leurs daschis soient payés d'avance. Ils ne
+voient pas plus tôt paraître un vaisseau qu'ils les demandent à grands
+cris.
+
+Les marchandises qui font la matière du commerce, sont les étoffes de
+coton, le sel, l'or et l'ivoire.
+
+Les contrées intérieures derrière les Koakoas fournissent une grande
+quantité de dents d'éléphans qui font le plus bel ivoire du monde.
+Elles sont achetées constamment par les Anglais, les Hollandais et les
+Français, quelquefois aussi par les Danois et les Portugais; mais
+depuis que le commerce de la Guinée est ouvert à toutes les nations,
+l'Angleterre en tire plus d'avantage que la Hollande. Ce nombreux et
+perpétuel concours de vaisseaux européens qui visitent annuellement la
+côte a fait hausser aux Nègres le prix de leurs marchandises, surtout
+de leurs grosses dents d'éléphans. Le pays en fournit une si étrange
+quantité, qu'il s'en est vendu dans un seul jour jusqu'à cent
+quintaux. Les Nègres racontent que le pays intérieur est si rempli
+d'éléphans, surtout dans les parties montagneuses, que les habitans
+sont obligés de se creuser des cavernes aux lieux les plus escarpés
+des montagnes et d'en rendre les portes fort étroites. Ils ont recours
+à toutes sortes d'artifices pour chasser de leurs plantations ces
+incommodes animaux; ils leur tendent des piéges dans lesquels ils en
+prennent un grand nombre. Mais, si l'on doit se fier au récit des
+Nègres, la principale raison qui rend l'ivoire si commun dans le même
+pays, est que tous les éléphans jettent leurs dents tous les trois
+ans; de sorte qu'on les doit moins à la chasse des Nègres qu'au hasard
+qui les fait trouver dans les forêts.
+
+Cependant on observe que cette quantité d'ivoire est fort diminuée,
+soit que les Nègres aient plus de négligence à chercher les dents,
+soit que les maladies aient emporté une grande partie des éléphans:
+l'une ou l'autre de ces deux raisons, jointe à la multitude de
+vaisseaux qui abordent sur la côte, a fait hausser le prix de cette
+marchandise.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Côte d'Or.
+
+
+Le nom de _Costa del Oro_, que les Portugais ont donné à cette côte,
+vient de l'immense quantité d'or qu'ils en ont tirée; et, par la même
+raison, toutes les autres nations de l'Europe l'ont nommée _Côte d'Or_
+dans leur langue. La situation de cette côte est entre 4 degrés 30
+minutes et 8 degrés de latitude nord; elle a un peu plus de cent
+lieues de longueur. On ne peut rien établir sur sa largeur, parce
+qu'elle n'est ici considérée que sous le titre de _côte_, ou de _bord
+d'un vaste pays_. Cependant on connaît dix ou douze petits royaumes
+qui sont renfermés dans cette étendue, et dont quelques-uns
+s'enfoncent assez loin dans l'intérieur des terres.
+
+Les Portugais y furent établis seuls pendant plus d'un siècle. Le
+château de la Mina était leur principal boulevard. La terreur qu'ils
+avaient inspirée aux Nègres, et les violences qu'ils exerçaient contre
+les négocians des autres nations, écartèrent long-temps de cette côte
+tous les vaisseaux européens; mais, lorsqu'en 1578 les Nègres d'Akra,
+poussés à bout par la barbarie de cette nation, eurent surpris le fort
+de ce nom, massacré la garnison et détruit les fortifications
+jusqu'aux fondemens, le crédit des Portugais sur cette côte commença
+sensiblement à décliner, et les autres nations de l'Europe entrèrent
+en partage de toutes les richesses dont ils avaient joui. À la vérité,
+ce ne fut pas sans effusion de sang. Quantité de Français perdirent la
+vie, non-seulement par la main des Portugais, mais par celle des
+Nègres, qui recevaient d'eux une récompense de cent écus pour chaque
+tête de Français qu'ils pouvaient leur apporter; elles étaient
+exposées sur les murailles du fort de la Mina. Ces cruels excès
+jetèrent tant de consternation parmi les négocians français, qu'ils
+abandonnèrent encore une fois le commerce de Guinée pour le reprendre
+dans la suite.
+
+À l'égard des Nègres, rien n'est comparable à la tyrannie que les
+Portugais exerçaient sur eux: ils avaient établi des impôts excessifs
+sur toutes les denrées du pays et sur la pêche; ils forçaient les
+seigneurs et jusqu'aux rois mêmes de leur livrer leurs enfans pour
+s'en servir en qualité de domestiques ou d'esclaves; ils n'ouvraient
+pas leurs magasins, si l'on ne s'y présentait avec quarante ou
+cinquante marcs d'or, et ceux mêmes qui venaient avec cette somme
+était forcés de recevoir les marchandises dont on jugeait à propos de
+se défaire, au prix que les facteurs avaient réglé. S'il se trouvait
+quelque mélange dans l'or des Nègres, le coupable était puni de mort,
+sans distinction de fortune ni de rang. Le roi de Comani ne put sauver
+du supplice un de ses plus proches parens. Toutes les marchandises que
+les Nègres achetaient des autres nations étaient confisquées.
+
+Les Hollandais furent presque les seuls qui s'obstinèrent à continuer
+leurs voyages en Guinée. La grandeur du profit leur fit oublier les
+outrages, et remettre leur vengeance à des temps qu'ils ne pouvaient
+encore prévoir. Elle fut suspendue jusqu'à la guerre entre la Hollande
+et l'Espagne; mais, rappelant alors toutes les injures qu'ils avaient
+reçues des Portugais, et couvrant leur haine du prétexte de leur
+réunion avec les Espagnols, ils leur enlevèrent, avec une partie du
+Brésil, tous les établissemens qu'ils avaient sur la côte d'Or, et les
+forcèrent enfin de leur céder leurs deux principales forteresses, le
+château de la Mina en 1637, et celui d'Axim en 1643; mais ils
+traitèrent les peuples de Guinée avec autant d'injustice et de
+cruauté que ceux à qui l'on avait reproché si long-temps ces deux
+vices.
+
+Dans la vue d'assujettir plus que jamais le pays, ils élevèrent de
+petits forts à Boutro, à Sama, à Cabo Corso, à Anamabo, à Akra, sous
+prétexte de soutenir leurs alliés contre les habitans des pays
+intérieurs qui les troublaient par de fréquentes incursions. En même
+temps ils établirent des droits sur la pêche des Nègres d'Axim, de
+Dina et de Maouri, en leur défendant, sous de rigoureuses peines,
+toutes sortes de commerce avec les autres nations de l'Europe. En un
+mot, ils s'attribuèrent par degrés tous les droits de l'autorité
+absolue, jusqu'à prendre connaissance de leurs affaires civiles et
+criminelles, et se rendre juges de la mort et de la vie, quoiqu'ils ne
+cessassent point de payer aux rois du pays une sorte de tribut annuel
+pour le terrain de leurs établissemens. Avec tant de précautions, ils
+ne purent empêcher le commerce des autres Européens, qu'ils traitaient
+en ennemis lorsqu'il en tombait quelques-uns entre leurs mains. Ils
+eurent aussi des guerres fréquentes à soutenir contre les naturels du
+pays, avec qui pourtant ils ne cessaient pas de commercer. Telle est à
+la fois l'inconstance naturelle des Nègres, et leur avidité pour les
+marchandises de l'Europe, qu'après quelques éclats inutiles d'un
+ressentiment passager contre leurs tyrans, ils venaient encore
+échanger leur or contre de l'eau-de-vie et des clincailleries
+d'Europe: semblables à des esclaves révoltés qui viennent demander
+leur nourriture au maître qui vient de les châtier. Si ces peuples
+avaient voulu tirer une vengeance sûre et facile de leurs oppresseurs,
+ils n'avaient qu'à se retirer dans l'intérieur des terres;
+l'émigration est toujours aisée pour des hordes indigentes, et les
+tyrans de la côte n'auraient pas pu les poursuivre dans les sables de
+la zone torride. Quelquefois cependant ces peuplades d'esclaves ont
+donné d'effrayans exemples de courage et de désespoir: c'est ainsi du
+moins que les Hollandais perdirent Un établissement qu'ils avaient à
+Eguira. Leur chef, ayant pris querelle avec un des principaux
+seigneurs nègres, le tenait assiégé dans l'enclos de ses maisons. Le
+Nègre, hors d'état de résister, après avoir tiré avec des lingots d'or
+au lieu de plomb, fit connaître par des signes qu'il consentait à
+traiter, et donna de grandes espérances aux Hollandais. C'était un
+artifice pour envelopper ses ennemis dans sa ruine. Il chargea un de
+ses esclaves de mettre le feu dans un lieu qu'il lui marqua, lorsqu'il
+lui entendrait frapper la terre d'un coup de pied. Ensuite, ayant reçu
+les Hollandais pour négocier, il n'attendit pas long-temps à donner le
+signal, ni l'esclave à suivre fidèlement ses ordres. Plusieurs barils
+de poudre, qu'il avait disposés pour cette exécution, firent sauter la
+maison et tous ceux qui avaient eu l'imprudence d'y entrer. Le seul
+qui eut le bonheur de se sauver fut un esclave de la Compagnie
+hollandaise, qui, se défiant de quelque trahison à la vue d'une mèche
+allumée qu'il découvrit, se hâta de sortir sans avoir averti ses
+maîtres, et porta la nouvelle de leur infortune au château d'Axim.
+
+Le principal commerce d'Axim est avec les vaisseaux d'interlope.
+Malgré les rigoureuses lois des Hollandais du fort, ils trouvent le
+moyen de tromper la vigilance du gouverneur; de sorte que la compagnie
+de Hollande ne tire pas la centième partie de l'or du pays.
+
+La rivière d'Axim est à peine navigable pour des canots; mais elle
+roule de l'or dans son sable. Les habitans font leur principale
+occupation de chercher ce précieux métal, et plongent quelquefois
+l'espace d'un quart d'heure. Leur méthode est de plonger la tête la
+première, en tenant à la main une calebasse qu'ils remplissent de
+sable ou de tout ce qui se trouve au fond de l'eau. Ils répètent ce
+travail jusqu'à ce qu'ils soient fatigués, ou qu'ils croient avoir
+tiré assez de matière. Alors s'asseyant sur la rive, ils mettent deux
+ou trois poignées de leur sable dans une gamelle de bois; et, la
+tenant dans la rivière, ils remuent le sable avec la main pour faire
+emporter les parties les plus légères par le courant de l'eau. Ce qui
+reste au fond de la gamelle est une poudre jaune et pesante, qui est
+quelquefois mêlée de grains beaucoup plus gros: c'est ce qu'on appelle
+l'or lavé. Il est ordinairement fort pur; et celui d'Axim passe pour
+le meilleur de toute la côte. On ne saurait douter que la rivière
+d'Axim, et tous les ruisseaux qui s'y joignent n'aient passé par des
+mines d'or, d'où elles entraînent dans leurs flots de petites parties
+de ce métal. Dans la saison des pluies, où l'eau, grossit beaucoup,
+les Nègres en trouvent de plus grosses, et plus abondamment que dans
+les autres saisons. Mais les Hollandais n'épargnent rien pour exclure
+les autres nations de ce commerce; et la difficulté de les tromper est
+d'autant plus grande pour les Nègres, que le village d'Axim est sous
+le canon du fort Saint-Antoine. C'est ce qui rend le gouvernement de
+Hollande fort odieux sur toute la côte.
+
+Les Anglais et les Hollandais se sont disputé long-temps le commerce
+de la côte d'Or, et cette guerre d'avarice a produit bien des
+perfidies et des crimes. Les cantons de Félou et de Commendo, que nous
+nommons royaumes, ont été le théâtre de ces divisions. Enfin ces deux
+nations, qui ont de nombreux établissemens dans le pays, se sont
+accordées pour le partage du gain. Les Danois et quelques autres
+puissances de l'Europe y ont aussi des comptoirs. Le principal fort
+des Anglais est au cap Corse (Cabo Corso), à neuf milles de la Mina.
+Quand on songe que les Nègres de la côte d'Or sont de très-bons
+soldats, et les plus belliqueux peut-être de tous les peuples
+d'Afrique, et qu'ils connaissaient déjà l'usage de nos armes au temps
+où les Européens se sont établis chez eux, cent ans après les
+Portugais, on a peine à concevoir comment ils ont consenti que les
+Anglais, les Hollandais et les Danois bâtissent des forts dans leur
+pays. Mais telle est la force des présens, dans le pays même de l'or.
+C'est avec des présens qu'on obtint des rois de cette contrée la
+permission d'élever ces funestes boulevards où l'on a depuis forgé les
+chaînes des malheureux Africains. Des tyrans stupides ont vendu la
+liberté de leurs sujets, et ont été souvent traités eux-mêmes en
+esclaves par les maîtres qu'ils s'étaient donnés.
+
+Il est assez inutile de présenter à nos lecteurs l'ennui d'une
+description géographique de Fantin, de Sabo, d'Akron, d'Agonna,
+d'Akambo, etc., et de tous les cantons barbares nommés royaumes de la
+côte d'Or. Nous ne nous arrêterons qu'à ce qui peut être un objet de
+curiosité ou d'instruction.
+
+Dans le pays d'Akra, l'on trouve de petits daims qui n'ont pas plus de
+huit ou neuf pouces de hauteur, et dont les jambes ne sont pas plus
+grosses que le tuyau d'une plume. Les mâles ont deux cornes longues,
+de deux ou trois pouces, sans branches et sans division, mais tortues
+et d'un noir aussi luisant que le jais. Rien n'est si doux, si joli,
+si privé et si caressant que ces petites créatures; mais elles sont si
+délicates, qu'elles ne peuvent supporter la mer; et tous les soins
+qu'on a pris pour en transporter quelques-unes en Europe ont été
+jusqu'à présent sans succès.
+
+Il n'y a point de canton sur toute la côte d'Or, sans en excepter
+celui d'Anamabo, qui fournisse plus d'esclaves que le pays d'Akra. Les
+guerres continuelles des habitans leur procurent sans cesse un grand
+nombre de prisonniers, dont la plupart sont vendus aux marchands de
+l'Europe.
+
+Les habitans des villes maritimes d'Akra sont les plus civilisés de la
+côte d'Or. Leurs maisons sont carrées et bâties fort proprement; les
+murs sont de terre, mais d'assez belle hauteur, et les toits couverts
+de paille. L'ameublement est des plus simples; car, malgré leurs
+richesses, ils se contentent de quelques pagnes pour habillement, et
+leurs besoins sont renfermés dans des bornes fort étroites. Ils sont
+laborieux; ils entendent le commerce. On s'aperçoit qu'ils ont retenu
+parfaitement les leçons des Normands leurs anciens maîtres. La crainte
+que leurs voisins du côté du nord ne viennent partager avec eux les
+profits du commerce des Européens leur fait fermer soigneusement tous
+les passages. Ainsi toutes les marchandises qui se répandent au nord
+passent nécessairement par leurs mains. Ils ont établi un grand marché
+qui se tient trois fois la semaine à Abino, ville à deux lieues du
+grand Akra, et à sept ou huit de la côte où les Nègres voisins
+apportent en échange, pour les commodités de l'Europe, de l'or, de
+l'ivoire, de la cire et de la civette, sans compter les esclaves qui
+viennent en fort grand nombre par cette voie.
+
+Le voyageur Desmarchais assure que de son temps l'or était si commun
+dans le pays d'Akra, qu'une once de poudre à tirer se rendait deux
+drachmes de poudre d'or.
+
+Les marchandises d'Europe qu'on recherche dans le pays sont les toiles
+d'Osnabruck, les étoffes de Silésie, les baïettes, les saies, les
+perpétuanes, les fusils, la poudre, l'eau-de-vie, la verroterie, les
+couteaux, les petites voiles, les toiles rayées de l'Inde, et d'autres
+objets dont le goût s'est répandu parmi les Nègres. Ils les portent au
+marché d'Aboni, où l'on voit arriver trois fois par semaine une
+prodigieuse quantité d'autres Nègres, Akkanez, Aquambos, Aquimeras,
+Koakoas, qui achètent à fort grand prix ce qui leur est nécessaire;
+car, ne pouvant obtenir la liberté de venir jusqu'aux forts européens,
+ils n'ont pas d'autre règle pour la valeur des marchandises que la
+volonté des marchands nègres d'Akra.
+
+Parmi les chefs barbares dont les guerres et les brigandages troublent
+souvent le commerce du pays, les voyageurs parlent d'un Nègre nommé
+Ankoa, né avec des inclinations si féroces, qu'il ne pouvait vivre en
+paix: c'était d'ailleurs un monstre de cruauté. S'étant saisi, en
+1691, de cinq ou six des principaux de ses ennemis, il prit plaisir,
+de sang-froid, à leur faire de sa propre main une infinité de
+blessures; ensuite il huma leur sang avec une brutale fureur. Un de
+ses malheureux, qu'il haïssait particulièrement, fut lié par ses
+ordres, jeté à ses pieds, et percé de coups en mille endroits, tandis
+qu'avec une coupe à la main il recevait le sang qui ruisselait de
+toutes parts. Après en avoir bu une partie, il offrit le reste à son
+dieu. C'est ainsi qu'il traitait ses ennemis; mais, faute de victimes,
+il tournait sa rage contre ses propres sujets.
+
+En 1692, pendant la seconde campagne qu'il faisait contre les Nègres
+d'Anta, Bosman lui rendit une visite dans son camp, près de Schama. Il
+en fut reçu fort civilement, et traité suivant les usages du pays;
+mais, au milieu même des amusemens que ce barbare procurait à son
+hôte, il trouva l'occasion d'exercer sa cruauté. Un Nègre, remarquant
+qu'une des femmes d'Ankoa était ornée de quelque nouvelle parure, prit
+le bout d'un collier de corail, dont il admira l'ouvrage, sans que
+cette femme parût s'offenser de sa curiosité. L'usage du pays accorde
+une liberté honnête, dont le Nègre ni la femme n'avaient pas passé les
+bornes. Cependant le cruel Ankoa se trouva si blessé de cette action,
+qu'après le départ de Bosman, il leur fit donner la mort; et, suivant
+son goût monstrueux, il but à longs traits tout leur sang. Quelque
+temps auparavant il avait fait couper la main, pour un crime fort
+léger, à une autre de ses femmes; et, se faisant un amusement de sa
+cruauté, il voulait que, dans cet état, elle lui peignât la tête et
+lui tressât ses cheveux.
+
+À l'égard des moeurs et des usages qui, sur la plupart des objets,
+ont beaucoup de ressemblance avec ceux des nations dont nous avons
+déjà parlé, nous ne spécifierons que ce qui nous offrira quelque
+particularité remarquable.
+
+Les Nègres de la côte d'Or ont l'esprit facile et la conception vive.
+Ils n'ont pas les yeux du corps moins perçans. On observe que sur mer
+ils découvrent les objets de beaucoup plus loin que les Européens. Ils
+ne manquent point de jugement; le progrès de leurs connaissances est
+si prompt dans les affaires de commerce, qu'ils l'emportent bientôt
+sur les Européens mêmes. Ils sont malins, envieux, et si dissimulés,
+qu'ils sont capables de déguiser leurs ressentimens pendant des années
+entières; d'ailleurs ils sont forts polis. Ils s'offensent beaucoup
+lorsqu'ils ne voient pas aux Européens les mêmes ménagemens pour eux.
+
+Un Nègre qui vole un autre Nègre est regardé parmi eux avec
+détestation; mais ils ne regardent pas comme un crime de voler les
+Européens; ils font gloire, au contraire, de les avoir trompés, et
+c'est aux yeux de leur nation une preuve d'esprit et d'adresse.
+Lorsqu'on les surprend sur le fait, ils apportent pour excuse que les
+Européens ont quantité de biens superflus, au lieu que tout manque
+dans le pays des Nègres.
+
+Leur mémoire est surprenante; quoiqu'ils ne sachent ni lire ni écrire,
+ils conduisent leur commerce avec la dernière exactitude. Un Nègre
+partagera sans aucune erreur quatre ou cinq marcs d'or entre vingt
+personnes, dont chacune a besoin de cinq ou six sortes de
+marchandises. Leur adresse ne paraît pas moins dans tout ce qui
+concerne le commerce; mais, au milieu même des services qu'ils
+rendent, ils sont d'une hauteur et d'une fierté singulières. Ils
+marchent les yeux baissés, sans daigner les lever autour d'eux pour
+regarder ce qui se présente, et ne distinguent personne, s'ils ne sont
+arrêtés par leurs maîtres ou par quelque officier supérieur. À ceux
+qu'ils regardent comme leurs inférieurs ou leurs égaux, ils ne disent
+pas un seul mot; ou s'ils leur parlent, c'est pour leur ordonner de se
+taire, comme s'ils se croyaient déshonorés de converser avec eux.
+Cependant ils ne manquent pas de complaisance pour les étrangers; mais
+elle vient moins d'humilité que de l'espérance de s'attirer les mêmes
+témoignages de considération. Ils en sont si jaloux, que leurs
+marchands, qui sont tous, à la vérité, du corps de leur noblesse, ne
+marchent point sans être suivis d'un esclave qui porte une sellette
+derrière eux, afin qu'ils puissent s'asseoir lorsqu'ils rencontrent
+quelqu'un à qui ils veulent parler. Ces chefs de la nation traitent le
+commun des Nègres avec beaucoup de mépris. Au contraire, ils
+s'efforcent de marquer toute sorte de respects aux blancs de quelque
+distinction, et rien ne paraît égal à leur joie lorsqu'ils en
+reçoivent des civilités. Avides de tout, ils ne sont attachés à rien.
+
+On les a peints parfaitement lorsqu'on a dit d'eux qu'ils se
+réjouissent au milieu des sépulcres, et que, s'ils voyaient leur pays
+en flammes, ils le laisseraient brûler sans interrompre leurs chants
+et leurs danses. On a déjà fait observer qu'avec toute leur avidité
+pour acquérir, ils ne paraissent point affligés de perdre; et l'on
+pourrait leur enlever tout leur bien sans leur ôter un quart d'heure
+de repos.
+
+Un des plus odieux traits de leur caractère, c'est qu'ils ne sont
+capables d'aucun sentiment d'humanité et d'affection. À peine
+soulageraient-ils d'un verre d'eau un homme qu'ils verraient
+mortellement blessé, et ils se voient mourir les uns les autres sans
+compassion et sans secours. Leurs femmes, leurs enfans sont les
+premiers qui les abandonnent dans ces circonstances. Le malade demeure
+seul lorsqu'il n'a pas d'esclaves prêts à le servir, ou d'argent pour
+s'en procurer. Cette désertion de ses parens et de ses amis n'est pas
+même regardée comme une faute. Si sa santé se rétablit, ils
+recommencent à vivre avec lui comme s'ils avaient rempli tous les
+devoirs de la nature et de l'amitié; tant il est vrai que l'humanité
+est le plus beau caractère qui distingue l'homme perfectionné.
+
+Le penchant qu'ils ont au larcin est expliqué par une tradition des
+marabouts mahométans, qui prouve que les Nègres ont aussi leur
+mythologie. Les trois fils de Noé, tous trois de couleur différente,
+s'assemblèrent après la mort de leur père pour faire entre eux le
+partage de ses biens. C'était de l'or, de l'argent, des pierres
+précieuses, de l'ivoire, de la toile, des étoffes de soie et de coton,
+des chevaux, des chameaux, des boeufs et des vaches, des moutons, des
+chèvres et d'autres animaux; sans parler des armes, des meubles, du
+blé, du tabac et des pipes. Les trois frères soupèrent ensemble avec
+beaucoup d'affection, et ne se retirèrent qu'après avoir fumé leur
+pipe et bu chacun leur bouteille. Mais le blanc, qui ne pensait guère
+à dormir, se leva aussitôt qu'il vit les deux autres ensevelis dans le
+sommeil, et, se saisissant de l'or, de l'argent et des effets les plus
+précieux, il prit la fuite vers les pays qui sont habités aujourd'hui
+par les Européens. Le Maure s'aperçut de ce larcin à son réveil. Il se
+détermina sur-le-champ à suivre un si mauvais exemple, et prenant les
+tapisseries avec les autres meubles, qu'il chargea sur le dos des
+chevaux et des chameaux, il se hâta aussi de s'éloigner. Le Nègre, qui
+eut le malheur de s'éveiller le dernier, fut fort étonné de la
+trahison de ses frères. Il ne lui restait que du coton, des pipes, du
+tabac et du millet. Après s'être abandonné quelque temps à sa douleur,
+il prit une pipe pour se consoler, et ne pensa plus qu'à la vengeance.
+Le moyen qui lui parut le plus sur, fut d'employer les représailles en
+cherchant l'occasion de les voler à son tour. C'est ce qu'il ne cessa
+point de faire pendant toute sa vie; et son exemple devenant une
+règle pour sa postérité, elle a continué jusqu'aujourd'hui la même
+pratique.
+
+La boisson commune du pays est de l'eau simple, ou du _peytou_,
+liqueur qui ne ressemble pas mal à la bière, et qui se brasse avec du
+maïs. Ils achètent aussi du vin de palmier, en se joignant cinq ou six
+pour en avoir une mesure du pays, qui contient environ dix pots de
+Hollande. Ils se placent autour de leur calebasse et boivent à la
+ronde. Mais, avant de commencer la fête, chacun prend soin d'envoyer
+quelques verres de cette liqueur à la plus chère de ses femmes. Alors
+celui qui doit boire le premier, remplit un petit vase qui sert de
+tasse, tandis que les autres, se tenant debout autour de lui, les
+mains sur sa tête, prononcent en criant le mot de _tantosi_. Il ne
+doit point avaler tout ce qui est dans la tasse; mais, laissant
+quelques gouttes de liqueur, il la répand sur la terre, comme une
+offrande au fétiche, en répétant plusieurs fois le mot _you_. Ceux qui
+ont leur fétiche avec eux, soit qu'ils le portent à la jambe ou au
+bras, l'arrosent d'un peu de vin, et sont persuadés que, s'ils
+négligeaient cette cérémonie, ils ne boiraient jamais tranquillement.
+
+L'eau et le peytou se boivent le matin, et les Nègres ne touchent
+point au vin de palmier avant la nuit. La source de cet usage est
+l'heure de la vente, qui est toujours l'après-midi pour le vin de
+palmier. Le vin ne pouvant se garder jusqu'au jour suivant, parce
+qu'il s'aigrit dans l'intervalle, les Nègres s'assemblent
+ordinairement le soir, pour acheter ce qui en reste aux marchands. À
+quelque prix que ce soit, il faut qu'ils aient de l'eau-de-vie le
+matin, et du vin de palmier l'après-midi. Les Hollandais sont obligés
+d'entretenir une garde à leurs celliers pour empêcher les Nègres de
+voler leur eau-de-vie et leur tabac, deux passions auxquelles ils ne
+peuvent résister. Leurs femmes n'y sont pas moins livrées. Dès l'âge
+de trois ou quatre ans, on apprend à boire aux enfans, comme si
+c'était une vertu.
+
+Quoique chaque Nègre puisse prendre autant de femmes qu'il est capable
+d'en nourrir, il est rare que le nombre aille au delà de vingt. Ceux
+mêmes qui en prennent le plus se proposent moins le plaisir que
+l'honneur et la considération, parce que la mesure du respect entre
+les Nègres, c'est le nombre de leurs femmes et de leurs enfans.
+Ordinairement il monte depuis trois jusqu'à dix, sans compter les
+concubines, qui sont souvent préférées aux femmes, quoique leurs
+enfans ne passent pas pour légitimes. Quelques riches marchands ont
+vingt ou trente femmes; mais les rois et les grands gouverneurs en
+prennent jusqu'à cent.
+
+Toutes les femmes s'exercent à la culture de la terre, excepté deux,
+qui sont dispensées de toutes sortes de travaux manuels, lorsque les
+richesses du pays le permettent. La principale, qui se nomme la
+_mulière-grande_, est chargée du gouvernement de la maison; celle qui
+la suit en dignité porte le titre de _bossoum_, parce qu'elle est
+consacrée au fétiche de la famille. Les maris sont fort jaloux de ces
+deux femmes, surtout de la bossoum, qui est ordinairement quelque
+belle esclave achetée à fort grand prix. L'avantage qu'elle a
+d'appartenir à la religion lui donne certains jours réglés pour
+coucher avec son mari, tels que l'anniversaire de sa naissance, les
+fêtes du fétiche et le jour du sabbat, qui est le mercredi. Ainsi la
+condition de cette femme est fort supérieure à celle de toutes les
+autres, qui sont condamnées à des travaux pénibles pour entretenir
+leur mari tandis qu'il passe son temps dans l'oisiveté, à jaser ou à
+boire du vin de palmier avec ses amis.
+
+La principale femme, ou la mulière-grande, prend soin de l'argent et
+des autres richesses de la maison. Loin de marquer de la jalousie
+lorsqu'elle voit prendre d'autres femmes à son mari, elle l'en
+sollicite souvent, parce que dans ces occasions elle reçoit de la
+nouvelle femme un présent de cinq akkis d'or, ou parce que, sur la
+côte d'Or, l'honneur et la richesse des familles consistent dans la
+multitude des femmes et des enfans. D'ailleurs il paraît que le mari
+est obligé d'acheter son consentement moyennant une certaine somme
+d'or. Toutes les femmes qu'il prend de cette manière sont distinguées
+par le titre d'_étigafou_, qui revient à celui de concubine; elles ont
+la liberté d'avoir un amant sans que le mari puisse le poursuivre en
+justice.
+
+Les maris ont le droit d'appeler celle de leurs femmes avec laquelle
+ils veulent passer la nuit. Elle se retire ensuite dans son
+appartement avec beaucoup de précaution, pour cacher son bonheur, dans
+la crainte d'exciter quelque jalousie. Quoique l'émulation soit fort
+vive entre les femmes pour les faveurs conjugales, elles n'en vivent
+pas moins dans la concorde. Quand la mulière-grande vient à vieillir,
+le mari en choisit une autre pour occuper sa place; elle ne demeure
+pas moins dans la maison; mais elle est réduite à l'office de
+servante.
+
+Tous les voyageurs racontent que, vers le terme de la grossesse d'une
+femme, il se rassemble dans sa chambre une foule de Nègres de l'un et
+de l'autre sexe, jeunes et vieux, et que, sans aucune honte, elle
+accouche aux yeux du public. Le travail ne dure pas ordinairement plus
+d'un quart d'heure, et n'est accompagné d'aucun cri ni d'aucune autre
+marque de douleur. Aussitôt que la femme est délivrée, on lui présente
+un breuvage composé de farine de maïs, d'eau, de vin de palmier et
+d'eau-de-vie, avec de la malaguette. On prend soin de la couvrir, et
+dans cet état on la laisse dormir trois ou quatre heures. Elle se lève
+ensuite, lave son enfant de ses propres mains, et, perdant l'idée de
+sa situation, elle retourne à ses exercices ordinaires avec ses
+compagnes.
+
+Ils passent le temps de l'enfance, livrés à eux-mêmes, dans une
+oisiveté continuelle, négligés par leur famille, courant en troupes
+dans les champs et les marchés, comme autant de petits pourceaux qui
+se vautrent dans la fange, mais acquérant pour fruit de leurs
+premières années une agilité extrême et l'art de nager, dans lequel
+ils excellent. S'ils se trouvent dans un canot que le vent renverse,
+ils gagnent en un instant le rivage. Mêlés comme ils sont, garçons et
+filles, nus et sans aucun frein, ils perdent tout sentiment naturel de
+pudeur, d'autant plus que leurs parens ne les reprennent et ne les
+corrigent presque jamais. L'autorité paternelle est fort peu
+respectée. Les Nègres ne punissent guère leurs enfans que pour avoir
+battu leurs pareils ou s'être laissé battre eux-mêmes, et alors ils
+les traitent sans pitié. Pendant l'enfance ils sont sous le
+gouvernement de leur mère, jusqu'à ce qu'ils aient embrassé quelque
+profession, ou que leur père juge à propos de les vendre pour
+l'esclavage.
+
+À l'âge de dix ou douze ans, ils passent sous la conduite de leur
+père, qui entreprend de les rendre propres à gagner leur vie. Il les
+élève ordinairement dans la profession qu'il exerce lui-même: s'il est
+pêcheur, il les accoutume à l'aider dans l'usage de ses filets; s'il
+est marchand, il les forme par degrés dans l'art de vendre et
+d'acheter. Il tire pendant plusieurs années tout le profit de leur
+travail; mais lorsqu'ils arrivent à dix-huit ans, il leur donne des
+esclaves, avec le pouvoir de conduire, eux-mêmes leurs entreprises et
+de travailler pour leur propre compte. Ils abandonnent alors la maison
+paternelle pour bâtir des cabanes qui leur appartiennent; et s'ils ont
+pris le métier de pêcheur, ils achètent ou louent une pirogue pour la
+pêche. Les premiers profits qu'ils en tirent sont employés à
+l'acquisition d'un pagne. Si leur père est satisfait de leur conduite,
+et s'aperçoit qu'ils aient gagné quelque chose, il apporte tous ses
+soins à leur procurer une honnête femme.
+
+Les filles sont élevées à faire des paniers, des nattes, des bonnets,
+des bourses, et d'autres objets à l'usage de la famille. Elles
+apprennent à teindre de différentes couleurs, à broyer les grains, à
+faire diverses sortes de pain ou de pâte, et à vendre leur ouvrage au
+marché. Elles mettent leurs petits profits entre les mains de leur
+mère pour servir quelque, jour à grossir leur dot. Tous ces exercices,
+répétés de jour en jour avec de nouveaux progrès, en font
+naturellement d'excellentes ménagères.
+
+À l'égard de la succession, une femme n'a jamais part à l'héritage de
+son mari, quoiqu'elle en ait eu des enfans. Biens et meubles, tout
+passe au frère du mort, ou à son plus proche parent dans la même
+ligne. S'il n'a pas de frère, tout ce qu'il a possédé remonte à son
+père. La même loi oblige le mari de restituer tout ce qu'il a reçu de
+ses femmes à leur frère ou à leurs neveux. Les femmes ont l'usage de
+tous les biens de leur mari tandis qu'il est au monde; mais, aussitôt
+qu'il est mort, elles sont obligées de pourvoir à leur propre
+subsistance et à celle de leurs enfans. C'est la rigueur de cette loi
+qui porte les enfans et les mères à mettre à part ce qu'ils peuvent
+retrancher de la masse commune pour se trouver en état de subsister
+après la mort de leur père ou de leur mari, dont ils ne peuvent
+espérer l'héritage.
+
+Bosman, qui paraît s'être informé avec soin de tout ce qui regarde la
+succession des biens parmi les Nègres, observe qu'Akra est le seul
+canton de toute la côte d'Or où les enfans légitimes, c'est-à-dire
+ceux qui viennent des femmes déclarées, héritent des biens et des
+meubles de leur père. Dans tous les autres lieux, l'aîné, s'il est
+fils du roi ou de quelque chef de ville, succède à l'emploi que son
+père occupait; mais il n'a pas d'autre héritage à prétendre que son
+sabre et son bouclier. Aussi les Nègres ne regardent-ils pas comme un
+grand bonheur d'être né d'un père et d'une mère riches, à moins que le
+père ne se trouve disposé à faire de son vivant quelque avantage à son
+fils, ce qui n'arrive pas souvent, et ce qui doit être caché avec
+beaucoup de précaution; car, t après la mort du père, ses parens se
+font restituer jusqu'au dernier sou.
+
+L'amende des Nègres du commun pour avoir eu commerce avec la femme
+d'autrui est de quatre, cinq ou six livres sterling (96,120 à 144
+fr.); mais elle est beaucoup plus considérable pour l'adultère des
+personnes riches. Ce n'est pas moins de cent ou deux cents livres
+sterling (2,400 ou 4,800 fr.). Ces causes se plaident avec beaucoup de
+chaleur et d'habileté devant les tribunaux de justice. Un homme qui se
+croit trahi par sa femme paraît en pleine assemblée, explique le fait
+dans les termes les plus expressifs, le peint de toutes les couleurs,
+représente le temps, le lieu, les circonstances. Ces plaidoyers
+deviennent quelquefois fort embarrassans, surtout lorsque l'accusé
+convient, comme il arrive souvent, qu'à la vérité il a poussé
+l'entreprise aussi loin qu'on le dit; mais que, faisant réflexion tout
+d'un coup aux conséquences, il s'est retiré assez tôt pour n'avoir
+rien à se reprocher. Alors on oblige la femme d'entrer dans les
+derniers détails. Enfin, si les juges demeurent dans l'incertitude,
+ils exigent le serment de l'accusé. Lorsqu'il le prononce de bonne
+grâce, il est déchargé de l'accusation. S'il le refuse, on prononce
+contre lui la sentence. Les Nègres de la côte vendent souvent les
+faveurs de leurs femmes. Ceux de l'intérieur étant beaucoup plus
+riches, sont beaucoup plus sévères sur la fidélité conjugale, et font
+payer beaucoup plus cher. L'amende va quelquefois, dit Bosman, jusqu'à
+vingt mille livres sterling (480,000 fr.) C'est beaucoup.
+
+Si l'on considère quelle est, dans ce climat, la chaleur naturelle de
+la complexion des femmes, et qu'elles se trouvent quelquefois vingt ou
+trente au pouvoir d'un seul homme, il ne paraîtra pas surprenant
+qu'elles entretiennent des intrigues continuelles, et qu'elles
+cherchent, au hasard même de leur vie, quelque soulagement au feu qui
+les dévore. Comme la crainte du châtiment est capable d'arrêter les
+hommes, elles ont besoin de toutes sortes d'artifices pour les engager
+dans leurs chaînes. Leur impatience est si vive, que, si elles se
+trouvent seules avec un homme, elles ne font pas difficulté de se
+précipiter dans ses bras, et de lui déchirer son pagne, en jurant que,
+s'il refuse de satisfaire leurs désirs, elle vont l'accuser d'avoir
+employé la violence pour les vaincre. D'autres observent soigneusement
+le lieu où l'esclave qui a le malheur de leur plaire est accoutumé de
+se retirer pour dormir; et, dès qu'elles en trouvent l'occasion, elles
+vont se placer près de lui, l'éveillent, emploient tout l'art de leur
+sexe pour en obtenir des caresses; et si elles se voient rebutées,
+elles le menacent de faire assez de bruit pour le faire surprendre
+avec elles, et par conséquent pour l'exposer à la mort. D'un autre
+côté, elles l'assurent que leur visite est ignorée de tout le monde,
+et qu'elles peuvent se retirer sans aucune inquiétude de leur mari. Un
+jeune homme pressé par tant de motifs se rend à la crainte plutôt qu'à
+l'inclination; mais, pour son malheur, il a presque toujours la
+faiblesse de continuer cette intrigue jusqu'à ce qu'elle soit
+découverte. Les hommes qui sont pris dans ce piége méritent
+véritablement de la pitié.
+
+On voit des Nègres de l'un et de l'autre sexe vivre assez long-temps
+sans penser au mariage. Les femmes surtout paraissent se lasser moins
+du célibat que les hommes, et Bosman en rapporte deux raisons: 1º.
+elles ont la liberté, avant le mariage, de voir autant d'hommes
+qu'elles en peuvent attirer; 2º. le nombre des femmes l'emportant
+beaucoup sur celui des hommes, elles ne trouvent pas tout d'un coup
+l'occasion de se marier. Le délai d'ailleurs n'a rien d'incommode,
+puisqu'elles peuvent à tout moment se livrer au plaisir. L'usage
+qu'elles ont fait de cette liberté ne les déshonore point, et ne
+devient pas même un obstacle à leur mariage. Dans les cantons
+d'Eguira, d'Abokro, d'Ankobar, d'Axim, d'Anta et d'Adom, on voit des
+femmes qui ne se marient jamais. C'est après avoir pris cette
+résolution qu'elles commencent à passer pour des femmes publiques; et
+leur initiation dans cet infâme métier se fait avec les cérémonies
+suivantes.
+
+Lorsque les manferos, c'est-à-dire les jeunes seigneurs du pays,
+manquent de femmes pour leur amusement, ils s'adressent aux cabochirs,
+qui sont obligés de leur acheter quelque belle esclave. On la conduit
+à la place publique, accompagnée d'une autre femme de la même
+profession, qui est chargée de l'instruire. Un jeune garçon, quoique
+au-dessous de l'âge nubile, feint de la caresser aux yeux de toute
+l'assemblée, pour faire connaître qu'à l'avenir elle est obligée de
+recevoir indifféremment tous ceux qui se présenteront, sans excepter
+les enfans. Ensuite on lui bâtit une petite cabane dans un lieu
+détourné, où son devoir est de se livrer à tous les hommes qui la
+visitent. Après cette épreuve, elle entre en possession du titre
+d'_abéleré_, qui signifie femme publique. On lui assigne un logement
+dans quelque rue de la bourgade; et de ce jour elle est soumise à
+toutes les volontés des hommes, sans pouvoir exiger d'autre prix que
+celui qui lui est offert. On peut lui donner beaucoup par un sentiment
+d'amour et de générosité, mais elle doit paraître contente de tout ce
+qu'on lui offre.
+
+Chacune des villes qu'on a nommées n'est jamais sans deux ou trois de
+ces femmes publiques. Elles ont un maître particulier, à qui elles
+remettent l'or et l'argent qu'elles ont gagné par leur trafic, et qui
+leur fournit l'habillement et les autres nécessités. Ces femmes
+tombent dans une condition fort misérable, lorsqu'une prostitution si
+déclarée leur attire quelque maladie contagieuse. Elles sont
+abandonnées de leur maître même, qui s'intéresse peu à leur santé,
+s'il n'a plus de profit à tirer de leurs charmes, et leur sort est de
+périr par une mort funeste. Mais aussi long-temps qu'elles joignent de
+la santé aux agrémens naturels qui les ont fait choisir pour la
+profession qu'elles exercent, elles sont honorées du public; et la
+plus grande affliction qu'une ville puisse recevoir, est la perte ou
+l'enlèvement de son abéleré. Par exemple, si les Hollandais d'Axim ont
+quelque démêlé avec les Nègres, la meilleure voie pour les ramener à
+là raison est d'enlever une de ces femmes et de la tenir enfermée dans
+le fort. Cette nouvelle n'est pas plus tôt portée aux manferos, qu'ils
+courent chez les cabochirs pour les presser de satisfaire le facteur
+et d'obtenir la liberté de leur abéleré. Ils les menacent de se venger
+sur leurs femmes, et cette crainte n'est jamais sans effet. Bosman
+ajoute qu'il en fit plusieurs fois l'expérience. Dans une occasion, il
+fit arrêter cinq ou six cabochirs, sans s'apercevoir que leurs parens
+parussent fort empressés en leur faveur; mais une autre fois ayant
+fait enlever deux abélerés, toute la ville vint lui demander à genoux
+leur liberté, et les maris mêmes joignirent leurs instances à celles
+des jeunes gens.
+
+Les pays de Commendo, de la Mina, de Fétou, de Sabou et de Fantin,
+n'ont pas d'abélerés; mais les jeunes gens n'y sont pas plus
+contraints dans leurs plaisirs, et ne manquent point de filles qui
+vont au-devant de leurs inclinations. Elles exercent presque toutes le
+métier d'abéleré sans en porter le titre, et le prix, qu'elles mettent
+à leurs faveurs est arbitraire, parce que le choix de leurs amans
+dépend de leur goût. Elles sont si peu difficiles, que les différens
+sont rares sur les conditions du marché. Quand cette ressource ne
+suffirait pas, il y a toujours un certain nombre de vieilles matrones
+qui élèvent quantité de jeunes filles pour cet usage, et les plus
+jolies qu'elles peuvent trouver.
+
+Bosman traite de la navigation du pays. Les plus grandes pirogues se
+font dans le canton d'Axim et de Takorari. Elles sont capables de
+porter huit, dix, et quelquefois douze tonneaux de marchandises, sans
+y comprendre l'équipage. On s'en sert beaucoup pour le passage des
+barres et dans les lieux trop exposés à l'agitation des vagues, tels
+que les côtes d'Ardra et de Juida. Les Nègres de la Mina, qui ne sont
+pas les plus adroits à les conduire, ne laissent pas de visiter dans
+ces frêles bâtimens toutes les parties du grand golfe de Guinée,
+jusqu'à la côte même d'Angole.
+
+On peut juger par la grandeur des pirogues quelle doit être celle des
+arbres du pays, puisque les plus spacieux de ces bâtimens ne sont
+composés que d'un seul tronc. On doit s'imaginer aussi quel est le
+travail des Nègres pour abattre de si grands arbres et leur donner la
+forme nécessaire avec de petits instrumens de fer qui ne méritent que
+le nom de couteaux. On croirait cet ouvrage impossible, si l'on ne
+savait que ces arbres sont des cocotiers, c'est-à-dire d'un bois
+tendre et poreux.
+
+La religion de ces contrées est divisée en plusieurs sectes. Il n'y a
+point de ville, de village, ni même de famille qui n'ait quelque,
+différence dans ses opinions. Tous les Nègres de la côte d'Or croient
+un seul Dieu, auquel ils attribuent la création du monde et de tout ce
+qui existe; mais cette créance est obscure et mal conçue. Quand on les
+interroge sur Dieu, ils répondent qu'il est noir et méchant, qu'il
+prend plaisir à leur causer mille sortes de tourmens; au lieu que
+celui des Européens est un Dieu très-bon, puisqu'il les traite comme
+ses enfans.
+
+Leurs prêtres assurent que Dieu se fait voir souvent au pied des
+arbres fétiches sous la figure d'un gros chien noir. Mais, comme les
+Européens leur ont fait croire que ce chien noir est le diable, un
+Nègre ne leur entend jamais faire aucune de ces imprécations qu'un
+mauvais usage a rendues si familières parmi les matelots, le diable
+vous emporte! le diable vous casse le cou! sans être prêt à s'évanouir
+de frayeur.
+
+On trouve quantité de Nègres qui font profession de croire deux dieux:
+l'un blanc, qu'ils appellent _yangou_ _muom_, c'est-à-dire _le bon
+homme_; ils le regardent comme le Dieu particulier des Européens;
+l'autre noir, qu'ils nomment, après les Portugais, _demonio_ ou
+_diablo_, et qu'ils croient fort méchant et fort nuisible. Ils
+tremblent à son seul nom. C'est à cette puissance maligne qu'ils
+attribuent toutes leurs infortunes. C'est une sorte de manichéisme
+fondé sur le mélange du bien et du mal, et qu'on retrouve chez toutes
+les nations.
+
+Ils ont l'usage de bannir tous les ans le diable de leurs villes, avec
+une multitude de cérémonies qui ont leurs lois et leurs saisons
+réglées: Bosman en fut témoin deux fois sur la côte d'Axim.
+
+Ils assurent qu'en sortant de cette vie, les morts passent dans un
+autre monde, où ils vivent dans les mêmes professions qu'ils ont
+exercées sur la terre, et qu'ils y font usage de tous les présens
+qu'on leur offre dans celui-ci; mais ils n'ont aucune notion de
+récompense ou de châtiment pour les bonnes ou les mauvaises actions de
+la vie. Cependant il s'en trouve d'autres qui, faisant gloire d'être
+mieux instruits, prétendent que les morts sont conduits immédiatement
+sur les bords d'une fameuse rivière de l'intérieur des terres nommée
+_Bosmanque_. Cette transmigration, disent-ils, ne peut être que
+spirituelle, puisqu'en quittant leur pays, ils y laissent leurs corps.
+Là, Dieu leur demande quelle sorte de vie ils ont menée. Si la vérité
+leur permet de répondre qu'ils ont observé religieusement les jours
+consacrés aux fétiches, qu'ils se sont abstenus de viandes défendues,
+et qu'ils ont satisfait inviolablement à leurs promesses, ils sont
+transportés doucement sur la rivière dans une contrée où toutes sortes
+de plaisirs abondent. Mais s'ils ont violé ces trois devoirs, Dieu les
+plonge dans la rivière, où ils sont noyés sur-le-champ et ensevelis
+dans un oubli éternel.
+
+Il serait difficile de rendre un compte exact de leurs idées sur la
+création du genre humain. Le plus grand nombre croit que les hommes
+furent créés par une araignée nommée _anansio_. Ceux qui regardent
+Dieu comme l'unique créateur soutiennent que, dans l'origine, il créa
+des blancs et des Nègres; qu'après avoir considéré son ouvrage, il fit
+deux présens à ces deux espèces de créatures, l'or et la connaissance
+des arts; que les Nègres, ayant eu la liberté de choisir les premiers,
+se déterminèrent pour l'or, et laissèrent aux blancs les arts, la
+lecture et l'écriture; que Dieu consentit à leur choix: mais qu'irrité
+de leur avarice, il déclara qu'ils seraient les esclaves des blancs,
+sans aucune espérance devoir changer leur condition. Cette fable a
+beaucoup plus de sens que celle que nous avons rapportée ci-dessus sur
+le partage entre les trois frères, et ferait honneur au peuple le plus
+instruit.
+
+Sur toute la côte d'Or, il n'y a que le canton d'Akra où les images et
+les statues soient honorées d'un culte. Mais les habitans ont des
+fétiches qui leur tiennent lieu de ces idoles.
+
+Le mot, de _feitisso_ ou _fétiche_ est portugais dans son origine, et
+signifie proprement _charme_ ou _amulette_. On ignore quand les Nègres
+ont commencé à l'emprunter; mais, dans leur langue, c'est _Bossoum_
+qui signifie _Dieu_ et chose divine, quoique plusieurs usent aussi de
+_Bassefo_ pour exprimer la même chose. _Fétiche_ est ordinairement
+employé dans un sens religieux. Tout ce qui sert à l'honneur de la
+Divinité prend le même nom; de sorte qu'il n'est pas toujours aisé de
+distinguer leurs idoles des instrumens de leur culte. Les brins d'or
+qu'ils portent pour ornemens, leurs parures de corail et d'ivoire sont
+autant de fétiches.
+
+Tous les voyageurs conviennent que ces objets de vénération n'ont pas
+de forme déterminée. Un os de volaille ou de poisson, un caillou, une
+plume, enfin les moindres bagatelles prennent la qualité de fétiches,
+suivant le caprice de chaque Nègre. Le nombre n'en est pas mieux
+réglé. C'est ordinairement deux, trois ou plus. Tous les Nègres en
+portent un sur eux on dans leur pirogue. Le reste demeure dans leurs
+cabanes, et passe de père en fils comme un héritage, avec un respect
+proportionné aux services que la famille croit en avoir reçus.
+
+Ils les achètent à grand prix de leurs prêtres, qui feignent de les
+avoir trouvé sous les arbres fétiches. Pour la sûreté de leurs
+maisons, ils ont à leurs portes une sorte de fétiche qui ressemble aux
+crochets dont on se sert en Europe pour attirer les branchés des
+arbres dont on veut cueillir les fruits. C'est l'ouvrage des prêtres,
+qui les mettent pendant quelque temps sur une pierre aussi ancienne,
+disent-ils, que le monde, et qui les vendent au peuple après cette
+consécration. Dans les calamités ou les chagrins, un Nègre s'adresse
+aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche. Il en reçoit un petit
+morceau de graisse ou de suif, couronné de deux ou trois plumes de
+perroquet. Le gendre du roi de Fétou avait pour fétiche la tête d'un
+singe qu'il portait continuellement.
+
+Chaque Nègre s'abstient de quelque liqueur ou de quelque sorte
+particulière d'aliment à l'honneur de son fétiche. Cet engagement se
+forme au temps du mariage, et s'observe avec tant de scrupule, que
+ceux qui auraient la faiblesse de le violer se croiraient menacés
+d'une mort certaine. C'est pour cette raison qu'on voit les uns
+obstinés à ne pas manger de boeuf, les autres à refuser de la chair de
+chèvre, de la volaille, du vin de palmier, de l'eau-de-vie, comme si
+leur vie en dépendait.
+
+Outre les fétiches domestiques et personnels, les habitans de la côte
+d'Or, comme ceux des contrées supérieures, en ont de publics, qui
+passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C'est quelquefois
+une montagne, un arbre ou un rocher; quelquefois un poisson ou un
+oiseau. Ces fétiches tutélaires prennent un caractère de divinité pour
+toute la nation. Un Nègre qui aurait tué par accident, le poisson ou
+l'oiseau fétiche serait assez puni par l'excès de son malheur. Un
+Européen qui aurait commis le même sacrilége verrait sa vie exposée au
+dernier danger.
+
+Ils s'imaginent que les plus hautes montagnes, celles d'où ils voient
+partir les éclairs sont la résidence de leurs dieux. Ils y portent des
+offrandes de riz, de millet, de maïs, de pain, de vin, d'huile et de
+fruits, qu'ils laissent respectueusement au pied.
+
+Les pierres fétiches ressemblent aux bornes qui sont en usage dans
+quelques parties de l'Europe pour marquer la distinction des champs;
+Dans l'opinion des Nègres, elles sont aussi anciennes que le monde.
+
+Les Nègres sont persuadés que leur fétiche voit et parle; et
+lorsqu'ils commettent quelque action que leur conscience leur
+reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu'il
+ne les trahisse. Quand Louis XI conjurait sa petite Vierge de
+détourner les yeux pour ne pas voir les meurtres et les crimes qu'il
+commettait, valait-il mieux que le Nègre cachant le fétiche sous son
+pagne?
+
+Ils craignent beaucoup de jurer par les fétiches; et, suivant
+l'opinion généralement établie, il est impossible qu'un parjure
+survive d'une heure à son crime. Lorsqu'il est question de quelque
+engagement d'importance, celui qui a le plus d'intérêt à l'observation
+du traité demande qu'il soit confirmé par le fétiche. En avalant la
+liqueur qui sert à cette cérémonie, les parties y joignent d'affreuses
+imprécations contre elles-mêmes, s'il leur arrive de violer leur
+engagement. Il ne se fait aucun contrat qui ne soit accompagné de
+cette redoutable formalité. Mais Bosman remarquait que depuis quelque
+temps on ne faisait plus le même fond sur ces sermens, parce que
+l'argent était devenu parmi les Nègres une source continuelle de
+corruption. Ainsi l'avarice l'emporte encore sur la superstition.
+
+Après les fétiches, rien n'inspire tant de frayeur aux Nègres que le
+tonnerre et les éclairs. Dans la saison des orages, ils tiennent leurs
+portes soigneusement fermées, et leur surprise paraît extrême de voir
+marcher les Européens dans les rues sans aucune marqué d'inquiétude.
+Ils croient que plusieurs hommes de leur pays, dont les noms sont
+demeurés dans leur mémoire, ont été enlevés par les fétiches au milieu
+d'une tempête, et qu'après ce malheur ou ce châtiment, on n'a jamais
+entendu parler d'eux. Leur crainte va si loin, qu'elle les ramène dans
+leurs cabanes pendant la pluie et le vent. Au bruit du tonnerre, on
+leur voit lever les yeux et les mains vers le ciel, où ils savent que
+le Dieu des Européens fait sa résidence, en l'invoquant sous le nom de
+_Youan-Ghoemain_, dont eux seuls entendent le sens.
+
+Quoique les Nègres n'aient pas d'autre notion de l'année et de sa
+division en mois et en semaines que celle qu'ils tirent de la
+fréquentation des Européens, ils ne laissent pas de mesurer le temps
+par les lunes, et d'employer ce calcul pour la connaissance des
+saisons. Il paraît même qu'ils divisent les lunes en semaines et en
+jours, car ils ont dans leur langue des termes fixes pour marquer
+cette distinction.
+
+Les Nègres du pays intérieur divisent le temps en parties heureuses et
+malheureuses. Les premières se subdivisent en d'autres portions de
+plus ou moins d'étendue. Dans plusieurs cantons, les plus longues
+portions heureuses sont de dix-neuf jours, et les moindres de sept;
+mais elles ne se succèdent pas immédiatement. Les jours malheureux,
+qui sont au nombre de sept, viennent entre les deux portions
+heureuses. C'est pour les habitans une espèce de vacation, pendant
+laquelle ils n'entreprennent aucun voyage; ils ne travaillent point à
+la terre, ils ne font rien qui soit de la moindre importance, et
+demeurent enfin dans une oisiveté absolue. Les Nègres d'Akambo sont
+plus attachés à cette pratique superstitieuse que ceux de tout autre
+pays; car ils refusent, dans cet intervalle, de s'appliquer aux
+affaires, et de recevoir même des présens. Mais parmi les Nègres de la
+côte tous les jours sont égaux. Ils n'ont que deux fêtes publiques,
+l'une à l'occasion de leur moisson, l'autre pour chasser le diable.
+
+Lorsque la pêche n'est pas heureuse, on ne manque point de faire des
+offrandes à la mer.
+
+Les Nègres ont généralement deux jours de fêtes particulières chaque
+semaine. Ils ont donné à l'un le nom de _bossoum_, c'est-à-dire jour
+du fétiche domestique; et dans plusieurs cantons, ils l'appellent
+_dio-santo_, d'après les Portugais. Bosman assure que ce jour-là ils
+ne boivent point de vin de palmier jusqu'au soir. Ils prennent un
+pagne blanc, pour marquer la pureté de leur coeur; et, dans la même
+vue, ils se font diverses raies sur le visage avec de la terre
+blanche. La plupart, mais surtout les nobles, ont un second jour de
+fête, qui est consacré en général aux fétiches.
+
+Le mercredi des Européens est le sabbat des Nègres. Tous les voyageurs
+conviennent que la fête du mercredi est observée sur toute la côte
+d'Or, excepté dans le canton d'Anta, où, comme chez les mahométans,
+l'usage a placé cette célébration au vendredi, et où d'ailleurs la
+défense du travail regarde uniquement la pêche. Mais, dans les autres
+lieux, ce sabbat s'observe avec tant de rigueur, que les marchés sont
+interrompus, et qu'on n'y vend pas même de vin de palmier. Enfin l'on
+n'y fait aucune affaire, à la réserve du commerce avec les vaisseaux
+européens qui est excepté, à cause du peu de séjour qu'ils font sur la
+côte. Ce jour-là tous les Nègres se lavent avec plus de soin que dans
+tout autre temps.
+
+Villaut admire beaucoup la vénération des Nègres pour leurs prêtres;
+elle surpasse toutes les expressions. Les alimens les plus délicats
+sont réservés pour eux. Ils sont les seuls, dans toutes ces nations,
+qui soit exempts de travail et nourris aux dépens du public. Il ne
+manque rien d'ailleurs pour leur entretien, parce qu'ils tirent un
+profit considérable des fétiches qu'ils vendent au peuple.
+
+Les Nègres de Guinée sont généralement distingués en cinq classes.
+Leurs rois forment la première. La secondé est celle des cabochirs ou
+des chefs, qui peuvent être regardés comme les magistrats civils; car
+leur office consiste uniquement à veiller au bon ordre dans les villes
+et dans les villages, à prévenir toute espèce de tumulte et les
+querelles, ou à les apaiser. La troisième classe comprend ceux qui ont
+acquis la réputation d'être riches. Quelques auteurs les ont
+représentés comme les nobles. La quatrième compose le peuple,
+c'est-à-dire ceux qui s'emploient aux travaux, à l'agriculture et à la
+pêche. La cinquième classe est celle des esclaves, soit qu'ils aient
+été vendus par leurs parens, ou pris à la guerre, ou condamnés pour
+leurs crimes, ou réduits à ce triste sort par la pauvreté.
+
+On doit observer, comme une perfection du gouvernement de Guinée, à
+laquelle on n'est point encore parvenu en Europe, que, malgré la
+pauvreté qui règne parmi les Nègres, on n'y voit point de mendians.
+Les vieillards et les estropiés sont employés, sous la direction des
+gouverneurs, à quelque travail qui ne surpasse point leurs forces. Les
+uns servent aux soufflets des forgerons, d'autres à presser l'huile de
+palmier, à broyer les couleurs dont on peint les nattes, à vendre les
+provisions aux marchés. Les jeunes gens oisifs sont enrôlés pour la
+profession des armes.
+
+Les cruautés qui se commettent dans leurs guerres font frémir
+d'horreur; et ceux qui tombent vivans entre les mains de leurs
+ennemis doivent s'attendre à toutes sortes de barbaries. Après les
+avoir long-temps tourmentés, on leur coupe ou plutôt on leur déchire
+la mâchoire d'en bas; et, sans égard pour leurs larmes, on les laisse
+périr dans cet état. Un habitant de Commendo assura Barbot qu'il avait
+traité lui-même avec cette furie trente-trois hommes dans une seule
+bataille. Après leur avoir coupé le visage d'une oreille à l'autre, il
+leur avait appuyé le genou contre l'estomac, et leur avait arraché, de
+toutes ses forces, la mâchoire d'en bas, qu'il avait emportée comme en
+triomphe. D'autres ont la cruauté d'ouvrir le ventre aux femmes
+enceintes, et d'en tirer l'enfant pour l'écraser sous la tête de la
+mère. Les nations d'Youuafo et d'Akkanez ont tant d'horreur l'une pour
+l'autre, que leurs batailles sont de véritables boucheries, après
+lesquelles ceux qui leur survivent n'ont pas d'autre passion que de se
+rassasier de la chair de leurs ennemis dans un horrible festin, et de
+prendre leurs mâchoires et leur crâne pour en orner leurs tambours et
+la porte de leurs maisons.
+
+La situation de la côte d'Or étant au 5e. degré de la ligne, on doit
+juger que l'ardeur du soleil y est extrême. Mais ce que le climat peut
+avoir de malsain ne vient que du passage soudain de la chaleur du jour
+au froid de la nuit, surtout pour ceux à qui l'envie de se rafraîchir
+fait quitter trop tôt leurs habits. On peut en assigner une autre
+cause. La côte étant assez montagneuse, il s'élève chaque jour au
+matin, du fond des vallées, un brouillard épais, puant et sulfureux,
+particulièrement près des rivières et dans les lieux marécageux, qui,
+se répandant fort vite avant que le soleil puisse le dissiper, infecte
+tous les lieux où il s'étend. Il est difficile de ne pas s'en
+ressentir, surtout pour les Européens, dont le corps est plus
+susceptible de ses impressions que celui des habitans naturels. Ce
+brouillard est très-fréquent pendant l'hiver, surtout aux mois de
+juillet et d'août, qui sont aussi les plus dangereux pour la santé.
+
+Les maladies ne viennent pas généralement, comme le pensent quelques
+écrivains, de la débauche et des autres excès; puisque, malgré
+beaucoup de tempérance et de régularité, on ne se garantit pas
+toujours des attaques les plus malignes et les plus mortelles.
+Cependant tous les auteurs avouent que la plupart des matelots et des
+soldats européens se rendent coupables de leur propre mort par l'usage
+excessif du vin de palmier et de l'eau-de-vie. À peine ont-ils reçu
+leur paie, qu'ils l'emploient à ce brutal amusement, et l'argent leur
+manquant bientôt pour acheter des alimens qui pourraient soutenir leur
+santé, ils ont recours au pain, ou plutôt aux pâtes du pays, à l'huile
+et au sel, qui ne réparent pas le double épuisement du travail et de
+la débauche. Ainsi leurs forces diminuent sensiblement jusqu'à la
+naissance de quelque maladie violente à laquelle ils ne sont pas
+capables de résister. Leurs supérieurs mêmes, livrés à l'intempérance
+des femmes et des liqueurs fortes, ne sont pas plus capables de
+modération.
+
+Les maladies épidémiques des Nègres sont la petite vérole et les vers.
+Le premier de ces deux fléaux en fait périr un nombre incroyable avant
+l'âge de quatorze ans; et l'autre assujettit les vivans à d'affreuses
+douleurs dans toutes les parties du corps, mais particulièrement aux
+jambes.
+
+Les Nègres de la côte d'Or n'ont pas d'autre règle pour distinguer les
+saisons que la différence du temps. Ils le partagent ainsi en hiver et
+en été. À la vérité, les arbres sont toujours verts et couverts de
+feuilles: il s'en trouve même un assez grand nombre qui produisent des
+fleurs deux fois l'année; mais pendant l'été, qui est la saison de la
+sécheresse, une chaleur excessive semble dévorer la terre; au lieu
+que, dans le temps des pluies, qui est l'hiver, les champs sont
+couverts d'abondantes moissons.
+
+Les Nègres de la côte évitent la plage avec des soins extrêmes, et la
+croient fort dangereuse pour leurs corps nus. Les Hollandais s'en sont
+convaincus par leur propre expérience, surtout dans la saison qu'ils
+nomment _travado_, à l'imitation des Portugais, et qui répond à nos
+mois d'avril, de mai et de juin. Dans cet intervalle, les pluies qui
+tombent près de la ligne sont tout-à-fait rouges et d'une qualité si
+pernicieuse, qu'on ne peut dormir dans des habits mouillés, comme il
+arrive souvent aux matelots, sans se réveiller avec une maladie
+dangereuse. On a vérifié que des habits dont on se dépouille dans cet
+état, et qu'on renferme sans les avoir fait sécher parfaitement,
+tombent en pourriture aussitôt qu'on y touche; aussi les Nègres
+ont-ils tant d'aversion pour la pluie, que, s'ils sont surpris du
+moindre orage, ils mettent les bras en croix au-dessus de leur tête
+pour se couvrir le corps. Ils courent de toutes leurs forces jusqu'à
+la première retraite, et paraissent frémir à chaque goutte d'eau qui
+tombe sur eux, quoiqu'elle soit si tiède qu'à peine en ressentent-ils
+l'impression. C'est par la même raison qu'en dormant sur leurs nattes,
+ils tiennent pendant toute la nuit leurs pieds tournés vers le feu, et
+qu'ils se frottent si soigneusement le corps d'huile; ils sont
+persuadés, avec raison, que cette onction leur tient les pores fermés,
+et que la pluie, qu'ils regardent comme la cause de toutes leurs
+maladies, n'y peut pénétrer.
+
+La force du vent dans les tornados est telle, qu'elle a quelquefois
+roulé le plomb des toits aussi proprement qu'il pourrait l'être par la
+main de l'ouvrier. Le nom de _tornado_ ou d'ouragan fait supposer
+plusieurs vents opposés; mais le plus fort est généralement le
+sud-est.
+
+Atkins, qui quelquefois avait essuyé deux tornades dans un seul jour,
+assure que, de deux vaisseaux à dix lieues l'un de l'autre, l'un est
+quelquefois tranquille, tandis que l'autre est exposé au plus triste
+naufrage. Il se souvient même d'avoir vu l'air doux et serein près
+d'Anamabo, pendant qu'au cap Corse, qui n'en est qu'à trois ou quatre
+lieues, il était horriblement agité. Sans examiner, dit-il, s'il est
+vrai, comme les naturalistes le conjecturent, que le tonnerre ne se
+fasse jamais entendre plus loin qu'à dix lieues, il a toujours jugé
+que, dans les tornados, il doit être fort près. On peut mesurer son
+éloignement par la distance qui est entre l'éclair et le bruit. Atkins
+parle d'une occasion où il crut entendre, à trente pieds de sa tête,
+un bruit plus affreux et plus éclatant que celui de dix mille coups de
+fusil; son grand mât fut fracassé au même instant, et l'orage se
+termina par une pluie excessive, qui fut suivie d'un assez long calme.
+Les éclairs sont communs en Guinée, surtout vers la fin du jour. Leur
+direction est tantôt horizontale, et tantôt perpendiculaire.
+
+Quelques voyageurs ont parlé d'un foudre matériel qu'on a quelquefois
+trouvé sur les vaisseaux ou dans d'autres lieux, tel que celui qui
+tomba, dit-on, en 1695, sur la mosquée d'Andrinople. On en montre
+aussi dans les cabinets de plusieurs princes. À Copenhague, par
+exemple, on conserve une assez grosse pièce de substance métallique
+qu'on honore du nom de _pierre de foudre_.
+
+Bosman avait lu dans les papiers du directeur de Walkenbrug, qui
+décrivaient l'état de la côte, qu'en 1651, le tonnerre y avait causé
+d'affreux ravages, et fait croire à tout le monde que la dissolution
+de l'univers approchait. L'or et l'argent se trouvèrent fondus dans
+les coffres, et les épées dans leurs fourreaux. La principale crainte
+des Hollandais était pour leur magasin à poudre. Il semblait que tous
+les tonnerres du pays fussent venus s'y rassembler; mais, par une
+exception fort heureuse, ce fut presque le seul endroit qui s'en
+trouva garanti pendant toute la saison.
+
+Les Portugais ont donné le nom de _terrore_ à un vent de terre que les
+Nègres appellent _harmattan_, et qui est si fort dès le moment de sa
+naissance, qu'il maîtrise aussitôt les vents de la mer. Il forme des
+orages qui durent ordinairement deux ou trois jours; et quelquefois
+quatre on cinq. Il est extrêmement froid et perçant. Le soleil demeure
+caché dans l'intervalle, et l'air est si obscur, si épais et si rude,
+qu'il affecte sensiblement les yeux. La nudité des Nègres les expose à
+ressentir si vivement son action, que Bosman les a vus trembler comme
+dans l'accès d'une fièvre violente. Les Européens mêmes, qui sont nés
+dans un climat plus froid, le supportent à peine, et sont obligés de
+se tenir renfermés dans leurs chambres, avec le secours d'un bon feu
+et des liqueurs fortes. Les harmattans règnent à la fin de décembre,
+et surtout pendant tout le mois de janvier. Ils durent quelquefois
+jusqu'au milieu de février; mais ils perdent alors une partie de leur
+violence. Jamais ils ne se font sentir pendant le reste de l'année.
+
+Barbot rapporte que, pendant toute la durée des harmattans, les blancs
+et les Nègres sont également forcés de demeurer à couvert dans leurs
+maisons, ou n'en sortent que pour les besoins pressans. L'air, dit-il,
+est alors si suffocant, qu'il y a peu de poitrines assez fortes pour y
+résister. La respiration est embarrassée: on avale de l'huile pour
+l'adoucir. Les harmattans ne sont pas moins pernicieux aux animaux
+qu'aux hommes. Aussi les Nègres, qui connaissent le danger,
+prennent-ils des précautions pour en garantir leurs bestiaux. Deux
+chèvres que le commandant du cap Corse fit exposer à l'air, dans la
+seule vue de s'instruire par l'expérience, furent trouvées mortes au
+bout de quatre heures. Les jointures des planchers dans les chambres,
+et celles des ponts sur les vaisseaux s'ouvrent presque aussitôt que
+le harmattan commence, et demeurent dans cet état jusqu'à sa fin;
+ensuite elles se ferment d'elles-mêmes comme s'il n'y était point
+arrivé de changement. La direction ordinaire de ces vents est
+est-nord-est. Leur force est si extraordinaire, qu'ils font changer le
+cours de la marée.
+
+L'or passe pour le seul métal de cette côte, ou du moins les
+Européens, qui n'y sont attirés que par ce précieux métal n'ont pas
+pris la peine de pousser plus loin leurs recherches. Villault et Labat
+prétendent que l'or le plus fin est celui d'Axim, et que
+naturellement on en trouve dans ce canton à vingt-deux ou vingt-trois
+karats; celui d'Akra ou de Tasore est inférieur; celui d'Akkanez et
+d'Achem suit immédiatement; et celui de Fétou est le pire.
+
+Les peuples d'Axim et d'Achem le tirent du sable de leurs rivières. Il
+est probable que, s'ils ouvraient la terre au pied des montagnes, d'où
+ces rivières paraissent sortir, ils le trouveraient avec plus
+d'abondance. Ils confessent, et l'expérience n'en laisse aucun doute,
+qu'ils trouvent plus d'or dans le sable après les grandes pluies. Si
+l'or leur manque, ils demandent de la pluie à leurs fétiches par un
+redoublement de prières.
+
+L'or d'Akkanez et de Fétou est tiré de la terre, sans autre fatigue
+que de l'ouvrir; mais il ne s'y trouve pas toujours avec la même
+abondance. Un Nègre qui découvre une mine ou quelque veine d'or en a
+la moitié. Le roi partage toujours avec égalité. L'or de ce pays ne
+passe jamais vingt ou vingt-un karats. On le transporte sans le
+fondre, et les Européens le reçoivent tel qu'il est sorti de la terre.
+
+Le général danois avait un lingot d'or de sept marcs et un septième
+d'once qui venait de la montagne de Tafou: c'était un présent qu'il
+avait reçu du roi d'Akra lorsque ce prince s'était réfugié dans le
+fort danois, après avoir été défait dans une bataille.
+
+Le roi de Fétou avait un casque d'or et une armure complète du même
+métal, travaillée avec beaucoup d'art; mais ce ne sont que des
+feuilles aussi minces que le papier, ou des tissus d'un fil d'or, qui
+n'est pas plus gros qu'un cheveu. Leurs filières sont plus belles que
+celles de l'Europe; et l'expérience, plutôt que l'art, leur en fait
+tirer parti. Leurs rois ont de la vaisselle d'or de toutes sortes de
+formes. Dans les danses publiques, on voit des femmes chargées de deux
+cents onces d'or en divers ornemens, et des hommes qui en portent
+jusqu'à trois cents.
+
+Ils distinguent trois sortes d'or: le fétiche, les lingots, et la
+poudre. L'or fétiche est fondu ou travaillé en différentes formes pour
+servir de parure aux deux sexes; mais il s'allie communément avec
+quelque autre métal. Les lingots sont des pièces de différens poids,
+tels, dit-on, qu'ils sont sortis de la mine. Philips en avait un qui
+pesait trente onces. Cet or est aussi très-sujet à l'alliage. La
+meilleure poudre d'or est celle qui vient des royaumes intérieurs de
+Dunkira, d'Akim et d'Akkanez: elle est tirée du sable des rivières.
+Les habitans creusent des trous dans la terre, près des lieux où l'eau
+tombe des montagnes; l'or est arrêté par son poids. Alors ils tirent
+le sable avec des peines incroyables, ils le lavent et le passent
+jusqu'à ce qu'ils y découvrent quelques grains d'or qui les paient de
+leur travail, mais avec assez peu d'usure. Nous avons vu la même
+méthode au Sénégal. Entre une infinité de récits qui se combattent,
+c'est le seul qui ait quelque vraisemblance; car, si la nature avait
+placé des mines si près de la côte, les Anglais et les Hollandais
+s'en seraient saisis depuis long-temps, et se garderaient bien
+d'admettre les Nègres au partage. On ne sait guère que par ouï-dire la
+manière dont on cherche l'or; car on ne fouille les rivières que fort
+loin de la côte. Si l'on fouille trop loin des premiers flots qui ont
+traversé les mines, les particules d'or s'ensevelissent trop dans le
+sable, ou se dispersent tellement, que le fruit du travail ne répond
+plus à la peine.
+
+Les marchands de l'Europe prennent ordinairement un Nègre à leurs
+gages pour séparer de l'or véritable un or faux qui se nomme _krakra_.
+C'est une sorte d'écume sèche ou de poussière de cuivre qui se trouve
+mêlée dans la poudre d'or, et qui donne lieu à beaucoup de fraude dans
+le commerce.
+
+Après l'or le principal objet du commerce, sur cette côte, est le sel,
+qui produit des richesses incroyables aux habitans. S'ils étaient
+capables de vivre dans une paix constante, cette seule marchandise
+attirerait à eux tous les trésors de l'Afrique; car les Nègres des
+pays intérieurs sont obligés d'y venir prendre du sel, du moins ceux
+qui sont en état de le payer. Les plus pauvres se servent d'une
+certaine herbe qui renferme imparfaitement quelques-unes de ses
+qualités. Au delà d'Ardra, dans quelques royaumes d'où vient la plus
+grande partie des esclaves, deux hommes se vendent pour une poignée de
+sel.
+
+Dans les cantons où le rivage est fort élevé, la méthode des Nègres
+pour faire du sel est de faire bouillir l'eau de mer dans des
+chaudières de cuivre, et de la laisser refroidir jusqu'à sa parfaite
+congélation; mais cette opération est ennuyeuse et d'une grande
+dépense. Les Nègres qui sont situés plus avantageusement sur une côte
+basse creusent des fossés et des trous dans lesquels ils font entrer
+l'eau de la mer pendant la nuit. La terre étant d'elle-même salée et
+nitreuse, les parties fraîches de l'eau s'exhalent bientôt à la
+chaleur du soleil, et laissent de fort bon sel qui ne demande pas
+d'autre préparation. Dans quelques endroits, on voit des salines
+régulières, où la seule peine des habitans est de recueillir chaque
+jour un bien que la nature leur prodigue.
+
+Le sel de Fantin, où la côte est très-favorable, égale la neige en
+blancheur, et en général, dans la plus grande partie de la côte d'Or,
+le sel est d'une blancheur et d'une pureté extraordinaires. On le
+prendrait d'autant plus aisément pour du sucre, qu'on lui donne
+ordinairement la forme de pain. Les Nègres en font beaucoup d'usage
+dans tous leurs alimens, et l'enveloppent dans des feuilles vertes
+pour lui conserver sa blancheur.
+
+Bosman assure que toute la côte est remplie d'arbres de diverses
+grandeurs, et que les charmans bosquets qui se représentent de tous
+côtés dans l'intérieur des terres forment des perspectives assez
+délicieuses pour faire supporter patiemment la malignité de l'air et
+l'incommodité des chemins. Il ajoute qu'entre les arbres, les uns
+croissent naturellement avec tant d'ordre, que toutes les comparaisons
+seraient au désavantage de l'art; tandis que les autres étendent leurs
+branches et se mêlent avec tant de confusion, que ce désordre même a
+des charmes surprenans pour les amateurs de la promenade.
+
+Les arbres vantés par Oléarius, qui étaient capables de couvrir deux
+mille hommes de leur ombre, et ceux dont parle Kirker, qui pouvaient
+mettre à l'abri du soleil un berger avec tout son troupeau,
+n'approchent point, suivant Bosman, de certains arbres de la côte
+d'Or. Il en a vu plusieurs qui auraient couvert vingt mille hommes de
+leur feuillage, et quelques-uns si larges et si touffus, qu'une balle
+de mousquet aurait à peine atteint d'une extrémité des branches à
+l'autre. Ceux qui seront tentés de trouver un peu d'exagération dans
+ce récit doivent se rappeler ce qu'ils ont déjà lu du baobab, et de la
+grandeur extraordinaire des pirogues.
+
+Ces arbres prodigieux sont une espèce de fromager, et se nomment
+_kapots_; ils tirent ce nom d'une sorte de coton qu'ils produisent, et
+que les Nègres appellent aussi _kapot_, dont l'usage ordinaire est de
+servir de matelas dans un pays où l'excès de la chaleur ne permet pas
+d'employer la plume. Leur bois, qui est léger et poreux, n'est propre
+qu'à la construction des pirogues. Bosman ne doute pas que l'arbre
+célèbre de l'île du Prince, auquel les Hollandais trouvèrent
+vingt-quatre brasses de tour, ne fût un kapot. On en voit un près
+d'Axim que dix hommes pourraient à peine embrasser.
+
+Le papayer croît en abondance au long de la côte. L'on y retrouve
+d'ailleurs plusieurs des fruits dont nous avons déjà parlé.
+
+Le raisin est bleu, gros et de fort bon goût; on croit qu'avec une
+culture mieux entendue, il deviendrait aussi bon et peut-être meilleur
+que celui de l'Europe.
+
+Les cannes de sucre y croissent de la hauteur de sept à huit pieds,
+c'est-à-dire celles qui sont cultivées dans le jardin du gouverneur;
+car les cannes sauvages, qui viennent assez abondamment, surtout dans
+le pays d'Anta, sont hautes de dix-huit et de vingt pieds. Bosman ne
+doute pas qu'avec les soins convenables on ne pût les conduire à leur
+perfection; mais il en coûterait beaucoup de peine, parce que leur
+maturité est fort lente, et qu'elles ont besoin de deux ans pour
+arriver à leur pleine grosseur.
+
+Le calebassier herbacé de la côte d'Or n'est pas différent de celui
+dont on a déjà donné la description.
+
+La côte d'Or a des palmiers de toutes les espèces, des goyaviers, des
+tamariniers, des mangliers, et tous les autres arbres qui se trouvent
+sur la côte occidentale d'Afrique: elle est aussi pourvue des mêmes
+légumes, des mêmes racines et des mêmes fruits, par exemple, de
+l'ananas.
+
+Le melon d'eau, suivant le même auteur, est un fruit beaucoup plus
+gros et plus agréable que l'ananas. Avant sa maturité, il est blanc
+dans l'intérieur et vert au dehors; mais, en mûrissant, son écorce se
+couvre de taches blanches, et sa chair est entremêlée de rouge. Il est
+aqueux, mais d'une saveur délicieuse, et fort rafraîchissant.
+Lorsqu'il est vert, il se mange en salade comme le concombre, avec
+lequel il a quelque ressemblance. Ses pépins, qui sont les mêmes,
+deviennent noirs à mesure qu'il mûrit, et produisent avec peu de soin
+des fruits de la même espèce. Le melon d'eau croît comme le concombre;
+mais ses feuilles sont différentes. Sa grosseur ordinaire est le
+double des melons musqués de l'Europe. Il croîtrait en abondance sur
+la côte d'Or, si les Nègres n'étaient trop paresseux pour le cultiver;
+il ne s'en trouve à présent que dans les jardins des Hollandais. Sa
+saison est le mois d'août; mais dans les années abondantes il porte
+deux fois du fruit.
+
+La nature n'a point accordé au pays les herbes qui sont communes en
+Europe, excepté le fluteau et le tabac, qui croissent ici en
+abondance; mais Bosman trouve le tabac de la côte d'Or d'une puanteur
+insupportable, quoique les Nègres en fassent leurs délices. La manière
+dont ils le fument est capable d'empêcher qu'il ne leur nuise. La
+plupart ayant des tuyaux de cinq ou six pieds de long, les vapeurs les
+plus infectes peuvent perdre une partie de leur force dans ce passage.
+La tête des pipes est un vaisseau de pierre ou de terre qui contient
+deux ou trois poignées de tabac. Les Nègres qui vivent parmi les
+Européens ont du tabac du Brésil, qui vaut un peu mieux, quoiqu'il
+soit fort puant. La passion des deux sexes est égale pour le tabac;
+ils se retrancheraient jusqu'au nécessaire pour se procurer cette
+consolation dans leur misère; ce qui augmente tellement le prix du
+tabac, que pour une brasse portugaise, c'est-à-dire pour moins d'une
+livre, ils donnent quelquefois jusqu'à cinq schellings (six francs).
+La feuille de tabac croit ici sur une plante de deux pieds de haut.
+Elle est longue de deux ou trois paumes sur une de largeur; sa fleur
+est une petite cloche qui se change en semence dans sa maturité.
+
+On voit ici, dans plusieurs cantons, une sorte de gingembre qui
+s'élève de deux ou trois palmes. Le gingembre transplanté croît
+facilement dans tous les lieux chauds. Celui que la nature produit
+d'elle-même a peu de force; cependant il diffère en bonté, suivant
+l'exposition du lieu. Le meilleur vient du Brésil et de
+Saint-Domingue: on estime beaucoup moins celui de San-Thomé et du cap
+Vert.
+
+Les Nègres ont tant de passion pour l'ail, qu'ils l'achètent à toute
+sorte de prix. Barbot assure qu'il y a gagné cinq cents pour cent,
+avec beaucoup de regret de n'en avoir pas apporté une plus grande
+provision.
+
+Les racines de la côte d'Or sont les ignames et les patates; le pays
+est rempli d'ignames: ils ont la forme de nos gros navets, et se
+sèment de la même manière.
+
+Le grain que les Nègres appellent _maïs_ est connu dans toutes les
+parties du monde. Les Portugais l'apportèrent les premiers d'Amérique
+dans l'île de San-Thomé, d'où il fut transplanté sur la côte d'Or. Il
+avait été jusqu'alors inconnu aux Nègres; mais il a multiplié dans
+leur pays avec tant d'abondance, que toutes ces régions en sont
+aujourd'hui couvertes. Barbot prétend que le nom de _maïs_ est venu
+d'Amérique. Les Portugais lui donnent celui de _milhio-grande_
+c'est-à-dire grand-millet; les Italiens le nomment _blé de Turquie_.
+
+La seconde espèce de grain sur la côte d'Or est le véritable millet,
+que les Portugais appellent _milhio-piqueno_, ou petit millet.
+
+Le riz n'est pas commun dans toutes les contrées de la côte d'Or. Il
+s'en trouve très-peu hors des cantons d'Axim et d'Anta. Mais il croît
+avec abondance à l'entrée de la côte.
+
+On nourrit un grand nombre de toutes sortes de bestiaux dans le canton
+d'Axim, de Pokerson, de la Mina et d'Akra, surtout dans celui d'Akra,
+parce qu'on les y amène aisément d'Akoambo et de Lampi.
+
+Dans les autres cantons, il ne se trouve que des taureaux et des
+vaches. Les Nègres ignorent l'art de couper les taureaux pour en faire
+des boeufs. Aux environs d'Axim, les pâturages sont assez bons, et les
+bestiaux peuvent s'y engraisser. Mais à la Mina, qui est un lieu fort
+sec, ils participent à la qualité du terroir. C'est néanmoins le seul
+endroit où l'on tire du lait des vaches, tant la plupart des Nègres
+sont obstinés dans leur ancienne ignorance. Maigres et décharnées,
+comme on représente les bestiaux de ce canton, il n'est pas étonnant
+que vingt ou trente vaches suffisent à peine pour fournir du lait à la
+table du général. Les plus grosses ne pèsent pas plus de deux cent
+cinquante livres. En général, tous les animaux du pays, sans en
+excepter les hommes, sont fort légers pour leur taille; ce que Bosman
+attribue aux mauvaises qualités de leur nourriture, qui ne peut
+produire qu'une chair molle et spongieuse. Aussi celle des vaches et
+des boeufs y est-elle de fort mauvais goût. Une vache ne laisse pas de
+coûter douze livres sterling (288 fr.). Les veaux, qui devraient être
+beaucoup meilleurs, ont aussi quelque chose de désagréable au goût,
+qu'on ne peut attribuer qu'au mauvais lait de leurs mères, qu'elles
+n'ont pas même en abondance. Ainsi les boeufs, les vaches et les veaux
+de la côte d'Or ne sont pas une nourriture fort saine.
+
+Les chevaux du pays sont de la grandeur de nos chevaux du Nord, sans
+être aussi hauts ni aussi bien faits. On en voit peu sur la côte; mais
+ils sont en grand nombre dans l'intérieur des terres. Ils portent la
+tête et le cou fort bas. Leur marche est si chancelante, qu'on les
+croit toujours près de tomber. Ils ne se remueraient pas, s'ils
+n'étaient continuellement battus, et la plupart sont si bas, que les
+pieds de ceux qui les montent touchent jusqu'à terre.
+
+Les ânes, qui sont aussi en grand nombre, ont quelque chose de plus
+vif et de plus agréable que les chevaux. Ils sont même un peu plus
+grands. Les Hollandais en avaient autrefois quelques-uns au fort
+d'Axim pour leurs usages domestiques; mais ils les virent périr
+successivement faute de nourriture.
+
+Quoiqu'il y ait beaucoup de moutons sur toute la côte, ils y sont
+toujours chers. Leur forme est la même qu'en Europe; mais ils ne sont
+pas de la moitié si gros que les nôtres, et la nature ne leur a donné
+que du poil au lieu de laine. C'est le contraire de nos climats. Les
+hommes en Guinée ont de la laine, et les moutons du poil.
+
+Le nombre des chèvres est prodigieux. Elles ne diffèrent de celles de
+l'Europe que par la grandeur, car la plupart sont fort petites; mais
+elles sont beaucoup plus grosses et plus charnues que les moutons.
+
+Le pays ne manque point de porcs; mais ceux qui sont nourris par les
+Nègres ont la chair fade et désagréable; au lieu que la nourriture
+qu'ils reçoivent des Hollandais leur donne une qualité fort
+différente. Cependant les meilleurs n'approchent point de ceux du
+royaume de Juida, qui surpassent les porcs mêmes de l'Europe par la
+délicatesse et la fermeté.
+
+Les animaux domestiques, comme en Europe, sont les chats et les
+chiens. Mais les chiens n'aboient et ne mordent pas comme les nôtres.
+Il s'en trouve de toutes sortes de couleurs, blancs, rouges, noirs,
+bruns et jaunes. Les Nègres en mangent la chair, et jusqu'aux
+intestins; de sorte que dans plusieurs cantons on les conduit en
+troupes au marché comme les moutons et les porcs. Les Nègres leur
+donnent le nom d'_ékia_, ou, d'après les Portugais, celui de
+_cabra-de-matto_, qui signifie chèvre sauvage. On en fait tant de cas
+dans le pays, qu'un habitant qui aspire à la noblesse est obligé de
+faire au roi un présent de quelques chiens. Ceux de l'Europe sont
+encore plus estimés à cause de leur aboiement. Les Nègres s'imaginent
+qu'ils parlent. Ils donnent volontiers un mouton pour un chien, et
+préfèrent sa chair à celle de leurs meilleurs bestiaux. Les chiens de
+l'Europe dégénèrent beaucoup dans le pays. Leurs oreilles deviennent
+raides et pointues comme celles du renard. Leur couleur change par
+degrés. Dans l'espace de trois ou quatre ans, on est surpris de les
+trouver fort laids, et de s'apercevoir qu'au lieu d'aboyer ils ne font
+plus que hurler tristement.
+
+Quoique les éléphans ne soient nulle part en si grand nombre que sur
+la côte de l'Ivoire, il s'en trouve beaucoup aussi sur la partie de la
+côte d'Or qui s'avance de l'intérieur des terres jusqu'au rivage de la
+mer. Anta n'en est jamais dépourvu.
+
+Les éléphans de la côte d'Or ont douze ou treize pieds de hauteur, et
+sont par conséquent moins grands que ceux des Indes orientales,
+auxquels les voyageurs donnent le même nombre de coudées. C'est la
+seule différence qui mérite d'être remarquée.
+
+L'éléphant se nourrit particulièrement d'une sorte de fruit qui
+ressemble à la papaye, et qui croît sauvage dans plusieurs parties de
+la Guinée. L'île de Tesso en est remplie, et c'est apparemment ce qui
+invite ces animaux à s'y rendre en grand nombre. Ils passent le canal
+à la nage. Un esclave de la compagnie blessa un éléphant dans cette
+île; et, n'ignorant pas ce qu'il avait à craindre de sa furie, il se
+réfugia aussitôt dans un bois voisin. L'éléphant s'efforça de le
+suivre; mais, soit qu'il fut affaibli par sa blessure ou retardé par
+l'épaisseur des arbres, il abandonna les traces de son ennemi pour
+repasser le canal à la nage. Il mourut en chemin, et les Nègres
+profitèrent de la marée pour le conduire dans la baie de Féro, où ils
+commencèrent par lui arracher les dents, et firent ensuite un festin
+de sa chair. On assure que le mouvement d'un éléphant dans l'eau est
+plus prompt que celui d'une chaloupe à dix rameurs, et qu'à terre il
+est aussi léger qu'un cheval à la course.
+
+On ne voit point d'éléphans blancs sur la côte d'Or, quoiqu'on dise
+dans quelques relations qu'il s'en trouve plus loin dans l'Afrique le
+long du Niger, dans l'Abyssinie et dans le pays de Zanguébar.
+
+Les panthères sont en fort grand nombre sur toute la côte. Elles y
+portent le nom de _bohen_. On connaît l'extrême férocité de ces
+animaux. Un homme qui se hasarde seul dans un bois est menacé à tout
+moment de leurs insultes, et n'a de ressource que dans son adresse et
+son courage. Peu de temps après l'arrivée de Bosman, un domestique du
+facteur de Sokkonda fut dévoré à cent pas de son comptoir. Dans le
+même temps, et près du même lieu, un Nègre qui allait couper du bois
+avec sa hache, rencontra une panthère qui fondit sur lui; mais, après
+un long combat, le Nègre lui ôta la vie d'un coup de hache, et revint
+couvert de sang et de blessures. En 1693, tandis que Bosman commandait
+dans le même fort, il ne se passait pas de nuit où les panthères
+n'enlevassent quelques moutons de son troupeau et de celui des Anglais
+ses voisins. Un jour, en plein midi, un de ces furieux animaux pénétra
+dans la loge et dévora deux chèvres. Bosman, qui s'en aperçut, se hâta
+de sortir avec son canonnier, deux Anglais et quelques Nègres, tous
+armés de mousquets. Ils poursuivirent le monstre, et le virent entrer
+dans un petit bois où il s'arrêta tranquillement. Le canonnier eut la
+hardiesse d'y entrer pour découvrir son gîte; mais il revint bientôt
+avec une vive épouvante, après avoir laissé derrière lui son chapeau,
+son sabre et ses sandales. La panthère s'était jetée sur lui, l'avait
+mordu, et n'avait lâché prise que parce qu'une branche était tombée
+sur elle et l'avait effrayée. Un des Anglais n'entreprit pas moins de
+la faire déloger. Il pénétra dans le bois, son mousquet en joue; mais
+la panthère se tint tranquillement assise pour lui laisser la liberté
+d'approcher; et, le saisissant tout d'un coup par les épaules, elle
+l'abattit, et l'aurait infailliblement mis en pièces, si Bosman et ses
+Nègres, qui suivaient de près, n'eussent paru assez tôt pour le
+secourir. Si le monstre prit la fuite, ce ne fut qu'après avoir ôté à
+son ennemi la force de se relever pendant le reste du jour. Un facteur
+du fort, qui était parti après les autres avec son mousquet pour
+augmenter le nombre des assaillans, s'avançait d'un air résolu au
+moment que la panthère quittait sa retraite. Il la vit venir à lui;
+et, son courage l'abandonnant à cette vue, il se mit à courir de toute
+sa force pour regagner le comptoir. Soit frayeur ou lassitude, il eut
+le malheur de tomber sur une pierre. La panthère s'approcha aussitôt
+de lui. Bosman et ses compagnons s'arrêtèrent tremblans à quelque
+distance, sans oser tirer, parce que le monstre était trop près du
+facteur. Ils s'attendaient à le voir déchirer à leurs yeux, lorsque
+la panthère, abandonnant sa proie, continua de fuir d'un autre côté.
+Ils n'attribuèrent sa retraite qu'à leurs cris. Quoi qu'il en soit,
+cette aventure ne l'empêcha pas de revenir peu de jours après, et de
+tuer quelques moutons. Les Hollandais, après avoir employé si
+malheureusement la force, eurent recours à l'adresse. Ils firent une
+cage de plusieurs grands pieux, longue de douze pieds et large de
+quatre, sur laquelle ils mirent un tas de pierres pour la rendre plus
+ferme. Dans un coin de cette cage, ils en mirent une petite, où ils
+renfermèrent deux cochons de lait. L'entrée était une trappe, soutenue
+par une corde, qui devait se lâcher d'elle-même au moindre mouvement
+de la petite cage. Ce stratagème eut tant de succès, que, trois jours
+après, vers minuit, la panthère se jeta dans le piége. Au lieu de
+pousser des rugissemens, comme on s'y attendait, elle employa d'abord
+ses dents pour se procurer la liberté. Ses efforts lui auraient ouvert
+un passage, si elle eût pu continuer ce travail une demi-heure de
+plus; car elle avait déjà rongé la moitié d'une palissade. Mais Bosman
+parut assez tôt pour l'interrompre; et, sans s'amuser à tirer
+plusieurs coups inutiles, il passa le bout de son fusil entre deux
+pieux. L'animal se jeta dessus avec une extrême furie, et s'offrit
+ainsi comme de lui-même à trois balles, qui le renversèrent sans vie.
+Il était de la grandeur d'un veau, et pourvu de dents aussi terribles
+que ses griffes. Cette victoire devint l'occasion d'une fête qui dura
+huit jours, suivant l'usage du pays, qui accorde à celui qui tue une
+panthère le droit de prendre, sans payer, tout le vin de palmier qu'on
+met en vente au marché. Bosman, qui avait tué le monstre, résigna son
+privilége à ses Nègres.
+
+Le pays d'Axim produit plus de panthères que celui d'Anta. Elles
+poussent la hardiesse jusqu'à sauter pendant la nuit dans les forts
+hollandais, quoique les murs n'aient jamais moins de dix pieds de
+hauteur; et, s'il se présente quelque proie, leur férocité n'épargne
+rien. L'auteur observe qu'elles ne sont pas aussi effrayées du feu
+qu'on se l'imagine. Après en avoir reçu deux ou trois visites, qui lui
+avaient coûté quelques moutons, il espéra de s'en délivrer en allumant
+un grand feu près de son parc. Cinq de ses domestiques reçurent ordre
+de passer la nuit au même lieu sous les armes. Malgré toutes ces
+précautions, une panthère s'approcha sans être entendue, tua deux
+moutons entre deux de ses gens qui s'étaient endormis; et lorsque, se
+réveillant aux cris des victimes, ils se préparaient à faire usage de
+leurs armes, elle eut plus de légèreté à s'échapper qu'ils n'eurent de
+courage à la poursuivre. Cet incident semble confirmer une opinion qui
+est commune à tous les Nègres: ils assurent que jamais la panthère ne
+s'attaque aux hommes lorsqu'elle peut se saisir d'une bête. Sans cela,
+deux domestiques endormis auraient été aussi faciles à dévorer que
+deux moutons.
+
+Les buffles sont si rares sur l'a côte d'Or, qu'à peine en voit-on
+quelques-uns dans l'espace de deux ou trois ans; mais ils sont en
+assez grand nombre à l'est, vers le golfe de Guinée. Ils sont de la
+grandeur d'un boeuf; leur couleur est rougeâtre; leurs cornes sont
+droites. Ils sont très-légers à la course. Dans les bons pâturages,
+leur chair, est un fort bon aliment. Il est dangereux de les blesser
+lorsqu'on ne les tue pas du même coup. Les Nègres, instruits par
+l'expérience, montent sur un arbre pour les tirer.
+
+Outre ces animaux farouches, le pays nourrit aussi des chacals, des
+hyènes, et d'autres bien plus gros; ils sont non-seulement inconnus
+aux Européens, mais ils n'ont pas même de nom parmi les Nègres. En
+revanche, cette contrée est remplie d'espèces plus douces: telles que
+les cerfs, les gazelles ou les antilopes, les daims, les lièvres, etc.
+Le nombre des cerfs est surprenant dans les contrées d'Anta et d'Akra;
+on les rencontre en grands troupeaux. Bosman en a quelquefois compté
+jusqu'à cent. Si l'on en croit les Nègres, ils sont si subtils et si
+timides, que, dans leurs marches, ils détachent un d'entre eux pour
+faire l'avant-garde, et veiller à la sûreté commune. Mais on distingue
+environ vingt sortes de ces animaux: les uns de la grandeur d'une
+petite vache, d'autres aussi petits que des moutons, et même que des
+chats. La plupart sont rougeâtres, avec une raie noire sur le dos; il
+s'en trouve néanmoins de mouchetés. Leur chair est excellente, surtout
+celle de deux principales sortes, que les Hollandais trouvent fort
+délicate.
+
+Le petit cerf, dont les jambes sont si minces, qu'on les compare au
+tuyau d'une pipe, est doué d'une si grande légèreté, qu'il paraît
+voltiger au milieu des buissons.
+
+On voit beaucoup de gazelles dans le pays d'Akra, et la chair en est
+excellente.
+
+On a placé à tort en Afrique le paresseux, animal de l'Amérique
+méridionale. Ceux que des voyageurs y ont vus y avaient été apportés.
+L'arompo ou mangeur d'hommes n'est probablement qu'un chacal mal
+décrit.
+
+Mais il n'y a point d'animaux en si grande abondance sur la côte d'Or
+que les rats et les souris, surtout les rats, qui ne se rendent pas
+peu redoutables par leurs ravages et par leur nombre.
+
+On voit particulièrement, près d'Axim, une espèce de rats sauvages
+aussi gros que des chats, et qui ont le corps très-effilé: ils sont
+nommés boutis dans le pays. Il n'y a que les Nègres à qui leur chair
+paraisse agréable. Ils causent un dommage incroyable aux magasins de
+millet et de riz. Dans l'espace d'une nuit, un seul de ces animaux
+fait dans un champ de blé le même ravage que cent rats; après avoir
+beaucoup mangé, il renverse et détruit tout ce qu'il ne peut avaler.
+
+Les singes sont d'autres animaux dont l'abondance est incroyable sur
+la côte d'Or; ils sont en si grand nombre, que, dans plusieurs
+cantons, les Nègres sont obligés de faire la garde pour garantir leurs
+plantations, et d'employer le poison, les piéges et les armes.
+Lorsqu'un Européen rapporte de la chasse cinq ou six singes qu'il a
+tués, il est reçu des Nègres comme en triomphe. D'un autre côté, les
+singes s'aperçoivent fort bien des piéges qu'on leur tend, et ne
+donnent pas deux fois dans le même. Ils ne connaissent pas moins leurs
+ennemis. S'ils voient un singe de leur troupe blessé d'un coup de
+flèche, ils s'empressent à le secourir. La flèche est-elle barbue, ils
+le distinguent fort bien à la difficulté qu'ils trouvent à la tirer;
+et, pour donner du moins à leur compagnon la facilité de fuir, ils en
+brisent le bois avec leurs dents. Un autre est-il blessé d'un coup de
+balle, ils reconnaissent la plaie au sang qui coule, et mâchent des
+feuilles pour la panser. Les chasseurs qui tomberaient entre leurs
+mains courraient grand risque d'avoir la tête écrasée à coups de
+pierres, ou d'être déchirés en pièces; car, entre ces animaux il s'en
+trouve de très-gros, et qu'il est dangereux d'irriter.
+
+On sait qu'en général tous les singes sont malins et fort portés à
+l'imitation de tout ce qui se présente devant leurs yeux. Ils sont
+passionnés pour leurs petits. Jamais on ne les voit tranquilles: la
+nature n'a rien qui représente mieux le mouvement perpétuel. Comme
+ils approchent beaucoup de la forme humaine les Nègres sont
+persuadés, comme on l'a déjà vu, que c'est une race d'hommes maudits
+qui pourraient parler, si leur malignité ne leur liait la langue. On
+tend sur les arbres des ressorts et d'autres piéges pour les prendre.
+
+Bosman dit qu'on trouverait plus de cent mille singes sur la côte, et
+qu'il y en a tant de variétés, qu'il serait presque impossible d'en
+faire la description. Il ajoute qu'on en a vu de cinq pieds de haut,
+c'est-à-dire d'aussi grands qu'un homme. Un facteur anglais lui assura
+que, derrière le fort de Ouimba ou Ouineba, une troupe de singes se
+saisirent un jour de deux esclaves de la Compagnie, et leur auraient
+crevé les yeux avec des bâtons, qu'ils préparaient déjà, si d'autres
+esclaves n'étaient venus à leur secours.
+
+Les plus grands, après cette monstrueuse espèce, qui est le barris,
+n'en approchent pas pour la hauteur, mais ils ne sont pas moins laids.
+Leur meilleure qualité est d'apprendre parfaitement tout ce qu'on leur
+enseigne. Les Anglais les ont nommés _monkeys_, qui signifie petits
+moines.
+
+Les espèces que l'on trouve à la côte d'Or, sont le mandrill, le
+magot, le babouin, le papion, le blanc-nez, la diane, le calitriche ou
+singe vert, la mone, le patas. Les Nègres font de la peau de ces
+animaux des bonnets appelés _fittès_.
+
+Tous ces singes sont naturellement voleurs. Bosman a vu plusieurs
+fois avec quelle subtilité ils dérobent le millet. Ils en prennent
+deux ou trois tiges dans chaque main, autant sous les bras, deux ou
+trois dans la bouche; et, marchant sur les pieds, ils s'enfuient avec
+leur fardeau. S'ils sont poursuivis, ils ne gardent que ce qu'ils ont
+dans la bouche, et laissent tomber le reste pour se sauver plus
+légèrement. En prenant les tiges, ils examinent soigneusement l'épi;
+et, s'ils n'en sont pas satisfaits, ils le jettent pour en choisir un
+autre. Ainsi leur friandise cause plus de dommage que leur larcin.
+
+Atkins observe que te prodigieux nombre de singes qui habitent la côte
+d'Or rend les voyages fort dangereux par terre. Ils attaquent un
+passant lorsqu'ils le voient seul, et le forcent de se réfugier dans
+l'eau, qu'ils craignent beaucoup. Dans quelques cantons, on accuse les
+Nègres de se livrer aux plus honteux désordres avec les singes.
+L'auteur, se rappelant plusieurs exemples de la passion de ces animaux
+pour les femmes, juge que cette accusation n'est pas sans
+vraisemblance. Un officier du vaisseau qu'il montait acheta dans le
+pays un singe qui avait une parfaite ressemblance avec un enfant; il
+avait le visage plat et uni, avec une petite chevelure: il était sans
+queue. Il ne voulait prendre pour nourriture que du lait et de l'orge
+en bouillie. Il gémissait continuellement, et ses cris étaient les
+mêmes que ceux des enfans. Enfin, dit Atkins, sa figure et ses pleurs
+continuels avaient quelque chose de si choquant, qu'après l'avoir
+gardé deux ou trois mois, son maître prit le parti de l'assommer et de
+le jeter dans les flots.
+
+Smith raconte que les habitans de Scherbro appellent le mandrill
+_boggo_; il ajoute qu'il a véritablement la figure humaine; que, dans
+toute sa grandeur, on le prendrait pour un homme de la taille moyenne;
+que ses jambes et ses pieds, ses bras et ses mains sont d'une juste
+proportion; mais que sa tête est fort grosse, son visage plat et
+large, sans autre poil qu'aux sourcils; qu'il a le nez fort petit, les
+lèvres minces et la bouche grande; que la peau de son visage est
+blanche, mais extrêmement ridée, comme les femmes l'ont dans l'extrême
+vieillesse; que ses dents sont larges et fort jaunes, ses mains
+blanches et unies, quoique le reste du corps soit couvert d'un poil
+aussi long que celui de l'ours. S'il ressent quelque mouvement de
+colère ou de douleur, il crie comme les enfans. Il a généralement le
+nez morveux, et paraît prendre plaisir à se le frotter avec la langue.
+
+Le capitaine Flower apporta d'Angole, en 1733, un barris, qu'il avait
+soigneusement conservé dans de l'esprit de vin. Il l'avait eu vivant
+pendant quelques mois. On admira beaucoup à Londres son visage, sa
+petite chevelure et ses parties naturelles, qui ne différaient pas de
+l'espèce humaine. Flower rendit témoignage qu'il marchait souvent sur
+les deux jambes; qu'il s'asseyait sur une chaise pour boire et pour
+manger; qu'il dormait assis, les mains croisées sur la poitrine; qu'il
+n'avait pas la méchanceté des autres singes, et que ses mains, ses
+pieds et ses ongles ressemblaient beaucoup aux nôtres.
+
+Le kogghelo, dont on a déjà parlé, habite particulièrement les bois,
+près de la rivière de Saint-André. Sa longueur est d'environ huit
+pieds; mais sa queue seule en prend plus de quatre. Ses écailles
+ressemblent aux feuilles de l'artichaut; mais elles sont plus
+pointues. Elles sont fort serrées, et si dures, qu'elles peuvent le
+défendre contre les attaques des autres bêtes. Ses principaux ennemis
+sont les tigres et les léopards. Ils le poursuivent, et sa légèreté
+n'est pas si grande, qu'ils aient beaucoup de peine à l'atteindre.
+Mais il se roule alors dans sa cotte de mailles, qui le rend
+invulnérable. Les Nègres le tuent par la tête, vendent sa peau aux
+Européens, et mangent sa chair, qui est blanche et de bon goût. Cet
+animal vit de fourmis, et se sert, pour les prendre, de sa langue, qui
+est extrêmement longue et gluante. Suivant Desmarchais, c'est une
+créature douce et tranquille, qui n'est pas capable de nuire. Dapper
+assure au contraire, mais à tort, que c'est une bête de proie qui
+ressemble beaucoup au crocodile.
+
+On peut diviser les oiseaux de la côte d'Or en trois classes: ceux qui
+lui sont communs avec l'Europe, ceux qui sont connus en Europe,
+quoiqu'ils y soient étrangers, et ceux qui n'y sont pas connus.
+
+Les espèces privées qui sont communes à la côte d'Or et à l'Europe se
+réduisent à un fort petit nombre; ce sont les poules, les canards, les
+dindons et les pigeons. Encore les deux dernières ne se trouvent-elles
+que dans les comptoirs hollandais; car on n'en voit point parmi les
+Nègres.
+
+Les perdrix et les faisans ne ressemblent point à ceux de l'Europe. Le
+nombre des perdrix est fort grand sur toute la côte, ce qui ne les
+rend pas plus communes sur la table des Hollandais, parce qu'ils
+manquent de chasseurs pour les tuer. Les faisans sont en fort grand
+nombre aux environs d'Akra et d'Apam, et dans la province d'Akambo.
+Leur grandeur ne surpasse pas celle d'une poule; mais on vante
+beaucoup leur beauté. Ils ont le plumage tacheté de blanc et de bleu,
+le cou entouré d'un cercle bleu céleste de la largeur de deux doigts,
+et la tête couronnée d'une belle touffe noire. On les regarde comme
+les plus beaux de la nature, et comme la plus précieuse rareté que la
+Guinée produise après l'or.
+
+Entre une infinité d'oiseaux, les perroquets sont également
+remarquables par leur nombre et par leur beauté. L'usage commun des
+Nègres est de les prendre jeunes dans leurs nids, de les apprivoiser,
+et de leur apprendre plusieurs mots de leur langue; mais les
+perroquets de la côte d'Or ne parlent pas si bien que les verts du
+Brésil. Quoiqu'on en trouve sur toute la côte, ils n'y sont pas en si
+grand nombre que dans l'intérieur des terres, d'où ils viennent
+presque tous: ceux de Benin, de Callabar et du cap Lopez, sont les
+plus estimés, parce qu'on les apporte de fort loin; mais, outre qu'ils
+sont ordinairement trop vieux, ils n'ont pas la même docilité. Tous
+les perroquets de la côte, ceux du promontoire de Guinée et des lieux
+qu'on vient de nommer sont bleus; et ce qui doit paraître fort
+étrange, ils sont plus chers qu'en Hollande: on ne fait pas difficulté
+de donner trois, quatre et cinq livres sterling (72, 96 et 120 fr.)
+pour un perroquet qui sait parler.
+
+On y voit une espèce de petites perruches, que les Nègres appellent
+_abourots_. Elles se laissent prendre au filet comme les alouettes, et
+aiment à se rassembler en troupes dans les champs de blé. Elles se
+portent entre elles une singulière affection, comme les tourterelles:
+elles ne sont pas moins remarquables par la beauté de leur plumage;
+elles ont le corps vert et la tête orangée. On en voit une autre sorte
+qui est un peu plus grosse, et qui a le plumage rouge, avec une tache
+noire sur la tête, et la queue noire.
+
+Les voyageurs parlent aussi de l'oiseau à couronne, qui se trouve sur
+la côte d'Or, et qui n'a pas moins de dix couleurs: son plumage est un
+mélange admirable de vert, de rouge, de bleu, de brun, de noir, de
+blanc, etc. De sa queue, qui est fort longue, les Nègres tirent des
+plumes dont ils se parent la tête. Les Hollandais lui ont donné le nom
+d'_oiseau à couronne_, parce qu'ils ont sur la tête une belle touffe,
+les uns bleue, d'autres couleur d'or. C'est sans doute une espèce de
+perroquet, car il en a le bec.
+
+Un autre oiseau à couronne est l'oiseau royal, qui a été décrit plus
+haut.
+
+Le pokko est un oiseau qui, malgré sa laideur, est estimé par sa
+rareté. Il est exactement de la taille d'une oie; ses ailes sont d'une
+grandeur et d'une largeur démesurées, couvertes de plumes brunes; tout
+le dessous du corps est couleur de cendre, et couvert de poils plutôt
+que de plumes; sous le cou pend une sorte de bourse rouge, longue de
+quatre ou cinq pouces, et de la grosseur du bras d'un homme; c'est
+dans ce réservoir que l'animal dépose sa nourriture. Son cou, qui est
+assez long, et cette espèce de sac, sont couverts de quelques poils de
+la même nature que ceux du ventre; sa tête est beaucoup plus grosse à
+proportion du corps, et n'est couverte que d'un petit nombre des mêmes
+poils; ses yeux sont grands et noirs; son bec est fort gros et fort
+long; il se nourrit de poisson, et dans un seul repas il dévore ce qui
+suffirait pour la nourriture de quatre hommes; il se jette avec
+beaucoup d'avidité sur le poisson qu'on lui présente, et le cache
+aussitôt dans son sac. Il n'aime pas moins les rats, et les avale
+entiers; on prend quelquefois plaisir à lui faire rendre gorge. Les
+Hollandais avaient un de ces animaux qu'ils laissaient courir dans les
+ouvrages extérieurs de leur fort; ils l'avaient accoutumé à vider
+quelquefois devant eux son réservoir, d'où ils voyaient sortir un rat
+à demi digéré: un autre de leurs amusemens était de lâcher sur lui un
+chien, ou même un enfant, pour le mettre dans la nécessité de se
+défendre: ses seules armes étaient son bec, dont il se servait assez
+adroitement pour pincer, mais sans être capable de nuire beaucoup.
+
+Pendant le séjour de Bosman dans le pays, on tua sur la rivière d'Apan
+un oiseau assez semblable au pokko, mais si grand, lorsqu'il se tient
+sur ses jambes et la tête levée, qu'il surpasse de beaucoup la hauteur
+d'un homme: son plumage était mêlé de noir, de blanc, de rouge, de
+bleu et de plusieurs autres couleurs: il avait les yeux jaunes et
+très-grands. Bosman le regarde comme un animal fort extraordinaire:
+les Nègres mêmes ignoraient son nom[6].
+
+[Note 6: Ces pokkos ressemblent à l'oie de Guinée mal décrite. Pour
+les rendre plus merveilleux, on leur a appliqué des traits
+particuliers au pélican.]
+
+Bosman reconnaît qu'il est impossible de décrire toutes les
+différentes espèces d'abeilles, de chenilles, de grillons, de
+sauterelles, de vers, de fourmis et d'escargots qui se forment et qui
+se renouvellent sans cesse dans le pays.
+
+Ce voyageur s'étend sur le nombre et la grandeur des serpens de la
+côte d'Or. Le plus monstrueux qu'il ait vu n'avait pas moins de vingt
+pieds de longueur; mais il ajoute qu'il s'en trouve de beaucoup plus
+grands dans l'intérieur des terres; en effet, il y en a de trente
+pieds de long. On a souvent trouvé dans leurs entrailles non-seulement
+des animaux, mais des hommes entiers. On les connaît sous le nom de
+_boa_.
+
+La nature a refusé à ces énormes serpens les crochets à venin; mais
+elle leur a donné une puissance redoutable. Ils vivent généralement
+dans les lieux aquatiques; ils se placent en embuscade sur le bord des
+rivières où les animaux viennent se désaltérer; roulés en spirale sur
+eux-mêmes, ils forment un disque de près de sept pieds de diamètre, au
+centre duquel se trouve placée la tête; ils attendent ainsi leur proie
+dans une position immobile, soulevant la tête de temps à autre pour
+observer si quelque animal approche. Aussitôt qu'ils le croient à leur
+portée, ils s'élancent comme un ressort; ils s'entortillent autour de
+son cou afin de l'étouffer. Quand l'animal est étranglé, ils lui
+brisent les os en le serrant des nombreux replis de leur corps; ils
+l'étendent sur la terre, le couvrent de leur bave ou d'une salive
+très-muqueuse, et commencent à l'avaler la tête la première. Dans
+cette sorte de déglutition, les deux mâchoires du serpent se dilatent
+considérablement; il semble avaler un animal plus gros que lui.
+Cependant la digestion commence à s'opérer; alors le serpent
+s'engourdit, et il devient très-facile de le tuer, car il n'oppose ni
+résistance, ni volonté de s'enfuir. Aussi les habitans des contrées
+qu'il infeste vont à sa recherche, afin de s'en procurer la viande,
+qu'on vend par tronçons dans les marchés.
+
+Quelquefois il cherche sa proie sur terre, se tient caché dans de
+grandes herbes, sous des buissons épais, dans une caverne, ou bien
+grimpe sur un arbre. Il vit aussi de poissons, et pour cela, il a
+l'art d'attirer sa proie, en dégorgeant dans l'eau une petite partie
+des alimens à moitié digérés qui sont dans son estomac; les poissons
+accourent pour s'en nourrir, et il les englobe dans son vaste gosier.
+Cet énorme serpent se trouve dans toutes les régions équatoriales de
+l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique.
+
+Beaucoup de serpens sont venimeux, surtout une espèce qui n'a pas plus
+de trois pieds de long, ni plus de deux paumes d'épaisseur: elle est
+mouchetée de blanc, de noir et de jaune. Bosman faillit un jour, près
+d'Axim, d'être mordu par un de ces serpens, qui s'était approché de
+lui sans être aperçu, tandis qu'il était assis tranquillement sur un
+rocher.
+
+Ces monstres infectent non-seulement les bois, mais les cabanes des
+Nègres, et jusqu'aux forts des Européens, où Bosman en tua plus d'un.
+Il conserva la peau d'un serpent mort qui avait deux têtes. Au fort
+hollandais d'Axim, on en voyait plusieurs qu'on avait pris soin de
+faire sécher et de remplir de paille pour leur rendre leur grandeur
+naturelle: le plus grand avait quatorze pieds de longueur: à deux
+pieds de la queue, on remarquait encore deux pâtes[7], sur lesquelles
+on prétend que ces animaux se lèvent et courent fort vite; la tête,
+qui ressemblait par sa forme à celle d'un brochet, était armée de
+terribles rangées de dents. Il y avait une autre peau d'un serpent
+long de cinq pieds, et de la grosseur du bras d'un homme, rayé de
+noir, de brun, de jaune et de blanc, avec un mélange fort agréable. La
+plus curieuse partie de son corps était la tête, qui paraissait fort
+longue et fort plate: il n'a pour arme offensive qu'une fort petite
+corne, qui lui surmonte le nez: elle est blanche, dure et pointue
+comme une alêne. Il arrive souvent aux Nègres de marcher sur cet
+animal, lorsqu'ils vont nu-pieds dans les champs; car, lorsqu'il
+digère, il tombe, comme le boa, dans un si profond sommeil, qu'il ne
+faut pas peu de bruit et de mouvement pour l'éveiller[8].
+
+[Note 7: Ce serpent avait été pris dans le jardin de la Mina par un
+esclave, qui, sans employer d'arme ni de bâton, l'avait saisi avec ses
+mains, et l'avait apporte vivant dans le fort.]
+
+[Note 8: C'est apparemment le _céraste_, ou le serpent cornu dont
+Pline fait mention.]
+
+Quelques domestiques nègres de Bosman aperçurent près d'un marais un
+serpent de vingt-sept pieds de long, et d'une grosseur proportionnée.
+Il était au bord d'un trou rempli d'eau, entre deux porcs-épics, avec
+lesquels il s'engagea dans un combat fort animé. Il vomissait son
+venin tandis que ses deux adversaires le perçaient de leurs dards;
+mais les Nègres terminèrent la bataille en tuant les trois champions à
+coups de fusil: ils les apportèrent à Maouri, où, rassemblant leurs
+camarades, ils en firent ensemble un festin délicieux.
+
+En réparant les murs du fort hollandais de Maouri, les ouvriers
+découvrirent un grand, serpent sous un monceau de pierres, et
+résolurent aussitôt de le prendre. Après avoir remué une partie des
+pierres, un maçon nègre, voyant passer la queue du serpent, s'en
+saisit; mais, n'ayant pas la force de la tirer, il prit le parti de la
+couper avec son couteau; et, se flattant d'avoir mis le monstre hors
+d'état de lui nuire, il continua d'écarter le reste des pierres.
+Aussitôt que le serpent se vit à découvert, il s'élança sur le maçon,
+et lui couvrit le visage d'un venin si dangereux qu'il le rendit
+aveugle sur-le-champ; cependant ses yeux se rouvrirent, et la vue lui
+revint, après avoir été quelques jours dans cette situation. Bosman
+observa souvent parmi les Nègres que la morsure d'un serpent les fait
+d'abord enfler, et leur cause de vives douleurs, mais qu'ils
+reviennent ensuite à leur premier état; d'où il conclut que le poison
+a différens degrés de force, et que, s'il est quelquefois mortel, il
+n'est capable ordinairement que de blesser. Dans le royaume de Juida,
+la plupart des serpens ne causent aucun mal. Smith confirme cette
+opinion. À Juida, dit-il, il se trouve de gros serpens qui n'ont aucun
+venin, et que les habitans honorent d'un culte. Nous en parlerons plus
+en détail à l'article du royaume de Juida.
+
+Les crapauds et les grenouilles sont non-seulement aussi communs, mais
+de la même forme qu'en Europe; cependant il s'y trouve moins de
+crapauds que de grenouilles, et dans quelques cantons ils sont d'une
+grosseur prodigieuse. Dans le village d'Adja, entre Maouri et
+Cormantin, Bosman en vit un de la largeur d'un plat de table: il le
+prit d'abord pour une tortue de terre; mais il fut bientôt détrompé en
+le voyant marcher: le facteur anglais l'assura qu'on en voyait
+beaucoup de cette taille aux environs du même lieu: ils sont mortels
+ennemis des serpens, et Bosman fut quelquefois témoin de leurs
+combats. Barbot raconte que, dans certaines années, vers la fin du
+mois de mai, on voit paraître au cap Corse un nombre incroyable de ces
+hideux animaux, qui disparaissent peu de temps après.
+
+Les scorpions sont en grand nombre sur cette côte, les uns fort
+petits, d'autres de la grosseur d'une écrevisse; mais la différence de
+la taille n'en met pas dans le venin de leur piqûre, qui est presque
+toujours mortelle, si le remède n'est pas apporté sur-le-champ:
+l'antidote le plus certain est d'écraser le scorpion sur la blessure,
+et le premier soin du malheureux qui se sent piqué doit être d'arrêter
+son ennemi pour le faire servir à sa guérison. Un des gens de Barbot
+fut guéri par cette méthode dans l'île du Prince, où il avait été
+blessé au talon pendant qu'il était à couper du bois.
+
+Toutes les parties de la Guinée sont remplies de grandes araignées
+noires, dont la vue a quelque chose d'effrayant. Bosman, se mettant un
+jour au lit, fut véritablement alarmé d'apercevoir près de lui un de
+ces animaux qui avait le corps d'une longueur extraordinaire, la tête
+pointue par-derrière, et fort large sur le devant, dix jambes
+couvertes de poil, et de la grosseur du petit doigt. Il n'ajoute pas
+de quelles armes il se servit pour tuer ce monstre.
+
+Les Hollandais trouvèrent un insecte si brillant dans les ténèbres,
+qu'ils le prirent d'abord pour un ver luisant. Il ressemblait à la
+cantharide, excepté par sa couleur, qui était noire comme le jais.
+Barbot observe qu'outre ces mouches noires qui sont fort grosses, et
+qui rendent pendant la nuit une sorte de lumière, on voit sur la côte
+quantité de vers luisans. Atkins rapporte que la mouche de feu, qui
+est fort commune dans les latitudes méridionales, vole ici pendant la
+nuit, et répand dans l'air autant de clarté que les vers luisans sur
+terre.
+
+On parle avec admiration de la multitude d'abeilles qu'on rencontre de
+toutes parts. On connaît assez, dit Bosman, l'excellence du miel de
+Guinée: il n'est pas moins célèbre par son extrême abondance aux
+environs de Rio-Gabon, du cap Lopez, et plus haut dans le golfe de
+Guinée; mais il n'est pas si commun sur la côte d'Or.
+
+Les fourmis, comme celles du Sénégal, se composent des habitations
+avec un art admirable; elles se bâtissent aussi de grands nids sur des
+arbres fort élevés, et souvent elles viennent de ces lieux dans les
+forts hollandais, en si grand nombre, qu'elles mettent les facteurs
+dans la nécessité de quitter leurs lits: leur voracité est
+surprenante; il n'y a point d'animal qui puisse s'en défendre: elles
+ont souvent dévoré des moutons et des chèvres. Smith rapporte que,
+dans l'espace d'une nuit, elles lui ont quelquefois mangé un mouton
+avec tant de propreté, que le plus habile anatomiste n'en aurait pas
+fait un si beau squelette. Un poulet n'est pour elles qu'un amusement
+d'une heure ou deux; le rat même, quelque léger qu'il soit à la
+course, ne peut échapper à ces cruels ennemis; si une seule fourmi
+l'attaque, il est perdu; tandis qu'il s'efforce de la secouer, il se
+trouve saisi par quantité d'autres, jusqu'à ce qu'il soit accablé par
+le nombre; elles le traînent alors dans quelque lieu de sûreté: si
+leurs forces ne suffisent pas pour cette opération, elles font venir
+un renfort, elles se saisissent de leur proie, et viennent à bout de
+l'emporter en bon ordre.
+
+Ces fourmis sont de plusieurs sortes, grandes, petites, blanches,
+noires et rouges: l'aiguillon des dernières cause une inflammation
+très-violente et plus douloureuse que celle des millepieds. Les
+blanches sont aussi transparentes que le verre, et mordent avec tant
+de force, que dans l'espace d'une nuit elles s'ouvrent un passage dans
+un coffre de bois fort épais, en y faisant autant de trous que s'il
+avait été percé d'une décharge de petit plomb. Les plus grosses n'ont
+pas moins d'un pouce de long. Un jour Smith entreprit de briser un de
+leurs nids avec sa canne; mais l'unique effet de plusieurs coups fut
+d'attirer des milliers de fourmis à leurs portes. Il prit aussitôt le
+parti de la fuite, se souvenant que la morsure d'une fourmi noire
+cause des douleurs inexprimables, quoiqu'elle n'ait pas d'autre effet
+dangereux.
+
+On distingue aisément à la tête de leurs bataillons trente ou quarante
+guides qui surpassent les autres en grosseur, et qui dirigent leurs
+marches. Leurs expéditions se font ordinairement la nuit. Si les
+Européens, en les fuyant, oublient derrière eux quelques provisions de
+bouche, ou d'autres objets comestibles, ils doivent être sûrs que tout
+sera dévoré avant le jour; l'armée des fourmis se retire ensuite avec
+beaucoup d'ordre, et toujours chargée de quelque butin qu'elle a la
+précaution d'emporter.
+
+Pendant le séjour que Smith fit au cap Corse, un grand corps de cette
+milice vint rendre sa visite au château. Il était presque jour
+lorsque l'avant-garde entra dans la chapelle, où quelques domestiques
+nègres étaient endormis sur le plancher: ils furent réveillés par
+cette armée d'ennemis; et Smith, s'étant levé au bruit, eut peine à
+revenir de son étonnement; l'arrière-garde était encore à la distance
+d'un quart de mille: après avoir tenu conseil sur cet incident, on
+prit le parti de mettre une longue traînée de poudre sur le sentier
+que les fourmis avaient tracé, et dans tous les endroits où elles
+commençaient à se disperser. On en fit sauter ainsi plusieurs millions
+qui étaient déjà dans la chapelle; l'arrière-garde, ayant reconnu le
+danger, tourna tout d'un coup, et regagna directement ses habitations.
+
+Si les fourmis n'ont point un langage comme les Nègres, et plusieurs
+Européens se le sont imaginé, on ne peut douter, ajoute Smith,
+qu'elles n'aient quelque manière de se communiquer leurs intentions;
+il s'en convainquit par l'expérience suivante. Ayant découvert, à
+quelque distance des nids, quatre fourmis qui paraissaient être à la
+chasse, il tua un escargot et le jeta sur le chemin; elles passèrent
+quelques momens à reconnaître si c'était une proie qui leur convînt;
+ensuite une d'entre elles se détacha pour porter l'avis à leur
+habitation, tandis que les autres demeurèrent à faire la garde autour
+du corps mort: bientôt Bosman fut surpris d'en voir paraître un grand
+nombre qui vinrent droit au corps, et qui ne tardèrent point à
+l'entraîner. Dans d'autres occasions, il prit plaisir à renouveler la
+même expérience; il observa que, si le premier détachement ne
+suffisait pas pour la pesanteur du fardeau, les fourmis renvoyaient un
+second messager qui revenait avec un renfort.
+
+La disette ou la mauvaise qualité des viandes et des autres provisions
+rend les secours de la mer fort utiles à la conservation de la santé
+et de la vie. Il serait impossible de subsister long-temps sans cette
+ressource; car non-seulement les Nègres, mais la plupart des Européens
+mêmes ne vivent que de poisson, de pain et d'huile de palmier. Ceux
+qui aiment le poisson peuvent s'en rassasier pour cinq ou six sous; et
+s'ils ne s'attachent point à choisir le plus rare et le plus beau, ils
+peuvent se satisfaire aisément pour la moitié de ce prix. Si la pêche
+n'est pas heureuse, comme il arrive souvent dans la saison de l'hiver,
+où dans le mauvais temps, la vie du peuple est fort misérable.
+
+On nomme entre les poissons de mer la dorade, la bonite, les _jacots_,
+qui sont de la grosseur d'un veau, le brochet de mer, la morue, le
+thon et la raie. Les petits poissons, surtout les sardines, y sont
+dans une extrême abondance. Le meilleur poisson qu'on trouve dans
+cette mer, est la dorade. Elle a le goût du saumon. Les Anglais lui
+donnent le nom de _dauphin_, et les Hollandais celui de _poisson
+d'or_. On le regarde comme le plus léger de tous les animaux qui
+nagent. Les dorades se laissent prendre aisément lorsqu'elles sont
+pressées par la faim.
+
+La bonite est un fort bon poisson, mais inférieur à la dorade; on la
+prend dans les lieux où là mer est le plus agitée.
+
+Les Anglais du cap Corse regardent le poisson royal comme un des
+meilleurs et des plus délicats de la côte; mais il demande d'être pris
+dans la saison qui lui convient: sa pleine longueur est d'environ cinq
+pieds. Quelquefois on en découvre des troupes nombreuses au long du
+rivage. Plusieurs écrivains le nomment _seffer_, d'autres _nègre_,
+parce qu'il a la peau noire.
+
+On trouve assez abondamment dans cette mer un poisson de la grosseur
+des morues de l'Europe, qui porte le nom _de morue du Brésil_; il est
+fort gras et d'un excellent goût.
+
+Outre les poissons précédens et une infinité d'autres, qui servent de
+nourriture ordinaire aux habitans de la côte, il y en a de différentes
+sortes qui sont fort remarquables par leur grandeur, leur force et
+leurs autres qualités.
+
+Le plus monstrueux habitant des mers est le cachalot, qui a reçu des
+Hollandais le nom de _noordkaper_, et des Français celui de
+_souffleur_.
+
+Le poisson fétiche a tiré ce nom du respect ou de l'espèce de culte
+que les Nègres lui rendent. C'est un poisson d'une rare beauté; sa
+peau qui est brune sur le dos, devient plus claire et plus brillante
+près de l'estomac et du ventre. Il a le museau droit et terminé par
+une espèce de corne dure et pointue de trois pouces de longueur; ses
+yeux sont grands et vifs. Des deux côtés du corps, immédiatement après
+les ouïes, on découvre quatre ouvertures en longueur dont on ignore
+l'usage. Celui dont Barbot a donné la figure avait sept pieds de long.
+Il ne lui fut pas possible d'en goûter, parce que rien ne peut engager
+les Nègres à le vendre; mais ils lui permirent de le dessiner au
+crayon.
+
+Pendant le séjour qu'Atkins fit dans la baie du cap des Trois-Pointes,
+il vit régulièrement, vers le soir, un affreux poisson qui se remuait
+pesamment autour du vaisseau. Ce monstre, nommé _diable de mer_ par
+les matelots, et _baudroie_ sur les côtes de France, a un aspect
+hideux. Sa tête est démesurément grosse, ses nageoires ventrales ont
+la forme de mains. Entre ses yeux, placés sur la partie supérieure de
+la tête, s'élève un long filament terminé par une membrane assez
+large. Ce filament est suivi, dans la direction du dos, d'une rangée
+d'autres filamens qui diminuent de longueur en s'éloignant de la tête,
+garnie aussi de membranes et de fils. Des barbillons vermiformes sont
+répandus sur les côtés du corps, de la queue et de la tête, au-dessus
+de laquelle paraissent quelques tubercules ou aiguillons. Sa peau est
+mince, flasque et sans écailles. La couleur de la baudroie est obscure
+en dessus, et blanchâtre en dessous. Ce poisson, n'ayant ni armes
+défensives dans ses tégumens, ni force dans ses membres, ni célérité
+dans sa natation, est, malgré sa grandeur, contraint d'avoir recours à
+la ruse pour se procurer sa subsistance, et de réduire sa chasse à des
+embuscades; il s'enfonce dans la vase, se couvre de plantes marines,
+se cache entre les pierres, et ne laisse apercevoir que l'extrémité de
+ses filamens qu'il agite en différens sens, et auxquels il donne
+toutes les fluctuations qui peuvent les faire ressembler davantage à
+des vers où autres appâts; les autres poissons, attirés par cette
+proie apparente, s'approchent et sont engloutis par un seul mouvement
+de la baudroie dans son énorme gueule, et y sont retenus par les
+innombrables dents dont elle est armée. Les autres poissons connus sur
+la côte d'Or sont les mêmes que nous avons déjà vus dans ces mers.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Côte des Esclaves.
+
+
+Les navigateurs européens étendent la côte des Esclaves depuis le Rio
+de Volta, où finit la côte d'Or, jusqu'au Rio Lugos, dans le royaume
+de Benin. La côte suivante prend le nom de _grand Benin_; celle
+d'après porte celui d'_Ouarre_, et s'étend vers le sud jusqu'au cap
+Formose. De là elle tourne à l'est jusqu'à Rio del Rey, d'où elle
+reprend au sud jusqu'au cap Consalvo, au-delà de l'équateur, et forme
+le golfe de Guinée.
+
+L'Europe n'a que trois établissemens sur cette côte. Le premier, qui
+se nomme _Kita_, est un comptoir anglais de la Compagnie royale
+d'Afrique, éloigné de quinze lieues à l'est de Lay ou d'Alampo, sur la
+côte d'Or. Le second se nomme Fida ou Juida; les Anglais, les Français
+et les Hollandais y ont des comptoirs et des forts. Le troisième
+établissement, qui s'appelle _Iakin_, est un comptoir anglais à trois
+lieues à l'est de Juida; mais diverses raisons l'ont fait abandonner,
+sans qu'on ait pensé depuis à le rétablir.
+
+La côte des Esclaves comprend les côtes de Koto, de Popo, de Juida et
+d'Ardra, quatre royaumes qui se suivent immédiatement, et qui tous
+font le commerce des esclaves. Nous ne nous arrêterons que sur celui
+de Juida, dont nous avons promis de donner une notice. C'est le centre
+du commerce des esclaves, et le pays le plus fréquenté «t le mieux
+connu des Européens sous cette latitude.
+
+Il commence à cinq ou six lieues du village de Popo, et s'étend à
+quinze ou seize lieues le long de la côte; sa largeur est de huit ou
+neuf lieues dans les terres; il est à 6° 20´ de latitude nord; ses
+bornes sont le royaume de Popo au nord-ouest, et celui d'Ardra au
+sud-est.
+
+Le pays est arrosé par deux ruisseaux qui méritent néanmoins le nom de
+rivières, et qui descendent tous deux du royaume d'Ardra. Celui qui
+est le plus au sud coule à la distance d'une lieue et demie de la mer,
+et porte le nom d'_Iakin_, qu'il tire d'une ville du royaume d'Ardra;
+l'eau en est jaunâtre. Il n'est navigable que pour les pirogues; à
+peine a-t-il trois pieds de profondeur; et, dans plusieurs endroits,
+il en a beaucoup moins.
+
+Le second, qui se nomme _Eufrates_ (on ne sait pas pourquoi ce nom
+grec se trouve en Guinée), arrose la ville d'Ardra, et va passer à la
+distance d'une lieue de Sabi ou Xavier, capitale du royaume de Juida;
+il est plus large et plus profond que le premier; son eau est
+excellente, et, s'il n'était pas bouché par quelques bancs de sable,
+il serait navigable. Les rois de Juida ont établi depuis long-temps à
+tous ses gués une sorte de douane où tous les passans sont obligés de
+payer deux bedjis ou cauris. Les grands du pays, et les Européens
+mêmes, ne sont pas exempts de ce droit.
+
+Tous les Européens qui ont fait le voyage de Juida conviennent que
+c'est une des plus délicieuses contrées de l'univers. Les arbres y
+sont d'une grandeur et d'une beauté admirables, sans être offusqués,
+comme dans les autres parties de la Guinée, par des buissons et de
+mauvaises plantes. La verdure des campagnes, qui ne sont divisées que
+par des bosquets ou des sentiers, fort agréables, et la multitude des
+villages qui se présentent dans un si bel espace, forment la plus
+charmante perspective qu'on puisse s'imaginer. Il n'y a ni montagnes
+ni collines qui arrêtent la vue. Tout le pays s'élève doucement,
+jusqu'à trente ou quarante milles de la côte, comme un large et
+magnifique amphithéâtre, d'où les yeux se promènent jusqu'à la mer;
+plus on avance, plus on le trouve peuplé; c'est la véritable image des
+Champs-Élysées; du moins les voyageurs osent donner ce nom à cette
+belle contrée, sans réfléchir qu'un pays où l'on trafique sans cesse
+de la liberté des hommes rappelle plutôt l'idée de l'enfer que celle
+de l'Élysée.
+
+À ceux qui viennent de la mer cette contrée présente un spectacle
+charmant: c'est, un mélange de petits bois et de grands arbres. Ce
+sont des groupes de bananiers, de figuiers, d'orangers, etc., au
+travers desquels on découvre les toits d'un nombre infini de villages,
+dont les maisons, couvertes de paille et couronnées de cannes, forment
+un très-beau paysage.
+
+Les Nègres de Juida, bien différens de la plupart des peuples de
+Guinée, n'abandonnent que les terres absolument stériles: tout est
+cultivé, semé, planté, jusqu'aux enclos de leurs villages et de leurs
+maisons. Leur activité va si loin, que le jour de leur moisson ils
+recommencent à semer, sans laisser à la terre un moment de repos:
+aussi leur terroir est-il si fertile, qu'il produit deux ou trois
+fois l'année. Les pois succèdent au riz; le millet vient après les
+pois; le maïs après le millet; les patates et les ignames après le
+maïs. Les bords des fossés, des haies et des enclos sont plantés de
+melons et de légumes. Il ne reste pas un pouce de terre en friche.
+Leurs grands chemins ne sont que des sentiers. La méthode commune,
+pour la culture des terres, est de l'ouvrir en sillons. La rosée qui
+se rassemble au fond de ces ouvertures, et l'ardeur du soleil qui en
+échauffe les côtés, hâtent beaucoup plus les progrès de leurs plantes
+et de leurs semences que dans un terroir plat.
+
+Avec si peu d'étendue, le royaume de Juida est divisé en vingt-six
+provinces ou gouvernemens, qui tirent leurs noms des principales
+villes. Ces petits états sont distribués entre les principaux
+seigneurs du pays, et deviennent héréditaires dans leurs familles. Le
+roi, qui n'est que leur chef, gouverne particulièrement la province de
+Sabi ou Xavier, c'est-à-dire celle qui passe pour la première du
+royaume, comme la ville du même nom en est la capitale.
+
+Tout le pays est si rempli de villages et si peuplé, qu'il ne paraît
+composer qu'une seule ville, divisée en autant de quartiers, et
+partagée seulement par des terres cultivées, qu'on prendrait pour des
+jardins.
+
+Aussitôt que les Nègres voient entrer dans la rade un vaisseau de
+l'Europe, ils méprisent tous les dangers pour apporter à bord du
+poisson; l'expérience les rend sûrs d'être bien payés, et d'obtenir
+quelques verres d'eau-de-vie par-dessus. C'est parleurs pirogues que
+les capitaines de chaque nation écrivent aux directeurs-généraux pour
+leur donner avis de leur arrivée. Après avoir réglé les signaux de mer
+et de terre, et fait dresser des tentes sur le rivage; le capitaine se
+met dans sa chaloupe pour s'avancer à cent pas de la barre,
+c'est-à-dire jusqu'au lieu où commence la grande agitation des vagues:
+il y trouve une pirogue qui l'attend. Les personnes sensées se
+dépouillent de leurs habits jusqu'à la chemise, parce que le moindre
+de tous les maux qu'on peut craindre est d'être bien mouillé de la
+troisième vague; toute l'adresse des rameurs ne peut garantir là
+pirogue d'être couverte d'eau, et l'on est inondé depuis la tête
+jusqu'aux pieds. Les Nègres sautent dehors; et, secondés par ceux qui
+les attendent au rivage, ils mettent la pirogue et tous les passagers
+sur le sable.
+
+Il ne sera point inutile d'expliquer ici ce que c'est que cette barre
+qui règne tout le long de la côte de Guinée, et qui est plus ou moins
+dangereuse, suivant la position des côtes, et suivant la nature des
+vents auxquels elle est exposée.
+
+Par le terme de _barre_, on entend l'effet produit par trois vagues,
+qui viennent se briser successivement contre la côte, et dont la
+dernière est toujours la plus dangereuse, parce qu'elle forme une
+sorte d'arcade assez haute et d'un assez grand diamètre pour couvrir
+entièrement une pirogue, la remplir d'eau et l'abîmer avant qu'elle
+puisse toucher au rivage. Les deux premières vagues ne s'enflent pas
+tant, et ne forment point d'arche en approchant du rivage: la
+première, parce qu'elle n'est pas repoussée par une vague précédente
+qui ait eu le temps de se briser avant qu'elle arrive; la seconde,
+parce que le retour seul de la première n'a pas assez de force pour
+repousser fort impétueusement celle qui la suit. Mais la troisième,
+qui trouve le repoussement de la seconde augmenté par celui de la
+première, forme cette arcade terrible, qui porte proprement le nom de
+_barre_, et qui a causé la perte de tant de malheureux.
+
+L'adresse des rameurs nègres consiste à sauter promptement dans l'eau,
+et à soutenir la pirogue des deux côtés pour empêcher qu'elle ne
+tourne. Cette opération la conduit à terre dans un moment, avec autant
+de sûreté pour les passagers que pour les marchandises. Depuis que les
+Européens font le commerce à Juida, les Nègres du pays ont eu le temps
+de se familiariser avec ce dangereux passage. Il est rare à présent
+qu'une pirogue y périsse. Il arrive encore plus rarement que les
+rameurs aient quelque risque à courir, parce qu'ils sont excellens
+nageurs, et qu'étant nus ils comptent pour rien d'être un peu secoués
+par les flots. Leur hardiesse est si tranquille, qu'ils profitent
+souvent de l'occasion pour dérober de l'eau-de-vie ou des cauris.
+S'ils n'ont pas quelques Européens qui les observent, ils cessent
+quelque temps d'avancer, en soutenant la pirogue avec leurs rames,
+tandis qu'un des plus adroits perce les barils et sert de l'eau-de-vie
+à tous les autres; ensuite ils recommencent à ramer de toutes leurs
+forces, et, lorsqu'ils arrivent au rivage, ils racontent froidement,
+pour excuser leur lenteur, que la pirogue a fait une voie d'eau, et
+qu'ayant été forcés de la boucher, ils ont eu beaucoup de peine à
+surmonter les difficultés. S'ils sont observés de si près qu'ils ne
+puissent tromper, ils ont l'art de renverser la pirogue dans quelque
+lieu où les barils et les caisses coulent à fond, et la nuit suivante
+ils reviennent les pêcher.
+
+Après avoir débarqué les marchandises, on les place sous des tentes
+que les capitaines font dresser sur le rivage. Au sommet de ces tentes
+on élève des pavillons qui servent à donner les signaux réglés entre
+les marchands qui sont à terre et les barques qui demeurent à l'ancre
+au delà de la barre; car, à si peu de distance, il n'en est pas moins
+impossible de se faire entendre en criant, et même avec le porte-voix.
+Le bruit des vagues qui se brisent incessamment contre la rade
+l'emporte sur celui du tonnerre.
+
+Autrefois les Anglais et les Hollandais étaient seuls en possession du
+commerce de Juida; mais les Français obtinrent par degrés la liberté
+d'y bâtir un fort; et l'adresse des habitans a fait ouvrir enfin leur
+port à toutes les nations. Il en résulte un effet très-désavantageux
+pour la compagnie anglaise d'Afrique: le prix des esclaves, qui était
+anciennement réglé pour elle à trois livres sterling par tête (72
+fr.), est monté dans ces derniers temps jusqu'à vingt (480 fr.).
+
+Il se tient tous les quatre jours un grand marché à Sabi ou Xavier,
+dans différens endroits de cette ville. Il s'en tient un autre dans la
+province d'Aploga, où la foule est si grande, qu'on n'y voit pas
+ordinairement moins de cinq ou six mille marchands.
+
+Ces marchés sont réglés avec tant d'ordre et de sagesse, qu'il ne s'y
+passe jamais rien contre les lois. Chaque espèce de marchands et de
+marchandises a sa place assignée. Il est permis à ceux qui achètent de
+marchander aussi long-temps qu'il leur plaît, mais sans tumulte et
+sans fraude. Le roi nomme un juge, assisté de quatre officiers bien
+armés, qui a non-seulement le droit d'inspection sur toutes sortes de
+commerce, mais celui d'écouter les plaintes et de les terminer par une
+courte décision, en vendant pour l'esclavage ceux qui sont convaincus
+de vol ou d'avoir troublé le repos public. Outre ce magistrat, un
+grand du royaume, nommé le _konagongla_, est chargé du soin de la
+monnaie ou des bedjis. Il en faut quarante pour faire un toqua. Cet
+officier examine les cordons, et s'il s'y trouve une coquille de
+moins, il les confisque au profit du roi.
+
+Les marchés sont environnés de petites baraques qui sont occupées par
+des cuisiniers ou des traiteurs pour la commodité du public. Il ne
+manque rien dans tous ces marchés. On y vend des esclaves de tous les
+âges et des deux sexes, des boeufs et des vaches, des moutons, des
+chèvres, des chiens, de la volaille et des oiseaux de toute espèce;
+des singes et d'autres animaux; des draps de l'Europe, des toiles, de
+la laine et du coton, des calicots où toiles des Indes, des étoffes de
+soie, des épices, des merceries, de la porcelaine de la Chine, de l'or
+en poudre et en lingots, du fer en barre et en oeuvre; enfin toutes
+sortes de marchandises d'Europe, d'Asie et d'Afrique, à des prix fort
+raisonnables. Cette abondance est d'autant plus surprenante, qu'une
+partie de tous ces biens est achetée de la seconde ou de la troisième
+main par des marchands qui les vont revendre à trois ou quatre cents
+lieues du pays.
+
+Les principales marchandises du royaume de Juida sont les étoffes de
+la fabrique des femmes, les nattes, les paniers, les cruches pour le
+peytou, les calebasses de toutes sortes de grandeurs, les plats et les
+tasses de bois, les pagnes rouges et bleus, la malaguette, le sel,
+l'huile de palmier, le kanki et d'autres denrées.
+
+Le commerce des esclaves est exercé par les hommes, et celui de toutes
+les autres marchandises par les femmes. Nos plus fins marchands
+pourraient recevoir des leçons de ces habiles Négresses, soit dans
+l'art du débit, soit dans celui dès comptes. Aussi les hommes se
+reposent-ils entièrement sur leur gestion.
+
+La monnaie courante dans tous les marchés est de la poudre d'or ou des
+bedjis. Comme on ne connaît pas l'usage du crédit, les marchands n'ont
+pas l'embarras des livres de compte.
+
+Les Européens, les seigneurs de Juida, et les Nègres riches se font
+porter dans des hamacs sur les épaules de leurs esclaves. C'est du
+Brésil que viennent les plus beaux hamacs: ils sont de coton. Les uns
+sont d'une étoffe continue, comme le drap; les autres à jour, comme
+nos filets pour la pèche. Leur longueur ordinaire est de sept pieds,
+sur dix, douze et quatorze de largeur. Aux deux extrémités il y a
+cinquante ou soixante noeuds d'un tissu de soie ou de coton, que les
+Nègres appellent rubans, chacun de la longueur de trois pieds. Tous
+les rubans de chaque bout s'unissent pour composer une chaîne, au
+travers de laquelle on passe une corde, qu'on attache des deux côtés
+au bout d'une perche de bambou longue de quinze ou seize pieds; de
+sorte que le hamac suspendu prend la forme d'un demi-cercle. Deux
+esclaves portent les deux extrémités de la perche sur leur tête. La
+personne qui se fait porter s'assied ou se couche de toute sa longueur
+dans le hamac; mais elle ne se met pas en ligne directe, parce que,
+dans cette situation, elle aurait le corps plié et les pieds aussi
+hauts que la tête. Sa position est diagonale, c'est-à-dire, qu'ayant
+la tête et les pieds d'un coin à l'autre, elle est aussi commodément
+que dans un lit. Les personnes de distinction se servent d'un oreiller
+qui leur soutient la tête.
+
+Les hamacs qu'on apporte du Brésil sont de différentes couleurs et
+fort bien travaillés, avec des soupentes et des franges de la même
+étoffe qui tombent des deux côtés, et leur donnent fort bonne grâce.
+On s'y sert ordinairement d'un parasol qu'on tient à la main. Si l'on
+voyage pendant la nuit, on passe sur la perche une toile cirée pour se
+garantir de la rosée, qui est dangereuse dans ce pays. Il n'y a point
+de litière où l'on dorme si commodément que dans cette voiture.
+
+Lorsque les directeurs sortent du comptoir pour la promenade ou pour
+quelque voyage, ils sont toujours escortés d'un capitaine nègre, ou
+d'un seigneur qui protége leur nation, et qui suit immédiatement dans
+son hamac. À la tête du convoi, un Nègre porte l'enseigne de la
+nation. Il est suivi d'une garde de cent ou deux cents Nègres, avec
+leurs tambours et leurs trompettes. Ceux qui ont des fusils tirent
+continuellement. Les tambours battent, les trompettes sonnent, et la
+marche n'est qu'une danse continuelle.
+
+La qualité du climat ne laisse point aux Européens le choix d'une
+autre voiture. Ils ne pourraient faire un mille à pied, dans l'espace
+d'un jour, sans être dangereusement affaiblis par l'excès de la
+chaleur; au lieu qu'ils sont fort soulagés dans un hamac par la toile
+qui les couvre, et par le mouvement de l'air que leurs porteurs
+agitent continuellement.
+
+Les habitans naturels de cette contrée sont généralement de haute
+taille, bien faits et robustes. Leur couleur n'est pas d'un noir de
+jais si luisant que sur la côte d'Or, et l'est encore moins que sur le
+Sénégal et sur la Gambie. Mais ils sont beaucoup plus industrieux et
+plus capables de travail, sans être moins ignorans.
+
+Avec peu de lumières, ils sont pourtant très-civilisés et très-polis.
+Bosman les met fort au-dessus de tous les autres Nègres, autant pour
+les mauvaises que pour les bonnes qualités.
+
+Les devoirs mutuels de la civilité sont si bien établis entre eux, et
+leur respect va si loin pour leurs supérieurs, que, dans les visites
+qu'ils leur rendent, ou dans une simple rencontre, l'inférieur se
+jette à genoux, baise trois fois la terre en frappant des mains,
+souhaite le bonjour à celui qu'il se croit obligé d'honorer, et le
+félicite sur sa santé ou sur d'autres avantages dont il le voit jouir.
+De l'autre côté, le supérieur, sans changer de posture, fait une
+réponse obligeante, bat doucement les mains, et souhaite aussi le
+bonjour. L'inférieur ne cesse pas de demeurer assis à terre ou
+prosterné jusqu'à ce que l'autre le quitte ou lui témoigne que c'est
+assez. Si c'est l'inférieur que ses affaires obligent de partir le
+premier, il en demande la permission, et se retire en rampant; car on
+regarderait comme un crime dans la nation de paraître debout ou de
+s'asseoir sur un banc devant ses supérieurs. Les enfans ne sont pas
+moins respectueux pour leurs pères, et les femmes pour leurs maris.
+Ils ne leur présentent et ne reçoivent rien d'eux sans se mettre à
+genoux, et sans employer les deux mains; ce qui passe encore pour une
+plus grande marque de soumission. S'ils leur parlent, c'est en se
+couvrant la bouche de la main, dans la crainte de les incommoder par
+leur haleine.
+
+Deux personnes d'égale condition qui se rencontrent commencent par se
+mettre à genoux et frappent des mains, après quoi elles se saluent en
+faisant des voeux mutuels pour leur bonheur et leur santé. Qu'une
+personne de distinction éternue, toutes les personnes présentes
+tombent à genoux, baisent la terre, frappent des mains et lui
+souhaitent toutes sortes de prospérités. Un Nègre qui reçoit quelque
+présent de son supérieur frappe des mains, baise la terre et fait un
+remercîment fort affectueux. Enfin les distinctions de rang et les
+gradations de respect sont aussi bien observées entre les Nègres de
+Juida que dans aucun autre endroit du monde, bien différens de ceux de
+la côte d'Or, qui vivent ensemble comme des brutes, sans aucune idée
+de bienséance et de politesse.
+
+Les mêmes cérémonies se répètent scrupuleusement chaque fois qu'on se
+rencontre, fût-ce vingt fois le jour; et la négligence dans ces usages
+est punie par une amende. Toute la nation, dit Desmarchais, marque une
+considération singulière pour les Français: le dernier roi de Juida
+portait si loin ce sentiment, qu'un de ses principaux officiers ayant
+insulté un Français, et levé la canne pour le frapper, il lui fit
+couper la tête sur-le-champ, sans se laisser fléchir par les ardentes
+sollicitations du directeur français en faveur du coupable.
+
+Les Chinois mêmes ne portent pas plus loin les formalités du
+cérémonial, et ne les observent pas avec plus de rigueur. Un Nègre de
+Juida qui se propose de rendre visite à son supérieur envoie d'abord
+chez lui pour lui faire demander sa permission et l'heure qui lui
+convient: après avoir reçu sa réponse, il sort accompagné de tous ses
+domestiques et de ses instrumens musicaux, si sa condition lui permet
+d'en avoir: ce cortége marche devant lui lentement et en fort bon
+ordre; il ferme la marche, porté par deux esclaves sur son hamac;
+lorsqu'il est arrivé à quelques pas du terme, il descend et s'avance à
+la première porte, où il trouve les domestiques de la maison; alors il
+fait cesser la musique, et se prosterne à terre avec tout son train;
+les domestiques qui sont venus pour le recevoir se mettent dans la
+même posture; on dispute long-temps à qui se lèvera le premier; il
+entre enfin dans la première cour, y laisse le gros de ses gens, et
+n'en prend qu'un petit nombre à sa suite.
+
+Les domestiques de la maison l'ayant introduit dans la salle
+d'audience, il y trouve le maître assis, qui ne fait pas le moindre
+mouvement pour quitter sa position; il se met à genoux devant lui,
+baise la terre, frappe des mains, et souhaite à son seigneur une
+longue vie avec toutes sortes de prospérités: il répète trois fois
+cette cérémonie, après quoi l'autre, sans se remuer, lui dit de
+s'asseoir, et le fait placer vis-à-vis de lui sur une natte ou sur une
+chaise, suivant la manière dont il est assis lui-même; il commence
+alors la conversation: lorsqu'elle a duré quelque temps, il fait signe
+à ses gens d'apporter des liqueurs, et les présente à son hôte; c'est
+le signal de la retraite. L'étranger recommence alors ses génuflexions
+avec les mêmes complimens, et se retire; les domestiqués de la maison
+le conduisent jusqu'à la porte, et le pressent de remonter dans son
+hamac; mais il s'en défend, et de part et d'autre, on se prosterne
+comme à l'arrivée; il monte ensuite dans le hamac; les instrumens
+recommencent à jouer, et le convoi se remet en marche dans le même
+ordre qu'il est venu. Il paraît par ce détail que la politesse des
+inférieurs est très-soumise, et celle des supérieurs très-humiliante.
+Quoi qu'en disent les voyageurs, ce n'est pas là le chef-d'oeuvre de
+l'urbanité; celle de l'Europe est infiniment mieux entendue,
+puisqu'elle consiste à établir, autant qu'il est possible, les
+apparences de l'égalité.
+
+Mais si les habitans de Juida surpassent tous les autres Nègres en
+industrie comme en politesse, ils l'emportent beaucoup aussi par le
+goût et la subtilité qu'ils ont pour le vol. À l'arrivée de Bosman
+dans ce comptoir, le roi lui déclara que ses sujets ne ressemblaient
+point à ceux d'Ardra et des autres pays voisins, qui étaient capables,
+au moindre mécontentement, d'empoisonner les Européens. «C'est, lui
+dit le prince, ce que vous ne devez jamais craindre ici; mais je vous
+avertis de prendre garde à vos marchandises, car mon peuple est fort
+enclin au vol, et ne vous laissera que ce qu'il ne pourra prendre.»
+Bosman, charmé de cette franchise, résolut d'être si attentif, qu'on
+ne pût le tromper aisément; mais il éprouva bientôt que l'adresse des
+habitans surpassait toutes ses précautions. Il ajoute qu'à l'exception
+de deux ou trois des principaux seigneurs du pays, toute la nation de
+Juida n'est qu'une troupe de voleurs, d'une expérience si consommée
+dans leur profession, que, de l'aveu des Français, ils entendent mieux
+cet art que les plus habiles filous de Paris.
+
+Les Nègres de Juida sont généralement mieux vêtus que ceux de la côte
+d'Or; mais ils n'ont pas d'ornemens d'or et d'argent: leur pays ne
+produit aucun de ces précieux métaux, et les habitans n'en connaissent
+pas même le prix.
+
+Le blé des Nègres de Juida est le millet. Ils ont l'art de le moudre
+entre deux pierres, qu'ils appellent _pierres de kanki_, à peu près
+comme les peintres broient leurs couleurs: de la farine pétrie avec un
+peu d'eau ils composent des morceaux de pâte qu'ils font bouillir dans
+un pot de terre, ou cuire au feu sur un fer ou une pierre; cette
+espèce de pain, qu'ils appellent _kanki_, se mange avec un peu d'huile
+de palmier: une calebasse de _peytou_ et quelques ignames, ou quelques,
+patates qu'ils y joignent, sont la nourriture ordinaire du plus grand
+nombre.
+
+La plupart des usages de Juida ont beaucoup de ressemblance avec ceux
+de la côte d'Or, à l'exception de ce qui regarde le culte religieux.
+
+Les hommes ont communément un plus grand nombre de femmes que sur la
+côte d'Or. Sans être extrêmement fécondes, elles sont fort éloignées
+d'être stériles, et non-seulement les hommes sont ardens et robustes,
+mais ils emploient divers ingrédiens pour exciter la nature. Bosman a
+vu des Nègres qui se glorifiaient d'avoir plus de deux cents enfans.
+Ayant demandé un jour au capitaine Agoci, qui servait depuis plusieurs
+années d'interprète aux Hollandais, si sa famille était nombreuse,
+parce qu'il était toujours suivi de quantité d'enfans, le Nègre
+répondit avec un soupir, qu'il n'en avait que soixante-dix, et qu'il
+lui en était mort le même nombre. Le roi, qui était témoin de cette
+conversation, assura Bosman qu'un de ses vice-rois avait repoussé un
+puissant ennemi sans autre secours que ses fils et ses petits-fils,
+avec tous ses esclaves, et que cette famille était composée de deux
+mille hommes, au nombre desquels il ne comptait ni les filles ni
+plusieurs enfans morts. Cela rappelle les guerres de famille entre les
+patriarches. Il ne faut pas s'étonner que le pays soit si peuplé, et
+qu'il en sorte annuellement un si grand nombre d'esclaves.
+
+D'ailleurs les richesses consistent dans la multitude des enfans; mais
+les pères en disposent à leur gré, et, ne réservant quelquefois que
+l'aîné des mâles, ils vendent tout le reste pour l'esclavage: un
+royaume de si peu d'étendue fournit tous les mois un millier
+d'esclaves au marché.
+
+La circoncision des enfans est une pratique établie dans cette
+contrée, sans que les habitans en puissent apporter d'autre raison que
+l'usage de leurs pères, dont ils en ont reçu l'exemple: on soumet même
+quelques filles à cette cérémonie sanglante.
+
+À la mort de son père, l'aîné des fils hérite non-seulement de tous
+ses biens et de ses bestiaux, mais même de ses femmes, avec lesquelles
+il commence aussitôt à vivre en qualité de mari; sa mère seule est
+exceptée; elle devient maîtresse d'elle-même, dans un logement séparé,
+avec un fonds réglé pour sa subsistance; cet usage n'est pas moins
+établi pour le peuple que pour le roi et les seigneurs.
+
+L'application extraordinaire que les Nègres de Juida apportent au
+commerce et à l'agriculture ne leur ôte pas le goût du plaisir et de
+l'amusement; leur principale passion dans ce genre est pour le jeu.
+Bosman rapporte qu'ils y risquent volontiers tout ce qu'ils possèdent,
+et qu'après avoir perdu leur argent et leurs marchandises, ils sont
+capables de jouer leurs femmes, leurs enfans, et de finir par se jouer
+eux-mêmes.
+
+Desmarchais observe en effet qu'avec autant de passion pour le jeu que
+les Chinois, ils se dispensent de les imiter sur un seul point: c'est
+qu'au lieu de se pendre après avoir tout perdu, ils jouent leur propre
+corps, et sont vendus par celui que la fortune favorise. Ce désordre
+avait engagé un de leurs rois à défendre tous les jeux de hasard sous
+peine de l'esclavage.
+
+Ils appréhendent tellement la mort, qu'ils ne peuvent en entendre
+parler, dans la crainte de hâter son arrivée en prononçant son nom;
+c'est un crime capital de la nommer devant le roi et les grands.
+Bosman, se disposant à partir, dans son premier voyage, demanda au
+roi, qui lui devait environ cent livres sterling (2400 fr.), de qui il
+recevrait cette somme à son retour, en cas de mort: tous les assistans
+parurent extrêmement surpris à cette question; mais le roi, qui
+entendait un peu la langue portugaise, considérant que Bosman
+ignorait les usages du pays, lui répondit avec un sourire: «Soyez
+là-dessus sans inquiétude; vous ne me trouverez pas mort, car je
+vivrai toujours.» Bosman s'aperçut fort bien qu'il avait commis une
+imprudence. Lorsqu'il fut retourné au comptoir, son interprète lui
+apprit qu'il était défendu, sous peine de la vie, de parler de mort en
+présence du roi, et, bien plus, de parler de la sienne. Cependant
+étant devenu plus familier avec ce prince, dans son second et dans son
+troisième voyage, il prit la liberté de railler souvent les seigneurs
+de la cour sur la crainte qu'ils avaient de la mort; il parvint à les
+faire rire de leur propre faiblesse, et le roi même prenait plaisir à
+l'entendre; mais les Nègres n'en étaient pas moins réservés, et
+n'osaient ouvrir la bouche sur le même sujet.
+
+Ils sont persuadés qu'il existe un être dont l'univers est l'ouvrage,
+et qui mérite par conséquent d'être préféré aux fétiches, qui sont
+eux-mêmes ses créatures; mais ils ne le prient point, et ne lui
+offrent point de sacrifices. «Ce grand Dieu, disent-ils, est trop
+élevé au-dessus d'eux pour s'occuper de leur situation; il a confié le
+gouvernement du monde aux fétiches, qui sont des puissances
+subordonnées auxquelles les Nègres doivent s'adresser.»
+
+Les Nègres les plus sensés de Juida, du moins entre les grands, ont
+une idée confuse de l'existence d'un seul Dieu, qu'ils placent dans
+le ciel; ils lui attribuent le soin de punir le mal et de récompenser
+le bien; ils croient que le tonnerre vient de lui; ils reconnaissent
+que les blancs, qui lui adressent leur culte, sont beaucoup plus
+heureux que les Nègres, dont le partage est de servir le diable,
+méchante et pernicieuse puissance, qu'ils n'ont pas la hardiesse
+d'abandonner, parce qu'ils redoutent la fureur de la populace.
+
+Les habitans de Juida ont quelques notions de l'enfer, du diable et de
+l'apparition des esprits; ils mettent l'enfer dans un lieu souterrain,
+où les méchans sont punis par le feu.
+
+Les fétiches de Juida peuvent être divisés en deux classes, celle des
+grands et celle des petits: la première classe est celle des fétiches
+publics, le serpent, les arbres, la mer et l'Agoye.
+
+L'Agoye est une hideuse figure de terre noire qui ressemble plus à un
+crapaud qu'à un homme: c'est la divinité qui préside aux conseils.
+L'usage est de la consulter avant de former une entreprise; ceux qui
+ont besoin de ses inspirations s'adressent d'abord au sacrificateur,
+et lui expliquent le sujet qui les amène; ensuite ils offrent leur
+présent à l'Agoye, sans oublier de payer le droit du prêtre: il fait
+quantité de grimaces que le suppliant regarde avec beaucoup de
+respect; il jette des balles au hasard, d'un plat dans l'autre,
+jusqu'à ce que le nombre se trouve impair dans chaque plat: il répète
+plusieurs fois cette opération; et, si le nombre continue d'être
+impair, il déclare que l'entreprise est heureuse. La prévention des
+Nègres est si forte, que, si leurs espérances sont trompées, comme il
+arrive souvent, ils en rejettent la faute sur eux-mêmes, sans accuser
+jamais l'Agoye.
+
+Mais le respect qu'on porte aux grands fétiches est extrêmement
+partagé par la multitude innombrable que chaque particulier choisit à
+son gré. Les plus communs sont de terre grasse, parce qu'il est aisé
+de faire prendre toutes sortes de formes à cette terre.
+
+Bosman rapporte qu'étant sur la côte de Juida, en 1698 et 1699, il y
+vint un moine augustin de l'île de San-Thomé pour convertir les
+Nègres. Ce missionnaire proposa au roi d'écouter ses instructions; et,
+dans la première visite que Bosman rendit à ce prince, il lui demanda
+ce qu'il pensait de cette proposition: «Je la loue, lui dit le roi, et
+ce missionnaire me paraît fort honnête homme; mais je suis résolu de
+m'en tenir à mes fétiches.» Le même religieux, se trouvant avec Bosman
+dans la compagnie d'un seigneur qui passait pour un homme d'esprit,
+déclara d'un ton menaçant: «Que si le peuple de Juida persistait dans
+ses fausses opinions et dans ses moeurs déréglées, il ne pouvait
+éviter de tomber dans les flammes de l'enfer pour y brûler
+éternellement avec le diable.» Le seigneur nègre répondit froidement:
+«Nous ne valons pas mieux que nos ancêtres; ils ont mené la même vie
+et professé le même culte: si nous sommes condamnés à brûler, notre
+consolation sera de brûler avec eux.» Cette réponse fit perdre toute
+espérance au missionnaire; il pria Bosman de lui obtenir du roi son
+audience de congé, et quelque temps après il remit à la voile.
+
+Desmarchais donne une description fort exacte de l'espèce de serpent
+qui fait le principal objet de la religion de Juida, et qu'on nomme
+_serpent-fétiche_. Cette espèce a la tête grosse et ronde, les yeux
+bleus et fort ouverts, la langue courte et pointue comme un dard, le
+mouvement d'une grande lenteur, excepté lorsqu'elle attaque un serpent
+venimeux; elle a la queue petite et pointue, la peau fort belle; le
+fond de sa couleur est un blanc sale, avec un mélange agréable de
+raies et de taches jaunes, bleues et brunes. Ces serpens sont d'une
+douceur surprenante: on peut marcher sur eux sans crainte; ils se
+retirent sans aucune marque de colère.
+
+Ils sont si privés, qu'ils se laissent prendre et manier. Leur unique
+antipathie est contre les serpens venimeux, dont la morsure est
+dangereuse; ils les attaquent dans quelque lieu qu'ils les
+rencontrent, et semblent prendre plaisir à délivrer les hommes de leur
+poison. Les blancs mêmes ne font pas difficulté de manier ces
+innocentes créatures, et badinent avec elles sans le moindre danger.
+Il ne faut pas craindre de les confondre avec les autres. L'espèce de
+serpens venimeux est noire, longue de deux brasses, et d'un pouce et
+demi de diamètre; ils ont la tête plate et deux dents crochues; ils
+rampent toujours la tête levée et la gueule ouverte, attaquent
+furieusement tout ce qui se présente.
+
+Le serpent sacré a moins de longueur: il n'a point ordinairement plus
+de sept pieds et demi, mais il est aussi gros que la cuisse d'un
+homme. Les Nègres assurent que le premier père de cette race est
+encore vivant, et qu'il est d'une prodigieuse grosseur.
+
+Bosman prétend avoir observé que ces serpens ne peuvent mordre ni
+piquer. Il traite de chimère l'opinion des Nègres qui regardent leur
+morsure comme un préservatif contre celle des autres serpens; il
+assure, au contraire, qu'ils ne peuvent se défendre eux-mêmes du
+poison des autres, et que dans les combats qu'ils leur livrent
+souvent, quoique beaucoup plus gros et plus vigoureux, ils seraient
+rarement vainqueurs, si ces rencontres n'arrivaient ordinairement près
+des villes et des villages, où le secours de leurs adorateurs les fait
+triompher de leur ennemi. Une des principales raisons qui les a fait
+choisir aux Nègres pour l'objet de leur culte, est la bonté de leur
+naturel. C'est un crime capital de leur nuire ou de les outrager
+volontairement; mais s'il arrive par hasard qu'on marche dessus, ils
+se retirent avec plus de frayeur que de colère; ou s'ils se servent de
+leurs dents pour mordre, la blessure est toujours sans danger.
+
+Ce serpent vient d'Ardra, dans son origine, et voici ce que l'on
+rapporte sur l'introduction de son culte. L'armée de Juida étant près
+de livrer bataille à celle d'Ardra, il sortit de celle-ci un gros
+serpent qui se retira dans l'autre: non-seulement sa forme n'avait
+rien d'effrayant, mais il partit si doux et si privé, que tout le
+monde fut porté à le caresser. Le grand sacrificateur le prit dans ses
+bras et le leva pour le faire voir à toute l'armée. La vue de ce
+prodige fit tomber tous les Nègres à genoux: ils adorèrent leur
+nouvelle divinité, et, fondant sur leurs ennemis avec un redoublement
+de courage, ils remportèrent une victoire complète. Toute la nation ne
+manqua point d'attribuer un succès si mémorable à la vertu du serpent.
+Il fut rapporté avec toutes sortes d'honneurs; on lui bâtit un temple
+on assigna un fonds pour sa subsistance, et bientôt ce nouveau fétiche
+prit l'ascendant sur toutes les anciennes divinités; son culte ne fit
+ensuite qu'augmenter à proportion des faveurs dont on se crut
+redevable à sa protection. Les trois anciens fétiches avaient leur
+département séparé: on s'adressait à la mer pour obtenir une heureuse
+pêche, aux arbres pour la santé, et à l'Agoye pour les conseils; mais
+le serpent préside au commerce, à la guerre, à l'agriculture, aux
+maladies, à là stérilité, etc. Le premier édifice qu'on avait bâti
+pour le recevoir parut bientôt trop petit. On prit le parti de lui
+élever un nouveau temple avec de grandes cours et des appartemens
+spacieux. On établit un grand pontife et des prêtres pour le servir.
+Tous les ans on choisit quelques belles filles qui lui sont
+consacrées. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les Nègres de
+Juida sont persuadés que le serpent qu'ils adorent aujourd'hui est le
+même qui fut apporté par leurs ancêtres, et qui leur fit gagner une
+glorieuse victoire. La postérité de ce noble animal est devenue fort
+nombreuse, et n'a pas dégénéré des bonnes qualités de son premier
+père. Quoiqu'elle soit moins honorée que le chef, il n'y a pas de
+Nègre qui ne se croie fort heureux de rencontrer des serpens de cette
+espèce, et qui ne les loge ou ne les nourrisse avec joie: il les
+régale avec du lait. Si c'est une femelle, et qu'il s'aperçoive
+qu'elle est pleine, il lui construit un nid pour mettre ses petits au
+monde, et prend soin de les élever jusqu'à ce qu'ils soient en état de
+chercher leur nourriture. Comme ils sont incapables de nuire, personne
+n'est porté à les insulter; mais s'il arrivait à quelqu'un, Nègre ou
+blanc, d'en tuer ou d'en blesser un, toute la nation serait ardente à
+se soulever. Le coupable, s'il était Nègre, serait assommé ou brûlé
+sur-le-champ, et tous ses biens confisqués; si c'était un blanc, et
+qu'il eût le bonheur de se dérober à la furie du peuple, il en
+coûterait une bonne somme à sa nation pour lui procurer la liberté de
+reparaître.
+
+Cette superstition fut cause d'un accident fort tragique, qui est
+confirmé par le témoignage réuni de Bosman et de Barbot. Lorsque les
+Anglais commencèrent à s'établir dans le royaume de Juida, un
+capitaine de leur nation ayant débarqué des marchandises sur le
+rivage, ses gens trouvèrent, pendant la nuit, un serpent fétiche,
+qu'ils tuèrent et qu'ils jetèrent devant leur porte sans se défier des
+conséquences. Le lendemain, quelques Nègres qui reconnurent le
+sacrilége, et qui apprirent quels en étaient les auteurs par la
+confession même des Anglais, ne tardèrent point à répandre cette
+funeste nouvelle dans la nation. Tous les habitans du canton se
+rassemblèrent. Ils fondirent sur le comptoir naissant, massacrèrent
+les Anglais jusqu'au dernier, et détruisirent par le feu l'édifice et
+les marchandises.
+
+Cette barbarie éloigna pendant quelque temps les Anglais de la côte.
+Dans l'intervalle, les Nègres prirent l'habitude de montrer aux
+Européens qui arrivaient dans leur pays quelques-uns de leurs serpens
+fétiches, en les suppliant de les respecter parce qu'ils étaient
+sacrés. Une précaution si nécessaire a garanti les étrangers de toutes
+sortes d'accidens. Mais un blanc qui tuerait aujourd'hui quelque
+serpent fétiche n'aurait pas d'autre ressource que de s'adresser
+promptement au roi, et de lui protester qu'il l'a fait sans dessein.
+Son crime paraîtrait expié par le repentir et par une amende qu'on
+l'obligerait de payer aux prêtres. Encore Bosman ne lui conseille-t-il
+pas de s'exposer dans ces circonstances aux yeux de la populace, qui
+devient capable de toutes sortes d'outrages lorsqu'elle est excitée
+par les prêtres.
+
+Vers le même temps, un Nègre d'Akambo, qui se trouvait dans le pays de
+Juida, prit un serpent sur un bâton, parce qu'il n'osait y toucher de
+la main, et le porta dans sa cabane sans lui avoir causé le moindre
+mal. Il fut aperçu par deux Nègres du pays, qui poussèrent aussitôt
+des cris affreux et capables de soulever le canton. On vit accourir à
+là place publique un grand nombre d'habitans armés de massues, d'épées
+et de zagaies, qui auraient massacré sur-le-champ le malheureux
+Akambo, si le roi, informé de son innocence, n'eût envoyé quelques
+seigneurs pour l'arracher à cette troupe de furieux.
+
+Quoique ces serpens ne soient pas capables de nuire, ils ne laissent
+pas d'être fort incommodes par l'excès de familiarité à laquelle ils
+s'accoutument. Dans les grandes chaleurs, ils entrent quelquefois cinq
+ou six ensemble jusqu'au fond des maisons, et même dans les lits.
+S'ils trouvent dans un lit qui n'est pas bien remué quelque place où
+ils puissent se nicher, ils y demeurent cinq ou six jours entiers, et
+souvent ils y font leurs petits. À la vérité, l'embarras n'est pas
+grand pour s'en défaire. On appelle un Nègre, qui prend doucement ces
+fétiches, et qui les met à la porte; mais s'ils se trouvent placés sur
+quelque solive, ou dans quelque lieu élevé des maisons, quoiqu'elles
+ne soient que d'un seul étage, il n'est pas aisé d'engager le Nègre à
+les en chasser. On est obligé fort souvent de les y laisser
+tranquilles jusqu'à ce qu'ils en sortent d'eux-mêmes.
+
+Un serpent se plaça un jour au-dessus de la table où Bosman avait
+coutume de prendre ses repas, et quoiqu'il fût à la portée de la main,
+il ne se trouva personne qui eût la hardiesse d'y toucher. Plusieurs
+jours après, Bosman eut à dîner quelques seigneurs du pays. On parla
+de serpens. Il leva les yeux sur celui qui était au-dessus de sa tête,
+et le faisant remarquer à ses hôtes, il leur dit que ce pauvre
+fétiche, n'ayant pas mangé depuis douze ou quinze jours, était menacé
+de mourir de faim, s'il ne changeait de demeure. Ils répondirent
+qu'ils le croyaient plus sensé, et qu'il ne fallait pas douter qu'en
+secret il ne trouvât le moyen de s'approcher des plats. La raillerie
+ne fut pas poussée plus loin; mais le jour suivant Bosman se plaignit
+au roi, devant les mêmes seigneurs, qu'un de ses fétiches eût pris la
+hardiesse de manger depuis quinze jours à sa table sans être invité.
+Il ajouta que, si cet effronté parasite ne payait pas quelque chose
+pour sa pension et son logement, les Hollandais seraient forcés de le
+congédier. Le roi, qui aimait cette espèce de badinage, le pria de
+laisser le fétiche tranquille, et promit de contribuer à sa
+subsistance. Dès le soir il envoya un boeuf gras à Bosman.
+
+Les animaux qui tueraient ou blesseraient un serpent fétiche ne
+seraient pas plus à couvert du châtiment que les hommes. En 1697, un
+porc qui avait été tourmenté par un serpent se jeta dessus et le
+dévora. Nicolas Pell, facteur hollandais, qui fut témoin de cette
+scène, ne put être assez prompt pour l'empêcher. Les prêtres portèrent
+leurs plaintes au roi, et personne n'osant prendre la défense des
+porcs, ils obtinrent de ce prince une sentence qui condamnait à mort
+tous les porcs du royaume. Des milliers de Nègres, armés d'épées et de
+massues, commencèrent aussitôt cette sanglante exécution. En vain les
+maîtres représentèrent l'innocence de leurs troupeaux. Toute la race
+eût été détruite, si le roi, qui n'avait pas l'humeur sanguinaire,
+n'eût arrêté le massacre par un contre-ordre. Le motif qu'il apporta
+aux prêtres pour justifier son indulgence, fut qu'il y avait assez de
+sang innocent répandu, et que le fétiche devait être satisfait d'un si
+beau sacrifice. Bosman, dans un second voyage, vit un autre carnage de
+porcs à la même occasion. Aussitôt que le maïs commence à verdir, et
+qu'il est de la hauteur d'un pied, il est ordonné de tenir les porcs
+renfermés, sous peine de confiscation. C'est dans cette saison que les
+serpens mettent bas leurs petits, et le lieu qu'ils choisissent est
+ordinairement quelque champ de verdure. Les gardes et les domestiques
+du roi parcourent alors tout le pays. Ils font main-basse sur les
+porcs avec d'autant plus de rigueur, que tout ce qu'ils tuent leur
+appartient. Les serpens noirs détruisent encore plus les fétiches que
+les porcs, sans quoi ces ridicules divinités multiplieraient tant, que
+tout le royaume en serait couvert.
+
+Dans toutes les parties du royaume il y a des loges ou des temples
+pour l'habitation et l'entretien des serpens; mais la principale loge,
+ou le temple cathédral, est située à deux milles de la ville royale de
+Sabi ou de Xavier, sous un grand et bel arbre. C'est dans ce
+sanctuaire que le chef et le plus gros des serpens fait sa résidence.
+Il doit être fort vieux, suivant le récit des Nègres, qui le regardent
+comme le premier père de tous les autres. On assure qu'il est de la
+grosseur d'un homme et d'une longueur incroyable.
+
+Les plus grandes fêtes qu'on célèbre à l'honneur du serpent sont deux
+processions solennelles qui suivent immédiatement le couronnement du
+roi. C'est la mère de ce prince qui préside à la première, et, trois
+mois après, il conduit lui-même la seconde. Chaque année, il s'en fait
+une autre qui a le grand-maître de la maison du roi pour guide; mais
+la vue du serpent est une faveur que les prêtres n'accordent pas même
+au roi. Il ne lui est pas permis d'entrer dans l'édifice: il rend ses
+adorations par la bouche du grand-prêtre, qui lui apporte les réponses
+de la divinité. Ensuite la procession retourne à Sabi dans le même
+ordre.
+
+Tous les ans, depuis le temps où l'on sème le maïs jusqu'à ce qu'il
+soit élevé de la hauteur d'un homme, le roi et les prêtres profitent
+successivement de la superstition publique. Le peuple, dont la
+crédulité n'a pas de bornes, s'imagine que dans cet intervalle le
+serpent se fait une occupation tous les soirs, et pendant la nuit, de
+rechercher toutes les jolies filles pour lesquelles il conçoit de
+l'inclination, et qu'il leur inspire une sorte de fureur qui demande
+de grands soins pour leur guérison. Alors les parens sont obligés de
+mener ces filles dans un édifice qu'on bâtit près du temple, où elles
+doivent passer plusieurs mois pour attendre leur rétablissement.
+Lorsque le temps des remèdes est expiré, et que les filles se croient
+guéries d'un mal dont elles n'ont pas ressenti la moindre atteinte,
+elles obtiennent la liberté de sortir; mais ce n'est qu'après avoir
+payé les frais prétendus du logement et des autres soins. L'une
+portant l'autre, cette dépense monte à la valeur de cinq livres
+sterling (120 fr.), et comme le nombre des prisonnières est toujours
+fort grand, la somme totale doit être considérable. Chaque village a
+son édifice particulier pour cet usage, et les plus peuplés en ont
+deux ou trois. Il faut convenir que les prêtres nègres ne sont pas
+maladroits: ils se font amener les filles, et se font encore payer de
+leurs plaisirs. Nous avons déjà dit qu'en Guinée il fallait être
+guiriot; mais il semble qu'il vaut encore mieux être prêtre.
+
+Un Nègre assez sensé, dont Bosman gagna la confiance et l'amitié, lui
+découvrit naturellement le fond du mystère. Les prêtres ont l'adresse
+d'engager les filles, par des présens ou des menaces, à pousser des
+cris affreux dans les rues, pour feindre ensuite que le serpent les a
+touchées, et qu'il leur a commandé de se rendre à l'édifice. Avant
+qu'on ait pu venir au secours, elles prétendent que le serpent a
+disparu, et, continuant de donner les mêmes marques de fureur, elles
+mettent leurs parens dans la nécessité d'obéir à l'ordre du fétiche.
+Lorsqu'elles sortent du lieu de leur retraite, elles sont menacées
+d'êtres brûlées vives, si elles révèlent le secret. La plupart s'en
+trouvent assez bien pour n'avoir aucun intérêt à le découvrir; et
+celles mêmes qui auraient eu quelque sujet de mécontentement sont
+persuadées que les prêtres sont assez puissans pour exécuter leurs
+menaces.
+
+Le même Nègre apprit à Bosman ce qui lui était arrivé avec une de ses
+propres femmes. Elle était jolie: s'étant laissé séduire par un
+prêtre, elle s'était mise à crier pendant la nuit, à faire la furieuse
+et à briser tout ce qui se présentait autour d'elle; mais le Nègre,
+qui n'ignorait pas la cause de sa maladie, la prit par la main comme
+s'il eût été résolu de la mener au temple du serpent, et la conduisit
+au contraire à des marchands brandebourgeois qui faisaient alors leur
+cargaison d'esclaves sur la côte. Lorsqu'elle s'aperçut qu'il était
+sérieusement disposé à la vendre, sa folie l'abandonna au même
+instant. Elle se jeta aux pieds de son mari, lui demanda pardon avec
+beaucoup de larmes; et, lui ayant promis solennellement de ne jamais
+retomber dans la même faute, elle obtint grâce pour la première. Le
+Nègre convenait que cette démarche avait été fort hardie, et que, si
+les prêtres en avaient eu le moindre soupçon, elle lui aurait
+peut-être coûté la vie.
+
+Le ministère de la religion est partagé entre les deux sexes. Les
+prêtres et les prêtresses sont si respectés, que ce seul titre les met
+à couvert du dernier supplice pour toutes sortes de crimes. Cependant
+un de leurs rois ne fit pas difficulté de violer cet usage, du
+consentement de tous les grands. Un prêtre s'étant engagé dans une
+conspiration contre l'état et contre la personne du roi, ce prince le
+fit punir de mort avec plusieurs autres coupables.
+
+Les fétichères, ou les prêtres, ont un chef qui les gouverne, et qui
+n'est pas moins considéré que le roi. Son pouvoir balance même assez
+souvent l'autorité royale, parce que, dans l'opinion qu'il converse
+familièrement avec le grand fétiche, tous les habitans le croient
+capable de leur causer beaucoup de mal ou de bien. Il profite
+habilement de cette prévention pour humilier le roi, et pour forcer
+également le maître et les sujets de fournir à tous ses besoins.
+
+Le grand-prêtre ou le grand-sacrificateur est le seul qui puisse
+entrer dans l'appartement secret du serpent; et le roi même ne voit
+cette idole redoutée qu'une fois dans le cours de son règne,
+lorsqu'il lui présente les offrandes, trois mois après son
+couronnement. Le grand sacerdoce est héréditaire dans une même
+famille, dont le chef joint cette dignité suprême à celle de grand du
+royaume et de gouverneur de province. Tous les autres prêtres sont
+dépendans de lui et soumis à ses ordres. Leur tribu est fort
+nombreuse.
+
+Les femmes qui sont élevées à l'ordre de bétas ou de prétresses
+affectent beaucoup de fierté, quoiqu'elles soient nées souvent d'une
+concubine esclave. Elles se qualifient particulièrement du titre
+d'_enfans de Dieu_. Tandis que toutes les autres femmes rendent à
+leurs maris des hommages serviles, les bétas exercent un empire absolu
+sur eux et sur leurs biens. Elles sont en droit d'exiger qu'ils les
+servent et qu'ils leur parlent à genoux. Aussi les plus sensés d'entre
+les Nègres n'épousent-ils guère de prêtresses, et consentent-ils
+encore moins que leurs femmes soient élevées à cette dignité.
+Cependant, s'il arrive qu'elles soient choisies sans leur
+participation, la loi leur défend de s'y opposer, sous peine d'une
+rigoureuse censure, et de passer pour gens irréligieux qui veulent
+troubler l'ordre du culte public.
+
+Desmarchais rapporte les formalités qui s'observent dans l'élection
+des prêtresses. On choisit chaque année un certain nombre de jeunes
+vierges, qui sont séparées des autres femmes et consacrées au serpent.
+Les vieilles prêtresses sont chargées de ce soin. Elles prennent le
+temps où le maïs commence à verdir, et, sortant de leurs maisons, qui
+sont à peu de distance de la ville, armées de grosses massues, elles
+entrent dans les rues, en plusieurs bandes de trente ou quarante.
+Elles y courent comme des furieuses, depuis huit heures du soir
+jusqu'à minuit, en criant _nigo bodiname!_ c'est-à-dire, dans leur
+langue, _arrêtez, prenez!_ Toutes les jeunes filles de l'âge de huit
+ans jusqu'à douze qu'elles peuvent arrêter dans cet intervalle leur
+appartiennent de droit; et, pourvu qu'elles n'entrent point dans les
+cours ou dans les maisons, il n'est permis à personne de leur
+résister; elles seraient soutenues par les prêtres, qui achèveraient
+de tuer impitoyablement ceux qu'elles n'auraient pas déjà tués de
+leurs massues.
+
+Les jeunes filles sont traitées d'abord avec beaucoup de douceur dans
+leur cloître. On leur fait apprendre les danses et les chants sacrés
+qui servent au culte du serpent; mais la dernière partie de ce
+noviciat est très-sanglante. Elle consiste à leur imprimer dans toutes
+les parties du corps, avec des pointes de fer, des figures de fleurs,
+d'animaux, et surtout de serpens. Comme cette opération ne se fait pas
+sans de vives douleurs et sans une grande effusion de sang, elle est
+suivie fort souvent de fièvres dangereuses. Les cris touchent peu ces
+impitoyables vieilles; et personne n'osant approcher de leurs maisons,
+elles sont sûres de n'être pas troublées dans cette barbare
+cérémonie. La peau devient fort belle après la guérison de tant de
+blessures: on la prendrait pour un satin noir à fleurs. Mais sa
+principale beauté aux yeux des Nègres, est de marquer une consécration
+perpétuelle au service du serpent.
+
+Les jeunes filles rentrent ensuite dans leurs familles, avec la
+liberté de retourner quelquefois au lieu de leur consécration, pour y
+répéter les instructions qu'elles ont reçues. Lorsqu'elles deviennent
+nubiles, c'est-à-dire vers l'âge de quatorze ou quinze ans, on célèbre
+la cérémonie de leurs noces avec le serpent. Les parens, fiers d'une
+si belle alliance, leur donnent les plus beaux pagnes et la plus riche
+parure qu'ils puissent se procurer dans leur condition. Elles sont
+menées au temple. Dès la nuit suivante, on les fait descendre dans un
+caveau bien voûté, où l'on dit qu'elles trouvent deux ou trois serpens
+qui les épousent par commission. Pendant que le mystère s'accomplit,
+leurs compagnes et les autres prêtresses dansent et chantent au son
+des instrumens, mais trop loin du caveau pour entendre ce qui s'y
+passe. Une heure après, elles sont rappelées sous le nom de femmes du
+grand serpent, qu'elles continuent de porter toute leur vie.
+
+C'est entre les mains du roi et des grands que réside l'autorité
+suprême, avec l'administration civile et militaire. Mais, dans le cas
+de crime, le roi fait assembler son conseil, qui est composé de
+plusieurs personnes choisies, leur expose le fait et recueille les
+opinions. Si la pluralité des suffrages s'accorde avec ses idées, la
+sentence est exécutée sur-le-champ. S'il n'approuve pas le résultat du
+conseil, il se réserve le droit de juger, en vertu de son pouvoir
+souverain.
+
+Il y a peu de crimes capitaux dans le royaume de Juida. Le meurtre et
+l'adultère avec les femmes du roi sont les seuls qui soient distingués
+par ce nom. Quoique les Nègres craignent beaucoup la mort, ils s'y
+exposent quelquefois par l'une ou l'autre de ces deux voies.
+
+Le roi fit arrêter un jour dans son palais un jeune homme qui s'y
+était enfermé en habit de femme, et qui avait obtenu les faveurs de
+plusieurs princesses. La crainte d'être découvert lui avait fait
+prendre la résolution de passer dans quelque autre pays; mais un reste
+d'inclination l'ayant retenu deux jours près d'une femme, il fut
+surpris avec elle. Il n'y eut point de supplice assez cruel pour lui
+arracher le nom de ses autres maîtresses. Il fut condamné au feu;
+mais, lorsqu'il fut au lieu de l'exécution, il ne put s'empêcher de
+rire en voyant plusieurs femmes, qui avaient eu de la faiblesse pour
+lui, fort empressées à porter du bois pour son bûcher. Il déclara
+publiquement quelles étaient là-dessus ses idées, mais sans faire
+connaître les coupables par leurs noms. La fermeté et la grandeur
+d'âme de ce jeune homme, incapable de trahir ce qu'il avait aimé,
+méritaient un meilleur sort; mais ses maîtresses ne méritaient guère
+un amant si généreux.
+
+La rigueur de la loi sur cet article rend les femmes extrêmement
+circonspectes dans leurs intrigues, surtout celles du roi. Elles se
+croient obligées de s'aider mutuellement pour toutes sortes de
+services; mais la surveillance des hommes est si exacte sur leur
+conduite, qu'elles échappent rarement à la punition. La sentence de
+mort suit immédiatement le crime, et les circonstances de l'exécution
+sont terribles. Les officiers du roi font creuser deux fosses, longues
+de six ou sept pieds, sur quatre de largeur et cinq de profondeur;
+elles sont si près l'une de l'autre, que les deux criminels peuvent se
+voir et se parler. Au milieu de l'une on plante un pieu auquel on
+attache la femme, les bras derrière le dos; elle est liée aussi par
+les genoux et par les pieds. Au fond de l'autre fosse, les femmes du
+roi font un amas de petits fagots. On plante aux deux bouts deux
+petites fourches de bois. L'amant est lié contre une broche de fer, et
+serré si fortement, qu'il ne peut se remuer. On place la broche sur
+les deux fourches de bois, qui servent comme de chenets; alors on met
+le feu aux fagots. Ils sont disposés de manière que l'extrémité de la
+flamme touche au corps et rôtit le coupable par un feu lent. Ce
+supplice serait d'une horrible cruauté, si l'on ne prenait soin de lui
+tourner la tête vers le fond de la fosse: de sorte qu'il est le plus
+souvent étouffé par la fumée avant qu'il ait pu ressentir l'ardeur du
+feu. Lorsqu'il ne donne plus aucun signe de vie, on délie le corps, on
+le jette dans la fosse, et sur-le-champ elle est remplie de terre.
+
+Aussitôt que l'homme est mort, les femmes sortent du palais au nombre
+de cinquante ou soixante, aussi richement vêtues qu'aux plus grands
+jours de fêtes: elles sont escortées par les gardes du roi, au son des
+tambours et des flûtes; chacune porte sur la tête un grand pot rempli
+d'eau bouillante, qu'elles vont jeter, l'une après l'autre, sur la
+tête de leur malheureuse compagne. Comme il est impossible qu'elle ne
+meure pas dans le cours de ce supplice, on délie aussitôt le corps, on
+arrache le pieu, et l'on jette l'un et l'autre dans la fosse, qui est
+remplie de pierres et de terre.
+
+Le roi se sert quelquefois de ses femmes pour l'exécution des arrêts
+qu'il prononce: il en détache trois ou quatre cents, avec ordre de
+piller la maison du criminel, et de la détruire jusqu'aux fondemens.
+Comme il est défendu de les toucher sous peine de mort, elles
+remplissent tranquillement leur commission. Un Nègre fut informé qu'on
+le chargeait de certains crimes, et que les ordres étaient déjà donnés
+pour le pillage et la ruine de sa maison: son malheur était si
+pressant, qu'il ne lui restait pas même le temps de se justifier;
+mais, se rendant témoignage de son innocence, loin de prendre la
+fuite, il résolut d'attendre chez lui les femmes du roi. Elles
+parurent bientôt, et, surprises de le voir, elles le pressèrent de se
+retirer, pour leur laisser la liberté d'exécuter leurs ordres: au lieu
+d'obéir, il avait placé autour de lui deux milliers de poudre; et,
+leur déclarant qu'il n'avait rien à se reprocher, il jura que, si
+elles s'approchaient, il allait se faire sauter avec tout ce qui était
+autour de lui; cette menace leur causa tant d'effroi, qu'elles se
+hâtèrent de retourner au palais pour rendre compte au roi du mauvais
+succès de leur entreprise: les amis du Nègre l'avaient servi dans
+l'intervalle, et les preuves de son innocence partirent si claires,
+qu'elles firent révoquer la sentence. Les rois ont établi la même
+méthode pour humilier quelquefois les grands: lorsqu'ils sont choqués
+de leur orgueil, ils envoient deux ou trois mille femmes pour ravager
+les terres de ceux qui manquent de soumission pour leurs ordres, ou
+qui rejettent des propositions raisonnables. Le respect va si loin
+pour les femmes, que, personne n'osant les toucher sans se rendre
+coupable d'un nouveau crime, le rebelle aime mieux prêter l'oreille à
+des propositions d'accommodement que de se voir dévorer par une légion
+de furies, ou de violer une loi fondamentale de l'état.
+
+La plupart des autres crimes sont punis par une amende pécuniaire au
+profit du roi.
+
+La loi du talion est fort en usage; le meurtre est puni par la mort
+du meurtrier, et la mutilation par la perte du même membre. À force de
+sollicitations, on obtient quelquefois du roi le changement du dernier
+supplice en un bannissement.
+
+Le royaume est héréditaire, et passe toujours à l'aîné des fils, à
+moins que, par des raisons essentielles d'état, les grands ne se
+croient obligés de choisir un de ses frères, comme on en vit l'exemple
+en 1725.
+
+Une autre loi, qui n'est pas moins inviolable, c'est qu'aussitôt que
+le successeur est né, les grands le transportent dans la province de
+Zinghé, sur la frontière du royaume, à l'ouest, pour y être élevé
+comme un simple particulier, sans aucune connaissance de son rang et
+des droits de sa naissance, et sans recevoir les instructions qui
+conviennent au gouvernement. Personne n'a la liberté de le visiter ni
+de recevoir ses visites. Ceux qui sont chargés de sa conduite
+n'ignorent pas qu'il est fils de roi; mais ils sont obligés sous peine
+de mort de ne lui en rien apprendre, et de le traiter comme un de
+leurs enfans. Le roi qui occupait le trône du temps de Desmarchais
+gardait les pourceaux du Nègre qu'il prenait pour son père lorsque les
+grands vinrent le reconnaître pour leur souverain après la mort de son
+prédécesseur. Il ne faut pas chercher les motifs de cette éducation
+dans des considérations morales qui sont fort loin des Nègres. Comme
+ce jeune prince se trouve appelé au gouvernement d'un royaume dont il
+ignore les intérêts et les maximes, il est obligé de prendre l'avis
+des grands dans toutes sortes d'occasions, et de se remettre sur eux
+du soin de l'administration. Ainsi le pouvoir se perpétue d'autant
+plus sûrement entre leurs mains, que leurs dignités et leurs titres
+sont héréditaires, et que c'est toujours l'aîné des enfans mâles qui
+succède au rang et à la fortune de son père: il est vrai qu'il n'est
+pas trop convenable que le fils et l'héritier d'un roi garde les
+pourceaux; mais l'éducation que les princes reçoivent dans leur palais
+est ordinairement plus mauvaise que celle qu'ils auraient partout
+ailleurs, et ils ne peuvent y remédier que par l'éducation de
+l'expérience, qui malheureusement est un peu tardive.
+
+On ne sait jamais dans quelle partie du palais le roi passe la nuit.
+Bosman ayant demandé un jour à son principal officier où était la
+chambre à coucher du roi, n'obtint pour réponse qu'une autre question:
+«Où croyez-vous que Dieu dorme? Il est aussi facile, ajouta-t-il, de
+savoir où le roi dort.» C'est apparemment pour augmenter le respect du
+peuple qu'on le laisse dans cette ignorance, ou pour éloigner du roi
+d'autres sortes de périls par l'incertitude où l'on serait de le
+trouver, si l'on en voulait à sa vie.
+
+La couleur rouge est réservée si particulièrement pour la cour, qu'en
+fil et en laine, comme en soie et en coton, il n'y a que le roi, ses
+femmes et ses domestiques qui aient le droit de la porter; les femmes
+du palais ont toujours par-dessus leur pagne une écharpe de cette
+couleur, large de dix doigts, et longue de dix aunes, qui est liée
+devant elles, et dont elles laissent pendre les deux bouts.
+
+Le roi passe sa vie avec ses femmes: il en a toujours six de la
+première classe, richement vêtues et couvertes de joyaux, qui se
+tiennent à genoux près de lui. Dans cette posture, elles s'efforcent
+de l'amuser par leur entretien; elles l'habillent, elles le servent à
+table avec une vive émulation pour lui plaire. S'il s'en trouve une
+qui excite ses désirs, il la touche doucement; il frappe des mains, et
+ce signal avertit les autres qu'elles doivent se retirer: elles
+attendent qu'il les rappelle, ou qu'il en demande six autres; ainsi la
+scène change continuellement, au moindre signe de sa volonté. Ses
+femmes sont distinguées en trois classes: la première classe est
+composée des plus belles et des plus jeunes, et le nombre n'en est pas
+borné. Celle qui devient mère du premier fils passe pour la reine,
+c'est-à-dire pour la principale femme du palais, et sert de chef à
+toutes les autres: elle commande dans toute l'étendue de la maison
+royale, sans autre supérieure que la reine-mère, dont l'autorité
+dépend du plus ou du moins d'ascendant qu'elle a su conserver sur le
+roi son fils. Cette reine-mère a son appartement séparé, avec un
+revenu fixe pour son entretien. Lorsqu'elle s'attire un peu de
+considération, les présens lui viennent en abondance; mais elle est
+condamnée pour toute sa vie au veuvage.
+
+La seconde classe comprend celles qui ont eu des enfans du roi, ou que
+leur âge et leurs maladies ne rendent plus propres à son amusement.
+
+La troisième est composée de celles qui servent les autres; elles ne
+laissent pas d'être comptées, au nombre des femmes du roi, et d'être
+obligées, sous peine de mort, non-seulement de ne lier aucun commerce
+avec d'autres hommes, mais de ne jamais sortir du palais sans sa
+permission.
+
+Si le roi sort du palais avec ses femmes, elles sont obligées
+d'avertir par un cri les hommes qu'elles aperçoivent sur la route: un
+Nègre qui sent aussitôt le péril tombe à genoux, se prosterne contre
+terre, et laisse passer cette dangereuse troupe sans avoir la
+hardiesse de lever les yeux.
+
+Philips observa souvent qu'à l'approche des femmes du roi, tous les
+Nègres abandonnaient le chemin. S'ils voyaient un Anglais s'avancer du
+même côté, ils l'avertissaient par divers signes de retourner, ou de
+se retirer à l'écart. Les Anglais croyaient satisfaire au devoir en
+s'arrêtant; ils avaient le plaisir de voir toutes ces femmes qui les
+saluaient à leur passage, qui baissaient la tête, qui se baisaient les
+mains, et qui faisaient entendre de grands éclats de rire, avec
+d'autres marqués de contentement et d'admiration.
+
+Malgré tous les respects que le peuple rend aux femmes du roi, ce
+prince les traite lui-même avec peu de considération; il les emploie
+comme autant d'esclaves à toutes sortes de services; il les vend aux
+marchands de l'Europe, sans autre règle que son caprice; et si l'on en
+croit Desmarchais, le palais royal est moins un sérail qu'une de ces
+loges que les Français du pays appellent _captiveries_. Il assure que,
+si le roi n'a point d'esclaves dans ses prisons, il ne balance point à
+prendre une partie de ses femmes, auxquelles il fait appliquer
+aussitôt la marque de la compagnie qui les arrête, et il les voit
+partir sans regret pour l'Amérique. Philips confirme ce témoignage. En
+1693, dit-il, faute d'esclaves ordinaires pour en fournir aux
+vaisseaux, le roi vendit trois ou quatre cents de ses propres femmes,
+et parut fort satisfait d'avoir rendu la cargaison complète. On ne
+saurait douter de la vérité de ce récit; cependant les Hollandais
+n'ont jamais obtenu de ces cargaisons de reines; et Bosman, qui était
+sur la côte vers le même temps, raconte seulement qu'à la moindre
+occasion de dégoût, le roi vend quelquefois dix-huit ou vingt de ses
+femmes. Il ajoute que ce retranchement n'en diminue pas le nombre,
+parce que trois de ses principaux capitaines ont pour unique office de
+remplir continuellement les vides. Lorsqu'ils découvrent une jeune et
+belle fille, leur devoir est de la présenter au roi: chaque famille se
+croit honorée de contribuer aux plaisirs de son maître: une fille que
+son mauvais sort condamne à cet emploi obtient deux ou trois fois
+l'honneur d'être caressée par ce prince; après quoi elle est
+ordinairement négligée pendant tout le reste de sa vie; aussi la
+plupart des femmes sont-elles fort éloignées de regarder le titre de
+femme du roi comme une grande fortune; il s'en trouve même qui
+préfèrent une prompte mort aux misères de cette condition. Bosman
+rapporte qu'un des trois capitaines ayant jeté les yeux sur une jeune
+fille, et se disposant à se saisir d'elle pour la conduire au roi,
+l'horreur qu'elle conçut pour leur dessein lui fit prendre la fuite:
+ils la poursuivirent; mais lorsqu'elle désespéra de pouvoir leur
+échapper, elle tourna vers un puits qui se présenta dans sa course,
+et, s'y étant jetée volontairement, elle y fut noyée avant qu'on pût
+la secourir.
+
+Dès que la mort du monarque est publiée, c'est un signal de liberté
+qui met tout le peuple en droit de se conduire au gré de ses caprices;
+les lois, l'ordre et le gouvernement paraissent suspendus; ceux qui
+ont des haines et d'autres passions à satisfaire prennent ce temps
+pour commettre toutes sortes d'excès; aussi les habitans sensés se
+renferment-ils dans leurs maisons, parce qu'ils ne peuvent en sortir
+sans s'exposer au risque d'être volés ou maltraités; il n'y a que les
+grands et les Européens qui puissent paraître sans danger; encore ne
+doivent-ils leur sûreté qu'à leur cortége, qui est assez bien armé
+pour les garantir des insultes de la populace. Les femmes ne peuvent
+faire un pas sans avoir quelque outrage à redouter. Enfin le désordre
+et le tumulte sont extrêmes; heureusement qu'ils ne durent pas plus de
+quatre ou cinq jours après la publication de la mort du roi. Les
+grands emploient ce temps à chercher le prince qui doit lui succéder:
+ils l'amènent au palais; une décharge de l'artillerie avertit le
+peuple qu'on lui a donné un nouveau roi: au même instant tout rentre
+dans l'ordre, le commerce renaît, les marchés sont rouverts, et chacun
+retourne à ses occupations ordinaires.
+
+Aussitôt que le nouveau roi s'est mis en possession du palais, il
+donne des ordres pour les funérailles de son père. Cette cérémonie est
+annoncée par trois décharges de cinq pièces de canon: l'une à la
+pointe du jour, l'autre à midi, et la troisième au coucher du soleil.
+La dernière est suivie d'une infinité de cris lugubres, surtout dans
+le palais et parmi les femmes. Le grand-sacrificateur, qui a la
+direction de cette pompe funèbre, fait creuser une fosse de quinze
+pieds carrés et cinq pieds de profondeur. An centre, on fait, en forme
+de caveau, une ouverture de huit pieds carrés, au milieu de laquelle
+on place le corps du roi avec beaucoup de cérémonie. Alors le
+grand-sacrificateur choisit huit des principales femmes qui sont
+vêtues de riches habits et chargées de toutes sortes de provisions
+pour accompagner le mort dans l'autre monde. On les conduit à la
+fosse, où elles sont enterrées vives, c'est-à-dire étouffées presque
+aussitôt par la quantité de terre qu'on jette dans le caveau.
+
+Après les femmes, on amène les hommes qui sont destinés au même sort;
+le nombre n'en est pas fixé. Il dépend de la volonté du nouveau roi et
+du grand-sacrificateur; mais, comme tout le monde ignore sur qui leur
+choix doit tomber, les domestiques du roi mort se tiennent à l'écart
+dans ces circonstances, et ne reparaissent qu'après la cérémonie. De
+tous les officiers du palais, il n'y en a qu'un dont le sort soit
+réglé par sa condition, et qui ne peut éviter de suivre son maître au
+tombeau: c'est celui qui porte le titre de _favori_; l'état de cet
+homme est fort étrange. Il n'est revêtu d'aucun office à la cour; il
+n'a pas même la liberté d'y entrer, si ce n'est pour demander quelque
+faveur. Il s'adresse alors au grand-sacrificateur qui en informe le
+roi, et toutes ses demandes lui sont accordées: il a d'ailleurs
+quantité de droits qui lui attirent beaucoup de distinction. Dans les
+marches, il prend tout ce qui convient à son usage; et les Européens
+sont seuls exempts de cette tyrannie. Son habit est une robe à grandes
+manches, avec un capuchon qui ressemblé à celui des bénédictins Il
+porte une canne à la main: il est exempt de toutes sortes de taxes et
+de travaux. Cette liberté absolue, jointe aux témoignages de respect
+qu'il reçoit de tous les Nègres rendrait sa vie fort heureuse, si
+elle ne dépendait pas de celle d'autrui; mais elle doit être
+empoisonnée continuellement par l'idée du sort qui le menace. À peine
+le roi est-il mort qu'on le garde soigneusement à vue; et sa tête est
+la première qui tombe aussitôt que les femmes ont disparu dans le
+tombeau.
+
+Autant les Nègres de la côte d'Or sont belliqueux, autant ceux de
+Juida sont timides. On a vu qu'en 1726 ils se laissèrent battre
+honteusement par une poignée de Nègres du royaume de Dahomay. Ce n'est
+point un déshonneur dans la nation d'avoir abandonné son poste et ses
+armes pour prendre la fuite. Outre que les grands en donnent toujours
+l'exemple, chacun est porté par son propre intérêt à justifier dans
+autrui ce qu'il aurait fait lui-même.
+
+Les Nègres de Juida ont pourtant un grand avantage sur leurs voisins:
+ils sont pourvus d'armes à feu, et s'en servent fort habilement. Avec
+du courage et de la conduite, ils donneraient bientôt la loi à toutes
+les nations qui les environnent.
+
+Dans cette région, la saison des pluies commence au milieu du mois de
+mai et finit au commencement du mois d'août: c'est un temps dangereux
+pendant lequel les habitans mêmes ne se déterminent pas aisément à
+sortir de leurs cabanes; mais le péril est encore plus redoutable pour
+les matelots européens. L'eau du ciel tombe moins en gouttes de pluie
+qu'en torrens: elle est aussi ardente que si elle avait été chauffée
+sur le feu. Dans les lieux étroits, l'air est aussi chaud qu'il nous
+le paraît en Europe à l'ouverture d'un four. Il n'y a point d'autre
+ressource que de se faire rafraîchir continuellement par les Nègres
+avec de grands éventails de peau.
+
+Le terroir de Juida est rouge; il est aussi fertile qu'on en peut
+juger par les trois moissons qu'il produit annuellement. Cependant les
+arbres sont rares sur la côte, jusqu'à ce qu'on ait passé l'Eufrate;
+c'est pourquoi l'on regarde comme un grand crime, dans la nation, de
+les abattre ou d'en couper même une branche. Ils sont respectés des
+Nègres comme autant de divinités. Les étrangers ne sont pas moins
+sujets à cette loi que les habitans. Il en coûta cher à quelques
+Hollandais pour avoir entrepris un jour de couper un arbre; leurs
+marchandises furent pillées, et plusieurs de leurs gens massacrés.
+Desmarchais juge que cette consécration des arbres est une invention
+politique des rois du pays pour empêcher que le peu qui en reste ne
+soit entièrement détruit.
+
+Le pays est rempli de palmiers; mais les habitans ont peu de goût pour
+le vin qu'on en tire. Leur bière est une liqueur qu'ils préfèrent au
+vin, et la plupart ne cultivent leurs palmiers qu'à cause de l'huile.
+
+Le fromager ou polou produit, comme on l'a vu plus haut, une espèce de
+duvet court, mais d'une grande beauté, qui fait de fort bonnes
+étoffes, lorsqu'il est bien cardé. Un directeur anglais en fit teindre
+une pièce en écarlate. Tous les Européens du pays furent charmés de sa
+finesse, de sa force et de l'excellence incomparable de la couleur. On
+pourrait employer aussi cette espèce de coton à faire des chapeaux,
+qui seraient tout à la fois beaux, légers et fort chauds.
+
+Le terroir de Juida est aussi propre à la culture des cannes à sucre
+et de l'indigo qu'aucun autre pays du monde. L'indigo y croit fort
+abondamment, et il égale, s'il ne surpasse pas, celui de l'Asie et de
+l'Amérique.
+
+Toutes les racines qui croissent sur la côte d'Or croissent avec peu
+de culture dans le pays de Juida. Il a les mêmes sortes de blé que la
+côte d'Or, et on l'emploie aux mêmes usages.
+
+Tous les habitans, sans en excepter les esclaves, boivent uniquement
+de la bière, parce que l'eau de leurs puits, qui ont ordinairement
+vingt on trente brasses de profondeur sur sept ou huit pieds de
+largeur, est si froide et si crue, qu'elle ne peut être que fort
+malsaine dans un climat si chaud. On n'en saurait boire quatre jours
+sans gagner la fièvre. D'un autre côté, comme la bière forte est trop
+chaude, les Européens sont obligés d'y mêler une égale quantité d'eau,
+ce qui en fait une liqueur saine et agréable. Bosman ajoute qu'il n'y
+a pas un seul four dans le pays. Les habitans cuisent tout à l'eau,
+jusqu'à leur pain.
+
+Le royaume de Juida est trop peuplé pour servir de retraite aux bêtes
+farouches. Les éléphans, les buffles et les panthères s'arrêtent dans
+les montagnes qui séparent le pays des terres intérieures. On y voit
+les plus beaux singes du monde, et de toutes les espèces; mais ils
+sont tous également médians ou capricieux.
+
+Les oiseaux les plus extraordinaires du pays ont déjà paru, dans la
+description des côtes occidentales de l'Afrique, sous le nom général
+d'oiseaux rouges, bleus, noirs ou jaunes. Ils ne sont pas connus
+autrement, et leur différence ne consiste que dans l'éclat de leurs
+nuances, qui sont un peu plus vives et plus luisantes. À chaque mue,
+ces oiseaux changent de couleur; de sorte qu'après avoir été noirs une
+année, ils deviennent bleus ou rouges l'année suivante, et jaunes ou
+verts l'année d'après. Leurs changemens ne roulent jamais qu'entre
+cinq couleurs, et jamais ils n'en prennent plus d'une à la fois. Le
+royaume de Juida est rempli de ces charmans animaux; mais ils sont
+d'une délicatesse qui les rend fort difficiles à transporter.
+
+Si l'on mangeait les chauves-souris en Afrique comme aux Indes
+orientales, on n'aurait jamais à craindre la famine. Elles y sont si
+communes, qu'elles obscurcissent le ciel au coucher du soleil. Le
+matin, à la pointe du jour, elles s'attachent au sommet des grands
+arbres, pendues l'une à l'autre comme un essaim d'abeilles ou comme
+une grappe de cocos. C'est un amusement de rompre cette chaîne d'un
+coup de fusil, et de voir l'embarras où ces hideuses créatures sont
+pendant le jour. Leur grosseur commune est celle d'un poulet. Elles
+entrent souvent dans les maisons, où les Nègres se font un passe-temps
+de les tuer; mais ils les regardent avec une sorte d'horreur; et,
+quoique la faim paraisse les presser continuellement, ils ne sont pas
+tentés d'en manger.
+
+La sûreté des Européens sur la côte de Juida ne tient point à leurs
+forts, peu capables de résistance. La seule utilité d'une barrière si
+faible serait d'arrêter les premiers coups d'une attaque soudaine;
+car, outre le mauvais état des fortifications, la barre qui est entre
+les mains des Nègres ne laisse aucune espérance de secours par mer. Il
+n'y a point d'autre principe de sûreté que l'intérêt même des
+marchands et des seigneurs nègres, qui préfèrent le cours habituel du
+commerce à un pillage passager; et, sans une raison si puissante, tous
+les forts des Européens seraient détruits depuis long-temps. Il en est
+tout autrement sur la côte d'Or, où non-seulement les forteresses sont
+plus considérables, mais où la facilité d'aborder sur la côte donne
+constamment celle d'y porter du secours.
+
+On lit dans Desmarchais que non-seulement la disposition des
+appartemens intérieurs est fort belle dans le palais du roi de Juida,
+mais que les meubles n'ont rien d'inférieur à ceux de l'Europe. On y
+voit des lits magnifiques, des fauteuils, des canapés, des tabourets,
+en un mot, tout ce qui peut servir à l'ornement d'une maison. Les
+grands et les riches négocians imitent l'exemple du roi; ils ont
+jusqu'à d'habiles cuisiniers nègres, qui ont pris des leçons dans nos
+comptoirs; et les facteurs qui dînent chez eux ne trouvent pas de
+différence entre leur table et celle des meilleures maisons de
+l'Europe. Ils ont déjà pris l'usage de faire des provisions de vins
+d'Espagne et de Canarie; de Madère, et même de France. Ils aiment
+l'eau-de-vie et les liqueurs fines; ils savent distinguer les
+meilleures. Les confitures, le thé, le café et le chocolat ne leur
+sont plus étrangers. Le linge de leur table est fort beau. Ils ont
+jusqu'à de la vaisselle d'argent et de la porcelaine. Enfin, loin de
+conserver aucune trace de l'ancienne barbarie, ils sont non-seulement
+civilisés, mais polis. Cet éloge ne regarde néanmoins que les grands
+et les riches; car on aperçoit peu de changement dans le peuple.
+
+En 1670, un commandant français, nommé d'Elbée, fit un voyage dans le
+royaume d'Ardra, voisin de celui de Juida. Les Français y avaient un
+comptoir dans le canton d'Offra. D'Elbée pria le roi de leur laisser
+la liberté d'en bâtir un autre à leur gré, parce que celui qu'il leur
+avait donné lui-même était trop petit et fort incommode. Il le supplia
+de donner des ordres pour la sûreté du directeur et des facteurs
+d'Offra. Le monarque répondit que les Français pouvaient compter sur
+sa protection; qu'il ne souffrirait pas qu'on leur donnât le moindre
+sujet de plainte, et qu'il allait même ordonner que les dettes de ses
+sujets fussent payées dans l'espace de vingt-quatre heures; qu'à
+l'égard du comptoir d'Offra, il chargerait le prince son fils et ses
+deux grands capitaines de s'y rendre en personne pour faire augmenter
+les bâtimens; mais qu'il ne pouvait permettre aux facteurs français de
+bâtir suivant les usages de leur pays: «Vous commencerez, lui dit-il,
+par une batterie de deux pièces de canon; l'année d'après vous en
+aurez une de quatre, et par degrés votre comptoir deviendra un fort
+qui vous rendra maître de mon pays et capable de me donner des lois.»
+
+D'Elbée dîna chez le grand-prêtre d'Ardra qui, par une complaisance
+singulière et contraire aux usages du pays, lui laissa voir ses
+femmes. Elles étaient rassemblées dans une galerie au nombre de
+soixante-dix ou quatre-vingts, assises sur des nattes des deux côtés
+de la galerie, assez serrées l'une près de l'autre. L'arrivée du
+pontife et celle des étrangers parut leur causer aussi peu d'émotion
+que de curiosité. Leur modestie dans une occasion si extraordinaire
+parut fort louable à d'Elbée. Mais que penser de Labat, son éditeur,
+qui semble croire ici qu'en vertu de sa correspondance avec le diable,
+le grand-prêtre avait fasciné les yeux de ses femmes jusqu'à les
+empêcher d'apercevoir les Français?
+
+Au coin de la galerie, d'Elbée observa une figure blanche de la
+grandeur d'un enfant de quatre ans. Il demanda ce qu'elle signifiait:
+«C'est le diable, lui dit le prêtre.--Mais le diable n'est pas blanc,
+lui répondit d'Elbée.--Vous le faites noir, répliqua le prêtre; mais
+c'est une grande erreur. Pour moi, qui l'ai vu et qui lui ai parlé
+plusieurs fois, je puis vous assurer qu'il est blanc. Il y a six mois,
+continua-t-il, qu'il m'apprit le dessein que vous aviez formé en
+France de tourner ici votre commerce. Vous lui êtes fort obligé,
+puisque, suivant ses avis, vous avez négligé les autres cantons pour
+trouver ici plus promptement votre cargaison d'esclaves.»
+
+Depuis que les contrées de Juida et de Popo ont été démembrées du
+royaume d'Ardra, son étendue n'est pas considérable du côté de la mer.
+Il n'a pas plus de vingt-cinq lieues le long de la côte; mais,
+s'enfonçant bien loin dans les terres, ses bornes à l'est et à
+l'ouest, qui sont les rivières de Volta et de Benin, renferment un
+espace d'environ cent lieues. Le peuple d'Ardra ignore l'art de lire
+et d'écrire. Il emploie pour les calculs, et pour aider sa mémoire, de
+petites cordes, avec des noeuds qui ont leur signification, usage que
+les Espagnols trouvèrent établi chez les Péruviens. Les grands, qui
+entendent la langue portugaise, la lisent et l'écrivent fort bien;
+mais ils n'ont point de caractères pour leur propre langue.
+
+D'Elbée parle d'une coutume fort bizarre. Une femme mariée qui se
+prostitue à un esclave devient elle-même l'esclave du maître de son
+amant, lorsque ce maître est d'une condition supérieure à celle du
+mari; mais, au contraire, si la dignité du mari l'emporte, c'est
+l'adultère qui devient son esclave.
+
+Tous les officiers de la maison du roi joignent le titre de capitaine
+au nom de leur emploi. Ainsi le grand-maître d'hôtel se nomme
+capitaine de la table; le pourvoyeur, capitaine des vivres;
+l'échanson, capitaine du vin, etc. Personne ne voit manger le roi. Il
+est même défendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit.
+Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les
+assistans sont obligés de se prosterner le visage contre terre. Celui
+qui présente la coupe doit avoir le dos tourné vers le roi, et le
+servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour
+mettre sa vie à couvert de toutes sortes de charmes et de sortiléges.
+Un jeune enfant, que le roi aimait beaucoup, et qui s'était endormi
+près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit des deux baguettes,
+et de lever les yeux sur la coupe au moment que le roi la touchait de
+ses lèvres. Le grand-prêtre, qui s'en aperçut, fit tuer aussitôt
+l'enfant et jeter quelques gouttes de son sang sur les habits du roi
+pour expier le crime et prévenir de redoutables conséquences. Le roi
+est toujours servi à genoux. On rend les mêmes respects aux plats qui
+vont à sa table et qui en sortent; c'est-à-dire qu'à l'approche de
+l'officier qui les conduit, tout le monde se prosterne et baisse le
+visage jusqu'à terre. C'est un si grand crime d'avoir jeté les yeux
+sur les alimens du roi, que le coupable est puni de mort, et toute sa
+famille condamnée à l'esclavage. Il faut supposer néanmoins, ajoute
+fort sensément d'Elbée, que les cuisiniers et les officiers qui
+portent les vivres sont exempts de cette loi.
+
+Quoique les femmes du roi soient en fort grand nombre, il n'y en a
+qu'une qui soit honorée du titre de reine. C'est celle qui devient
+mère du premier enfant mâle. Les autres sont moins ses compagnes que
+ses esclaves. L'autorité qu'elle a sur elles est si étendue, qu'elle
+les vend quelquefois pour l'esclavage, sans consulter même le roi, qui
+est obligé de fermer les yeux sur cette violence. D'Elbée fut témoin
+d'une aventure qui confirme ce récit. Le roi Tofizon ayant refusé à la
+reine quelques marchandises ou quelques bijoux qu'elle désirait, cette
+impérieuse princesse se les fit apporter secrètement; et pour les
+payer au comptoir, elle y fit conduire huit femmes du roi, qui
+reçurent immédiatement la marque de la compagnie, et furent conduites
+à bord.
+
+Le commerce d'Ardra consiste en esclaves et en denrées. Les Européens
+tirent annuellement de cette contrée environ trois mille esclaves. Une
+partie de ces malheureux est composée de prisonniers de guerre;
+d'autres viennent des provinces tributaires du royaume, et sont levés
+en forme de contribution. Quelques-uns sont des criminels dont le
+supplice est changé en un bannissement perpétuel; d'autres sont nés
+dans l'esclavage, tels que les enfans mêmes des esclaves, à quelque
+fonction que leurs pères aient été employés. Enfin d'autres sont des
+débiteurs insolvables qui ont été vendus au profit de leurs
+créanciers. Tous les Nègres qui ont manqué de soumission pour les
+ordres du roi sont condamnés à mort sans espérance de grâce, et leurs
+femmes, avec tous leurs parens, jusqu'à un certain degré, deviennent
+esclaves du roi.
+
+Les compagnies de France et de Hollande ayant eu quelques démêlés pour
+la préséance, le roi d'Ardra, pour s'éclaircir des droits et de la
+puissance de leurs maîtres, envoya un ambassadeur à Louis XIV, en
+1670. On étala devant lui toute la magnificence de la cour, et
+l'audience fut pompeuse. Avant d'y arriver, il visita les appartemens;
+il vit les troupes de la maison du roi et tout ce que Versailles
+pouvait avoir de plus brillant. Il regarda tout avec beaucoup
+d'attention; et lorsqu'on lui demanda ce qu'il en pensait, il
+répondit: «Je vais voir le roi, qui est fort au-dessus de tout ce que
+je vois.» Cette réponse, quoique ingénieuse et délicate, ne doit pas
+étonner dans un courtisan d'un monarque africain, accoutumé chez lui à
+rapporter toutes ses idées au respect le plus servile de la royauté.
+Chez ces peuples barbares, comme chez les peuples polis, on sait
+flatter partout où il y a un maître.
+
+Bosman, et Barbot après lui, divisent cette région en deux parties,
+qu'ils nomment le grand et le petit Ardra. Sous le nom de petit Ardra
+ils comprennent toute la côte maritime, remontant dans les terres
+jusqu'au delà d'Offra, dont elle porte aussi le nom. Ils renferment
+tout le reste sous le nom du grand Ardra.
+
+Le pays est plat et uni, et le terroir fertile. On ne voit pas plus
+d'éléphans dans le royaume d'Ardra que dans celui de Juida. Les Nègres
+du pays en tuèrent un du temps de Bosman; mais ils assuraient qu'on
+n'en avait pas vu d'exemple depuis plus de soixante ans. Cet animal
+s'était sans doute égaré de quelque pays voisin du côté de l'est, où
+le nombre de ces animaux est extraordinaire.
+
+Les Européens ne connaissent du royaume d'Ardra qu'un petit nombre de
+villes, la plupart voisines de la mer.
+
+Il y a peu de différence entre les habitans de ce royaume et ceux de
+Juida pour les moeurs, le gouvernement et la religion.
+
+Les principales forces du roi d'Ardra consistent dans une armée de
+quarante mille hommes de cavalerie, qu'il peut mettre en campagne au
+premier ordre. Il n'y a d'ailleurs que l'enfance et la vieillesse qui
+dispensent ses sujets de prendre les armes lorsqu'il les appelle sous
+ses enseignes.
+
+L'intérieur des terres a des états encore plus puissans. Pendant que
+d'Elbée était à la cour d'Ardra, il vit arriver des ambassadeurs d'un
+grand monarque qui venaient avertir le roi que plusieurs de ses
+sujets avaient porté des plaintes à leur maître, et lui déclarer de sa
+part que, si les gouverneurs du royaume d'Ardra ne traitaient pas ce
+peuple avec plus de douceur, il serait obligé, contre ses propres
+désirs, de marcher au secours de ceux qui demanderaient sa protection.
+Le roi d'Ardra reçut cette menace avec un sourire; et, pour faire
+éclater le mépris qu'il en faisait, il envoya les ambassadeurs au
+supplice. Après cette insulte, le monarque des terres intérieures fit
+entrer dans le royaume d'Ardra une armée innombrable, qui porta de
+tous côtés le ravage et la désolation. Son général retourna chargé de
+butin, et s'attendait à recevoir des récompenses du roi; mais ce fier
+monarque le fit pendre à son arrivée, parce qu'il ne lui avait point
+amené le roi même d'Ardra, dont sa vengeance demandait la tête plutôt
+que la ruine de ses sujets. Il y a beaucoup d'apparence que cette
+nation redoutable, dont l'auteur ne nous apprend pas le nom, est celle
+des Oyos ou des Oycos, nommés Yos par Snelgrave.
+
+Mais, dans ces derniers temps, les Nègres d'Ardra n'ont point eu de
+plus mortels ennemis que ceux de Dahomay, et l'on a déjà vu que leur
+pays est devenu la proie de ces barbares vainqueurs. La nation et le
+pays des Dahomays n'ont guère été connus que par leurs conquêtes et
+leurs cruautés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Royaume de Benin.
+
+
+Le royaume de Benin, dont les bornes ne sont pas déterminées avec
+beaucoup de certitude, paraît situé entre le 8e. degré nord et
+l'équateur. Il est borné à l'ouest par le royaume d'Ardra; au sud, par
+le golfe et par le pays d'Ouare où d'Overry et de Callabar; à l'est et
+au nord, par des royaumes dont on ne connaît que les noms.
+
+Juan Alfonso di Aveiro fit la découverte du royaume de Benin en
+remontant la rivière qu'il nomma _Formosa_ ou _la Belle_, et que les
+Français, les Anglais et les Hollandais appellent _rivière de Benin_.
+Elle se jette dans le golfe de Guinée, près des îles Carama, à
+cinquante lieues à l'est de la rade d'Iakin. La multitude de ses bras
+forme un grand nombre d'îles, entre lesquelles il s'en trouvé de
+flottantes, que le vent et les travados poussent souvent d'un lieu à
+l'autre, et rendent par conséquent fort dangereuses pour la
+navigation. Elles sont couvertes d'arbustes et de roseaux.
+
+La rivière de Benin a quatre principales villes où les Hollandais
+portent leur commerce, et où cette raison attire un grand nombre de
+Nègres, surtout à l'arrivée des vaisseaux; on les nomme Bodado,
+Arbon, Gatton et Meiberg.
+
+Quoique le royaume soit fort peuplé, il s'en faut beaucoup qu'il le
+soit autant que celui d'Ardra, du moins à proportion de la grandeur.
+Les villes y sont très-éloignées l'une de l'autre sur la rivière et
+sur la côte. La capitale est considérable.
+
+En général, les habitans du royaume de Benin sont d'un fort bon
+naturel, doux, civils et capables de se rendre à la raison, lorsqu'on
+emploie de bonnes manières pour les persuader. Leur faites-vous des
+présens, ils vous en rendent au double. Si vous leur demandez quelque
+chose qui leur appartienne, il est rare qu'ils le refusent, quoiqu'ils
+en aient eux-mêmes besoin. Mais les traiter durement, ou prétendre
+l'emporter par la force, c'est s'exposer à ne rien obtenir. Ils sont
+habiles dans les affaires, et fort attachés à leurs anciens usages. En
+se prêtant un peu à leurs idées, il est aisé d'entreprendre avec eux
+toutes sortes de commerce.
+
+Entre eux ils sont civils et complaisans dans la société, mais
+réservés et défians dans les affaires. Ils traitent tous les Européens
+avec politesse, à l'exception des Portugais, pour lesquels ils ont de
+l'aversion; mais ils ont une prédilection déclarée pour les
+Hollandais.
+
+On représente les Nègres de Benin comme un peuple ennemi de la
+violence, juste à l'égard des étrangers, et si plein de déférence
+pour eux, qu'un portefaix du pays, quoique pesamment chargé, se
+retire pour laisser le passage libre à un matelot de l'Europe. C'est
+un crime capital dans la nation d'outrager le moindre Européen. La
+punition est sévère. On arrête le coupable, on lui lie les mains
+derrière le dos, on lui bouche les yeux, et, lui faisant pencher la
+tête, on la lui abat d'un coup de hache. Le corps est partagé en
+quatre parties, et jeté aux bêtes féroces. Cette sévérité porte à
+croire qu'ils trouvent de grands avantages dans le commerce des
+Européens.
+
+Ils sont très-déréglés dans leurs moeurs, et livrés à tous les excès
+de l'incontinence. Ils attribuent eux-mêmes ce penchant à leur vin de
+palmier et à la nature de leurs alimens. Ils évitent les obscénités
+grossières dans leurs conversations; mais ils aiment les équivoques;
+et ceux qui ont l'art d'envelopper des idées sales sous des
+expressions honnêtes passent pour des gens d'esprit. Ils auraient la
+même réputation parmi nous.
+
+L'usage pour les deux sexes est d'être nu jusqu'au temps du mariage, à
+moins qu'on n'obtienne du roi le privilége de porter plus tôt des
+habits; ce qui passe pour une si grande faveur, qu'elle est célébrée
+dans les familles par des réjouissances et des fêtes.
+
+Le goût de la bonne chère, est commun à toute la nation; aussi les
+personnes riches n'épargnent rien pour leur table. Le boeuf, le
+mouton, la volaille, sont leurs mets ordinaires, et la poudre ou la
+farine d'igname, bouillie à l'eau ou cuite sous la cendre, leur
+compose une espèce de pain. Ils se traitent souvent les uns les
+autres, et les restes de leurs festins sont distribués aux pauvres.
+
+Dans les conditions inférieures, la nourriture commune est du poisson
+frais, cuit à l'eau, ou séché au soleil, après avoir été salé.
+
+La jalousie des Nègres est fort vive entre eux; mais ils accordent aux
+Européens toutes sortes de libertés auprès de leurs femmes; et cette
+indulgence va si loin, qu'un mari que ses affaires appellent hors de
+sa maison, y laisse tranquillement un Hollandais, et recommande à ses
+femmes de le réjouir et de l'amuser. D'un autre côté, c'est un crime
+pour les Nègres d'approcher de la femme d'autrui. Dans les visites
+qu'ils se rendent entre eux, leurs femmes ne paraissent jamais, et se
+tiennent renfermées dans quelque appartement intérieur; mais tout est
+ouvert pour un Européen, et le mari les appelle lui-même, lorsqu'elles
+sont trop lentes à se présenter. Est-ce déférence pour les Européens
+ou mépris?
+
+Huit ou quinze jours après la naissance, et quelquefois plus tard, les
+enfans des deux sexes reçoivent la circoncision.
+
+Dans la ville d'Arébo, les habitans ont l'usage abominable d'égorger
+une mère qui met au monde deux enfans à la fois: ils la sacrifient,
+elle et ses deux fruits, à l'honneur d'un certain démon qui habite un
+bois voisin de la ville. À la vérité, le mari est libre de racheter
+sa femme en offrant à sa place une esclave du même sexe; mais les
+enfans sont condamnés sans pitié. Les voyageurs devraient bien nous
+donner quelque raison ou quelque prétexte d'une si étrange barbarie.
+
+Un roi de Benin n'a pas plus tôt rendu le dernier soupir, qu'on ouvre
+près du palais une fort grande fosse, et si profonde, que les ouvriers
+sont quelquefois en danger d'y périr par la quantité d'eau qui s'y
+amasse. Cette espèce de puits n'a de largeur que par le fond; et
+l'entrée, au contraire, est assez étroite pour être bouchée facilement
+d'une grande pierre. On y jette d'abord le corps du roi; ensuite on
+fait faire le même saut à quantité de ses domestiques de l'un et de
+l'autre sexe, qui sont choisis pour cet honneur. Après cette première
+exécution, on bouche l'ouverture du puits, à la vue d'une foule de
+peuple, que la curiosité retient nuit et jour dans le même lieu. Le
+jour suivant on lève la pierre, et quelques officiers destinés à cet
+emploi baissent la tête vers le fond du trou pour demander à ceux
+qu'on y a précipités s'ils ont rencontré le roi. Au moindre cri que
+ces malheureux peuvent faire entendre, on rebouche le puits, et le
+lendemain on recommence la même cérémonie, qui se renouvelle encore
+les jours suivans, jusqu'à ce que, le bruit cessant dans la fosse, on
+ne doute plus que toutes les victimes ne soient mortes.
+
+Après cette première exécution, le premier ministre d'état en va
+rendre compte au successeur du roi mort, qui se rend aussitôt sur le
+bord du puits, et qui, l'ayant fait fermer en sa présence, fait
+apporter sur la pierre toutes sortes de viandes et de liqueurs pour
+traiter le peuple. Chacun boit et mange abondamment jusqu'à la nuit.
+Ensuite cette multitude de gens échauffés par le vin parcourt toutes
+les rues de la ville en commettant les derniers désordres. Elle tue
+tout ce qu'elle rencontre, hommes et bêtes, leur coupe la tête, et
+porte les corps au puits sépulcral, où elle les précipite comme une
+nouvelle offrande que la nation fait à son roi. Quelles moeurs
+épouvantables! Il semble que sous cette zone brûlante les têtes soient
+de temps en temps agitées d'un délire sanguinaire, et que ces peuples
+barbares aient un affreux besoin de crimes, de superstitions et de
+sang. Tel est donc l'homme de la nature, fort au-dessous des tigres et
+des singes, quand sa raison n'est pas cultivée!
+
+Ils ont peu d'industrie et de goût pour le travail. Tous ceux qui ne
+sont point assez pauvres pour se trouver forcés d'employer leurs bras
+laissent le fardeau des occupations manuelles à leurs femmes et à
+leurs esclaves.
+
+Tous les esclaves mâles qui servent ou qui se vendent dans le pays
+sont étrangers; ou si quelques habitans sont condamnés à l'esclavage
+pour leurs crimes, il est défendu de les vendre pour être
+transportés. La liberté est un privilége naturel de la nation, auquel
+le roi même ne donne jamais d'atteinte. Chaque particulier se qualifie
+d'esclave de l'état; mais cette qualité n'emporte pas d'autre
+dépendance que celle de tous les peuples libres à l'égard de leur
+prince et de leur patrie. Les femmes, toujours humiliées et
+maltraitées en Afrique, sont seules exceptées d'une loi si favorable
+aux hommes, et peuvent être vendues et transportées au gré de leurs
+maris.
+
+Le règne des fétiches est établi à Benin comme sur toutes les côtes
+précédentes; mais les habitans ont des notions d'un Être Suprême et
+d'une nature invisible qui a créé le ciel et la terre, et qui continue
+de gouverner le monde par les lois d'une profonde sagesse. Ils
+l'appellent _Orissa_: ils croient qu'il est inutile de l'honorer,
+parce qu'il est nécessairement bon; au lieu que, le diable étant un
+esprit méchant qui peut leur nuire, ils se croient obligés de
+l'apaiser par des prières et des sacrifices.
+
+L'année est composée de quatorze mois. Leur dimanche, ou le jour de
+repos, revient de cinq en cinq jours; il est célébré par des offrandes
+et des sacrifices.
+
+Il y a beaucoup d'autres jours consacrés à la religion. Dapper s'étend
+sur la fête anniversaire qu'on célèbre à l'honneur des morts: il
+assure qu'on sacrifie dans cette occasion non-seulement un grand
+nombre d'animaux, mais plusieurs victimes humaines, qui sont
+ordinairement des criminels condamnés à mort, et réservés pour cette
+solennité: l'usage en demande vingt-cinq; s'il s'en trouve moins, les
+officiers du roi ont ordre de parcourir les rues de Benin pendant la
+nuit, et d'enlever indifféremment toutes les personnes qu'ils
+rencontrent sans lumière: on permet au riche de se racheter; mais les
+pauvres sont immolés sans pitié, comme il le sont partout ailleurs.
+
+L'état est composé de trois ordres, dont trois grands forment le
+premier. Leur principale fonction est d'être sans cesse près de la
+personne du roi, et de servir d'interprètes ou d'organes aux grâces
+qu'on lui demande et qu'il accorde. Comme ils ne lui expliquent que ce
+qu'ils jugent à propos, et qu'ils donnent le tour qu'il leur plaît à
+ses réponses, le pouvoir du gouvernement semble résider entre leurs
+mains.
+
+Le second ordre de l'état est composé de ceux qui portent le titre de
+_are de roés_ ou _chefs des rues_. Les uns dominent sur le peuple,
+d'autres sur les esclaves, sur les affaires militaires, sur les
+bestiaux, sur les fruits de la terre, etc.: on aurait peine à nommer
+quelque chose de connu dans la nation qui n'ait aussi son chef ou son
+intendant. C'est parmi les _are de roés_ que le monarque choisit ses
+vices-rois ou gouverneurs de provinces; ils sont soumis à l'autorité
+des trois premiers grands, comme c'est à leur recommandation qu'ils
+sont redevables de leurs emplois.
+
+Les _fiadors_ ou _viadors_ composent le troisième ordre: ce sont les
+agens du commerce avec les Européens.
+
+Lorsqu'un seigneur nègre est élevé à un de ces trois grands postes, le
+roi lui donne, comme une marqué insigne de faveur et de distinction,
+un cordon de corail, qui est l'équivalent de nos ordres de chevalerie.
+Cette grâce s'accorde aussi aux _mercadors_ ou facteurs qui se sont
+signalés dans leur profession, aux _fulladors_ ou intercesseurs, «et
+aux vieillards d'une sagesse éprouvée: ceux qui l'ont reçue du
+souverain sont obligés de porter sans cesse leur cordon ou leur
+collier autour du cou, et la mort serait le châtiment infaillible de
+ceux qui le quitteraient un instant: on en cite un exemple frappant.
+Un Nègre à qui l'on avait dérobé son cordon fut conduit sur-le-champ
+au supplice; le voleur, ayant été arrêté, subit le même sort avec
+trois autres personnes qui avaient eu quelque connaissance du crime
+sans l'avoir révélé à la justice; ainsi, pour une chaîne de corail qui
+ne valait pas deux sous, il en coûta la vie à cinq personnes.
+
+Les Nègres de ce pays n'ont pas autant de penchant pour le vol que
+ceux des autres contrées. Le meurtre est encore plus rare que le vol:
+il est puni de mort. Cependant, si le meurtrier était d'une haute
+distinction, tel qu'un des fils dû roi, ou quelque grand seigneur du
+premier ordre, il serait banni sur les confins du royaume, et conduit
+dans son exil par une grosse escorte; mais, comme on ne voit jamais
+revenir aucun de ces exilés, et qu'on n'en reçoit même aucune
+nouvelle, ces Nègres sont persuadés qu'ils passent bientôt dans le
+pays de l'oubli. S'il arrive à quelqu'un de tuer son ennemi d'un coup
+de poing, ou d'une manière qui ne soit pas sanglante, le meurtrier
+peut s'exempter du supplice à deux conditions: l'une, de faire
+enterrer le mort à ses propres dépens; l'autre, de fournir un esclave
+qui soit exécuté à sa place. Il paie ensuite une somme assez
+considérable aux trois ministres, après quoi il est rétabli dans tous
+les droits de la société, et les amis du mort sont obligés de paraître
+satisfaits.
+
+Tous les autres crimes, à l'exception de l'adultère, s'expient avec de
+l'argent; l'amende est proportionnée à la nature de l'offense. Si les
+criminels sont insolvables, ils sont condamnés à des peines
+corporelles.
+
+Il y a plusieurs punitions pour l'adultère: la bastonnade parmi le
+peuple, et la mort parmi les grands.
+
+Après la mort du roi, le successeur se retire ordinairement dans un
+village nommé Oisébo, assez près de Benin, pour y tenir sa cour,
+jusqu'à ce qu'il soit instruit des règles du gouvernement. Dans cet
+intervalle, la reine-mère et les ministres, dépositaires des volontés
+du roi, sont chargés de l'administration. Lorsque le temps de
+l'instruction est fini, le roi quitte Oisébo, et va prendre possession
+du palais et de l'autorité royale; il pense ensuite à se défaire de
+ses frères, pour assurer la tranquillité de son règne. Les barbaries
+politiques en usage parmi les despotes d'Orient, qui ont à se disputer
+de grands empires, se retrouvent dans les villages nègres qu'on nomme
+_royaumes_.
+
+Le royaume d'Overry ou d'Ouare, tributaire de celui de Benin, est
+situé sur les bords du Rio-Forcado: sa capitale, qui communique son
+nom à tout le pays, est sur le même fleuve, à trente lieues de
+l'embouchure.
+
+La pluralité des femmes y est en usage, comme dans toutes les autres
+parties de la Guinée; mais, à la mort du mari, toutes les veuves
+appartiennent au roi, qui dispose d'elles suivant son intérêt ou son
+goût. La religion du pays ne diffère de celle de Benin qu'à l'égard
+des sacrifices d'hommes ou d'enfans, dont on ne parle à Overry qu'avec
+horreur. Les habitans croient qu'il n'appartient qu'au diable de
+répandre le sang humain; était-ce donc à ces peuples ignorans et
+grossiers que devait appartenir cette idée vraiment sublime, qui donne
+une si belle leçon aux nations les plus policées?
+
+Depuis le cap de Formose, en suivant la côte qui descend vers le sud,
+on trouve le pays de Callabar ou Rio-Réal, la rivière de Camarones et
+la rivière d'Angra. Toutes ces régions, jusqu'au cap Sainte-Claire,
+n'offrent rien qui soit digne d'attention.
+
+Après le cap Sainte-Claire, la côte tourne tout d'un coup à l'est,
+pendant l'espace de six lieues, pour former la baie de Rio-Gabon, ou
+Gabaon, comme l'appellent les Portugais.
+
+Outre le motif de commerce, quantité de vaisseaux sont attirés dans
+cette baie par la commodité qu'on y trouve pour se radouber.
+
+Le commerce de Rio-Gabon consiste en ivoire, en cire, en miel, etc.
+Les habitans ont une coutume singulière: quelque avidité qu'ils aient
+pour l'eau-de-vie, ils n'en boiraient point une goutte à bord, avant
+d'avoir reçu quelque présent. S'ils trouvent qu'on ait trop de lenteur
+à l'offrir, ils ont l'effronterie de demander si l'on s'imagine qu'ils
+soient capables de boire pour rien: ceux qui ne les paient point
+ainsi, pour la peine qu'ils prennent de boire, ne doivent point
+espérer de faire avec eux le moindre commerce.
+
+On représente les habitans de Rio-Gabon comme un peuple farouche et
+cruel. Ils n'épargnent personne, et bien moins les étrangers. En 1601,
+les Hollandais éprouvèrent leur cruauté, lorsque ces barbares, s'étant
+saisis de deux canots de cette nation, massacrèrent inhumainement
+l'équipage. Si l'on en croit les voyageurs, les premières lois de la
+nature paraissent inconnues ou comme effacées chez ce peuple par une
+longue dépravation.
+
+Quoique les Nègres de Gabon ne composent point une nation nombreuse,
+ils sont divisés en trois classes: l'une qui est attachée au roi,
+l'autre au prince son fils, et la troisième qui ne reconnaît point
+d'autre maître qu'elle-même. Les deux premières, sans être en guerre
+ouverte, font profession de se haïr, et cherchent pendant la nuit
+l'occasion de se battre et de s'entre-piller.
+
+Ils n'ont pas l'usage de boire en mangeant; mais, après leur repas,
+ils prennent plaisir à s'enivrer de vin de palmier, ou d'un mélange de
+miel et d'eau qui ressemble à notre hydromel. Ils donnent une
+fort-belle dent d'éléphant pour une mesure d'eau-de-vie, qu'ils ont
+quelquefois vidée avant de sortir du vaisseau. Lorsque l'ivresse
+commence à les échauffer, la moindre dispute les met aux mains, sans
+respect pour leurs rois ni pour leurs prêtres, qui entrent à coups de
+poings dans la mêlée pour ne pas demeurer spectateurs inutiles: ils se
+battent de si bonne grâce, que leurs chapeaux, leurs perruques, leurs
+habits, et tout ce qu'ils viennent d'acheter des Européens, est
+précipité dans la mer: au reste, ils sont si peu délicats sur
+l'eau-de-vie, qu'avec la moitié d'eau claire et un peu de savon
+d'Espagne, pour faire écumer la liqueur, on peut l'augmenter au double
+sans qu'ils s'en aperçoivent.
+
+«En un mot, dit Bosman, l'univers n'a point de nation plus barbare et
+plus misérable.» Il juge qu'elle tire sa principale substance de la
+chasse et de la pêche, parce qu'il n'aperçut dans le pays aucune sorte
+de blé, ni aucune trace d'agriculture.
+
+Dans tous les pays qui bordent la rivière, la multitude des bêtes
+farouches est incroyable, surtout d'éléphans, de buffles et de
+sangliers. Bosman, ayant pris terre avec le capitaine de son vaisseau
+et quelques domestiques, poursuivit, l'espace d'une heure, un éléphant
+qui avait marché pendant plus d'une lieue sur le rivage, à la vue du
+vaisseau; mais il disparut heureusement dans un bois; car, avec si peu
+d'hommes, qui n'étaient armés que de mousquets, il y avait de
+l'imprudence à presser un animal si redoutable. En revenant de cette
+chasse, Bosman rencontra cinq autres éléphans en troupes qui, jetant
+sur lui et sur son cortége un regard indifférent, comme s'ils
+n'eussent pas jugé quelques hommes dignes de leur colère, les
+laissèrent passer tranquillement; Bosman et ses compagnons, par cette
+espèce de respect qui naît de la crainte, les saluèrent en ôtant leur
+chapeau.
+
+Un autre jour, Bosman tomba sur une bande d'environ cent buffles, et
+les ayant forcés de se séparer en plusieurs troupes, il s'attacha aux
+plus voisins, sur lesquels ses gens firent pleuvoir une grêle de
+balles: il ne parut pas que ces farouches animaux s'en fussent
+ressentis; mais ils regardaient leurs ennemis d'un air irrité, comme
+s'ils leur avaient reproché cet outrage.
+
+La plupart de ces buffles étaient rougeâtres; ils avaient les cornes
+droites et penchées vers les épaules, de la grandeur à peu près de
+celles d'un boeuf ordinaire: en courant, ils paraissaient boiteux des
+pieds de derrière; mais leur course n'en était pas moins prompte.
+
+Le cap Lopez-Consalvo, qui n'est qu'à dix-huit lieues de Rio-Gabon,
+fait les dernières bornes du golfe de Guinée. Un peu plus loin, au
+sud, on arrive à l'entrée du royaume d'Angole. Arthur, navigateur
+anglais, assure que ce cap n'est pas difficile à reconnaître, parce
+que c'est l'endroit de toute la côte qui s'avance le plus à l'ouest:
+sa situation est au premier degré de latitude du sud.
+
+Les habitans sont beaucoup plus civilisés qu'à Rio-Gabon; mais le pays
+n'abonde pas moins en toutes sortes de bêtes féroces.
+
+Le poisson y est si commun, que d'un seul coup de filet on peut en
+prendre de quoi en charger un canot.
+
+Bosman dit que le commerce consiste, comme à Rio-Gabon, en ivoire, en
+cire et en miel, qui est en fort grande abondance, dans le pays.
+
+
+
+
+LIVRE VI.
+
+CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Congo.
+
+
+Si l'on considère, avec les géographes, le royaume de Congo dans toute
+son étendue, elle comprend depuis l'équateur jusqu'au 16e. degré de
+latitude sud. On lui donne environ neuf cent cinquante milles de
+longueur du nord au sud, et sept cents de largeur de l'ouest à l'est.
+
+Ses bornes au nord sont les pays de Gabon et de Pongo; à l'est, le
+royaume de Mokokos ou d'Anzibo, celui de Matamba et le territoire des
+Iaggas-Kasangis; au sud, le même territoire, le pays de Mouzoumbo,
+Akalounga, et celui de Mataman, dans la région des Cafres; à l'ouest,
+l'Océan occidental ou atlantique; mais ces côtes forment un arc dont
+les deux extrémités sont le cap de Sainte-Catherine et le cap Nègre,
+l'un au nord, et l'autre au sud, tout deux célèbres chez les
+navigateurs.
+
+Sous ce point de vue, le Congo peut être divisé en quatre principales
+parties, qui sont autant de grands royaumes: 1º. Loango; 2º. Congo,
+proprement dit; 3º. Angole; 4º. Benguéla: ces quatre royaumes
+s'étendent du nord au sud; celui de Loango, qui est le plus
+septentrional, a le pays de Gabon au nord, Mokoko ou Anzibo à l'est,
+et le fleuve du Zaïre au sud.
+
+Lopez prétend que le royaume de Loango, habité par les Bramas,
+commence, du côté du nord, à l'équateur, et s'étend de la côte dans
+l'intérieur des terres l'espace de deux cents milles, en comprenant
+dans ses bornes le golfe de Lopez-Consalvo. Ces pays sont peu connu
+des Européens, à l'exception de quelques places le long de la côte. De
+tous les voyageurs dont les relations ont été publiées, Battel est
+celui qui traite l'article de Loango avec le plus d'étendue; il
+s'accorde même fort exactement avec Bruno et Dapper, quoiqu'il déclare
+qu'il ne les a jamais lus.
+
+La province de Mayomba, dans le royaume de Loango, est si couverte de
+bois, qu'on y peut voyager à l'ombre sans être jamais incommodé par la
+chaleur du soleil. On n'y trouve ni blé, ni aucune sorte de grain. Les
+habitans se nourrissent de bananes, de racines et de cocos. N'étant
+pas mieux fournis de volaille et de bestiaux que de blé, ils ne
+connaissent d'autre chair que celle des éléphans et des bêtes féroces;
+mais leurs rivières fournissent du poisson en abondance.
+
+Leurs bois sont si remplis de singes, que le voyageur le plus
+intrépide n'oserait y passer sans escorte. On y trouve surtout une
+multitude de ces dangereux singes dont la grande espèce se nomme
+_pongo_, et la petite _empko_. Le port de Mayomba est à deux lieues au
+sud du cap Nègre, qui a tiré son nom de la noirceur apparente de ses
+arbres.
+
+La ville de Mayomba consiste dans une grande rue, si proche de la mer,
+que les flots forcent quelquefois les habitans d'abandonner leurs
+maisons.
+
+Les chasses des habitans se font avec des chiens du pays qui n'aboient
+point, mais qui portent au cou des crécelles de bois dont le bruit
+guide les chasseurs. Ils font tant de cas des chiens de l'Europe à
+cause de leur aboiement, que l'Anglais Battel leur en vit acheter un
+trente livres sterling (720 fr.).
+
+Le territoire de Setté est situé à cinquante-cinq milles au nord de la
+rivière de Mayomba, et s'étend jusqu'à Gobbi. Ce pays, qui est arrosé
+par une rivière du même nom, produit avec une abondance extraordinaire
+du bois rouge et plusieurs autres sortes de bois. On en distingue
+deux, le _kines_, que les Portugais achètent, mais qui n'est pas
+estimé à Loango; et le _bifesse_, qui est plus pesant et plus rouge;
+les habitans le vendent plus cher. La racine se nomme _angansi
+abifesso_. Il n'y a point de bois plus dur ni d'une couleur si foncée.
+Les habitans en font un grand commerce sur toute la côte d'Angole et
+dans le royaume de Loango; mais ils ne traitent qu'avec les Nègres; et
+le droit de leur gouverneur est de dix pour cent.
+
+Le pays de Gobbi est situé entre Setté et le cap Lopès-Consalvo. La
+ville capitale est éloignée d'une journée de la mer. La terre nourrit
+peu de bestiaux, et n'offre que des animaux féroces. Un habitant qui
+reçoit la visite d'un ami commence par lui offrir l'usage d'une de ses
+femmes; et, dans les autres occasions, une femme surprise en adultère
+reçoit moins de reproches que d'éloges: cependant l'empire des hommes
+est si absolu, qu'ils maltraitent leurs femmes avec une rigueur sans
+exemple; et cette pratique leur étant devenue comme naturelle, une
+femme se plaint de n'être pas aimée lorsqu'elle n'est pas assez
+souvent battue par son mari. On a vu autrefois la même chose en Russie
+avant sa civilisation.
+
+On trouve au nord-est de Mani-keseck, à huit journées de Mayomba, les
+Matimbas, nation de Pygmées, qui sont de la hauteur d'un garçon de
+douze ans, mais tous d'une grosseur extraordinaire. Leur nourriture
+est la chair des animaux qu'ils tuent de leurs flèches. Quoiqu'ils
+n'aient rien de farouche dans le caractère, ils ne veulent point
+entrer dans les maisons des Marambas, ni les recevoir dans leurs
+villes. Les femmes se servent de l'arc avec autant d'habileté que les
+hommes. Elle ne craignent point de pénétrer seules dans les bois, sans
+autre défense contre les pongos que leurs flèches empoisonnées.
+
+La plus grande partie du royaume est un pays plat et assez fertile.
+Les pluies y sont fréquentes. La terre y est noirâtre, au lieu que
+dans la plupart des autres pays elle est sablonneuse ou de nature
+craïeuse. Les habitans sont civils et humains. On raconte qu'après
+avoir inutilement invoqué leurs dieux dans un temps de peste, ils les
+brûlèrent en disant: «S'ils ne nous servent de rien dans l'infortune,
+quand nous serviront-ils?»
+
+Dans le pays d'Angole, les princesses du sang royal ont la liberté de
+choisir l'homme qui leur plaît, sans égard pour sa naissance ou sa
+condition; mais elles ont sur lui un pouvoir absolu de vie ou de mort.
+Pendant que le missionnaire Mérolla, dont nous tirons quelques
+détails, se trouvait dans le pays, une dame de ce rang, sur le simple
+soupçon que son mari vivait librement avec une autre femme, fit vendre
+sa maîtresse aux Portugais; et, loin d'oser s'en plaindre, il se crut
+fort heureux d'une vengeance si modérée. Les femmes qui reçoivent les
+étrangers dans leurs maisons sont obligées de leur accorder leurs
+faveurs pendant les deux premières nuits. Aussi, dès qu'un
+missionnaire capucin arrive dans le pays, ses interprètes avertissent
+le public que l'entrée de sa chambre est interdite aux femmes.
+
+Avec une culture exacte, la terre de Loango produit trois moissons.
+Les habitans n'y emploient point d'autre instrument qu'une sorte de
+truelle, mais plus large et plus creuse que celle de nos maçons.
+
+Entre les arbres extraordinaires, on vante l'enzanda, le métombas et
+l'alikondi, qui servent tous trois à faire des étoffes. Il n'y a point
+de canton dans le royaume de Loango qui ne produise en abondance le
+métombas, et où l'on n'en tire beaucoup d'utilité. Le tronc fournit
+d'assez bon vin, quoique moins fort que le vin de palmier; de ses
+branches on fait des solives et des lattes pour les maisons, et des
+bois de lit. Les feuilles servent à couvrir les toits, et résistent
+aux plus fortes pluies; mais le plus grand usage est pour la fabrique
+d'une espèce d'étoffe dont tout le monde est vêtu dans le royaume.
+
+L'alikondi ou l'alekonde est d'une hauteur et d'une grosseur
+singulières; on en voit de si gros, que douze hommes n'en
+embrasseraient pas le tronc. Ses branches s'écartent comme celles du
+chêne. Il s'en trouve de creux qui contiennent une prodigieuse
+quantité d'eau: Mérolla ne craint pas de la faire monter jusqu'à
+trente ou quarante tonneaux; et s'il faut l'en croire, elle a servi
+pendant vingt-quatre heures à désaltérer trois ou quatre cents Nègres,
+sans être entièrement épuisée. Ils emploient, pour monter sur l'arbre,
+des coins de bois dur, qui s'enfoncent aisément dans un tronc dont la
+substance est fort tendre. Ces arbres étant fort communs, et la
+plupart creux par le pied, on y fait entrer des troupeaux de porcs
+pour les garantir des ardeurs du soleil. Le fruit ressemble beaucoup à
+la courge.
+
+Les peuples qui habitent le royaume de Loango portent le nom de
+Bramas. Ils sont soumis à la rigoureuse pratique de la circoncision.
+Ils exercent le commerce entre eux. Ils sont vigoureux et de haute
+taille; civils, quoique anciennement leur férocité les ait fait passer
+pour anthropophages; livrés à tous les excès du libertinage; avides de
+s'enrichir, mais généreux et libéraux les uns à l'égard des autres;
+passionnés pour le vin de palmier, sans aucun goût pour celui de la
+vigne; et sans cesse entraînés par leurs superstitions.
+
+Le mariage, dans le royaume de Loango, est si débarrassé de cérémonies
+et de formalités, qu'à peine se soumet-on à demander le consentement
+des pères. On jette ses vues sur une fille de l'âge de six ou sept
+ans, et lorsqu'elle en a dix, on l'attire chez soi par des caresses et
+des présens. Cependant il se trouve des pères qui veillent
+soigneusement sur leurs filles jusqu'à l'âge nubile, et qui les
+vendent alors à ceux qui se présentent pour les épouser. Mais une
+fille qui se laisse séduire avant le mariage doit paraître à la cour
+avec son amant, déclarer sa faute, et demander pardon au roi. Cette
+absolution n'a rien d'humiliant; mais elle est si nécessaire, qu'on
+croirait le pays menacé de sa ruine par une éternelle sécheresse, si
+quelque fille coupable refusait de se soumettre à la loi. Quoique le
+nombre des femmes ne soit pas borné, et que plusieurs en aient huit ou
+dix, le commun des Nègres n'en prend que deux ou trois.
+
+Les femmes sont chargées, comme chez tous les peuples nègres, de tous
+les ouvrages serviles, extérieurs et domestiques. Pendant que le mari
+prend ses repas, elles se tiennent à l'écart, et mangent ensuite ses
+restes. Leur soumission va si loin, qu'elles ne leur parlent qu'à
+genoux, et qu'à son arrivée elles doivent se prosterner pour le
+recevoir.
+
+L'aîné d'une famille en est l'unique héritier; mais il est obligé
+d'élever ses frères et ses soeurs jusqu'à l'âge où l'on suppose qu'ils
+peuvent se pourvoir eux-mêmes. Les enfans naissent esclaves, lorsque
+leur père et leur mère sont dans cette condition.
+
+Tous les enfans, suivant l'observation particulière de Dapper,
+naissent blancs, et dans l'espace de deux jours ils deviennent
+parfaitement hoirs. Les Portugais, qui prennent des femmes dans ces
+régions, y sont souvent trompés. À la naissance d'un enfant, ils se
+croient sûrs d'en être les pères, parce qu'ils le voient de leur
+couleur; mais, deux jours après, ils sont obligés de le reconnaître
+pour l'ouvrage d'un Nègre. Cependant ils ne se rebutent point de ces
+épreuves, parce que leur passion, dit le même auteur, est d'avoir un
+fils mulâtre à toutes sortes de prix. On voit quelquefois naître d'un
+père et d'une mère nègres des enfans aussi blancs que les Européens.
+L'usage est de les présenter au roi. On les nomme _dondos_. Ils sont
+élevés dans les pratiques de la sorcellerie; et, servant de sorciers
+au roi, ils l'accompagnent sans cesse. Leur état les fait respecter de
+tout le monde. S'ils vont au marché, ils peuvent prendre tout ce qui
+convient à leurs besoins. Battel en vit quatre à la cour de Loango.
+
+Dapper s'étend un peu plus sur la nature des Nègres blancs. Il observe
+qu'à quelque distance ils ont une parfaite ressemblance avec les
+Européens: leurs yeux sont gris, et leur chevelure blonde ou rousse;
+mais, en les considérant de plus près, on leur trouve la couleur d'un
+cadavre, et leurs yeux paraissent postiches. Ils ont la vue
+très-faible pendant le jour, et la prunelle tournée comme s'ils
+étaient bigles. La nuit, au contraire, ils ont le regard très-ferme,
+surtout à la clarté de la lune. Quelques Européens ont cru que la
+blancheur de ces Nègres est un effet de l'imagination des mères, comme
+on prétend que plusieurs femmes blanches ont mis des enfans noirs au
+monde après avoir vu des Nègres.
+
+Les Portugais donnent à ces Maures blancs le nom d'_albinos_, et
+cherchent l'occasion de les enlever pour les transporter au Brésil. On
+prétend qu'ils sont d'une force extraordinaire, et par conséquent
+très-propres au travail; mais que leur paresse est extrême, et qu'ils
+préfèrent la mort aux exercices pénibles. Les Hollandais ont trouvé
+des hommes de la même espèce non-seulement en Afrique; mais aux Indes
+Orientales, dans l'île de Bornéo, et dans la Nouvelle-Guinée ou pays
+des Papous. Les Nègres blancs du royaume de Loango ont le privilége
+d'être assis devant le roi. Ils président à quantité de cérémonies
+religieuses, surtout à la composition des _mokissos_, qui sont des
+idoles du pays.
+
+Il est fort remarquable, suivant Battel, que les Nègres de Loango ne
+permettent jamais qu'un étranger soit enterré dans leur pays. Qu'un
+Européen meure, on est obligé, pour les satisfaire, de porter son
+corps dans une chaloupe à deux milles du rivage, et de le jeter dans
+la mer. Un négociant portugais, étant mort dans une de leurs villes,
+ne laissa pas d'y être enterré par le crédit de ses amis, et demeura
+tranquille pendant quatre mois dans sa sépulture; mais il arriva cette
+année que les pluies, qui commencent ordinairement au mois de
+décembre, retardèrent de deux mois entiers. Les mokissos ou prêtres
+sorciers ne manquèrent point d'attribuer cet événement au mépris qu'on
+avait fait des lois en faveur du Portugais. Son corps fut exhumé avec
+diverses cérémonies, et précipité dans les flots. Trois jours après,
+suivant Battel, on vit tomber la pluie en abondance; car il fallait
+bien qu'elle tombât après deux mois de retard.
+
+Loango était autrefois soumis au roi de Congo; mais un gouverneur du
+pays, s'étant fait proclamer roi, envahit une si grande partie des
+états de son souverain, que le royaume de Loango est aujourd'hui fort
+étendu et tout-à-fait indépendant; mais il est toujours regardé comme
+faisant partie du pays de Congo.
+
+Les rois de Loango sont respectés comme des dieux, et portent le titre
+de _samba_ et de _pango_, qui signifie, dans le langage du pays, dieu
+ou divinité. Les sujets sont persuadés que leur prince a le pouvoir de
+faire tomber la pluie du ciel. Ils s'assemblent au mois de décembre
+pour l'avertir que c'est le temps où les terres en ont besoin; ils le
+supplient de ne pas différer cette faveur, et chacun lui apporte un
+présent dans cette vue. Le monarque indique un jour auquel tous ses
+nobles doivent se présenter devant lui, armés comme en guerre, avec
+tous leurs gens. Ils commencent les cérémonies de cette fête par des
+exercices militaires, et rendent à genoux leur hommage au roi, qui les
+remercie de leur soumission et de leur fidélité. Ensuite on étend à
+terre un tapis d'environ quatre-vingts pieds de circuit, sur lequel
+est placé le trône où il est assis. Alors il commande à ses officiers
+de faire entendre leurs tambours et leurs trompettes. Les tambours
+sont si gros, qu'un homme seul ne suffit pas pour les porter. Les
+trompettes sont dès dents d'éléphans d'une grandeur extraordinaire,
+creusées et polies avec beaucoup d'art: le bruit de cette musique est
+effroyable. Après ce concert barbare, le roi se lève, et lance une
+flèche vers le ciel. S'il pleut le même jour, les réjouissances et
+les acclamations sont poussées jusqu'à l'extravagance.
+
+L'usage absurde et barbare des épreuves juridiques, qui domine dans
+toute la Guinée, n'est pas moins en usage à Loango. L'engagement le
+plus solennel se fait en avalant la liqueur de bonda.
+
+Cette liqueur, qui se nomme aussi _imbonda_, est le suc d'une racine:
+on la râpe dans l'eau. Après y avoir long-temps fermenté, elle forme
+une liqueur aussi amère que le fiel. Si on en râpe trop dans une
+petite quantité d'eau, elle cause une suppression d'urine; et, gagnant
+la tête, elle y répand des vapeurs si puissantes, qu'elle renverse
+infailliblement celui qui l'avale. C'est le cas où il est déclaré
+coupable.
+
+La liqueur de bonda sert aussi à découvrir la cause des événemens. Les
+Nègres de Loanga s'imaginent que peu de personnes finissent leur vie
+par une mort naturelle: ils croient que tout le monde meurt par sa
+faute ou par celle d'autrui. Si quelqu'un tombe dans l'eau et se noie,
+ils en accusent quelque sortilége. S'ils apprennent qu'une panthère
+ait dévoré quelqu'un, ils assurent que c'est un dakkin ou un sorcier
+qui s'est revêtu de la peau de cet animal. Lorsqu'une maison est
+consumée par un incendie, ils racontent gravement que quelque mokisso
+y a mis le feu. Ils ne sont pas moins persuadés, lorsque la saison des
+pluies arrive trop tard, que c'est l'effet du mécontentement de
+quelque mokisso qu'on laisse manquer de quelque chose d'utile ou
+d'agréable. Comme il paraît important de découvrir la vérité, on a
+recours à la liqueur de bonda. Les personnes intéressées s'adressent
+au roi pour le prier de nommer un ministre, et cette faveur coûte une
+certaine somme. Les ministres de la bonda sont au nombre de neuf ou
+dix, qui se tiennent ordinairement assis dans les grandes rues. Vers
+trois heures après midi, l'accusateur leur apporte les noms de ceux
+qu'il soupçonne, et jure par les mokissos que ses dépositions sont
+sincères. Les accusés sont cités avec toute leur famille; car il
+arrive rarement que l'accusation tombe sur un seul, et souvent tout le
+voisinage y est compris. Ils se rangent sur une ou plusieurs lignes
+pour s'approcher successivement du ministre, qui ne cesse point,
+pendant les préparatifs, de battre sur un petit tambour. Chacun reçoit
+sa portion de liqueur, l'avale, et reprend sa place.
+
+Alors le ministre se lève, et lance sur eux des petits bâtons de
+bananier, en les sommant de tomber, s'ils sont coupables, ou de se
+soutenir sur leurs jambes et d'uriner librement, s'ils n'ont rien à se
+reprocher. Il coupe ensuite une de ces mêmes racines dont la liqueur
+est composée, et jette les pièces devant lui. Tous les accusés sont
+obligés de marcher dessus d'un pas ferme. Si quelqu'un a le malheur de
+tomber, l'assemblée pousse un grand cri, et remercie les mokissos de
+l'éclaircissement qu'ils accordent à la vérité. Ses accusateurs le
+conduisent devant le roi, après l'avoir dépouillé de ses habits, qui
+sont l'unique salaire du ministre. La sentence est prononcée aussitôt,
+et le condamne ordinairement au supplice. On le mène à quelque
+distance de la ville, où son sort est d'être coupé en pièces au milieu
+d'un grand chemin. On accorde aux personnes riches la liberté de faire
+avaler la liqueur par un de leurs esclaves. S'il tombe, le maître est
+obligé d'avaler la liqueur à son tour. On donne l'antidote à
+l'esclave; et si le maître tombe, ses richesses ne le garantissent
+point de la mort. Cependant, lorsque le crime est léger, il achète sa
+grâce en donnant quelques esclaves. Au reste, tous les voyageurs
+reconnaissent que cette pratique est mêlée de beaucoup d'artifice et
+d'imposture. Les ministres font tomber l'effet du poison sur leurs
+ennemis, ou sur ceux dont la ruine peut leur être de quelque utilité:
+ils se laissent gagner par des présens pour noircir l'innocence ou
+pour sauver les coupables. Si les accusés sont des étrangers à l'égard
+desquels ils soient sans prévention, c'est ordinairement sur le plus
+pauvre qu'ils font tomber la peine du crime. Maîtres de préparer la
+liqueur, ils donnent la plus forte dose à ceux qu'ils veulent perdre,
+quoique cette odieuse prévarication se fasse avec tant d'adresse, que
+personne ne s'en aperçoit. Il ne se passe point de semaine où la
+cérémonie de l'épreuve ne se renouvelle à Loango, et elle y fait périr
+un grand nombre d'innocens.
+
+Les femmes du roi n'en sont point exemptes, surtout dans les cas où
+leur fidélité paraît suspecte. La grossesse en est un qui favorise le
+plus les soupçons. Lorsqu'une femme du roi devient grosse, toute la
+sagesse de sa conduite n'empêche pas qu'on ne fasse avaler la bonda
+pour elle à quelque esclave. S'il tombe, elle est condamnée au feu, et
+l'adultère est enterré vif. Suivant le récit des Nègres de Loango,
+leur roi n'a pas moins de sept mille femmes. Il nomme entre elles une
+des plus graves et des plus expérimentées, qu'il honore du titre de sa
+mère, et qui est plus respectée que celle à qui cette qualité
+appartient par le droit de la nature. Cette matrone, que le peuple
+appelle _makonda_, jouit d'une autorité si distinguée, que, dans
+toutes les affaires d'importance, le roi est obligé de prendre ses
+conseils. S'il l'offense, ou s'il lui refuse ce qu'elle désire, elle a
+le droit de lui ôter la vie de ses propres mains. Lorsque son âge lui
+laisse du goût pour le plaisir, elle peut choisir l'homme qui lui
+plaît, et ses enfans sont comptés parmi ceux du sang royal. L'amant
+sur lequel tombe son choix est puni de mort, s'il est surpris avec une
+autre femme.
+
+Une loi, que nous avons déjà vue ailleurs, défend sous peine de mort
+de regarder le roi boire ou manger. On rapporte un exemple encore plus
+étrange que celui que nous avons déjà cité de l'atrocité du traitement
+que l'on fait éprouver aux malheureux qui par hasard enfreignent cet
+usage. Un fils du roi, âgé de onze ou douze ans, étant entré dans la
+salle tandis que son père buvait, fut saisi par l'ordre de ce prince,
+revêtu sur-le-champ d'un habit fort riche, et traité avec toutes
+sortes de liqueurs et d'alimens. Mais aussitôt qu'il eut achevé ce
+funeste repas, il fut coupé en quatre quartiers, qui furent portés
+dans toutes les villes, avec une proclamation qui apprenait au public
+la cause de son supplice. Ce trait exécrable est confirmé par une
+barbarie de la même nature que rapporte un témoin. Un autre fils du
+roi, mais plus jeune, ayant couru vers son père pour l'embrasser dans
+les mêmes circonstances, le grand-prêtre demanda qu'il fût puni de
+mort. Le roi y consentit, et sur-le-champ ce malheureux enfant eut la
+tête fendue d'un coup de hache. Le grand-prêtre recueillit quelques
+gouttes de son sang, dont il frotta les bras du roi pour détourner les
+malheurs d'un tel présage. Cette loi s'étend jusqu'aux bêtes. Les
+Portugais de Loango avaient fait présent au roi d'un fort beau chien
+de l'Europe, qui, n'étant pas bien gardé, entra dans la salle du
+festin pour caresser son maître: il fut massacré sur-le-champ.
+
+Cet usage vient d'une opinion superstitieuse et généralement établie
+dans la nation, que le roi mourrait subitement si quelqu'un l'avait vu
+boire ou manger. On croit détourner le malheur dont il est menacé en
+faisant mourir le coupable à sa place. Quoiqu'il mange toujours seul,
+il lui arrive quelquefois de boire en compagnie; mais ceux qui lui
+présentent la coupe tournent aussitôt le visage contre terre jusqu'à
+ce qu'il ait cessé de boire. Si ses courtisans boivent dans la même
+salle, ils sont obligés de tourner le dos pendant qu'ils ont le verre
+à la bouche. Il n'est permis à personne de boire dans le verre dont le
+roi s'est servi, ni de toucher aux alimens dont il a goûté. Tout ce
+qui sort de sa table doit être enterré sur-le-champ. Que
+d'extravagance et de barbarie! et, quand l'homme est fait ainsi,
+est-il un plus odieux et plus méprisable animal?
+
+Il y a des crieurs publics dont l'office est de proclamer les ordres
+du roi dans la ville, et de publier ce qu'on a perdu ou trouvé. Battel
+parle d'une sonnette du roi, qui ressemble à celles des vaches de
+l'Europe, et dont le son est si redoutable aux voleurs, qu'ils n'osent
+garder un moment leurs vols après l'avoir entendue. Ce voyageur, étant
+logé dans une petite maison à la mode du pays, avait suspendu son
+fusil au mur. Il lui fut enlevé dans son absence. Sur ses plaintes, le
+roi fit sonner la cloche, et dès le matin du jour suivant le fusil se
+trouva devant la porte de Battel.
+
+Vis-à-vis le trône du roi sont assis quelques nains, le dos tourné
+vers lui. Ils ont la tête d'une prodigieuse grosseur; et, pour se
+rendre encore plus difformes, ils sont enveloppés dans une peau de
+quelque bête féroce.
+
+Les images ou les statues s'appellent, ainsi que les prêtres,
+mokissos, comme on l'a déjà vu. Les Nègres seront instruire par les
+prêtres dans l'art de faire des mokissos. Lorsqu'un particulier se
+croit obligé de créer une nouvelle divinité, il assemble tous ses amis
+et tous ses voisins. Il demande leur assistance pour bâtir une hutte
+de branches de palmier, dans laquelle il se renferme pendant quinze
+jours, dont il doit passer neuf sans parler; et pour mieux garder le
+silence, il porte deux plumes de perroquet aux deux coins de la
+bouche. Si quelqu'un le salue, au lieu de battre les mains suivant
+l'usage, il frappe d'un petit bâton sur un bloc qu'il tient sur ses
+genoux, et sur lequel est gravée la figure d'une tête d'homme.
+
+Au bout de quinze jours, toute l'assemblée se rend dans un lieu plat
+et uni, où il ne croît aucun arbre, avec un dembé ou un tambour autour
+duquel on trace un cercle. Le tambour commence à battre et à chanter.
+Lorsqu'il paraît bien échauffé de cet exercice, le prêtre donne le
+signal de la danse, et tout le monde, à son exemple, se met à danser
+en chantant les louanges des mokissos. L'adorateur entre en danse
+aussitôt que les autres ont fini, et continue pendant deux ou trois
+jours, au son du même tambour, sans autre interruption que celle des
+besoins indispensables de nature, tels que le nourriture et le
+sommeil. Enfin le prêtre reparaît au bout du terme, et, poussant des
+cris furieux, il prononce des paroles mystérieuses; il fait de temps
+en temps des raies blanches et rouges sur les tempes de l'adorateur,
+sur les paupières et sur l'estomac, et successivement sur chaque
+membre, pour le rendre capable de recevoir le mokisso. L'adorateur est
+agité tout d'un coup par des convulsions violentes, se donne mille
+mouvemens extraordinaires, fait d'affreuses grimaces, jette des cris
+horribles, prend du feu dans ses mains, et le mord en grinçant les
+dents, mais sans paraître en ressentir aucun mal. Quelquefois il est
+entraîné comme malgré lui dans des lieux déserts où il se couvre le
+corps de feuilles vertes. Ses amis le cherchent, battent le tambour
+pour le retrouver, et passent quelquefois plusieurs jours sans le
+revoir. Cependant, s'il entend le bruit du tambour, il revient
+volontairement. On le transporte à sa maison, où il demeure couché
+pendant plusieurs jours sans mouvement et comme mort. Le prêtre
+choisit un moment pour lui demander quel engagement il veut prendre
+avec son mokisso. Il répond en jetant des flots d'écume, et avec des
+marques d'une extrême agitation. Alors on recommence à chanter et à
+danser autour de lui; enfin le prêtre lui met un anneau de fer autour
+du bras, pour lui rappeler constamment la mémoire de ses promesses.
+Cet anneau devient si sacré pour les Nègres qui ont essuyé la
+cérémonie du mokisso, que dans les occasions importantes ils jurent
+par leur anneau; et tous les jours on reconnaît qu'ils perdraient
+plutôt la vie que de violer ce serment. Le voyageur qui raconte ces
+cérémonies ne doute pas que ce ne soit une manière solennelle de se
+donner au diable. Ce qu'on doit observer, c'est que l'espèce d'hommes
+qu'on nomme convulsionnaires, énergumènes, démoniaques, joue à peu
+près les mêmes farces chez tous les peuples barbares. Faut-il que des
+nations policées aient à rougir d'avoir vu chez elles les mêmes
+extravagances!
+
+Il paraît que les peuples de Loango sont les plus superstitieux de
+toute l'Afrique. En voyageant pour le commerce, ils portent dans une
+marche de quarante ou cinquante milles un sac rempli de misérables
+reliques, qui pèsent quelquefois dis ou douze livres. Quoique ce
+poids, joint à leur charge, soit capable d'épuiser leurs forces, ils
+ne veulent pas convenir qu'ils en ressentent la moindre fatigue; au
+contraire, ils assurent que ce précieux fardeau sert à les rendre plus
+légers.
+
+Le royaume de Congo n'a pas de plus belle et de plus grande rivière
+que celle de Zaïre. Cette fameuse rivière tire, dit-on, ses eaux du
+lac de Zambré. On voit dans ce grand lac plusieurs sortes de monstres,
+entre lesquels (si on en croit le missionnaire Mérolla) il s'en trouve
+un de figure humaine, sans autre exception que celle du langage et de
+la raison. Le P. François de Paris, missionnaire capucin, qui faisait
+sa résidence dans le pays de Matomba, rejetait toutes ces histoires de
+monstres comme autant de fictions des Nègres; mais la reine Zinga,
+informée de ses doutes, l'invita un jour à la pêche. À peine eut-on
+jeté les filets, qu'on découvrit sur la surface de l'eau trois de ces
+poissons monstrueux. Il fut impossible d'en prendre plus d'un. C'était
+une femelle. La couleur de sa peau était noire; ses cheveux longs et
+de la même couleur; ses ongles d'une longueur singulière. Mérolla
+conjecture qu'ils lui servaient à nager. Elle ne vécut que
+vingt-quatre heures hors de l'eau; et, dans cet intervalle, elle
+refusa toute sorte de nourriture. Si cette espèce de monstre existe,
+c'est elle qui a servi de fondement aux contes arabes sur ce qu'ils
+appellent _l'homme de la mer_.
+
+Lopez, qui passa plusieurs années au Congo, donne vingt-huit milles de
+largeur à l'embouchure de ce fleuve. Il entre avec tant d'impétuosité
+dans l'Océan, qu'à trente ou quarante milles de la terre, ses eaux se
+conservent fraîches; cependant il n'est navigable que dans l'espace
+d'environ vingt-cinq lieues, au delà desquelles, étant resserré par
+des rochers, il tombe avec un bruit épouvantable qui se fait entendre
+à sept ou huit milles. Les Portugais ont donné à ce lieu le nom de
+_cachivera_, c'est-à-dire chute ou cataracte.
+
+Les Portugais et les Hollandais se sont procuré des établissemens dans
+le Congo, où ils ont fait le commerce, et où quelquefois ils ont porté
+la guerre, comme ont fait partout les Européens. Les Portugais ont
+joui long-temps d'une sorte de pouvoir que leur donnaient leurs
+missionnaires; et même les petits souverains du pays, dépendans du roi
+de Congo, ont pris des noms portugais, et les titrés des dignités
+d'Europe, comme ceux de comtes, de ducs, etc. D'ailleurs les Européens
+ont toujours un grand avantage dans ces contrées, en se mêlant dans
+les guerres des nationaux, et faisant payer leurs services; ils y ont
+même tenté quelquefois des conquêtes; mais ils n'y ont pas souvent
+réussi. Les Portugais y ont même essuyé de cruelles disgrâces.
+
+Vers l'année 1680, ils étaient établis à Angola. Ils entreprirent la
+conquête de la province de Sogno. Mérolla rapporte qu'un roi de Congo,
+voulant se faire couronner, eut recours à l'assistance des Portugais,
+et leur promit le comté de Sogno, avec deux mines d'or, qui n'eurent
+pas moins de force pour les engager dans ses intérêts. Ils
+assemblèrent immédiatement toutes leurs forces. Le roi leva, de son
+côté, de nombreuses troupes, auxquelles il joignit une compagnie de
+diaggas. Les deux armées s'étant réunies, marchèrent ensemble vers
+Sogno. Elles n'y trouvèrent pas le comte sans défense. Il avait eu le
+temps de rassembler un prodigieux nombre de ses sujets, et son courage
+le fit marcher au-devant de l'ennemi. Mais la plupart de ses gens
+manquant d'armes à feu, et n'étant point accoutumés à la manière de
+combattre des Européens, il perdit la vie dans une bataille sanglante,
+après avoir vu prendre ou massacrer une grande partie de son armée.
+
+Le désespoir se répandit dans toute la nation. Lorsqu'elle s'attendait
+aux dernières extrémités de la guerre, un seigneur du pays se présenta
+courageusement, et promit de la délivrer de toutes ses craintes, si
+l'on voulait le choisir pour succéder au comte. Sa proposition fut
+acceptée: il commença par rétablir l'ordre dans les troupes
+dispersées; et, pour éviter la confusion à laquelle il attribuait
+leurs derniers malheurs, il ordonna qu'à l'avenir tout le monde aurait
+la tête rasée, sans excepter les femmes, et que les soldats se
+ceindraient le front d'une branche de palmier. Cet usage, dont le but
+n'était pas moins d'inspirer de la confiance au peuple par des
+préparatifs extraordinaires que d'apprendre en effet aux troupes à se
+reconnaître dans la mêlée, s'est conservé jusque aujourd'hui dans la
+nation.
+
+Le nouveau comte exhorta ses sujets à ne pas s'effrayer du bruit des
+armes à feu, qui n'étaient propres, leur dit-il, qu'à causer de
+l'épouvante aux enfans, puisqu'une balle ne faisait pas plus d'effet
+qu'une flèche ou qu'un coup de zagaie, sans compter que le temps dont
+les blancs avaient besoin pour charger leurs fusils donnait beaucoup
+d'avantage à ceux qui n'avaient qu'une flèche à poser sur leur arc. Il
+les avertit surtout de ne pas s'arrêter puérilement aux bagatelles[9]
+que les Portugais étaient accoutumés à jeter parmi eux pour causer du
+désordre dans leurs rangs. Il leur recommanda de tirer aux hommes,
+sans s'amuser aux chevaux, qui ne devaient pas leur paraître aussi
+terribles que les lions, les panthères et les éléphans. Il ordonna que
+celui qui tournerait le dos fût tué sur-le-champ par ses voisins, et
+que, si plusieurs avaient cette lâcheté, loin d'être plus épargnés,
+ils fussent regardés par les autres comme leurs premiers ennemis; car
+il est question, leur dit-il, de périr glorieusement plutôt que de
+mener une vie misérable. Enfin, pour ne laisser aucun sujet
+d'inquiétude à ceux qui promettaient de le suivre, il voulut que tous
+les animaux domestiques fussent massacrés; et, donnant l'exemple le
+premier, il égorgea aussitôt tous les siens. Cet ordre fut exécuté si
+ponctuellement, que toute la race des bestiaux, surtout celle des
+vaches, est presque entièrement détruite dans le comté de Sogno. On y
+a vu vendre une petite fille pour un veau, et une femme pour une
+vache.
+
+[Note 9: Les Portugais jetaient dans les rangs des Nègres qu'ils
+avaient à combattre des couteaux, des rubans et des colifichets.]
+
+Il ne restait au comte qu'à fortifier son armée par le secours de ses
+voisins. L'intérêt commun eut la force d'en rassembler un grand
+nombre; ainsi, marchant avec ses légions de Nègres, il trouva bientôt
+l'occasion de surprendre des ennemis qui prenaient trop de confiance
+dans leurs victoires. Comme ils avançaient sans ordre et sans
+précaution, ils tombèrent imprudemment dans la première embuscade: les
+diaggas et leur chef donnèrent l'exemple de la fuite; ils furent
+suivis par les troupes de Congo. Les esclaves qu'ils avaient faits
+dans la première bataille, étant abandonnés par leurs gardes,
+rejoignirent leurs amis, et tournèrent avec eux toute leur fureur
+contre les Portugais, qui disputaient encore le terrain; mais,
+accablés par le nombre, ils se virent forcés de tourner le dos, sans
+pouvoir éviter d'être massacrés dans leur fuite: il n'en resta que
+six, qui furent faits prisonniers et présentés au comte. Après les
+avoir regardés quelque temps d'un air furieux, il leur laissa le choix
+ou de mourir avec leurs compagnons, ou de vivre esclaves. Mérolla leur
+prête une réponse fort noble: «On n'a point encore vu, lui dirent-ils,
+de blancs qui aient daigné servir des Nègres, et nous n'en donnerons
+point l'exemple.» À peine eurent-ils prononcé ces mots, qu'ils furent
+tués sous les yeux du vainqueur. L'artillerie et le bagage de leur
+nation tombèrent entre les mains des Nègres de Sogno, qui les
+vendirent dans la suite aux Hollandais. Mérolla assure que la
+Compagnie de Hollande employa ces dépouilles portugaises à munir un
+fort de terre qu'elle avait fait bâtir à l'embouchure du Zaïre, et qui
+commande ce fleuve et la mer.
+
+En partant de Loanda pour se rendre à l'armée de Congo, les Portugais,
+trop accoutûmés à la victoire pour douter du succès de leur
+entreprise, avaient recommandé à leurs marchands de les suivre de
+près, et de débarquer au premier endroit de la côte de Sogno où ils
+découvriraient des feux allumés. L'armadilla (c'est le nom qu'ils
+donnent à leurs petites flottes) arriva dans les circonstances de la
+victoire du comte, chargée des fers qui devaient servir aux esclaves
+nègres, et voyant sur la côte un grand nombre de feux que les
+vainqueurs avaient allumés pour se réjouir, elle les prit pour le
+signal dont on était convenu; mais, lorsqu'elle eut jeté l'ancre, un
+Portugais qui se fit apercevoir sur le rivage demanda par plusieurs
+signes qu'on se hâtât de le prendre dans une chaloupe; c'était un
+malheureux fugitif qui, ayant été pris et conduit au comte de Sogno,
+après l'exécution des six autres, avait obtenu la vie à des conditions
+fort humiliantes: le comte s'était fait apporter une jambe et un bras
+des six Portugais qu'il avait sacrifiés à son ressentiment, et lui
+avait ordonné de porter ce présent, avec la nouvelle de sa victoire,
+au gouverneur de Loanda. L'armadilla se crut fort heureuse d'une
+rencontre qui la garantissait peut-être de sa ruine.
+
+Le comte de Sogno ne jouit pas long-temps des fruits de sa victoire:
+il avait reçu dans la mêlée trois blessures dont il mourut à la fin du
+mois; mais il laissa ses peuples tranquilles, après avoir fait perdre
+à ses ennemis l'espérance de les subjuguer.
+
+Tous ces démêlés causèrent tant de préjudice à la religion, que le
+missionnaire Mérolla, étant à Khitombo, malheureux champ de la
+dernière bataille, n'y trouva presque personne qui fût disposé à
+recevoir les sacremens de l'Église.
+
+Battel nous apprend que le pays de Sogno est voisin des mines de
+Demba, d'où l'on tire, à deux ou trois pieds de terre, un sel de roche
+d'une beauté parfaite, aussi clair que la glace, et sans aucun
+mélange; on le coupe en pièces d'une aune de long, qui se transportent
+dans toutes les parties du pays, et qui s'y vendent mieux que toute
+autre marchandise.
+
+San-Salvador, ainsi nommé par les Portugais, capitale du royaume de
+Congo, où les rois font leur résidence ordinaire, portait anciennement
+le nom de _Banza_, qui signifie, dans le langage de la nation, cour ou
+demeure royale. Elle est située à cent cinquante milles de la mer, sur
+une grande et haute montagne qui n'est presque qu'un seul rocher, et
+qui contient néanmoins une mine de fer; le sommet offre une plaine
+d'environ dix milles de tour, bien cultivée, et si remplie de villes
+et de villages, que dans un si petit espace elle contient plus de cent
+mille âmes: les Portugais, charmés d'un si beau lieu, lui ont donné le
+nom d'_Othéirio_, c'est-à-dire _perspective_, parce qu'outre les
+agrémens du terrain même, on y a celui de découvrir d'un coup d'oeil
+toutes les plaines dont la montagne est environnée: elle est fort
+escarpée du côté de l'est; mais sa hauteur n'empêche pas qu'elle
+n'ait quantité de sources, qui achèveraient d'en faire un séjour
+délicieux, si l'eau en était meilleure: les habitans tirent celle dont
+ils font usage d'une seule fontaine qui est du côté du nord, sur la
+pente de la montagne, où leurs esclaves vont la puiser dans des
+vaisseaux de bois et de cuir: la plaine est d'une fertilité extrême en
+grains de toutes les espèces; elle a des prairies d'une herbe
+excellente et des arbres d'une verdure continuelle; l'air y est aussi
+très-frais et très-sain: outre ce motif que les rois ont eu sans doute
+pour y établir leur demeure, ils n'y ont pas été moins engagés par la
+situation du terrain qui fait de leur palais une retraite
+inaccessible, et parce qu'étant au centre du royaume, il leur donne la
+facilité d'étendre leur attention de toutes parts à la même distance.
+
+Il y a peu de régions aussi peuplées que le royaume de Congo. Carli
+assure hardiment que ses habitans sont innombrables; les Mosicongos
+(tel est le nom qu'ils se donnent eux-mêmes) sont communément noirs,
+quoiqu'ils s'en trouve un grand nombre de couleur olivâtre: la plupart
+ont les cheveux noirs et frisés; mais il s'en trouve aussi qui les ont
+roux: leur taille est moyenne; et si l'on excepte la couleur, ils ont
+beaucoup de ressemblance avec les Portugais; les uns ont la prunelle
+des yeux noire, d'autres d'un vert de mer; leurs lèvres ne sont pas
+grosses et pendantes comme celle des Nubiens et des autres Nègres.
+
+Quand le roi et les principaux seigneurs du royaume ont embrassé le
+christianisme, ils ont adopté l'habillement portugais; ils ont pris
+les manteaux à l'espagnole, le chapeau, la veste de soie, les mules de
+velours ou de maroquin, et les bottines à la portugaise, avec des
+épées aussi longues qu'on en ait jamais porté dans la Castille: la
+nécessité borne encore les pauvres à leurs anciens habits; mais les
+femmes de distinction imitent les usages des femmes de Lisbonne.
+
+Ils n'ont aucune trace des sciences, ni la moindre inclination à les
+cultiver; on ne trouve point parmi eux d'anciennes histoires de leur
+pays, ni de registres des temps éloignés, où la mémoire et le nom de
+leurs rois soient conservés. Jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils
+n'avaient pas connu l'art de l'écriture; la date des faits était la
+mort de quelque personne remarquable: cela est arrivé, disaient-ils,
+avant ou après la mort d'un tel. Ils comptaient les années par les
+kossionos, ou les hivers, qui commencent pour eux au mois de mai et
+finissent au mois de novembre; leurs mois par les pleines lunes, et
+les jours de la semaine par leurs marchés: mais ils ne poussaient pas
+plus loin la division du temps. De même ils n'avaient pas d'autre
+règle pour juger de la grandeur d'un pays que le nombre des marches ou
+des journées, qu'ils distinguaient seulement par le terme de voyage
+_libre_ ou _chargé_.
+
+Mérolla nous représente une de leurs fêtes. Ils choisissent
+ordinairement le temps de la nuit, et s'assemblent en fort grand
+nombre. Leur posture favorite est d'être assis en rond; mais ils
+choisissent quelque arbre épais, sous lequel ils se placent sur
+l'herbe. Le centre du cercle est occupé par un grand plat de bois qui
+contient quelque mélange de leur goût. L'ancien de la troupe, qu'ils
+appellent _makolontou_, divise les portions, et les distribue avec une
+égalité qui ne laisse aucun sujet de plainte. Ils n'emploient pour
+boire ni verres ni tasses. Le makolontou prend le flacon qu'ils
+appellent _moringo_, le porte successivement à la bouche de tous les
+convives, laisse boire à chacun la mesure qu'il juge convenable, et le
+remet à sa place. Cette méthode s'observe jusqu'au dernier moment de
+la fête.
+
+Mais ce qui parut beaucoup plus surprenant à Mérolla, il ne passait
+personne près de l'assemblée qui ne se plaçât sans façon dans le
+cercle, et qui ne reçût sa portion comme les autres, quoiqu'il fût
+arrivé après la distribution. Le makolontou prenait sur chaque part de
+quoi composer celle de l'étranger. On apprit à Mérolla que cette
+cérémonie ne s'observe pas moins quand les passans se présentent en
+plus grand nombre. Ils se lèvent aussitôt que le plat est vide, et
+continuent leur chemin sans prendre congé de l'assemblée et sans dire
+un mot de remercîment. Les voyageurs profitent de ces rencontres pour
+ménager leurs propres provisions. Il n'est pas moins étrange que
+l'assemblée ne fasse pas la moindre question à ces nouveau-venus pour
+savoir d'eux où ils vont et d'où ils viennent. Tout se passe avec un
+silence admirable. «On croirait, dit Mérolla, qu'ils veulent imiter
+les Locriens, ancien peuple d'Achaïe, qui, suivant le témoignage de
+Plutarque, punissait par une amende ceux qui se rendaient importuns
+par leurs questions.» Un jour Mérolla, traitant plusieurs Nègres qui
+lui avaient rendu quelque service, remarqua que le nombre de ses
+convives était fort augmenté. Comme il ne se croyait pas obligé de
+recevoir des inconnus, il demanda qui étaient ces étrangers. On lui
+répondit qu'on l'ignorait. «Pourquoi souffrez-vous, dit-il, que des
+gens qui n'ont pas de part à votre travail viennent partager votre
+nourriture?» Ils lui répondirent simplement que c'était l'usage. Avec
+un peu de réflexion, cette charité lui parut si louable, qu'il fit
+doubler la portion commune.
+
+On remarque peu de différence entre les édifices de Congo et ceux de
+toute la côte occidentale d'Afrique.
+
+Ceux des habitans qui font leur demeure dans les villes tirent leur
+subsistance du commerce; ceux qui demeurent à la campagne vivent de
+l'agriculture et de l'entretien des bestiaux; ceux qui sont établis
+sur les bords du Zaïre et des autres rivières subsistent de la pêche;
+d'autres gagnent leur vie à recueillir le vin de Tombo, d'autres à
+fabriquer les étoffes du pays. Il y a peu de Mosicongos qui ne soient
+experts dans quelque métier; mais ils ont tous une extrême aversion
+pour le travail pénible.
+
+Les habitans des parties orientales du royaume et des pays voisins
+sont d'une habileté singulière pour la fabrique de plusieurs sortes
+d'étoffes, telles que les velours, les tissus, les satins, les damas
+et les taffetas. Leurs fils sont composés de feuilles de divers
+arbres, qu'ils empêchent de s'élever en les coupant chaque année, et
+les arrosant avec beaucoup de soin pour leur faire pousser au
+printemps des feuilles plus tendres. Les fils sont très-fins et
+très-unis. Les plus longs servent à composer les grandes pièces. Les
+Portugais ont commencé à les employer pour faire des tentes, et s'en
+trouvent bien contre la pluie et le vent.
+
+Les richesses des Mosicongos consistent principalement en esclaves, en
+ivoire et en simbos, qui sont de petites coquilles qui tiennent lieu
+de monnaie. Congo, Sogno et Bamba vendent peu d'esclaves, et ceux
+qu'on tire de ces trois provinces ne passent pas pour les meilleurs,
+parce qu'étant accoutumés à vivre dans l'indolence, ils succombent
+bientôt aux travaux pénibles. Les principales marchandises du comté de
+Sogno sont les étoffes de Sombos, l'huile de palmier et les noix de
+kola. Les dents d'éléphans, qu'on y apportait autrefois en grand
+nombre, y sont devenues plus rares. Au reste, c'est la ville de
+San-Salvador qui est le centre du commerce portugais.
+
+Quoique le christianisme ait fait de grands progrès dans le royaume de
+Congo, la seule contrée de l'Afrique où les Portugais aient envoyé des
+missionnaires, quoique les mariages y soient célébrés avec les
+cérémonies de l'église romaine, il a toujours été fort difficile de
+faire perdre aux habitans le goût du concubinage. Malgré les plaintes
+et les reproches des missionnaires, ils prennent autant de maîtresses
+qu'ils en peuvent entretenir. L'ancien usage des Nègres de Sogno était
+de vivre quelque temps avec leurs femmes avant de s'engager dans le
+mariage, pour apprendre à se connaître mutuellement par cette épreuve.
+La méthode chrétienne leur paraît contraire au bien de la société,
+parce qu'elle ne permet point qu'on s'assure auparavant de la
+fécondité d'une femme ni des autres qualités convenables à l'état
+conjugal; aussi les missionnaires n'ont-ils pas peu de peine à leur
+faire abandonner la pratique de leurs ancêtres, qui consiste dans un
+traité fort simple. Les parens d'un jeune homme envoient à ceux d'une
+jeune fille pour laquelle il prend de l'inclination un présent qui
+passe pour dot, et leur font proposer leur alliance. Ce présent est
+accompagné d'un grand flacon de vin de palmier. Le vin doit être bu
+par les parens de la fille avant que le présent soit accepté;
+condition si nécessaire, que, si le père et la mère ne le buvaient
+pas, leur conduite passerait pour un outrage. Ensuite le père fait sa
+réponse. S'il retient le présent, il n'y a pas besoin d'autre
+explication pour marquer son consentement. Le jeune homme et tous ses
+amis se rendent aussitôt à sa maison, et reçoivent sa fille de ses
+propres mains. Mais si quelques semaines d'épreuves et d'observations
+font connaître au mari qu'il s'est trompé dans son choix, il renvoie
+sa femme, et se fait restituer son présent. Si les sujets de
+mécontentement viennent de lui, il perd son droit à la restitution.
+Mais de quelque côté qu'il puisse venir, la jeune femme n'en est pas
+regardée avec plus de mépris, et ne trouve pas moins l'occasion de
+subir bientôt une nouvelle épreuve.
+
+Les femmes ont droit aussi de mettre leurs maris à l'essai, et l'on
+reconnaît tous les jours qu'elles sont plus inconstantes et plus
+opiniâtres que les hommes, car on les voit profiter plus souvent de la
+liberté qu'elles ont de se retirer avant la célébration du mariage,
+quoique leurs maris n'épargnent rien pour les retenir.
+
+Une femme qui laisse prendre sa pipe par un homme, et qui lui permet
+de s'en servir un moment, lui donne des droits sur elle, et s'engage à
+lui accorder ses faveurs. Dans le cas de l'adultère, la loi condamne
+l'amant à donner la valeur d'un esclave au mari, et la femme à
+demander pardon de son crime, sans quoi le mari obtiendrait facilement
+la permission du divorce.
+
+L'économie domestique a ses lois, qui sont uniformes dans toute la
+nation. Le mari est obligé de se pourvoir d'une maison, de vêtir sa
+femme et ses enfans suivant sa condition, d'émonder les arbres, de
+défricher les champs et de fournir sa maison de vin de palmier.
+
+Le devoir des femmes est de faire les provisions pour tout ce qui
+concerne la nourriture, et par conséquent d'aller au marché. Aussitôt
+que la saison des pluies est arrivée, elles vont travailler aux champs
+jusqu'à midi pendant que les maris se reposent tranquillement dans
+leurs huttes. À leur retour, elles préparent leur dîner. S'il manque
+quelque chose pour la subsistance de la famille, elles doivent
+l'acheter sur-le-champ de leur propre bourse, ou se le procurer par
+des échanges. Le mari est assis seul à table, tandis que sa femme et
+ses enfans sont debout pour le servir. Après son dîner, elles mangent
+ses restes, mais sans cesser de se tenir debout, par la force d'une
+ancienne tradition qui leur persuade que les femmes sont faites pour
+servir les hommes et pour leur obéir.
+
+Dans la première jeunesse des Nègres, on les lie avec de certaines
+cordes faites par les sorciers ou les prêtres du pays, avec quelques
+paroles mystérieuses qui accompagnent cette cérémonie.
+
+Lorsque les missionnaires trouvent ces cordes magiques sur les enfans
+qu'on présente au baptême, ils obligent les mères de se mettre à
+genoux, et leur font donner le fouet jusqu'à ce qu'elles aient reconnu
+leur erreur. Une femme que le missionnaire Carli avait condamnée à ce
+châtiment s'écria sous les verges: «Pardon, mon père, pour l'amour de
+Dieu. J'ai ôté trois de ces cordes en venant à l'église, et c'est par
+oubli que j'ai laissé la quatrième.»
+
+Les Nègres qui n'ont point embrassé le christianisme, ou qui ne sont
+pas fermes dans la foi, présentent leurs enfans aux sorciers dès le
+moment de leur naissance.
+
+L'ascendant des sorciers sur les Nègres va jusqu'à leur interdire
+l'usage de la chair de certains animaux, et de tels fruits ou de tels
+légumes, et leur imposer d'autres obligations ridicules; ce joug
+religieux porte le nom de _kédjilla_. Rien n'approche de la soumission
+dès jeunes Nègres pour les ordonnances de leurs prêtres. Ils
+passeraient plutôt deux jours à jeun que de toucher aux alimens qui
+leur sont défendus; et si leurs parens ont négligé de les assujettir
+au kédjilla dans leur enfance, à peine sont-ils maîtres d'eux-mêmes,
+qu'ils se hâtent de le demander au prêtre ou au sorcier, persuadés
+qu'une prompte mort serait le châtiment du moindre délai volontaire.
+Mérolla raconte qu'un jeune Nègre, étant en voyage, s'arrêta le soir
+chez un ami qui lui offrit à souper un canard sauvage, parce qu'il le
+croyait meilleur que les canards domestiques. Le jeune étranger
+demanda de bonne foi si c'était un canard privé. On lui répondit que
+c'en était un: il en mangea de bon appétit comme un voyageur affamé.
+Quatre ans après, les deux amis s'étant rencontrés, celui qui avait
+trompé l'autre lui demanda s'il voulait manger avec lui d'un canard
+sauvage: le jeune homme, qui n'était point encore marié, s'en
+défendit, parce que c'était son kédjilla. Quel scrupule! lui dit son
+ami; et pourquoi refuser aujourd'hui ce que vous acceptâtes il y a
+quatre ans à ma table? Cette déclaration fut un coup de foudre qui fit
+trembler le jeune Nègre de tous ses membres, et qui lui troubla
+l'imagination jusqu'à lui causer la mort dans l'espace de vingt-quatre
+heures.
+
+Le royaume de Congo n'a point de médecins ni d'apothicaires, ni même
+d'autres remèdes que les simples, l'écorce des arbres, les racines,
+les eaux et l'huile, qu'on fait prendre aux malades presque
+indifféremment pour toutes sortes de maladies. Le climat d'ailleurs
+est sain, et les habitans sont sobres.
+
+Dans les royaumes de Kakongo et d'Angole, l'usage ne permet pas
+d'ensevelir un parent, si toute la famille ne se trouve assemblée.
+L'éloignement des lieux n'est pas même un sujet d'exception. Les
+funérailles commencent par le sacrifice de quelques poules, du sang
+desquelles on arrose le dehors et le dedans de la maison. Ensuite on
+jette les cadavres par-dessus le toit, pour empêcher que l'âme du mort
+ne fasse le _zombi_, c'est-à-dire qu'elle ne revienne troubler les
+habitans par des apparitions; car on est persuadé que celui qui
+verrait l'âme d'un mort tomberait mort lui-même sur-le-champ. Cette
+persuasion est si fortement gravée dans l'esprit des Nègres, que
+l'imagination seule à souvent produit tous les effets de la réalité.
+Ils assurent aussi que le premier mort appelle le second, surtout
+lorsqu'ils ont eu quelque démêlé pendant leur vie.
+
+Après la cérémonie des poules, on continue de faire des lamentations
+sur le cadavre; et si la douleur ne fournit pas des larmes, on a soin
+de se mettre du poivre dans le nez, ce qui les fait couler en
+abondance. Lorsqu'on a crié et pleuré quelque temps, on passe tout
+d'un coup de la tristesse à la joie, en faisant bonne chère aux frais
+des plus proches parens du mort, qui demeure pendant ce temps-là sans
+sépulture. On cesse de boire et de manger, mais c'est pour suivre le
+son des tambours qui invite toute l'assemblée à danser. Le bal
+commence. Aussitôt qu'il est fini, on se retire dans dès lieux
+indiqués, où tous les spectateurs des deux sexes sont renfermés
+ensemble dans l'obscurité, avec la liberté de se mêler sans
+distinction. Comme le signal de cette cérémonie se donne au son des
+tambours, l'ardeur du peuple est incroyable pour se rendre à
+l'assemblée. Il est presque impossible aux mères d'arrêter leurs
+filles, et plus encore aux maîtres de retenir leurs esclaves. Les murs
+et les chaînes sont des obstacles trop faibles; mais ce qui doit
+paraître encore plus étrange, si c'est le maître d'une maison qui est
+mort, sa femme se livre à ceux qui demandent ses faveurs, à la seule
+condition de ne pas prononcer un seul mot tandis qu'on est seul avec
+elle.
+
+Le conseil de Congo est composé de dix ou douze personnes qui sont
+dans la plus haute faveur auprès du roi, et sur lesquelles il se
+repose des affaires d'état, de l'administration, de la paix et de la
+guerre, et de la publication de ses ordres.
+
+Sa cour est fort nombreuse. Elle est composée d'une partie de sa
+noblesse, qui fait sa résidence au palais, ou dans les lieux voisins,
+et d'une multitude de domestiques ou d'officiers de sa maison. Il a
+pour garde un corps d'Anzikos et de plusieurs autres nations. Son
+habillement est très-riche. C'est ordinairement quelque étoffe d'or ou
+d'argent, avec un manteau de velours. Il se couvre la tête d'un bonnet
+blanc, comme tous les seigneurs qu'il honore de ses bonnes grâces.
+C'est une marque si certaine de faveur, qu'au moindre mécontentement,
+il le fait ôter à ceux qui lui déplaisent. En un mot, le bonnet blanc
+est un caractère de noblesse et de chevalerie à Congo, comme la Toison
+d'or et le Saint-Esprit en Europe.
+
+Le roi donne deux audiences publiques dans le cours de chaque semaine;
+mais la liberté de lui parler n'est accordée qu'aux seigneurs.
+Lorsqu'il se rend à l'église, tous les Portugais, soit ecclésiastiques
+ou séculiers, sont obligés de grossir son cortége et de l'accompagner
+de même à son retour jusqu'à la porte du palais; mais c'est la seule
+occasion où ce devoir leur soit imposé.
+
+Parmi les moyens qu'emploie le monarque pour suppléer par des rapines
+à la modicité de ses revenus, on en raconte un bien bizarre, si
+quelque chose peut le paraître dans un despote. Lorsqu'il sort en
+bonnet blanc avec les seigneurs de son cortége, il se fait quelquefois
+apporter un chapeau dans sa marche, et s'en sert quelques momens;
+ensuite, redemandant son bonnet, il le met si négligemment, qu'il peut
+être abattu par le moindre vent. S'il tombe en effet, les seigneurs
+s'empressent pour le ramasser; mais le roi, offensé de cette disgrâce,
+refuse de le recevoir, et retourne au palais fort mécontent. Le
+lendemain il fait partir deux ou trois cents soldats, avec ordre de
+lever sur le peuple une grosse imposition; ainsi l'état est menacé
+d'un grand malheur quand le roi a mis son bonnet de travers.
+
+Il peut lever, dit-on, des armées innombrables et les mettre en
+campagne. Carli et d'autres voyageurs racontent qu'un roi de Congo
+marcha contre les Portugais à la tête de neuf cent mille hommes. On
+aurait cru qu'il se proposait la conquête de l'univers; cependant il
+n'avait à combattre que trois ou quatre cents mousquetaires portugais,
+qui n'avaient pour armes, avec leurs fusils, que deux pièces de
+campagne; mais, les ayant chargées à cartouche, l'exécution qu'elles
+firent dans les premiers rangs des Nègres jeta la consternation dans
+une armée si nombreuse, et la mort du monarque acheva de les mettre en
+déroute. Le Portugais qui avait coupé la tête à ce prince assura que
+ses armes royales et tous les ustensiles dont il faisait usage étaient
+d'or battu.
+
+La manière ordinaire de combattre dans toutes ces régions ne prouve
+pas plus de courage que de discipline. Deux armées nègres qui sont en
+présence commencent par discuter froidement le sujet de leur querelle:
+elles passent successivement aux reproches et aux injures; enfin, la
+chaleur augmentant par degrés, on en vient aux coups. Les tambours se
+font entendre avec beaucoup de confusion. Ceux qui sont armés de
+fusils les jettent à la première décharge, parce qu'ils sont plus
+occupés de leur propre frayeur que de l'envie de nuire. D'ailleurs la
+méthode qu'ils prennent pour tirer est rarement dangereuse. Ils
+appuient la crosse du fusil contre l'estomac, sans aucun point de
+mire, et les balles passent en l'air par-dessus la tête de leurs
+ennemis, d'autant plus que des deux côtés l'usage est de s'accroupir
+lorsqu'ils voient le premier feu de la poudre; ensuite les deux partis
+se relèvent et se servent de leurs arcs. S'ils sont à quelque
+distance, ils lancent leurs flèches en l'air, persuadés qu'elles sont
+plus meurtrières dans leur chute; mais, lorsqu'ils sont fort près, ils
+tirent en droite ligne. Les flèches sont quelquefois empoisonnées, et
+le premier remède qu'ils appliquent à leurs blessures, est leur
+propre urine. Ils ramassent les flèches qu'ils découvrent autour d'eux
+pour les employer contre ceux qui les ont tirées.
+
+La succession au trône n'a point d'ordre établi; du moins n'en
+a-t-elle pas qui ne puisse être renversé par la volonté des grands,
+sans aucun égard pour le droit d'aînesse ou pour la légitimité de la
+naissance. Ils choisissent entre les fils du roi celui pour lequel ils
+ont conçu le plus de respect, ou qu'ils croient le plus capable de les
+gouverner. Quelquefois ils rejettent les enfans pour donner la
+couronne au frère ou au neveu.
+
+Dans le couronnement du roi, l'usage est de faire une proclamation qui
+prouve le crédit des Portugais dans ces contrées; un héraut dit à
+haute voix: «Vous qui devez être roi, ne soyez ni voleur, ni avare, ni
+vindicadif; soyez l'ami des pauvres; faites des aumônes pour la rançon
+des prisonniers et des esclaves: assistez les malheureux; soyez
+charitable pour l'église: efforcez-vous d'entretenir la paix et la
+tranquillité dans ce royaume, et conservez avec une fidélité
+inviolable le traité d'alliance avec votre frère le roi de Portugal.»
+
+Ensuite deux seigneurs se lèvent pour aller chercher le prince, comme
+s'il était confondu dans la foule. L'ayant bientôt trouvé, ils
+l'amènent, l'un par le bras droit, l'autre par le bras gauche. Ils le
+placent sur le fauteuil royal, lui mettent la couronne sur la tête,
+les bracelets d'or aux poignets, et sur le dos un manteau noir, qui
+sert depuis long-temps à cette cérémonie. Alors on lui présente un
+livre d'évangiles, soutenu par un prêtre en surplis; il y porte la
+main, et jure d'observer tout ce que le héraut a prononcé. Toute
+l'assemblée jette aussitôt un peu de sable et de terre sur lui,
+non-seulement comme un témoignage de la joie publique, mais encore
+pour l'avertir que sa qualité de roi n'empêchera pas qu'il ne soit
+réduit quelque jour en poudre. Il se rend ensuite au palais,
+accompagné de douze principaux nobles qui ont présidé à la fête.
+
+Chaque province de Congo, quoique gouvernée par un des principaux
+seigneurs du royaume, sous le titre de _mani_, se divise en plusieurs
+petits cantons qui ont aussi leur mani particulier, mais d'un rang
+inférieur. Ainsi le mani ou le seigneur de _Vamma_, qui n'est qu'une
+division de province, n'est pas du même rang que le _mani bamba_, qui
+gouverne une province entière.
+
+Le roi nomme dans chaque province un juge revêtu de son autorité pour
+la décision de toutes les causes civiles. Comme il n'y a point de lois
+écrites, les juges n'ont pour règle, dans l'exercice de leur
+juridiction, que leur caprice ou celui de l'usage; mais leurs
+sentences ne vont jamais plus loin que l'emprisonnement ou l'amende.
+Dans les matières importantes, les accusés appellent au roi, seul juge
+des causes criminelles; il porte sa sentence, mais il est rare
+qu'elle soit à mort. Les offenses des Nègres contre les Portugais sont
+jugées par les lois du Portugal; ordinairement le roi se contente de
+bannir le coupable dans quelque île déserte. S'ils ont le bonheur d'y
+vivre onze ou douze ans, il leur accorde un pardon formel, et ne fait
+pas même difficulté de les employer au service de l'état, comme des
+gens d'expérience qui ont eu le temps de s'endurcir à la fatigue.
+
+Le véritable nom du pays d'Angole est Dongo. Les Portugais l'ont nommé
+Angola, du premier prince qui l'usurpa sur la couronne de Congo: il
+portait anciennement le nom d'Ambanda, et ses habitans se nomment
+encore Ambandos, comme ceux de Loango se nomment Bramas.
+
+Le royaume d'Angole est borné au nord par celui de Congo, dont il est
+séparé par la rivière de Danda, que d'autres appellent Bengo; à l'est,
+par le royaume de Matamba; au sud, par Benguéla, et à l'ouest, par
+l'Océan: sa situation est entre 7 degrés 30 minutes, et 10 degrés 40
+minutes de latitude sud.
+
+Dans la province de Massingan ou de Massangano, les Portugais ont un
+fort près d'une petite rivière du même nom, entre les rivières de
+Koanza et de Sounda. La Koanza coule au sud, et la Sounda au nord;
+mais leurs eaux se mêlent à la distance d'une lieue, et c'est de cette
+jonction que la ville tire le nom de Massangano, qui signifie, dans la
+langue du pays, un mélange d'eau: elle n'était autrefois qu'un grand
+village ouvert; mais le soin que les Portugais ont pris d'y bâtir un
+grand nombre de belles maisons de pierre en a fait une ville
+considérable. Ce changement et l'érection du fort sont de l'année
+1578, lorsque, avec le secours du roi de Congo, les Portugais
+pénétrèrent dans le royaume d'Angole. La ville est habitée aujourd'hui
+par quantité de familles portugaises, et par un grand nombre de
+mulâtres et de Nègres.
+
+Le roi d'Angole fait sa résidence ordinaire un peu au-dessus de
+Massangano, dans l'intérieur d'une chaîne de montagnes d'environ sept
+lieues de tour, où la richesse des campagnes et des prairies lui
+fournit des provisions en abondance. On n'y peut pénétrer que par un
+seul passage; et ce prince l'a fortifié avec tant de soin, qu'il est à
+couvert des insultes de ses ennemis.
+
+La province de Loanda tient le premier rang par sa grandeur et ses
+richesses. Sa capitale est la ville de Loanda, qu'on nomme aussi
+Saint-Paul de Loanda, pour la distinguer d'une île du même nom. C'est
+la capitale de toutes les possessions portugaises dans cette grande
+partie de l'Afrique et la résidence du gouverneur.
+
+Saint-Paul de Loanda doit son origine aux Portugais en 1578, lorsque
+Paul Diaz de Novaës fut envoyé dans cette contrée pour en être le
+premier gouverneur. Elle est grande et remplie de beaux édifices,
+mais sans murs et sans fortifications, à la réserve de quelques petits
+forts élevés sur le rivage pour la sûreté du port. Les maisons des
+blancs sont de pierre et couvertes de tuiles. Celles des Nègres ne
+sont que de bois et de paille. L'évêque d'Angole et de Congo y fait sa
+résidence à la tête d'un chapitre de neuf ou dix chanoines.
+
+La ville est habitée par trois mille blancs et par un nombre
+prodigieux de Nègres qui servent les blancs en qualité d'esclaves, ou
+de domestiques libres. Il est commun pour un Portugais de Loanda
+d'avoir cinquante esclaves à son service; les plus riches en ont deux
+ou trois cents, et quelques-uns jusqu'à trois mille; c'est en quoi
+consiste leur richesse, parce que tous ces Nègres, étant propres à
+quelque travail, s'occupent suivant leur profession, et qu'outre la
+dépense de leur entretien qu'ils épargnent à leur maître, ils lui
+apportent chaque jour le fruit de leur travail; mais, à l'exception de
+Massangano et de quelques autres places intérieures, les Portugais ne
+possèdent rien au delà des côtes.
+
+Le nombre des mulâtres est fort grand: ils portent une haine mortelle
+aux Nègres, sans en excepter leur mère négresse, et toute leur
+ambition consiste à se mettre dans une certaine égalité avec les
+blancs; mais, loin d'obtenir cette grâce, ils n'ont pas même la
+liberté de paraître assis devant eux.
+
+Les enfans que les Portugais ont de leurs Négresses passent également
+pour esclaves, à moins que le père ne se détermine à les déclarer
+légitimes. À la moindre faute, ces misérables victimes sont vendues et
+transportées sans aucun égard pour les lois de la religion et de la
+nature. Un Portugais avait deux filles, l'une veuve et l'autre à
+marier: dans la vue de procurer un meilleur établissement à la
+seconde, il dépouilla l'autre de tout ce qu'elle possédait. Celle-ci
+ne pouvant rien opposer à cette injustice, prit une autre résolution,
+qu'elle ne fit pas difficulté de déclarer à Mérolla: «Je ne veux pas
+déplaire à mon père, lui dit-elle; il est le maître de me traiter à
+son gré; mais après sa mort je vendrai ma soeur, parce qu'elle est née
+de mon esclave, et je me dédommagerai sans bruit du tort qu'il me
+fait.» Voilà les abominations que produit le commerce des esclaves.
+
+L'usage des pères, à la naissance de chaque enfant, est de jeter les
+fondemens d'une nouvelle maison pour le loger après son mariage; les
+murs s'élèvent à mesure que l'enfant croit en âge. On n'a point
+d'autre chaux que la poudre des écailles d'huîtres calcinées au feu.
+
+Les bornes du pays de Benguéla, que l'on nomme Bankella, sont, au
+nord, le royaume d'Angole, dont quelques-uns le regardent comme une
+partie; à l'est, le pays de Djoggi-Kasandj, duquel il est séparé par
+la rivière Kounéni; au sud, celui de Martaman, et la mer à l'ouest; sa
+situation est entre 10 degrés 30 minutes, et 16 degrés 15 minutes de
+latitude sud.
+
+L'air est si dangereux dans le pays de Benguéla, et communique aux
+alimens des qualités si pernicieuses, que les étrangers qui en usent à
+leur arrivée n'évitent point la mort ou de fâcheuses maladies. On
+conseille ordinairement aux passagers de ne pas descendre à terre, ou
+du moins de ne pas boire de l'eau du pays, qu'on prendrait pour une
+lie épaisse. On reconnaît aisément combien l'air est dangereux pour
+les blancs; tous ceux qui habitent le pays ont l'air d'autant de morts
+sortis du tombeau; leur voix est faible et tremblante, et leur
+respiration entrecoupée, comme s'ils la retenaient entre les dents.
+Carli, qui fait d'eux cette peinture, se dispensa de résider dans un
+si triste lieu.
+
+Du temps de Lopez et de Battel, les Européens, n'avaient qu'un
+établissement dans cette baie; mais dans la suite les Portugais y ont
+bâti du côté du nord une ville qu'ils ont nommée San-Phelipé, ou
+Saint-Philippe de Benguéla, et qu'ils appellent aussi le
+Neuf-Benguéla, pour la distinguer d'une ancienne ville du même nom,
+qui est située sur les bords de cette contrée du côté du nord, entre
+le port de Soto et la rivière de Dongo ou de Moréna. Carli, qui se
+trouvait dans le pays en 1666, dit que la ville de Benguéla est gardée
+par une garnison portugaise, avec un gouverneur de la même nation: il
+ajoute que le nombre des blancs qui l'habitent est d'environ deux
+cents, que celui des Nègres est très-grand, que les maisons ne sont
+bâties que de terre et de paille, que l'église et les forts ne sont
+pas mieux.
+
+Mérolla parle avec horreur d'un usage établi dans un port de ce
+royaume où son vaisseau relâcha: les femmes, d'intelligence avec leurs
+maris, emploient tous les artifices de leur sexe pour attirer d'autres
+hommes dans leurs bras, et livrent leurs amans au mari, qui les
+emprisonne aussitôt pour les vendre à la première occasion, sans avoir
+aucun compte à rendre de cette violence.
+
+Dans toutes les parties du royaume d'Angole, on distingue quatre
+ordres de Nègres qui composent la nation: le premier, qui est celui
+des nobles, se nomme mokata; on donne au second, dans la langue du
+pays, le titre d'enfant du domaine: il renferme tous les habitans
+libres, qui sont la plupart artisans ou laboureurs; le troisième ordre
+est celui d'une sorte d'esclaves qui appartient au domaine de chaque
+noble, et qui passe de même à l'héritier; enfin le quatrième est
+l'ordre des mokikas ou des esclaves ordinaires, qui s'acquiert par la
+guerre ou par le commerce.
+
+En général, les habitans d'Angole et de Benguéla n'amassent point de
+richesses. Ils se contentent d'un peu de millet et de quelques
+bestiaux, de leur huile et de leur vin de palmier. Le principal
+commerce des Portugais et des autres Européens dans le royaume
+consiste en esclaves, qu'ils transportent à Porto-Rico, à
+Rio-de-la-Plata, à Saint-Domingue, à la Havanne, à Carthagène, et
+surtout au Brésil, pour le service des plantations et des mines.
+Autrefois les Espagnols transportaient annuellement plus de quinze
+mille esclaves dans leurs propres colonies, et l'on juge
+qu'aujourd'hui les Portugais n'en transportent pas moins. Leurs agens
+les achètent à cent cinquante et deux cent milles dans l'intérieur des
+terres. Lorsqu'ils arrivent sur la côte, ils sont ordinairement fort
+maigres et très-faibles, parce qu'ils sont mal nourris dans le voyage,
+et qu'on ne leur donne la nuit que le ciel pour toit et la terre pour
+lieu de repos. Mais, avant que de les embarquer, l'usage des Portugais
+de Loanda est de les bien traiter, dans une grande maison qui n'a
+point d'autre destination. Ils leur fournissent de l'huile de palmier
+pour se frotter le corps et se rafraîchir. S'il ne se trouve point de
+vaisseau prêt à les recevoir, ou s'ils ne sont point en assez grand
+nombre pour faire une cargaison complète, ils les emploient à la
+culture de leurs terres. Lorsqu'ils sont à bord, ils prennent soin de
+leur santé; ils sont pourvus de remèdes, surtout de citrons, pour les
+garantir du scorbut. Si quelqu'un d'entre eux tombe malade, ils ne
+manquent point de le loger à part et de lui faire observer un régime
+salutaire. Dans leurs vaisseaux de transport, ils leur donnent des
+nattes, qui sont changées régulièrement de douze en douze jours.
+L'avarice même peut donc quelquefois ramener à l'humanité.
+
+Lopez raconte que de son temps le roi d'Angole et tous ses sujets
+n'avaient point encore d'autre religion que l'idolâtrie. Il ajoute que
+ce prince, ayant formé le dessein d'embrasser la foi chrétienne, à
+l'exemple du roi de Congo, lui fit demander, par un ambassadeur, des
+prêtres et des missionnaires; mais que le royaume de Congo n'en avait
+point assez pour s'en défaire en faveur de ses voisins. Depuis le même
+temps, l'état de la religion a reçu peu de changement dans le royaume
+d'Angole, excepté dans les villes de Loanda, de Massangano et quelques
+autres lieux immédiatement soumis aux Portugais. Loanda est un siége
+épiscopal, suffragant de celui de San-Salvador.
+
+La langue du royaume d'Angole n'est pas plus différente de celle de
+Congo que le portugais ne l'est du castillan, ou le vénitien du
+calabrois, c'est-à-dire que la différence consiste principalement dans
+la prononciation; cependant elle est assez grande pour en faire comme
+une autre langue. Toutes ces régions n'ont point de caractères pour
+l'écriture.
+
+Les rois d'Angole n'étaient anciennement que des gouverneurs ou des
+lieutenans du roi de Congo qui s'étaient emparés de l'autorité dans
+l'étendue de leur administration; ensuite ils usurpèrent le pouvoir
+absolu dans un pays qu'ils gouvernaient au nom d'autrui; et joignant
+diverses conquêtes au royaume d'Angole, ils devinrent aussi riches et
+presque aussi puissans que leur maître; cependant ils ont toujours
+conservé une ombre de dépendance sous le nom d'un tribut qu'ils ne
+paient qu'à leur gré.
+
+Les rois d'Angole entretiennent, comme ceux de Congo, un grand nombre
+de paons: ce privilége est réservé à la famille royale. Leur
+vénération pour ces animaux va si loin, qu'un de leurs sujets qui
+aurait la hardiesse d'en prendre une seule plume n'éviterait pas la
+mort ou l'esclavage.
+
+Les provinces d'Angole sont gouvernées, sous l'autorité du roi, par
+les principaux seigneurs de sa cour, et chaque canton par un chef
+inférieur qui porte le nom de sova.
+
+On ne connaît dans le royaume d'Angole qu'une sorte de punition pour
+les crimes; c'est l'esclavage au profit du _Sova_.
+
+Le roi de Portugal tire du royaume d'Angole un revenu considérable,
+soit du tribut annuel des sovas, soit des droits qu'il impose sur la
+vente des marchandises et des esclaves.
+
+Les révolutions du royaume d'Angole n'ont point empêché qu'il ne soit
+demeuré fort puissant. Lopez observe que, depuis l'établissement du
+christianisme dans le royaume de Congo, le nombre des habitans y est
+beaucoup diminué; au lieu que l'ancien usage de la polygamie, qui
+subsiste toujours dans le royaume d'Angole, le rend plus peuplé qu'on
+ne peut se l'imaginer. Le même auteur ajoute que, suivant l'usage du
+pays, qui oblige tous les sujets de suivre le monarque à la guerre, il
+peut mettre en campagne un million d'hommes. Dapper confirme ce
+nombre; mais il ajoute que, dans une occasion pressante, le roi peut
+lever promptement cent mille volontaires: puissance redoutable, si la
+conduite et le courage y répondaient. On reconnut assez que ces deux
+qualités leur manquent, en 1584, lorsque cinq cents Portugais,
+assistés d'un petit nombre de Mosicongos, défirent une armée de douze
+cent mille Angoliens. L'année suivante, deux cents Portugais et dix
+mille Nègres en battirent six cent mille.
+
+Quoique la foi chrétienne ait fait quelque progrès dans ces trois
+contrées, la plus grande partie des habitans observe encore l'ancienne
+religion, qui consiste dans le culte de Mokissos.
+
+Tous les sovas chrétiens ont un chapelain dans leur benza ou village
+pour baptiser les enfans et célébrer les saints mystères. Mais entre
+ceux qui font profession du christianisme il s'en trouve un grand
+nombre qui demeurent attachés secrètement à l'idolâtrie.
+
+Les gangas ou les prêtres nommés _singhillis_, c'est-à-dire dieux de
+la terre, ont un supérieur ou un souverain pontife qui porte le nom de
+_ganga kitorna_, et qui passe pour le premier dieu de cette espèce.
+C'est à lui qu'on attribue toutes les productions terrestres, telles
+que les fruits et les grains. On lui offre les premiers, comme un
+juste hommage; et lui-même se vante de n'être pas sujet à la mort.
+Pour confirmer les Nègres dans cette ridicule opinion, lorsqu'il se
+sent près de sa fin par la faiblesse de l'âge ou par la maladie, il
+appelle un de ses disciples pour lui communiquer le pouvoir qu'il a de
+produire les biens de la terre; ensuite il le fait étrangler
+publiquement avec une corde, ou tuer d'un coup de massue. Cette
+exécution se fait à la vue d'une nombreuse assemblée. Si l'office du
+grand pontife n'était pas rempli continuellement, les habitans sont
+persuadés que la terre deviendrait stérile, et que le genre humain
+toucherait bientôt à sa ruine. Les gangas inférieurs finissent
+ordinairement leur vie par une mort violente.
+
+Comme tous les gangas prétendent à la divination, nos missionnaires
+leur ont donné le nom de sorciers, et les persécutent sans cesse dans
+tous les lieux où ils ont quelque pouvoir. D'un autre côté, les
+prêtres idolâtres portent une haine mortelle à ceux de l'église
+romaine, soit par le ressentiment des injures qu'ils reçoivent soit
+par zèle pour le rétablissement du paganisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de Benguéla.
+
+
+L'air de Congo, généralement parlant, est plus tempéré qu'on n'est
+porté à se l'imaginer. L'hiver y ressemble à l'automne de Rome. On n'y
+est jamais obligé d'augmenter l'épaisseur des habits ni de s'approcher
+du feu. Il n'y a point de différence pour le froid entre le sommet des
+montagnes et les plaines. On voit même des hivers ou la chaleur est
+plus vive qu'en été.
+
+La différence des jours et des nuits n'est que d'un quart d'heure
+pendant toute l'année.
+
+L'hiver commence au mois de mars, lorsque le soleil entre dans les
+signes du nord, et l'été au mois de septembre, lorsque le soleil passe
+dans les signes du sud. Il ne tombe jamais de pluie pendant l'été;
+mais elle dure sans interruption pendant les mois d'avril, mai, juin,
+juillet et août, qui composent l'hiver. Les beaux jours du moins y
+sont fort rares. On est surpris de la force des pluies et de la
+grosseur des gouttes. Lorsque les terres sont bien abreuvées, toutes
+les rivières s'enflent et répandent leurs eaux dans les pays voisins.
+Les premières pluies commencent ordinairement le 15 avril, et
+quelquefois plus tard. De là vient que ces nouvelles eaux du Nil, qui
+sont attendues avec tant d'impatience en Égypte, arrivent plus tôt ou
+plus tard.
+
+Dans toutes ces contrées, les vents d'hiver soufflent depuis le nord
+jusqu'à l'ouest, et depuis le nord jusqu'au nord-est. Ils ont été
+nommés par les Portugais _vents généraux_; ce sont les mêmes que les
+Romains nommaient _étésiens_, et qui soufflent en été dans l'Italie.
+Ils poussent avec beaucoup de force les nues vers les grandes
+montagnes, où, se rassemblant et se trouvant pressées, elles se
+condensent beaucoup. À l'approche de la pluie, elles paraissent comme
+perchées au sommet de ces montagnes; et de là viennent les inondations
+du Nil, du Sénégal et des autres rivières, qui se déchargent dans les
+mers orientales et occidentales.
+
+Pendant l'été du pays, qui est l'hiver de Rome, les vents soufflent
+depuis le sud jusqu'au sud-est. En nettoyant les parties méridionales
+du ciel, ils poussent la pluie vers les régions du nord. Leur effet le
+plus salutaire est de répandre la fraîcheur dans toutes ces contrées;
+sans quoi il serait impossible de résister à des chaleurs si
+excessives, que, pendant la nuit même, on est contraint de suspendre
+au-dessus de soi deux couvertures pour se garantir de l'embrasement de
+l'air. Les voyageurs remarquent aussi qu'il ne tombe jamais de neige à
+Congo et dans les pays voisins, et qu'on n'en aperçoit point au sommet
+des plus hautes montagnes, excepté vers le cap de Bonne-Espérance et
+sur quelques autres monts que les Portugais ont nommés Sierra-Névada
+ou Monts de neige. Mais on ne vante point cette propriété du pays
+comme un avantage; car un peu de neige ou de glace paraîtrait à Congo
+plus précieux que l'or.
+
+On trouve, dit-on, dans le royaume de Congo des mines de divers
+métaux, sans en excepter l'or et l'argent; mais les habitans ont
+toujours refusé de les découvrir aux étrangers.
+
+Le cuivre y est fort commun, surtout dans la province de Pemba, près
+de la ville du même nom. La teinte de jaune est si forte dans
+certaines roches, qu'on les a prises pour de l'or. Sogno n'en est pas
+moins rempli; et son cuivre étant encore meilleur que celui de Pemba,
+on en fabrique à Loanda les bracelets et les anneaux que les Portugais
+transportent à Callabar, à Kiodelkey, et dans d'autres lieux.
+Linschoten assure que Bamba a des mines d'argent et de quelques autres
+métaux. Il place à l'est de Sounda des mines de cristal et de fer.
+«Les dernières, dit-il, sont les plus estimées des Nègres, parce
+qu'ils font de ce métal des couteaux, des épées et d'autres armes.»
+
+Les montagnes de Congo renferment en plusieurs endroits différentes
+sortes de très-belles pierres, dont on pourrait faire des colonnes,
+des chapiteaux et des bases d'une telle grandeur, que, si l'on eh
+croit Lopez, on y couperait facilement une église d'une seule pièce,
+et de la même pierre que l'obélisque romain de la _Porta del Popolo_.
+On y trouve des monts entiers de porphyre, de jaspe et de marbre de
+différentes couleurs, qui portent à Rome le nom de _marbres de
+Numidie_, _d'Afrique_ et _d'Éthiopie_, dont on voit quelques piliers
+dans la chapelle du pape Grégoire. Les mêmes montagnes ont une pierre
+marquetée dans laquelle il se trouve de fort belles hyacinthes,
+c'est-à-dire que les raies ou les veines qui sont distribuées par tout
+le corps peuvent en être tirées comme les pépins d'une grenade, et
+tombant alors en petites pièces du plus parfait hyacinthe; mais on
+ferait de la masse entière des colonnes d'une beauté merveilleuse.
+
+Enfin les montagnes de Congo renferment d'autres espèces de pierres
+rares qui paraissent imprégnées de cuivre et d'autres métaux. Elles
+prennent le plus beau poli du monde, et sont d'un usage admirable pour
+la sculpture.
+
+Ce grand royaume produit régulièrement chaque année deux moissons. On
+commence à semer au mois de janvier pour recueillir au mois d'avril.
+La chaleur recommence au mois de septembre, et rend les terres propres
+à recevoir de nouvelles semences, qui offrent une moisson abondante au
+mois de décembre.
+
+La, terre est noire et féconde comme les femmes qui la cultivent.
+
+Dans le royaume d'Angole, le pain se fait de la racine, de manioc; les
+habitans la nomment _mandioca_.
+
+On doit être accoutumé, par les relations précédentes, à lire sans
+étonnement que l'Afrique produit des arbres d'une hauteur et d'une
+grosseur si démesurées, qu'un seul fournit à la construction d'un
+grand nombre de maisons et de pirogues. Celui qui tient le premier
+rang est le figuier des Indes ou ensaka. Il s'en trouve plusieurs dans
+l'île de Loanda. Il a déjà été question de cet arbre. Il paraît en
+effet que, depuis le Sénégal jusqu'au Congo, le règne végétal présente
+une uniformité extraordinaire.
+
+Toutes les parties du royaume de Congo produisent beaucoup d'arbres
+fruitiers. Dans la province de Pemba, le plus grand nombre des
+habitans se nourrit de fruits. Les citrons, les limons, les bananes,
+et surtout les oranges, y sont en abondance. Elles rendent beaucoup de
+jus, sans être aigres ni douces, et leur usage n'est jamais nuisible.
+Pour faire juger de la fertilité du pays, Lopez rapporte que pendant
+l'espace de quatre jours il vit croître assez haut un petit citronnier
+d'un pépin qu'il avait planté.
+
+Le plus surprenant de tous les arbres de Congo est le mignamigna, qui
+produit du poison d'un côté, et l'antidote de l'autre. Si l'on est
+empoisonné par le bois ou par le fruit, les feuilles servent de
+contre-poison. Au contraire, si l'on a pris du poison par les
+feuilles, il faut avoir recours au bois ou au fruit: c'est encore une
+de ces fables si fréquentes chez les anciens voyageurs. On en va lire
+de plus absurdes.
+
+Mérolla, après avoir observé que ces régions offrent une variété
+surprenante de toutes sortes d'oiseaux, fait une remarque singulière
+sur les moineaux. Ils sont de la même forme que ceux de l'Europe,
+aussi-bien que les tourterelles; mais, dans la saison des pluies, leur
+plumage devient rouge, et reprend ensuite sa première couleur. On voit
+arriver la même chose aux autres oiseaux.
+
+Les oiseaux que les Nègres appellent dans leur langue _oiseaux de
+musique_ sont un peu plus gros que les serins de Canarie. Quelques-uns
+sont tout-à-fait rouges, d'autres verts, avec les pieds et le bec
+noirs; d'autres sont blancs; d'autres gris ou noirs. Les derniers
+surtout ont le ramage charmant; on croirait qu'ils parlent dans leur
+chant. Les seigneurs du pays les tiennent renfermés dans des cages.
+
+Mais de tous les habitans ailés de ce climat il n'y en a point dont
+Mérolla parle avec tant d'admiration que d'un petit oiseau décrit par
+Cavazzi. Sa forme est peu différente de celle du moineau; mais sa
+couleur est d'un bleu si foncé, qu'à la première vue il paraît
+tout-à-fait noir; son ramage commence à la pointe du jour, et fait
+entendre fort distinctement le nom de Jésus-Christ. «N'est-il pas
+surprenant, dit Mérolla, que cette exhortation naturelle n'ait pas la
+force d'amollir le coeur des habitans pour leur faire abandonner
+l'idolâtrie?»
+
+Le père Caprani parle d'un oiseau merveilleux dont le chant consiste
+dans ces deux mots, _va dritto_, c'est-à-dire _va droit_. Un autre,
+dans les mêmes contrées, mais surtout dans le royaume de Matamba,
+chante continuellement _vuiéki, vuiéki_, qui signifie _miel_ en langue
+du pays. Il voltige d'un arbre à l'autre pour découvrir ceux où les
+abeilles ont fait leur miel, et s'y arrête jusqu'à ce que les passans
+l'aient enlevé; ensuite il fait sa nourriture de ce qui reste. Mais,
+par un autre jeu de la nature, le même chant attire les lions, ou du
+moins, en suivant l'oiseau, le passant tombe quelquefois dans les
+griffes d'un lion, et trouve, dit Mérolla, la mort au lieu de miel.
+Dapper parle d'un autre oiseau qui se trouve dans le royaume de
+Loango. Les Nègres sont persuadés que son chant annonce l'approche de
+quelque bête féroce.
+
+Il y a peu d'animaux dans le royaume de Congo qui ne lui soient
+communs avec le royaume d'Angola. Tels sont les éléphans, les
+rhinocéros, les panthères, les léopards, les lions, les buffles, les
+loups, les chacals, les hyènes, les grands chats sauvages, les
+civettes, les sangliers et les caméléons.
+
+Il se trouve des éléphans dans toutes les parties du royaume de Congo.
+Les habitans du pays prétendent que cet animal vit cent cinquante ans,
+et ne cesse pas de croître jusqu'au milieu de cet âge. Lopez prit
+plaisir à en peser plusieurs dents, dont chacune était d'environ deux
+cents livres.
+
+La peau des éléphans de Congo est d'une dureté incroyable; elle a
+quatre pouces d'épaisseur.
+
+Les éléphans ont à la queue une sorte de poil ou de soie de
+l'épaisseur d'un jonc et d'un noir fort brillant. La force et la
+beauté de ce poil augmentent avec l'âge de l'animal. Un seul se vend
+quelquefois deux ou trois esclaves, parce que les seigneurs et les
+femmes sont passionnés pour cet ornements. Tous les efforts d'un homme
+avec les deux mains ne peuvent le briser. Quantité de Nègres se
+hasardent à couper la queue de l'éléphant, dans la seule vue de se
+procurer ces poils. Ils le surprennent quelquefois tandis qu'il monte
+par quelque passage étroit dans lequel il ne peut se tourner ni se
+venger avec sa trompe. D'autres, beaucoup plus hardis, prennent le
+temps où ils le voient paître, lui coupent la queue d'un seul coup, et
+se garantissent de sa fureur par des mouvemens circulaires que la
+pesanteur de l'animal et la difficulté qu'il trouve à se tourner ne
+lui permettent pas de faire avec la même vitesse; cependant, comme on
+l'a déjà dit, il court plus vite en droite ligne que le cheval le plus
+léger, parce que ses pas sont beaucoup plus grands.
+
+L'éléphant est d'un naturel fort doux et peu inquiet pour sa sûreté,
+parce qu'il se repose sur sa force. S'il ne craint rien, il ne cherche
+pas non plus à nuire. Ils s'approche des maisons sans y causer aucun
+désordre; il ne fait aucune attention aux hommes qu'il rencontre.
+Quelquefois il enlève un Nègre avec sa trompe et le tient suspendu
+pendant quelques momens; mais c'est pour le remettre tranquillement à
+terre. Il aime les rivières et les lacs, surtout vers le temps de
+midi, pour se désaltérer ou se rafraîchir: il se met dans l'eau
+jusqu'au ventre, et se lave le reste du corps avec l'eau qu'il prend
+dans sa trompe. Lopez est persuadé que c'est la multitude des étangs
+et des pâturages qui attire un si grand nombre d'éléphans dans le
+royaume de Congo. Il se souvient, dit-il, d'en avoir vu plus de cent
+dans une seule troupe, entre Cazanze et Loanda; car ils aiment à
+marcher en compagnie, et les jeunes surtout vont toujours à la suite
+des vieux.
+
+Avant l'arrivée des Portugais, les Nègres de Congo ne faisaient aucun
+cas des dents d'éléphans. Ils en conservaient un grand nombre depuis
+plusieurs siècles, mais sans les mettre au rang de leurs marchandises
+de commerce. De là vient que les vaisseaux de l'Europe en apportèrent
+une si prodigieuse quantité de Congo et d'Angole jusqu'au milieu du
+dernier siècle. Mais ils épuisèrent enfin le pays, et les habitans
+sont obligés aujourd'hui d'avoir recours aux autres contrées pour en
+fournir au commerce de l'Europe.
+
+Les peuples de Bamba n'ont jamais eu l'art d'apprivoiser les éléphans;
+mais ils entendent fort bien la manière de les prendre en vie. Leur
+méthode est d'ouvrir, dans les lieux que ces animaux fréquentent, de
+larges fossés qui vont en se rétrécissant vers le fond; ils les
+couvrent de branches d'arbres et de gazon qui cachent le piége. Lopez
+vit sur les bords de la Koanza un jeune éléphant qui était tombé dans
+une de ces tranchées. Les vieux, après avoir employé inutilement toute
+leur force et leur adresse pour le tirer du précipice, remplirent la
+fosse de terre, comme s'ils eussent mieux aimé le tuer et l'ensevelir
+que de l'abandonner aux chasseurs. Ils exécutèrent cette opération à
+la vue d'un grand nombre de Nègres, qui s'efforcèrent en vain de les
+chasser par le bruit, par la vue de leurs armes, et par des feux
+qu'ils leur jetaient pour les effrayer.
+
+Dapper observe que l'éléphant, après avoir été blessé, emploie toutes
+sortes de moyens pour tuer son ennemi; mais que, s'il obtient cette
+vengeance, il ne fait aucune insulte à son corps: au contraire, son
+premier soin est de creuser la terre de ses dents pour lui faire un
+tombeau, dans lequel il l'étend avec beaucoup d'adresse, ensuite il le
+couvre de terre et de feuillage.
+
+On trouve dans le royaume de Congo quantité de ces grands singes qu'on
+nomme _orangs-outangs_ aux Indes orientales, et qui tiennent comme le
+milieu entre l'espèce humaine et les babouins. Nous en avons déjà
+parlé sous le nom de _barris_. Au Congo, l'on nomme les plus grands
+_pongo_, et les autres _jockos_: leur retraite est dans les bois. Ils
+dorment sur les arbres, et s'y font une espèce de toit qui les met à
+couvert de la pluie. Leurs alimens sont des fruits ou des noix
+sauvages; jamais ils ne mangent de chair. L'usage des Nègres qui
+traversent les forêts est d'y allumer des feux pendant la nuit. Ils
+remarquent que le matin, à leur départ, les pongos prennent leur place
+autour du feu, et ne se retirent point qu'il ne soit éteint; car, avec
+beaucoup d'adresse, ils n'ont point assez de sens pour l'entretenir en
+y apportant du bois.
+
+Ils marchent quelquefois en troupes, et tuent les Nègres qui
+traversent les forêts. Ils fondent même sur les éléphans qui viennent
+paître dans les lieux qu'ils habitent, et les incommodent si fort à
+coups de poings ou de bâtons, qu'ils les forcent à prendre la fuite en
+poussant des cris. On ne prend jamais de pongos adultes, parce qu'ils
+sont si robustes, que dix hommes ne suffiraient pas pour les arrêter.
+Mais les Nègres en prennent quantité de jeunes, après avoir tué la
+mère, au corps de laquelle ils s'attachent fortement. Lorsqu'un de ces
+animaux meurt, les autres couvrent son corps d'un amas de branches et
+de feuillages. Purchass ajoute, en forme de note, que, dans les
+conversations qu'il avait eues avec Battel, il avait appris de
+lui-même qu'un pongo lui enleva un petit Nègre, qui passa un mois
+entier dans la société de ces animaux; car ils ne font, dit-il, aucun
+mal aux hommes qu'ils surprennent. Mais comment accorder cette
+observation de Purchass avec ce qu'on vient de dire d'après d'autres
+voyageurs, que les pongos attaquent les Nègres dans les forêts? Ne
+faut-il pas en conclure que ces circonstances varient selon les lieux
+que les observateurs ont visités? Au reste, il y a beaucoup
+d'apparence que le pongo est le satyre des anciens.
+
+On trouve dans ces contrées les énormes serpens dont on a vu plus haut
+la description. Les Nègres les appellent, dans leur langue, _le grand
+serpent d'eau_, _ou la grande hydre_. Cette redoutable espèce de
+serpent, dit Lopez, change de peau dans la saison ordinaire, et
+quelquefois après s'être monstrueusement rassasiée. Ceux qui la
+trouvent ne manquent pas de la montrer en spectacle. Lorsqu'il arrive
+aux Nègres de mettre le feu à quelque bois épais, ils y trouvent
+quantité de ces serpens tout rôtis, dont ils font un admirable festin.
+Ce serpent paraît être le même qui porte, suivant Dapper, le nom
+d'_embamba_ dans le royaume d'Angole et celui de _minia_, dans le pays
+de Quodjas.
+
+Le serpent le plus remarquable que Mérolla ait vu, se nomme _capra_.
+La nature a mis son poison dans son écume, qu'il crache ou qu'il lance
+de fort loin dans les yeux d'un passant. Elle cause des douleurs si
+vives, que, s'il ne se trouve pas bientôt quelque femme pour les
+apaiser avec son lait, l'aveuglement est inévitable. Ces serpens
+entrent dans les maisons, et montent aux arbres la nuit comme le jour.
+
+Lopez décrit une autre espèce de serpent qui a, vers l'extrémité de sa
+queue, une petite tumeur de laquelle il sort un bruit éclatant comme
+celui d'une sonnette; il ne peut se remuer sans se faire entendre,
+comme si la nature avait pris soin d'avertir les passans du danger.
+
+Le même auteur ajoute qu'il se trouve dans le royaume de Congo des
+vipères si venimeuses que dans l'espace de vingt-quatre heures elles
+causent la mort; mais que les Nègres connaissent des simples dont
+l'application est un remède assuré lorsqu'elle est assez prompte. Il
+dit encore que ce pays produit d'autres créatures de la grosseur du
+bélier, avec des ailes; elles ont une longue queue et une gueule fort
+allongée, armée de plusieurs rangées de dents: elles se nourrissent de
+chair crue. L'auteur ne leur donne que deux jambes. Leur couleur est
+bleue et verte, et leur peau paraît couverte d'écaillés. Les païens
+nègres leur rendent une sorte de culte: on en voyait un assez grand
+nombre à Congo du temps de Lopez, parce qu'étant fort rares dans les
+provinces, les principaux seigneurs prennent beaucoup de soin pour les
+conserver; ils souffrent que le peuple leur rende des adorations, en
+faveur des présens et des offrandes dont elles sont accompagnées.
+Lopez a évidemment été la dupe des seigneurs du Congo, s'il a pu
+ajouter foi à un récit d'une absurdité si choquante.
+
+Les caméléons du pays font leur demeure dans les rochers et sur les
+arbres: ils ont la tête pointue et la queue en forme de scie.
+
+Les rivières de Congo et d'Angole abondent en poissons de différentes
+espèces. Celle de Zaïre en produit un fort remarquable, qui se nomme
+_ambizagoulo_ (_porc_), parce qu'il n'est pas moins gras que cet
+animal, et qu'il fournit du lard. La nature lui a donné deux espèces
+de mains, et lui a formé le dos comme un bouclier: sa chair est fort
+bonne, mais elle n'a pas le goût de poisson; sa gueule ressemble à
+celle du boeuf; il se nourrit de l'herbe qui croît sur les bords de la
+rivière, sans jamais monter sur la rive. Quelques-uns de ces poissons
+pèsent jusqu'à cinq cents livres; à cette description, l'on reconnaît
+le lamantin.
+
+Pendant le séjour que Carli fit à Colombo, des pêcheurs prirent un
+grand poisson, de forme ronde comme une roue de carrosse. Il a deux
+dents au milieu du corps, et plusieurs trous par lesquels il voit, il
+entend, il mange; sa gueule, qui est une de ces ouvertures, n'a pas
+moins d'un empan de long: sa chair est délicieuse, et ressemble au
+veau pour la blancheur.
+
+Lopez rapporte que le Zaïre nourrit des crocodiles. Mérolla, au
+contraire, assure formellement qu'il ne s'y en trouvé point; mais on
+convient qu'il s'en trouve un grand nombre dans les autres rivières du
+même pays. Battel, pour nous donner une idée de la grandeur et de
+l'avidité de ces monstres, rapporte que, dans le royaume de Loango, un
+crocodile dévora une allibamba entière, c'est-à-dire une troupe de
+huit ou neuf esclaves, liés de la même chaîne; mais le fer, qu'il ne
+put digérer, lui causa la mort, et fut trouvé ensuite dans ses
+entrailles. Le même auteur ajoute qu'il a vu des crocodiles guetter
+leur proie, la saisir, et traîner dans la rivière des hommes, des
+chevaux et d'autres animaux. Un soldat qui avait été saisi avec cette
+violence tira son coup, et frappa si heureusement le crocodile au
+ventre, qu'il le tua sur-le-champ.
+
+En finissant la description du royaume de Congo, il ne sera point
+inutile de jeter un coup d'oeil sur les nations voisines,
+particulièrement sur celles des Anzikos et des Diaggas, qui
+environnent fort loin le royaume à l'est, et qui se sont rendues
+redoutables par leurs fréquentes invasions.
+
+Les Anzikos sont d'une extrême agilité. Ils courent sur les montagnes
+comme autant de chèvres. On ne vante pas moins leur courage, leur
+douceur, leur droiture et leur bonne foi. Il n'y a point de Nègres
+pour lesquels les Portugais aient tant de confiance. Cependant ils
+sont d'un caractère si sauvage et si grossier, qu'il n'y a point de
+conversation à former avec eux. Le commerce les attire au Congo: ils
+amènent des esclaves de leur propre nation, et apportent des dents
+d'éléphans ou des étoffes de la Nubie, dont ils sont voisins. En
+échange, ils emportent du sel et des zimbis ou grains de verre, qui
+leur servent de monnaie, outre une autre espèce de grandes coquilles
+qui viennent de l'île de San-Thomé, et qui servent à leur parure. Ils
+reçoivent aussi des soies, des toiles, de la verroterie, et d'autres
+marchandises apportées du Portugal.
+
+Ils ont l'usage de la circoncision; et, dès l'enfance, ils se marquent
+et se cicatrisent le visage avec la pointe d'un couteau.
+
+La chair humaine se vend dans leurs marchés comme celle de boeuf dans
+nos boucheries de l'Europe, car ils mangent tous les esclaves qu'ils
+prennent à la guerre. Ils tuent même leurs propres esclaves,
+lorsqu'ils les jugent assez gras; ou, s'ils trouvent cette voie moins
+avantageuse, ils les vendent pour la boucherie publique. Lorsqu'ils
+sont fatigués de la vie, ou quelquefois pour montrer seulement le
+mépris qu'ils en font, ils s'offrent avec leurs esclaves pour être
+dévorés par leurs princes. On trouve d'autres nations qui se
+nourrissent de la chair des étrangers; mais on ne connaît que les
+Anzikos qui se mangent les uns les autres, sans excepter leurs propres
+parens.
+
+Matamba est habité par les Diaggas. Il a du côté de l'est et du sud,
+les pays de Diaggas et de Kassandj: cette région s'étend du nord-est
+au sud-ouest, le long de Matamba et de Benguéla, l'espace d'environ
+neuf cents milles.
+
+Les Diaggas sont répandus dans une grande partie de l'Afrique, depuis
+les confins de l'Abyssinie au nord, jusqu'au pays des Hottentots au
+sud; car, outre les pays qu'on a déjà nommés, ils possèdent une partie
+considérable du Monémudji. Delisle les place au nord de cet empire;
+Lopez leur fait habiter les bords de cette vaste contrée, le long des
+deux rives du Nil, depuis sa source, qu'il place dans des lacs qui
+sont à l'est de Congo, jusqu'à l'empire du Prêtejean, par lequel il
+entend l'Abyssinie.
+
+Leur figure est fort noire et fort difforme; ils ont le corps grand et
+l'air audacieux; leur usage est de se tracer des lignes sur les joues
+avec un fer chaud; ils s'accoutument aussi à ne montrer que le blanc
+des yeux, en baissant la paupière; ce qui achève de les rendre
+très-horribles.
+
+Ils sont tout-à-fait nus, et tout respire la barbarie dans leurs
+manières. On ne leur connaît point de rois: ils vivent dans les
+forêts, errans comme les Arabes; leur férocité les porte à ravager le
+pays de leurs voisins, et, dans leurs attaques, ils poussent des cris
+affreux, pour commencer par inspirer la terreur. Si l'on en croit
+Lopez, leurs plus redoutables adversaires sont les Amazones, race de
+femmes guerrières, qu'il place dans le Monomotapa; ils se rencontrent
+sur les frontières de cet empire, et se font des guerres presque
+continuelles.
+
+Ils ne trouvent de satisfaction que dans les pays où les palmiers
+croissent abondamment, parce qu'ils sont passionnés pour le vin et le
+fruit de cet arbre. Le fruit est pour eux d'un double usage; ils le
+mangent et l'emploient à faire de l'huile. Leur méthode pour tirer le
+vin est différente de celle des Imbondas, qui ont l'art de grimper
+sur un arbre sans y toucher avec les mains, et qui remplissent leurs
+flacons au sommet. Les Diaggas abattent l'arbre par la racine, et le
+laissent couché pendant dix ou douze jours avant d'en faire sortir le
+vin; ensuite ils y creusent deux trous carrés, l'un au sommet, l'autre
+au milieu, de chacun desquels ils tirent du matin au soir une quarte
+de liqueur: chaque arbre fournit ainsi, pendant vingt-six jours, deux
+quartes de vin, après quoi il se flétrit et sèche entièrement. Dans
+tous les lieux où ils font quelque séjour, ils coupent assez d'arbres
+pour se fournir de vin pendant un mois. À la fin de ce terme, ils en
+abattent le même nombre; ainsi en peu de temps ils ruinent le pays.
+
+Ils ne s'arrêtent dans un lien qu'aussi long-temps qu'ils y trouvent
+des provisions. Au temps de la moisson, ils s'établissent dans le
+canton le plus fertile qu'ils peuvent découvrir, pour recueillir les
+grains d'autrui et faire main-basse sur les bestiaux, car ils ne
+plantent et ne sèment jamais; ils n'entretiennent point de troupeaux,
+et leur subsistance est toujours le fruit de leurs rapines. Lorsqu'ils
+entrent dans quelque pays où ils se croient menacés d'une vigoureuse
+résistance, leur usage est de se retrancher pendant un ou deux mois;
+ils ne cessent point de harceler les habitans, et de les tenir dans
+des alarmes continuelles. S'ils sont attaqués, ils se tiennent sur la
+défensive, et laissent deux ou trois jours à l'ennemi pour épuiser sa
+fureur. Ensuite leur général met, pendant la nuit, une partie de ses
+troupes en embuscade, à quelque distance du camp; et si l'attaque est
+renouvelée le lendemain, l'ennemi, pressé furieusement de deux côtés,
+se défend mal contre l'artifice et la force; ils ne pensent plus alors
+qu'à ravager le pays.
+
+Leurs femmes sont fécondes; mais, dans leurs marches, les Diaggas ne
+souffrent pas qu'elles multiplient, et leurs enfans sont ensevelis au
+moment qu'ils voient le jour. Ainsi ces guerriers errans meurent
+ordinairement sans postérité; ils apportent pour raison de leur
+conduite qu'ils ne veulent pas être troublés par le soin d'élever des
+enfans, ni retardés dans leurs marches; mais s'ils prennent quelques
+villes, ils conservent les garçons et les filles de douze à treize
+ans, comme s'ils étaient nés d'eux, tandis qu'ils tuent les pères et
+les mères pour les manger. Ils traînent cette jeunesse dans leurs
+courses, après leur avoir mis un collier, qui est la marque de leur
+malheur, et que les garçons doivent porter jusqu'à ce qu'ils aient
+prouvé leur courage en offrant la tête d'un ennemi au général. Cette
+marque de leur infamie disparaît alors. Le jeune homme est déclaré
+gonso, c'est-à-dire soldat. Bien n'a tant de force que cette espérance
+pour échauffer leur courage. En général, ce peuple semble être un
+composé de la grossièreté des anciens peuples nomades et de la
+férocité des flibustiers.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Cap de Bonne-Espérance. Hottentots.
+
+
+Il y a peu de lieux dans le monde dont on trouve aussi souvent la
+description dans les relations des voyageurs que celle du cap de
+Bonne-Espérance, parce que les vaisseaux, n'ayant point d'autre route
+pour se rendre aux Indes orientales, y touchent fort souvent au
+passage.
+
+Le cap de Bonne-Espérance, comme on l'a dit dans le premier livre de
+cet ouvrage, fut découvert pour la première fois, en 1493 sous le
+règne de Jean II, par Barthélemi Diaz, amiral portugais.
+
+Dans la suite, il ne paraît pas que le cap ait été visité par les
+Européens jusqu'à l'année 1600, où les vaisseaux de la compagnie
+hollandaise des Indes orientales, qui était alors dans son enfance,
+commencèrent à s'y arrêter dans le cours de leurs voyages. Cependant
+cette compagnie, qui s'est distinguée depuis avec tant de gloire par
+son génie pour le commerce et la navigation, ne conçut pas tout d'un
+coup les avantages qu'elle pouvait tirer d'un établissement au cap de
+Bonne-Espérance. Ses vaisseaux, à la vérité, continuèrent d'y relâcher
+en allant aux Indes, ou à leur retour; mais elle ne pensa point à s'y
+établir avant les représentations et les instances de Van-Rikbeck,
+chirurgien d'une flotte qui s'y était arrêtée en 1650, comme on le
+rapportera dans le cours de cet article.
+
+Il n'est pas aisé de fixer au juste les dimensions du pays qui est
+habité par les Hottentots. Ses limites sont très-incertaines au nord
+et au nord-est. Environné de trois côtés par la mer, il peut être
+regardé comme occupant la partie méridionale de l'Afrique depuis le
+tropique du capricorne jusqu'au 35e. degré de latitude sud.
+
+Un peu au sud de la baie de Sainte-Hélène sur la côte occidentale, est
+celle de Saldagna, célèbre dans les relations de tous les voyageurs.
+Vingt lieues au sud de Saldagna, on arrive à la baie de la Table, qui
+est séparée de la baie False, au sud, par un isthme sablonneux, large
+de neuf mille toises. Le cap de Bonne-Espérance forme la pointe
+occidentale de la baie False, et le cap Falso la pointe orientale. La
+côte se prolonge ensuite en ligne courbe jusqu'au cap des Aiguilles,
+qui est la pointe la plus méridionale de l'Afrique.
+
+Kolbe, voyageur allemand qui a donné en 1719 une description du cap de
+Bonne-Espérance, réduit les nations des Hottentots contenues dans
+cette partie de l'Afrique au nombre de dix-sept, dont il rapporte les
+noms: les Gunghemans, les Kokhaquas, les Sussaquas, les Odiquas, les
+Khirigriquas, les grands Namaquas et les petits, les Khorogauquas, les
+Kopmares, les Hessaquas, les Souquas, les Dunquas, les Damaquas, les
+Gauros ou les Gauriquas, les Houteniquas, les Khamtovères et les
+Heykoms. Le temps a sans doute apporté de grands changemens dans cette
+nomenclature.
+
+Toutes les nations des Hottentots sont dans l'usage de passer avec
+leurs huttes et leurs troupeaux d'un endroit de leur territoire à
+l'autre, pour la commodité des pâturages. L'herbe y croît fort haute
+et fort épaisse; mais, lorsqu'elle commence à vieillir, ils la brûlent
+jusqu'à la racine, et changent de canton pour y revenir dans un autre
+temps, qui n'est jamais fort éloigné, car les cendres engraissent
+beaucoup la terre, et les pluies ne manquent pas pour la rafraîchir.
+L'usage de brûler les herbes est établi de même entre les Hollandais
+du cap. Ils creusent un fossé autour de l'espace qu'ils veulent
+brûler, pour arrêter la communication des flammes.
+
+Les Khirigriquas habitent les bords de la baie de Sainte-Hélène. C'est
+une nation nombreuse, distinguée particulièrement par la force du
+corps et par une adresse extraordinaire à lancer la zagaie. La belle
+rivière de l'Éléphant, qui tire son nom de la multitude de ces animaux
+qu'on voit sur ses bords, traverse le territoire des Khirigriquas. Il
+est rempli de montagnes dont le sommet est couvert de beaux pâturages,
+comme elles le sont presque toutes dans le pays des Hottentots. Les
+terres l'emportent beaucoup pour la bonté sur celles des Sussaquas et
+des Odiquas. Les vallées sont ornées d'une grande variété de fleurs
+d'une beauté et d'une odeur extraordinaires; mais elles servent de
+retraite à quantité de serpens, entre lesquels on trouve le céras ou
+le serpent cornu. On y voit aussi des cailloux de différentes formes
+et de diverses couleurs.
+
+Les Namaquas sont divisés en deux nations: l'une des grands, et
+l'autre des petits Namaquas; ceux-ci habitent la côte; les grands
+occupent le pays voisin du côté de l'est. Ces deux peuples diffèrent
+entre eux dans leur gouvernement et dans leurs usages; mais ils se
+ressemblent par la force, le valeur et la prudence; ils sont également
+respectés de tous les autres Hottentots. Kolbe les représente comme
+les nègres les plus sensés qu'il ait vus dans cette région. Ils
+parlent peu; leurs réponses sont courtes et réfléchies. Ils peuvent
+mettre en campagne une armée de vingt mille hommes. Le territoire des
+deux nations est rempli de montagnes où l'herbe ne peut pénétrer au
+travers du sable et des pierres qui les couvrent. Les vallées ne sont
+pas plus fertiles. Il n'y a dans tout le pays qu'un petit bois et une
+fontaine. La rivière de l'Éléphant qui le traverse est la seule
+ressource des habitans pour se procurer de l'eau. Les lieux qu'elle
+arrose sont la retraite d'une infinité de bêtes farouches, surtout
+d'une sorte de daims mouchetés qui sont propres à ces cantons. Ils
+sont moins gros que ceux de l'Europe, mais d'une légèreté qui surpasse
+l'imagination. Leurs taches sont jaunes et blanches. On ne les voit
+jamais qu'en troupeaux, et quelquefois jusqu'au nombre de mille.
+
+Près la fontaine des Namaquas, on trouve un rocher taillé en forme de
+donjon ou de forteresse. On le nomme château de Méro, du nom d'un
+capitaine du pays qui se fit un amusement de lui donner cette forme.
+Mais Kolbe doute qu'un Hottentot puisse avoir été capable d'une
+entreprise qui demandait autant d'industrie que de travail, surtout
+dans deux logemens qu'il trouva fort bien imaginés, et qui peuvent
+contenir un assez grand nombre d'hommes. En un mot, c'est l'ouvrage le
+plus précieux qui se trouve dans tout le pays des Hottentots.
+
+Dapper dit que la nation des Namaquas est fort nombreuse, et leur
+donne une taille gigantesque. Les hommes portent une plaque d'ivoire
+devant leurs parties naturelles, et un cercle de la même matière aux
+bras, avec quantité d'anneaux de cuivre. Chacun a sa petite selle de
+bois garnie de cordes qui lui servent à la porter continuellement pour
+s'asseoir dans toutes sortes de lieux.
+
+Les Houteniquas sont bordés par les Khamtovères ou les Hamtovers, qui
+possèdent un territoire fort beau et fort uni. Ses prairies et ses
+bois qui produisent les plus beaux arbres de toute la région des
+Hottentots, l'abondance de son gibier et de toutes sortes de bêtes
+sauvages, enfin la multitude de ses rivières, où l'on trouve diverses
+espèces de poissons d'eau douce, et quelquefois de mer, entre
+lesquelles on voit souvent paraître le lamantin, en font un séjour
+également riche et agréable. Kolbe apprit par de bonnes informations,
+que plusieurs Européens, en traversant les bois, y avaient trouvé des
+cerisiers et des abricotiers chargés de fruits, sans avoir rencontré
+un éléphant ni un buffle, quoique ces deux espèces d'animaux soient
+fort communs dans tous les autres pays des Hottentots; mais il y a
+beaucoup d'apparence que les habitans les tuent lorsqu'ils paraissent,
+ou les chassent de leurs limites. Une troupe de marchands hollandais,
+qui étaient venus chercher des bestiaux dans cette province, se
+laissèrent un jour engager dans un bois où les habitans fondirent sur
+eux avec leurs zagaies et leurs flèches. Ils crurent leur perte
+inévitable. Cependant, ayant eu le bonheur de se rallier avant d'avoir
+reçu la moindre blessure, ils firent une décharge qui refroidit
+l'emportement de leurs ennemis, et qui les força de prendre la fuite.
+Le jour suivant ces hostilités se terminèrent par un traité d'amitié.
+Un capitaine des Khamtovères, qui savait quelques mots de hollandais,
+se remit entre leurs mains avec ce discours. «Nous nous sommes crus
+supérieurs à toute autre nation par les armes, mais nous reconnaissons
+que les Hollandais nous ont vaincus, et nous nous soumettons à eux
+comme à nos maîtres.»
+
+Les Heykoms suivent les Khamtovères au nord-est. Ils habitent un pays
+fort montagneux, et qui n'a de fertile que ses vallées. Cependant il
+nourrit un assez grand nombre de bestiaux qui se trouvent fort bien de
+l'eau saumâtre des rivières et des roseaux qui croissent sur leurs
+bords. On y voit aussi beaucoup de gibier, et toutes les espèces de
+bêtes sauvages qui se trouvent autour du Cap; mais la rareté de l'eau
+douce rend la vie fort dure aux habitans, et les expose à de fâcheuses
+extrémités. Un officier de la garnison du Cap étant venu les inviter
+au commerce et leur proposer un traité d'alliance avec les Hollandais,
+ils acceptèrent ses offres; mais pour première faveur ils lui
+demandèrent un tambour, avec un chaudron et une poêle de fer qu'ils
+avaient observés dans son équipage. Ces trois présens leur devinrent
+fort précieux. Quelque temps après, un parti de flibustiers,
+accoutumés à piller les Hottentots sous de belles apparences de
+commerce, leur enlevèrent ces instrumens chéris et quantité de
+bestiaux. Ils n'ont jamais perdu le soutenir de cette injure. Un
+Européen qui visite leur pays est sûr de leur entendre rappeler leur
+infortune, et déplorer la perte de leur tambour, de leur chaudron et
+de leur poêle.
+
+Au delà des Heykoms on trouve la Tierra de Natal, qui est habitée par
+les Cafres, nation dont la figure et les moeurs n'ont aucune
+ressemblance avec celle des Hottentots.
+
+On a remarqué plus haut que les Hollandais ne commencèrent à
+s'établir au Cap qu'en 1650. Van-Rikbeck, chirurgien hollandais,
+revenant des Indes orientales, avait observé que le pays était
+naturellement riche et susceptible de culture, les habitans d'un
+caractère traitable, et le port sûr et commode. Il exposa ses
+observations devant les directeurs de la compagnie, qui firent équiper
+aussitôt trois vaisseaux pour une si belle entreprise, sous la
+conduite du même chirurgien, après l'avoir nommé gouverneur de ce
+nouvel établissement. En arrivant au Cap, Van-Rikbeck fit un traité
+avec les habitans, par lequel ils cédaient aux Hollandais la
+possession de leur pays pour la somme de quinze mille florins en
+diverses sortes de marchandises. C'est la première fois que les
+Européens, abordant sur des côtes lointaines, ont pu se persuader
+qu'un pays appartenait à ses habitans. Van-Rikbeck commença aussitôt à
+s'y fortifier par la construction d'un fort carré. Il forma dans
+l'intérieur du pays, à deux lieues de la côte, un jardin qu'il
+enrichit des semences de l'Europe. La compagnie hollandaise, pour
+encourager cette colonie naissante, offrit à tous ceux qui voudraient
+s'y établir soixante acres de terre par tête, avec droit de propriété
+et d'héritage, pourvu que, dans l'espace de trois ans, ils se missent
+en état de pouvoir subsister sans secours et contribuer à l'entretien
+de la garnison. Elle leur accordait aussi, à l'expiration de ce terme,
+la liberté de disposer de leurs fonds, s'ils n'étaient pas satisfaits
+de leur marché ou de la qualité du climat.
+
+Des avantages de cette nature attirèrent au Cap un grand nombre
+d'aventuriers. Ceux qui manquaient de bestiaux, de grains et
+d'ustensiles, en reçurent à crédit par les avances de la compagnie. On
+les pourvut aussi de femmes, qui furent tirées des maisons de charité
+et des communautés d'orphelines. Ces secours firent multiplier si
+promptement les fondateurs de la colonie, que dans l'espace de peu
+d'années ils commencèrent à former de nouvelles habitations au long de
+la côte.
+
+Le pays que les Hollandais possèdent au Cap comprend toute la côte,
+depuis la baie de Saldagna, autour de la pointe méridionale de
+l'Afrique, jusqu'à la baie de Nossel à l'est, et s'étend fort loin
+dans l'intérieur du pays. La compagnie, dans la vue de s'étendre à
+mesure que le nombre des habitans pourra croître, a jugé à propos
+d'acheter aussi, pour la somme de trente mille florins en
+marchandises, toute la terre de Natal, qui est située entre la terre
+de Nossel et Mozambique. Une augmentation si considérable a rendu le
+gouvernement du Cap fort important. L'ancienne possession de la
+Hollande, sans y comprendre la Tierra de Natal, est divisée en quatre
+districts: 1º. celui du Cap, où sont les grands forts et la principale
+ville; 2º. celui de Stellenbosch et de Drakenstein; 3º. celui de
+Zwellendam; 4º. celui de Graaf-Reynet.
+
+Les montagnes les plus remarquables du district du Cap sont celles de
+la Table (_Tafelberg_), du Lion (_Leeuwenberg_), du Diable
+(_Duivelsberg_), et du Tigre. Elles environnent la vallée du même nom
+où la ville du Cap est située. La plus haute des trois est celle de la
+Table, que les Portugais nomment _Tavao de Cabo_. Du centre de la
+vallée elle regarde le sud, en s'étendant un peu au sud-ouest. Elle a
+près de six cents toises de hauteur. À quelque distance, le sommet
+paraît uni comme une table: mais, si l'on y monte, on le trouve inégal
+et fort raboteux. Quoique fort escarpée, on y monte assez aisément par
+une grande fente qui est vers le milieu de la montagne. Le pied,
+jusqu'au tiers à peu près de sa hauteur, est une terre pierreuse
+couverte de plantes et d'arbrisseaux; le reste n'est qu'un amas de
+pierres placées par tas exactement horizontaux jusqu'au sommet. La
+vallée offre de belles maisons de campagne, des vignobles et des
+jardins dont les principaux appartiennent à la compagnie. L'un se
+nomme le Jardin du Bois rond, d'un beau bois de ce nom, près duquel
+les gouverneurs ont une fort jolie maison de plaisance; l'autre,
+_Newland_, ou terre nouvelle, parce qu'il est nouvellement planté. Ces
+deux jardins sont arrosés par quantité de sources qui viennent de la
+montagne, et rapportent un revenu considérable à la compagnie.
+
+Pendant la saison sèche, depuis le mois de septembre jusqu'au mois de
+mars, et souvent dans le cours des autres mois, on voit pendre au
+sommet de cette montagne et de celle du Diable une nuée blanche, qu'on
+regarde comme la cause des terribles vents sud-est qui se font sentir
+au Cap. Lorsque les matelots aperçoivent cette nuée, ils disent, comme
+en proverbe, la table est couverte, ou la nappe est sur la table.
+Aussitôt ils se mettent à l'ouvrage pour se garantir de la tempête.
+
+La montagne du Lion, qui n'est séparée de la Table que par une petite
+descente, regarde l'ouest et le centre de la vallée, en s'étendant au
+nord; elle est baignée par l'Océan. Quelques-uns prétendent qu'elle a
+tiré son nom de la multitude des lions auxquels elle servait autrefois
+de retraite. D'autres le tirent de sa forme, qui représente du côté de
+la mer un lion couché, et la tête levée, comme s'il guettait sa proie;
+la tête et les pieds de devant regardent le sud-ouest, et le derrière
+est tourné à l'est. Dans l'intervalle qui est entre cette montagne et
+celle de la Table on a bâti une cabane où deux hommes font la garde
+pour donner avis à la forteresse du Cap de l'approche des vaisseaux.
+Du sommet de la montagne du Lion, qui est si escarpée qu'on est obligé
+de faire une partie du chemin avec des échelles de corde, on peut
+découvrir en mer le plus petit bâtiment à douze lieues de distance.
+Aussitôt que l'un des deux gardes aperçoit un vaisseau, de ce poste il
+avertit l'autre par le mouvement d'un bâton, et celui-ci donne le
+même avis à la forteresse, en tirant une petite pièce de canon et
+déployant le pavillon de la compagnie. S'il paraît plus d'un vaisseau,
+il tire pour chacun, et présente autant de fois le pavillon. Le bruit
+de la pièce va jusqu'au fort lorsque le vent est favorable; et pour
+peu que le temps soit clair, le pavillon n'est pas vu moins aisément.
+D'un autre côté, on donne les mêmes signaux de l'île de Robben à la
+vue du moindre vaisseau, de quelque nation qu'il puisse être. Cette
+île est située à l'entrée du port, à trois lieues de la ville du Cap.
+
+La montagne du Diable, nommée aussi montagne du Vent, n'est séparée de
+celle du Lion que par un ravin. Elle doit vraisemblablement ses deux
+noms aux vents du sud-est, qui sont annoncés par la nuée blanche dont
+on vient de parler. Ces terribles vents sortent de cette nuée comme de
+l'ouverture d'un sac, avec une si furieuse violence, qu'ils renversent
+les maisons, et causent mille dommages aux vaisseaux qui sont dans le
+port, sans épargner davantage les fruits et les moissons. La montagne
+est moins haute et moins large que celles de la Table et du Lion, mais
+elle s'étend jusqu'au bord de la mer. Elles forment ensemble un
+demi-cercle, qui renferme la vallée de la Table.
+
+Les montagnes du Tigre, qui tirent ce nom de la variété de leurs
+couleurs et de leur ressemblance avec la peau du tigre, sont fort
+basses. La plus éloignée du Cap en est à quatre lieues à l'est de la
+baie de la Table. Elles passent pour les plus fertiles de cet
+établissement. On y compte vingt-deux belles métairies, toutes bien
+bâties. Elles sont cultivées dans toute leur étendue. Un habitant doit
+avoir plus de mille brebis et deux ou trois cents gros bestiaux pour
+être regardé comme un homme aisé, et Kolbe en vit un grand nombre qui
+en avaient quatre ou cinq fois davantage.
+
+Le district du Cap est arrosé par quelques rivières également
+agréables et commodes. On a nommé la principale rivière de Sel
+(_Zoutrivier_), parce que les eaux de son embouchure se sentent du
+voisinage de la mer; mais, plus loin de la côte, elle est fraîche,
+claire et saine. Après avoir tiré sa source du sommet de la montagne
+de la Table, elle vient se perdre dans la baie du même nom. Dans son
+cours elle reçoit plusieurs ruisseaux: elle arrose un grand nombre de
+belles terres, de champs à blé, de jardins, de vignobles, et
+particulièrement le beau jardin de la compagnie.
+
+Derrière la baie de la Table, on trouve quantité de belles sources,
+qui arrosent abondamment les terres voisines.
+
+La ville du Cap s'étend depuis la mer jusqu'à la vallée. Elle est
+grande et régulière, divisée en plusieurs rues spacieuses, et composée
+de deux cents maisons, avec des cours et des jardins. Ses édifices
+sont de brique; mais la plupart d'un seul étage, par précaution
+contre les vents d'est, qui les incommodent beaucoup, toutes basses
+qu'elles sont; et, par la même raison, les toits sont de chaume.
+L'église, qui est bâtie de pierre, est simple, mais belle, blanchie au
+dehors, «t couverte aussi de chaume. Vis-à-vis est l'hôpital, grand
+bâtiment régulier, qui peut recevoir plusieurs centaines de malades.
+
+La forteresse, où le gouverneur fait sa résidence, est un édifice
+majestueux, fort et de grande étendue, fourni de toutes sortes de
+commodités pour la garnison. Elle commande non-seulement la baie, mais
+encore tout le pays circonvoisin. Les officiers de la compagnie y ont
+leur logement, et l'on y entretient constamment une garnison
+considérable.
+
+Près de la montagne du Buisson s'élève une belle maison de campagne
+nommée _Constantia_, que le gouverneur Vanderstel fit bâtir sous le
+nom de sa femme, quoiqu'il n'eût pu lui inspirer assez de complaisance
+pour l'accompagner en Afrique. C'est de ce nom de _Constantia_ que
+vient celui du vin de Constance, que l'on donne souvent aux vins du
+Cap.
+
+Le district du Cap est le plus petit, mais le plus peuplé de la
+colonie. Il se compose de deux parties: l'une est l'isthme sur lequel
+la ville repose, l'autre est cette bande de terre qui s'étend à l'est
+et au nord. L'isthme produit le raisin en abondance, une petite
+quantité de vin excellent, tous les fruits de l'Europe et plusieurs du
+tropique, des légumes de toute espèce, et de l'orge. L'autre partie
+donne du froment, de l'orge, des légumes et du vin.
+
+La plus grande partie du district de Stellenbosch et de Drakenstein
+comprend des montagnes pelées, des collines sablonneuses, des plateaux
+arides; mais le reste renferme les plus précieuses portions de la
+colonie, tant par la fertilité du sol que par la douceur du climat.
+
+La Hollande hottentote est la partie la plus méridionale de ce
+district, et sans contredit la plus fertile et la plus agréable.
+
+Le quartier de Stellenbosch n'a pas moins de fertilité et d'agrément
+que la Hollande hottentote. Il est comme environné de montagnes qui
+portent son nom, qui sont beaucoup plus hautes que toutes celles des
+cantons voisins.
+
+Le quartier de Drakenstein formait autrefois un district dont on
+rapporte la fondation à l'année 1675, sous le gouvernement de Simon
+Vanderstel. Les états-généraux ayant recommandé les protestans
+français réfugiés en Hollande aux soins et à la protection de la
+compagnie des Indes, elle en fit transporter un grand nombre au Cap et
+dans ses autres colonies. Celle du Cap étant déjà bien fournie
+d'habitans, Vanderstel accorda des terres aux réfugiés dans le canton
+de Drakenstein: cependant ils ne furent pas les premiers qui s'y
+établirent. Certains artisans et d'autres ouvriers, la plupart
+d'extraction allemande, qui avaient rempli leur temps au service de la
+compagnie, y avaient déjà formé diverses plantations.
+
+Une partie de Drakenstein est extrêmement fertile, quoique montagneuse
+et remplie de pierres. L'air y est serein et favorable à la santé,
+l'eau bonne et abondante. Les habitations sont arrosées par des
+ruisseaux qui, descendant des montagnes, viennent se rendre à une
+rivière qui coule dans le milieu de la vallée située au milieu de la
+colonie.
+
+Au sud-est de cette grande vallée il en est une autre plus petite
+enfermée entre de hautes montagnes: on l'appelle fransche Hoek (le
+Coin français), parce que c'est là que les réfugiés français se sont
+établis; c'est un des plus beaux districts de toute la colonie du Cap.
+Il l'emporte sur tous les autres par la fertilité du terroir et
+l'activité des habitans. Les Français y ont apporté la vigne.
+
+Le district de Zwellendam est à l'est des précédens; il y a quelques
+terres propres à la culture et aux pâturages, mais beaucoup de
+plateaux arides. Les bêtes à laine y réussissent mal et y sont peu
+nombreuses. On y voit de grandes forêts.
+
+L'extrémité la plus orientale de la colonie est occupée par le
+district de Graaf-Reynet. Il est sujet aux incursions des Bosjesmans
+et des Cafres. Les habitans sont des espèces de nomades. Ces colons
+pasteurs préfèrent une indolence complète et une nourriture animale à
+un léger travail, au pain et aux végétaux salutaires que ce travail
+leur procurerait. Il est vrai que, dans quelques parties, les
+campagnes sont quelquefois dévastées par les sauterelles.
+
+Les Hottentots, habitans originaires du pays, ont eu souvent des
+guerres avec les colons hollandais. Dapper nous apprend qu'en 1659 les
+Capmans disputaient aux Hollandais la propriété de quelques terres
+voisines du Cap, et s'efforcèrent de les en chasser. Ils alléguaient
+en leur faveur une possession immémoriale. Pendant cette querelle, ils
+tuèrent quantité de Hollandais; ils enlevèrent leurs bestiaux avec une
+attention continuelle à choisir pour le combat un temps de pluie et de
+brouillard, parce qu'ils avaient remarqué que les armes à feu étaient
+alors moins redoutables. Ils avaient pour chefs Garingha et Nomoa,
+tous deux braves et expérimentés. Les Hollandais donnaient au second
+le nom de Doman. Il avait passe cinq ou six ans à Batavia; et, depuis
+son retour au Cap, il avait vécu long-temps parmi eux, vêtu à la
+manière de l'Europe. Mais, ayant rejoint les Hottentots de sa nation,
+il leur avait découvert les intentions des Hollandais, et leur avait
+appris à se servir de leurs armes, et sous ces deux guides ils
+n'entreprirent presque rien sans succès.
+
+La guerre durait depuis trois mois, lorsqu'un jour au matin, dans le
+cours du mois d'août, cinq Hottentots, conduits par Doman, sortirent
+pour exercer leurs pillages. Ils commencèrent par enlever quelques
+bestiaux; mais, se voyant poursuivis par cinq cavaliers hollandais,
+ils firent face avec beaucoup de fermeté, et blessèrent trois de
+leurs ennemis; enfin les Hollandais en tuèrent deux et blessèrent
+mortellement le troisième. Doman et le seul compagnon qui lui restait
+sautèrent dans la rivière pour s'échapper à la nage.
+
+Celui qui demeurait blessé avait eu la gorge percée d'un coup de balle
+et une jambe cassée, sans compter une profonde blessure à la tête. Il
+fut transporté au fort: on lui demanda quels étaient les motifs de sa
+nation pour déclarer la guerre aux Hollandais et pour employer contre
+eux le fer et le feu. Quoiqu'il ressentît de vives douleurs, il fit
+lui-même diverses questions en forme de réponse: «Pourquoi, dit-il aux
+Hollandais, avez-vous semé et planté nos terres? pourquoi les
+employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi notre
+propre nourriture?» Il ajouta que sa nation faisait la guerre pour
+tirer vengeance des injures qu'elle avait reçues; qu'elle ne pouvait
+voir sans indignation, non-seulement qu'il ne lui fût pas permis
+d'approcher des pâturages dont elle avait été si long-temps en
+possession, après y avoir reçu les Hollandais par un simple mouvement
+de complaisance, mais que son pays fût usurpé et partagé entre les
+ravisseurs, sans qu'ils se crussent obligés à la moindre
+reconnaissance. Qu'auraient fait les Hollandais, s'ils eussent été
+traités de même? Il en concluait que le soin qu'ils apportaient à se
+fortifier n'avait pour but que de réduire par degrés les Hottentots à
+l'esclavage. On lui répliqua que sa nation, ayant perdu son pays par
+la guerre, ne devait rien espérer ni de la paix ni des hostilités pour
+s'y rétablir. C'est alléguer clairement le droit du plus fort; et,
+d'après ce raisonnement, toutes les questions faites aux Hottentots
+étaient fort déplacées.
+
+Ce nègre se nommait Epkamma. Il mourut le sixième jour. Dans ses
+derniers discours, il dit aux Hollandais qu'il n'était qu'un Hottentot
+du commun, mais qu'il leur conseillait de s'adresser à Gogasoa, chef
+de sa nation, et de l'inviter à venir au fort pour traiter avec lui,
+et faire rendre à chacun, autant qu'il était possible, ce qui lui
+appartenait, comme le seul moyen de prévenir quantité de nouveaux
+désastres. Ce conseil parut si sage, que le commandant hollandais
+députa deux ou trois de ses gens au prince Gogasoa, et lui fit
+proposer de venir traiter de la paix dans te fort; mais cette démarche
+fut inutile. La guerre continua avec fureur; malgré toutes les
+précautions des Hollandais, leurs bestiaux furent enlevés presqu'à la
+vue du fort, avec tant de promptitude et d'audace, qu'ils ne
+trouvèrent aucun moyen d'y remédier. La haine s'exerça ainsi pendant
+près d'une année; mais cette querelle fut enfin terminée par un
+heureux événement. Un Hottentot de quelque distinction, nommé Herry
+par les Hollandais, et Kamsemoga par ses compatriotes, ayant été banni
+pour quelque crime dans l'île de Cohey, se mit dans un mauvais canot,
+après avoir passé trois mois au lieu de son exil; et, suivi d'un seul
+de ses compagnons, il regagna le continent. Le gouverneur hollandais,
+qui apprit l'évasion de ces deux hommes, les fit chercher aussitôt par
+quelques-uns de ses gens. Leur canot fut trouvé à trente milles du
+fort; mais les Hollandais ne rapportèrent point d'autre
+éclaircissement. Au mois de février 1660, on fut surpris de voir
+entrer volontairement dans le fort Herry, accompagné de Kerry, et de
+quantité d'autres Hottentots sans armes. Ils amenaient avec eux treize
+bestiaux gras qu'ils prièrent les Hollandais de recevoir comme un
+témoignage d'amitié, en leur demandant que l'ancienne correspondance
+fût rétablie. Le commandant du fort accepta ce présent; et, la
+confiance commençant à renaître, on convint que les Hollandais
+auraient la liberté de cultiver les terres aux environs du fort, dans
+l'espace de trois heures de marche, mais à condition qu'ils ne
+s'étendraient pas plus loin. Pour ratifier cette convention, les
+Hottentots furent traités dans le fort avec du pain, du tabac et de
+l'eau-de-vie.
+
+Peu de temps après, Gogasoa, général des Gorinhaiquas ou des Capmans,
+vint au fort avec Kerry, et confirma ce traité.
+
+En 1614, le capitaine Dowton, Anglais, mit à terre au Cap un Hottentot
+nommé Kori, qui avait été mené en Angleterre l'année d'auparavant
+avec un Nègre qui était mort dans le voyage. Cet Africain avait été
+bien traité par le chevalier Thomas Smith, gouverneur de la compagnie
+des Indes orientales; mais toutes ses caresses, et des armes de cuivre
+dont on lui avait fait présent ne l'avaient point empêché de soupirer
+continuellement dans l'impatience de revoir sa patrie. La compagnie
+ayant consenti à le renvoyer, il ne fut pas plus tôt descendu au
+rivage qu'il jeta ses habits pour rentrer dans sa condition naturelle.
+Cependant la reconnaissance le rendit toujours fort officieux pour les
+vaisseaux anglais qui abordèrent au Cap.
+
+_Hottentot_ paraît être l'ancien nom de tous ces peuples, car ils n'en
+connaissent point d'autre. Leur origine est fort obscure et fort
+incertaine. Ils racontent que leurs premiers pères sont entrés dans
+leur pays par une porte ou par une fenêtre; que le nom de l'homme
+était Noh, et celui de la femme Hinhnoh; qu'ils furent envoyés par
+Tikquoa, c'est-à-dire par Dieu même, et qu'ils communiquèrent à leurs
+enfans l'art de nourrir des bestiaux, avec quantité d'autres
+connaissances. Ces prétendues connaissances sont donc bien diminuées.
+
+Les enfans des Hottentots apportent au monde une couleur d'olive
+luisante, qui se ternit dans la suite par l'habitude qu'ils ont de se
+graisser, mais qui ne laisse pas de s'apercevoir, avec quelque soin
+qu'ils la déguisent. La plus grande partie des hommes ont cinq ou six
+pieds de hauteur; les deux sexes sont bien proportionnés dans leur
+taille. Ils ressemblent aux nègres par la grandeur des yeux, la
+platitude du nez et l'épaisseur des lèvres, avec cette différence,
+qu'on emploie l'art pour leur aplatir le nez dans leur enfance. Leur
+chevelure est semblable à celle des Nègres, c'est-à-dire courte et
+laineuse. Les hommes ont les pieds gros et larges. Les femmes les ont
+petits et délicats. Elles ont (selon quelques voyageurs) au-dessus des
+parties naturelles une excroissance calleuse, qui sert comme de voile
+pour les couvrir. L'usage de se couper les ongles, soit des pieds,
+soit des mains, n'est connu ni de l'un ni de l'autre sexe. On voit peu
+de Hottentots tortus ou difformes: ils sont robustes, agiles et d'une
+légèreté surprenante. Un cavalier bien monté suit à peine le pas d'un
+Hottentot. C'est par cette raison que les gouverneurs hollandais du
+Cap entretiennent constamment une troupe de cavalerie pour les
+occasions où la nécessité oblige de les poursuivre. Ils sont tous
+chasseurs, et d'une habileté si singulière dans l'usage de leurs
+zagaies, de leurs flèches et de leurs kirris ou de leurs bâtons de
+rakkoum, qu'avec leurs zagaies ils parent un coup de flèche et de
+pierre.
+
+Le vice favori des Hottentots est la paresse. Cette passion domine
+également leur corps et leur esprit. Le raisonnement est pour eux un
+travail, et le travail leur paraît le plus grand de tous les maux.
+Quoiqu'ils aient sans cesse devant les yeux le plaisir et l'avantage
+qu'on tire de l'industrie, il n'y a que l'extrême nécessité qui puisse
+les réduire au travail. La contrainte ne leur cause pas moins
+d'horreur, c'est-à-dire que, si la nécessité les force de travailler,
+ils sont dociles, soumis et fidèles; mais, lorsqu'ils croient avoir
+assez fait pour satisfaire à leurs besoins présens, ils deviennent
+sourds à toutes sortes de prières et d'instances, et rien n'a la force
+de leur faire surmonter leur indolence naturelle. Un autre vice des
+Hottentots est l'ivrognerie. Qu'on leur donne de l'eau-de-vie et du
+tabac, ils boiront jusqu'à ne pouvoir se soutenir, ils fumeront
+jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus voir, ils hurleront jusqu'à ce
+qu'ils aient perdu la voix. Les femmes ne sont pas moins livrées que
+les hommes à cet excès d'intempérance; mais elles sont plus long-temps
+à s'enivrer, et, dans les vapeurs de l'ivresse, elles poussent la
+folie jusqu'au transport. Cette passion désordonnée pour les liqueurs
+n'empêche pas qu'on ne puisse en confier à leur garde, car elles n'y
+toucheront jamais sans une permission formelle; exemple de fidélité
+qu'on ne trouvera guère dans tout autre pays. D'ailleurs l'ivrognerie
+n'est point accompagnée, chez les Hottentots, d'une foule d'autres
+vices qui en sont inséparables en Europe, tels que l'immodestie et
+l'incontinence. Ses plus fâcheux excès sont leurs querelles, qui
+finissent quelquefois par des coups.
+
+On leur reproche avec raison un usage qui blesse la nature, et qui
+semble appartenir particulièrement à leur nation. Après la cérémonie
+qui constitue les Hottentots dans la qualité d'homme, ils peuvent sans
+scandale maltraiter et battre leurs mères: c'est un honneur pour eux
+de ne pas les ménager; et loin de s'en plaindre, les femmes approuvent
+elles-mêmes cette insolence. Si l'on entreprend de faire sentir aux
+anciens l'absurdité d'une si odieuse pratique, ils croient résoudre la
+difficulté en répondant que c'est l'usage des Hottentots.
+
+La coutume d'immoler leurs enfans et leurs vieillards doit paraître
+encore plus barbare; mais elle n'est pas plus propre aux Hottentots
+qu'à d'autres nations de l'Afrique et de l'Asie. Sur la première de
+ces deux barbaries qui déshonore aussi la Chine et le Japon, les
+Hottentots n'assignent que l'usage pour leur justification; mais s'il
+est question de leurs vieillards, ils prétendent que c'est un acte
+d'humanité, et qu'à cet âge il vaut bien mieux sortir des misères de
+la vie par la main de ses amis et de ses parens que de mourir de faim
+dans une hutte ou de devenir la proie des bêtes féroces.
+
+Au reste, leurs vertus paraissent surpasser leurs vices: ce sont la
+bienveillance, l'amitié et l'hospitalité. Les Hottentots ne respirent
+que la bonté et l'envie de s'obliger mutuellement; ils en cherchent
+continuellement l'occasion. Quelqu'un implore-t-il leur assistance,
+ils courent le soulager. Leur demande-t-on leur avis, ils le donnent
+sincèrement. Voient-ils quelqu'un dans le besoin, ils se retranchent
+tout pour le secourir. Un plaisir des plus sensibles pour les
+Hottentots est celui de donner.
+
+À l'égard de l'hospitalité, ils étendent cette vertu jusqu'aux
+Européens étrangers. En voyageant autour du Cap, on est sûr d'un
+accueil ouvert et caressant dans tous les villages où l'on se
+présente; enfin la bonté des Hottentots, leur intégrité, leur amour
+pour la justice et leur chasteté, sont des vertus que peu de nations
+possèdent au même degré. On en voit beaucoup qui refusent d'embrasser
+le christianisme, par la seule raison qu'ils voient régner parmi les
+chrétiens l'avarice, l'envie, l'injustice et la luxure.
+
+Le langage des Hottentots est dur et peu articulé: un seul mot
+signifie plusieurs choses, et leur prononciation est accompagnée de
+tant de vibrations, de tours et d'inflexions de langue, qu'elle ne
+paraît qu'un bégaiement aux oreilles des étrangers. Pour exprimer les
+espèces particulières d'oiseaux, ils joignent une épithète au mot
+_kourkour_, qui signifie, dans leur langue, oiseau en général. Ainsi,
+pour désigner un oiseau de rivière, ils disent _kamma kourkour_. Kolbe
+juge qu'il est fort difficile, et peut-être impossible pour un
+étranger d'apprendre jamais leur langue; et par la même raison,
+quoiqu'ils apprennent facilement le français et le hollandais, ils le
+prononcent si mal, qu'ils ne parviennent jamais à se faire bien
+entendre.
+
+
+VOCABULAIRE HOTTENTOT.
+
+ _Hottentot._ _Français._
+
+ Khanna, Mouton.
+ Dukatore, Canard.
+ Kgou, Oie.
+ Kamma, Eau et liqueur.
+ Bunqvaa _ou_ ay, Arbre.
+ Quayha, Âne.
+ Knomm, Entendre.
+ Nouou, Oreilles.
+ Kockan, Oiseau nommé _norhan_.
+ Quaqua, Faisan.
+ Kirri, Bâton.
+ Tkaka, Baleine.
+ Nombba, La barbe.
+ Herri, Bêtes en général.
+ Kaa, Boire.
+ Knabou, Fusil de chasse.
+ Duriè-sa _ou_ Bubaa, Boeuf.
+ Quara-ho, Taureau sauvage.
+ Heka-kao, Boeuf de charge.
+ Oua _ou_ ounequa, Les bras.
+ Oun-vi, Beurre.
+ Ouien-kha, Tomber.
+ Houreo, Chien marin.
+ Lighani, Chien.
+ Bihgua, La tête.
+ Kouquequa, Capitaine.
+ T-kamma, Cerf.
+ Quao, Le cou.
+ Kouquil, Pigeon.
+ Quan, Le coeur.
+ Athùri, Demain.
+ Kgoyes, Daim.
+ Kou, Dent.
+ Tikquoa, Dieu.
+ Gounia-Tikquoa, Dieu des dieux.
+ Kham-ouna, Le diable.
+ K'omma, Maison.
+ Koaa, Chat.
+ Konkuri, Fer.
+ Koo, Fils.
+ Kummo, Ruisseau.
+ Konkekerey, Poule.
+ Tika, Herbe.
+ Koetsire, Mot scandaleux.
+ Thoukou, Nuit obscure.
+ Tkoumo, Riz.
+ Koamqua, La bouche.
+ Khou, Paon.
+ Gona, Garçon.
+ Gots, Fille.
+ Tha-Avoklou, Poudre à tirer.
+ Khoa-kamma, Singe, babouin.
+ Kuanebou _ou_ Theuhouou, Étoile.
+ Kan-kamma, La terre.
+ Mu, Oeil.
+ Tguassouou _ou_
+ Hqvussonc, Tigre.
+ Thouou _ou_ Haaklouou, Vache marine.
+ Tkaa, Vallée.
+ Khomma, Le ventre.
+ Toya, Le vent.
+ Toka, Loup.
+ Goudi, Mouton.
+
+
+NOMBRES DES HOTTENTOTS.
+
+ _Hottentot._ _Français._
+
+ Okui, Un.
+ K'ham, Deux.
+ K'hounna, Trois.
+ Hakka, Quatre.
+ Koò, Cinq.
+ Nauni, Six.
+ Honko, Sept.
+ Khissi, Huit.
+ K'hessi, Neuf.
+ Ghissi, Dix.
+
+Les nombres des Hottentots se réduisent à dix; lorsqu'ils les ont
+finis, ils reviennent à l'unité, et recommencent à compter dix. Après
+avoir compté dix fois dix, ils prononcent deux fois le mot dix, qui
+signifie cent quand il est ainsi redoublé; ils continuent de même
+jusqu'à dix fois dix-dix, c'est-à-dire mille; et recommencent trois
+fois le même mot, c'est-à-dire dix-dix-dix: ensuite quatre fois, cinq
+fois, etc.
+
+L'habillement des Hottentots est singulier: les hommes se couvrent le
+corps d'une mante ouverte ou fermée, suivant la saison. Les mantes
+qu'ils appellent _krosses_, sont faites, pour les riches, de peaux de
+panthère ou de chat sauvage; celles du peuple ne sont que de peaux de
+mouton, dont le côté laineux se tourne en dehors pendant l'été; elles
+leur servent de matelas pendant la nuit, et de drap mortuaire dans
+leur sépulture.
+
+Pendant les chaleurs, tous les Hottentots vont tête nue, ou du moins
+sans autre couverture que leur enduit de suif et de graisse; ils en
+chargent tous les jours leur chevelure, sans prendre jamais soin de
+les nettoyer, ce qui forme une croûte ou un bonnet de mortier noir;
+ils prétendent que ce mastic leur rafraîchit la tête. En hiver ils
+portent une calotte de peau de chat sauvage ou de mouton, soutenue par
+deux cordons, dont l'un fait deux fois le tour de la tête et vient se
+lier avec l'autre sous le menton; ils se servent aussi de ces calottes
+dans les temps de pluies.
+
+Les Hottentots ont toujours le visage et le cou nus; ils suspendent à
+leur cou un petit sac qui contient leur couteau, s'ils sont assez
+riches pour s'en procurer un, leur pipe, leur tabac et le daka, petit
+bâton brûlé par les deux bouts, qu'ils portent comme un préservatif
+contre les sortiléges. Ces petits sacs, ou ces bourses, sont composés
+souvent des vieux gants de peau qu'ils obtiennent des Européens.
+
+Comme leurs krosses sont le plus souvent ouverts, on leur voit
+l'estomac et le ventre nus jusqu'aux parties naturelles, qu'ils
+couvrent ordinairement d'une peau de chat dont le poil est extérieur;
+ils ont les jambes nues, excepté lorsqu'ils gardent leurs bestiaux,
+car ils les couvrent alors d'une espèce de bas ou botte de cuir. S'ils
+ont une rivière à passer, ils portent des espèces de sandales de cuir
+de boeuf ou d'éléphant, taillées d'une seule pièce, et liées avec des
+courroies.
+
+Dans leurs voyages, les Hottentots portent deux verges de fer ou de
+bois, qu'ils nomment _kirris_ ou _rakkoum_. La longueur du kirri est
+d'environ trois pieds, et son épaisseur d'un pouce: il est sans pointe
+par les deux bouts; c'est leur arme défensive; mais le rakkoum est
+pointu d'un côté, et peut passer pour une sorte de dard, qu'ils
+lancent avec une adresse admirable; jamais ils ne manquent le but:
+c'est l'arme qu'ils emploient à la chasse.
+
+La différence de l'habillement pour les femmes consiste dans
+l'habitude de porter des bonnets qui s'élèvent spiralement en pointe
+sur le haut de la tête, au lieu que ceux des hommes sont contigus à la
+peau, comme une véritable calotte. Les femmes portent aussi deux
+krosses, ou deux mantes, qui ne sont jamais fermées par-devant; de
+sorte qu'elles n'ont la peau cachée que par un sac de cuir, qu'elles
+ne quittent ni dans l'intérieur de leur maison ni dehors, et qui leur
+sert à renfermer leurs alimens, leur daka, leur tabac et leur pipe:
+elles se couvrent les parties naturelles d'une espèce de tablier nommé
+_koutkros_, qui est toujours de peau de mouton, sans laine, et
+beaucoup plus grand que le koutkros des hommes, mais lié de la même
+manière; elles en ont un plus petit qui leur couvre le derrière.
+
+Les Hottentots sont passionnés pour les ornemens de tête. Ils ont pris
+un goût fort vif pour les boulons de cuivre et pour les petites
+plaques de même métal, qui n'ont pas cessé jusqu'à présent d'être fort
+à la mode au Cap. Un petit fragment de glace de miroir est si précieux
+dans leur nation, que les diamans ne sont pas plus estimés en Europe.
+Les pendans d'oreilles et les colliers de verre ou de cuivre sont des
+distinctions qui n'appartiennent qu'aux personnes du premier rang,
+mais leur méthode est de les porter suspendus à leur chevelure; ils
+donnent volontiers leurs bestiaux en échange pour toutes les
+bagatelles de cette espèce.
+
+Il ne faut pas oublier le principal article, celui dont les hommes,
+les femmes et les enfans sont également idolâtres: c'est l'usage de se
+graisser le corps avec du beurre ou de la graisse de mouton mêlée avec
+la suie de leurs chaudrons; ils renouvellent cette onction autant de
+fois qu'elle se sèche au soleil. Comme le peuple n'a pas toujours du
+beurre frais ou de la graisse nouvelle, on sent de fort loin un
+Hottentot à son approche; mais les personnes riches sont plus
+délicates, et n'emploient que le meilleur beurre. Il n'y a point de
+partie du corps qui soit exceptée; ceux qui sont assez riches pour ne
+pas manquer de graisse en frottent jusqu'à leurs krosses ou leurs
+mantes de peau. Les différences de cette graisse sont la principale
+distinction entre les riches et les pauvres. D'un autre côté, ils ont
+la graisse de poisson en horreur, et non-seulement ils n'en mangent
+point, mais ils ne peuvent en souffrir sur leur corps.
+
+Kolbe est persuadé que leur unique but a toujours été de se défendre
+contre les ardeurs excessives du soleil, qui, sans ce secours, aurait
+bientôt épuisé leurs forces dans un climat si chaud.
+
+La répétition fréquente de leur onction semble confirmer l'opinion de
+Kolbe, et montre en même temps combien l'instinct des nations les plus
+sauvages est habile à leur indiquer les moyens de se défendre contre
+leur climat.
+
+Les Hottentots se nourrissent de la chair et des entrailles de leurs
+bestiaux et de quelques animaux sauvages, avec des racines et des
+fruits de différentes espèces. Les hommes, qui ne se contentent point
+des fruits, des racines et du lait que les femmes leur préparent, ont
+pour ressource la chasse ou la pêche; ils chassent toujours en troupes
+nombreuses. Les entrailles des animaux sauvages ou de leurs bestiaux
+sont pour eux un mets exquis: ils les font bouillir ordinairement dans
+le sang des mêmes animaux, en y mêlant du lait, et quelquefois ils les
+mangent grillés; mais, avec l'une ou l'autre préparation, ils les
+avalent à demi crus, ou plutôt ils les dévorent avec une avidité
+extrême. Les femmes sont chargées de la cuisine, excepté dans le temps
+de leurs infirmités périodiques, pendant lequel temps l'usage des
+hommes est de vivre chez leurs voisins ou de préparer eux-mêmes leurs
+alimens; ils les font cuire à l'eau comme en Europe. Les heures de
+leurs repas ne sont jamais réglées; ils suivent leur caprice ou leur
+appétit, sans aucune distinction de la nuit ou du jour. Dans le beau
+temps, ils mangent en plein air. Pendant le vent ou la pluie, ils se
+tiennent renfermés dans leurs huttes. D'anciennes traditions les
+obligent à s'abstenir de certains mets, tels que la chair de porc et
+celle des poissons sans écailles, qui sont également défendues aux
+deux sexes. Les lièvres et les lapins sont défendus aux hommes et
+permis aux femmes; le pur sang des animaux et la chair de taupe sont
+permis aux hommes et défendus aux femmes.
+
+La malpropreté des Hottentots les expose à toutes sortes de vermine,
+surtout aux poux, qui sont d'une grosseur extraordinaire; mais s'ils
+en sont mangés, ils les mangent aussi; et lorsqu'on leur demande
+comment ils peuvent s'accommoder d'un mets si détestable, ils
+allèguent la loi du talion, et prétendent qu'il n'y a point de honte à
+dévorer des animaux qui les dévorent eux-mêmes. Ils ne paraissent
+point embarrassés lorsqu'on les surprend à la chasse des poux avec des
+tas de cette vermine autour d'eux.
+
+Les Européens du Cap se servent aux champs d'une espèce de soulier de
+cuir cru, dont le poil est tourné en dehors. Aussitôt qu'ils les
+quittent, on voit les Hottentots les ramasser avec précipitation. Ils
+les conservent dans leurs huttes pour les jours de pluie. Si leurs
+provisions viennent alors à manquer, ils se contentent d'en ôter le
+poil, et de les faire un peu tremper dans l'eau, puis ils les
+rôtissent au feu pour les manger.
+
+Quoique les Hottentots ne mangent jamais de sel entre eux, et qu'ils
+n'aient l'usage d'aucune sorte d'épice pour assaisonner leurs mets,
+ils aiment beaucoup les assaisonnemens de l'Europe, et mangent
+avidement toutes les viandes de haut goût, quoiqu'ils aient peine
+ensuite à se désaltérer. Kolbe observe que ceux qui s'accoutument à
+nos alimens ne vivent pas si long-temps et ne jouissent pas d'une si
+bonne santé que le reste de leurs compatriotes.
+
+[Illustration: _Intérieur d'une hutte de Hottentots._]
+
+Les deux sexes ont une passion désordonnée pour le tabac. Un Hottentot
+aimerait mieux perdre une dent que la moindre partie de cette
+précieuse plante. Ils jugent mieux de sa bonté que l'Européen le plus
+délicat. Le tabac fait toujours une partie de leurs gages, lorsqu'ils
+se louent au service d'un blanc. S'ils manquent de tabac, ils se
+servent d'une autre plante nommée _daka_, qui envoie les mêmes vapeurs
+à la tête. Quelquefois ils les mêlent ensemble, et ce mélange se nomme
+_bouzpesch_. La racine de kanna, un des végétaux particuliers à ce
+pays, est fort estimée aussi des Hottentots, parce qu'elle produit les
+mêmes effets.
+
+Ils demeurent, comme les Tartares, dans des villages mobiles, qu'ils
+appellent _kraals_. Ces habitations ne contiennent jamais moins de
+vingt huttes, bâties fort près l'une de l'autre; et le kraal qui
+n'a pas plus de cent habitans passe pour un lieu peu considérable. On
+trouve dans la plupart trois ou quatre cents personnes, et quelquefois
+cinq cents. Chaque kraal n'a qu'une entrée fort étroite. Les huttes
+sont rangées en cercle sur le bord de quelque rivière, dans une
+situation commode, et ressemblent à des fours; elles sont composées de
+bâtons, de bois et de nattes. Ces bâtons ne sont pas plus gros que les
+manches de nos râteaux ou de nos pelles; mais ils sont beaucoup plus
+longs. Les nattes, qui sont l'ouvrage de leurs femmes, ne sont qu'un
+tissu de jonc et de glaïeul, mais si serré, que la pluie n'y peut
+pénétrer. La forme de ces huttes est ovale: dans leur plus long
+diamètre, elles ont environ quatorze pieds. L'entrée de ces fours n'a
+environ que trois pieds de haut sur deux de large; de sorte que les
+habitans n'y peuvent entrer qu'en rampant sur les genoux et les mains.
+Comme il est impossible de se tenir debout dans un lieu si bas, les
+hommes et les femmes y sont accroupis sur les jarrets, et l'habitude
+leur rend cette posture aisée. Dans les grandes huttes comme dans les
+petites, on ne voit jamais résider plus d'une famille, qui est
+ordinairement composée de dix ou douze personnes de toutes sortes
+d'âges. Le centre de la hutte est occupé par un grand trou, d'un pied
+de profondeur, qui sert de cheminée ou de foyer. Il est environné de
+trous plus petits, qui servent de place aux habitans pour s'asseoir,
+et de lit pour dormir. Chacun a son trou séparé, hommes et femmes,
+dans lequel ils reposent tranquillement avec leurs krosses ou leurs
+mantes étendues sur eux. Les krosses de réserve, les arcs et les
+flèches sont suspendus aux murs. Deux ou trois pots pour les usages de
+la cuisine, un ou deux pour boire, et quelques vaisseaux de terre pour
+le beurre et le lait composent tout le reste de l'ameublement. La
+fumée ne pouvant sortir que par la porte, il n'y a point d'Européen
+qui soit capable de demeurer dans ces huttes lorsque le feu est
+allumé. En considérant leurs dimensions, on est surpris que des
+matériaux si combustibles puissent échapper aux flammes. Chaque hutte
+est gardée par un chien qui veille à la sûreté de là famille et des
+bestiaux.
+
+Aussitôt que le pâturage leur manque, ou lorsqu'ils perdent un de
+leurs habitans par une mort naturelle on violente, ils changent
+d'habitation.
+
+Leur principal instrument de musique est le gongom, qui est commun à
+toutes les nations des Nègres sur cette côte de l'Afrique; on en
+distingue deux sortes, le grand et le petit. C'est un arc de fer ou de
+bois tendu d'une corde de boyau ou de nerf de mouton, qu'on a fait
+assez sécher au soleil pour la rendre propre à cet usage. À
+l'extrémité de l'arc on attache, d'un côté, le tuyau d'une plume
+fendue, en faisant passer la corde dans la fente. Le joueur tient
+cette plume dans la bouche lorsqu'il manie l'instrument, et les
+différens tons du gongom viennent des différentes modulations de son
+souffle. Les Hottentots sont passionnés pour la musique.
+
+Leur manière de danser n'est pas de meilleur goût que leur musique.
+Les hommes s'accroupissent en cercle, et laissent entre eux quelque
+distance pour le passage des femmes. Aussitôt que les gongoms
+commencent à se faire entendre, les femmes battent des doigts sur
+leurs tambours. Toute l'assemblée chante _ho, ho, ho_, et frappe des
+mains. Alors il se présente plusieurs couples pour danser. Mais on
+n'en laisse entrer que deux à la fois dans le cercle. Ils se placent
+face à face. En commençant, ils sont éloignés entre eux d'environ dix
+pas, et cinq ou six minutes se passent avant qu'ils se rencontrent.
+Quelquefois ils dansent dos à dos; mais jamais ils ne se prennent par
+les mains. Chaque danse ne dure guère moins d'une heure. Leur agilité
+est surprenante, et leurs pas sont nets et dégagés. Pendant ce
+temps-là toutes les femmes se tiennent debout, les yeux baissés, et
+chantent _ho, ho, ho_, en battant des mains. Lorsqu'elles ont besoin
+d'hommes pour la danse, elles lèvent la tête et secouent les anneaux
+qu'elles portent aux jambes. Le bruit qu'elles font en frappant du
+pied ressemble à celui du cheval qui se secoue sous le harnais. Les
+danseurs fatiguent ordinairement les musiciens, car il faut que chacun
+danse à son tour.
+
+La chasse est un autre amusement que les Hottentots aiment beaucoup.
+Ils y font éclater une adresse surprenante, soit dans le maniement de
+leurs armes, soit dans la vitesse et la légèreté de leur course. Kolbe
+s'étonne qu'ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur
+agilité, quoiqu'il leur arrive quelquefois d'en abuser. Il en rapporte
+un exemple. Un matelot hollandais, en débarquant au Cap, chargea un
+Hottentot de porter à la ville un rouleau de tabac d'environ vingt
+livres. Lorsqu'ils furent tous deux à quelque distance de la troupe,
+le Hottentot demanda au blanc s'il savait courir. «Courir? répondit le
+Hollandais; oui, fort bien. Essayons, reprit l'Africain;» et, se
+mettant à courir avec le tabac, il disparut presque aussitôt. Le
+matelot hollandais, confondu de cette merveilleuse vitesse, ne pensa
+point à le poursuivre, et ne revit jamais ni son tabac ni son porteur.
+
+On aurait peine à s'imaginer quelle est l'adresse de ces barbares. À
+cent pas, ils toucheront d'un coup de pierre une marque de la grandeur
+d'un sou; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu de fixer
+comme nous les feux sur le but, ils font des mouvemens et des
+contorsions continuelles; il semble que leur pierre soit portée par
+une main invisible. Ils remarquent avec plaisir l'admiration des
+Européens, et sont toujours prêts à recommencer la même expérience.
+
+Les grandes chasses sont celles où tous les habitans d'un village
+sortent ensemble, soit pour attaquer quelque bête féroce qui ravage
+leurs troupeaux, soit pour leur seul amusement. S'ils veulent tuer un
+éléphant, un rhinocéros, un élan ou un âne sauvage, ils l'environnent
+et l'attaquent avec leurs zagaies. Leur adresse consiste à ménager si
+bien leurs coups, que l'un ou l'autre frappent toujours l'animal par
+derrière, et dès qu'il se tourne vers celui qui l'a frappé, ils le
+font tomber couvert de blessures avant qu'il ait pu distinguer ceux
+qui le frappent. Ils réussissent de même à tuer les lions et les
+panthères, en se garantissant de la fureur de ces animaux par leur
+agilité. Le monstre s'élance quelquefois si impétueusement, et le coup
+de sa griffe paraît si sûr, qu'on tremble pour le chasseur, et qu'on
+s'attend à le voir aussitôt en pièces; mais on est surpris de se
+trouver trompé. Dans un clin d'oeil il échappe au danger, et l'animal
+décharge toute sa rage contre terre. Au même instant il est couvert de
+blessures par-derrière. Il se tourne, il se précipite sur un autre
+ennemi, mais toujours en vain; il rugit, il écume, il se roule de
+fureur. La promptitude des chasseurs est égale à se garantir de ses
+griffes, et à s'entr'aider par de nouveaux coups avec autant de
+vitesse que de résolution. C'est un spectacle dont on ne trouve
+d'exemple dans aucun autre pays, et qu'on ne saurait voir sans
+admiration. Si l'animal ne perd pas bientôt la vie, il prend enfin la
+fuite, en s'apercevant qu'il n'a rien à gagner contre de tels
+ennemis. Alors les Hottentots lui laissent la liberté de se retirer;
+mais ils le suivent à quelque distance, parce que, leurs flèches étant
+empoisonnées, ils sont sûrs de le voir tomber devant eux et d'emporter
+sa peau pour fruit de leur victoire.
+
+Les Hottentots ont institué un ordre fort honorable et fort singulier,
+composé de ceux qui ont tué dans un combat particulier un lion, une
+panthère, un léopard, un éléphant, un rhinocéros ou un gnou.
+L'installation se fait avec beaucoup de cérémonie. Après son exploit
+il se retire dans sa hutte; les habitans du village lui députent
+bientôt un vieillard pour l'inviter à se rendre au centre du kraal, où
+il est attendu avec tous les honneurs qui sont dus à sa victoire. Il
+se laisse conduire par un guide. Toute l'assemblée le reçoit avec des
+acclamations. Il s'accroupit au milieu d'une hutte qu'on a préparée
+pour lui, et tous les habitans se placent autour de lui dans la même
+posture. Alors le vieux député s'approche et pisse sur lui depuis la
+tête jusqu'aux pieds en prononçant certaines paroles. Si le député est
+de ses amis, il l'inonde d'un déluge d'eau, et l'honneur augmente à
+proportion de la quantité d'urine. Le champion n'a pas manqué de se
+faire d'avance, avec les ongles, des sillons sur la graisse dont il a
+le corps enduit, pour recevoir plus immédiatement cette aspersion. Il
+s'en frotte soigneusement le visage et tout le corps. Kolbe a cru
+devoir donner à cette institution le nom d'_ordre de l'Urine_, parce
+qu'elle n'en porte aucun dans la nation. Après la cérémonie, le député
+allume sa pipe, et la fait circuler dans l'assemblée jusqu'à ce que le
+tabac ou le daka soit réduit en cendres. Ensuite, prenant les cendres,
+il en parsème le nouveau chevalier, qui reçoit en même temps les
+félicitations de l'assemblée sur l'honneur qu'il a fait au kraal, et
+sur le service qu'il a rendu à sa patrie. Ce grand jour est suivi pour
+lui de trois jours de repos, pendant lesquels il est défendu à sa
+propre femme d'approcher de lui. Le troisième jour au soir, il tue un
+mouton, reçoit sa femme et se réjouit avec ses amis et ses voisins. Le
+monument de sa gloire est la vessie de l'animal qu'il a tué. Il la
+porte suspendue à sa chevelure comme une marque insigne d'honneur.
+Kolbe ajoute que la mort d'une panthère cause plus de joie aux
+Hottentots que celle de toute autre bête.
+
+Ils sont d'une adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager a
+quelque chose de surprenant, et qui leur est tout-à-fait propre. Ils
+nagent le cou droit et les mains étendues hors de l'eau, de sorte
+qu'ils paraissent marcher sur terre. Dans la plus grande agitation de
+la mer, et lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent
+en quelque sorte sur le dos des vagues, montant et descendant comme un
+morceau de liége. Leurs pécheurs enveloppent dans leurs krosses pu
+dans des sacs de cuir les poissons qu'ils ont pris, et nagent ainsi
+avec leur fardeau sur la tête.
+
+Les ouvertures et les propositions de mariage sont faites par le père
+ou par le plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au plus proche
+parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, à moins
+qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. Si la
+jeune fille n'a point de goût pour le mari qu'on lui propose, il ne
+lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui; c'est de passer
+avec lui une nuit entière, qui est employée, suivant Kolbe, à se
+pincer, à se chatouiller, à se fouetter. Elle devient libre, si elle
+résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme l'emporte,
+comme il arrive presque toujours, elle est obligée de l'épouser.
+
+Malgré la passion que les Hottentots ont pour la musique et la danse,
+ils ne les emploient jamais dans leurs fêtes nuptiales. Ils admettent
+la polygamie; mais il est rare, même parmi les riches, qu'on leur voie
+plus de trois femmes. Ils ne permettent ni le mariage, ni la
+fornication entre les cousins aux premier et second degrés. Ceux qui
+sont convaincus d'avoir violé cette loi reçoivent une forte
+bastonnade, sans aucun égard pour le rang et les richesses.
+
+L'adultère est toujours puni de mort; mais le divorce est permis,
+lorsque le mari peut le justifier par de bonnes raisons. Une veuve qui
+se remarie est obligée de se couper la jointure du petit doigt, et de
+continuer la même opération aux doigts suivans, chaque fois qu'elle
+rentre dans les chaînes du mariage.
+
+On fait des réjouissances extraordinaires à la naissance de deux
+jumeaux mâles. Si ce sont deux filles, l'usage est de tuer la plus
+laide. Si c'est une fille et un garçon, la fille est exposée sur une
+branche d'arbre, ou ensevelie vive, avec la participation et le
+consentement de tout le kraal. On a trouvé plusieurs de ces enfans
+abandonnés, que les Européens du Cap ont eu l'humanité de faire
+élever. Mais lorsqu'ils arrivent à l'âge de maturité, ils renoncent
+aux moeurs, aux vêtemens et à la religion de leurs bienfaiteurs pour
+se conformer aux usages de leur nation.
+
+Les réjouissances sont beaucoup plus vives pour un premier enfant que
+pour ceux qui le suivent. Aussi le fils aîné jouit-il d'une autorité
+presque absolue sur ses frères et ses soeurs.
+
+On s'est persuadé mal à propos en Europe que les Hottentots naissent
+avec le nez plat. La plupart, au contraire, apportent en naissant un
+nez de la forme des nôtres; mais il passe dans la nation pour une si
+grande difformité, que le premier soin des mères est de les aplatir
+avec le pouce.
+
+C'est encore un usage général d'ôter un testicule aux garçons vers
+l'âge de neuf ou dix ans; mais, dans les familles pauvres, on attend
+pour cette cérémonie l'occasion de pouvoir subvenir à la dépense. Le
+jeune homme, après avoir été frotté de graisse fraîche de mouton, est
+étendu à terre sur le dos, les pieds et les mains liés; ses amis se
+couchent sur lui pour le rendre comme immobile. Dans cette situation,
+l'opérateur lui fait avec un couteau de table une ouverture au scrotum
+d'un pouce et demi de longueur. Il fait sortir le testicule, et met à
+la place une petite boule de la même grosseur, composée de graisse de
+mouton et d'un mélange d'herbes pulvérisées; ensuite il recoud la
+blessure avec un petit os d'oiseau qui est aussi pointu qu'une alêne;
+un nerf de mouton sert de fil. Cette opération se fait avec une
+adresse qui surprendrait nos plus habiles anatomistes, et jamais elle
+n'a de fâcheuses suites. Lorsqu'elle est achevée, l'opérateur
+recommence les onctions avec la graisse du mouton qu'on a tué pour la
+fête. Il tourne le patient sur le dos et sur le ventre, comme un
+cochon de lait qu'on se disposerait à rôtir, dit l'auteur. Enfin il
+pisse sur toutes les parties du corps, et le frotte soigneusement de
+son urine. Après cette monstrueuse cérémonie, le jeune homme se traîne
+dans une petite hutte bâtie exprès pour cet usage. Il y passe deux ou
+trois jours, au bout desquels il sort parfaitement rétabli. Les jeunes
+Hottentots supportent cette opération avec une patience et une
+résolution surprenante; mais ceux qui n'ont point encore passé par les
+mains de l'opérateur n'ont pas la liberté d'y assister. Les
+spectateurs se rendent à la maison des parens, et mangent la chair du
+mouton, qu'ils trouvent préparée. Le bouillon est distribué aux
+femmes; mais le malade n'a point de part au festin. Le reste du jour
+et la nuit suivante sont employés à la danse. Si la famille est riche,
+le salaire de l'opérateur est un veau ou un mouton.
+
+Quelques auteurs, cherchant la raison d'un usage si bizarre, se sont
+imaginé qu'il peut servir à rendre les Hottentots plus légers à la
+course; et quand on les interroge eux-mêmes, on n'en reçoit pas
+d'autre explication. Cependant Kolbe apprit de quelques vieillards
+intelligens que, par une loi fort ancienne, il est défendu aux hommes
+de leur nation d'avoir aucun commerce charnel avec les femmes tandis
+qu'ils ont deux testicules, et que cette loi est fondée sur l'opinion
+qu'un Hottentot dans cet état produit constamment deux jumeaux. Ceux
+qui se marieraient sans une mutilation si nécessaire se verraient
+exposés aux railleries du public, et la femme serait peut-être
+déchirée par toutes les autres personnes de son sexe; aussi ne
+manque-t-elle point de se faire garantir l'état de son mari avant de
+l'épouser. Elle s'en rapporte néanmoins au témoignage d'autrui, parce
+que la modestie, dit l'auteur, ne lui permet pas de s'en assurer par
+ses propres yeux.
+
+La jeunesse, parmi les Hottentots, est confiée à la garde des mères
+jusqu'à l'âge de dix-huit ans. On reçoit alors les garçons au rang des
+hommes, avec lesquels ils n'ont point auparavant la hardiesse de
+converser, sans en excepter leur propre père. Tous les habitans
+s'assemblent, et les hommes s'accroupissent ensemble. Le candidat
+reçoit ordre de se mettre dans la même posture, mais hors du cercle.
+Il doit être accroupi sur ses jarrets de manière qu'il reste au moins
+trois pouces de distance jusqu'à la terre: alors le plus vieux de
+l'assemblée se lève, demande le consentement des autres pour recevoir
+le candidat, s'approche de lui, et lui déclare qu'à l'avenir il doit
+abandonner sa mère, renoncer à la compagnie des femmes et aux
+amusemens de l'enfance; en un mot, que dans ses actions et ses
+discours il doit se conduire en homme. Le candidat, qui n'est point
+venu sans être bien frotté de graisse et de suie, reçoit immédiatement
+une inondation d'urine par le ministère de l'orateur. Il paraît que
+chez ce peuple c'est un ingrédient essentiel à toutes les cérémonies.
+
+La nation des Hottentots est sujette à peu de maladies, et ceux qui
+s'assujettissent à la diète du pays s'en ressentent rarement. On les
+voit vivre, suivant le témoignage de Dapper, jusqu'à cent dix, cent
+vingt et cent trente ans. Kolbe en vit un au Cap qui n'avait pas
+beaucoup moins de cent ans, et qui se vantait de n'avoir jamais été
+attaqué d'aucune maladie. Mais ceux qui font usage des liqueurs
+étrangères abrègent leurs jours et gagnent des maladies qui n'avaient
+jamais été connues dans leur nation. Les alimens mêmes, assaisonnés à
+la manière de l'Europe, sont pernicieux pour les Hottentots.
+
+La médecine et la chirurgie sont deux arts qu'ils exercent
+conjointement, et dans lesquels Kolbe assure que leurs connaissances
+ne sont pas méprisables. On leur voit faire des cures merveilleuses.
+Ils sont fort versés dans la botanique de leur pays. Il ont de bonnes
+notions de l'anatomie, de la saignée, des ventouses et des opérations
+tes plus difficiles, telles que l'amputation et l'art de remettre un
+membre disloqué. Leur adresse est d'autant plus admirable, qu'ils
+n'ont pour instrumens que des cornets, des couteaux et des os pointus.
+
+Le médecin est la troisième personne de l'état. Les grands kraals en
+ont deux. On les choisit entre les plus sages habitans pour veiller à
+la santé du public; mais ils ne reçoivent jamais de récompense ni
+d'appointemens comme s'ils étaient assez récompensés par la
+distinction de leurs fonctions. Il ne manque rien à la confiance et au
+respect qu'on a pour eux. Comme la nation des Hottentots est sujette à
+peu de maladies, ils ne sont pas surchargés d'occupations.
+
+Les Européens du Cap ont aussi peu de maladies à combattre, preuve
+assez claire de la bonté du climat. Les femmes souffrent très-peu dans
+l'accouchement; mais, en allaitant leurs enfans, elles sont fort
+sujettes à des maux de sein. La petite vérole et la rougeole n'ont
+point ordinairement de suites fâcheuses. Le flux de sang est une
+espèce de tribut que les étrangers paient au Cap en y arrivant; mais
+il se guérit aisément par des remèdes convenables. La maladie la plus
+commune parmi les Européens du Cap est celle des yeux: elle est
+surtout fort dangereuse en été, et l'auteur l'attribue aux vents du
+sud-est, qui sont d'une chaleur extrême, et à la réverbération du
+soleil contre les montagnes. On n'a jamais entendu parler de la pierre
+parmi les Européens du Cap.
+
+Aussi long-temps qu'un homme ou une femme sont capables de sortir de
+leur hutte en rampant pour y apporter une plante, une racine ou un
+bâton de bois, ils sont traités de leur famille avec beaucoup de
+tendresse et d'humanité; mais, lorsque la force les abandonne
+entièrement, leurs amis et leurs propres enfans les tuent, pour leur
+éviter de périr de faim, de misère, ou par les griffes des bêtes
+féroces. Quelque riche que soit un Hottentot, il ne peut éviter ce
+malheureux sort, s'il survit à ses forces et à son activité. C'est en
+vain qu'on reproche à ces peuples une pratique si barbare; ils
+s'obstinent à la défendre comme une action méritoire et comme une
+oeuvre de piété et de compassion pour délivrer un vieillard des
+tourmens de la vie, qui deviennent insupportables à cet âge.
+
+Les bestiaux d'un kraal ou d'un village paissent en commun, les grands
+dans un pâturage, et les petits dans un autre; mais un simple
+Hottentot qui n'aurait qu'une seule brebis a droit de la j oindre au
+troupeau public, où l'on en prend le même soin que si elle appartenait
+au chef du kraal. Les communautés n'ont pas de bergers ou de pâtres
+d'office. Chacun est obligé à son tour d'exercer cette fonction,
+c'est-à-dire trois ou quatre à la fois, suivant les circonstances et
+les besoins. Ils mènent les troupeaux au pâturage entre six et sept
+heures du matin. Ils les ramènent le soir avant huit heures. Les
+femmes sont chargées de traire les vaches matin et soir. Pendant toute
+l'année, ils laissent les taureaux avec les vaches, et les béliers
+avec les brebis. Cette méthode sert beaucoup à la multiplication:
+leurs brebis produisent constamment deux agneaux chaque année. Les
+Européens du Cap, qui ont une méthode opposée, prétendent qu'à la
+longue celle des Hottentots affaiblit et diminue la race; mais les
+Hottentots pensent autrement.
+
+La multitude des bêtes de proie qui infestent le pays oblige les
+Hottentots à des précautions continuelles pour la sûreté de leurs
+troupeaux pendant la nuit. Leur méthode ordinaire est de placer leurs
+jeunes bestiaux dans le centre du kraal. Les vieux sont attachés en
+dehors contre les huttes, et liés deux à deux par les pieds pour
+empêcher leur mutinerie. Dans cette situation, ils n'ont pas besoin de
+sentinelle qui demeure à veiller; l'approche du moindre danger leur
+fait pousser de longs mugissemens qui répandent aussitôt l'alarme dans
+le kraal.
+
+Ils ont une sorte de boeufs qu'ils appellent _bakkeleyers_,
+c'est-à-dire boeufs de combat, du mot _bakkeley_, qui signifie guerre,
+et dont ils se servent en effet dans leurs guerres, comme les peuples
+de l'Asie emploient les éléphans. Ces animaux belliqueux leur rendent
+d'importans services contre les voleurs et les bêtes féroces. Au
+moindre signe, ils rappellent les autres bestiaux qui s'écartent, et
+les forcent, comme nos chiens de bergers, de rentrer dans le cercle du
+troupeau. Il n'y a point de kraal qui n'ait au moins une demi-douzaine
+de ces fidèles défenseurs. Ils connaissent tous les habitans de leurs
+villages. Ils ont pour eux une sorte de respect, tel que celui des
+chiens pour les amis de leur maître. Mais un étranger qui se
+présenterait sans être accompagné d'un Hottentot du kraal courrait
+risque d'être fort maltraité, s'il n'avait la précaution d'épouvanter
+les bakkeleyers en sifflant, ou par la décharge de quelque arme à feu.
+
+Ils ont aussi des boeufs de voiture, qu'ils accoutument de bonne heure
+à cet exercice en leur faisant passer au travers de la lèvre
+supérieure, entre les deux narines, un bâton terminé en crochet, pour
+empêcher qu'il ne glisse. Si l'animal est indocile, ils se servent de
+ce frein pour lui faire baisser la tête, et la force de la douleur
+l'assujettit en peu de jours. On ne saurait voir sans admiration avec
+quelle promptitude il obéit au commandement. La crainte du bâton
+terrible rend sa diligence et son attention surprenantes. Les boeufs
+de charge sont en beaucoup plus grand nombre que les bakkeleyers, et
+servent à porter toutes sortes de fardeaux.
+
+Ils savent tanner les peaux ou les cuirs. Leurs pelletiers exercent
+aussi le métier de tailleur, et ne manquent point d'adresse dans leur
+profession: un os d'oiseau leur sert d'aiguille. Leur fil est le petit
+nerf qui règne le long de l'épine du dos des bêtes, divisé et séché au
+soleil. Avec cet unique secours, ils emploient moins de temps à faire
+leurs krosses ou leurs mantes, et les font peut-être mieux que nos
+plus habiles tailleurs.
+
+Les Hottentots ont des artistes ou des ouvriers en ivoire qui font les
+bracelets et les anneaux dont ils composent leur parure. Quoique ce
+travail soit fort ennuyeux, parce qu'ils n'ont pas d'autre instrument
+qu'un couteau, ils donnent à leur ouvrage une rondeur, un luisant, un
+poli qui le feraient attribuer au plus habile tourneur de l'Europe.
+
+Tous les Hottentots sont potiers de profession, car chaque famille
+fait sa poterie et ses autres ustensiles de terre. Leur matière est
+une sorte de terre glaise dont les fourmis composent leurs
+habitations, et qu'ils ne tirent en effet que de leurs nids, en y
+mêlant les oeufs des fourmis qu'ils y trouvent dispersés; ensuite ils
+la tournent sur une pierre comme un pâté: ils unissent parfaitement le
+dedans et le dehors avec la main, et donnent à leur vase la forme de
+l'urne romaine, qui est celle de tous les pots de la nation. Deux
+jours d'exposition au soleil suffisent pour le sécher. L'ouvrier le
+sépare alors de la pierre avec un nerf sec qu'il passe entre deux et
+qui fait l'office d'une scie. Il ne reste qu'à le faire cuire au feu
+dans un trou qu'on creuse sous terre. Cette dernière opération lui
+donne une dureté surprenante, avec une couleur de jais qui se soutient
+merveilleusement, et que les Hottentots attribuent au mélange des
+oeufs de fourmis.
+
+Leurs forgerons sont d'autant plus admirables, qu'ils forgent le fer
+tel qu'il sort des mines, qui sont en abondance dans toutes les
+parties du pays, sans y employer d'autres secours que des pierres: ils
+ouvrent un grand trou sur un terrain élevé. Un pied et demi plus bas,
+ils en font un autre pour recevoir le métal fondu, qui passe de l'un à
+l'autre par un canal de communication. Avant de mettre le minéral dans
+le grand trou, ils font autour de l'ouverture un feu capable de
+l'échauffer dans toutes ses parties. Ensuite ils y jettent le minéral,
+sur lequel ils continuent d'entretenir ce feu jusqu'à ce qu'il
+descende en fusion. Aussitôt qu'il est refroidi, ils le brisent en
+pièces avec des pierres fort dures; et, remettant ces pièces au feu,
+ils n'emploient que des pierres au lieu de marteaux pour en forger des
+armes et d'autres ustensiles. Ils fondent quelquefois le cuivre par la
+même méthode; mais l'usage qu'ils en font est borné à quelques bijoux
+pour leur parure. Ils le mettent en oeuvre, et le polissent avec une
+industrie surprenante.
+
+Le commerce des Hottentots ne consiste qu'en échanges: ils n'ont point
+de monnaie courante ni la moindre notion de son utilité.
+
+On ne court aucun risque de voyager avec un Hottentot dans tous les
+pays voisins du Cap, et l'on est sûr d'être bien reçu et caressé même
+dans tous les villages. Les Hottentots se piquent d'une fidélité
+admirable pour tout ce qui est confié à leurs voisins. À la vérité, il
+se trouve dans les contrées du Cap une sorte de brigands ou de bandits
+qui vivent de leurs pillages; mais ils sont en horreur à tous les
+Hottentots civilisés, qui les tuent comme autant de bêtes féroces,
+dans quelque endroit qu'ils puissent les rencontrer.
+
+Il serait difficile d'approfondir les notions des Hottentots sur
+l'Être suprême, et leurs véritables principes de religion. Ils évitent
+soigneusement toutes sortes d'explications sur cet article; et leurs
+réponses, comme celles qu'ils font à toutes les questions qui
+regardent leurs usages, paraissent autant de déguisemens et de
+subterfuges. Quelques auteurs en ont pris droit de douter s'ils ont en
+effet quelque idée de religion. Mais Kolbe assure formellement qu'ils
+reconnaissent un dieu, créateur de tout ce qui existe. Ils l'appellent
+Gounga ou Gounga Tekquoa, c'est-à-dire, dieu de tous les dieux. Ils
+disent de lui: «Que c'est un excellent homme, qui ne fait aucun mal à
+personne, de qui l'on n'en doit jamais craindre; et qu'il demeure fort
+loin au delà de la lune.» Mais il ne paraît pas qu'ils aient aucune
+espèce de culte pour l'honorer. Quand les questions qu'on leur fait
+sont pressantes, ils apportent pour excuse une tradition qui leur
+apprend que leurs premiers parens, ayant offensé ce dieu, ont été
+condamnés avec toute leur postérité à l'endurcissement du coeur; de
+sorte que, s'ils le connaissent peu, ils confessent qu'ils n'ont pas
+beaucoup d'inclination à le connaître et à le servir mieux.
+
+Ils rendent des adorations à la lune, dans des assemblées qu'ils font
+la nuit en plein champ. Ils lui sacrifient des bestiaux et lui offrent
+de la chair et du lait. Ces sacrifices se renouvellent constamment aux
+pleines lunes. Ils félicitent cet astre de son retour; ils lui
+demandent un temps favorable, des pâturages pour leurs troupeaux, et
+beaucoup de lait. Ils la regardent comme un gounga inférieur qui
+représente le grand.
+
+Ils honorent aussi, comme une divinité favorable certain insecte de
+l'espèce des cerfs-volans, qui est particulier à cette région. Sa
+grandeur est à peu près celle du doigt d'un enfant. Son dos est vert,
+et son ventre est tacheté de blanc et de rouge. Il a deux ailes et
+deux cornes. Dans quelques lieux qu'ils puissent l'apercevoir, ils lui
+adressent les plus grandes marques de respect et d'honneur. Lorsqu'il
+parait dans un kraal, tous les habitans s'assemblent pour le recevoir,
+comme si c'était un dieu descendu du ciel.
+
+Les Hottentots rendent une espèce de culte ou de vénération religieuse
+à leurs saints, c'est-à-dire aux hommes qui ont acquis de la
+réputation par leurs vertus et leurs bonnes oeuvres. Ils n'ont pas
+l'usage des statues, des tombes et des inscriptions; mais ils
+consacrent à la mémoire de ces héros des bois, des montagnes, des
+champs et des rivières. Ils ne passent jamais dans ces lieux sans s'y
+arrêter. Ils y marquent leur respect par un profond silence, et
+quelquefois par des danses et des battemens de mains. Cette
+institution n'a rien de barbare. On ne sait pas assez chez les nations
+civilisées combien il faut parler aux sens, même en morale. Des
+hommages publics rendus à des momens visibles, qui rappelleraient le
+souvenir des grands hommes, avertiraient plus souvent de les imiter,
+et en inspireraient le désir.
+
+On ne leur a point reconnu la moindre notion d'un état futur, et bien
+moins l'espérance d'une résurrection. Ils craignent les revenans ou
+les esprits des morts, et cette crainte les oblige de changer de kraal
+lorsqu'ils ont perdu quelque habitant. Ils croient que les sorciers et
+les sorcières ont le pouvoir d'attirer ces esprits; mais ils
+paraissent persuadés que les âmes des morts font leur domicile autour
+des lieux où leurs corps sont enterrés, et l'on ne s'aperçoit point
+qu'ils redoutent un enfer et des punitions, ou qu'ils espèrent des
+récompenses dans un état plus heureux.
+
+Tel est le fond de la religion des Hottentots. Ils y sont attachés
+avec une opiniâtreté inviolable. Si vous entreprenez de leur inspirer
+d'autres idées par le raisonnement, ils vous écoutent à peine, et
+quelquefois ils vous quittent brusquement. Il s'en est trouvé
+quelques-uns qui ont feint d'embrasser le christianisme; mais, en
+perdant leurs motifs, on les a toujours vus retourner à leur croyance.
+Tous les efforts des missionnaires hollandais du Cap n'ont jamais été
+capables d'en convertir un seul. Vanderstel, gouverneur du Cap, ayant
+pris un Hottentot dès l'enfance, le fit élever dans les principes de
+la religion chrétienne et dans la pratique des usages de l'Europe. On
+prit soin de le vêtir richement à la manière hollandaise. On lui fit
+apprendre plusieurs langues, et ses progrès répondirent fort bien à
+cette éducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit,
+l'envoya aux Indes avec un commissaire-général, qui l'employa
+utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après la mort
+du commissaire. Peu de jours après son retour, dans une visite qu'il
+rendit à quelques Hottentots de ses parens, il prit le parti de se
+dépouiller de sa parure européenne pour se revêtir d'une peau de
+brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvel ajustement, chargé d'un
+paquet qui contenait ses anciens habits; et, les présentant au
+gouverneur, il lui tint ce discours: «Ayez la bonté, monsieur, de
+faire attention que je renonce pour toujours à cet appareil. Je
+renonce aussi pour toute ma vie à la religion chrétienne. Ma
+résolution est de vivre et de mourir dans la religion, les manières
+et les usages de mes ancêtres. L'unique grâce que je vous demande est
+de me laisser le collier et le coutelas que je porte. Je les garderai
+pour l'amour de vous.» Aussitôt, sans attendre la réponse de
+Vanderstel, il se déroba par la fuite, et jamais on ne le revit au
+Cap.
+
+Leur prêtre où leur maître des cérémonies porte le nom de _souri_, qui
+signifie _maître_ en leur langue. Le mot de _prêtre_ a signifié
+long-temps la même chose chez presque toutes les nations.
+
+Les Hottentots ne vivent point sans gouvernement et sans règle de
+justice. Chaque nation particulière a son chef qui se nomme konquer,
+et dont l'emploi consiste à commander dans les guerres, à négocier la
+paix, avec le droit de présider aux assemblées publiques.
+
+Le second officier du gouvernement hottentot est le capitaine du
+kraal, dont l'emploi consiste à maintenir la paix et la justice dans
+l'étendue de sa juridiction. Cette charge est héréditaire; mais, en
+commençant à l'exercer, le capitaine s'oblige à ne rien changer dans
+les lois et les anciennes coutumes du kraal. Tout marque chez ce
+peuple l'attachement le plus constant à ses usages et à la patrie.
+
+Chaque kraal a son tribunal pour les affaires civiles et criminelles,
+formé, comme on l'a dit, du capitaine et des habitans qui s'assemblent
+avec lui. Parmi eux, la justice n'a rien à souffrir de la corruption
+ni du délai. Les deux parties plaident leur propre cause. On juge à
+la pluralité des voix, sans appel et sans aucune sorte d'obstacle.
+Dans les matières criminelles, telles que le meurtre, le vol et
+l'adultère, un coupable ne trouve aucun appui dans ses richesses et
+dans son rang. Le capitaine même n'obtient pas plus de faveur que le
+moindre habitant du kraal. Quelqu'un est-il soupçonné d'un crime, on
+en donne aussitôt connaissance à tous les habitans, qui, se regardant
+comme autant de ministres de la justice, cherchent le coupable et s'en
+saisissent. S'il prévoit qu'il ne puisse éviter la conviction, il se
+retire ordinairement parmi les Bojesmans, ou hommes des bois; car il
+passerait pour un espion dans les autres villages qu'il voudrait
+choisir pour asile; et, sur le moindre avis, il serait remis entre les
+mains de ceux qui le cherchent. Mais s'il est arrêté, on commence par
+l'enfermer sous une garde sûre, pour se donner le temps de convoquer
+l'assemblée. Il est placé au centre du cercle, comme au lieu le plus
+favorable pour écouter et se faire entendre. Ses accusateurs exposent
+le crime. On appelle les témoins. Il a la liberté de se défendre, et
+l'on écoute patiemment jusqu'au dernier mot ce qu'il allègue en sa
+faveur. Si l'accusation paraît injuste, les juges condamnent
+l'accusateur à des dédommagemens, qui sont pris sur ses troupeaux.
+Mais, si le crime est constaté, ils prononcent aussitôt la sentence,
+qui s'exécute sur-le-champ. Le capitaine du kraal se charge de
+l'exécution. Il fond sur le coupable avec un transport furieux, et
+l'étend à ses pieds d'un coup de kirri, qui lui casse ordinairement la
+tête. Toute l'assemblée s'unit pour l'achever, et son corps est
+enterré au même instant. Mais la famille n'en reçoit aucune tache: le
+châtiment efface le crime, et la mémoire même du coupable ne reçoit
+aucun reproche Au contraire, ses funérailles sont célébrées avec
+autant de respect que s'il était mort vertueux. Kolbe trouve cette
+jurisprudence fort supérieure à celle de l'Europe, et il a raison.
+J'en excepte les funérailles: quoique tous les hommes soient égaux
+après la mort, il faut toujours flétrir jusqu'à la mémoire du crime.
+Mais d'ailleurs il y a deux grandes preuves de sagesse dans leurs
+jugemens, la célérité de l'exécution, qui épargne au coupable les
+momens affreux qui s'écoulent entre l'arrêt et le supplice; momens
+plus cruels que le supplice même; et l'équité naturelle qui défend de
+faire rejaillir sur l'innocence l'opprobre qui ne doit appartenir
+qu'au crime.
+
+À l'égard des héritages, tous les biens d'un père descendent à l'aîné
+de ses fils, ou passent dans la même famille, au plus proche des
+mâles. Jamais ils ne sont divisés; jamais les femmes ne sont appelées
+à la succession. Un père qui veut pourvoir à la condition de ses
+cadets doit penser pendant sa vie à leur faire un établissement, sans
+quoi il laisse leur liberté et leur fortune à la disposition du frère
+aîné.
+
+Jamais, dans la guerre, les Hottentots ne pillent ou n'insultent les
+morts. Ils laissent leurs habits, leurs armes et tout ce qui leur
+appartient à la disposition de leurs concitoyens; mais ils tuent
+sur-le-champ les prisonniers. Les déserteurs et les espions
+n'obtiennent pas plus de grâce; ou, si la vie leur est conservée,
+c'est pour essuyer le mépris de ceux dont leur lâcheté ou leur
+perfidie leur a fait rechercher la protection. À peine obtiennent-ils
+de quoi vivre après la guerre. Dans tous les traités de paix on
+s'oblige de part et d'autre à les rendre, et le châtiment de leur
+infidélité est toujours la mort.
+
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS CE VOLUME.
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.--AFRIQUE.
+
+
+LIVRE IV.
+
+VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.
+
+ Pag.
+
+ CHAPITRE II.--Voyage d'Atkins, de Smith.
+ Lettre du facteur Lamb sur le roi de Dahomay 1
+
+ CHAP. III.--Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay.
+ Traite des Nègres 30
+
+
+LIVRE V.
+
+GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE
+L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE
+BENIN.
+
+ CHAPITRE PREMIER.--Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire 88
+
+ CHAP. II.--Côte d'Or 107
+
+ CHAP. III.--Côte des Esclaves 192
+
+ CHAP. IV.--Royaume de Benin 255
+
+
+LIVRE VI.
+
+CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.
+
+ CHAPITRE PREMIER.--Congo 270
+
+ CHAP. II.--Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de
+ Benguéla 324
+
+ CHAP. III.--Cap de Bonne-Espérance. Hottentots 343
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'Histoire Générale des
+Voyages (Tome 3), by Jean-François de La Harpe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) ***
+
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+(This file was produced from images generously made
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+ways including including checks, online payments and credit card
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+</head>
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+<body>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages
+(Tome 3), by Jean-François de La Harpe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 3)
+
+Author: Jean-François de La Harpe
+
+Release Date: December 9, 2011 [EBook #38256]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="tn">
+<p>Notes au lecteur de ce fichier digital:</p>
+
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.</p>
+</div>
+
+<h2>BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.</h2>
+
+<h1>ABRÉGÉ<br>
+DE<br>
+L'HISTOIRE GÉNÉRALE<br>
+DES VOYAGES;</h1>
+
+<h2><span class="smcap">Par</span> J.-F. LAHARPE.</h2>
+
+<h2>TOME TROISIÈME.</h2>
+
+<a id="img001" name="img001"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img001.jpg" width="200" height="122" alt="Enseigne de l'éditeur." title="">
+</div>
+
+<p class="center">PARIS,<br>
+MÉNARD ET DESENNE, FILS.<br>
+1825.</p>
+
+
+<h1>ABRÉGÉ
+DE
+L'HISTOIRE GÉNÉRALE
+DES VOYAGES.</h1>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.<br>
+AFRIQUE.<br>
+LIVRE QUATRIÈME.<br>
+VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.</h2>
+
+<a id="chap_4_2" name="chap_4_2"></a>
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="title">Voyage d'Atkins, de Smith. Lettre du facteur Lamb sur le roi de
+Dahomay.</p>
+
+<p>John Atkins, capitaine du vaisseau <i>le Swallow</i>, nous offre d'abord
+quelques remarques générales sur les différentes mers, plus ou moins
+favorables à la navigation.</p>
+
+<p>Après la Méditerranée, qu'il regarde comme la plus agréable partie de
+la mer, à cause de la température de l'air et de ses autres avantages,
+il loue cette partie de l'Océan, où règnent particulièrement les vents
+alisés, parce qu'à certaine distance de la terre, on n'y trouve point
+de grosses mers ni d'orages dangereux, et que les jours et les nuits y
+sont d'une longueur égale. Telles sont les mers placées sous la zone
+torride. L'Océan atlantique et le grand Océan ou mer du Sud, depuis le
+39<sup>e</sup>. jusqu'au 60<sup>e</sup>. degré de latitude, sont hors des limites du vent
+alisé. Les flots y sont rudes et tumultueux, les nuées épaisses, les
+tempêtes communes, les vents sont variables, les nuits froides et
+obscures. C'est encore pis, dit l'auteur, au delà des 60 degrés;
+cependant il sait de plusieurs pilotes, qui avaient fréquenté les mers
+de Groenland, que ces rudes climats ne contiennent pas d'autres
+vapeurs que des brouillards, des frimas et de la neige, et que la mer
+y est moins agitée par les vents, qui, étant au nord pour la plupart,
+soufflent vers le soleil, c'est-à-dire vers un air plus raréfié; comme
+on le reconnaît à ces glaçons détachés qui se trouvent bien loin au
+sud du côté de l'Europe et de l'Amérique. Un autre avantage de ces
+mers, c'est que la lumière de la lune y dure à proportion de l'absence
+du soleil; de sorte que, dans le temps où le soleil disparaît
+entièrement, la lune ne se couche jamais, et console les navigateurs
+par un éclat que la réflexion de la neige et des glaces ne fait
+qu'augmenter.</p>
+
+<p>En approchant du cap Vert, l'équipage du <i>Swallow</i> prit plusieurs
+tortues qui dormaient sur la surface de l'eau dans un temps calme. On
+vit aussi quantité de poissons volans, et leurs ennemis perpétuels, la
+bonite et la dorade. Atkins admira la couleur brillante de la dorade,
+qui est un poisson de quatre ou cinq pieds de longueur, avec une queue
+fourchue. Il nage familièrement autour des vaisseaux. Sa chair est
+sèche, mais elle fait de fort bon bouillon. On voit rarement la dorade
+hors de la latitude du vent alisé, et jamais l'on n'y voit le poisson
+volant. Celui-ci est de la grosseur des petits harengs. Ses ailes, qui
+ont environ deux tiers de sa longueur, sont étroites près du corps et
+s'élargissent à l'extrémité: elles lui servent à voler l'espace d'un
+stade lorsqu'il est poursuivi; mais il les replonge de temps en temps
+dans la mer, apparemment parce qu'elles deviennent plus agiles par ce
+secours.</p>
+
+<p>Le 10 mai, Atkins mouilla l'ancre devant la rivière de Sestre, sur la
+côte de Malaguette ou des Graines. Quelques-uns de ses gens
+descendirent à terre, et allèrent visiter le roi du pays. Ils lui
+offrirent des présens, dont apparemment il ne fut pas content, car il
+les refusa, et à la place de ces présens il leur demanda leurs
+culottes, qu'ils n'eurent pas la courtoisie de lui donner.</p>
+
+<p>Dans un autre village sur le bord de la rivière, ils trouvèrent un
+homme dont la couleur les frappa d'étonnement. Il était d'un jaune si
+brillant, que, n'ayant jamais rien vu qui lui ressemblât, ils
+s'efforcèrent d'approfondir ce phénomène. Ils employèrent les signes
+et tout ce que l'expérience leur avait appris de plus propre à se
+faire entendre. Le seul éclaircissement qu'ils purent tirer fut qu'il
+venait d'un pays fort éloigné dans les terres, où les hommes de sa
+couleur étaient en grand nombre. Atkins a su des capitaines Bullfinch,
+Lamb, et de quelques autres voyageurs, qu'ils avaient vu plusieurs
+Africains de la même couleur; et d'un autre Anglais, qu'il en avait vu
+un dans le royaume d'Angola, et un autre à Madagascar, rareté
+surprenante, et aussi difficile à expliquer originairement que la
+couleur des Nègres.</p>
+
+<p>Entre le cap das Palmas et Bassam, les Anglais rencontrèrent un
+vaisseau de Bristol, nommé <i>le Robert</i>, commandé par le capitaine
+Harding, qui était parti avant eux de Sierra-Leone, après y avoir
+acheté trente esclaves, au nombre desquels était le capitaine Tomba.
+Huit jours auparavant, ce Tomba, qui était d'une hardiesse
+extraordinaire, avait formé le projet d'un soulèvement, avec trois ou
+quatre de ses compagnons les plus résolus. Ils étaient secondés par
+une femme de leur nation, qui les avait avertis que, pendant la nuit,
+il n'y avait que cinq ou six blancs sur le tillac, et presque toujours
+endormis. Tomba ne balança point à tenter l'entreprise; mais, au
+moment de l'exécution, il ne put engager qu'un seul Nègre à se joindre
+à ses cinq compagnons. S'étant rendu au gaillard d'avant, il y trouva
+trois matelots endormis, dont il tua d'abord les deux premiers d'un
+seul coup sur la tempe. Le troisième fut éveillé par le bruit; mais
+Tomba ne réussit pas moins à le tuer de la même manière. Cependant
+quelques Anglais qui n'étaient pas éloignés prirent l'alarme, et la
+communiquèrent bientôt sur tout le bord. Harding, paraissant avec une
+hache à la main, fendit la tête à Tomba d'un seul coup et fit charger
+de fers les cinq autres complices.</p>
+
+<p>Leur traitement est remarquable. Des cinq esclaves, les deux plus
+vigoureux, et par conséquent les plus précieux pour l'avarice, en
+furent quittes pour le fouet et quelques scarifications. Les trois
+autres, qui étaient d'une constitution fort faible, et qui n'avaient
+eu part à l'action que par le consentement, subirent une mort cruelle,
+après avoir été contraints de manger le c&oelig;ur et le foie de leur chef.
+La femme fut suspendue par les pouces, fouettée et déchirée de coups à
+la vue de tous les autres esclaves, jusqu'au dernier soupir, qu'elle
+rendit au milieu des tourmens. Il est difficile de justifier ces
+barbaries autrement que par le droit du plus fort, qui, de tous les
+droits, est le plus généralement reconnu d'un bout du monde à l'autre.
+Les Nègres peuvent quelquefois faire valoir ce droit tout comme
+d'autres, comme on le voit par le trait suivant.</p>
+
+<p>Le 6 juin, on jeta l'ancre devant Axim, comptoir hollandais, et, le
+jour suivant, au cap de Très-Puntas. La plupart des vaisseaux de
+l'Europe touchent à ce cap pour renouveler leur provision d'eau, qu'il
+est plus difficile d'obtenir plus loin, où l'on fait payer une once
+d'or à chaque vaisseau pour cette faveur. John-Conny, principal
+cabochir du canton, dont la ville est à trois milles de la côte, du
+côté de l'ouest, envoya un de ses esclaves au vaisseau pour y faire
+demander une canne à pomme d'or, gravée de son nom, que les Anglais,
+dans un autre voyage, s'étaient chargés de lui apporter. Non-seulement
+cette commission avait été négligée, mais le messager du cabochir
+s'étant emporté dans ses reproches, fut imprudemment maltraité par les
+gens de l'équipage. Son maître, irrité de ce double outrage, ne remit
+pas sa vengeance plus loin qu'au jour suivant. Les Anglais étaient à
+puiser de l'eau.</p>
+
+<p>Il fondit sur eux, se saisit de leurs tonneaux, et fit une douzaine de
+prisonniers qu'il conduisit à sa ville. La hauteur de cette conduite
+était fondée sur des forces réelles.</p>
+
+<p>Il s'était mis en possession du fort de Brandebourg, que les Danois
+avaient abandonné depuis quelques années. Cette hardiesse avait fait
+naître quelques différens entre lui et les Hollandais. Sous prétexte
+de l'avoir acheté des Danois, ils y avaient envoyé, en 1720, une
+galiote à bombes, et deux ou trois frégates, pour demander qu'il leur
+fût remis. John, qui était hardi et subtil, ayant examiné leurs
+forces, répondit qu'il voulait voir quelque témoignage du traité des
+Brandebourgeois. Il ajouta même que ce traité prétendu ne pouvait leur
+donner droit qu'à l'artillerie et aux pierres de l'édifice, puisque le
+terrain n'appartenait pas aux Européens pour en disposer; que les
+premiers possesseurs lui en avaient payé la rente, et que, depuis le
+parti qu'ils avaient pris de l'abandonner, il était résolu de ne pas
+recevoir d'autres blancs. Ces raisonnements ayant irrité les
+Hollandais, ils jetèrent quelques bombes dans la place. Ensuite, aussi
+furieux d'eau-de-vie que de colère, ils débarquèrent quarante hommes
+sous la conduite d'un lieutenant, pour former une attaque régulière.
+Mais John, qui avait eu le temps de se mettre en embuscade avec des
+forces supérieures, fondit brusquement sur eux, et les tailla tous en
+pièces. Il ajouta l'insulte à la victoire, en faisant paver l'entrée
+de son palais des crânes des morts.</p>
+
+<p>Cet avantage avait servi à le rendre plus fier et plus rigoureux sur
+tous les droits du commerce, c'est-à-dire sur ceux qui lui étaient dus
+justement. Cependant, lorsqu'il se fut réconcilié avec les Anglais,
+Atkins et quelques autres officiers du vaisseau lui rendirent une
+visite. Les vents du sud avaient rendu la mer si grosse, que, les
+voyant embarrassés à descendre au rivage avec leurs propres chaloupes,
+il leur envoya ses canots; mais il leur fit payer un droit pour ce
+service. Les Nègres seuls connaissent assez la côte pour savoir quand
+ils n'ont rien à craindre de l'agitation des flots. John se trouva
+lui-même sur le rivage pour y recevoir les Anglais. Il était
+accompagné de trente ou quarante gardes bien armés, qui les
+conduisirent à sa maison.</p>
+
+<p>C'était un homme de cinquante ans, bien fait et robuste, d'un regard
+sévère, et qui se faisait respecter de tous ses Nègres, jusqu'à
+vouloir que ceux qui portaient des chapeaux ou des bonnets eussent
+toujours la tête nue devant lui.</p>
+
+<p>Il reçut fort civilement les Anglais, et les salua de six coups de
+canon, qui lui furent rendus en même nombre. Il leur fit des excuses
+de les avoir empêchés de prendre de l'eau; et, pour les en dédommager,
+il leur permit de pêcher dans la rivière qui passe derrière la ville.
+Mais la pêche n'ayant point été fort heureuse, ils furent mal servis à
+dîner. Le cabochir prit un air mécontent, et leur reprocha de s'être
+attiré cette disgrâce en négligeant de faire un présent à l'eau de la
+rivière, qui méritait plus de considération qu'une autre, parce
+qu'elle était le fétiche d'un homme tel que lui.</p>
+
+<p>Atkins, trouvant le cabochir familier et de bonne humeur, ne fit pas
+difficulté de lui demander ce qu'étaient devenus les crânes hollandais
+dont il avait pavé l'entrée de sa maison. Il répondit naturellement
+que depuis un mois il les avait enfermés dans une caisse, avec de
+l'eau-de-vie, des pipes et du tabac, et qu'il les avait fait enterrer.
+Il était temps, ajouta-t-il, d'oublier les ressentimens passés; et les
+petites commodités qu'il avait fait enterrer avec les Hollandais
+étaient un témoignage du respect qu'il portait aux morts. Au reste, le
+cabochir lui fit voir dans une de ses cours les mâchoires des
+Hollandais suspendues aux branches d'un arbre. C'était encore un
+trophée qui lui restait.</p>
+
+<p>Le but du voyage de Smith avait été de lever les plans de tous les
+forts et les établissemens anglais dans la Guinée. Il exécuta ce
+dessein avec beaucoup de peine.</p>
+
+<p>Il débarqua le samedi 20 août 1726, à bord de <i>la Bonite</i>, commandée
+par le capitaine Livingstone, avec le sieur Walter-Charles, gouverneur
+de Sierra-Leone. On passa le tropique le 14 de septembre. Smiths y
+observa plusieurs oiseaux blanchâtres, qui n'ont pour queue qu'une
+longue plume. Ils s'élèvent fort haut dans leur vol. Ce sont des
+paille-en-queue. Les matelots leur ont donné le nom d'<i>oiseaux du
+tropique</i>, parce qu'on ne les voit que sous la zone torride, entre les
+tropiques.</p>
+
+<p>Le 4 de février 1727, on jeta l'ancre à cinq milles à l'ouest d'Axim.
+Ce château des Hollandais, sur la côte d'Or, est une petite
+fortification triangulaire, montée de onze pièces de canon. Les Nègres
+ont une ville fort peuplée sous le canon du château comme on en voit
+sous tous les forts européens, au long de la côte d'Or.</p>
+
+<p>Smith, ayant levé successivement plusieurs plans, arriva le 17 au cap
+Corse, où l'on trouva plusieurs vaisseaux dans la rade.</p>
+
+<p>Pendant le séjour que Smith avait fait à James-Fort, sur la Gambie, il
+avait reçu, par un vaisseau anglais une lettre de Hollande adressée au
+gouverneur hollandais de la Mina, qu'il s'était chargé de porter au
+cap Corse. Cette occasion lui paraissant favorable pour lever le plan
+du château de la Mina, il s'y rendit dans un grand canot, avec
+Livingstone, sous prétexte de remettre la lettre au gouverneur. Mais
+ils reconnurent bientôt que les Hollandais ne manquaient pas de
+pénétration. Smith, qui ne se croyait ni connu, ni observé, étant
+sorti sans affectation pour jeter les yeux autour de lui, fut étonné
+de se voir immédiatement suivi par le gouverneur, qui le tira
+brusquement par la manche, et qui le pria de rentrer dans la salle, en
+lui disant qu'il pouvait emporter, si c'était son dessein, tout l'or
+de la Guinée dans sa poche; mais que, pour le plan du château
+hollandais, il ne l'emporterait pas. Un reproche si peu attendu causa
+d'abord quelque embarras à Smith. Cependant, après s'être un peu
+remis, il répondit au gouverneur qu'il lui avait cru assez de lumières
+pour ne pas s'imaginer qu'on pût entreprendre de lever le plan d'une
+place sans les instrumens nécessaires, et que, n'en ayant aucun, il
+s'étonnait qu'on pût le soupçonner de ce dessein. Le commandant
+hollandais demeura pensif un moment; et, paraissant se repentir d'un
+procédé trop brusque, il pressa Smith et Livingstone de demeurer à
+dîner; ils y consentirent. Alors il leur montra quelques plans
+imparfaits qui avaient été levés par un dessinateur de la compagnie
+hollandaise. L'ouvrage avait été fort bien commencé, mais l'artiste
+était mort sans avoir pu l'achever.</p>
+
+<p>Smith partit du cap Corse le 24 de mars. Comme on était à la fin de la
+saison sèche, l'eau était si rare dans la garnison, qu'il fut
+impossible d'en obtenir pour les besoins du vaisseau. Il ne s'en
+trouve point à plus de huit milles du château, de sorte qu'on y est
+réduit à l'eau d'une grande citerne qui se remplit par des tuyaux de
+plomb, où la pluie descend de tous les toits. Tous les forts de la
+côte d'Or n'ont pas d'autres ressources.</p>
+
+<p>Le 28, on alla jeter l'ancre au fort d'Akra. Smith alla se promener
+plusieurs fois jusqu'à la porte du fort hollandais. Il y rencontra
+quelques marchands de cette nation qui connaissaient le facteur
+anglais dont il était accompagné. On s'entretint quelques momens avec
+beaucoup de familiarité et d'amitié. Mais les Hollandais ne
+proposèrent point à Smith d'entrer dans leur fort; ce qui lui fit
+juger qu'ils avaient des ordres du gouverneur général de la Mina, et
+qu'ils craignaient les observations d'un dessinateur anglais.</p>
+
+<p>Le 3 d'avril, après avoir perdu un câble dans les rocs d'Akra, il
+remit à la voile pour gagner la côte de Juida. Le 5, il passa devant
+l'embouchure de la grande rivière Volta, qui a tiré ce nom de la
+rapidité extrême de son cours. Il est si violent qu'en entrant dans la
+mer, il change la couleur de l'eau jusqu'à plus de huit lieues de la
+côte. C'est cette rivière qui sépare la côte d'Or de la côte des
+Esclaves.</p>
+
+<p>Le 7, à la pointe du jour, on jeta l'ancre dans la rade de Juida, et
+l'on salua le fort, qui est à plus d'une lieue de la côte. Il se
+trouvait alors dans la rade trois vaisseaux français et deux
+portugais. La Guinée entière n'a pas de lieu où le débarquement soit
+si difficile. On y trouve continuellement les vagues si hautes et si
+impétueuses, que, les chaloupes de l'Europe ne pouvant s'approcher du
+rivage, on est obligé de jeter l'ancre fort loin, et d'y attendre les
+pirogues qui viennent prendre les passagers et les marchandises.
+Ordinairement les rameurs nègres s'en acquittent avec beaucoup
+d'habileté; mais quelquefois aussi le passage n'est pas sans danger. À
+l'arrivée du vaisseau de Smith, les facteurs de sa nation envoyèrent à
+bord une grande pirogue pour amener au rivage ceux qui devaient y
+descendre. Le passage fut heureux. Cependant Smith fut étonné de se
+voir entre des vagues d'une hauteur excessive, et des flots d'écume
+qui paraissaient capables d'abîmer le plus grand vaisseau. Il admira
+l'adresse des Nègres à les traverser; mais surtout à profiter du
+mouvement d'une vague pour faire avancer, à l'aide des rames, leur
+pirogue fort loin sur le rivage; après quoi, sautant à terre, ils la
+transportent encore plus loin pour la garantir du retour des flots. Si
+l'on avait le malheur d'être renversé, il serait fort difficile de se
+sauver à la nage, quand on n'aurait que la violence de la mer à
+combattre; mais, en y joignant le danger des requins, qui suivent
+toujours les canots en grand nombre pour attendre leur proie, on peut
+dire qu'il est presque impossible d'échapper.</p>
+
+<p>Les vaisseaux qui viennent à Juida pour le commerce ont toujours sur
+le rivage des tentes qui leur servent de magasins pour mettre leurs
+marchandises à couvert. Smith, en débarquant, s'approcha d'une tente
+française, où le matelot qui en avait la garde lui offrit en langue
+anglaise un verre d'eau-de-vie, qu'il accepta. Il y avait dans la
+tente un grand nombre de barils, dont le dehors paraissait mouillé.
+Smith en ayant demandé la raison, le matelot français lui répondit que
+les barils n'avaient été débarqués que le matin, et qu'ils avaient
+beaucoup souffert au passage. Il ajouta qu'au débarquement un matelot
+français s'étant hasardé trop loin dans l'eau pour reprendre un baril
+que les vagues emportaient, avait été saisi par un jeune requin,
+contre lequel il s'était fort bien défendu avec son couteau; mais que
+la même vague qui le ramenait ayant apporté deux autres requins
+monstrueux, il avait été déchiré en un moment, et dévoré à la vue de
+tous ses compagnons.</p>
+
+<p>Les Anglais ont, à dix-huit milles de ce fort, du côté de l'est, un
+autre comptoir nommé Iakin, et celui de Sabi, à cinq milles du côté du
+nord. Mais celui-ci venait d'être réduit en cendres par le grand et
+puissant roi Dahomay, dont le nom a fait tant de bruit en Europe. Sa
+première conquête avait été le royaume du grand Ardra, cinquante
+milles au nord-ouest de Sabi. Le roi d'Ardra ayant, en 1724, quelques
+affaires à régler avec Baldwin, gouverneur anglais de Juida, et
+n'étant pas satisfait de sa diligence, fit arrêter Lamb, facteur
+anglais d'Ardra, dans l'espérance de rendre Baldwin plus attentif à
+l'obliger. Ce fut dans ces circonstances que la ville d'Ardra fut
+assiégée par les troupes du roi Dahomay, et qu'ayant été prise après
+une vigoureuse résistance, le roi même fut tué à la porte de son
+palais. Lamb fut conduit devant le général de Dahomay, qui n'avait
+jamais vu de blancs. Cet officier nègre fut si surpris de sa figure,
+qu'il le mena au roi son maître, comme une rareté fort étrange. En
+effet, le roi Dahomay, faisant sa résidence à deux cents milles dans
+les terres, n'avait jamais eu non plus l'occasion de voir un Européen.
+Il garda précieusement Lamb, qui écrivit pendant sa captivité une
+lettre au gouverneur Tinker, successeur de Baldwin. Nous la
+transcrirons tout à l'heure; elle servira à faire connaître ce que
+c'était que ce roi Dahomay.</p>
+
+<p>On retournait en Angleterre, lorsque, le I<sup>er</sup>. juillet, le navire se
+trouvant par 13 degrés 19 minutes du nord, on s'aperçut d'une
+dangereuse voie d'eau. Comme elle était déjà si grande, que les pompes
+ne pouvaient suffire, on ne fut pas saisi d'une crainte médiocre en
+considérant qu'on était fort éloigné de la terre et qu'on n'était
+accompagné d'aucun vaisseau. Après beaucoup de recherches, Livingstone
+découvrit la source du mal et trouva les moyens d'en arrêter les
+progrès. Cependant il ne fut pas possible d'y remédier si
+parfaitement, qu'on ne s'aperçût bientôt qu'il recommençait avec un
+nouveau danger. On résolut de suivre le vent pour soulager le
+vaisseau; mais la fatigue extrême de l'équipage, qui était sans cesse
+obligé de travailler à la pompe, fit applaudir à la proposition de
+porter droit aux Indes occidentales. On était dans la latitude des
+vents alisés, et on avait directement la Barbade à l'ouest. À la
+vérité, suivant les calculs, on n'en était pas à moins de sept cents
+lieues, distance terrible pour un vaisseau près de s'abîmer. Cependant
+les circonstances n'offrant point d'autre ressource, on résolut de s'y
+attacher avec tous les efforts du courage et de la prudence. Les
+emplois furent distribués pour une si grande entreprise: le capitaine
+et le pilote devaient prendre alternativement la conduite du
+gouvernail. Smith et un autre se chargèrent de préparer les vivres et
+de faire du punch chaud pour ceux qui travaillaient à la pompe,
+auxquels on assigna une pinte et demie de liqueur pendant chaque
+quart, c'est-à-dire de quatre heures en quatre heures: ils avaient
+besoin de ce soutien pour ranimer leurs esprits, parce que le travail
+était si pénible et le péril si pressant, que tous les matelots ne
+purent être divisés qu'en deux quarts. Il restait deux petits Nègres,
+qui reçurent ordre d'assister Smith et son camarade dans leurs
+fonctions.</p>
+
+<p>On passa neuf ou dix jours dans une extrémité si déplorable. La
+plupart des matelots commençaient à se rebuter de l'excès du travail,
+et quelques-uns firent éclater des murmures qui semblaient annoncer
+d'autres effets de leur désespoir. On leur fournissait néanmoins des
+rafraîchissemens, et Smith avait soin de leur tuer tous les jours
+quelques pièces de volaille ou un chevreau. Tous les officiers
+s'efforçaient aussi de les encourager par l'espérance de découvrir
+bientôt la Barbade. Leur canot, qui était assez grand et en fort bon
+état, avait été placé sur le tillac; mais la chaloupe ayant été serrée
+entre les deux ponts, plusieurs souhaitaient qu'on la mît en état
+d'être employée, c'est-à-dire qu'elle fût équipée de tout ce qui était
+nécessaire pour un usage forcé, comme d'eau, de vivres, d'instrumens
+de mer, etc. D'autres s'opposèrent fortement à cette proposition, dans
+la crainte que les plus mutins ou les plus désespérés ne profitassent
+des ténèbres pour fuir dans la chaloupe et pour abandonner tous les
+autres à leur mauvais sort, ce qui aurait causé nécessairement la
+perte du vaisseau, parce qu'il ne serait pas resté assez de bras pour
+la pompe. Au milieu de ce trouble, tous les animaux étrangers qu'on
+transportait en Europe moururent faute de soins et de nourriture.</p>
+
+<p>Le 16, trois matelots qui avaient travaillé à la pompe depuis quatre
+heures jusqu'à huit, tombèrent évanouis et furent emportés comme
+morts. Cet accident ayant fait sonner plus tôt la cloche pour appeler
+ceux qui devaient succéder au travail, l'horreur et la consternation
+parurent se répandre sur tous les visages. Cependant, comme Smith
+avait fait préparer un fort bon déjeuner, on se mit à manger autant
+que la crainte pouvait laisser d'appétit, lorsqu'un des matelots de la
+pompe se mit à crier de toute sa force, <i>terre</i>, <i>terre</i>! courant et
+sautant comme un insensé dans le transport de sa joie. Tout le monde
+abandonna les alimens pour satisfaire une curiosité beaucoup plus
+pressante que la faim. On découvrit en effet la terre, qu'on reconnut
+aussitôt pour l'île de la Barbade. Ceux qui se sont trouvés dans une
+situation semblable assurent que le moment où l'on revoit la terre
+produit une espèce de délire dont il est impossible de se former une
+idée. Le même jour on jeta l'ancre dans la baie de Carlisle.</p>
+
+<p>Pendant les jours suivans on se hâta de décharger toutes les
+marchandises du vaisseau sans interrompre un moment le travail de la
+pompe, qui ne cessait pas d'être nécessaire dans une rade si
+tranquille. Un jour que le capitaine Livingstone et Smith étaient à
+bord avec quelques négocians, les ouvriers pompèrent un petit dauphin
+à demi rongé de pourriture, sans queue et sans tête, d'environ trois
+pouces et demi de longueur. Livingstone le mit soigneusement dans de
+l'esprit-de-vin pour le conserver jusqu'en Europe, persuadé que ce
+petit poisson, ayant été long-temps dans la fente du bâtiment, avait
+fermé le passage à quantité d'eau, et que c'était à lui par conséquent
+qu'il était redevable de sa conservation. Lorsqu'on examina de près le
+vaisseau, après l'avoir mis sur le côté, on aperçut sous la quille et
+dans d'autres endroits plusieurs fentes dont on n'avait pas eu le
+moindre soupçon; mais la principale était celle que Livingstone avait
+découverte, et qui n'avait pu être bien bouchée.</p>
+
+<p>Voici la lettre du facteur Lamb, que nous avons promise au lecteur.
+Elle est adressée à Tinkel, directeur de la compagnie anglaise à Sabi.</p>
+
+<p>«Monsieur, il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du
+premier de ce mois. Ce prince m'ordonne de vous répondre en sa
+présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant votre
+lettre de sa main, j'eus avec lui une conférence dont je crois pouvoir
+conclure qu'il ne pense pas beaucoup à fixer le prix de ma liberté.
+Lorsque je le pressai de m'expliquer à quelles conditions il voulait
+me permettre de partir, il me répondit qu'il ne voyait aucune
+nécessité de me vendre, parce que je ne suis pas Nègre. Je le pressai:
+il tourna ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne
+pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze livres
+sterling par tête, ferait près de dix mille livres sterling. Je lui
+avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les veines; et, me
+remettant un peu, je lui demandai s'il me prenait pour le roi de mon
+pays. J'ajoutai que vous et la compagnie me croiriez fou si je vous
+faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de vous en
+parler dans ma lettre, parce qu'il voulait charger le principal
+officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous; et que,
+si vous n'aviez rien à Juida d'assez beau pour lui, vous deviez écrire
+d'avance à la compagnie. Je lui répondis qu'à ce discours il m'était
+aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le priais de
+faire venir pour moi, par quelques-uns de ses gens, des habits et
+quelques autres nécessités. Il y consentit. Je n'ai donc, monsieur,
+qu'un seul moyen de me racheter; ce serait de faire offre au roi d'une
+couronne et d'un sceptre qui peuvent être payés sur ce qui reste dû au
+dernier roi d'Ardra. Je ne connais pas d'autre présent qu'il puisse
+trouver digne de lui; car il est fourni d'une grosse quantité de
+vaisselle d'or en &oelig;uvre, et d'autres richesses. Il a des robes de
+toutes sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque d'aucune
+espèce de marchandises. Il donne les bedjis<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a> comme du sable, et les
+liqueurs fortes comme de l'eau: sa vanité et sa fierté sont
+excessives: aussi est-il le plus belliqueux et le plus riche de tous
+les rois de cette grande région; et l'on doit s'attendre qu'avec le
+temps il subjuguera tout le pays dont il est environné. Il a déjà pavé
+deux de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la
+guerre. Les palais néanmoins sont aussi grands que le parc Saint-James
+à Londres, c'est-à-dire qu'ils ont un mille et demi de tour.</p>
+
+<p>»Le roi souhaite beaucoup qu'il me vienne des lettres de ma nation, ou
+toute autre marque de souvenir. Il regarderait comme une bassesse
+indigne de lui de prendre quelque chose qui m'appartînt. Je ne crois
+pas même qu'il voulût retenir les blancs qui viendraient à sa cour.
+S'il me traite autrement, c'est qu'il me regarde comme un captif pris
+à l'a guerre; d'ailleurs il paraît m'estimer beaucoup, parce qu'il n'a
+jamais eu d'autre blanc qu'un vieux mulâtre portugais, qui lui vient
+de la nation des Popos, et qui lui coûte environ cinq cents livres
+sterling. Quoique cet homme soit son esclave, il le traite comme un
+cabochir du premier ordre: il lui a donné deux maisons, avec un grand
+nombre de femmes et de domestiques, sans lui imposer d'autre devoir
+que de raccommoder quelquefois les habits de sa majesté, parce que ce
+mulâtre est tailleur. Ainsi, l'on peut compter que les tailleurs, les
+charpentiers, les serruriers ou tous autres artisans libres qui
+voudraient se rendre ici, seraient reçus avec beaucoup de caresses, et
+feraient bientôt une grosse fortune; car le roi paie magnifiquement
+ceux qui travaillent pour lui.</p>
+
+<p>»L'arrivée de quelque ouvrier serait donc un excellent moyen pour
+obtenir ma liberté, en y joignant la promesse d'entretenir avec lui un
+commerce réglé; mais, étant persuadé que les blancs contribuent ici à
+sa grandeur, il m'objecte à tout moment que, s'il me laisse partir, il
+n'y a pas d'apparence qu'il en revoie jamais d'autres. Il faudrait
+engager quelqu'un à faire le voyage pour retourner presque aussitôt.
+Cette seule démarche persuaderait au roi qu'il verrait d'autres blancs
+dans la suite; et je suis presque sûr qu'il m'accorderait la
+permission de partir pour hâter ceux qui viendraient après moi. Si
+Henri Touch, mon valet, était encore à Juida, et qu'il fût disposé à
+se rendre ici, il y trouverait plus d'avantage qu'il ne peut se le
+figurer. Il est jeune; le roi prendrait infailliblement de l'affection
+pour lui. Quoique je ne rende aucun service à ce prince, il m'a donné
+une maison, avec une douzaine de domestiques de l'un et de l'autre
+sexe, et des revenus fixes pour mon entretien. Si j'aimais
+l'eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m'en fournit en
+abondance. Le sucre, la farine et les autres denrées ne me sont pas
+plus épargnés. Si le roi fait tuer un b&oelig;uf, ce qui lui arrive
+souvent, je suis sûr d'en recevoir un quartier; quelquefois il
+m'envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre, et je ne crains
+nullement de mourir de faim. Lorsqu'il sort en public, il nous fait
+appeler, le Portugais et moi, pour le suivre. Nous sommes assis près
+de lui pendant le jour, à l'ardeur du soleil, avec la permission
+néanmoins de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous
+couvrent la tête.</p>
+
+<p>»Ainsi nous tâchons, le Portugais et moi, de nous rendre la vie aussi
+douce qu'il est possible, et surtout de ne pas tomber dans une
+tristesse qui serait bientôt funeste à notre santé. Cependant, comme
+je suis fort ennuyé de ma situation, je suppliai le roi, il y a
+quelque temps, de me remettre entre les mains du général de ses
+troupes, et de me faire donner un cheval pour le suivre à la guerre.
+Il rejeta ma demande, sous prétexte qu'il ne voulait pas me faire
+tuer. Ensuite, m'ayant promis de m'employer autrement, il m'ordonna de
+demeurer tranquille et de prendre garde à tout ce que je lui verrais
+faire. J'ignore encore quelles sont ses intentions. Son général même
+n'approuva pas l'offre que je faisais d'aller à la guerre, parce que,
+si j'étais tué, me dit-il, le roi ne lui pardonnerait pas d'en avoir
+été l'occasion. Depuis ce temps-là sa majesté m'a fait donner un
+cheval, et m'a déclaré que, lorsqu'elle sortirait de son palais, je
+serais toujours à sa suite. Il sort assez souvent dans un beau branle
+garni de piliers dorés et de rideaux. Il m'ordonne quelquefois aussi
+de l'accompagner dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de
+sa résidence ordinaire. On m'assure qu'il en a onze.</p>
+
+<p>»Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de
+m'en envoyer une, avec un fouet et des éperons. Le roi m'a donné ordre
+de vous demander aussi le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous
+serez payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui
+envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles de souliers. Si
+vous jugez bien de ses intentions, vous pouvez m'adresser ce que je
+vous demande et pour lui et pour moi. Je suis persuadé que le moindre
+présent sera fort agréable de ma part, et redoublera mon crédit à
+cette cour, soit que je parte ou que je demeure. Ainsi je vous conjure
+de m'accorder une grâce qui peut non-seulement rendre mon sort plus
+supportable, mais qui, faisant conclure au roi qu'on ne pense point à
+ma rançon, le déterminera peut-être à me rendre la liberté dans
+quelque moment de caprice.</p>
+
+<p>»Vous devez m'envoyer d'autant plus facilement ce que je vous demande,
+que je n'ai pas touché mes appointemens depuis que je suis en Guinée;
+et vous ne serez pas surpris que je vous demande tant de choses, si
+j'ajoute que le roi me fait bâtir actuellement une maison dans une
+ville où il fait ordinairement son séjour, lorsqu'il se prépare à la
+guerre. Cette nouvelle faveur me jette dans une profonde mélancolie,
+parce qu'elle marque assez qu'on ne pense point à me rendre bientôt ma
+liberté.</p>
+
+<p>»Si vous approuvez que je traite avec le roi pour quelques esclaves,
+il faut que vous en parliez à ses gens, et que vous me donniez
+là-dessus vos ordres; car, pendant le séjour que je dois faire ici, je
+souhaite de pouvoir me rendre utile à la compagnie. Mais, dans cette
+supposition, vous ne devez pas oublier de m'envoyer des essais de
+toutes vos marchandises, avec la marque des prix, pour prévenir toutes
+sortes de malentendus. Sa majesté m'a pris tout le papier que j'avais
+encore, dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté
+que c'est un amusement puéril; mais il ne le désire pas moins, afin,
+dit-il, que nous puissions nous en amuser ensemble. Je vous prie donc
+de m'envoyer deux mains de papier ordinaire, avec un peu de fil retors
+pour cet usage; joignez-y un peloton de mèche, parce que sa majesté
+m'oblige souvent de tirer ses gros canons, et que j'appréhende de
+perdre quelque jour la vue en me servant d'allumettes de bois. On voit
+ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent plus de
+mille livres. On croirait qu'elles y ont été apportées par le diable,
+quand on considère que Juida est à plus de deux cents milles, et
+qu'Ardra n'est pas à moins de cent soixante. Le roi prend beaucoup de
+plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de
+marché. Il fait travailler actuellement à construire des affûts.
+Quoiqu'il paraisse fort sensé, sa passion est pour les amusemens et
+les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous aviez quelque chose
+qui puisse lui plaire à ce titre, vous me feriez plaisir de me
+l'envoyer; des estampes et des peintures lui plairaient beaucoup; il
+aime à jeter les yeux dans les livres; ordinairement il porte dans sa
+poche un livre latin de prières, qu'il a pris au mulâtre portugais; et
+lorsqu'il est résolu de refuser quelque grâce qu'on lui demande, il
+parcourt attentivement ce livre, comme s'il y entendait quelque chose.</p>
+
+<p>»Il trouve aussi beaucoup d'amusement à tracer des caractères au
+hasard sur le papier, et souvent il m'envoie l'ouvrage qu'il a fait
+pour imiter nos lettres; mais il le fait accompagner d'un grand flacon
+d'eau-de-vie et d'un grand kabès<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a> ou deux. Si vous connaissez
+quelque femme hors de condition, blanche ou mulâtresse, à qui l'on put
+persuader de venir dans ce pays, soit pour y porter la qualité de
+<i>femme du roi</i>, soit pour y exercer sa profession, cette galanterie me
+ferait faire un extrême progrès dans le c&oelig;ur du roi, et donnerait
+beaucoup de poids à toutes mes promesses. Une femme qui prendrait ce
+parti n'aurait point à craindre d'être forcée à rien par la violence;
+car sa majesté entretient plus de deux mille femmes, avec plus de
+splendeur qu'aucun roi nègre. Elles n'ont pas d'autre occupation que
+de le servir dans son palais, qui paraît aussi grand qu'une petite
+ville. On les voit en troupes de cent soixante et deux cents aller
+chercher de l'eau dans de petits vases, vêtues tantôt de riches
+corsets de soie, tantôt de robes d'écarlate, avec de grands colliers
+de corail qui leur font deux ou trois fois le tour du cou. Leurs
+conducteurs ont des vestes de velours vert, bleu, cramoisi, et des
+masses d'argent doré à la main, qui leur tiennent lieu de cannes.
+Lorsque j'arrivai dans ce pays, le Portugais avait une fille mulâtre
+que le roi traitait avec beaucoup de considération, et qu'il comblait
+de présens. Il lui avait donné deux femmes et une jeune fille pour la
+servir; mais, étant morte de la petite-vérole, il souhaite
+passionnément d'en avoir une autre. Je lui ai entendu dire plusieurs
+fois qu'aucun blanc ne manquerait jamais près de lui de ce qui peut
+s'acheter avec de l'or. Il traite aussi très-favorablement les Nègres
+étrangers; et ses bontés éclatent tous les jours pour quelques Malais
+qui sont actuellement ici.</p>
+
+<p>»La situation du pays le rend fort sain. Il est élevé, et par
+conséquent rafraîchi tous les jours par des vents agréables. La vue en
+est charmante: elle s'étend jusqu'au grand Popo, qui est fort éloigné;
+on n'y est point incommodé des mousquites.</p>
+
+<p>»J'espère que l'occasion se présentera de vous entretenir avec plus
+d'étendue de la puissance et de la grandeur de ce prince<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>
+victorieux. Je n'ai pu me défendre quelquefois d'une vive admiration
+en voyant ici des richesses que je ne m'attendais pas à trouver dans
+cette partie du monde. Vous savez que je ne dois la vie qu'à la pitié
+d'un Nègre qui m'aida à passer le mur du vieux comptoir, où l'on
+m'avait renfermé au premier cri de guerre. Sans cette malheureuse
+précaution, j'aurais peut-être eu le bonheur d'éviter la captivité. Le
+roi d'Ardra s'était méfié apparemment de mon dessein; et ce fut cette
+raison qui lui fit prendre le parti de s'assurer de moi. Quoi qu'il en
+soit, la maison où j'étais retenu ayant été la première où les
+Dahomays mirent le feu, j'en sortis aussitôt pour avoir le triste
+spectacle de la désolation qui suivit immédiatement. On me conduisit
+au travers de la ville jusqu'au palais du roi, où le général de
+Dahomay commandait en maître absolu. L'orgueil de la victoire et la
+multitude de ses soins ne l'empêchèrent pas de me prendre la main, et
+de m'offrir un verre d'eau-de-vie. J'ignorais encore qui il était;
+mais ce traitement me rassura. Je l'avais pris d'abord pour le frère
+du roi d'Ardra, quoique je fusse surpris de lui voir le visage coupé.
+J'appris bientôt que c'était le général du vainqueur.</p>
+
+<p>»À l'entrée de la nuit, je fus obligé de le suivre dans son camp. Les
+cadavres sans tête étaient en si grand nombre dans les rues de la
+ville, qu'ils bouchaient le passage, et le sang n'y aurait pas coulé
+avec plus d'abondance, s'il en était tombé une pluie du ciel. En
+arrivant au camp, on me fit boire deux ou trois verres d'eau-de-vie,
+et je fus mis sous la garde d'un officier qui me traita fort
+honnêtement. Le lendemain, on m'amena un de mes domestiques nègres,
+mais blessé si mortellement à la tête, qu'on lui voyait la cervelle à
+découvert. Il n'était point en état de m'expliquer à quoi j'étais
+destiné. Deux jours après, le général me fit appeler et me donna
+l'ordre de demeurer assis avec ses capitaines tandis qu'il comptait
+les esclaves, en leur donnant à chacun son bedji. Le nombre des bedjis
+étant monté à plus de deux grands kabès, celui des esclaves devait
+être de huit mille. Je reconnus entre eux deux autres de mes
+domestiques, l'un blessé au genou, l'autre à la cuisse. J'eus occasion
+d'entretenir un peu plus long-temps le général. Il m'encouragea par
+l'espérance d'un meilleur sort. Il fit apporter un flacon
+d'eau-de-vie, but à ma santé, et m'ordonna de garder le reste. À ce
+présent il voulut ajouter quelques pièces d'étoffes que je refusai,
+parce qu'elles ne pouvaient m'être d'aucun usage; mais je lui dis que,
+s'il pouvait me faire retrouver dans le pillage mes chemises et mes
+habits, j'en aurais beaucoup de reconnaissance, parce que mon linge
+était fort sale, comme vous n'aurez pas de peine à vous le figurer.</p>
+
+<p>»Les Dahomays, dont mes domestiques étaient devenus les esclaves, leur
+refusèrent la liberté de me parler, si ce n'était en leur présence.
+Cependant le général me dit de ne pas m'en affliger, et de ne
+m'alarmer de rien jusqu'à ce que j'eusse vu le roi son maître, dont il
+m'assura que je serais reçu avec bonté. Il me donna un parasol, et un
+branle ou un hamac, pour me faire porter dans le voyage; j'acceptai ce
+secours avec joie.</p>
+
+<p>»J'avais vu commettre tant de cruautés à l'égard des captifs, surtout
+contre ceux que leur âge ou leurs blessures ne permettaient pas
+d'emmener, que je ne pouvais être tout-à-fait sans crainte. La
+première fois surtout que je fus conduit par une troupe de Nègres
+armés, qui battaient devant moi, sur leurs tambours, une sorte de
+marche lugubre, que je pris pour le présage de mon supplice, je me
+livrai aux plus tragiques suppositions. J'étais environné d'un grand
+nombre de ces furieux, qui sautaient autour de moi en poussant des
+cris épouvantables. La plupart avaient à la main des épées ou des
+couteaux nus, et les faisaient briller devant mes yeux, comme s'ils
+eussent été prêts pour l'exécution. Mais, tandis que j'implorais la
+pitié et le secours du ciel, le général envoya ordre à l'officier qui
+me conduisait de me mener à deux milles du camp, dans un lieu où il
+s'était retiré lui-même. Son ordre fut exécuté sur-le-champ, et je fus
+un peu rassuré par sa présence.</p>
+
+<p>»Je vous raconterais les circonstances de mon voyage, et de quelle
+manière je fus reçu du roi, si sa majesté ne me faisait demander à ce
+moment ma lettre avec un empressement qui ne me permet pas de la
+rendre plus longue ni de la corriger. Je me flatte que cette raison
+fera excuser mes fautes, et je suis, etc.</p>
+
+<p class="right10">»<span class="smcap">Bullfinch Lamb.</span>»</p>
+
+<p>L'auteur de cette lettre passa encore deux ans à la cour de Dahomay.
+Enfin le roi, se fiant à la promesse qu'il lui fit de revenir avec
+d'autres blancs, le renvoya comblé de bienfaits. Il s'arrêta peu à
+Juida. L'occasion s'étant présentée de partir pour l'Amérique, il se
+rendit à la Barbade, où Smith le rencontra.</p>
+
+<a id="chap_4_3" name="chap_4_3"></a>
+<h2>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="title">Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay. Traite des Nègres.</p>
+
+<p>L'introduction des voyages de Snelgrave est la mieux détaillée que
+nous ayons encore rencontrée. Elle contient une vue générale du
+commerce de la Guinée, et les raisons pour lesquelles on a si peu
+connu jusqu'à présent l'intérieur de l'Afrique. Il entend la Guinée
+depuis le cap Vert jusqu'au pays d'Angole. Le fleuve de Zaïre ou de
+Congo, dit-il, est le lieu le plus éloigné où les Anglais aient porté
+leur commerce. Ils l'ont augmenté si avantageusement, qu'ils ont eu
+jusqu'à deux cents vaisseaux sur cette côte.</p>
+
+<p>Snelgrave a fait lui-même long-temps le commerce dans l'étendue
+d'environ sept cents lieues de côtes, depuis la rivière de Scherbro
+jusqu'au cap Lopez Gonsalvo. Il divise cet espace en quatre parties:
+la première, qu'il appelle côte au Vent (Windward), a deux cent
+cinquante lieues de longueur, depuis la même rivière jusqu'à celle
+d'Ancobar, près d'Axim. On ne trouve sur cette côte aucun
+établissement européen. Le commerce ne s'y exerce qu'au passage des
+vaisseaux, sur les signes que les Nègres font du rivage avec de la
+fumée, pour avertir les vaisseaux qu'ils aperçoivent à la voile. Ils
+se rendent à bord dans leurs canots avec les marchandises de leur
+pays, à moins qu'ils n'aient été rebutés par les insultes et les
+violences des marchands de l'Europe. C'est ce qui arrive souvent,
+remarque l'auteur, à la honte des Anglais et des Français, qui, sous
+les moindres prétextes, enlèvent ces malheureux Nègres pour
+l'esclavage. Une injustice si noire a non-seulement refroidi plusieurs
+nations d'Afrique pour le commerce, mais expose quelquefois les
+innocens à porter la peine des coupables; car on a l'exemple de
+quelques petits vaisseaux de l'Europe qui ont été surpris par des
+Nègres, maltraités et sacrifiés à leur vengeance.</p>
+
+<p>La seconde division de Snelgrave s'étend depuis la rivière d'Ancobar
+jusqu'au fort d'Akra, c'est-à-dire l'espace de cinquante lieues. Cette
+partie, qui se nomme la côte d'Or, est remplie de comptoirs anglais et
+hollandais.</p>
+
+<p>La troisième division est d'environ soixante lieues depuis Akra
+jusqu'à Iakin, près de Juida. Il n'y a point d'autres comptoirs dans
+cet espace que ceux de Juida et d'Iakin.</p>
+
+<p>La dernière partie, depuis Iakin jusqu'au cap Lopez Gonsalvo, passe le
+long de la baie de Benin, des Callabares et des Camerones, sur une
+étendue de trois cents lieues, et n'a point de comptoirs européens.</p>
+
+<p>Sur toute la côte de la première division, les marchands européens ne
+risquent pas volontiers de descendre au rivage, parce qu'ils ont
+mauvaise opinion du caractère des habitans. L'auteur descendit dans
+quelques endroits; mais il ne put jamais s'y procurer les moindres
+éclaircissemens sur les pays intérieurs. Dans tous ses voyages, il n'a
+pas rencontré un seul blanc qui ait eu la hardiesse d'y pénétrer:
+aussi ne doute-t-il pas que ceux qui formeraient cette entreprise ne
+périssent misérablement par la jalousie des Nègres, qui les
+soupçonneraient de quelque dessein pernicieux à leur nation.</p>
+
+<p>Quoique les habitans de la côte d'Or soient beaucoup plus civilisés
+par l'ancien commerce qu'ils ont avec les Européens, leur politique ne
+souffre pas non plus qu'on pénètre dans le sein de leur pays. Cette
+défiance va si loin, que la jalousie des Nègres intérieurs s'étend
+jusqu'aux autres Nègres qui sont sous la protection des blancs. De là
+vient que, dans la paix la plus profonde, lorsque les nations
+éloignées de la mer s'approchent du rivage pour le commerce, les
+éclaircissemens qu'on en tire sont si fabuleux et si contradictoires,
+qu'on n'y peut prendre aucune confiance, d'autant plus qu'en général
+les Nègres en imposent toujours aux blancs.</p>
+
+<p>On peut dire la même chose de la troisième division; car, jusqu'à la
+conquête des royaumes de Juida et d'Iakin par le roi de Dahomay, on ne
+connaissait presque rien des pays du dedans. Aucun blanc n'avait
+pénétré plus loin que le royaume d'Ardra, qui est à cinquante milles
+de la côte.</p>
+
+<p>Les peuples de la quatrième division sont encore plus barbares que
+ceux de la première, et moins capables par conséquent de se prêter aux
+informations.</p>
+
+<p>Enfin Snelgrave conclut son introduction par un exemple remarquable
+des sacrifices humains sur la rivière du vieux Callabar. Akqua, chef
+ou roi du canton (car la rivière de Callabar a plusieurs petits
+princes), vint à bord, par la seule curiosité de voir le vaisseau et
+d'entendre la musique de l'Europe. Cette musique l'ayant beaucoup
+amusé, il invita le capitaine à descendre au rivage. Snelgrave y
+consentit; mais, connaissant la férocité de cette nation, il se fit
+accompagner de dix matelots bien armés et de son canonnier. En
+touchant la terre, il fut conduit à quelque distance de la côte, où il
+trouva le roi assis sur une sellette de bois, à l'ombre de quelques
+arbres touffus. Il fut invité à s'asseoir aussi sur une autre sellette
+qui avait été préparée pour lui. Le roi ne prononça pas un mot, et ne
+fit pas le moindre mouvement jusqu'à ce qu'il le vît assis. Mais alors
+il le félicita sur son arrivée, et lui demanda des nouvelles de sa
+santé. Snelgrave lui rendit ses complimens après l'avoir salué le
+chapeau à la main. L'assemblée était nombreuse. Quantité de seigneurs
+nègres étaient debout autour de leur maître; et sa garde, composée
+d'environ cinquante hommes, armés d'arcs et de flèches, l'épée au côté
+et la zagaie à la main, se tenait derrière lui à quelque distance. Les
+Anglais se rangèrent vis-à-vis à vingt pas, le fusil sur l'épaule.</p>
+
+<p>Après avoir présenté au roi quelques bagatelles, dont il parut charmé,
+Snelgrave vit un petit Nègre attaché par la jambe à un pieu fiché en
+terre. Ce petit misérable était couvert de mouches et d'autres
+insectes. Deux prêtres qui faisaient la garde près de lui paraissaient
+ne le pas perdre un moment de vue. Le capitaine, surpris de ce
+spectacle, en demanda l'explication au roi. Ce prince répondit que
+c'était une victime, qui devait être sacrifiée la nuit suivante au
+dieu Egho pour la prospérité de son royaume. L'horreur et la pitié
+firent une si vive impression sur Snelgrave, que sans aucun
+ménagement, et, comme il le confesse, avec trop de précipitation, il
+donna ordre à ses gens de prendre la victime pour lui sauver la vie.
+Mais, comme ils entreprenaient de lui obéir, un des gardes marcha vers
+le plus avancé d'un air menaçant et la lance levée. Snelgrave,
+commençant à craindre qu'il ne perçât un des Anglais, tira de sa poche
+un petit pistolet, dont la vue effraya beaucoup le roi. Mais il donna
+ordre à l'interprète de l'assurer qu'on ne voulait nuire ni à lui ni à
+ses gens, pourvu que son garde cessât de menacer l'Anglais.</p>
+
+<p>Cette demande fut aussitôt accordée; mais, lorsque tout parut
+tranquille, Snelgrave fit un reproche au roi d'avoir violé le droit de
+l'hospitalité en permettant que son garde menaçât les Anglais de sa
+lance. Le monarque nègre répondit que Snelgrave avait eu tort le
+premier en donnant ordre à ses gens de se saisir de la victime. Le
+capitaine anglais reconnut volontiers qu'il avait été trop prompt;
+mais, s'excusant sur le privilége de sa religion, qui défend également
+de prendre le bien d'autrui et de donner la mort aux innocens, il
+représenta au prince qu'au lieu des bénédictions du ciel; il allait
+s'attirer la haine du Dieu tout-puissant que les blancs adorent. Il
+ajouta que la première loi de la nature humaine est de ne pas faire
+aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent: terrible
+argument contre les Européens qui achètent les Nègres! Enfin il offrit
+d'acheter l'enfant. Cette proposition fut acceptée; et ce qui le
+surprit beaucoup, le roi ne lui demanda qu'un collier de verre bleu,
+qui ne valait pas trente sous. Il s'était attendu qu'on lui
+demanderait dix fois autant, parce que, depuis les rois jusqu'aux plus
+vils esclaves, les Nègres sont accoutumés à profiter de toutes sortes
+d'occasions pour tirer quelque avantage des Européens. Il prit
+plaisir, après avoir obtenu cette grâce, à traiter le roi avec les
+liqueurs et les vivres qu'il avait apportés du vaisseau. Ensuite il
+prit congé de ce prince, qui, pour lui marquer la satisfaction qu'il
+avait reçue de sa visite, promit de le visiter sur son bord une
+seconde fois.</p>
+
+<p>La veille de son débarquement, Snelgrave avait acheté la mère de
+l'enfant, sans prévoir ce qui lui devait arriver; et le chirurgien
+ayant remarqué qu'elle avait beaucoup de lait, et s'étant informé de
+ceux qui l'avaient amenée de l'intérieur des terres si elle avait un
+enfant, ils avaient répondu qu'elle n'en avait pas; mais à peine ce
+petit malheureux fut-il porté à bord, que, le reconnaissant entre les
+bras des matelots, elle s'élança vers eux avec une impétuosité
+surprenante pour le prendre dans les siens. Snelgrave a peine à
+croire qu'il y ait jamais eu de scène aussi touchante. L'enfant était
+aussi joli qu'un Nègre peut l'être, et n'avait pas plus de dix-huit
+mois. Mais la reconnaissance produisit autant d'effet que la
+tendresse, lorsque la mère eût appris de l'interprète que le capitaine
+l'avait dérobé à la mort. Cette aventure ne fut pas plus tôt répandue
+dans le vaisseau, que tous les Nègres, libres et esclaves, battirent
+des mains et chantèrent les louanges de Snelgrave. Il en tira un fruit
+considérable pendant le reste du voyage, par la tranquillité et la
+soumission qu'il trouva constamment parmi ses esclaves, quoiqu'il n'en
+eût pas moins de trois cents à bord. Il se rendit de la rivière de
+Callabar à l'île d'Antigoa, où il vendit sa cargaison. Un planteur de
+cette île, lui ayant entendu raconter l'histoire de la mère et du
+fils, les acheta tous deux sur cette seule recommandation, et leur fit
+trouver beaucoup de douceur dans l'esclavage.</p>
+
+<p>Cette anecdote, qui attendrira tous les c&oelig;urs sensibles, console un
+peu des barbaries que nous sommes souvent obligé de rapporter, et
+jette au moins quelque intérêt au milieu des détails quelquefois un
+peu arides qui doivent entrer nécessairement dans cette partie la plus
+ingrate de notre Abrégé.</p>
+
+<p>Vers la fin du mois de mars 1727, Snelgrave, alors capitaine de <i>la
+Catherine</i>, arriva dans la rade de Juida, où il avait déjà fait
+plusieurs voyages. Après avoir pris terre, sans se ressentir des
+inconvéniens ordinaires de cette dangereuse côte, il se rendit au Fort
+anglais, qui est à trois milles du rivage et fort près du Fort
+français. Trois semaines avant son arrivée, le pays avait été conquis
+et ruiné par le roi de Dahomay, et les Européens des comptoirs avaient
+été enlevés pour l'esclavage avec les habitans nègres. Les ravages de
+l'épée et du feu dans une si belle contrée formaient encore un affreux
+spectacle. Le carnage avait été si terrible, que les champs étaient
+couverts d'os de morts. Cependant, comme les prisonniers européens
+avaient obtenu du vainqueur la permission de revenir dans leurs forts,
+ce fut d'eux-mêmes que l'auteur apprit les circonstances de cette
+étrange révolution.</p>
+
+<p>Il commence son récit par la description de l'état florissant où il
+avait vu le royaume de Juida dans ses voyages précédens. La côte de ce
+pays est au 6<sup>e</sup> degré 40 minutes nord. Sabi, qui en est la capitale,
+est situé à sept milles de la mer: c'était dans cette ville que les
+Européens avaient leurs comptoirs; la rade était ouverte à toutes les
+nations. On comptait annuellement plus de deux mille Nègres que les
+Français, les Anglais, les Hollandais et les Portugais transportaient
+de Sabi et des places voisines: étrange preuve de prospérité! Les
+habitans étaient civilisés par un long commerce.</p>
+
+<p>L'usage de la polygamie étant établi dans le royaume de Juida, et les
+seigneurs ou les riches n'ayant pas moins de cent femmes, le pays
+s'était peuplé avec tant d'abondance, qu'il était rempli de villes et
+de villages. La bonté naturelle du terroir, jointe à la culture qu'il
+recevait de tant de mains, lui donnait l'apparence d'un jardin
+continuel. Un long et florissant commerce avait enrichi les habitans.
+Tous ces avantages étaient devenus la source d'un luxe et d'une
+mollesse si excessifs, qu'une nation qui aurait pu mettre cent mille
+combattans sous les armes se vit chassée de ses principales villes par
+une armée peu nombreuse, et devint la proie d'un ennemi qu'elle avait
+autrefois méprisé.</p>
+
+<p>Le roi de Juida, étant monté sur le trône à l'âge de quatorze ans,
+avait abandonné le gouvernement aux seigneurs de sa cour, qui
+s'étaient fait une étude de flatter toutes ses passions pour le
+retenir plus long-temps dans cette dépendance. Il avait trente ans au
+temps de la révolution; mais, loin de s'être rendu plus propre aux
+affaires, il ne pensait qu'à satisfaire son incontinence. Il
+entretenait à sa cour plusieurs milliers de femmes qu'il employait à
+toutes sortes de services; car il n'y recevait aucun domestique d'un
+autre sexe. Cette faiblesse aboutit à sa ruine. Les grands, n'ayant en
+vue que leur intérêt particulier, s'érigèrent en autant de tyrans qui
+divisèrent le peuple et devinrent aisément la proie de leur ennemi
+commun, le roi de Dahomay, monarque puissant dont les états sont fort
+éloignés dans les terres.</p>
+
+<p>Ce prince avait fait demander depuis long-temps au roi de Juida la
+permission d'envoyer ses sujets pour le commerce, jusqu'au bord de la
+mer, avec offre de lui payer les droits ordinaires sur chaque esclave:
+cette proposition ayant été rejetée, il avait juré de se venger dans
+l'occasion; mais le roi de Juida s'était si peu embarrassé de ses
+menaces, que, Snelgrave se trouvant vers le même temps à sa cour, il
+lui avait dit que, si le roi de Dahomay entreprenait la guerre, il ne
+le traiterait pas suivant l'usage du pays, qui était de lui faire
+couper la tête, mais qu'il le réduirait à la qualité d'esclave pour
+l'employer aux plus vils offices.</p>
+
+<p>Trouro Audati, roi de Dahomay, était un prince politique et vaillant,
+qui dans l'espace de peu d'années avait étendu ses conquêtes vers la
+mer jusqu'au royaume d'Ardra, pays intérieur, mais qui touche à celui
+de Juida. Il se proposait d'y demeurer tranquille, jusqu'à ce qu'il
+eût assuré ses premières conquêtes, lorsqu'un nouvel incident le força
+de reprendre les armes. Le roi d'Ardra avait un frère nommé Hassar,
+qui en avait été traité avec beaucoup de rigueur et d'injustice. Ce
+prince outragé alla offrir secrètement à Trouro Audati de grosses
+sommes d'argent, s'il voulait entreprendre de le venger. Il en fallait
+bien moins pour réveiller un conquérant politique. Le roi d'Ardra
+découvrit les desseins de ses ennemis, et fit demander aussitôt du
+secours au roi de Juida, qu'un intérêt commun devait faire entrer
+dans sa querelle; mais celui-ci eût l'imprudence de fermer l'oreille,
+et de souffrir que l'armée du roi d'Ardra, qui était forte de
+cinquante mille hommes, fût taillée en pièces, et le roi même fait
+prisonnier. Le malheureux monarque fut décapité aux yeux du vainqueur,
+suivant l'usage barbare des rois nègres.</p>
+
+<p>Le roi de Dahomay, tournant ses armes contre le royaume de Juida,
+attaqua d'abord un canton dont Appragah, grand seigneur nègre, avait
+le gouvernement héréditaire. Cet Appragah fit demander du secours à
+son roi; mais il avait à la cour des ennemis qui souhaitaient sa
+ruine, et qui rendirent le roi sourd à ses instances. Se voyant
+abandonné, il prit le parti, après quelque résistance, de se soumettre
+au roi de Dahomay, et cet hommage volontaire lui fit obtenir du
+vainqueur une composition honorable.</p>
+
+<p>La soumission d'Appragah ouvrit à l'armée victorieuse l'entrée
+jusqu'au centre du royaume. Cependant elle fut arrêtée par une rivière
+qui coule au nord de Sabi, principale ville de Juida, et résidence
+ordinaire de ses princes. Le roi de Dahomay y assit son camp, sans
+oser se promettre que le passage fût une entreprise aisée. Cinq cents
+hommes auraient suffi pour garder les bords de cette rivière; mais, au
+lieu de veiller à leur sûreté, les peuples efféminés de Sabi se
+crurent assez défendus par leur nombre, et ne purent s'imaginer que
+leur ennemi osât s'approcher de leur ville. Ils se contentèrent
+d'envoyer soir et matin leurs prêtres sur le bord de la rivière pour y
+faire des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand
+serpent, auquel ils s'adressaient dans ces occasions pour rendre les
+bords de leur rivière inaccessibles.</p>
+
+<p>Ce serpent était d'une espèce particulière, qui ne se trouve que dans
+le royaume de Juida. Le ventre de ces monstres est gros. Leur dos est
+arrondi comme celui d'un porc. Ils ont au contraire la tête et la
+queue fort menues, ce qui rend leur marche très-lente. Leur couleur
+est jaune et blanche, avec quelques raies brunes. Ils sont si peu
+nuisibles, que, si l'on marche dessus par imprudence (car ce serait un
+crime capital d'y marcher volontairement), leur morsure n'est suivie
+d'aucun effet fâcheux; et c'est une des principales raisons que les
+Nègres apportent pour justifier leur culte. D'ailleurs ils sont
+persuadés, par une ancienne tradition, que l'invocation du serpent les
+a délivrés de tous les malheurs qui les menaçaient; mais ils virent
+leurs espérances trompées dans la plus dangereuse occasion qu'ils
+eussent à redouter. Leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées
+qu'eux; car les serpens étant en si grand nombre, qu'ils étaient
+regardés comme des animaux domestiques, les conquérans, qui eu
+trouvèrent les maisons remplies, leur firent un traitement fort
+singulier. Ils les soulevaient par le milieu du corps en leur disant:
+«Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous défendre.» Ces
+pauvres animaux demeurant sans réponse, les Dahomays les éventraient
+et les faisaient griller sur des charbons pour les manger.</p>
+
+<p>La politique de Dahomay alla jusqu'à faire déclarer aux Européens qui
+résidaient alors dans le royaume de Juida que, s'ils voulaient
+demeurer neutres, ils n'avaient rien à craindre de ses armes, et qu'il
+promettait au contraire d'abolir les impôts que le roi de Juida
+mettait sur leur commerce; mais que, s'ils prenaient parti contre lui,
+ils devaient s'attendre aux plus cruels effets de son ressentiment.
+Cette déclaration les mit dans un extrême embarras. Ils étaient portés
+à se retirer dans leurs forts, qui sont à trois milles de Sabi, du
+côté de la mer, pour y attendre l'événement de la guerre. Mais,
+craignant aussi d'irriter le roi de Juida, qui pouvait les accuser
+d'avoir découragé ses sujets par leur fuite, ils se déterminèrent à
+demeurer dans la ville.</p>
+
+<p>Trouro Audati n'eût pas plus tôt reconnu que les habitans de Sabi
+laissaient la garde de la rivière aux serpens, qu'il détacha deux
+cents hommes pour sonder les passages; ils gagnèrent l'autre rive sans
+opposition, et marchèrent immédiatement vers la ville au son de leurs
+instrumens militaires. Le roi de Juida, informé de leur approche, prit
+aussitôt la fuite avec tout son peuple, et se retira dans une île
+maritime, qui n'est séparée du continent que par une rivière; mais la
+plus grande partie des habitans, n'ayant point de pirogues pour le
+suivre, se noyèrent en voulant passer à la nage. Le reste, au nombre
+de plusieurs mille, se réfugièrent dans les broussailles, où ceux qui
+échappèrent à l'épée périrent encore plus misérablement par la famine.
+L'île que le roi avait prise pour asile est proche du pays des Popos,
+qui suit le royaume de Juida, du côté de l'ouest.</p>
+
+<p>Le détachement de l'armée ennemie, étant entré dans la ville, mit
+d'abord le feu au palais, et fit avertir aussitôt le général qu'il n'y
+avait plus d'obstacles à redouter. Toutes les troupes de Dahomay
+passèrent promptement la rivière, et n'en croyaient qu'à peine le
+témoignage de leurs yeux. Dulport, qui commandait alors à Juida pour
+la compagnie d'Afrique, raconta plusieurs fois à Snelgrave que
+plusieurs Nègres de Dahomay, qui étaient entrés dans le comptoir
+anglais, avaient paru si effrayés à la vue des blancs, que, n'osant
+s'en approcher, ils avaient attendu quelques signes de tête et de main
+pour se persuader que c'étaient des hommes de leur espèce, ou du moins
+qui ne différaient d'eux que par la couleur; mais lorsqu'ils s'en
+crurent assurés, ils oublièrent le respect; et prenant à Dulport tout
+ce qu'il avait dans ses poches, ils le firent prisonnier avec quarante
+autres blancs, Anglais, Français, Hollandais et Portugais. De ce
+nombre était Jérémie Tinker, qui avait résigné depuis peu la direction
+des affaires de la compagnie à Dulport, et qui devait s'embarquer peu
+de jours après pour l'Angleterre. Le signor Pereira, gouverneur
+portugais, fut le seul qui s'échappa de la ville et qui gagna le Fort
+français.</p>
+
+<p>Le lendemain, tous les prisonniers blancs furent envoyés au roi de
+Dahomay, qui était resté à quarante milles de Sabi. On avait eu soin
+de leur faire préparer pour ce voyage des hamacs à là mode du pays. En
+arrivant au camp royal, ils furent séparés suivant la différence de
+leurs nations, et, pendant quelques jours, ils furent assez
+maltraités; mais dans la première audience qu'ils obtinrent du roi, ce
+prince rejeta le mauvais accueil qu'on leur avait fait sur le trouble
+causé par la guerre, et leur promit qu'ils seraient plus satisfaits à
+l'avenir. En effet, peu de jours après, il leur accorda la liberté
+sans rançon, avec la permission de retourner dans leurs forts.
+Cependant ils ne purent obtenir la restitution de se qu'on leur avait
+pris. Le roi fit présent de quelques esclaves, aux gouverneurs anglais
+et français. Il les assura qu'après avoir bien établi ses conquêtes,
+son dessein était de faire fleurir le commerce et de donner aux
+Européens des témoignages d'une considération particulière. Toute la
+conduite du conquérant nègre est d'un homme très-supérieur à l'idée
+que nous avons de ces barbares.</p>
+
+<p>Snelgrave passa trois jours sur le rivage de Juida avec les Français
+et les Anglais des deux comptoirs, qui lui parurent fort embarrassés
+des circonstances. Il les quitta pour se rendre à Iakin, qui n'en est
+qu'à sept lieues à l'est, quoiqu'il y ait au moins trente milles de
+côtes. Cette rade a toujours servi de port de mer au royaume d'Ardra.
+Elle est gouvernée par un prince héréditaire qui paie à cette couronne
+un tribut de sel. Lorsque le roi de Dahomay s'était rendu maître
+d'Ardra, ce gouverneur l'avait fait assurer de sa soumission, avec
+offre de lui payer le même tribut qu'au roi précédent. Cette conduite
+fut fort approuvée de Trouro Audati, et la sienne fait connaître
+quelle était sa politique. Quelques ravages qu'il eût exercés dans les
+pays qu'il avait subjugués, il jugea qu'après s'être ouvert jusqu'à la
+mer le passage qu'il désirait, il pourrait tirer quelque utilité des
+Iakins, qui entendaient fort bien le commerce, et que par cette voie
+il ne manquerait jamais d'armes et de poudre pour assurer ses
+conquêtes. D'ailleurs cette nation avait toujours été rivale des
+Juidas dans le commerce, et leur portait une haine invétérée depuis
+qu'ils avaient attiré dans leur pays tout le commerce d'Iakin; car les
+agrémens de Sabi et la douceur de l'ancien gouvernement avaient porté
+les Européens à fixer leurs établissemens dans cette ville.</p>
+
+<p>Le lendemain, il vint un messager nègre, nommé Boutteno, qui dit à
+Snelgrave, en fort bon anglais, que, ne l'ayant pu trouver à Juida,
+où il l'avait cherché par l'ordre du roi de Dahomay, il était venu à
+Iakin pour l'inviter à se rendre au camp, et l'assurer de la part de
+sa majesté qu'il y serait en sûreté et reçu avec toutes sortes de
+caresses. Snelgrave marqua de l'embarras à répondre; mais, apprenant
+que son refus pourrait avoir de fâcheuses conséquences, il prit le
+parti de faire ce voyage, surtout lorsqu'il vit plusieurs blancs
+disposés à l'accompagner. Un capitaine hollandais, dont le vaisseau
+avait été détruit depuis peu par les Portugais, lui promit de le
+suivre. Le chef du comptoir hollandais d'Iakin résolut d'envoyer avec
+lui son écrivain pour offrir quelques présens au vainqueur. Le prince
+d'Iakin fit aussi partir son propre frère pour renouveler ses hommages
+au roi.</p>
+
+<p>Le 8 avril, ils traversèrent dans des canots la rivière qui coule
+derrière Iakin. Leur cortége était composé de cent Nègres, et le
+messager leur servait de guide. Cet homme, qui avait été fait
+prisonnier avec Lamb, avait appris l'anglais dès son enfance dans le
+comptoir de Juida. Ils furent accompagnés jusqu'au bord de la rivière
+par les habitans de la ville, qui faisaient des v&oelig;ux pour leur
+retour, dans l'opinion qu'ils avaient de la barbarie des Dahomays.</p>
+
+<p>Après avoir passé la rivière, ils se mirent en chemin dans leurs
+hamacs, portés chacun par six Nègres qui se relevaient successivement
+à certaines distances; car deux hommes suffisent pour soutenir le
+bâton auquel le branle est attaché. Ils ne faisaient pas moins de
+quatre milles par heures; mais on était quelquefois obligé d'attendre
+ceux qui portaient le bagage. On ne trouve point de chariots à Iakin,
+et les chevaux n'y sont guère plus grands que des ânes; au reste, les
+chemins sont fort bons, et la perspective du pays aurait été
+très-agréable, si l'on n'y eût aperçu de tous côtés les ravages de la
+guerre. On y voyait non-seulement les ruines de quantité de villes et
+de villages, mais les os des habitans massacrés qui couvraient encore
+la terre. Le premier jour on dîna, sous des cocotiers, de diverses
+viandes froides dont on avait fait provision. Le soir on fut obligé de
+coucher à terre, dans quelques mauvaises huttes, qui étaient trop
+basses pour y pouvoir suspendre les hamacs. Tous les Nègres de la
+suite passèrent la nuit à l'air.</p>
+
+<p>Le jour suivant, étant parti à sept heures du matin, le convoi se
+trouva, vers neuf heures, à un quart de mille du camp royal; on crut
+avoir fait, depuis Iakin, environ quarante milles. Là, un messager
+envoyé par le roi fit à Snelgrave et aux autres blancs les complimens
+de sa majesté. Il leur conseilla de se vêtir proprement: ensuite, les
+ayant conduits fort près du camp, il les remit entre les mains d'un
+officier de distinction qui portait le titre de grand capitaine. La
+manière dont cet officier les aborda leur parut fort, extraordinaire.
+Il était environné de cinq cents soldats chargés d'armes à feu,
+d'épées nues, de boucliers et de bannières, qui se mirent à faire des
+grimaces et des contorsions si ridicules, qu'il n'était pas aisé de
+pénétrer leurs intentions. Elles devinrent encore plus obscures
+lorsque le capitaine s'approcha d'eux avec quelques autres officiers
+l'épée à la main et la secouant sur leurs têtes, ou leur en appuyant
+la pointe sur l'estomac, avec des sauts et des mouvements désordonnés;
+à la fin, prenant un air plus composé, il leur tendit la main, les
+félicita de leur arrivée au nom du roi, et but à leur santé du vin de
+palmier, qui est fort commun dans le pays. Snelgrave et ses compagnons
+lui répondirent en buvant de la bière et du vin qu'ils avaient
+apportés. Ensuite ils furent invités à se remettre en chemin, sous la
+garde de cinq cents Dahomays, au bruit continuel de leurs instrumens.</p>
+
+<p>Le camp royal était auprès d'une fort grande ville, qui avait été la
+capitale du royaume d'Ardra, mais qui n'offrait plus qu'un affreux
+amas de ruines. L'armée victorieuse campait dans des tentes, composées
+de petites branches d'arbres et couvertes de paille, de la forme de
+nos ruches à miel, mais assez grandes pour contenir dix à douze
+soldats. Les blancs furent conduits d'abord sous de grands arbres, où
+l'on avait placé des chaises du butin de Juida pour les y faire
+asseoir à l'ombre. Bientôt ils virent des milliers de Nègres, dont la
+plupart n'avaient jamais vu de blancs, et que la curiosité amenait
+pour jouir de ce spectacle. Après avoir passé deux heures dans cette
+situation à considérer divers tours de souplesse dont les Nègres
+tâchaient de les amuser, ils furent menés dans une chaumière qu'on
+avait préparée pour eux. La porte en était fort basse; mais ils
+trouvèrent le dedans assez haut pour y suspendre leurs hamacs.
+Aussitôt qu'ils y furent entrés avec leur bagage, le grand capitaine,
+qui les avait accompagné jusque-là, laissa une garde à peu de
+distance, et se rendit auprès du roi pour lui rendre compte de sa
+commission. Vers midi, ils dressèrent leur tente au milieu d'une
+grande cour environnée de palissades, autour desquelles la populace
+s'empressa beaucoup pour les regarder. Mais ils dînèrent
+tranquillement, parce que le roi avait ordonné sous peine de mort que
+personne s'approchât d'eux sans la permission de la garde. Cette
+attention pour leur sûreté leur causa beaucoup de joie. Cependant ils
+furent tourmentés par une si prodigieuse quantité de mouches, que,
+malgré les soins continuels de leurs esclaves, ils ne pouvaient avaler
+un morceau qui ne fût chargé de cette vermine.</p>
+
+<p>À trois heures après midi, le grand capitaine les fit avertir de se
+rendre à la porte royale. Ils virent en chemin deux grands échafauds
+sur lesquels on avait assemblé en piles un grand nombre de têtes de
+mort: c'était là ce qui amassait les mouches dont ils avaient reçu
+tant d'incommodité pendant leur dîner. L'interprète leur apprit que
+les Dahomays avaient sacrifié dans ce lieu à leurs divinités quatre
+mille prisonniers de Juida, et que cette exécution s'était faite il y
+avait environ trois semaines. Ce témoignage formel prouve sans
+réplique l'usage des sacrifices humains dans ces contrées.</p>
+
+<p>La porte royale donnait entrée dans un grand clos de palissades, où
+l'on voyait plusieurs maisons dont les murs étaient de terre. On fit
+asseoir les blancs sur des sellettes. Un officier leur présenta une
+vache, un mouton, quelques chèvres et d'autres provisions. Il ajouta
+pour compliment qu'au milieu du tumulte des armes sa majesté ne
+pouvait pas satisfaire l'inclination qu'elle avait à le mieux traiter.
+Ils ne virent pas le roi; mais, sortant de la cour, après y avoir
+promené quelque temps les yeux, ils furent surpris d'apercevoir à la
+porte une file de quarante Nègres, grands et robustes, le fusil sur
+l'épaule et le sabre à la main, chacun orné d'un grand collier de
+dents d'hommes, qui leur pendaient sur l'estomac et autour des
+épaules. L'interprète leur apprit que c'étaient les héros de la
+nation, auxquels il était permis de porter les dents des ennemis
+qu'ils avaient tués: quelques-uns en avaient plus que les autres, ce
+qui faisait une différence de degrés dans l'ordre même de la valeur.
+La loi du pays défendait sous peine de mort de se parer d'un si
+glorieux ornement sans avoir prouvé devant quelques officiers chargés
+de cet emploi que chaque dent venait d'un ennemi tué sur le champ de
+bataille. Snelgrave pria l'interprète de leur faire un compliment de
+sa part, et de leur dire qu'il les regardait comme une compagnie de
+braves gens: ils répondirent qu'ils estimaient beaucoup les blancs.</p>
+
+<p>Ce fut le lendemain qu'ils reçurent ordre de se préparer pour
+l'audience du roi. Ils furent conduits dans la même cour qu'ils
+avaient vue le jour précédent; sa majesté y était assise, contre
+l'usage du pays, sur une chaise dorée qui s'était trouvée entre les
+dépouilles du palais de Juida. Trois femmes soutenaient de grands
+parasols au-dessus de sa tête pour le garantir de l'ardeur du soleil,
+et quatre autres femmes étaient debout derrière lui le fusil sur
+l'épaule; elles étaient toutes fort proprement vêtues depuis la
+ceinture jusqu'en bas, suivant l'usage de la nation, où la moitié
+supérieure du corps est toujours nue; elles portaient au bras des
+cercles d'or d'un grand prix, des joyaux sans nombre autour du cou, et
+de petits ornemens du pays entrelacés dans leur chevelure. Ces parures
+de tête sont des cristaux de diverses couleurs, qui viennent de fort
+loin dans l'intérieur de l'Afrique, et qui paraissent une espèce de
+fossiles. Les Nègres en font le même cas que nous faisons des diamans.</p>
+
+<p>Le roi était vêtu d'une robe à fleurs d'or qui lui tombait jusqu'à la
+cheville du pied. Il avait sur la tête un chapeau d'Europe brodé en
+or, et des sandales aux pieds. On avertit les blancs de s'arrêter à
+vingt pas de la chaise. À cette distance, sa majesté leur fit dire par
+l'interprète qu'elle se réjouissait de leur arrivée. Ils lui firent
+une profonde révérence la tête découverte. Alors, ayant assuré
+Snelgrave de sa protection, elle donna ordre qu'on présentât des
+chaises aux étrangers. Ils s'assirent. Le roi but à leur santé, et
+leur ayant fait apporter des liqueurs, il leur donna permission de
+boire à la sienne.</p>
+
+<p>On amena le même jour au camp plus de huit cents captifs, d'une région
+nommé Teffo, à six journées de distance. Tandis que le roi de Dahomay
+faisait la conquête de Juida, ces peuples avaient attaqué cinq cents
+hommes de ses troupes, qu'il avait donnés pour escorte à douze de ses
+femmes pour les reconduire dans le pays de Dahomay avec quantité de
+richesses. Les Teffos, ayant mis l'escorte en déroute, avaient tué les
+douze femmes, et s'étaient saisis de leur trésor. Mais, après la
+conquête de Juida, le roi s'était hâté de détacher une partie de son
+armée pour tirer vengeance de cette insulte.</p>
+
+<p>Il se fit amener les prisonniers dans sa cour. Le roi en choisit un
+grand nombre pour les sacrifier à ses fétiches; le reste fut destiné à
+l'esclavage. Cependant tous les soldats de Dahomay qui avaient eu part
+à cette prise reçurent des récompenses qui leur furent distribuées
+sur-le-champ par les officiers du roi. On leur paya pour chaque
+esclave mâle la valeur de vingt schellings (24 francs) en cauris, et
+celle de dix schellings pour chaque femme et chaque enfant. Les mêmes
+soldats apportèrent au milieu de la cour plusieurs milliers de têtes
+enfilées dans des cordes. Chacun en avait sa charge; et les officiers
+qui les reçurent leur payèrent la valeur de cinq schellings pour
+chaque tête. Ensuite d'autres Nègres emportaient tous ces horribles
+monumens de la victoire pour en faire un amas près du camp.
+L'interprète dit à Snelgrave que le dessein du roi était d'en composer
+un trophée de longue mémoire.</p>
+
+<p>Pendant que ce prince parut dans la cour, tous les grands de la nation
+se tinrent prosternés sans pouvoir approcher de sa chaise plus près de
+vingt pas. Ceux qui avaient quelque chose à lui communiquer
+commençaient par baiser la terre, et parlaient ensuite à l'oreille
+d'une vieille femme, qui allait expliquer leurs désirs au roi, et qui
+leur rapportait sa réponse. Il fit présent à plusieurs de ses
+officiers et de ses courtisans d'environ deux cents esclaves. Cette
+libéralité royale fut proclamée à haute voix dans la cour, et suivie
+des applaudissemens de la populace, qui attendait autour des
+palissades l'heure du sacrifice. Ensuite on vit arriver deux Nègres
+qui portaient un assez grand tonneau rempli de diverses sortes de
+grains. Snelgrave jugea qu'il ne contenait pas moins de dix
+gallons<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Après l'avoir placé à terre, les deux Nègres se mirent à
+genoux, et, mangeant le grain à poignées, ils avalèrent tout en peu de
+minutes. Snelgrave apprit de l'interprète que cette cérémonie ne se
+faisait que pour amuser le roi, et que les acteurs ne vivaient pas
+long-temps, mais qu'ils ne manquaient jamais de successeurs. Cette
+étrange espèce de flatterie et de bassesse imbécile peut paraître
+moins inconcevable dans une nation barbare, avilie et malheureuse;
+mais si, dans notre. Europe, où l'on connaît mieux l'usage et le prix
+de la vie, si dans une cour très-polie on avait vu des exemples d'une
+adulation à peu près de la même espèce et du même danger, ne
+faudrait-il pas convenir que l'air qu'on respire dans les cours est
+mortel à la raison?</p>
+
+<p>Après le dîner, le frère du prince d'Iakin vint, à la tête des blancs,
+dans un si grand effroi, que de noir qu'il était, sa pâleur le rendit
+basané. Il avait rencontré en chemin les Teffos qui devaient être
+sacrifiés, et leurs cris lamentables l'avaient jeté dans ce désordre.
+Les Nègres de la côte ont en horreur ces excès de cruauté, et
+détestent surtout les festins de chair humaine. Ce barbare usage était
+familier aux Dahomays; car, lorsque Snelgrave reprocha dans la suite
+aux peuples de Juida le découragement qui leur avait fait prendre la
+fuite, ils répondirent qu'il était impossible de résister à des
+cannibales dont il fallait s'attendre à devenir la pâture; et leur
+ayant répliqué qu'il importait peu après la mort d'être dévorés par
+des hommes ou par des vautours, qui sont en grand nombre dans le pays,
+ils secouèrent les épaules, en frémissant de la seule pensée d'être
+mangés par des créatures de leur espèce, et protestant qu'ils
+redoutaient moins toute autre mort. Le frère du prince d'Iakin
+paraissait inquiet pour sa propre sûreté, parce qu'il n'avait point
+été reçu à l'audience du roi; mais Snelgrave et le capitaine
+hollandais obtinrent du chef des prêtres la liberté d'assister à la
+cérémonie. Elle fut exécutée sur quatre petits échafauds, élevés
+d'environ cinq pieds au-dessus de la terre. La première victime fut un
+beau Nègre de cinquante ou soixante ans, qui parut les mains liées
+derrière le dos. Il se présenta d'un air ferme et sans aucune marque
+de douleur ou de crainte. Un prêtre dahomay le retint quelques momens
+debout près de l'échafaud, et prononça sur lui quelques paroles
+mystérieuses: ensuite il fit un signe à l'exécuteur qui était derrière
+la victime, et qui, d'un seul coup de sabre, sépara la tête du corps.
+Toute l'assemblée poussa un grand cri. La tête fut jetée sur
+l'échafaud; mais le corps, après avoir été quelque temps à terre pour
+laisser au sang le temps de couler, fut emporté par des esclaves, et
+jeté dans un lieu voisin du camp. L'interprète dit à Snelgrave que la
+tête était pour le roi, le sang pour les fétiches, et le corps pour
+le peuple.</p>
+
+<p>Le sacrifice fut continué avec les mêmes formalités pour chaque
+victime. Snelgrave observa que les hommes se présentaient
+courageusement à la mort; mais les cris des femmes et des enfans
+s'élevaient jusqu'au ciel, et lui causèrent à la fin tant d'horreur,
+qu'il ne put se défendre de quelque effroi pour lui-même. Il s'efforça
+néanmoins de prendre un visage assuré, et d'éviter tout ce que les
+vainqueurs auraient pu prendre pour une condamnation de leurs
+cruautés; mais il cherchait, avec le Hollandais, quelque occasion de
+se retirer sans être aperçu. Tandis qu'ils étaient dans cette violente
+situation, un colonel dahomay, qu'ils avaient vu à Iakin, s'approcha
+d'eux, et leur demanda ce qu'ils pensaient du spectacle. Snelgrave lui
+répondit qu'il s'étonnait de voir sacrifier tant d'hommes sains, qui
+pouvaient être vendus avec avantage pour le roi et pour la nation. Le
+colonel lui dit que c'était l'ancien usage des Dahomays, et qu'après
+une conquête, le roi ne pouvait se dispenser d'offrir à leur dieu un
+certain nombre de captifs qu'il était obligé de choisir lui-même;
+qu'ils se croiraient menacés de quelque malheur, s'ils négligeaient
+une pratique si respectée, et qu'ils n'attribuaient leurs dernières
+victoires qu'à leur exactitude à l'observer; que la raison qui faisait
+choisir particulièrement les vieillards pour victimes était purement
+politique; que, l'âge et l'expérience leur faisant supposer plus de
+sagesse et de lumières qu'aux jeunes gens, on craignait que, s'ils
+étaient conservés, ils ne formassent des complots contre leurs
+vainqueurs, et qu'ayant été les chefs de leur nation, ils ne pussent
+jamais s'accoutumer à l'esclavage. Il ajouta qu'à cet âge d'ailleurs
+les Européens ne seraient pas fort empressés à les acheter, et qu'à
+l'égard des jeunes gens qui se trouvaient au nombre des victimes,
+c'était pour servir dans l'autre monde, les femmes du roi que les
+Teffos avaient massacrées.</p>
+
+<p>Snelgrave concluant, d'après cette dernière explication, que les
+Dahomays avaient quelque idée d'un état futur, demanda au colonel
+quelle opinion il se formait de Dieu. Il n'en tira qu'une réponse
+confuse, mais dont il crut pouvoir recueillir que ces barbares
+reconnaissent un dieu invisible qui les protége, et qui est subordonné
+à quelque autre dieu plus puissant. «Ce grand dieu, lui dit le
+colonel, est peut-être celui qui a communiqué aux blancs tant
+d'avantages extraordinaires.» «Mais, puisqu'il ne lui a pas plu de se
+faire connaître à nous, nous nous contentons, ajouta-t-il, de celui
+que nous adorons.»</p>
+
+<p>Le lendemain, Snelgrave vit le frère du prince d'Iakin qui avait
+obtenu la permission de paraître devant le roi, et qui revenait charmé
+de cette faveur. Il avait été traité si humainement, qu'il ne lui
+restait aucune crainte d'être mangé par les Dahomays; mais il
+paraissait pénétré d'horreur en racontant les circonstances de
+l'horrible festin qui s'était fait la nuit précédente. Les corps des
+Teffos avaient été bouillis et dévorés. Snelgrave eut la curiosité de
+se transporter dans le lieu où il les avait vus. Il n'y restait plus
+que les traces du sang, et son interprète lui dit en riant que les
+vautours avaient tout enlevé. Cependant, comme il était fort étrange
+qu'on ne vît pas du moins quelques os de reste, il demanda quelque
+explication. L'interprète lui répondit alors plus sérieusement que les
+prêtres avaient distribué les cadavres dans chaque partie du camp, et
+que les soldats avaient passé toute la nuit à les manger. Voilà donc
+les Dahomays reconnus anthropophages; mais le voyageur Atkins, qui
+n'en admet point, prétend que Snelgrave s'est laissé tromper.</p>
+
+<p>Snelgrave n'ose donner cette étrange barbarie pour une vérité, parce
+qu'il ne la rapporte pas sur le témoignage de ses propres yeux; mais
+il laisse juger à ses lecteurs si elle n'est pas bien confirmée par un
+autre récit qu'il tient lui-même d'un fort honnête homme, Robert
+Moore, alors chirurgien de <i>l'Italienne</i>, grande frégate de la
+compagnie anglaise. Ce bâtiment arriva dans la rade de Juida tandis
+que Snelgrave était à Iakin. Le capitaine John Dagge, qui le
+commandait, se trouvant indisposé, envoya Robert Moore au camp du roi
+de Dahomay avec des présens pour ce prince. Moore eut la curiosité de
+parcourir le camp, et, passant au marché, il y vit vendre
+publiquement de la chair humaine. Snelgrave, à qui Moore raconta ce
+qu'il avait vu, n'alla point chercher ce spectacle au marché; mais il
+est persuadé que, si sa curiosité l'eût conduit du même côté, il y
+aurait vu la même chose. Il est assez singulier qu'il n'ait pas eu
+cette curiosité.</p>
+
+<p>Snelgrave apprit d'un Portugais mulâtre établi dans ce pays que
+plusieurs seigneurs fugitifs, dont les pères avaient été vaincus et
+décapités par le roi de Dahomay, s'étaient retirés sous la protection
+du roi d'Yo, et l'avaient engagé par leurs instances à déclarer la
+guerre à leur vainqueur. Il s'était mis en campagne immédiatement
+après la conquête d'Ardra. Le roi de Dahomay, quittant aussitôt cette
+ville, avait marché au-devant de lui avec toutes ses forces, qui
+n'étaient composées que d'infanterie. Comme ses ennemis, au contraire,
+n'avaient que de la cavalerie, il avait eu d'abord quelque chose à
+souffrir dans un pays ouvert, où les flèches, les javelines et le
+sabre faisaient de sanglantes exécutions. Mais une partie de ses
+soldats étant armés de fusils, le bruit des moindres décharges effraya
+tellement les chevaux, que le roi d'Yo ne put les attaquer une seule
+fois avec vigueur. Cependant les escarmouches avaient déjà duré quatre
+jours, et l'infanterie de Dahomay commençait à se rebuter d'une si
+longue fatigue, lorsque le roi eut recours à ce stratagème. Il avait
+avec lui quantité d'eau-de-vie qu'il fit placer dans une ville
+voisine de son camp; il y mit aussi, comme en dépôt, un grand nombre
+de marchandises; et, se retirant pendant la nuit, il feignit de
+s'éloigner avec toute son armée. Celle d'Yo ne douta point qu'il n'eût
+pris la fuite; elle entra dans la ville, et, tombant sur l'eau-de-vie,
+dont elle but d'autant plus avidement que cette liqueur est très-rare
+dans le pays d'Yo, elle se ressentit bientôt de ses pernicieux effets.
+Le sommeil de l'ivresse mit les plus braves hors d'état de se
+défendre, tandis que le roi de Dahomay, bien instruit par ses espions,
+revint sur ses pas avec la dernière diligence, et, trouvant ses
+ennemis dans ce désordre, n'eut pas de peine à les tailler en pièces.
+Il s'en échappa néanmoins une grande partie à l'aide de leurs chevaux.
+Le Portugais mulâtre ajouta que, dans leur fuite, ils avaient pris
+deux chevaux qui étaient dans sa cour, et que les vainqueurs en
+avaient enlevé un grand nombre. Cependant il avait reconnu, disait-il,
+que les Dahomays craignaient beaucoup une seconde invasion, et qu'ils
+redoutaient extrêmement la cavalerie. Depuis sa victoire, leur roi
+n'avait pas fait difficulté d'envoyer des présens considérables à
+celui d'Yo, pour l'engager à demeurer tranquille dans ses états. Mais
+si la guerre recommençait, et si la fortune les abandonnait ils
+avaient déjà pris la résolution de se retirer vers les côtes de la
+mer, où il était certain que leurs ennemis n'oseraient jamais les
+poursuivre. On savait que le fétiche national des Yos était la mer
+même, et que, leurs prêtres leur défendant sous peine de mort d'y
+jeter les yeux, ils ne s'exposeraient point à vérifier une menace si
+terrible.</p>
+
+<p>Le jour suivant, Snelgrave et ses compagnons furent avertis de se
+rendre à l'audience du roi. En arrivant dans la première cour, où ils
+n'avaient encore vu le roi qu'en public, on les pria de s'arrêter un
+moment. Ce prince, ayant appris qu'ils lui apportaient des présens,
+avait désiré de voir ce qu'ils avaient à lui offrir avant qu'ils
+fussent introduits. Ils n'attendirent pas long-temps. On les conduisit
+dans une petite cour, au fond de laquelle sa majesté était assise, les
+jambes croisées, sur un tapis de soie. Sa parure était fort riche;
+mais il avait peu de courtisans autour de lui. Il demanda aux blancs,
+d'un ton fort doux, comment ils se portaient; et, faisant étendre près
+de lui deux belles nattes, il leur fit signe de s'asseoir; ils
+obéirent, en apprenant de l'interprète que c'était l'usage du pays.</p>
+
+<p>Le roi demanda aussitôt à Snelgrave quel était le commerce qui l'avait
+amené sur les côtes de Guinée; et ce capitaine lui ayant répondu qu'il
+venait pour le commerce des esclaves, et qu'il espérait beaucoup de la
+protection de sa majesté, il lui promit de le satisfaire, mais après
+que les droits seraient réglés. Là-dessus, il lui dit de s'adresser à
+Zuinglar, un de ses officiers, qui était présent, et que Snelgrave
+avait connu à Juida, où il avait fait, pendant plusieurs années, les
+affaires de la cour de Dahomay. Cet officier, prenant la parole au nom
+de son maître, déclara que, malgré ses droits de conquérant, il ne
+mettrait pas plus d'impôt sur les marchandises qu'on n'était accoutumé
+d'en payer au roi de Juida. Snelgrave répondit que, sa majesté étant
+un prince beaucoup plus puissant que celui de Juida, on espérait qu'il
+exigerait moins des marchands. Cette objection parut embarrasser
+Zuinglar: il balançait sur sa réponse; mais le roi, qui se faisait
+expliquer jusqu'au moindre mot par l'interprète, répondit lui-même
+qu'étant en effet un plus grand prince, il devait exiger davantage.
+«Mais, ajouta-t-il d'un air gracieux, comme vous êtes le premier
+capitaine anglais que j'aie jamais vu, je veux vous traiter comme une
+jeune mariée, à laquelle on ne refuse rien.» Snelgrave fut si surpris
+de ce tour d'expression, que, regardant l'interprète, il l'accusa d'y
+avoir changé quelque chose. Mais le roi, flatté de son étonnement,
+recommença sa réponse dans les mêmes termes, et lui promit que ses
+actions ne démentiraient pas ses paroles. Alors Snelgrave, encouragé
+par tant de faveurs, prit la liberté de représenter que la plus sûre
+voie pour faire fleurir le commerce était d'imposer des droits légers,
+et de protéger les Anglais, non-seulement contre les larcins des
+Nègres, mais encore contre les impositions arbitraires des seigneurs.
+Il ajouta que, pour avoir négligé ces deux points, le roi de Juida
+avait fait beaucoup de tort au commerce de son pays. Sa majesté prit
+fort bien ce conseil, et demanda ce que les Anglais souhaitaient de
+lui payer. Snelgrave répondit que, pour les satisfaire et leur
+inspirer autant de zèle et de reconnaissance, il fallait n'exiger
+d'eux que la moitié de ce qu'ils payaient au roi de Juida. Cette grâce
+fut accordée sur-le-champ. Le roi, pour mettre le comble à ses bontés,
+ajouta qu'il était résolu de rendre le commerce florissant dans toute
+l'étendue de ses états; qu'il s'efforcerait de garantir les blancs des
+injustices dont ils se plaignaient, et que Dieu l'avait choisi pour
+punir le roi de Juida et son peuple de toutes les bassesses dont ils
+s'étaient rendus coupables à l'égard des blancs et des noirs. Cette
+audience dura cinq heures, et Snelgrave en rapporta une très-grande
+idée de l'Alexandre d'Afrique.</p>
+
+<p>Le lendemain les blancs furent appelés de fort bonne heure à la porte
+royale, où les officiers du roi leur déclarèrent que ce prince ne
+pouvait les voir de tout le jour, parce que c'était la fête de son
+fétiche; mais qu'il leur faisait présent de quelques esclaves et de
+quantité de provisions; qu'ils pouvaient faire fond sur toutes ses
+promesses, retourner à Iakin quand ils le souhaiteraient, et finir
+tranquillement leurs affaires sous sa protection. Ils trouvèrent à
+leur retour les esclaves et les provisions qui les attendaient. On
+distribua de la part du roi des pagnes assez propres aux Nègres de
+leur cortége, avec une petite somme d'argent.</p>
+
+<p>Dans le cours de l'après-midi, ils virent passer devant la porte
+royale le reste de l'armée qui revenait du pays des Teffos. Ce corps
+de troupes marchait avec plus d'ordre que Snelgrave n'en avait jamais
+vu parmi les Nègres et parmi ceux mêmes de la côte d'Or, qui passent
+pour les meilleurs soldats de tous les pays de l'Afrique. Il était
+composé de trois mille hommes de milice régulière, suivis d'une
+multitude d'environ dix mille autres Nègres pour le transport du
+bagage, des provisions et des têtes de leurs ennemis. Chaque compagnie
+avait ses officiers et ses drapeaux: leurs armes étaient le mousquet,
+le sabre et le bouclier. En passant devant la porte royale, ils se
+prosternèrent successivement et baisèrent la terre; mais ils se
+relevaient avec une vitesse et une agilité surprenantes. La place, qui
+était devant la porte, avait quatre fois autant d'étendue que celle de
+la tour de Londres. Ils y firent l'exercice à la vue d'un nombre
+incroyable de spectateurs, et dans l'espace de deux heures ils firent
+au moins vingt décharges de leur mousqueterie.</p>
+
+<p>Snelgrave, paraissant étonné de cette multitude de Nègres qui étaient
+à la suite des troupes, apprit de l'interprète que le roi donnait à
+chaque soldat un jeune élève de la nation, entretenu aux dépens du
+public, pour les former d'avance aux fatigues de la guerre, et que la
+plus grande partie de l'armée présente avait été élevée de cette
+manière. L'auteur en eut moins de peine à comprendre comment le roi de
+Dahomay avait étendu si loin ses conquêtes avec des troupes si
+régulières et tant de politique. Il est certain que cette institution
+ferait honneur aux peuples les mieux civilisés.</p>
+
+<p>De retour au comptoir d'Iakin, il eut à se plaindre des Nègres du pays
+et de leur prince; il essuya beaucoup d'affronts et de perfidies.
+Heureusement pour lui, le grand capitaine de Dahomay fut envoyé par
+son maître pour mettre l'ordre dans le pays d'Iakin. Les blancs, qui
+étaient sous la protection de son maître, furent bientôt vengés. Il
+entendit leurs plaintes. Les coupables furent chargés de chaînes et
+conduits au camp royal. Snelgrave eut la satisfaction de voir dans ce
+nombre un Nègre qui l'avait menacé du bout de son fusil. Cet insolent,
+et deux de ses compagnons qui avaient traité fort outrageusement les
+Anglais eurent la tête coupée par l'ordre du roi; les autres furent
+retenus long-temps dans les fers, et réduits au pain et à l'eau, dans
+la cour même du roi, où ils étaient exposés à toutes les injures de
+l'air.</p>
+
+<p>Le jour qui suivit l'arrivée du grand capitaine, tous les blancs se
+réunirent pour lui offrir leurs présens: il dîna le lendemain avec
+eux dans le comptoir de Snelgrave. De tous les Nègres de son cortége,
+il n'en fit asseoir qu'un à table, avec le prince d'Iakin et lui.
+Snelgrave observe qu'ayant pris beaucoup de plaisir à manger du jambon
+et du pâté à l'anglaise, il demanda comment ces deux mets étaient
+préparés. On lui répondit que le détail en serait trop long; mais que,
+de la manière dont ils l'étaient, ils pouvaient se conserver six mois,
+malgré la chaleur du pays: c'était assurer beaucoup. Snelgrave ayant
+ajouté que le pâté était de la main de sa femme, le grand capitaine
+voulut savoir combien il avait de femmes, et rit beaucoup en apprenant
+qu'il n'en avait qu'une. «J'en ai cinq cents, lui dit-il, et je
+souhaiterais que dans ce nombre il y en eût cinquante qui sussent
+faire d'aussi bons pâtés.» On servit ensuite des bananes et d'autres
+fruits du pays sur de la vaisselle de Delft. Cette sorte de faïence
+lui parut si belle, qu'il pria Snelgrave de lui donner l'assiette sur
+laquelle il avait mangé, avec le couteau et la fourchette dont il
+s'était servi. Non-seulement Snelgrave lui accorda ce qu'il demandait,
+mais il y joignit tous les couverts qui étaient sur la table. Au même
+instant les Nègres enlevèrent le service avec tant de précipitation,
+qu'ils faillirent briser une partie de la vaisselle. Snelgrave fit
+ajouter à ce présent quelques pots et quelques gobelets.</p>
+
+<p>Lorsqu'on avait commencé à manger, les principaux officiers du grand
+capitaine, qui étaient debout derrière sa chaise, lui dérobaient de
+temps en temps sur son assiette un morceau de jambon ou de volaille.
+Snelgrave, qui s'en était aperçu, lui dit que les vivres ne leur
+manqueraient pas, et que ce n'était pas l'usage en Europe de laisser
+partir affamés les gens de ceux qu'on invitait à dîner: cet usage est
+changé. Alors les Nègres prirent confiance à cette promesse. On but
+beaucoup après le festin; et de plusieurs sortes de liqueurs, le grand
+capitaine donna la préférence au punch.</p>
+
+<p>Malgré les louanges que Snelgrave donne au conquérant nègre, ce qu'il
+raconte dans la relation d'un second voyage qu'il fit deux ans après à
+Iakin, prouve que, si ce barbare avait plus d'astuce et de fermeté que
+ses compatriotes, il était encore éloigné des principes d'une saine
+politique.</p>
+
+<p>Ce prince ayant conquis en peu d'années et ravagé divers pays, on a
+déjà remarqué que les fils du roi d'Ouymey, et plusieurs autres
+princes dont il avait fait décapiter les pères s'étaient retirés fort
+loin dans les terres, sous la protection des Yos, nation puissante et
+guerrière. Après la défaite d'Ossous, le roi de Juida trouva le moyen
+d'implorer le secours du roi des Yos; et les sollicitations des autres
+princes se joignant aux siennes, ils obtinrent de ce grand monarque
+une armée considérable pour fondre ensemble sur le roi de Dahomay, qui
+était regardé comme l'ennemi et le destructeur du genre humain. Les
+Yos, ne combattant qu'à cheval, et leur pays étant fort éloigné au
+nord-ouest, ils ne peuvent marcher vers le sud que dans la saison du
+fourrage. Le roi de Dahomay fut bientôt informé de leur approche. Il
+avait éprouvé dans une autre guerre les désavantages de son armée, qui
+n'était composée que d'infanterie. La crainte du sort qu'il avait fait
+éprouver à tous ses voisins lui fit prendre la résolution d'enterrer
+toutes ses richesses, de brûler ses villes, et de se retirer dans les
+bois avec tous ses sujets. C'est la ressource ordinaire des Nègres
+lorsqu'ils désespèrent de la victoire. Comme ils n'ont point de places
+fortes, ceux qui sont maîtres de la campagne ne trouvent point de
+résistance dans toute l'étendue des plus grands états.</p>
+
+<p>Ainsi le roi de Dahomay trompa l'espérance de ses ennemis. Les Yos le
+cherchèrent long-temps: il était enfoncé dans l'épaisseur des bois.
+Enfin la saison des pluies les força de se retirer; et les Dahomays,
+sortant de leurs retraites, rebâtirent tranquillement leur ville.</p>
+
+<p>Ce fut vers le même temps, c'est-à-dire au commencement de juillet
+1729, que le gouverneur Wilson, quittant le pays de Juida, laissa M.
+Testesole pour lui succéder. Il y avait plusieurs années que ce
+nouveau chef du comptoir anglais demeurait en Guinée; ainsi
+l'expérience aurait dû suppléer seule à ce qui lui manquait du côté de
+la prudence et de la modération. Quoiqu'il eût fait plusieurs visites
+au roi de Dahomay dans son camp, et qu'il y eût été reçu avec
+beaucoup de caresses, l'opinion qu'il se forma de la faiblesse de ce
+prince en le voyant si long-temps disparaître à la vue des Yos, lui
+fit naître le dessein de rétablir le roi de Juida sur le trône. Il fut
+secondé par les Popos, qui souhaitaient beaucoup de relever leur
+ancien commerce. Ils levèrent ensemble une armée de quinze mille
+hommes, qui vint se camper près des forts européens, sous le
+commandement des rois de Juida et d'Ossous.</p>
+
+<p>Le roi de Dahomay, qui s'occupait alors de la réparation de ses
+villes, ignora long-temps cette entreprise, et ne l'apprit pas sans
+une extrême inquiétude. Il avait perdu une partie de ses troupes
+pendant qu'il était enseveli dans le fond des forêts, et depuis peu il
+avait envoyé le reste de divers côtés pour enlever des esclaves.
+Cependant il trouva le moyen de se délivrer du péril par un stratagème
+fort heureux.</p>
+
+<p>Il fit rassembler un grand nombre de femmes qu'il vêtit et qu'il arma
+comme autant de soldats. Il en forma des compagnies, auxquelles il
+donna des officiers, des enseignes et des tambours. Cette armée se mit
+en marche, avec la seule précaution de placer quelques hommes aux
+premiers rangs, pour mieux tromper l'ennemi. La surprise des Juidas à
+l'approche d'une armée si nombreuse, se changea bientôt en une si
+grande frayeur, que, prenant la fuite, ils abandonnèrent honteusement
+leur roi et leurs alliés. Ce prince fit en vain toutes sortes
+d'efforts pour les arrêter, jusqu'à tourner contre eux sa lance et
+blesser au visage tous ceux qu'il rencontrait dans sa fureur. Les
+femmes des Dahomays, profitant de la consternation pour s'avancer avec
+beaucoup d'audace, il n'eut d'autre ressource que de se précipiter
+dans le fossé du fort anglais, qu'il traversa par le secours de ses
+deux fils; et, montant par-dessus le mur, il se déroba heureusement à
+la poursuite de ses ennemis. Mais une grande partie de ses gens périt
+par la main des femmes, et la plupart des autres furent faits
+prisonniers.</p>
+
+<p>Cet événement jeta le gouverneur anglais dans quelque embarras.
+Cependant il persuada au roi fugitif de quitter le fort dès la même
+nuit, et de retourner dans ses îles désertes et stériles. Mais le roi
+de Dahomay n'apprit pas moins que c'était lui qui avait suscité la
+révolte; son ressentiment fut égal à l'injure. Il laissa une petite
+armée à Sabi, et, retournant dans ses états, il fit un accueil si
+favorable à tous les brigands de diverses nations qui voulurent entrer
+dans ses troupes, que, dans l'espace de quelques mois, il se trouva
+aussi puissant qu'à l'arrivée des Yos. Mais, malgré son habileté qui
+lui donnait beaucoup d'avantage sur tous les princes nègres, il avait
+commis deux fautes irréparables. Quoiqu'il se trouvât le maître absolu
+d'un pays immense, ses ravages et ses cruautés en avaient détruit ou
+chassé tous les habitans. Ainsi, manquant de sujets, il n'était grand
+roi que de nom. En second lieu, sous prétexte de vouloir repeupler ses
+états, il avait promis à tous les anciens habitans qui retourneraient
+dans leur patrie la liberté d'y jouir de tous leurs priviléges, en lui
+payant un certain tribut. Cette espérance en avait ramené plusieurs
+milliers dans le royaume d'Ardra. Mais, soit qu'il n'eût pensé qu'à
+les tromper, soit que l'ardeur du gain lui fît oublier ses propres
+vues, à peine eurent-ils commencé à s'établir, que, par une noire
+trahison, il fondit sur eux, et prit ou tua tous ceux qui ne purent se
+sauver par la fuite. Cette dévastation ruina presque entièrement le
+royaume de Juida.</p>
+
+<p>Testesole, n'espérant plus de réconciliation avec le roi de Dahomay,
+cessa de garder des ménagemens, et porta l'insulte jusqu'à faire
+donner des coups de fouet à l'un de ses principaux officiers. Aux
+plaintes que le Nègre fit de cette indignité il répondit que sa
+résolution était de traiter le roi de même, lorsqu'il tomberait entre
+ses mains. Un outrage si sanglant et le discours qui l'avait suivi
+furent rapportés à ce prince, qui, dans l'étonnement de cette
+conduite, dit avec beaucoup de modération: «Il faut que cet homme ait
+un fonds de haine naturelle contre moi, car autrement il ne pourrait
+avoir sitôt oublié les bontés que j'ai eues pour lui.»</p>
+
+<p>Cependant il donna ordre à ses gens d'employer l'adresse pour se
+saisir de lui, et l'occasion s'en offrit bientôt dans une visite que
+Testesole rendit aux Français. Les Dahomays environnèrent le comptoir,
+et demandèrent le gouverneur anglais. Comme il n'y avait aucune
+espérance de résister par la force, les Français se hâtèrent de le
+cacher dans une armoire, et répondirent qu'il était déjà sorti. Mais
+les Dahomays, furieux, cassèrent le bras d'un coup de pistolet au chef
+du comptoir, forcèrent l'entrée, et trouvèrent Testesole dans sa
+retraite, d'où l'ayant tiré brutalement, ils lui lièrent les mains et
+les pieds, et le portèrent à leur roi dans un hamac. Ce prince refusa
+de le voir; mais, peu de jours après, il l'envoya dans la ville de
+Sabi, qui n'est qu'à trois ou quatre milles du fort. Là, on lui fit
+entendre que, s'il voulait écrire à ceux qui commandaient dans son
+absence, et faire venir pour sa rançon plusieurs marchandises qu'on
+lui nomma, il obtiendrait aussitôt la liberté. Mais, lorsque les
+marchandises furent arrivées, au lieu de le renvoyer libre, on
+l'attacha par les pieds et les mains, le ventre à terre, entre deux
+pieux; on lui fit aux bras et au dos, aux cuisses et aux jambes,
+quantité d'incisions où l'on mit du jus de limon mêlé de poivre et de
+sel; ensuite on lui coupa la tête, et le corps divisé en pièces fut
+rôti sur les charbons et mangé.</p>
+
+<p>Peu d'années après, les peuples d'Iakin s'étant soulevés contre le
+Dahomay pendant qu'ils le croyaient occupé à une guerre étrangère, il
+fondit brusquement sur eux, les tailla en pièces, brûla les villes et
+villages, et tous les comptoirs européens furent enveloppés dans
+l'incendie général. Les chefs furent amenés prisonniers et rachetés
+par la compagnie d'Afrique. Tout prouve que les établissemens
+lointains ont été et seront même encore sujets à bien des révolutions;
+mais il n'est pas moins évident que les cruautés de Dahomay, exercées
+contre ses sujets, ruinèrent ses états et son commerce.</p>
+
+<p>Tant de guerres et de révoltes l'avaient rendu encore plus cruel; la
+défiance et les soupçons ne l'abandonnaient plus. Les blancs même se
+ressentaient de l'altération de son caractère. Un si long commerce
+avec les marchands de l'Europe n'avait jamais eu le pouvoir de faire
+perdre à ce prince ni à sa nation le fond de férocité par lequel ils
+ressemblaient à tous les Nègres. Un jour que le conseil royal avait
+demandé au roi un vigoureux captif qui lui fut accordé, l'usage que
+ses graves conseillers firent de leur esclave, fut de le tuer et d'en
+faire un festin.</p>
+
+<p>Snelgrave donne des leçons utiles sur la manière de traiter les Nègres
+dans la traversée, et sur les moyens de prévenir ces révoltes si
+fréquentes et quelquefois si dangereuses, mais qui, finissant toujours
+par la mort de ces malheureux esclaves, ne peuvent être regardées que
+comme une agonie terrible de l'humanité souffrante et dégradée qui
+soulève ses fers, retombe, et meurt sans pouvoir les briser.</p>
+
+<p>Les séditions sur les vaisseaux viennent presque toujours des mauvais
+traitemens que les Nègres reçoivent des matelots. Snelgrave s'était
+fait une méthode pour les conduire; il ne croit pas qu'il y en ait de
+plus sûre, quoiqu'elle ne lui ait pas toujours réussi. Comme leur
+première défiance est qu'on ne les ait achetés que pour les manger, et
+que cette opinion paraît fort répandue dans toutes les nations
+intérieures, il commençait par leur déclarer qu'ils devaient être sans
+crainte pour leur vie; qu'ils étaient destinés à cultiver
+tranquillement la terre, ou à d'autres exercices qui ne surpassaient
+pas leurs forces; que, si quelqu'un les maltraitait sur le vaisseau,
+ils obtiendraient justice en portant leurs plaintes à l'interprète;
+mais que, s'ils commettaient eux-mêmes quelque désordre, ils seraient
+punis sévèrement.</p>
+
+<p>À mesure qu'on achète les Nègres, on les enchaîne deux à deux; mais
+les femmes et les enfans ont la liberté de courir dans le vaisseau; et
+lorsqu'on a perdu de vue les côtes, on ôte même les chaînes aux
+hommes.</p>
+
+<p>Ils reçoivent leur nourriture deux fois par jour. Dans le beau temps,
+on leur permet d'être sur le tillac depuis sept heures du matin
+jusqu'à la nuit. Tous les lundis, on leur donne des pipes et du tabac,
+et leur joie marque assez, en recevant cette faveur, que c'est une de
+leurs plus grandes consolations dans leur misère. Les hommes et les
+femmes sont logés séparément, et leurs loges sont nettoyées
+soigneusement tous les jours. Avec ces attentions, qui doivent être
+soutenues constamment, Snelgrave a reconnu qu'un capitaine bien
+disposé conduit facilement la plus grande cargaison de Nègres.</p>
+
+<p>La première sédition dont Snelgrave ait été témoin arriva dans son
+premier voyage, en 1704, sur <i>l'Aigle</i> de Londres, commandé par son
+père. Ils avaient à bord quatre cents Nègres du vieux Callabar; leur
+bâtiment était encore dans la rivière de ce nom; et de vingt-deux
+blancs qui restaient capables de service, un grand nombre ayant péri,
+et le reste étant accablé de maladies, il s'en trouvait douze absens
+pour faire la provision d'eau et de bois. Les Nègres remarquèrent fort
+bien toutes ces circonstances, et concertèrent ensemble les moyens
+d'en profiter. La sédition commença immédiatement avant le souper;
+mais comme ils étaient encore liés deux à deux, et qu'on avait eu soin
+d'examiner leurs fers soir et matin, les Anglais durent leur salut à
+cette sage précaution. La garde n'était composée que de trois blanc
+armés de coutelas; un des trois, qui était sur le gaillard d'avant,
+aperçut plusieurs Nègres qui, s'étant approchés du contre-maître, se
+saisissaient de lui pour le précipiter dans les flots: il fondit sur
+eux, et leur fit quitter prise; mais, tandis que le contre-maître
+courut à ses armes, son défenseur fut saisi lui-même, et serré de si
+près, qu'il ne put se servir de son sabre. Snelgrave était alors dans
+le tremblement de la fièvre et retenu au lit depuis plusieurs jours.
+Au bruit qui se fit entendre, il prit deux pistolets, et, montant en
+chemise sur le tillac, il rencontra son père et le contre-maître,
+auxquels il donna ses deux armes. Ils allèrent droit aux Nègres en les
+menaçant de la voix; mais ces furieux ne continuèrent pas moins de
+presser la sentinelle, quoiqu'ils n'eussent encore pu lui arracher son
+sabre, qui tenait au poignet par une petite chaîne, et que leurs
+efforts pour le pousser dans la mer n'eussent pas mieux réussi, parce
+qu'il en tenait deux qui ne pouvaient se dégager de ses mains. Le
+vieux Snelgrave se jeta au milieu d'eux pour le secourir, et tira son
+pistolet par-dessus leur tête, dans l'espérance de les effrayer par le
+bruit; mais il reçut un coup de poing qui faillit le faire tomber sans
+connaissance; et le Nègre qui l'avait frappé avec cette vigueur allait
+recommencer son attaque, lorsque le contre-maître lui fit sauter la
+cervelle d'un coup de pistolet. À cette vue, la sédition cessa tout
+d'un coup. Tous les rebelles se jetèrent à genoux le visage contre le
+tillac, en demandant quartier avec de grands cris. Dans l'examen des
+coupables, on n'en trouva pas plus de vingt qui eussent part au
+complot. Les deux chefs, qui étaient liés par le pied à la même
+chaîne, saisirent un moment favorable pour se jeter dans la mer. On ne
+manqua point de punir sévèrement les autres, mais sans effusion de
+sang; et l'on en fut quitte ainsi pour la perte de trois hommes.</p>
+
+<p>Les Cormantins, nation de la côte d'Or, sont des Nègres fort
+capricieux et fort opiniâtres. En 1721, Snelgrave aborda sur leur
+côte, et fit en peu de temps une traite si avantageuse, qu'il avait
+déjà cinq cents esclaves à bord. Il se croyait sûr de leur soumission,
+parce qu'ils étaient fort bien enchaînés, et qu'on veillait
+soigneusement sur eux. D'ailleurs son équipage était composé de
+cinquante blancs, tous en bonne santé, et d'excellens officiers;
+cependant la fureur de la révolte s'empara d'une partie de cette
+malheureuse troupe, près d'une ville nommée Manfro, sur la même côte.</p>
+
+<p>La sédition commença vers minuit, à la clarté de la lune. Les deux
+sentinelles laissèrent sortir à la fois quatre Nègres de leur loge;
+et, négligeant de la fermer, il en sortit aussitôt quatre autres: ils
+s'aperçurent de leur faute, et poussèrent assez violemment la porte
+pour arrêter ceux qui auraient suivi dans la même vue; mais les huit
+qui s'étaient échappés eurent l'adresse de se défaire en un moment de
+leurs chaînes, et fondirent ensemble sur les deux sentinelles. Ils
+s'efforcèrent de leur arracher leurs sabres. L'usage des sentinelles
+anglaises étant de se les attacher au poignet, ils trouvèrent tant de
+difficulté à cette entreprise, que deux blancs eurent le temps de
+faire entendre leurs cris et d'attirer du secours: aussitôt les huit
+Nègres prirent le parti de se précipiter dans les flots; mais, comme
+le vent était de terre, et la côte assez éloignée, on les trouva tous,
+le matin, accrochés par les bras et les jambes aux câbles qui étaient
+à sécher hors du vaisseau. Lorsqu'on se fut assuré d'eux, le capitaine
+leur demanda ce qui les avait portés à se soulever. Ils lui
+répondirent qu'il était un grand fripon de les avoir achetés dans leur
+pays pour les transporter dans le sien, et qu'ils étaient résolus de
+tout entreprendre pour se remettre en liberté. Snelgrave leur
+représenta que leurs crimes ou le malheur qu'ils avaient eu d'être
+faits prisonniers à la guerre les avaient rendus esclaves avant qu'il
+les eût achetés; qu'ils n'avaient pas reçu de mauvais traitement sur
+le vaisseau, et qu'en supposant qu'ils pussent lui échapper, leur sort
+n'en serait pas plus heureux, puisque leurs compatriotes mêmes, qui
+les avaient vendus, les reprendraient à terre, et les vendraient à
+d'autres capitaines, qui les traiteraient peut-être avec moins de
+bonté. Ce discours fit impression sur eux; ils demandèrent grâce, et
+s'en allèrent dormir tranquillement.</p>
+
+<p>Cependant, peu de jours après, ils formèrent un nouveau complot. Un
+des chefs fit une proposition fort étrange à l'interprète nègre, qui
+était du même pays. Il lui demanda une hache, en lui promettant que
+pendant la nuit il couperait le câble de l'ancre. Le vaisseau ne
+pouvant manquer d'être poussé au rivage, il espérait gagner la terre
+avec tous ses compagnons; et s'ils avaient le bonheur de réussir, il
+s'engageait, pour eux et pour lui-même, à servir l'interprète pendant
+toute sa vie. Celui-ci avertit aussitôt le capitaine, et lui conseilla
+de redoubler la garde, parce que les esclaves n'étaient plus sensibles
+aux raisons qui les avaient déjà fait rentrer dans la soumission. Cet
+avis jeta Snelgrave dans une vive inquiétude. Il connaissait les
+Cormantins pour des désespérés, qui comptaient pour rien les
+châtimens, et même la mort. On a vu souvent à la Barbade, et dans
+d'autres îles, que, pour pour quelques punitions que leur paresse leur
+attire, vingt ou trente de ces misérables se pendaient ensemble à des
+branches d'arbres, sans avoir fait naître le moindre soupçon de leur
+dessein.</p>
+
+<p>Cependant une aventure fort triste inspira plus de douceur aux
+esclaves de Snelgrave. En arrivant près d'Anamabo, il rencontra
+<i>l'Élisabeth</i>, vaisseau qui appartenait au même propriétaire que le
+sien, et dont la situation l'obligeait d'ailleurs à des soins
+particuliers. Ce bâtiment avait essuyé diverses sortes d'infortunes;
+après avoir perdu son capitaine et son contre-maître, il était tombé,
+au cap Laho, entre les mains du pirate Roberts, au service duquel
+plusieurs matelots s'étaient déjà engagés; mais quelques-uns des
+pirates n'avaient pas voulu souffrir que la cargaison fût pillée; et,
+par un sentiment de compassion, fondé sur d'anciens services qu'ils
+avaient reçus des propriétaires, ils avaient exigé que le vaisseau fût
+remis entre les mains du seul officier qui lui restait. Lorsque
+Snelgrave rencontra <i>l'Élisabeth</i>, ce vaisseau avait disposé de toutes
+ses marchandises. Comme <i>l'Élisabeth</i> devait reconnaître ses ordres,
+Snelgrave invita le nouveau commandant à lui donner cent vingt
+esclaves qu'il avait à bord, et à prendre à leur place ce qui lui
+restait de marchandises; après quoi il se proposait de quitter la côte
+pour aller se radouber à l'île de San-Thomé. Le commandant y consentit
+volontiers; mais les gens de l'équipage firent quelques difficultés,
+sous prétexte que, les cent vingt esclaves étant avec eux depuis
+long-temps, ils avaient pris pour eux une certaine affection qui leur
+faisait souhaiter de ne pas changer leur cargaison. Snelgrave,
+s'apercevant que tous ses raisonnemens étaient inutiles, prit congé du
+commandant, et lui dit qu'il viendrait voir le lendemain qui aurait la
+hardiesse de s'opposer à ses ordres absolus.</p>
+
+<p>Mais la nuit suivante il entendit tirer deux ou trois coups de fusil
+sur <i>l'Élisabeth</i>. La lune était fort brillante. Il descendit aussitôt
+lui-même dans sa chaloupe, et, se faisant suivre de ses deux canots,
+il alla droit vers ce vaisseau. Dans un passage si court, il découvrit
+deux Nègres qui, fuyant à la nage, furent déchirés à ses yeux par deux
+requins avant qu'il pût les secourir. Lorsqu'il fut plus près du
+bâtiment, il vit deux autres Nègres qui se tenaient au bout d'un
+câble, la tête au-dessus de l'eau, fort effrayés du sort de leurs
+compagnons. Il les fit prendre dans sa pinasse; et, montant à bord, il
+y trouva les Nègres fort tranquilles sous les ponts, mais les blancs
+dans la dernière confusion sur le tillac. Un matelot lui dit d'un air
+effrayé qu'ils étaient tous persuadés que la sentinelle de l'écoutille
+avait été massacrée par les Nègres. Cet effroi parut fort surprenant à
+Snelgrave. Il ne pouvait concevoir que des gens qui avaient eu la
+hardiesse de lui refuser leurs esclaves une heure auparavant eussent
+manqué de courage pour sauver un de leurs compagnons, et n'eussent pas
+celui de défendre le tillac, où ils étaient armés jusqu'aux dents. Il
+s'avança, avec quelques-uns de ses gens, vers l'avant du vaisseau, où
+il trouva la sentinelle étendue sur le dos, la tête fendue d'un coup
+de hache. Cette révolte avait été concertée par quelques Cormantins.
+Les autres esclaves qui étaient d'un autre côté, n'y ayant pas eu la
+moindre part, dormaient tranquillement dans leurs loges. Un des deux
+fugitifs qui avaient été arrêtés rejeta le crime sur son associé; et
+celui-ci confessa volontairement qu'il avait tué la sentinelle dans la
+seule vue de s'échapper avec quelques Nègres de son pays. Il protesta
+même qu'il n'avait voulu nuire à personne, mais que, voyant l'Anglais
+prêt à s'éveiller, et trouvant sa hache près de lui, il s'était cru
+obligé de le tuer pour sa sûreté, après quoi il s'était jeté dans la
+mer.</p>
+
+<p>Snelgrave prit occasion de cet incident pour faire passer tous les
+esclaves de <i>l'Élisabeth</i> sur son propre vaisseau, et n'y trouva plus
+d'opposition. Il y retourna lui-même, et, se trouvant près d'Anamabo,
+où il y avait actuellement huit bâtimens anglais dans la rade, il fit
+prier tous les capitaines de se rendre sur son bord pour une affaire
+importante. La plupart vinrent aussitôt; et d'un avis unanime ils
+jugèrent que le Nègre devait être puni du dernier supplice.</p>
+
+<p>On fit déclarer à ce misérable qu'il était condamné à mourir dans une
+heure pour avoir tué un blanc. Il répondit qu'à la vérité il avait
+commis une mauvaise action en tuant la sentinelle du vaisseau, mais
+qu'il priait le capitaine de considérer qu'en le faisant mourir, il
+allait perdre la somme qu'il avait payée pour lui. Snelgrave lui fit
+dire par l'interprète que, si c'était l'usage dans les pays nègres de
+changer la punition du meurtre pour de l'argent, les Anglais ne
+connaissaient pas cette manière d'éluder les droits de la justice;
+qu'il s'apercevrait bientôt de l'horreur que ses maîtres avaient pour
+le crime; et qu'aussitôt qu'une horloge de sable d'une heure, qu'on
+lui montra, aurait achevé sa révolution, il serait livré au supplice.
+Tous les capitaines retournèrent sur leur bord, et chacun fit monter
+ses esclaves sur le tillac pour les rendre témoins de l'exécution,
+après les avoir informés du crime dont il allaient voir le châtiment.</p>
+
+<p>Lorsque l'horloge eut fini son cours, on fit paraître le meurtrier sur
+l'avant du vaisseau, lié d'une corde sous les bras, pour être élevé au
+long du mât, où il devait être tué à coups de fusils. Quelques autres
+Nègres, observant comment la corde était attachée, l'exhortèrent à ne
+rien craindre, et l'assurèrent qu'on n'en voulait point à sa vie,
+puisqu'on ne lui avait pas mis la corde au cou. Mais cette fausse
+opinion ne servit qu'à lui épargner les horreurs de la mort. À peine
+fut-il élevé, que dix Anglais placés derrière une barricade firent feu
+sur lui et le tuèrent dans l'instant. Une exécution si prompte
+répandit la terreur parmi tous les esclaves, qui s'étaient flattés
+qu'on lui ferait grâce par des vues d'intérêt. Le corps ayant été
+exposé sur le tillac, on lui coupa une main, qui fut jetée dans les
+flots, pour faire comprendre aux Nègres que ceux qui oseraient porter
+la main sur les blancs recevraient la même punition: exemple d'autant
+plus terrible, qu'ils sont persuadés qu'un Nègre mort sans avoir été
+démembré retourne dans son pays aussitôt qu'on l'a jeté dans la mer.
+Cependant Snelgrave ajoute que les Cormantins rient de toutes ces
+chimères.</p>
+
+<p>Aux menaces du même châtiment pour les rebelles Snelgrave joignit la
+promesse de traiter avec bonté ceux qui vivraient dans l'obéissance et
+le respect qu'ils devaient à leurs maîtres. Ce traité fut fidèlement
+exécuté; car deux jours après Snelgrave fit voile d'Anamabo à la
+Jamaïque; et, pendant quatre mois qui se passèrent avant que la
+cargaison pût être vendue dans cette île, il n'eut aucun sujet de se
+plaindre de ses Nègres.</p>
+
+<p>Telles furent les séditions qui arrivèrent sur les vaisseaux que
+Snelgrave commandait. Mais il en rapporte une autre fort remarquable,
+arrivée sur <i>le Ferrers</i> de Londres, commandé par le capitaine
+Messervy.</p>
+
+<p>Snelgrave, ayant rencontré ce bâtiment dans la rade d'Anamabo, en
+1722, apprit du commandant avec quel bonheur il avait acheté en peu de
+jours près de trois cents Nègres à Setrakrou. Il paraît que les
+habitans de cette ville avaient été souvent maltraités par leurs
+voisins, et qu'ayant pris enfin les armes, ils les avaient battus
+plusieurs fois, et avaient fait quantité de prisonniers. Messervy,
+arrivé dans ces circonstances, avait acheté des esclaves à bon marché,
+parce que les vainqueurs auraient été obligés de les tuer pour leur
+sûreté, s'il ne s'était pas présenté de vaisseaux dans la rade. Comme
+c'était le premier voyage qu'il faisait sur cette côte, Snelgrave lui
+conseilla de ne rien négliger pour tenir tant de Nègres dans la
+soumission. Le lendemain, l'étant allé voir sur son bord, et le
+trouvant sans défiance au milieu de ses esclaves, qui étaient à souper
+sur le tillac, il lui fit observer qu'il y avait de l'imprudence à
+s'en approcher si librement sans une bonne garde. Messervy le
+remercia de ce conseil, mais parut si peu disposé à changer de
+conduite, qu'il lui répondit par ce vieux proverbe: l'&oelig;il du maître
+engraisse les chevaux. Il partit quelques jours après pour la
+Jamaïque. Snelgrave prit plus tard la même route; mais, en arrivant
+dans cette île, on lui fit le récit de la malheureuse mort que
+Messervy s'était attirée par son aveugle confiance, dix jours après
+avoir quitté la côte de Guinée.</p>
+
+<p>Un jour qu'il était au milieu de ses Nègres à les voir dîner, ils se
+saisirent de lui, et lui cassèrent la tête avec les plats mêmes dans
+lesquels on leur servait le riz. Cette révolte ayant été concertée de
+longue main, ils coururent en foule vers l'avant du vaisseau pour
+forcer la barricade, sans paraître effrayés du bout des piques et des
+fusils que les blancs leur présentaient par les embrasures. Enfin le
+contre-maître ne vit d'autre remède pour un mal si pressant que de
+faire feu sur eux de quelques pièces de canon chargées à mitraille. La
+première décharge en tua près de quatre-vingts, sans compter ceux qui
+sautèrent dans les flots et qui s'y noyèrent. Cette exécution apaisa
+la révolte; mais, dans le désespoir d'avoir manqué leur entreprise,
+une grande partie de ceux qui restaient se laissa mourir de faim; et
+lorsque le vaisseau fut arrivé à la Jamaïque, les autres tentèrent
+deux fois de se révolter avant la vente. Tous les marchands de l'île,
+à qui ces fureurs ne purent être cachées, marquèrent peu
+d'empressement pour acheter des esclaves si indociles; quoiqu'ils leur
+fussent offerts à vil prix. Ce voyage devint fatal en tout aux
+propriétaires; car la difficulté de la vente ayant arrêté long-temps
+le vaisseau à la Jamaïque, il y périt enfin dans un ouragan plus
+redoutable encore que les Nègres.</p>
+
+<p>Snelgrave fut pris par des pirates anglais près de Sierra-Leone. Il
+essuya à peu près les mêmes traitemens que le capitaine Roberts, dont
+nous avons raconté plus haut la malheureuse aventure. Il ne put sauver
+qu'une très-petite partie de ses marchandises, et regagna
+l'Angleterre.</p>
+
+<h2>LIVRE CINQUIÈME.<br>
+GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE
+L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE
+BENIN.</h2>
+
+<a id="chap_5_1" name="chap_5_1"></a>
+<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="title">Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire.</p>
+
+<p>La Guinée, que plusieurs voyageurs écrivent <i>Ghinney</i>, est une vaste
+étendue de côtes depuis la rivière du Sénégal jusqu'au cap
+Lopez-Consalvo, et même jusqu'au cap Nègre. Le nom de <i>Guinée</i> est
+inconnu aux habitans naturels. Il vient des Portugais, de qui tous les
+Européens l'ont reçu, et vraisemblablement les Portugais l'ont tiré de
+celui de <i>Ghenehoa</i>, que Jean Léon et Marmol donnent au premier pays
+qui se trouve au sud du Sénégal. On divise communément la Guinée en
+deux parties, celle du sud et celle du nord. La première s'étend
+depuis le Sénégal jusqu'à Sierra-Leone; et la seconde, depuis
+Sierra-Leone jusqu'aux caps qu'on vient de nommer.</p>
+
+<p>Celle-ci, qui est la Guinée proprement dite, parce que celle du nord
+porte plus communément le nom de <i>Sénégal</i>, se subdivise en six
+parties, ou en six côtes: 1<sup>o</sup>. la côte de la Malaguette ou du poivre,
+ou des graines; 2<sup>o</sup>. la côte de l'Ivoire ou des Dents; 3<sup>o</sup>. la côte
+d'Or; 4<sup>o</sup>. la côte des Esclaves; 5<sup>o</sup>. la côte de Benin; 6<sup>o</sup>. la côte de
+Biafaras.</p>
+
+<p>Dans sa plus grande étendue, la côte de la Malaguette prend depuis
+Sierra-Leone jusqu'au cap des Palmes: cet espace contient cent
+soixante lieues; mais d'autres la font commencer au cap de Monte,
+cinquante-trois lieues au sud-est de Sierra-Leone; d'autres encore la
+bornent entre la rivière de Cestre et Garouai.</p>
+
+<p>Les habitans du cap de Monte entretiennent beaucoup de propreté dans
+leurs maisons, quoique pour la forme elles ne diffèrent pas de celles
+du Sénégal. Les édifices du roi et des grands sont bâtis en long; on
+en voit de deux étages, avec une voûte de roseaux ou de feuilles de
+palmier si bien entrelacés, qu'elle est impénétrable au soleil et à la
+pluie. L'espace est divisé en plusieurs appartemens. La première
+pièce, qui est la salle d'audience, et qui sert aussi de salle à
+manger, est entourée d'une espèce de sopha de terre ou d'argile, large
+de cinq ou six pieds, quoiqu'il n'en ait qu'un de hauteur. Ce banc est
+couvert de belles nattes, qui sont un tissu de joncs ou de feuilles de
+palmier, teintes de très-belles couleurs, et capables de durer fort
+long-temps. C'est le lieu où les grands et les riches passent la plus
+grande partie de leur temps à demi couchés, et la tête sur les genoux
+de leurs femmes. Dans cette posture, ils s'entretiennent, ils fument,
+ils boivent du vin de palmier.</p>
+
+<p>Ces peuples sont moins malpropres dans leurs alimens et la manière de
+manger que la plupart des autres Nègres. Ils ont des plats faits d'un
+bois fort dur, et des bassins de cuivre étamés, qu'ils nettoient fort
+soigneusement. Ils emploient des broches de bois pour rôtir leur
+viande; mais ils ont oublié l'art de les faire tourner, quoiqu'ils
+l'aient appris des Français: ils font rôtir un côté de la viande,
+après quoi ils la tournent pour faire rôtir l'autre.</p>
+
+<p>Le langage des Nègres change un peu à mesure qu'on avance au long de
+la côte. Leur langue, comme on peut se l'imaginer, n'est formée que
+d'un petit nombre de mots, qui expriment les principales nécessités de
+la vie; c'est du moins ce qu'on peut conclure de la taciturnité qui
+règne le plus souvent dans leurs fêtes, et même dans leurs assemblées.
+Dans leur commerce, les mêmes expressions reviennent souvent, et leurs
+chansons ne sont qu'une répétition continuelle de cinq ou six mots.</p>
+
+<p>Les peuples du cap Mesurado sont fort jaloux de leurs femmes. Cette
+délicatesse ne regarde point leurs filles, auxquelles ils laissent au
+contraire la liberté de disposer d'elles-mêmes; ce qui n'empêche
+point qu'elles ne trouvent facilement des maris. Les hommes seraient
+même fâchés de prendre une femme qui n'aurait pas donné avant le
+mariage quelque preuve de fécondité, et qui n'aurait pas acquis
+quelque bien par la distribution de ses faveurs. Ce qu'elle a gagné
+par cette voie sert au mari pour l'obtenir de ses parens. Ainsi les
+femmes en sont plus libres dans leur choix, parce qu'il dépend d'elles
+de donner ce qu'elles ont acquis à l'homme qui leur plaît.</p>
+
+<p>Les maisons de ce pays sont, dit-on, les mieux bâties de toute la
+côte. Au centre de chaque village on voit une sorte de théâtre,
+couvert comme une halle de marché, qui s'élève d'environ six pieds,
+sur lequel on monte de plusieurs côtés par des échelles; il porte le
+nom de <i>kaldée</i>, qui signifie place, ou lieu de conversation. Comme il
+est ouvert de toutes parts, on y peut entrer à toutes les heures du
+jour et de la nuit: c'est là que les négocians s'assemblent pour
+traiter d'affaires, les paresseux, pour fumer du tabac, et les
+politiques pour entendre ou raconter des nouvelles. Les plus riches
+s'y font apporter, par leurs esclaves, des nattes sur lesquelles ils
+sont assis; d'autres en portent eux-mêmes; et d'autres en louent des
+officiers du roi, qui sont établis dans ce lieu pour l'entretien de
+l'ordre. La ville royale s'appelle Andria.</p>
+
+<p>Tout le pays intérieur, depuis le cap de Monte, porte le nom de
+Quodja. Ces peuples dépendent du roi des Folghias, qui dépendent
+eux-mêmes de l'empereur des Monous. La puissance de cet empereur des
+Monous s'étend sur plusieurs nations voisines, qui lui paient
+annuellement un tribut. Les Folghias donnent à l'empereur des Monous
+le nom de <i>Mandi</i> ou <i>Mani</i>, qui signifie seigneur; et aux Quodjas,
+celui de <i>Mandi-Monous</i>, c'est-à-dire peuple du seigneur. Ils croient
+se faire honneur par ces titres, parce qu'ils sont ses tributaires.
+Cependant chaque petit roi jouit d'une autorité absolue dans ses
+limites, et peut faire la guerre ou la paix sans le consentement de
+l'empereur ou de quelque autre puissance que ce soit.</p>
+
+<p>Les porcs-épics se nomment <i>quindja</i>, et sont de la grandeur d'un
+porc, armés de toutes parts de pointes longues et dures, qui sont
+rayées de blanc et de noir à des distances égales. Snelgrave en
+apporta quelques-unes en Europe qui n'étaient pas moins grosses que
+des plumes d'oie. Il est faux que ces animaux, lorsqu'ils sont en
+furie, lancent leurs dards avec tant de force, qu'ils entament une
+planche. Leur morsure est terrible. Qu'on les mette dans un tonneau ou
+dans une cage de bois, ils s'ouvrent un passage avec les dents. Ils
+sont si hardis, qu'ils attaquent le plus dangereux serpent. On les
+croit exactement les mêmes que les zattas de Barbarie. Leur chair
+passe pour un mets excellent parmi les Nègres.</p>
+
+<p>Le koggelo, ou pangolin à longue queue, est un animal couvert
+d'écailles dures et impénétrables comme celles du crocodile. Il se
+défend contre les autres bêtes en dressant ses écailles, qui sont fort
+pointues par le bout.</p>
+
+<p>Les perroquets bleus à queue rouge, qu'on nomme <i>vosacy-i</i>, sont en
+fort grande abondance. Le komma est un très-bel oiseau. Il a le cou
+vert, les ailes rouges, la queue noire, le bec crochu, et les pates
+comme celles du perroquet.</p>
+
+<p>Les peuples de cette côte sont, comme tous les Nègres en général,
+livrés à l'incontinence. Leurs femmes, qui ne sont pas moins
+passionnées pour les plaisirs des sens, emploient des herbes et des
+écorces pour exciter les forces de leurs maris. Les femmes d'Europe en
+savent davantage; mais les habitans sont d'ailleurs plus modérés, plus
+doux, plus sociables que les autres Nègres. Ils ne se plaisent point à
+verser le sang humain, et ne pensent point à la guerre, s'ils n'y sont
+forcés par la nécessité de se défendre. Quoiqu'ils aiment beaucoup les
+liqueurs fortes, surtout l'eau-de-vie, il est rare qu'ils en achètent:
+on ne leur reconnaît ce faible que lorsqu'on leur en présente. Ils
+vivent entre eux dans une union parfaite, toujours prêts à
+s'entre-secourir, à donner à leurs amis, dans le besoin, une partie de
+leurs habits et de leurs provisions, et même à prévenir leurs
+nécessités par des présens volontaires. Si quelqu'un meurt sans
+laisser de quoi fournir aux frais des funérailles, vingt amis du mort
+se chargent à l'envi de cette dépense. Le vol est très-rare entre eux;
+mais ils n'ont pas le même scrupule pour les étrangers, et surtout
+pour les marchands d'Europe.</p>
+
+<p>La principale occupation des Nègres, dans toute cette contrée, est la
+culture de leurs terres, car ils ont peu de penchant pour le commerce.
+Les esclaves dont ils peuvent disposer sont en petit nombre, et les
+vaisseaux européens qui passent si souvent le long de leur côte ont
+bientôt épuisé l'ivoire, la cire, et le bois de cam qui se trouve dans
+le pays. Ce bois de cam est d'un plus beau rouge pour la teinture que
+le bois de Brésil, et passe pour le meilleur de toute la Guinée. Il
+peut être employé jusqu'à sept fois.</p>
+
+<p>Ils emploient, pour convaincre les accusés, différentes épreuves aussi
+absurdes que celles qui composaient autrefois notre jurisprudence
+criminelle.</p>
+
+<p>Ils reconnaissent un Être Suprême, un créateur de tout ce qui existe,
+et l'idée qu'ils en ont est d'autant plus relevée, qu'ils
+n'entreprennent pas de l'expliquer. Ils appellent cet être <i>Kanno</i>.
+Ils croient que tous les biens viennent de lui, mais ils ne lui
+accordent pas une durée éternelle. Il aura pour successeur,
+disent-ils, un autre être, qui doit punir le vice et récompenser la
+vertu.</p>
+
+<p>Ils sont persuadés que les morts deviennent des esprits, auxquels ils
+donnent le nom de <i>diannanines</i>, c'est-à-dire patrons et défenseurs.
+L'occupation qu'ils attribuent à ces esprits est de protéger et de
+secourir leurs parens et leurs anciens amis. C'est à peu près le culte
+des anges gardiens parmi nous.</p>
+
+<p>Les Quodjas qui reçoivent quelque outrage se retirent dans les bois,
+où ils s'imaginent que ces esprits font leur résidence. Là, ils
+demandent vengeance à grands cris, soit à Kanno, soit aux diannanines.
+De même, s'ils se trouvent dans quelque embarras ou quelque danger,
+ils invoquent l'esprit auquel ils ont le plus de confiance. D'autres
+le consultent sur les événemens futurs. Par exemple, lorsqu'une voient
+point arriver les vaisseaux de l'Europe, ils interrogent leurs
+diannanines pour savoir ce qui les arrête, et s'ils apporteront
+bientôt des marchandises. Enfin leur vénération est extrême pour les
+esprits des morts. Ils ne boivent jamais d'eau ni de vin de palmier
+sans commencer par en répandre quelques gouttes à l'honneur des
+diannanines. S'ils veulent assurer la vérité, c'est leurs diannanines
+qu'ils attestent. Le roi même est soumis à cette superstition; et,
+quoique toute la nation paraisse pénétrée de respect pour Kanno, le
+culte public ne regarde que ces esprits. Chaque village a dans quelque
+bois voisin un lieu fixe pour les invocations. On y porte, dans trois
+différentes saisons de l'année, une grande abondance de provisions
+pour la subsistance des esprits. C'est là que les personnes affligées
+vont implorer l'assistance de Kanno et des diannanines. Les femmes,
+les filles et les enfans ne peuvent entrer dans ce bois sacré. Cette
+hardiesse passerait pour un sacrilége. On leur fait croire dès
+l'enfance qu'elle serait punie sur-le-champ par une mort tragique.</p>
+
+<p>Les Quodjas ne sont pas moins persuadés qu'ils ont parmi eux des
+magiciens et des sorciers. Ils croient avoir aussi une espèce
+d'ennemis du genre humain, qu'ils appellent <i>sovasmounousins</i>,
+c'est-à-dire empoisonneurs et suceurs de sang, qui sont capables de
+sucer tout le sang d'un homme ou d'un animal, ou du moins de le
+corrompre. Ce sont les vampires d'Afrique. L'esprit humain est partout
+le même; ils croient avoir d'autres enchanteurs nommés <i>billis</i>, qui
+peuvent empêcher le riz de croître ou d'arriver à sa maturité. Ils
+croient que Sova, c'est-à-dire le diable, s'empare de ceux qui se
+livrent à l'excès de la mélancolie, et que dans cet état il leur
+apprend à connaître les herbes et les racines qui peuvent servir aux
+enchantemens; qu'il leur montre les gestes, les paroles, les grimaces,
+et qu'il leur donne le pouvoir continuel de nuire. Aussi la mort
+est-elle la punition infaillible de ceux qui sont accusés de ces
+noires pratiques. Ces Quodjas ne traverseraient point un bois sans
+être accompagnés, dans la crainte de rencontrer quelque billi occupé à
+chercher ses racines et ses plantes: ils portent avec eux une certaine
+composition à laquelle ils croient la vertu de les préserver contre
+Sova et tous ses ministres. Les histoires qu'ils en racontent valent
+bien les nôtres en ce genre.</p>
+
+<p>Tous les peuples de cette côte circoncisent leurs enfans dès l'âge de
+six mois, sans autre loi qu'une tradition immémoriale, dont ils
+rapportent l'origine à Kanno même. Cependant la tendresse de quelques
+mères fait différer l'opération jusqu'à l'âge de trois ans, parce
+qu'elle se fait alors avec moins de danger. On guérit la blessure avec
+le suc de certaines herbes.</p>
+
+<p>Ils ont des espèces d'associations mystérieuses pour les hommes et
+pour les femmes, qui ressemblent assez à nos confréries, celle des
+hommes s'appelle <i>le belli</i>, et demande cinq ans d'épreuve, comme
+autrefois l'école de Pythagore. Celle des femmes, qui se nomme
+<i>sandi</i>, ne demande que quatre mois de retraite, et se termine par une
+circoncision. Les hommes n'apprennent dans leur confrérie que des
+danses et des chants.</p>
+
+<p>Rio-Sestos, ou la rivière de Sestos ou Cestre, est à quarante lieues
+au sud-sud-est du cap Mesurado. Le pays fournit de l'ivoire, des
+esclaves, de la poudre d'or, et surtout du poivre ou de la malaguette.</p>
+
+<p>On trouve dans la rivière de Cestre une sorte de cailloux semblables à
+ceux de Médoc, mais plus durs, plus clairs, et d'un plus beau lustre;
+ils coupent mieux que le diamant, et n'ont guère moins d'éclat,
+lorsqu'ils sont bien taillés.</p>
+
+<p>La langue du pays de Cestre est la plus difficile de toute la côte; ce
+qui réduit les Européens à la nécessité de faire le commerce par
+signes. Les Nègres excellent dans cet art. Ils ont conservé néanmoins
+quantité de mots français qui leur ont été transmis par leurs
+ancêtres, mais aussi défigurés qu'on peut se l'imaginer. Ils ont
+appris des Français l'art de tremper le fer et l'acier, ou plutôt ils
+l'ont porté à une perfection dont les Européens n'approchaient point
+encore il y a vingt ans<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Les marchands de l'Europe qui trafiquent
+sur cette côte ne manquent jamais de faire donner leur trempe aux
+ciseaux dont on se sert pour couper les barres de fer.</p>
+
+<p>Le canton de Cestre produit une si grande abondance de riz, que le
+plus gros bâtiment peut en faire promptement ses cargaisons à deux
+liards la livre; mais il n'est pas si blanc ni si doux que celui de
+Milan et de Vérone. Les habitans les plus distingués en font un
+commerce continuel, auquel ils joignent celui de la malaguette et des
+dents d'éléphans. Quoique la dernière de ces trois marchandises soit
+assez rare, elle est néanmoins d'une fort bonne qualité; mais le prix
+n'en est pas réglé, parce qu'il n'y a point de comptoir fixe dans le
+pays. La malaguette est à si bon marché, que cinquante livres ne
+reviennent qu'à cinq sous en marchandises.</p>
+
+<p>Dès que les habitans aperçoivent un vaisseau, ils crient de toutes
+leurs forces avec un reste de prononciation normande: «Malaguette tout
+plein, malaguette tout plein; tout plein, plein, tout à terre de
+malaguette.» Ils reconnaissent ensuite aux réponses des matelots si le
+bâtiment est français. Les Dieppois donnèrent autrefois à cette ville
+le nom de <i>Cestro-Paris</i>, parce qu'elle est une des plus grandes et
+des plus peuplées de cette région. Ils y avaient un établissement pour
+le commerce du poivre de Guinée ou malaguette, et de l'ivoire. Le
+poivre des Indes n'était point encore connu dans l'Europe. Mais les
+Portugais, ayant ensuite conquis cette contrée, se répandirent sur
+toutes les côtes de Guinée, et s'établirent sur les ruines des
+comptoirs français.</p>
+
+<p>Le Grand-Cestre se nommait <i>le grand Paris</i>, comme le Petit-Cestre,
+qui est quelques lieues plus loin, portait le nom de <i>petit Paris</i>.</p>
+
+<p>Le vin de palmier et les dattes, que les Nègres aiment passionnément,
+y sont de la meilleure qualité du monde. Mais la principale richesse
+de la côte est la malaguette, dont l'abondance empêche toujours la
+cherté. Suivant Barbot, les Nègres de Sestos l'appellent <i>ouaïzanzag</i>,
+et ceux du cap des Palmes <i>emaneghetta</i>.</p>
+
+<p>La plante qui porte la malaguette devient plus ou moins forte, suivant
+la bonté du terroir, et s'élève ordinairement comme un arbrisseau
+grimpant. Quelquefois, faute de support, elle demeure rampante, du
+moins si elle n'est soutenue avec soin, ou si elle ne s'attache à
+quelque tronc d'arbre qui lui sert d'appui. Alors, comme le lierre,
+elle en couvre tout le tour. Lorsqu'elle rampe, les grains, quoique
+plus gros, n'ont pas la même bonté; au contraire, plus les branches
+s'élèvent et sont exposées à l'air, plus le fruit est sec et petit;
+mais il en est plus chaud et plus piquant, avec toutes les véritables
+qualités du poivre. La feuille de la malaguette est deux fois aussi
+longue que large; elle est étroite à l'extrémité. Elle est douce et
+d'un vert agréable dans la saison des pluies; mais lorsque les pluies
+cessent, elle se flétrit et perd sa couleur. Brisée entre les doigts,
+elle rend une odeur aromatique comme le clou de girofle, et la pointe
+des branches a le même effet. Sous la feuille il croît de petits
+filamens frisés, par lesquels elle s'attache au tronc des arbres ou à
+tout ce qu'elle rencontre. On ne peut décrire exactement ses fleurs,
+parce qu'elles paraissent dans un temps où l'on ne fait pas de
+commerce sur la côte. Cependant il est certain que la plante produit
+des fleurs auxquelles les fruits succèdent en forme de figures
+angulaires de différente grosseur, suivant la qualité ou l'exposition
+du terroir. Le dehors est une peau fine, qui se sèche et devient fort
+cassante. Sa couleur est un brun foncé et rougeâtre. Les Nègres
+prétendent que cette peau est un poison. La graine qu'elle renferme
+est placée régulièrement et divisée par des pellicules fort minces,
+qui se changent en petits fils, d'un goût aussi piquant que le
+gingembre. Cette graine est ronde, mais angulaire, rougeâtre avant sa
+maturité; plus formée à mesure qu'elle mûrit, et noire enfin
+lorsqu'elle a été mouillée. C'est dans cet état qu'on l'emballe pour
+le transport. Cependant cette humidité produit une fermentation qui
+diminue beaucoup sa vertu. Pour la bien vendre, il faut qu'elle ait le
+goût aussi piquant que le poivre de l'Inde.</p>
+
+<p>On cueille le fruit lorsque l'extrémité des feuilles commence à
+noircir. La malaguette a quelquefois été fort recherchée en France et
+dans les autres pays de l'Europe, surtout lorsque le poivre de l'Inde
+y est cher et rare. Les marchands s'en servent aussi pour augmenter
+injustement leur profit en la mêlant avec le véritable poivre.</p>
+
+<p>La dernière espèce de poivre, qui s'appelle <i>piment</i>, et qui porte en
+Europe le nom de poivre d'Espagne, croît en abondance sur la côte.</p>
+
+<p>Les habitans sont livrés à tous les excès de l'intempérance et de la
+luxure. Ils n'entretiennent les Européens et ne parlent ensemble que
+des plaisirs qu'ils prennent avec les femmes. Il s'en trouve, dit-on,
+qui prostituent leurs femmes à leurs propres enfans; et lorsque les
+marchands de l'Europe leur reprochent cette infamie, ils affectent
+d'en rire comme d'une bagatelle.</p>
+
+<p>Toute la côte, depuis le cap des Palmes jusqu'au cap des
+Trois-Pointes, est connue des gens de mer sous le nom de côte des
+Dents, ou côte de l'Ivoire. Les Hollandais la nomment, dans leur
+langue, <i>Tand-Kust</i>. Elle se divise en deux parties, celle du bon
+Peuple et celle du <i>mauvais</i> Peuple. Ces deux nations sont séparées
+par la rivière de Botro. On ignore à quelle occasion la dernière a
+reçu le titre de mauvaise; mais il est certain, en général, qu'à l'est
+du cap des Palmes les Nègres sont méchans, perfides, voleurs et
+cruels. À l'égard du nom de côte de l'Ivoire, on conçoit qu'il vient
+du grand nombre de dents d'éléphans que les Européens achètent sur
+cette côte.</p>
+
+<p>Celle du bon Peuple commence au cap Laho. Les Hollandais ont donné le
+nom de <i>Koakoas</i> aux habitans, jusqu'au cap Apollonia, parce qu'en
+s'approchant des vaisseaux de l'Europe, ils avaient sans cesse ce mot
+à la bouche. On a jugé qu'il signifie <i>bonjour</i>, ou <i>soyez les
+bienvenus</i>.</p>
+
+<p>On trouve dans chaque canton les mêmes marchandises, c'est-à-dire de
+l'or, de l'ivoire et des esclaves. Quoiqu'il n'y ait point de tarif
+réglé, le commerce est considérable.</p>
+
+<p>Au cap Apollonia ou Sainte-Apolline commence la terre du mauvais
+Peuple. Les habitans de ce canton sont les plus sauvages de toute la
+côte. On les accuse d'être anthropophages. Ils font gloire de porter
+les dents en pointes, et de les avoir aussi aiguës que des aiguilles
+ou des alènes. Barbo ne conseille à personne de toucher à cette
+dangereuse terre. Cependant les Nègres apportent à bord de fort belles
+dents d'éléphans; mais il semble que leur vue soit de les faire servir
+d'amorce pour attirer les étrangers sur leur côte, et peut-être pour
+les dévorer; car ils mettent leurs marchandises à si haut prix, qu'il
+y a peu de commerce à faire avec eux. D'ailleurs ils demandent avec
+importunité tout ce qui se présente à leurs yeux, et paraissent fort
+irrités du moindre refus. Leur inquiétude et leur défiance vont si
+loin, qu'au moindre bruit extraordinaire ils se précipitent dans la
+mer et retournent à leurs pirogues. Ils les tiennent exprès à quelque
+distance pour faciliter continuellement leur fuite.</p>
+
+<p>Les éléphans doivent être d'une étrange grosseur, puisqu'on y achète
+des dents qui pèsent jusqu'à deux cents livres. On s'y procure aussi
+des esclaves et de l'or, mais sans pouvoir pénétrer aux pays d'où l'or
+vient aux habitans. Ils gardent là-dessus un profond secret, ou s'ils
+sont pressés de s'expliquer, ils montrent du doigt les hautes
+montagnes qu'ils ont à quinze ou vingt lieues au nord-est, en faisant
+entendre que leur or vient de là. Peut-être le trouvent-ils beaucoup
+plus près dans le sable de leur rivière même, ou peut-être, aussi leur
+vient-il des Nègres de ces montagnes, qui le rassemblent en lavant la
+terre, comme ceux de Bambouk. Enfin toutes les parties de cette
+contrée seraient très-propres au commerce, si les habitans étaient
+d'un caractère moins farouche.</p>
+
+<p>On raconte qu'ils ont massacré, dans plusieurs occasions, un grand
+nombre d'Européens qui n'avaient relâché sur leur côte que pour y
+faire leur provision d'eau et de bois.</p>
+
+<p>La côte abonde en poissons: les plus remarquables sont le taureau de
+mer, le marteau et le diable de mer.</p>
+
+<p>C'est l'usage pour les enfans de suivre la profession de leur père: le
+fils d'un tisserand exerce le même métier, et celui d'un facteur n'a
+point d'autre emploi que le commerce. Cet ordre est si bien établi,
+qu'on ne souffrirait pas qu'un Nègre sortît de sa condition
+originelle.</p>
+
+<p>C'est un amusement pour les matelots, le long de cette côte, de se
+voir environnés d'un grand nombre de pirogues chargées de Nègres qui
+crient de toute leur force, <i>koakoa! koakoa!</i> et qui s'éloignent aussi
+promptement qu'ils se sont approchés. Depuis que les Européens en ont
+enlevé plusieurs, leur inquiétude est si vive, qu'on ne les engage pas
+facilement à monter à bord. La meilleure méthode pour les attirer avec
+leurs marchandises, est de prendre un peu d'eau de mer et de s'en
+mettre quelques gouttes dans les yeux, parce que, la mer étant leur
+divinité, ils regardent cette cérémonie comme un serment.</p>
+
+<p>Les Koakoas sont ordinairement quatre ou cinq dans une pirogue; mais
+il est rare qu'on en voie monter plus de deux à la fois sur un
+vaisseau: ils y viennent chacun à leur tour, et n'apportent jamais
+deux dents ensemble.</p>
+
+<p>Les daschis ou présens, qui sont les premiers objets de l'empressement
+des Nègres, ne paraissent pas d'abord d'une grande importance: c'est
+un couteau de peu de valeur, un anneau de cuivre, un verre
+d'eau-de-vie ou quelques morceaux de biscuit; mais ces libéralités,
+qui ne cessent point tout le long de la côté, et qui se renouvellent
+quarante ou cinquante fois par jour, emportent à la fin cinq pour cent
+sur la cargaison du vaisseau. Cet usage vient des Hollandais, qui se
+crurent obligés, en arrivant sur la côte de Guinée, d'employer
+l'apparence d'une générosité extraordinaire pour ruiner les Portugais
+dans l'esprit des Nègres. Il n'y a point de nation pour qui leur
+exemple n'ait pris la force d'une loi. Toute proposition de commerce
+doit commencer par les daschis. Ainsi ce trait de politique est devenu
+un véritable fardeau pour l'Europe et pour ceux même qui l'ont
+inventé.</p>
+
+<p>Le même usage est établi sur la côte d'Or, et commence au cap Laho,
+avec cette différence, que les daschis ne s'accordent qu'après la
+conclusion du marché, et qu'ils y portent le nom de <i>dassi-midassi</i>;
+mais, sur toutes les côtes inférieures, depuis la rivière de Gambie,
+les Nègres veulent que leurs daschis soient payés d'avance. Ils ne
+voient pas plus tôt paraître un vaisseau qu'ils les demandent à grands
+cris.</p>
+
+<p>Les marchandises qui font la matière du commerce, sont les étoffes de
+coton, le sel, l'or et l'ivoire.</p>
+
+<p>Les contrées intérieures derrière les Koakoas fournissent une grande
+quantité de dents d'éléphans qui font le plus bel ivoire du monde.
+Elles sont achetées constamment par les Anglais, les Hollandais et les
+Français, quelquefois aussi par les Danois et les Portugais; mais
+depuis que le commerce de la Guinée est ouvert à toutes les nations,
+l'Angleterre en tire plus d'avantage que la Hollande. Ce nombreux et
+perpétuel concours de vaisseaux européens qui visitent annuellement la
+côte a fait hausser aux Nègres le prix de leurs marchandises, surtout
+de leurs grosses dents d'éléphans. Le pays en fournit une si étrange
+quantité, qu'il s'en est vendu dans un seul jour jusqu'à cent
+quintaux. Les Nègres racontent que le pays intérieur est si rempli
+d'éléphans, surtout dans les parties montagneuses, que les habitans
+sont obligés de se creuser des cavernes aux lieux les plus escarpés
+des montagnes et d'en rendre les portes fort étroites. Ils ont recours
+à toutes sortes d'artifices pour chasser de leurs plantations ces
+incommodes animaux; ils leur tendent des piéges dans lesquels ils en
+prennent un grand nombre. Mais, si l'on doit se fier au récit des
+Nègres, la principale raison qui rend l'ivoire si commun dans le même
+pays, est que tous les éléphans jettent leurs dents tous les trois
+ans; de sorte qu'on les doit moins à la chasse des Nègres qu'au hasard
+qui les fait trouver dans les forêts.</p>
+
+<p>Cependant on observe que cette quantité d'ivoire est fort diminuée,
+soit que les Nègres aient plus de négligence à chercher les dents,
+soit que les maladies aient emporté une grande partie des éléphans:
+l'une ou l'autre de ces deux raisons, jointe à la multitude de
+vaisseaux qui abordent sur la côte, a fait hausser le prix de cette
+marchandise.</p>
+
+<a id="chap_5_2" name="chap_5_2"></a>
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="title">Côte d'Or.</p>
+
+<p>Le nom de <i>Costa del Oro</i>, que les Portugais ont donné à cette côte,
+vient de l'immense quantité d'or qu'ils en ont tirée; et, par la même
+raison, toutes les autres nations de l'Europe l'ont nommée <i>Côte d'Or</i>
+dans leur langue. La situation de cette côte est entre 4 degrés 30
+minutes et 8 degrés de latitude nord; elle a un peu plus de cent
+lieues de longueur. On ne peut rien établir sur sa largeur, parce
+qu'elle n'est ici considérée que sous le titre de <i>côte</i>, ou de <i>bord
+d'un vaste pays</i>. Cependant on connaît dix ou douze petits royaumes
+qui sont renfermés dans cette étendue, et dont quelques-uns
+s'enfoncent assez loin dans l'intérieur des terres.</p>
+
+<p>Les Portugais y furent établis seuls pendant plus d'un siècle. Le
+château de la Mina était leur principal boulevard. La terreur qu'ils
+avaient inspirée aux Nègres, et les violences qu'ils exerçaient contre
+les négocians des autres nations, écartèrent long-temps de cette côte
+tous les vaisseaux européens; mais, lorsqu'en 1578 les Nègres d'Akra,
+poussés à bout par la barbarie de cette nation, eurent surpris le fort
+de ce nom, massacré la garnison et détruit les fortifications
+jusqu'aux fondemens, le crédit des Portugais sur cette côte commença
+sensiblement à décliner, et les autres nations de l'Europe entrèrent
+en partage de toutes les richesses dont ils avaient joui. À la vérité,
+ce ne fut pas sans effusion de sang. Quantité de Français perdirent la
+vie, non-seulement par la main des Portugais, mais par celle des
+Nègres, qui recevaient d'eux une récompense de cent écus pour chaque
+tête de Français qu'ils pouvaient leur apporter; elles étaient
+exposées sur les murailles du fort de la Mina. Ces cruels excès
+jetèrent tant de consternation parmi les négocians français, qu'ils
+abandonnèrent encore une fois le commerce de Guinée pour le reprendre
+dans la suite.</p>
+
+<p>À l'égard des Nègres, rien n'est comparable à la tyrannie que les
+Portugais exerçaient sur eux: ils avaient établi des impôts excessifs
+sur toutes les denrées du pays et sur la pêche; ils forçaient les
+seigneurs et jusqu'aux rois mêmes de leur livrer leurs enfans pour
+s'en servir en qualité de domestiques ou d'esclaves; ils n'ouvraient
+pas leurs magasins, si l'on ne s'y présentait avec quarante ou
+cinquante marcs d'or, et ceux mêmes qui venaient avec cette somme
+était forcés de recevoir les marchandises dont on jugeait à propos de
+se défaire, au prix que les facteurs avaient réglé. S'il se trouvait
+quelque mélange dans l'or des Nègres, le coupable était puni de mort,
+sans distinction de fortune ni de rang. Le roi de Comani ne put sauver
+du supplice un de ses plus proches parens. Toutes les marchandises que
+les Nègres achetaient des autres nations étaient confisquées.</p>
+
+<p>Les Hollandais furent presque les seuls qui s'obstinèrent à continuer
+leurs voyages en Guinée. La grandeur du profit leur fit oublier les
+outrages, et remettre leur vengeance à des temps qu'ils ne pouvaient
+encore prévoir. Elle fut suspendue jusqu'à la guerre entre la Hollande
+et l'Espagne; mais, rappelant alors toutes les injures qu'ils avaient
+reçues des Portugais, et couvrant leur haine du prétexte de leur
+réunion avec les Espagnols, ils leur enlevèrent, avec une partie du
+Brésil, tous les établissemens qu'ils avaient sur la côte d'Or, et les
+forcèrent enfin de leur céder leurs deux principales forteresses, le
+château de la Mina en 1637, et celui d'Axim en 1643; mais ils
+traitèrent les peuples de Guinée avec autant d'injustice et de
+cruauté que ceux à qui l'on avait reproché si long-temps ces deux
+vices.</p>
+
+<p>Dans la vue d'assujettir plus que jamais le pays, ils élevèrent de
+petits forts à Boutro, à Sama, à Cabo Corso, à Anamabo, à Akra, sous
+prétexte de soutenir leurs alliés contre les habitans des pays
+intérieurs qui les troublaient par de fréquentes incursions. En même
+temps ils établirent des droits sur la pêche des Nègres d'Axim, de
+Dina et de Maouri, en leur défendant, sous de rigoureuses peines,
+toutes sortes de commerce avec les autres nations de l'Europe. En un
+mot, ils s'attribuèrent par degrés tous les droits de l'autorité
+absolue, jusqu'à prendre connaissance de leurs affaires civiles et
+criminelles, et se rendre juges de la mort et de la vie, quoiqu'ils ne
+cessassent point de payer aux rois du pays une sorte de tribut annuel
+pour le terrain de leurs établissemens. Avec tant de précautions, ils
+ne purent empêcher le commerce des autres Européens, qu'ils traitaient
+en ennemis lorsqu'il en tombait quelques-uns entre leurs mains. Ils
+eurent aussi des guerres fréquentes à soutenir contre les naturels du
+pays, avec qui pourtant ils ne cessaient pas de commercer. Telle est à
+la fois l'inconstance naturelle des Nègres, et leur avidité pour les
+marchandises de l'Europe, qu'après quelques éclats inutiles d'un
+ressentiment passager contre leurs tyrans, ils venaient encore
+échanger leur or contre de l'eau-de-vie et des clincailleries
+d'Europe: semblables à des esclaves révoltés qui viennent demander
+leur nourriture au maître qui vient de les châtier. Si ces peuples
+avaient voulu tirer une vengeance sûre et facile de leurs oppresseurs,
+ils n'avaient qu'à se retirer dans l'intérieur des terres;
+l'émigration est toujours aisée pour des hordes indigentes, et les
+tyrans de la côte n'auraient pas pu les poursuivre dans les sables de
+la zone torride. Quelquefois cependant ces peuplades d'esclaves ont
+donné d'effrayans exemples de courage et de désespoir: c'est ainsi du
+moins que les Hollandais perdirent Un établissement qu'ils avaient à
+Eguira. Leur chef, ayant pris querelle avec un des principaux
+seigneurs nègres, le tenait assiégé dans l'enclos de ses maisons. Le
+Nègre, hors d'état de résister, après avoir tiré avec des lingots d'or
+au lieu de plomb, fit connaître par des signes qu'il consentait à
+traiter, et donna de grandes espérances aux Hollandais. C'était un
+artifice pour envelopper ses ennemis dans sa ruine. Il chargea un de
+ses esclaves de mettre le feu dans un lieu qu'il lui marqua, lorsqu'il
+lui entendrait frapper la terre d'un coup de pied. Ensuite, ayant reçu
+les Hollandais pour négocier, il n'attendit pas long-temps à donner le
+signal, ni l'esclave à suivre fidèlement ses ordres. Plusieurs barils
+de poudre, qu'il avait disposés pour cette exécution, firent sauter la
+maison et tous ceux qui avaient eu l'imprudence d'y entrer. Le seul
+qui eut le bonheur de se sauver fut un esclave de la Compagnie
+hollandaise, qui, se défiant de quelque trahison à la vue d'une mèche
+allumée qu'il découvrit, se hâta de sortir sans avoir averti ses
+maîtres, et porta la nouvelle de leur infortune au château d'Axim.</p>
+
+<p>Le principal commerce d'Axim est avec les vaisseaux d'interlope.
+Malgré les rigoureuses lois des Hollandais du fort, ils trouvent le
+moyen de tromper la vigilance du gouverneur; de sorte que la compagnie
+de Hollande ne tire pas la centième partie de l'or du pays.</p>
+
+<p>La rivière d'Axim est à peine navigable pour des canots; mais elle
+roule de l'or dans son sable. Les habitans font leur principale
+occupation de chercher ce précieux métal, et plongent quelquefois
+l'espace d'un quart d'heure. Leur méthode est de plonger la tête la
+première, en tenant à la main une calebasse qu'ils remplissent de
+sable ou de tout ce qui se trouve au fond de l'eau. Ils répètent ce
+travail jusqu'à ce qu'ils soient fatigués, ou qu'ils croient avoir
+tiré assez de matière. Alors s'asseyant sur la rive, ils mettent deux
+ou trois poignées de leur sable dans une gamelle de bois; et, la
+tenant dans la rivière, ils remuent le sable avec la main pour faire
+emporter les parties les plus légères par le courant de l'eau. Ce qui
+reste au fond de la gamelle est une poudre jaune et pesante, qui est
+quelquefois mêlée de grains beaucoup plus gros: c'est ce qu'on appelle
+l'or lavé. Il est ordinairement fort pur; et celui d'Axim passe pour
+le meilleur de toute la côte. On ne saurait douter que la rivière
+d'Axim, et tous les ruisseaux qui s'y joignent n'aient passé par des
+mines d'or, d'où elles entraînent dans leurs flots de petites parties
+de ce métal. Dans la saison des pluies, où l'eau, grossit beaucoup,
+les Nègres en trouvent de plus grosses, et plus abondamment que dans
+les autres saisons. Mais les Hollandais n'épargnent rien pour exclure
+les autres nations de ce commerce; et la difficulté de les tromper est
+d'autant plus grande pour les Nègres, que le village d'Axim est sous
+le canon du fort Saint-Antoine. C'est ce qui rend le gouvernement de
+Hollande fort odieux sur toute la côte.</p>
+
+<p>Les Anglais et les Hollandais se sont disputé long-temps le commerce
+de la côte d'Or, et cette guerre d'avarice a produit bien des
+perfidies et des crimes. Les cantons de Félou et de Commendo, que nous
+nommons royaumes, ont été le théâtre de ces divisions. Enfin ces deux
+nations, qui ont de nombreux établissemens dans le pays, se sont
+accordées pour le partage du gain. Les Danois et quelques autres
+puissances de l'Europe y ont aussi des comptoirs. Le principal fort
+des Anglais est au cap Corse (Cabo Corso), à neuf milles de la Mina.
+Quand on songe que les Nègres de la côte d'Or sont de très-bons
+soldats, et les plus belliqueux peut-être de tous les peuples
+d'Afrique, et qu'ils connaissaient déjà l'usage de nos armes au temps
+où les Européens se sont établis chez eux, cent ans après les
+Portugais, on a peine à concevoir comment ils ont consenti que les
+Anglais, les Hollandais et les Danois bâtissent des forts dans leur
+pays. Mais telle est la force des présens, dans le pays même de l'or.
+C'est avec des présens qu'on obtint des rois de cette contrée la
+permission d'élever ces funestes boulevards où l'on a depuis forgé les
+chaînes des malheureux Africains. Des tyrans stupides ont vendu la
+liberté de leurs sujets, et ont été souvent traités eux-mêmes en
+esclaves par les maîtres qu'ils s'étaient donnés.</p>
+
+<p>Il est assez inutile de présenter à nos lecteurs l'ennui d'une
+description géographique de Fantin, de Sabo, d'Akron, d'Agonna,
+d'Akambo, etc., et de tous les cantons barbares nommés royaumes de la
+côte d'Or. Nous ne nous arrêterons qu'à ce qui peut être un objet de
+curiosité ou d'instruction.</p>
+
+<p>Dans le pays d'Akra, l'on trouve de petits daims qui n'ont pas plus de
+huit ou neuf pouces de hauteur, et dont les jambes ne sont pas plus
+grosses que le tuyau d'une plume. Les mâles ont deux cornes longues,
+de deux ou trois pouces, sans branches et sans division, mais tortues
+et d'un noir aussi luisant que le jais. Rien n'est si doux, si joli,
+si privé et si caressant que ces petites créatures; mais elles sont si
+délicates, qu'elles ne peuvent supporter la mer; et tous les soins
+qu'on a pris pour en transporter quelques-unes en Europe ont été
+jusqu'à présent sans succès.</p>
+
+<p>Il n'y a point de canton sur toute la côte d'Or, sans en excepter
+celui d'Anamabo, qui fournisse plus d'esclaves que le pays d'Akra. Les
+guerres continuelles des habitans leur procurent sans cesse un grand
+nombre de prisonniers, dont la plupart sont vendus aux marchands de
+l'Europe.</p>
+
+<p>Les habitans des villes maritimes d'Akra sont les plus civilisés de la
+côte d'Or. Leurs maisons sont carrées et bâties fort proprement; les
+murs sont de terre, mais d'assez belle hauteur, et les toits couverts
+de paille. L'ameublement est des plus simples; car, malgré leurs
+richesses, ils se contentent de quelques pagnes pour habillement, et
+leurs besoins sont renfermés dans des bornes fort étroites. Ils sont
+laborieux; ils entendent le commerce. On s'aperçoit qu'ils ont retenu
+parfaitement les leçons des Normands leurs anciens maîtres. La crainte
+que leurs voisins du côté du nord ne viennent partager avec eux les
+profits du commerce des Européens leur fait fermer soigneusement tous
+les passages. Ainsi toutes les marchandises qui se répandent au nord
+passent nécessairement par leurs mains. Ils ont établi un grand marché
+qui se tient trois fois la semaine à Abino, ville à deux lieues du
+grand Akra, et à sept ou huit de la côte où les Nègres voisins
+apportent en échange, pour les commodités de l'Europe, de l'or, de
+l'ivoire, de la cire et de la civette, sans compter les esclaves qui
+viennent en fort grand nombre par cette voie.</p>
+
+<p>Le voyageur Desmarchais assure que de son temps l'or était si commun
+dans le pays d'Akra, qu'une once de poudre à tirer se rendait deux
+drachmes de poudre d'or.</p>
+
+<p>Les marchandises d'Europe qu'on recherche dans le pays sont les toiles
+d'Osnabruck, les étoffes de Silésie, les baïettes, les saies, les
+perpétuanes, les fusils, la poudre, l'eau-de-vie, la verroterie, les
+couteaux, les petites voiles, les toiles rayées de l'Inde, et d'autres
+objets dont le goût s'est répandu parmi les Nègres. Ils les portent au
+marché d'Aboni, où l'on voit arriver trois fois par semaine une
+prodigieuse quantité d'autres Nègres, Akkanez, Aquambos, Aquimeras,
+Koakoas, qui achètent à fort grand prix ce qui leur est nécessaire;
+car, ne pouvant obtenir la liberté de venir jusqu'aux forts européens,
+ils n'ont pas d'autre règle pour la valeur des marchandises que la
+volonté des marchands nègres d'Akra.</p>
+
+<p>Parmi les chefs barbares dont les guerres et les brigandages troublent
+souvent le commerce du pays, les voyageurs parlent d'un Nègre nommé
+Ankoa, né avec des inclinations si féroces, qu'il ne pouvait vivre en
+paix: c'était d'ailleurs un monstre de cruauté. S'étant saisi, en
+1691, de cinq ou six des principaux de ses ennemis, il prit plaisir,
+de sang-froid, à leur faire de sa propre main une infinité de
+blessures; ensuite il huma leur sang avec une brutale fureur. Un de
+ses malheureux, qu'il haïssait particulièrement, fut lié par ses
+ordres, jeté à ses pieds, et percé de coups en mille endroits, tandis
+qu'avec une coupe à la main il recevait le sang qui ruisselait de
+toutes parts. Après en avoir bu une partie, il offrit le reste à son
+dieu. C'est ainsi qu'il traitait ses ennemis; mais, faute de victimes,
+il tournait sa rage contre ses propres sujets.</p>
+
+<p>En 1692, pendant la seconde campagne qu'il faisait contre les Nègres
+d'Anta, Bosman lui rendit une visite dans son camp, près de Schama. Il
+en fut reçu fort civilement, et traité suivant les usages du pays;
+mais, au milieu même des amusemens que ce barbare procurait à son
+hôte, il trouva l'occasion d'exercer sa cruauté. Un Nègre, remarquant
+qu'une des femmes d'Ankoa était ornée de quelque nouvelle parure, prit
+le bout d'un collier de corail, dont il admira l'ouvrage, sans que
+cette femme parût s'offenser de sa curiosité. L'usage du pays accorde
+une liberté honnête, dont le Nègre ni la femme n'avaient pas passé les
+bornes. Cependant le cruel Ankoa se trouva si blessé de cette action,
+qu'après le départ de Bosman, il leur fit donner la mort; et, suivant
+son goût monstrueux, il but à longs traits tout leur sang. Quelque
+temps auparavant il avait fait couper la main, pour un crime fort
+léger, à une autre de ses femmes; et, se faisant un amusement de sa
+cruauté, il voulait que, dans cet état, elle lui peignât la tête et
+lui tressât ses cheveux.</p>
+
+<p>À l'égard des m&oelig;urs et des usages qui, sur la plupart des objets,
+ont beaucoup de ressemblance avec ceux des nations dont nous avons
+déjà parlé, nous ne spécifierons que ce qui nous offrira quelque
+particularité remarquable.</p>
+
+<p>Les Nègres de la côte d'Or ont l'esprit facile et la conception vive.
+Ils n'ont pas les yeux du corps moins perçans. On observe que sur mer
+ils découvrent les objets de beaucoup plus loin que les Européens. Ils
+ne manquent point de jugement; le progrès de leurs connaissances est
+si prompt dans les affaires de commerce, qu'ils l'emportent bientôt
+sur les Européens mêmes. Ils sont malins, envieux, et si dissimulés,
+qu'ils sont capables de déguiser leurs ressentimens pendant des années
+entières; d'ailleurs ils sont forts polis. Ils s'offensent beaucoup
+lorsqu'ils ne voient pas aux Européens les mêmes ménagemens pour eux.</p>
+
+<p>Un Nègre qui vole un autre Nègre est regardé parmi eux avec
+détestation; mais ils ne regardent pas comme un crime de voler les
+Européens; ils font gloire, au contraire, de les avoir trompés, et
+c'est aux yeux de leur nation une preuve d'esprit et d'adresse.
+Lorsqu'on les surprend sur le fait, ils apportent pour excuse que les
+Européens ont quantité de biens superflus, au lieu que tout manque
+dans le pays des Nègres.</p>
+
+<p>Leur mémoire est surprenante; quoiqu'ils ne sachent ni lire ni écrire,
+ils conduisent leur commerce avec la dernière exactitude. Un Nègre
+partagera sans aucune erreur quatre ou cinq marcs d'or entre vingt
+personnes, dont chacune a besoin de cinq ou six sortes de
+marchandises. Leur adresse ne paraît pas moins dans tout ce qui
+concerne le commerce; mais, au milieu même des services qu'ils
+rendent, ils sont d'une hauteur et d'une fierté singulières. Ils
+marchent les yeux baissés, sans daigner les lever autour d'eux pour
+regarder ce qui se présente, et ne distinguent personne, s'ils ne sont
+arrêtés par leurs maîtres ou par quelque officier supérieur. À ceux
+qu'ils regardent comme leurs inférieurs ou leurs égaux, ils ne disent
+pas un seul mot; ou s'ils leur parlent, c'est pour leur ordonner de se
+taire, comme s'ils se croyaient déshonorés de converser avec eux.
+Cependant ils ne manquent pas de complaisance pour les étrangers; mais
+elle vient moins d'humilité que de l'espérance de s'attirer les mêmes
+témoignages de considération. Ils en sont si jaloux, que leurs
+marchands, qui sont tous, à la vérité, du corps de leur noblesse, ne
+marchent point sans être suivis d'un esclave qui porte une sellette
+derrière eux, afin qu'ils puissent s'asseoir lorsqu'ils rencontrent
+quelqu'un à qui ils veulent parler. Ces chefs de la nation traitent le
+commun des Nègres avec beaucoup de mépris. Au contraire, ils
+s'efforcent de marquer toute sorte de respects aux blancs de quelque
+distinction, et rien ne paraît égal à leur joie lorsqu'ils en
+reçoivent des civilités. Avides de tout, ils ne sont attachés à rien.</p>
+
+<p>On les a peints parfaitement lorsqu'on a dit d'eux qu'ils se
+réjouissent au milieu des sépulcres, et que, s'ils voyaient leur pays
+en flammes, ils le laisseraient brûler sans interrompre leurs chants
+et leurs danses. On a déjà fait observer qu'avec toute leur avidité
+pour acquérir, ils ne paraissent point affligés de perdre; et l'on
+pourrait leur enlever tout leur bien sans leur ôter un quart d'heure
+de repos.</p>
+
+<p>Un des plus odieux traits de leur caractère, c'est qu'ils ne sont
+capables d'aucun sentiment d'humanité et d'affection. À peine
+soulageraient-ils d'un verre d'eau un homme qu'ils verraient
+mortellement blessé, et ils se voient mourir les uns les autres sans
+compassion et sans secours. Leurs femmes, leurs enfans sont les
+premiers qui les abandonnent dans ces circonstances. Le malade demeure
+seul lorsqu'il n'a pas d'esclaves prêts à le servir, ou d'argent pour
+s'en procurer. Cette désertion de ses parens et de ses amis n'est pas
+même regardée comme une faute. Si sa santé se rétablit, ils
+recommencent à vivre avec lui comme s'ils avaient rempli tous les
+devoirs de la nature et de l'amitié; tant il est vrai que l'humanité
+est le plus beau caractère qui distingue l'homme perfectionné.</p>
+
+<p>Le penchant qu'ils ont au larcin est expliqué par une tradition des
+marabouts mahométans, qui prouve que les Nègres ont aussi leur
+mythologie. Les trois fils de Noé, tous trois de couleur différente,
+s'assemblèrent après la mort de leur père pour faire entre eux le
+partage de ses biens. C'était de l'or, de l'argent, des pierres
+précieuses, de l'ivoire, de la toile, des étoffes de soie et de coton,
+des chevaux, des chameaux, des b&oelig;ufs et des vaches, des moutons, des
+chèvres et d'autres animaux; sans parler des armes, des meubles, du
+blé, du tabac et des pipes. Les trois frères soupèrent ensemble avec
+beaucoup d'affection, et ne se retirèrent qu'après avoir fumé leur
+pipe et bu chacun leur bouteille. Mais le blanc, qui ne pensait guère
+à dormir, se leva aussitôt qu'il vit les deux autres ensevelis dans le
+sommeil, et, se saisissant de l'or, de l'argent et des effets les plus
+précieux, il prit la fuite vers les pays qui sont habités aujourd'hui
+par les Européens. Le Maure s'aperçut de ce larcin à son réveil. Il se
+détermina sur-le-champ à suivre un si mauvais exemple, et prenant les
+tapisseries avec les autres meubles, qu'il chargea sur le dos des
+chevaux et des chameaux, il se hâta aussi de s'éloigner. Le Nègre, qui
+eut le malheur de s'éveiller le dernier, fut fort étonné de la
+trahison de ses frères. Il ne lui restait que du coton, des pipes, du
+tabac et du millet. Après s'être abandonné quelque temps à sa douleur,
+il prit une pipe pour se consoler, et ne pensa plus qu'à la vengeance.
+Le moyen qui lui parut le plus sur, fut d'employer les représailles en
+cherchant l'occasion de les voler à son tour. C'est ce qu'il ne cessa
+point de faire pendant toute sa vie; et son exemple devenant une
+règle pour sa postérité, elle a continué jusqu'aujourd'hui la même
+pratique.</p>
+
+<p>La boisson commune du pays est de l'eau simple, ou du <i>peytou</i>,
+liqueur qui ne ressemble pas mal à la bière, et qui se brasse avec du
+maïs. Ils achètent aussi du vin de palmier, en se joignant cinq ou six
+pour en avoir une mesure du pays, qui contient environ dix pots de
+Hollande. Ils se placent autour de leur calebasse et boivent à la
+ronde. Mais, avant de commencer la fête, chacun prend soin d'envoyer
+quelques verres de cette liqueur à la plus chère de ses femmes. Alors
+celui qui doit boire le premier, remplit un petit vase qui sert de
+tasse, tandis que les autres, se tenant debout autour de lui, les
+mains sur sa tête, prononcent en criant le mot de <i>tantosi</i>. Il ne
+doit point avaler tout ce qui est dans la tasse; mais, laissant
+quelques gouttes de liqueur, il la répand sur la terre, comme une
+offrande au fétiche, en répétant plusieurs fois le mot <i>you</i>. Ceux qui
+ont leur fétiche avec eux, soit qu'ils le portent à la jambe ou au
+bras, l'arrosent d'un peu de vin, et sont persuadés que, s'ils
+négligeaient cette cérémonie, ils ne boiraient jamais tranquillement.</p>
+
+<p>L'eau et le peytou se boivent le matin, et les Nègres ne touchent
+point au vin de palmier avant la nuit. La source de cet usage est
+l'heure de la vente, qui est toujours l'après-midi pour le vin de
+palmier. Le vin ne pouvant se garder jusqu'au jour suivant, parce
+qu'il s'aigrit dans l'intervalle, les Nègres s'assemblent
+ordinairement le soir, pour acheter ce qui en reste aux marchands. À
+quelque prix que ce soit, il faut qu'ils aient de l'eau-de-vie le
+matin, et du vin de palmier l'après-midi. Les Hollandais sont obligés
+d'entretenir une garde à leurs celliers pour empêcher les Nègres de
+voler leur eau-de-vie et leur tabac, deux passions auxquelles ils ne
+peuvent résister. Leurs femmes n'y sont pas moins livrées. Dès l'âge
+de trois ou quatre ans, on apprend à boire aux enfans, comme si
+c'était une vertu.</p>
+
+<p>Quoique chaque Nègre puisse prendre autant de femmes qu'il est capable
+d'en nourrir, il est rare que le nombre aille au delà de vingt. Ceux
+mêmes qui en prennent le plus se proposent moins le plaisir que
+l'honneur et la considération, parce que la mesure du respect entre
+les Nègres, c'est le nombre de leurs femmes et de leurs enfans.
+Ordinairement il monte depuis trois jusqu'à dix, sans compter les
+concubines, qui sont souvent préférées aux femmes, quoique leurs
+enfans ne passent pas pour légitimes. Quelques riches marchands ont
+vingt ou trente femmes; mais les rois et les grands gouverneurs en
+prennent jusqu'à cent.</p>
+
+<p>Toutes les femmes s'exercent à la culture de la terre, excepté deux,
+qui sont dispensées de toutes sortes de travaux manuels, lorsque les
+richesses du pays le permettent. La principale, qui se nomme la
+<i>mulière-grande</i>, est chargée du gouvernement de la maison; celle qui
+la suit en dignité porte le titre de <i>bossoum</i>, parce qu'elle est
+consacrée au fétiche de la famille. Les maris sont fort jaloux de ces
+deux femmes, surtout de la bossoum, qui est ordinairement quelque
+belle esclave achetée à fort grand prix. L'avantage qu'elle a
+d'appartenir à la religion lui donne certains jours réglés pour
+coucher avec son mari, tels que l'anniversaire de sa naissance, les
+fêtes du fétiche et le jour du sabbat, qui est le mercredi. Ainsi la
+condition de cette femme est fort supérieure à celle de toutes les
+autres, qui sont condamnées à des travaux pénibles pour entretenir
+leur mari tandis qu'il passe son temps dans l'oisiveté, à jaser ou à
+boire du vin de palmier avec ses amis.</p>
+
+<p>La principale femme, ou la mulière-grande, prend soin de l'argent et
+des autres richesses de la maison. Loin de marquer de la jalousie
+lorsqu'elle voit prendre d'autres femmes à son mari, elle l'en
+sollicite souvent, parce que dans ces occasions elle reçoit de la
+nouvelle femme un présent de cinq akkis d'or, ou parce que, sur la
+côte d'Or, l'honneur et la richesse des familles consistent dans la
+multitude des femmes et des enfans. D'ailleurs il paraît que le mari
+est obligé d'acheter son consentement moyennant une certaine somme
+d'or. Toutes les femmes qu'il prend de cette manière sont distinguées
+par le titre d'<i>étigafou</i>, qui revient à celui de concubine; elles ont
+la liberté d'avoir un amant sans que le mari puisse le poursuivre en
+justice.</p>
+
+<p>Les maris ont le droit d'appeler celle de leurs femmes avec laquelle
+ils veulent passer la nuit. Elle se retire ensuite dans son
+appartement avec beaucoup de précaution, pour cacher son bonheur, dans
+la crainte d'exciter quelque jalousie. Quoique l'émulation soit fort
+vive entre les femmes pour les faveurs conjugales, elles n'en vivent
+pas moins dans la concorde. Quand la mulière-grande vient à vieillir,
+le mari en choisit une autre pour occuper sa place; elle ne demeure
+pas moins dans la maison; mais elle est réduite à l'office de
+servante.</p>
+
+<p>Tous les voyageurs racontent que, vers le terme de la grossesse d'une
+femme, il se rassemble dans sa chambre une foule de Nègres de l'un et
+de l'autre sexe, jeunes et vieux, et que, sans aucune honte, elle
+accouche aux yeux du public. Le travail ne dure pas ordinairement plus
+d'un quart d'heure, et n'est accompagné d'aucun cri ni d'aucune autre
+marque de douleur. Aussitôt que la femme est délivrée, on lui présente
+un breuvage composé de farine de maïs, d'eau, de vin de palmier et
+d'eau-de-vie, avec de la malaguette. On prend soin de la couvrir, et
+dans cet état on la laisse dormir trois ou quatre heures. Elle se lève
+ensuite, lave son enfant de ses propres mains, et, perdant l'idée de
+sa situation, elle retourne à ses exercices ordinaires avec ses
+compagnes.</p>
+
+<p>Ils passent le temps de l'enfance, livrés à eux-mêmes, dans une
+oisiveté continuelle, négligés par leur famille, courant en troupes
+dans les champs et les marchés, comme autant de petits pourceaux qui
+se vautrent dans la fange, mais acquérant pour fruit de leurs
+premières années une agilité extrême et l'art de nager, dans lequel
+ils excellent. S'ils se trouvent dans un canot que le vent renverse,
+ils gagnent en un instant le rivage. Mêlés comme ils sont, garçons et
+filles, nus et sans aucun frein, ils perdent tout sentiment naturel de
+pudeur, d'autant plus que leurs parens ne les reprennent et ne les
+corrigent presque jamais. L'autorité paternelle est fort peu
+respectée. Les Nègres ne punissent guère leurs enfans que pour avoir
+battu leurs pareils ou s'être laissé battre eux-mêmes, et alors ils
+les traitent sans pitié. Pendant l'enfance ils sont sous le
+gouvernement de leur mère, jusqu'à ce qu'ils aient embrassé quelque
+profession, ou que leur père juge à propos de les vendre pour
+l'esclavage.</p>
+
+<p>À l'âge de dix ou douze ans, ils passent sous la conduite de leur
+père, qui entreprend de les rendre propres à gagner leur vie. Il les
+élève ordinairement dans la profession qu'il exerce lui-même: s'il est
+pêcheur, il les accoutume à l'aider dans l'usage de ses filets; s'il
+est marchand, il les forme par degrés dans l'art de vendre et
+d'acheter. Il tire pendant plusieurs années tout le profit de leur
+travail; mais lorsqu'ils arrivent à dix-huit ans, il leur donne des
+esclaves, avec le pouvoir de conduire, eux-mêmes leurs entreprises et
+de travailler pour leur propre compte. Ils abandonnent alors la maison
+paternelle pour bâtir des cabanes qui leur appartiennent; et s'ils ont
+pris le métier de pêcheur, ils achètent ou louent une pirogue pour la
+pêche. Les premiers profits qu'ils en tirent sont employés à
+l'acquisition d'un pagne. Si leur père est satisfait de leur conduite,
+et s'aperçoit qu'ils aient gagné quelque chose, il apporte tous ses
+soins à leur procurer une honnête femme.</p>
+
+<p>Les filles sont élevées à faire des paniers, des nattes, des bonnets,
+des bourses, et d'autres objets à l'usage de la famille. Elles
+apprennent à teindre de différentes couleurs, à broyer les grains, à
+faire diverses sortes de pain ou de pâte, et à vendre leur ouvrage au
+marché. Elles mettent leurs petits profits entre les mains de leur
+mère pour servir quelque, jour à grossir leur dot. Tous ces exercices,
+répétés de jour en jour avec de nouveaux progrès, en font
+naturellement d'excellentes ménagères.</p>
+
+<p>À l'égard de la succession, une femme n'a jamais part à l'héritage de
+son mari, quoiqu'elle en ait eu des enfans. Biens et meubles, tout
+passe au frère du mort, ou à son plus proche parent dans la même
+ligne. S'il n'a pas de frère, tout ce qu'il a possédé remonte à son
+père. La même loi oblige le mari de restituer tout ce qu'il a reçu de
+ses femmes à leur frère ou à leurs neveux. Les femmes ont l'usage de
+tous les biens de leur mari tandis qu'il est au monde; mais, aussitôt
+qu'il est mort, elles sont obligées de pourvoir à leur propre
+subsistance et à celle de leurs enfans. C'est la rigueur de cette loi
+qui porte les enfans et les mères à mettre à part ce qu'ils peuvent
+retrancher de la masse commune pour se trouver en état de subsister
+après la mort de leur père ou de leur mari, dont ils ne peuvent
+espérer l'héritage.</p>
+
+<p>Bosman, qui paraît s'être informé avec soin de tout ce qui regarde la
+succession des biens parmi les Nègres, observe qu'Akra est le seul
+canton de toute la côte d'Or où les enfans légitimes, c'est-à-dire
+ceux qui viennent des femmes déclarées, héritent des biens et des
+meubles de leur père. Dans tous les autres lieux, l'aîné, s'il est
+fils du roi ou de quelque chef de ville, succède à l'emploi que son
+père occupait; mais il n'a pas d'autre héritage à prétendre que son
+sabre et son bouclier. Aussi les Nègres ne regardent-ils pas comme un
+grand bonheur d'être né d'un père et d'une mère riches, à moins que le
+père ne se trouve disposé à faire de son vivant quelque avantage à son
+fils, ce qui n'arrive pas souvent, et ce qui doit être caché avec
+beaucoup de précaution; car, t après la mort du père, ses parens se
+font restituer jusqu'au dernier sou.</p>
+
+<p>L'amende des Nègres du commun pour avoir eu commerce avec la femme
+d'autrui est de quatre, cinq ou six livres sterling (96,120 à 144
+fr.); mais elle est beaucoup plus considérable pour l'adultère des
+personnes riches. Ce n'est pas moins de cent ou deux cents livres
+sterling (2,400 ou 4,800 fr.). Ces causes se plaident avec beaucoup de
+chaleur et d'habileté devant les tribunaux de justice. Un homme qui se
+croit trahi par sa femme paraît en pleine assemblée, explique le fait
+dans les termes les plus expressifs, le peint de toutes les couleurs,
+représente le temps, le lieu, les circonstances. Ces plaidoyers
+deviennent quelquefois fort embarrassans, surtout lorsque l'accusé
+convient, comme il arrive souvent, qu'à la vérité il a poussé
+l'entreprise aussi loin qu'on le dit; mais que, faisant réflexion tout
+d'un coup aux conséquences, il s'est retiré assez tôt pour n'avoir
+rien à se reprocher. Alors on oblige la femme d'entrer dans les
+derniers détails. Enfin, si les juges demeurent dans l'incertitude,
+ils exigent le serment de l'accusé. Lorsqu'il le prononce de bonne
+grâce, il est déchargé de l'accusation. S'il le refuse, on prononce
+contre lui la sentence. Les Nègres de la côte vendent souvent les
+faveurs de leurs femmes. Ceux de l'intérieur étant beaucoup plus
+riches, sont beaucoup plus sévères sur la fidélité conjugale, et font
+payer beaucoup plus cher. L'amende va quelquefois, dit Bosman, jusqu'à
+vingt mille livres sterling (480,000 fr.) C'est beaucoup.</p>
+
+<p>Si l'on considère quelle est, dans ce climat, la chaleur naturelle de
+la complexion des femmes, et qu'elles se trouvent quelquefois vingt ou
+trente au pouvoir d'un seul homme, il ne paraîtra pas surprenant
+qu'elles entretiennent des intrigues continuelles, et qu'elles
+cherchent, au hasard même de leur vie, quelque soulagement au feu qui
+les dévore. Comme la crainte du châtiment est capable d'arrêter les
+hommes, elles ont besoin de toutes sortes d'artifices pour les engager
+dans leurs chaînes. Leur impatience est si vive, que, si elles se
+trouvent seules avec un homme, elles ne font pas difficulté de se
+précipiter dans ses bras, et de lui déchirer son pagne, en jurant que,
+s'il refuse de satisfaire leurs désirs, elle vont l'accuser d'avoir
+employé la violence pour les vaincre. D'autres observent soigneusement
+le lieu où l'esclave qui a le malheur de leur plaire est accoutumé de
+se retirer pour dormir; et, dès qu'elles en trouvent l'occasion, elles
+vont se placer près de lui, l'éveillent, emploient tout l'art de leur
+sexe pour en obtenir des caresses; et si elles se voient rebutées,
+elles le menacent de faire assez de bruit pour le faire surprendre
+avec elles, et par conséquent pour l'exposer à la mort. D'un autre
+côté, elles l'assurent que leur visite est ignorée de tout le monde,
+et qu'elles peuvent se retirer sans aucune inquiétude de leur mari. Un
+jeune homme pressé par tant de motifs se rend à la crainte plutôt qu'à
+l'inclination; mais, pour son malheur, il a presque toujours la
+faiblesse de continuer cette intrigue jusqu'à ce qu'elle soit
+découverte. Les hommes qui sont pris dans ce piége méritent
+véritablement de la pitié.</p>
+
+<p>On voit des Nègres de l'un et de l'autre sexe vivre assez long-temps
+sans penser au mariage. Les femmes surtout paraissent se lasser moins
+du célibat que les hommes, et Bosman en rapporte deux raisons: 1<sup>o</sup>.
+elles ont la liberté, avant le mariage, de voir autant d'hommes
+qu'elles en peuvent attirer; 2<sup>o</sup>. le nombre des femmes l'emportant
+beaucoup sur celui des hommes, elles ne trouvent pas tout d'un coup
+l'occasion de se marier. Le délai d'ailleurs n'a rien d'incommode,
+puisqu'elles peuvent à tout moment se livrer au plaisir. L'usage
+qu'elles ont fait de cette liberté ne les déshonore point, et ne
+devient pas même un obstacle à leur mariage. Dans les cantons
+d'Eguira, d'Abokro, d'Ankobar, d'Axim, d'Anta et d'Adom, on voit des
+femmes qui ne se marient jamais. C'est après avoir pris cette
+résolution qu'elles commencent à passer pour des femmes publiques; et
+leur initiation dans cet infâme métier se fait avec les cérémonies
+suivantes.</p>
+
+<p>Lorsque les manferos, c'est-à-dire les jeunes seigneurs du pays,
+manquent de femmes pour leur amusement, ils s'adressent aux cabochirs,
+qui sont obligés de leur acheter quelque belle esclave. On la conduit
+à la place publique, accompagnée d'une autre femme de la même
+profession, qui est chargée de l'instruire. Un jeune garçon, quoique
+au-dessous de l'âge nubile, feint de la caresser aux yeux de toute
+l'assemblée, pour faire connaître qu'à l'avenir elle est obligée de
+recevoir indifféremment tous ceux qui se présenteront, sans excepter
+les enfans. Ensuite on lui bâtit une petite cabane dans un lieu
+détourné, où son devoir est de se livrer à tous les hommes qui la
+visitent. Après cette épreuve, elle entre en possession du titre
+d'<i>abéleré</i>, qui signifie femme publique. On lui assigne un logement
+dans quelque rue de la bourgade; et de ce jour elle est soumise à
+toutes les volontés des hommes, sans pouvoir exiger d'autre prix que
+celui qui lui est offert. On peut lui donner beaucoup par un sentiment
+d'amour et de générosité, mais elle doit paraître contente de tout ce
+qu'on lui offre.</p>
+
+<p>Chacune des villes qu'on a nommées n'est jamais sans deux ou trois de
+ces femmes publiques. Elles ont un maître particulier, à qui elles
+remettent l'or et l'argent qu'elles ont gagné par leur trafic, et qui
+leur fournit l'habillement et les autres nécessités. Ces femmes
+tombent dans une condition fort misérable, lorsqu'une prostitution si
+déclarée leur attire quelque maladie contagieuse. Elles sont
+abandonnées de leur maître même, qui s'intéresse peu à leur santé,
+s'il n'a plus de profit à tirer de leurs charmes, et leur sort est de
+périr par une mort funeste. Mais aussi long-temps qu'elles joignent de
+la santé aux agrémens naturels qui les ont fait choisir pour la
+profession qu'elles exercent, elles sont honorées du public; et la
+plus grande affliction qu'une ville puisse recevoir, est la perte ou
+l'enlèvement de son abéleré. Par exemple, si les Hollandais d'Axim ont
+quelque démêlé avec les Nègres, la meilleure voie pour les ramener à
+là raison est d'enlever une de ces femmes et de la tenir enfermée dans
+le fort. Cette nouvelle n'est pas plus tôt portée aux manferos, qu'ils
+courent chez les cabochirs pour les presser de satisfaire le facteur
+et d'obtenir la liberté de leur abéleré. Ils les menacent de se venger
+sur leurs femmes, et cette crainte n'est jamais sans effet. Bosman
+ajoute qu'il en fit plusieurs fois l'expérience. Dans une occasion, il
+fit arrêter cinq ou six cabochirs, sans s'apercevoir que leurs parens
+parussent fort empressés en leur faveur; mais une autre fois ayant
+fait enlever deux abélerés, toute la ville vint lui demander à genoux
+leur liberté, et les maris mêmes joignirent leurs instances à celles
+des jeunes gens.</p>
+
+<p>Les pays de Commendo, de la Mina, de Fétou, de Sabou et de Fantin,
+n'ont pas d'abélerés; mais les jeunes gens n'y sont pas plus
+contraints dans leurs plaisirs, et ne manquent point de filles qui
+vont au-devant de leurs inclinations. Elles exercent presque toutes le
+métier d'abéleré sans en porter le titre, et le prix, qu'elles mettent
+à leurs faveurs est arbitraire, parce que le choix de leurs amans
+dépend de leur goût. Elles sont si peu difficiles, que les différens
+sont rares sur les conditions du marché. Quand cette ressource ne
+suffirait pas, il y a toujours un certain nombre de vieilles matrones
+qui élèvent quantité de jeunes filles pour cet usage, et les plus
+jolies qu'elles peuvent trouver.</p>
+
+<p>Bosman traite de la navigation du pays. Les plus grandes pirogues se
+font dans le canton d'Axim et de Takorari. Elles sont capables de
+porter huit, dix, et quelquefois douze tonneaux de marchandises, sans
+y comprendre l'équipage. On s'en sert beaucoup pour le passage des
+barres et dans les lieux trop exposés à l'agitation des vagues, tels
+que les côtes d'Ardra et de Juida. Les Nègres de la Mina, qui ne sont
+pas les plus adroits à les conduire, ne laissent pas de visiter dans
+ces frêles bâtimens toutes les parties du grand golfe de Guinée,
+jusqu'à la côte même d'Angole.</p>
+
+<p>On peut juger par la grandeur des pirogues quelle doit être celle des
+arbres du pays, puisque les plus spacieux de ces bâtimens ne sont
+composés que d'un seul tronc. On doit s'imaginer aussi quel est le
+travail des Nègres pour abattre de si grands arbres et leur donner la
+forme nécessaire avec de petits instrumens de fer qui ne méritent que
+le nom de couteaux. On croirait cet ouvrage impossible, si l'on ne
+savait que ces arbres sont des cocotiers, c'est-à-dire d'un bois
+tendre et poreux.</p>
+
+<p>La religion de ces contrées est divisée en plusieurs sectes. Il n'y a
+point de ville, de village, ni même de famille qui n'ait quelque,
+différence dans ses opinions. Tous les Nègres de la côte d'Or croient
+un seul Dieu, auquel ils attribuent la création du monde et de tout ce
+qui existe; mais cette créance est obscure et mal conçue. Quand on les
+interroge sur Dieu, ils répondent qu'il est noir et méchant, qu'il
+prend plaisir à leur causer mille sortes de tourmens; au lieu que
+celui des Européens est un Dieu très-bon, puisqu'il les traite comme
+ses enfans.</p>
+
+<p>Leurs prêtres assurent que Dieu se fait voir souvent au pied des
+arbres fétiches sous la figure d'un gros chien noir. Mais, comme les
+Européens leur ont fait croire que ce chien noir est le diable, un
+Nègre ne leur entend jamais faire aucune de ces imprécations qu'un
+mauvais usage a rendues si familières parmi les matelots, le diable
+vous emporte! le diable vous casse le cou! sans être prêt à s'évanouir
+de frayeur.</p>
+
+<p>On trouve quantité de Nègres qui font profession de croire deux dieux:
+l'un blanc, qu'ils appellent <i>yangou</i> <i>muom</i>, c'est-à-dire <i>le bon
+homme</i>; ils le regardent comme le Dieu particulier des Européens;
+l'autre noir, qu'ils nomment, après les Portugais, <i>demonio</i> ou
+<i>diablo</i>, et qu'ils croient fort méchant et fort nuisible. Ils
+tremblent à son seul nom. C'est à cette puissance maligne qu'ils
+attribuent toutes leurs infortunes. C'est une sorte de manichéisme
+fondé sur le mélange du bien et du mal, et qu'on retrouve chez toutes
+les nations.</p>
+
+<p>Ils ont l'usage de bannir tous les ans le diable de leurs villes, avec
+une multitude de cérémonies qui ont leurs lois et leurs saisons
+réglées: Bosman en fut témoin deux fois sur la côte d'Axim.</p>
+
+<p>Ils assurent qu'en sortant de cette vie, les morts passent dans un
+autre monde, où ils vivent dans les mêmes professions qu'ils ont
+exercées sur la terre, et qu'ils y font usage de tous les présens
+qu'on leur offre dans celui-ci; mais ils n'ont aucune notion de
+récompense ou de châtiment pour les bonnes ou les mauvaises actions de
+la vie. Cependant il s'en trouve d'autres qui, faisant gloire d'être
+mieux instruits, prétendent que les morts sont conduits immédiatement
+sur les bords d'une fameuse rivière de l'intérieur des terres nommée
+<i>Bosmanque</i>. Cette transmigration, disent-ils, ne peut être que
+spirituelle, puisqu'en quittant leur pays, ils y laissent leurs corps.
+Là, Dieu leur demande quelle sorte de vie ils ont menée. Si la vérité
+leur permet de répondre qu'ils ont observé religieusement les jours
+consacrés aux fétiches, qu'ils se sont abstenus de viandes défendues,
+et qu'ils ont satisfait inviolablement à leurs promesses, ils sont
+transportés doucement sur la rivière dans une contrée où toutes sortes
+de plaisirs abondent. Mais s'ils ont violé ces trois devoirs, Dieu les
+plonge dans la rivière, où ils sont noyés sur-le-champ et ensevelis
+dans un oubli éternel.</p>
+
+<p>Il serait difficile de rendre un compte exact de leurs idées sur la
+création du genre humain. Le plus grand nombre croit que les hommes
+furent créés par une araignée nommée <i>anansio</i>. Ceux qui regardent
+Dieu comme l'unique créateur soutiennent que, dans l'origine, il créa
+des blancs et des Nègres; qu'après avoir considéré son ouvrage, il fit
+deux présens à ces deux espèces de créatures, l'or et la connaissance
+des arts; que les Nègres, ayant eu la liberté de choisir les premiers,
+se déterminèrent pour l'or, et laissèrent aux blancs les arts, la
+lecture et l'écriture; que Dieu consentit à leur choix: mais qu'irrité
+de leur avarice, il déclara qu'ils seraient les esclaves des blancs,
+sans aucune espérance devoir changer leur condition. Cette fable a
+beaucoup plus de sens que celle que nous avons rapportée ci-dessus sur
+le partage entre les trois frères, et ferait honneur au peuple le plus
+instruit.</p>
+
+<p>Sur toute la côte d'Or, il n'y a que le canton d'Akra où les images et
+les statues soient honorées d'un culte. Mais les habitans ont des
+fétiches qui leur tiennent lieu de ces idoles.</p>
+
+<p>Le mot, de <i>feitisso</i> ou <i>fétiche</i> est portugais dans son origine, et
+signifie proprement <i>charme</i> ou <i>amulette</i>. On ignore quand les Nègres
+ont commencé à l'emprunter; mais, dans leur langue, c'est <i>Bossoum</i>
+qui signifie <i>Dieu</i> et chose divine, quoique plusieurs usent aussi de
+<i>Bassefo</i> pour exprimer la même chose. <i>Fétiche</i> est ordinairement
+employé dans un sens religieux. Tout ce qui sert à l'honneur de la
+Divinité prend le même nom; de sorte qu'il n'est pas toujours aisé de
+distinguer leurs idoles des instrumens de leur culte. Les brins d'or
+qu'ils portent pour ornemens, leurs parures de corail et d'ivoire sont
+autant de fétiches.</p>
+
+<p>Tous les voyageurs conviennent que ces objets de vénération n'ont pas
+de forme déterminée. Un os de volaille ou de poisson, un caillou, une
+plume, enfin les moindres bagatelles prennent la qualité de fétiches,
+suivant le caprice de chaque Nègre. Le nombre n'en est pas mieux
+réglé. C'est ordinairement deux, trois ou plus. Tous les Nègres en
+portent un sur eux on dans leur pirogue. Le reste demeure dans leurs
+cabanes, et passe de père en fils comme un héritage, avec un respect
+proportionné aux services que la famille croit en avoir reçus.</p>
+
+<p>Ils les achètent à grand prix de leurs prêtres, qui feignent de les
+avoir trouvé sous les arbres fétiches. Pour la sûreté de leurs
+maisons, ils ont à leurs portes une sorte de fétiche qui ressemble aux
+crochets dont on se sert en Europe pour attirer les branchés des
+arbres dont on veut cueillir les fruits. C'est l'ouvrage des prêtres,
+qui les mettent pendant quelque temps sur une pierre aussi ancienne,
+disent-ils, que le monde, et qui les vendent au peuple après cette
+consécration. Dans les calamités ou les chagrins, un Nègre s'adresse
+aux prêtres pour obtenir un nouveau fétiche. Il en reçoit un petit
+morceau de graisse ou de suif, couronné de deux ou trois plumes de
+perroquet. Le gendre du roi de Fétou avait pour fétiche la tête d'un
+singe qu'il portait continuellement.</p>
+
+<p>Chaque Nègre s'abstient de quelque liqueur ou de quelque sorte
+particulière d'aliment à l'honneur de son fétiche. Cet engagement se
+forme au temps du mariage, et s'observe avec tant de scrupule, que
+ceux qui auraient la faiblesse de le violer se croiraient menacés
+d'une mort certaine. C'est pour cette raison qu'on voit les uns
+obstinés à ne pas manger de b&oelig;uf, les autres à refuser de la chair de
+chèvre, de la volaille, du vin de palmier, de l'eau-de-vie, comme si
+leur vie en dépendait.</p>
+
+<p>Outre les fétiches domestiques et personnels, les habitans de la côte
+d'Or, comme ceux des contrées supérieures, en ont de publics, qui
+passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C'est quelquefois
+une montagne, un arbre ou un rocher; quelquefois un poisson ou un
+oiseau. Ces fétiches tutélaires prennent un caractère de divinité pour
+toute la nation. Un Nègre qui aurait tué par accident, le poisson ou
+l'oiseau fétiche serait assez puni par l'excès de son malheur. Un
+Européen qui aurait commis le même sacrilége verrait sa vie exposée au
+dernier danger.</p>
+
+<p>Ils s'imaginent que les plus hautes montagnes, celles d'où ils voient
+partir les éclairs sont la résidence de leurs dieux. Ils y portent des
+offrandes de riz, de millet, de maïs, de pain, de vin, d'huile et de
+fruits, qu'ils laissent respectueusement au pied.</p>
+
+<p>Les pierres fétiches ressemblent aux bornes qui sont en usage dans
+quelques parties de l'Europe pour marquer la distinction des champs;
+Dans l'opinion des Nègres, elles sont aussi anciennes que le monde.</p>
+
+<p>Les Nègres sont persuadés que leur fétiche voit et parle; et
+lorsqu'ils commettent quelque action que leur conscience leur
+reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu'il
+ne les trahisse. Quand Louis XI conjurait sa petite Vierge de
+détourner les yeux pour ne pas voir les meurtres et les crimes qu'il
+commettait, valait-il mieux que le Nègre cachant le fétiche sous son
+pagne?</p>
+
+<p>Ils craignent beaucoup de jurer par les fétiches; et, suivant
+l'opinion généralement établie, il est impossible qu'un parjure
+survive d'une heure à son crime. Lorsqu'il est question de quelque
+engagement d'importance, celui qui a le plus d'intérêt à l'observation
+du traité demande qu'il soit confirmé par le fétiche. En avalant la
+liqueur qui sert à cette cérémonie, les parties y joignent d'affreuses
+imprécations contre elles-mêmes, s'il leur arrive de violer leur
+engagement. Il ne se fait aucun contrat qui ne soit accompagné de
+cette redoutable formalité. Mais Bosman remarquait que depuis quelque
+temps on ne faisait plus le même fond sur ces sermens, parce que
+l'argent était devenu parmi les Nègres une source continuelle de
+corruption. Ainsi l'avarice l'emporte encore sur la superstition.</p>
+
+<p>Après les fétiches, rien n'inspire tant de frayeur aux Nègres que le
+tonnerre et les éclairs. Dans la saison des orages, ils tiennent leurs
+portes soigneusement fermées, et leur surprise paraît extrême de voir
+marcher les Européens dans les rues sans aucune marqué d'inquiétude.
+Ils croient que plusieurs hommes de leur pays, dont les noms sont
+demeurés dans leur mémoire, ont été enlevés par les fétiches au milieu
+d'une tempête, et qu'après ce malheur ou ce châtiment, on n'a jamais
+entendu parler d'eux. Leur crainte va si loin, qu'elle les ramène dans
+leurs cabanes pendant la pluie et le vent. Au bruit du tonnerre, on
+leur voit lever les yeux et les mains vers le ciel, où ils savent que
+le Dieu des Européens fait sa résidence, en l'invoquant sous le nom de
+<i>Youan-Ghoemain</i>, dont eux seuls entendent le sens.</p>
+
+<p>Quoique les Nègres n'aient pas d'autre notion de l'année et de sa
+division en mois et en semaines que celle qu'ils tirent de la
+fréquentation des Européens, ils ne laissent pas de mesurer le temps
+par les lunes, et d'employer ce calcul pour la connaissance des
+saisons. Il paraît même qu'ils divisent les lunes en semaines et en
+jours, car ils ont dans leur langue des termes fixes pour marquer
+cette distinction.</p>
+
+<p>Les Nègres du pays intérieur divisent le temps en parties heureuses et
+malheureuses. Les premières se subdivisent en d'autres portions de
+plus ou moins d'étendue. Dans plusieurs cantons, les plus longues
+portions heureuses sont de dix-neuf jours, et les moindres de sept;
+mais elles ne se succèdent pas immédiatement. Les jours malheureux,
+qui sont au nombre de sept, viennent entre les deux portions
+heureuses. C'est pour les habitans une espèce de vacation, pendant
+laquelle ils n'entreprennent aucun voyage; ils ne travaillent point à
+la terre, ils ne font rien qui soit de la moindre importance, et
+demeurent enfin dans une oisiveté absolue. Les Nègres d'Akambo sont
+plus attachés à cette pratique superstitieuse que ceux de tout autre
+pays; car ils refusent, dans cet intervalle, de s'appliquer aux
+affaires, et de recevoir même des présens. Mais parmi les Nègres de la
+côte tous les jours sont égaux. Ils n'ont que deux fêtes publiques,
+l'une à l'occasion de leur moisson, l'autre pour chasser le diable.</p>
+
+<p>Lorsque la pêche n'est pas heureuse, on ne manque point de faire des
+offrandes à la mer.</p>
+
+<p>Les Nègres ont généralement deux jours de fêtes particulières chaque
+semaine. Ils ont donné à l'un le nom de <i>bossoum</i>, c'est-à-dire jour
+du fétiche domestique; et dans plusieurs cantons, ils l'appellent
+<i>dio-santo</i>, d'après les Portugais. Bosman assure que ce jour-là ils
+ne boivent point de vin de palmier jusqu'au soir. Ils prennent un
+pagne blanc, pour marquer la pureté de leur c&oelig;ur; et, dans la même
+vue, ils se font diverses raies sur le visage avec de la terre
+blanche. La plupart, mais surtout les nobles, ont un second jour de
+fête, qui est consacré en général aux fétiches.</p>
+
+<p>Le mercredi des Européens est le sabbat des Nègres. Tous les voyageurs
+conviennent que la fête du mercredi est observée sur toute la côte
+d'Or, excepté dans le canton d'Anta, où, comme chez les mahométans,
+l'usage a placé cette célébration au vendredi, et où d'ailleurs la
+défense du travail regarde uniquement la pêche. Mais, dans les autres
+lieux, ce sabbat s'observe avec tant de rigueur, que les marchés sont
+interrompus, et qu'on n'y vend pas même de vin de palmier. Enfin l'on
+n'y fait aucune affaire, à la réserve du commerce avec les vaisseaux
+européens qui est excepté, à cause du peu de séjour qu'ils font sur la
+côte. Ce jour-là tous les Nègres se lavent avec plus de soin que dans
+tout autre temps.</p>
+
+<p>Villaut admire beaucoup la vénération des Nègres pour leurs prêtres;
+elle surpasse toutes les expressions. Les alimens les plus délicats
+sont réservés pour eux. Ils sont les seuls, dans toutes ces nations,
+qui soit exempts de travail et nourris aux dépens du public. Il ne
+manque rien d'ailleurs pour leur entretien, parce qu'ils tirent un
+profit considérable des fétiches qu'ils vendent au peuple.</p>
+
+<p>Les Nègres de Guinée sont généralement distingués en cinq classes.
+Leurs rois forment la première. La secondé est celle des cabochirs ou
+des chefs, qui peuvent être regardés comme les magistrats civils; car
+leur office consiste uniquement à veiller au bon ordre dans les villes
+et dans les villages, à prévenir toute espèce de tumulte et les
+querelles, ou à les apaiser. La troisième classe comprend ceux qui ont
+acquis la réputation d'être riches. Quelques auteurs les ont
+représentés comme les nobles. La quatrième compose le peuple,
+c'est-à-dire ceux qui s'emploient aux travaux, à l'agriculture et à la
+pêche. La cinquième classe est celle des esclaves, soit qu'ils aient
+été vendus par leurs parens, ou pris à la guerre, ou condamnés pour
+leurs crimes, ou réduits à ce triste sort par la pauvreté.</p>
+
+<p>On doit observer, comme une perfection du gouvernement de Guinée, à
+laquelle on n'est point encore parvenu en Europe, que, malgré la
+pauvreté qui règne parmi les Nègres, on n'y voit point de mendians.
+Les vieillards et les estropiés sont employés, sous la direction des
+gouverneurs, à quelque travail qui ne surpasse point leurs forces. Les
+uns servent aux soufflets des forgerons, d'autres à presser l'huile de
+palmier, à broyer les couleurs dont on peint les nattes, à vendre les
+provisions aux marchés. Les jeunes gens oisifs sont enrôlés pour la
+profession des armes.</p>
+
+<p>Les cruautés qui se commettent dans leurs guerres font frémir
+d'horreur; et ceux qui tombent vivans entre les mains de leurs
+ennemis doivent s'attendre à toutes sortes de barbaries. Après les
+avoir long-temps tourmentés, on leur coupe ou plutôt on leur déchire
+la mâchoire d'en bas; et, sans égard pour leurs larmes, on les laisse
+périr dans cet état. Un habitant de Commendo assura Barbot qu'il avait
+traité lui-même avec cette furie trente-trois hommes dans une seule
+bataille. Après leur avoir coupé le visage d'une oreille à l'autre, il
+leur avait appuyé le genou contre l'estomac, et leur avait arraché, de
+toutes ses forces, la mâchoire d'en bas, qu'il avait emportée comme en
+triomphe. D'autres ont la cruauté d'ouvrir le ventre aux femmes
+enceintes, et d'en tirer l'enfant pour l'écraser sous la tête de la
+mère. Les nations d'Youuafo et d'Akkanez ont tant d'horreur l'une pour
+l'autre, que leurs batailles sont de véritables boucheries, après
+lesquelles ceux qui leur survivent n'ont pas d'autre passion que de se
+rassasier de la chair de leurs ennemis dans un horrible festin, et de
+prendre leurs mâchoires et leur crâne pour en orner leurs tambours et
+la porte de leurs maisons.</p>
+
+<p>La situation de la côte d'Or étant au 5<sup>e</sup>. degré de la ligne, on doit
+juger que l'ardeur du soleil y est extrême. Mais ce que le climat peut
+avoir de malsain ne vient que du passage soudain de la chaleur du jour
+au froid de la nuit, surtout pour ceux à qui l'envie de se rafraîchir
+fait quitter trop tôt leurs habits. On peut en assigner une autre
+cause. La côte étant assez montagneuse, il s'élève chaque jour au
+matin, du fond des vallées, un brouillard épais, puant et sulfureux,
+particulièrement près des rivières et dans les lieux marécageux, qui,
+se répandant fort vite avant que le soleil puisse le dissiper, infecte
+tous les lieux où il s'étend. Il est difficile de ne pas s'en
+ressentir, surtout pour les Européens, dont le corps est plus
+susceptible de ses impressions que celui des habitans naturels. Ce
+brouillard est très-fréquent pendant l'hiver, surtout aux mois de
+juillet et d'août, qui sont aussi les plus dangereux pour la santé.</p>
+
+<p>Les maladies ne viennent pas généralement, comme le pensent quelques
+écrivains, de la débauche et des autres excès; puisque, malgré
+beaucoup de tempérance et de régularité, on ne se garantit pas
+toujours des attaques les plus malignes et les plus mortelles.
+Cependant tous les auteurs avouent que la plupart des matelots et des
+soldats européens se rendent coupables de leur propre mort par l'usage
+excessif du vin de palmier et de l'eau-de-vie. À peine ont-ils reçu
+leur paie, qu'ils l'emploient à ce brutal amusement, et l'argent leur
+manquant bientôt pour acheter des alimens qui pourraient soutenir leur
+santé, ils ont recours au pain, ou plutôt aux pâtes du pays, à l'huile
+et au sel, qui ne réparent pas le double épuisement du travail et de
+la débauche. Ainsi leurs forces diminuent sensiblement jusqu'à la
+naissance de quelque maladie violente à laquelle ils ne sont pas
+capables de résister. Leurs supérieurs mêmes, livrés à l'intempérance
+des femmes et des liqueurs fortes, ne sont pas plus capables de
+modération.</p>
+
+<p>Les maladies épidémiques des Nègres sont la petite vérole et les vers.
+Le premier de ces deux fléaux en fait périr un nombre incroyable avant
+l'âge de quatorze ans; et l'autre assujettit les vivans à d'affreuses
+douleurs dans toutes les parties du corps, mais particulièrement aux
+jambes.</p>
+
+<p>Les Nègres de la côte d'Or n'ont pas d'autre règle pour distinguer les
+saisons que la différence du temps. Ils le partagent ainsi en hiver et
+en été. À la vérité, les arbres sont toujours verts et couverts de
+feuilles: il s'en trouve même un assez grand nombre qui produisent des
+fleurs deux fois l'année; mais pendant l'été, qui est la saison de la
+sécheresse, une chaleur excessive semble dévorer la terre; au lieu
+que, dans le temps des pluies, qui est l'hiver, les champs sont
+couverts d'abondantes moissons.</p>
+
+<p>Les Nègres de la côte évitent la plage avec des soins extrêmes, et la
+croient fort dangereuse pour leurs corps nus. Les Hollandais s'en sont
+convaincus par leur propre expérience, surtout dans la saison qu'ils
+nomment <i>travado</i>, à l'imitation des Portugais, et qui répond à nos
+mois d'avril, de mai et de juin. Dans cet intervalle, les pluies qui
+tombent près de la ligne sont tout-à-fait rouges et d'une qualité si
+pernicieuse, qu'on ne peut dormir dans des habits mouillés, comme il
+arrive souvent aux matelots, sans se réveiller avec une maladie
+dangereuse. On a vérifié que des habits dont on se dépouille dans cet
+état, et qu'on renferme sans les avoir fait sécher parfaitement,
+tombent en pourriture aussitôt qu'on y touche; aussi les Nègres
+ont-ils tant d'aversion pour la pluie, que, s'ils sont surpris du
+moindre orage, ils mettent les bras en croix au-dessus de leur tête
+pour se couvrir le corps. Ils courent de toutes leurs forces jusqu'à
+la première retraite, et paraissent frémir à chaque goutte d'eau qui
+tombe sur eux, quoiqu'elle soit si tiède qu'à peine en ressentent-ils
+l'impression. C'est par la même raison qu'en dormant sur leurs nattes,
+ils tiennent pendant toute la nuit leurs pieds tournés vers le feu, et
+qu'ils se frottent si soigneusement le corps d'huile; ils sont
+persuadés, avec raison, que cette onction leur tient les pores fermés,
+et que la pluie, qu'ils regardent comme la cause de toutes leurs
+maladies, n'y peut pénétrer.</p>
+
+<p>La force du vent dans les tornados est telle, qu'elle a quelquefois
+roulé le plomb des toits aussi proprement qu'il pourrait l'être par la
+main de l'ouvrier. Le nom de <i>tornado</i> ou d'ouragan fait supposer
+plusieurs vents opposés; mais le plus fort est généralement le
+sud-est.</p>
+
+<p>Atkins, qui quelquefois avait essuyé deux tornades dans un seul jour,
+assure que, de deux vaisseaux à dix lieues l'un de l'autre, l'un est
+quelquefois tranquille, tandis que l'autre est exposé au plus triste
+naufrage. Il se souvient même d'avoir vu l'air doux et serein près
+d'Anamabo, pendant qu'au cap Corse, qui n'en est qu'à trois ou quatre
+lieues, il était horriblement agité. Sans examiner, dit-il, s'il est
+vrai, comme les naturalistes le conjecturent, que le tonnerre ne se
+fasse jamais entendre plus loin qu'à dix lieues, il a toujours jugé
+que, dans les tornados, il doit être fort près. On peut mesurer son
+éloignement par la distance qui est entre l'éclair et le bruit. Atkins
+parle d'une occasion où il crut entendre, à trente pieds de sa tête,
+un bruit plus affreux et plus éclatant que celui de dix mille coups de
+fusil; son grand mât fut fracassé au même instant, et l'orage se
+termina par une pluie excessive, qui fut suivie d'un assez long calme.
+Les éclairs sont communs en Guinée, surtout vers la fin du jour. Leur
+direction est tantôt horizontale, et tantôt perpendiculaire.</p>
+
+<p>Quelques voyageurs ont parlé d'un foudre matériel qu'on a quelquefois
+trouvé sur les vaisseaux ou dans d'autres lieux, tel que celui qui
+tomba, dit-on, en 1695, sur la mosquée d'Andrinople. On en montre
+aussi dans les cabinets de plusieurs princes. À Copenhague, par
+exemple, on conserve une assez grosse pièce de substance métallique
+qu'on honore du nom de <i>pierre de foudre</i>.</p>
+
+<p>Bosman avait lu dans les papiers du directeur de Walkenbrug, qui
+décrivaient l'état de la côte, qu'en 1651, le tonnerre y avait causé
+d'affreux ravages, et fait croire à tout le monde que la dissolution
+de l'univers approchait. L'or et l'argent se trouvèrent fondus dans
+les coffres, et les épées dans leurs fourreaux. La principale crainte
+des Hollandais était pour leur magasin à poudre. Il semblait que tous
+les tonnerres du pays fussent venus s'y rassembler; mais, par une
+exception fort heureuse, ce fut presque le seul endroit qui s'en
+trouva garanti pendant toute la saison.</p>
+
+<p>Les Portugais ont donné le nom de <i>terrore</i> à un vent de terre que les
+Nègres appellent <i>harmattan</i>, et qui est si fort dès le moment de sa
+naissance, qu'il maîtrise aussitôt les vents de la mer. Il forme des
+orages qui durent ordinairement deux ou trois jours; et quelquefois
+quatre on cinq. Il est extrêmement froid et perçant. Le soleil demeure
+caché dans l'intervalle, et l'air est si obscur, si épais et si rude,
+qu'il affecte sensiblement les yeux. La nudité des Nègres les expose à
+ressentir si vivement son action, que Bosman les a vus trembler comme
+dans l'accès d'une fièvre violente. Les Européens mêmes, qui sont nés
+dans un climat plus froid, le supportent à peine, et sont obligés de
+se tenir renfermés dans leurs chambres, avec le secours d'un bon feu
+et des liqueurs fortes. Les harmattans règnent à la fin de décembre,
+et surtout pendant tout le mois de janvier. Ils durent quelquefois
+jusqu'au milieu de février; mais ils perdent alors une partie de leur
+violence. Jamais ils ne se font sentir pendant le reste de l'année.</p>
+
+<p>Barbot rapporte que, pendant toute la durée des harmattans, les blancs
+et les Nègres sont également forcés de demeurer à couvert dans leurs
+maisons, ou n'en sortent que pour les besoins pressans. L'air, dit-il,
+est alors si suffocant, qu'il y a peu de poitrines assez fortes pour y
+résister. La respiration est embarrassée: on avale de l'huile pour
+l'adoucir. Les harmattans ne sont pas moins pernicieux aux animaux
+qu'aux hommes. Aussi les Nègres, qui connaissent le danger,
+prennent-ils des précautions pour en garantir leurs bestiaux. Deux
+chèvres que le commandant du cap Corse fit exposer à l'air, dans la
+seule vue de s'instruire par l'expérience, furent trouvées mortes au
+bout de quatre heures. Les jointures des planchers dans les chambres,
+et celles des ponts sur les vaisseaux s'ouvrent presque aussitôt que
+le harmattan commence, et demeurent dans cet état jusqu'à sa fin;
+ensuite elles se ferment d'elles-mêmes comme s'il n'y était point
+arrivé de changement. La direction ordinaire de ces vents est
+est-nord-est. Leur force est si extraordinaire, qu'ils font changer le
+cours de la marée.</p>
+
+<p>L'or passe pour le seul métal de cette côte, ou du moins les
+Européens, qui n'y sont attirés que par ce précieux métal n'ont pas
+pris la peine de pousser plus loin leurs recherches. Villault et Labat
+prétendent que l'or le plus fin est celui d'Axim, et que
+naturellement on en trouve dans ce canton à vingt-deux ou vingt-trois
+karats; celui d'Akra ou de Tasore est inférieur; celui d'Akkanez et
+d'Achem suit immédiatement; et celui de Fétou est le pire.</p>
+
+<p>Les peuples d'Axim et d'Achem le tirent du sable de leurs rivières. Il
+est probable que, s'ils ouvraient la terre au pied des montagnes, d'où
+ces rivières paraissent sortir, ils le trouveraient avec plus
+d'abondance. Ils confessent, et l'expérience n'en laisse aucun doute,
+qu'ils trouvent plus d'or dans le sable après les grandes pluies. Si
+l'or leur manque, ils demandent de la pluie à leurs fétiches par un
+redoublement de prières.</p>
+
+<p>L'or d'Akkanez et de Fétou est tiré de la terre, sans autre fatigue
+que de l'ouvrir; mais il ne s'y trouve pas toujours avec la même
+abondance. Un Nègre qui découvre une mine ou quelque veine d'or en a
+la moitié. Le roi partage toujours avec égalité. L'or de ce pays ne
+passe jamais vingt ou vingt-un karats. On le transporte sans le
+fondre, et les Européens le reçoivent tel qu'il est sorti de la terre.</p>
+
+<p>Le général danois avait un lingot d'or de sept marcs et un septième
+d'once qui venait de la montagne de Tafou: c'était un présent qu'il
+avait reçu du roi d'Akra lorsque ce prince s'était réfugié dans le
+fort danois, après avoir été défait dans une bataille.</p>
+
+<p>Le roi de Fétou avait un casque d'or et une armure complète du même
+métal, travaillée avec beaucoup d'art; mais ce ne sont que des
+feuilles aussi minces que le papier, ou des tissus d'un fil d'or, qui
+n'est pas plus gros qu'un cheveu. Leurs filières sont plus belles que
+celles de l'Europe; et l'expérience, plutôt que l'art, leur en fait
+tirer parti. Leurs rois ont de la vaisselle d'or de toutes sortes de
+formes. Dans les danses publiques, on voit des femmes chargées de deux
+cents onces d'or en divers ornemens, et des hommes qui en portent
+jusqu'à trois cents.</p>
+
+<p>Ils distinguent trois sortes d'or: le fétiche, les lingots, et la
+poudre. L'or fétiche est fondu ou travaillé en différentes formes pour
+servir de parure aux deux sexes; mais il s'allie communément avec
+quelque autre métal. Les lingots sont des pièces de différens poids,
+tels, dit-on, qu'ils sont sortis de la mine. Philips en avait un qui
+pesait trente onces. Cet or est aussi très-sujet à l'alliage. La
+meilleure poudre d'or est celle qui vient des royaumes intérieurs de
+Dunkira, d'Akim et d'Akkanez: elle est tirée du sable des rivières.
+Les habitans creusent des trous dans la terre, près des lieux où l'eau
+tombe des montagnes; l'or est arrêté par son poids. Alors ils tirent
+le sable avec des peines incroyables, ils le lavent et le passent
+jusqu'à ce qu'ils y découvrent quelques grains d'or qui les paient de
+leur travail, mais avec assez peu d'usure. Nous avons vu la même
+méthode au Sénégal. Entre une infinité de récits qui se combattent,
+c'est le seul qui ait quelque vraisemblance; car, si la nature avait
+placé des mines si près de la côte, les Anglais et les Hollandais
+s'en seraient saisis depuis long-temps, et se garderaient bien
+d'admettre les Nègres au partage. On ne sait guère que par ouï-dire la
+manière dont on cherche l'or; car on ne fouille les rivières que fort
+loin de la côte. Si l'on fouille trop loin des premiers flots qui ont
+traversé les mines, les particules d'or s'ensevelissent trop dans le
+sable, ou se dispersent tellement, que le fruit du travail ne répond
+plus à la peine.</p>
+
+<p>Les marchands de l'Europe prennent ordinairement un Nègre à leurs
+gages pour séparer de l'or véritable un or faux qui se nomme <i>krakra</i>.
+C'est une sorte d'écume sèche ou de poussière de cuivre qui se trouve
+mêlée dans la poudre d'or, et qui donne lieu à beaucoup de fraude dans
+le commerce.</p>
+
+<p>Après l'or le principal objet du commerce, sur cette côte, est le sel,
+qui produit des richesses incroyables aux habitans. S'ils étaient
+capables de vivre dans une paix constante, cette seule marchandise
+attirerait à eux tous les trésors de l'Afrique; car les Nègres des
+pays intérieurs sont obligés d'y venir prendre du sel, du moins ceux
+qui sont en état de le payer. Les plus pauvres se servent d'une
+certaine herbe qui renferme imparfaitement quelques-unes de ses
+qualités. Au delà d'Ardra, dans quelques royaumes d'où vient la plus
+grande partie des esclaves, deux hommes se vendent pour une poignée de
+sel.</p>
+
+<p>Dans les cantons où le rivage est fort élevé, la méthode des Nègres
+pour faire du sel est de faire bouillir l'eau de mer dans des
+chaudières de cuivre, et de la laisser refroidir jusqu'à sa parfaite
+congélation; mais cette opération est ennuyeuse et d'une grande
+dépense. Les Nègres qui sont situés plus avantageusement sur une côte
+basse creusent des fossés et des trous dans lesquels ils font entrer
+l'eau de la mer pendant la nuit. La terre étant d'elle-même salée et
+nitreuse, les parties fraîches de l'eau s'exhalent bientôt à la
+chaleur du soleil, et laissent de fort bon sel qui ne demande pas
+d'autre préparation. Dans quelques endroits, on voit des salines
+régulières, où la seule peine des habitans est de recueillir chaque
+jour un bien que la nature leur prodigue.</p>
+
+<p>Le sel de Fantin, où la côte est très-favorable, égale la neige en
+blancheur, et en général, dans la plus grande partie de la côte d'Or,
+le sel est d'une blancheur et d'une pureté extraordinaires. On le
+prendrait d'autant plus aisément pour du sucre, qu'on lui donne
+ordinairement la forme de pain. Les Nègres en font beaucoup d'usage
+dans tous leurs alimens, et l'enveloppent dans des feuilles vertes
+pour lui conserver sa blancheur.</p>
+
+<p>Bosman assure que toute la côte est remplie d'arbres de diverses
+grandeurs, et que les charmans bosquets qui se représentent de tous
+côtés dans l'intérieur des terres forment des perspectives assez
+délicieuses pour faire supporter patiemment la malignité de l'air et
+l'incommodité des chemins. Il ajoute qu'entre les arbres, les uns
+croissent naturellement avec tant d'ordre, que toutes les comparaisons
+seraient au désavantage de l'art; tandis que les autres étendent leurs
+branches et se mêlent avec tant de confusion, que ce désordre même a
+des charmes surprenans pour les amateurs de la promenade.</p>
+
+<p>Les arbres vantés par Oléarius, qui étaient capables de couvrir deux
+mille hommes de leur ombre, et ceux dont parle Kirker, qui pouvaient
+mettre à l'abri du soleil un berger avec tout son troupeau,
+n'approchent point, suivant Bosman, de certains arbres de la côte
+d'Or. Il en a vu plusieurs qui auraient couvert vingt mille hommes de
+leur feuillage, et quelques-uns si larges et si touffus, qu'une balle
+de mousquet aurait à peine atteint d'une extrémité des branches à
+l'autre. Ceux qui seront tentés de trouver un peu d'exagération dans
+ce récit doivent se rappeler ce qu'ils ont déjà lu du baobab, et de la
+grandeur extraordinaire des pirogues.</p>
+
+<p>Ces arbres prodigieux sont une espèce de fromager, et se nomment
+<i>kapots</i>; ils tirent ce nom d'une sorte de coton qu'ils produisent, et
+que les Nègres appellent aussi <i>kapot</i>, dont l'usage ordinaire est de
+servir de matelas dans un pays où l'excès de la chaleur ne permet pas
+d'employer la plume. Leur bois, qui est léger et poreux, n'est propre
+qu'à la construction des pirogues. Bosman ne doute pas que l'arbre
+célèbre de l'île du Prince, auquel les Hollandais trouvèrent
+vingt-quatre brasses de tour, ne fût un kapot. On en voit un près
+d'Axim que dix hommes pourraient à peine embrasser.</p>
+
+<p>Le papayer croît en abondance au long de la côte. L'on y retrouve
+d'ailleurs plusieurs des fruits dont nous avons déjà parlé.</p>
+
+<p>Le raisin est bleu, gros et de fort bon goût; on croit qu'avec une
+culture mieux entendue, il deviendrait aussi bon et peut-être meilleur
+que celui de l'Europe.</p>
+
+<p>Les cannes de sucre y croissent de la hauteur de sept à huit pieds,
+c'est-à-dire celles qui sont cultivées dans le jardin du gouverneur;
+car les cannes sauvages, qui viennent assez abondamment, surtout dans
+le pays d'Anta, sont hautes de dix-huit et de vingt pieds. Bosman ne
+doute pas qu'avec les soins convenables on ne pût les conduire à leur
+perfection; mais il en coûterait beaucoup de peine, parce que leur
+maturité est fort lente, et qu'elles ont besoin de deux ans pour
+arriver à leur pleine grosseur.</p>
+
+<p>Le calebassier herbacé de la côte d'Or n'est pas différent de celui
+dont on a déjà donné la description.</p>
+
+<p>La côte d'Or a des palmiers de toutes les espèces, des goyaviers, des
+tamariniers, des mangliers, et tous les autres arbres qui se trouvent
+sur la côte occidentale d'Afrique: elle est aussi pourvue des mêmes
+légumes, des mêmes racines et des mêmes fruits, par exemple, de
+l'ananas.</p>
+
+<p>Le melon d'eau, suivant le même auteur, est un fruit beaucoup plus
+gros et plus agréable que l'ananas. Avant sa maturité, il est blanc
+dans l'intérieur et vert au dehors; mais, en mûrissant, son écorce se
+couvre de taches blanches, et sa chair est entremêlée de rouge. Il est
+aqueux, mais d'une saveur délicieuse, et fort rafraîchissant.
+Lorsqu'il est vert, il se mange en salade comme le concombre, avec
+lequel il a quelque ressemblance. Ses pépins, qui sont les mêmes,
+deviennent noirs à mesure qu'il mûrit, et produisent avec peu de soin
+des fruits de la même espèce. Le melon d'eau croît comme le concombre;
+mais ses feuilles sont différentes. Sa grosseur ordinaire est le
+double des melons musqués de l'Europe. Il croîtrait en abondance sur
+la côte d'Or, si les Nègres n'étaient trop paresseux pour le cultiver;
+il ne s'en trouve à présent que dans les jardins des Hollandais. Sa
+saison est le mois d'août; mais dans les années abondantes il porte
+deux fois du fruit.</p>
+
+<p>La nature n'a point accordé au pays les herbes qui sont communes en
+Europe, excepté le fluteau et le tabac, qui croissent ici en
+abondance; mais Bosman trouve le tabac de la côte d'Or d'une puanteur
+insupportable, quoique les Nègres en fassent leurs délices. La manière
+dont ils le fument est capable d'empêcher qu'il ne leur nuise. La
+plupart ayant des tuyaux de cinq ou six pieds de long, les vapeurs les
+plus infectes peuvent perdre une partie de leur force dans ce passage.
+La tête des pipes est un vaisseau de pierre ou de terre qui contient
+deux ou trois poignées de tabac. Les Nègres qui vivent parmi les
+Européens ont du tabac du Brésil, qui vaut un peu mieux, quoiqu'il
+soit fort puant. La passion des deux sexes est égale pour le tabac;
+ils se retrancheraient jusqu'au nécessaire pour se procurer cette
+consolation dans leur misère; ce qui augmente tellement le prix du
+tabac, que pour une brasse portugaise, c'est-à-dire pour moins d'une
+livre, ils donnent quelquefois jusqu'à cinq schellings (six francs).
+La feuille de tabac croit ici sur une plante de deux pieds de haut.
+Elle est longue de deux ou trois paumes sur une de largeur; sa fleur
+est une petite cloche qui se change en semence dans sa maturité.</p>
+
+<p>On voit ici, dans plusieurs cantons, une sorte de gingembre qui
+s'élève de deux ou trois palmes. Le gingembre transplanté croît
+facilement dans tous les lieux chauds. Celui que la nature produit
+d'elle-même a peu de force; cependant il diffère en bonté, suivant
+l'exposition du lieu. Le meilleur vient du Brésil et de
+Saint-Domingue: on estime beaucoup moins celui de San-Thomé et du cap
+Vert.</p>
+
+<p>Les Nègres ont tant de passion pour l'ail, qu'ils l'achètent à toute
+sorte de prix. Barbot assure qu'il y a gagné cinq cents pour cent,
+avec beaucoup de regret de n'en avoir pas apporté une plus grande
+provision.</p>
+
+<p>Les racines de la côte d'Or sont les ignames et les patates; le pays
+est rempli d'ignames: ils ont la forme de nos gros navets, et se
+sèment de la même manière.</p>
+
+<p>Le grain que les Nègres appellent <i>maïs</i> est connu dans toutes les
+parties du monde. Les Portugais l'apportèrent les premiers d'Amérique
+dans l'île de San-Thomé, d'où il fut transplanté sur la côte d'Or. Il
+avait été jusqu'alors inconnu aux Nègres; mais il a multiplié dans
+leur pays avec tant d'abondance, que toutes ces régions en sont
+aujourd'hui couvertes. Barbot prétend que le nom de <i>maïs</i> est venu
+d'Amérique. Les Portugais lui donnent celui de <i>milhio-grande</i>
+c'est-à-dire grand-millet; les Italiens le nomment <i>blé de Turquie</i>.</p>
+
+<p>La seconde espèce de grain sur la côte d'Or est le véritable millet,
+que les Portugais appellent <i>milhio-piqueno</i>, ou petit millet.</p>
+
+<p>Le riz n'est pas commun dans toutes les contrées de la côte d'Or. Il
+s'en trouve très-peu hors des cantons d'Axim et d'Anta. Mais il croît
+avec abondance à l'entrée de la côte.</p>
+
+<p>On nourrit un grand nombre de toutes sortes de bestiaux dans le canton
+d'Axim, de Pokerson, de la Mina et d'Akra, surtout dans celui d'Akra,
+parce qu'on les y amène aisément d'Akoambo et de Lampi.</p>
+
+<p>Dans les autres cantons, il ne se trouve que des taureaux et des
+vaches. Les Nègres ignorent l'art de couper les taureaux pour en faire
+des b&oelig;ufs. Aux environs d'Axim, les pâturages sont assez bons, et les
+bestiaux peuvent s'y engraisser. Mais à la Mina, qui est un lieu fort
+sec, ils participent à la qualité du terroir. C'est néanmoins le seul
+endroit où l'on tire du lait des vaches, tant la plupart des Nègres
+sont obstinés dans leur ancienne ignorance. Maigres et décharnées,
+comme on représente les bestiaux de ce canton, il n'est pas étonnant
+que vingt ou trente vaches suffisent à peine pour fournir du lait à la
+table du général. Les plus grosses ne pèsent pas plus de deux cent
+cinquante livres. En général, tous les animaux du pays, sans en
+excepter les hommes, sont fort légers pour leur taille; ce que Bosman
+attribue aux mauvaises qualités de leur nourriture, qui ne peut
+produire qu'une chair molle et spongieuse. Aussi celle des vaches et
+des b&oelig;ufs y est-elle de fort mauvais goût. Une vache ne laisse pas de
+coûter douze livres sterling (288 fr.). Les veaux, qui devraient être
+beaucoup meilleurs, ont aussi quelque chose de désagréable au goût,
+qu'on ne peut attribuer qu'au mauvais lait de leurs mères, qu'elles
+n'ont pas même en abondance. Ainsi les b&oelig;ufs, les vaches et les veaux
+de la côte d'Or ne sont pas une nourriture fort saine.</p>
+
+<p>Les chevaux du pays sont de la grandeur de nos chevaux du Nord, sans
+être aussi hauts ni aussi bien faits. On en voit peu sur la côte; mais
+ils sont en grand nombre dans l'intérieur des terres. Ils portent la
+tête et le cou fort bas. Leur marche est si chancelante, qu'on les
+croit toujours près de tomber. Ils ne se remueraient pas, s'ils
+n'étaient continuellement battus, et la plupart sont si bas, que les
+pieds de ceux qui les montent touchent jusqu'à terre.</p>
+
+<p>Les ânes, qui sont aussi en grand nombre, ont quelque chose de plus
+vif et de plus agréable que les chevaux. Ils sont même un peu plus
+grands. Les Hollandais en avaient autrefois quelques-uns au fort
+d'Axim pour leurs usages domestiques; mais ils les virent périr
+successivement faute de nourriture.</p>
+
+<p>Quoiqu'il y ait beaucoup de moutons sur toute la côte, ils y sont
+toujours chers. Leur forme est la même qu'en Europe; mais ils ne sont
+pas de la moitié si gros que les nôtres, et la nature ne leur a donné
+que du poil au lieu de laine. C'est le contraire de nos climats. Les
+hommes en Guinée ont de la laine, et les moutons du poil.</p>
+
+<p>Le nombre des chèvres est prodigieux. Elles ne diffèrent de celles de
+l'Europe que par la grandeur, car la plupart sont fort petites; mais
+elles sont beaucoup plus grosses et plus charnues que les moutons.</p>
+
+<p>Le pays ne manque point de porcs; mais ceux qui sont nourris par les
+Nègres ont la chair fade et désagréable; au lieu que la nourriture
+qu'ils reçoivent des Hollandais leur donne une qualité fort
+différente. Cependant les meilleurs n'approchent point de ceux du
+royaume de Juida, qui surpassent les porcs mêmes de l'Europe par la
+délicatesse et la fermeté.</p>
+
+<p>Les animaux domestiques, comme en Europe, sont les chats et les
+chiens. Mais les chiens n'aboient et ne mordent pas comme les nôtres.
+Il s'en trouve de toutes sortes de couleurs, blancs, rouges, noirs,
+bruns et jaunes. Les Nègres en mangent la chair, et jusqu'aux
+intestins; de sorte que dans plusieurs cantons on les conduit en
+troupes au marché comme les moutons et les porcs. Les Nègres leur
+donnent le nom d'<i>ékia</i>, ou, d'après les Portugais, celui de
+<i>cabra-de-matto</i>, qui signifie chèvre sauvage. On en fait tant de cas
+dans le pays, qu'un habitant qui aspire à la noblesse est obligé de
+faire au roi un présent de quelques chiens. Ceux de l'Europe sont
+encore plus estimés à cause de leur aboiement. Les Nègres s'imaginent
+qu'ils parlent. Ils donnent volontiers un mouton pour un chien, et
+préfèrent sa chair à celle de leurs meilleurs bestiaux. Les chiens de
+l'Europe dégénèrent beaucoup dans le pays. Leurs oreilles deviennent
+raides et pointues comme celles du renard. Leur couleur change par
+degrés. Dans l'espace de trois ou quatre ans, on est surpris de les
+trouver fort laids, et de s'apercevoir qu'au lieu d'aboyer ils ne font
+plus que hurler tristement.</p>
+
+<p>Quoique les éléphans ne soient nulle part en si grand nombre que sur
+la côte de l'Ivoire, il s'en trouve beaucoup aussi sur la partie de la
+côte d'Or qui s'avance de l'intérieur des terres jusqu'au rivage de la
+mer. Anta n'en est jamais dépourvu.</p>
+
+<p>Les éléphans de la côte d'Or ont douze ou treize pieds de hauteur, et
+sont par conséquent moins grands que ceux des Indes orientales,
+auxquels les voyageurs donnent le même nombre de coudées. C'est la
+seule différence qui mérite d'être remarquée.</p>
+
+<p>L'éléphant se nourrit particulièrement d'une sorte de fruit qui
+ressemble à la papaye, et qui croît sauvage dans plusieurs parties de
+la Guinée. L'île de Tesso en est remplie, et c'est apparemment ce qui
+invite ces animaux à s'y rendre en grand nombre. Ils passent le canal
+à la nage. Un esclave de la compagnie blessa un éléphant dans cette
+île; et, n'ignorant pas ce qu'il avait à craindre de sa furie, il se
+réfugia aussitôt dans un bois voisin. L'éléphant s'efforça de le
+suivre; mais, soit qu'il fut affaibli par sa blessure ou retardé par
+l'épaisseur des arbres, il abandonna les traces de son ennemi pour
+repasser le canal à la nage. Il mourut en chemin, et les Nègres
+profitèrent de la marée pour le conduire dans la baie de Féro, où ils
+commencèrent par lui arracher les dents, et firent ensuite un festin
+de sa chair. On assure que le mouvement d'un éléphant dans l'eau est
+plus prompt que celui d'une chaloupe à dix rameurs, et qu'à terre il
+est aussi léger qu'un cheval à la course.</p>
+
+<p>On ne voit point d'éléphans blancs sur la côte d'Or, quoiqu'on dise
+dans quelques relations qu'il s'en trouve plus loin dans l'Afrique le
+long du Niger, dans l'Abyssinie et dans le pays de Zanguébar.</p>
+
+<p>Les panthères sont en fort grand nombre sur toute la côte. Elles y
+portent le nom de <i>bohen</i>. On connaît l'extrême férocité de ces
+animaux. Un homme qui se hasarde seul dans un bois est menacé à tout
+moment de leurs insultes, et n'a de ressource que dans son adresse et
+son courage. Peu de temps après l'arrivée de Bosman, un domestique du
+facteur de Sokkonda fut dévoré à cent pas de son comptoir. Dans le
+même temps, et près du même lieu, un Nègre qui allait couper du bois
+avec sa hache, rencontra une panthère qui fondit sur lui; mais, après
+un long combat, le Nègre lui ôta la vie d'un coup de hache, et revint
+couvert de sang et de blessures. En 1693, tandis que Bosman commandait
+dans le même fort, il ne se passait pas de nuit où les panthères
+n'enlevassent quelques moutons de son troupeau et de celui des Anglais
+ses voisins. Un jour, en plein midi, un de ces furieux animaux pénétra
+dans la loge et dévora deux chèvres. Bosman, qui s'en aperçut, se hâta
+de sortir avec son canonnier, deux Anglais et quelques Nègres, tous
+armés de mousquets. Ils poursuivirent le monstre, et le virent entrer
+dans un petit bois où il s'arrêta tranquillement. Le canonnier eut la
+hardiesse d'y entrer pour découvrir son gîte; mais il revint bientôt
+avec une vive épouvante, après avoir laissé derrière lui son chapeau,
+son sabre et ses sandales. La panthère s'était jetée sur lui, l'avait
+mordu, et n'avait lâché prise que parce qu'une branche était tombée
+sur elle et l'avait effrayée. Un des Anglais n'entreprit pas moins de
+la faire déloger. Il pénétra dans le bois, son mousquet en joue; mais
+la panthère se tint tranquillement assise pour lui laisser la liberté
+d'approcher; et, le saisissant tout d'un coup par les épaules, elle
+l'abattit, et l'aurait infailliblement mis en pièces, si Bosman et ses
+Nègres, qui suivaient de près, n'eussent paru assez tôt pour le
+secourir. Si le monstre prit la fuite, ce ne fut qu'après avoir ôté à
+son ennemi la force de se relever pendant le reste du jour. Un facteur
+du fort, qui était parti après les autres avec son mousquet pour
+augmenter le nombre des assaillans, s'avançait d'un air résolu au
+moment que la panthère quittait sa retraite. Il la vit venir à lui;
+et, son courage l'abandonnant à cette vue, il se mit à courir de toute
+sa force pour regagner le comptoir. Soit frayeur ou lassitude, il eut
+le malheur de tomber sur une pierre. La panthère s'approcha aussitôt
+de lui. Bosman et ses compagnons s'arrêtèrent tremblans à quelque
+distance, sans oser tirer, parce que le monstre était trop près du
+facteur. Ils s'attendaient à le voir déchirer à leurs yeux, lorsque
+la panthère, abandonnant sa proie, continua de fuir d'un autre côté.
+Ils n'attribuèrent sa retraite qu'à leurs cris. Quoi qu'il en soit,
+cette aventure ne l'empêcha pas de revenir peu de jours après, et de
+tuer quelques moutons. Les Hollandais, après avoir employé si
+malheureusement la force, eurent recours à l'adresse. Ils firent une
+cage de plusieurs grands pieux, longue de douze pieds et large de
+quatre, sur laquelle ils mirent un tas de pierres pour la rendre plus
+ferme. Dans un coin de cette cage, ils en mirent une petite, où ils
+renfermèrent deux cochons de lait. L'entrée était une trappe, soutenue
+par une corde, qui devait se lâcher d'elle-même au moindre mouvement
+de la petite cage. Ce stratagème eut tant de succès, que, trois jours
+après, vers minuit, la panthère se jeta dans le piége. Au lieu de
+pousser des rugissemens, comme on s'y attendait, elle employa d'abord
+ses dents pour se procurer la liberté. Ses efforts lui auraient ouvert
+un passage, si elle eût pu continuer ce travail une demi-heure de
+plus; car elle avait déjà rongé la moitié d'une palissade. Mais Bosman
+parut assez tôt pour l'interrompre; et, sans s'amuser à tirer
+plusieurs coups inutiles, il passa le bout de son fusil entre deux
+pieux. L'animal se jeta dessus avec une extrême furie, et s'offrit
+ainsi comme de lui-même à trois balles, qui le renversèrent sans vie.
+Il était de la grandeur d'un veau, et pourvu de dents aussi terribles
+que ses griffes. Cette victoire devint l'occasion d'une fête qui dura
+huit jours, suivant l'usage du pays, qui accorde à celui qui tue une
+panthère le droit de prendre, sans payer, tout le vin de palmier qu'on
+met en vente au marché. Bosman, qui avait tué le monstre, résigna son
+privilége à ses Nègres.</p>
+
+<p>Le pays d'Axim produit plus de panthères que celui d'Anta. Elles
+poussent la hardiesse jusqu'à sauter pendant la nuit dans les forts
+hollandais, quoique les murs n'aient jamais moins de dix pieds de
+hauteur; et, s'il se présente quelque proie, leur férocité n'épargne
+rien. L'auteur observe qu'elles ne sont pas aussi effrayées du feu
+qu'on se l'imagine. Après en avoir reçu deux ou trois visites, qui lui
+avaient coûté quelques moutons, il espéra de s'en délivrer en allumant
+un grand feu près de son parc. Cinq de ses domestiques reçurent ordre
+de passer la nuit au même lieu sous les armes. Malgré toutes ces
+précautions, une panthère s'approcha sans être entendue, tua deux
+moutons entre deux de ses gens qui s'étaient endormis; et lorsque, se
+réveillant aux cris des victimes, ils se préparaient à faire usage de
+leurs armes, elle eut plus de légèreté à s'échapper qu'ils n'eurent de
+courage à la poursuivre. Cet incident semble confirmer une opinion qui
+est commune à tous les Nègres: ils assurent que jamais la panthère ne
+s'attaque aux hommes lorsqu'elle peut se saisir d'une bête. Sans cela,
+deux domestiques endormis auraient été aussi faciles à dévorer que
+deux moutons.</p>
+
+<p>Les buffles sont si rares sur l'a côte d'Or, qu'à peine en voit-on
+quelques-uns dans l'espace de deux ou trois ans; mais ils sont en
+assez grand nombre à l'est, vers le golfe de Guinée. Ils sont de la
+grandeur d'un b&oelig;uf; leur couleur est rougeâtre; leurs cornes sont
+droites. Ils sont très-légers à la course. Dans les bons pâturages,
+leur chair, est un fort bon aliment. Il est dangereux de les blesser
+lorsqu'on ne les tue pas du même coup. Les Nègres, instruits par
+l'expérience, montent sur un arbre pour les tirer.</p>
+
+<p>Outre ces animaux farouches, le pays nourrit aussi des chacals, des
+hyènes, et d'autres bien plus gros; ils sont non-seulement inconnus
+aux Européens, mais ils n'ont pas même de nom parmi les Nègres. En
+revanche, cette contrée est remplie d'espèces plus douces: telles que
+les cerfs, les gazelles ou les antilopes, les daims, les lièvres, etc.
+Le nombre des cerfs est surprenant dans les contrées d'Anta et d'Akra;
+on les rencontre en grands troupeaux. Bosman en a quelquefois compté
+jusqu'à cent. Si l'on en croit les Nègres, ils sont si subtils et si
+timides, que, dans leurs marches, ils détachent un d'entre eux pour
+faire l'avant-garde, et veiller à la sûreté commune. Mais on distingue
+environ vingt sortes de ces animaux: les uns de la grandeur d'une
+petite vache, d'autres aussi petits que des moutons, et même que des
+chats. La plupart sont rougeâtres, avec une raie noire sur le dos; il
+s'en trouve néanmoins de mouchetés. Leur chair est excellente, surtout
+celle de deux principales sortes, que les Hollandais trouvent fort
+délicate.</p>
+
+<p>Le petit cerf, dont les jambes sont si minces, qu'on les compare au
+tuyau d'une pipe, est doué d'une si grande légèreté, qu'il paraît
+voltiger au milieu des buissons.</p>
+
+<p>On voit beaucoup de gazelles dans le pays d'Akra, et la chair en est
+excellente.</p>
+
+<p>On a placé à tort en Afrique le paresseux, animal de l'Amérique
+méridionale. Ceux que des voyageurs y ont vus y avaient été apportés.
+L'arompo ou mangeur d'hommes n'est probablement qu'un chacal mal
+décrit.</p>
+
+<p>Mais il n'y a point d'animaux en si grande abondance sur la côte d'Or
+que les rats et les souris, surtout les rats, qui ne se rendent pas
+peu redoutables par leurs ravages et par leur nombre.</p>
+
+<p>On voit particulièrement, près d'Axim, une espèce de rats sauvages
+aussi gros que des chats, et qui ont le corps très-effilé: ils sont
+nommés boutis dans le pays. Il n'y a que les Nègres à qui leur chair
+paraisse agréable. Ils causent un dommage incroyable aux magasins de
+millet et de riz. Dans l'espace d'une nuit, un seul de ces animaux
+fait dans un champ de blé le même ravage que cent rats; après avoir
+beaucoup mangé, il renverse et détruit tout ce qu'il ne peut avaler.</p>
+
+<p>Les singes sont d'autres animaux dont l'abondance est incroyable sur
+la côte d'Or; ils sont en si grand nombre, que, dans plusieurs
+cantons, les Nègres sont obligés de faire la garde pour garantir leurs
+plantations, et d'employer le poison, les piéges et les armes.
+Lorsqu'un Européen rapporte de la chasse cinq ou six singes qu'il a
+tués, il est reçu des Nègres comme en triomphe. D'un autre côté, les
+singes s'aperçoivent fort bien des piéges qu'on leur tend, et ne
+donnent pas deux fois dans le même. Ils ne connaissent pas moins leurs
+ennemis. S'ils voient un singe de leur troupe blessé d'un coup de
+flèche, ils s'empressent à le secourir. La flèche est-elle barbue, ils
+le distinguent fort bien à la difficulté qu'ils trouvent à la tirer;
+et, pour donner du moins à leur compagnon la facilité de fuir, ils en
+brisent le bois avec leurs dents. Un autre est-il blessé d'un coup de
+balle, ils reconnaissent la plaie au sang qui coule, et mâchent des
+feuilles pour la panser. Les chasseurs qui tomberaient entre leurs
+mains courraient grand risque d'avoir la tête écrasée à coups de
+pierres, ou d'être déchirés en pièces; car, entre ces animaux il s'en
+trouve de très-gros, et qu'il est dangereux d'irriter.</p>
+
+<p>On sait qu'en général tous les singes sont malins et fort portés à
+l'imitation de tout ce qui se présente devant leurs yeux. Ils sont
+passionnés pour leurs petits. Jamais on ne les voit tranquilles: la
+nature n'a rien qui représente mieux le mouvement perpétuel. Comme
+ils approchent beaucoup de la forme humaine les Nègres sont
+persuadés, comme on l'a déjà vu, que c'est une race d'hommes maudits
+qui pourraient parler, si leur malignité ne leur liait la langue. On
+tend sur les arbres des ressorts et d'autres piéges pour les prendre.</p>
+
+<p>Bosman dit qu'on trouverait plus de cent mille singes sur la côte, et
+qu'il y en a tant de variétés, qu'il serait presque impossible d'en
+faire la description. Il ajoute qu'on en a vu de cinq pieds de haut,
+c'est-à-dire d'aussi grands qu'un homme. Un facteur anglais lui assura
+que, derrière le fort de Ouimba ou Ouineba, une troupe de singes se
+saisirent un jour de deux esclaves de la Compagnie, et leur auraient
+crevé les yeux avec des bâtons, qu'ils préparaient déjà, si d'autres
+esclaves n'étaient venus à leur secours.</p>
+
+<p>Les plus grands, après cette monstrueuse espèce, qui est le barris,
+n'en approchent pas pour la hauteur, mais ils ne sont pas moins laids.
+Leur meilleure qualité est d'apprendre parfaitement tout ce qu'on leur
+enseigne. Les Anglais les ont nommés <i>monkeys</i>, qui signifie petits
+moines.</p>
+
+<p>Les espèces que l'on trouve à la côte d'Or, sont le mandrill, le
+magot, le babouin, le papion, le blanc-nez, la diane, le calitriche ou
+singe vert, la mone, le patas. Les Nègres font de la peau de ces
+animaux des bonnets appelés <i>fittès</i>.</p>
+
+<p>Tous ces singes sont naturellement voleurs. Bosman a vu plusieurs
+fois avec quelle subtilité ils dérobent le millet. Ils en prennent
+deux ou trois tiges dans chaque main, autant sous les bras, deux ou
+trois dans la bouche; et, marchant sur les pieds, ils s'enfuient avec
+leur fardeau. S'ils sont poursuivis, ils ne gardent que ce qu'ils ont
+dans la bouche, et laissent tomber le reste pour se sauver plus
+légèrement. En prenant les tiges, ils examinent soigneusement l'épi;
+et, s'ils n'en sont pas satisfaits, ils le jettent pour en choisir un
+autre. Ainsi leur friandise cause plus de dommage que leur larcin.</p>
+
+<p>Atkins observe que te prodigieux nombre de singes qui habitent la côte
+d'Or rend les voyages fort dangereux par terre. Ils attaquent un
+passant lorsqu'ils le voient seul, et le forcent de se réfugier dans
+l'eau, qu'ils craignent beaucoup. Dans quelques cantons, on accuse les
+Nègres de se livrer aux plus honteux désordres avec les singes.
+L'auteur, se rappelant plusieurs exemples de la passion de ces animaux
+pour les femmes, juge que cette accusation n'est pas sans
+vraisemblance. Un officier du vaisseau qu'il montait acheta dans le
+pays un singe qui avait une parfaite ressemblance avec un enfant; il
+avait le visage plat et uni, avec une petite chevelure: il était sans
+queue. Il ne voulait prendre pour nourriture que du lait et de l'orge
+en bouillie. Il gémissait continuellement, et ses cris étaient les
+mêmes que ceux des enfans. Enfin, dit Atkins, sa figure et ses pleurs
+continuels avaient quelque chose de si choquant, qu'après l'avoir
+gardé deux ou trois mois, son maître prit le parti de l'assommer et de
+le jeter dans les flots.</p>
+
+<p>Smith raconte que les habitans de Scherbro appellent le mandrill
+<i>boggo</i>; il ajoute qu'il a véritablement la figure humaine; que, dans
+toute sa grandeur, on le prendrait pour un homme de la taille moyenne;
+que ses jambes et ses pieds, ses bras et ses mains sont d'une juste
+proportion; mais que sa tête est fort grosse, son visage plat et
+large, sans autre poil qu'aux sourcils; qu'il a le nez fort petit, les
+lèvres minces et la bouche grande; que la peau de son visage est
+blanche, mais extrêmement ridée, comme les femmes l'ont dans l'extrême
+vieillesse; que ses dents sont larges et fort jaunes, ses mains
+blanches et unies, quoique le reste du corps soit couvert d'un poil
+aussi long que celui de l'ours. S'il ressent quelque mouvement de
+colère ou de douleur, il crie comme les enfans. Il a généralement le
+nez morveux, et paraît prendre plaisir à se le frotter avec la langue.</p>
+
+<p>Le capitaine Flower apporta d'Angole, en 1733, un barris, qu'il avait
+soigneusement conservé dans de l'esprit de vin. Il l'avait eu vivant
+pendant quelques mois. On admira beaucoup à Londres son visage, sa
+petite chevelure et ses parties naturelles, qui ne différaient pas de
+l'espèce humaine. Flower rendit témoignage qu'il marchait souvent sur
+les deux jambes; qu'il s'asseyait sur une chaise pour boire et pour
+manger; qu'il dormait assis, les mains croisées sur la poitrine; qu'il
+n'avait pas la méchanceté des autres singes, et que ses mains, ses
+pieds et ses ongles ressemblaient beaucoup aux nôtres.</p>
+
+<p>Le kogghelo, dont on a déjà parlé, habite particulièrement les bois,
+près de la rivière de Saint-André. Sa longueur est d'environ huit
+pieds; mais sa queue seule en prend plus de quatre. Ses écailles
+ressemblent aux feuilles de l'artichaut; mais elles sont plus
+pointues. Elles sont fort serrées, et si dures, qu'elles peuvent le
+défendre contre les attaques des autres bêtes. Ses principaux ennemis
+sont les tigres et les léopards. Ils le poursuivent, et sa légèreté
+n'est pas si grande, qu'ils aient beaucoup de peine à l'atteindre.
+Mais il se roule alors dans sa cotte de mailles, qui le rend
+invulnérable. Les Nègres le tuent par la tête, vendent sa peau aux
+Européens, et mangent sa chair, qui est blanche et de bon goût. Cet
+animal vit de fourmis, et se sert, pour les prendre, de sa langue, qui
+est extrêmement longue et gluante. Suivant Desmarchais, c'est une
+créature douce et tranquille, qui n'est pas capable de nuire. Dapper
+assure au contraire, mais à tort, que c'est une bête de proie qui
+ressemble beaucoup au crocodile.</p>
+
+<p>On peut diviser les oiseaux de la côte d'Or en trois classes: ceux qui
+lui sont communs avec l'Europe, ceux qui sont connus en Europe,
+quoiqu'ils y soient étrangers, et ceux qui n'y sont pas connus.</p>
+
+<p>Les espèces privées qui sont communes à la côte d'Or et à l'Europe se
+réduisent à un fort petit nombre; ce sont les poules, les canards, les
+dindons et les pigeons. Encore les deux dernières ne se trouvent-elles
+que dans les comptoirs hollandais; car on n'en voit point parmi les
+Nègres.</p>
+
+<p>Les perdrix et les faisans ne ressemblent point à ceux de l'Europe. Le
+nombre des perdrix est fort grand sur toute la côte, ce qui ne les
+rend pas plus communes sur la table des Hollandais, parce qu'ils
+manquent de chasseurs pour les tuer. Les faisans sont en fort grand
+nombre aux environs d'Akra et d'Apam, et dans la province d'Akambo.
+Leur grandeur ne surpasse pas celle d'une poule; mais on vante
+beaucoup leur beauté. Ils ont le plumage tacheté de blanc et de bleu,
+le cou entouré d'un cercle bleu céleste de la largeur de deux doigts,
+et la tête couronnée d'une belle touffe noire. On les regarde comme
+les plus beaux de la nature, et comme la plus précieuse rareté que la
+Guinée produise après l'or.</p>
+
+<p>Entre une infinité d'oiseaux, les perroquets sont également
+remarquables par leur nombre et par leur beauté. L'usage commun des
+Nègres est de les prendre jeunes dans leurs nids, de les apprivoiser,
+et de leur apprendre plusieurs mots de leur langue; mais les
+perroquets de la côte d'Or ne parlent pas si bien que les verts du
+Brésil. Quoiqu'on en trouve sur toute la côte, ils n'y sont pas en si
+grand nombre que dans l'intérieur des terres, d'où ils viennent
+presque tous: ceux de Benin, de Callabar et du cap Lopez, sont les
+plus estimés, parce qu'on les apporte de fort loin; mais, outre qu'ils
+sont ordinairement trop vieux, ils n'ont pas la même docilité. Tous
+les perroquets de la côte, ceux du promontoire de Guinée et des lieux
+qu'on vient de nommer sont bleus; et ce qui doit paraître fort
+étrange, ils sont plus chers qu'en Hollande: on ne fait pas difficulté
+de donner trois, quatre et cinq livres sterling (72, 96 et 120 fr.)
+pour un perroquet qui sait parler.</p>
+
+<p>On y voit une espèce de petites perruches, que les Nègres appellent
+<i>abourots</i>. Elles se laissent prendre au filet comme les alouettes, et
+aiment à se rassembler en troupes dans les champs de blé. Elles se
+portent entre elles une singulière affection, comme les tourterelles:
+elles ne sont pas moins remarquables par la beauté de leur plumage;
+elles ont le corps vert et la tête orangée. On en voit une autre sorte
+qui est un peu plus grosse, et qui a le plumage rouge, avec une tache
+noire sur la tête, et la queue noire.</p>
+
+<p>Les voyageurs parlent aussi de l'oiseau à couronne, qui se trouve sur
+la côte d'Or, et qui n'a pas moins de dix couleurs: son plumage est un
+mélange admirable de vert, de rouge, de bleu, de brun, de noir, de
+blanc, etc. De sa queue, qui est fort longue, les Nègres tirent des
+plumes dont ils se parent la tête. Les Hollandais lui ont donné le nom
+d'<i>oiseau à couronne</i>, parce qu'ils ont sur la tête une belle touffe,
+les uns bleue, d'autres couleur d'or. C'est sans doute une espèce de
+perroquet, car il en a le bec.</p>
+
+<p>Un autre oiseau à couronne est l'oiseau royal, qui a été décrit plus
+haut.</p>
+
+<p>Le pokko est un oiseau qui, malgré sa laideur, est estimé par sa
+rareté. Il est exactement de la taille d'une oie; ses ailes sont d'une
+grandeur et d'une largeur démesurées, couvertes de plumes brunes; tout
+le dessous du corps est couleur de cendre, et couvert de poils plutôt
+que de plumes; sous le cou pend une sorte de bourse rouge, longue de
+quatre ou cinq pouces, et de la grosseur du bras d'un homme; c'est
+dans ce réservoir que l'animal dépose sa nourriture. Son cou, qui est
+assez long, et cette espèce de sac, sont couverts de quelques poils de
+la même nature que ceux du ventre; sa tête est beaucoup plus grosse à
+proportion du corps, et n'est couverte que d'un petit nombre des mêmes
+poils; ses yeux sont grands et noirs; son bec est fort gros et fort
+long; il se nourrit de poisson, et dans un seul repas il dévore ce qui
+suffirait pour la nourriture de quatre hommes; il se jette avec
+beaucoup d'avidité sur le poisson qu'on lui présente, et le cache
+aussitôt dans son sac. Il n'aime pas moins les rats, et les avale
+entiers; on prend quelquefois plaisir à lui faire rendre gorge. Les
+Hollandais avaient un de ces animaux qu'ils laissaient courir dans les
+ouvrages extérieurs de leur fort; ils l'avaient accoutumé à vider
+quelquefois devant eux son réservoir, d'où ils voyaient sortir un rat
+à demi digéré: un autre de leurs amusemens était de lâcher sur lui un
+chien, ou même un enfant, pour le mettre dans la nécessité de se
+défendre: ses seules armes étaient son bec, dont il se servait assez
+adroitement pour pincer, mais sans être capable de nuire beaucoup.</p>
+
+<p>Pendant le séjour de Bosman dans le pays, on tua sur la rivière d'Apan
+un oiseau assez semblable au pokko, mais si grand, lorsqu'il se tient
+sur ses jambes et la tête levée, qu'il surpasse de beaucoup la hauteur
+d'un homme: son plumage était mêlé de noir, de blanc, de rouge, de
+bleu et de plusieurs autres couleurs: il avait les yeux jaunes et
+très-grands. Bosman le regarde comme un animal fort extraordinaire:
+les Nègres mêmes ignoraient son nom<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p>
+
+<p>Bosman reconnaît qu'il est impossible de décrire toutes les
+différentes espèces d'abeilles, de chenilles, de grillons, de
+sauterelles, de vers, de fourmis et d'escargots qui se forment et qui
+se renouvellent sans cesse dans le pays.</p>
+
+<p>Ce voyageur s'étend sur le nombre et la grandeur des serpens de la
+côte d'Or. Le plus monstrueux qu'il ait vu n'avait pas moins de vingt
+pieds de longueur; mais il ajoute qu'il s'en trouve de beaucoup plus
+grands dans l'intérieur des terres; en effet, il y en a de trente
+pieds de long. On a souvent trouvé dans leurs entrailles non-seulement
+des animaux, mais des hommes entiers. On les connaît sous le nom de
+<i>boa</i>.</p>
+
+<p>La nature a refusé à ces énormes serpens les crochets à venin; mais
+elle leur a donné une puissance redoutable. Ils vivent généralement
+dans les lieux aquatiques; ils se placent en embuscade sur le bord des
+rivières où les animaux viennent se désaltérer; roulés en spirale sur
+eux-mêmes, ils forment un disque de près de sept pieds de diamètre, au
+centre duquel se trouve placée la tête; ils attendent ainsi leur proie
+dans une position immobile, soulevant la tête de temps à autre pour
+observer si quelque animal approche. Aussitôt qu'ils le croient à leur
+portée, ils s'élancent comme un ressort; ils s'entortillent autour de
+son cou afin de l'étouffer. Quand l'animal est étranglé, ils lui
+brisent les os en le serrant des nombreux replis de leur corps; ils
+l'étendent sur la terre, le couvrent de leur bave ou d'une salive
+très-muqueuse, et commencent à l'avaler la tête la première. Dans
+cette sorte de déglutition, les deux mâchoires du serpent se dilatent
+considérablement; il semble avaler un animal plus gros que lui.
+Cependant la digestion commence à s'opérer; alors le serpent
+s'engourdit, et il devient très-facile de le tuer, car il n'oppose ni
+résistance, ni volonté de s'enfuir. Aussi les habitans des contrées
+qu'il infeste vont à sa recherche, afin de s'en procurer la viande,
+qu'on vend par tronçons dans les marchés.</p>
+
+<p>Quelquefois il cherche sa proie sur terre, se tient caché dans de
+grandes herbes, sous des buissons épais, dans une caverne, ou bien
+grimpe sur un arbre. Il vit aussi de poissons, et pour cela, il a
+l'art d'attirer sa proie, en dégorgeant dans l'eau une petite partie
+des alimens à moitié digérés qui sont dans son estomac; les poissons
+accourent pour s'en nourrir, et il les englobe dans son vaste gosier.
+Cet énorme serpent se trouve dans toutes les régions équatoriales de
+l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique.</p>
+
+<p>Beaucoup de serpens sont venimeux, surtout une espèce qui n'a pas plus
+de trois pieds de long, ni plus de deux paumes d'épaisseur: elle est
+mouchetée de blanc, de noir et de jaune. Bosman faillit un jour, près
+d'Axim, d'être mordu par un de ces serpens, qui s'était approché de
+lui sans être aperçu, tandis qu'il était assis tranquillement sur un
+rocher.</p>
+
+<p>Ces monstres infectent non-seulement les bois, mais les cabanes des
+Nègres, et jusqu'aux forts des Européens, où Bosman en tua plus d'un.
+Il conserva la peau d'un serpent mort qui avait deux têtes. Au fort
+hollandais d'Axim, on en voyait plusieurs qu'on avait pris soin de
+faire sécher et de remplir de paille pour leur rendre leur grandeur
+naturelle: le plus grand avait quatorze pieds de longueur: à deux
+pieds de la queue, on remarquait encore deux pâtes<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, sur lesquelles
+on prétend que ces animaux se lèvent et courent fort vite; la tête,
+qui ressemblait par sa forme à celle d'un brochet, était armée de
+terribles rangées de dents. Il y avait une autre peau d'un serpent
+long de cinq pieds, et de la grosseur du bras d'un homme, rayé de
+noir, de brun, de jaune et de blanc, avec un mélange fort agréable. La
+plus curieuse partie de son corps était la tête, qui paraissait fort
+longue et fort plate: il n'a pour arme offensive qu'une fort petite
+corne, qui lui surmonte le nez: elle est blanche, dure et pointue
+comme une alêne. Il arrive souvent aux Nègres de marcher sur cet
+animal, lorsqu'ils vont nu-pieds dans les champs; car, lorsqu'il
+digère, il tombe, comme le boa, dans un si profond sommeil, qu'il ne
+faut pas peu de bruit et de mouvement pour l'éveiller<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.</p>
+
+<p>Quelques domestiques nègres de Bosman aperçurent près d'un marais un
+serpent de vingt-sept pieds de long, et d'une grosseur proportionnée.
+Il était au bord d'un trou rempli d'eau, entre deux porcs-épics, avec
+lesquels il s'engagea dans un combat fort animé. Il vomissait son
+venin tandis que ses deux adversaires le perçaient de leurs dards;
+mais les Nègres terminèrent la bataille en tuant les trois champions à
+coups de fusil: ils les apportèrent à Maouri, où, rassemblant leurs
+camarades, ils en firent ensemble un festin délicieux.</p>
+
+<p>En réparant les murs du fort hollandais de Maouri, les ouvriers
+découvrirent un grand, serpent sous un monceau de pierres, et
+résolurent aussitôt de le prendre. Après avoir remué une partie des
+pierres, un maçon nègre, voyant passer la queue du serpent, s'en
+saisit; mais, n'ayant pas la force de la tirer, il prit le parti de la
+couper avec son couteau; et, se flattant d'avoir mis le monstre hors
+d'état de lui nuire, il continua d'écarter le reste des pierres.
+Aussitôt que le serpent se vit à découvert, il s'élança sur le maçon,
+et lui couvrit le visage d'un venin si dangereux qu'il le rendit
+aveugle sur-le-champ; cependant ses yeux se rouvrirent, et la vue lui
+revint, après avoir été quelques jours dans cette situation. Bosman
+observa souvent parmi les Nègres que la morsure d'un serpent les fait
+d'abord enfler, et leur cause de vives douleurs, mais qu'ils
+reviennent ensuite à leur premier état; d'où il conclut que le poison
+a différens degrés de force, et que, s'il est quelquefois mortel, il
+n'est capable ordinairement que de blesser. Dans le royaume de Juida,
+la plupart des serpens ne causent aucun mal. Smith confirme cette
+opinion. À Juida, dit-il, il se trouve de gros serpens qui n'ont aucun
+venin, et que les habitans honorent d'un culte. Nous en parlerons plus
+en détail à l'article du royaume de Juida.</p>
+
+<p>Les crapauds et les grenouilles sont non-seulement aussi communs, mais
+de la même forme qu'en Europe; cependant il s'y trouve moins de
+crapauds que de grenouilles, et dans quelques cantons ils sont d'une
+grosseur prodigieuse. Dans le village d'Adja, entre Maouri et
+Cormantin, Bosman en vit un de la largeur d'un plat de table: il le
+prit d'abord pour une tortue de terre; mais il fut bientôt détrompé en
+le voyant marcher: le facteur anglais l'assura qu'on en voyait
+beaucoup de cette taille aux environs du même lieu: ils sont mortels
+ennemis des serpens, et Bosman fut quelquefois témoin de leurs
+combats. Barbot raconte que, dans certaines années, vers la fin du
+mois de mai, on voit paraître au cap Corse un nombre incroyable de ces
+hideux animaux, qui disparaissent peu de temps après.</p>
+
+<p>Les scorpions sont en grand nombre sur cette côte, les uns fort
+petits, d'autres de la grosseur d'une écrevisse; mais la différence de
+la taille n'en met pas dans le venin de leur piqûre, qui est presque
+toujours mortelle, si le remède n'est pas apporté sur-le-champ:
+l'antidote le plus certain est d'écraser le scorpion sur la blessure,
+et le premier soin du malheureux qui se sent piqué doit être d'arrêter
+son ennemi pour le faire servir à sa guérison. Un des gens de Barbot
+fut guéri par cette méthode dans l'île du Prince, où il avait été
+blessé au talon pendant qu'il était à couper du bois.</p>
+
+<p>Toutes les parties de la Guinée sont remplies de grandes araignées
+noires, dont la vue a quelque chose d'effrayant. Bosman, se mettant un
+jour au lit, fut véritablement alarmé d'apercevoir près de lui un de
+ces animaux qui avait le corps d'une longueur extraordinaire, la tête
+pointue par-derrière, et fort large sur le devant, dix jambes
+couvertes de poil, et de la grosseur du petit doigt. Il n'ajoute pas
+de quelles armes il se servit pour tuer ce monstre.</p>
+
+<p>Les Hollandais trouvèrent un insecte si brillant dans les ténèbres,
+qu'ils le prirent d'abord pour un ver luisant. Il ressemblait à la
+cantharide, excepté par sa couleur, qui était noire comme le jais.
+Barbot observe qu'outre ces mouches noires qui sont fort grosses, et
+qui rendent pendant la nuit une sorte de lumière, on voit sur la côte
+quantité de vers luisans. Atkins rapporte que la mouche de feu, qui
+est fort commune dans les latitudes méridionales, vole ici pendant la
+nuit, et répand dans l'air autant de clarté que les vers luisans sur
+terre.</p>
+
+<p>On parle avec admiration de la multitude d'abeilles qu'on rencontre de
+toutes parts. On connaît assez, dit Bosman, l'excellence du miel de
+Guinée: il n'est pas moins célèbre par son extrême abondance aux
+environs de Rio-Gabon, du cap Lopez, et plus haut dans le golfe de
+Guinée; mais il n'est pas si commun sur la côte d'Or.</p>
+
+<p>Les fourmis, comme celles du Sénégal, se composent des habitations
+avec un art admirable; elles se bâtissent aussi de grands nids sur des
+arbres fort élevés, et souvent elles viennent de ces lieux dans les
+forts hollandais, en si grand nombre, qu'elles mettent les facteurs
+dans la nécessité de quitter leurs lits: leur voracité est
+surprenante; il n'y a point d'animal qui puisse s'en défendre: elles
+ont souvent dévoré des moutons et des chèvres. Smith rapporte que,
+dans l'espace d'une nuit, elles lui ont quelquefois mangé un mouton
+avec tant de propreté, que le plus habile anatomiste n'en aurait pas
+fait un si beau squelette. Un poulet n'est pour elles qu'un amusement
+d'une heure ou deux; le rat même, quelque léger qu'il soit à la
+course, ne peut échapper à ces cruels ennemis; si une seule fourmi
+l'attaque, il est perdu; tandis qu'il s'efforce de la secouer, il se
+trouve saisi par quantité d'autres, jusqu'à ce qu'il soit accablé par
+le nombre; elles le traînent alors dans quelque lieu de sûreté: si
+leurs forces ne suffisent pas pour cette opération, elles font venir
+un renfort, elles se saisissent de leur proie, et viennent à bout de
+l'emporter en bon ordre.</p>
+
+<p>Ces fourmis sont de plusieurs sortes, grandes, petites, blanches,
+noires et rouges: l'aiguillon des dernières cause une inflammation
+très-violente et plus douloureuse que celle des millepieds. Les
+blanches sont aussi transparentes que le verre, et mordent avec tant
+de force, que dans l'espace d'une nuit elles s'ouvrent un passage dans
+un coffre de bois fort épais, en y faisant autant de trous que s'il
+avait été percé d'une décharge de petit plomb. Les plus grosses n'ont
+pas moins d'un pouce de long. Un jour Smith entreprit de briser un de
+leurs nids avec sa canne; mais l'unique effet de plusieurs coups fut
+d'attirer des milliers de fourmis à leurs portes. Il prit aussitôt le
+parti de la fuite, se souvenant que la morsure d'une fourmi noire
+cause des douleurs inexprimables, quoiqu'elle n'ait pas d'autre effet
+dangereux.</p>
+
+<p>On distingue aisément à la tête de leurs bataillons trente ou quarante
+guides qui surpassent les autres en grosseur, et qui dirigent leurs
+marches. Leurs expéditions se font ordinairement la nuit. Si les
+Européens, en les fuyant, oublient derrière eux quelques provisions de
+bouche, ou d'autres objets comestibles, ils doivent être sûrs que tout
+sera dévoré avant le jour; l'armée des fourmis se retire ensuite avec
+beaucoup d'ordre, et toujours chargée de quelque butin qu'elle a la
+précaution d'emporter.</p>
+
+<p>Pendant le séjour que Smith fit au cap Corse, un grand corps de cette
+milice vint rendre sa visite au château. Il était presque jour
+lorsque l'avant-garde entra dans la chapelle, où quelques domestiques
+nègres étaient endormis sur le plancher: ils furent réveillés par
+cette armée d'ennemis; et Smith, s'étant levé au bruit, eut peine à
+revenir de son étonnement; l'arrière-garde était encore à la distance
+d'un quart de mille: après avoir tenu conseil sur cet incident, on
+prit le parti de mettre une longue traînée de poudre sur le sentier
+que les fourmis avaient tracé, et dans tous les endroits où elles
+commençaient à se disperser. On en fit sauter ainsi plusieurs millions
+qui étaient déjà dans la chapelle; l'arrière-garde, ayant reconnu le
+danger, tourna tout d'un coup, et regagna directement ses habitations.</p>
+
+<p>Si les fourmis n'ont point un langage comme les Nègres, et plusieurs
+Européens se le sont imaginé, on ne peut douter, ajoute Smith,
+qu'elles n'aient quelque manière de se communiquer leurs intentions;
+il s'en convainquit par l'expérience suivante. Ayant découvert, à
+quelque distance des nids, quatre fourmis qui paraissaient être à la
+chasse, il tua un escargot et le jeta sur le chemin; elles passèrent
+quelques momens à reconnaître si c'était une proie qui leur convînt;
+ensuite une d'entre elles se détacha pour porter l'avis à leur
+habitation, tandis que les autres demeurèrent à faire la garde autour
+du corps mort: bientôt Bosman fut surpris d'en voir paraître un grand
+nombre qui vinrent droit au corps, et qui ne tardèrent point à
+l'entraîner. Dans d'autres occasions, il prit plaisir à renouveler la
+même expérience; il observa que, si le premier détachement ne
+suffisait pas pour la pesanteur du fardeau, les fourmis renvoyaient un
+second messager qui revenait avec un renfort.</p>
+
+<p>La disette ou la mauvaise qualité des viandes et des autres provisions
+rend les secours de la mer fort utiles à la conservation de la santé
+et de la vie. Il serait impossible de subsister long-temps sans cette
+ressource; car non-seulement les Nègres, mais la plupart des Européens
+mêmes ne vivent que de poisson, de pain et d'huile de palmier. Ceux
+qui aiment le poisson peuvent s'en rassasier pour cinq ou six sous; et
+s'ils ne s'attachent point à choisir le plus rare et le plus beau, ils
+peuvent se satisfaire aisément pour la moitié de ce prix. Si la pêche
+n'est pas heureuse, comme il arrive souvent dans la saison de l'hiver,
+où dans le mauvais temps, la vie du peuple est fort misérable.</p>
+
+<p>On nomme entre les poissons de mer la dorade, la bonite, les <i>jacots</i>,
+qui sont de la grosseur d'un veau, le brochet de mer, la morue, le
+thon et la raie. Les petits poissons, surtout les sardines, y sont
+dans une extrême abondance. Le meilleur poisson qu'on trouve dans
+cette mer, est la dorade. Elle a le goût du saumon. Les Anglais lui
+donnent le nom de <i>dauphin</i>, et les Hollandais celui de <i>poisson
+d'or</i>. On le regarde comme le plus léger de tous les animaux qui
+nagent. Les dorades se laissent prendre aisément lorsqu'elles sont
+pressées par la faim.</p>
+
+<p>La bonite est un fort bon poisson, mais inférieur à la dorade; on la
+prend dans les lieux où là mer est le plus agitée.</p>
+
+<p>Les Anglais du cap Corse regardent le poisson royal comme un des
+meilleurs et des plus délicats de la côte; mais il demande d'être pris
+dans la saison qui lui convient: sa pleine longueur est d'environ cinq
+pieds. Quelquefois on en découvre des troupes nombreuses au long du
+rivage. Plusieurs écrivains le nomment <i>seffer</i>, d'autres <i>nègre</i>,
+parce qu'il a la peau noire.</p>
+
+<p>On trouve assez abondamment dans cette mer un poisson de la grosseur
+des morues de l'Europe, qui porte le nom <i>de morue du Brésil</i>; il est
+fort gras et d'un excellent goût.</p>
+
+<p>Outre les poissons précédens et une infinité d'autres, qui servent de
+nourriture ordinaire aux habitans de la côte, il y en a de différentes
+sortes qui sont fort remarquables par leur grandeur, leur force et
+leurs autres qualités.</p>
+
+<p>Le plus monstrueux habitant des mers est le cachalot, qui a reçu des
+Hollandais le nom de <i>noordkaper</i>, et des Français celui de
+<i>souffleur</i>.</p>
+
+<p>Le poisson fétiche a tiré ce nom du respect ou de l'espèce de culte
+que les Nègres lui rendent. C'est un poisson d'une rare beauté; sa
+peau qui est brune sur le dos, devient plus claire et plus brillante
+près de l'estomac et du ventre. Il a le museau droit et terminé par
+une espèce de corne dure et pointue de trois pouces de longueur; ses
+yeux sont grands et vifs. Des deux côtés du corps, immédiatement après
+les ouïes, on découvre quatre ouvertures en longueur dont on ignore
+l'usage. Celui dont Barbot a donné la figure avait sept pieds de long.
+Il ne lui fut pas possible d'en goûter, parce que rien ne peut engager
+les Nègres à le vendre; mais ils lui permirent de le dessiner au
+crayon.</p>
+
+<p>Pendant le séjour qu'Atkins fit dans la baie du cap des Trois-Pointes,
+il vit régulièrement, vers le soir, un affreux poisson qui se remuait
+pesamment autour du vaisseau. Ce monstre, nommé <i>diable de mer</i> par
+les matelots, et <i>baudroie</i> sur les côtes de France, a un aspect
+hideux. Sa tête est démesurément grosse, ses nageoires ventrales ont
+la forme de mains. Entre ses yeux, placés sur la partie supérieure de
+la tête, s'élève un long filament terminé par une membrane assez
+large. Ce filament est suivi, dans la direction du dos, d'une rangée
+d'autres filamens qui diminuent de longueur en s'éloignant de la tête,
+garnie aussi de membranes et de fils. Des barbillons vermiformes sont
+répandus sur les côtés du corps, de la queue et de la tête, au-dessus
+de laquelle paraissent quelques tubercules ou aiguillons. Sa peau est
+mince, flasque et sans écailles. La couleur de la baudroie est obscure
+en dessus, et blanchâtre en dessous. Ce poisson, n'ayant ni armes
+défensives dans ses tégumens, ni force dans ses membres, ni célérité
+dans sa natation, est, malgré sa grandeur, contraint d'avoir recours à
+la ruse pour se procurer sa subsistance, et de réduire sa chasse à des
+embuscades; il s'enfonce dans la vase, se couvre de plantes marines,
+se cache entre les pierres, et ne laisse apercevoir que l'extrémité de
+ses filamens qu'il agite en différens sens, et auxquels il donne
+toutes les fluctuations qui peuvent les faire ressembler davantage à
+des vers où autres appâts; les autres poissons, attirés par cette
+proie apparente, s'approchent et sont engloutis par un seul mouvement
+de la baudroie dans son énorme gueule, et y sont retenus par les
+innombrables dents dont elle est armée. Les autres poissons connus sur
+la côte d'Or sont les mêmes que nous avons déjà vus dans ces mers.</p>
+
+<a id="chap_5_3" name="chap_5_3"></a>
+<h2>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="title">Côte des Esclaves.</p>
+
+<p>Les navigateurs européens étendent la côte des Esclaves depuis le Rio
+de Volta, où finit la côte d'Or, jusqu'au Rio Lugos, dans le royaume
+de Benin. La côte suivante prend le nom de <i>grand Benin</i>; celle
+d'après porte celui d'<i>Ouarre</i>, et s'étend vers le sud jusqu'au cap
+Formose. De là elle tourne à l'est jusqu'à Rio del Rey, d'où elle
+reprend au sud jusqu'au cap Consalvo, au-delà de l'équateur, et forme
+le golfe de Guinée.</p>
+
+<p>L'Europe n'a que trois établissemens sur cette côte. Le premier, qui
+se nomme <i>Kita</i>, est un comptoir anglais de la Compagnie royale
+d'Afrique, éloigné de quinze lieues à l'est de Lay ou d'Alampo, sur la
+côte d'Or. Le second se nomme Fida ou Juida; les Anglais, les Français
+et les Hollandais y ont des comptoirs et des forts. Le troisième
+établissement, qui s'appelle <i>Iakin</i>, est un comptoir anglais à trois
+lieues à l'est de Juida; mais diverses raisons l'ont fait abandonner,
+sans qu'on ait pensé depuis à le rétablir.</p>
+
+<p>La côte des Esclaves comprend les côtes de Koto, de Popo, de Juida et
+d'Ardra, quatre royaumes qui se suivent immédiatement, et qui tous
+font le commerce des esclaves. Nous ne nous arrêterons que sur celui
+de Juida, dont nous avons promis de donner une notice. C'est le centre
+du commerce des esclaves, et le pays le plus fréquenté «t le mieux
+connu des Européens sous cette latitude.</p>
+
+<p>Il commence à cinq ou six lieues du village de Popo, et s'étend à
+quinze ou seize lieues le long de la côte; sa largeur est de huit ou
+neuf lieues dans les terres; il est à 6° 20´ de latitude nord; ses
+bornes sont le royaume de Popo au nord-ouest, et celui d'Ardra au
+sud-est.</p>
+
+<p>Le pays est arrosé par deux ruisseaux qui méritent néanmoins le nom de
+rivières, et qui descendent tous deux du royaume d'Ardra. Celui qui
+est le plus au sud coule à la distance d'une lieue et demie de la mer,
+et porte le nom d'<i>Iakin</i>, qu'il tire d'une ville du royaume d'Ardra;
+l'eau en est jaunâtre. Il n'est navigable que pour les pirogues; à
+peine a-t-il trois pieds de profondeur; et, dans plusieurs endroits,
+il en a beaucoup moins.</p>
+
+<p>Le second, qui se nomme <i>Eufrates</i> (on ne sait pas pourquoi ce nom
+grec se trouve en Guinée), arrose la ville d'Ardra, et va passer à la
+distance d'une lieue de Sabi ou Xavier, capitale du royaume de Juida;
+il est plus large et plus profond que le premier; son eau est
+excellente, et, s'il n'était pas bouché par quelques bancs de sable,
+il serait navigable. Les rois de Juida ont établi depuis long-temps à
+tous ses gués une sorte de douane où tous les passans sont obligés de
+payer deux bedjis ou cauris. Les grands du pays, et les Européens
+mêmes, ne sont pas exempts de ce droit.</p>
+
+<p>Tous les Européens qui ont fait le voyage de Juida conviennent que
+c'est une des plus délicieuses contrées de l'univers. Les arbres y
+sont d'une grandeur et d'une beauté admirables, sans être offusqués,
+comme dans les autres parties de la Guinée, par des buissons et de
+mauvaises plantes. La verdure des campagnes, qui ne sont divisées que
+par des bosquets ou des sentiers, fort agréables, et la multitude des
+villages qui se présentent dans un si bel espace, forment la plus
+charmante perspective qu'on puisse s'imaginer. Il n'y a ni montagnes
+ni collines qui arrêtent la vue. Tout le pays s'élève doucement,
+jusqu'à trente ou quarante milles de la côte, comme un large et
+magnifique amphithéâtre, d'où les yeux se promènent jusqu'à la mer;
+plus on avance, plus on le trouve peuplé; c'est la véritable image des
+Champs-Élysées; du moins les voyageurs osent donner ce nom à cette
+belle contrée, sans réfléchir qu'un pays où l'on trafique sans cesse
+de la liberté des hommes rappelle plutôt l'idée de l'enfer que celle
+de l'Élysée.</p>
+
+<p>À ceux qui viennent de la mer cette contrée présente un spectacle
+charmant: c'est, un mélange de petits bois et de grands arbres. Ce
+sont des groupes de bananiers, de figuiers, d'orangers, etc., au
+travers desquels on découvre les toits d'un nombre infini de villages,
+dont les maisons, couvertes de paille et couronnées de cannes, forment
+un très-beau paysage.</p>
+
+<p>Les Nègres de Juida, bien différens de la plupart des peuples de
+Guinée, n'abandonnent que les terres absolument stériles: tout est
+cultivé, semé, planté, jusqu'aux enclos de leurs villages et de leurs
+maisons. Leur activité va si loin, que le jour de leur moisson ils
+recommencent à semer, sans laisser à la terre un moment de repos:
+aussi leur terroir est-il si fertile, qu'il produit deux ou trois
+fois l'année. Les pois succèdent au riz; le millet vient après les
+pois; le maïs après le millet; les patates et les ignames après le
+maïs. Les bords des fossés, des haies et des enclos sont plantés de
+melons et de légumes. Il ne reste pas un pouce de terre en friche.
+Leurs grands chemins ne sont que des sentiers. La méthode commune,
+pour la culture des terres, est de l'ouvrir en sillons. La rosée qui
+se rassemble au fond de ces ouvertures, et l'ardeur du soleil qui en
+échauffe les côtés, hâtent beaucoup plus les progrès de leurs plantes
+et de leurs semences que dans un terroir plat.</p>
+
+<p>Avec si peu d'étendue, le royaume de Juida est divisé en vingt-six
+provinces ou gouvernemens, qui tirent leurs noms des principales
+villes. Ces petits états sont distribués entre les principaux
+seigneurs du pays, et deviennent héréditaires dans leurs familles. Le
+roi, qui n'est que leur chef, gouverne particulièrement la province de
+Sabi ou Xavier, c'est-à-dire celle qui passe pour la première du
+royaume, comme la ville du même nom en est la capitale.</p>
+
+<p>Tout le pays est si rempli de villages et si peuplé, qu'il ne paraît
+composer qu'une seule ville, divisée en autant de quartiers, et
+partagée seulement par des terres cultivées, qu'on prendrait pour des
+jardins.</p>
+
+<p>Aussitôt que les Nègres voient entrer dans la rade un vaisseau de
+l'Europe, ils méprisent tous les dangers pour apporter à bord du
+poisson; l'expérience les rend sûrs d'être bien payés, et d'obtenir
+quelques verres d'eau-de-vie par-dessus. C'est parleurs pirogues que
+les capitaines de chaque nation écrivent aux directeurs-généraux pour
+leur donner avis de leur arrivée. Après avoir réglé les signaux de mer
+et de terre, et fait dresser des tentes sur le rivage; le capitaine se
+met dans sa chaloupe pour s'avancer à cent pas de la barre,
+c'est-à-dire jusqu'au lieu où commence la grande agitation des vagues:
+il y trouve une pirogue qui l'attend. Les personnes sensées se
+dépouillent de leurs habits jusqu'à la chemise, parce que le moindre
+de tous les maux qu'on peut craindre est d'être bien mouillé de la
+troisième vague; toute l'adresse des rameurs ne peut garantir là
+pirogue d'être couverte d'eau, et l'on est inondé depuis la tête
+jusqu'aux pieds. Les Nègres sautent dehors; et, secondés par ceux qui
+les attendent au rivage, ils mettent la pirogue et tous les passagers
+sur le sable.</p>
+
+<p>Il ne sera point inutile d'expliquer ici ce que c'est que cette barre
+qui règne tout le long de la côte de Guinée, et qui est plus ou moins
+dangereuse, suivant la position des côtes, et suivant la nature des
+vents auxquels elle est exposée.</p>
+
+<p>Par le terme de <i>barre</i>, on entend l'effet produit par trois vagues,
+qui viennent se briser successivement contre la côte, et dont la
+dernière est toujours la plus dangereuse, parce qu'elle forme une
+sorte d'arcade assez haute et d'un assez grand diamètre pour couvrir
+entièrement une pirogue, la remplir d'eau et l'abîmer avant qu'elle
+puisse toucher au rivage. Les deux premières vagues ne s'enflent pas
+tant, et ne forment point d'arche en approchant du rivage: la
+première, parce qu'elle n'est pas repoussée par une vague précédente
+qui ait eu le temps de se briser avant qu'elle arrive; la seconde,
+parce que le retour seul de la première n'a pas assez de force pour
+repousser fort impétueusement celle qui la suit. Mais la troisième,
+qui trouve le repoussement de la seconde augmenté par celui de la
+première, forme cette arcade terrible, qui porte proprement le nom de
+<i>barre</i>, et qui a causé la perte de tant de malheureux.</p>
+
+<p>L'adresse des rameurs nègres consiste à sauter promptement dans l'eau,
+et à soutenir la pirogue des deux côtés pour empêcher qu'elle ne
+tourne. Cette opération la conduit à terre dans un moment, avec autant
+de sûreté pour les passagers que pour les marchandises. Depuis que les
+Européens font le commerce à Juida, les Nègres du pays ont eu le temps
+de se familiariser avec ce dangereux passage. Il est rare à présent
+qu'une pirogue y périsse. Il arrive encore plus rarement que les
+rameurs aient quelque risque à courir, parce qu'ils sont excellens
+nageurs, et qu'étant nus ils comptent pour rien d'être un peu secoués
+par les flots. Leur hardiesse est si tranquille, qu'ils profitent
+souvent de l'occasion pour dérober de l'eau-de-vie ou des cauris.
+S'ils n'ont pas quelques Européens qui les observent, ils cessent
+quelque temps d'avancer, en soutenant la pirogue avec leurs rames,
+tandis qu'un des plus adroits perce les barils et sert de l'eau-de-vie
+à tous les autres; ensuite ils recommencent à ramer de toutes leurs
+forces, et, lorsqu'ils arrivent au rivage, ils racontent froidement,
+pour excuser leur lenteur, que la pirogue a fait une voie d'eau, et
+qu'ayant été forcés de la boucher, ils ont eu beaucoup de peine à
+surmonter les difficultés. S'ils sont observés de si près qu'ils ne
+puissent tromper, ils ont l'art de renverser la pirogue dans quelque
+lieu où les barils et les caisses coulent à fond, et la nuit suivante
+ils reviennent les pêcher.</p>
+
+<p>Après avoir débarqué les marchandises, on les place sous des tentes
+que les capitaines font dresser sur le rivage. Au sommet de ces tentes
+on élève des pavillons qui servent à donner les signaux réglés entre
+les marchands qui sont à terre et les barques qui demeurent à l'ancre
+au delà de la barre; car, à si peu de distance, il n'en est pas moins
+impossible de se faire entendre en criant, et même avec le porte-voix.
+Le bruit des vagues qui se brisent incessamment contre la rade
+l'emporte sur celui du tonnerre.</p>
+
+<p>Autrefois les Anglais et les Hollandais étaient seuls en possession du
+commerce de Juida; mais les Français obtinrent par degrés la liberté
+d'y bâtir un fort; et l'adresse des habitans a fait ouvrir enfin leur
+port à toutes les nations. Il en résulte un effet très-désavantageux
+pour la compagnie anglaise d'Afrique: le prix des esclaves, qui était
+anciennement réglé pour elle à trois livres sterling par tête (72
+fr.), est monté dans ces derniers temps jusqu'à vingt (480 fr.).</p>
+
+<p>Il se tient tous les quatre jours un grand marché à Sabi ou Xavier,
+dans différens endroits de cette ville. Il s'en tient un autre dans la
+province d'Aploga, où la foule est si grande, qu'on n'y voit pas
+ordinairement moins de cinq ou six mille marchands.</p>
+
+<p>Ces marchés sont réglés avec tant d'ordre et de sagesse, qu'il ne s'y
+passe jamais rien contre les lois. Chaque espèce de marchands et de
+marchandises a sa place assignée. Il est permis à ceux qui achètent de
+marchander aussi long-temps qu'il leur plaît, mais sans tumulte et
+sans fraude. Le roi nomme un juge, assisté de quatre officiers bien
+armés, qui a non-seulement le droit d'inspection sur toutes sortes de
+commerce, mais celui d'écouter les plaintes et de les terminer par une
+courte décision, en vendant pour l'esclavage ceux qui sont convaincus
+de vol ou d'avoir troublé le repos public. Outre ce magistrat, un
+grand du royaume, nommé le <i>konagongla</i>, est chargé du soin de la
+monnaie ou des bedjis. Il en faut quarante pour faire un toqua. Cet
+officier examine les cordons, et s'il s'y trouve une coquille de
+moins, il les confisque au profit du roi.</p>
+
+<p>Les marchés sont environnés de petites baraques qui sont occupées par
+des cuisiniers ou des traiteurs pour la commodité du public. Il ne
+manque rien dans tous ces marchés. On y vend des esclaves de tous les
+âges et des deux sexes, des b&oelig;ufs et des vaches, des moutons, des
+chèvres, des chiens, de la volaille et des oiseaux de toute espèce;
+des singes et d'autres animaux; des draps de l'Europe, des toiles, de
+la laine et du coton, des calicots où toiles des Indes, des étoffes de
+soie, des épices, des merceries, de la porcelaine de la Chine, de l'or
+en poudre et en lingots, du fer en barre et en &oelig;uvre; enfin toutes
+sortes de marchandises d'Europe, d'Asie et d'Afrique, à des prix fort
+raisonnables. Cette abondance est d'autant plus surprenante, qu'une
+partie de tous ces biens est achetée de la seconde ou de la troisième
+main par des marchands qui les vont revendre à trois ou quatre cents
+lieues du pays.</p>
+
+<p>Les principales marchandises du royaume de Juida sont les étoffes de
+la fabrique des femmes, les nattes, les paniers, les cruches pour le
+peytou, les calebasses de toutes sortes de grandeurs, les plats et les
+tasses de bois, les pagnes rouges et bleus, la malaguette, le sel,
+l'huile de palmier, le kanki et d'autres denrées.</p>
+
+<p>Le commerce des esclaves est exercé par les hommes, et celui de toutes
+les autres marchandises par les femmes. Nos plus fins marchands
+pourraient recevoir des leçons de ces habiles Négresses, soit dans
+l'art du débit, soit dans celui dès comptes. Aussi les hommes se
+reposent-ils entièrement sur leur gestion.</p>
+
+<p>La monnaie courante dans tous les marchés est de la poudre d'or ou des
+bedjis. Comme on ne connaît pas l'usage du crédit, les marchands n'ont
+pas l'embarras des livres de compte.</p>
+
+<p>Les Européens, les seigneurs de Juida, et les Nègres riches se font
+porter dans des hamacs sur les épaules de leurs esclaves. C'est du
+Brésil que viennent les plus beaux hamacs: ils sont de coton. Les uns
+sont d'une étoffe continue, comme le drap; les autres à jour, comme
+nos filets pour la pèche. Leur longueur ordinaire est de sept pieds,
+sur dix, douze et quatorze de largeur. Aux deux extrémités il y a
+cinquante ou soixante n&oelig;uds d'un tissu de soie ou de coton, que les
+Nègres appellent rubans, chacun de la longueur de trois pieds. Tous
+les rubans de chaque bout s'unissent pour composer une chaîne, au
+travers de laquelle on passe une corde, qu'on attache des deux côtés
+au bout d'une perche de bambou longue de quinze ou seize pieds; de
+sorte que le hamac suspendu prend la forme d'un demi-cercle. Deux
+esclaves portent les deux extrémités de la perche sur leur tête. La
+personne qui se fait porter s'assied ou se couche de toute sa longueur
+dans le hamac; mais elle ne se met pas en ligne directe, parce que,
+dans cette situation, elle aurait le corps plié et les pieds aussi
+hauts que la tête. Sa position est diagonale, c'est-à-dire, qu'ayant
+la tête et les pieds d'un coin à l'autre, elle est aussi commodément
+que dans un lit. Les personnes de distinction se servent d'un oreiller
+qui leur soutient la tête.</p>
+
+<p>Les hamacs qu'on apporte du Brésil sont de différentes couleurs et
+fort bien travaillés, avec des soupentes et des franges de la même
+étoffe qui tombent des deux côtés, et leur donnent fort bonne grâce.
+On s'y sert ordinairement d'un parasol qu'on tient à la main. Si l'on
+voyage pendant la nuit, on passe sur la perche une toile cirée pour se
+garantir de la rosée, qui est dangereuse dans ce pays. Il n'y a point
+de litière où l'on dorme si commodément que dans cette voiture.</p>
+
+<p>Lorsque les directeurs sortent du comptoir pour la promenade ou pour
+quelque voyage, ils sont toujours escortés d'un capitaine nègre, ou
+d'un seigneur qui protége leur nation, et qui suit immédiatement dans
+son hamac. À la tête du convoi, un Nègre porte l'enseigne de la
+nation. Il est suivi d'une garde de cent ou deux cents Nègres, avec
+leurs tambours et leurs trompettes. Ceux qui ont des fusils tirent
+continuellement. Les tambours battent, les trompettes sonnent, et la
+marche n'est qu'une danse continuelle.</p>
+
+<p>La qualité du climat ne laisse point aux Européens le choix d'une
+autre voiture. Ils ne pourraient faire un mille à pied, dans l'espace
+d'un jour, sans être dangereusement affaiblis par l'excès de la
+chaleur; au lieu qu'ils sont fort soulagés dans un hamac par la toile
+qui les couvre, et par le mouvement de l'air que leurs porteurs
+agitent continuellement.</p>
+
+<p>Les habitans naturels de cette contrée sont généralement de haute
+taille, bien faits et robustes. Leur couleur n'est pas d'un noir de
+jais si luisant que sur la côte d'Or, et l'est encore moins que sur le
+Sénégal et sur la Gambie. Mais ils sont beaucoup plus industrieux et
+plus capables de travail, sans être moins ignorans.</p>
+
+<p>Avec peu de lumières, ils sont pourtant très-civilisés et très-polis.
+Bosman les met fort au-dessus de tous les autres Nègres, autant pour
+les mauvaises que pour les bonnes qualités.</p>
+
+<p>Les devoirs mutuels de la civilité sont si bien établis entre eux, et
+leur respect va si loin pour leurs supérieurs, que, dans les visites
+qu'ils leur rendent, ou dans une simple rencontre, l'inférieur se
+jette à genoux, baise trois fois la terre en frappant des mains,
+souhaite le bonjour à celui qu'il se croit obligé d'honorer, et le
+félicite sur sa santé ou sur d'autres avantages dont il le voit jouir.
+De l'autre côté, le supérieur, sans changer de posture, fait une
+réponse obligeante, bat doucement les mains, et souhaite aussi le
+bonjour. L'inférieur ne cesse pas de demeurer assis à terre ou
+prosterné jusqu'à ce que l'autre le quitte ou lui témoigne que c'est
+assez. Si c'est l'inférieur que ses affaires obligent de partir le
+premier, il en demande la permission, et se retire en rampant; car on
+regarderait comme un crime dans la nation de paraître debout ou de
+s'asseoir sur un banc devant ses supérieurs. Les enfans ne sont pas
+moins respectueux pour leurs pères, et les femmes pour leurs maris.
+Ils ne leur présentent et ne reçoivent rien d'eux sans se mettre à
+genoux, et sans employer les deux mains; ce qui passe encore pour une
+plus grande marque de soumission. S'ils leur parlent, c'est en se
+couvrant la bouche de la main, dans la crainte de les incommoder par
+leur haleine.</p>
+
+<p>Deux personnes d'égale condition qui se rencontrent commencent par se
+mettre à genoux et frappent des mains, après quoi elles se saluent en
+faisant des v&oelig;ux mutuels pour leur bonheur et leur santé. Qu'une
+personne de distinction éternue, toutes les personnes présentes
+tombent à genoux, baisent la terre, frappent des mains et lui
+souhaitent toutes sortes de prospérités. Un Nègre qui reçoit quelque
+présent de son supérieur frappe des mains, baise la terre et fait un
+remercîment fort affectueux. Enfin les distinctions de rang et les
+gradations de respect sont aussi bien observées entre les Nègres de
+Juida que dans aucun autre endroit du monde, bien différens de ceux de
+la côte d'Or, qui vivent ensemble comme des brutes, sans aucune idée
+de bienséance et de politesse.</p>
+
+<p>Les mêmes cérémonies se répètent scrupuleusement chaque fois qu'on se
+rencontre, fût-ce vingt fois le jour; et la négligence dans ces usages
+est punie par une amende. Toute la nation, dit Desmarchais, marque une
+considération singulière pour les Français: le dernier roi de Juida
+portait si loin ce sentiment, qu'un de ses principaux officiers ayant
+insulté un Français, et levé la canne pour le frapper, il lui fit
+couper la tête sur-le-champ, sans se laisser fléchir par les ardentes
+sollicitations du directeur français en faveur du coupable.</p>
+
+<p>Les Chinois mêmes ne portent pas plus loin les formalités du
+cérémonial, et ne les observent pas avec plus de rigueur. Un Nègre de
+Juida qui se propose de rendre visite à son supérieur envoie d'abord
+chez lui pour lui faire demander sa permission et l'heure qui lui
+convient: après avoir reçu sa réponse, il sort accompagné de tous ses
+domestiques et de ses instrumens musicaux, si sa condition lui permet
+d'en avoir: ce cortége marche devant lui lentement et en fort bon
+ordre; il ferme la marche, porté par deux esclaves sur son hamac;
+lorsqu'il est arrivé à quelques pas du terme, il descend et s'avance à
+la première porte, où il trouve les domestiques de la maison; alors il
+fait cesser la musique, et se prosterne à terre avec tout son train;
+les domestiques qui sont venus pour le recevoir se mettent dans la
+même posture; on dispute long-temps à qui se lèvera le premier; il
+entre enfin dans la première cour, y laisse le gros de ses gens, et
+n'en prend qu'un petit nombre à sa suite.</p>
+
+<p>Les domestiques de la maison l'ayant introduit dans la salle
+d'audience, il y trouve le maître assis, qui ne fait pas le moindre
+mouvement pour quitter sa position; il se met à genoux devant lui,
+baise la terre, frappe des mains, et souhaite à son seigneur une
+longue vie avec toutes sortes de prospérités: il répète trois fois
+cette cérémonie, après quoi l'autre, sans se remuer, lui dit de
+s'asseoir, et le fait placer vis-à-vis de lui sur une natte ou sur une
+chaise, suivant la manière dont il est assis lui-même; il commence
+alors la conversation: lorsqu'elle a duré quelque temps, il fait signe
+à ses gens d'apporter des liqueurs, et les présente à son hôte; c'est
+le signal de la retraite. L'étranger recommence alors ses génuflexions
+avec les mêmes complimens, et se retire; les domestiqués de la maison
+le conduisent jusqu'à la porte, et le pressent de remonter dans son
+hamac; mais il s'en défend, et de part et d'autre, on se prosterne
+comme à l'arrivée; il monte ensuite dans le hamac; les instrumens
+recommencent à jouer, et le convoi se remet en marche dans le même
+ordre qu'il est venu. Il paraît par ce détail que la politesse des
+inférieurs est très-soumise, et celle des supérieurs très-humiliante.
+Quoi qu'en disent les voyageurs, ce n'est pas là le chef-d'&oelig;uvre de
+l'urbanité; celle de l'Europe est infiniment mieux entendue,
+puisqu'elle consiste à établir, autant qu'il est possible, les
+apparences de l'égalité.</p>
+
+<p>Mais si les habitans de Juida surpassent tous les autres Nègres en
+industrie comme en politesse, ils l'emportent beaucoup aussi par le
+goût et la subtilité qu'ils ont pour le vol. À l'arrivée de Bosman
+dans ce comptoir, le roi lui déclara que ses sujets ne ressemblaient
+point à ceux d'Ardra et des autres pays voisins, qui étaient capables,
+au moindre mécontentement, d'empoisonner les Européens. «C'est, lui
+dit le prince, ce que vous ne devez jamais craindre ici; mais je vous
+avertis de prendre garde à vos marchandises, car mon peuple est fort
+enclin au vol, et ne vous laissera que ce qu'il ne pourra prendre.»
+Bosman, charmé de cette franchise, résolut d'être si attentif, qu'on
+ne pût le tromper aisément; mais il éprouva bientôt que l'adresse des
+habitans surpassait toutes ses précautions. Il ajoute qu'à l'exception
+de deux ou trois des principaux seigneurs du pays, toute la nation de
+Juida n'est qu'une troupe de voleurs, d'une expérience si consommée
+dans leur profession, que, de l'aveu des Français, ils entendent mieux
+cet art que les plus habiles filous de Paris.</p>
+
+<p>Les Nègres de Juida sont généralement mieux vêtus que ceux de la côte
+d'Or; mais ils n'ont pas d'ornemens d'or et d'argent: leur pays ne
+produit aucun de ces précieux métaux, et les habitans n'en connaissent
+pas même le prix.</p>
+
+<p>Le blé des Nègres de Juida est le millet. Ils ont l'art de le moudre
+entre deux pierres, qu'ils appellent <i>pierres de kanki</i>, à peu près
+comme les peintres broient leurs couleurs: de la farine pétrie avec un
+peu d'eau ils composent des morceaux de pâte qu'ils font bouillir dans
+un pot de terre, ou cuire au feu sur un fer ou une pierre; cette
+espèce de pain, qu'ils appellent <i>kanki</i>, se mange avec un peu d'huile
+de palmier: une calebasse de <i>peytou</i> et quelques ignames, ou quelques,
+patates qu'ils y joignent, sont la nourriture ordinaire du plus grand
+nombre.</p>
+
+<p>La plupart des usages de Juida ont beaucoup de ressemblance avec ceux
+de la côte d'Or, à l'exception de ce qui regarde le culte religieux.</p>
+
+<p>Les hommes ont communément un plus grand nombre de femmes que sur la
+côte d'Or. Sans être extrêmement fécondes, elles sont fort éloignées
+d'être stériles, et non-seulement les hommes sont ardens et robustes,
+mais ils emploient divers ingrédiens pour exciter la nature. Bosman a
+vu des Nègres qui se glorifiaient d'avoir plus de deux cents enfans.
+Ayant demandé un jour au capitaine Agoci, qui servait depuis plusieurs
+années d'interprète aux Hollandais, si sa famille était nombreuse,
+parce qu'il était toujours suivi de quantité d'enfans, le Nègre
+répondit avec un soupir, qu'il n'en avait que soixante-dix, et qu'il
+lui en était mort le même nombre. Le roi, qui était témoin de cette
+conversation, assura Bosman qu'un de ses vice-rois avait repoussé un
+puissant ennemi sans autre secours que ses fils et ses petits-fils,
+avec tous ses esclaves, et que cette famille était composée de deux
+mille hommes, au nombre desquels il ne comptait ni les filles ni
+plusieurs enfans morts. Cela rappelle les guerres de famille entre les
+patriarches. Il ne faut pas s'étonner que le pays soit si peuplé, et
+qu'il en sorte annuellement un si grand nombre d'esclaves.</p>
+
+<p>D'ailleurs les richesses consistent dans la multitude des enfans; mais
+les pères en disposent à leur gré, et, ne réservant quelquefois que
+l'aîné des mâles, ils vendent tout le reste pour l'esclavage: un
+royaume de si peu d'étendue fournit tous les mois un millier
+d'esclaves au marché.</p>
+
+<p>La circoncision des enfans est une pratique établie dans cette
+contrée, sans que les habitans en puissent apporter d'autre raison que
+l'usage de leurs pères, dont ils en ont reçu l'exemple: on soumet même
+quelques filles à cette cérémonie sanglante.</p>
+
+<p>À la mort de son père, l'aîné des fils hérite non-seulement de tous
+ses biens et de ses bestiaux, mais même de ses femmes, avec lesquelles
+il commence aussitôt à vivre en qualité de mari; sa mère seule est
+exceptée; elle devient maîtresse d'elle-même, dans un logement séparé,
+avec un fonds réglé pour sa subsistance; cet usage n'est pas moins
+établi pour le peuple que pour le roi et les seigneurs.</p>
+
+<p>L'application extraordinaire que les Nègres de Juida apportent au
+commerce et à l'agriculture ne leur ôte pas le goût du plaisir et de
+l'amusement; leur principale passion dans ce genre est pour le jeu.
+Bosman rapporte qu'ils y risquent volontiers tout ce qu'ils possèdent,
+et qu'après avoir perdu leur argent et leurs marchandises, ils sont
+capables de jouer leurs femmes, leurs enfans, et de finir par se jouer
+eux-mêmes.</p>
+
+<p>Desmarchais observe en effet qu'avec autant de passion pour le jeu que
+les Chinois, ils se dispensent de les imiter sur un seul point: c'est
+qu'au lieu de se pendre après avoir tout perdu, ils jouent leur propre
+corps, et sont vendus par celui que la fortune favorise. Ce désordre
+avait engagé un de leurs rois à défendre tous les jeux de hasard sous
+peine de l'esclavage.</p>
+
+<p>Ils appréhendent tellement la mort, qu'ils ne peuvent en entendre
+parler, dans la crainte de hâter son arrivée en prononçant son nom;
+c'est un crime capital de la nommer devant le roi et les grands.
+Bosman, se disposant à partir, dans son premier voyage, demanda au
+roi, qui lui devait environ cent livres sterling (2400 fr.), de qui il
+recevrait cette somme à son retour, en cas de mort: tous les assistans
+parurent extrêmement surpris à cette question; mais le roi, qui
+entendait un peu la langue portugaise, considérant que Bosman
+ignorait les usages du pays, lui répondit avec un sourire: «Soyez
+là-dessus sans inquiétude; vous ne me trouverez pas mort, car je
+vivrai toujours.» Bosman s'aperçut fort bien qu'il avait commis une
+imprudence. Lorsqu'il fut retourné au comptoir, son interprète lui
+apprit qu'il était défendu, sous peine de la vie, de parler de mort en
+présence du roi, et, bien plus, de parler de la sienne. Cependant
+étant devenu plus familier avec ce prince, dans son second et dans son
+troisième voyage, il prit la liberté de railler souvent les seigneurs
+de la cour sur la crainte qu'ils avaient de la mort; il parvint à les
+faire rire de leur propre faiblesse, et le roi même prenait plaisir à
+l'entendre; mais les Nègres n'en étaient pas moins réservés, et
+n'osaient ouvrir la bouche sur le même sujet.</p>
+
+<p>Ils sont persuadés qu'il existe un être dont l'univers est l'ouvrage,
+et qui mérite par conséquent d'être préféré aux fétiches, qui sont
+eux-mêmes ses créatures; mais ils ne le prient point, et ne lui
+offrent point de sacrifices. «Ce grand Dieu, disent-ils, est trop
+élevé au-dessus d'eux pour s'occuper de leur situation; il a confié le
+gouvernement du monde aux fétiches, qui sont des puissances
+subordonnées auxquelles les Nègres doivent s'adresser.»</p>
+
+<p>Les Nègres les plus sensés de Juida, du moins entre les grands, ont
+une idée confuse de l'existence d'un seul Dieu, qu'ils placent dans
+le ciel; ils lui attribuent le soin de punir le mal et de récompenser
+le bien; ils croient que le tonnerre vient de lui; ils reconnaissent
+que les blancs, qui lui adressent leur culte, sont beaucoup plus
+heureux que les Nègres, dont le partage est de servir le diable,
+méchante et pernicieuse puissance, qu'ils n'ont pas la hardiesse
+d'abandonner, parce qu'ils redoutent la fureur de la populace.</p>
+
+<p>Les habitans de Juida ont quelques notions de l'enfer, du diable et de
+l'apparition des esprits; ils mettent l'enfer dans un lieu souterrain,
+où les méchans sont punis par le feu.</p>
+
+<p>Les fétiches de Juida peuvent être divisés en deux classes, celle des
+grands et celle des petits: la première classe est celle des fétiches
+publics, le serpent, les arbres, la mer et l'Agoye.</p>
+
+<p>L'Agoye est une hideuse figure de terre noire qui ressemble plus à un
+crapaud qu'à un homme: c'est la divinité qui préside aux conseils.
+L'usage est de la consulter avant de former une entreprise; ceux qui
+ont besoin de ses inspirations s'adressent d'abord au sacrificateur,
+et lui expliquent le sujet qui les amène; ensuite ils offrent leur
+présent à l'Agoye, sans oublier de payer le droit du prêtre: il fait
+quantité de grimaces que le suppliant regarde avec beaucoup de
+respect; il jette des balles au hasard, d'un plat dans l'autre,
+jusqu'à ce que le nombre se trouve impair dans chaque plat: il répète
+plusieurs fois cette opération; et, si le nombre continue d'être
+impair, il déclare que l'entreprise est heureuse. La prévention des
+Nègres est si forte, que, si leurs espérances sont trompées, comme il
+arrive souvent, ils en rejettent la faute sur eux-mêmes, sans accuser
+jamais l'Agoye.</p>
+
+<p>Mais le respect qu'on porte aux grands fétiches est extrêmement
+partagé par la multitude innombrable que chaque particulier choisit à
+son gré. Les plus communs sont de terre grasse, parce qu'il est aisé
+de faire prendre toutes sortes de formes à cette terre.</p>
+
+<p>Bosman rapporte qu'étant sur la côte de Juida, en 1698 et 1699, il y
+vint un moine augustin de l'île de San-Thomé pour convertir les
+Nègres. Ce missionnaire proposa au roi d'écouter ses instructions; et,
+dans la première visite que Bosman rendit à ce prince, il lui demanda
+ce qu'il pensait de cette proposition: «Je la loue, lui dit le roi, et
+ce missionnaire me paraît fort honnête homme; mais je suis résolu de
+m'en tenir à mes fétiches.» Le même religieux, se trouvant avec Bosman
+dans la compagnie d'un seigneur qui passait pour un homme d'esprit,
+déclara d'un ton menaçant: «Que si le peuple de Juida persistait dans
+ses fausses opinions et dans ses m&oelig;urs déréglées, il ne pouvait
+éviter de tomber dans les flammes de l'enfer pour y brûler
+éternellement avec le diable.» Le seigneur nègre répondit froidement:
+«Nous ne valons pas mieux que nos ancêtres; ils ont mené la même vie
+et professé le même culte: si nous sommes condamnés à brûler, notre
+consolation sera de brûler avec eux.» Cette réponse fit perdre toute
+espérance au missionnaire; il pria Bosman de lui obtenir du roi son
+audience de congé, et quelque temps après il remit à la voile.</p>
+
+<p>Desmarchais donne une description fort exacte de l'espèce de serpent
+qui fait le principal objet de la religion de Juida, et qu'on nomme
+<i>serpent-fétiche</i>. Cette espèce a la tête grosse et ronde, les yeux
+bleus et fort ouverts, la langue courte et pointue comme un dard, le
+mouvement d'une grande lenteur, excepté lorsqu'elle attaque un serpent
+venimeux; elle a la queue petite et pointue, la peau fort belle; le
+fond de sa couleur est un blanc sale, avec un mélange agréable de
+raies et de taches jaunes, bleues et brunes. Ces serpens sont d'une
+douceur surprenante: on peut marcher sur eux sans crainte; ils se
+retirent sans aucune marque de colère.</p>
+
+<p>Ils sont si privés, qu'ils se laissent prendre et manier. Leur unique
+antipathie est contre les serpens venimeux, dont la morsure est
+dangereuse; ils les attaquent dans quelque lieu qu'ils les
+rencontrent, et semblent prendre plaisir à délivrer les hommes de leur
+poison. Les blancs mêmes ne font pas difficulté de manier ces
+innocentes créatures, et badinent avec elles sans le moindre danger.
+Il ne faut pas craindre de les confondre avec les autres. L'espèce de
+serpens venimeux est noire, longue de deux brasses, et d'un pouce et
+demi de diamètre; ils ont la tête plate et deux dents crochues; ils
+rampent toujours la tête levée et la gueule ouverte, attaquent
+furieusement tout ce qui se présente.</p>
+
+<p>Le serpent sacré a moins de longueur: il n'a point ordinairement plus
+de sept pieds et demi, mais il est aussi gros que la cuisse d'un
+homme. Les Nègres assurent que le premier père de cette race est
+encore vivant, et qu'il est d'une prodigieuse grosseur.</p>
+
+<p>Bosman prétend avoir observé que ces serpens ne peuvent mordre ni
+piquer. Il traite de chimère l'opinion des Nègres qui regardent leur
+morsure comme un préservatif contre celle des autres serpens; il
+assure, au contraire, qu'ils ne peuvent se défendre eux-mêmes du
+poison des autres, et que dans les combats qu'ils leur livrent
+souvent, quoique beaucoup plus gros et plus vigoureux, ils seraient
+rarement vainqueurs, si ces rencontres n'arrivaient ordinairement près
+des villes et des villages, où le secours de leurs adorateurs les fait
+triompher de leur ennemi. Une des principales raisons qui les a fait
+choisir aux Nègres pour l'objet de leur culte, est la bonté de leur
+naturel. C'est un crime capital de leur nuire ou de les outrager
+volontairement; mais s'il arrive par hasard qu'on marche dessus, ils
+se retirent avec plus de frayeur que de colère; ou s'ils se servent de
+leurs dents pour mordre, la blessure est toujours sans danger.</p>
+
+<p>Ce serpent vient d'Ardra, dans son origine, et voici ce que l'on
+rapporte sur l'introduction de son culte. L'armée de Juida étant près
+de livrer bataille à celle d'Ardra, il sortit de celle-ci un gros
+serpent qui se retira dans l'autre: non-seulement sa forme n'avait
+rien d'effrayant, mais il partit si doux et si privé, que tout le
+monde fut porté à le caresser. Le grand sacrificateur le prit dans ses
+bras et le leva pour le faire voir à toute l'armée. La vue de ce
+prodige fit tomber tous les Nègres à genoux: ils adorèrent leur
+nouvelle divinité, et, fondant sur leurs ennemis avec un redoublement
+de courage, ils remportèrent une victoire complète. Toute la nation ne
+manqua point d'attribuer un succès si mémorable à la vertu du serpent.
+Il fut rapporté avec toutes sortes d'honneurs; on lui bâtit un temple
+on assigna un fonds pour sa subsistance, et bientôt ce nouveau fétiche
+prit l'ascendant sur toutes les anciennes divinités; son culte ne fit
+ensuite qu'augmenter à proportion des faveurs dont on se crut
+redevable à sa protection. Les trois anciens fétiches avaient leur
+département séparé: on s'adressait à la mer pour obtenir une heureuse
+pêche, aux arbres pour la santé, et à l'Agoye pour les conseils; mais
+le serpent préside au commerce, à la guerre, à l'agriculture, aux
+maladies, à là stérilité, etc. Le premier édifice qu'on avait bâti
+pour le recevoir parut bientôt trop petit. On prit le parti de lui
+élever un nouveau temple avec de grandes cours et des appartemens
+spacieux. On établit un grand pontife et des prêtres pour le servir.
+Tous les ans on choisit quelques belles filles qui lui sont
+consacrées. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les Nègres de
+Juida sont persuadés que le serpent qu'ils adorent aujourd'hui est le
+même qui fut apporté par leurs ancêtres, et qui leur fit gagner une
+glorieuse victoire. La postérité de ce noble animal est devenue fort
+nombreuse, et n'a pas dégénéré des bonnes qualités de son premier
+père. Quoiqu'elle soit moins honorée que le chef, il n'y a pas de
+Nègre qui ne se croie fort heureux de rencontrer des serpens de cette
+espèce, et qui ne les loge ou ne les nourrisse avec joie: il les
+régale avec du lait. Si c'est une femelle, et qu'il s'aperçoive
+qu'elle est pleine, il lui construit un nid pour mettre ses petits au
+monde, et prend soin de les élever jusqu'à ce qu'ils soient en état de
+chercher leur nourriture. Comme ils sont incapables de nuire, personne
+n'est porté à les insulter; mais s'il arrivait à quelqu'un, Nègre ou
+blanc, d'en tuer ou d'en blesser un, toute la nation serait ardente à
+se soulever. Le coupable, s'il était Nègre, serait assommé ou brûlé
+sur-le-champ, et tous ses biens confisqués; si c'était un blanc, et
+qu'il eût le bonheur de se dérober à la furie du peuple, il en
+coûterait une bonne somme à sa nation pour lui procurer la liberté de
+reparaître.</p>
+
+<p>Cette superstition fut cause d'un accident fort tragique, qui est
+confirmé par le témoignage réuni de Bosman et de Barbot. Lorsque les
+Anglais commencèrent à s'établir dans le royaume de Juida, un
+capitaine de leur nation ayant débarqué des marchandises sur le
+rivage, ses gens trouvèrent, pendant la nuit, un serpent fétiche,
+qu'ils tuèrent et qu'ils jetèrent devant leur porte sans se défier des
+conséquences. Le lendemain, quelques Nègres qui reconnurent le
+sacrilége, et qui apprirent quels en étaient les auteurs par la
+confession même des Anglais, ne tardèrent point à répandre cette
+funeste nouvelle dans la nation. Tous les habitans du canton se
+rassemblèrent. Ils fondirent sur le comptoir naissant, massacrèrent
+les Anglais jusqu'au dernier, et détruisirent par le feu l'édifice et
+les marchandises.</p>
+
+<p>Cette barbarie éloigna pendant quelque temps les Anglais de la côte.
+Dans l'intervalle, les Nègres prirent l'habitude de montrer aux
+Européens qui arrivaient dans leur pays quelques-uns de leurs serpens
+fétiches, en les suppliant de les respecter parce qu'ils étaient
+sacrés. Une précaution si nécessaire a garanti les étrangers de toutes
+sortes d'accidens. Mais un blanc qui tuerait aujourd'hui quelque
+serpent fétiche n'aurait pas d'autre ressource que de s'adresser
+promptement au roi, et de lui protester qu'il l'a fait sans dessein.
+Son crime paraîtrait expié par le repentir et par une amende qu'on
+l'obligerait de payer aux prêtres. Encore Bosman ne lui conseille-t-il
+pas de s'exposer dans ces circonstances aux yeux de la populace, qui
+devient capable de toutes sortes d'outrages lorsqu'elle est excitée
+par les prêtres.</p>
+
+<p>Vers le même temps, un Nègre d'Akambo, qui se trouvait dans le pays de
+Juida, prit un serpent sur un bâton, parce qu'il n'osait y toucher de
+la main, et le porta dans sa cabane sans lui avoir causé le moindre
+mal. Il fut aperçu par deux Nègres du pays, qui poussèrent aussitôt
+des cris affreux et capables de soulever le canton. On vit accourir à
+là place publique un grand nombre d'habitans armés de massues, d'épées
+et de zagaies, qui auraient massacré sur-le-champ le malheureux
+Akambo, si le roi, informé de son innocence, n'eût envoyé quelques
+seigneurs pour l'arracher à cette troupe de furieux.</p>
+
+<p>Quoique ces serpens ne soient pas capables de nuire, ils ne laissent
+pas d'être fort incommodes par l'excès de familiarité à laquelle ils
+s'accoutument. Dans les grandes chaleurs, ils entrent quelquefois cinq
+ou six ensemble jusqu'au fond des maisons, et même dans les lits.
+S'ils trouvent dans un lit qui n'est pas bien remué quelque place où
+ils puissent se nicher, ils y demeurent cinq ou six jours entiers, et
+souvent ils y font leurs petits. À la vérité, l'embarras n'est pas
+grand pour s'en défaire. On appelle un Nègre, qui prend doucement ces
+fétiches, et qui les met à la porte; mais s'ils se trouvent placés sur
+quelque solive, ou dans quelque lieu élevé des maisons, quoiqu'elles
+ne soient que d'un seul étage, il n'est pas aisé d'engager le Nègre à
+les en chasser. On est obligé fort souvent de les y laisser
+tranquilles jusqu'à ce qu'ils en sortent d'eux-mêmes.</p>
+
+<p>Un serpent se plaça un jour au-dessus de la table où Bosman avait
+coutume de prendre ses repas, et quoiqu'il fût à la portée de la main,
+il ne se trouva personne qui eût la hardiesse d'y toucher. Plusieurs
+jours après, Bosman eut à dîner quelques seigneurs du pays. On parla
+de serpens. Il leva les yeux sur celui qui était au-dessus de sa tête,
+et le faisant remarquer à ses hôtes, il leur dit que ce pauvre
+fétiche, n'ayant pas mangé depuis douze ou quinze jours, était menacé
+de mourir de faim, s'il ne changeait de demeure. Ils répondirent
+qu'ils le croyaient plus sensé, et qu'il ne fallait pas douter qu'en
+secret il ne trouvât le moyen de s'approcher des plats. La raillerie
+ne fut pas poussée plus loin; mais le jour suivant Bosman se plaignit
+au roi, devant les mêmes seigneurs, qu'un de ses fétiches eût pris la
+hardiesse de manger depuis quinze jours à sa table sans être invité.
+Il ajouta que, si cet effronté parasite ne payait pas quelque chose
+pour sa pension et son logement, les Hollandais seraient forcés de le
+congédier. Le roi, qui aimait cette espèce de badinage, le pria de
+laisser le fétiche tranquille, et promit de contribuer à sa
+subsistance. Dès le soir il envoya un b&oelig;uf gras à Bosman.</p>
+
+<p>Les animaux qui tueraient ou blesseraient un serpent fétiche ne
+seraient pas plus à couvert du châtiment que les hommes. En 1697, un
+porc qui avait été tourmenté par un serpent se jeta dessus et le
+dévora. Nicolas Pell, facteur hollandais, qui fut témoin de cette
+scène, ne put être assez prompt pour l'empêcher. Les prêtres portèrent
+leurs plaintes au roi, et personne n'osant prendre la défense des
+porcs, ils obtinrent de ce prince une sentence qui condamnait à mort
+tous les porcs du royaume. Des milliers de Nègres, armés d'épées et de
+massues, commencèrent aussitôt cette sanglante exécution. En vain les
+maîtres représentèrent l'innocence de leurs troupeaux. Toute la race
+eût été détruite, si le roi, qui n'avait pas l'humeur sanguinaire,
+n'eût arrêté le massacre par un contre-ordre. Le motif qu'il apporta
+aux prêtres pour justifier son indulgence, fut qu'il y avait assez de
+sang innocent répandu, et que le fétiche devait être satisfait d'un si
+beau sacrifice. Bosman, dans un second voyage, vit un autre carnage de
+porcs à la même occasion. Aussitôt que le maïs commence à verdir, et
+qu'il est de la hauteur d'un pied, il est ordonné de tenir les porcs
+renfermés, sous peine de confiscation. C'est dans cette saison que les
+serpens mettent bas leurs petits, et le lieu qu'ils choisissent est
+ordinairement quelque champ de verdure. Les gardes et les domestiques
+du roi parcourent alors tout le pays. Ils font main-basse sur les
+porcs avec d'autant plus de rigueur, que tout ce qu'ils tuent leur
+appartient. Les serpens noirs détruisent encore plus les fétiches que
+les porcs, sans quoi ces ridicules divinités multiplieraient tant, que
+tout le royaume en serait couvert.</p>
+
+<p>Dans toutes les parties du royaume il y a des loges ou des temples
+pour l'habitation et l'entretien des serpens; mais la principale loge,
+ou le temple cathédral, est située à deux milles de la ville royale de
+Sabi ou de Xavier, sous un grand et bel arbre. C'est dans ce
+sanctuaire que le chef et le plus gros des serpens fait sa résidence.
+Il doit être fort vieux, suivant le récit des Nègres, qui le regardent
+comme le premier père de tous les autres. On assure qu'il est de la
+grosseur d'un homme et d'une longueur incroyable.</p>
+
+<p>Les plus grandes fêtes qu'on célèbre à l'honneur du serpent sont deux
+processions solennelles qui suivent immédiatement le couronnement du
+roi. C'est la mère de ce prince qui préside à la première, et, trois
+mois après, il conduit lui-même la seconde. Chaque année, il s'en fait
+une autre qui a le grand-maître de la maison du roi pour guide; mais
+la vue du serpent est une faveur que les prêtres n'accordent pas même
+au roi. Il ne lui est pas permis d'entrer dans l'édifice: il rend ses
+adorations par la bouche du grand-prêtre, qui lui apporte les réponses
+de la divinité. Ensuite la procession retourne à Sabi dans le même
+ordre.</p>
+
+<p>Tous les ans, depuis le temps où l'on sème le maïs jusqu'à ce qu'il
+soit élevé de la hauteur d'un homme, le roi et les prêtres profitent
+successivement de la superstition publique. Le peuple, dont la
+crédulité n'a pas de bornes, s'imagine que dans cet intervalle le
+serpent se fait une occupation tous les soirs, et pendant la nuit, de
+rechercher toutes les jolies filles pour lesquelles il conçoit de
+l'inclination, et qu'il leur inspire une sorte de fureur qui demande
+de grands soins pour leur guérison. Alors les parens sont obligés de
+mener ces filles dans un édifice qu'on bâtit près du temple, où elles
+doivent passer plusieurs mois pour attendre leur rétablissement.
+Lorsque le temps des remèdes est expiré, et que les filles se croient
+guéries d'un mal dont elles n'ont pas ressenti la moindre atteinte,
+elles obtiennent la liberté de sortir; mais ce n'est qu'après avoir
+payé les frais prétendus du logement et des autres soins. L'une
+portant l'autre, cette dépense monte à la valeur de cinq livres
+sterling (120 fr.), et comme le nombre des prisonnières est toujours
+fort grand, la somme totale doit être considérable. Chaque village a
+son édifice particulier pour cet usage, et les plus peuplés en ont
+deux ou trois. Il faut convenir que les prêtres nègres ne sont pas
+maladroits: ils se font amener les filles, et se font encore payer de
+leurs plaisirs. Nous avons déjà dit qu'en Guinée il fallait être
+guiriot; mais il semble qu'il vaut encore mieux être prêtre.</p>
+
+<p>Un Nègre assez sensé, dont Bosman gagna la confiance et l'amitié, lui
+découvrit naturellement le fond du mystère. Les prêtres ont l'adresse
+d'engager les filles, par des présens ou des menaces, à pousser des
+cris affreux dans les rues, pour feindre ensuite que le serpent les a
+touchées, et qu'il leur a commandé de se rendre à l'édifice. Avant
+qu'on ait pu venir au secours, elles prétendent que le serpent a
+disparu, et, continuant de donner les mêmes marques de fureur, elles
+mettent leurs parens dans la nécessité d'obéir à l'ordre du fétiche.
+Lorsqu'elles sortent du lieu de leur retraite, elles sont menacées
+d'êtres brûlées vives, si elles révèlent le secret. La plupart s'en
+trouvent assez bien pour n'avoir aucun intérêt à le découvrir; et
+celles mêmes qui auraient eu quelque sujet de mécontentement sont
+persuadées que les prêtres sont assez puissans pour exécuter leurs
+menaces.</p>
+
+<p>Le même Nègre apprit à Bosman ce qui lui était arrivé avec une de ses
+propres femmes. Elle était jolie: s'étant laissé séduire par un
+prêtre, elle s'était mise à crier pendant la nuit, à faire la furieuse
+et à briser tout ce qui se présentait autour d'elle; mais le Nègre,
+qui n'ignorait pas la cause de sa maladie, la prit par la main comme
+s'il eût été résolu de la mener au temple du serpent, et la conduisit
+au contraire à des marchands brandebourgeois qui faisaient alors leur
+cargaison d'esclaves sur la côte. Lorsqu'elle s'aperçut qu'il était
+sérieusement disposé à la vendre, sa folie l'abandonna au même
+instant. Elle se jeta aux pieds de son mari, lui demanda pardon avec
+beaucoup de larmes; et, lui ayant promis solennellement de ne jamais
+retomber dans la même faute, elle obtint grâce pour la première. Le
+Nègre convenait que cette démarche avait été fort hardie, et que, si
+les prêtres en avaient eu le moindre soupçon, elle lui aurait
+peut-être coûté la vie.</p>
+
+<p>Le ministère de la religion est partagé entre les deux sexes. Les
+prêtres et les prêtresses sont si respectés, que ce seul titre les met
+à couvert du dernier supplice pour toutes sortes de crimes. Cependant
+un de leurs rois ne fit pas difficulté de violer cet usage, du
+consentement de tous les grands. Un prêtre s'étant engagé dans une
+conspiration contre l'état et contre la personne du roi, ce prince le
+fit punir de mort avec plusieurs autres coupables.</p>
+
+<p>Les fétichères, ou les prêtres, ont un chef qui les gouverne, et qui
+n'est pas moins considéré que le roi. Son pouvoir balance même assez
+souvent l'autorité royale, parce que, dans l'opinion qu'il converse
+familièrement avec le grand fétiche, tous les habitans le croient
+capable de leur causer beaucoup de mal ou de bien. Il profite
+habilement de cette prévention pour humilier le roi, et pour forcer
+également le maître et les sujets de fournir à tous ses besoins.</p>
+
+<p>Le grand-prêtre ou le grand-sacrificateur est le seul qui puisse
+entrer dans l'appartement secret du serpent; et le roi même ne voit
+cette idole redoutée qu'une fois dans le cours de son règne,
+lorsqu'il lui présente les offrandes, trois mois après son
+couronnement. Le grand sacerdoce est héréditaire dans une même
+famille, dont le chef joint cette dignité suprême à celle de grand du
+royaume et de gouverneur de province. Tous les autres prêtres sont
+dépendans de lui et soumis à ses ordres. Leur tribu est fort
+nombreuse.</p>
+
+<p>Les femmes qui sont élevées à l'ordre de bétas ou de prétresses
+affectent beaucoup de fierté, quoiqu'elles soient nées souvent d'une
+concubine esclave. Elles se qualifient particulièrement du titre
+d'<i>enfans de Dieu</i>. Tandis que toutes les autres femmes rendent à
+leurs maris des hommages serviles, les bétas exercent un empire absolu
+sur eux et sur leurs biens. Elles sont en droit d'exiger qu'ils les
+servent et qu'ils leur parlent à genoux. Aussi les plus sensés d'entre
+les Nègres n'épousent-ils guère de prêtresses, et consentent-ils
+encore moins que leurs femmes soient élevées à cette dignité.
+Cependant, s'il arrive qu'elles soient choisies sans leur
+participation, la loi leur défend de s'y opposer, sous peine d'une
+rigoureuse censure, et de passer pour gens irréligieux qui veulent
+troubler l'ordre du culte public.</p>
+
+<p>Desmarchais rapporte les formalités qui s'observent dans l'élection
+des prêtresses. On choisit chaque année un certain nombre de jeunes
+vierges, qui sont séparées des autres femmes et consacrées au serpent.
+Les vieilles prêtresses sont chargées de ce soin. Elles prennent le
+temps où le maïs commence à verdir, et, sortant de leurs maisons, qui
+sont à peu de distance de la ville, armées de grosses massues, elles
+entrent dans les rues, en plusieurs bandes de trente ou quarante.
+Elles y courent comme des furieuses, depuis huit heures du soir
+jusqu'à minuit, en criant <i>nigo bodiname!</i> c'est-à-dire, dans leur
+langue, <i>arrêtez, prenez!</i> Toutes les jeunes filles de l'âge de huit
+ans jusqu'à douze qu'elles peuvent arrêter dans cet intervalle leur
+appartiennent de droit; et, pourvu qu'elles n'entrent point dans les
+cours ou dans les maisons, il n'est permis à personne de leur
+résister; elles seraient soutenues par les prêtres, qui achèveraient
+de tuer impitoyablement ceux qu'elles n'auraient pas déjà tués de
+leurs massues.</p>
+
+<p>Les jeunes filles sont traitées d'abord avec beaucoup de douceur dans
+leur cloître. On leur fait apprendre les danses et les chants sacrés
+qui servent au culte du serpent; mais la dernière partie de ce
+noviciat est très-sanglante. Elle consiste à leur imprimer dans toutes
+les parties du corps, avec des pointes de fer, des figures de fleurs,
+d'animaux, et surtout de serpens. Comme cette opération ne se fait pas
+sans de vives douleurs et sans une grande effusion de sang, elle est
+suivie fort souvent de fièvres dangereuses. Les cris touchent peu ces
+impitoyables vieilles; et personne n'osant approcher de leurs maisons,
+elles sont sûres de n'être pas troublées dans cette barbare
+cérémonie. La peau devient fort belle après la guérison de tant de
+blessures: on la prendrait pour un satin noir à fleurs. Mais sa
+principale beauté aux yeux des Nègres, est de marquer une consécration
+perpétuelle au service du serpent.</p>
+
+<p>Les jeunes filles rentrent ensuite dans leurs familles, avec la
+liberté de retourner quelquefois au lieu de leur consécration, pour y
+répéter les instructions qu'elles ont reçues. Lorsqu'elles deviennent
+nubiles, c'est-à-dire vers l'âge de quatorze ou quinze ans, on célèbre
+la cérémonie de leurs noces avec le serpent. Les parens, fiers d'une
+si belle alliance, leur donnent les plus beaux pagnes et la plus riche
+parure qu'ils puissent se procurer dans leur condition. Elles sont
+menées au temple. Dès la nuit suivante, on les fait descendre dans un
+caveau bien voûté, où l'on dit qu'elles trouvent deux ou trois serpens
+qui les épousent par commission. Pendant que le mystère s'accomplit,
+leurs compagnes et les autres prêtresses dansent et chantent au son
+des instrumens, mais trop loin du caveau pour entendre ce qui s'y
+passe. Une heure après, elles sont rappelées sous le nom de femmes du
+grand serpent, qu'elles continuent de porter toute leur vie.</p>
+
+<p>C'est entre les mains du roi et des grands que réside l'autorité
+suprême, avec l'administration civile et militaire. Mais, dans le cas
+de crime, le roi fait assembler son conseil, qui est composé de
+plusieurs personnes choisies, leur expose le fait et recueille les
+opinions. Si la pluralité des suffrages s'accorde avec ses idées, la
+sentence est exécutée sur-le-champ. S'il n'approuve pas le résultat du
+conseil, il se réserve le droit de juger, en vertu de son pouvoir
+souverain.</p>
+
+<p>Il y a peu de crimes capitaux dans le royaume de Juida. Le meurtre et
+l'adultère avec les femmes du roi sont les seuls qui soient distingués
+par ce nom. Quoique les Nègres craignent beaucoup la mort, ils s'y
+exposent quelquefois par l'une ou l'autre de ces deux voies.</p>
+
+<p>Le roi fit arrêter un jour dans son palais un jeune homme qui s'y
+était enfermé en habit de femme, et qui avait obtenu les faveurs de
+plusieurs princesses. La crainte d'être découvert lui avait fait
+prendre la résolution de passer dans quelque autre pays; mais un reste
+d'inclination l'ayant retenu deux jours près d'une femme, il fut
+surpris avec elle. Il n'y eut point de supplice assez cruel pour lui
+arracher le nom de ses autres maîtresses. Il fut condamné au feu;
+mais, lorsqu'il fut au lieu de l'exécution, il ne put s'empêcher de
+rire en voyant plusieurs femmes, qui avaient eu de la faiblesse pour
+lui, fort empressées à porter du bois pour son bûcher. Il déclara
+publiquement quelles étaient là-dessus ses idées, mais sans faire
+connaître les coupables par leurs noms. La fermeté et la grandeur
+d'âme de ce jeune homme, incapable de trahir ce qu'il avait aimé,
+méritaient un meilleur sort; mais ses maîtresses ne méritaient guère
+un amant si généreux.</p>
+
+<p>La rigueur de la loi sur cet article rend les femmes extrêmement
+circonspectes dans leurs intrigues, surtout celles du roi. Elles se
+croient obligées de s'aider mutuellement pour toutes sortes de
+services; mais la surveillance des hommes est si exacte sur leur
+conduite, qu'elles échappent rarement à la punition. La sentence de
+mort suit immédiatement le crime, et les circonstances de l'exécution
+sont terribles. Les officiers du roi font creuser deux fosses, longues
+de six ou sept pieds, sur quatre de largeur et cinq de profondeur;
+elles sont si près l'une de l'autre, que les deux criminels peuvent se
+voir et se parler. Au milieu de l'une on plante un pieu auquel on
+attache la femme, les bras derrière le dos; elle est liée aussi par
+les genoux et par les pieds. Au fond de l'autre fosse, les femmes du
+roi font un amas de petits fagots. On plante aux deux bouts deux
+petites fourches de bois. L'amant est lié contre une broche de fer, et
+serré si fortement, qu'il ne peut se remuer. On place la broche sur
+les deux fourches de bois, qui servent comme de chenets; alors on met
+le feu aux fagots. Ils sont disposés de manière que l'extrémité de la
+flamme touche au corps et rôtit le coupable par un feu lent. Ce
+supplice serait d'une horrible cruauté, si l'on ne prenait soin de lui
+tourner la tête vers le fond de la fosse: de sorte qu'il est le plus
+souvent étouffé par la fumée avant qu'il ait pu ressentir l'ardeur du
+feu. Lorsqu'il ne donne plus aucun signe de vie, on délie le corps, on
+le jette dans la fosse, et sur-le-champ elle est remplie de terre.</p>
+
+<p>Aussitôt que l'homme est mort, les femmes sortent du palais au nombre
+de cinquante ou soixante, aussi richement vêtues qu'aux plus grands
+jours de fêtes: elles sont escortées par les gardes du roi, au son des
+tambours et des flûtes; chacune porte sur la tête un grand pot rempli
+d'eau bouillante, qu'elles vont jeter, l'une après l'autre, sur la
+tête de leur malheureuse compagne. Comme il est impossible qu'elle ne
+meure pas dans le cours de ce supplice, on délie aussitôt le corps, on
+arrache le pieu, et l'on jette l'un et l'autre dans la fosse, qui est
+remplie de pierres et de terre.</p>
+
+<p>Le roi se sert quelquefois de ses femmes pour l'exécution des arrêts
+qu'il prononce: il en détache trois ou quatre cents, avec ordre de
+piller la maison du criminel, et de la détruire jusqu'aux fondemens.
+Comme il est défendu de les toucher sous peine de mort, elles
+remplissent tranquillement leur commission. Un Nègre fut informé qu'on
+le chargeait de certains crimes, et que les ordres étaient déjà donnés
+pour le pillage et la ruine de sa maison: son malheur était si
+pressant, qu'il ne lui restait pas même le temps de se justifier;
+mais, se rendant témoignage de son innocence, loin de prendre la
+fuite, il résolut d'attendre chez lui les femmes du roi. Elles
+parurent bientôt, et, surprises de le voir, elles le pressèrent de se
+retirer, pour leur laisser la liberté d'exécuter leurs ordres: au lieu
+d'obéir, il avait placé autour de lui deux milliers de poudre; et,
+leur déclarant qu'il n'avait rien à se reprocher, il jura que, si
+elles s'approchaient, il allait se faire sauter avec tout ce qui était
+autour de lui; cette menace leur causa tant d'effroi, qu'elles se
+hâtèrent de retourner au palais pour rendre compte au roi du mauvais
+succès de leur entreprise: les amis du Nègre l'avaient servi dans
+l'intervalle, et les preuves de son innocence partirent si claires,
+qu'elles firent révoquer la sentence. Les rois ont établi la même
+méthode pour humilier quelquefois les grands: lorsqu'ils sont choqués
+de leur orgueil, ils envoient deux ou trois mille femmes pour ravager
+les terres de ceux qui manquent de soumission pour leurs ordres, ou
+qui rejettent des propositions raisonnables. Le respect va si loin
+pour les femmes, que, personne n'osant les toucher sans se rendre
+coupable d'un nouveau crime, le rebelle aime mieux prêter l'oreille à
+des propositions d'accommodement que de se voir dévorer par une légion
+de furies, ou de violer une loi fondamentale de l'état.</p>
+
+<p>La plupart des autres crimes sont punis par une amende pécuniaire au
+profit du roi.</p>
+
+<p>La loi du talion est fort en usage; le meurtre est puni par la mort
+du meurtrier, et la mutilation par la perte du même membre. À force de
+sollicitations, on obtient quelquefois du roi le changement du dernier
+supplice en un bannissement.</p>
+
+<p>Le royaume est héréditaire, et passe toujours à l'aîné des fils, à
+moins que, par des raisons essentielles d'état, les grands ne se
+croient obligés de choisir un de ses frères, comme on en vit l'exemple
+en 1725.</p>
+
+<p>Une autre loi, qui n'est pas moins inviolable, c'est qu'aussitôt que
+le successeur est né, les grands le transportent dans la province de
+Zinghé, sur la frontière du royaume, à l'ouest, pour y être élevé
+comme un simple particulier, sans aucune connaissance de son rang et
+des droits de sa naissance, et sans recevoir les instructions qui
+conviennent au gouvernement. Personne n'a la liberté de le visiter ni
+de recevoir ses visites. Ceux qui sont chargés de sa conduite
+n'ignorent pas qu'il est fils de roi; mais ils sont obligés sous peine
+de mort de ne lui en rien apprendre, et de le traiter comme un de
+leurs enfans. Le roi qui occupait le trône du temps de Desmarchais
+gardait les pourceaux du Nègre qu'il prenait pour son père lorsque les
+grands vinrent le reconnaître pour leur souverain après la mort de son
+prédécesseur. Il ne faut pas chercher les motifs de cette éducation
+dans des considérations morales qui sont fort loin des Nègres. Comme
+ce jeune prince se trouve appelé au gouvernement d'un royaume dont il
+ignore les intérêts et les maximes, il est obligé de prendre l'avis
+des grands dans toutes sortes d'occasions, et de se remettre sur eux
+du soin de l'administration. Ainsi le pouvoir se perpétue d'autant
+plus sûrement entre leurs mains, que leurs dignités et leurs titres
+sont héréditaires, et que c'est toujours l'aîné des enfans mâles qui
+succède au rang et à la fortune de son père: il est vrai qu'il n'est
+pas trop convenable que le fils et l'héritier d'un roi garde les
+pourceaux; mais l'éducation que les princes reçoivent dans leur palais
+est ordinairement plus mauvaise que celle qu'ils auraient partout
+ailleurs, et ils ne peuvent y remédier que par l'éducation de
+l'expérience, qui malheureusement est un peu tardive.</p>
+
+<p>On ne sait jamais dans quelle partie du palais le roi passe la nuit.
+Bosman ayant demandé un jour à son principal officier où était la
+chambre à coucher du roi, n'obtint pour réponse qu'une autre question:
+«Où croyez-vous que Dieu dorme? Il est aussi facile, ajouta-t-il, de
+savoir où le roi dort.» C'est apparemment pour augmenter le respect du
+peuple qu'on le laisse dans cette ignorance, ou pour éloigner du roi
+d'autres sortes de périls par l'incertitude où l'on serait de le
+trouver, si l'on en voulait à sa vie.</p>
+
+<p>La couleur rouge est réservée si particulièrement pour la cour, qu'en
+fil et en laine, comme en soie et en coton, il n'y a que le roi, ses
+femmes et ses domestiques qui aient le droit de la porter; les femmes
+du palais ont toujours par-dessus leur pagne une écharpe de cette
+couleur, large de dix doigts, et longue de dix aunes, qui est liée
+devant elles, et dont elles laissent pendre les deux bouts.</p>
+
+<p>Le roi passe sa vie avec ses femmes: il en a toujours six de la
+première classe, richement vêtues et couvertes de joyaux, qui se
+tiennent à genoux près de lui. Dans cette posture, elles s'efforcent
+de l'amuser par leur entretien; elles l'habillent, elles le servent à
+table avec une vive émulation pour lui plaire. S'il s'en trouve une
+qui excite ses désirs, il la touche doucement; il frappe des mains, et
+ce signal avertit les autres qu'elles doivent se retirer: elles
+attendent qu'il les rappelle, ou qu'il en demande six autres; ainsi la
+scène change continuellement, au moindre signe de sa volonté. Ses
+femmes sont distinguées en trois classes: la première classe est
+composée des plus belles et des plus jeunes, et le nombre n'en est pas
+borné. Celle qui devient mère du premier fils passe pour la reine,
+c'est-à-dire pour la principale femme du palais, et sert de chef à
+toutes les autres: elle commande dans toute l'étendue de la maison
+royale, sans autre supérieure que la reine-mère, dont l'autorité
+dépend du plus ou du moins d'ascendant qu'elle a su conserver sur le
+roi son fils. Cette reine-mère a son appartement séparé, avec un
+revenu fixe pour son entretien. Lorsqu'elle s'attire un peu de
+considération, les présens lui viennent en abondance; mais elle est
+condamnée pour toute sa vie au veuvage.</p>
+
+<p>La seconde classe comprend celles qui ont eu des enfans du roi, ou que
+leur âge et leurs maladies ne rendent plus propres à son amusement.</p>
+
+<p>La troisième est composée de celles qui servent les autres; elles ne
+laissent pas d'être comptées, au nombre des femmes du roi, et d'être
+obligées, sous peine de mort, non-seulement de ne lier aucun commerce
+avec d'autres hommes, mais de ne jamais sortir du palais sans sa
+permission.</p>
+
+<p>Si le roi sort du palais avec ses femmes, elles sont obligées
+d'avertir par un cri les hommes qu'elles aperçoivent sur la route: un
+Nègre qui sent aussitôt le péril tombe à genoux, se prosterne contre
+terre, et laisse passer cette dangereuse troupe sans avoir la
+hardiesse de lever les yeux.</p>
+
+<p>Philips observa souvent qu'à l'approche des femmes du roi, tous les
+Nègres abandonnaient le chemin. S'ils voyaient un Anglais s'avancer du
+même côté, ils l'avertissaient par divers signes de retourner, ou de
+se retirer à l'écart. Les Anglais croyaient satisfaire au devoir en
+s'arrêtant; ils avaient le plaisir de voir toutes ces femmes qui les
+saluaient à leur passage, qui baissaient la tête, qui se baisaient les
+mains, et qui faisaient entendre de grands éclats de rire, avec
+d'autres marqués de contentement et d'admiration.</p>
+
+<p>Malgré tous les respects que le peuple rend aux femmes du roi, ce
+prince les traite lui-même avec peu de considération; il les emploie
+comme autant d'esclaves à toutes sortes de services; il les vend aux
+marchands de l'Europe, sans autre règle que son caprice; et si l'on en
+croit Desmarchais, le palais royal est moins un sérail qu'une de ces
+loges que les Français du pays appellent <i>captiveries</i>. Il assure que,
+si le roi n'a point d'esclaves dans ses prisons, il ne balance point à
+prendre une partie de ses femmes, auxquelles il fait appliquer
+aussitôt la marque de la compagnie qui les arrête, et il les voit
+partir sans regret pour l'Amérique. Philips confirme ce témoignage. En
+1693, dit-il, faute d'esclaves ordinaires pour en fournir aux
+vaisseaux, le roi vendit trois ou quatre cents de ses propres femmes,
+et parut fort satisfait d'avoir rendu la cargaison complète. On ne
+saurait douter de la vérité de ce récit; cependant les Hollandais
+n'ont jamais obtenu de ces cargaisons de reines; et Bosman, qui était
+sur la côte vers le même temps, raconte seulement qu'à la moindre
+occasion de dégoût, le roi vend quelquefois dix-huit ou vingt de ses
+femmes. Il ajoute que ce retranchement n'en diminue pas le nombre,
+parce que trois de ses principaux capitaines ont pour unique office de
+remplir continuellement les vides. Lorsqu'ils découvrent une jeune et
+belle fille, leur devoir est de la présenter au roi: chaque famille se
+croit honorée de contribuer aux plaisirs de son maître: une fille que
+son mauvais sort condamne à cet emploi obtient deux ou trois fois
+l'honneur d'être caressée par ce prince; après quoi elle est
+ordinairement négligée pendant tout le reste de sa vie; aussi la
+plupart des femmes sont-elles fort éloignées de regarder le titre de
+femme du roi comme une grande fortune; il s'en trouve même qui
+préfèrent une prompte mort aux misères de cette condition. Bosman
+rapporte qu'un des trois capitaines ayant jeté les yeux sur une jeune
+fille, et se disposant à se saisir d'elle pour la conduire au roi,
+l'horreur qu'elle conçut pour leur dessein lui fit prendre la fuite:
+ils la poursuivirent; mais lorsqu'elle désespéra de pouvoir leur
+échapper, elle tourna vers un puits qui se présenta dans sa course,
+et, s'y étant jetée volontairement, elle y fut noyée avant qu'on pût
+la secourir.</p>
+
+<p>Dès que la mort du monarque est publiée, c'est un signal de liberté
+qui met tout le peuple en droit de se conduire au gré de ses caprices;
+les lois, l'ordre et le gouvernement paraissent suspendus; ceux qui
+ont des haines et d'autres passions à satisfaire prennent ce temps
+pour commettre toutes sortes d'excès; aussi les habitans sensés se
+renferment-ils dans leurs maisons, parce qu'ils ne peuvent en sortir
+sans s'exposer au risque d'être volés ou maltraités; il n'y a que les
+grands et les Européens qui puissent paraître sans danger; encore ne
+doivent-ils leur sûreté qu'à leur cortége, qui est assez bien armé
+pour les garantir des insultes de la populace. Les femmes ne peuvent
+faire un pas sans avoir quelque outrage à redouter. Enfin le désordre
+et le tumulte sont extrêmes; heureusement qu'ils ne durent pas plus de
+quatre ou cinq jours après la publication de la mort du roi. Les
+grands emploient ce temps à chercher le prince qui doit lui succéder:
+ils l'amènent au palais; une décharge de l'artillerie avertit le
+peuple qu'on lui a donné un nouveau roi: au même instant tout rentre
+dans l'ordre, le commerce renaît, les marchés sont rouverts, et chacun
+retourne à ses occupations ordinaires.</p>
+
+<p>Aussitôt que le nouveau roi s'est mis en possession du palais, il
+donne des ordres pour les funérailles de son père. Cette cérémonie est
+annoncée par trois décharges de cinq pièces de canon: l'une à la
+pointe du jour, l'autre à midi, et la troisième au coucher du soleil.
+La dernière est suivie d'une infinité de cris lugubres, surtout dans
+le palais et parmi les femmes. Le grand-sacrificateur, qui a la
+direction de cette pompe funèbre, fait creuser une fosse de quinze
+pieds carrés et cinq pieds de profondeur. An centre, on fait, en forme
+de caveau, une ouverture de huit pieds carrés, au milieu de laquelle
+on place le corps du roi avec beaucoup de cérémonie. Alors le
+grand-sacrificateur choisit huit des principales femmes qui sont
+vêtues de riches habits et chargées de toutes sortes de provisions
+pour accompagner le mort dans l'autre monde. On les conduit à la
+fosse, où elles sont enterrées vives, c'est-à-dire étouffées presque
+aussitôt par la quantité de terre qu'on jette dans le caveau.</p>
+
+<p>Après les femmes, on amène les hommes qui sont destinés au même sort;
+le nombre n'en est pas fixé. Il dépend de la volonté du nouveau roi et
+du grand-sacrificateur; mais, comme tout le monde ignore sur qui leur
+choix doit tomber, les domestiques du roi mort se tiennent à l'écart
+dans ces circonstances, et ne reparaissent qu'après la cérémonie. De
+tous les officiers du palais, il n'y en a qu'un dont le sort soit
+réglé par sa condition, et qui ne peut éviter de suivre son maître au
+tombeau: c'est celui qui porte le titre de <i>favori</i>; l'état de cet
+homme est fort étrange. Il n'est revêtu d'aucun office à la cour; il
+n'a pas même la liberté d'y entrer, si ce n'est pour demander quelque
+faveur. Il s'adresse alors au grand-sacrificateur qui en informe le
+roi, et toutes ses demandes lui sont accordées: il a d'ailleurs
+quantité de droits qui lui attirent beaucoup de distinction. Dans les
+marches, il prend tout ce qui convient à son usage; et les Européens
+sont seuls exempts de cette tyrannie. Son habit est une robe à grandes
+manches, avec un capuchon qui ressemblé à celui des bénédictins Il
+porte une canne à la main: il est exempt de toutes sortes de taxes et
+de travaux. Cette liberté absolue, jointe aux témoignages de respect
+qu'il reçoit de tous les Nègres rendrait sa vie fort heureuse, si
+elle ne dépendait pas de celle d'autrui; mais elle doit être
+empoisonnée continuellement par l'idée du sort qui le menace. À peine
+le roi est-il mort qu'on le garde soigneusement à vue; et sa tête est
+la première qui tombe aussitôt que les femmes ont disparu dans le
+tombeau.</p>
+
+<p>Autant les Nègres de la côte d'Or sont belliqueux, autant ceux de
+Juida sont timides. On a vu qu'en 1726 ils se laissèrent battre
+honteusement par une poignée de Nègres du royaume de Dahomay. Ce n'est
+point un déshonneur dans la nation d'avoir abandonné son poste et ses
+armes pour prendre la fuite. Outre que les grands en donnent toujours
+l'exemple, chacun est porté par son propre intérêt à justifier dans
+autrui ce qu'il aurait fait lui-même.</p>
+
+<p>Les Nègres de Juida ont pourtant un grand avantage sur leurs voisins:
+ils sont pourvus d'armes à feu, et s'en servent fort habilement. Avec
+du courage et de la conduite, ils donneraient bientôt la loi à toutes
+les nations qui les environnent.</p>
+
+<p>Dans cette région, la saison des pluies commence au milieu du mois de
+mai et finit au commencement du mois d'août: c'est un temps dangereux
+pendant lequel les habitans mêmes ne se déterminent pas aisément à
+sortir de leurs cabanes; mais le péril est encore plus redoutable pour
+les matelots européens. L'eau du ciel tombe moins en gouttes de pluie
+qu'en torrens: elle est aussi ardente que si elle avait été chauffée
+sur le feu. Dans les lieux étroits, l'air est aussi chaud qu'il nous
+le paraît en Europe à l'ouverture d'un four. Il n'y a point d'autre
+ressource que de se faire rafraîchir continuellement par les Nègres
+avec de grands éventails de peau.</p>
+
+<p>Le terroir de Juida est rouge; il est aussi fertile qu'on en peut
+juger par les trois moissons qu'il produit annuellement. Cependant les
+arbres sont rares sur la côte, jusqu'à ce qu'on ait passé l'Eufrate;
+c'est pourquoi l'on regarde comme un grand crime, dans la nation, de
+les abattre ou d'en couper même une branche. Ils sont respectés des
+Nègres comme autant de divinités. Les étrangers ne sont pas moins
+sujets à cette loi que les habitans. Il en coûta cher à quelques
+Hollandais pour avoir entrepris un jour de couper un arbre; leurs
+marchandises furent pillées, et plusieurs de leurs gens massacrés.
+Desmarchais juge que cette consécration des arbres est une invention
+politique des rois du pays pour empêcher que le peu qui en reste ne
+soit entièrement détruit.</p>
+
+<p>Le pays est rempli de palmiers; mais les habitans ont peu de goût pour
+le vin qu'on en tire. Leur bière est une liqueur qu'ils préfèrent au
+vin, et la plupart ne cultivent leurs palmiers qu'à cause de l'huile.</p>
+
+<p>Le fromager ou polou produit, comme on l'a vu plus haut, une espèce de
+duvet court, mais d'une grande beauté, qui fait de fort bonnes
+étoffes, lorsqu'il est bien cardé. Un directeur anglais en fit teindre
+une pièce en écarlate. Tous les Européens du pays furent charmés de sa
+finesse, de sa force et de l'excellence incomparable de la couleur. On
+pourrait employer aussi cette espèce de coton à faire des chapeaux,
+qui seraient tout à la fois beaux, légers et fort chauds.</p>
+
+<p>Le terroir de Juida est aussi propre à la culture des cannes à sucre
+et de l'indigo qu'aucun autre pays du monde. L'indigo y croit fort
+abondamment, et il égale, s'il ne surpasse pas, celui de l'Asie et de
+l'Amérique.</p>
+
+<p>Toutes les racines qui croissent sur la côte d'Or croissent avec peu
+de culture dans le pays de Juida. Il a les mêmes sortes de blé que la
+côte d'Or, et on l'emploie aux mêmes usages.</p>
+
+<p>Tous les habitans, sans en excepter les esclaves, boivent uniquement
+de la bière, parce que l'eau de leurs puits, qui ont ordinairement
+vingt on trente brasses de profondeur sur sept ou huit pieds de
+largeur, est si froide et si crue, qu'elle ne peut être que fort
+malsaine dans un climat si chaud. On n'en saurait boire quatre jours
+sans gagner la fièvre. D'un autre côté, comme la bière forte est trop
+chaude, les Européens sont obligés d'y mêler une égale quantité d'eau,
+ce qui en fait une liqueur saine et agréable. Bosman ajoute qu'il n'y
+a pas un seul four dans le pays. Les habitans cuisent tout à l'eau,
+jusqu'à leur pain.</p>
+
+<p>Le royaume de Juida est trop peuplé pour servir de retraite aux bêtes
+farouches. Les éléphans, les buffles et les panthères s'arrêtent dans
+les montagnes qui séparent le pays des terres intérieures. On y voit
+les plus beaux singes du monde, et de toutes les espèces; mais ils
+sont tous également médians ou capricieux.</p>
+
+<p>Les oiseaux les plus extraordinaires du pays ont déjà paru, dans la
+description des côtes occidentales de l'Afrique, sous le nom général
+d'oiseaux rouges, bleus, noirs ou jaunes. Ils ne sont pas connus
+autrement, et leur différence ne consiste que dans l'éclat de leurs
+nuances, qui sont un peu plus vives et plus luisantes. À chaque mue,
+ces oiseaux changent de couleur; de sorte qu'après avoir été noirs une
+année, ils deviennent bleus ou rouges l'année suivante, et jaunes ou
+verts l'année d'après. Leurs changemens ne roulent jamais qu'entre
+cinq couleurs, et jamais ils n'en prennent plus d'une à la fois. Le
+royaume de Juida est rempli de ces charmans animaux; mais ils sont
+d'une délicatesse qui les rend fort difficiles à transporter.</p>
+
+<p>Si l'on mangeait les chauves-souris en Afrique comme aux Indes
+orientales, on n'aurait jamais à craindre la famine. Elles y sont si
+communes, qu'elles obscurcissent le ciel au coucher du soleil. Le
+matin, à la pointe du jour, elles s'attachent au sommet des grands
+arbres, pendues l'une à l'autre comme un essaim d'abeilles ou comme
+une grappe de cocos. C'est un amusement de rompre cette chaîne d'un
+coup de fusil, et de voir l'embarras où ces hideuses créatures sont
+pendant le jour. Leur grosseur commune est celle d'un poulet. Elles
+entrent souvent dans les maisons, où les Nègres se font un passe-temps
+de les tuer; mais ils les regardent avec une sorte d'horreur; et,
+quoique la faim paraisse les presser continuellement, ils ne sont pas
+tentés d'en manger.</p>
+
+<p>La sûreté des Européens sur la côte de Juida ne tient point à leurs
+forts, peu capables de résistance. La seule utilité d'une barrière si
+faible serait d'arrêter les premiers coups d'une attaque soudaine;
+car, outre le mauvais état des fortifications, la barre qui est entre
+les mains des Nègres ne laisse aucune espérance de secours par mer. Il
+n'y a point d'autre principe de sûreté que l'intérêt même des
+marchands et des seigneurs nègres, qui préfèrent le cours habituel du
+commerce à un pillage passager; et, sans une raison si puissante, tous
+les forts des Européens seraient détruits depuis long-temps. Il en est
+tout autrement sur la côte d'Or, où non-seulement les forteresses sont
+plus considérables, mais où la facilité d'aborder sur la côte donne
+constamment celle d'y porter du secours.</p>
+
+<p>On lit dans Desmarchais que non-seulement la disposition des
+appartemens intérieurs est fort belle dans le palais du roi de Juida,
+mais que les meubles n'ont rien d'inférieur à ceux de l'Europe. On y
+voit des lits magnifiques, des fauteuils, des canapés, des tabourets,
+en un mot, tout ce qui peut servir à l'ornement d'une maison. Les
+grands et les riches négocians imitent l'exemple du roi; ils ont
+jusqu'à d'habiles cuisiniers nègres, qui ont pris des leçons dans nos
+comptoirs; et les facteurs qui dînent chez eux ne trouvent pas de
+différence entre leur table et celle des meilleures maisons de
+l'Europe. Ils ont déjà pris l'usage de faire des provisions de vins
+d'Espagne et de Canarie; de Madère, et même de France. Ils aiment
+l'eau-de-vie et les liqueurs fines; ils savent distinguer les
+meilleures. Les confitures, le thé, le café et le chocolat ne leur
+sont plus étrangers. Le linge de leur table est fort beau. Ils ont
+jusqu'à de la vaisselle d'argent et de la porcelaine. Enfin, loin de
+conserver aucune trace de l'ancienne barbarie, ils sont non-seulement
+civilisés, mais polis. Cet éloge ne regarde néanmoins que les grands
+et les riches; car on aperçoit peu de changement dans le peuple.</p>
+
+<p>En 1670, un commandant français, nommé d'Elbée, fit un voyage dans le
+royaume d'Ardra, voisin de celui de Juida. Les Français y avaient un
+comptoir dans le canton d'Offra. D'Elbée pria le roi de leur laisser
+la liberté d'en bâtir un autre à leur gré, parce que celui qu'il leur
+avait donné lui-même était trop petit et fort incommode. Il le supplia
+de donner des ordres pour la sûreté du directeur et des facteurs
+d'Offra. Le monarque répondit que les Français pouvaient compter sur
+sa protection; qu'il ne souffrirait pas qu'on leur donnât le moindre
+sujet de plainte, et qu'il allait même ordonner que les dettes de ses
+sujets fussent payées dans l'espace de vingt-quatre heures; qu'à
+l'égard du comptoir d'Offra, il chargerait le prince son fils et ses
+deux grands capitaines de s'y rendre en personne pour faire augmenter
+les bâtimens; mais qu'il ne pouvait permettre aux facteurs français de
+bâtir suivant les usages de leur pays: «Vous commencerez, lui dit-il,
+par une batterie de deux pièces de canon; l'année d'après vous en
+aurez une de quatre, et par degrés votre comptoir deviendra un fort
+qui vous rendra maître de mon pays et capable de me donner des lois.»</p>
+
+<p>D'Elbée dîna chez le grand-prêtre d'Ardra qui, par une complaisance
+singulière et contraire aux usages du pays, lui laissa voir ses
+femmes. Elles étaient rassemblées dans une galerie au nombre de
+soixante-dix ou quatre-vingts, assises sur des nattes des deux côtés
+de la galerie, assez serrées l'une près de l'autre. L'arrivée du
+pontife et celle des étrangers parut leur causer aussi peu d'émotion
+que de curiosité. Leur modestie dans une occasion si extraordinaire
+parut fort louable à d'Elbée. Mais que penser de Labat, son éditeur,
+qui semble croire ici qu'en vertu de sa correspondance avec le diable,
+le grand-prêtre avait fasciné les yeux de ses femmes jusqu'à les
+empêcher d'apercevoir les Français?</p>
+
+<p>Au coin de la galerie, d'Elbée observa une figure blanche de la
+grandeur d'un enfant de quatre ans. Il demanda ce qu'elle signifiait:
+«C'est le diable, lui dit le prêtre.&mdash;Mais le diable n'est pas blanc,
+lui répondit d'Elbée.&mdash;Vous le faites noir, répliqua le prêtre; mais
+c'est une grande erreur. Pour moi, qui l'ai vu et qui lui ai parlé
+plusieurs fois, je puis vous assurer qu'il est blanc. Il y a six mois,
+continua-t-il, qu'il m'apprit le dessein que vous aviez formé en
+France de tourner ici votre commerce. Vous lui êtes fort obligé,
+puisque, suivant ses avis, vous avez négligé les autres cantons pour
+trouver ici plus promptement votre cargaison d'esclaves.»</p>
+
+<p>Depuis que les contrées de Juida et de Popo ont été démembrées du
+royaume d'Ardra, son étendue n'est pas considérable du côté de la mer.
+Il n'a pas plus de vingt-cinq lieues le long de la côte; mais,
+s'enfonçant bien loin dans les terres, ses bornes à l'est et à
+l'ouest, qui sont les rivières de Volta et de Benin, renferment un
+espace d'environ cent lieues. Le peuple d'Ardra ignore l'art de lire
+et d'écrire. Il emploie pour les calculs, et pour aider sa mémoire, de
+petites cordes, avec des n&oelig;uds qui ont leur signification, usage que
+les Espagnols trouvèrent établi chez les Péruviens. Les grands, qui
+entendent la langue portugaise, la lisent et l'écrivent fort bien;
+mais ils n'ont point de caractères pour leur propre langue.</p>
+
+<p>D'Elbée parle d'une coutume fort bizarre. Une femme mariée qui se
+prostitue à un esclave devient elle-même l'esclave du maître de son
+amant, lorsque ce maître est d'une condition supérieure à celle du
+mari; mais, au contraire, si la dignité du mari l'emporte, c'est
+l'adultère qui devient son esclave.</p>
+
+<p>Tous les officiers de la maison du roi joignent le titre de capitaine
+au nom de leur emploi. Ainsi le grand-maître d'hôtel se nomme
+capitaine de la table; le pourvoyeur, capitaine des vivres;
+l'échanson, capitaine du vin, etc. Personne ne voit manger le roi. Il
+est même défendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit.
+Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les
+assistans sont obligés de se prosterner le visage contre terre. Celui
+qui présente la coupe doit avoir le dos tourné vers le roi, et le
+servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour
+mettre sa vie à couvert de toutes sortes de charmes et de sortiléges.
+Un jeune enfant, que le roi aimait beaucoup, et qui s'était endormi
+près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit des deux baguettes,
+et de lever les yeux sur la coupe au moment que le roi la touchait de
+ses lèvres. Le grand-prêtre, qui s'en aperçut, fit tuer aussitôt
+l'enfant et jeter quelques gouttes de son sang sur les habits du roi
+pour expier le crime et prévenir de redoutables conséquences. Le roi
+est toujours servi à genoux. On rend les mêmes respects aux plats qui
+vont à sa table et qui en sortent; c'est-à-dire qu'à l'approche de
+l'officier qui les conduit, tout le monde se prosterne et baisse le
+visage jusqu'à terre. C'est un si grand crime d'avoir jeté les yeux
+sur les alimens du roi, que le coupable est puni de mort, et toute sa
+famille condamnée à l'esclavage. Il faut supposer néanmoins, ajoute
+fort sensément d'Elbée, que les cuisiniers et les officiers qui
+portent les vivres sont exempts de cette loi.</p>
+
+<p>Quoique les femmes du roi soient en fort grand nombre, il n'y en a
+qu'une qui soit honorée du titre de reine. C'est celle qui devient
+mère du premier enfant mâle. Les autres sont moins ses compagnes que
+ses esclaves. L'autorité qu'elle a sur elles est si étendue, qu'elle
+les vend quelquefois pour l'esclavage, sans consulter même le roi, qui
+est obligé de fermer les yeux sur cette violence. D'Elbée fut témoin
+d'une aventure qui confirme ce récit. Le roi Tofizon ayant refusé à la
+reine quelques marchandises ou quelques bijoux qu'elle désirait, cette
+impérieuse princesse se les fit apporter secrètement; et pour les
+payer au comptoir, elle y fit conduire huit femmes du roi, qui
+reçurent immédiatement la marque de la compagnie, et furent conduites
+à bord.</p>
+
+<p>Le commerce d'Ardra consiste en esclaves et en denrées. Les Européens
+tirent annuellement de cette contrée environ trois mille esclaves. Une
+partie de ces malheureux est composée de prisonniers de guerre;
+d'autres viennent des provinces tributaires du royaume, et sont levés
+en forme de contribution. Quelques-uns sont des criminels dont le
+supplice est changé en un bannissement perpétuel; d'autres sont nés
+dans l'esclavage, tels que les enfans mêmes des esclaves, à quelque
+fonction que leurs pères aient été employés. Enfin d'autres sont des
+débiteurs insolvables qui ont été vendus au profit de leurs
+créanciers. Tous les Nègres qui ont manqué de soumission pour les
+ordres du roi sont condamnés à mort sans espérance de grâce, et leurs
+femmes, avec tous leurs parens, jusqu'à un certain degré, deviennent
+esclaves du roi.</p>
+
+<p>Les compagnies de France et de Hollande ayant eu quelques démêlés pour
+la préséance, le roi d'Ardra, pour s'éclaircir des droits et de la
+puissance de leurs maîtres, envoya un ambassadeur à Louis XIV, en
+1670. On étala devant lui toute la magnificence de la cour, et
+l'audience fut pompeuse. Avant d'y arriver, il visita les appartemens;
+il vit les troupes de la maison du roi et tout ce que Versailles
+pouvait avoir de plus brillant. Il regarda tout avec beaucoup
+d'attention; et lorsqu'on lui demanda ce qu'il en pensait, il
+répondit: «Je vais voir le roi, qui est fort au-dessus de tout ce que
+je vois.» Cette réponse, quoique ingénieuse et délicate, ne doit pas
+étonner dans un courtisan d'un monarque africain, accoutumé chez lui à
+rapporter toutes ses idées au respect le plus servile de la royauté.
+Chez ces peuples barbares, comme chez les peuples polis, on sait
+flatter partout où il y a un maître.</p>
+
+<p>Bosman, et Barbot après lui, divisent cette région en deux parties,
+qu'ils nomment le grand et le petit Ardra. Sous le nom de petit Ardra
+ils comprennent toute la côte maritime, remontant dans les terres
+jusqu'au delà d'Offra, dont elle porte aussi le nom. Ils renferment
+tout le reste sous le nom du grand Ardra.</p>
+
+<p>Le pays est plat et uni, et le terroir fertile. On ne voit pas plus
+d'éléphans dans le royaume d'Ardra que dans celui de Juida. Les Nègres
+du pays en tuèrent un du temps de Bosman; mais ils assuraient qu'on
+n'en avait pas vu d'exemple depuis plus de soixante ans. Cet animal
+s'était sans doute égaré de quelque pays voisin du côté de l'est, où
+le nombre de ces animaux est extraordinaire.</p>
+
+<p>Les Européens ne connaissent du royaume d'Ardra qu'un petit nombre de
+villes, la plupart voisines de la mer.</p>
+
+<p>Il y a peu de différence entre les habitans de ce royaume et ceux de
+Juida pour les m&oelig;urs, le gouvernement et la religion.</p>
+
+<p>Les principales forces du roi d'Ardra consistent dans une armée de
+quarante mille hommes de cavalerie, qu'il peut mettre en campagne au
+premier ordre. Il n'y a d'ailleurs que l'enfance et la vieillesse qui
+dispensent ses sujets de prendre les armes lorsqu'il les appelle sous
+ses enseignes.</p>
+
+<p>L'intérieur des terres a des états encore plus puissans. Pendant que
+d'Elbée était à la cour d'Ardra, il vit arriver des ambassadeurs d'un
+grand monarque qui venaient avertir le roi que plusieurs de ses
+sujets avaient porté des plaintes à leur maître, et lui déclarer de sa
+part que, si les gouverneurs du royaume d'Ardra ne traitaient pas ce
+peuple avec plus de douceur, il serait obligé, contre ses propres
+désirs, de marcher au secours de ceux qui demanderaient sa protection.
+Le roi d'Ardra reçut cette menace avec un sourire; et, pour faire
+éclater le mépris qu'il en faisait, il envoya les ambassadeurs au
+supplice. Après cette insulte, le monarque des terres intérieures fit
+entrer dans le royaume d'Ardra une armée innombrable, qui porta de
+tous côtés le ravage et la désolation. Son général retourna chargé de
+butin, et s'attendait à recevoir des récompenses du roi; mais ce fier
+monarque le fit pendre à son arrivée, parce qu'il ne lui avait point
+amené le roi même d'Ardra, dont sa vengeance demandait la tête plutôt
+que la ruine de ses sujets. Il y a beaucoup d'apparence que cette
+nation redoutable, dont l'auteur ne nous apprend pas le nom, est celle
+des Oyos ou des Oycos, nommés Yos par Snelgrave.</p>
+
+<p>Mais, dans ces derniers temps, les Nègres d'Ardra n'ont point eu de
+plus mortels ennemis que ceux de Dahomay, et l'on a déjà vu que leur
+pays est devenu la proie de ces barbares vainqueurs. La nation et le
+pays des Dahomays n'ont guère été connus que par leurs conquêtes et
+leurs cruautés.</p>
+
+<a id="chap_5_4" name="chap_5_4"></a>
+<h2>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="title">Royaume de Benin.</p>
+
+<p>Le royaume de Benin, dont les bornes ne sont pas déterminées avec
+beaucoup de certitude, paraît situé entre le 8<sup>e</sup>. degré nord et
+l'équateur. Il est borné à l'ouest par le royaume d'Ardra; au sud, par
+le golfe et par le pays d'Ouare où d'Overry et de Callabar; à l'est et
+au nord, par des royaumes dont on ne connaît que les noms.</p>
+
+<p>Juan Alfonso di Aveiro fit la découverte du royaume de Benin en
+remontant la rivière qu'il nomma <i>Formosa</i> ou <i>la Belle</i>, et que les
+Français, les Anglais et les Hollandais appellent <i>rivière de Benin</i>.
+Elle se jette dans le golfe de Guinée, près des îles Carama, à
+cinquante lieues à l'est de la rade d'Iakin. La multitude de ses bras
+forme un grand nombre d'îles, entre lesquelles il s'en trouvé de
+flottantes, que le vent et les travados poussent souvent d'un lieu à
+l'autre, et rendent par conséquent fort dangereuses pour la
+navigation. Elles sont couvertes d'arbustes et de roseaux.</p>
+
+<p>La rivière de Benin a quatre principales villes où les Hollandais
+portent leur commerce, et où cette raison attire un grand nombre de
+Nègres, surtout à l'arrivée des vaisseaux; on les nomme Bodado,
+Arbon, Gatton et Meiberg.</p>
+
+<p>Quoique le royaume soit fort peuplé, il s'en faut beaucoup qu'il le
+soit autant que celui d'Ardra, du moins à proportion de la grandeur.
+Les villes y sont très-éloignées l'une de l'autre sur la rivière et
+sur la côte. La capitale est considérable.</p>
+
+<p>En général, les habitans du royaume de Benin sont d'un fort bon
+naturel, doux, civils et capables de se rendre à la raison, lorsqu'on
+emploie de bonnes manières pour les persuader. Leur faites-vous des
+présens, ils vous en rendent au double. Si vous leur demandez quelque
+chose qui leur appartienne, il est rare qu'ils le refusent, quoiqu'ils
+en aient eux-mêmes besoin. Mais les traiter durement, ou prétendre
+l'emporter par la force, c'est s'exposer à ne rien obtenir. Ils sont
+habiles dans les affaires, et fort attachés à leurs anciens usages. En
+se prêtant un peu à leurs idées, il est aisé d'entreprendre avec eux
+toutes sortes de commerce.</p>
+
+<p>Entre eux ils sont civils et complaisans dans la société, mais
+réservés et défians dans les affaires. Ils traitent tous les Européens
+avec politesse, à l'exception des Portugais, pour lesquels ils ont de
+l'aversion; mais ils ont une prédilection déclarée pour les
+Hollandais.</p>
+
+<p>On représente les Nègres de Benin comme un peuple ennemi de la
+violence, juste à l'égard des étrangers, et si plein de déférence
+pour eux, qu'un portefaix du pays, quoique pesamment chargé, se
+retire pour laisser le passage libre à un matelot de l'Europe. C'est
+un crime capital dans la nation d'outrager le moindre Européen. La
+punition est sévère. On arrête le coupable, on lui lie les mains
+derrière le dos, on lui bouche les yeux, et, lui faisant pencher la
+tête, on la lui abat d'un coup de hache. Le corps est partagé en
+quatre parties, et jeté aux bêtes féroces. Cette sévérité porte à
+croire qu'ils trouvent de grands avantages dans le commerce des
+Européens.</p>
+
+<p>Ils sont très-déréglés dans leurs m&oelig;urs, et livrés à tous les excès
+de l'incontinence. Ils attribuent eux-mêmes ce penchant à leur vin de
+palmier et à la nature de leurs alimens. Ils évitent les obscénités
+grossières dans leurs conversations; mais ils aiment les équivoques;
+et ceux qui ont l'art d'envelopper des idées sales sous des
+expressions honnêtes passent pour des gens d'esprit. Ils auraient la
+même réputation parmi nous.</p>
+
+<p>L'usage pour les deux sexes est d'être nu jusqu'au temps du mariage, à
+moins qu'on n'obtienne du roi le privilége de porter plus tôt des
+habits; ce qui passe pour une si grande faveur, qu'elle est célébrée
+dans les familles par des réjouissances et des fêtes.</p>
+
+<p>Le goût de la bonne chère, est commun à toute la nation; aussi les
+personnes riches n'épargnent rien pour leur table. Le b&oelig;uf, le
+mouton, la volaille, sont leurs mets ordinaires, et la poudre ou la
+farine d'igname, bouillie à l'eau ou cuite sous la cendre, leur
+compose une espèce de pain. Ils se traitent souvent les uns les
+autres, et les restes de leurs festins sont distribués aux pauvres.</p>
+
+<p>Dans les conditions inférieures, la nourriture commune est du poisson
+frais, cuit à l'eau, ou séché au soleil, après avoir été salé.</p>
+
+<p>La jalousie des Nègres est fort vive entre eux; mais ils accordent aux
+Européens toutes sortes de libertés auprès de leurs femmes; et cette
+indulgence va si loin, qu'un mari que ses affaires appellent hors de
+sa maison, y laisse tranquillement un Hollandais, et recommande à ses
+femmes de le réjouir et de l'amuser. D'un autre côté, c'est un crime
+pour les Nègres d'approcher de la femme d'autrui. Dans les visites
+qu'ils se rendent entre eux, leurs femmes ne paraissent jamais, et se
+tiennent renfermées dans quelque appartement intérieur; mais tout est
+ouvert pour un Européen, et le mari les appelle lui-même, lorsqu'elles
+sont trop lentes à se présenter. Est-ce déférence pour les Européens
+ou mépris?</p>
+
+<p>Huit ou quinze jours après la naissance, et quelquefois plus tard, les
+enfans des deux sexes reçoivent la circoncision.</p>
+
+<p>Dans la ville d'Arébo, les habitans ont l'usage abominable d'égorger
+une mère qui met au monde deux enfans à la fois: ils la sacrifient,
+elle et ses deux fruits, à l'honneur d'un certain démon qui habite un
+bois voisin de la ville. À la vérité, le mari est libre de racheter
+sa femme en offrant à sa place une esclave du même sexe; mais les
+enfans sont condamnés sans pitié. Les voyageurs devraient bien nous
+donner quelque raison ou quelque prétexte d'une si étrange barbarie.</p>
+
+<p>Un roi de Benin n'a pas plus tôt rendu le dernier soupir, qu'on ouvre
+près du palais une fort grande fosse, et si profonde, que les ouvriers
+sont quelquefois en danger d'y périr par la quantité d'eau qui s'y
+amasse. Cette espèce de puits n'a de largeur que par le fond; et
+l'entrée, au contraire, est assez étroite pour être bouchée facilement
+d'une grande pierre. On y jette d'abord le corps du roi; ensuite on
+fait faire le même saut à quantité de ses domestiques de l'un et de
+l'autre sexe, qui sont choisis pour cet honneur. Après cette première
+exécution, on bouche l'ouverture du puits, à la vue d'une foule de
+peuple, que la curiosité retient nuit et jour dans le même lieu. Le
+jour suivant on lève la pierre, et quelques officiers destinés à cet
+emploi baissent la tête vers le fond du trou pour demander à ceux
+qu'on y a précipités s'ils ont rencontré le roi. Au moindre cri que
+ces malheureux peuvent faire entendre, on rebouche le puits, et le
+lendemain on recommence la même cérémonie, qui se renouvelle encore
+les jours suivans, jusqu'à ce que, le bruit cessant dans la fosse, on
+ne doute plus que toutes les victimes ne soient mortes.</p>
+
+<p>Après cette première exécution, le premier ministre d'état en va
+rendre compte au successeur du roi mort, qui se rend aussitôt sur le
+bord du puits, et qui, l'ayant fait fermer en sa présence, fait
+apporter sur la pierre toutes sortes de viandes et de liqueurs pour
+traiter le peuple. Chacun boit et mange abondamment jusqu'à la nuit.
+Ensuite cette multitude de gens échauffés par le vin parcourt toutes
+les rues de la ville en commettant les derniers désordres. Elle tue
+tout ce qu'elle rencontre, hommes et bêtes, leur coupe la tête, et
+porte les corps au puits sépulcral, où elle les précipite comme une
+nouvelle offrande que la nation fait à son roi. Quelles m&oelig;urs
+épouvantables! Il semble que sous cette zone brûlante les têtes soient
+de temps en temps agitées d'un délire sanguinaire, et que ces peuples
+barbares aient un affreux besoin de crimes, de superstitions et de
+sang. Tel est donc l'homme de la nature, fort au-dessous des tigres et
+des singes, quand sa raison n'est pas cultivée!</p>
+
+<p>Ils ont peu d'industrie et de goût pour le travail. Tous ceux qui ne
+sont point assez pauvres pour se trouver forcés d'employer leurs bras
+laissent le fardeau des occupations manuelles à leurs femmes et à
+leurs esclaves.</p>
+
+<p>Tous les esclaves mâles qui servent ou qui se vendent dans le pays
+sont étrangers; ou si quelques habitans sont condamnés à l'esclavage
+pour leurs crimes, il est défendu de les vendre pour être
+transportés. La liberté est un privilége naturel de la nation, auquel
+le roi même ne donne jamais d'atteinte. Chaque particulier se qualifie
+d'esclave de l'état; mais cette qualité n'emporte pas d'autre
+dépendance que celle de tous les peuples libres à l'égard de leur
+prince et de leur patrie. Les femmes, toujours humiliées et
+maltraitées en Afrique, sont seules exceptées d'une loi si favorable
+aux hommes, et peuvent être vendues et transportées au gré de leurs
+maris.</p>
+
+<p>Le règne des fétiches est établi à Benin comme sur toutes les côtes
+précédentes; mais les habitans ont des notions d'un Être Suprême et
+d'une nature invisible qui a créé le ciel et la terre, et qui continue
+de gouverner le monde par les lois d'une profonde sagesse. Ils
+l'appellent <i>Orissa</i>: ils croient qu'il est inutile de l'honorer,
+parce qu'il est nécessairement bon; au lieu que, le diable étant un
+esprit méchant qui peut leur nuire, ils se croient obligés de
+l'apaiser par des prières et des sacrifices.</p>
+
+<p>L'année est composée de quatorze mois. Leur dimanche, ou le jour de
+repos, revient de cinq en cinq jours; il est célébré par des offrandes
+et des sacrifices.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup d'autres jours consacrés à la religion. Dapper s'étend
+sur la fête anniversaire qu'on célèbre à l'honneur des morts: il
+assure qu'on sacrifie dans cette occasion non-seulement un grand
+nombre d'animaux, mais plusieurs victimes humaines, qui sont
+ordinairement des criminels condamnés à mort, et réservés pour cette
+solennité: l'usage en demande vingt-cinq; s'il s'en trouve moins, les
+officiers du roi ont ordre de parcourir les rues de Benin pendant la
+nuit, et d'enlever indifféremment toutes les personnes qu'ils
+rencontrent sans lumière: on permet au riche de se racheter; mais les
+pauvres sont immolés sans pitié, comme il le sont partout ailleurs.</p>
+
+<p>L'état est composé de trois ordres, dont trois grands forment le
+premier. Leur principale fonction est d'être sans cesse près de la
+personne du roi, et de servir d'interprètes ou d'organes aux grâces
+qu'on lui demande et qu'il accorde. Comme ils ne lui expliquent que ce
+qu'ils jugent à propos, et qu'ils donnent le tour qu'il leur plaît à
+ses réponses, le pouvoir du gouvernement semble résider entre leurs
+mains.</p>
+
+<p>Le second ordre de l'état est composé de ceux qui portent le titre de
+<i>are de roés</i> ou <i>chefs des rues</i>. Les uns dominent sur le peuple,
+d'autres sur les esclaves, sur les affaires militaires, sur les
+bestiaux, sur les fruits de la terre, etc.: on aurait peine à nommer
+quelque chose de connu dans la nation qui n'ait aussi son chef ou son
+intendant. C'est parmi les <i>are de roés</i> que le monarque choisit ses
+vices-rois ou gouverneurs de provinces; ils sont soumis à l'autorité
+des trois premiers grands, comme c'est à leur recommandation qu'ils
+sont redevables de leurs emplois.</p>
+
+<p>Les <i>fiadors</i> ou <i>viadors</i> composent le troisième ordre: ce sont les
+agens du commerce avec les Européens.</p>
+
+<p>Lorsqu'un seigneur nègre est élevé à un de ces trois grands postes, le
+roi lui donne, comme une marqué insigne de faveur et de distinction,
+un cordon de corail, qui est l'équivalent de nos ordres de chevalerie.
+Cette grâce s'accorde aussi aux <i>mercadors</i> ou facteurs qui se sont
+signalés dans leur profession, aux <i>fulladors</i> ou intercesseurs, «et
+aux vieillards d'une sagesse éprouvée: ceux qui l'ont reçue du
+souverain sont obligés de porter sans cesse leur cordon ou leur
+collier autour du cou, et la mort serait le châtiment infaillible de
+ceux qui le quitteraient un instant: on en cite un exemple frappant.
+Un Nègre à qui l'on avait dérobé son cordon fut conduit sur-le-champ
+au supplice; le voleur, ayant été arrêté, subit le même sort avec
+trois autres personnes qui avaient eu quelque connaissance du crime
+sans l'avoir révélé à la justice; ainsi, pour une chaîne de corail qui
+ne valait pas deux sous, il en coûta la vie à cinq personnes.</p>
+
+<p>Les Nègres de ce pays n'ont pas autant de penchant pour le vol que
+ceux des autres contrées. Le meurtre est encore plus rare que le vol:
+il est puni de mort. Cependant, si le meurtrier était d'une haute
+distinction, tel qu'un des fils dû roi, ou quelque grand seigneur du
+premier ordre, il serait banni sur les confins du royaume, et conduit
+dans son exil par une grosse escorte; mais, comme on ne voit jamais
+revenir aucun de ces exilés, et qu'on n'en reçoit même aucune
+nouvelle, ces Nègres sont persuadés qu'ils passent bientôt dans le
+pays de l'oubli. S'il arrive à quelqu'un de tuer son ennemi d'un coup
+de poing, ou d'une manière qui ne soit pas sanglante, le meurtrier
+peut s'exempter du supplice à deux conditions: l'une, de faire
+enterrer le mort à ses propres dépens; l'autre, de fournir un esclave
+qui soit exécuté à sa place. Il paie ensuite une somme assez
+considérable aux trois ministres, après quoi il est rétabli dans tous
+les droits de la société, et les amis du mort sont obligés de paraître
+satisfaits.</p>
+
+<p>Tous les autres crimes, à l'exception de l'adultère, s'expient avec de
+l'argent; l'amende est proportionnée à la nature de l'offense. Si les
+criminels sont insolvables, ils sont condamnés à des peines
+corporelles.</p>
+
+<p>Il y a plusieurs punitions pour l'adultère: la bastonnade parmi le
+peuple, et la mort parmi les grands.</p>
+
+<p>Après la mort du roi, le successeur se retire ordinairement dans un
+village nommé Oisébo, assez près de Benin, pour y tenir sa cour,
+jusqu'à ce qu'il soit instruit des règles du gouvernement. Dans cet
+intervalle, la reine-mère et les ministres, dépositaires des volontés
+du roi, sont chargés de l'administration. Lorsque le temps de
+l'instruction est fini, le roi quitte Oisébo, et va prendre possession
+du palais et de l'autorité royale; il pense ensuite à se défaire de
+ses frères, pour assurer la tranquillité de son règne. Les barbaries
+politiques en usage parmi les despotes d'Orient, qui ont à se disputer
+de grands empires, se retrouvent dans les villages nègres qu'on nomme
+<i>royaumes</i>.</p>
+
+<p>Le royaume d'Overry ou d'Ouare, tributaire de celui de Benin, est
+situé sur les bords du Rio-Forcado: sa capitale, qui communique son
+nom à tout le pays, est sur le même fleuve, à trente lieues de
+l'embouchure.</p>
+
+<p>La pluralité des femmes y est en usage, comme dans toutes les autres
+parties de la Guinée; mais, à la mort du mari, toutes les veuves
+appartiennent au roi, qui dispose d'elles suivant son intérêt ou son
+goût. La religion du pays ne diffère de celle de Benin qu'à l'égard
+des sacrifices d'hommes ou d'enfans, dont on ne parle à Overry qu'avec
+horreur. Les habitans croient qu'il n'appartient qu'au diable de
+répandre le sang humain; était-ce donc à ces peuples ignorans et
+grossiers que devait appartenir cette idée vraiment sublime, qui donne
+une si belle leçon aux nations les plus policées?</p>
+
+<p>Depuis le cap de Formose, en suivant la côte qui descend vers le sud,
+on trouve le pays de Callabar ou Rio-Réal, la rivière de Camarones et
+la rivière d'Angra. Toutes ces régions, jusqu'au cap Sainte-Claire,
+n'offrent rien qui soit digne d'attention.</p>
+
+<p>Après le cap Sainte-Claire, la côte tourne tout d'un coup à l'est,
+pendant l'espace de six lieues, pour former la baie de Rio-Gabon, ou
+Gabaon, comme l'appellent les Portugais.</p>
+
+<p>Outre le motif de commerce, quantité de vaisseaux sont attirés dans
+cette baie par la commodité qu'on y trouve pour se radouber.</p>
+
+<p>Le commerce de Rio-Gabon consiste en ivoire, en cire, en miel, etc.
+Les habitans ont une coutume singulière: quelque avidité qu'ils aient
+pour l'eau-de-vie, ils n'en boiraient point une goutte à bord, avant
+d'avoir reçu quelque présent. S'ils trouvent qu'on ait trop de lenteur
+à l'offrir, ils ont l'effronterie de demander si l'on s'imagine qu'ils
+soient capables de boire pour rien: ceux qui ne les paient point
+ainsi, pour la peine qu'ils prennent de boire, ne doivent point
+espérer de faire avec eux le moindre commerce.</p>
+
+<p>On représente les habitans de Rio-Gabon comme un peuple farouche et
+cruel. Ils n'épargnent personne, et bien moins les étrangers. En 1601,
+les Hollandais éprouvèrent leur cruauté, lorsque ces barbares, s'étant
+saisis de deux canots de cette nation, massacrèrent inhumainement
+l'équipage. Si l'on en croit les voyageurs, les premières lois de la
+nature paraissent inconnues ou comme effacées chez ce peuple par une
+longue dépravation.</p>
+
+<p>Quoique les Nègres de Gabon ne composent point une nation nombreuse,
+ils sont divisés en trois classes: l'une qui est attachée au roi,
+l'autre au prince son fils, et la troisième qui ne reconnaît point
+d'autre maître qu'elle-même. Les deux premières, sans être en guerre
+ouverte, font profession de se haïr, et cherchent pendant la nuit
+l'occasion de se battre et de s'entre-piller.</p>
+
+<p>Ils n'ont pas l'usage de boire en mangeant; mais, après leur repas,
+ils prennent plaisir à s'enivrer de vin de palmier, ou d'un mélange de
+miel et d'eau qui ressemble à notre hydromel. Ils donnent une
+fort-belle dent d'éléphant pour une mesure d'eau-de-vie, qu'ils ont
+quelquefois vidée avant de sortir du vaisseau. Lorsque l'ivresse
+commence à les échauffer, la moindre dispute les met aux mains, sans
+respect pour leurs rois ni pour leurs prêtres, qui entrent à coups de
+poings dans la mêlée pour ne pas demeurer spectateurs inutiles: ils se
+battent de si bonne grâce, que leurs chapeaux, leurs perruques, leurs
+habits, et tout ce qu'ils viennent d'acheter des Européens, est
+précipité dans la mer: au reste, ils sont si peu délicats sur
+l'eau-de-vie, qu'avec la moitié d'eau claire et un peu de savon
+d'Espagne, pour faire écumer la liqueur, on peut l'augmenter au double
+sans qu'ils s'en aperçoivent.</p>
+
+<p>«En un mot, dit Bosman, l'univers n'a point de nation plus barbare et
+plus misérable.» Il juge qu'elle tire sa principale substance de la
+chasse et de la pêche, parce qu'il n'aperçut dans le pays aucune sorte
+de blé, ni aucune trace d'agriculture.</p>
+
+<p>Dans tous les pays qui bordent la rivière, la multitude des bêtes
+farouches est incroyable, surtout d'éléphans, de buffles et de
+sangliers. Bosman, ayant pris terre avec le capitaine de son vaisseau
+et quelques domestiques, poursuivit, l'espace d'une heure, un éléphant
+qui avait marché pendant plus d'une lieue sur le rivage, à la vue du
+vaisseau; mais il disparut heureusement dans un bois; car, avec si peu
+d'hommes, qui n'étaient armés que de mousquets, il y avait de
+l'imprudence à presser un animal si redoutable. En revenant de cette
+chasse, Bosman rencontra cinq autres éléphans en troupes qui, jetant
+sur lui et sur son cortége un regard indifférent, comme s'ils
+n'eussent pas jugé quelques hommes dignes de leur colère, les
+laissèrent passer tranquillement; Bosman et ses compagnons, par cette
+espèce de respect qui naît de la crainte, les saluèrent en ôtant leur
+chapeau.</p>
+
+<p>Un autre jour, Bosman tomba sur une bande d'environ cent buffles, et
+les ayant forcés de se séparer en plusieurs troupes, il s'attacha aux
+plus voisins, sur lesquels ses gens firent pleuvoir une grêle de
+balles: il ne parut pas que ces farouches animaux s'en fussent
+ressentis; mais ils regardaient leurs ennemis d'un air irrité, comme
+s'ils leur avaient reproché cet outrage.</p>
+
+<p>La plupart de ces buffles étaient rougeâtres; ils avaient les cornes
+droites et penchées vers les épaules, de la grandeur à peu près de
+celles d'un b&oelig;uf ordinaire: en courant, ils paraissaient boiteux des
+pieds de derrière; mais leur course n'en était pas moins prompte.</p>
+
+<p>Le cap Lopez-Consalvo, qui n'est qu'à dix-huit lieues de Rio-Gabon,
+fait les dernières bornes du golfe de Guinée. Un peu plus loin, au
+sud, on arrive à l'entrée du royaume d'Angole. Arthur, navigateur
+anglais, assure que ce cap n'est pas difficile à reconnaître, parce
+que c'est l'endroit de toute la côte qui s'avance le plus à l'ouest:
+sa situation est au premier degré de latitude du sud.</p>
+
+<p>Les habitans sont beaucoup plus civilisés qu'à Rio-Gabon; mais le pays
+n'abonde pas moins en toutes sortes de bêtes féroces.</p>
+
+<p>Le poisson y est si commun, que d'un seul coup de filet on peut en
+prendre de quoi en charger un canot.</p>
+
+<p>Bosman dit que le commerce consiste, comme à Rio-Gabon, en ivoire, en
+cire et en miel, qui est en fort grande abondance, dans le pays.</p>
+
+<h2>LIVRE VI.<br>
+CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.</h2>
+
+<a id="chap_6_1" name="chap_6_1"></a>
+<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="title">Congo.</p>
+
+<p>Si l'on considère, avec les géographes, le royaume de Congo dans toute
+son étendue, elle comprend depuis l'équateur jusqu'au 16<sup>e</sup>. degré de
+latitude sud. On lui donne environ neuf cent cinquante milles de
+longueur du nord au sud, et sept cents de largeur de l'ouest à l'est.</p>
+
+<p>Ses bornes au nord sont les pays de Gabon et de Pongo; à l'est, le
+royaume de Mokokos ou d'Anzibo, celui de Matamba et le territoire des
+Iaggas-Kasangis; au sud, le même territoire, le pays de Mouzoumbo,
+Akalounga, et celui de Mataman, dans la région des Cafres; à l'ouest,
+l'Océan occidental ou atlantique; mais ces côtes forment un arc dont
+les deux extrémités sont le cap de Sainte-Catherine et le cap Nègre,
+l'un au nord, et l'autre au sud, tout deux célèbres chez les
+navigateurs.</p>
+
+<p>Sous ce point de vue, le Congo peut être divisé en quatre principales
+parties, qui sont autant de grands royaumes: 1<sup>o</sup>. Loango; 2<sup>o</sup>. Congo,
+proprement dit; 3<sup>o</sup>. Angole; 4<sup>o</sup>. Benguéla: ces quatre royaumes
+s'étendent du nord au sud; celui de Loango, qui est le plus
+septentrional, a le pays de Gabon au nord, Mokoko ou Anzibo à l'est,
+et le fleuve du Zaïre au sud.</p>
+
+<p>Lopez prétend que le royaume de Loango, habité par les Bramas,
+commence, du côté du nord, à l'équateur, et s'étend de la côte dans
+l'intérieur des terres l'espace de deux cents milles, en comprenant
+dans ses bornes le golfe de Lopez-Consalvo. Ces pays sont peu connu
+des Européens, à l'exception de quelques places le long de la côte. De
+tous les voyageurs dont les relations ont été publiées, Battel est
+celui qui traite l'article de Loango avec le plus d'étendue; il
+s'accorde même fort exactement avec Bruno et Dapper, quoiqu'il déclare
+qu'il ne les a jamais lus.</p>
+
+<p>La province de Mayomba, dans le royaume de Loango, est si couverte de
+bois, qu'on y peut voyager à l'ombre sans être jamais incommodé par la
+chaleur du soleil. On n'y trouve ni blé, ni aucune sorte de grain. Les
+habitans se nourrissent de bananes, de racines et de cocos. N'étant
+pas mieux fournis de volaille et de bestiaux que de blé, ils ne
+connaissent d'autre chair que celle des éléphans et des bêtes féroces;
+mais leurs rivières fournissent du poisson en abondance.</p>
+
+<p>Leurs bois sont si remplis de singes, que le voyageur le plus
+intrépide n'oserait y passer sans escorte. On y trouve surtout une
+multitude de ces dangereux singes dont la grande espèce se nomme
+<i>pongo</i>, et la petite <i>empko</i>. Le port de Mayomba est à deux lieues au
+sud du cap Nègre, qui a tiré son nom de la noirceur apparente de ses
+arbres.</p>
+
+<p>La ville de Mayomba consiste dans une grande rue, si proche de la mer,
+que les flots forcent quelquefois les habitans d'abandonner leurs
+maisons.</p>
+
+<p>Les chasses des habitans se font avec des chiens du pays qui n'aboient
+point, mais qui portent au cou des crécelles de bois dont le bruit
+guide les chasseurs. Ils font tant de cas des chiens de l'Europe à
+cause de leur aboiement, que l'Anglais Battel leur en vit acheter un
+trente livres sterling (720 fr.).</p>
+
+<p>Le territoire de Setté est situé à cinquante-cinq milles au nord de la
+rivière de Mayomba, et s'étend jusqu'à Gobbi. Ce pays, qui est arrosé
+par une rivière du même nom, produit avec une abondance extraordinaire
+du bois rouge et plusieurs autres sortes de bois. On en distingue
+deux, le <i>kines</i>, que les Portugais achètent, mais qui n'est pas
+estimé à Loango; et le <i>bifesse</i>, qui est plus pesant et plus rouge;
+les habitans le vendent plus cher. La racine se nomme <i>angansi
+abifesso</i>. Il n'y a point de bois plus dur ni d'une couleur si foncée.
+Les habitans en font un grand commerce sur toute la côte d'Angole et
+dans le royaume de Loango; mais ils ne traitent qu'avec les Nègres; et
+le droit de leur gouverneur est de dix pour cent.</p>
+
+<p>Le pays de Gobbi est situé entre Setté et le cap Lopès-Consalvo. La
+ville capitale est éloignée d'une journée de la mer. La terre nourrit
+peu de bestiaux, et n'offre que des animaux féroces. Un habitant qui
+reçoit la visite d'un ami commence par lui offrir l'usage d'une de ses
+femmes; et, dans les autres occasions, une femme surprise en adultère
+reçoit moins de reproches que d'éloges: cependant l'empire des hommes
+est si absolu, qu'ils maltraitent leurs femmes avec une rigueur sans
+exemple; et cette pratique leur étant devenue comme naturelle, une
+femme se plaint de n'être pas aimée lorsqu'elle n'est pas assez
+souvent battue par son mari. On a vu autrefois la même chose en Russie
+avant sa civilisation.</p>
+
+<p>On trouve au nord-est de Mani-keseck, à huit journées de Mayomba, les
+Matimbas, nation de Pygmées, qui sont de la hauteur d'un garçon de
+douze ans, mais tous d'une grosseur extraordinaire. Leur nourriture
+est la chair des animaux qu'ils tuent de leurs flèches. Quoiqu'ils
+n'aient rien de farouche dans le caractère, ils ne veulent point
+entrer dans les maisons des Marambas, ni les recevoir dans leurs
+villes. Les femmes se servent de l'arc avec autant d'habileté que les
+hommes. Elle ne craignent point de pénétrer seules dans les bois, sans
+autre défense contre les pongos que leurs flèches empoisonnées.</p>
+
+<p>La plus grande partie du royaume est un pays plat et assez fertile.
+Les pluies y sont fréquentes. La terre y est noirâtre, au lieu que
+dans la plupart des autres pays elle est sablonneuse ou de nature
+craïeuse. Les habitans sont civils et humains. On raconte qu'après
+avoir inutilement invoqué leurs dieux dans un temps de peste, ils les
+brûlèrent en disant: «S'ils ne nous servent de rien dans l'infortune,
+quand nous serviront-ils?»</p>
+
+<p>Dans le pays d'Angole, les princesses du sang royal ont la liberté de
+choisir l'homme qui leur plaît, sans égard pour sa naissance ou sa
+condition; mais elles ont sur lui un pouvoir absolu de vie ou de mort.
+Pendant que le missionnaire Mérolla, dont nous tirons quelques
+détails, se trouvait dans le pays, une dame de ce rang, sur le simple
+soupçon que son mari vivait librement avec une autre femme, fit vendre
+sa maîtresse aux Portugais; et, loin d'oser s'en plaindre, il se crut
+fort heureux d'une vengeance si modérée. Les femmes qui reçoivent les
+étrangers dans leurs maisons sont obligées de leur accorder leurs
+faveurs pendant les deux premières nuits. Aussi, dès qu'un
+missionnaire capucin arrive dans le pays, ses interprètes avertissent
+le public que l'entrée de sa chambre est interdite aux femmes.</p>
+
+<p>Avec une culture exacte, la terre de Loango produit trois moissons.
+Les habitans n'y emploient point d'autre instrument qu'une sorte de
+truelle, mais plus large et plus creuse que celle de nos maçons.</p>
+
+<p>Entre les arbres extraordinaires, on vante l'enzanda, le métombas et
+l'alikondi, qui servent tous trois à faire des étoffes. Il n'y a point
+de canton dans le royaume de Loango qui ne produise en abondance le
+métombas, et où l'on n'en tire beaucoup d'utilité. Le tronc fournit
+d'assez bon vin, quoique moins fort que le vin de palmier; de ses
+branches on fait des solives et des lattes pour les maisons, et des
+bois de lit. Les feuilles servent à couvrir les toits, et résistent
+aux plus fortes pluies; mais le plus grand usage est pour la fabrique
+d'une espèce d'étoffe dont tout le monde est vêtu dans le royaume.</p>
+
+<p>L'alikondi ou l'alekonde est d'une hauteur et d'une grosseur
+singulières; on en voit de si gros, que douze hommes n'en
+embrasseraient pas le tronc. Ses branches s'écartent comme celles du
+chêne. Il s'en trouve de creux qui contiennent une prodigieuse
+quantité d'eau: Mérolla ne craint pas de la faire monter jusqu'à
+trente ou quarante tonneaux; et s'il faut l'en croire, elle a servi
+pendant vingt-quatre heures à désaltérer trois ou quatre cents Nègres,
+sans être entièrement épuisée. Ils emploient, pour monter sur l'arbre,
+des coins de bois dur, qui s'enfoncent aisément dans un tronc dont la
+substance est fort tendre. Ces arbres étant fort communs, et la
+plupart creux par le pied, on y fait entrer des troupeaux de porcs
+pour les garantir des ardeurs du soleil. Le fruit ressemble beaucoup à
+la courge.</p>
+
+<p>Les peuples qui habitent le royaume de Loango portent le nom de
+Bramas. Ils sont soumis à la rigoureuse pratique de la circoncision.
+Ils exercent le commerce entre eux. Ils sont vigoureux et de haute
+taille; civils, quoique anciennement leur férocité les ait fait passer
+pour anthropophages; livrés à tous les excès du libertinage; avides de
+s'enrichir, mais généreux et libéraux les uns à l'égard des autres;
+passionnés pour le vin de palmier, sans aucun goût pour celui de la
+vigne; et sans cesse entraînés par leurs superstitions.</p>
+
+<p>Le mariage, dans le royaume de Loango, est si débarrassé de cérémonies
+et de formalités, qu'à peine se soumet-on à demander le consentement
+des pères. On jette ses vues sur une fille de l'âge de six ou sept
+ans, et lorsqu'elle en a dix, on l'attire chez soi par des caresses et
+des présens. Cependant il se trouve des pères qui veillent
+soigneusement sur leurs filles jusqu'à l'âge nubile, et qui les
+vendent alors à ceux qui se présentent pour les épouser. Mais une
+fille qui se laisse séduire avant le mariage doit paraître à la cour
+avec son amant, déclarer sa faute, et demander pardon au roi. Cette
+absolution n'a rien d'humiliant; mais elle est si nécessaire, qu'on
+croirait le pays menacé de sa ruine par une éternelle sécheresse, si
+quelque fille coupable refusait de se soumettre à la loi. Quoique le
+nombre des femmes ne soit pas borné, et que plusieurs en aient huit ou
+dix, le commun des Nègres n'en prend que deux ou trois.</p>
+
+<p>Les femmes sont chargées, comme chez tous les peuples nègres, de tous
+les ouvrages serviles, extérieurs et domestiques. Pendant que le mari
+prend ses repas, elles se tiennent à l'écart, et mangent ensuite ses
+restes. Leur soumission va si loin, qu'elles ne leur parlent qu'à
+genoux, et qu'à son arrivée elles doivent se prosterner pour le
+recevoir.</p>
+
+<p>L'aîné d'une famille en est l'unique héritier; mais il est obligé
+d'élever ses frères et ses s&oelig;urs jusqu'à l'âge où l'on suppose qu'ils
+peuvent se pourvoir eux-mêmes. Les enfans naissent esclaves, lorsque
+leur père et leur mère sont dans cette condition.</p>
+
+<p>Tous les enfans, suivant l'observation particulière de Dapper,
+naissent blancs, et dans l'espace de deux jours ils deviennent
+parfaitement hoirs. Les Portugais, qui prennent des femmes dans ces
+régions, y sont souvent trompés. À la naissance d'un enfant, ils se
+croient sûrs d'en être les pères, parce qu'ils le voient de leur
+couleur; mais, deux jours après, ils sont obligés de le reconnaître
+pour l'ouvrage d'un Nègre. Cependant ils ne se rebutent point de ces
+épreuves, parce que leur passion, dit le même auteur, est d'avoir un
+fils mulâtre à toutes sortes de prix. On voit quelquefois naître d'un
+père et d'une mère nègres des enfans aussi blancs que les Européens.
+L'usage est de les présenter au roi. On les nomme <i>dondos</i>. Ils sont
+élevés dans les pratiques de la sorcellerie; et, servant de sorciers
+au roi, ils l'accompagnent sans cesse. Leur état les fait respecter de
+tout le monde. S'ils vont au marché, ils peuvent prendre tout ce qui
+convient à leurs besoins. Battel en vit quatre à la cour de Loango.</p>
+
+<p>Dapper s'étend un peu plus sur la nature des Nègres blancs. Il observe
+qu'à quelque distance ils ont une parfaite ressemblance avec les
+Européens: leurs yeux sont gris, et leur chevelure blonde ou rousse;
+mais, en les considérant de plus près, on leur trouve la couleur d'un
+cadavre, et leurs yeux paraissent postiches. Ils ont la vue
+très-faible pendant le jour, et la prunelle tournée comme s'ils
+étaient bigles. La nuit, au contraire, ils ont le regard très-ferme,
+surtout à la clarté de la lune. Quelques Européens ont cru que la
+blancheur de ces Nègres est un effet de l'imagination des mères, comme
+on prétend que plusieurs femmes blanches ont mis des enfans noirs au
+monde après avoir vu des Nègres.</p>
+
+<p>Les Portugais donnent à ces Maures blancs le nom d'<i>albinos</i>, et
+cherchent l'occasion de les enlever pour les transporter au Brésil. On
+prétend qu'ils sont d'une force extraordinaire, et par conséquent
+très-propres au travail; mais que leur paresse est extrême, et qu'ils
+préfèrent la mort aux exercices pénibles. Les Hollandais ont trouvé
+des hommes de la même espèce non-seulement en Afrique; mais aux Indes
+Orientales, dans l'île de Bornéo, et dans la Nouvelle-Guinée ou pays
+des Papous. Les Nègres blancs du royaume de Loango ont le privilége
+d'être assis devant le roi. Ils président à quantité de cérémonies
+religieuses, surtout à la composition des <i>mokissos</i>, qui sont des
+idoles du pays.</p>
+
+<p>Il est fort remarquable, suivant Battel, que les Nègres de Loango ne
+permettent jamais qu'un étranger soit enterré dans leur pays. Qu'un
+Européen meure, on est obligé, pour les satisfaire, de porter son
+corps dans une chaloupe à deux milles du rivage, et de le jeter dans
+la mer. Un négociant portugais, étant mort dans une de leurs villes,
+ne laissa pas d'y être enterré par le crédit de ses amis, et demeura
+tranquille pendant quatre mois dans sa sépulture; mais il arriva cette
+année que les pluies, qui commencent ordinairement au mois de
+décembre, retardèrent de deux mois entiers. Les mokissos ou prêtres
+sorciers ne manquèrent point d'attribuer cet événement au mépris qu'on
+avait fait des lois en faveur du Portugais. Son corps fut exhumé avec
+diverses cérémonies, et précipité dans les flots. Trois jours après,
+suivant Battel, on vit tomber la pluie en abondance; car il fallait
+bien qu'elle tombât après deux mois de retard.</p>
+
+<p>Loango était autrefois soumis au roi de Congo; mais un gouverneur du
+pays, s'étant fait proclamer roi, envahit une si grande partie des
+états de son souverain, que le royaume de Loango est aujourd'hui fort
+étendu et tout-à-fait indépendant; mais il est toujours regardé comme
+faisant partie du pays de Congo.</p>
+
+<p>Les rois de Loango sont respectés comme des dieux, et portent le titre
+de <i>samba</i> et de <i>pango</i>, qui signifie, dans le langage du pays, dieu
+ou divinité. Les sujets sont persuadés que leur prince a le pouvoir de
+faire tomber la pluie du ciel. Ils s'assemblent au mois de décembre
+pour l'avertir que c'est le temps où les terres en ont besoin; ils le
+supplient de ne pas différer cette faveur, et chacun lui apporte un
+présent dans cette vue. Le monarque indique un jour auquel tous ses
+nobles doivent se présenter devant lui, armés comme en guerre, avec
+tous leurs gens. Ils commencent les cérémonies de cette fête par des
+exercices militaires, et rendent à genoux leur hommage au roi, qui les
+remercie de leur soumission et de leur fidélité. Ensuite on étend à
+terre un tapis d'environ quatre-vingts pieds de circuit, sur lequel
+est placé le trône où il est assis. Alors il commande à ses officiers
+de faire entendre leurs tambours et leurs trompettes. Les tambours
+sont si gros, qu'un homme seul ne suffit pas pour les porter. Les
+trompettes sont dès dents d'éléphans d'une grandeur extraordinaire,
+creusées et polies avec beaucoup d'art: le bruit de cette musique est
+effroyable. Après ce concert barbare, le roi se lève, et lance une
+flèche vers le ciel. S'il pleut le même jour, les réjouissances et
+les acclamations sont poussées jusqu'à l'extravagance.</p>
+
+<p>L'usage absurde et barbare des épreuves juridiques, qui domine dans
+toute la Guinée, n'est pas moins en usage à Loango. L'engagement le
+plus solennel se fait en avalant la liqueur de bonda.</p>
+
+<p>Cette liqueur, qui se nomme aussi <i>imbonda</i>, est le suc d'une racine:
+on la râpe dans l'eau. Après y avoir long-temps fermenté, elle forme
+une liqueur aussi amère que le fiel. Si on en râpe trop dans une
+petite quantité d'eau, elle cause une suppression d'urine; et, gagnant
+la tête, elle y répand des vapeurs si puissantes, qu'elle renverse
+infailliblement celui qui l'avale. C'est le cas où il est déclaré
+coupable.</p>
+
+<p>La liqueur de bonda sert aussi à découvrir la cause des événemens. Les
+Nègres de Loanga s'imaginent que peu de personnes finissent leur vie
+par une mort naturelle: ils croient que tout le monde meurt par sa
+faute ou par celle d'autrui. Si quelqu'un tombe dans l'eau et se noie,
+ils en accusent quelque sortilége. S'ils apprennent qu'une panthère
+ait dévoré quelqu'un, ils assurent que c'est un dakkin ou un sorcier
+qui s'est revêtu de la peau de cet animal. Lorsqu'une maison est
+consumée par un incendie, ils racontent gravement que quelque mokisso
+y a mis le feu. Ils ne sont pas moins persuadés, lorsque la saison des
+pluies arrive trop tard, que c'est l'effet du mécontentement de
+quelque mokisso qu'on laisse manquer de quelque chose d'utile ou
+d'agréable. Comme il paraît important de découvrir la vérité, on a
+recours à la liqueur de bonda. Les personnes intéressées s'adressent
+au roi pour le prier de nommer un ministre, et cette faveur coûte une
+certaine somme. Les ministres de la bonda sont au nombre de neuf ou
+dix, qui se tiennent ordinairement assis dans les grandes rues. Vers
+trois heures après midi, l'accusateur leur apporte les noms de ceux
+qu'il soupçonne, et jure par les mokissos que ses dépositions sont
+sincères. Les accusés sont cités avec toute leur famille; car il
+arrive rarement que l'accusation tombe sur un seul, et souvent tout le
+voisinage y est compris. Ils se rangent sur une ou plusieurs lignes
+pour s'approcher successivement du ministre, qui ne cesse point,
+pendant les préparatifs, de battre sur un petit tambour. Chacun reçoit
+sa portion de liqueur, l'avale, et reprend sa place.</p>
+
+<p>Alors le ministre se lève, et lance sur eux des petits bâtons de
+bananier, en les sommant de tomber, s'ils sont coupables, ou de se
+soutenir sur leurs jambes et d'uriner librement, s'ils n'ont rien à se
+reprocher. Il coupe ensuite une de ces mêmes racines dont la liqueur
+est composée, et jette les pièces devant lui. Tous les accusés sont
+obligés de marcher dessus d'un pas ferme. Si quelqu'un a le malheur de
+tomber, l'assemblée pousse un grand cri, et remercie les mokissos de
+l'éclaircissement qu'ils accordent à la vérité. Ses accusateurs le
+conduisent devant le roi, après l'avoir dépouillé de ses habits, qui
+sont l'unique salaire du ministre. La sentence est prononcée aussitôt,
+et le condamne ordinairement au supplice. On le mène à quelque
+distance de la ville, où son sort est d'être coupé en pièces au milieu
+d'un grand chemin. On accorde aux personnes riches la liberté de faire
+avaler la liqueur par un de leurs esclaves. S'il tombe, le maître est
+obligé d'avaler la liqueur à son tour. On donne l'antidote à
+l'esclave; et si le maître tombe, ses richesses ne le garantissent
+point de la mort. Cependant, lorsque le crime est léger, il achète sa
+grâce en donnant quelques esclaves. Au reste, tous les voyageurs
+reconnaissent que cette pratique est mêlée de beaucoup d'artifice et
+d'imposture. Les ministres font tomber l'effet du poison sur leurs
+ennemis, ou sur ceux dont la ruine peut leur être de quelque utilité:
+ils se laissent gagner par des présens pour noircir l'innocence ou
+pour sauver les coupables. Si les accusés sont des étrangers à l'égard
+desquels ils soient sans prévention, c'est ordinairement sur le plus
+pauvre qu'ils font tomber la peine du crime. Maîtres de préparer la
+liqueur, ils donnent la plus forte dose à ceux qu'ils veulent perdre,
+quoique cette odieuse prévarication se fasse avec tant d'adresse, que
+personne ne s'en aperçoit. Il ne se passe point de semaine où la
+cérémonie de l'épreuve ne se renouvelle à Loango, et elle y fait périr
+un grand nombre d'innocens.</p>
+
+<p>Les femmes du roi n'en sont point exemptes, surtout dans les cas où
+leur fidélité paraît suspecte. La grossesse en est un qui favorise le
+plus les soupçons. Lorsqu'une femme du roi devient grosse, toute la
+sagesse de sa conduite n'empêche pas qu'on ne fasse avaler la bonda
+pour elle à quelque esclave. S'il tombe, elle est condamnée au feu, et
+l'adultère est enterré vif. Suivant le récit des Nègres de Loango,
+leur roi n'a pas moins de sept mille femmes. Il nomme entre elles une
+des plus graves et des plus expérimentées, qu'il honore du titre de sa
+mère, et qui est plus respectée que celle à qui cette qualité
+appartient par le droit de la nature. Cette matrone, que le peuple
+appelle <i>makonda</i>, jouit d'une autorité si distinguée, que, dans
+toutes les affaires d'importance, le roi est obligé de prendre ses
+conseils. S'il l'offense, ou s'il lui refuse ce qu'elle désire, elle a
+le droit de lui ôter la vie de ses propres mains. Lorsque son âge lui
+laisse du goût pour le plaisir, elle peut choisir l'homme qui lui
+plaît, et ses enfans sont comptés parmi ceux du sang royal. L'amant
+sur lequel tombe son choix est puni de mort, s'il est surpris avec une
+autre femme.</p>
+
+<p>Une loi, que nous avons déjà vue ailleurs, défend sous peine de mort
+de regarder le roi boire ou manger. On rapporte un exemple encore plus
+étrange que celui que nous avons déjà cité de l'atrocité du traitement
+que l'on fait éprouver aux malheureux qui par hasard enfreignent cet
+usage. Un fils du roi, âgé de onze ou douze ans, étant entré dans la
+salle tandis que son père buvait, fut saisi par l'ordre de ce prince,
+revêtu sur-le-champ d'un habit fort riche, et traité avec toutes
+sortes de liqueurs et d'alimens. Mais aussitôt qu'il eut achevé ce
+funeste repas, il fut coupé en quatre quartiers, qui furent portés
+dans toutes les villes, avec une proclamation qui apprenait au public
+la cause de son supplice. Ce trait exécrable est confirmé par une
+barbarie de la même nature que rapporte un témoin. Un autre fils du
+roi, mais plus jeune, ayant couru vers son père pour l'embrasser dans
+les mêmes circonstances, le grand-prêtre demanda qu'il fût puni de
+mort. Le roi y consentit, et sur-le-champ ce malheureux enfant eut la
+tête fendue d'un coup de hache. Le grand-prêtre recueillit quelques
+gouttes de son sang, dont il frotta les bras du roi pour détourner les
+malheurs d'un tel présage. Cette loi s'étend jusqu'aux bêtes. Les
+Portugais de Loango avaient fait présent au roi d'un fort beau chien
+de l'Europe, qui, n'étant pas bien gardé, entra dans la salle du
+festin pour caresser son maître: il fut massacré sur-le-champ.</p>
+
+<p>Cet usage vient d'une opinion superstitieuse et généralement établie
+dans la nation, que le roi mourrait subitement si quelqu'un l'avait vu
+boire ou manger. On croit détourner le malheur dont il est menacé en
+faisant mourir le coupable à sa place. Quoiqu'il mange toujours seul,
+il lui arrive quelquefois de boire en compagnie; mais ceux qui lui
+présentent la coupe tournent aussitôt le visage contre terre jusqu'à
+ce qu'il ait cessé de boire. Si ses courtisans boivent dans la même
+salle, ils sont obligés de tourner le dos pendant qu'ils ont le verre
+à la bouche. Il n'est permis à personne de boire dans le verre dont le
+roi s'est servi, ni de toucher aux alimens dont il a goûté. Tout ce
+qui sort de sa table doit être enterré sur-le-champ. Que
+d'extravagance et de barbarie! et, quand l'homme est fait ainsi,
+est-il un plus odieux et plus méprisable animal?</p>
+
+<p>Il y a des crieurs publics dont l'office est de proclamer les ordres
+du roi dans la ville, et de publier ce qu'on a perdu ou trouvé. Battel
+parle d'une sonnette du roi, qui ressemble à celles des vaches de
+l'Europe, et dont le son est si redoutable aux voleurs, qu'ils n'osent
+garder un moment leurs vols après l'avoir entendue. Ce voyageur, étant
+logé dans une petite maison à la mode du pays, avait suspendu son
+fusil au mur. Il lui fut enlevé dans son absence. Sur ses plaintes, le
+roi fit sonner la cloche, et dès le matin du jour suivant le fusil se
+trouva devant la porte de Battel.</p>
+
+<p>Vis-à-vis le trône du roi sont assis quelques nains, le dos tourné
+vers lui. Ils ont la tête d'une prodigieuse grosseur; et, pour se
+rendre encore plus difformes, ils sont enveloppés dans une peau de
+quelque bête féroce.</p>
+
+<p>Les images ou les statues s'appellent, ainsi que les prêtres,
+mokissos, comme on l'a déjà vu. Les Nègres seront instruire par les
+prêtres dans l'art de faire des mokissos. Lorsqu'un particulier se
+croit obligé de créer une nouvelle divinité, il assemble tous ses amis
+et tous ses voisins. Il demande leur assistance pour bâtir une hutte
+de branches de palmier, dans laquelle il se renferme pendant quinze
+jours, dont il doit passer neuf sans parler; et pour mieux garder le
+silence, il porte deux plumes de perroquet aux deux coins de la
+bouche. Si quelqu'un le salue, au lieu de battre les mains suivant
+l'usage, il frappe d'un petit bâton sur un bloc qu'il tient sur ses
+genoux, et sur lequel est gravée la figure d'une tête d'homme.</p>
+
+<p>Au bout de quinze jours, toute l'assemblée se rend dans un lieu plat
+et uni, où il ne croît aucun arbre, avec un dembé ou un tambour autour
+duquel on trace un cercle. Le tambour commence à battre et à chanter.
+Lorsqu'il paraît bien échauffé de cet exercice, le prêtre donne le
+signal de la danse, et tout le monde, à son exemple, se met à danser
+en chantant les louanges des mokissos. L'adorateur entre en danse
+aussitôt que les autres ont fini, et continue pendant deux ou trois
+jours, au son du même tambour, sans autre interruption que celle des
+besoins indispensables de nature, tels que le nourriture et le
+sommeil. Enfin le prêtre reparaît au bout du terme, et, poussant des
+cris furieux, il prononce des paroles mystérieuses; il fait de temps
+en temps des raies blanches et rouges sur les tempes de l'adorateur,
+sur les paupières et sur l'estomac, et successivement sur chaque
+membre, pour le rendre capable de recevoir le mokisso. L'adorateur est
+agité tout d'un coup par des convulsions violentes, se donne mille
+mouvemens extraordinaires, fait d'affreuses grimaces, jette des cris
+horribles, prend du feu dans ses mains, et le mord en grinçant les
+dents, mais sans paraître en ressentir aucun mal. Quelquefois il est
+entraîné comme malgré lui dans des lieux déserts où il se couvre le
+corps de feuilles vertes. Ses amis le cherchent, battent le tambour
+pour le retrouver, et passent quelquefois plusieurs jours sans le
+revoir. Cependant, s'il entend le bruit du tambour, il revient
+volontairement. On le transporte à sa maison, où il demeure couché
+pendant plusieurs jours sans mouvement et comme mort. Le prêtre
+choisit un moment pour lui demander quel engagement il veut prendre
+avec son mokisso. Il répond en jetant des flots d'écume, et avec des
+marques d'une extrême agitation. Alors on recommence à chanter et à
+danser autour de lui; enfin le prêtre lui met un anneau de fer autour
+du bras, pour lui rappeler constamment la mémoire de ses promesses.
+Cet anneau devient si sacré pour les Nègres qui ont essuyé la
+cérémonie du mokisso, que dans les occasions importantes ils jurent
+par leur anneau; et tous les jours on reconnaît qu'ils perdraient
+plutôt la vie que de violer ce serment. Le voyageur qui raconte ces
+cérémonies ne doute pas que ce ne soit une manière solennelle de se
+donner au diable. Ce qu'on doit observer, c'est que l'espèce d'hommes
+qu'on nomme convulsionnaires, énergumènes, démoniaques, joue à peu
+près les mêmes farces chez tous les peuples barbares. Faut-il que des
+nations policées aient à rougir d'avoir vu chez elles les mêmes
+extravagances!</p>
+
+<p>Il paraît que les peuples de Loango sont les plus superstitieux de
+toute l'Afrique. En voyageant pour le commerce, ils portent dans une
+marche de quarante ou cinquante milles un sac rempli de misérables
+reliques, qui pèsent quelquefois dis ou douze livres. Quoique ce
+poids, joint à leur charge, soit capable d'épuiser leurs forces, ils
+ne veulent pas convenir qu'ils en ressentent la moindre fatigue; au
+contraire, ils assurent que ce précieux fardeau sert à les rendre plus
+légers.</p>
+
+<p>Le royaume de Congo n'a pas de plus belle et de plus grande rivière
+que celle de Zaïre. Cette fameuse rivière tire, dit-on, ses eaux du
+lac de Zambré. On voit dans ce grand lac plusieurs sortes de monstres,
+entre lesquels (si on en croit le missionnaire Mérolla) il s'en trouve
+un de figure humaine, sans autre exception que celle du langage et de
+la raison. Le P. François de Paris, missionnaire capucin, qui faisait
+sa résidence dans le pays de Matomba, rejetait toutes ces histoires de
+monstres comme autant de fictions des Nègres; mais la reine Zinga,
+informée de ses doutes, l'invita un jour à la pêche. À peine eut-on
+jeté les filets, qu'on découvrit sur la surface de l'eau trois de ces
+poissons monstrueux. Il fut impossible d'en prendre plus d'un. C'était
+une femelle. La couleur de sa peau était noire; ses cheveux longs et
+de la même couleur; ses ongles d'une longueur singulière. Mérolla
+conjecture qu'ils lui servaient à nager. Elle ne vécut que
+vingt-quatre heures hors de l'eau; et, dans cet intervalle, elle
+refusa toute sorte de nourriture. Si cette espèce de monstre existe,
+c'est elle qui a servi de fondement aux contes arabes sur ce qu'ils
+appellent <i>l'homme de la mer</i>.</p>
+
+<p>Lopez, qui passa plusieurs années au Congo, donne vingt-huit milles de
+largeur à l'embouchure de ce fleuve. Il entre avec tant d'impétuosité
+dans l'Océan, qu'à trente ou quarante milles de la terre, ses eaux se
+conservent fraîches; cependant il n'est navigable que dans l'espace
+d'environ vingt-cinq lieues, au delà desquelles, étant resserré par
+des rochers, il tombe avec un bruit épouvantable qui se fait entendre
+à sept ou huit milles. Les Portugais ont donné à ce lieu le nom de
+<i>cachivera</i>, c'est-à-dire chute ou cataracte.</p>
+
+<p>Les Portugais et les Hollandais se sont procuré des établissemens dans
+le Congo, où ils ont fait le commerce, et où quelquefois ils ont porté
+la guerre, comme ont fait partout les Européens. Les Portugais ont
+joui long-temps d'une sorte de pouvoir que leur donnaient leurs
+missionnaires; et même les petits souverains du pays, dépendans du roi
+de Congo, ont pris des noms portugais, et les titrés des dignités
+d'Europe, comme ceux de comtes, de ducs, etc. D'ailleurs les Européens
+ont toujours un grand avantage dans ces contrées, en se mêlant dans
+les guerres des nationaux, et faisant payer leurs services; ils y ont
+même tenté quelquefois des conquêtes; mais ils n'y ont pas souvent
+réussi. Les Portugais y ont même essuyé de cruelles disgrâces.</p>
+
+<p>Vers l'année 1680, ils étaient établis à Angola. Ils entreprirent la
+conquête de la province de Sogno. Mérolla rapporte qu'un roi de Congo,
+voulant se faire couronner, eut recours à l'assistance des Portugais,
+et leur promit le comté de Sogno, avec deux mines d'or, qui n'eurent
+pas moins de force pour les engager dans ses intérêts. Ils
+assemblèrent immédiatement toutes leurs forces. Le roi leva, de son
+côté, de nombreuses troupes, auxquelles il joignit une compagnie de
+diaggas. Les deux armées s'étant réunies, marchèrent ensemble vers
+Sogno. Elles n'y trouvèrent pas le comte sans défense. Il avait eu le
+temps de rassembler un prodigieux nombre de ses sujets, et son courage
+le fit marcher au-devant de l'ennemi. Mais la plupart de ses gens
+manquant d'armes à feu, et n'étant point accoutumés à la manière de
+combattre des Européens, il perdit la vie dans une bataille sanglante,
+après avoir vu prendre ou massacrer une grande partie de son armée.</p>
+
+<p>Le désespoir se répandit dans toute la nation. Lorsqu'elle s'attendait
+aux dernières extrémités de la guerre, un seigneur du pays se présenta
+courageusement, et promit de la délivrer de toutes ses craintes, si
+l'on voulait le choisir pour succéder au comte. Sa proposition fut
+acceptée: il commença par rétablir l'ordre dans les troupes
+dispersées; et, pour éviter la confusion à laquelle il attribuait
+leurs derniers malheurs, il ordonna qu'à l'avenir tout le monde aurait
+la tête rasée, sans excepter les femmes, et que les soldats se
+ceindraient le front d'une branche de palmier. Cet usage, dont le but
+n'était pas moins d'inspirer de la confiance au peuple par des
+préparatifs extraordinaires que d'apprendre en effet aux troupes à se
+reconnaître dans la mêlée, s'est conservé jusque aujourd'hui dans la
+nation.</p>
+
+<p>Le nouveau comte exhorta ses sujets à ne pas s'effrayer du bruit des
+armes à feu, qui n'étaient propres, leur dit-il, qu'à causer de
+l'épouvante aux enfans, puisqu'une balle ne faisait pas plus d'effet
+qu'une flèche ou qu'un coup de zagaie, sans compter que le temps dont
+les blancs avaient besoin pour charger leurs fusils donnait beaucoup
+d'avantage à ceux qui n'avaient qu'une flèche à poser sur leur arc. Il
+les avertit surtout de ne pas s'arrêter puérilement aux bagatelles<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>
+que les Portugais étaient accoutumés à jeter parmi eux pour causer du
+désordre dans leurs rangs. Il leur recommanda de tirer aux hommes,
+sans s'amuser aux chevaux, qui ne devaient pas leur paraître aussi
+terribles que les lions, les panthères et les éléphans. Il ordonna que
+celui qui tournerait le dos fût tué sur-le-champ par ses voisins, et
+que, si plusieurs avaient cette lâcheté, loin d'être plus épargnés,
+ils fussent regardés par les autres comme leurs premiers ennemis; car
+il est question, leur dit-il, de périr glorieusement plutôt que de
+mener une vie misérable. Enfin, pour ne laisser aucun sujet
+d'inquiétude à ceux qui promettaient de le suivre, il voulut que tous
+les animaux domestiques fussent massacrés; et, donnant l'exemple le
+premier, il égorgea aussitôt tous les siens. Cet ordre fut exécuté si
+ponctuellement, que toute la race des bestiaux, surtout celle des
+vaches, est presque entièrement détruite dans le comté de Sogno. On y
+a vu vendre une petite fille pour un veau, et une femme pour une
+vache.</p>
+
+<p>Il ne restait au comte qu'à fortifier son armée par le secours de ses
+voisins. L'intérêt commun eut la force d'en rassembler un grand
+nombre; ainsi, marchant avec ses légions de Nègres, il trouva bientôt
+l'occasion de surprendre des ennemis qui prenaient trop de confiance
+dans leurs victoires. Comme ils avançaient sans ordre et sans
+précaution, ils tombèrent imprudemment dans la première embuscade: les
+diaggas et leur chef donnèrent l'exemple de la fuite; ils furent
+suivis par les troupes de Congo. Les esclaves qu'ils avaient faits
+dans la première bataille, étant abandonnés par leurs gardes,
+rejoignirent leurs amis, et tournèrent avec eux toute leur fureur
+contre les Portugais, qui disputaient encore le terrain; mais,
+accablés par le nombre, ils se virent forcés de tourner le dos, sans
+pouvoir éviter d'être massacrés dans leur fuite: il n'en resta que
+six, qui furent faits prisonniers et présentés au comte. Après les
+avoir regardés quelque temps d'un air furieux, il leur laissa le choix
+ou de mourir avec leurs compagnons, ou de vivre esclaves. Mérolla leur
+prête une réponse fort noble: «On n'a point encore vu, lui dirent-ils,
+de blancs qui aient daigné servir des Nègres, et nous n'en donnerons
+point l'exemple.» À peine eurent-ils prononcé ces mots, qu'ils furent
+tués sous les yeux du vainqueur. L'artillerie et le bagage de leur
+nation tombèrent entre les mains des Nègres de Sogno, qui les
+vendirent dans la suite aux Hollandais. Mérolla assure que la
+Compagnie de Hollande employa ces dépouilles portugaises à munir un
+fort de terre qu'elle avait fait bâtir à l'embouchure du Zaïre, et qui
+commande ce fleuve et la mer.</p>
+
+<p>En partant de Loanda pour se rendre à l'armée de Congo, les Portugais,
+trop accoutûmés à la victoire pour douter du succès de leur
+entreprise, avaient recommandé à leurs marchands de les suivre de
+près, et de débarquer au premier endroit de la côte de Sogno où ils
+découvriraient des feux allumés. L'armadilla (c'est le nom qu'ils
+donnent à leurs petites flottes) arriva dans les circonstances de la
+victoire du comte, chargée des fers qui devaient servir aux esclaves
+nègres, et voyant sur la côte un grand nombre de feux que les
+vainqueurs avaient allumés pour se réjouir, elle les prit pour le
+signal dont on était convenu; mais, lorsqu'elle eut jeté l'ancre, un
+Portugais qui se fit apercevoir sur le rivage demanda par plusieurs
+signes qu'on se hâtât de le prendre dans une chaloupe; c'était un
+malheureux fugitif qui, ayant été pris et conduit au comte de Sogno,
+après l'exécution des six autres, avait obtenu la vie à des conditions
+fort humiliantes: le comte s'était fait apporter une jambe et un bras
+des six Portugais qu'il avait sacrifiés à son ressentiment, et lui
+avait ordonné de porter ce présent, avec la nouvelle de sa victoire,
+au gouverneur de Loanda. L'armadilla se crut fort heureuse d'une
+rencontre qui la garantissait peut-être de sa ruine.</p>
+
+<p>Le comte de Sogno ne jouit pas long-temps des fruits de sa victoire:
+il avait reçu dans la mêlée trois blessures dont il mourut à la fin du
+mois; mais il laissa ses peuples tranquilles, après avoir fait perdre
+à ses ennemis l'espérance de les subjuguer.</p>
+
+<p>Tous ces démêlés causèrent tant de préjudice à la religion, que le
+missionnaire Mérolla, étant à Khitombo, malheureux champ de la
+dernière bataille, n'y trouva presque personne qui fût disposé à
+recevoir les sacremens de l'Église.</p>
+
+<p>Battel nous apprend que le pays de Sogno est voisin des mines de
+Demba, d'où l'on tire, à deux ou trois pieds de terre, un sel de roche
+d'une beauté parfaite, aussi clair que la glace, et sans aucun
+mélange; on le coupe en pièces d'une aune de long, qui se transportent
+dans toutes les parties du pays, et qui s'y vendent mieux que toute
+autre marchandise.</p>
+
+<p>San-Salvador, ainsi nommé par les Portugais, capitale du royaume de
+Congo, où les rois font leur résidence ordinaire, portait anciennement
+le nom de <i>Banza</i>, qui signifie, dans le langage de la nation, cour ou
+demeure royale. Elle est située à cent cinquante milles de la mer, sur
+une grande et haute montagne qui n'est presque qu'un seul rocher, et
+qui contient néanmoins une mine de fer; le sommet offre une plaine
+d'environ dix milles de tour, bien cultivée, et si remplie de villes
+et de villages, que dans un si petit espace elle contient plus de cent
+mille âmes: les Portugais, charmés d'un si beau lieu, lui ont donné le
+nom d'<i>Othéirio</i>, c'est-à-dire <i>perspective</i>, parce qu'outre les
+agrémens du terrain même, on y a celui de découvrir d'un coup d'&oelig;il
+toutes les plaines dont la montagne est environnée: elle est fort
+escarpée du côté de l'est; mais sa hauteur n'empêche pas qu'elle
+n'ait quantité de sources, qui achèveraient d'en faire un séjour
+délicieux, si l'eau en était meilleure: les habitans tirent celle dont
+ils font usage d'une seule fontaine qui est du côté du nord, sur la
+pente de la montagne, où leurs esclaves vont la puiser dans des
+vaisseaux de bois et de cuir: la plaine est d'une fertilité extrême en
+grains de toutes les espèces; elle a des prairies d'une herbe
+excellente et des arbres d'une verdure continuelle; l'air y est aussi
+très-frais et très-sain: outre ce motif que les rois ont eu sans doute
+pour y établir leur demeure, ils n'y ont pas été moins engagés par la
+situation du terrain qui fait de leur palais une retraite
+inaccessible, et parce qu'étant au centre du royaume, il leur donne la
+facilité d'étendre leur attention de toutes parts à la même distance.</p>
+
+<p>Il y a peu de régions aussi peuplées que le royaume de Congo. Carli
+assure hardiment que ses habitans sont innombrables; les Mosicongos
+(tel est le nom qu'ils se donnent eux-mêmes) sont communément noirs,
+quoiqu'ils s'en trouve un grand nombre de couleur olivâtre: la plupart
+ont les cheveux noirs et frisés; mais il s'en trouve aussi qui les ont
+roux: leur taille est moyenne; et si l'on excepte la couleur, ils ont
+beaucoup de ressemblance avec les Portugais; les uns ont la prunelle
+des yeux noire, d'autres d'un vert de mer; leurs lèvres ne sont pas
+grosses et pendantes comme celle des Nubiens et des autres Nègres.</p>
+
+<p>Quand le roi et les principaux seigneurs du royaume ont embrassé le
+christianisme, ils ont adopté l'habillement portugais; ils ont pris
+les manteaux à l'espagnole, le chapeau, la veste de soie, les mules de
+velours ou de maroquin, et les bottines à la portugaise, avec des
+épées aussi longues qu'on en ait jamais porté dans la Castille: la
+nécessité borne encore les pauvres à leurs anciens habits; mais les
+femmes de distinction imitent les usages des femmes de Lisbonne.</p>
+
+<p>Ils n'ont aucune trace des sciences, ni la moindre inclination à les
+cultiver; on ne trouve point parmi eux d'anciennes histoires de leur
+pays, ni de registres des temps éloignés, où la mémoire et le nom de
+leurs rois soient conservés. Jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils
+n'avaient pas connu l'art de l'écriture; la date des faits était la
+mort de quelque personne remarquable: cela est arrivé, disaient-ils,
+avant ou après la mort d'un tel. Ils comptaient les années par les
+kossionos, ou les hivers, qui commencent pour eux au mois de mai et
+finissent au mois de novembre; leurs mois par les pleines lunes, et
+les jours de la semaine par leurs marchés: mais ils ne poussaient pas
+plus loin la division du temps. De même ils n'avaient pas d'autre
+règle pour juger de la grandeur d'un pays que le nombre des marches ou
+des journées, qu'ils distinguaient seulement par le terme de voyage
+<i>libre</i> ou <i>chargé</i>.</p>
+
+<p>Mérolla nous représente une de leurs fêtes. Ils choisissent
+ordinairement le temps de la nuit, et s'assemblent en fort grand
+nombre. Leur posture favorite est d'être assis en rond; mais ils
+choisissent quelque arbre épais, sous lequel ils se placent sur
+l'herbe. Le centre du cercle est occupé par un grand plat de bois qui
+contient quelque mélange de leur goût. L'ancien de la troupe, qu'ils
+appellent <i>makolontou</i>, divise les portions, et les distribue avec une
+égalité qui ne laisse aucun sujet de plainte. Ils n'emploient pour
+boire ni verres ni tasses. Le makolontou prend le flacon qu'ils
+appellent <i>moringo</i>, le porte successivement à la bouche de tous les
+convives, laisse boire à chacun la mesure qu'il juge convenable, et le
+remet à sa place. Cette méthode s'observe jusqu'au dernier moment de
+la fête.</p>
+
+<p>Mais ce qui parut beaucoup plus surprenant à Mérolla, il ne passait
+personne près de l'assemblée qui ne se plaçât sans façon dans le
+cercle, et qui ne reçût sa portion comme les autres, quoiqu'il fût
+arrivé après la distribution. Le makolontou prenait sur chaque part de
+quoi composer celle de l'étranger. On apprit à Mérolla que cette
+cérémonie ne s'observe pas moins quand les passans se présentent en
+plus grand nombre. Ils se lèvent aussitôt que le plat est vide, et
+continuent leur chemin sans prendre congé de l'assemblée et sans dire
+un mot de remercîment. Les voyageurs profitent de ces rencontres pour
+ménager leurs propres provisions. Il n'est pas moins étrange que
+l'assemblée ne fasse pas la moindre question à ces nouveau-venus pour
+savoir d'eux où ils vont et d'où ils viennent. Tout se passe avec un
+silence admirable. «On croirait, dit Mérolla, qu'ils veulent imiter
+les Locriens, ancien peuple d'Achaïe, qui, suivant le témoignage de
+Plutarque, punissait par une amende ceux qui se rendaient importuns
+par leurs questions.» Un jour Mérolla, traitant plusieurs Nègres qui
+lui avaient rendu quelque service, remarqua que le nombre de ses
+convives était fort augmenté. Comme il ne se croyait pas obligé de
+recevoir des inconnus, il demanda qui étaient ces étrangers. On lui
+répondit qu'on l'ignorait. «Pourquoi souffrez-vous, dit-il, que des
+gens qui n'ont pas de part à votre travail viennent partager votre
+nourriture?» Ils lui répondirent simplement que c'était l'usage. Avec
+un peu de réflexion, cette charité lui parut si louable, qu'il fit
+doubler la portion commune.</p>
+
+<p>On remarque peu de différence entre les édifices de Congo et ceux de
+toute la côte occidentale d'Afrique.</p>
+
+<p>Ceux des habitans qui font leur demeure dans les villes tirent leur
+subsistance du commerce; ceux qui demeurent à la campagne vivent de
+l'agriculture et de l'entretien des bestiaux; ceux qui sont établis
+sur les bords du Zaïre et des autres rivières subsistent de la pêche;
+d'autres gagnent leur vie à recueillir le vin de Tombo, d'autres à
+fabriquer les étoffes du pays. Il y a peu de Mosicongos qui ne soient
+experts dans quelque métier; mais ils ont tous une extrême aversion
+pour le travail pénible.</p>
+
+<p>Les habitans des parties orientales du royaume et des pays voisins
+sont d'une habileté singulière pour la fabrique de plusieurs sortes
+d'étoffes, telles que les velours, les tissus, les satins, les damas
+et les taffetas. Leurs fils sont composés de feuilles de divers
+arbres, qu'ils empêchent de s'élever en les coupant chaque année, et
+les arrosant avec beaucoup de soin pour leur faire pousser au
+printemps des feuilles plus tendres. Les fils sont très-fins et
+très-unis. Les plus longs servent à composer les grandes pièces. Les
+Portugais ont commencé à les employer pour faire des tentes, et s'en
+trouvent bien contre la pluie et le vent.</p>
+
+<p>Les richesses des Mosicongos consistent principalement en esclaves, en
+ivoire et en simbos, qui sont de petites coquilles qui tiennent lieu
+de monnaie. Congo, Sogno et Bamba vendent peu d'esclaves, et ceux
+qu'on tire de ces trois provinces ne passent pas pour les meilleurs,
+parce qu'étant accoutumés à vivre dans l'indolence, ils succombent
+bientôt aux travaux pénibles. Les principales marchandises du comté de
+Sogno sont les étoffes de Sombos, l'huile de palmier et les noix de
+kola. Les dents d'éléphans, qu'on y apportait autrefois en grand
+nombre, y sont devenues plus rares. Au reste, c'est la ville de
+San-Salvador qui est le centre du commerce portugais.</p>
+
+<p>Quoique le christianisme ait fait de grands progrès dans le royaume de
+Congo, la seule contrée de l'Afrique où les Portugais aient envoyé des
+missionnaires, quoique les mariages y soient célébrés avec les
+cérémonies de l'église romaine, il a toujours été fort difficile de
+faire perdre aux habitans le goût du concubinage. Malgré les plaintes
+et les reproches des missionnaires, ils prennent autant de maîtresses
+qu'ils en peuvent entretenir. L'ancien usage des Nègres de Sogno était
+de vivre quelque temps avec leurs femmes avant de s'engager dans le
+mariage, pour apprendre à se connaître mutuellement par cette épreuve.
+La méthode chrétienne leur paraît contraire au bien de la société,
+parce qu'elle ne permet point qu'on s'assure auparavant de la
+fécondité d'une femme ni des autres qualités convenables à l'état
+conjugal; aussi les missionnaires n'ont-ils pas peu de peine à leur
+faire abandonner la pratique de leurs ancêtres, qui consiste dans un
+traité fort simple. Les parens d'un jeune homme envoient à ceux d'une
+jeune fille pour laquelle il prend de l'inclination un présent qui
+passe pour dot, et leur font proposer leur alliance. Ce présent est
+accompagné d'un grand flacon de vin de palmier. Le vin doit être bu
+par les parens de la fille avant que le présent soit accepté;
+condition si nécessaire, que, si le père et la mère ne le buvaient
+pas, leur conduite passerait pour un outrage. Ensuite le père fait sa
+réponse. S'il retient le présent, il n'y a pas besoin d'autre
+explication pour marquer son consentement. Le jeune homme et tous ses
+amis se rendent aussitôt à sa maison, et reçoivent sa fille de ses
+propres mains. Mais si quelques semaines d'épreuves et d'observations
+font connaître au mari qu'il s'est trompé dans son choix, il renvoie
+sa femme, et se fait restituer son présent. Si les sujets de
+mécontentement viennent de lui, il perd son droit à la restitution.
+Mais de quelque côté qu'il puisse venir, la jeune femme n'en est pas
+regardée avec plus de mépris, et ne trouve pas moins l'occasion de
+subir bientôt une nouvelle épreuve.</p>
+
+<p>Les femmes ont droit aussi de mettre leurs maris à l'essai, et l'on
+reconnaît tous les jours qu'elles sont plus inconstantes et plus
+opiniâtres que les hommes, car on les voit profiter plus souvent de la
+liberté qu'elles ont de se retirer avant la célébration du mariage,
+quoique leurs maris n'épargnent rien pour les retenir.</p>
+
+<p>Une femme qui laisse prendre sa pipe par un homme, et qui lui permet
+de s'en servir un moment, lui donne des droits sur elle, et s'engage à
+lui accorder ses faveurs. Dans le cas de l'adultère, la loi condamne
+l'amant à donner la valeur d'un esclave au mari, et la femme à
+demander pardon de son crime, sans quoi le mari obtiendrait facilement
+la permission du divorce.</p>
+
+<p>L'économie domestique a ses lois, qui sont uniformes dans toute la
+nation. Le mari est obligé de se pourvoir d'une maison, de vêtir sa
+femme et ses enfans suivant sa condition, d'émonder les arbres, de
+défricher les champs et de fournir sa maison de vin de palmier.</p>
+
+<p>Le devoir des femmes est de faire les provisions pour tout ce qui
+concerne la nourriture, et par conséquent d'aller au marché. Aussitôt
+que la saison des pluies est arrivée, elles vont travailler aux champs
+jusqu'à midi pendant que les maris se reposent tranquillement dans
+leurs huttes. À leur retour, elles préparent leur dîner. S'il manque
+quelque chose pour la subsistance de la famille, elles doivent
+l'acheter sur-le-champ de leur propre bourse, ou se le procurer par
+des échanges. Le mari est assis seul à table, tandis que sa femme et
+ses enfans sont debout pour le servir. Après son dîner, elles mangent
+ses restes, mais sans cesser de se tenir debout, par la force d'une
+ancienne tradition qui leur persuade que les femmes sont faites pour
+servir les hommes et pour leur obéir.</p>
+
+<p>Dans la première jeunesse des Nègres, on les lie avec de certaines
+cordes faites par les sorciers ou les prêtres du pays, avec quelques
+paroles mystérieuses qui accompagnent cette cérémonie.</p>
+
+<p>Lorsque les missionnaires trouvent ces cordes magiques sur les enfans
+qu'on présente au baptême, ils obligent les mères de se mettre à
+genoux, et leur font donner le fouet jusqu'à ce qu'elles aient reconnu
+leur erreur. Une femme que le missionnaire Carli avait condamnée à ce
+châtiment s'écria sous les verges: «Pardon, mon père, pour l'amour de
+Dieu. J'ai ôté trois de ces cordes en venant à l'église, et c'est par
+oubli que j'ai laissé la quatrième.»</p>
+
+<p>Les Nègres qui n'ont point embrassé le christianisme, ou qui ne sont
+pas fermes dans la foi, présentent leurs enfans aux sorciers dès le
+moment de leur naissance.</p>
+
+<p>L'ascendant des sorciers sur les Nègres va jusqu'à leur interdire
+l'usage de la chair de certains animaux, et de tels fruits ou de tels
+légumes, et leur imposer d'autres obligations ridicules; ce joug
+religieux porte le nom de <i>kédjilla</i>. Rien n'approche de la soumission
+dès jeunes Nègres pour les ordonnances de leurs prêtres. Ils
+passeraient plutôt deux jours à jeun que de toucher aux alimens qui
+leur sont défendus; et si leurs parens ont négligé de les assujettir
+au kédjilla dans leur enfance, à peine sont-ils maîtres d'eux-mêmes,
+qu'ils se hâtent de le demander au prêtre ou au sorcier, persuadés
+qu'une prompte mort serait le châtiment du moindre délai volontaire.
+Mérolla raconte qu'un jeune Nègre, étant en voyage, s'arrêta le soir
+chez un ami qui lui offrit à souper un canard sauvage, parce qu'il le
+croyait meilleur que les canards domestiques. Le jeune étranger
+demanda de bonne foi si c'était un canard privé. On lui répondit que
+c'en était un: il en mangea de bon appétit comme un voyageur affamé.
+Quatre ans après, les deux amis s'étant rencontrés, celui qui avait
+trompé l'autre lui demanda s'il voulait manger avec lui d'un canard
+sauvage: le jeune homme, qui n'était point encore marié, s'en
+défendit, parce que c'était son kédjilla. Quel scrupule! lui dit son
+ami; et pourquoi refuser aujourd'hui ce que vous acceptâtes il y a
+quatre ans à ma table? Cette déclaration fut un coup de foudre qui fit
+trembler le jeune Nègre de tous ses membres, et qui lui troubla
+l'imagination jusqu'à lui causer la mort dans l'espace de vingt-quatre
+heures.</p>
+
+<p>Le royaume de Congo n'a point de médecins ni d'apothicaires, ni même
+d'autres remèdes que les simples, l'écorce des arbres, les racines,
+les eaux et l'huile, qu'on fait prendre aux malades presque
+indifféremment pour toutes sortes de maladies. Le climat d'ailleurs
+est sain, et les habitans sont sobres.</p>
+
+<p>Dans les royaumes de Kakongo et d'Angole, l'usage ne permet pas
+d'ensevelir un parent, si toute la famille ne se trouve assemblée.
+L'éloignement des lieux n'est pas même un sujet d'exception. Les
+funérailles commencent par le sacrifice de quelques poules, du sang
+desquelles on arrose le dehors et le dedans de la maison. Ensuite on
+jette les cadavres par-dessus le toit, pour empêcher que l'âme du mort
+ne fasse le <i>zombi</i>, c'est-à-dire qu'elle ne revienne troubler les
+habitans par des apparitions; car on est persuadé que celui qui
+verrait l'âme d'un mort tomberait mort lui-même sur-le-champ. Cette
+persuasion est si fortement gravée dans l'esprit des Nègres, que
+l'imagination seule à souvent produit tous les effets de la réalité.
+Ils assurent aussi que le premier mort appelle le second, surtout
+lorsqu'ils ont eu quelque démêlé pendant leur vie.</p>
+
+<p>Après la cérémonie des poules, on continue de faire des lamentations
+sur le cadavre; et si la douleur ne fournit pas des larmes, on a soin
+de se mettre du poivre dans le nez, ce qui les fait couler en
+abondance. Lorsqu'on a crié et pleuré quelque temps, on passe tout
+d'un coup de la tristesse à la joie, en faisant bonne chère aux frais
+des plus proches parens du mort, qui demeure pendant ce temps-là sans
+sépulture. On cesse de boire et de manger, mais c'est pour suivre le
+son des tambours qui invite toute l'assemblée à danser. Le bal
+commence. Aussitôt qu'il est fini, on se retire dans dès lieux
+indiqués, où tous les spectateurs des deux sexes sont renfermés
+ensemble dans l'obscurité, avec la liberté de se mêler sans
+distinction. Comme le signal de cette cérémonie se donne au son des
+tambours, l'ardeur du peuple est incroyable pour se rendre à
+l'assemblée. Il est presque impossible aux mères d'arrêter leurs
+filles, et plus encore aux maîtres de retenir leurs esclaves. Les murs
+et les chaînes sont des obstacles trop faibles; mais ce qui doit
+paraître encore plus étrange, si c'est le maître d'une maison qui est
+mort, sa femme se livre à ceux qui demandent ses faveurs, à la seule
+condition de ne pas prononcer un seul mot tandis qu'on est seul avec
+elle.</p>
+
+<p>Le conseil de Congo est composé de dix ou douze personnes qui sont
+dans la plus haute faveur auprès du roi, et sur lesquelles il se
+repose des affaires d'état, de l'administration, de la paix et de la
+guerre, et de la publication de ses ordres.</p>
+
+<p>Sa cour est fort nombreuse. Elle est composée d'une partie de sa
+noblesse, qui fait sa résidence au palais, ou dans les lieux voisins,
+et d'une multitude de domestiques ou d'officiers de sa maison. Il a
+pour garde un corps d'Anzikos et de plusieurs autres nations. Son
+habillement est très-riche. C'est ordinairement quelque étoffe d'or ou
+d'argent, avec un manteau de velours. Il se couvre la tête d'un bonnet
+blanc, comme tous les seigneurs qu'il honore de ses bonnes grâces.
+C'est une marque si certaine de faveur, qu'au moindre mécontentement,
+il le fait ôter à ceux qui lui déplaisent. En un mot, le bonnet blanc
+est un caractère de noblesse et de chevalerie à Congo, comme la Toison
+d'or et le Saint-Esprit en Europe.</p>
+
+<p>Le roi donne deux audiences publiques dans le cours de chaque semaine;
+mais la liberté de lui parler n'est accordée qu'aux seigneurs.
+Lorsqu'il se rend à l'église, tous les Portugais, soit ecclésiastiques
+ou séculiers, sont obligés de grossir son cortége et de l'accompagner
+de même à son retour jusqu'à la porte du palais; mais c'est la seule
+occasion où ce devoir leur soit imposé.</p>
+
+<p>Parmi les moyens qu'emploie le monarque pour suppléer par des rapines
+à la modicité de ses revenus, on en raconte un bien bizarre, si
+quelque chose peut le paraître dans un despote. Lorsqu'il sort en
+bonnet blanc avec les seigneurs de son cortége, il se fait quelquefois
+apporter un chapeau dans sa marche, et s'en sert quelques momens;
+ensuite, redemandant son bonnet, il le met si négligemment, qu'il peut
+être abattu par le moindre vent. S'il tombe en effet, les seigneurs
+s'empressent pour le ramasser; mais le roi, offensé de cette disgrâce,
+refuse de le recevoir, et retourne au palais fort mécontent. Le
+lendemain il fait partir deux ou trois cents soldats, avec ordre de
+lever sur le peuple une grosse imposition; ainsi l'état est menacé
+d'un grand malheur quand le roi a mis son bonnet de travers.</p>
+
+<p>Il peut lever, dit-on, des armées innombrables et les mettre en
+campagne. Carli et d'autres voyageurs racontent qu'un roi de Congo
+marcha contre les Portugais à la tête de neuf cent mille hommes. On
+aurait cru qu'il se proposait la conquête de l'univers; cependant il
+n'avait à combattre que trois ou quatre cents mousquetaires portugais,
+qui n'avaient pour armes, avec leurs fusils, que deux pièces de
+campagne; mais, les ayant chargées à cartouche, l'exécution qu'elles
+firent dans les premiers rangs des Nègres jeta la consternation dans
+une armée si nombreuse, et la mort du monarque acheva de les mettre en
+déroute. Le Portugais qui avait coupé la tête à ce prince assura que
+ses armes royales et tous les ustensiles dont il faisait usage étaient
+d'or battu.</p>
+
+<p>La manière ordinaire de combattre dans toutes ces régions ne prouve
+pas plus de courage que de discipline. Deux armées nègres qui sont en
+présence commencent par discuter froidement le sujet de leur querelle:
+elles passent successivement aux reproches et aux injures; enfin, la
+chaleur augmentant par degrés, on en vient aux coups. Les tambours se
+font entendre avec beaucoup de confusion. Ceux qui sont armés de
+fusils les jettent à la première décharge, parce qu'ils sont plus
+occupés de leur propre frayeur que de l'envie de nuire. D'ailleurs la
+méthode qu'ils prennent pour tirer est rarement dangereuse. Ils
+appuient la crosse du fusil contre l'estomac, sans aucun point de
+mire, et les balles passent en l'air par-dessus la tête de leurs
+ennemis, d'autant plus que des deux côtés l'usage est de s'accroupir
+lorsqu'ils voient le premier feu de la poudre; ensuite les deux partis
+se relèvent et se servent de leurs arcs. S'ils sont à quelque
+distance, ils lancent leurs flèches en l'air, persuadés qu'elles sont
+plus meurtrières dans leur chute; mais, lorsqu'ils sont fort près, ils
+tirent en droite ligne. Les flèches sont quelquefois empoisonnées, et
+le premier remède qu'ils appliquent à leurs blessures, est leur
+propre urine. Ils ramassent les flèches qu'ils découvrent autour d'eux
+pour les employer contre ceux qui les ont tirées.</p>
+
+<p>La succession au trône n'a point d'ordre établi; du moins n'en
+a-t-elle pas qui ne puisse être renversé par la volonté des grands,
+sans aucun égard pour le droit d'aînesse ou pour la légitimité de la
+naissance. Ils choisissent entre les fils du roi celui pour lequel ils
+ont conçu le plus de respect, ou qu'ils croient le plus capable de les
+gouverner. Quelquefois ils rejettent les enfans pour donner la
+couronne au frère ou au neveu.</p>
+
+<p>Dans le couronnement du roi, l'usage est de faire une proclamation qui
+prouve le crédit des Portugais dans ces contrées; un héraut dit à
+haute voix: «Vous qui devez être roi, ne soyez ni voleur, ni avare, ni
+vindicadif; soyez l'ami des pauvres; faites des aumônes pour la rançon
+des prisonniers et des esclaves: assistez les malheureux; soyez
+charitable pour l'église: efforcez-vous d'entretenir la paix et la
+tranquillité dans ce royaume, et conservez avec une fidélité
+inviolable le traité d'alliance avec votre frère le roi de Portugal.»</p>
+
+<p>Ensuite deux seigneurs se lèvent pour aller chercher le prince, comme
+s'il était confondu dans la foule. L'ayant bientôt trouvé, ils
+l'amènent, l'un par le bras droit, l'autre par le bras gauche. Ils le
+placent sur le fauteuil royal, lui mettent la couronne sur la tête,
+les bracelets d'or aux poignets, et sur le dos un manteau noir, qui
+sert depuis long-temps à cette cérémonie. Alors on lui présente un
+livre d'évangiles, soutenu par un prêtre en surplis; il y porte la
+main, et jure d'observer tout ce que le héraut a prononcé. Toute
+l'assemblée jette aussitôt un peu de sable et de terre sur lui,
+non-seulement comme un témoignage de la joie publique, mais encore
+pour l'avertir que sa qualité de roi n'empêchera pas qu'il ne soit
+réduit quelque jour en poudre. Il se rend ensuite au palais,
+accompagné de douze principaux nobles qui ont présidé à la fête.</p>
+
+<p>Chaque province de Congo, quoique gouvernée par un des principaux
+seigneurs du royaume, sous le titre de <i>mani</i>, se divise en plusieurs
+petits cantons qui ont aussi leur mani particulier, mais d'un rang
+inférieur. Ainsi le mani ou le seigneur de <i>Vamma</i>, qui n'est qu'une
+division de province, n'est pas du même rang que le <i>mani bamba</i>, qui
+gouverne une province entière.</p>
+
+<p>Le roi nomme dans chaque province un juge revêtu de son autorité pour
+la décision de toutes les causes civiles. Comme il n'y a point de lois
+écrites, les juges n'ont pour règle, dans l'exercice de leur
+juridiction, que leur caprice ou celui de l'usage; mais leurs
+sentences ne vont jamais plus loin que l'emprisonnement ou l'amende.
+Dans les matières importantes, les accusés appellent au roi, seul juge
+des causes criminelles; il porte sa sentence, mais il est rare
+qu'elle soit à mort. Les offenses des Nègres contre les Portugais sont
+jugées par les lois du Portugal; ordinairement le roi se contente de
+bannir le coupable dans quelque île déserte. S'ils ont le bonheur d'y
+vivre onze ou douze ans, il leur accorde un pardon formel, et ne fait
+pas même difficulté de les employer au service de l'état, comme des
+gens d'expérience qui ont eu le temps de s'endurcir à la fatigue.</p>
+
+<p>Le véritable nom du pays d'Angole est Dongo. Les Portugais l'ont nommé
+Angola, du premier prince qui l'usurpa sur la couronne de Congo: il
+portait anciennement le nom d'Ambanda, et ses habitans se nomment
+encore Ambandos, comme ceux de Loango se nomment Bramas.</p>
+
+<p>Le royaume d'Angole est borné au nord par celui de Congo, dont il est
+séparé par la rivière de Danda, que d'autres appellent Bengo; à l'est,
+par le royaume de Matamba; au sud, par Benguéla, et à l'ouest, par
+l'Océan: sa situation est entre 7 degrés 30 minutes, et 10 degrés 40
+minutes de latitude sud.</p>
+
+<p>Dans la province de Massingan ou de Massangano, les Portugais ont un
+fort près d'une petite rivière du même nom, entre les rivières de
+Koanza et de Sounda. La Koanza coule au sud, et la Sounda au nord;
+mais leurs eaux se mêlent à la distance d'une lieue, et c'est de cette
+jonction que la ville tire le nom de Massangano, qui signifie, dans la
+langue du pays, un mélange d'eau: elle n'était autrefois qu'un grand
+village ouvert; mais le soin que les Portugais ont pris d'y bâtir un
+grand nombre de belles maisons de pierre en a fait une ville
+considérable. Ce changement et l'érection du fort sont de l'année
+1578, lorsque, avec le secours du roi de Congo, les Portugais
+pénétrèrent dans le royaume d'Angole. La ville est habitée aujourd'hui
+par quantité de familles portugaises, et par un grand nombre de
+mulâtres et de Nègres.</p>
+
+<p>Le roi d'Angole fait sa résidence ordinaire un peu au-dessus de
+Massangano, dans l'intérieur d'une chaîne de montagnes d'environ sept
+lieues de tour, où la richesse des campagnes et des prairies lui
+fournit des provisions en abondance. On n'y peut pénétrer que par un
+seul passage; et ce prince l'a fortifié avec tant de soin, qu'il est à
+couvert des insultes de ses ennemis.</p>
+
+<p>La province de Loanda tient le premier rang par sa grandeur et ses
+richesses. Sa capitale est la ville de Loanda, qu'on nomme aussi
+Saint-Paul de Loanda, pour la distinguer d'une île du même nom. C'est
+la capitale de toutes les possessions portugaises dans cette grande
+partie de l'Afrique et la résidence du gouverneur.</p>
+
+<p>Saint-Paul de Loanda doit son origine aux Portugais en 1578, lorsque
+Paul Diaz de Novaës fut envoyé dans cette contrée pour en être le
+premier gouverneur. Elle est grande et remplie de beaux édifices,
+mais sans murs et sans fortifications, à la réserve de quelques petits
+forts élevés sur le rivage pour la sûreté du port. Les maisons des
+blancs sont de pierre et couvertes de tuiles. Celles des Nègres ne
+sont que de bois et de paille. L'évêque d'Angole et de Congo y fait sa
+résidence à la tête d'un chapitre de neuf ou dix chanoines.</p>
+
+<p>La ville est habitée par trois mille blancs et par un nombre
+prodigieux de Nègres qui servent les blancs en qualité d'esclaves, ou
+de domestiques libres. Il est commun pour un Portugais de Loanda
+d'avoir cinquante esclaves à son service; les plus riches en ont deux
+ou trois cents, et quelques-uns jusqu'à trois mille; c'est en quoi
+consiste leur richesse, parce que tous ces Nègres, étant propres à
+quelque travail, s'occupent suivant leur profession, et qu'outre la
+dépense de leur entretien qu'ils épargnent à leur maître, ils lui
+apportent chaque jour le fruit de leur travail; mais, à l'exception de
+Massangano et de quelques autres places intérieures, les Portugais ne
+possèdent rien au delà des côtes.</p>
+
+<p>Le nombre des mulâtres est fort grand: ils portent une haine mortelle
+aux Nègres, sans en excepter leur mère négresse, et toute leur
+ambition consiste à se mettre dans une certaine égalité avec les
+blancs; mais, loin d'obtenir cette grâce, ils n'ont pas même la
+liberté de paraître assis devant eux.</p>
+
+<p>Les enfans que les Portugais ont de leurs Négresses passent également
+pour esclaves, à moins que le père ne se détermine à les déclarer
+légitimes. À la moindre faute, ces misérables victimes sont vendues et
+transportées sans aucun égard pour les lois de la religion et de la
+nature. Un Portugais avait deux filles, l'une veuve et l'autre à
+marier: dans la vue de procurer un meilleur établissement à la
+seconde, il dépouilla l'autre de tout ce qu'elle possédait. Celle-ci
+ne pouvant rien opposer à cette injustice, prit une autre résolution,
+qu'elle ne fit pas difficulté de déclarer à Mérolla: «Je ne veux pas
+déplaire à mon père, lui dit-elle; il est le maître de me traiter à
+son gré; mais après sa mort je vendrai ma s&oelig;ur, parce qu'elle est née
+de mon esclave, et je me dédommagerai sans bruit du tort qu'il me
+fait.» Voilà les abominations que produit le commerce des esclaves.</p>
+
+<p>L'usage des pères, à la naissance de chaque enfant, est de jeter les
+fondemens d'une nouvelle maison pour le loger après son mariage; les
+murs s'élèvent à mesure que l'enfant croit en âge. On n'a point
+d'autre chaux que la poudre des écailles d'huîtres calcinées au feu.</p>
+
+<p>Les bornes du pays de Benguéla, que l'on nomme Bankella, sont, au
+nord, le royaume d'Angole, dont quelques-uns le regardent comme une
+partie; à l'est, le pays de Djoggi-Kasandj, duquel il est séparé par
+la rivière Kounéni; au sud, celui de Martaman, et la mer à l'ouest; sa
+situation est entre 10 degrés 30 minutes, et 16 degrés 15 minutes de
+latitude sud.</p>
+
+<p>L'air est si dangereux dans le pays de Benguéla, et communique aux
+alimens des qualités si pernicieuses, que les étrangers qui en usent à
+leur arrivée n'évitent point la mort ou de fâcheuses maladies. On
+conseille ordinairement aux passagers de ne pas descendre à terre, ou
+du moins de ne pas boire de l'eau du pays, qu'on prendrait pour une
+lie épaisse. On reconnaît aisément combien l'air est dangereux pour
+les blancs; tous ceux qui habitent le pays ont l'air d'autant de morts
+sortis du tombeau; leur voix est faible et tremblante, et leur
+respiration entrecoupée, comme s'ils la retenaient entre les dents.
+Carli, qui fait d'eux cette peinture, se dispensa de résider dans un
+si triste lieu.</p>
+
+<p>Du temps de Lopez et de Battel, les Européens, n'avaient qu'un
+établissement dans cette baie; mais dans la suite les Portugais y ont
+bâti du côté du nord une ville qu'ils ont nommée San-Phelipé, ou
+Saint-Philippe de Benguéla, et qu'ils appellent aussi le
+Neuf-Benguéla, pour la distinguer d'une ancienne ville du même nom,
+qui est située sur les bords de cette contrée du côté du nord, entre
+le port de Soto et la rivière de Dongo ou de Moréna. Carli, qui se
+trouvait dans le pays en 1666, dit que la ville de Benguéla est gardée
+par une garnison portugaise, avec un gouverneur de la même nation: il
+ajoute que le nombre des blancs qui l'habitent est d'environ deux
+cents, que celui des Nègres est très-grand, que les maisons ne sont
+bâties que de terre et de paille, que l'église et les forts ne sont
+pas mieux.</p>
+
+<p>Mérolla parle avec horreur d'un usage établi dans un port de ce
+royaume où son vaisseau relâcha: les femmes, d'intelligence avec leurs
+maris, emploient tous les artifices de leur sexe pour attirer d'autres
+hommes dans leurs bras, et livrent leurs amans au mari, qui les
+emprisonne aussitôt pour les vendre à la première occasion, sans avoir
+aucun compte à rendre de cette violence.</p>
+
+<p>Dans toutes les parties du royaume d'Angole, on distingue quatre
+ordres de Nègres qui composent la nation: le premier, qui est celui
+des nobles, se nomme mokata; on donne au second, dans la langue du
+pays, le titre d'enfant du domaine: il renferme tous les habitans
+libres, qui sont la plupart artisans ou laboureurs; le troisième ordre
+est celui d'une sorte d'esclaves qui appartient au domaine de chaque
+noble, et qui passe de même à l'héritier; enfin le quatrième est
+l'ordre des mokikas ou des esclaves ordinaires, qui s'acquiert par la
+guerre ou par le commerce.</p>
+
+<p>En général, les habitans d'Angole et de Benguéla n'amassent point de
+richesses. Ils se contentent d'un peu de millet et de quelques
+bestiaux, de leur huile et de leur vin de palmier. Le principal
+commerce des Portugais et des autres Européens dans le royaume
+consiste en esclaves, qu'ils transportent à Porto-Rico, à
+Rio-de-la-Plata, à Saint-Domingue, à la Havanne, à Carthagène, et
+surtout au Brésil, pour le service des plantations et des mines.
+Autrefois les Espagnols transportaient annuellement plus de quinze
+mille esclaves dans leurs propres colonies, et l'on juge
+qu'aujourd'hui les Portugais n'en transportent pas moins. Leurs agens
+les achètent à cent cinquante et deux cent milles dans l'intérieur des
+terres. Lorsqu'ils arrivent sur la côte, ils sont ordinairement fort
+maigres et très-faibles, parce qu'ils sont mal nourris dans le voyage,
+et qu'on ne leur donne la nuit que le ciel pour toit et la terre pour
+lieu de repos. Mais, avant que de les embarquer, l'usage des Portugais
+de Loanda est de les bien traiter, dans une grande maison qui n'a
+point d'autre destination. Ils leur fournissent de l'huile de palmier
+pour se frotter le corps et se rafraîchir. S'il ne se trouve point de
+vaisseau prêt à les recevoir, ou s'ils ne sont point en assez grand
+nombre pour faire une cargaison complète, ils les emploient à la
+culture de leurs terres. Lorsqu'ils sont à bord, ils prennent soin de
+leur santé; ils sont pourvus de remèdes, surtout de citrons, pour les
+garantir du scorbut. Si quelqu'un d'entre eux tombe malade, ils ne
+manquent point de le loger à part et de lui faire observer un régime
+salutaire. Dans leurs vaisseaux de transport, ils leur donnent des
+nattes, qui sont changées régulièrement de douze en douze jours.
+L'avarice même peut donc quelquefois ramener à l'humanité.</p>
+
+<p>Lopez raconte que de son temps le roi d'Angole et tous ses sujets
+n'avaient point encore d'autre religion que l'idolâtrie. Il ajoute que
+ce prince, ayant formé le dessein d'embrasser la foi chrétienne, à
+l'exemple du roi de Congo, lui fit demander, par un ambassadeur, des
+prêtres et des missionnaires; mais que le royaume de Congo n'en avait
+point assez pour s'en défaire en faveur de ses voisins. Depuis le même
+temps, l'état de la religion a reçu peu de changement dans le royaume
+d'Angole, excepté dans les villes de Loanda, de Massangano et quelques
+autres lieux immédiatement soumis aux Portugais. Loanda est un siége
+épiscopal, suffragant de celui de San-Salvador.</p>
+
+<p>La langue du royaume d'Angole n'est pas plus différente de celle de
+Congo que le portugais ne l'est du castillan, ou le vénitien du
+calabrois, c'est-à-dire que la différence consiste principalement dans
+la prononciation; cependant elle est assez grande pour en faire comme
+une autre langue. Toutes ces régions n'ont point de caractères pour
+l'écriture.</p>
+
+<p>Les rois d'Angole n'étaient anciennement que des gouverneurs ou des
+lieutenans du roi de Congo qui s'étaient emparés de l'autorité dans
+l'étendue de leur administration; ensuite ils usurpèrent le pouvoir
+absolu dans un pays qu'ils gouvernaient au nom d'autrui; et joignant
+diverses conquêtes au royaume d'Angole, ils devinrent aussi riches et
+presque aussi puissans que leur maître; cependant ils ont toujours
+conservé une ombre de dépendance sous le nom d'un tribut qu'ils ne
+paient qu'à leur gré.</p>
+
+<p>Les rois d'Angole entretiennent, comme ceux de Congo, un grand nombre
+de paons: ce privilége est réservé à la famille royale. Leur
+vénération pour ces animaux va si loin, qu'un de leurs sujets qui
+aurait la hardiesse d'en prendre une seule plume n'éviterait pas la
+mort ou l'esclavage.</p>
+
+<p>Les provinces d'Angole sont gouvernées, sous l'autorité du roi, par
+les principaux seigneurs de sa cour, et chaque canton par un chef
+inférieur qui porte le nom de sova.</p>
+
+<p>On ne connaît dans le royaume d'Angole qu'une sorte de punition pour
+les crimes; c'est l'esclavage au profit du <i>Sova</i>.</p>
+
+<p>Le roi de Portugal tire du royaume d'Angole un revenu considérable,
+soit du tribut annuel des sovas, soit des droits qu'il impose sur la
+vente des marchandises et des esclaves.</p>
+
+<p>Les révolutions du royaume d'Angole n'ont point empêché qu'il ne soit
+demeuré fort puissant. Lopez observe que, depuis l'établissement du
+christianisme dans le royaume de Congo, le nombre des habitans y est
+beaucoup diminué; au lieu que l'ancien usage de la polygamie, qui
+subsiste toujours dans le royaume d'Angole, le rend plus peuplé qu'on
+ne peut se l'imaginer. Le même auteur ajoute que, suivant l'usage du
+pays, qui oblige tous les sujets de suivre le monarque à la guerre, il
+peut mettre en campagne un million d'hommes. Dapper confirme ce
+nombre; mais il ajoute que, dans une occasion pressante, le roi peut
+lever promptement cent mille volontaires: puissance redoutable, si la
+conduite et le courage y répondaient. On reconnut assez que ces deux
+qualités leur manquent, en 1584, lorsque cinq cents Portugais,
+assistés d'un petit nombre de Mosicongos, défirent une armée de douze
+cent mille Angoliens. L'année suivante, deux cents Portugais et dix
+mille Nègres en battirent six cent mille.</p>
+
+<p>Quoique la foi chrétienne ait fait quelque progrès dans ces trois
+contrées, la plus grande partie des habitans observe encore l'ancienne
+religion, qui consiste dans le culte de Mokissos.</p>
+
+<p>Tous les sovas chrétiens ont un chapelain dans leur benza ou village
+pour baptiser les enfans et célébrer les saints mystères. Mais entre
+ceux qui font profession du christianisme il s'en trouve un grand
+nombre qui demeurent attachés secrètement à l'idolâtrie.</p>
+
+<p>Les gangas ou les prêtres nommés <i>singhillis</i>, c'est-à-dire dieux de
+la terre, ont un supérieur ou un souverain pontife qui porte le nom de
+<i>ganga kitorna</i>, et qui passe pour le premier dieu de cette espèce.
+C'est à lui qu'on attribue toutes les productions terrestres, telles
+que les fruits et les grains. On lui offre les premiers, comme un
+juste hommage; et lui-même se vante de n'être pas sujet à la mort.
+Pour confirmer les Nègres dans cette ridicule opinion, lorsqu'il se
+sent près de sa fin par la faiblesse de l'âge ou par la maladie, il
+appelle un de ses disciples pour lui communiquer le pouvoir qu'il a de
+produire les biens de la terre; ensuite il le fait étrangler
+publiquement avec une corde, ou tuer d'un coup de massue. Cette
+exécution se fait à la vue d'une nombreuse assemblée. Si l'office du
+grand pontife n'était pas rempli continuellement, les habitans sont
+persuadés que la terre deviendrait stérile, et que le genre humain
+toucherait bientôt à sa ruine. Les gangas inférieurs finissent
+ordinairement leur vie par une mort violente.</p>
+
+<p>Comme tous les gangas prétendent à la divination, nos missionnaires
+leur ont donné le nom de sorciers, et les persécutent sans cesse dans
+tous les lieux où ils ont quelque pouvoir. D'un autre côté, les
+prêtres idolâtres portent une haine mortelle à ceux de l'église
+romaine, soit par le ressentiment des injures qu'ils reçoivent soit
+par zèle pour le rétablissement du paganisme.</p>
+
+<a id="chap_6_2" name="chap_6_2"></a>
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="title">Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de Benguéla.</p>
+
+<p>L'air de Congo, généralement parlant, est plus tempéré qu'on n'est
+porté à se l'imaginer. L'hiver y ressemble à l'automne de Rome. On n'y
+est jamais obligé d'augmenter l'épaisseur des habits ni de s'approcher
+du feu. Il n'y a point de différence pour le froid entre le sommet des
+montagnes et les plaines. On voit même des hivers ou la chaleur est
+plus vive qu'en été.</p>
+
+<p>La différence des jours et des nuits n'est que d'un quart d'heure
+pendant toute l'année.</p>
+
+<p>L'hiver commence au mois de mars, lorsque le soleil entre dans les
+signes du nord, et l'été au mois de septembre, lorsque le soleil passe
+dans les signes du sud. Il ne tombe jamais de pluie pendant l'été;
+mais elle dure sans interruption pendant les mois d'avril, mai, juin,
+juillet et août, qui composent l'hiver. Les beaux jours du moins y
+sont fort rares. On est surpris de la force des pluies et de la
+grosseur des gouttes. Lorsque les terres sont bien abreuvées, toutes
+les rivières s'enflent et répandent leurs eaux dans les pays voisins.
+Les premières pluies commencent ordinairement le 15 avril, et
+quelquefois plus tard. De là vient que ces nouvelles eaux du Nil, qui
+sont attendues avec tant d'impatience en Égypte, arrivent plus tôt ou
+plus tard.</p>
+
+<p>Dans toutes ces contrées, les vents d'hiver soufflent depuis le nord
+jusqu'à l'ouest, et depuis le nord jusqu'au nord-est. Ils ont été
+nommés par les Portugais <i>vents généraux</i>; ce sont les mêmes que les
+Romains nommaient <i>étésiens</i>, et qui soufflent en été dans l'Italie.
+Ils poussent avec beaucoup de force les nues vers les grandes
+montagnes, où, se rassemblant et se trouvant pressées, elles se
+condensent beaucoup. À l'approche de la pluie, elles paraissent comme
+perchées au sommet de ces montagnes; et de là viennent les inondations
+du Nil, du Sénégal et des autres rivières, qui se déchargent dans les
+mers orientales et occidentales.</p>
+
+<p>Pendant l'été du pays, qui est l'hiver de Rome, les vents soufflent
+depuis le sud jusqu'au sud-est. En nettoyant les parties méridionales
+du ciel, ils poussent la pluie vers les régions du nord. Leur effet le
+plus salutaire est de répandre la fraîcheur dans toutes ces contrées;
+sans quoi il serait impossible de résister à des chaleurs si
+excessives, que, pendant la nuit même, on est contraint de suspendre
+au-dessus de soi deux couvertures pour se garantir de l'embrasement de
+l'air. Les voyageurs remarquent aussi qu'il ne tombe jamais de neige à
+Congo et dans les pays voisins, et qu'on n'en aperçoit point au sommet
+des plus hautes montagnes, excepté vers le cap de Bonne-Espérance et
+sur quelques autres monts que les Portugais ont nommés Sierra-Névada
+ou Monts de neige. Mais on ne vante point cette propriété du pays
+comme un avantage; car un peu de neige ou de glace paraîtrait à Congo
+plus précieux que l'or.</p>
+
+<p>On trouve, dit-on, dans le royaume de Congo des mines de divers
+métaux, sans en excepter l'or et l'argent; mais les habitans ont
+toujours refusé de les découvrir aux étrangers.</p>
+
+<p>Le cuivre y est fort commun, surtout dans la province de Pemba, près
+de la ville du même nom. La teinte de jaune est si forte dans
+certaines roches, qu'on les a prises pour de l'or. Sogno n'en est pas
+moins rempli; et son cuivre étant encore meilleur que celui de Pemba,
+on en fabrique à Loanda les bracelets et les anneaux que les Portugais
+transportent à Callabar, à Kiodelkey, et dans d'autres lieux.
+Linschoten assure que Bamba a des mines d'argent et de quelques autres
+métaux. Il place à l'est de Sounda des mines de cristal et de fer.
+«Les dernières, dit-il, sont les plus estimées des Nègres, parce
+qu'ils font de ce métal des couteaux, des épées et d'autres armes.»</p>
+
+<p>Les montagnes de Congo renferment en plusieurs endroits différentes
+sortes de très-belles pierres, dont on pourrait faire des colonnes,
+des chapiteaux et des bases d'une telle grandeur, que, si l'on eh
+croit Lopez, on y couperait facilement une église d'une seule pièce,
+et de la même pierre que l'obélisque romain de la <i>Porta del Popolo</i>.
+On y trouve des monts entiers de porphyre, de jaspe et de marbre de
+différentes couleurs, qui portent à Rome le nom de <i>marbres de
+Numidie</i>, <i>d'Afrique</i> et <i>d'Éthiopie</i>, dont on voit quelques piliers
+dans la chapelle du pape Grégoire. Les mêmes montagnes ont une pierre
+marquetée dans laquelle il se trouve de fort belles hyacinthes,
+c'est-à-dire que les raies ou les veines qui sont distribuées par tout
+le corps peuvent en être tirées comme les pépins d'une grenade, et
+tombant alors en petites pièces du plus parfait hyacinthe; mais on
+ferait de la masse entière des colonnes d'une beauté merveilleuse.</p>
+
+<p>Enfin les montagnes de Congo renferment d'autres espèces de pierres
+rares qui paraissent imprégnées de cuivre et d'autres métaux. Elles
+prennent le plus beau poli du monde, et sont d'un usage admirable pour
+la sculpture.</p>
+
+<p>Ce grand royaume produit régulièrement chaque année deux moissons. On
+commence à semer au mois de janvier pour recueillir au mois d'avril.
+La chaleur recommence au mois de septembre, et rend les terres propres
+à recevoir de nouvelles semences, qui offrent une moisson abondante au
+mois de décembre.</p>
+
+<p>La, terre est noire et féconde comme les femmes qui la cultivent.</p>
+
+<p>Dans le royaume d'Angole, le pain se fait de la racine, de manioc; les
+habitans la nomment <i>mandioca</i>.</p>
+
+<p>On doit être accoutumé, par les relations précédentes, à lire sans
+étonnement que l'Afrique produit des arbres d'une hauteur et d'une
+grosseur si démesurées, qu'un seul fournit à la construction d'un
+grand nombre de maisons et de pirogues. Celui qui tient le premier
+rang est le figuier des Indes ou ensaka. Il s'en trouve plusieurs dans
+l'île de Loanda. Il a déjà été question de cet arbre. Il paraît en
+effet que, depuis le Sénégal jusqu'au Congo, le règne végétal présente
+une uniformité extraordinaire.</p>
+
+<p>Toutes les parties du royaume de Congo produisent beaucoup d'arbres
+fruitiers. Dans la province de Pemba, le plus grand nombre des
+habitans se nourrit de fruits. Les citrons, les limons, les bananes,
+et surtout les oranges, y sont en abondance. Elles rendent beaucoup de
+jus, sans être aigres ni douces, et leur usage n'est jamais nuisible.
+Pour faire juger de la fertilité du pays, Lopez rapporte que pendant
+l'espace de quatre jours il vit croître assez haut un petit citronnier
+d'un pépin qu'il avait planté.</p>
+
+<p>Le plus surprenant de tous les arbres de Congo est le mignamigna, qui
+produit du poison d'un côté, et l'antidote de l'autre. Si l'on est
+empoisonné par le bois ou par le fruit, les feuilles servent de
+contre-poison. Au contraire, si l'on a pris du poison par les
+feuilles, il faut avoir recours au bois ou au fruit: c'est encore une
+de ces fables si fréquentes chez les anciens voyageurs. On en va lire
+de plus absurdes.</p>
+
+<p>Mérolla, après avoir observé que ces régions offrent une variété
+surprenante de toutes sortes d'oiseaux, fait une remarque singulière
+sur les moineaux. Ils sont de la même forme que ceux de l'Europe,
+aussi-bien que les tourterelles; mais, dans la saison des pluies, leur
+plumage devient rouge, et reprend ensuite sa première couleur. On voit
+arriver la même chose aux autres oiseaux.</p>
+
+<p>Les oiseaux que les Nègres appellent dans leur langue <i>oiseaux de
+musique</i> sont un peu plus gros que les serins de Canarie. Quelques-uns
+sont tout-à-fait rouges, d'autres verts, avec les pieds et le bec
+noirs; d'autres sont blancs; d'autres gris ou noirs. Les derniers
+surtout ont le ramage charmant; on croirait qu'ils parlent dans leur
+chant. Les seigneurs du pays les tiennent renfermés dans des cages.</p>
+
+<p>Mais de tous les habitans ailés de ce climat il n'y en a point dont
+Mérolla parle avec tant d'admiration que d'un petit oiseau décrit par
+Cavazzi. Sa forme est peu différente de celle du moineau; mais sa
+couleur est d'un bleu si foncé, qu'à la première vue il paraît
+tout-à-fait noir; son ramage commence à la pointe du jour, et fait
+entendre fort distinctement le nom de Jésus-Christ. «N'est-il pas
+surprenant, dit Mérolla, que cette exhortation naturelle n'ait pas la
+force d'amollir le c&oelig;ur des habitans pour leur faire abandonner
+l'idolâtrie?»</p>
+
+<p>Le père Caprani parle d'un oiseau merveilleux dont le chant consiste
+dans ces deux mots, <i>va dritto</i>, c'est-à-dire <i>va droit</i>. Un autre,
+dans les mêmes contrées, mais surtout dans le royaume de Matamba,
+chante continuellement <i>vuiéki, vuiéki</i>, qui signifie <i>miel</i> en langue
+du pays. Il voltige d'un arbre à l'autre pour découvrir ceux où les
+abeilles ont fait leur miel, et s'y arrête jusqu'à ce que les passans
+l'aient enlevé; ensuite il fait sa nourriture de ce qui reste. Mais,
+par un autre jeu de la nature, le même chant attire les lions, ou du
+moins, en suivant l'oiseau, le passant tombe quelquefois dans les
+griffes d'un lion, et trouve, dit Mérolla, la mort au lieu de miel.
+Dapper parle d'un autre oiseau qui se trouve dans le royaume de
+Loango. Les Nègres sont persuadés que son chant annonce l'approche de
+quelque bête féroce.</p>
+
+<p>Il y a peu d'animaux dans le royaume de Congo qui ne lui soient
+communs avec le royaume d'Angola. Tels sont les éléphans, les
+rhinocéros, les panthères, les léopards, les lions, les buffles, les
+loups, les chacals, les hyènes, les grands chats sauvages, les
+civettes, les sangliers et les caméléons.</p>
+
+<p>Il se trouve des éléphans dans toutes les parties du royaume de Congo.
+Les habitans du pays prétendent que cet animal vit cent cinquante ans,
+et ne cesse pas de croître jusqu'au milieu de cet âge. Lopez prit
+plaisir à en peser plusieurs dents, dont chacune était d'environ deux
+cents livres.</p>
+
+<p>La peau des éléphans de Congo est d'une dureté incroyable; elle a
+quatre pouces d'épaisseur.</p>
+
+<p>Les éléphans ont à la queue une sorte de poil ou de soie de
+l'épaisseur d'un jonc et d'un noir fort brillant. La force et la
+beauté de ce poil augmentent avec l'âge de l'animal. Un seul se vend
+quelquefois deux ou trois esclaves, parce que les seigneurs et les
+femmes sont passionnés pour cet ornements. Tous les efforts d'un homme
+avec les deux mains ne peuvent le briser. Quantité de Nègres se
+hasardent à couper la queue de l'éléphant, dans la seule vue de se
+procurer ces poils. Ils le surprennent quelquefois tandis qu'il monte
+par quelque passage étroit dans lequel il ne peut se tourner ni se
+venger avec sa trompe. D'autres, beaucoup plus hardis, prennent le
+temps où ils le voient paître, lui coupent la queue d'un seul coup, et
+se garantissent de sa fureur par des mouvemens circulaires que la
+pesanteur de l'animal et la difficulté qu'il trouve à se tourner ne
+lui permettent pas de faire avec la même vitesse; cependant, comme on
+l'a déjà dit, il court plus vite en droite ligne que le cheval le plus
+léger, parce que ses pas sont beaucoup plus grands.</p>
+
+<p>L'éléphant est d'un naturel fort doux et peu inquiet pour sa sûreté,
+parce qu'il se repose sur sa force. S'il ne craint rien, il ne cherche
+pas non plus à nuire. Ils s'approche des maisons sans y causer aucun
+désordre; il ne fait aucune attention aux hommes qu'il rencontre.
+Quelquefois il enlève un Nègre avec sa trompe et le tient suspendu
+pendant quelques momens; mais c'est pour le remettre tranquillement à
+terre. Il aime les rivières et les lacs, surtout vers le temps de
+midi, pour se désaltérer ou se rafraîchir: il se met dans l'eau
+jusqu'au ventre, et se lave le reste du corps avec l'eau qu'il prend
+dans sa trompe. Lopez est persuadé que c'est la multitude des étangs
+et des pâturages qui attire un si grand nombre d'éléphans dans le
+royaume de Congo. Il se souvient, dit-il, d'en avoir vu plus de cent
+dans une seule troupe, entre Cazanze et Loanda; car ils aiment à
+marcher en compagnie, et les jeunes surtout vont toujours à la suite
+des vieux.</p>
+
+<p>Avant l'arrivée des Portugais, les Nègres de Congo ne faisaient aucun
+cas des dents d'éléphans. Ils en conservaient un grand nombre depuis
+plusieurs siècles, mais sans les mettre au rang de leurs marchandises
+de commerce. De là vient que les vaisseaux de l'Europe en apportèrent
+une si prodigieuse quantité de Congo et d'Angole jusqu'au milieu du
+dernier siècle. Mais ils épuisèrent enfin le pays, et les habitans
+sont obligés aujourd'hui d'avoir recours aux autres contrées pour en
+fournir au commerce de l'Europe.</p>
+
+<p>Les peuples de Bamba n'ont jamais eu l'art d'apprivoiser les éléphans;
+mais ils entendent fort bien la manière de les prendre en vie. Leur
+méthode est d'ouvrir, dans les lieux que ces animaux fréquentent, de
+larges fossés qui vont en se rétrécissant vers le fond; ils les
+couvrent de branches d'arbres et de gazon qui cachent le piége. Lopez
+vit sur les bords de la Koanza un jeune éléphant qui était tombé dans
+une de ces tranchées. Les vieux, après avoir employé inutilement toute
+leur force et leur adresse pour le tirer du précipice, remplirent la
+fosse de terre, comme s'ils eussent mieux aimé le tuer et l'ensevelir
+que de l'abandonner aux chasseurs. Ils exécutèrent cette opération à
+la vue d'un grand nombre de Nègres, qui s'efforcèrent en vain de les
+chasser par le bruit, par la vue de leurs armes, et par des feux
+qu'ils leur jetaient pour les effrayer.</p>
+
+<p>Dapper observe que l'éléphant, après avoir été blessé, emploie toutes
+sortes de moyens pour tuer son ennemi; mais que, s'il obtient cette
+vengeance, il ne fait aucune insulte à son corps: au contraire, son
+premier soin est de creuser la terre de ses dents pour lui faire un
+tombeau, dans lequel il l'étend avec beaucoup d'adresse, ensuite il le
+couvre de terre et de feuillage.</p>
+
+<p>On trouve dans le royaume de Congo quantité de ces grands singes qu'on
+nomme <i>orangs-outangs</i> aux Indes orientales, et qui tiennent comme le
+milieu entre l'espèce humaine et les babouins. Nous en avons déjà
+parlé sous le nom de <i>barris</i>. Au Congo, l'on nomme les plus grands
+<i>pongo</i>, et les autres <i>jockos</i>: leur retraite est dans les bois. Ils
+dorment sur les arbres, et s'y font une espèce de toit qui les met à
+couvert de la pluie. Leurs alimens sont des fruits ou des noix
+sauvages; jamais ils ne mangent de chair. L'usage des Nègres qui
+traversent les forêts est d'y allumer des feux pendant la nuit. Ils
+remarquent que le matin, à leur départ, les pongos prennent leur place
+autour du feu, et ne se retirent point qu'il ne soit éteint; car, avec
+beaucoup d'adresse, ils n'ont point assez de sens pour l'entretenir en
+y apportant du bois.</p>
+
+<p>Ils marchent quelquefois en troupes, et tuent les Nègres qui
+traversent les forêts. Ils fondent même sur les éléphans qui viennent
+paître dans les lieux qu'ils habitent, et les incommodent si fort à
+coups de poings ou de bâtons, qu'ils les forcent à prendre la fuite en
+poussant des cris. On ne prend jamais de pongos adultes, parce qu'ils
+sont si robustes, que dix hommes ne suffiraient pas pour les arrêter.
+Mais les Nègres en prennent quantité de jeunes, après avoir tué la
+mère, au corps de laquelle ils s'attachent fortement. Lorsqu'un de ces
+animaux meurt, les autres couvrent son corps d'un amas de branches et
+de feuillages. Purchass ajoute, en forme de note, que, dans les
+conversations qu'il avait eues avec Battel, il avait appris de
+lui-même qu'un pongo lui enleva un petit Nègre, qui passa un mois
+entier dans la société de ces animaux; car ils ne font, dit-il, aucun
+mal aux hommes qu'ils surprennent. Mais comment accorder cette
+observation de Purchass avec ce qu'on vient de dire d'après d'autres
+voyageurs, que les pongos attaquent les Nègres dans les forêts? Ne
+faut-il pas en conclure que ces circonstances varient selon les lieux
+que les observateurs ont visités? Au reste, il y a beaucoup
+d'apparence que le pongo est le satyre des anciens.</p>
+
+<p>On trouve dans ces contrées les énormes serpens dont on a vu plus haut
+la description. Les Nègres les appellent, dans leur langue, <i>le grand
+serpent d'eau</i>, <i>ou la grande hydre</i>. Cette redoutable espèce de
+serpent, dit Lopez, change de peau dans la saison ordinaire, et
+quelquefois après s'être monstrueusement rassasiée. Ceux qui la
+trouvent ne manquent pas de la montrer en spectacle. Lorsqu'il arrive
+aux Nègres de mettre le feu à quelque bois épais, ils y trouvent
+quantité de ces serpens tout rôtis, dont ils font un admirable festin.
+Ce serpent paraît être le même qui porte, suivant Dapper, le nom
+d'<i>embamba</i> dans le royaume d'Angole et celui de <i>minia</i>, dans le pays
+de Quodjas.</p>
+
+<p>Le serpent le plus remarquable que Mérolla ait vu, se nomme <i>capra</i>.
+La nature a mis son poison dans son écume, qu'il crache ou qu'il lance
+de fort loin dans les yeux d'un passant. Elle cause des douleurs si
+vives, que, s'il ne se trouve pas bientôt quelque femme pour les
+apaiser avec son lait, l'aveuglement est inévitable. Ces serpens
+entrent dans les maisons, et montent aux arbres la nuit comme le jour.</p>
+
+<p>Lopez décrit une autre espèce de serpent qui a, vers l'extrémité de sa
+queue, une petite tumeur de laquelle il sort un bruit éclatant comme
+celui d'une sonnette; il ne peut se remuer sans se faire entendre,
+comme si la nature avait pris soin d'avertir les passans du danger.</p>
+
+<p>Le même auteur ajoute qu'il se trouve dans le royaume de Congo des
+vipères si venimeuses que dans l'espace de vingt-quatre heures elles
+causent la mort; mais que les Nègres connaissent des simples dont
+l'application est un remède assuré lorsqu'elle est assez prompte. Il
+dit encore que ce pays produit d'autres créatures de la grosseur du
+bélier, avec des ailes; elles ont une longue queue et une gueule fort
+allongée, armée de plusieurs rangées de dents: elles se nourrissent de
+chair crue. L'auteur ne leur donne que deux jambes. Leur couleur est
+bleue et verte, et leur peau paraît couverte d'écaillés. Les païens
+nègres leur rendent une sorte de culte: on en voyait un assez grand
+nombre à Congo du temps de Lopez, parce qu'étant fort rares dans les
+provinces, les principaux seigneurs prennent beaucoup de soin pour les
+conserver; ils souffrent que le peuple leur rende des adorations, en
+faveur des présens et des offrandes dont elles sont accompagnées.
+Lopez a évidemment été la dupe des seigneurs du Congo, s'il a pu
+ajouter foi à un récit d'une absurdité si choquante.</p>
+
+<p>Les caméléons du pays font leur demeure dans les rochers et sur les
+arbres: ils ont la tête pointue et la queue en forme de scie.</p>
+
+<p>Les rivières de Congo et d'Angole abondent en poissons de différentes
+espèces. Celle de Zaïre en produit un fort remarquable, qui se nomme
+<i>ambizagoulo</i> (<i>porc</i>), parce qu'il n'est pas moins gras que cet
+animal, et qu'il fournit du lard. La nature lui a donné deux espèces
+de mains, et lui a formé le dos comme un bouclier: sa chair est fort
+bonne, mais elle n'a pas le goût de poisson; sa gueule ressemble à
+celle du b&oelig;uf; il se nourrit de l'herbe qui croît sur les bords de la
+rivière, sans jamais monter sur la rive. Quelques-uns de ces poissons
+pèsent jusqu'à cinq cents livres; à cette description, l'on reconnaît
+le lamantin.</p>
+
+<p>Pendant le séjour que Carli fit à Colombo, des pêcheurs prirent un
+grand poisson, de forme ronde comme une roue de carrosse. Il a deux
+dents au milieu du corps, et plusieurs trous par lesquels il voit, il
+entend, il mange; sa gueule, qui est une de ces ouvertures, n'a pas
+moins d'un empan de long: sa chair est délicieuse, et ressemble au
+veau pour la blancheur.</p>
+
+<p>Lopez rapporte que le Zaïre nourrit des crocodiles. Mérolla, au
+contraire, assure formellement qu'il ne s'y en trouvé point; mais on
+convient qu'il s'en trouve un grand nombre dans les autres rivières du
+même pays. Battel, pour nous donner une idée de la grandeur et de
+l'avidité de ces monstres, rapporte que, dans le royaume de Loango, un
+crocodile dévora une allibamba entière, c'est-à-dire une troupe de
+huit ou neuf esclaves, liés de la même chaîne; mais le fer, qu'il ne
+put digérer, lui causa la mort, et fut trouvé ensuite dans ses
+entrailles. Le même auteur ajoute qu'il a vu des crocodiles guetter
+leur proie, la saisir, et traîner dans la rivière des hommes, des
+chevaux et d'autres animaux. Un soldat qui avait été saisi avec cette
+violence tira son coup, et frappa si heureusement le crocodile au
+ventre, qu'il le tua sur-le-champ.</p>
+
+<p>En finissant la description du royaume de Congo, il ne sera point
+inutile de jeter un coup d'&oelig;il sur les nations voisines,
+particulièrement sur celles des Anzikos et des Diaggas, qui
+environnent fort loin le royaume à l'est, et qui se sont rendues
+redoutables par leurs fréquentes invasions.</p>
+
+<p>Les Anzikos sont d'une extrême agilité. Ils courent sur les montagnes
+comme autant de chèvres. On ne vante pas moins leur courage, leur
+douceur, leur droiture et leur bonne foi. Il n'y a point de Nègres
+pour lesquels les Portugais aient tant de confiance. Cependant ils
+sont d'un caractère si sauvage et si grossier, qu'il n'y a point de
+conversation à former avec eux. Le commerce les attire au Congo: ils
+amènent des esclaves de leur propre nation, et apportent des dents
+d'éléphans ou des étoffes de la Nubie, dont ils sont voisins. En
+échange, ils emportent du sel et des zimbis ou grains de verre, qui
+leur servent de monnaie, outre une autre espèce de grandes coquilles
+qui viennent de l'île de San-Thomé, et qui servent à leur parure. Ils
+reçoivent aussi des soies, des toiles, de la verroterie, et d'autres
+marchandises apportées du Portugal.</p>
+
+<p>Ils ont l'usage de la circoncision; et, dès l'enfance, ils se marquent
+et se cicatrisent le visage avec la pointe d'un couteau.</p>
+
+<p>La chair humaine se vend dans leurs marchés comme celle de b&oelig;uf dans
+nos boucheries de l'Europe, car ils mangent tous les esclaves qu'ils
+prennent à la guerre. Ils tuent même leurs propres esclaves,
+lorsqu'ils les jugent assez gras; ou, s'ils trouvent cette voie moins
+avantageuse, ils les vendent pour la boucherie publique. Lorsqu'ils
+sont fatigués de la vie, ou quelquefois pour montrer seulement le
+mépris qu'ils en font, ils s'offrent avec leurs esclaves pour être
+dévorés par leurs princes. On trouve d'autres nations qui se
+nourrissent de la chair des étrangers; mais on ne connaît que les
+Anzikos qui se mangent les uns les autres, sans excepter leurs propres
+parens.</p>
+
+<p>Matamba est habité par les Diaggas. Il a du côté de l'est et du sud,
+les pays de Diaggas et de Kassandj: cette région s'étend du nord-est
+au sud-ouest, le long de Matamba et de Benguéla, l'espace d'environ
+neuf cents milles.</p>
+
+<p>Les Diaggas sont répandus dans une grande partie de l'Afrique, depuis
+les confins de l'Abyssinie au nord, jusqu'au pays des Hottentots au
+sud; car, outre les pays qu'on a déjà nommés, ils possèdent une partie
+considérable du Monémudji. Delisle les place au nord de cet empire;
+Lopez leur fait habiter les bords de cette vaste contrée, le long des
+deux rives du Nil, depuis sa source, qu'il place dans des lacs qui
+sont à l'est de Congo, jusqu'à l'empire du Prêtejean, par lequel il
+entend l'Abyssinie.</p>
+
+<p>Leur figure est fort noire et fort difforme; ils ont le corps grand et
+l'air audacieux; leur usage est de se tracer des lignes sur les joues
+avec un fer chaud; ils s'accoutument aussi à ne montrer que le blanc
+des yeux, en baissant la paupière; ce qui achève de les rendre
+très-horribles.</p>
+
+<p>Ils sont tout-à-fait nus, et tout respire la barbarie dans leurs
+manières. On ne leur connaît point de rois: ils vivent dans les
+forêts, errans comme les Arabes; leur férocité les porte à ravager le
+pays de leurs voisins, et, dans leurs attaques, ils poussent des cris
+affreux, pour commencer par inspirer la terreur. Si l'on en croit
+Lopez, leurs plus redoutables adversaires sont les Amazones, race de
+femmes guerrières, qu'il place dans le Monomotapa; ils se rencontrent
+sur les frontières de cet empire, et se font des guerres presque
+continuelles.</p>
+
+<p>Ils ne trouvent de satisfaction que dans les pays où les palmiers
+croissent abondamment, parce qu'ils sont passionnés pour le vin et le
+fruit de cet arbre. Le fruit est pour eux d'un double usage; ils le
+mangent et l'emploient à faire de l'huile. Leur méthode pour tirer le
+vin est différente de celle des Imbondas, qui ont l'art de grimper
+sur un arbre sans y toucher avec les mains, et qui remplissent leurs
+flacons au sommet. Les Diaggas abattent l'arbre par la racine, et le
+laissent couché pendant dix ou douze jours avant d'en faire sortir le
+vin; ensuite ils y creusent deux trous carrés, l'un au sommet, l'autre
+au milieu, de chacun desquels ils tirent du matin au soir une quarte
+de liqueur: chaque arbre fournit ainsi, pendant vingt-six jours, deux
+quartes de vin, après quoi il se flétrit et sèche entièrement. Dans
+tous les lieux où ils font quelque séjour, ils coupent assez d'arbres
+pour se fournir de vin pendant un mois. À la fin de ce terme, ils en
+abattent le même nombre; ainsi en peu de temps ils ruinent le pays.</p>
+
+<p>Ils ne s'arrêtent dans un lien qu'aussi long-temps qu'ils y trouvent
+des provisions. Au temps de la moisson, ils s'établissent dans le
+canton le plus fertile qu'ils peuvent découvrir, pour recueillir les
+grains d'autrui et faire main-basse sur les bestiaux, car ils ne
+plantent et ne sèment jamais; ils n'entretiennent point de troupeaux,
+et leur subsistance est toujours le fruit de leurs rapines. Lorsqu'ils
+entrent dans quelque pays où ils se croient menacés d'une vigoureuse
+résistance, leur usage est de se retrancher pendant un ou deux mois;
+ils ne cessent point de harceler les habitans, et de les tenir dans
+des alarmes continuelles. S'ils sont attaqués, ils se tiennent sur la
+défensive, et laissent deux ou trois jours à l'ennemi pour épuiser sa
+fureur. Ensuite leur général met, pendant la nuit, une partie de ses
+troupes en embuscade, à quelque distance du camp; et si l'attaque est
+renouvelée le lendemain, l'ennemi, pressé furieusement de deux côtés,
+se défend mal contre l'artifice et la force; ils ne pensent plus alors
+qu'à ravager le pays.</p>
+
+<p>Leurs femmes sont fécondes; mais, dans leurs marches, les Diaggas ne
+souffrent pas qu'elles multiplient, et leurs enfans sont ensevelis au
+moment qu'ils voient le jour. Ainsi ces guerriers errans meurent
+ordinairement sans postérité; ils apportent pour raison de leur
+conduite qu'ils ne veulent pas être troublés par le soin d'élever des
+enfans, ni retardés dans leurs marches; mais s'ils prennent quelques
+villes, ils conservent les garçons et les filles de douze à treize
+ans, comme s'ils étaient nés d'eux, tandis qu'ils tuent les pères et
+les mères pour les manger. Ils traînent cette jeunesse dans leurs
+courses, après leur avoir mis un collier, qui est la marque de leur
+malheur, et que les garçons doivent porter jusqu'à ce qu'ils aient
+prouvé leur courage en offrant la tête d'un ennemi au général. Cette
+marque de leur infamie disparaît alors. Le jeune homme est déclaré
+gonso, c'est-à-dire soldat. Bien n'a tant de force que cette espérance
+pour échauffer leur courage. En général, ce peuple semble être un
+composé de la grossièreté des anciens peuples nomades et de la
+férocité des flibustiers.</p>
+
+<a id="chap_6_3" name="chap_6_3"></a>
+<h2>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="title">Cap de Bonne-Espérance. Hottentots.</p>
+
+<p>Il y a peu de lieux dans le monde dont on trouve aussi souvent la
+description dans les relations des voyageurs que celle du cap de
+Bonne-Espérance, parce que les vaisseaux, n'ayant point d'autre route
+pour se rendre aux Indes orientales, y touchent fort souvent au
+passage.</p>
+
+<p>Le cap de Bonne-Espérance, comme on l'a dit dans le premier livre de
+cet ouvrage, fut découvert pour la première fois, en 1493 sous le
+règne de Jean II, par Barthélemi Diaz, amiral portugais.</p>
+
+<p>Dans la suite, il ne paraît pas que le cap ait été visité par les
+Européens jusqu'à l'année 1600, où les vaisseaux de la compagnie
+hollandaise des Indes orientales, qui était alors dans son enfance,
+commencèrent à s'y arrêter dans le cours de leurs voyages. Cependant
+cette compagnie, qui s'est distinguée depuis avec tant de gloire par
+son génie pour le commerce et la navigation, ne conçut pas tout d'un
+coup les avantages qu'elle pouvait tirer d'un établissement au cap de
+Bonne-Espérance. Ses vaisseaux, à la vérité, continuèrent d'y relâcher
+en allant aux Indes, ou à leur retour; mais elle ne pensa point à s'y
+établir avant les représentations et les instances de Van-Rikbeck,
+chirurgien d'une flotte qui s'y était arrêtée en 1650, comme on le
+rapportera dans le cours de cet article.</p>
+
+<p>Il n'est pas aisé de fixer au juste les dimensions du pays qui est
+habité par les Hottentots. Ses limites sont très-incertaines au nord
+et au nord-est. Environné de trois côtés par la mer, il peut être
+regardé comme occupant la partie méridionale de l'Afrique depuis le
+tropique du capricorne jusqu'au 35<sup>e</sup>. degré de latitude sud.</p>
+
+<p>Un peu au sud de la baie de Sainte-Hélène sur la côte occidentale, est
+celle de Saldagna, célèbre dans les relations de tous les voyageurs.
+Vingt lieues au sud de Saldagna, on arrive à la baie de la Table, qui
+est séparée de la baie False, au sud, par un isthme sablonneux, large
+de neuf mille toises. Le cap de Bonne-Espérance forme la pointe
+occidentale de la baie False, et le cap Falso la pointe orientale. La
+côte se prolonge ensuite en ligne courbe jusqu'au cap des Aiguilles,
+qui est la pointe la plus méridionale de l'Afrique.</p>
+
+<p>Kolbe, voyageur allemand qui a donné en 1719 une description du cap de
+Bonne-Espérance, réduit les nations des Hottentots contenues dans
+cette partie de l'Afrique au nombre de dix-sept, dont il rapporte les
+noms: les Gunghemans, les Kokhaquas, les Sussaquas, les Odiquas, les
+Khirigriquas, les grands Namaquas et les petits, les Khorogauquas, les
+Kopmares, les Hessaquas, les Souquas, les Dunquas, les Damaquas, les
+Gauros ou les Gauriquas, les Houteniquas, les Khamtovères et les
+Heykoms. Le temps a sans doute apporté de grands changemens dans cette
+nomenclature.</p>
+
+<p>Toutes les nations des Hottentots sont dans l'usage de passer avec
+leurs huttes et leurs troupeaux d'un endroit de leur territoire à
+l'autre, pour la commodité des pâturages. L'herbe y croît fort haute
+et fort épaisse; mais, lorsqu'elle commence à vieillir, ils la brûlent
+jusqu'à la racine, et changent de canton pour y revenir dans un autre
+temps, qui n'est jamais fort éloigné, car les cendres engraissent
+beaucoup la terre, et les pluies ne manquent pas pour la rafraîchir.
+L'usage de brûler les herbes est établi de même entre les Hollandais
+du cap. Ils creusent un fossé autour de l'espace qu'ils veulent
+brûler, pour arrêter la communication des flammes.</p>
+
+<p>Les Khirigriquas habitent les bords de la baie de Sainte-Hélène. C'est
+une nation nombreuse, distinguée particulièrement par la force du
+corps et par une adresse extraordinaire à lancer la zagaie. La belle
+rivière de l'Éléphant, qui tire son nom de la multitude de ces animaux
+qu'on voit sur ses bords, traverse le territoire des Khirigriquas. Il
+est rempli de montagnes dont le sommet est couvert de beaux pâturages,
+comme elles le sont presque toutes dans le pays des Hottentots. Les
+terres l'emportent beaucoup pour la bonté sur celles des Sussaquas et
+des Odiquas. Les vallées sont ornées d'une grande variété de fleurs
+d'une beauté et d'une odeur extraordinaires; mais elles servent de
+retraite à quantité de serpens, entre lesquels on trouve le céras ou
+le serpent cornu. On y voit aussi des cailloux de différentes formes
+et de diverses couleurs.</p>
+
+<p>Les Namaquas sont divisés en deux nations: l'une des grands, et
+l'autre des petits Namaquas; ceux-ci habitent la côte; les grands
+occupent le pays voisin du côté de l'est. Ces deux peuples diffèrent
+entre eux dans leur gouvernement et dans leurs usages; mais ils se
+ressemblent par la force, le valeur et la prudence; ils sont également
+respectés de tous les autres Hottentots. Kolbe les représente comme
+les nègres les plus sensés qu'il ait vus dans cette région. Ils
+parlent peu; leurs réponses sont courtes et réfléchies. Ils peuvent
+mettre en campagne une armée de vingt mille hommes. Le territoire des
+deux nations est rempli de montagnes où l'herbe ne peut pénétrer au
+travers du sable et des pierres qui les couvrent. Les vallées ne sont
+pas plus fertiles. Il n'y a dans tout le pays qu'un petit bois et une
+fontaine. La rivière de l'Éléphant qui le traverse est la seule
+ressource des habitans pour se procurer de l'eau. Les lieux qu'elle
+arrose sont la retraite d'une infinité de bêtes farouches, surtout
+d'une sorte de daims mouchetés qui sont propres à ces cantons. Ils
+sont moins gros que ceux de l'Europe, mais d'une légèreté qui surpasse
+l'imagination. Leurs taches sont jaunes et blanches. On ne les voit
+jamais qu'en troupeaux, et quelquefois jusqu'au nombre de mille.</p>
+
+<p>Près la fontaine des Namaquas, on trouve un rocher taillé en forme de
+donjon ou de forteresse. On le nomme château de Méro, du nom d'un
+capitaine du pays qui se fit un amusement de lui donner cette forme.
+Mais Kolbe doute qu'un Hottentot puisse avoir été capable d'une
+entreprise qui demandait autant d'industrie que de travail, surtout
+dans deux logemens qu'il trouva fort bien imaginés, et qui peuvent
+contenir un assez grand nombre d'hommes. En un mot, c'est l'ouvrage le
+plus précieux qui se trouve dans tout le pays des Hottentots.</p>
+
+<p>Dapper dit que la nation des Namaquas est fort nombreuse, et leur
+donne une taille gigantesque. Les hommes portent une plaque d'ivoire
+devant leurs parties naturelles, et un cercle de la même matière aux
+bras, avec quantité d'anneaux de cuivre. Chacun a sa petite selle de
+bois garnie de cordes qui lui servent à la porter continuellement pour
+s'asseoir dans toutes sortes de lieux.</p>
+
+<p>Les Houteniquas sont bordés par les Khamtovères ou les Hamtovers, qui
+possèdent un territoire fort beau et fort uni. Ses prairies et ses
+bois qui produisent les plus beaux arbres de toute la région des
+Hottentots, l'abondance de son gibier et de toutes sortes de bêtes
+sauvages, enfin la multitude de ses rivières, où l'on trouve diverses
+espèces de poissons d'eau douce, et quelquefois de mer, entre
+lesquelles on voit souvent paraître le lamantin, en font un séjour
+également riche et agréable. Kolbe apprit par de bonnes informations,
+que plusieurs Européens, en traversant les bois, y avaient trouvé des
+cerisiers et des abricotiers chargés de fruits, sans avoir rencontré
+un éléphant ni un buffle, quoique ces deux espèces d'animaux soient
+fort communs dans tous les autres pays des Hottentots; mais il y a
+beaucoup d'apparence que les habitans les tuent lorsqu'ils paraissent,
+ou les chassent de leurs limites. Une troupe de marchands hollandais,
+qui étaient venus chercher des bestiaux dans cette province, se
+laissèrent un jour engager dans un bois où les habitans fondirent sur
+eux avec leurs zagaies et leurs flèches. Ils crurent leur perte
+inévitable. Cependant, ayant eu le bonheur de se rallier avant d'avoir
+reçu la moindre blessure, ils firent une décharge qui refroidit
+l'emportement de leurs ennemis, et qui les força de prendre la fuite.
+Le jour suivant ces hostilités se terminèrent par un traité d'amitié.
+Un capitaine des Khamtovères, qui savait quelques mots de hollandais,
+se remit entre leurs mains avec ce discours. «Nous nous sommes crus
+supérieurs à toute autre nation par les armes, mais nous reconnaissons
+que les Hollandais nous ont vaincus, et nous nous soumettons à eux
+comme à nos maîtres.»</p>
+
+<p>Les Heykoms suivent les Khamtovères au nord-est. Ils habitent un pays
+fort montagneux, et qui n'a de fertile que ses vallées. Cependant il
+nourrit un assez grand nombre de bestiaux qui se trouvent fort bien de
+l'eau saumâtre des rivières et des roseaux qui croissent sur leurs
+bords. On y voit aussi beaucoup de gibier, et toutes les espèces de
+bêtes sauvages qui se trouvent autour du Cap; mais la rareté de l'eau
+douce rend la vie fort dure aux habitans, et les expose à de fâcheuses
+extrémités. Un officier de la garnison du Cap étant venu les inviter
+au commerce et leur proposer un traité d'alliance avec les Hollandais,
+ils acceptèrent ses offres; mais pour première faveur ils lui
+demandèrent un tambour, avec un chaudron et une poêle de fer qu'ils
+avaient observés dans son équipage. Ces trois présens leur devinrent
+fort précieux. Quelque temps après, un parti de flibustiers,
+accoutumés à piller les Hottentots sous de belles apparences de
+commerce, leur enlevèrent ces instrumens chéris et quantité de
+bestiaux. Ils n'ont jamais perdu le soutenir de cette injure. Un
+Européen qui visite leur pays est sûr de leur entendre rappeler leur
+infortune, et déplorer la perte de leur tambour, de leur chaudron et
+de leur poêle.</p>
+
+<p>Au delà des Heykoms on trouve la Tierra de Natal, qui est habitée par
+les Cafres, nation dont la figure et les m&oelig;urs n'ont aucune
+ressemblance avec celle des Hottentots.</p>
+
+<p>On a remarqué plus haut que les Hollandais ne commencèrent à
+s'établir au Cap qu'en 1650. Van-Rikbeck, chirurgien hollandais,
+revenant des Indes orientales, avait observé que le pays était
+naturellement riche et susceptible de culture, les habitans d'un
+caractère traitable, et le port sûr et commode. Il exposa ses
+observations devant les directeurs de la compagnie, qui firent équiper
+aussitôt trois vaisseaux pour une si belle entreprise, sous la
+conduite du même chirurgien, après l'avoir nommé gouverneur de ce
+nouvel établissement. En arrivant au Cap, Van-Rikbeck fit un traité
+avec les habitans, par lequel ils cédaient aux Hollandais la
+possession de leur pays pour la somme de quinze mille florins en
+diverses sortes de marchandises. C'est la première fois que les
+Européens, abordant sur des côtes lointaines, ont pu se persuader
+qu'un pays appartenait à ses habitans. Van-Rikbeck commença aussitôt à
+s'y fortifier par la construction d'un fort carré. Il forma dans
+l'intérieur du pays, à deux lieues de la côte, un jardin qu'il
+enrichit des semences de l'Europe. La compagnie hollandaise, pour
+encourager cette colonie naissante, offrit à tous ceux qui voudraient
+s'y établir soixante acres de terre par tête, avec droit de propriété
+et d'héritage, pourvu que, dans l'espace de trois ans, ils se missent
+en état de pouvoir subsister sans secours et contribuer à l'entretien
+de la garnison. Elle leur accordait aussi, à l'expiration de ce terme,
+la liberté de disposer de leurs fonds, s'ils n'étaient pas satisfaits
+de leur marché ou de la qualité du climat.</p>
+
+<p>Des avantages de cette nature attirèrent au Cap un grand nombre
+d'aventuriers. Ceux qui manquaient de bestiaux, de grains et
+d'ustensiles, en reçurent à crédit par les avances de la compagnie. On
+les pourvut aussi de femmes, qui furent tirées des maisons de charité
+et des communautés d'orphelines. Ces secours firent multiplier si
+promptement les fondateurs de la colonie, que dans l'espace de peu
+d'années ils commencèrent à former de nouvelles habitations au long de
+la côte.</p>
+
+<p>Le pays que les Hollandais possèdent au Cap comprend toute la côte,
+depuis la baie de Saldagna, autour de la pointe méridionale de
+l'Afrique, jusqu'à la baie de Nossel à l'est, et s'étend fort loin
+dans l'intérieur du pays. La compagnie, dans la vue de s'étendre à
+mesure que le nombre des habitans pourra croître, a jugé à propos
+d'acheter aussi, pour la somme de trente mille florins en
+marchandises, toute la terre de Natal, qui est située entre la terre
+de Nossel et Mozambique. Une augmentation si considérable a rendu le
+gouvernement du Cap fort important. L'ancienne possession de la
+Hollande, sans y comprendre la Tierra de Natal, est divisée en quatre
+districts: 1<sup>o</sup>. celui du Cap, où sont les grands forts et la principale
+ville; 2<sup>o</sup>. celui de Stellenbosch et de Drakenstein; 3<sup>o</sup>. celui de
+Zwellendam; 4<sup>o</sup>. celui de Graaf-Reynet.</p>
+
+<p>Les montagnes les plus remarquables du district du Cap sont celles de
+la Table (<i>Tafelberg</i>), du Lion (<i>Leeuwenberg</i>), du Diable
+(<i>Duivelsberg</i>), et du Tigre. Elles environnent la vallée du même nom
+où la ville du Cap est située. La plus haute des trois est celle de la
+Table, que les Portugais nomment <i>Tavao de Cabo</i>. Du centre de la
+vallée elle regarde le sud, en s'étendant un peu au sud-ouest. Elle a
+près de six cents toises de hauteur. À quelque distance, le sommet
+paraît uni comme une table: mais, si l'on y monte, on le trouve inégal
+et fort raboteux. Quoique fort escarpée, on y monte assez aisément par
+une grande fente qui est vers le milieu de la montagne. Le pied,
+jusqu'au tiers à peu près de sa hauteur, est une terre pierreuse
+couverte de plantes et d'arbrisseaux; le reste n'est qu'un amas de
+pierres placées par tas exactement horizontaux jusqu'au sommet. La
+vallée offre de belles maisons de campagne, des vignobles et des
+jardins dont les principaux appartiennent à la compagnie. L'un se
+nomme le Jardin du Bois rond, d'un beau bois de ce nom, près duquel
+les gouverneurs ont une fort jolie maison de plaisance; l'autre,
+<i>Newland</i>, ou terre nouvelle, parce qu'il est nouvellement planté. Ces
+deux jardins sont arrosés par quantité de sources qui viennent de la
+montagne, et rapportent un revenu considérable à la compagnie.</p>
+
+<p>Pendant la saison sèche, depuis le mois de septembre jusqu'au mois de
+mars, et souvent dans le cours des autres mois, on voit pendre au
+sommet de cette montagne et de celle du Diable une nuée blanche, qu'on
+regarde comme la cause des terribles vents sud-est qui se font sentir
+au Cap. Lorsque les matelots aperçoivent cette nuée, ils disent, comme
+en proverbe, la table est couverte, ou la nappe est sur la table.
+Aussitôt ils se mettent à l'ouvrage pour se garantir de la tempête.</p>
+
+<p>La montagne du Lion, qui n'est séparée de la Table que par une petite
+descente, regarde l'ouest et le centre de la vallée, en s'étendant au
+nord; elle est baignée par l'Océan. Quelques-uns prétendent qu'elle a
+tiré son nom de la multitude des lions auxquels elle servait autrefois
+de retraite. D'autres le tirent de sa forme, qui représente du côté de
+la mer un lion couché, et la tête levée, comme s'il guettait sa proie;
+la tête et les pieds de devant regardent le sud-ouest, et le derrière
+est tourné à l'est. Dans l'intervalle qui est entre cette montagne et
+celle de la Table on a bâti une cabane où deux hommes font la garde
+pour donner avis à la forteresse du Cap de l'approche des vaisseaux.
+Du sommet de la montagne du Lion, qui est si escarpée qu'on est obligé
+de faire une partie du chemin avec des échelles de corde, on peut
+découvrir en mer le plus petit bâtiment à douze lieues de distance.
+Aussitôt que l'un des deux gardes aperçoit un vaisseau, de ce poste il
+avertit l'autre par le mouvement d'un bâton, et celui-ci donne le
+même avis à la forteresse, en tirant une petite pièce de canon et
+déployant le pavillon de la compagnie. S'il paraît plus d'un vaisseau,
+il tire pour chacun, et présente autant de fois le pavillon. Le bruit
+de la pièce va jusqu'au fort lorsque le vent est favorable; et pour
+peu que le temps soit clair, le pavillon n'est pas vu moins aisément.
+D'un autre côté, on donne les mêmes signaux de l'île de Robben à la
+vue du moindre vaisseau, de quelque nation qu'il puisse être. Cette
+île est située à l'entrée du port, à trois lieues de la ville du Cap.</p>
+
+<p>La montagne du Diable, nommée aussi montagne du Vent, n'est séparée de
+celle du Lion que par un ravin. Elle doit vraisemblablement ses deux
+noms aux vents du sud-est, qui sont annoncés par la nuée blanche dont
+on vient de parler. Ces terribles vents sortent de cette nuée comme de
+l'ouverture d'un sac, avec une si furieuse violence, qu'ils renversent
+les maisons, et causent mille dommages aux vaisseaux qui sont dans le
+port, sans épargner davantage les fruits et les moissons. La montagne
+est moins haute et moins large que celles de la Table et du Lion, mais
+elle s'étend jusqu'au bord de la mer. Elles forment ensemble un
+demi-cercle, qui renferme la vallée de la Table.</p>
+
+<p>Les montagnes du Tigre, qui tirent ce nom de la variété de leurs
+couleurs et de leur ressemblance avec la peau du tigre, sont fort
+basses. La plus éloignée du Cap en est à quatre lieues à l'est de la
+baie de la Table. Elles passent pour les plus fertiles de cet
+établissement. On y compte vingt-deux belles métairies, toutes bien
+bâties. Elles sont cultivées dans toute leur étendue. Un habitant doit
+avoir plus de mille brebis et deux ou trois cents gros bestiaux pour
+être regardé comme un homme aisé, et Kolbe en vit un grand nombre qui
+en avaient quatre ou cinq fois davantage.</p>
+
+<p>Le district du Cap est arrosé par quelques rivières également
+agréables et commodes. On a nommé la principale rivière de Sel
+(<i>Zoutrivier</i>), parce que les eaux de son embouchure se sentent du
+voisinage de la mer; mais, plus loin de la côte, elle est fraîche,
+claire et saine. Après avoir tiré sa source du sommet de la montagne
+de la Table, elle vient se perdre dans la baie du même nom. Dans son
+cours elle reçoit plusieurs ruisseaux: elle arrose un grand nombre de
+belles terres, de champs à blé, de jardins, de vignobles, et
+particulièrement le beau jardin de la compagnie.</p>
+
+<p>Derrière la baie de la Table, on trouve quantité de belles sources,
+qui arrosent abondamment les terres voisines.</p>
+
+<p>La ville du Cap s'étend depuis la mer jusqu'à la vallée. Elle est
+grande et régulière, divisée en plusieurs rues spacieuses, et composée
+de deux cents maisons, avec des cours et des jardins. Ses édifices
+sont de brique; mais la plupart d'un seul étage, par précaution
+contre les vents d'est, qui les incommodent beaucoup, toutes basses
+qu'elles sont; et, par la même raison, les toits sont de chaume.
+L'église, qui est bâtie de pierre, est simple, mais belle, blanchie au
+dehors, «t couverte aussi de chaume. Vis-à-vis est l'hôpital, grand
+bâtiment régulier, qui peut recevoir plusieurs centaines de malades.</p>
+
+<p>La forteresse, où le gouverneur fait sa résidence, est un édifice
+majestueux, fort et de grande étendue, fourni de toutes sortes de
+commodités pour la garnison. Elle commande non-seulement la baie, mais
+encore tout le pays circonvoisin. Les officiers de la compagnie y ont
+leur logement, et l'on y entretient constamment une garnison
+considérable.</p>
+
+<p>Près de la montagne du Buisson s'élève une belle maison de campagne
+nommée <i>Constantia</i>, que le gouverneur Vanderstel fit bâtir sous le
+nom de sa femme, quoiqu'il n'eût pu lui inspirer assez de complaisance
+pour l'accompagner en Afrique. C'est de ce nom de <i>Constantia</i> que
+vient celui du vin de Constance, que l'on donne souvent aux vins du
+Cap.</p>
+
+<p>Le district du Cap est le plus petit, mais le plus peuplé de la
+colonie. Il se compose de deux parties: l'une est l'isthme sur lequel
+la ville repose, l'autre est cette bande de terre qui s'étend à l'est
+et au nord. L'isthme produit le raisin en abondance, une petite
+quantité de vin excellent, tous les fruits de l'Europe et plusieurs du
+tropique, des légumes de toute espèce, et de l'orge. L'autre partie
+donne du froment, de l'orge, des légumes et du vin.</p>
+
+<p>La plus grande partie du district de Stellenbosch et de Drakenstein
+comprend des montagnes pelées, des collines sablonneuses, des plateaux
+arides; mais le reste renferme les plus précieuses portions de la
+colonie, tant par la fertilité du sol que par la douceur du climat.</p>
+
+<p>La Hollande hottentote est la partie la plus méridionale de ce
+district, et sans contredit la plus fertile et la plus agréable.</p>
+
+<p>Le quartier de Stellenbosch n'a pas moins de fertilité et d'agrément
+que la Hollande hottentote. Il est comme environné de montagnes qui
+portent son nom, qui sont beaucoup plus hautes que toutes celles des
+cantons voisins.</p>
+
+<p>Le quartier de Drakenstein formait autrefois un district dont on
+rapporte la fondation à l'année 1675, sous le gouvernement de Simon
+Vanderstel. Les états-généraux ayant recommandé les protestans
+français réfugiés en Hollande aux soins et à la protection de la
+compagnie des Indes, elle en fit transporter un grand nombre au Cap et
+dans ses autres colonies. Celle du Cap étant déjà bien fournie
+d'habitans, Vanderstel accorda des terres aux réfugiés dans le canton
+de Drakenstein: cependant ils ne furent pas les premiers qui s'y
+établirent. Certains artisans et d'autres ouvriers, la plupart
+d'extraction allemande, qui avaient rempli leur temps au service de la
+compagnie, y avaient déjà formé diverses plantations.</p>
+
+<p>Une partie de Drakenstein est extrêmement fertile, quoique montagneuse
+et remplie de pierres. L'air y est serein et favorable à la santé,
+l'eau bonne et abondante. Les habitations sont arrosées par des
+ruisseaux qui, descendant des montagnes, viennent se rendre à une
+rivière qui coule dans le milieu de la vallée située au milieu de la
+colonie.</p>
+
+<p>Au sud-est de cette grande vallée il en est une autre plus petite
+enfermée entre de hautes montagnes: on l'appelle fransche Hoek (le
+Coin français), parce que c'est là que les réfugiés français se sont
+établis; c'est un des plus beaux districts de toute la colonie du Cap.
+Il l'emporte sur tous les autres par la fertilité du terroir et
+l'activité des habitans. Les Français y ont apporté la vigne.</p>
+
+<p>Le district de Zwellendam est à l'est des précédens; il y a quelques
+terres propres à la culture et aux pâturages, mais beaucoup de
+plateaux arides. Les bêtes à laine y réussissent mal et y sont peu
+nombreuses. On y voit de grandes forêts.</p>
+
+<p>L'extrémité la plus orientale de la colonie est occupée par le
+district de Graaf-Reynet. Il est sujet aux incursions des Bosjesmans
+et des Cafres. Les habitans sont des espèces de nomades. Ces colons
+pasteurs préfèrent une indolence complète et une nourriture animale à
+un léger travail, au pain et aux végétaux salutaires que ce travail
+leur procurerait. Il est vrai que, dans quelques parties, les
+campagnes sont quelquefois dévastées par les sauterelles.</p>
+
+<p>Les Hottentots, habitans originaires du pays, ont eu souvent des
+guerres avec les colons hollandais. Dapper nous apprend qu'en 1659 les
+Capmans disputaient aux Hollandais la propriété de quelques terres
+voisines du Cap, et s'efforcèrent de les en chasser. Ils alléguaient
+en leur faveur une possession immémoriale. Pendant cette querelle, ils
+tuèrent quantité de Hollandais; ils enlevèrent leurs bestiaux avec une
+attention continuelle à choisir pour le combat un temps de pluie et de
+brouillard, parce qu'ils avaient remarqué que les armes à feu étaient
+alors moins redoutables. Ils avaient pour chefs Garingha et Nomoa,
+tous deux braves et expérimentés. Les Hollandais donnaient au second
+le nom de Doman. Il avait passe cinq ou six ans à Batavia; et, depuis
+son retour au Cap, il avait vécu long-temps parmi eux, vêtu à la
+manière de l'Europe. Mais, ayant rejoint les Hottentots de sa nation,
+il leur avait découvert les intentions des Hollandais, et leur avait
+appris à se servir de leurs armes, et sous ces deux guides ils
+n'entreprirent presque rien sans succès.</p>
+
+<p>La guerre durait depuis trois mois, lorsqu'un jour au matin, dans le
+cours du mois d'août, cinq Hottentots, conduits par Doman, sortirent
+pour exercer leurs pillages. Ils commencèrent par enlever quelques
+bestiaux; mais, se voyant poursuivis par cinq cavaliers hollandais,
+ils firent face avec beaucoup de fermeté, et blessèrent trois de
+leurs ennemis; enfin les Hollandais en tuèrent deux et blessèrent
+mortellement le troisième. Doman et le seul compagnon qui lui restait
+sautèrent dans la rivière pour s'échapper à la nage.</p>
+
+<p>Celui qui demeurait blessé avait eu la gorge percée d'un coup de balle
+et une jambe cassée, sans compter une profonde blessure à la tête. Il
+fut transporté au fort: on lui demanda quels étaient les motifs de sa
+nation pour déclarer la guerre aux Hollandais et pour employer contre
+eux le fer et le feu. Quoiqu'il ressentît de vives douleurs, il fit
+lui-même diverses questions en forme de réponse: «Pourquoi, dit-il aux
+Hollandais, avez-vous semé et planté nos terres? pourquoi les
+employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi notre
+propre nourriture?» Il ajouta que sa nation faisait la guerre pour
+tirer vengeance des injures qu'elle avait reçues; qu'elle ne pouvait
+voir sans indignation, non-seulement qu'il ne lui fût pas permis
+d'approcher des pâturages dont elle avait été si long-temps en
+possession, après y avoir reçu les Hollandais par un simple mouvement
+de complaisance, mais que son pays fût usurpé et partagé entre les
+ravisseurs, sans qu'ils se crussent obligés à la moindre
+reconnaissance. Qu'auraient fait les Hollandais, s'ils eussent été
+traités de même? Il en concluait que le soin qu'ils apportaient à se
+fortifier n'avait pour but que de réduire par degrés les Hottentots à
+l'esclavage. On lui répliqua que sa nation, ayant perdu son pays par
+la guerre, ne devait rien espérer ni de la paix ni des hostilités pour
+s'y rétablir. C'est alléguer clairement le droit du plus fort; et,
+d'après ce raisonnement, toutes les questions faites aux Hottentots
+étaient fort déplacées.</p>
+
+<p>Ce nègre se nommait Epkamma. Il mourut le sixième jour. Dans ses
+derniers discours, il dit aux Hollandais qu'il n'était qu'un Hottentot
+du commun, mais qu'il leur conseillait de s'adresser à Gogasoa, chef
+de sa nation, et de l'inviter à venir au fort pour traiter avec lui,
+et faire rendre à chacun, autant qu'il était possible, ce qui lui
+appartenait, comme le seul moyen de prévenir quantité de nouveaux
+désastres. Ce conseil parut si sage, que le commandant hollandais
+députa deux ou trois de ses gens au prince Gogasoa, et lui fit
+proposer de venir traiter de la paix dans te fort; mais cette démarche
+fut inutile. La guerre continua avec fureur; malgré toutes les
+précautions des Hollandais, leurs bestiaux furent enlevés presqu'à la
+vue du fort, avec tant de promptitude et d'audace, qu'ils ne
+trouvèrent aucun moyen d'y remédier. La haine s'exerça ainsi pendant
+près d'une année; mais cette querelle fut enfin terminée par un
+heureux événement. Un Hottentot de quelque distinction, nommé Herry
+par les Hollandais, et Kamsemoga par ses compatriotes, ayant été banni
+pour quelque crime dans l'île de Cohey, se mit dans un mauvais canot,
+après avoir passé trois mois au lieu de son exil; et, suivi d'un seul
+de ses compagnons, il regagna le continent. Le gouverneur hollandais,
+qui apprit l'évasion de ces deux hommes, les fit chercher aussitôt par
+quelques-uns de ses gens. Leur canot fut trouvé à trente milles du
+fort; mais les Hollandais ne rapportèrent point d'autre
+éclaircissement. Au mois de février 1660, on fut surpris de voir
+entrer volontairement dans le fort Herry, accompagné de Kerry, et de
+quantité d'autres Hottentots sans armes. Ils amenaient avec eux treize
+bestiaux gras qu'ils prièrent les Hollandais de recevoir comme un
+témoignage d'amitié, en leur demandant que l'ancienne correspondance
+fût rétablie. Le commandant du fort accepta ce présent; et, la
+confiance commençant à renaître, on convint que les Hollandais
+auraient la liberté de cultiver les terres aux environs du fort, dans
+l'espace de trois heures de marche, mais à condition qu'ils ne
+s'étendraient pas plus loin. Pour ratifier cette convention, les
+Hottentots furent traités dans le fort avec du pain, du tabac et de
+l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Gogasoa, général des Gorinhaiquas ou des Capmans,
+vint au fort avec Kerry, et confirma ce traité.</p>
+
+<p>En 1614, le capitaine Dowton, Anglais, mit à terre au Cap un Hottentot
+nommé Kori, qui avait été mené en Angleterre l'année d'auparavant
+avec un Nègre qui était mort dans le voyage. Cet Africain avait été
+bien traité par le chevalier Thomas Smith, gouverneur de la compagnie
+des Indes orientales; mais toutes ses caresses, et des armes de cuivre
+dont on lui avait fait présent ne l'avaient point empêché de soupirer
+continuellement dans l'impatience de revoir sa patrie. La compagnie
+ayant consenti à le renvoyer, il ne fut pas plus tôt descendu au
+rivage qu'il jeta ses habits pour rentrer dans sa condition naturelle.
+Cependant la reconnaissance le rendit toujours fort officieux pour les
+vaisseaux anglais qui abordèrent au Cap.</p>
+
+<p><i>Hottentot</i> paraît être l'ancien nom de tous ces peuples, car ils n'en
+connaissent point d'autre. Leur origine est fort obscure et fort
+incertaine. Ils racontent que leurs premiers pères sont entrés dans
+leur pays par une porte ou par une fenêtre; que le nom de l'homme
+était Noh, et celui de la femme Hinhnoh; qu'ils furent envoyés par
+Tikquoa, c'est-à-dire par Dieu même, et qu'ils communiquèrent à leurs
+enfans l'art de nourrir des bestiaux, avec quantité d'autres
+connaissances. Ces prétendues connaissances sont donc bien diminuées.</p>
+
+<p>Les enfans des Hottentots apportent au monde une couleur d'olive
+luisante, qui se ternit dans la suite par l'habitude qu'ils ont de se
+graisser, mais qui ne laisse pas de s'apercevoir, avec quelque soin
+qu'ils la déguisent. La plus grande partie des hommes ont cinq ou six
+pieds de hauteur; les deux sexes sont bien proportionnés dans leur
+taille. Ils ressemblent aux nègres par la grandeur des yeux, la
+platitude du nez et l'épaisseur des lèvres, avec cette différence,
+qu'on emploie l'art pour leur aplatir le nez dans leur enfance. Leur
+chevelure est semblable à celle des Nègres, c'est-à-dire courte et
+laineuse. Les hommes ont les pieds gros et larges. Les femmes les ont
+petits et délicats. Elles ont (selon quelques voyageurs) au-dessus des
+parties naturelles une excroissance calleuse, qui sert comme de voile
+pour les couvrir. L'usage de se couper les ongles, soit des pieds,
+soit des mains, n'est connu ni de l'un ni de l'autre sexe. On voit peu
+de Hottentots tortus ou difformes: ils sont robustes, agiles et d'une
+légèreté surprenante. Un cavalier bien monté suit à peine le pas d'un
+Hottentot. C'est par cette raison que les gouverneurs hollandais du
+Cap entretiennent constamment une troupe de cavalerie pour les
+occasions où la nécessité oblige de les poursuivre. Ils sont tous
+chasseurs, et d'une habileté si singulière dans l'usage de leurs
+zagaies, de leurs flèches et de leurs kirris ou de leurs bâtons de
+rakkoum, qu'avec leurs zagaies ils parent un coup de flèche et de
+pierre.</p>
+
+<p>Le vice favori des Hottentots est la paresse. Cette passion domine
+également leur corps et leur esprit. Le raisonnement est pour eux un
+travail, et le travail leur paraît le plus grand de tous les maux.
+Quoiqu'ils aient sans cesse devant les yeux le plaisir et l'avantage
+qu'on tire de l'industrie, il n'y a que l'extrême nécessité qui puisse
+les réduire au travail. La contrainte ne leur cause pas moins
+d'horreur, c'est-à-dire que, si la nécessité les force de travailler,
+ils sont dociles, soumis et fidèles; mais, lorsqu'ils croient avoir
+assez fait pour satisfaire à leurs besoins présens, ils deviennent
+sourds à toutes sortes de prières et d'instances, et rien n'a la force
+de leur faire surmonter leur indolence naturelle. Un autre vice des
+Hottentots est l'ivrognerie. Qu'on leur donne de l'eau-de-vie et du
+tabac, ils boiront jusqu'à ne pouvoir se soutenir, ils fumeront
+jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus voir, ils hurleront jusqu'à ce
+qu'ils aient perdu la voix. Les femmes ne sont pas moins livrées que
+les hommes à cet excès d'intempérance; mais elles sont plus long-temps
+à s'enivrer, et, dans les vapeurs de l'ivresse, elles poussent la
+folie jusqu'au transport. Cette passion désordonnée pour les liqueurs
+n'empêche pas qu'on ne puisse en confier à leur garde, car elles n'y
+toucheront jamais sans une permission formelle; exemple de fidélité
+qu'on ne trouvera guère dans tout autre pays. D'ailleurs l'ivrognerie
+n'est point accompagnée, chez les Hottentots, d'une foule d'autres
+vices qui en sont inséparables en Europe, tels que l'immodestie et
+l'incontinence. Ses plus fâcheux excès sont leurs querelles, qui
+finissent quelquefois par des coups.</p>
+
+<p>On leur reproche avec raison un usage qui blesse la nature, et qui
+semble appartenir particulièrement à leur nation. Après la cérémonie
+qui constitue les Hottentots dans la qualité d'homme, ils peuvent sans
+scandale maltraiter et battre leurs mères: c'est un honneur pour eux
+de ne pas les ménager; et loin de s'en plaindre, les femmes approuvent
+elles-mêmes cette insolence. Si l'on entreprend de faire sentir aux
+anciens l'absurdité d'une si odieuse pratique, ils croient résoudre la
+difficulté en répondant que c'est l'usage des Hottentots.</p>
+
+<p>La coutume d'immoler leurs enfans et leurs vieillards doit paraître
+encore plus barbare; mais elle n'est pas plus propre aux Hottentots
+qu'à d'autres nations de l'Afrique et de l'Asie. Sur la première de
+ces deux barbaries qui déshonore aussi la Chine et le Japon, les
+Hottentots n'assignent que l'usage pour leur justification; mais s'il
+est question de leurs vieillards, ils prétendent que c'est un acte
+d'humanité, et qu'à cet âge il vaut bien mieux sortir des misères de
+la vie par la main de ses amis et de ses parens que de mourir de faim
+dans une hutte ou de devenir la proie des bêtes féroces.</p>
+
+<p>Au reste, leurs vertus paraissent surpasser leurs vices: ce sont la
+bienveillance, l'amitié et l'hospitalité. Les Hottentots ne respirent
+que la bonté et l'envie de s'obliger mutuellement; ils en cherchent
+continuellement l'occasion. Quelqu'un implore-t-il leur assistance,
+ils courent le soulager. Leur demande-t-on leur avis, ils le donnent
+sincèrement. Voient-ils quelqu'un dans le besoin, ils se retranchent
+tout pour le secourir. Un plaisir des plus sensibles pour les
+Hottentots est celui de donner.</p>
+
+<p>À l'égard de l'hospitalité, ils étendent cette vertu jusqu'aux
+Européens étrangers. En voyageant autour du Cap, on est sûr d'un
+accueil ouvert et caressant dans tous les villages où l'on se
+présente; enfin la bonté des Hottentots, leur intégrité, leur amour
+pour la justice et leur chasteté, sont des vertus que peu de nations
+possèdent au même degré. On en voit beaucoup qui refusent d'embrasser
+le christianisme, par la seule raison qu'ils voient régner parmi les
+chrétiens l'avarice, l'envie, l'injustice et la luxure.</p>
+
+<p>Le langage des Hottentots est dur et peu articulé: un seul mot
+signifie plusieurs choses, et leur prononciation est accompagnée de
+tant de vibrations, de tours et d'inflexions de langue, qu'elle ne
+paraît qu'un bégaiement aux oreilles des étrangers. Pour exprimer les
+espèces particulières d'oiseaux, ils joignent une épithète au mot
+<i>kourkour</i>, qui signifie, dans leur langue, oiseau en général. Ainsi,
+pour désigner un oiseau de rivière, ils disent <i>kamma kourkour</i>. Kolbe
+juge qu'il est fort difficile, et peut-être impossible pour un
+étranger d'apprendre jamais leur langue; et par la même raison,
+quoiqu'ils apprennent facilement le français et le hollandais, ils le
+prononcent si mal, qu'ils ne parviennent jamais à se faire bien
+entendre.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" summary="Vocabulaire.">
+<tr>
+<td colspan="2">VOCABULAIRE HOTTENTOT.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><i>Hottentot.</i></td>
+<td><i>Français.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Khanna,</td>
+<td>Mouton.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Dukatore,</td>
+<td>Canard.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kgou,</td>
+<td>Oie.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kamma,</td>
+<td>Eau et liqueur.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Bunqvaa <i>ou</i> ay,</td>
+<td>Arbre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quayha,</td>
+<td>Âne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Knomm,</td>
+<td>Entendre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Nouou,</td>
+<td>Oreilles.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kockan,</td>
+<td>Oiseau nommé <i>norhan</i>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quaqua,</td>
+<td>Faisan.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kirri,</td>
+<td>Bâton.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tkaka,</td>
+<td>Baleine.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Nombba,</td>
+<td>La barbe.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Herri,</td>
+<td>Bêtes en général.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kaa,</td>
+<td>Boire.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Knabou,</td>
+<td>Fusil de chasse.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Duriè-sa <i>ou</i> Bubaa,</td>
+<td>B&oelig;uf.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quara-ho,</td>
+<td>Taureau sauvage.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Heka-kao,</td>
+<td>B&oelig;uf de charge.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Oua <i>ou</i> ounequa,</td>
+<td>Les bras.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Oun-vi,</td>
+<td>Beurre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Ouien-kha,</td>
+<td>Tomber.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Houreo,</td>
+<td>Chien marin.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Lighani,</td>
+<td>Chien.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Bihgua,</td>
+<td>La tête.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kouquequa,</td>
+<td>Capitaine.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>T-kamma,</td>
+<td>Cerf.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quao,</td>
+<td>Le cou.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kouquil,</td>
+<td>Pigeon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Quan,</td>
+<td>Le c&oelig;ur.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Athùri,</td>
+<td>Demain.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kgoyes,</td>
+<td>Daim.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kou,</td>
+<td>Dent.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tikquoa,</td>
+<td>Dieu.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Gounia-Tikquoa,</td>
+<td>Dieu des dieux.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kham-ouna,</td>
+<td>Le diable.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>K'omma,</td>
+<td>Maison.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Koaa,</td>
+<td>Chat.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Konkuri,</td>
+<td>Fer.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Koo,</td>
+<td>Fils.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kummo,</td>
+<td>Ruisseau.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Konkekerey,</td>
+<td>Poule.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tika,</td>
+<td>Herbe.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Koetsire,</td>
+<td>Mot scandaleux.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Thoukou,</td>
+<td>Nuit obscure.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tkoumo,</td>
+<td>Riz.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Koamqua,</td>
+<td>La bouche.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Khou,</td>
+<td>Paon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Gona,</td>
+<td>Garçon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Gots,</td>
+<td>Fille.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tha-Avoklou,</td>
+<td>Poudre à tirer.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Khoa-kamma,</td>
+<td>Singe, babouin.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kuanebou <i>ou</i> Theuhouou,</td>
+<td>Étoile.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Kan-kamma,</td>
+<td>La terre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Mu,</td>
+<td>&OElig;il.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tguassouou <i>ou</i>
+ Hqvussonc,</td>
+<td>Tigre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Thouou <i>ou</i> Haaklouou,</td>
+<td>Vache marine.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Tkaa,</td>
+<td>Vallée.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Khomma,</td>
+<td>Le ventre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Toya,</td>
+<td>Le vent.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Toka,</td>
+<td>Loup.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Goudi,</td>
+<td>Mouton.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">NOMBRES DES HOTTENTOTS.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><i>Hottentot.</i></td>
+<td><i>Français.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="2">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Okui,</td>
+<td>Un.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>K'ham,</td>
+<td>Deux.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>K'hounna,</td>
+<td>Trois.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Hakka,</td>
+<td>Quatre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Koò,</td>
+<td>Cinq.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Nauni,</td>
+<td>Six.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Honko,</td>
+<td>Sept.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Khissi,</td>
+<td>Huit.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>K'hessi,</td>
+<td>Neuf.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Ghissi,</td>
+<td>Dix.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les nombres des Hottentots se réduisent à dix; lorsqu'ils les ont
+finis, ils reviennent à l'unité, et recommencent à compter dix. Après
+avoir compté dix fois dix, ils prononcent deux fois le mot dix, qui
+signifie cent quand il est ainsi redoublé; ils continuent de même
+jusqu'à dix fois dix-dix, c'est-à-dire mille; et recommencent trois
+fois le même mot, c'est-à-dire dix-dix-dix: ensuite quatre fois, cinq
+fois, etc.</p>
+
+<p>L'habillement des Hottentots est singulier: les hommes se couvrent le
+corps d'une mante ouverte ou fermée, suivant la saison. Les mantes
+qu'ils appellent <i>krosses</i>, sont faites, pour les riches, de peaux de
+panthère ou de chat sauvage; celles du peuple ne sont que de peaux de
+mouton, dont le côté laineux se tourne en dehors pendant l'été; elles
+leur servent de matelas pendant la nuit, et de drap mortuaire dans
+leur sépulture.</p>
+
+<p>Pendant les chaleurs, tous les Hottentots vont tête nue, ou du moins
+sans autre couverture que leur enduit de suif et de graisse; ils en
+chargent tous les jours leur chevelure, sans prendre jamais soin de
+les nettoyer, ce qui forme une croûte ou un bonnet de mortier noir;
+ils prétendent que ce mastic leur rafraîchit la tête. En hiver ils
+portent une calotte de peau de chat sauvage ou de mouton, soutenue par
+deux cordons, dont l'un fait deux fois le tour de la tête et vient se
+lier avec l'autre sous le menton; ils se servent aussi de ces calottes
+dans les temps de pluies.</p>
+
+<p>Les Hottentots ont toujours le visage et le cou nus; ils suspendent à
+leur cou un petit sac qui contient leur couteau, s'ils sont assez
+riches pour s'en procurer un, leur pipe, leur tabac et le daka, petit
+bâton brûlé par les deux bouts, qu'ils portent comme un préservatif
+contre les sortiléges. Ces petits sacs, ou ces bourses, sont composés
+souvent des vieux gants de peau qu'ils obtiennent des Européens.</p>
+
+<p>Comme leurs krosses sont le plus souvent ouverts, on leur voit
+l'estomac et le ventre nus jusqu'aux parties naturelles, qu'ils
+couvrent ordinairement d'une peau de chat dont le poil est extérieur;
+ils ont les jambes nues, excepté lorsqu'ils gardent leurs bestiaux,
+car ils les couvrent alors d'une espèce de bas ou botte de cuir. S'ils
+ont une rivière à passer, ils portent des espèces de sandales de cuir
+de b&oelig;uf ou d'éléphant, taillées d'une seule pièce, et liées avec des
+courroies.</p>
+
+<p>Dans leurs voyages, les Hottentots portent deux verges de fer ou de
+bois, qu'ils nomment <i>kirris</i> ou <i>rakkoum</i>. La longueur du kirri est
+d'environ trois pieds, et son épaisseur d'un pouce: il est sans pointe
+par les deux bouts; c'est leur arme défensive; mais le rakkoum est
+pointu d'un côté, et peut passer pour une sorte de dard, qu'ils
+lancent avec une adresse admirable; jamais ils ne manquent le but:
+c'est l'arme qu'ils emploient à la chasse.</p>
+
+<p>La différence de l'habillement pour les femmes consiste dans
+l'habitude de porter des bonnets qui s'élèvent spiralement en pointe
+sur le haut de la tête, au lieu que ceux des hommes sont contigus à la
+peau, comme une véritable calotte. Les femmes portent aussi deux
+krosses, ou deux mantes, qui ne sont jamais fermées par-devant; de
+sorte qu'elles n'ont la peau cachée que par un sac de cuir, qu'elles
+ne quittent ni dans l'intérieur de leur maison ni dehors, et qui leur
+sert à renfermer leurs alimens, leur daka, leur tabac et leur pipe:
+elles se couvrent les parties naturelles d'une espèce de tablier nommé
+<i>koutkros</i>, qui est toujours de peau de mouton, sans laine, et
+beaucoup plus grand que le koutkros des hommes, mais lié de la même
+manière; elles en ont un plus petit qui leur couvre le derrière.</p>
+
+<p>Les Hottentots sont passionnés pour les ornemens de tête. Ils ont pris
+un goût fort vif pour les boulons de cuivre et pour les petites
+plaques de même métal, qui n'ont pas cessé jusqu'à présent d'être fort
+à la mode au Cap. Un petit fragment de glace de miroir est si précieux
+dans leur nation, que les diamans ne sont pas plus estimés en Europe.
+Les pendans d'oreilles et les colliers de verre ou de cuivre sont des
+distinctions qui n'appartiennent qu'aux personnes du premier rang,
+mais leur méthode est de les porter suspendus à leur chevelure; ils
+donnent volontiers leurs bestiaux en échange pour toutes les
+bagatelles de cette espèce.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier le principal article, celui dont les hommes,
+les femmes et les enfans sont également idolâtres: c'est l'usage de se
+graisser le corps avec du beurre ou de la graisse de mouton mêlée avec
+la suie de leurs chaudrons; ils renouvellent cette onction autant de
+fois qu'elle se sèche au soleil. Comme le peuple n'a pas toujours du
+beurre frais ou de la graisse nouvelle, on sent de fort loin un
+Hottentot à son approche; mais les personnes riches sont plus
+délicates, et n'emploient que le meilleur beurre. Il n'y a point de
+partie du corps qui soit exceptée; ceux qui sont assez riches pour ne
+pas manquer de graisse en frottent jusqu'à leurs krosses ou leurs
+mantes de peau. Les différences de cette graisse sont la principale
+distinction entre les riches et les pauvres. D'un autre côté, ils ont
+la graisse de poisson en horreur, et non-seulement ils n'en mangent
+point, mais ils ne peuvent en souffrir sur leur corps.</p>
+
+<p>Kolbe est persuadé que leur unique but a toujours été de se défendre
+contre les ardeurs excessives du soleil, qui, sans ce secours, aurait
+bientôt épuisé leurs forces dans un climat si chaud.</p>
+
+<p>La répétition fréquente de leur onction semble confirmer l'opinion de
+Kolbe, et montre en même temps combien l'instinct des nations les plus
+sauvages est habile à leur indiquer les moyens de se défendre contre
+leur climat.</p>
+
+<p>Les Hottentots se nourrissent de la chair et des entrailles de leurs
+bestiaux et de quelques animaux sauvages, avec des racines et des
+fruits de différentes espèces. Les hommes, qui ne se contentent point
+des fruits, des racines et du lait que les femmes leur préparent, ont
+pour ressource la chasse ou la pêche; ils chassent toujours en troupes
+nombreuses. Les entrailles des animaux sauvages ou de leurs bestiaux
+sont pour eux un mets exquis: ils les font bouillir ordinairement dans
+le sang des mêmes animaux, en y mêlant du lait, et quelquefois ils les
+mangent grillés; mais, avec l'une ou l'autre préparation, ils les
+avalent à demi crus, ou plutôt ils les dévorent avec une avidité
+extrême. Les femmes sont chargées de la cuisine, excepté dans le temps
+de leurs infirmités périodiques, pendant lequel temps l'usage des
+hommes est de vivre chez leurs voisins ou de préparer eux-mêmes leurs
+alimens; ils les font cuire à l'eau comme en Europe. Les heures de
+leurs repas ne sont jamais réglées; ils suivent leur caprice ou leur
+appétit, sans aucune distinction de la nuit ou du jour. Dans le beau
+temps, ils mangent en plein air. Pendant le vent ou la pluie, ils se
+tiennent renfermés dans leurs huttes. D'anciennes traditions les
+obligent à s'abstenir de certains mets, tels que la chair de porc et
+celle des poissons sans écailles, qui sont également défendues aux
+deux sexes. Les lièvres et les lapins sont défendus aux hommes et
+permis aux femmes; le pur sang des animaux et la chair de taupe sont
+permis aux hommes et défendus aux femmes.</p>
+
+<p>La malpropreté des Hottentots les expose à toutes sortes de vermine,
+surtout aux poux, qui sont d'une grosseur extraordinaire; mais s'ils
+en sont mangés, ils les mangent aussi; et lorsqu'on leur demande
+comment ils peuvent s'accommoder d'un mets si détestable, ils
+allèguent la loi du talion, et prétendent qu'il n'y a point de honte à
+dévorer des animaux qui les dévorent eux-mêmes. Ils ne paraissent
+point embarrassés lorsqu'on les surprend à la chasse des poux avec des
+tas de cette vermine autour d'eux.</p>
+
+<p>Les Européens du Cap se servent aux champs d'une espèce de soulier de
+cuir cru, dont le poil est tourné en dehors. Aussitôt qu'ils les
+quittent, on voit les Hottentots les ramasser avec précipitation. Ils
+les conservent dans leurs huttes pour les jours de pluie. Si leurs
+provisions viennent alors à manquer, ils se contentent d'en ôter le
+poil, et de les faire un peu tremper dans l'eau, puis ils les
+rôtissent au feu pour les manger.</p>
+
+<p>Quoique les Hottentots ne mangent jamais de sel entre eux, et qu'ils
+n'aient l'usage d'aucune sorte d'épice pour assaisonner leurs mets,
+ils aiment beaucoup les assaisonnemens de l'Europe, et mangent
+avidement toutes les viandes de haut goût, quoiqu'ils aient peine
+ensuite à se désaltérer. Kolbe observe que ceux qui s'accoutument à
+nos alimens ne vivent pas si long-temps et ne jouissent pas d'une si
+bonne santé que le reste de leurs compatriotes.</p>
+
+<a id="img002" name="img002"></a>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/img002.jpg" width="400" height="574" alt="" title="">
+<p><i>Intérieur d'une hutte de Hottentots.</i></p>
+</div>
+
+<p>Les deux sexes ont une passion désordonnée pour le tabac. Un Hottentot
+aimerait mieux perdre une dent que la moindre partie de cette
+précieuse plante. Ils jugent mieux de sa bonté que l'Européen le plus
+délicat. Le tabac fait toujours une partie de leurs gages, lorsqu'ils
+se louent au service d'un blanc. S'ils manquent de tabac, ils se
+servent d'une autre plante nommée <i>daka</i>, qui envoie les mêmes vapeurs
+à la tête. Quelquefois ils les mêlent ensemble, et ce mélange se nomme
+<i>bouzpesch</i>. La racine de kanna, un des végétaux particuliers à ce
+pays, est fort estimée aussi des Hottentots, parce qu'elle produit les
+mêmes effets.</p>
+
+<p>Ils demeurent, comme les Tartares, dans des villages mobiles, qu'ils
+appellent <i>kraals</i>. Ces habitations ne contiennent jamais moins de
+vingt huttes, bâties fort près l'une de l'autre; et le kraal qui
+n'a pas plus de cent habitans passe pour un lieu peu considérable. On
+trouve dans la plupart trois ou quatre cents personnes, et quelquefois
+cinq cents. Chaque kraal n'a qu'une entrée fort étroite. Les huttes
+sont rangées en cercle sur le bord de quelque rivière, dans une
+situation commode, et ressemblent à des fours; elles sont composées de
+bâtons, de bois et de nattes. Ces bâtons ne sont pas plus gros que les
+manches de nos râteaux ou de nos pelles; mais ils sont beaucoup plus
+longs. Les nattes, qui sont l'ouvrage de leurs femmes, ne sont qu'un
+tissu de jonc et de glaïeul, mais si serré, que la pluie n'y peut
+pénétrer. La forme de ces huttes est ovale: dans leur plus long
+diamètre, elles ont environ quatorze pieds. L'entrée de ces fours n'a
+environ que trois pieds de haut sur deux de large; de sorte que les
+habitans n'y peuvent entrer qu'en rampant sur les genoux et les mains.
+Comme il est impossible de se tenir debout dans un lieu si bas, les
+hommes et les femmes y sont accroupis sur les jarrets, et l'habitude
+leur rend cette posture aisée. Dans les grandes huttes comme dans les
+petites, on ne voit jamais résider plus d'une famille, qui est
+ordinairement composée de dix ou douze personnes de toutes sortes
+d'âges. Le centre de la hutte est occupé par un grand trou, d'un pied
+de profondeur, qui sert de cheminée ou de foyer. Il est environné de
+trous plus petits, qui servent de place aux habitans pour s'asseoir,
+et de lit pour dormir. Chacun a son trou séparé, hommes et femmes,
+dans lequel ils reposent tranquillement avec leurs krosses ou leurs
+mantes étendues sur eux. Les krosses de réserve, les arcs et les
+flèches sont suspendus aux murs. Deux ou trois pots pour les usages de
+la cuisine, un ou deux pour boire, et quelques vaisseaux de terre pour
+le beurre et le lait composent tout le reste de l'ameublement. La
+fumée ne pouvant sortir que par la porte, il n'y a point d'Européen
+qui soit capable de demeurer dans ces huttes lorsque le feu est
+allumé. En considérant leurs dimensions, on est surpris que des
+matériaux si combustibles puissent échapper aux flammes. Chaque hutte
+est gardée par un chien qui veille à la sûreté de là famille et des
+bestiaux.</p>
+
+<p>Aussitôt que le pâturage leur manque, ou lorsqu'ils perdent un de
+leurs habitans par une mort naturelle on violente, ils changent
+d'habitation.</p>
+
+<p>Leur principal instrument de musique est le gongom, qui est commun à
+toutes les nations des Nègres sur cette côte de l'Afrique; on en
+distingue deux sortes, le grand et le petit. C'est un arc de fer ou de
+bois tendu d'une corde de boyau ou de nerf de mouton, qu'on a fait
+assez sécher au soleil pour la rendre propre à cet usage. À
+l'extrémité de l'arc on attache, d'un côté, le tuyau d'une plume
+fendue, en faisant passer la corde dans la fente. Le joueur tient
+cette plume dans la bouche lorsqu'il manie l'instrument, et les
+différens tons du gongom viennent des différentes modulations de son
+souffle. Les Hottentots sont passionnés pour la musique.</p>
+
+<p>Leur manière de danser n'est pas de meilleur goût que leur musique.
+Les hommes s'accroupissent en cercle, et laissent entre eux quelque
+distance pour le passage des femmes. Aussitôt que les gongoms
+commencent à se faire entendre, les femmes battent des doigts sur
+leurs tambours. Toute l'assemblée chante <i>ho, ho, ho</i>, et frappe des
+mains. Alors il se présente plusieurs couples pour danser. Mais on
+n'en laisse entrer que deux à la fois dans le cercle. Ils se placent
+face à face. En commençant, ils sont éloignés entre eux d'environ dix
+pas, et cinq ou six minutes se passent avant qu'ils se rencontrent.
+Quelquefois ils dansent dos à dos; mais jamais ils ne se prennent par
+les mains. Chaque danse ne dure guère moins d'une heure. Leur agilité
+est surprenante, et leurs pas sont nets et dégagés. Pendant ce
+temps-là toutes les femmes se tiennent debout, les yeux baissés, et
+chantent <i>ho, ho, ho</i>, en battant des mains. Lorsqu'elles ont besoin
+d'hommes pour la danse, elles lèvent la tête et secouent les anneaux
+qu'elles portent aux jambes. Le bruit qu'elles font en frappant du
+pied ressemble à celui du cheval qui se secoue sous le harnais. Les
+danseurs fatiguent ordinairement les musiciens, car il faut que chacun
+danse à son tour.</p>
+
+<p>La chasse est un autre amusement que les Hottentots aiment beaucoup.
+Ils y font éclater une adresse surprenante, soit dans le maniement de
+leurs armes, soit dans la vitesse et la légèreté de leur course. Kolbe
+s'étonne qu'ils ne fassent pas plus souvent un mauvais usage de leur
+agilité, quoiqu'il leur arrive quelquefois d'en abuser. Il en rapporte
+un exemple. Un matelot hollandais, en débarquant au Cap, chargea un
+Hottentot de porter à la ville un rouleau de tabac d'environ vingt
+livres. Lorsqu'ils furent tous deux à quelque distance de la troupe,
+le Hottentot demanda au blanc s'il savait courir. «Courir? répondit le
+Hollandais; oui, fort bien. Essayons, reprit l'Africain;» et, se
+mettant à courir avec le tabac, il disparut presque aussitôt. Le
+matelot hollandais, confondu de cette merveilleuse vitesse, ne pensa
+point à le poursuivre, et ne revit jamais ni son tabac ni son porteur.</p>
+
+<p>On aurait peine à s'imaginer quelle est l'adresse de ces barbares. À
+cent pas, ils toucheront d'un coup de pierre une marque de la grandeur
+d'un sou; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'au lieu de fixer
+comme nous les feux sur le but, ils font des mouvemens et des
+contorsions continuelles; il semble que leur pierre soit portée par
+une main invisible. Ils remarquent avec plaisir l'admiration des
+Européens, et sont toujours prêts à recommencer la même expérience.</p>
+
+<p>Les grandes chasses sont celles où tous les habitans d'un village
+sortent ensemble, soit pour attaquer quelque bête féroce qui ravage
+leurs troupeaux, soit pour leur seul amusement. S'ils veulent tuer un
+éléphant, un rhinocéros, un élan ou un âne sauvage, ils l'environnent
+et l'attaquent avec leurs zagaies. Leur adresse consiste à ménager si
+bien leurs coups, que l'un ou l'autre frappent toujours l'animal par
+derrière, et dès qu'il se tourne vers celui qui l'a frappé, ils le
+font tomber couvert de blessures avant qu'il ait pu distinguer ceux
+qui le frappent. Ils réussissent de même à tuer les lions et les
+panthères, en se garantissant de la fureur de ces animaux par leur
+agilité. Le monstre s'élance quelquefois si impétueusement, et le coup
+de sa griffe paraît si sûr, qu'on tremble pour le chasseur, et qu'on
+s'attend à le voir aussitôt en pièces; mais on est surpris de se
+trouver trompé. Dans un clin d'&oelig;il il échappe au danger, et l'animal
+décharge toute sa rage contre terre. Au même instant il est couvert de
+blessures par-derrière. Il se tourne, il se précipite sur un autre
+ennemi, mais toujours en vain; il rugit, il écume, il se roule de
+fureur. La promptitude des chasseurs est égale à se garantir de ses
+griffes, et à s'entr'aider par de nouveaux coups avec autant de
+vitesse que de résolution. C'est un spectacle dont on ne trouve
+d'exemple dans aucun autre pays, et qu'on ne saurait voir sans
+admiration. Si l'animal ne perd pas bientôt la vie, il prend enfin la
+fuite, en s'apercevant qu'il n'a rien à gagner contre de tels
+ennemis. Alors les Hottentots lui laissent la liberté de se retirer;
+mais ils le suivent à quelque distance, parce que, leurs flèches étant
+empoisonnées, ils sont sûrs de le voir tomber devant eux et d'emporter
+sa peau pour fruit de leur victoire.</p>
+
+<p>Les Hottentots ont institué un ordre fort honorable et fort singulier,
+composé de ceux qui ont tué dans un combat particulier un lion, une
+panthère, un léopard, un éléphant, un rhinocéros ou un gnou.
+L'installation se fait avec beaucoup de cérémonie. Après son exploit
+il se retire dans sa hutte; les habitans du village lui députent
+bientôt un vieillard pour l'inviter à se rendre au centre du kraal, où
+il est attendu avec tous les honneurs qui sont dus à sa victoire. Il
+se laisse conduire par un guide. Toute l'assemblée le reçoit avec des
+acclamations. Il s'accroupit au milieu d'une hutte qu'on a préparée
+pour lui, et tous les habitans se placent autour de lui dans la même
+posture. Alors le vieux député s'approche et pisse sur lui depuis la
+tête jusqu'aux pieds en prononçant certaines paroles. Si le député est
+de ses amis, il l'inonde d'un déluge d'eau, et l'honneur augmente à
+proportion de la quantité d'urine. Le champion n'a pas manqué de se
+faire d'avance, avec les ongles, des sillons sur la graisse dont il a
+le corps enduit, pour recevoir plus immédiatement cette aspersion. Il
+s'en frotte soigneusement le visage et tout le corps. Kolbe a cru
+devoir donner à cette institution le nom d'<i>ordre de l'Urine</i>, parce
+qu'elle n'en porte aucun dans la nation. Après la cérémonie, le député
+allume sa pipe, et la fait circuler dans l'assemblée jusqu'à ce que le
+tabac ou le daka soit réduit en cendres. Ensuite, prenant les cendres,
+il en parsème le nouveau chevalier, qui reçoit en même temps les
+félicitations de l'assemblée sur l'honneur qu'il a fait au kraal, et
+sur le service qu'il a rendu à sa patrie. Ce grand jour est suivi pour
+lui de trois jours de repos, pendant lesquels il est défendu à sa
+propre femme d'approcher de lui. Le troisième jour au soir, il tue un
+mouton, reçoit sa femme et se réjouit avec ses amis et ses voisins. Le
+monument de sa gloire est la vessie de l'animal qu'il a tué. Il la
+porte suspendue à sa chevelure comme une marque insigne d'honneur.
+Kolbe ajoute que la mort d'une panthère cause plus de joie aux
+Hottentots que celle de toute autre bête.</p>
+
+<p>Ils sont d'une adresse incomparable à la nage. Leur manière de nager a
+quelque chose de surprenant, et qui leur est tout-à-fait propre. Ils
+nagent le cou droit et les mains étendues hors de l'eau, de sorte
+qu'ils paraissent marcher sur terre. Dans la plus grande agitation de
+la mer, et lorsque les flots forment autant de montagnes, ils dansent
+en quelque sorte sur le dos des vagues, montant et descendant comme un
+morceau de liége. Leurs pécheurs enveloppent dans leurs krosses pu
+dans des sacs de cuir les poissons qu'ils ont pris, et nagent ainsi
+avec leur fardeau sur la tête.</p>
+
+<p>Les ouvertures et les propositions de mariage sont faites par le père
+ou par le plus proche parent de l'homme, qui s'adresse au plus proche
+parent de la femme. Il est rare que la demande soit refusée, à moins
+qu'une famille ne soit déjà liée par quelque autre engagement. Si la
+jeune fille n'a point de goût pour le mari qu'on lui propose, il ne
+lui reste qu'une ressource pour éviter d'être à lui; c'est de passer
+avec lui une nuit entière, qui est employée, suivant Kolbe, à se
+pincer, à se chatouiller, à se fouetter. Elle devient libre, si elle
+résiste à cette dangereuse épreuve; mais si le jeune homme l'emporte,
+comme il arrive presque toujours, elle est obligée de l'épouser.</p>
+
+<p>Malgré la passion que les Hottentots ont pour la musique et la danse,
+ils ne les emploient jamais dans leurs fêtes nuptiales. Ils admettent
+la polygamie; mais il est rare, même parmi les riches, qu'on leur voie
+plus de trois femmes. Ils ne permettent ni le mariage, ni la
+fornication entre les cousins aux premier et second degrés. Ceux qui
+sont convaincus d'avoir violé cette loi reçoivent une forte
+bastonnade, sans aucun égard pour le rang et les richesses.</p>
+
+<p>L'adultère est toujours puni de mort; mais le divorce est permis,
+lorsque le mari peut le justifier par de bonnes raisons. Une veuve qui
+se remarie est obligée de se couper la jointure du petit doigt, et de
+continuer la même opération aux doigts suivans, chaque fois qu'elle
+rentre dans les chaînes du mariage.</p>
+
+<p>On fait des réjouissances extraordinaires à la naissance de deux
+jumeaux mâles. Si ce sont deux filles, l'usage est de tuer la plus
+laide. Si c'est une fille et un garçon, la fille est exposée sur une
+branche d'arbre, ou ensevelie vive, avec la participation et le
+consentement de tout le kraal. On a trouvé plusieurs de ces enfans
+abandonnés, que les Européens du Cap ont eu l'humanité de faire
+élever. Mais lorsqu'ils arrivent à l'âge de maturité, ils renoncent
+aux m&oelig;urs, aux vêtemens et à la religion de leurs bienfaiteurs pour
+se conformer aux usages de leur nation.</p>
+
+<p>Les réjouissances sont beaucoup plus vives pour un premier enfant que
+pour ceux qui le suivent. Aussi le fils aîné jouit-il d'une autorité
+presque absolue sur ses frères et ses s&oelig;urs.</p>
+
+<p>On s'est persuadé mal à propos en Europe que les Hottentots naissent
+avec le nez plat. La plupart, au contraire, apportent en naissant un
+nez de la forme des nôtres; mais il passe dans la nation pour une si
+grande difformité, que le premier soin des mères est de les aplatir
+avec le pouce.</p>
+
+<p>C'est encore un usage général d'ôter un testicule aux garçons vers
+l'âge de neuf ou dix ans; mais, dans les familles pauvres, on attend
+pour cette cérémonie l'occasion de pouvoir subvenir à la dépense. Le
+jeune homme, après avoir été frotté de graisse fraîche de mouton, est
+étendu à terre sur le dos, les pieds et les mains liés; ses amis se
+couchent sur lui pour le rendre comme immobile. Dans cette situation,
+l'opérateur lui fait avec un couteau de table une ouverture au scrotum
+d'un pouce et demi de longueur. Il fait sortir le testicule, et met à
+la place une petite boule de la même grosseur, composée de graisse de
+mouton et d'un mélange d'herbes pulvérisées; ensuite il recoud la
+blessure avec un petit os d'oiseau qui est aussi pointu qu'une alêne;
+un nerf de mouton sert de fil. Cette opération se fait avec une
+adresse qui surprendrait nos plus habiles anatomistes, et jamais elle
+n'a de fâcheuses suites. Lorsqu'elle est achevée, l'opérateur
+recommence les onctions avec la graisse du mouton qu'on a tué pour la
+fête. Il tourne le patient sur le dos et sur le ventre, comme un
+cochon de lait qu'on se disposerait à rôtir, dit l'auteur. Enfin il
+pisse sur toutes les parties du corps, et le frotte soigneusement de
+son urine. Après cette monstrueuse cérémonie, le jeune homme se traîne
+dans une petite hutte bâtie exprès pour cet usage. Il y passe deux ou
+trois jours, au bout desquels il sort parfaitement rétabli. Les jeunes
+Hottentots supportent cette opération avec une patience et une
+résolution surprenante; mais ceux qui n'ont point encore passé par les
+mains de l'opérateur n'ont pas la liberté d'y assister. Les
+spectateurs se rendent à la maison des parens, et mangent la chair du
+mouton, qu'ils trouvent préparée. Le bouillon est distribué aux
+femmes; mais le malade n'a point de part au festin. Le reste du jour
+et la nuit suivante sont employés à la danse. Si la famille est riche,
+le salaire de l'opérateur est un veau ou un mouton.</p>
+
+<p>Quelques auteurs, cherchant la raison d'un usage si bizarre, se sont
+imaginé qu'il peut servir à rendre les Hottentots plus légers à la
+course; et quand on les interroge eux-mêmes, on n'en reçoit pas
+d'autre explication. Cependant Kolbe apprit de quelques vieillards
+intelligens que, par une loi fort ancienne, il est défendu aux hommes
+de leur nation d'avoir aucun commerce charnel avec les femmes tandis
+qu'ils ont deux testicules, et que cette loi est fondée sur l'opinion
+qu'un Hottentot dans cet état produit constamment deux jumeaux. Ceux
+qui se marieraient sans une mutilation si nécessaire se verraient
+exposés aux railleries du public, et la femme serait peut-être
+déchirée par toutes les autres personnes de son sexe; aussi ne
+manque-t-elle point de se faire garantir l'état de son mari avant de
+l'épouser. Elle s'en rapporte néanmoins au témoignage d'autrui, parce
+que la modestie, dit l'auteur, ne lui permet pas de s'en assurer par
+ses propres yeux.</p>
+
+<p>La jeunesse, parmi les Hottentots, est confiée à la garde des mères
+jusqu'à l'âge de dix-huit ans. On reçoit alors les garçons au rang des
+hommes, avec lesquels ils n'ont point auparavant la hardiesse de
+converser, sans en excepter leur propre père. Tous les habitans
+s'assemblent, et les hommes s'accroupissent ensemble. Le candidat
+reçoit ordre de se mettre dans la même posture, mais hors du cercle.
+Il doit être accroupi sur ses jarrets de manière qu'il reste au moins
+trois pouces de distance jusqu'à la terre: alors le plus vieux de
+l'assemblée se lève, demande le consentement des autres pour recevoir
+le candidat, s'approche de lui, et lui déclare qu'à l'avenir il doit
+abandonner sa mère, renoncer à la compagnie des femmes et aux
+amusemens de l'enfance; en un mot, que dans ses actions et ses
+discours il doit se conduire en homme. Le candidat, qui n'est point
+venu sans être bien frotté de graisse et de suie, reçoit immédiatement
+une inondation d'urine par le ministère de l'orateur. Il paraît que
+chez ce peuple c'est un ingrédient essentiel à toutes les cérémonies.</p>
+
+<p>La nation des Hottentots est sujette à peu de maladies, et ceux qui
+s'assujettissent à la diète du pays s'en ressentent rarement. On les
+voit vivre, suivant le témoignage de Dapper, jusqu'à cent dix, cent
+vingt et cent trente ans. Kolbe en vit un au Cap qui n'avait pas
+beaucoup moins de cent ans, et qui se vantait de n'avoir jamais été
+attaqué d'aucune maladie. Mais ceux qui font usage des liqueurs
+étrangères abrègent leurs jours et gagnent des maladies qui n'avaient
+jamais été connues dans leur nation. Les alimens mêmes, assaisonnés à
+la manière de l'Europe, sont pernicieux pour les Hottentots.</p>
+
+<p>La médecine et la chirurgie sont deux arts qu'ils exercent
+conjointement, et dans lesquels Kolbe assure que leurs connaissances
+ne sont pas méprisables. On leur voit faire des cures merveilleuses.
+Ils sont fort versés dans la botanique de leur pays. Il ont de bonnes
+notions de l'anatomie, de la saignée, des ventouses et des opérations
+tes plus difficiles, telles que l'amputation et l'art de remettre un
+membre disloqué. Leur adresse est d'autant plus admirable, qu'ils
+n'ont pour instrumens que des cornets, des couteaux et des os pointus.</p>
+
+<p>Le médecin est la troisième personne de l'état. Les grands kraals en
+ont deux. On les choisit entre les plus sages habitans pour veiller à
+la santé du public; mais ils ne reçoivent jamais de récompense ni
+d'appointemens comme s'ils étaient assez récompensés par la
+distinction de leurs fonctions. Il ne manque rien à la confiance et au
+respect qu'on a pour eux. Comme la nation des Hottentots est sujette à
+peu de maladies, ils ne sont pas surchargés d'occupations.</p>
+
+<p>Les Européens du Cap ont aussi peu de maladies à combattre, preuve
+assez claire de la bonté du climat. Les femmes souffrent très-peu dans
+l'accouchement; mais, en allaitant leurs enfans, elles sont fort
+sujettes à des maux de sein. La petite vérole et la rougeole n'ont
+point ordinairement de suites fâcheuses. Le flux de sang est une
+espèce de tribut que les étrangers paient au Cap en y arrivant; mais
+il se guérit aisément par des remèdes convenables. La maladie la plus
+commune parmi les Européens du Cap est celle des yeux: elle est
+surtout fort dangereuse en été, et l'auteur l'attribue aux vents du
+sud-est, qui sont d'une chaleur extrême, et à la réverbération du
+soleil contre les montagnes. On n'a jamais entendu parler de la pierre
+parmi les Européens du Cap.</p>
+
+<p>Aussi long-temps qu'un homme ou une femme sont capables de sortir de
+leur hutte en rampant pour y apporter une plante, une racine ou un
+bâton de bois, ils sont traités de leur famille avec beaucoup de
+tendresse et d'humanité; mais, lorsque la force les abandonne
+entièrement, leurs amis et leurs propres enfans les tuent, pour leur
+éviter de périr de faim, de misère, ou par les griffes des bêtes
+féroces. Quelque riche que soit un Hottentot, il ne peut éviter ce
+malheureux sort, s'il survit à ses forces et à son activité. C'est en
+vain qu'on reproche à ces peuples une pratique si barbare; ils
+s'obstinent à la défendre comme une action méritoire et comme une
+&oelig;uvre de piété et de compassion pour délivrer un vieillard des
+tourmens de la vie, qui deviennent insupportables à cet âge.</p>
+
+<p>Les bestiaux d'un kraal ou d'un village paissent en commun, les grands
+dans un pâturage, et les petits dans un autre; mais un simple
+Hottentot qui n'aurait qu'une seule brebis a droit de la j oindre au
+troupeau public, où l'on en prend le même soin que si elle appartenait
+au chef du kraal. Les communautés n'ont pas de bergers ou de pâtres
+d'office. Chacun est obligé à son tour d'exercer cette fonction,
+c'est-à-dire trois ou quatre à la fois, suivant les circonstances et
+les besoins. Ils mènent les troupeaux au pâturage entre six et sept
+heures du matin. Ils les ramènent le soir avant huit heures. Les
+femmes sont chargées de traire les vaches matin et soir. Pendant toute
+l'année, ils laissent les taureaux avec les vaches, et les béliers
+avec les brebis. Cette méthode sert beaucoup à la multiplication:
+leurs brebis produisent constamment deux agneaux chaque année. Les
+Européens du Cap, qui ont une méthode opposée, prétendent qu'à la
+longue celle des Hottentots affaiblit et diminue la race; mais les
+Hottentots pensent autrement.</p>
+
+<p>La multitude des bêtes de proie qui infestent le pays oblige les
+Hottentots à des précautions continuelles pour la sûreté de leurs
+troupeaux pendant la nuit. Leur méthode ordinaire est de placer leurs
+jeunes bestiaux dans le centre du kraal. Les vieux sont attachés en
+dehors contre les huttes, et liés deux à deux par les pieds pour
+empêcher leur mutinerie. Dans cette situation, ils n'ont pas besoin de
+sentinelle qui demeure à veiller; l'approche du moindre danger leur
+fait pousser de longs mugissemens qui répandent aussitôt l'alarme dans
+le kraal.</p>
+
+<p>Ils ont une sorte de b&oelig;ufs qu'ils appellent <i>bakkeleyers</i>,
+c'est-à-dire b&oelig;ufs de combat, du mot <i>bakkeley</i>, qui signifie guerre,
+et dont ils se servent en effet dans leurs guerres, comme les peuples
+de l'Asie emploient les éléphans. Ces animaux belliqueux leur rendent
+d'importans services contre les voleurs et les bêtes féroces. Au
+moindre signe, ils rappellent les autres bestiaux qui s'écartent, et
+les forcent, comme nos chiens de bergers, de rentrer dans le cercle du
+troupeau. Il n'y a point de kraal qui n'ait au moins une demi-douzaine
+de ces fidèles défenseurs. Ils connaissent tous les habitans de leurs
+villages. Ils ont pour eux une sorte de respect, tel que celui des
+chiens pour les amis de leur maître. Mais un étranger qui se
+présenterait sans être accompagné d'un Hottentot du kraal courrait
+risque d'être fort maltraité, s'il n'avait la précaution d'épouvanter
+les bakkeleyers en sifflant, ou par la décharge de quelque arme à feu.</p>
+
+<p>Ils ont aussi des b&oelig;ufs de voiture, qu'ils accoutument de bonne heure
+à cet exercice en leur faisant passer au travers de la lèvre
+supérieure, entre les deux narines, un bâton terminé en crochet, pour
+empêcher qu'il ne glisse. Si l'animal est indocile, ils se servent de
+ce frein pour lui faire baisser la tête, et la force de la douleur
+l'assujettit en peu de jours. On ne saurait voir sans admiration avec
+quelle promptitude il obéit au commandement. La crainte du bâton
+terrible rend sa diligence et son attention surprenantes. Les b&oelig;ufs
+de charge sont en beaucoup plus grand nombre que les bakkeleyers, et
+servent à porter toutes sortes de fardeaux.</p>
+
+<p>Ils savent tanner les peaux ou les cuirs. Leurs pelletiers exercent
+aussi le métier de tailleur, et ne manquent point d'adresse dans leur
+profession: un os d'oiseau leur sert d'aiguille. Leur fil est le petit
+nerf qui règne le long de l'épine du dos des bêtes, divisé et séché au
+soleil. Avec cet unique secours, ils emploient moins de temps à faire
+leurs krosses ou leurs mantes, et les font peut-être mieux que nos
+plus habiles tailleurs.</p>
+
+<p>Les Hottentots ont des artistes ou des ouvriers en ivoire qui font les
+bracelets et les anneaux dont ils composent leur parure. Quoique ce
+travail soit fort ennuyeux, parce qu'ils n'ont pas d'autre instrument
+qu'un couteau, ils donnent à leur ouvrage une rondeur, un luisant, un
+poli qui le feraient attribuer au plus habile tourneur de l'Europe.</p>
+
+<p>Tous les Hottentots sont potiers de profession, car chaque famille
+fait sa poterie et ses autres ustensiles de terre. Leur matière est
+une sorte de terre glaise dont les fourmis composent leurs
+habitations, et qu'ils ne tirent en effet que de leurs nids, en y
+mêlant les &oelig;ufs des fourmis qu'ils y trouvent dispersés; ensuite ils
+la tournent sur une pierre comme un pâté: ils unissent parfaitement le
+dedans et le dehors avec la main, et donnent à leur vase la forme de
+l'urne romaine, qui est celle de tous les pots de la nation. Deux
+jours d'exposition au soleil suffisent pour le sécher. L'ouvrier le
+sépare alors de la pierre avec un nerf sec qu'il passe entre deux et
+qui fait l'office d'une scie. Il ne reste qu'à le faire cuire au feu
+dans un trou qu'on creuse sous terre. Cette dernière opération lui
+donne une dureté surprenante, avec une couleur de jais qui se soutient
+merveilleusement, et que les Hottentots attribuent au mélange des
+&oelig;ufs de fourmis.</p>
+
+<p>Leurs forgerons sont d'autant plus admirables, qu'ils forgent le fer
+tel qu'il sort des mines, qui sont en abondance dans toutes les
+parties du pays, sans y employer d'autres secours que des pierres: ils
+ouvrent un grand trou sur un terrain élevé. Un pied et demi plus bas,
+ils en font un autre pour recevoir le métal fondu, qui passe de l'un à
+l'autre par un canal de communication. Avant de mettre le minéral dans
+le grand trou, ils font autour de l'ouverture un feu capable de
+l'échauffer dans toutes ses parties. Ensuite ils y jettent le minéral,
+sur lequel ils continuent d'entretenir ce feu jusqu'à ce qu'il
+descende en fusion. Aussitôt qu'il est refroidi, ils le brisent en
+pièces avec des pierres fort dures; et, remettant ces pièces au feu,
+ils n'emploient que des pierres au lieu de marteaux pour en forger des
+armes et d'autres ustensiles. Ils fondent quelquefois le cuivre par la
+même méthode; mais l'usage qu'ils en font est borné à quelques bijoux
+pour leur parure. Ils le mettent en &oelig;uvre, et le polissent avec une
+industrie surprenante.</p>
+
+<p>Le commerce des Hottentots ne consiste qu'en échanges: ils n'ont point
+de monnaie courante ni la moindre notion de son utilité.</p>
+
+<p>On ne court aucun risque de voyager avec un Hottentot dans tous les
+pays voisins du Cap, et l'on est sûr d'être bien reçu et caressé même
+dans tous les villages. Les Hottentots se piquent d'une fidélité
+admirable pour tout ce qui est confié à leurs voisins. À la vérité, il
+se trouve dans les contrées du Cap une sorte de brigands ou de bandits
+qui vivent de leurs pillages; mais ils sont en horreur à tous les
+Hottentots civilisés, qui les tuent comme autant de bêtes féroces,
+dans quelque endroit qu'ils puissent les rencontrer.</p>
+
+<p>Il serait difficile d'approfondir les notions des Hottentots sur
+l'Être suprême, et leurs véritables principes de religion. Ils évitent
+soigneusement toutes sortes d'explications sur cet article; et leurs
+réponses, comme celles qu'ils font à toutes les questions qui
+regardent leurs usages, paraissent autant de déguisemens et de
+subterfuges. Quelques auteurs en ont pris droit de douter s'ils ont en
+effet quelque idée de religion. Mais Kolbe assure formellement qu'ils
+reconnaissent un dieu, créateur de tout ce qui existe. Ils l'appellent
+Gounga ou Gounga Tekquoa, c'est-à-dire, dieu de tous les dieux. Ils
+disent de lui: «Que c'est un excellent homme, qui ne fait aucun mal à
+personne, de qui l'on n'en doit jamais craindre; et qu'il demeure fort
+loin au delà de la lune.» Mais il ne paraît pas qu'ils aient aucune
+espèce de culte pour l'honorer. Quand les questions qu'on leur fait
+sont pressantes, ils apportent pour excuse une tradition qui leur
+apprend que leurs premiers parens, ayant offensé ce dieu, ont été
+condamnés avec toute leur postérité à l'endurcissement du c&oelig;ur; de
+sorte que, s'ils le connaissent peu, ils confessent qu'ils n'ont pas
+beaucoup d'inclination à le connaître et à le servir mieux.</p>
+
+<p>Ils rendent des adorations à la lune, dans des assemblées qu'ils font
+la nuit en plein champ. Ils lui sacrifient des bestiaux et lui offrent
+de la chair et du lait. Ces sacrifices se renouvellent constamment aux
+pleines lunes. Ils félicitent cet astre de son retour; ils lui
+demandent un temps favorable, des pâturages pour leurs troupeaux, et
+beaucoup de lait. Ils la regardent comme un gounga inférieur qui
+représente le grand.</p>
+
+<p>Ils honorent aussi, comme une divinité favorable certain insecte de
+l'espèce des cerfs-volans, qui est particulier à cette région. Sa
+grandeur est à peu près celle du doigt d'un enfant. Son dos est vert,
+et son ventre est tacheté de blanc et de rouge. Il a deux ailes et
+deux cornes. Dans quelques lieux qu'ils puissent l'apercevoir, ils lui
+adressent les plus grandes marques de respect et d'honneur. Lorsqu'il
+parait dans un kraal, tous les habitans s'assemblent pour le recevoir,
+comme si c'était un dieu descendu du ciel.</p>
+
+<p>Les Hottentots rendent une espèce de culte ou de vénération religieuse
+à leurs saints, c'est-à-dire aux hommes qui ont acquis de la
+réputation par leurs vertus et leurs bonnes &oelig;uvres. Ils n'ont pas
+l'usage des statues, des tombes et des inscriptions; mais ils
+consacrent à la mémoire de ces héros des bois, des montagnes, des
+champs et des rivières. Ils ne passent jamais dans ces lieux sans s'y
+arrêter. Ils y marquent leur respect par un profond silence, et
+quelquefois par des danses et des battemens de mains. Cette
+institution n'a rien de barbare. On ne sait pas assez chez les nations
+civilisées combien il faut parler aux sens, même en morale. Des
+hommages publics rendus à des momens visibles, qui rappelleraient le
+souvenir des grands hommes, avertiraient plus souvent de les imiter,
+et en inspireraient le désir.</p>
+
+<p>On ne leur a point reconnu la moindre notion d'un état futur, et bien
+moins l'espérance d'une résurrection. Ils craignent les revenans ou
+les esprits des morts, et cette crainte les oblige de changer de kraal
+lorsqu'ils ont perdu quelque habitant. Ils croient que les sorciers et
+les sorcières ont le pouvoir d'attirer ces esprits; mais ils
+paraissent persuadés que les âmes des morts font leur domicile autour
+des lieux où leurs corps sont enterrés, et l'on ne s'aperçoit point
+qu'ils redoutent un enfer et des punitions, ou qu'ils espèrent des
+récompenses dans un état plus heureux.</p>
+
+<p>Tel est le fond de la religion des Hottentots. Ils y sont attachés
+avec une opiniâtreté inviolable. Si vous entreprenez de leur inspirer
+d'autres idées par le raisonnement, ils vous écoutent à peine, et
+quelquefois ils vous quittent brusquement. Il s'en est trouvé
+quelques-uns qui ont feint d'embrasser le christianisme; mais, en
+perdant leurs motifs, on les a toujours vus retourner à leur croyance.
+Tous les efforts des missionnaires hollandais du Cap n'ont jamais été
+capables d'en convertir un seul. Vanderstel, gouverneur du Cap, ayant
+pris un Hottentot dès l'enfance, le fit élever dans les principes de
+la religion chrétienne et dans la pratique des usages de l'Europe. On
+prit soin de le vêtir richement à la manière hollandaise. On lui fit
+apprendre plusieurs langues, et ses progrès répondirent fort bien à
+cette éducation. Le gouverneur, espérant beaucoup de son esprit,
+l'envoya aux Indes avec un commissaire-général, qui l'employa
+utilement aux affaires de la Compagnie. Il revint au Cap après la mort
+du commissaire. Peu de jours après son retour, dans une visite qu'il
+rendit à quelques Hottentots de ses parens, il prit le parti de se
+dépouiller de sa parure européenne pour se revêtir d'une peau de
+brebis. Il retourna au fort, dans ce nouvel ajustement, chargé d'un
+paquet qui contenait ses anciens habits; et, les présentant au
+gouverneur, il lui tint ce discours: «Ayez la bonté, monsieur, de
+faire attention que je renonce pour toujours à cet appareil. Je
+renonce aussi pour toute ma vie à la religion chrétienne. Ma
+résolution est de vivre et de mourir dans la religion, les manières
+et les usages de mes ancêtres. L'unique grâce que je vous demande est
+de me laisser le collier et le coutelas que je porte. Je les garderai
+pour l'amour de vous.» Aussitôt, sans attendre la réponse de
+Vanderstel, il se déroba par la fuite, et jamais on ne le revit au
+Cap.</p>
+
+<p>Leur prêtre où leur maître des cérémonies porte le nom de <i>souri</i>, qui
+signifie <i>maître</i> en leur langue. Le mot de <i>prêtre</i> a signifié
+long-temps la même chose chez presque toutes les nations.</p>
+
+<p>Les Hottentots ne vivent point sans gouvernement et sans règle de
+justice. Chaque nation particulière a son chef qui se nomme konquer,
+et dont l'emploi consiste à commander dans les guerres, à négocier la
+paix, avec le droit de présider aux assemblées publiques.</p>
+
+<p>Le second officier du gouvernement hottentot est le capitaine du
+kraal, dont l'emploi consiste à maintenir la paix et la justice dans
+l'étendue de sa juridiction. Cette charge est héréditaire; mais, en
+commençant à l'exercer, le capitaine s'oblige à ne rien changer dans
+les lois et les anciennes coutumes du kraal. Tout marque chez ce
+peuple l'attachement le plus constant à ses usages et à la patrie.</p>
+
+<p>Chaque kraal a son tribunal pour les affaires civiles et criminelles,
+formé, comme on l'a dit, du capitaine et des habitans qui s'assemblent
+avec lui. Parmi eux, la justice n'a rien à souffrir de la corruption
+ni du délai. Les deux parties plaident leur propre cause. On juge à
+la pluralité des voix, sans appel et sans aucune sorte d'obstacle.
+Dans les matières criminelles, telles que le meurtre, le vol et
+l'adultère, un coupable ne trouve aucun appui dans ses richesses et
+dans son rang. Le capitaine même n'obtient pas plus de faveur que le
+moindre habitant du kraal. Quelqu'un est-il soupçonné d'un crime, on
+en donne aussitôt connaissance à tous les habitans, qui, se regardant
+comme autant de ministres de la justice, cherchent le coupable et s'en
+saisissent. S'il prévoit qu'il ne puisse éviter la conviction, il se
+retire ordinairement parmi les Bojesmans, ou hommes des bois; car il
+passerait pour un espion dans les autres villages qu'il voudrait
+choisir pour asile; et, sur le moindre avis, il serait remis entre les
+mains de ceux qui le cherchent. Mais s'il est arrêté, on commence par
+l'enfermer sous une garde sûre, pour se donner le temps de convoquer
+l'assemblée. Il est placé au centre du cercle, comme au lieu le plus
+favorable pour écouter et se faire entendre. Ses accusateurs exposent
+le crime. On appelle les témoins. Il a la liberté de se défendre, et
+l'on écoute patiemment jusqu'au dernier mot ce qu'il allègue en sa
+faveur. Si l'accusation paraît injuste, les juges condamnent
+l'accusateur à des dédommagemens, qui sont pris sur ses troupeaux.
+Mais, si le crime est constaté, ils prononcent aussitôt la sentence,
+qui s'exécute sur-le-champ. Le capitaine du kraal se charge de
+l'exécution. Il fond sur le coupable avec un transport furieux, et
+l'étend à ses pieds d'un coup de kirri, qui lui casse ordinairement la
+tête. Toute l'assemblée s'unit pour l'achever, et son corps est
+enterré au même instant. Mais la famille n'en reçoit aucune tache: le
+châtiment efface le crime, et la mémoire même du coupable ne reçoit
+aucun reproche Au contraire, ses funérailles sont célébrées avec
+autant de respect que s'il était mort vertueux. Kolbe trouve cette
+jurisprudence fort supérieure à celle de l'Europe, et il a raison.
+J'en excepte les funérailles: quoique tous les hommes soient égaux
+après la mort, il faut toujours flétrir jusqu'à la mémoire du crime.
+Mais d'ailleurs il y a deux grandes preuves de sagesse dans leurs
+jugemens, la célérité de l'exécution, qui épargne au coupable les
+momens affreux qui s'écoulent entre l'arrêt et le supplice; momens
+plus cruels que le supplice même; et l'équité naturelle qui défend de
+faire rejaillir sur l'innocence l'opprobre qui ne doit appartenir
+qu'au crime.</p>
+
+<p>À l'égard des héritages, tous les biens d'un père descendent à l'aîné
+de ses fils, ou passent dans la même famille, au plus proche des
+mâles. Jamais ils ne sont divisés; jamais les femmes ne sont appelées
+à la succession. Un père qui veut pourvoir à la condition de ses
+cadets doit penser pendant sa vie à leur faire un établissement, sans
+quoi il laisse leur liberté et leur fortune à la disposition du frère
+aîné.</p>
+
+<p>Jamais, dans la guerre, les Hottentots ne pillent ou n'insultent les
+morts. Ils laissent leurs habits, leurs armes et tout ce qui leur
+appartient à la disposition de leurs concitoyens; mais ils tuent
+sur-le-champ les prisonniers. Les déserteurs et les espions
+n'obtiennent pas plus de grâce; ou, si la vie leur est conservée,
+c'est pour essuyer le mépris de ceux dont leur lâcheté ou leur
+perfidie leur a fait rechercher la protection. À peine obtiennent-ils
+de quoi vivre après la guerre. Dans tous les traités de paix on
+s'oblige de part et d'autre à les rendre, et le châtiment de leur
+infidélité est toujours la mort.</p>
+
+<p class="center">FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p>
+
+<a id="tam" name="tam"></a>
+<h2>TABLE DES MATIÈRES
+CONTENUES DANS CE VOLUME.</h2>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.&mdash;AFRIQUE.</h2>
+
+<h2>LIVRE IV.</h2>
+
+<p class="title">VOYAGES SUR LA CÔTE DE GUINÉE. CONQUÊTES DE DAHOMAY.
+
+<ul class="tam">
+<li><a href="#chap_4_2">CHAPITRE II.</a>&mdash;Voyage d'Atkins, de Smith.
+ Lettre du facteur Lamb sur le roi de Dahomay</li>
+
+<li><a href="#chap_4_3">CHAP. III.</a>&mdash;Voyage de Snelgrave. Victoires du roi de Dahomay.
+ Traite des Nègres</li>
+</ul>
+
+<h2>LIVRE V.</h2>
+
+<p class="title">GUINÉE. DESCRIPTION DE LA CÔTE DE LA MALAGUETTE, DE LA CÔTE DE
+L'IVOIRE, DE LA CÔTE D'OR ET DE LA CÔTE DES ESCLAVES. ROYAUME DE
+BENIN.</p>
+
+<ul class="tam">
+<li><a href="#chap_5_1">CHAPITRE PREMIER.</a>&mdash;Côte de la Malaguette. Côte de l'Ivoire</li>
+
+<li><a href="#chap_5_2">CHAP. II.</a>&mdash;Côte d'Or</li>
+
+<li><a href="#chap_5_3">CHAP. III.</a>&mdash;Côte des Esclaves</li>
+
+<li><a href="#chap_5_4">CHAP. IV.</a>&mdash;Royaume de Benin</li>
+</ul>
+
+<h2>LIVRE VI.</h2>
+
+<p class="title">CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.</p>
+
+<ul class="tam">
+<li><a href="#chap_6_1">CHAPITRE PREMIER.</a>&mdash;Congo</li>
+
+<li><a href="#chap_6_2">CHAP. II.</a>&mdash;Histoire naturelle de Congo, d'Angola et de
+ Benguéla</li>
+
+<li><a href="#chap_6_3">CHAP. III.</a>&mdash;Cap de Bonne-Espérance. Hottentots</li>
+</ul>
+
+<p class="center">FIN DE LA TABLE.</p>
+
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Espèce de coquille colorée qui sert de monnaie aux Nègres,
+comme les cauris.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Un kabès est une somme de quatre mille bedjis.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: On verra tout à l'heure, dans les voyages de Snelgrave, un
+détail historique des victoires et de la puissance de Dahomay.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Un gallon est une mesure évaluée environ huit pintes.</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: On sait à quelle perfection les Anglais et les Français eût
+porté cet art aujourd'hui.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Ces pokkos ressemblent à l'oie de Guinée mal décrite. Pour
+les rendre plus merveilleux, on leur a appliqué des traits
+particuliers au pélican.</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Ce serpent avait été pris dans le jardin de la Mina par un
+esclave, qui, sans employer d'arme ni de bâton, l'avait saisi avec ses
+mains, et l'avait apporte vivant dans le fort.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: C'est apparemment le <i>céraste</i>, ou le serpent cornu dont
+Pline fait mention.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Les Portugais jetaient dans les rangs des Nègres qu'ils
+avaient à combattre des couteaux, des rubans et des colifichets.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Abrégé de l'Histoire Générale des
+Voyages (Tome 3), by Jean-François de La Harpe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE GENERALE DES VOYAGES (3) ***
+
+***** This file should be named 38256-h.htm or 38256-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the
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+available by the Bibliothèque nationale de France
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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