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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2/10) + +Author: Jules Michelet + +Editor: Gabriel Monod + +Release Date: December 7, 2011 [EBook #38244] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Ligne 14.904: I II II I représente un arc enjambant II II.] + + + + + OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET + + HISTOIRE + + DE FRANCE + + + MOYEN ÂGE + + + ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE + + TOME DEUXIÈME + + + PARIS + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON + Tous droits réservés. + + + + + IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS. + + + + +HISTOIRE + +DE FRANCE + + + + +LIVRE III + +TABLEAU DE LA FRANCE. + + +L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est le +signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre est +le serment dicté par Charles-le-Chauve à son frère, au traité de 843. +C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la France, +jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se caractérisent +chacune par une dynastie féodale. Les populations, si longtemps +flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons maintenant où +les prendre, et, en même temps qu'elles existent et agissent à part, +elles prennent peu à peu une voix; chacune a son histoire, chacune se +raconte elle-même. + +La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par +laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins la +révélation de la France. Pour la première fois elle se produit dans sa +forme géographique. Lorsque le vent emporte le vain et uniforme +brouillard dont l'empire allemand avait tout couvert et tout obscurci, +le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par ses +montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent ici aux +divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion +et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose +bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à peu de chose +près, aux quatre-vingt-six districts des Capitulaires, d'où sont sorties +la plupart des souverainetés féodales, et la Révolution, qui venait +donner le dernier coup à la féodalité, l'a imitée malgré elle. + +Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division +politique de la France, formée d'après sa division physique et +naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons +raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne +aussi bien) sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne +suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées; +c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par +les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point où +nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire et +produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à leur +berceau. + +Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se diviser +d'elle-même. + +Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au +Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre +regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne +onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des +Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la +Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur +prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du côté +occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à l'Océan; +derrière, s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au +loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et basse, +simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour +porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude +Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans. + +Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont +que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand +mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à +la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps +modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont +placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, dans +leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre; +ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici +la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente +à la France sa partie germanique; elle retient derrière elle les Celtes +de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, au contraire, adossée à ses +provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), oppose un front +celtique à l'Angleterre. Chaque pays se montre à l'autre par ce qu'il a +de plus hostile. + +L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt +parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse +et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne, +sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la +splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux +monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Océan. Le +mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer elle-même ne +la sépare de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des +basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue plonge sur +l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde +s'ouvre: devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un brouillard +ondoyant sous un vent éternel. + +En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs +produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de +Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne +amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin; +tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge, +s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier, +l'olivier paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats du Midi +risquent toujours sous le ciel inégal de la France[1]. En longitude, les +zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui +unissent, comme en une longue bande, les provinces frontières des +Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. La ceinture +océanique, composée d'une part de Flandre, Picardie et Normandie, +d'autre part de Poitou et Guyenne, flotterait dans son immense +développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur noeud de la +Bretagne. + +[Footnote 1: _App. 1._] + + * * * * * + +On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre sont une même ville dont la Seine +est la grand'rue._ Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où les +châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez de la +Seine inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, quelles que +soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent +de nombre, les cultures aussi; les pâturages augmentent. Le pays est +sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la +Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble +suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes +de Caux, qui annonce si dignement les filles des conquérants de +l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès Villedieu; à Saint-Malo, +il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d'un moulin, tantôt +les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peau commencent à +Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de la Trappe, où +les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des +villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux +grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée. + +C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la +France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le premier +regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, aux Basques +ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le Celte dans ses +landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux pays mêlés par la +conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié la géographie dans +l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans l'espace et dans le +temps. + +La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend ses +champs de quartz et de schiste depuis les ardoisières de Châteaulin près +Brest jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique. +Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays disputé et flottant, un +_border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse, qui a échappé de bonne +heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes, +mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la +pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, +pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop +fidèle à notre état primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui +nous aurait échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme +dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un +génie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest. + +Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois; +souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait +presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures +que le fer de l'étranger. Quand les hommes du Nord couraient impunément +nos côtes et nos fleuves, la résistance commença par le Breton Noménoé; +les Anglais furent repoussés au quatorzième siècle par Duguesclin; au +quinzième, par Richelieu; au dix-septième, poursuivis sur toutes les +mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté religieuse et celles +de la liberté politique n'ont pas de gloires plus innocentes et plus +pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la +République. C'est un Nantais, si l'on en croit la tradition, qui aurait +poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde meurt et ne se rend pas._ + +Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et +d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire +de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la +philosophie et de la littérature. Le Breton Pélage, qui mit l'esprit +stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier dans l'Église en +faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et +le Breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à la philosophie de +leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le dédain des faits, le +mépris de l'histoire et des langues, indiquent assez que ce génie +indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques, avait +plus de vigueur que d'étendue[2]. + +[Footnote 2: _App. 2._] + +Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier +siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même +partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit, +sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et La Mettrie, a donné, de nos jours, +Chateaubriand et La Mennais. + +Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur la contrée. + +À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le +Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des +corsaires et celle des négriers[3]. L'aspect de Saint-Malo est +singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que +nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans les +tableaux, dans les monuments[4]. Petite ville, riche, sombre et triste, +nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île selon le +flux ou reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où le varech +pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, anguleux, +découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour Saint-Malo; +ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils ont eu +récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il fallait +les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, qui +couvaient déjà l'Océan[5]. + +[Footnote 3: _App. 3._] + +[Footnote 4: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux +de cartes, ou lourdement étagées de balustrades, qu'on voit à Tréguier +et à Landerneau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur +est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes, +etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.] + +[Footnote 5: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.] + +À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de +Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et +vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout de +la France: tout cela dans un port serré, où l'on étouffe entre deux +montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce +port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux +vaisseaux de haut bord; il semble que ces lourdes masses vont venir à +vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale est +grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi porté à +l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et l'air du +bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe où la mer, +échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de fureur que +nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il est bien +gardé. J'y ai vu mille canons[6]. L'on y entrera pas; mais l'on n'en +sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe de +Brest[7]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante +embarcation chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle +n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos +ports[8]. + +[Footnote 6: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).] + +[Footnote 7: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt +canons, en 1793.] + +[Footnote 8: Dieppe, le Havre, La Rochelle, Cette, etc.] + +Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la +limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux +ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut +voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle +entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à +quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les +soeurs sont en prière[9]. Et même dans les moments de trêve, quand +l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir +en soi: _Tristis usque ad mortem?_ + +[Footnote 9: + + _Goélans, goélans, + Ramenez-nous nos maris, nos amans!_] + +C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La +nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Dès +que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, hommes, +femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas arrêter +ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la +gendarmerie[10]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais on +assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache, +promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les +écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour +arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient le +doigt avec les dents[11]. + +[Footnote 10: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent +envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible +droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des privilèges féodaux les +plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: «J'ai +là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des +rois.»] + +[Footnote 11: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il +est superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît +chaque jour.] + +L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, +pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague +l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par +les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ +stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme? +L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux +rochers rouges où s'abîme _l'enfer de Plogoff_, à côté de la _baie des +Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles? +C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans +frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon +vaisseau est si petit, et la mer est si grande[12]!» + +[Footnote 12: _Voyage de Cambry._] + +Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie, +peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut +l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, d'Ouessant, +les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent éteints; plus +d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les +démarches pour leur mariage[13]. La femme y travaille plus que l'homme, +et dans les îles d'Ouessant elle y est plus grande et plus forte. C'est +qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, bercé et battu +par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altèrent et semblent +changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d'une étrange petitesse +dans ces îles. + +[Footnote 13: _Ibid._--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme prenait +la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, il la +cédait à un autre. _App. 4._] + +Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à +cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de +côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce +que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein, +triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles +y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des +naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient +aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et +meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la +pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition, +est le berceau de Myrdhyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de +l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, sous la +fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. + +Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est +Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont +toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes du +roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements qu'on croirait ceux de la +tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent la +sépulture. + +À Lanvau, près Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande +pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et +Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez +marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments +informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route +dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses +pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou +bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. +Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs +de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, +quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque +chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce +premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, +aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul +signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de +Loc-Maria-Ker, encore si peu distincts qu'on est tenté de les prendre +pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils +répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des +Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous +forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue. +Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en filant, ont +apporté ces rocs dans leur tablier[14]. Ces pierres éparses sont toute +une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers Morlaix, témoigne du malheur +d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la lune[15]. + +[Footnote 14: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou. +Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi un +caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.] + +[Footnote 15: Cet astre est toujours redoutable aux populations +celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence: +«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se +mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs +lieux, ils l'appellent Notre-Dame. _App. 5._] + +Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la +ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands +monuments druidiques de Loc-Maria-Ker et de Carnac. Le premier de ces +villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec ses +îles du Morbihan_, _plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_, +regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre +mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la +moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et +sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement +conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même +ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe +sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique d'oiseau de +nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de +_chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons sur les +chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes +landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes +jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette +neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance, +affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de +paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers +Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons +noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs +sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac n'inspirent aucun +étonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a +quatorze pieds. + +Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles +haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de +granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y +sont très forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces +populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément +religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce +pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[16]. En Bretagne, +comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de +la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un +prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays. +Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome +que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se +soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dol. + +[Footnote 16: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les +guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment +après.] + +La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée +du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes du clan. +Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; +quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et +plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils +s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe +d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était +inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur +condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. +Devant le plus fier des Rohan[17], ils se seraient redressés en disant, +comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_: «Et moi aussi +je suis Breton». Un mot profond a été dit sur la Vendée, et il +s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond +républicaines_[18]; républicanisme social, non politique. + +[Footnote 17: On connaît les prétentions de cette famille descendue des +Mac Tiern de Léon. Au seizième siècle, ils avaient pris cette devise qui +résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»] + +[Footnote 18: _App. 6._] + +Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de +l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans les derniers temps pour +prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen âge. +Pour que l'Anjou prévalût au douzième siècle sur la Bretagne, il a fallu +que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et +ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur échapper, +s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un siècle de +guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les +Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la province +au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la vieille +devise du château des Bourbons (_Qui qu'on grogne, tel est mon +plaisir_), alors commença la lutte légale des États, du Parlement de +Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre +des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique. +Comprimée durement par Louis XIV[19], la résistance recommença sous +Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un +cure-dents son courageux factum contre les jésuites. + +[Footnote 19: Voy. les Lettres de madame de Sévigné, 1675, de septembre +en décembre. Il y eut un très grand nombre d'hommes roués, pendus, +envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.] + +Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute +France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la +langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation +poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et +d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, +devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, +le bazvalan[20] chantait un couplet de sa composition; la jeune fille +répondait quelques vers; aujourd'hui ce sont des formules apprises par +coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux des Bretons +qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de leur pays, +n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à T*** le savant +ami de Le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne connaissent que sous le +nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six mille volumes dépareillés, +le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin +filial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grammaire +irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer +quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone qui, +pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion +profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur +expirant d'une langue et d'une poésie expirantes. + +[Footnote 20: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les +filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se +présentait avec un bas bleu et un bas blanc.] + +Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux +limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien +jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-être +qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole +ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge. + +Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé +d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux +barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour +rompre la communication. À travers passe la grande Loire, tourbillonnant +entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. _Quel torrent!_ +écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, _quel torrent +révolutionnaire que cette Loire!_ + +C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du Vendéen +Bonchamps, qu'au neuvième siècle le Breton Noménoé, vainqueur des +Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers +l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[21]. Mais +l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette +population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable petite +noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La _noire +ville_ d'Angers porte, non seulement dans son vaste château et dans sa +tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette +église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers +armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée, +l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou. +Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de +la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre +provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque +temps réuni sous ses Plantagenets l'Angleterre, la Normandie, la +Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses +fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes de Naples, +d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite +soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre +York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur +et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du +catholicisme[22] en France; Saumur, le petit royaume des prédicants et +du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV bâtit +La Flèche aux jésuites. Son château de Mornay, et son prodigieux +_dolmen_[23] font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien +autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de +saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France, +où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce grand et lucratif +pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de +lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de +Tours; ses chanoines, c'étaient les Capets et les ducs de Bourgogne, de +Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les +archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait +monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les +tissus précieux et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces +rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de +prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à +l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette +molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat +de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du +tombeau d'Agnès Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, +Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le +long de la rivière. C'est le pays du _rire_ et du _rien faire_. Vive +verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez +du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit +fidèlement le ciel: le sable au bas, puis le saule qui vient boire dans +le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer et les îles +fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en +vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle +contrée! c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine des +monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, mêlée +d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de +Fontevrault[24]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un roi +voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur légua +son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide finirait par +reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la prière des +vierges. + +[Footnote 21: Charles-le-Chauve, à son tour, s'en fit élever une en +regard de la Bretagne.] + +[Footnote 22: Du moins à l'époque mérovingienne]. + +[Footnote 23: _App. 7._] + +[Footnote 24: _App. 8._] + +Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus +sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la +Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis +calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai +plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai +parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les Ibères, vers +les Pyrénées. + +Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de la +Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très divers, mais +non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent trois +bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les +contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le +Poitou est le centre du calvinisme au seizième siècle, il recrute les +armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante; +et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et +royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux hommes +de la côte; la seconde, surtout au Bocage vendéen. Toutefois l'une et +l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme +républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: esprit +indomptable: d'opposition au gouvernement central. + +Le Poitou, est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers +que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les +Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean. +Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses légistes au +Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même comme sa +Mélusine[25], assemblage de natures diverses, moitié femme et moitié +serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des mulets et des +vipères[26], que ce mythe étrange a dû naître. + +[Footnote 25: Voy. les Éclaircissements.] + +[Footnote 26: _App. 9._] + +Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; il +a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, +aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école +chrétienne des Gaules. Saint-Hilaire a partagé les combats d'Athanase +pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques +rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du christianisme. +C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui +guida Clovis contre les Goths. Le roi de France était abbé de +Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois +cette dernière église, moins lettrée, mais mieux située, plus populaire, +plus féconde en miracles, prévalut sur sa soeur aînée. La dernière lueur +de la poésie latine avait brillé à Poitiers avec Fortunat; l'aurore de +la littérature moderne y parut au douzième siècle; Guillaume VII est le +premier troubadour. Ce Guillaume, excommunié pour avoir enlevé la +vicomtesse de Châtellerault, conduisit, dit-on, cent mille hommes à la +terre sainte[27], mais il emmena aussi la foule de ses maîtresses.[28] +C'est de lui qu'un vieil auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon +chevalier d'armes, et courut longtemps le monde pour tromper les dames.» +Le Poitou semble avoir été alors un pays de libertins spirituels et de +libres penseurs. Gilbert de la Porée, né à Poitiers, et évoque de cette +ville, collègue d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même +hardiesse, fut comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme +lui, mais ne se releva pas comme le logicien breton. La philosophie +poitevine naît et meurt avec Gilbert. + +[Footnote 27: Il arriva avec six hommes devant Antioche.] + +[Footnote 28: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous»; le comte +lui répondit: «Quand tu te peigneras.» L'évêque était chauve.] + +La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle +avait commencé au neuvième siècle par la lutte que soutint contre +Charles-le-Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de +Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux +fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse et Gérard de +Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante, +et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de +ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les +populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les +Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les +tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou +s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur +l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se +ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes +brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec +l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies +domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de +Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne +fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait +cachée. + +Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent +jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette +lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans leur +vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par les +Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à l'Angleterre. +Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et de la plaine se +laissa aller au mouvement général de la France. Fontenay fournit de +grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du +Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemart, Meilleraye, +Mauléon). Le plus grand politique et l'écrivain le plus populaire de la +France appartiennent au Poitou oriental: Richelieu et Voltaire; ce +dernier, né à Paris, était d'une famille de Parthenay[29]. + +[Footnote 29: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette +ville, au village de Saint-Loup.] + +Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres verse +ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et La Rochelle. Les +deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont fort isolées de la +France. La seconde, petite Hollande[30], répandue en marais, en canaux, +ne regarde que l'Océan, que La Rochelle. La _ville blanche_[31] comme la +ville noire, La Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement un asile +ouvert par l'Église aux juifs, aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le +pape protégea l'une comme l'autre[32] contre les seigneurs. Elles +grandirent affranchies de dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, +sortis de cette populace sans nom, exploitèrent les mers comme +marchands, comme pirates; d'autres exploitèrent la cour et mirent au +service des rois leur génie démocratique, leur haine des grands. Sans +remonter jusqu'au serf Leudaste, de l'île de Rhé, dont Grégoire de Tours +nous a conservé la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal +de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier +sous Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se +servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer. + +[Footnote 30: _App. 10._] + +[Footnote 31: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à La Rochelle, à +cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.] + +[Footnote 32: _App. 11._] + +La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût été +le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux sièges contre Charles IX +et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, et ce +poignard que le maire avait déposé sur la table de l'Hôtel de Ville, +pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils cédassent +pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause protestante et son +propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; on distingue encore à +la marée basse les restes de l'immense digue. Isolée de la mer, la ville +amphibie ne fit plus que languir. Pour mieux la museler, Rochefort fut +fondé par Louis XIV à deux pas de La Rochelle, le port du roi à côté du +port du peuple. + +Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans +l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle +s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre +nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage +vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre +terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze rivières, +et pas une navigable[33] pays perdu dans ses haies et ses bois, n'était, +quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus royaliste que bien +d'autres provinces frontières, mais elle tenait à ses habitudes. +L'ancienne monarchie, dans son imparfaite centralisation, les avait peu +troublées; la Révolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup à +l'unité nationale; brusque et violente, portant partout une lumière +subite, elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvèrent +des héros. On sait que le voiturier Cathelineau pétrissait son pain +quand il entendit la proclamation républicaine; il essuya tout +simplement ses bras et prit son fusil[34]. Chacun en fit autant et l'on +marcha droit aux _bleus_. Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, +dans les ténèbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en +corps de peuple et en plaine. Ils étaient près de cent mille au siège +de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du +_border_ écossais, celle de Vendée une iliade. + +[Footnote 33: _App. 12._] + +[Footnote 34: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable +cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300.000 hommes +décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service militaire, +qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent +pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un seul +volontaire.] + +En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et +ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de +Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais +salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé, +froid, pluvieux[35], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines +granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de +châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide et +gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre +l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le caractère +remuant et spirituel des Méridionaux y est déjà frappant. Les noms des +Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et +surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se +sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Ce drôle +de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde. + +[Footnote 35: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»] + +Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et +celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier, +dominée à l'ouest par la masse du Mont-Dore qui s'élève entre le Pic ou +Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui +paré presque partout d'une forte et rude végétation[36]. Le noyer +pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce[37]. Les feux +intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume +encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne rappellent la Solfatare et +la Grotte du Chien. Villes noires, bâties de lave (Clermont, +Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez +les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore, au bruit +monotone des cascades, soit que, de l'île basaltique où repose Clermont, +vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, +ce joli _dé à coudre_ de sept cents toises, voilé, dévoilé tour à tour +par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. +C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel et +contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes +animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, +où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population +reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une +chaude et lourde atmosphère[38]. Chargée, comme les Limousins, de je ne +sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race +méridionale[39] grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, +sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer[40], comme l'herbe +rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, +leurs pierreries communes[41], leurs fruits communs qui descendent +l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est +celle qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. +Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent, les terres +fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi qui +égratigne à peine le sol[42]. Ils ont beau émigrer tous les ans des +montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées. + +[Footnote 36: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont +communs et grossiers, abondants il est vrai.] + +[Footnote 37: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche +épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très fertile.] + +[Footnote 38: _App. 13._] + +[Footnote 39: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude +jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants +espagnols. (De Pradt.)] + +[Footnote 40: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit +à la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais +renouvelés.] + +[Footnote 41: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les +pierreries grossières de l'Auvergne.] + +[Footnote 42: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que +l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans +tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur +Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre, +et calomniait sa fertilité.] + +Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une +sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'âge +n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure, +les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et +tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au +besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour la féodalité, +ami et en même temps ennemi du moyen âge[43]. + +[Footnote 43: 1833.] + +Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans +d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans +l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[44], ces logiciens du +parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le +pape: le chancelier de l'Hospital; les Arnauld; le sévère Domat, +Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le +christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du dix-septième siècle +qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme +souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de +l'ancienne foi. + +[Footnote 44: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat +et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hospital, d'Aigueperse; Anne +Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris, +au seizième siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.] + +Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette +province en marque le coin d'un accident bien rude[45]. Elle n'est +elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau de +houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille y brûle en plusieurs +lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de +volcanique[46]. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la +variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices, +tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à +l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se +revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de +trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan +d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans +l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux +têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile +vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les +montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le +mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À midi, +un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un +trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous +voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie; +pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de +brique; la parole brusque, l'allure hardie et vive vous rappelleront +aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont Français; le +petit peuple est tout autre chose, peut-être Espagnol ou Maure. C'est +ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes; sous nos rois, +son Parlement lui a donné encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces +légistes violents qui portèrent à Boniface VIII le soufflet de +Philippe-le-Bel, s'en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; +ils en brûlèrent quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se +prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le +décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge[47]. Ils se +glorifiaient d'avoir le capitule de Rome, et la cave aux morts[48] de +Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitule de +Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de +fer, comme celles des flamines romains; et le sénat gascon avait écrit +sur les murs de sa curie: _Videant consules ne quid respublica +detrimenti capiat._[49] + +[Footnote 45: _App. 14._] + +[Footnote 46: La houille forme plus des deux tiers du sol de ce +département.] + +[Footnote 47: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la +Force.)] + +[Footnote 48: On y conservait des morts de cinq cents ans.] + +[Footnote 49: Millin.] + +Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là, ou à +peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn et +la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit tout. +Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l'Auvergne y +coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des Cévennes, le +Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes +plus ou moins brusques, par Rodez et Alby. Le Nord donne les rivières, +le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l'Ariège; et la Garonne, déjà +grosse du Gers et de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante, +qu'au midi répète l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare +à peu près le Languedoc de la Guyenne, ces deux contrées si différentes +sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux +Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit +comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, +longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de +coeur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, +vers l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, +y est deux fois plus large que la Tamise à Londres. + +Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut +s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant +attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que vous preniez par Nérac, +triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de la +côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des arbres à +liège, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans autre +compagnie que les troupeaux de moutons noirs [50] qui suivent leur +éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la +plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur +landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques +du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux +Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et +de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des +étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers, +continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de +notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur +passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux +plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome qu'il faut les voir +marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils règnent; ils +dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante +compagnie de la _Mesta_, qui emploie de quarante à soixante mille +bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l'Estramadure à la +Navarre, à l'Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le nôtre, a +lui-même l'aspect d'une de ses bêtes, avec sa peau de mouton sur le dos, +et aux jambes son _abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec +des cordes. + +[Footnote 50: _App. 15._] + +La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa +grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics +et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux +deux bouts[51].Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et +fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l'année. +Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français, +les Basques à l'ouest, à l'est les Catalans et Roussillonnais[52], sont +les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers +irritables et capricieux, las de l'éternel passage des nations, ils +ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre +Roncevaux et la Seu d'Urgel. + +[Footnote 51: Le mot basque _murua_ signifie muraille et Pyrénées. (W. +de Humboldt.)] + +[Footnote 52: A. Young, I. «Le Roussillon est vraiment une partie de +l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les +villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. Les +pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.»--La partie centrale des +Pyrénées, le comté de Foix (Ariège), est toute française d'esprit et de +langage; peu ou point de mots catalans.] + +Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer +les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, qu'ils +racontent cette histoire anté-historique. Ils y étaient, eux, et moi je +n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée +géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des +Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture +d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve +_Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies +de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des +Alpes[53]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours; des +masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent +la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal +dont chaque gradin est un mont[54]. + +[Footnote 53: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la +verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de +faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la +jolie nuance appelée _vert d'eau_.--Dralet. «Les rivières des Pyrénées, +dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme celles des +Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»] + +[Footnote 54: _App. 16._] + +Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[55], mais +seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux +mers, ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le +sublime[56]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces +sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie[57]; +et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les +objets[58]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies d'émeraude. +Mais bientôt succède l'horreur sauvage des grandes montagnes, qui se +cachent derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille. +N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce +triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et +quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, les neiges +permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d'un +mont à l'autre; enfin, le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel. +Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des _ponts de +neige_, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade +de l'ancien monde[59]. + +[Footnote 55: On sait que le grand poète des Pyrénées, M. Ramond, a +cherché le Mont-Perdu pendant dix ans.--Quelques-uns, dit-il, +assuraient, que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime +du Mont-Perdu qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept +degrés.»--Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées +françaises, comme le Vignemale est la plus haute des Pyrénées +espagnoles.] + +[Footnote 56: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la +_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira près +de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est beau!»] + +[Footnote 57: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la +décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication +entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder +sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outre-passer sans en +perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; et +s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en sauve un +peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une vision, ou celui +qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.»] + +[Footnote 58: Laboulinière.] + +[Footnote 59: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur. +(Dralet.)] + +Ici finit la France. Le _por_ de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce +passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le +père[60], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique +plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre +choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette +embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en +deux coups de sa durandal. C'est le symbole du combat éternel de la +France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de +l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux +versants: combien le nôtre a l'avantage[61]! Le versant espagnol, exposé +au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage; le français, en +pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à +l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit +de nos boeufs[62]. Ce pays de vins et de pâturages est obligé d'acheter +nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et +l'indigence; ici, la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse +et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et +leurs âpres sentiers[63], ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux +de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres, +dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas +que nous insultions à vos misères! + +[Footnote 60: Ibid.] + +[Footnote 61: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne, à +l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui +de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.] + +[Footnote 62: _App. 17._] + +[Footnote 63: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une +ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau +monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez +tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et +la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de +ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays sauvage, +désert et pauvre.»] + +Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c'est +aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix mille +âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là, vous trouverez souvent à +la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du +Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau +rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[64]. Le voiturier basque y +viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois chevaux; il porte le +berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le +Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si +prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure +rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa +maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au +Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Écosse ou d'Irlande qu'il +faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident, immuable au +coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui: +Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités +lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux: «Savez-vous que nous +datons de mille ans?--Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus.» + +[Footnote 64: _App. 18._] + +Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour +souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au neuvième siècle, +elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa +tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturies et Léon, Aragon, +Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les +Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu +à peu. Leur dernier roi, Sanche-l'_Enfermé_, qui mourut d'un cancer, est +le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en effet dans ses +montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par les +progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora même les +musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche +anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de +Champagne; c'est Roland brisant sa durandal pour la soustraire à +l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes +de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, +aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais, par +un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non +seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée +l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri IV: +_Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut manquer.» +Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C'est une belle +expression des origines primitives de la population française comme de +la dynastie. + +Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la +Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au +centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout +cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y a disparu; +le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des _Maures_, +ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y figurent, d'une +manière toute significative, le monde qui s'en va. La montagne +elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans son +existence. Les cimes décharnées qui la couronnent témoignent de sa +caducité[65]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages; +et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui +couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les +terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas +avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, exfolié par le chaud, par le +froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches. +Au lieu d'un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné: le +laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne rien lui-même. Les eaux qui +filtraient doucement dans la vallée, à travers le gazon et les forêts, y +tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines +qu'il a faites. Quantités de hameaux ont quitté les hautes vallées faute +de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres +dévastations[66]. + +[Footnote 65: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le +chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents +ans, selon Buffon.] + +[Footnote 66: _App. 19._] + +Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous +les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains +communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus +tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le +progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la +population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils +escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles, +cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés +aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de +sabots[67]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans nombre, +s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, les +jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre surtout, la bête de +celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, +animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la +Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de +combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient plus le +dixième de leur nombre en l'an X[68]. Il n'a pu arrêter pourtant cette +guerre contre la nature. + +[Footnote 67: Dralet.] + +[Footnote 68: Id.] + +Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de +ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand-de-Comminges +et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre +petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis +noires, ses romances catalanes, si douces à recueillir le soir de la +bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc, +suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, au chant monotone de la +cigale. Là, point de rivières navigables; le canal des deux mers n'a pas +suffi pour y suppléer; mais force étangs salés, des terres salées aussi, +où ne croît que le salicor[69]; d'innombrables sources thermales, du +bitume et du baume, c'est une autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins +des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n'avaient +pas même à regretter la lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples +récents à Carcassonne[70]. + +[Footnote 69: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des +glaces de Venise.] + +[Footnote 70: Trouvé.] + +C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un autel, +le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes +ne guérissent guère à Narbonne[71]. La plupart de ces villes sombres, +dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines +insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[72], à côté de son cratère. +Montpellier, héritière de feu Maguelone, dont les ruines sont à côté; +Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes +même, a près d'elle et sous elle une terre malsaine, couverte de fleurs, +tout aromatique et comme profondément médicamentée; ville de médecine, +de parfums et de vert-de-gris[73]. + +[Footnote 71: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la +tête à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en +Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent +d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le vent +d'Afrique, lourd et putréfiant. _App. 20._] + +[Footnote 72: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs._ Elle +est bâtie de laves. Lodève est noire aussi.] + +[Footnote 73: Montpellier est célèbre par ses distilleries et +parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de +Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois +Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves +de Montpellier y étaient seules propres.] + +C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout +les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les +Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs +de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[74]. +L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de +créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce +sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont +enfoncé la plus profonde trace: leur Maison carrée, leur triple pont du +Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands +vaisseaux[75]. + +[Footnote 74: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et +couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les +inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-relief près des +portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de +têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a +près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut +lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs +d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant +d'un théâtre.] + +[Footnote 75: Le canal était large de cent pas, long de deux mille et +profond de trente.] + +Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. +C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le +Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre sans +seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La +féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme +auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de +Monfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie +féodale, gouvernée par la coutume de Paris, n'a fait que préparer +l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. +Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique +que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit +d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous la +forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de +Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont +toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le +plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle, +est de Carlat. De Limoux, les Chénier[76], les frères rivaux, non +pourtant, comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre +d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette population la +vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le +Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le +noeud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions. +Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du treizième siècle. +Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une +haine traditionnelle qui, il est vrai, tient de moins en moins à la +religion: ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si +pauvres et si rudes; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec +la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de +rage envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux. + +[Footnote 76: _App. 21._] + +Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la +légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la +Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même +différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et +Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La +conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et +l'incrédulité aussi. La Guyenne, au contraire, le pays de Montaigne et +de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme le +plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis +en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et +très gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri +IV: _Paris vaut bien une messe_; ou, comme il écrivait à Gabrielle, au +moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut périlleux!_[77] Ces +hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs +s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par +donner des rois à la France. + +[Footnote 77: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire +trois fois. (_Tout boun Gascoun qués pot réprenqué très coqs._)] + +Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le +génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples +d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, plus +éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par +l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des fleuves ou +torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l'Hérault), +les provinces de Languedoc et de Provence forment à elles deux notre +littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses étangs, +ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système complet, +un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes: c'est lui qui +verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. La Provence est adossée +aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses grandes +rivières; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts vers le +Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, sont ses +belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence toute la vie est +au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins favorable, +tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne, +Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports[78]. Aussi +l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands +événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le +Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette +Marseille et Toulon; elle semble élancée aux courses maritimes, aux +croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique. + +[Footnote 78: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis, et +de Louis XIV.] + +La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les +chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés +aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi[79]. +Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur ont bâti des +ponts[80] et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et belles +filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, ont pris par la +main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré mal gré, mené la +farandole[81]. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait en +Provence des villes grecques, mauresques, italiennes. Ils ont préféré +les figues fiévreuses de Fréjus[82] à celles d'Ionie ou de Tusculum, +combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes rapides, exigé le +raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande. + +[Footnote 79: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois +d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes, +comme depuis Avignon et Beaucaire.] + +[Footnote 80: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de +construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet eut +porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda l'ordre +des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du pont du +Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.] + +[Footnote 81: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue +Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms et les +rapports de plusieurs de ces danses avec le _bolero_, doivent faire +présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en France.] + +[Footnote 82: _App. 22._] + +Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler de +ses marais pontins, et du val d'Olioulles, et de la vivacité de tigre du +paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres +du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste +sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent +mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'emmailloter du manteau +espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de +fêtes, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure +l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent +aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des +fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le suit +voguant à grande eau, et s'ajoutant à la terre du voisin. Nature +capricieuse, passionnée, colère et charmante. + +Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est +celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût +qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la +colère[83], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres +tourbillonnants. Le monstre, c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de +tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines +fêtes[84]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. La +fête n'est pas belle s'il n'y a pas au moins un bras cassé. + +[Footnote 83: _App. 23._] + +[Footnote 84: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre +enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui jette.] + +Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner +contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux +pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de chariots +est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les taureaux +qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le jeune +animal, et, pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge à une +dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête écumante. + +Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non +sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la moresque, +les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à treize, la danse +des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins de Gap; ou bien, à +Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des Sarrasins[85]. Pays de +militaires, des Agricola, des Baux, des Crillon; pays des marins +intrépides; c'est une rude école que ce golfe de Lion. Citons le bailli +de Suffren, et ce renégat qui mourut capitan-pacha en 1706; nommons le +mousse Paul (il ne s'est jamais connu d'autre nom); né sur mer, d'une +blanchisseuse, dans une barque battue par la tempête, il devint amiral +et donna sur son bord une fête à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas +pour cela ses vieux camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, +auxquels il laissa tout son bien. + +[Footnote 85: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval +Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.] + +Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, au +milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les campagnes +même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la la France. +Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des +Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le +lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres, +intelligentes. + +Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature, +dans la philosophie. La grande réclamation du Breton Pélage en faveur de +la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par Faustus, +par Cassien, par cette noble école de Lérins, la gloire du cinquième +siècle. Quand le Breton Descartes affranchit la philosophie de +l'influence théologique, le Provençal Gassendi tenta la même révolution +au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de Saint-Malo, +Maupertuis et La Mettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, avec un athée +provençal (d'Argens). + +Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi, au douzième et au +treizième siècle, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout +ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée. +C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés (au moins pour +la parole), et quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont +donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les +rhétheurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse, +démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence +méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force +du Rhône. + +Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien +vaincu l'Italie au treizième siècle. Comment est-il si terne maintenant, +en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes +malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[86], je ne vois +partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de +l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de +Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans +l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[87], qui lui +donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je trouve +une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au sérieux, +et qui pourtant en conserve la trace[88]. Un pays traversé par tous les +peuples, aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais non, il s'est +obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient, +comme l'Italie, à l'antiquité. + +[Footnote 86: _App. 24._] + +[Footnote 87: Dans ses jolies danses moresques, dans les _romérages_ de +ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches à +certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. _App. 25._] + +[Footnote 88: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade +dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. _App. 26._] + +Franchissez les tristes embouchures du Rhône obstruées et marécageuses, +comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville d'Arles. La vieille +métropole du christianisme dans nos contrées méridionales, avait cent +mille âmes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd'hui; elle +n'est riche que de morts et de sépulcres[89]. Elle a été longtemps le +tombeau commun, la nécropole des Gaules. C'était un bonheur souhaité de +pouvoir reposer dans ses champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au +douzième siècle, dit-on, les habitants des deux rives mettaient, avec +une pièce d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix, qu'on +abandonnait au fleuve; ils étaient fidèlement recueillis. Cependant +cette ville a toujours décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la +primatie des Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, +a passé rapide et obscur; ses grandes familles se sont éteintes. + +[Footnote 89: + + Si come ad Arli, ove 'l Rodano stagna, + Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo. + + DANTE, Inferno, c. IX.] + +Quand de la côte et des pâturages d'Arles on monte aux collines +d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique la +ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes villes +qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des colonies +étrangères; la partie vraiment provençale était la moins puissante. Les +comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les Catalans de la +côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, qui avaient jadis +délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, Sisteron, c'est-à-dire +l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États du Midi, jusqu'à ce que +vinrent les Français qui renversèrent Toulouse, rejetèrent les Catalans +en Espagne, unirent les Provençaux, et les menèrent à la conquête de +Naples. Ce fut la fin des destinées de la Provence. Elle s'endormit avec +Naples sous un même maître. Rome prêta son pape à Avignon; les richesses +et les scandales abondèrent. La religion était bien malade dans ces +contrées, surtout depuis les Albigeois; elle fut tuée par la présence +des papes. En même temps s'affaiblissaient et venaient à rien les +vieilles libertés des municipes du Midi. La liberté romaine et la +religion romaine, la république et le christianisme, l'antiquité et le +moyen âge, s'y éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de +cette décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure +que Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi +fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait +chaque jour[90]. + +[Footnote 90: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du +poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a perdu +Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable où le +pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une ombre: + +«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les voilà, +les douces collines où naquit la belle lumière, qui, tant que le ciel le +permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant les gonfle +de pleurs. + +«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe, est veuve, et troubles +sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid où +j'aurais voulu vivre et mourir! + +«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui ont +consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues. + +«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes +feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.» + + Sonnet CCLXXIX.] + +La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, me +semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus d'élan +que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt bornée par +le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y arrive pas. +Les pâturages font place aux sèches collines, parées tristement de myrte +et de lavande, parfumées et stériles. + +La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de +Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume, +d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la Provence, +au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme Pétrarque +au moment de quitter ces belles contrées. + +Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, aux +chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du Berry +et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, isolées +par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer l'unité de +la France. Il y faut des éléments plus liants, plus dociles; il faut des +hommes plus disciplinaires, plus capables de former un noyau compact, +pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et de mer, +aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est pas trop pour cela des +populations serrées du centre, des bataillons normands, picards, des +massives et profondes légions de la Lorraine et de l'Alsace. + +Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné +appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la +latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de +pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est. +D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis +le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la Lorraine, +attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à +l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de résistance et +d'opposition signale ces provinces. Cela peut être incommode au dedans, +mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles donnent aussi à la +science des esprits sévères et analytiques: Mably et Condillac son +frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mère; de +Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le grand +anatomiste[91]. + +[Footnote 91: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de +Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le +grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des plus +distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles Nodier, +Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le caractère de son +génie fut modifié par une éducation allemande.] + +Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste +raisonneurs et intéressés[92], c'est la guerre. Qu'on parle de passer +les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au +Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la +frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable +usage de se faire tuer pour le pays[93]. Et les femmes s'en mêlent +souvent comme les hommes[94]. Elles ont dans toute cette zone du +Dauphiné aux Ardennes un courage, une grâce d'amazones, que vous +chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées +dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles +vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves, +filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est +que souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les leurs, +fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce n'est pas +seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une femme: en +Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La +Tour-du-Pin.--La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le +génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une +irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de +d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari, +finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays +avec Mélusine et la fée de Sassenage. + +[Footnote 92: _App. 27._] + +[Footnote 93: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq +mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers et +militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.] + +[Footnote 94: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante +armure des princesses de la maison de Bouillon.] + +Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche +simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers +les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[95], la même +bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment +les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[96]. Sur ces +pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où siffle le +vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon coeur et le +bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par les communes +suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour les veuves, et +pour elles d'abord[97]. De là partent des émigrations annuelles. Mais +ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs d'eau, des rouliers, +des ramoneurs, comme dans le Limousin, l'Auvergne, le Jura, la Savoie; +ce sont surtout des instituteurs ambulants[98] qui descendent tous les +hivers des montagnes de Gap et d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont +par Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre côté du Rhône. Les familles +les reçoivent volontiers; ils enseignent les enfants et aident au +ménage. Dans les plaines du Dauphiné, le paysan, moins bon et moins +modeste, est souvent bel esprit: il fait des vers, et des vers +satiriques. + +[Footnote 95: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales, +tiennent en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le +vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux ou +trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les +domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le +_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de +farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on +célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve en +Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.] + +[Footnote 96: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de +toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées on croit qu'il +existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde l'entrée +avec une faulx.] + +[Footnote 97: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de +bétail, etc., on se cotise pour la réparer.] + +[Footnote 98: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents +instituteurs. (Peuchet.)] + +Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la +France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[99], eurent +intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent moins des +arrière-vassaux que des petits nobles à peu près indépendants[100]. La +propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée à l'infini. Aussi la +Révolution française n'a point été sanglante à Grenoble; elle y était +faite d'avance[101]. La propriété est divisée au point que telle maison +a dix propriétaires, chacun d'eux possédant et habitant une +chambre[102]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la choisit +pour sa première station en revenant de l'île d'Elbe[103]; il voulait +alors relever l'empire par la république. + +[Footnote 99: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse +dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilshommes_. C'est le pays +de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous Henri IV. +Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de Terrail_, +comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près de la vallée +du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée Chevallereuse_.] + +[Footnote 100: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et +baisant le dos de la main du seigneur, l'homme du peuple, aussi à +genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De même +à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à genoux.] + +[Footnote 101: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec +un courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le +cardeur de laine Michel Lando, dans l'insurrection des Ciompi.] + +[Footnote 102: Perrin Dulac. (Grenoble.)] + +[Footnote 103: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat, +qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.] + +À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout le +Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait dit, +de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; ou +plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque s'étant +trouvé, au moins jusqu'au neuvième siècle, de nom ou de fait, le +véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du +Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avènement des comtes +d'Albon comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, «avait toujours +été un franc-aleu de l'évêque». C'est aussi par des conquêtes sur les +évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die et de Valence. Ces +barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, tantôt sur les mécréants +du Languedoc[104]. + +[Footnote 104: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le +seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille +calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des +Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut +Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en +1559; il est enterré à Westminster.] + +Besançon[105], comme Grenoble, est encore une république +ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble +chapitre[106]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre +l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille du +Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis les +replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[107]. Cependant +Frédéric-Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle. +Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la pauvre +Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie de ces +contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord, des chapelets +pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont libres, ils +couvrent les routes de la France de rouliers et de colporteurs. + +[Footnote 105: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À +Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, la +devise de Philippe-le-Bon: _Autre n'auray._ Plusieurs monuments de Dijon +portaient celle de Philippe-le-Hardi: _Moult me tarde._--À Besançon +naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort +en 1564.] + +[Footnote 106: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché +en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur +trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize +quartiers, huit de chaque côté.] + +[Footnote 107: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. +On compte trente forêts sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup +de fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs, +peu de moutons; mauvaises laines.] + +Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liège, comme Lyon; elle +avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande +Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes +ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[108], placées en triangle, +formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les +juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le +_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de +barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en +Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de l'Alsace, +ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient d'autant mieux +la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des monuments +carlovingiens[109], avec ses douze grandes maisons, ses cent vingt +pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où Charlemagne et son +fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où l'on portait l'épée +devant l'abbesse[110], la Lorraine offrait une miniature de l'empire +germanique. L'Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France, +partout se trouvait la frontière. Là aussi se forma, et dans les vallées +de la Meuse et de la Moselle, et dans les forêts des Vosges, une +population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine, +vivait sur le commun, sur le noble et le prêtre, qui les prenaient tour +à tour à leur service. Metz était leur ville, à tous ceux qui n'en +avaient pas, ville mixte s'il en fut jamais. On a essayé en vain de +rédiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel. + +[Footnote 108: _App. 28._] + +[Footnote 109: On voyait à Metz le tombeau de Louis-le-Débonnaire et +l'original des Annales de Metz, mss. de 894.--Les abeilles, dont il est +si souvent question dans les Capitulaires, donnaient à Metz son hydromel +si vanté.] + +[Footnote 110: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux +cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou +_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères et +mères nobles. _App. 29._] + +La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je +'m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde +germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos qui +fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de +Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en +aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[111] vers la rouge +cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à l'Océan; ou +peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux +empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de +pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse qui passa trois cents +ans à écouter l'oiseau de la forêt[112]. + +[Footnote 111: _App. 30._] + +[Footnote 112: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par +l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de +cette femme qui, sous Louis-le-Débonnaire, entendit l'orgue pour la +première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes +allemandes, la musique donne la vie et la mort.] + +Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au combat +des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore dans les +Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse héroïque et de +la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure dans celle de +l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, Renard?), d'où +viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la +grande légende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des poèmes +populaires: un épicier de Troyes a donné au quinzième siècle le dernier +de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans la Lorraine eut des ducs +alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et qui, au dernier +siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent presque toujours en +guerre avec l'évêque et la république de Metz[113], avec la Champagne, +avec la France; mais l'un d'eux ayant épousé, en 1255, une fille du +comte de Champagne, devenus Français par leur mère, ils secondèrent +vivement la France contre les Anglais, contre le parti anglais de +Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous tuer ou prendre en combattant +pour la France, à Courtray, à Cassel, à Crécy, à Auray. Une fille des +frontières de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne, Jeanne d'Arc, +fit davantage: elle releva la moralité nationale; en elle apparut, pour +la première fois, la grande image du peuple, sous une forme virginale et +pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la France. Le duc +même, qui avait un instant méconnu le roi et lié les pennons royaux à la +queue de son cheval, maria pourtant sa fille à un prince du sang, au +comte de Bar, René d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné +dans les Guise des chefs au parti catholique contre les calvinistes +alliés de l'Angleterre et de la Hollande. + +[Footnote 113: À Metz, naquirent le maréchal Fabert, Custines, et cet +audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa +s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.] + +En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, +d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et +Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places +fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les couvre +ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour masquer la +défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La grande forêt +d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous côtés, plus vaste +qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des bourgs, des pâturages; +vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne sont là que des clairières. +Les bois recommencent toujours; toujours les petits chênes, humble et +monotone océan végétal, dont vous apercevez de temps à autre, du sommet +de quelque colline, les uniformes ondulations. La forêt était bien plus +continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, +de l'Allemagne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à +Notre-Dame-de-Liesse. Bien des histoires se sont passées sous ces +ombrages; ces chênes tout chargés de gui, ils en savent long, s'ils +voulaient raconter. Depuis les mystères des druides jusqu'aux guerres du +Sanglier des Ardennes, au quinzième siècle; depuis le cerf miraculeux +dont l'apparition convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et +son amant. Ils dormaient, sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les +surprit; mais il les vit si beaux, si sages, avec la large épée qui les +séparait, qu'il se retira discrètement. + +Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait +encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs +rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, +l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de +Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux +Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant son +travail, tient sur les genoux le précieux volume de la Bibliothèque +bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la veillée[114]. + +[Footnote 114: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à +Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait humblement +chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs énormes pour bâtir la +sainte église de Cologne.] + +Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la +Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au +vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et +blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est +finie. Les bois commencent; avec les bois, les pâturages et les petits +moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile fait +place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille +de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout cela n'égaye +pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose d'intelligent, +de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée à vives arêtes. +Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la +petite Genève de Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est +pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à penser. L'habitant est +sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui +sentent qu'ils valent mieux que leur fortune. + + * * * * * + +Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté, +Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et +plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du +Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie +inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci +n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le +choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à +loisir la fleur délicate de la civilisation. + +D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, avec +son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les +fleuves[115]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été +toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple +druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent l'autel +d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le vaincu +était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son discours avec +sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le +vieil usage celtique et germanique. On montre au pont de Saint-Nizier +l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les taureaux. + +[Footnote 115: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer, +séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive gauche +de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon +relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de +Saint-Irénée.] + +La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour +l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités +nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une +autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes +de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la +montagne des pèlerins. Lyon fut le siège de l'administration romaine, +puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon, +Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les +terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette +grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et +se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople +concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les +Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terre, rien +que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante. +L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des +inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_, habitant +de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de +papier_[116]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers +et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la +pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa +poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les +meistersaengers de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, +forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent +dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau +soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs noirs ateliers +des idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, +l'inspiration poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une +jeune marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, +écrivit, comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de +tristesse et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de +Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un +caractère lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_ +([Grec: Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les +derniers temps, saint Martin, l'_homme du désir_, établit son +école[117]. Ballanche y est né[118]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean +Gerson, voulut y mourir[119]. + +[Footnote 116: Millin.] + +[Footnote 117: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps +encore, on chantait l'office à Lyon sans orgues, livres, ni instruments +comme au premier âge du christianisme.] + +[Footnote 118: Ainsi que Ampère, De Gerando, Camille Jordan, de +Senancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.] + +[Footnote 119: En 1429.--Saint Rémi de Lyon soutint contre Jean Scot le +parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon que +fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous Louis +XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze couvents.] + +C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme +ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme +aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le coeur de +l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés grossières +sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire aussi de +l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation intérieure de +l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le +tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il vivait, se +créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de doux songes +et de visions; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se +donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes +les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs, +comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou +pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux +premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante +fraternité; et cette union des cours ne tenait pas uniquement à la +communauté des opinions religieuses. Longtemps après les Vaudois, nous +trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et +mettent en commun leur fortune et leur vie[120]. + +[Footnote 120: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs +s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.] + +Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de +la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre du +Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. D'autre +part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne voulant point +reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville impériale. Malgré sa +belle situation sur deux fleuves, entre tant de provinces, elle ne +pouvait s'étendre. Elle avait derrière les deux Bourgognes, c'est-à-dire +la féodalité française, et celle de l'Empire; devant, les Cévennes, et +ses envieuses, Vienne et Grenoble. + +En remontant de Lyon au nord, vous avez à choisir entre Chalon et +Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière +ville[121], Autun, la vieille cité druidique[122], avait jeté Lyon au +confluent du Rhône et et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle +celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et +Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La +fille, assise sur la grande route des peuples, belle, aimable et facile, +a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est restée +seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses forêts +mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui amena les +Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever Lyon contre +elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour s'appeler +Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa divinité[123], et +se fit de plus en plus romaine. Elle déchut toujours; toutes les grandes +guerres des Gaules se décidèrent autour d'elle et contre elle. Elle ne +garda pas même ses fameuses écoles. Ce qu'elle garda, ce fut son génie +austère. Jusqu'aux temps modernes, elle a donné des hommes d'État, des +légistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant +d'autres. Cet esprit sévère s'étend loin à l'ouest et au nord. De +Vézelay, Théodore de Bèze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin. + +[Footnote 121: _App. 31._] + +[Footnote 122: Autun avait dans ses armes d'abord le serpent druidique, +puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.] + +[Footnote 123: _App. 32._] + +La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité +bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable +et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Chalon, puis tourner +par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon +pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[124], où tout +le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux +noëls[125]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches, +plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Benigne à Dijon; près de +Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Chalon. Telle était la +splendeur de ces monastères, que Cluny reçut une fois le pape, le roi de +France, et je ne sais combien de princes avec leur suite, sans que les +moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du moins +plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint Bernard; +son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef d'ordre, en 1491, +par trois mille deux cent cinquante-deux monastères. Ce sont les moines +de Cîteaux qui, au commencement du treizième siècle, fondèrent les +ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade des Albigeois, +comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de Jérusalem. La +Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse et solennelle +éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de celle qui verse +la Seine, de Dijon et de Montbar, que sont parties les voix les plus +retentissantes de la France, celles de saint Bernard, de Bossuet et de +Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la Bourgogne est remarquable +sur d'autres points, avec plus de grâce au nord, plus d'éclat au midi. +Vers Semur, madame de Chantal et sa petite-fille, madame de Sévigné; à +Mâcon, Lamartine, le poète de l'âme religieuse et solitaire; à +Charolles, Edgar Quinet, celui de l'histoire et de l'humanité[126]. + +[Footnote 124: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. _App. 33._] + +[Footnote 125: Voy. le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de +Dijon (né en 1640, mort en 1727.)] + +[Footnote 126: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à +Charolles. _App. 34._] + +La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable de +réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux +branches des Capets, ont donné, au douzième siècle, des souverains aux +royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à tous +les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, ni +s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des Anglais. Le +pauvre _roi de Bourges_[127], d'Orléans et de Reims, l'a emporté sur le +grand duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d'abord +soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des +communes de Flandre. + +[Footnote 127: Charles VII.] + +Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France. +Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et +démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait +descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et +l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit, +le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore +quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de Mâcon +trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de la +rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre +n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses formes. La chair +et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire. +Citons seulement Crébillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque +chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France. + +C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne, +de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Sans +parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays est généralement +plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont chétives; les +minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières traînent leur +eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune +aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu sa frêle +existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, au moins de +pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture +délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente. + +De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est +guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide +qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses +rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville autrefois +de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville sucrée et tant +soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons petits draps, petit +vin admirable, des foires et des pèlerinages. + +Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales, ont été +l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui consacrait +l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti les forces de +la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant put +se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la quatrième +génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant +leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que _le +ventre anoblit_[128]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas les +enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. La +noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin ils +jetèrent la vaine honte, et se firent commerçants. + +[Footnote 128: _App. 35._] + +Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par +la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des +Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de +luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits +Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les Médicis, +trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de soie, de +fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise était +profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute +l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton, +des cuirs[129]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont +originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à +tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne grâce +au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce +tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer de la +généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu +commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt roi de +Jérusalem, et tantôt de Navarre, il se trouvait fort bien de l'amitié de +ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des seigneurs, et qu'ils +le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l'insulte brutale du +fromage mou que Robert d'Artois lui fit jeter au visage. + +[Footnote 129: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y +bâtit Saint-Urbain, et fît représenter sur une tapisserie son père +faisant des souliers.] + +Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques +transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu +contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique +de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, naïveté[130] +dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des facétieux récits +sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire mari, sur M. le +curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en +Flandre, s'étendit en longs poèmes, en belles histoires. La liste de nos +poètes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et Guyot de Provins. +Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes leurs gestes: +Villehardouin, Joinville et le cardinal de Retz nous ont conté eux-mêmes +les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de +la Champagne. Pendant que le comte Thibault faisait peindre ses poésies +sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses +orientales, les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les +histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus +piquant pamphlet de la langue est dû en grande partie à des procureurs +de Troyes[131]: c'est la _Satyre Ménippée_. + +[Footnote 130: L'ancien type du paysan du nord de la France est +l'honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, +considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe +dans un désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom +de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé, +quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean.--Ces +mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux +d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le plus +communément portés par les domestiques, dans la vieille France +aristocratique, étaient des noms de provinces: Lorrain, Picard, et +surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus +disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y +ait beaucoup de malice et d'ironie.] + +[Footnote 131: Passerat et Pithou, _App. 36._] + +Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne +que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la +Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme a +toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois +degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi, l'éloquence et la +rhétorique bourguignonne[132]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est +le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines +blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein de +caprice[133] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la terre; +c'est le fils du travail, de la société[134]. Là crut aussi cette _chose +légère_[135], profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui +retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux. + +[Footnote 132: Sur la montagne de Langres, naquit Diderot. C'est la +transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux +caractères.] + +[Footnote 133: Cela doit s'entendre, non seulement du vin, mais de la +vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses. +Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents +parfaitement semblables il n'y a souvent que celui du milieu qui donne +de bon vin.] + +[Footnote 134: Une terre qui, semée de froment, occuperait cinq ou six +ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes +et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien le vin de +Champagne exige de façons.] + +[Footnote 135: La Fontaine dit de lui-même: + + Je suis chose légère, et vole à tout sujet, + Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet. + À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. + J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire, + Si dans un genre seul j'avais usé mes jours; + Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours. + +«Le poète, dit Platon, est chose légère et sacrée.»] + +Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve +des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse et la Seine avec la Marne +son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de +dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines +dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France +devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête basse en face +de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes superbes, elle +enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de magnifiques +plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de +Normandie[136]. + +[Footnote 136: Du côté de Coutances particulièrement les figures et le +paysage sont singulièrement anglais.] + +Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se +ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et +laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille +triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles +existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands +qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où +celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle? +Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière? +Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon une +imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes +eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange +français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui +a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes d'armes +et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève acerbe est la +même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de sapience_, conserve +le grand monument de la fiscalité anglo-normande, l'échiquier de +Guillaume-le-Conquérant. La Normandie n'a rien à envier, les bonnes +traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des +champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du +Code civil[137]. + +[Footnote 137: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président +d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à quatre +frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il est +nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement séparées.»--Les +Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, dit un auteur du +onzième siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des +orateurs...] + +Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour +l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins +avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie la +conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture, +industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire +par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan va parfois au +sublime: témoin tant d'héroïques marins[138], témoin le grand Corneille. +Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie, +quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. Le vieux poème de +Rou paraît au douzième siècle avec Abailard; au dix-septième siècle, +Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et +féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse haut, mais +tombe vite. Il tombe dans l'indigente correction de Malherbe, dans la +sécheresse de Mézeray, dans les ingénieuses recherches de la Bruyère et +de Fontenelle. Les héros mêmes du grand Corneille, toutes les fois +qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d'insipides +plaideurs, livrés aux subtilités d'une dialectique vaine et stérile. + +[Footnote 138: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les +Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret, +qu'ils en ont perdu la gloire.] + +Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et +forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé; +_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses +campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et +grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi, +grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer +l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un +peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force +musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du +département du Nord. + +La force prolifique des Bolg d'Irlande se retrouve chez nos Belges de +Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, dans +ces vastes et sombres communes industrielles d'Ypres, de Gand, de +Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. Il ne +fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en sortaient à +l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous +forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. Contre de telles masses +la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu. + +Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros +et grossiers qu'ils étaient[139], ils faisaient merveilleusement leurs +affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie, +l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel ne +fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit mieux +la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et +la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter pour +l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissart, et +dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses empereurs-historiens de +Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au +moins en ce qui concerne les moeurs publiques. + +[Footnote 139: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une +foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du +_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville»; on lui donne un +habit neuf aux grandes fêtes.] + +Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au +nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère, +plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature +devient puissante[140]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à +satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du +dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec le +fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture aussi +prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture normande, +aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille; +mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit +en courbes molles, en arrondissements voluptueux. La courbe tantôt +s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde +et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante tour d'Anvers s'élève +doucement étagée, comme une gigantesque corbeille tressée des joncs de +l'Escaut. + +[Footnote 140: _App. 37._] + +Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande, +éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs +ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs. +Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins +coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la +vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit +en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de +plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace +pas le peuple de marbre des cités d'Italie[141]. Par-dessus ces églises, +au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, l'honneur +et la joie de la commune flamande. Le même air, joué d'heure en heure +pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de +générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés sur +l'établi[142]. + +[Footnote 141: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille +statues et figurines.] + +[Footnote 142: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est +développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.] + +Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est +pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de vives et +vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et des sens. +Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des hommes rouges +et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement[143]. Il +faut des supplices atroces, des martyrs indécents et horribles, des +Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement belles. Au delà de +l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les +hautes digues de Hollande, commence la sombre et sérieuse peinture; +Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme et Grotius[144]. +Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers, le rapide +pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. Tous les mystères +seront travestis[145] dans ses tableaux idolâtriques qui frissonnent +encore de la fougue et de la brutalité du génie[146]. Cet homme +terrible, sorti du sang slave[147], nourri dans l'emportement des +Belges, né à Cologne, mais ennemi de l'idéalisme allemand, a jeté dans +ses tableaux une apothéose effrénée de la nature. + +[Footnote 143: Voy. au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête +Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.] + +[Footnote 144: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour +la partie flamande Rubens, et pour la wallonne ou celtique Grétry. La +spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les penseurs +ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire l'apothéose du moi +humain, et Spinoza, celle de la nature. Toutefois la philosophie propre +à la Hollande, c'est une philosophie pratique qui s'applique aux +rapports politiques des peuples: Grotius.] + +[Footnote 145: Son élève, Van Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne +à genoux devant une hostie.] + +[Footnote 146: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à +Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et +officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux +d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à Anvers +la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et lui, +derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au vent. +Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est horrible +de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le +pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par dessous sa main, et +rit au nez du spectateur. La copie de Van Dyck semble bien pâle à côté +du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le Portement de +Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. La Madeleine +essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère qui débarbouille +son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de saint Liévin, une +scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la chair du martyr, et +qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une pince, un autre tient +dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. Au milieu de ses +horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes carnations.--Le +Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de peindre une foule +de corps de femmes dans des attitudes passionnées; mais son +chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps humains +qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.] + +[Footnote 147: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus +impétueux en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de +Pologne, Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, +Écosse, etc.] + +Cette frontière des races et des langues[148] européennes est un grand +théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite, +multiplient à étouffer, puis les batailles y pourvoient. Là se combat à +jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du +monde, qui eut lieu, dit-on, aux funérailles d'Attila, elle se +renouvelle incessamment en Belgique, entre la France, l'Angleterre et +l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C'est là le coin de +l'Europe, le rendez-vous des guerres. Voilà pourquoi elles sont si +grasses, ces plaines; le sang n'a pas le temps d'y sécher! Lutte +terrible et variée! À nous les batailles de Bouvines, Roosebeck, Lens, +Steinkerke, Denain, Fontenoy, Fleurus, Jemmapes; à eux, celles des +Éperons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo[149]? + +[Footnote 148: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par +le traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est +significatif.--_App. 38._] + +[Footnote 149: La grande bataille des temps modernes s'est livrée +précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas +en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le monticule +qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, celtique ou +germanique.] + +Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à seul: +vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous toute la +gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo? Y a-t-il tant à +s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière +levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du +baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée +dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de +miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur? + +Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse +Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[150] et d'Anvers +en ruines[151]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, Italie, Espagne, +France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au couchant; le grand +vaisseau européen semble flotter, la voile enflée du vent qui jadis +souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à l'est, comme pour +braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière terre du vieux +continent est la terre héroïque, l'asile éternel des bannis, des hommes +énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides +poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par les barbares, Saxons +proscrits par Charlemagne, Danois affamés, Normands avides, et +l'industrialisme flamand persécuté, et le calvinisme vaincu, tous ont +passé la mer, et pris pour patrie la grande île: _Arva, beata petamus +arva, divites et insulas_... Ainsi l'Angleterre a engraissé de malheurs +et grandi de ruines. Mais à mesure que tous ces proscrits, entassés dans +cet étroit asile, se sont mis à se regarder, à mesure qu'ils ont +remarqué les différences de races et de croyances qui les séparaient, +qu'ils se sont vus Kymry, Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et +le combat sont venus. Ç'a été comme ces combats bizarres dont on +régalait Rome, ces combats d'animaux étonnés d'être ensemble: +hippopotames et lions, tigres et crocodiles. Et quand les amphibies, +dans leur cirque fermé de l'Océan, se sont assez longtemps mordus et +déchirés, ils se sont jetés à la mer, ils ont mordu la France. Mais la +guerre intérieure, croyez-le bien, n'est pas finie encore. La Bête +triomphante a beau narguer le monde sur son trône des mers. Dans son +amer sourire se mêle un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en +puisse plus à tourner l'aigre et criante roue de Manchester, soit que le +taureau de l'Irlande, qu'elle tient à terre, se retourne et mugisse. + +[Footnote 150: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la +reine Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient +plus que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de +lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. Cherbourg +n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, d'Ostende à +Brest.] + +[Footnote 151: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur +de l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Saint-Hélène, est une +des grandes causes pour lesquelles je suis ici: la cession d'Anvers est +un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de +Chatillon.»] + +La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de +l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français +sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais. +La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur +arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque +et d'Anvers[152], voilà, quoi que ces hommes aient fait du reste, des +noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement obligé +envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers ceux +qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, ceux qui +rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient secouer +tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur taciturnité, +qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes. + +[Footnote 152: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.] + +La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service. +Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre +l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de +près l'Anglais qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est des +nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa personnalité par +la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque le moi par le +non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence des grandes +guerres anglaises, par opposition à la fois, et par composition. +L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord, +que nous venons de parcourir. La composition est l'ouvrage des provinces +centrales, dont il nous reste à parler. + + * * * * * + +Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait +s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce +serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la dynastie; il ne +faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les +plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Saône, de la +Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation des races, ce +serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la Touraine. Non, +le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que +naturelles, plus humaines que matérielles. C'est un centre excentrique, +qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre de l'activité nationale, +dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne. +Protégé, et non pas isolé, par les fleuves qui l'entourent, il se +caractérise selon la vérité par le nom d'Île-de-France. + +On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes +de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan. +Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils +n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les +provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens +le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. +Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la +brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui tombe +comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et +vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de bonne heure +l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse couper, +diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur prêtant ses +eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie +l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans +nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes +et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus +qu'une ville. Il faut la voir entre Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle +rivière, comme elle s'égare dans ses îles innombrables, encadrées au +soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les +pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses +blanchâtres. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de +Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et +les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins +l'agitation sans progrès visible. La Seine marche et porte la pensée de +la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la +lointaine Amérique. + +Paris a pour première ceinture Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, Reims, +qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une ceinture +extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz +et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône +l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa +densité au Nord; au Midi, les cercles qu'il décrit se relâchent et +s'élargissent. + +Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au +siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre +jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES DE +FRANCE ET DE VERMANDOIS[153]. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois, +entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, entre Orléans et +Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son assiette et +son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans les pays +druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des clans +galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum, urbs Arvernorum_). Elle +l'avait cherché dans les capitales de l'église Mérovingienne et +Carlovingienne, Tours et Reims[154]. + +[Footnote 153: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; +en Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards, +Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.] + +[Footnote 154: _App. 39._] + +La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale Normandie +et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à Orléans, à +Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de +Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se rapprochent les +deux grands fleuves, le sort de cette ville a été souvent celui de la +France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne d'Arc, des Guises, +rappellent tout ce qu'elle a vu de sièges et de guerres. La sérieuse +Orléans[155] est près de la Touraine, près de la molle et rieuse patrie +de Rabelais, comme la colérique Picardie à côté de l'ironique Champagne. +L'histoire de l'antique France semble entassée en Picardie. La royauté, +sous Frédégonde et Charles-le-Chauve, résidait à Soissons[156], à Crépy, +Verberie, Attigny; vaincue par la féodalité, elle se réfugia sur la +montagne de Laon. Laon, Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et +prisons tour à tour, reçurent Louis-le-Débonnaire, Louis-d'Outremer, +Louis XI. La royale tour de Laon a été détruite en 1832; celle de +Péronne dure encore. Elle dure, la monstrueuse tour féodale des +Coucy[157]. + + Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi, + Je suis le sire de Coucy. + +[Footnote 155: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les +Orléanais avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La +glose d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère +analogue: «Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»] + +[Footnote 156: Pepin y fut élu, en 750. Louis-d'Outre-mer y mourut.] + +[Footnote 157: _App. 40._] + +Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande pensée +de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de +Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais, +et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut +dite et jugée par le Picard Saint-Simon[158]. + +[Footnote 158: Cette famille récente, qui prétendait remonter à +Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands écrivains +du dix-septième siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.] + +Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette ardente +Picardie. Les premières communes de France sont les grandes villes +ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. Le même +pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un ermite +d'Amiens[159] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, à +Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[160] la +changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda +sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, elle +fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de Condorcet +en Camille Desmoulins, de Desmoulins en Gracchus Baboeuf[161]. Elle fut +chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: «Je +suis vilain et très vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier rang +notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de +l'armée[162]. + +[Footnote 159: Pierre-l'Ermite.] + +[Footnote 160: Calvin, né en 1509, mort en 1564.] + +[Footnote 161: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille +Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à +Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une +famille picarde.] + +[Footnote 162: Né à Pithon ou à Ham. Plusieurs généraux de la Révolution +sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à +la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de +gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; Boutillier, +l'auteur de la Somme rurale; l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix; +les d'Estrées et les Genlis.] + +Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilège de +l'Éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans le +coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge le +sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[163]. La plupart +de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur, Goujon, +Cousin, Mansart, Lenôtre, David[164], appartiennent aux provinces +septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous regardons cette +petite France de Liège, isolée au milieu de la langue étrangère, nous y +trouvons notre Grétry[165]. + +[Footnote 163: J'en dis autant de l'Artois qui a produit tant de +mystiques. _App. 41._] + +[Footnote 164: Claude-le-Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, +mort en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594, +mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1665.--Jean Cousin, +fondateur de l'École française, né à Soucy près Sens, vers 1501.--Jean +Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à Loué, à six +lieues du Mans, mort à la fin du seizième siècle.--Pierre Lescot, +l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en +1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava +quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en 1635.--Mansart, +l'architecte de Versailles et des Invalides, né à Paris en 1645, mort en +1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.] + +[Footnote 165: Né en 1741, mort en 1813.] + +Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une +manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la +monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres; +ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un pays, +mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France exprime des +rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire Jérusalem, la croisade +du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de +Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au +pouvoir royal, d'un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains +si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces +dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit +universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en +Molière et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général +dans le génie français; ou si l'on veut y chercher quelque chose de +local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève +d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique +et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume +parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la +Sainte-Chapelle. + +Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire: le +général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment +s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il +faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de +Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la +plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait +qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de +toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas ainsi. +De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, particulières, +résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous +l'avons vu en Juillet[166]. + +[Footnote 166: Écrit en 1833.] + +C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du +centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant +organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées, +opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif, de voir +l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la +Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la +Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre +la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la +convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la +résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre. + +Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes +organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et +cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et +Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et +Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de +Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium. + +La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des +secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des +fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et +guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au +centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les provinces +frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les +traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et renouvellent +sans cesse d'une population énergique le centre énervé par le +froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la +guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la +politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et +elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui elles +s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se reconnaissent +à peine: + + «Miranturque novas frondes et non sua poma.» + +Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle +attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités; +l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et +la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le +sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre même. Il +semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, atténuées. +Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par +lui. Mais plus grandes sont-elles par cette préoccupation de l'intérêt +central, que les provinces excentriques ne peuvent l'être par +l'originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné +Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La +riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms +comparables à leur opposer? Dans la France, la première gloire est +d'être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais +souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles +sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme +provincial avant de vaincre l'Europe. + +C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses +frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque +chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France +allemande, à l'Espagne une France espagnole, à l'Italie une France +italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et +néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent +souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont +entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime pas l'ibérienne +Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la +France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une +force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par +quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse +donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux +territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure +Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et +solennelle Espagne oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue +provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds +bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère +belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la +réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la +Champagne. + +Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui +l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de +côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de +Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une +Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et +l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool? +L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne: +l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique[167]. +Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut +l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la +centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la +vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la beauté de notre +pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte +d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non plus le désert de la +Haute-Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en +Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a +qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un +pays, une race; la France est une personne. + +[Footnote 167: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela, +mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à +l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres +philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et +politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche +sont alsaciennes d'origine.] + +La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans +l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en +reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie. + +Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et +autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsues se +trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des +renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes +respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué qu'un de +ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des autres. À +mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir +plus intimement les uns aux autres, et l'individualité du grand tout se +prononcer davantage.... L'individualité dans les animaux composés ne +consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais +encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui +devient plus grand à mesure qu'on approche des degrés supérieurs. La +centralisation est plus complète, à mesure que l'animal monte dans +l'échelle[168].» Les nations peuvent se classer comme les animaux. La +jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces +parties entre elles, la réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une +à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité sociale. C'est celle de la +France, le pays du monde où la nationalité, où la personnalité +nationale, se rapproche le plus de la personnalité individuelle. + +[Footnote 168: Dugès.] + +Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de la +vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le +genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce +problème. La formation des monarchies, des empires, sont les degrés par +où il y arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le christianisme +un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la Révolution, +l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux progrès dans cette +route. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui, par son +exemple et par l'énergie de son action, a le plus avancé la +centralisation du monde. + +Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit +provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la +conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner +des partis hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre +n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux +populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide +sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste. +Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de +langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties +solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a +joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis au +rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin. + +Ainsi s'est formé l'esprit général, universel, de la contrée. L'esprit +local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race, +a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été +vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles. +Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son soleil; le +Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la +réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature, +l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation +merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du +particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, il +s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine est +spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de +l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la +patrie. + + * * * * * + +Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette +pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares +ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel. +L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire +partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si +puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est +en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, la +repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal, de +sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte +lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, idée +abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à l'idée +de la patrie universelle, de la cité de la Providence. + + * * * * * + +À l'époque où cette histoire est parvenue, au dixième siècle, nous +sommes bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que +l'humanité souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à +quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! +quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va +s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour +amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle l'a +si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des +entrailles même du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui +grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du cour, qui +mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant +souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes +ne suffiront, pas à nous consoler. + + + + +LIVRE IV + + + + +CHAPITRE PREMIER + + L'an 1000. Le roi de France et le pape français. Robert et + Gerbert. France féodale. + + +Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans +l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au +dixième siècle, à l'avènement des Capets. Chaque province a dès lors son +histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense +concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une +sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et +discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques, +terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la +naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. Fantastique +et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on croit entendre à +la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des _Alleluia_. + +C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait finir +avec l'an 1000 de l'Incarnation[169]. Avant le christianisme, les +Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la prédiction +s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette terre, hôte +exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le monde du moyen +âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité antique, et il était +bien difficile d'en discerner l'ordre intime et profond. Ce monde ne +voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre, et l'espérait dans la +mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de légendes, où tout +apparaissait bizarrement coloré comme à travers de sombres vitraux, on +pouvait douter que cette réalité visible fût autre chose qu'un songe. +Les merveilles composaient la vie commune. L'armée d'Othon avait bien vu +le soleil en défaillance et jaune comme du safran[170]. Le roi Robert, +excommunié pour avoir épousé sa parente, avait, à l'accouchement de la +reine, reçu dans ses bras un monstre. Le diable ne prenait plus la peine +de se cacher: on l'avait vu à Rome se présenter solennellement devant un +pape magicien. Au milieu de tant d'apparitions, de visions, de voix +étranges, parmi les miracles de Dieu et les prestiges du démon, qui +pouvait dire si la terre n'allait pas un matin se résoudre en fumée, au +son de la fatale trompette? Il eût bien pu se faire alors que ce que +nous appelons la vie fût en effet la mort, et qu'en finissant, le monde, +comme ce saint du Légendaire, _commençât de vivre et cessât de mourir_. +«Et tunc vivere incepit, morique desiit.» + +[Footnote 169: _App. 42._] + +[Footnote 170: Raoul Glaber.] + +Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et l'effroi +du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales du dixième +et du onzième siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur roideur +contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez +comme elles implorent, les mains jointes, ce moment souhaité et +terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit les faire +sortir de leurs ineffables tristesses et les faire passer du néant à +l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir +après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, celui de Charlemagne +s'en était allé aussi; le christianisme avait cru d'abord pouvoir +remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur, +ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre chose, et l'on +attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le sépulcral +_in-pace_; le serf attendait sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse +tour; le moine attendait, dans les abstinences du cloître, dans les +tumultes solitaires du cour, au milieu des tentations et des chutes, des +remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait +cruellement autour de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui +disait gaiement à l'oreille: «Tu es damné[171]!» + +[Footnote 171: _App. 43._] + +Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur +valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à +jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir aussi +son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de l'archange +percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du cloître, du sillon, +un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs. + + * * * * * + +Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités +qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que l'ordre +des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des lois +nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des malades +semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et tombait en +pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux de +pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martial, à +Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur +qui entourait l'église ne pouvait les rebuter. La plupart des évêques du +Midi s'y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs églises. La +foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des +saints[172]. + +[Footnote 172: _App. 44._] + +Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde +depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. «Le muid +de blé, dit un contemporain[173], s'éleva à soixante sols d'or. Les +riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les racines des +forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent aller à dévorer +des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les +faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les mangeaient. Quelques-uns +présentaient à des enfants un oeuf, un fruit, et les attiraient à +l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla au point que la +bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût été désormais une +coutume établie de manger de la chair humaine, il y en eut un qui osa en +étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia point, et fut +brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même chair, la +mangea, et fut brûlé de même.» + +[Footnote 173: Glaber.--Sur soixante-treize ans, il y en eut +quarante-huit de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et +épidémie--989, grande famine.--990-994, famine et mal des +_ardents_.--1001, grande famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010, +famine, mal des _ardents_, mortalité.--1027-1029, famine +(anthropophages).--1031-1033, famine atroce.--1035, famine, +épidémie.--1045-1046, famine en France et en Allemagne.--1053-1058, +famine et mortalité pendant cinq ans.--1059, famine de sept ans, +mortalité.] + +«...Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de Castanedo, un +misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui +demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint +à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et +d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que plusieurs, tirant +de la craie du fond de la terre, la mêlaient à la farine. Une autre +calamité survint: c'est que les loups, alléchés par la multitude des +cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les +gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, +le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; +et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent +après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant +assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, +puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on +pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne +demeurât sans culture.» + +Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu de +douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, tremblants +eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de se battre, +ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait quitter. De +vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que son ennemi, +comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion de la peste de Limoges, +ils coururent de bon coeur aux pieds des évêques, et s'engagèrent à +rester désormais paisibles, à respecter les églises, à ne plus infester +les grands chemins, à ménager du moins ceux qui voyageraient sous la +sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant les jours saints de +chaque semaine (du mercredi soir au lundi matin), toute guerre était +interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, plus tard _la trêve de +Dieu_[174]. + +[Footnote 174: _App. 45._] + +Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à +l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel +des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes portent +l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, disent-ils; +chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou baron, j'ai donné +à telle église pour le remède de mon âme...» Ou encore: «Considérant que +le servage est contraire à la liberté chrétienne, j'affranchis un tel, +mon serf de corps, lui, ses enfants et ses hoirs.» + +Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point, ils aspiraient à +quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils +se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient +dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. Ceux-ci +n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les ducs et +les rois de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier, duc de +Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumièges, si l'abbé le +lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un capuchon et une +étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit coffre, et en +garda toujours la clef à sa ceinture[175]. Hugues Ier, duc de Bourgogne, +et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi se faire +moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans l'église +de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le Psalmiste: +«Voici le repos que j'ai choisi, et mon habitation aux siècles des +siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit l'abbé. Celui-ci appela +l'empereur dans le chapitre des moines, et lui demanda quelle était son +intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, répondit-il en pleurant, +renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, et ne plus servir que +Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit l'abbé, promettre, selon +notre règle et à l'exemple de Jésus-Christ, l'obéissance jusqu'à la +mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! je vous reçois comme +moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre âme; et ce que +j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte du Seigneur. +Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de l'empire que Dieu +vous a confié, et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et +tremblement, au salut de tout le royaume[176].» L'empereur, lié par son +voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine depuis longtemps; il +avait toujours vécu en frère avec sa femme. L'Église l'honore sous le +nom de saint Henri. + +[Footnote 175: Guillaume de Jumièges.] + +[Footnote 176: _Vie de saint Richard._] + +Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de +France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était +très pieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent +musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_; les +rythmes _Judea et Hierusalem, Concede nobis quæsumus_, et _Cornelius +centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur l'autel de +Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et plusieurs +autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un +jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit alors le +rythme _O constantia martyrum_! que la reine, à cause du nom de +Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église de +Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, pour +diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les +moines et les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait +certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une +dévotion particulière, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis +diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il chantait dévotement +avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les murs du château +tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession; ce que +Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte[177].» + +[Footnote 177: Chronique de Sithiu.] + +«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme +d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par +sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette +lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet +argent fût nécessaire; et trouvant un pauvre en haillons, il lui demande +prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce +qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher +au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. L'autre revient avec +un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent +de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac +du pauvre en lui recommandant, selon sa coutume, de bien prendre garde +que sa femme ne le vît. Lorsque la reine vint, elle s'étonna fort de +voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par plaisanterie le nom +du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'était fait[178].» + +[Footnote 178: Helgaud.] + +«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier +ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait fait +faire une châsse de cristal toute entourée d'or, où il eut soin de ne +mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer ses +grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il +faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait mis un oeuf. +Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme les paroles du +Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, celui qui dit la +vérité selon son coeur, celui dont la langue ne trompe pas, et qui n'a +jamais fait de mal à son prochain[179]!» + +[Footnote 179: Id.] + +La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il soupait à +Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna +d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux +pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne +s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces +qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva +de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa +emporter contre le saint à des paroles violentes: «Quel ennemi de Dieu, +bon seigneur, a déshonoré votre robe d'or?--Personne, répondit-il, ne +m'a déshonoré; cela était sans doute plus nécessaire à celui qui l'a +pris qu'à moi, et, Dieu aidant, lui profitera.»--Un autre voleur lui +coupant la moitié de la frange de son manteau, Robert se retourna, et +lui dit: «Va-t'en, va-t'en; contente-toi de ce que tu as pris; un autre +aura besoin du reste.» Le voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence +pour ceux qui volaient les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa +chapelle, il vit un clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, +posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les +clercs se troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le +seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles +de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son +père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce +qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce +sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger, +va-t'en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que tu +as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur soit +avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et quand +il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens: «Pourquoi tant +vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le Seigneur l'a donné à +son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se relevait la nuit pour +aller à l'église, il vit deux amants couchés dans un coin; aussitôt il +détacha une fourrure précieuse qu'il portait au cou, et la jeta sur ces +pécheurs. Puis il alla prier pour eux[180].» + +[Footnote 180: Helgaud.] + +Telle fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le +premier roi; car son père, Hugues-Capet[181], se défia de son droit, et +ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la chape, +comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert que se +passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la colère +divine fut désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme incarnée +la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore un peu; +elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter à ses +jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à travailler, à +bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de trois ans après +l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans +l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent +renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en +avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient +rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde +se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche +des églises[182].» + +[Footnote 181: _App. 46._] + +[Footnote 182: Glaber.] + +Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, des +visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes reliques, +depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les saints +vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, et +apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de +consolations[183].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le dogme +de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans l'ombre, +éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau d'immense +poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. «Tout cela se +trouvait annoncé comme par un présage certain dans la position même de +la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire. +En effet, pendant que l'Orient avec ses peuples féroces était caché +derrière la face du Sauveur, l'Occident, placé devant ses regards, +recevait de ses yeux la lumière de la foi dont il devait être bientôt +rempli. Sa droite toute-puissante, étendue pour le grand oeuvre de +miséricorde, montrait le Nord qui allait être adouci par l'effet de la +parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations +barbares et tumultueuses du Midi[184].» + +[Footnote 183: Glaber.] + +[Footnote 184: Id.] + +La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de +tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la +pensée de l'avenir et le mouvement de l'humanité. De grands signes +éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme +pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape français, +Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il appelle tous +les princes au nom de la cité sainte[185], précède d'un siècle les +prédications de Pierre-l'Ermite. Prêchée alors par un Français et sous +un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des Français, la +grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les Francs +une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la profonde +sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il faut que le +monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique fonde la +papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux Français, de +Gerbert et de Robert. + +[Footnote 185: _App. 47._] + +Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à +Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller étudier +les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand Othon le +fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il professe aux +fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert. +Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait déposer, et obtient +sa place par l'influence d'Hugues-Capet. Ce fut une grande chose pour +les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils aident à le faire +archevêque, il aide à les faire rois. + +Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de Ravenne, +enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne), +donne des lois aux républiques; il règne par le pontificat et par la +science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il ne mourra +qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à Rome dans +une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente et réclame +le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez les musulmans. +Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se donna au diable +pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille des chiffres +arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, et l'art de se +faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc il est à son +maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne savais pas que +j'étais logicien!_[186]» + +[Footnote 186: Dante, _Inferno_, c. XXVIII: + + Tu non pensavi qu'io loico fossi! + +Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont, +dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert-le-Grand. Ce qui est +remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative de +deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus forte +trace, et ressuscite au quinzième siècle dans Faust, l'inventeur de +l'imprimerie.] + +Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers +Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi +homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient généralement pour +une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul Robert-le-Fort avait +défendu le pays contre les Normands; Eudes combattit sans cesse les +empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens; mais les rois qui +suivent jusqu'à Louis-le-Gros n'ont rien de militaire. Les chroniques ne +manquent pas de nous dire, à l'avènement de chacun de ces princes, qu'il +était fort _chevalereux_; nous voyons cependant qu'ils ne se soutiennent +guère que par le secours des Normands et des évêques, surtout celui de +Reims. Vraisemblablement les évêques payaient, les Normands combattaient +pour eux. Ces princes, amis des prêtres, auxquels ils devaient leur +grandeur, cherchaient sans doute par leur conseil à se rattacher au +passé, et, par de lointaines alliances avec le monde grec, à primer les +Carlovingiens en antiquité. Hugues-Capet demanda pour son fils la main +d'une princesse de Constantinople[187]. Son petit-fils Henri Ier épousa +la fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, +qui appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison +était de remonter à Alexandre-le-Grand, à Philippe, et par eux à +Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est resté +jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient les +traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière la +parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des +Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[188]. + +[Footnote 187: Lettre de Gerbert.] + +[Footnote 188: _App. 48._] + +L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage des +prêtres, auxquels Hugues-Capet rendit ses nombreuses abbayes; l'ouvrage +aussi du duc de Normandie, Richard-sans-Peur. Celui-ci, traité si mal +dans son enfance par Louis-d'Outre-mer[189], plus d'une fois trahi par +Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les Carlovingiens. +Hugues-Capet était son pupille et son beau-frère. Il convenait +d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti ecclésiastique et à la +dynastie que ce parti élevait; il espérait sans doute y primer par +l'épée. C'était de même l'espérance de la maison normande de Blois, +Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient en outre les établissements +éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, descendaient d'un Thiébolt, +selon quelques-uns parent de Rollon, mais lié avec le roi Eudes, comme +Rollon avec Charles-le-Simple. Thiébolt avait épousé une soeur d'Eudes, +s'était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du vieux pirate +Hastings[190]. Son fils, Thibault-le-Tricheur, épousa une fille +d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des Carlovingiens, et soutint les +Capets contre les empereurs d'Allemagne. Rivaux jaloux des Normands de +Normandie, les Normands de Blois refusèrent quelque temps de reconnaître +Hugues-Capet, en haine de ceux qui l'avaient fait roi. Mais il les +apaisa en faisant épouser à son fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, +veuve d'Eudes Ier de Blois (fils de Thibault-le-Tricheur). Cette veuve, +héritière du royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, +pouvait donner aux Capets quelques prétentions sur ce royaume, légué par +Rodolphe à l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des +empereurs, saisit-il le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer +Robert de quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. On connaît +l'histoire ou la fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses +serviteurs, qui jetaient au feu tout ce qu'il avait touché, et la +légende de Berthe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de +plusieurs cathédrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui +semble désigner l'épouse de Robert[191]. + +[Footnote 189: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le +sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de +Jumièges.)] + +[Footnote 190: Alberic, ad ann. 904.] + +[Footnote 191: _App. 49._] + +Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé +Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta à +ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes osa +entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession du +royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit tout +jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la Lorraine +et par l'Italie, qui le voulait pour roi[192], il prétendit relever +l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers +Aix-la-Chapelle, ou il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël. +Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liège et de +Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. Tué +en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva sur son +corps un signe caché[193] (1037). + +[Footnote 192: Glaber.] + +[Footnote 193: Id. C'est l'Histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse +Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles-le-Téméraire.] + +Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne, +cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que +guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et Champagne +n'eurent ni l'esprit de suite ni la ténacité de leurs rivaux de +Normandie et d'Anjou. + +La maison d'Anjou n'était ni normande comme celles de Blois et de +Normandie, ni saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait +comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort +chasseur[194]. Son fils se mit au service de Charles-le-Chauve, et +combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques terres +dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, petit-fils +de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, furent +d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien +que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la Touraine et le +Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. Plus unis et +plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que les Poitevins et +Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de grands avantages, +s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et poussèrent jusqu'à Saintes. +Ils succédèrent à la prépondérance qu'avaient eue un instant les comtes +de Blois et de Champagne. Quand le roi Robert fut obligé de quitter +Berthe, veuve et mère de ces comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit +épouser sa nièce Constance, fille du comte de Toulouse[195]. Le frère de +Foulques, Bouchard, était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux +importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de +Paris. Ainsi le bon Robert, dans la main des Angevins, docile à sa femme +Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes et +vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui essaya +de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux. Beauvais +appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve et la mère. +L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une lettre où il le +désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà fort mal avec +l'Église pour les biens, qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour +Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du pape, fît un +pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de Beaulieu près +Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. Toute la vie de ce +méchant homme fut une alternative de victoires signalées, de crimes et +de pèlerinages; il alla trois fois à la terre sainte. La dernière fois, +il revint à pied et mourut de fatigue à Metz. De ses deux femmes, il +avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé l'autre comme adultère. Mais il +fonda une foule de monastères (Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), +bâtit force châteaux (Montrichard, Montbazon, Mirebeau, +Château-Gonthier). On montre encore à Angers sa noire TOUR DU DIABLE. +C'est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils, +Geoffroy Martel, défit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois +et exigea la Touraine pour rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme +tuteur du jeune comte. Malgré ses discordes intérieures, la maison +d'Anjou finit par prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes +deux se lièrent par mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. +Mais les comtes de Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un +instant, tandis que les Angevins le gardèrent du douzième au treizième +siècle, sous le nom de _Plantagenets_[196], y joignirent quelque temps +tout notre littoral de la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre +la France. + +[Footnote 194: Voy. tome I, p. 323, et _App. 186._] + +[Footnote 195: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire +à la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité, +bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi +ni loi». _App. 50._] + +[Footnote 196: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.] + +L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque +temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an +1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de +Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci +dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner +la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la +Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui +les évêques et les abbés de Bourgogne, leur demandait pardon de leur +faire la guerre[197]. La liaison était ancienne entre les Capets et +les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard-le-Justicier, père de +Boson, roi de Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui fit roi +de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite lui-même; +puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne à deux +frères de Hugues-Capet. Le dernier de ces deux frères adopta le fils +de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais Bourguignon +par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison de +Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un autre +côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne, fut +obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les +seigneurs étaient si puissants dans ce pays que la dignité ducale +n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé +comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait +que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de +Franche-Comté à la Castille. + +[Footnote 197: Il allait entreprendre le siège du couvent de +Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la +rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en personne, +et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)] + +À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues-Capet +et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre le +Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la Bourgogne. +Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue victoire +d'Hugues-Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort indépendant du +Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque influence sur les +moeurs et le gouvernement de la France septentrionale. Constance, fille +du comte de Toulouse, nièce de celui d'Anjou, régna, comme on a vu, sous +Robert. Pour prolonger cette domination après la mort de son mari +(1031), elle voulait élever au trône son second fils Robert, au +préjudice de l'aîné, Henri; mais l'Église se déclara pour l'aîné. Les +évêques de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, +Troyes et Langres assistèrent à son sacre, ainsi que les comtes de +Champagne et de Poitou. Le duc des Normands le prit sous sa protection, +et força Robert de se contenter du duché de Bourgogne. C'est la tige de +cette première maison de Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. +Toutefois le Normand ne donna la royauté à Henri qu'affaiblie et +désarmée pour ainsi dire. Il se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi +établi à six lieues de Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette +servitude et de reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent +lieu contre le nouveau duc de Normandie, Guillaume-le-Bâtard. Ce +Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant, +battit ses barons et battit le roi. Ce fut peut-être le salut de +celui-ci, que le duc ait tourné contre l'Angleterre ses armes et sa +politique. + +Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs +inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent l'Europe +sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades normandes de +Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de Jérusalem, ni à +la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent tranquillement +l'empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, et refusèrent de +seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la +grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La royauté française n'est +guère encore qu'une espérance, un titre, un droit. La France féodale, +qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement tout excentrique. +Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne les yeux du centre +encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte de l'Empire et du +Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en Angleterre, sous le +drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la terre sainte avec toute +la France. Alors il sera temps de revenir aux Capets, et de voir +comment l'Église les prit pour instruments à la place des Normands, trop +indociles; comment elle fît leur fortune, et les éleva si haut qu'ils +furent en état de l'abaisser elle-même. + + + + +CHAPITRE II + + Onzième siècle.--Grégoire VII.--Alliance des Normands et de + l'Église.--Conquête des Deux-Siciles et de l'Angleterre. + + +Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille +aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu +l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le onzième +siècle, à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut +les seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse +l'empereur des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie +et de Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et +lorsque les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la +France a la part principale dans cet événement, qui contribue si +puissamment à leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la +lutte du Sacerdoce et de l'Empire. + + * * * * * + +Au onzième siècle, la querelle est entre le Saint-Pontificat romain, +et le Saint-Empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par +l'invasion des barbares, prend son nom pour lui succéder; non +seulement elle veut lui succéder dans la domination temporelle (déjà +tous les rois reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle +affecte encore une suprématie morale; elle s'intitule le +_Saint-Empire_; hors de l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De +même que là-haut les puissances célestes, trônes, dominations, +archanges, relèvent les unes des autres; de même l'empereur a droit +sur les rois, les rois sur les ducs, ceux-ci sur les margraves et +les barons. Voilà une prétention superbe, mais en même temps une +idée bien féconde dans l'avenir. Une société séculière prend le +titre de société sainte, et prétend réfléchir dans la vie civile +l'ordre céleste et la hiérarchie divine, mettre le ciel sur la +terre. L'empereur tient le globe dans sa main aux jours de +cérémonie; son chancelier appelle les autres souverains les _rois +provinciaux_[198], ses jurisconsultes le déclarent la _loi +vivante_[199]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix +perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui +existe encore entre les nations. + +[Footnote 198: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous +les rois dans une diète solennelle, sous Frédéric-Barberousse: _Reges +provinciales._] + +[Footnote 199: Imperator est _animata lex_ in terris.] + +Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En est-il +digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? Lui +appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande +révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain poursuit +depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui va le +donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la consommation +des temps? + +Ils disent que leur grand empereur Frédéric-Barberousse n'est pas mort; +il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une montagne. +Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et les +broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une table de +pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe avait crû +autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. L'empereur, soulevant +à peine sa tête appesantie, dit seulement au berger: Les corbeaux +volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, encore.--Ah! bon, je puis +me rendormir. + +Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au +Saint-Empire du moyen âge, ni à la Sainte-Alliance des temps modernes +qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la +loi, la réconciliation définitive des nations. + +Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort avec +la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce et +Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des +compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à la +dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi +joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le +suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et +candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes +empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits +chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du monde? +Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les reconnaissait +partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le fils fugitif de +Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle de ses cheveux. Ah! +disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi Enzio qui ait de si +beaux cheveux blonds[200]. Ces beaux cheveux blonds, et ces poésies, et +ce grand courage, tout cela ne servit de rien. Le frère de saint Louis +n'en fit pas moins couper la tête au pauvre jeune Conradin, et la maison +de France succéda à la prépondérance des empereurs. + +[Footnote 200: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils +eurent un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est, +selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.] + +L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont il +est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque +chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme +profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le +rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur +sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé selon qu'on peut +dire qu'il est de _haut_ ou de _bas lieu_. Le voilà localisé, immobile, +fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante armure. + +La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité. +Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à +l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne connaît +point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que dis-je? c'est +lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, ce fier baron; +sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la forte expression +du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_. + +Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander; +n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa +mère[201]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas moins +que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel. +Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de là, +les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul au foyer +où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et +peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le +grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frères; il +faut bien qu'ils aient quelque chose aussi. + +[Footnote 201: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.] + +Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de +s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien +devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient corps +et biens. _Bonne aubaine_ pour lui; ils deviendraient ses _cubains;_ +autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. Tout malheureux +qui cherche asile, tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au +seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_. + +Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les cadets +des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les barbares, +a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle devient elle-même +peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent chevaliers sous l'habit +de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques s'indignent qu'on leur présente +la pacifique mule, et qu'on veuille les aider à monter. C'est un +destrier qu'il leur faut, et ils s'élancent d'eux-mêmes[202]. Ils +chevauchent, ils chassent, ils combattent, ils bénissent à coups de +sabre, et _imposent avec la masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est +une oraison funèbre d'évêque: _bon clerc et brave soldat._ À la bataille +d'Hastings, un abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font +tuer. Les évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et +_peu vaillant_[203]. Les évêques deviennent barons, et les barons +évêques. Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye; +ils font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands +sièges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table, +balbutie deux mots de catéchisme[204], il est élu; il prend charge +d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son nom +les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en pas +faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, léguer, bon +gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux glaives; tour à +tour il combat, il excommunie, il tue, damne à son choix. + +[Footnote 202: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé +par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses +serviteurs considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa monture +près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le prenait pour +infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit passer de l'autre +côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et le fit appeler +aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort leste et fort +agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la sérénité de notre +Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortège ordinaire, sois donc +le compagnon de tous nos travaux.» _App. 51._] + +[Footnote 203: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau +citer ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du +pape sa déposition.] + +[Footnote 204: Atto de Verceil.] + +Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et +vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de l'Église +par les abstinences du célibat[205]; qu'ils eussent la splendeur +sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les consolations du +mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des fourmilières de petits +prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel leurs repas de famille, et +que du pain sacré ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte +espérance! ils grandiront ces petits, s'il plaît à Dieu! ils succéderont +tout naturellement aux abbayes, aux évêchés de leur père. Il serait dur +de les ôter de ces palais, de ces églises: l'église elle leur +appartient; c'est leur fief, à eux. Ainsi l'hérédité succède à +l'élection, la naissance au mérite. L'Église imite la féodalité et la +dépasse; plus d'une fois elle fit part aux filles, une fille eut en dot +un évêché[206]. La femme du prêtre marche près de lui à l'autel; celle +de l'évêque dispute le pas à l'épouse du comte. + +[Footnote 205: _App. 52._] + +[Footnote 206: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés: ceux de +Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et +évêques; celui de Dol pillait son église pour doter ses filles. (Lettres +du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par +Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on +refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs +bénéfices en dot à leurs filles (au neuvième siècle). Leurs femmes +prenaient publiquement la qualité de prêtresses.] + +C'était fait du christianisme[207], si l'Église se matérialisait dans +l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était +dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une +telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la +flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard, +ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le +recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit +d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité asiatique, +qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne. + +[Footnote 207: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours +l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et dépassés. +(1860.)] + +L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au +coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était +réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans les +moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus mystique; +disons encore, la plus démocratique alors; cette vie d'abstinences était +moins recherchée des nobles. Les cloîtres se peuplaient de fils de +serfs[208]. En face de cette Église splendide et orgueilleuse, qui se +parait d'un faste aristocratique, se dressa l'autre, pauvre, sombre, +solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances. Elle +la jugea, la condamna, la purifia, lui donna l'unité. À l'aristocratie +épiscopale succéda la monarchie pontificale: l'Église s'incarna dans un +moine. + +[Footnote 208: _App. 53._] + +Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. C'était +un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à cette +poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet +ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand. + +Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur, +et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité +religieuse du moine, qu'il décida le pape à se rendre à Rome pieds nus, +et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se soumettre +à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que l'empereur +nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; ces papes +allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait cesser les +épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour à tour +la papauté à leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de +douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. Toutefois, c'était +peut-être encore pis que le pape fût nommé par l'empereur, et que les +deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il devait arriver, comme à +Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle fût anéantie: la +vie, c'est la lutte et l'équilibre des forces; l'unité, l'identité, +c'est la mort. + +Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait +qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par +la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans les +froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est par là +que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le précédèrent au +pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était plus prêtre. +Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, enhardis par +leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent garder leurs femmes. +Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, nos abbayes, nos cures; +qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne recula pas; le fils du +charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple contre les prêtres. Partout +la multitude se déclara contre les pasteurs mariés, et les arracha de +l'autel. Le peuple une fois débridé, un brutal instinct de nivellement +lui fit prendre plaisir à outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux +pieds ceux dont il baisait les pieds, à déchirer l'aube et briser la +mitre. Ils furent battus, souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on +but leur vin consacré, on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, +prêchaient; un hardi mysticisme s'infiltrait dans le peuple; il +s'habituait à mépriser la forme, à la briser comme pour en dégager +l'esprit. Cette épuration révolutionnaire de l'Église lui communiqua un +immense ébranlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait +fait mutiler la femme ou concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, +l'anachorète farouche, courut l'Italie au milieu des menaces et des +malédictions, sans souci de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la +turpitude de l'Église[209]. C'était désigner les prêtres mariés à la +mort. Le théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme +étaient tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la +mutilation d'un moine révolté[210]. L'Église, armée d'une pureté +farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de +la Tauride. + +[Footnote 209: Damiani: «Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église +m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents, +comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se +fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui permettait le +mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu m'importe votre concile; +je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent +pas avec les décisions des évêques de Rome.» Ailleurs, s'adressant aux +femmes des clercs, il leur dit: «C'est à vous que je m'adresse, +séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du Paradis, poison des +âmes, glaive des coeurs, huppes, chouettes, louves, sangsues +insatiables, etc.»] + +[Footnote 210: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de +l'abbé, et peu de temps après le fit évêque.] + +Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen âge +repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de +Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la +pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui +avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le +monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un péché, +tout au moins un péché véniel[211]. + +[Footnote 211: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un +peu plus tard.] + +Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église: elle se rédima de +la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. Alors, +dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu et sa +force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la primatie +qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de France[212], +l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la monarchie féodale +elle-même personnifiée dans l'empereur, furent appelés à rendre compte. +Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux évêques, de qui la +tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la matière entend-elle +dominer l'esprit? La vertu a dompté la la nature; il faut que l'idéal +commande au réel, l'intelligence à la force, l'élection à l'hérédité. +«Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, le soleil, et la lune qui +emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, il y a le pape, et +l'empereur qui est le reflet du pape[213]; simple reflet, ombre pâle, +qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde revenant à l'ordre +véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il y aura hiérarchie +selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le plus digne. Le pape +mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le tombeau délivré du +Christ son vicaire recevra le serment de l'empereur, et l'hommage des +rois.» + +[Footnote 212: _App. 54._] + +[Footnote 213: _App. 55._] + +Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de +l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le +fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature que Grégoire VII fut dur +dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri III +avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux; la toute-puissance +féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, et la prétention +de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome: il n'avait rien, +et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit de n'occuper aucun +lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas une pierre à mettre +sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: «J'ai suivi la justice et +fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans l'exil[214]» (1073-86.) + +[Footnote 214: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma +désolation sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée par +la fourbe du diable de la foi catholique; et si je tourne mes regards +vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque +plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans +l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils +gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une +ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve +aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à son +intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels je +vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que les +juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur moi-même, +je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; de sorte +que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut de +l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; car +si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut de la +sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à Rome, +où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme frappé de +mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se +renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont +malheureusement que trop éloignées.»] + +On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce +n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se +rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en +chemise sur la neige dans les cours du château de Canossa[215], il +fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix. +Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était +coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le +jugement, comme la réconciliation était impossible. Rien ne réconciliera +l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et la nature. + +[Footnote 215: Gregor. cp.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras +étendus en croix, et demanda pardon.--«C'était la première fois, dit +Otton de Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai +beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.»] + +La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils +d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil +empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui +étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les +vêtements royaux[216], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait +encore, de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son +salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, il +vint à Spire, à l'église même de la Vierge qu'il avait bâtie, demander à +être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et qu'il +pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La terre même +fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture dans une cave +de Liège. + +[Footnote 216: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le +vis, touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection +paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom +de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés +auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir, +lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son +nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils +vengeurs des fautes de leurs pères.» (Sigebert de Gembloux.)] + +Dans cette lutte terrible que le saint-siège poursuivit dans toute +l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord +la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la fidèle amie de +Grégoire VII. Cette princesse, Française d'origine, avait grandi dans +l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle était alliée à la +famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était pour Henri IV. Il +portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut tué Rodolphe, le +rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde au contraire ne +connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle réhabilitait la +femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme Grégoire lui-même, +cette femme héroïque faisait la grâce et la force de son parti. Elle +soutenait le pape, combattait l'empereur et intercédait pour lui[217]. + +[Footnote 217: À l'entrevue de Canossa.] + +Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape étaient +nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la croisade de +Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe. +Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands devinrent les +soldats du saint-siége. + +J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple mixte, +où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément scandinave. Sans +doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme +d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs nazaires[218], on serait +tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes +et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient français dès +la troisième génération, et n'avaient plus alors parmi eux personne qui +entendît le danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs enfants +l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[219]. Les noms de ceux qui suivent +Guillaume-le-Bâtard, sont purement français[220]. Les conquérants de +l'Angleterre abhorraient, dit Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur +préférence était pour la civilisation romaine et ecclésiastique. Ce +génie de scribes et de légistes qui a rendu leur nom proverbial en +Europe, nous le trouvons chez eux dès le dixième et le onzième siècle. +C'est ce qui explique en partie cette multitude prodigieuse de +fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas autrement +dévot. Le moine Guillaume de Poitiers nous dit que la Normandie était +une Égypte, une Thébaïde pour la multitude des monastères. Ces +monastères étaient des écoles d'écriture, de philosophie, d'art et de +droit. Le fameux Lanfranc, qui donna tant d'éclat à l'école du Bec, +avant de passer le détroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte +pape d'Angleterre, c'était un légiste italien. + +[Footnote 218: Voy. la tapisserie de Bayeux.] + +[Footnote 219: _App. 56._] + +[Footnote 220: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barhason, Blundel, +Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispencer, +Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe, +Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, Rous, Rond, +Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner, +Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste +plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore +plusieurs autres listes.] + +Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à +présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des +héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le +cheval de l'envoyé grec[221]. En Sicile, Roger, combattant cinquante +mille Sarrasins, avec cent trente chevaliers, est renversé sous son +cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis +des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces +surnaturelles. Les Allemands qui les combattirent en Italie, se +moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et +les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings, se montrent peu +marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique. + +[Footnote 221: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une +chèvre, et les jette par-dessus une muraille.] + +Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens +Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des +prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Église, +et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la _lance de Judas_, +comme parle Dante[222]. Le héros de cette race, c'est Robert-l'AVISÉ +(Guiscard, _Wise_). + +[Footnote 222: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia +corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)] + +La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils +pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[223]. Il leur fallait +donc aller, comme ils disaient, _gaaignant_[224] par l'Europe. Mais +l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas au onzième siècle +facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits chevaux des +Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. Chaque passe +des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque défilé, on +voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec ses varlets +et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit +bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme +par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. +Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, +bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de bourdons +et coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec eux. +Alors, qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec +leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, +qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à +Saint-Jacques-de-Compostelle; on respectait d'ordinaire une dévotion si +bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pèlerinages: il +n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis, +c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur +le chemin, et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces +pèlerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de +commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[225]. Le +meilleur négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de +saint George, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand +profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son +église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement +d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse. + +[Footnote 223: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune +fille resta suspendu pendant trois ans a un arbre au bord d'une rivière, +sans que personne y touchât.] + +[Footnote 224: Wace, _Roman de Rou_.] + +[Footnote 225: Baronius.] + +C'est un pèlerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du +'sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis dire, +trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes, +des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui +voltigeaient sur toutes les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins normands +aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les +rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de +Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs byzantins, +et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples les établit +au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue +(1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du +Cotentin[226], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants; +sept des douze étaient de la même mère. + +[Footnote 226: _App. 57._] + +Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de +se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s'acheminèrent +vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier normand était +devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se défrayant sur +les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou _kata pan_) +byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à mesure qu'il +leur vint des compatriotes, et qu'ils se virent assez forts, ils +tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Pouille et +la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait +ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en vain de se défendre. +Ils réunirent contre les Normands jusqu'à soixante mille Italiens. Les +Normands, qui étaient, dit-on, quelques centaines d'hommes bien armés, +dissipèrent cette multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leur +secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d'Orient et +d'Occident se confédérèrent contre les fils du gentilhomme de Coutances. +Le tout-puissant empereur, Henri-le-Noir (Henri III), chargea son pape +Léon IX, qui était un Allemand de la famille impériale, d'exterminer ces +brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nuée +d'Italiens. Au moment du combat les Italiens s'évanouirent, et +laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci +n'eurent garde de le maltraiter; ils s'agenouillèrent dévotement aux +pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief +de l'Église tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la +Pouille, la Calabre, et de l'autre côté du détroit. Le pape devint, +malgré lui, suzerain du royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette +scène bizarre fut renouvelée un siècle après. Un descendant de ces +premiers Normands fit encore un pape prisonnier; il le força de recevoir +son hommage, et se fit de plus déclarer lui et ses successeurs légats du +saint-siège en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait +effectivement indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui +fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du Sacerdoce et de l'Empire. + +La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert-l'_Avisé_ +(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses +neveux[227], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne +traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un +peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en +volant des chevaux[228], puis il passa en Sicile et en fit la conquête +sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque. +Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les +panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie +méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des +Deux-Siciles. + +[Footnote 227: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard +qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que si sa place de +San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la +liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.» +Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par +ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle, pour le prier +d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit +Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»] + +[Footnote 228: Gaufridus Malaterra.] + +Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, au +milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les +mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des États +barbaresques au seizième siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur +empire fut même envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les +Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus +d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes +vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les +brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les +empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV +victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne. + +Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira +de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume-_le-Bâtard_ (il +s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse naissance du +côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un +tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura volontiers des +autres fils de sa mère[229]. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à +la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en vint à bout. C'était +un gros homme chauve, très brave, très avide, et très _saige_, à la +manière du temps, c'est-à-dire, horriblement perfide. On prétendait +qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui +disputait le Maine était mort en sortant d'un dîner de réconciliation, +et il avait mis la main sur cette province. L'Anjou et la Bretagne, +déchirées par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu +l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la Flandre et de la +Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre. +Cette alliance faisait sa force; aussi il entra dans une grande colère +quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard, Lanfranc +qui enseignait à l'école monastique du Bec, parlait contre ce mariage +entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient les +moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme +d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté +sur un mauvais cheval boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de +Normandie, lui dit-il, fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le +parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et +le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il +avait prêché. Lanfranc réussit. Guillaume et Mathilde en furent quittes +pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore. + +[Footnote 229: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les +outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des +assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: «La +peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux +d'entre eux.» (Guill. de Jumièges.) _App. 58._] + +C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine, +déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs +projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre +côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[230]. Celle-ci, pour +n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au +saint-siège. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés par +eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris bientôt +cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et fatal en +Angleterre. Mais cette opposition n'était point philosophique, comme +celle de la vieille Église irlandaise, au temps de saint Colomban et de +Jean-l'Érigène. L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été +grossière et barbare[231]. Cette île était, depuis des siècles, un +théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord, Celtes, +Saxons, Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous, comme celles du +Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à +discrétion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'étaient +enfuis dans les forêts, étaient devenus _têtes de loup_, comme on +appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le +retour et le rétablissement d'Édouard-le-Confesseur, fils d'un roi saxon +et d'une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu +un saint, pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien +ni mal. Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en +lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue +d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un +court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. +Ami des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles +années, il fît de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant +chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les Danois, +mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui ou par ses +fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, Surrey, +Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. On +accusait Godwin, d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, et de +l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du +roi ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son cousin +Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. Les +Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils +de Godwin devinrent maîtres[232], et l'un d'eux, nommé Harold, qui avait +en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour +se faire désigner par lui pour son successeur. + +[Footnote 230: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à +l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les +Normands. _App. 59._] + +[Footnote 231: _App. 60._] + +[Footnote 232: Guillaume de Poitiers.] + +Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent +avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait désigné +Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, qu'Édouard +l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait +comme valables les donations faites au dernier moment. Guillaume déclara +cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois de Normandie ou +celles d'Angleterre[233]. Un hasard singulier avait donné à leur duc une +apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi. + +[Footnote 233: Id.] + +Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu, +vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit +qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son +frère et son neveu, qu'il retenait comme otages. Guillaume le traita +bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit +chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit +jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[234] +après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de +Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer +cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui +contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les _Niebelungen_, Siegfried +devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[235]. Dans les +idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de Guillaume. + +[Footnote 234: _App. 61._] + +[Footnote 235: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de +Siegfried, pour l'humilier.] + +À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans sa +nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie, qui lui parla +en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que +tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et saints +reliquaires[236].» Harold répondit que le serment n'avait pas été libre, +qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté était au +peuple. «Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans l'année. Veut-il +que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur un ton de douceur +et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une des conditions de +son serment, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il avait promis +d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors Guillaume jura que +dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et poursuivre son +parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le plus sûr et le +plus ferme. + +[Footnote 236: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de +Guillaume le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous fait +savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en +Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»] + +Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en +rapportait au jugement du pape[237], et le procès de l'Angleterre fut +plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression +furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, l'expulsion d'un +Normand porté par Édouard à l'archevêché de Kenterbury, et remplacé par +un Saxon, enfin le serment d'Harold et une promesse qu'Édouard aurait +faite à Guillaume de lui laisser la royauté. Les envoyés normands +comparurent devant le pape: Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée +aux Normands. Cette décision hardie fut prise à l'instigation +d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut +envoyé à Guillaume avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre. + +[Footnote 237: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du +pape.» (Ingulf.)] + +L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule d'hommes +d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en vint de la +Frandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de l'Aquitaine. Les +Normands, au contraire, hésitaient à aider leur seigneur dans une +entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire de leur pays une +province de l'Angleterre. La Normandie était d'ailleurs menacée par +Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adressé à Guillaume le plus +outrageant défi. Toute la Bretagne s'était mise en mouvement comme pour +conquérir la Normandie, pendant que celle-ci allait conquérir +l'Angleterre. Conan, amenant une grande armée, entra solennellement en +Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour +appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manquèrent +peu à peu, il laissa aller les rênes, le cor était empoisonné. Cette +mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une +foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, +et le suivirent en Angleterre. + +Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons +étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis les +Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que +Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut +aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de +Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre ne +pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une +grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons combattaient à +pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec de longues +lances[238]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les plus beaux +chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[239]; c'est peut-être lui +qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux normands. Les +Saxons ne bâtissaient point de châteaux[240]; ainsi une bataille perdue, +tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se défendre; et cette +bataille, il était probable qu'ils la perdraient, combattant dans un +pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une flotte seule pouvait +défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était si mal approvisionnée, +qu'après avoir croisé quelque temps dans la Manche, elle fut obligée de +rentrer pour prendre des vivres. + +[Footnote 238: Voy. la tapisserie de Bayeux.] + +[Footnote 239: Guillaume de Poitiers.] + +[Footnote 240: Orderic Vital.] + +Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de +flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de +repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses, +mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie avec +laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. Cependant le +Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au +Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume avec lui: «S'il +s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que je lui offre, +vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que +lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés de la bouche du +pape, et que j'en ai la bulle[241].» Ce message produisit son effet. Les +Saxons doutèrent de leur cause. Les frères même d'Harold l'engagèrent à +ne pas combattre de sa personne, puisqu'après tout, disaient-ils, il +avait juré[242]. + +[Footnote 241: Chronique de Normandie.] + +[Footnote 242: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.] + +Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que +les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants +nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra la +messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. Guillaume +lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des reliques sur +lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de lui l'étendard +bénit par le pape. + +D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, restèrent +sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et impassibles. +Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les Normands eurent +d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que +le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette bataille trois +chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et +les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils +descendirent en plaine, et la cavalerie normande reprit le dessus. Les +lances prévalurent sur les haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout +fut tué, ou se dispersa (1066). + +Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi +saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la +Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des +soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des +conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse +d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en +face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il la garde +encore.» + +Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards pour +les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée le +cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de +garder les bonnes lois d'Édouard-le-Confesseur; il s'attacha Londres, et +confirma les privilèges des hommes de Kent. C'était le plus belliqueux +des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée anglaise, celui +où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux conservées. +Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, réclama contre la +tyrannie du frère de Guillaume, les privilèges des hommes de Kent, il +fut écouté favorablement du roi. Le conquérant essaya même d'apprendre +l'anglais[243], afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de cette +langue. Il se piquait d'être justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un +archevêché pour une conduite peu édifiante. Cependant il fondait une +garde de châteaux, et s'assurait de tous les lieux forts. + +[Footnote 243: _App. 62._] + +Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les +vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus absolu +en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens auxquels il +avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils n'avaient pas +combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec les Saxons. Il +repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans doute pour +éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui l'avaient suivi le +temps de se rebuter et de se disperser. Mais, pendant son absence, +éclata une grande révolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu'en +une bataille ils eussent été vaincus sans retour. Guillaume eut alors +grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un +partage. L'Angleterre tout entière fut mesurée, décrite; soixante mille +fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat +consigné dans le livre noir de la conquête, le _Doomsday book_, le livre +du jour du Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de +spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire[244]. +Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus. +Beaucoup d'entre eux conservèrent des biens, et cela dans tous les +comtés. Un seul est porté pour quarante et un manoirs dans le comté +d'York[245]. + +[Footnote 244: Voy. l'ouvrage de M. Augustin Thierry.] + +[Footnote 245: Hallam.] + +On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le +conquérant: + +«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels +furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous +l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés +quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très sage et +très puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses +prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et +sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu même où +Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre, il éleva un noble monastère, y +plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut très honoré; +trois fois chaque année, il portait sa couronne, lorsqu'il était en +Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à la Pentecôte, à +Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était accompagné de +tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques +diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au surplus +très rude et très sévère; aussi personne n'osait rien entreprendre +contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes des comtes qui +lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs évêchés, des abbés de +leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; enfin, il n'épargna pas +même son propre frère Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres +choses, nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il établit dans cette +contrée; toute personne recommandable pouvait voyager à travers le +royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun +homme n'en aurait osé tuer un autre, en eût-il reçu la plus forte +injure. Il donna des lois à l'Angleterre, et par son habileté il était +parvenu à la connaître si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il +ne sût à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrit sur +ses registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit +des châteaux. Il gouverna aussi l'île de Man; de plus, sa puissance lui +soumit l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté +appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis l'Irlande +par la seule renommée de son courage et sans recourir aux armes. +Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des douleurs et +mille injustices. Il laissa construire des châteaux et opprimer les +pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses sujets bien des +marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec justice, +mais presque toujours injustement et sans nécessité. Il était fort avare +et d'une ardente rapacité. Il donnait ses terres à rentes aussi cher +qu'il pouvait. S'il se présentait quelqu'un qui en offrît plus que le +premier n'avait donné, le roi lui adjugeait à l'instant; un troisième +venait-il encore enchérir, le roi cédait encore au plus offrant. Il se +souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis prenaient +l'argent des pauvres, et combien de choses ils faisaient illégalement. +Car plus ils parlaient de loi, plus ils la violaient. Il établit +plusieurs deer-friths[246], et il fit à cet égard des lois portant que +quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vue. Ce qu'il avait +établi pour les biches, il le fit pour les sangliers; car il aimait +autant les bêtes fauves que s'il eût été leur père. Il en fit autant +pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se +plaignirent, et les pauvres murmuraient; mais il était si dur qu'il +n'avait aucun souci de la haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout +la volonté du roi si l'on voulait vivre, si l'on voulait avoir des +terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme peut-il être aussi +capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui-même autant +au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant avoir +merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses fautes[247]!» + +[Footnote 246: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les +bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.] + +[Footnote 247: Chronic. Saxon.] + +Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon +moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la +première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et +flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre. +Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les barons +furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le serment +des arrière-vassaux comme celui des vassaux. Le roi de France obtenait +aisément l'hommage des vassaux, mais il n'eût pas été bien venu à +demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui des barons, des +chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là cependant; une royauté +qui ne portait que sur l'hommage des grands vassaux était purement +nominale. Éloignée, par son élévation dans la hiérarchie, des rangs +inférieurs qui faisaient la force réelle, elle restait solitaire et +faible à la pointe de cette pyramide, tandis que les grands vassaux, +placés au milieu, en tenaient sous eux la base puissante. + +Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le +premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du +roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de cette +immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de s'assurer +que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur universel de tous +les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à qui il voulut. +Tutelles et mariages, il fît argent de tout, mangeant le bien des +enfants dont il avait la garde-noble, tirant finance de ceux qui +voulaient épouser des femmes riches, et des femmes qui refusaient ses +protégés[248]. Ces droits féodaux existaient sur le continent, mais sous +forme bien différente. Le roi de France pouvait réclamer contre un +mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas imposer un mari à la +fille de son vassal; la garde-noble des mineurs était exercée, mais +conformément à la hiérarchie féodale; celle des arrière-vassaux l'était +au profit des vassaux et non du roi. + +[Footnote 248: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour +n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la +comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure +espèce pour que le même roi tint sa paix avec la femme de Henri Pinel; +un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro +licentia comedendi_). (Hallam.)] + +Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir à +la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des +vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même un +impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense d'aller à +la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux +donner quelque argent que de suivre leur aventureux souverain dans les +entreprises où il s'embarquait; et lui, il s'arrangeait fort de cet +échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il +achetait celui des soldats mercenaires, Gascons, Brabançons, Gallois et +autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre +l'aristocratie. Elle se trouvait payer la bride et le mors que le roi +lui mettait à la bouche. + +Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte et +politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour +discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eut si forte +part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à lui +seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette Église eut +son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une espèce de +patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de +celui de Rome, et qui d'autre part s'interposa souvent entre le roi et +le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des vaincus[249]. +«L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de Guillaume, animé et +armé de la faveur du pape et de celle du roi, attaqua, écrasa les +prélats et les grands qui se montraient rebelles à l'autorité +royale[250].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume +passait sur le continent. + +[Footnote 249: Voy. plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et. +Langton, etc.] + +[Footnote 250: Mathieu Paris.] + +Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande fut +un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de ceux +de l'Angleterre, les peuples la police tyrannique mais régulière qui +régnait dans la Grande-Bretagne. + +Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette +organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la désolation +des campagnes[251]. Leur forte et compacte population prépara à +l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu les tribunaux +saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer d'autant les +juridictions féodales, qui d'autre part rencontraient par en haut un +obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. Ainsi +l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, commença à +connaître l'ordre public. Cet ordre développa une prodigieuse force +sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la conquête, malgré tant de +calamités, s'élevèrent ces merveilleux monuments que toute la puissance +du temps présent pourrait à peine égaler. Les basses et sombres églises +saxonnes s'élancèrent en flèches hardies, en majestueuses tours. Si la +diversité des races et des langues retarda l'essor de la littérature, +l'art du moins commença. C'est sur ces monuments, sur la force sociale +qu'ils révèlent qu'il faut juger la conquête, et non sur les calamités +passagères qui l'ont accompagnée. + +[Footnote 251: Hallam.] + + * * * * * + +Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de Rome +s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins infiniment. +Ceux de Naples dès leur origine, ceux de l'Angleterre au temps d'Henri +II et de Jean, se reconnurent pour feudataires du saint-siège. Les +Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient et +d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux formidables du roi de +France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans réserve aux papes. En +même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires du +Cid, occupaient par mariage le royaume de Castille et fondaient celui de +Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts l'Église triomphait dans +l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en Espagne, en Angleterre +et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou accompli la croisade +contre les ennemis du pape et de la foi. + +Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des +autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le +grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe +sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce +grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le +christianisme vînt au secours. Le monde du onzième siècle avait dans sa +diversité un principe commun de vie, la religion; une forme commune, +féodale et guerrière. Une guerre religieuse pouvait seule l'unir; il ne +devait oublier les diversités de races et d'intérêts politiques qui le +déchiraient qu'en présence d'une diversité générale et plus grande si +grande qu'en comparaison toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se +croire une et le devenir qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à +quoi travaillèrent les papes, dès l'an 1000. Un pape français, Gerbert, +Sylvestre II, avait écrit aux princes chrétiens au nom de Jérusalem. +Grégoire VII eût voulu se mettre à la tête de cinquante mille chevaliers +pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce fut Urbain II, Français comme +Gerbert, qui en eut la gloire. L'Allemagne avait sa croisade en Italie; +l'Espagne chez elle-même. La guerre sainte de Jérusalem, résolue en +France au concile de Clermont, prêchée par le Français Pierre-l'Ermite, +fut accomplie surtout par des Français. Les croisades ont leur idéal en +deux Français: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par +saint Louis. Il appartenait à la France de contribuer plus que tous les +autres au grand événement qui fit de l'Europe une nation. + + + + +CHAPITRE III + + La Croisade. 1095-1099. + + +Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de +l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane, +s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la +croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut +d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et que +le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce qu'elles +étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans leur vie de +religion. + +L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus +vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents +ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des +croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme +vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des +Arabes conservent silencieusement sans l'interroger. + +L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le +dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme +qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque +du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre Turan. +La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans l'unité de son +Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni l'une ni l'autre +n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de Mahomet qui ne +fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple élu pour l'imposer +à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère Israël? Le désert +arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la Judée? + +Dieu est Dieu, voilà l'islamisme, c'est la religion de l'unité. +Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point +d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut +être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui +suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu +encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem; +quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre +les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les +familles sans nom commun, sans signes propres[252], sans perpétuité, +semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une maison, +et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme ni à la +terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière vole au +désert; égaux comme les grains de sable, sous l'oeil d'un Dieu niveleur, +qui ne veut nulle hiérarchie. + +[Footnote 252: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles et non +héréditaires.] + +Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle que le +christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu par +les Saints, la Vierge, les Anges et Jésus, Mahomet la supprime; toute +hiérarchie périt, la divine et l'humaine. Dieu recule dans le ciel à une +profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique et l'écrase. +Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur la plaine aride. +Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le ciel, la terre, +rien entre; point de montagne qui nous rapproche du ciel, point de douce +vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme impitoyablement tendu +d'un sombre azur, comme un brûlant casque d'acier. + +L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et +stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. +Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et +terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà +que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à +Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la ventilation +du cimeterre, n'allumera plus son ardeur farouche, il va s'humaniser. Je +crains pour son austérité les paradis du harem, et ses roses solitaires +et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La chair maudite par cette +religion superbe[253] s'obstine à réclamer; la matière proscrite +revient sous autre forme, et se venge avec la violence d'un exilé qui +rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au sérail, mais elle les y +enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la Vierge, et ils se battent +depuis mille ans pour Fatema. Ils ont rejeté le Dieu-homme et repoussé +l'incarnation en haine du Christ; ils proclament celle d'Ali. Ils ont +condamné le magisme, le règne de la lumière, et ils enseignent que +Mahomet est la lumière incarnée; selon d'autres, Ali est cette lumière; +les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons incarnés. +Le dernier de ces imans, Ismaïl, a disparu de la terre; mais sa race +subsiste, inconnue; c'est un devoir de la chercher. Les califes +fatemites d'Égypte étaient les représentants visibles de cette famille +d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prévalu dans les +montagnes orientales de l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait +pu étouffer le magisme[254]. Elles éclatèrent au huitième et au neuvième +siècle, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes +ISMAÏLITES, se mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le +sabre à la main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; +mais l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la +ruine des Abassides et du Coran. + +[Footnote 253: _App. 63._] + +[Footnote 254: Hammer.] + +La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les Fatemites +fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; immense et +ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion et +d'athéisme[255]. La seule doctrine certaine de ces protées de +l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser +conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au +mysticisme, du mysticisme à la philosophie, au doute, à l'absolue +indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et +jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de ce +dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le +recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides, +des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et +l'indifférence du juste et de l'injuste. + +[Footnote 255: _App. 64._] + +Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée dans +les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où +sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux +tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle. +Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations +intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et +leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un +certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des Fatemites, +qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut (c'est-à-dire _Repaire +des vautours_); il l'appela dans son audace la _Demeure de la fortune_. +Il y fonda une association dont le fatemisme était le masque, mais dont +la secrète pensée semble avoir été la ruine de toute religion. Cette +corporation avait, comme la loge du Caire, ses savants, ses +missionnaires; Alamut était plein de livres et d'instruments de +mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les sectaires pénétraient +partout sous mille déguisements, comme médecins, astrologues, orfèvres, +etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, c'était l'assassinat. Ces +hommes terribles se présentaient un à un pour poignarder un sultan, un +calife, et se succédaient sans peur, sans découragement, à mesure qu'on +les taillait en pièces[256]. On assure que, pour leur inspirer ce +courage furieux, le chef les fascinait par des breuvages enivrants, les +portait endormis dans des lieux de délices, et leur persuadait ensuite +qu'ils avaient goûté les prémices du paradis promis aux hommes +dévoués[257]. Sans doute à ces moyens se joignit le vieil héroïsme +montagnard, qui a fait de cette contrée le berceau des vieux libérateurs +de la Perse, et celui des modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères +se vantaient de leurs fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le +chef des Assassins prenait pour titre celui de _scheick de la Montagne_; +c'était de même celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur +l'autre versant de la même chaîne. + +[Footnote 256: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à +cent vingt-quatre.] + +[Footnote 257: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au +grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une tour +élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il fit un +signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de la tour. +«Si vous le désirez, dit-il au comté, tous ces hommes vont en faire +autant.»] + +Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois d'Alamut +ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa domination sur la +plupart des châteaux et lieux forts des montagnes entre la Caspienne et +la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un inexprimable effroi. Les +princes, sommés de livrer leurs forteresses, n'osaient ni les céder ni +les garder; ils les démolissaient. Il n'y avait plus de sûreté pour les +rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque instant du milieu de ses plus +fidèles serviteurs s'élancer un meurtrier. Un sultan qui persécutait les +Assassins voit le matin, à son réveil, un poignard planté en terre, à +deux doigts de sa tête: il leur paya tribut, et les exempta de tout +impôt, de tout péage. + +Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave +sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui +de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte et +vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des +Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille montagne +persane, en face du califat, comme le poignard près de la tête du +sultan. + +Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment des +croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le +balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la +chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, et +la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme +s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en +effet il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs, +c'est-à-dire en devenant barbare. + + * * * * * + +Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange. +L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et +je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut +pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui +montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne +d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[258]; ou bien +c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt +est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité +s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines. +L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne +négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les belles +Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la persévérance de +François Ier pour la conquête d'Italie. + +[Footnote 258: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_, +pour un ardent désir.] + +La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. Ulysse +ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son Ithaque. Dans +l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur Asgard, leur ville +des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent mieux. En courant à +l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. Nos croisés, qui +marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, s'aperçurent que la patrie +divine n'était point au torrent de Cédron, ni dans l'aride vallée de +Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, et attendirent dans un espoir +mélancolique une autre Jérusalem. Les Arabes s'étonnaient en voyant +Godefroi de Bouillon assis par terre. Le vainqueur leur dit tristement: +«La terre n'est-elle pas bonne pour nous servir de siège, quand nous +allons rentrer pour si longtemps dans son sein[259]?» Ils se retirèrent +pleins d'admiration. L'Occident et l'Orient s'étaient entendus. + +[Footnote 259: Guillaume de Tyr.] + +Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple +monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes +antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes les +luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme +chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie par +les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même temps que +la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et soulevés au ciel +dans les gigantesques piliers, dans les arceaux aériens de nos +cathédrales. + +Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis l'an +1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre et +espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et +s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, aux +Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y portaient +d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible voyage. Heureux +qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau du Christ, et qui +pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un contemporain: +Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour vous[260]! + +[Footnote 260: Pierre d'Auvergne.] + +Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les pèlerins. +Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les traitèrent bien +encore. Tout changea lorsque le calife Hakem, fils d'une chrétienne, se +donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita cruellement les +chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà venu, et les Juifs +qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on n'aborda guère le +saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme aux derniers temps les +Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. On sait la +ridicule histoire de ce comte d'Anjou, Foulques Nerra, qui avait tant à +expier, et qui alla tant de fois à Jérusalem. Condamné par les infidèles +à salir le saint tombeau, il trouva moyen de verser au lieu d'urine un +vin précieux[261]. Il revint à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à +Metz. + +[Footnote 261: Gesta Consulum Andegav.] + +Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient bas. Ces hommes si +fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des torrents +de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses qu'il +plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes de +Barcelone, de Flandre, de Verdun accomplirent, dans le onzième siècle, +ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement +les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque de +Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put arriver. +Treize ans après les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de Bamberg et +d'Utrecht s'associèrent à quelques chevaliers Normands, et formèrent une +petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à grand'peine, et deux +mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant les Turcs, maîtres de +Bagdad et partisans de son calife, s'étant emparés de Jérusalem, y +massacrèrent indistinctement tous les partisans de l'incarnation, Alides +et chrétiens. L'empire grec, resserré chaque jour, vit leur cavalerie +pousser jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople. D'autre part les +Fatemites tremblaient derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils +s'adressèrent, comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis +Comnène était déjà lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli +magnifiquement à son passage; ses ambassadeurs célébraient avec le génie +hâbleur des Grecs les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes +qu'on pouvait y conquérir; les lâches allaient jusqu'à vanter la beauté +de leurs filles et de leurs femmes[262], et semblaient les promettre aux +Occidentaux. + +[Footnote 262: Guibert de Nogent.] + +Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple et lui +communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y +avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de +l'Espagne n'était qu'une croisade; chaque jour on apprenait quelque +victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement +importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la +Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis un +siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de +Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique et y +massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien +que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger +animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers imaginèrent +plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, de détourner et +d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins portaient dans l'Orient; +ils chargèrent leurs galères de terre prise en Judée, rapprochèrent ce +qu'on allait chercher si loin, et se firent une Terre-Sainte dans le +Campo-Santo de Pise. + +Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse du +peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères du +moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de +Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la +fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine +pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la +puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que +d'aller devant soi par la grande route 12 que Charlemagne avait, +disait-on, frayée autrefois[263], de marcher sans se lasser vers le +soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la +bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était +arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches. +D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été tenter +Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus simples des +créatures, une oie et une chèvre[264]. Pieuse et touchante confiance de +l'humanité enfant! + +[Footnote 263: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait +lui-même commander la croisade.] + +[Footnote 264: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs +montagnes sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une +vache mena Cadmus en Béotie, etc.] + +Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_ (Pierre Capuchon, +ou Pierre-l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on, puissamment par son +éloquence à ce grand mouvement du peuple[265]. Au retour d'un pèlerinage +à Jérusalem, il décida le pape français Urbain II à prêcher la croisade +à Plaisance, puis à Clermont (1095). La prédication fut à peu près +inutile en Italie; en France tout le monde s'arma. Il y eut au concile +de Clermont quatre cents évêques ou abbés mitrés. Ce fut le triomphe de +l'Église et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l'empereur +et le roi de France, y furent condamnés, aussi bien que les Turcs, et la +querelle des investitures mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la +croix rouge à son épaule; les étoffes, les vêtements rouges furent mis +en pièces, et n'y suffirent pas[266]. + +[Footnote 265: _App. 65._] + +[Footnote 266: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge +(Albéric des Trois-Fontaines).] + +Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du +monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils +avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants: ils +avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de prédications; ils +se prêchaient les uns les autres, dit le contemporain, et de parole et +d'exemple. «C'était, continue-t-il, l'accomplissement du mot de Salomon: +_Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par +bandes._ Elles n'avaient pas pris l'essor des bonnes oeuvres, ces +sauterelles tant qu'elles restaient engourdies et glacées dans leur +iniquité. Mais dès qu'elles se furent échauffées aux rayons du soleil de +justice, elles s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de +roi; toute âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour +camarade de guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre +qu'aux Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats?... +Vous auriez vu les Écossais, couverts d'un manteau hérissé, accourir du +fond de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos +ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait +leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils faisaient +signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne. + +«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui +se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant +un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les moqueurs +eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur avoir pour +quelque argent et partaient avec ceux dont ils s'étaient d'abord +raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui se +préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les +vieillards tremblants sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir +les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des +chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces petits, +à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient dans leur +simplicité: N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons[267]?» + +[Footnote 267: Guibert de Nogent.] + +Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer, +s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne s'inquiétaient +de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. Dieu en +refuserait-il un à la délivrance du Saint-Sépulcre? Pierre-l'Ermite +marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres suivirent un +brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient _Gautier-sans-avoir_. Dans +tant de milliers d'hommes, ils n'avaient pas huit chevaux. Quelques +Allemands imitèrent les Français et partirent sous la conduite d'un des +leurs, nommé Gotteschalk. Tous ensemble descendirent la vallée du +Danube, la route d'Attila, la grande route du genre humain[268]. + +[Footnote 268: _App. 66._] + +Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur +sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de Juifs, ils les +faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les +meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent +ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec. +Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les +chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur +fournit des vaisseaux et les fit passer en Asie, comptant sur les +flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire +qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements, et +qu'on en bâtit les murs d'une ville. + +Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des +grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais bien +des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de France, +Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche Étienne de +Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume-le-Conquérant, enfin le +comte de Flandre, partirent en même temps. Tous égaux, point de chef. +Ceux-ci firent peu d'honneur à la croisade. Le gros Robert[269], l'homme +du monde qui perdit le plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem +que par désoeuvrement. Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au +bout. + +[Footnote 269: Voy. _App. 66._] + +Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, était, sans comparaison, +le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les +comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur lui +donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne reviendrait +pas; il emportait avec lui des sommes immenses[270]; tout le Midi le +suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, de +Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef ecclésiastique +de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui était sujet de +Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et civilisés comme +les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de piété ni de bravoure. +On leur trouvait trop de savoir et de savoir-faire, trop de loquacité. +Les hérétiques abondaient dans leurs cités demi-moresques; leurs moeurs +étaient un peu mahométanes. Les princes avaient force concubines. +Raymond, en partant, laissa ses États à un de ses bâtards. + +[Footnote 270: _App. 67._] + +Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins +riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs +affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas +quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain +Bohémond, bâtard de Robert-l'Avisé, et non moins avisé que son père, +n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède, +Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté +paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégeait Amalfi, quand on lui +apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs noms, +de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[271]; puis, sans +mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux de voir le +portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le vit à +Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé avec +l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus grands d'une +coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de la poitrine; +il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux, les mains +charnues et un peu grandes. À y faire attention, on s'apercevait qu'il +était tant soit peu courbé. Il avait la peau très blanche, et ses +cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient pas les oreilles, au +lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. Je ne puis dire de +quelle couleur était sa barbe; ses joues et son menton étaient rasés; je +crois pourtant qu'elle était rousse. Son oeil, d'un bleu tirant sur le +vert de mer ([Grec: glauchon]), laissait entrevoir sa bravoure et sa +violence. Ses larges narines aspiraient l'air librement, au gré du cour +ardent qui battait dans cette vaste poitrine. Il y avait de l'agrément +dans cette figure, mais l'agrément était détruit par la terreur. Cette +taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque chose qui n'était +point aimable, et qui même ne semblait pas de l'homme. Son sourire me +semblait plutôt comme un frémissement de menace... Il n'était +qu'artifice et ruse; son langage était précis, ses réponses ne donnaient +aucune prise[272].» + +[Footnote 271: _App. 68._] + +[Footnote 272: Anne Comnène.] + +Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, +qui est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à +Godefroi[273], fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de +Bouillon et de Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, +issue, dit-on, de Charlemagne, était déjà signalée par de grandes +aventures et de grands malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, +beau-frère d'Édouard-le-Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où +les Saxons l'appelaient contre Guillaume-le-Conquérant. Son +grand-père maternel, Godefroi-le-Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier +et de Brabant, qui échoua de même en Lorraine, combattit trente ans +les empereurs à la tête de toute la Belgique, et brûla, dans +Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. Il fut plusieurs fois +chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este, mère de la fameuse +comtesse Mathilde, fut indignement retenue prisonnière par Henri +III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et donner la Lorraine à +la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur Henri IV fut +persécuté par les papes, et que tant de gens l'abandonnaient, le +petit-fils du proscrit, le Godefroi de la croisade, ne manqua pas à +son suzerain. L'empereur lui confia l'étendard de l'Empire, cet +étendard que la famille de Godefroi avait fait chanceler, et contre +lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. Mais Godefroi le +raffermit: du fer de ce drapeau il tua l'anti-César, Rodolphe, le +roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son victorieux drapeau, +sur les murs de Borne, où il monta le premier[274]. Toutefois, +d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, ce fut une +grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade fut +publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liège, et partit pour la +terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il +voulait aller avec une armée à Jérusalem[275]. Dix mille chevaliers +le suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, +Lorrains, Allemands. + +[Footnote 273: Né à Bezi près Nivelle, dans un château qu'on montrait +encore à la fin du dernier siècle.] + +[Footnote 274: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de +se croiser et fut guéri. (Albéric.)] + +[Footnote 275: Guibert de Nogent.-Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que +le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe +contemporain, que des rois sortiraient d'elle.] + +Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il +n'était pas grand de taille, et son frère Beaudoin le passait de la +tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il +fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un revers +la tête d'un boeuf ou d'un chameau[276]. En Asie, s'étant écarté, il +trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un ours: il attira +la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité de ses cruelles +morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté singulière. Il ne se +maria point, et mourut vierge à trente-huit ans[277]. + +[Footnote 276: Robert-le-Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le +milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in +urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» (Raoul de Caen.)] + +[Footnote 277: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à +Jérusalem.] + +Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 août +1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa route +par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils de +Guillaume-le-Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du roi +de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie jusqu'à la +Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres tournèrent la +Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de Saint-Gilles, +s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la Dalmatie. Bohémond, +avec ses Normands et Italiens, perça sa route par les déserts de la +Bulgarie. C'était le plus court et le moins dangereux; il valait mieux +éviter les villes, et ne rencontrer les Grecs qu'en rase campagne. La +sauvage apparition des premiers croisés, sous Pierre-l'Ermite, avait +épouvanté les Byzantins; ils se repentaient amèrement d'avoir appelé les +Francs, mais il était trop tard; ils entraient en nombre innombrable par +toutes les vallées, par toutes les avenues de l'Empire. Le rendez-vous +était à Constantinople. L'empereur eut beau leur dresser des pièges, les +barbares s'en jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de +Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tous ces corps d'armée, qu'il +avait cru détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer +leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler +devant eux cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire +que le torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de +costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité +même de ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les +Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils +s'établissaient amicalement, dans l'Empire, faisaient comme chez eux, +prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple les +plombs des églises pour les revendre aux Grecs[278]. Le sacré palais +n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et d'eunuques ne +leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et d'imagination +pour se laisser saisir aux pompes terribles, au cérémonial tragique de +la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, qui faisait l'ornement et +l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le tuer. + +[Footnote 278: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite +par Pierre-l'Ermite.] + +C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour +des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre Occident. Ces +dômes d'or, ces palais de marbre, tous les chefs-d'oeuvre de l'art +antique entassés dans la capitale depuis que l'empire s'était tant +resserré; tout cela composait un ensemble étonnant et mystérieux qui les +confondait; ils n'y entendaient rien: la seule variété de tant +d'industries et de marchandises était pour eux un inexplicable problème. +Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils avaient grande envie de tout +cela; ils doutaient même que la ville sainte valût mieux. Nos Normands +et nos Gascons auraient bien voulu terminer là la croisade; ils auraient +dit volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: «N'est-ce +pas là Jérusalem?» + +Ils se souvinrent alors de tous les pièges que les Grecs leur avaient +dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des +aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur +imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine +et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et +le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements à +ces empoisonneurs, et qu'en punition il fallait prendre Constantinople. +On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre sainte. La chose était +facile s'ils se fussent accordés; mais le Normand comprit qu'en +renversant Alexis, il pourrait fort bien donner seulement l'Empire au +Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il n'était pas venu pour +faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla comme lui, et tira bon +parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu'il voulut par +l'empereur[279]. + +[Footnote 279: On le mena dans une galerie du palais où une porte, +ouverte comme par hasard, lui laissait voir une chambre remplie du haut +en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles +conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor!--Il est à +vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne +Comnène.)] + +Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces +conquérants, qui pouvaient l'écraser[280], à lui faire hommage et lui +soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond, +puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains dans +les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. Dans +la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; ne la +possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée et pour +amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs seuls +pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce qu'on +voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des vaisseaux +surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore. + +[Footnote 280: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris... +«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» (Guibert de Nogent.)] + +«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter serment. +Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut l'audace +de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien, connaissant +de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte Beaudoin prit +cet insolent par la main et l'ôta de sa place, lui faisant entendre que +ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser assis à côté d'eux ceux +qui leur avaient fait hommage et qui étaient devenus leurs hommes; il +fallait, disait-il, se conformer aux usages du pays où l'on vivait. +L'autre ne répondait rien, mais il regardait l'empereur d'un air irrité, +murmurant en sa langue quelques mots qu'on, pourrait traduire ainsi: +Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont +debout! L'empereur remarqua le mouvement de ses lèvres, et se fit +expliquer ses paroles par un interprète, mais pour le moment il ne dit +rien encore. Seulement, lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, +se retiraient et saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux et +lui demanda qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, +dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon +pays il y a, à la rencontre de trois routes, une vieille église où +quiconque a envie de se battre en duel vient prier Dieu et attendre son +adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a osé +venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore trouvé +d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[281].» + +[Footnote 281: Anne Comnène.] + +Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse +avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. Les +Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés. +Ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, auraient pu, avec toute leur +valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les +assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin, les Francs virent +flotter sur la ville le drapeau de l'empereur, et il leur fut signifié +du haut des murs de respecter une ville impériale[282]. + +[Footnote 282: _App. 69._] + +Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par +les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient +encore plus de leur grand nombre. Malgré les secours des Grecs, aucune +provision ne suffisait, l'eau manquait à chaque instant sur ces arides +collines. En une seule halte, cinq cents personnes moururent de soif. +«Les chiens de chasse des grands seigneurs, que l'on conduisait en +laisse, expirèrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons +moururent sur le poing de ceux qui les portaient. Des femmes +accouchèrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans +souci de leurs enfants nouveau-nés[283].» + +[Footnote 283: Albert d'Aix.] + +Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie +légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment +armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si je +puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une seule +fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la bataille. +Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les bras de ceux +contre lesquels ils combattaient de loin avec tant d'avantage; toutefois +la perte des croisés fut immense. + +Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait +voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour +qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves +ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé, l'épée à la main, la ville de +Tarse; Beaudoin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les +premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle, +fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs et +ne voulait pas être retardé[284]. + +[Footnote 284: Raymond d'Agiles.] + +La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre +cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent +cinquante-trois évêchés[285]. C'était là une belle proie pour le comte +de Saint-Gilles et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler +d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il pratiqua +les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, virent flotter +sur les murs le drapeau rouge des Normands[286]. Mais il ne put les +empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y fortifier dans quelques +tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville une abondance funeste +après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en foule. Bientôt les +vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient réduits de nouveau à +la famine, quand une armée innombrable de Turcs vint les assiéger dans +leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, Hugues de France, Étienne de +Blois, crurent l'armée perdue sans ressources et s'échappèrent pour +annoncer le désastre de la croisade. + +[Footnote 285: Trois cent soixante églises. (Guibert de +Nogent.)--Albéric ne compte que trois cent quarante églises.] + +[Footnote 286: Foulcher de Chartres.] + +Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que +Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons, où +ils se tenaient blottis, que d'y mettre le feu. La religion fournit un +secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision, +annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait +la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[287]. Il prouva +la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y brûla, mais +on n'en cria pas moins au miracle[288]. On donna aux chevaux tout ce qui +restait de fourrage, et tandis que les Turcs jouaient et buvaient, +croyant tenir ces affamés, ils sortent par toutes les portes, et en tête +la sainte lance. Leur nombre leur sembla doublé par les escadrons des +anges. L'innombrable armée des Turcs fut dispersée, et les croisés se +retrouvèrent maîtres de la campagne d'Antioche et du chemin de +Jérusalem. + +[Footnote 287: _App. 70._] + +[Footnote 288: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il +avait douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et +le peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher +sain et sauf, mais la foule se précipita sur lui pour déchirer ses +habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre homme, +ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.] + +Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en garder +les tours[289]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part de la +croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée et de +l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on, +réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers +et leurs hommes. Le peuple, avait trouvé son tombeau dans l'Asie Mineure +et dans Antioche. + +[Footnote 289: _App. 71._] + +Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les Francs +contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus à enlever +aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On prétend +qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. Les croisés qui, +dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la cité sainte, +avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés par les +assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siège, s'établir +dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il semblait que le +démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de l'armée du Christ. +Sur les murailles paraissaient des sorcières qui lançaient des paroles +funestes sur les assiégeants. Ce ne fut point par des paroles qu'on leur +répondit. Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent +une des magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[290]. Le +seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les +Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction du +vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le comte +de Saint-Gilles et pour le duc de Lorraine. Enfin les croisés ayant +fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute l'armée +attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le vendredi 15 +juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de la Passion, +Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les murailles de +Jérusalem. La ville prise, le massacre fut effroyable[291]. Les croisés, +dans leur aveugle ferveur, ne tenant aucun compte des temps, croyaient +en chaque infidèle qu'ils rencontraient à Jérusalem frapper un des +bourreaux de Jésus-Christ. + +[Footnote 290: Guillaume de Tyr.] + +[Footnote 291: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le +siège, les plus cruels traitements de la part des infidèles. (Guillaume +de Tyr.)] + +Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire +quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent, avec +larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint +tombeau. Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, +qui aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une +enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on +interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le comte +de Saint-Gilles, le plus riche des croisés, eût été élu probablement; +mais ses serviteurs craignant de rester avec lui à Jérusalem, ils +n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent la royauté. +Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après avoir bien +cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il restait trop +longtemps dans les églises, au delà même des offices, qu'il allait +toujours s'enquérant aux prêtres des histoires représentées dans les +images et les peintures sacrées, au grand mécontentement de ses amis, +qui l'attendaient pour le repas[292]. Godefroi se résigna, mais il ne +voulut jamais prendre la couronne royale dans un lieu où le Sauveur en +avait porté une d'épines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avoué +et baron du Saint-Sépulcre. Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le +royaume, le conquérant ne fit point d'objection, il céda tout devant le +peuple, se réservant la jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. +Dès la première année, il lui fallut battre une armée innombrable +d'Égyptiens, qui vinrent attaquer les croisés à Ascalon. C'était une +guerre éternelle, une misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi +se trouvait avoir conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait +infesté par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à +peine cultiver les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut +bien rester avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois +cents chevaliers[293]. + +[Footnote 292: Guillaume de Tyr.] + +[Footnote 293: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas +la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)] + +C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi, +au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe +asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y organisa +dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de l'Occident. +L'ordre hiérarchique et tout le détail de la justice féodale y fut réglé +dans les fameuses _Assises de Jérusalem_ par Godefroi et ses barons. Il +y eut un prince de Galilée, un marquis de Jaffa, un baron de Sidon. Ces +titres du moyen âge attachés aux noms les plus vénérables de l'antiquité +biblique semblent un travestissement. Que la forteresse de David fût +crénelée par un duc de Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un +Gaulois, une tête blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, +voilà ce que n'avait pas vu Daniel. + +La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les Normands +en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. La langue +française succéda, comme langue politique, à l'universalité de la langue +latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de Francs devint le +nom commun des Occidentaux[294]. Et quelque faible encore que fût la +royauté française, le frère du triste Philippe Ier, cet Hugues de +Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins appelé par les +Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi des rois. + +[Footnote 294: _App. 72._] + + + + +CHAPITRE IV + + Suites de la Croisade. Les Communes. Abailard. Première moitié du + douzième siècle. + + +Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre et de dire: Ceci est +bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, quand +il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a vaincu, et +qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît plus, le laisse +tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. Alors ce n'est plus +pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec tant d'efforts, qu'à +s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand il eut +conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris Rome. Godefroi de Bouillon +n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il s'assit découragé sur cette +terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous +sommes tous en ceci Alexandre et Godefroi. L'historien comme le héros. +Le sec et froid Gibbon lui-même exprime une émotion mélancolique, quand +il a fini son grand ouvrage[295]. Et moi, si j'ose aussi parler, +j'entrevois, avec autant de crainte que de désir, l'époque où j'aurai +terminé la longue croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour +ma patrie. + +[Footnote 295: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et +agréable compagnon de ma vie.» (Mém. de Gibbon.)] + +La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent +au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem +tant désirée. Six cent mille hommes s'étaient croisés. Ils n'étaient +plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent +pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents +chevaliers; quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Édesse, avec +Beaudoin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent l'Europe. +Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver la trace; +elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, sur une +route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! Il ne faut +pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en dégoût, Godefroi +n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[296]. + +[Footnote 296: _App. 73._] + +C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. Ce +résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins +réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines +d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des contemporains +avant et après la croisade. + +«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les +Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les uns +sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices; c'était +un spectacle assez amusant et délectable[297].» + +[Footnote 297: _App. 74._] + +Tout est changé après la croisade[298]. Le frère et successeur de +Godefroi, le roi Beaudoin, épouse une femme issue d'une famille illustre +«parmi les gentils du pays». Lui-même adopte leurs usages, prend une +robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à l'orientale. +Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. Blessé, il refuse à +ses médecins la permission de blesser un prisonnier pour étudier son +mal[299]. Il a pitié d'une prisonnière musulmane qui accouche dans son +armée; il arrête sa marche, plutôt que de l'abandonner dans le +désert[300]. + +[Footnote 298: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un +certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud +aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»] + +[Footnote 299: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers +croisés: «Dieu les punit pour avoir exercé d'affreuses violences contre +les juifs; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force +pour contraindre personne à venir à lui.»] + +[Footnote 300: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. +(Guillaume de Tyr.)] + +Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de +charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette +communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un +instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme +européen[301]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur +entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils +ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au +moins en haine des infidèles[302]. + +[Footnote 301: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à +leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le +veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de +nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée, +Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains, +Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens, +Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton +venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, quoique +divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de frères et de +proches parents unis dans un même esprit par l'amour du Seigneur. Si +l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui appartenait, celui qui +l'avait trouvé le portait avec lui bien soigneusement, et pendant +plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de recherches il eût découvert +celui qui l'avait perdu, et le lui rendait de son plein gré, comme il +convient à des hommes qui ont entrepris un saint pèlerinage.»] + +[Footnote 302: _App. 75._] + +Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants +désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de +l'affranchissement[303]. Le grand mouvement de la croisade ayant un +instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au grand +air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et rencontrèrent +la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, qu'on avait cru +entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus lard dans la +prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui l'opprimait +de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable qui ne +descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les +arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux, la +communauté de misère amollit son coeur. Plus d'un serf put dire au +baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le désert; je +vous ai couvert de mon corps au siège d'Antioche ou de Jérusalem.» + +[Footnote 303: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»] + +Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. Dans +cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, ce fut +souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce que +valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. Les +parents de tant de morts se trouvèrent parents des martyrs. Ils +appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de +l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé +Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères des +rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était point +allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres avait +été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de Bouillon. + +L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus +misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent ou +suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun devait disposer du +fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils s'enhardirent +à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de vendre et +d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il pouvait bien +se faire que les hommes fussent égaux. + +Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas nettement +produite. On nous dit bien que dès avant l'an 1000 les paysans de la +Normandie s'étaient ameutés: mais cette tentative fut réprimée sans +peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, dispersèrent les +vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il n'en fut plus +parlé[304]. Les paysans, en général, étaient trop isolés. Leurs +_jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge. Ils étaient aussi, +malheureusement, il faut le dire, trop dégradés par l'esclavage, trop +brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: leur victoire eût +été celle de la barbarie. + +[Footnote 304: _App. 76._] + +Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au +pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les +seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population de +ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter leur +force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et +commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie; +mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons, +beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers dans les villes de +passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, au +moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien laisser +un peu de liberté à ces hommes: ils portaient tout dans leurs bras, ils +auraient quitté le pays. + +C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les +villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes +privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs +franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations +contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en +particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par +excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital, la +communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les +prêtres accompagnassent le roi aux sièges ou aux combats, avec les +bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon le +même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle +suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle +d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis-le-Gros, +après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des +communes marchant sous la bannière de leurs paroisses (1119). Mais ces +communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce +fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant +leur bannière paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers, +d'avoir, avec Louis-le-Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort, +d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se dirent avec le poète du +douzième siècle: «Nous sommes hommes comme ils sont; tout aussi grand +coeur nous avons; tout autant souffrir nous pouvons[305].» Ils voulurent +tous quelques franchises, quelques privilèges; ils offrirent de +l'argent; ils surent en trouver, indigents et misérables qu'ils étaient; +pauvres artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grâce au pied +d'un château, serfs réfugiés autour d'une, église: tels ont été les +fondateurs de nos libertés. Ils s'ôtèrent les morceaux de la bouche, +aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, vendirent à +l'envi ces diplômes si bien payés. + +[Footnote 305: _App. 77._] + +Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit bruit. +Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de la +Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, partagées +entre deux seigneurs laïque et ecclésiastique, s'adressèrent au roi pour +faire garantir solennellement des concessions souvent violées, et +maintinrent une liberté précaire au prix de plusieurs siècles de guerres +civiles. C'est à ces villes qu'on a plus particulièrement donné le nom +de _communes_. Ces guerres sont un petit, mais dramatique incident de la +grande révolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes +diverses dans toutes les villes du nord de la France. + +C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes avaient +si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de tant +d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. Les +premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies +ecclésiastiques[306]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait jeté là +les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été donné par +Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons +plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout autrement +importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que montrer +en petit ce que nous trouverons plus loin sous des proportions +colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de cette terrible et +orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente mille soldats de ses +portes, battait le roi de France et emprisonnait l'empereur[307]? +Toutefois, grandes ou petites, elles furent héroïques, nos communes +picardes, et combattirent bravement. Elles eurent aussi leur beffroi, +leur tour, non pas inclinée et vêtue de marbre, comme les _miranda_ +d'Italie[308], mais parée d'une cloche sonore qui n'appelait pas en vain +les bourgeois à la bataille contre l'évêque ou le seigneur. Les femmes y +allaient comme les hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à +l'attaque du château d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[309]; ainsi +plus tard Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Gaillarde et rieuse +population d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs +légères, des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était +leur joie, au douzième siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros +cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les +cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et +effarouchaient de leurs risées la bête féodale[310]. + +[Footnote 306: Voy. Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.] + +[Footnote 307: Maximilien, en 1492.] + +[Footnote 308: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.] + +[Footnote 309: Guibert de Nogent.] + +[Footnote 310: Id.] + +On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt +vrai[311]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il +n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et +des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les +communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont +les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse, +conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à cheval +portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[312]. Vassal +comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine de +Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le +brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable +férocité des Coucy. + +[Footnote 311: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la +couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la même +politique; à son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il +regardait comme séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerrie +d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient +semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en +eut de ceux qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs +mourir et détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» +(Gr. Chron. de Saint-Denis.)--Il abolit la commune de Vézelay.] + +[Footnote 312: C'est le fameux oriflamme. Il devint l'étendard des rois +de France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin qui relevait de +l'abbaye de Saint-Denis.] + +Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité +avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre +petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs de +ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants par la +vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe Ier, ou +même le brave Louis VI, le gros homme pâle[313], entre _les rouges_ +Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre, +conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume +de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou historiens, enfin +les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes des empereurs, +sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la mort de Godefroi +de Bouillon? + +[Footnote 313: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle +toute sa vie. (Orderic Vital.)] + +Le roi, qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? Pas +grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le +droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les +prêtres, et renouvelé par les poèmes qui commencent alors. En face de ce +droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans +héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait une +grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être bien avec +celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité d'héritier +universel était éminemment populaire. En attendant, l'Église le +soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef militaire +contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à l'époque où +Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, qu'il avait +enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de Chartres, le fameux +Yves, fulmina contre lui, le pape lança l'interdit, le concile de Lyon +condamna le roi; mais toute l'Église du Nord lui resta favorable; il eut +pour lui les évêques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon, +Senlis, Arras, etc. + +Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été d'abord +surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la royauté. +Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est pour elle +qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, pour les +évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres d'Église +étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on sentira +combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine. Il est vrai +qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, armaient leurs +hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs pèlerins, leurs +marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs fêtes; il assurait la +grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et de Paris à Reims. Le roi +et le comte de Blois et de Champagne s'efforçaient de mettre un peu de +sécurité entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserré +entre les grandes masses féodales de l'Anjou, de la Normandie, de la +Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la Somme. Le cercle compris entre ces +grands fiefs fut la première arène de la royauté, le théâtre de son +histoire héroïque. C'est là que le roi soutint d'immenses guerres, des +luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos +faubourgs. Nos champs prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs +Iliades. Les Montfort et les Garlande soutenaient souvent le roi; les +Coucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre +lui; tous les environs étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait +aller encore avec quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on +ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et +malencontreuse forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de +Montlhéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée +de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris. + +La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry +prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les +chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses +frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à +l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le +surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à +l'un des fils du roi sa fille et son château[314]. C'était lui donner la +route entre Paris et Orléans. + +[Footnote 314: Philippe Ier disait à son fils, Louis-le-Gros: «Age, +flli, serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo +et fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.» +(Suger.)] + +L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de +Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner +en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, sentit +qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la terre +sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et matière à +quelques bons contes[315]. De son duché d'Aquitaine, ne lui souciait +guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour quelque argent +comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses hommes, toutes ses +maîtresses[316]. Pour les Languedociens, c'était une croisade non +interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse _Jourdain_ était comte +de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de Jérusalem: elle fut +offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y ruina. Les Angevins +n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les populations +commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne heure, c'était un +excellent marché; ils en tiraient les denrées du Levant, à l'envi des +Pisans et des Vénitiens. + +[Footnote 315: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.] + +[Footnote 316: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»] + +Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. Elle +allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la croisade, +entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas +besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait bien à les +occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, plus grand +chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. Il commença à +devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui, cet adversaire des +petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de l'empereur Henri +IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la violence du pape[317]. +Son titre faisait une telle illusion sur ses forces que, des Pyrénées, +le comte de Barcelone lui demanda du secours contre la terrible invasion +des Almoravides qui menaçaient l'Espagne et l'Europe. De même, quand le +héros de la croisade, ce glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint +implorer la compassion du peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut +faire une chose populaire en épousant la soeur de Louis-le-Gros[318]. +Bohémond n'avait garde de solliciter les secours des Normands, ses +compatriotes; le comte de Barcelone se défiait de ses voisins de +Toulouse. Personne ne se défiait du roi de France. + +[Footnote 317: Sigebert de Gemblours.] + +[Footnote 318: Suger.] + +Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux +églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le voisinage +des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des conventions, et de +là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces conquérants ne +respectaient rien. La toute petite royauté de France ne leur aurait pas +tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou. Le comte d'Anjou +demanda et obtint le titre de sénéchal du roi de France. C'était le +droit de mettre les plats sur la table; mais la féodalité ennoblissait +tous les offices domestiques, et le comte d'Anjou était trop puissant +pour croire qu'on pût tirer jamais parti contre lui de cette domesticité +volontaire, qui équivalait à une étroite ligue contre les Normands. + +Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient contre +le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la réalité, +la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur victoire à +Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois se +rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de +résultat. Dans cette célèbre bataille du douzième siècle, il y eut, dit +Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps +chevaleresques sont les temps héroïques (1119). + +Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes, qui +pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles étaient +conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien tant que de +tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer un parti bien +plus avantageux encore de la protection ecclésiastique, lorsque Calixte +II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, où siégeaient +quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y présenta, accusa +humblement devant le pape le roi normand d'Angleterre, Henri Beauclerc, +comme le violateur du droit des gens et l'allié des seigneurs qui +désolaient les campagnes. «Les évêques, dit-il, détestaient avec raison +Thomas de Marle, brigand séditieux qui ravageait toute la province; +aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous +les faibles: les loyaux barons de France se réunirent à moi pour +réprimer les violateurs des lois, et ils combattirent pour l'amour de +Dieu avec toute l'assemblée de l'armée chrétienne. Le comte de Nevers, +revenant paisiblement, avec mon congé, de cette expédition, a été pris +et retenu jusqu'à ce jour par le comte Thibault, quoiqu'une foule de +seigneurs aient supplié Thibault de ma part de le remettre en liberté, +et que les évêques aient mis toute sa terre sous l'anathème.» Lorsque le +roi eut parlé, les prélats français attestèrent qu'il avait dit la +vérité. Mais le pape avait bien assez de sa lutte contre l'empereur, +sans se faire encore un ennemi du roi d'Angleterre. + +Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de +l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit +d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[319]. Ce droit +n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. Louis +d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon Dieu et +selon le monde. + +[Footnote 319: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans +attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit +en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la +règle.] + +Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis-le-Gros prit +sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain +de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre. +Lorsque le comte de Flandre, Charles-le-Bon, eut été massacré par les +hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea le +comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre pour +comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à regarder le +roi de France comme le ministre de la Providence. + +Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses expéditions +dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de Bourges avait vendu +au roi son comté[320]. Cette possession, dont le roi était séparé par +tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l'importance lorsqu'en +1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du Berry, appela le roi à son +secours contre le frère de son prédécesseur, qui lui disputait cette +seigneurie. Louis-le-Gros y passa avec une armée et le protégea +efficacement. Dès lors, il eut pied dans le Midi. Par deux fois, il y +fit une espèce de croisade en faveur de l'évêque de Clermont, qui se +disait opprimé par le comte d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, +comtes de Flandre, d'Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons normands le +suivirent volontiers. C'était un grand plaisir pour eux de faire une +campagne dans le Midi. Les réclamations du comte de Poitiers, duc +d'Aquitaine et suzerain du comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. +Quelques années après, l'évêque du Puy-en-Velay demanda un privilège au +roi de France, prétextant l'absence de son seigneur, le comte de +Toulouse, qui était alors à la terre sainte (1134). + +[Footnote 320: Il le lui avait acheté 60.000 liv. Foulques-le-Réchin +avait aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.] + +On vit, dès l'an 1124, combien le roi de France était devenu puissant. +L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune aux +évêques et au roi. Son gendre, Henri Beauclerc, l'engageait d'ailleurs à +envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la ville de Reims. À +l'instant toutes les milices s'armèrent[321]. Les grands seigneurs +envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, celui +de Vermandois, le comte même de Champagne, qui faisait alors la guerre à +Louis-le-Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de +Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent contre les Allemands, qui +n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la France du Nord, sous +Louis-le-Gros, contre l'Allemagne semblait annoncer, un siècle d'avance, +la victoire de Bouvines, comme son expédition en Auvergne fait déjà +penser à la conquête du Midi au treizième siècle. + +[Footnote 321: Suger.] + +Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du +peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de +Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. Saint-Denis +et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. Il y eut un +centre, et la vie s'y porta; un coeur de peuple y battit. Le premier +signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles et la voix +d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des communes +de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien breton. Le +disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui réveilla +l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en douter, des +soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette grande commune du +monde antique. + +La chaîne des libres penseurs rompue, ce semblé, après +Jean-le-Scot[322], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape +en l'an 1000. Élève à Cordoue et maître à Reims[323], Gerbert eut pour +disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya +l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le chanoine +Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait de plus +que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme vertueux est +une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme hardie habituait à +ne voir que des personnifications dans les idées qu'on avait réalisées. +Ce n'était pas moins que le passage de la poésie à la prose. Cette +hérésie logique fit horreur aux contemporains de la première croisade; +le nominalisme, comme on l'appelait, fut étouffé pour quelque temps. + +[Footnote 322: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les +plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon +de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de Saxe, +puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, Guillaume +de Jumièges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, Guillaume de +Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel Raoul Glaber, +et un siècle après, entre une foule d'historiens de la croisade, +l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au Midi.] + +[Footnote 323: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient +formées aux grands foyers ecclésiastiques: d'abord, à Poitiers, à Reims, +puis au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liège. Orléans et Angers +professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé +s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins +enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de +Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.] + +Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les +Lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de Kenterbury, +combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit original, +trouva déjà le fameux argument de Descartes pour l'existence de Dieu: +«Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le concevoir[324]». Ce fut pour +lui une grande joie d'avoir fait cette découverte après une longue +insomnie. Il inscrivit sur son livre: «L'insensé a dit: Il n'y a pas de +Dieu.» Un moine osa trouver la preuve faible, et intituler sa réponse: +«Petit livre pour l'insensé[325].» Ces premiers combats n'étaient que +des préludes. Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[326]. +C'était alors la querelle des investitures, la lutte matérielle, la +guerre contre l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus +grave, dans la sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait +de la politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du +christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius, +Abailard après Bérenger. + +[Footnote 324: Proslogium, c. II.] + +[Footnote 325: Libellus pro insipiente.] + +[Footnote 326: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir +ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui +avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?] + +L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient +occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de Laon +et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient: +les Vaudois avaient traduit la Bible en langue vulgaire, les Institutes +furent aussi traduites; le droit fut enseigné en face de la théologie, à +Orléans et à Angers. L'existence de l'école de Paris était pour l'Église +un danger. Les idées, jusque-là dispersées, surveillées dans les +diverses écoles ecclésiastiques, allaient converger vers un centre. Ce +grand nom d'_Université_ commençait, dans la capitale de la France, au +moment où l'universalité de la langue française semblait presque +accomplie. Les conquêtes des Normands, la première croisade, l'avaient +porté partout, ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en +Sicile, à Jérusalem. Cette circonstance seule donnait à la France +centrale, à Paris, une force immense d'attraction. Le français de Paris +devint peu à peu proverbial[327]. La féodalité avait trouvé dans la +ville royale son centre politique; cette ville allait devenir la +capitale de la pensée humaine. + +[Footnote 327: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle +parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à +Stratford-Athbow; car pour le français de Paris, elle n'en savait +rien.»] + +Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un +beau jeune homme[328], brillant, aimable, de noble race[329]. Personne +ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les +chantait lui-même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le +temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il +fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi) ou +les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux +écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis +Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne, où brillait +Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui +soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui et le condamna au +silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, qui +était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce chevalier +errant de la dialectique, démontant les plus fameux champions. Il dit +lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à celle des tournois, +que par amour pour les combats de la parole[330]. Vainqueur dès lors et +sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où résidait Louis-le-Gros, +et où les seigneurs commençaient à venir en foule. Ces chevaliers +encourageaient un homme de leur ordre qui avait battu les prêtres sur +leur propre terrain, et qui réduisait au silence les plus suffisants des +clercs. + +[Footnote 328: _App. 78._] + +[Footnote 329: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et +renonça à son droit d'aînesse.] + +[Footnote 330: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié +les lois.] + +Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait que +pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix humaine. +Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et dogmatique de +l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du latin du moyen âge, +apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le hardi +jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, humanisait[331]. À +peine laissait-il quelque chose d'obscur et de divin dans les plus +formidables mystères. Il semblait que jusque-là l'Église eût bégayé, et +qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et facile; il traitait poliment +la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main. +Il ramenait la religion à la philosophie, la morale à l'humanité[332]. +_Le crime n'est pas dans l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, +dans la conscience. Ainsi plus de péché d'habitude ni d'ignorance. +_Ceux-là même n'ont pas péché qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il +fût le Sauveur._ Qu'est-ce que le péché originel? _Moins un péché qu'une +peine._ Mais alors pourquoi la Rédemption, la Passion, s'il n'y a pas eu +péché? _C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de +l'amour à celle de la crainte._ + +[Footnote 331: _App. 79._] + +[Footnote 332: C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la +tour (très mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De cette +montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au pied de +cette tour une terrible assemblée, non seulement les auditeurs +d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, toute la +scolastique; non seulement la savante Héloïse, l'enseignement des +langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution. + +Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets? +Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait lieu +de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre chose. +C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout de grande +douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la sombre et dure +théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le monde, bien plus +que par sa logique et sa théorie des universaux.] + +Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer et +les Alpes[333]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se +mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les +écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits, +hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle était +comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les simples +étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se taisait. + +[Footnote 333: _App. 80._] + +Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué par +la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une peine, +cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard se +défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le christianisme +par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt davantage en +déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il se laissait +pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la foi. + +Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée, +réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient +immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs +volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des +moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées +devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile, +qui n'avait que faire de tout cela[334]. + +[Footnote 334: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai +exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa +lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être +entendu.] + +L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé de +Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. Originaire +de la haute Bourgogne[335], du pays de Bossuet et de Buffon, il avait +été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, soeur et rivale de +Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fit, un +demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva +Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans la pauvre +Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la _vallée +d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs qu'il lui +fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre +chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. Forcé de +répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouva tout-puissant +malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une lettre de saint +Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de France. Lorsque le +schisme éclata par l'élévation simultanée d'Innocent II et d'Anaclet, +saint Bernard fut chargé par l'Église de France de choisir, et choisit +Innocent[336]. L'Angleterre et l'Italie résistaient: l'abbé de Clairvaux +dit un mot au roi d'Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le +mena par toutes les villes d'Italie, qui le reçurent à genoux. On +s'étouffait pour toucher le saint, on s'arrachait un fil de sa robe; +toute sa route était tracée par des miracles. + +[Footnote 335: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar +n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.] + +[Footnote 336: Voy. sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux +villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au +roi d'Angleterre et à l'empereur.] + +Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous +l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour +et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi +d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure, +d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux +s'isoler. Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit +son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir +demanda où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du +sang cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la +Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À peine +pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher la +croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme qu'on +croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec sa barbe +rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, à +peine un peu de vie aux joues[337]. Ses prédications étaient terribles; +les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs maris; ils +l'auraient tous suivi aux monastères; Pour lui, quand il avait jeté le +souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à Clairvaux, +rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de feuilles[338], +et calmait un peu dans l'explication du Cantique des cantiques, qui +l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour. + +[Footnote 337: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»] + +[Footnote 338: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans +les saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu +en méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a +coutume de dire en plaisantant à ses amis qu'il n'a jamais eu en cela +d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrit à +un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede; +aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides +docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes stillant +dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant frumento?»] + +Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès +d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la +prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher +son Dieu! + +Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais +celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation +commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. Les +hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes avec +amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et +tout-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais +venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honorée de mon +amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit précisément +le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès de la +_Nouvelle Héloïse_. + +L'Héloïse du douzième siècle était une pauvre orpheline, d'origine +incertaine, mais de naissance probablement cléricale et monastique[339]. +Née vers 1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré +d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où +elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de +dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de +Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les leçons +d'Abailard. On sait le reste. + +[Footnote 339: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première +abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne en Champagne; ou, +selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux +prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de +Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)] + +Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). Les +désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta pour +quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son +enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il +reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses +triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[340], qui lui avait été offert pour +rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus dans +ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. Les +écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit d'enseigner. +On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de saint Bernard, +assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard faillit y être +lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses ennemis, il ne put +se faire entendre, brûla ses livres et lut, à travers ses larmes, tout +ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être examiné, ses ennemis +prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné sans l'autorisation de +l'Église. + +[Footnote 340: Sur les terres de Thibault, comte de Champagne.] + +Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut +obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint +Denys-l'Aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende, +c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[341]. La cour, qui le +soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte de +Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux lieues de +Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec lui, il se +bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de la Trinité, +qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le Consolateur, le +Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était affluèrent autour +de lui; ils construisirent des cabanes, une ville s'éleva dans le +désert, à la science, à la liberté; il fallut bien qu'il remontât en +chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força encore de se taire +et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante, +dont il n'entendait pas la langue. C'était son sort de ne trouver aucun +repos. Ses moines bretons, qu'il voulait réformer, essayèrent de +l'empoisonner dans le calice. Dès lors, l'infortuné mena une vie +errante, et songea même, dit-on, à se réfugier en terre infidèle. +Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible +adversaire qui le poursuivait partout de son zèle et de sa sainteté. À +l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il demanda à saint Bernard un duel +logique par-devant le concile de Sens. Le roi, les comtes de Champagne +et de Nevers, une foule d'évêques devaient assister et juger des coups. +Saint Bernard y vint avec répugnance[342], sentant son infériorité. Mais +les menaces du peuple et les cruelles inimitiés scholastiques le +tirèrent d'affaire. + +[Footnote 341: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela +déplut à la cour, dit-il lui même. _App. 81._] + +[Footnote 342: _App. 82._] + +Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages +incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur haine. +On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la soumission. +Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et le peuple +ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se trouble, +s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il avait +sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. Innocent +II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans son +disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie et appelait les +villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. Celui-ci l'avait +prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de Cluny. L'abbé +Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au bout de deux +ans. + +Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils de +Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[343]. Sous un autre point +de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine et +sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau. On sait +que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment saint +Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il faut +considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le +républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du +_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on +entrevoit la _Nouvelle_. + +[Footnote 343: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la +dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, plusieurs +s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, qui devint le +client et l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le néant des cours +(nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent pour Salerne ou +Montpellier, où les croyants de la nature et de la science trouvaient un +abri. Voy. _Renaissance_, Introduction.] + +Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante +d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen âge se +trouve si complètement effacée; ce peuple qui se souvient des dieux de +la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié Héloïse. Il +visite encore le gracieux monument qui réunit les deux époux[344], avec +autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée d'hier. C'est la +seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour. + +[Footnote 344: À Paris, au cimetière de l'Est.] + +La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur +d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans +l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À +l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le +Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de +théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables +s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard, Héloïse +fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans son amour +si constant et si désintéressé. + +La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des +sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi je ne cherchai +que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon +désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; je +ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni mes +voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je +trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de +ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi, +plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde, +quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais +mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice +(_tua dici meretrix, quam illius imperatrix_).» Elle explique d'une +manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme +d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose messéante et déplorable, que celui +que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et le prît +pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie +ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages +des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des +servantes[345]?» + +[Footnote 345: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.] + +La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la +passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les +lettres de son amante; il y répond avec méthode et par chapitres. Il +intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou +bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le +ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son +époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa +soeur; à Abailard, Héloïse[346]!» La passion lui arrache des mots qui +sortent tout à fait de la réserve religieuse du douzième siècle: «Dans +toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus +que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et +non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[347].» +Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre le +voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus grand +des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il que +l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? C'est +mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, accepte +cette immolation volontaire[348]!» + +[Footnote 346: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla +sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo Heloissa.»] + +[Footnote 347: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc +offendere quam Deum vereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua +me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»] + +[Footnote 348: + + ... O maxime conjux! + O thalamis indigne meis! hoc juris habebat + In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi, + Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas, + Sed quas sponte luam.] + +Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les mystiques, +avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de l'âme +religieuse[349]. La femme s'y éleva pour la première fois dans les +écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son dieu +visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en sainte +Catherine et sainte Thérèse. + +[Footnote 349: Comment. in epist. ad Romanos.] + +La restauration de la femme eut lieu principalement au douzième siècle. +Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée +par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion +l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de la +sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il +reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme +d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions +dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. La +femme est communément désignée, dans les écrivains ecclésiastiques et +dans les Capitulaires, par ce mot dégradant: _Vas infirmius._ Quand +Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme et +la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse Ève, +dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans ses +fils. + +Un mouvement tout contraire commença au douzième siècle. Le libre +mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait +traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui +remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du Christ, +fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il veut bientôt +des Fontevrault par toute la chrétienté[350]. L'aventureuse charité de +Robert s'adressait de préférence aux grandes pécheresses; il enseignait +dans les plus odieux séjours la clémence de Dieu, son incommensurable +miséricorde. «Un jour qu'il était venu à Rouen, il entra dans un mauvais +lieu, et s'assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes +l'entourent, croyant qu'il est venu pour faire folie. Lui, il prêche les +paroles de vie, et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle qui +commandait aux autres lui dit:--Qui es-tu, toi qui dis de telles choses, +tiens pour certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette +maison pour commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne +qui parlât de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses +fussent vraies!...--À l'instant, il les fit sortir de la ville, il les +conduisit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire +pénitence, il les fit passer du démon au Christ[351].» + +[Footnote 350: _App. 83._] + +[Footnote 351: Manuscrit de l'abbaye de Vaux-Cernay (cité, par Bayle).] + +C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel +enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des +deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries amères +de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions donnaient lieu, +rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il couvrait tout du +large manteau de la grâce. + +La grâce prévalant sur la loi, il se fit insensiblement une grande +révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge +devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples et tous +les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie +chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de l'immaculée +conception (1134). + +La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons +intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de +Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le +second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se +trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[352]. Louis +VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[353]. Les femmes, +juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, siègent aussi +comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires sérieuses. Le +roi de France reconnaît expressément ce droit[354]. Nous verrons Alix +de Montmorency conduire une armée à son époux, le fameux Simon de +Montfort. + +[Footnote 352: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.] + +[Footnote 353: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant +lui ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le +premier de celui de la reine Adèle»--Adèle prit la croix avec son +mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la +régence.] + +[Footnote 354: En 1134, Ermengarde de Narbonne, succédant à son frère, +demande et obtient de Louis-le-Jeune l'autorisation de juger, chose +interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _App. 84._] + +Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes y +rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle: en +Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en +Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc. +La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le progrès +de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent avec elles +les souverainetés dans des maisons étrangères; elles mêlent le monde, +elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la +centralisation des grandes monarchies. + +Une seule entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut point +le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui transféraient +les autres États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et elle ne +donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément féminin, +l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint point du +dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, la +perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des +choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité de +notre mobile patrie. + + * * * * * + +Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous +venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative +d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été +une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu: +affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la +femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce +retentissement de la croisade, comme la croisade elle-même, devait avoir +toute sa puissance et son effet en France, chez le plus sociable des +peuples. + + + + +CHAPITRE V + + Le roi de France et le roi d'Angleterre, Louis-le-Jeune, Henri II + (Plantagenet).--Seconde croisade; humiliation de Louis.--Thomas à + Becket, humiliation d'Henri [seconde moitié du douzième siècle]. + + +L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec +Guillaume-le-Conquérant au milieu du onzième siècle, n'atteignit toute +sa violence qu'au douzième, sous les règnes de Louis-le-Jeune et d'Henri +II, de Richard Coeur-de-Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa +catastrophe vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la +confiscation de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle +et demi (1209-1346). + + * * * * * + +Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois +anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume-le-Bâtard à Richard +Coeur-de-Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros +furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il +faut pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi +d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge. + +Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine +majesté immobile[355]. Il est calme et insignifiant en comparaison de +son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis-le-Gros et la +triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de France +semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi d'Angleterre, comme +son vassal et son fils; méchant fils qui bat son père. Le descendant de +Guillaume-le-Conquérant[356], quel qu'il soit, c'est un homme rouge, +cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et féroce, +glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violent, fort +mal avec l'Église. Il faut dire aussi qu'il n'a pas si bon temps que le +roi de France. Il a bien plus d'affaires; il gouverne à coups de lance +trois ou quatre peuples dont il n'entend pas la langue. Il faut qu'il +contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons, +qu'il repousse aux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, +le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est +son suzerain d'abord; il est fils aîné de l'Église, fils légitime; +l'autre est le bâtard, le fils de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le +roi de France a la loi pour lui, _cette vieille mère avec son frein +rouillé, qu'on appelle la loi_[357]. L'autre s'en moque; il est fort, +il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand mystère du +douzième siècle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu, +l'autre celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter d'un +côté à Robert-le-Diable, de l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage +dans notre famille, disait Richard Coeur-de-Lion, que les fils haïssent +le père; du diable nous venons, et nous retournons au diable[358].» +Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans +doute; il est né endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme +et ses provinces[359]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui +poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure +Philippe-Auguste ou Philippe-le-Bel. + +[Footnote 355: Cela est très frappant dans leurs sceaux. Le roi +d'Angleterre est représenté sur une face assis, sur l'autre à cheval, et +brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. _App. 85._] + +[Footnote 356: _App. 86._] + +[Footnote 357: «The rusty curb of old father antic the law.» +(Shakespeare.)] + +[Footnote 358: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»] + +[Footnote 359: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la +Guyenne, etc.] + +Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit se +développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi du +peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force n'éclate +pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, d'une +progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression +générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout entière, +plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est +faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être impersonnel, il +vit dans l'universalité, dans le peuple, dans l'Église, fille du peuple; +c'est un personnage profondément _catholique_ dans le sens étymologique +du mot. + +Le bon roi Dagobert, Louis-le-Débonnaire, Robert-le-Pieux, +Louis-le-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous +vrais saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[360], celui +qui fut puissant. Le scrupuleux Louis-le-Jeune est déjà saint Louis, +mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et +conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. Par +ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux: c'est presque +l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec +l'Église; Louis-le-Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade, +Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade; +Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée +de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une +mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une armoire +quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la +bonne Marguerite. + +[Footnote 360: _App. 87._] + + * * * * * + +Louis-le-Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation +d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de +la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait aussi +mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses vastes +États qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda bientôt à son +père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de faire de sa fille +une reine. Le jeune roi avait été élevé bien dévotement dans le cloître +de Notre-Dame[361] c'était un enfant sans aucune méchanceté, et fort +livré aux prêtres; le vrai roi fut son précepteur, Suger, abbé de +Saint-Denis[362]. Au commencement pourtant l'agrandissement de ses +États, qui se trouvaient presque triplés par son mariage, semble lui +avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme +sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons, le +comte même de Champagne, refusèrent de le suivre à cette conquête du +Midi. En même temps le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous +ce pieux jeune roi, avait risqué de nommer son neveu à l'archevêché de +Bourges, métropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre-le-Vénérable +réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape se réfugia +sur les terres du comte de Champagne, dont la soeur venait d'être +répudiée par un cousin de Louis VII. Louis et son cousin, frappés +d'anathème par le pape, se vengèrent sur le comte de Champagne, +ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg de Vitry. Les flammes +gagnèrent malheureusement la principale église, où la plupart des +habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize cents, +hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt leurs cris; le vainqueur +lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y périrent. + +[Footnote 361: _App. 88._] + +[Footnote 362: Suger était né, probablement aux environs de Saint-Omer, +en 1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand. Lorsque Philippe Ier +confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis-le-Gros, +ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de ses +moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ep. 78); mais plus +tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ep. 309), une vie +exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les constructions qu'il +fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny ayant admiré quelque +temps les ouvrages et les bâtiments que Suger avait fait construire, et +s'étant retourné vers la très petite cellule que cet homme, éminemment +ami de la sagesse, avait arrangée pour sa demeure, il gémit +profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme nous condamne tous, il +bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais uniquement pour Dieu.» Tout +le temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son +propre usage que cette humble cellule, d'à peine dix pieds en largeur et +quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir +sa vie, qu'il avouait avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du +monde. C'était là que, dans les heures qu'il avait de libres, il +s'adonnait à la lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il +évitait le tumulte et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, +comme le dit un sage, il n'était jamais moins seul que quand il était +seul; là, en effet, il appliquait son esprit à la lecture des plus +grands écrivains, à quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait +avec eux, étudiait avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de +plume, que de la paille sur laquelle était étendue, non pas une fine +toile, mais une couverture assez grossière de simple laine, que +recouvraient, pendant le jour, des tapis décents.» (_Vie de Suger_, par +Guillaume, moine de Saint-Denis.)] + +Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup +docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience +était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais +permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siège de Bourges. Le pontife +avait exigé qu'il renonçât à ce serment, et Louis se repentait et +d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé. +L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se +croyait responsable de tous les sacrilèges commis pendant les trois ans +qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme timorée, +il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, égorgé en +une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des +Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient secourus, ils +n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il se crut +d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, que son +frère aîné, mort avant Louis-le-Gros, avait pris la croix, et qu'en lui +laissant le trône il semblait lui avoir transmis l'obligation +d'accomplir son voeu (1147). + +Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente, +quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le +dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, n'était +plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près Jérusalem et +le Saint-Sépulcre. On s'était douté que la religion et la sainteté +n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui s'étend entre le +Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue matérialiste qui +localisait la religion avait perdu son empire. Suger détourna en vain le +roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la prêcha à Vézelay et, +en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût nécessaire au salut. Il +refusa d'y aller lui-même, et de guider l'armée, comme on l'en +priait[363]. Il n'y eut point cette fois l'immense entraînement de la +première croisade. Saint Bernard exagère visiblement quand il nous dit +que pour sept femmes il restait un homme. Dans la réalité, on peut +évaluer à deux cent mille hommes les deux corps d'armée qui descendirent +le Danube sous l'empereur Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands +étaient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui +relevaient de l'Empire, les évêques de Toul et de Metz, les comtés de +Savoie et de Montferrat, tous les seigneurs du royaume d'Arles, se +réunirent de préférence à l'armée de France. Dans celle-ci marchaient +sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de Nevers, de +Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et +une foule d'autres. On y voyait aussi la reine Éléonore, dont la +présence était peut-être nécessaire pour assurer l'obéissance de ses +Poitevins et de ses Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette +importance dans l'histoire. + +[Footnote 363: _App. 89._] + +Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le roi +de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir de la +première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le seul que +pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection de +l'armée, voulait visiter les saints lieux. Le roi de France préféra +cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur +d'Allemagne, Conrad, du roi de Hongrie et de l'empereur de +Constantinople, Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel et +Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi +l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de +conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, sous +l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien n'égalait leur +impatience et leur brutal emportement. L'empereur Manuel Comnène, dont +les victoires avaient restauré l'empire grec, les servit à souhait; il +se hâta d'expédier ces barbares au delà du Bosphore, et les lança dans +l'Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse, celle de +Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent occasion d'user leur bouillante +ardeur. Ces lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces montagnes, +sur ces pentes rapides où la cavalerie turque voltigeait, apparaissant +tantôt à leur côté et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande +dérision des Grecs, des Français même. _Pousse, pousse, Allemand_, +criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conservé ces deux +mots sans les traduire[364]. + +[Footnote 364: [Grec: Poútzê, Alamáne]] + +Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord +la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force +d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent, +eux aussi, dans l'intérieur du pays et y éprouvèrent les mêmes +désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit +périr. Chaque jour le roi, bien confessé et administré, se lançait à +travers la cavalerie turque[365]. Mais rien n'y faisait. L'armée aurait +péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert, auquel le +commandement fut remis comme au plus digne et sur lequel nous ne savons +malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous leurs maux +la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur +vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était engagé à +fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur trahissait +les croisés[366]. La chose fut visible lorsqu'ils arrivèrent à +Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y reçurent les fuyards +des Turcs. Cependant Louis s'était conduit loyalement avec Manuel. À +l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait refusé d'écouter ceux qui +lui conseillaient à son passage de s'emparer de Constantinople. + +[Footnote 365: Odon de Deuil: «...Et à son retour, il demandait toujours +vêpres et compiles, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de +toutes ses oeuvres.»] + +[Footnote 366: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes +le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»] + +Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait +encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en +faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons étaient +à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils déclarèrent qu'ils +iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux à tous +ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte +de Flandre, du sire de Bourbon et d'un corps de cavalerie grecque que le +roi loua pour les protéger. Il donna ensuite tout ce qui lui restait à +ces pauvres gens, et s'embarqua avec Éléonore. Mais les Grecs qui +devaient les défendre les livrèrent eux-mêmes, ou les réduisirent en +esclavage; ceux qui échappèrent le durent au prosélytisme des Turcs, qui +leur firent embrasser leur religion. + +Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui +s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils +pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la terre +sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des malheureux +qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut rien +entreprendre, pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, oncle de +sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa nièce +semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y retenir, +partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre sainte. Il n'y +fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur rivalité leur fit +manquer le siège de Damas, qu'ils avaient entrepris. Ils retournèrent +honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant +par les vaisseaux des Grecs, n'avait été délivré que par la rencontre +d'une flotte des Normands de Sicile. + +C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision. +Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux +infidèles? Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les barons +étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le péché à +lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore avait +montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré dès +Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle était +parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour mari[367]. +Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un bel esclave +sarrasin. On disait qu'elle avait reçu des présents du chef des +infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency. +Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup les vastes +provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de la France +encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui elle voudra la +prépondérance de l'Occident. + +[Footnote 367: «Se monacho, non regi nupsisse.»] + +Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le +divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet, +duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie, +bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la France +occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi +d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux du +roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur Étienne de +Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII. Ainsi tout +tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival. + +Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre, +dont la rivalité avec la France va nous occuper. + +La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance +anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque baron +avait exercée en petit autour de son manoir, elle se reproduisit en +grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et le +servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de nos +colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre langue, +autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable férocité, nul +respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs presque égaux du +roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte de Moreton avait +plus de six cents fiefs[368]. Ces barons voulaient bien se dire hommes +du roi; mais réellement il n'était que le premier d'entre eux. Dans les +grandes occasions, ils devenaient les juges de ce roi. Cependant ils +auraient trop risqué à être indépendants. Peu nombreux au milieu d'un +peuple immense, qu'ils foulaient si brutalement, ils avaient besoin d'un +centre où recourir en cas de révolte, d'un chef qui put les rallier, qui +représentât la partie normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui +explique pourquoi l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les +vassaux plus puissants devaient être plus tentés de le mépriser. + +[Footnote 368: Hallam.--Il est vrai que ces possessions étaient +dispersées: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en +Yorkshire, 99 dans le comté de Northampton, etc.] + +La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique +et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, elle +se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui que +remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix basse. +C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt nouvelle_[369], où le +poursuivait le shériff, gardait sa meilleure flèche; les forêts ne +valaient rien pour les rois normands. C'est contre lui, tout autant que +contre les Saxons, que le baron se faisait bâtir ces gigantesques +châteaux, dont l'insolente beauté atteste encore combien peu on y a +plaint la sueur de l'homme. Ce roi si détesté ne pouvait manquer d'être +un tyran. Aux Saxons il lançait des lois terribles, sans mesure et sans +pitié. Contre les Normands, il y fallait plus de précautions; il +appelait sans cesse des soldats du continent, des Flamands, des Bretons; +gens à lui, d'autant plus redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils +se rapprochaient par la langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des +Gallois. Plusieurs fois il n'hésita pas à se servir des Saxons +eux-mêmes[370]. Mais il y renonçait bientôt. Il n'eut pu devenir le roi +des Saxons qu'en renversant tout l'ouvrage de la conquête. + +[Footnote 369: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le +Conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six paroisses +et en chassant les habitants.] + +[Footnote 370: Ainsi Guillaume-le-Roux et son successeur Henri Beauclerc +appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de leur +frère aîné, Robert Courte-Heuse.] + +Voilà la situation où se trouva déjà le fils du Conquérant, +Guillaume-le-Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui rencontrait +partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux barons; passant et +repassant la mer; courant, avec la roideur d'un sanglier, d'un bout à +l'autre de ses États; furieux d'avidité, _merveilleux marchand de +soldats_[371], dit le chroniqueur; destructeur rapide de toute richesse; +ennemi de l'humanité, de la loi, de la nature, l'outrageant à plaisir; +sale dans les voluptés, meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère +montait sur son visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il +bredouillait des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face! + +[Footnote 371: «Mirabilis militum mercator et solidator.» (Suger.)] + +Les tonnes d'or passaient comme un schelling. Une pauvreté incurable le +travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa passion. +Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme ingénieux et +inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain prêtre, qui s'était +d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme devint le bras droit de +Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un rude engagement que de +remplir ce gouffre sans fond. Pour cela, il fit deux choses: il refit le +_Doomsday book_, revit et corrigea le livre de la conquête, s'assura si +rien n'avait échappé. Il reprit la spoliation en sous-oeuvre, se mit à +ronger les os déjà rongés, et sut encore en tirer quelque chose. Mais +après lui rien n'y restait. On l'avait baptisé du nom de +_Flambard_[372]. Des vaincus, il passa aux vainqueurs, d'abord aux +prêtres; il mit la main sur les biens d'Église. L'archevêque de +Kenterbury serait mort de faim sans la charité de l'abbé de Saint-Alban. +Les scrupules n'arrêtaient point Flambard. Grand justicier, grand +trésorier, chapelain du roi encore (c'était le chapelain qu'il fallait à +Guillaume), il suçait l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi +jusqu'à ce que Guillaume eût rencontré sa fin dans cette belle forêt que +le Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire +donc, de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec +lui. Le diable le prit au mot, et emporta cette âme qui lui était si +bien due. + +[Footnote 372: Orderic Vital.] + +Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard +Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé +appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la +Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le +plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?--Patience, mon fils, dit le +mourant, tout te reviendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le +plus avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le +suffisant, le scribe, le vrai Normand. Il commença partout promettre aux +Saxons, aux gens d'Église; il donna par écrit des chartes, des libertés, +tout autant qu'on voulut[373]. Il battit Robert avec des soldats +mercenaires, l'attira, le garda, bien logé, bien nourri dans un château +fort, où il vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait +que la table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever +les yeux[374]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient, l'usage, +héréditaire de cette famille. Déjà les fils du. Conquérant avaient +combattu et blessé leur père[375]. Sous prétexte de justice féodale, +Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses +propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les +yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en +tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les +Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté +maternel, n'en dégénérèrent pas. + +[Footnote 373: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos +anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de +ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on en +fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se +rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math. +Paris.)] + +[Footnote 374: Math. Paris.--Lingard en doute, parce qu'aucun +contemporain n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à +ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans +un fossé glacé, mérite-t-il ce doute?] + +[Footnote 375: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le +combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent +encore, et Guillaume maudit son fils.] + +Après Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois, +et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du comte +d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des comtes de +Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait les communes +commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et protégeait +également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et poètes, c'est +d'eux que descendra le fameux Thibault, le trouvère, celui qui fit +peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au +milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne pouvait se +soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, Brabançons, +Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et Londres. Les autres +communes d'Angleterre étaient encore à naître. Quant au clergé, Étienne +ne resta pas longtemps bien avec lui. Il défendit d'enseigner le droit +canon, et osa emprisonner des évêques. Alors Mathilde reparut. Elle +débarqua presque seule; vraie fille du Conquérant, insolente, intrépide, +elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle +s'enfuit la nuit, à pied sur la neige et sans ressources. Étienne, qui +la tint une fois assiégée, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage +à son ennemie, et la laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita +pas mieux, quand elle le prit à son tour, abandonné de ses barons +(1153). Il fut contraint de reconnaître pour son successeur cet heureux +Henri Plantagenet, comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons +vu tout à l'heure Éléonore de Guyenne remettre sa main et ses États. + +Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de +France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces. +Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses +dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, depuis +la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette +suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en vain. +Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le laissa en +dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit la Gascogne, +il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte. +Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse +elle-même, si le roi de France ne s'était jeté dans la ville pour la +défendre (1159). Le Toulousain fut du moins obligé de lui faire hommage. +Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait +pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d'avoir un pied dans +les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit +le Berri, le Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche[376]. Il eut même +le secret de détacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi. +Enfin à sa mort il possédait les pays qui répondent à quarante-sept de +nos départements, et le roi de France n'en avait pas vingt. + +[Footnote 376: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le +comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. +(Gaufred Vosiens.)] + +Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité +singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, Henri +Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne; son père Angevin. Il +réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était le lien des +vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout +avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en lui +l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection +d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint de +gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de Galles et +de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et +trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la découverte +devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la consommation des +temps. + +Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des +vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la +jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque +de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait +être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité +sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait +légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi +de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de +Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait +confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir +impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc +d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce +même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les +traditions de l'école de Bologne. Dès 1124, l'évêque d'Angers était un +savant juriste[377]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de +Guillaume-le-Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord +enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. «Ce fut, +dit un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de +Pavie et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les +lois de Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius +persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux +disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et +s'y fit moine[378]. + +[Footnote 377: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes +au treizième et au quatorzième siècle. Sous l'épiscopat de Guillaume Le +Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient +professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf évêques qui formèrent +l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à +l'Université d'Angers.] + +[Footnote 378: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommé de sa +science se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples +accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de +Flandre.»] + +Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément, à +l'époque de l'avènement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés +par l'empereur Frédéric-Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), lui +dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles +remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a été +accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu au +prince a force de loi; le peuple a remis tout son empire et son pouvoir +à lui et en lui_[379].» + +[Footnote 379: _App. 90._] + +L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes +investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour +la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire +impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du commandement +en domination superbe et violente, c'est la royauté, la tyrannie[380].» +Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de Tite-Live, +expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n'était +pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous un monarque, la +suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe. + +[Footnote 380: Radevicus.] + +Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par +leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout, désormais, nous +les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur dictant +tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume-le-Bâtard s'attacha +Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui +confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une fois il lui donna +raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, nouveau conquérant de +l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait +aussi étudié le droit à Auxerre[381]. Thomas à Becket, c'était son nom, +était alors au service de l'archevêque de Kenterbury. Il avait, par son +influence, retenu ce prélat dans le parti de Mathilde et de son fils. +Ayant reçu seulement les premiers ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni +laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais sa naissance +était un grand obstacle; il était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, +qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte[382]. Sa mère +semblait lui fermer les dignités de l'Église, et son père celles de +l'État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de +pareilles gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son +arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. +Rien ne lui résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux +des familles médiocres[383], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, +nivelant tout. L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres +d'Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de +Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa +femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. +C'est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu +l'homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et +hardi, homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon, +partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné sans +réserve à cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son héritier. +Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. Comme tel, il +soutenait âprement les droits du roi contre les barons, contre les +évêques normands. Il força ceux-ci, à payer l'_escuage_, malgré leurs +réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour être maître +en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, il l'emmena, dans le +midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur laquelle Éléonore de +Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait en son propre nom, et +comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de quatre mille +soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former +plusieurs garnisons dans le Midi[384]. Il est évident qu'un armement si +disproportionné avec la fortune du plus riche particulier était mis sous +le nom d'un homme sans conséquence, pour moins alarmer les barons. + +[Footnote 381: Lingard.] + +[Footnote 382: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les +habitants de l'Occident, c'étaient _Londres_, et _Gilbert_, le nom de +son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre; +arrivée à Londres, elle courait les rues en répétant: «Gilbert! +Gilbert!» et elle retrouva celui qu'elle appelait.] + +[Footnote 383: Radulph. Niger.] + +[Footnote 384: _App. 91._] + +Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de la +jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d'Aragon, +les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne, +étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci semblait près de +conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine +après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ +à Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de +France s'y était jeté, et défendait à Henri comme suzerain de rien +entreprendre contre une ville qu'il protégeait. Ce scrupule n'arrêtait +pas Becket; il conseillait de brusquer l'attaque. Mais Henri craignit +d'être abandonné de ses vassaux, s'il risquait une violation si +éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour +dédommagement que la gloire d'avoir combattu et désarmé un chevalier +ennemi. + +L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à +Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ses barons, exigeait des +dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande +eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il avait été +richement doté, par la conquête. Henri voulut avoir l'Église dans sa +main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de +l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté +anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter +l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second +lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux puissances, il +eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au seizième siècle, +entre les mains d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il lui était +commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme naguère il y +avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon +_Breakspear_[385] venait bien d'être élu pape précisément à l'époque de +l'avènement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y répugnait: «Prenez +garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi[386].» Le roi ne +l'écouta pas, et le fit primat, au grand scandale du clergé normand. + +[Footnote 385: C'est le seul Anglais qui ait été pape.] + +[Footnote 386: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter +nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»] + +Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siège de Kenterbury avait +été occupé par des Normands. Les rois et les barons, n'auraient pas osé +confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les archevêques +de Kenterbury n'étaient pas seulement primats d'Angleterre, ils se +trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les +trouvons presque toujours à la tête des résistances nationales, depuis +le fameux Dunstan[387], qui abaissa si impitoyablement la royauté +anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui fit signer la Grande Charte +au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les +gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l'Angleterre. +Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contrée. + +[Footnote 387: _App. 92._] + +Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom, +embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé +en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme +l'avant-garde; et c'était en effet le privilège des hommes de Kent +de former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a dans tous +les temps livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le +premier à la descente. Là débarquèrent César, puis Hengist, puis +Guillaume-le-Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. +Kent est une terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, +y fonda son premier monastère. L'abbé de ce monastère et +l'archevêque de Kenterbury étaient seigneurs de ce pays et les +gardiens de ses privilèges. Ils conduisirent les hommes de Kent +contre Guillaume-le-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à +Hastings, marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la +légende, une forêt mouvante. Cette forêt, c'étaient les hommes de +Kent, portant devant eux un rempart mobile de branchages. Ils +tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à Guillaume la garantie +de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette douteuse victoire, +ils restèrent libres, au milieu de la servitude universelle, et ne +connurent guère d'autre domination que celle de l'Église. C'est +ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de +Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les +ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon. + +La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore +aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal entre +les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par les +Irlandais _gabhaïl cine_ (établissement de famille) est commune, avec +certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l'Irlande +et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne. + +Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siège de +Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent +qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du +droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume-le-Conquérant, +voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des +autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout +le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui +étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses hommes +des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[388].» Dans une +autre occasion, «le roi ordonna de convoquer sans délai tout le comté et +de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout Anglais, versés +dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. Arrivés à Penendin, +ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu là pendant trois jours; +et par tous ces hommes sages et honnêtes il fut décidé, accordé et jugé: +que, tout aussi bien que le roi, l'archevêque de Kenterbury doit +posséder ses terres avec pleine juridiction, en toute indépendance et +sécurité[389].» + +[Footnote 388: Vie de saint Lanfranc.] + +[Footnote 389: Spence.] + +Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus +favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui +s'était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays: +«Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui +aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la +vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour +Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua le +plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier +héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut préparer, +quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même archevêque +de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les serments de +Beauclerc, lorsqu'il jura pour la seconde fois sa charte des privilèges +féodaux et ecclésiastiques. + +Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que +Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa +nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint +qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa +mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura des Saxons, des pauvres, +des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme +eux. Désormais il s'éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors +comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenterbury, ne fut +pas le moins puissant[390]. + +[Footnote 390: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de +se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents que +la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien il +était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son +assistance les rênes du gouvernement.] + +Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait +indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il +l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles +somma plusieurs barons de restituer au siège de Kenterbury une terre que +leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il ne +connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été pris +sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de savoir si +l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque saxon +prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille +d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume-le-Bâtard avait rendu si fort +dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle aujourd'hui. +Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu'évêques; +l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de +l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se tinrent prêts à +jurer ce qui lui plairait. Ainsi l'alarme donnée par Becket à cette +Église toute féodale mettait le roi à même de se faire accorder par elle +une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé demander. + +Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon +(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au +roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après +l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église, +sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un +procès l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le +roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale. +Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si +le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bénéfice +de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l'on se +soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier.--Aucun +ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du +roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par +baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les laïques.» + +Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit d'Henri. +Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les +sièges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait +affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les évêchés +allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des +agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L'Église, soumise +au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d'aumônes +et d'écoles, d'offices religieux, devaient nourrir les Brabançons et les +Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L'Église +anglicane, perdant avec l'excommunication l'arme unique qui lui restât, +enfermée dans l'île sans relation avec Rome, avec la communauté du monde +chrétien, allait perdre tout esprit d'universalité, de _catholicité_. Ce +qu'il y avait de plus grave, c'était l'anéantissement des tribunaux +ecclésiastiques et la suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits +donnaient lieu à de grands abus sans doute; bien des crimes étaient +impunément commis par des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable +barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douzième +siècle, on est obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était +alors une ancre de salut. L'Église était presque la seule voie par où +les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par +l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket. + +Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec courage +et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de timidité +et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[391], et plus +tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien, auquel +nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description de +l'Irlande[392]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le +suivit dans l'exil au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de +Salisbury[393]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté les +messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre +d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement. + +[Footnote 391: _App. 93._] + +[Footnote 392: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le +comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à sa +place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de +nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa +lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa +patrie lui en garda une profonde reconnaissance. «Tant que durera notre +pays, dit un poète gallois, ceux qui écrivent et ceux qui chantent se +souviendront de ta noble audace.»] + +[Footnote 393: _App. 94._] + +Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose +que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans Thomas +Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de +l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant +celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins +vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le +reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y bâtit dans son +exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun pèlerinage plus en vogue +au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit qu'en une +seule année il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une tradition, +on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 livres sterling à la chapelle de +saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reçut que quatre +livres; Dieu lui-même n'eut pas une offrande. + +Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce +qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa +mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée +d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[394], ces goûts +de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur plaisait +encore. Il conserva, sous l'habit de prêtre, une âme de chevalier, +loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine les élans. Dans +une des plus périlleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et +les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre en pièces, l'un d'eux +osa l'appeler traître; il se retourna vivement et répliqua: «Si le +caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche se repentirait de +son insolence.» + +[Footnote 394: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut +des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller +voir l'oiseau; cela faillit le trahir.] + +Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée +de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et sans +secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient ceux du +genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que Grégoire VII +avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en avait bien assez +de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric-Barberousse, le +conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la ligue lombarde, un +politique, un patriote italien; il négociait, combattait, fuyait et +revenait; il animait les partis, provoquait des désertions, faisait des +traités, fondait des villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le +plus grand roi de la chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait +déjà contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de +timides et honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par +de misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant +au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en +diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait le +patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour elle. +Étrange politique, qui devait apprendre au peuple à chercher partout +ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal de la +sainteté. + +Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes les +tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De là, une +hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. Il +succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru qu'on +en voulait à sa vie, soit qu'il fût retenu encore par ses obligations +envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un homme qui +pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part, il devait beaucoup +à Henri, de l'autre, encore plus à son Église de Kent, à celle +d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul les droits. +Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État et la +religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes, de +Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante. + +«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église +anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela +devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été +chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes et +des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc abandonné +de Dieu.» + +Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence. +Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout à +ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la montagne, +lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, si tu veux +tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains reconnaissent +ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du +Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge +aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et +le plus hardi, est celui des _Conformités du Christ et de saint +François_. + +L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond, de la question, +devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut +pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute +cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât contre la +volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se présentât un +obstacle, c'est aussi trop fort à supporter pour cet enfant gâté de la +fortune. Il se désolait, il pleurait. + +Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et +tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut +contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des +barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne, +premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis en +conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement, et se +présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix +d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de lui +arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l'accusèrent +d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir célébré la messe sous +l'invocation du diable, et ils voulaient le déposer. On l'aurait tué +alors en sûreté de conscience. Le roi attendait impatiemment. Les voies +de fait commençaient déjà; quelques-uns rompaient des pailles et les lui +jetaient. L'archevêque en appela au pape, se retira lentement, et les +laissa interdits. Ce fut là la première tentation, la comparution devant +Hérode et Caïphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit +dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la +ville, et fit comme la Cène avec eux[395]. La nuit même il partit, et +parvint avec peine sur le continent. + +[Footnote 395: Dixit: «Sinite pauperes Christi..... omnes intrare +nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et +atria circumquaque discumbentium.] + +Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit au +moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit tous +ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous, +vieillards, femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on d'eux +au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui qui en +était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre cents, +arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer de leur +misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette procession +d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient les lettres des évêques +d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le félicitaient de la +pauvreté apostolique où il était réduit; ils espéraient que ses +abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les consolations des amis +de Job. + +L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. Réfugié +à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, il +s'essaya aux austérités de ces moines[396]. De là il écrivit au pape, +s'accusant d'avoir été intrus dans son siège épiscopal, et déclarant +qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à Sens, avait +peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il +condamna plusieurs articles des constitutions de Clarendon, mais refusa +de voir Thomas, et se contenta de lui écrire qu'il le rétablissait dans +sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il froidement à l'exilé, allez +apprendre dans la pauvreté à être le consolateur des pauvres.» + +[Footnote 396: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un +frère qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât +secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à +l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit +bientôt assez grièvement malade.» (Vita quadrip.)] + +Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était +trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était +d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux. +L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un +martyr. Aussi l'accueillit-il avec faveur, ajoutant que la protection +des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il +accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier +en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya +demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a +déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans ma +terre le moindre des clercs.» + +Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne +recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à +Vézelay, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait prêché +la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du plus +solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il +excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les détenteurs +des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient communiqué avec +l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait nominativement six des +favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et tenait encore le +glaive suspendu sur lui. + +Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de +fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, +arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête +enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit +écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux +dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il +envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître +l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[397]; puis il +s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient +parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même +temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards, +alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui +donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir au pape +de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon. +Tant il languissait de perdre son ennemi! + +[Footnote 397: Jean de Salisbury.] + +Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après +lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à +ce qu'il fût rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement ces +lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le pape +dans sa bourse[398]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour les +possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre doucement à +Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de France, +scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de s'écrier: +«Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que nous avons crus +morts au siècle, bannissent en vue des choses du siècle l'exilé pour la +cause de Dieu[399]?» + +[Footnote 398: Id.] + +[Footnote 399: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de +trois cents hommes.] + +Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa +passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était +reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils, et promis de +partager ses États entre ses enfants[400]. Louis se porta donc pour +médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi +d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant +l'honneur du royaume, et l'archevêque l'honneur de Dieu. +«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos +mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants +des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français +s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des +seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois +remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu[401]. + +[Footnote 400: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses +terres, ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.] + +[Footnote 401: _App. 95._] + +Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il n'eut +plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du peuple. +C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui attribue la +construction. L'architecture était un des arts dont la tradition se +perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. Nous voyons un peu +après, dans la croisade des Albigeois, maître Théodise, archidiacre de +Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, les titres de légiste et +d'architecte[402]. + +[Footnote 402: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de +Guillaume-le-Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et +magnifique produit de l'architecture romane.] + +Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat, +essaya de transporter à l'archevêque d'York les droits de Kenterbury, et +lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans +l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne +sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis ce +jour il n'était plus roi», parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans +l'oreille du jeune roi et des assistants. + +Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la +cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, +des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la +pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment +dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, qui +devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a envahi les +biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'Église, porté la main +sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les mutilant, leur +arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se justifier par le +duel, ou par les épreuves de l'eau et du feu. Et l'on veut, au milieu de +tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se taisent, ils se tairont +les mercenaires; mais quiconque est un vrai pasteur de l'Église, se +joindra, à nous... + +«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices, +être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a appelé, +moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai choisi, +par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, d'endurer +jusqu'à la mort la proscription, l'exil, les plus extrêmes misères, +plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. Qu'ils +agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent +dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je sais que le +mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, je rendrai +compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de rien, ni les +présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons bientôt vous et +moi, très saint père, devant le tribunal du Christ. C'est au nom de sa +majesté, et de son jugement formidable, que je vous demande justice +contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.» + +Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône étrangère. +Ceux qui nous secouraient sont épuisés; ceux qui avaient pitié de notre +exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur pape... Écrasés +par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde occidental, +combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la cause du +Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra cela du haut +de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, cette Majesté +terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, morts ou vivants, +nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout souffrir pour l'Église. +Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes d'endurer la persécution pour sa +justice! + +«...Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit +toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve, +et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus que, +par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma proscription et +la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux exilés, les innocents +sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les faibles, les pauvres de +Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la justice de Dieu. Au +contraire, sont absous les sacrilèges, les homicides, les ravisseurs +impénitents, des hommes dont j'ose dire librement que, s'ils +comparaissaient devant saint Pierre même, le monde aurait beau les +défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les envoyés du roi promettent +nos dépouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien! que Dieu voie et +juge. Je suis prêt à mourir. Qu'ils arment pour ma perte le roi +d'Angleterre, et s'ils veulent, tous les rois du monde: moi, Dieu +aidant, je ne m'écarterai de ma fidélité a l'Église, ni en la vie, ni en +la mort. Pour le reste, je remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui +que je suis proscrit; qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le +ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à +elle, ceux qui se prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe +sur la justice et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de +l'Église. Plût à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de +malheureux et d'innocents!...» + +Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva +plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France +avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches +trompeuses et dilatoires», et il n'était, en cela, que l'organe de toute +la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York pour +usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne +restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à +Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction, +montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir +l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se +quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils avaient +fait l'un pour l'autre, au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux +sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une sorte de +solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.--Me prenez-vous +donc pour un traître?» répliqua, vivement le roi. L'archevêque s'inclina +et partit. + +Ce dernier mot d'Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le baiser +de paix, et pour messe de réconciliation il fit dire une messe des +morts[403]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée aux martyrs. +Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je crois bien, en +effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un martyre»; à quoi +Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit délivrée, même au prix de +mon sang!»--Le roi de France avait dit aussi: «Pour moi, je ne voudrais +pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en Angleterre, +s'il vous refuse le baiser de paix.» Et le comte Thibault de Champagne +ajouta: «Ce n'est pas même assez du baiser.» + +[Footnote 403: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait +pas de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.] + +Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort, et s'y résignait. À son +départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé lui +vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda s'il +lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en son +pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini pour +moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son serviteur la +fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en badinant, entre un bon +vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez +de boire?» L'archevêque répondit: «Il est vrai, j'accorde quelque chose +aux plaisirs du corps[404], mais le Seigneur est bon, il justifie +l'indigne et l'impie.» + +[Footnote 404: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée +que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne +prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin +réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq +coups de discipline, autant le jour, etc.] + +Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens +s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri avait +promis, ni argent ni escorte. Loin de là, il apprenait que les +détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il +passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les +biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas le +temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable écrivit à +Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait voir plus +longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne chrétienne, +périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La nécessité me ramène, +infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y retourne, par votre +permission; j'y périrai pour la sauver, si votre piété ne se hâte d'y +pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours à +vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à moi ou aux miens, Dieu vous +bénisse, vous et vos enfants!» + +Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au +mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et +ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de +Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage, +ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le +patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage; +mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de l'église de +Boulogne, et que le comte, son seigneur l'envoyait les prévenir de ne +point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés se tenaient en +observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou tuer l'archevêque. +«Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la certitude d'être démembré +et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne m'arrêterais point dans ma +route. C'est assez de sept ans d'absence pour le pasteur et pour le +troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et j'irai, Dieu aidant. +Je sais pourtant certainement que j'y trouverai ma Passions.» La fête de +Noël approchait, et il voulait, à tout prix, célébrer dans son église la +naissance du Sauveur. + +Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de +Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple +se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se +prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs vêtements +sous ses pas, et criaient: Béni celui qui vient au nom du Seigneur! Les +prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous +disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois, +qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert +pour le monde[405]. Cette foule intimida les Normands qui étaient venus +avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées. Pour lui, il +parvint à Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en +chaire, il prêcha sur ce texte: «Je suis venu pour mourir au milieu de +vous.» Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son +intention les prières des agonisants[406]. + +[Footnote 405: Vita quadrip.; Jean de Salisbury.] + +[Footnote 406: Roger de Hoveden.] + +Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé quand +on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On racontait +qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs, d'hommes +armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de Kenterbury, +et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles du pape pour +mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet la +duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à Henri, et à +l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se connaissant +plus, s'écria: «Quoi! un homme qui a mangé mon pain, un misérable qui +est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royauté! +le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon trône! et pas un des +lâches que je nourris n'aura le coeur de me débarrasser de ce prêtre!» +C'était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa +bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas en vain. Quatre des +chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils laissaient impuni +l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal, +telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient l'un à l'autre le +seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas la décision des +juges que le roi avait commis pour faire le procès à Becket. Leur +honneur était compromis, s'il mourait autrement que de leur main. + +Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent tous +en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de +soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme +l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques +clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les quatre +satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur +rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à +l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni +en leur nom ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le Christ du +Seigneur se taisait aussi.» + +Enfin Renaud-fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer +des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en +public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais celui qui +gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout +voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il vit bien +qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer tout le +monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci.» + +Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre de +faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de +lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles, +et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils +l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis, +saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent: +«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous +voulez encore nous excommunier tous?» Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me +garde! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens qu'il a jetés dans +les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, agitant +leurs bras et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux assistants, ils +leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet homme, pour le +représenter en temps et lieu.--Eh quoi, dit l'archevêque, croiriez-vous +que je veux m'échapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni pour aucun +homme vivant.--Tu as raison, dit l'un des Normands, Dieu aidant, tu +n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en vain Hugues de Morville, le +plus noble d'entre eux, et celui qui semblait devoir être le plus +raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent pas, et partirent en tumulte, avec +de grandes menaces. + +La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma devant +l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui +travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les +gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat +de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un +cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l'y entraîner +de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vêpres +avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église», +dit l'archevêque; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le +cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef +par une grille entr'ouverte. + +Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui fermaient +les verroux des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance, +s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient +pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des +siens qui étaient restés dehors. + +À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que +Renaud-fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte +de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant: +«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le suivirent +de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant leurs +épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la +grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta l'autel pour les +en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre +en sûreté dans l'église souterraine ou de monter l'escalier par lequel, +à travers beaucoup de détours, on arrivait au faîte de l'édifice. Ces +deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers. +Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est +le traître?» Becket ne répondit rien. «Où est l'archevêque?--Le voici, +répondit Becket, mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire +dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein? +--Que tu meures.--Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant +vos épées; mais au nom de Dieu tout-puissant je vous défends de toucher +à aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce +moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules, +et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit pas +un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de +l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, et +déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à +exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[407].--Et se +tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit: +«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches de +moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es +mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la +main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. Un +second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre +terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur le +pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied le +cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le +royaume et fait insurger les Anglais.» + +[Footnote 407: Thierry.] + +Ils disaient en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi; eh +bien! qu'il soit roi maintenant[408]!» Et au milieu de ces bravades, ils +n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir s'il +était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit +jaillir la cervelle[409]. Il ne pouvait le tuer à son gré. + +[Footnote 408: «Modo sit rex, modo sit rex.» Et in hoc similes illis qui +Domino in cruce pendenti insultabant.» (Vit. quadrip.)] + +[Footnote 409: _Ibid._] + +C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le +détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c'est +le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux que la +mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les partisans +de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hésitait. +Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang, couronné de son +martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury jusqu'au ciel. «Il +fut roi», comme avaient dit les meurtriers, répétant, sans le savoir, le +mot de la Passion. Tout le monde fut d'accord sur lui, le peuple, les +rois, le pape. Rome qui l'avait délaissé, le proclama saint et martyr. +Les Normands qui l'avaient tué, reçurent à Westminster les bulles de +canonisation, pleins d'une componction hypocrite et pleurant à chaudes +larmes. + +Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison +épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les +rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils se +disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: «Véritablement, cet +homme était un juste.» Dans les récits de sa mort, tout le peuple +s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit plus complètement +la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, on les mettait à +l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort +hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne +tenaient pas pour sacré; Thomas a péri dans l'église même, et dans la +semaine de Noël, le jour des Saints-Innocents.» + +Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui +attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne, +l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de +Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes qui +lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa la +clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands écrivirent à +Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger ni boire: «Nous +qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que nous aurions +encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui d'abord avait affecté une +grande colère, finit pourtant par s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait +nulle part à la mort de Thomas; il offrit aux légats de se soumettre à +la flagellation; il mit aux pieds du pape la conquête de l'Irlande, +qu'il venait de faire; il imposa, dans cette île, le denier de saint +Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions de Clarendon, +s'engagea à payer pour la croisade, à y aller lui-même quand le pape +l'exigerait, et déclara l'Angleterre fief du saint-siège[410]. + +[Footnote 410: _App. 96._] + +Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon +marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri, +réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de +celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs +qu'alléguait le jeune prince pour revendiquer la couronne, paraissaient +alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent sembler aujourd'hui. +D'abord, le roi lui-même, en le servant à table au jour de son +couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. Le moyen âge +prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II suffisait pour rendre +la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre est +toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de toute +jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit._ + +D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une +satisfaction incomplète. Aux uns il paraissait encore souillé du sang +d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se soumettre +à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un +tribut expiatoire, le croyaient encore en état de pénitence. Un tel état +semblait inconciliable avec la royauté. Louis-le-Débonnaire en avait +paru dégradé, avili pour toujours. + +Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient +encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur +père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la +nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres +enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir sacrifier +leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri lui-même +regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus puissant, +puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eut forcés de lui +faire hommage. + +Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses +fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune +Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand les +envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre, ils +le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des habillements +royaux. «De quel roi d'Angleterre me parlez-vous? dit Louis: le voici, +le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de celui-ci, le ci-devant roi +d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre, sachez qu'il est mort depuis +le jour où son fils porte la couronne, et s'il se prétend encore roi, +après avoir, à la face du monde, résigné le royaume entre les mains de +son fils, c'est à quoi l'on portera remède avant qu'il soit peu.» + +Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte de +Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France. +Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une +activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. Mais il +entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec une +flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le comté +de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir l'Angleterre. Il +se hâta d'engager des mercenaires, des routiers brabançons et gallois. +Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se déclara vassal du +saint-siège pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, ajoutant cette +clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons +véritables rois d'Angleterre qu'autant que les seigneurs papes nous +tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre lettre, il prie +Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de l'Église romaine. + +Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury. Du +plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina en +habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au +tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un +spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il +se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés, simples +moines, fut invité à donner successivement au roi quelques coups de +discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le chroniqueur; +la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour nos péchés, +l'autre pour les siens[411].» «Tout le jour et toute la nuit il resta en +oraison auprès du saint martyr, sans prendre d'aliment, sans sortir pour +aucun besoin. Il resta tel qu'il était venu; il ne permit pas même qu'on +mît sous lui un tapis. Après matines, il fit le tour des autels et des +corps saints; puis, de l'église supérieure, il redescendit encore dans +la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à +entendre la messe; il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un +flacon, et s'éloigna joyeux de Kenterbury.» + +[Footnote 411: Robert du Mont.] + +Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie +était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était +devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. Tous +les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs +châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les +jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout par +la haine du joug étranger. Au douzième siècle, comme au neuvième, les +guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races +diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs +intérêts et à leur génie. La Guyenne, le Poitou, faisaient effort pour +se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis-le-Débonnaire +et de Charles-le-Chauve avait brisé l'unité de l'empire carlovingien. + +La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs +découragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient +point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre +d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur défendait de +renouveler des tentatives d'affranchissement qui tournaient à leur +ruine. Mais c'était moins le patriotisme que l'inquiétude d'esprit, le +vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi. +On peut en juger par ce qui nous reste du plus célèbre d'entre eux, le +troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance était de jouer +quelque bon tour à son seigneur le roi Henri II, d'armer contre lui +quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou Richard; puis, quand tout +était en feu, d'en faire un beau sirvente dans son château de Hautefort, +comme ce Romain qui, du haut d'une tour, chantait l'incendie au milieu +de Rome embrasée. S'il y avait chance d'un peu de repos, vite ce démon +du trouble lançait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos, +et les rejetait dans la guerre. + +Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités perfides. +Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses fils, leurs +soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition des deux +familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume-le-Conquérant +et d'Henri Ier avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre la poitrine +de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu. +La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une femme du Midi, +cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les dressa au +parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races +diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux, +par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des +Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les +discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils +étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se +haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne +remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le +rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, avait +eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme leur avait +dit: «De vous il ne naîtra rien de bon.» Éléonore elle-même eut pour +amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle avait d'Henri +risquaient fort d'être les frères de leur père. On citait sur celui-ci +de mot de saint Bernard[412]: «Il vient du Diable, au Diable il +retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que saint +Bernard[413]. Cette origine diabolique était pour eux un titre de +famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc vint, +la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se réconcilier +avec son père et de ne pas imiter Absalon: «Quoi! tu voudrais, répondit +le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance?--À Dieu +ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je ne veux rien à votre +détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de +Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille que nous ne nous +aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et aucun de nous n'y +renoncera jamais.» + +[Footnote 412: J. Bromton.] + +[Footnote 413: J. Bromton: «Richardus... asserens non esse mirandum, si +de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo +revertentes et ad Diabolum transeuntes.»] + +Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou, +aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle +n'allait guère à la messe, et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa +de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa +son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu'elle avait +à sa droite; elle enleva les deux autres qu'elle tenait à gauche, sous +un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut jamais[414]. +C'est à peu près l'histoire de la Mélusine de Poitou et de Dauphiné. +Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et moitié serpent, +Mélusine avait bien soin de se tenir cachée ce jour-là. Son mari +l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était Geoffroi à la +Grand'Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, sur la porte du +fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir quelqu'un de la +famille, Mélusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des +cris. + +[Footnote 414: Id.] + +La véritable Mélusine, mêlée de natures contradictoires, mère et fille +d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guyenne. Son mari la +punit des rébellions de ses fils en la tenant prisonnière dans un +château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté +d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes +du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime +l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon +l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de +Merlin[415]: + +[Footnote 415: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia +nidificatione gaudebit._»] + +«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé +le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin +désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, Aquitaine, +réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de l'Aquilon va +s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre son seigneur, +le roi du Sud... + +«Dis-moi, aigle double[416], dis-moi, où donc étais-tu quand tes +aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres contre +le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton pays et +amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en pleurs, la +cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté royale au temps +de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu dansais au son de +leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine double, modère du +moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, reviens à tes villes, +pauvre prisonnière. + +[Footnote 416: «_Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.»] + +«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes conseillers? +Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse; +d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, errent en +différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; car le roi du +Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiège. Crie donc, ne te +lasse point de crier; élève ta voix comme la trompette, pour que tes +fils l'entendent, car le jour approche où tes fils te délivreront, où tu +reverras ton pays natal[417].» + +[Footnote 417: Richard de Poitiers.] + +Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le +persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait +dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant, +chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le +viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait +toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[418], +héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et +lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui +n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[419]. + +[Footnote 418: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter, +ut incestus.»] + +[Footnote 419: J. Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»] + +Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait reposé +son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. C'est +comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut +qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher +Rosamonde[420], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite à +l'égard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui +ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils, Henri et +Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins voir son père et +lui demander pardon; mais la trahison était si ordinaire chez ces +princes, que le vieux roi hésita pour venir, et il apprit bientôt qu'il +n'était plus temps[421]. + +[Footnote 420: Id.: «Huic puollæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis +architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile +deprehenderetur.»] + +[Footnote 421: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier +Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le +vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, en +traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et +s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui +prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens, +sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas +faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance habituelle +que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il est vrai que +j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois, dit le roi, que +votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua Bertrand d'un ton +grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune roi, votre fils, est +mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et la connaissance.»--Au +nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement à entendre prononcer, le +roi d'Angleterre fondit en larmes et s'évanouit. Quand il revint à lui, +il était tout changé; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne +voyait plus dans l'homme qui était en son pouvoir que l'ancien ami du +fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort +ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, +sire Bertrand, lui dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez +perdu le sens pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme +qui fût au monde; et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, +votre avoir et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes +grâces, et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que +vous avez reçus.» (Thierry.)] + +Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean. +Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le +vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même, +abjura son hommage et se déclara vassal du nouveau roi de France, +Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, une +intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même plat +et couchaient dans le même lit. La prédication de la croisade suspendit +à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux roi se trouva +attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou par le roi de +France, à l'ouest par les Bretons, au sud par les Poitevins. Malgré +l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter la paix que lui +dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il s'avouât expressément +vassal du roi de France, et se remît à sa miséricorde. Il aurait +consenti à déclarer Jean son héritier pour toutes ses provinces du +continent; c'était le plus jeune de ses fils, et, à ce qui semblait, le +plus dévoué. Quand les envoyés du roi de France vinrent le trouver, +malade et alité qu'il était, il demanda les noms des partisans de +Richard dont l'amnistie était une condition du traité. Le premier qu'on +lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant prononcer ce nom, saisi +d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur son séant, et promenant +autour de lui des yeux pénétrants et hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, +que Jean, mon coeur, mon fils de prédilection, celui que j'ai chéri plus +que tous les autres, et pour l'amour duquel je me suis attiré tous mes +malheurs, s'est aussi séparé de moi?»--On lui répondit qu'il en était +ainsi, qu'il n'y avait rien de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en +retombant sur son lit et tournant son visage contre le mur, que tout +aille dorénavant comme il pourra, je n'ai plus souci ni de moi ni du +monde[422].» + +[Footnote 422: Thierry.] + +La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle +ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous +Jean. La cour de Rome profita de leurs revers pour faire reconnaître +deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et Jean s'avouèrent +expressément vassaux et tributaires du pape. + +La puissance temporelle du saint-siège s'accrut; mais en peut-on dire +autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose dans +le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui savait si +bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au moment pour +escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une haute idée du +savoir-faire des papes, mais en même temps quelques doutes sur leur +sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre l'Allemagne. Il +s'était fort habilement défendu lui-même contre l'empereur et +l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu pour les libertés +de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause chrétienne? Un +prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le pape avait +accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. Et +maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de l'Occident. +Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le proclamer +elle-même. Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le +pape, et le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. +Puis l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes +ne dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent +dans Arnaldo de Brescia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans ce +qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation religieuse, +Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher ailleurs qu'à +Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de l'Église. + +Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de Saint +Thomas et l'abaissement d'Henri; mais bien plutôt au roi de France. +C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait +abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait +porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul protecteur. Le +roi de France avait le premier dénoncé à Rome le meurtre de +l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et quoiqu'il +eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient gré. Le pape +lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie, c'est en +France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique plus d'une +fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, c'est avec +celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les moins +interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, c'était le +roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. «Ton royaume, +écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni avec l'Église que +l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également.» Dans les +temps mêmes où l'Église châtiait le roi de France, elle lui conservait +une affection maternelle. Au temps de Philippe Ir, pendant que le roi et +le royaume étaient frappés de l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, +tous les évêques du Nord restèrent dans son parti, et le pape Pascal II +lui-même ne se fit pas scrupule de le visiter. + +En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs +milices. Sur les terres mêmes du duc de Bourgogne, Louis VII se vit +appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric-Barberousse, dont on +craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche de +l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le clergé +n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et recevant de lui +une éducation toute cléricale? Philippe Ir, couronné à sept ans, lut +lui-même le serment qu'il devait prêter[423]. Louis VI fut élevé à +l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître de Notre-Dame. +Trois de ses frères furent moines. Personne plus que lui ne regarda +avec respect et terreur les privilèges de l'Église[424]. Il révérait les +prêtres et faisait passer devant lui le moindre clerc. Il faisait trois +carêmes, égalant ou surpassant les austérités des moines. Protecteur de +Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en Angleterre pour +visiter le tombeau du saint. Que dis-je? le roi de France n'était-il pas +saint lui-même? Philippe Ir, Louis-le-Gros, Louis VII, touchaient les +écrouelles, et ne pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. +Le roi d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don +des miracles[425]. + +[Footnote 423: _App. 97._] + +[Footnote 424: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend +à Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs +de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils +cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après +que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de +Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et +l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps +conservée en mémoire de ses libertés.] + +[Footnote 425: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir +qu'après avoir pris le titre et les armes des rois de France.] + +Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu et selon le +monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il +plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il avait +mis dans ses armes la mystique fleur de lis, où le moyen âge croyait +voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il touchait la +régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer quelques sommes au +clergé, sous prétexte de croisade. + +Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce, +et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage selon le +coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus pacifique que +guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions de la +monarchie. La _Philippide_ de Guillaume-le-Breton, imitation classique +de l'_Énéide_ par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable +caractère de Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en +héros de chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la +victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique et de +la protection de l'Église. + +Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons d'abord +à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans une +forêt[426]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire et +agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite alors en grande +réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille les Juifs. +C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un soulagement +pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs +prisons, ne manquaient pas d'applaudir. + +[Footnote 426: _App. 98._] + +Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à +l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les rois +anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur +compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux +l'association populaire des _capuchons_[427]. Les seigneurs qui +vexaient les églises eurent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de +Bourgogne, son cousin, pour l'obliger à ménager les prélats de cette +province. Il défendit l'Église de Reims contre une semblable oppression. +Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager à respecter les saintes +églises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du +clergé de France. On publiait que les barons d'Othon IV voulaient +partager les biens ecclésiastiques et spolier l'Église, comme faisaient +les alliés d'Othon, le roi Jean d'Angleterre et les mécréants du +Languedoc. + +[Footnote 427: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun +voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au maintien +de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite image de +la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, ils enveloppèrent +sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels se trouvaient +quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau ardoient les mostiers +et les églises, et traînoient après eux les prêtres et les gens de +religion, et les appeloient _cantadors_ par dérision; quand ils les +battoient et tormentoient, lors disoient-ils: _cantadors, cantets_.» +(Chroniq. de Saint-Denis.)--Leurs concubines se faisaient des coiffes +avec les nappes de la communion, et brisaient les calices à coups de +pierres. (Guillaume de Nangis.)] + + + + +CHAPITRE VI + + 1200. Innocent III.--Le pape prévaut, par les armes des Français + du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne, sur + l'empire grec et sur les Albigeois.--Grandeur du roi de France. + + +La face du monde était sombre à la fin du douzième siècle. L'ordre +ancien était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était +plus la lutté matérielle du pape et de l'empereur, se chassant +alternativement de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII. +Au onzième siècle, le mal était à la superficie, en 1200 au coeur. Un +mal profond, terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu +revenir à la querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur +la question du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le chef de +la ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu +les libertés italiennes, et trahi celle d'Angleterre. Ainsi l'Église +allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et le +devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de +l'immobiliser, ce mouvement, d'arrêter le temps au passage, de fixer la +terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut y +réussir; Boniface VIII périt dans l'effort. + +Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade +avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle +avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais +sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive, +multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et +reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires de +la grande semaine de la création: la nature, s'essayant, jeta d'abord +des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux avortons dont +les restes inspirent l'horreur. + +Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie du douzième siècle, +qui se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante: +c'était un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et +de la grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: _Christ n'a rien +eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu_, il est reproduit +au douzième siècle sous forme barbare et mystique. L'homme déclare que +la fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à soi, et se +sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement +dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahométisme même, ennemi +de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Déjà les Fatemites +d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef des Assassins déclare aussi +qu'il est l'iman si longtemps attendu, l'esprit incarné d'Ali. Le +méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour tel par les +siens. En Europe, un messie paraît dans Anvers, et toute la populace le +suit[428]. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le vieux +gnosticisme d'Irlande[429]. Amaury de Chartres et son disciple, le +Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien est matériellement +un membre du Christ[430], autrement dit, que Dieu est perpétuellement +incarné dans le genre humain. Le Fils a régné assez, disent-ils; règne +maintenant le Saint-Esprit. C'est sous quelque rapport l'idée de Lessing +sur l'éducation du genre humain. + +[Footnote 428: Il proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe et +de la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert +d'habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné de +trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins.--_App. +99._] + +[Footnote 429: Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les +doctrines gnostiques. C'était un gentilhomme de Loudéac; d'abord ermite +dans la forêt de Brocéliande, il y reçut de Merlin le conseil d'écouter +les premières paroles de l'Évangile, à la messe. Il se crut désigné par +ces mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc., et se donna dès lors +pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples, qu'il appelait +_Sapience_, _Jugement_, _Science_, etc. _App. 100._] + +[Footnote 430: _App. 101._] + +Rien n'égale l'audace de ces docteurs, qui pour la plupart professent à +l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en 1200). On a cru +étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple +Pierre-le-Lombard, qui de Paris régente toute la philosophie européenne; +on compte près de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit +d'innovation a reçu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit à côté de +la théologie qu'elle ébranle; les papes défendent aux prêtres de +professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laïques. La +métaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses +commentateurs, apportés d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par +ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de +Souabe (Frédéric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la +Grèce et de l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend +place presque au niveau de Jésus-Christ[431]. Défendu d'abord par les +papes, puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout +bas les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averroès et les +subtilités de la kabbale. La dialectique entre en possession de tous les +sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay +enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi +l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion +chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit Jésus, comme +j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la +rabaisser[432].» + +[Footnote 431: _App. 102._] + +[Footnote 432: Math. Paris: «Dieu le punit: il devint si idiot que son +fils eut peine à lui faire rapprendre le _Pater_.»] + +Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école de +Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux +municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce. + +Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur +deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le +mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas. + +C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoire et de +mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque entre +Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et le +granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des villes +saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit, il +devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles plaines; il +coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets étendus des +pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela n'est pas +facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste, calme et douce +nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle l'homme aux éléments, +et, comme dans la ballade, l'attire altéré au fond des fraîches ondes; +peut-être l'attrait poétique de la Vierge, dont les églises s'élèvent +tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de Cologne, la ville des onze +mille vierges. Elle n'existait pas au douzième siècle, cette merveille +de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses rampes aériennes dont les +degrés vont au ciel; l'église de la Vierge n'existait pas, mais la +Vierge existait. Elle était partout sur le Rhin, simple femme allemande; +belle ou laide, je n'en sais rien, mais si pure, si touchante et si +résignée. Tout cela se voit dans le tableau de l'Annonciation à Cologne. +L'ange y présente à la Vierge, non un beau lis, comme dans les tableaux +italiens, mais un livre, une dure sentence, la passion du Christ avant +sa naissance, avant la conception toutes les douleurs du coeur maternel. +La Vierge aussi a eu sa Passion; c'est elle, c'est la femme qui a +restauré le génie allemand. Le mysticisme s'est réveillé par les +béguines d'Allemagne et des Pays-Bas[433]. Les chevaliers, les nobles +minnesingers chantaient la femme réelle, la gracieuse épouse du +landgrave de Thuringe, tant célébrée aux combats poétiques de la +Wartbourg. Le peuple adorait la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à +cette douce Allemagne. Chez ce peuple, le symbole du mystère est la +rose; simplicité et profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est +donné de ne pas vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel. + +[Footnote 433: Math. Paris: «In Alemannia mulierum continentium, quæ se +Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut +solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.»--_Behgin_, du saxon +_beggen_, dans Ulphilas _bedgan_ (en allem. _beten_), prier.] + +Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut +et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme +des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde d'hommes +misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque jour +renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et pauvres, +méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette place au +soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants, ils +apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des campagnes, le +chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de prisonniers, moines +de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus malheureux encore par +le mariage, et souffrant des souffrances de leurs enfants. Ces pauvres +gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin de Dieu; Dieu les +visita au douzième siècle, illumina leurs sombres demeures, et les berça +du moins d'apparitions et de songes. Solitaires et presque sauvages, au +milieu des cités les plus populeuses du monde, ils embrassèrent le Dieu +de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des cathédrales, le Dieu riche +des riches et des prêtres, leur devint peu à peu étranger. Qui voulait +leur ôter leur foi, ils se laissaient brûler, pleins d'espoir et +jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi, poussés à bout, ils sortaient +de leurs caves, éblouis du jour, farouches, avec ce gros et dur oeil +bleu si commun en Belgique, mal armés de leurs outils, mais terribles de +leur aveuglement et de leur nombre. À Gand, les tisserands occupaient +vingt-sept carrefours, et formaient à eux seuls un des trois membres de +la cité. Autour d'Ypres au treizième et au quatorzième siècle, ils +étaient plus de deux cent mille. + +Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes +multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais +gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes, +qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de leurs +mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de battre +l'ennemi sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des boulangers, +qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui pratiquaient +sans scrupule leur métier sur des hommes. Dans la boue de ces rues, dans +la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans ce triste et +confus murmure, il y a, nous l'avons éprouvé, quelque chose qui porte à +la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de Gand, de Bruges, +d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient au premier coup de +cloche sous la bannière du burgmeister; pourquoi? Ils ne le savaient pas +toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux. C'était le comte, +c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la cause. Ces Flamands +n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient stipulé, en 1193, dans les +privilèges de Gand, qu'ils destitueraient leurs curés et chapelains à +volonté. + +Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des +révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais, +dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers, +avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les +mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en +Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens, raison +simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de +Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant +italien; elle fut reprise, au douzième siècle, sur le versant français +par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit de maîtres +d'école nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys, +descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine, toujours +prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son disciple, en eut +encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; partout la foule +les suivait; laissant là le clergé, brisant les croix, ne voulant plus +de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés un instant, reparaissent +à Lyon sous le marchand _Vaud_ ou Valdus; en Italie, à la suite +d'Arnaldo de Brescia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est plus +dangereuse que celle-ci, _parce qu'aucune n'est plus durable_[434]. Il a +raison, ce n'est pas autre chose que la révolte du raisonnement contre +l'autorité. Les partisans de Valdus, les Vaudois, s'annonçaient d'abord +comme voulant seulement reproduire l'Église des premiers temps dans la +pureté, dans la pauvreté apostolique; on les appelait les pauvres de +Lyon. L'Église de Lyon, comme nous l'avons dit ailleurs, avait toujours +eu la prétention d'être restée fidèle aux traditions du christianisme +primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander autorisation au +pape; c'était demander la permission de se séparer de l'Église. +Repoussés, poursuivis, proscrits, ils n'en subsistèrent pas moins dans +les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier berceau de +leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de Cabrières, sous +François Ir, jusqu'à la naissance du Zwinglianisme et du Calvinisme, qui +les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent en eux, pour leur +Église récente, une sorte de perpétuité secrète pendant le moyen âge, +contre la perpétuité catholique. + +[Footnote 434: Inter omnes sectas quæ sunt vel fuerunt... est +diuturnior.» (Reinerus.)] + +Le caractère de la réforme au douzième siècle[435] fut donc le +rationalisme dans les Alpes et sur le Rhône, le mysticisme sur le Rhin. +En Flandre, elle fut mixte, et plus encore en Languedoc. + +[Footnote 435: Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N. +Peyrat: _Les Réformateurs de la France et de l'Italie au douzième +siècle._ 1860.] + +Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé au +coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il présentait +une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain, sarrasin et +gothique. Ces éléments divers y formaient de dures oppositions. Là +devait avoir lieu le grand combat des croyances et des races. Quelles +croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux mêmes qui les combattirent, +n'y surent rien distinguer, et ne trouvèrent d'autre moyen de désigner +ces fils de la confusion, que par le nom d'une ville: _Albigeois._ + +L'élément sémitique, juif et arabe était fort en Languedoc. Narbonne +avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs +étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils +florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y +tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les chrétiens +et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les sciences +applicables aux besoins matériels, médecine et mathématiques, étaient +l'étude commune aux hommes des trois religions[436]. Montpellier était +plus lié avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif +associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer. +Depuis les croisades surtout, le Haut-Languedoc s'était comme incliné à +la Méditerranée, et tourné vers l'Orient; les comtes de Toulouse étaient +comtes de Tripoli. Les moeurs et la foi équivoque des chrétiens de la +terre sainte avaient reflué dans nos provinces du Midi. Les belles +monnaies, les belles étoffes d'Asie[437] avaient fort réconcilié nos +croisés avec le monde mahométan. Les marchands du Languedoc s'en +allaient toujours en Asie la croix sur l'épaule, mais c'était beaucoup +plus pour visiter le marché d'Acre que le Saint-Sépulcre de Jérusalem. +L'esprit mercantile avait tellement dominé les répugnances religieuses, +que les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient frapper des +monnaies sarrasines, gagnaient sur les espèces, et escomptaient sans +scrupule l'empreinte du croissant[438]. + +[Footnote 436: Que de choses nous leur devons: la distillation, les +sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la +lithotritie, ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta +qu'au dix-septième siècle, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable +instrument des sciences (1860). Voy. _Renaissance_, Introduction.] + +[Footnote 437: Richard portait à Chypre un manteau de soie brodé de +croissants d'argent.] + +[Footnote 438: _App. 103._] + +La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais +ici ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, qui +pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi étaient des +gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur noblesse. +Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans +leur généalogie quelque grand'mère sarrasine ou juive. Nous avons déjà +vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine, l'adversaire de Charles-Martel, +avait donné sa fille à un émir sarrasin. Dans les romans carlovingiens, +les chevaliers chrétiens épousent sans scrupule leur belle libératrice, +la fille du sultan. À dire vrai, dans ce pays de droit romain, au +milieu des vieux municipes de l'Empire, il n'y avait pas précisément de +nobles, ou plutôt tous l'étaient; les habitants des villes, s'entend. +Les villes constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes. +Le bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et +couronnée de tours. Il paraissait dans les tournois, et souvent +désarçonnait le noble, qui n'en faisait que rire[439]. + +[Footnote 439: _App. 104._] + +Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand +de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à +souffler, la guerre et à la chanter. Bertrand donne au fils d'Éléonore +de Guyenne, au bouillant Richard, un sobriquet: _Oui et non_[440]. Mais +ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces mobiles esprits du +Midi. + +[Footnote 440: _Oc et non._] + +Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu +d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique et +légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les +formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la discussion +des questions légères de la galanterie[441]. Pour être pédantesques, les +décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle comtesse de +Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et des rois, décide +dans un arrêt conservé religieusement que l'époux divorcé peut fort bien +redevenir l'amant de sa femme mariée à un autre. Éléonore de Guyenne +prononce que le véritable amour ne peut exister entre époux; elle +permet de prendre pour quelque temps une autre amante afin d'éprouver la +première. La comtesse de Flandre, princesse de la maison d'Anjou (vers +1134), la comtesse de Champagne, fille d'Éléonore, avaient institué de +pareils tribunaux dans le nord de la France; et probablement ces +contrées, qui prirent part à la croisade des Albigeois, avaient été +médiocrement édifiées de la jurisprudence des dames du Midi. + +[Footnote 441: _App. 105._] + +Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons d'autant +mieux sa révolution religieuse. + +Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un +comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la +première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il +avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette +grande puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au Nord, les +comtes de Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande +maison de Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon, +traitaient le comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession +de plusieurs siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone +avaient la prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de +Louis-le-Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils +Bernard avait été proscrit par Charles-le-Chauve. Les comtes de +Roussillon, de Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même +origine. Tous étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère +mieux avec les maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux +Pyrénées, c'étaient des seigneurs pauvres et braves, singulièrement +entreprenants, gens à vendre, espèces de condottieri que la fortune +destinait aux plus grandes choses; je parle des maisons de Foix, +d'Albret et d'Armagnac. Les Armagnac prétendaient aussi au comté de +Toulouse et l'attaquaient souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué +au quatorzième et au quinzième siècle; histoire tragique, +incestueuse, impie. Le Rouergue et l'Armagnac, placés en face l'un +de l'autre, aux deux coins de l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec +Nîmes, la partie énergique, souvent atroce, du Midi. Armagnac, +Comminges, Béziers, Toulouse, n'étaient jamais d'accord que pour +faire la guerre aux Églises. Les interdits ne les troublaient guère. +Le comte de Comminges gardait paisiblement trois épouses à la fois. +Si nous en croyons les chroniqueurs ecclésiastiques, le comte de +Toulouse, Raimond VI, avait un harem. Cette Judée de la France, +comme on a appelé le Languedoc, ne rappelait pas l'autre seulement +par ses bitumes et ses oliviers; elle avait aussi Sodome et +Gomorrhe, et il était à craindre que la vengeance des prêtres ne lui +donnât sa mer Morte. + +Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce +qui ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le +manichéisme, la plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a +fait oublier les autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge +en Espagne. Rapporté, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de +Constantinople[442], il y prit pied aisément. Le dualisme persan +leur sembla expliquer la contradiction que présentent également +l'univers et l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un +monde hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu un dieu mauvais +à qui ils pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de +contraire au Nouveau[443]; à ce dieu revenaient encore la +dégradation du christianisme et l'avilissement de l'Église. En +eux-mêmes, et dans leur propre corruption, ils reconnaissaient la +main d'un créateur malfaisant, qui s'était joué du monde. Au bon +Dieu l'esprit, au mauvais la chair. Celle-ci, il fallait l'immoler. +C'est là le grand mystère du manichéisme. Ici se présentait un +double chemin. Fallait-il la dompter, cette chair par l'abstinence, +jeûner, fuir le mariage, restreindre la vie, prévenir la naissance, +et dérober au démon créateur tout ce que lui peut ravir la volonté? +Dans ce système, l'idéal de la vie c'est la mort, et la perfection +serait le suicide. Ou bien, faut-il dompter la chair, en +l'assouvissant, faire taire le monstre en emplissant sa gueule +aboyante, y jeter quelque chose de soi pour sauver le reste... au +risque d'y jeter tout, et d'y tomber soi-même tout entier? + +[Footnote 442: On appelait les hérétiques _Bulgares_, ou _Catharins_, du +mot grec [Grec: chatharhos], i.e. _pur_. + +En conservant sur les Albigeois notre récit basé sur le poème orthodoxe +qu'a publié M. Fauriel et sur la Chronique en prose qu'on en a tirée au +quatorzième siècle, nous renvoyons à la savante histoire de M. Schmidt, +reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans les archives de +Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons impatiemment l'ouvrage de M. +N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire +écrite jusqu'ici sur le seul témoignage des persécuteurs (1860).] + +[Footnote 443: Pierre de Vaux-Cernay.] + +Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens du +Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur +impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute s'appliquent +à des sectes différentes[444]. + +[Footnote 444: _App. 106._] + +Ainsi à côté de l'Église s'élevait une autre Église dont la Rome était +Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près de Toulouse, +en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. La Lombardie, la +France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été représentées par +leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la pratique des manichéens +d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement. L'Orient, la Grèce +byzantine, envahissaient définitivement l'Église occidentale. Les +Vaudois eux-mêmes, dont le rationalisme semble un fruit spontané de +l'esprit humain, avaient fait écrire leurs premiers livres par un +certain Ydros, qui, à en juger par son nom, doit aussi être un Grec. +Aristote et les Arabes entraient en même temps dans la science. Les +antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient. +L'empereur d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. Le roi +de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre, +Sanche-l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef des +Almohades. Richard Coeur-de-Lion se déclara frère d'armes du sultan +Malek-Adhel, et lui offrit sa soeur. Déjà Henri II avait menacé le pape +de se faire mahométan. On assure que Jean offrit réellement aux +Almohades d'apostasier pour obtenir leurs secours. Ces rois d'Angleterre +étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne. Richard donna +une de ses soeurs au roi de Castille, l'autre à Raimond VI. Il céda même +à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les prétentions de la maison +de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les hérétiques, les mécréants, +s'unissaient, se rapprochaient de toutes parts. Des coïncidences +fortuites y contribuaient; par exemple, le mariage de l'empereur Henri +VI avec l'héritière de Sicile établit des communications continuelles +entre l'Allemagne, l'Italie et cette île toute arabe. Il semblait que +les deux familles humaines, l'européenne et l'asiatique, allassent à la +rencontre l'une de l'autre; chacune d'elles se modifiait, comme pour +différer moins de sa soeur. Tandis que les Languedociens adoptaient la +civilisation moresque et les croyances de l'Asie, le mahométisme s'était +comme christianisé dans l'Égypte, dans une grande partie de la Perse et +de la Syrie, en adoptant sous diverses formes le dogme de +l'incarnation[445]. + +[Footnote 445: Le mahométisme se réconcilie en ce moment dans l'Inde +avec les religions du pays, comme avec le christianisme au temps de +Frédéric II. (Note de 1833.)] + +Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et +l'inquiétude de son chef visible! Le pape avait depuis Grégoire VII +réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir. +Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les périls qui +l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au moyen âge, +cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, il y +siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de celle de +Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux rives +du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il voyait de là +je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main à la +destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par +génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti +d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la +terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de +l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la +moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage. + +Le pape était alors un Romain. Innocent III[446]. Tel péril, tel homme. +Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il +s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle _la +possession actuelle_; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait +croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, était le +défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; elle en +avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le demandeur, +c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y +prendre mal, dans son inexpérience, chicanant sur des textes, au lieu +d'invoquer l'équité. Qui lui eût demandé ce qu'il voulait, il était +impossible de l'entendre; des voix confuses s'élevaient pour répondre. +Tous demandaient choses différentes. En politique, ils attestaient la +république antique. En religion, les uns voulaient supprimer le culte, +et revenir aux apôtres. Les autres remontaient plus haut, et rentraient +dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien préféraient +la stricte unité de l'islamisme. L'islamisme avançait vers l'Europe; en +même temps que Saladin reprenait Jérusalem, les Almohades d'Afrique +envahissaient l'Espagne, non avec des armées, comme les anciens Arabes, +mais avec le nombre et l'aspect effroyable d'une migration de peuple. +Ils 'étaient trois ou quatre cent mille à la bataille de Tolosa. Que +serait-il advenu du monde si le mahométisme eût vaincu? On tremble d'y +penser. Il venait de porter un fruit terrible: l'ordre des Assassins. +Déjà tous les princes chrétiens et musulmans craignaient pour leur vie. +Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, avec l'ordre, et +l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois anglais étaient +suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de Richard, Conrad de +Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de Jérusalem, tomba sous leurs +poignards, au milieu de sa capitale. Philippe-Auguste affecta de se +croire menacé, et prit des gardes, les premiers qu'aient eus nos rois. +Ainsi la crainte et l'horreur animaient l'Église et le peuple; les +récits effrayants circulaient. Les Juifs, vivante image de l'Orient au +milieu du christianisme, semblaient là pour entretenir la haine des +religions. Aux époques de fléaux naturels, de catastrophes politiques, +ils correspondaient, disait-on, avec les infidèles, et les appelaient. +Riches sous leurs haillons, retirés, sombres et mystérieux, ils +prêtaient aux accusations de toute espèce. Dans ces maisons toujours +fermées, l'imagination du peuple soupçonnait quelque chose +d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient des enfants chrétiens +pour les crucifier à l'image de Jésus-Christ[447]. Des hommes en butte à +tant d'outrages pouvaient en effet être tentés de justifier la +persécution par le crime. + +[Footnote 446: On le nomma pape à trente-sept ans... «propter honestatem +morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem». _App. +107._] + +[Footnote 447: On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque +année à Toulouse, le jour de la Passion.--Au Puy, toutes les fois qu'il +s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de choeur qui +décidaient: «_afin que la grande innocence des juges corrigeât la grande +malice des plaideurs_». Dans la Provence, dans la Bourgogne, on leur +interdisait l'entrée des bains publics, excepté le vendredi, le jour de +Vénus, où les bains étaient ouverts aux baladins et aux prostituées.] + +Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du +peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela +remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi +faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que l'égoïsme +ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non, tout +indique qu'au treizième siècle ils étaient encore convaincus de leur +droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le +défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique +parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de +sectaires[448]. Et quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent III la +tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore +l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de +l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des +dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait +l'église de Latran, près de tomber. + +[Footnote 448: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute +l'histoire est l'an 1200, le 93 de l'Église. C'est l'époque de +l'organisation de la grande police ecclésiastique basée sur la +confession. Ils ont exterminé un peuple et une civilisation. Voy. +_Renaissance_, Introduction.] + +Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil. +Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient de +nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses +prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII, +au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. Ceux +de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal, +d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer +tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses +canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le sacerdoce +par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le concentrèrent +dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient être nommés, +déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs jugements +réformés à Rome[449]. Là résidait l'Église elle-même, le trésor des +miséricordes et des vengeances; le pape, seul juge du juste et du vrai, +disposait souverainement du crime et de l'innocence, défaisait les rois, +et faisait les saints. + +[Footnote 449: Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un +serment d'hommage et de fidélité. _App. 108._] + +Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, le roi d'Angleterre +et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. L'empereur +était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne d'inonder +périodiquement l'Italie[450], puis de refluer, sans laisser grande +trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les défilés +du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en +Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de +Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits +impériaux. Quand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que leur roi +de Germanie, leur César, avait tous les droits de l'ancien empire +romain, il allait à Monza près Milan, au grand dépit des villes, prendre +la couronne de fer. Mais la campagne n'était pas belle, s'il ne poussait +jusqu'à Rome et ne se faisait couronner de la main du pape. Les choses +en venaient rarement jusque-là. Les barons allemands étaient bientôt +fatigués du soleil italien; ils avaient fait leur temps loyalement, ils +s'écoulaient peu à peu; l'empereur presque seul repassait, comme il +pouvait, les monts. Il emportait du moins une magnifique idée de ses +droits. Le difficile était de la réaliser. Les seigneurs allemands, qui +avaient écouté patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient guère +à leur chef de pratiquer ces leçons. Il en prit mal de l'essayer aux +plus grands empereurs, même à Frédéric-Barberousse. Cette idée d'un +droit immense, d'une immense impuissance, toutes les rancunes de cette +vieille guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-être le +seul empereur en qui on ne retrouve rien de la débonnaireté germanique. +Il fut pour Naples et la Sicile, héritage de sa femme, un conquérant +sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonné par sa femme, +ou consommé de ses propres violences. Son fils, pupille du pape Innocent +III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des Arabes, le plus +terrible ennemi de l'Église. + +[Footnote 450: «L'Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de +fer sur l'Italie.» (Cornel. Zanfliet.) Rome se défendait par son climat: + + Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum; + Romanæ febres stabili sunt jure fideles. + + (Pierre Damien.)] + +Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et +son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa chaîne. +C'était justement alors le _Coeur-de-Lion_, l'Aquitain Richard, le vrai +fils de sa mère Éléonore, celui dont les révoltes la vengeaient des +infidélités d'Henri II. Richard et Jean son frère aimaient le Midi, le +pays de leur mère: ils s'entendaient avec Toulouse, avec les ennemis de +l'Église. Tout en promettant ou faisant la croisade, ils étaient liés +avec les musulmans. + +Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de Flandre +(1180), et dirigé par un Clément de Metz son gouverneur, et maréchal du +palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa mère et ses +oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait les Capétiens à +la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre étaient +descendus[451]. Le comte de Flandre rendait au roi Amiens, c'est-à-dire +la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le Valois et le +Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la Somme, on pouvait +à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une fois maître de la +Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et pouvait prendre la +Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en vain de ressaisir +Amiens, en se confédérant avec les oncles du roi[452]. Celui-ci employa +l'intervention du vieil Henri II, qui craignait en Philippe l'ami de son +fils Richard, et il obtint encore que le comte de Flandre rendrait une +partie du Vermandois (Oise). Puis, quand le Flamand fut près de partir +pour la croisade, Philippe, soutenant la révolte de Richard contre son +père, s'empara des deux places si importantes du Mans et de Tours; par +l'une il inquiétait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il +dominait la Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les trois grands +archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les métropoles de +Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine. + +[Footnote 451: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé, puis épousé Judith, +fille de Charles-le-Chauve.] + +[Footnote 452: Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements de grands +vassaux, il dit sans s'étonner, en présence de sa cour, au rapport d'une +ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que il facent orendroit +(dorénavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang vilonies, si me +les convient à souffrir; se à Dieu plest, ils affoibloieront et +envieilliront, et je croistrai se Dieu plest, en force et en povoir: si +en serai en tores (à mon tour) vengié à mon talent.»] + +La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le +trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui +lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenait +lui-même le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les +défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le +fils d'Éléonore était surtout célébré pour cette valeur emportée qui +s'est rencontrée souvent chez les méridionaux[453]. À peine l'enfant +prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il donna, vendit, perdit, +gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent comptant, et partir pour +la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un trésor de cent mille +marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie. Ce n'était pas assez: +il vendit à l'évêque de Durham le Northumberland pour sa vie. Il vendit +au roi d'Écosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse suzeraineté qui +avait tant coûté à ses pères. Il donna à son frère Jean, croyant se +l'attacher, un comté en Normandie et sept en Angleterre; c'était près +d'un tiers du royaume. Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne +sacrifiait en Europe. + +[Footnote 453: Par exemple chez le roi Murat et le maréchal Lannes.] + +La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II +avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné la +ruine de Jérusalem (1187). Ce malheur était pour les rois défunts un +péché énorme qui pesait sur leur âme, une tache à leur mémoire que leurs +fils semblaient tenus de laver. Quelque peu impatient que pût être +Philippe-Auguste d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui +devenait impossible de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé +cinquante ans auparavant la seconde croisade, que devait-il être de +celle de Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre sainte, pour +ainsi dire, que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul port qui pût +recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les communications avec +l'Occident. + +Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prétendant au royaume de +Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la +malheureuse ville. Au milieu s'élevait le Saint-Sépulcre, et par-dessus +un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ. +Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des chrétiens +occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine et +criaient: «Malheur à moi[454]!» + +[Footnote 454: Boha-Eddin.] + +Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et +de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de +Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux +saints de l'islamisme[455], originaires de l'Irak (Babylonie), avaient +fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, rivale et +ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks +s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient +l'interprétation, dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au +calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des +chefs militaires qui se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui +volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides, les +Assassins, les esprits forts, les _phelassefé_ ou philosophes, furent +poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis à mort, tout comme +les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions ennemies, +étrangères l'une à l'autre, s'accordaient à leur insu pour proscrire à +la même époque la liberté de la pensée. Nuhreddin était un légiste, +comme Innocent III; et son général, Salaheddin (Saladin) renversa les +schismatiques musulmans d'Égypte, pendant que Simon de Montfort +exterminait les schismatiques chrétiens du Languedoc. + +[Footnote 455: _App. 109._] + +Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que les +enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des Assassins, +et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce barbare, le +Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au service d'une +toute petite dévotion[456], nature humaine et généreuse qui s'imposait +l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse vérité, c'est qu'un +circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan pouvait naître +chevalier par la pureté du coeur et la magnanimité. + +[Footnote 456: Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui +permettait, et faisait lire l'Alcoran à tous ses serviteurs. Ayant vu un +jour un petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché +jusqu'aux larmes.] + +Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une +part, il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer des +croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il +renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le roi +Lusignan à la bataille de Tibériade[457], et s'empara de la ville +sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une manière +frappante, avec la dureté des chrétiens d'Asie pour leurs frères. Tandis +que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs de Jérusalem, +Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du siège à la +délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient entre les +mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra pour sa part +deux mille. + +[Footnote 457: Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince +d'Antioche, le marquis de Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable +du royaume, les grands maîtres du Temple et de Jérusalem, et presque +toute la noblesse de la terre sainte.] + +La France avait, presque seule, accompli la première croisade. +L'Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut +populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des +chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les +premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux +passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, l'empereur +Frédéric-Barberousse était déjà parti par le chemin de terre avec une +grande et formidable armée. Il voulait relever sa réputation militaire +et religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficultés +auxquelles avaient succombé Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure, +Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux et fatigué de tant de +malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs, +et des embûches du sultan d'Iconium, sur lequel il remporta une +mémorable victoire[458]; mais ce fut pour périr sans gloire dans les +eaux d'une méchante petite rivière d'Asie. Son fils, Frédéric de Souabe, +lui survécut à peine un an; languissant et malade, il refusa d'écouter +les médecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se laissa mourir, +emportant la gloire de la virginité[459], comme Godefroi de Bouillon. + +[Footnote 458: L'historien prétend que les Turcs étaient plus de trois +cent mille.] + +[Footnote 459: «Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus +venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione +divinà corpus suum per libidinem maculare.»] + +Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la +route de mer, avec des vues bien bien différentes. Dès la Sicile, les +deux amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de +Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des +Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la +croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople, puis +à Antioche. Le Gascon-Normand Richard eut de même envie de faire halte +dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait roi, n'avait pour +lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, qui réclamaient, au +nom de Constance, fille du dernier roi et femme de l'empereur. Tancrède +avait fait mettre en prison la veuve de son prédécesseur, qui était +soeur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas mieux demandé que de venger +cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il avait planté son drapeau sur +Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource que de gagner à tout prix +Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de Richard, le força d'ôter son +drapeau. La jalousie en était venue au point qu'à entendre les +Siciliens, le roi de France les eût sollicités de l'aider à exterminer +les Anglais. Il fallut que Richard se contentât de vingt mille onces +d'or, que Tancrède lui offrit comme douaire de sa soeur; il devait lui +en donner encore vingt mille pour dot d'une de ses filles qui épouserait +le neveu de Richard. Le roi de France ne lui laissa pas prendre tout +seul cette somme énorme. Il cria bien haut contre la perfidie de +Richard, qui avait promis d'épouser sa soeur, et qui avait amené en +Sicile, comme fiancée, une princesse de Navarre. Il savait fort bien que +cette soeur avait été séduite par le vieil Henri II; Richard demanda de +prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. Philippe prit +sans scrupule l'argent et la honte. + +Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de +l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se +trouvaient sa mère et sa soeur, et qui avait été jeté à la côte, Richard +ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans difficulté, +et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste l'attendait déjà +devant Acre, refusant de donner l'assaut avant l'arrivée de son frère +d'armes. + +Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui +vinrent successivement combattre dans cette arène du siège d'Acre[460]. +Cent vingt mille y périrent[461]; et ce n'était pas, comme à la première +croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou serfs, mélange +de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui s'en allaient à +l'aventure où les menait la fureur divine, l'oestre de la croisade. +Ceux-ci étaient des chevaliers, des soldats, la fleur de l'Europe. Toute +l'Europe y fut représentée, nation par nation. Une flotte sicilienne +était venue d'abord, puis les Belges, Frisons et Danois; puis, sous le +comte de Champagne, une armée de Français, Anglais et Italiens; puis les +Allemands, conduits par le duc de Souabe, après la mort de +Frédéric-Barberousse. Alors arrivèrent avec les flottes de Gênes, de +Pise, de Marseille, les Français de Philippe-Auguste, et les Anglais, +Normands-Bretons, Aquitains de Richard Coeur-de-Lion. Même avant +l'arrivée des deux rois, l'armée était si formidable, qu'un chevalier +s'écriait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire! + +[Footnote 460: Boha-Eddin.] + +[Footnote 461: Le catalogue des morts contient les noms de six +archevêques, douze évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents +barons.--Suivant Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille +musulmans.] + +D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les +princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de +l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la ville +d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin devaient +nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins qu'une +anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers toute +l'Europe jusqu'au coeur du pays des Francs[462]. Ce projet téméraire eût +pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le faible empire +grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au moment même où +quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la barrière de +l'Espagne et des Pyrénées. + +[Footnote 462: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la +bouche même de Saladin.] + +Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. Tout ce +qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne et +la féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu +grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent +les historiens arabes, avaient apporté des laves de l'Etna et les +lançaient dans les villes, _comme les foudres dardées contre les +anges rebelles_. Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le +roi Richard lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la +colère, dont toute la vie fut comme un accès de violence furieuse, +s'acquit parmi les Sarrasins un renom impérissable de vaillance et +de cruauté. Lorsque la garnison d'Acre eut été forcée de capituler, +Saladin refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous +égorger entre les deux camps. Cet homme terrible n'épargnait ni +l'ennemi, ni les siens, ni lui-même. Il revient de la mêlée, dit un +historien, tout hérissé de flèches, semblable à une pelote couverte +d'aiguilles[463]. Longtemps encore après, les mères arabes faisaient +taire leurs petits enfants en leur nommant le roi Richard; et quand +le cheval d'un Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu +donc avoir vu Richard d'Angleterre[464]? + +[Footnote 463: Gaut. de Vinisauf.] + +[Footnote 464: Joinville. «Le roy Richart fist tant d'armes outremer à +celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient +pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu, +fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre? Et +quant les enfans aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient: Tai-toy, +tay-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te tuera.»] + +Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de résultat. Toutes +les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit, représentées au siège +d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun combattait comme +pour son compte, et tâchait de nuire aux autres, bien loin de les +seconder; les Génois, les Pisans, les Vénitiens, rivaux de guerre et de +commerce, se regardaient d'un oeil hostile. Les Templiers et les +Hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains. Il y avait dans +le camp deux rois de Jérusalem, Gui de Lusignan soutenu par +Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat appuyé par Richard. La +jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. Étant tombé +malade, il l'accusait de l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié de +l'île de Chypre et de l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la croisade +et s'embarqua presque seul, laissant là les Français honteux de son +départ[465]. Richard, resté seul, ne réussit pas mieux; il choquait tout +le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arboré +leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le fossé. +Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre +Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où +il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna avec ce qui +restait de Français. Dès lors tout était perdu; un chevalier lui +montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer, et ramena sa +cotte d'armes devant ses yeux, disant: «Seigneur, ne permettez pas que +je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la délivrer[466].» + +[Footnote 465: Devant Ptolémaïs, plusieurs barons français passèrent +sous les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle +plus, depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de _Richard_, mais +de _Trichard_.] + +[Footnote 466: Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un +sien chevalier lui escria: Sire, Sire, venez juesques ici, et je vous +monstrerai Jérusalem.» Et quant il oy ce, il geta sa cote à armer devant +ses yex tout en plorant, et dit à Nostre-Seigneur: «Biau Sire Diex, je +te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la +puis délivrer des mains de tes ennemis.»] + +Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe +s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais, c'est +vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople, partout +ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des prétextes +plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des chrétiens. +L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement diminué; les +miracles, les révélations qui ont signalé la première croisade, +disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition militaire, une +lutte de races autant que de religion; ce long siège est pour le moyen +âge comme un siège de Troie. La plaine d'Acre est devenue à la longue +une patrie commune pour les deux partis. On s'est mesuré, on s'est vu +tous les jours, on s'est connu, les haines se sont effacées. Le camp des +chrétiens est devenu une grande ville fréquentée par les marchands des +deux religions[467]. Ils se voient volontiers, ils dansent ensemble, et +les ménestrels chrétiens associent leurs voix au son des instrument +arabes[468]. Les mineurs des deux partis, qui se rencontrent dans leur +travail souterrain, conviennent de ne pas se nuire. Bien plus, chaque +parti en vient à se haïr lui-même plus que l'ennemi. Richard est moins +ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste, et Saladin déteste les +Assassins et les Alides plus que les chrétiens[469]. + +[Footnote 467: Par exemple le camp de Ptolémaïs, en 1191.] + +[Footnote 468: Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin, +et les émirs à celle de Richard.] + +[Footnote 469: Saladin envoya aux rois chrétiens, à leur arrivée, des +prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyèrent des bijoux. +Philippe et Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance avec les +musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de croissants +d'argent.--Richard fit proposer en mariage à Malek-Adhel sa soeur, veuve +de Guillaume de Sicile; sous les auspices de Saladin et de Richard, les +deux époux devaient régner ensemble sur les musulmans et les chrétiens, +et gouverner le royaume de Jérusalem. Saladin parut accepter cette +proposition sans répugnance; les imans et les docteurs de la loi en +furent fort surpris; les évêques chrétiens menacèrent Jeanne et Richard +de l'excommunication. Saladin voulut connaître les statuts de la +chevalerie, et Malek-Adhel envoya son fils à Richard, pour que le jeune +musulman fût fait chevalier dans l'assemblée des barons chrétiens.] + +Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses +affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il +semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la +chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée, +s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne +point nuire à son rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour +demander au pape d'être délié de son serment[470]. Il entre en France à +temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il +oblige sa fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en laisser une +partie comme douaire à sa veuve; mais il garde pour lui-même l'Artois et +Saint-Omer, en mémoire de sa femme Isabelle de Flandre. Cependant, il +excite les Aquitains à la révolte, il encourage le frère de Richard à se +saisir du trône. Les renards font leur main, dans l'absence du lion. Qui +sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer ou prendre. Il fut +pris en effet, pris par des chrétiens, en trahison. Ce même duc +d'Autriche qu'il avait outragé, dont il avait jeté la bannière dans les +fossés de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant incognito sur ses +terres, et le livra à l'empereur Henri VI[471]. C'était le droit du +moyen âge. L'étranger qui passait sur les terres du seigneur sans son +consentement lui appartenait. L'empereur ne s'inquiéta pas du privilège +de la croisade. Il avait détruit les Normands de Sicile, il trouva bon +d'humilier, ceux d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui +offraient autant d'argent que Richard en eût donné pour sa rançon. Il +l'eût gardé sans doute; mais la vieille Éléonore, le pape, les seigneurs +allemands eux-mêmes, lui firent honte de retenir prisonnier le héros de +la croisade. Il ne le lâcha toutefois qu'après avoir exigé de lui une +énorme rançon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, il +fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête, Richard lui fît hommage, dans +une diète de l'Empire. Henri lui concéda en retour le titre dérisoire du +royaume d'Arles. Le héros revint chez lui (1194), après une captivité de +treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et ruiné. Il lui suffit de +paraître pour réduire Jean et repousser Philippe. Ses dernières années +s'écoulèrent sans gloire dans une alternative de trêves et de petites +guerres. Cependant les comtes de Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de +Champagne et de Blois étaient pour lui contre Philippe. Il périt au +siège de Chaluz, dont il voulait forcer le seigneur à lui livrer un +trésor (1199)[472]. Jean lui succéda, quoiqu'il eût désigné pour son +héritier le jeune Arthur, son neveu, duc de Bretagne. + +[Footnote 470: Le pape refusa.] + +[Footnote 471: Comme Richard venait d'arriver à Vienne, après trois +jours de marche, épuisé de fatigue et de faim, son valet, qui parlait le +saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au +marché. Il fit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de +cour et affectant de belles manières; on aperçut à sa ceinture des gants +richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de l'époque; +cela le rendit suspect, le bruit du débarquement de Richard s'était +répandu en Autriche: on l'arrêta, et la torture lui fit tout avouer.] + +[Footnote 472: + + TELUM LIMOGLÆ + + OCCIDIT LEONEM AUGLIÆ. + +Une religieuse de Kenterbury fit à Richard cette épitaphe: + +«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le trône +d'Angleterre; une arbalète les a détrônés.» (Rog. de Hoveden.)] + +Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands +vassaux étaient jaloux de son agrandissement; et il s'était imprudemment +brouillé avec le pape, dont l'amitié avait élevé si haut sa maison. +Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir +d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la +jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de +son père, il la répudia pour épouser Agnès de Méranie de la maison de +Franche-Comté. Ce malheureux divorce, qui le brouilla plusieurs années +avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit spectateur +immobile et impuissant des grands événements qui se passèrent alors, de +la mort de Richard et de la quatrième croisade. + +Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où +avait échoué leur héros, Richard Coeur-de-Lion. Cependant, l'impulsion +donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les politiques +essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI prêcha lui-même +l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier la captivité de +Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les princes allemands +prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par Constantinople, +d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui leur persuadait +que la Sicile était le véritable chemin de la terre sainte. Il en tira +un puissant secours pour conquérir ce royaume dont sa femme était +héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien, arabe, était +d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit maître qu'en +faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme elle-même +l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri, nourri par les +juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des Césars, comptait +se faire un point de départ pour envahir l'empire grec, comme avait fait +Robert Guiscard, puis revenir en Italie, et réduire le pape au niveau du +patriarche de Constantinople. + +Cette conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la suite, +l'effet imprévu de la quatrième croisade. La mort de Saladin, +l'avènement d'un jeune pape, plein d'ardeur (Innocent III), semblaient +ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarmée de +sa puissance. La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout +populaire dans le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être +roi de Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix, +et avec lui la plupart de ses vassaux; ce puissant seigneur était à lui +seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux +son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de +cette grande expédition, le premier historien de la France en langue +vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait +raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades. Les +seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les comtes de +Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les Dampierre, les +Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait de la terre +sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au nom des +chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au Hainaut, à la +Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de Champagne, se +trouva, par la mort prématurée de celui-ci, le chef principal de la +croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient trop d'affaires; +l'Empire était divisé entre deux empereurs. + +On ne songeait plus à prendre la route de terre. On connaissait trop +bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré les Latins qui se +trouvaient à Constantinople[473], et essayé de faire périr à son +passage l'empereur Frédéric-Barberousse. Pour faire le trajet par mer, +il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vénitiens[474]. Ces marchands +profitèrent du besoin des croisés, et n'accordèrent pas à moins de +quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils voulurent être +associés à la croisade, en fournissant cinquante galères. Avec cette +petite mise, ils stipulaient la moitié des conquêtes. Le vieux doge +Dandolo, octogénaire et presque aveugle, ne voulut remettre à personne +la direction d'une entreprise qui pouvait être si profitable à la +république et déclara qu'il monterait lui-même sur la flotte[475]. Le +marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre prince, qui avait fait +les guerres saintes, et dont le frère Conrad s'était illustré par la +défense de Tyr, fut chargé du commandement en chef, et promit d'amener +les Piémontais et les Savoyards. + +[Footnote 473: Un légat fut massacré, et sa tête traînée à la queue d'un +chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux +malades de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre mille des +Latins, qui furent vendus aux Turcs.] + +[Footnote 474: Ce fut Villehardouin qui porta la parole.] + +[Footnote 475: Villehardouin.] + +Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur +déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient +pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait +emporté; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs +que la somme ne fût complète[476]. Alors l'excellent doge intercéda, et +remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir à la rigueur +dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croisés +s'acquittassent en assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la +ville de Zara, en Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des +Vénitiens, pour reconnaître le roi de Hongrie. Le roi de Hongrie avait +lui-même pris la croix; c'était mal commencer la croisade que d'attaquer +une de ses villes. Le légat du pape eut beau réclamer, le doge lui +déclara que l'armée pouvait se passer de ses directions, prit la croix +sur son bonnet ducal, et entraîna les croisés devant Zara[477], puis +devant Trieste. Ils conquirent, pour leurs bons amis de Venise, presque +toutes les villes de l'Istrie. + +[Footnote 476: Un grand nombre de croisés avaient craint les difficultés +du passage par Venise, et s'étaient allés embarquer à d'autres ports. +Ces divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute +l'entreprise.] + +[Footnote 477: Le pape menaça les croisés de l'excommunication, parce +que le roi de Hongrie, ayant pris la croix, était sous la protection de +l'Église.] + +Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à +cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille, une +aventure inespérée et la plus étrange du monde». Un jeune prince grec, +fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient embrasser +les genoux des croisés, et leur promettre des avantages immenses, s'ils +veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous riches à jamais, +l'Église grecque se soumettra au pape, et l'empereur rétabli les aidera +de tout son pouvoir à reconquérir Jérusalem. Dandolo est le premier +touché de l'infortune du prince. Il décida les croisés à _commencer la +croisade par Constantinople_. En vain le pape lança l'interdit, en vain +Simon de Montfort et plusieurs autres[478] se séparèrent d'eux et +cinglèrent vers Jérusalem. La majorité suivit les chefs, Beaudoin et +Boniface, qui se rangeaient à l'avis des Vénitiens. + +[Footnote 478: _App. 110._] + +Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés croyaient +faire oeuvre sainte en lui soumettant l'Église grecque malgré lui. +L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs ne pouvaient +plus croître. La vieille guerre religieuse, commencée par Photius au +neuvième siècle[479], avait repris au onzième (vers l'an 1053)[480]. +Cependant l'opposition commune contre les mahométans, qui menaçaient +Constantinople, semblait devoir amener une réunion. L'empereur +Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les légats du +pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans le langage de +leurs adversaires ils crurent n'entendre que des blasphèmes, et, des +deux côtés l'horreur augmenta. Ils se quittèrent en consacrant la +rupture des deux Églises par une excommunication mutuelle (1054). + +[Footnote 479: En 858, le laïque Photius fut mis à la place du +patriarche Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas Ier prit le parti +d'Ignace. Photius anathématisa le pape en 867.] + +[Footnote 480: Par une lettre du patriarche Michel à l'évêque de Trani, +sur les azymes et le sabbat, et les observances de l'Église romaine.] + +Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les +Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines +nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent la +brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison des +Grecs. À chaque croisade, les Francs qui passaient par Constantinople +délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et ils l'auraient +fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de Louis-le-Jeune. +Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si terrible sous le tyran +Andronic, les Latins établis à Constantinople furent enveloppés dans un +même massacre (avril 1182)[481]. L'intérêt du commerce en ramena un +grand nombre sous les successeurs d'Andronic, malgré le péril continuel. +C'était au sein même de Constantinople une colonie ennemie, qui appelait +les Occidentaux et devait les seconder, si jamais ils tentaient un coup +de main sur la capitale de l'empire grec. Entre tous les Latins, les +seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient cette grande chose. +Concurrents des Génois pour le commerce du Levant, ils craignaient +d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom de Constantinople +et des précieuses richesses enfermées dans ses murs où l'empire romain +s'était réfugié, sa position dominante entre l'Europe et l'Asie +promettait à qui pourrait la prendre le monopole du commerce et la +domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient +autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur du +patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan +Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait contribuer toute la +Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur +Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas, +bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la croisade, +assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune Alexis ne fit +qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il, un flot sur un +flot.» + +[Footnote 481: Dans une lettre encyclique, où il raconte la prise de +Constantinople, Beaudoin accuse les Grecs d'avoir souvent contracté des +alliances avec les infidèles; de renouveler le baptême, de n'honorer le +Christ que par des peintures (Christum solis honorare picturis): +d'appeler les Latins du nom de _chiens_, de ne pas se croire coupables +en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du légat envoyé à +Constantinople en 1183.] + +Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et brutale +qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les motifs des +Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire qu'ils +attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette prodigieuse +Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises innombrables, +qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés, lorsqu'ils virent ces +myriades d'hommes sur les remparts, ils ne purent se défendre de quelque +émotion: «Et sachez, dit Villehardouin, que il ne ot si hardi cui le +cuer ne frémist... Chacun regardoit ses armes... que par tems en aront +mestier.» + +La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée. +Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les +Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait +négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents +bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun +contre la flotte latine; aucun n'essaya de descendre le courant pour y +jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage, +magnifiquement armés, mais au premier signe des croisés ils +s'évanouirent[482]. Dans la réalité, cette cavalerie légère n'eût pu +soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville n'avait +que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes troupes, je +parle de la garde varangienne, composée de Danois et de Saxons, réfugiés +d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise. La rivalité +commerciale et politique armait partout les Pisans contre les Vénitiens. + +[Footnote 482: Dans un autre engagement: «Li Grieu lor tornèrent les +dos, si furent desconfiz à la première assemblée (au premier choc).» +(Villehardouin.)] + +Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent +forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard +de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge +s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallut perdre cet +avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette +cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même, l'empereur +désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur, le vieil +Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer triomphants dans +Constantinople. + +Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel +empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en +ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient, +menaçaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manières, +et l'empereur lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux +dés avec le prince Alexis, ils le coiffèrent d'un bonnet de laine ou de +poil. Ils choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et se +scandalisaient de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une mosquée +ou une synagogue, ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se +défendirent. Le feu fut mis à quelques maisons; l'incendie gagna, il +embrasa la partie la plus peuplée de Constantinople, dura huit jours et +s'étendit sur une surface d'une lieue. + +Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva +contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de calamités. +La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les sénateurs. Il +fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens qui, ce semble, +eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des murs, et +attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans cette ville +immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur convenait-il de +laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour rentrer en ennemis +dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet mis à mort, et remplacé +par un prince de la maison royale, Alexis Murzuphle, qui se montra digne +des circonstances critiques où il acceptait l'empire. Il commença par +repousser les propositions captieuses des Vénitiens, qui offraient +encore de se contenter d'une somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné +et rendu odieux au peuple, comme son prédécesseur. Murzuphle leva de +l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des vaisseaux, et par deux +fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le péril était grand pour les +Latins. Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une +armée. Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent +soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment terrible, +un chevalier latin, qui renversait tout devant lui, leur parut haut de +cinquante pieds[483]. + +[Footnote 483: Ailleurs il se contente de dire: «Ces Francs étaient +aussi hauts que leurs piques.»] + +Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils +défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des vierges +et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée. Telle fut +l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été ajoutés à la +part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il resta aux +Francs cinq cent mille marcs[484]. Un nombre innombrable de monuments +précieux, entassés dans Constantinople, depuis que l'empire avait perdu +tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se les +disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour +détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une +prostituée chanta et dansa dans la chaire du patriarche[485]. Les +barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils vinrent au +tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec surprise que le législateur +était encore tout entier dans son tombeau. + +[Footnote 484: Villehardouin.] + +[Footnote 485: Nicétas: «Les croisés se revêtaient, non par besoin, mais +pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire +des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs +chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'après notre +coutume, doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans leurs +mains du papier, de l'encre et des écritoires pour nous railler, comme +si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils +passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets +délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que +du boeuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, des fèves et +une sauce très forte.»] + +À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de Justinien, +et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux Dandolo. +Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent; il ne leur convenait pas de +donner à une famille ce qui était à la république. Pour la gloire de +restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils voulaient, ces +marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une longue chaîne de +comptoirs, qui leur assurât toute la route de l'Orient. Ils prirent pour +eux les rivages et les îles; de plus, trois des huit quartiers de +Constantinople, avec le titre bizarre de _seigneurs d'un quart et demi +de l'empire grec_[486]. + +[Footnote 486: Sanuto.] + +L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre, +descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de +Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie de +l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée en +fiefs. + +Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape. +Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un +grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié +par le succès une guerre condamnée du saint-siège. L'union des deux +Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté, avait été +consommé par des hommes frappés de l'interdit. Il ne restait au pape +qu'à réformer sa sentence et pardonner à ces conquérants qui voulaient +bien demander pardon. La tristesse d'Innocent III est visible dans sa +réponse à l'empereur Beaudoin. Il se compare au pêcheur de l'Évangile, +qui s'effraye de la pêche miraculeuse; puis il prétend audacieusement +qu'il est pour quelque chose dans le succès; qu'il a, lui aussi, _tendu +le filet_: «Hoc unum audacter affirmo, qui laxavi retia in +capturam[487].» Mais il était au-dessus de sa toute-puissance de +persuader une telle chose, de faire que ce qu'il avait dit n'eût pas été +dit, qu'il eût approuvé ce qu'il avait désapprouvé. La conquête de +l'empire grec ébranlait son autorité dans l'Occident plus qu'elle ne +retendait dans l'Orient. + +[Footnote 487: Il écrivit au clergé et à l'université de France qu'on +envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants +de Constantinople.] + +Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands qu'on +eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins encore que +le royaume latin de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira +d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence; ses +moeurs et sa langue, déjà portées si loin par la première croisade, se +répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le roi de +Macédoine, étaient cousins du roi de France. Le comte de Blois eut le +duché de Nicée; le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, près +d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin, réunit les +offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore après +la chute de l'empire latin de Constantinople, vers 1300, le Catalan +Montaner nous assure que dans la principauté de Morée et le duché +d'Athènes, «on parlait français aussi bien qu'à Paris[488]». + +[Footnote 488: «E parlaven axi bell frances, com dins en Paris.»] + + + + +CHAPITRE VII + +SUITE. + + Ruine de Jean.--Défaite de l'empereur.--Guerre des + Albigeois.--Grandeur du roi de France. (1204-1222.) + + +Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux +Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde. +L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat; elle +est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour arbitre. +Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de reprendre une +épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne sont pas si +dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les Manichéens en Languedoc +et aux Pyrénées. Tout le littoral de la France sur les deux mers, semble +prêt à se détacher de l'Église. Le rivage de la Méditerranée et celui de +l'Océan obéissent à deux princes d'une foi douteuse, les rois d'Aragon +et d'Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l'hérésie, +Béziers, Carcassonne, Toulouse, où le grand concile des Manichéens +s'est assemblé. + +Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guyenne, voisin, et +aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et +le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était +préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne +s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils +achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni +dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources +et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois +n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité violente, qui +augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse, +et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces troupes qui +ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution +duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des mercenaires, +c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie normande; continuer +à s'en servir, c'était marcher dans une route de perdition certaine. Le +roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des deux races qui +divisaient l'île; Normands et Saxons devaient finir par s'entendre pour +l'abaissement de la royauté; la perte des provinces françaises devait +être le premier résultat de cette révolution. + +Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina +l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres, +disait-il, si je pouvais trouver un acheteur[489].» D'une mer à +l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre[490]. Il +fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée +par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut +guerroyer le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son départ, il +le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné le présent, +il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver un homme qui +voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son successeur, bon +ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance condamné à une +pauvreté irrémédiable, à une incurable impuissance. + +[Footnote 489: «Londonias quoque venderem si emptorem idoneum +invenirem.» (Guill. Neubrig.)] + +[Footnote 490: Roger de Hoveden.] + +Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles +ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus +loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait +la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie +de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et +l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi les +droits de duché d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient ensemble, bon +gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi d'Angleterre avait +toujours pour lui quelqu'une de ces provinces continentales. Le Normand +Guillaume et ses deux premiers successeurs purent compter sur la +Normandie, Henri II sur les Angevins, ses compatriotes; Richard +Coeur-de-Lion plut généralement aux Poitevins, aux Aquitains, +compatriotes de sa mère, Éléonore de Guyenne. Il releva la gloire des +méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il faisait des vers +en leur langue, il les avait en foule autour de lui: son principal +lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces diverses +populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles s'apercevaient +qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi, séparé d'elles par +tant d'intérêts différents, était en réalité un prince étranger. La fin +du règne de Richard acheva de désabuser les sujets continentaux de +l'Angleterre. + +Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les +revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui +fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un pays +tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue Richard? +Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui firent signer +la Grande Charte; il se rejeta sur l'Église, elle le déposa. Le pape et +son protégé, le roi de France, profitèrent de sa ruine. Le roi +d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer la Normandie, +la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser. + +Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais se trouva +provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son neveu. +Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de Jean, avait +été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un libérateur et un +vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, baptisé du nom national +d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille Éléonore seule +tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l'unité de +l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait divisé[491]. Arthur en +effet faisait bon marché de cette unité: il offrait au roi de France de +lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût la Bretagne, le Maine, la +Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean eût été réduit à +l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons dans +les meilleures places d'Arthur, et, n'espérant pas s'y maintenir, il les +démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son allié, se tourna de +nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la France, envahit le +Poitou et assiégea sa grand'mère Éléonore dans Mirebeau. Ce n'était pas +chose nouvelle dans cette race de voir les fils armés contre leurs +parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa mère, défit Arthur +et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint +le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais. Mathieu Paris prétend +que Jean, qui l'avait bien traité d'abord, fut alarmé des menaces et de +l'obstination du jeune Breton; «Arthur disparut, dit-il, et Dieu veuille +qu'il en ait été autrement que ne le rapporte la malveillante renommée!» +Mais Arthur avait excité trop d'espérances pour que l'imagination des +peuples se soit résignée à cette incertitude. On assura que Jean l'avait +fait périr. On ajouta bientôt qu'il l'avait tué de sa propre main. Le +chapelain de Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean +prit Arthur dans un bateau, qu'il lui donna lui-même deux coups de +poignard, et le jeta dans la rivière, à trois milles du château de +Rouen[492]. Les Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scène; +ils la plaçaient près de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres +qui présentent un précipice tout le long de l'Océan. Ainsi allait la +tradition grandissant de détail et d'intérêt dramatique. Enfin dans la +pièce de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans défense, dont +les douces et innocentes paroles désarment le plus farouche assassin. + +[Footnote 491: Au fait, l'Aquitaine était son héritage, et elle avait +transféré ses droits à Jean.] + +[Footnote 492: Guillaume-le-Breton.] + +Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il +avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les +infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour +se préserver de ses émissaires[493]. Il exploita contre Jean le bruit de +la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il +assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de France, la +cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans de Charlemagne. +Déjà il l'y avait appelé pour se justifier d'avoir enlevé au comte de la +Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il +lui fut refusé. Condamné sans être entendu, il leva une armée en +Angleterre et en Irlande, employant les dernières violences pour forcer +les barons de le suivre, jusqu'à saisir les biens de ceux qui +refusaient, à d'autres, le septième de leur revenu. Tout cela ne servit +de rien. Ils s'assemblèrent, mais une fois réunis à Portsmouth, ils lui +firent déclarer par l'archevêque Hubert qu'ils étaient décidés à ne +point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre? La plupart, +quoique Normands d'origine, étaient devenus étrangers à la Normandie. +Ils ne se souciaient pas de se battre pour fortifier leur roi contre +eux, et le mettre à même de réduire ses sujets insulaires avec ceux du +continent. + +[Footnote 493: Mais il eut peine à persuader. Il suffit, pour détruire +l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne que Richard +fit circuler.] + +Jean s'était aussi adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la +paix et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, _non du fief, +mais du péché_[494]. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de +la Normandie (1204). Jean, lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils +n'avaient aucun secours à attendre. Il s'était plongé en désespéré dans +les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, et +avant de répondre, il voulut achever la partie. «Il dînait tous les +jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil du +matin jusqu'à l'heure du repas[495].» Cependant, s'il n'agissait point +lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de France. +Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il s'entendait +d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les seigneurs du midi de +la France, et élevait à sa cour son autre neveu, fils du comte de +Toulouse. + +[Footnote 494: Lettre d'Innocent III.] + +[Footnote 495: Math. Paris: «Cum regina epulabatur quotidie splendide, +somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.--Omnimodis cum +regina sua vivebat deliciis.»] + +Ce comte, le roi d'Aragon, et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le +Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à +peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce +côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires +isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre l'Église. +Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était +une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir leur tonsure en +public[496]. Ceux qui se résignaient à porter la robe cléricale, +c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient +prendre pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu'un +missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des cris de +dérision. La sainteté, l'éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient +hué saint Bernard[497]. + +[Footnote 496: Guillelm. de Podio Laur.] + +[Footnote 497: Id.] + +La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée; +elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur +concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans doute +leur Rome, et son Capitole eût remplacé l'autre. L'église nouvelle +envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation éclatait dans les +pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en Picardie, en Flandre, +en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, aux portes de +Rome, à Viterbe. Les populations du Nord voyaient parmi elles les +soldats mercenaires, les _routiers_, pour la plupart au service +d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on racontait de l'impiété du Midi. Ils +venaient partie du Brabant, partie de l'Aquitaine; le Basque Marcader +était l'un des principaux lieutenants de Richard Coeur-de-Lion. Les +montagnards du Midi, qui aujourd'hui descendent en France ou en Espagne +pour gagner de l'argent par quelque petite industrie, en faisaient +autant au moyen âge, mais alors la seule industrie était la guerre. Ils +maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs +femmes des vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient +chanter la messe par dérision. C'était encore un de leurs plaisirs de +salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les +jambes, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers +étaient chers aux princes, précisément à cause de leur impiété, qui les +rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier, +inspiré de la Vierge Marie, forma l'association des _capuchons_ pour +l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple, +fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix +mille[498]. + +[Footnote 498: Le Velay ne tarde pas à faire hommage à +Philippe-Auguste.] + +Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient +jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui rapprochèrent +l'Orient et l'Occident; eurent aussi pour effet de révéler à l'Europe +du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à l'autre sous l'aspect +le plus choquant; esprit mercantile plus que chevaleresque, dédaigneuse +opulence[499], élégance et légèreté moqueuse, danses et costumes +moresques, figures sarrasines. Les aliments mêmes étaient un sujet +d'éloignement entre les deux races; les mangeurs d'ail, d'huile et de +figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang moresque et juif, et +le Languedoc leur semblait une autre Judée. + +[Footnote 499: _App. 111._] + +L'Église du treizième siècle se fit une arme de ces antipathies de races +pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des +infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les +bénédictins de Cîteaux. + +Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint Benoît; +mais cet ordre était tout un peuple; au onzième siècle, se forma un +ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation +bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire +VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une réforme[500]. +Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première croisade. +Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et vineuse +Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de saint +Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle primitive de +saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit blanc, +déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et seraient +soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours à +s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus les +Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent. Ils +eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze cents de +femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé l'abbé des abbés. Ils étaient +déjà si riches, vingt ans après leur institution, que l'austérité de +saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne pour fonder +Clairvaux. Les moines de Cîteaux étaient alors les seuls moines pour le +peuple. On les forçait de monter en chaire et de prêcher la croisade. +Saint Bernard fut l'apôtre de la seconde, et le législateur des +Templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de Portugal, +Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis, relevaient de Cîteaux et +lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient ainsi leur +influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes des deux +Bourgognes lui donnaient des rois. + +[Footnote 500: _App. 112._] + +Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la discipline, +presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de +bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre-le-Venérable y +avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux corrompue conserva, +dans la richesse et le luxe, la dureté de son institution primitive. +Elle resta animée du génie sanguinaire des croisades, et continua de +prêcher la foi en négligeant les oeuvres. Plus même l'indignité des +prédicateurs rendait leurs paroles vaines et stériles, plus ils +s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de leur éloquence à +ceux qui sur leurs moeurs jugeaient leur doctrine. Furieux +d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple n'en faisait +que rire. + +Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un magnifique +appareil pour aller en Languedoc travailler à la conversion des +hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, l'évêque d'Osma et +l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, n'hésitèrent point à +leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient l'effet de leurs +discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut marcher contre les +fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous ne les réduirez point +par des paroles.» Les Cisterciens descendirent de leurs montures et +suivirent les deux Espagnols. + +Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un +Durando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent III +la permission de former une confrérie des _pauvres catholiques_, où +pussent entrer les _pauvres de Lyon_, les Vaudois. La croyance +différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On +espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les moeurs des +Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des +catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le +zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint suspect aux +évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès. + +En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique furent autorisés par +le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce +terrible fondateur de l'inquisition, était un noble Castillan[501]. +Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui s'allie si souvent au +fanatisme[502]. Lorsqu'il étudiait à Palencia, une grande famine régnant +dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses livres, pour secourir les +pauvres. + +[Footnote 501: «Sa prière était si ardente qu'il en devenait comme +insensé. Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le +troubler, jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit +dans l'église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne +bougea point, et le diable s'enfuit en hurlant.» (Acta S. Dominici.)] + +[Footnote 502: Lorsqu'on recueillit les témoignages pour la canonisation +de saint Dominique, un moine déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la +messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur le +visage _qu'une goutte n'attendait pas l'autre_.] + +L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de +saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit en +France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié profonde +tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel château, en +Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente ans[503]. Les +petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit d'ignorance couvrait ce +pays, et les bêtes de la forêt du Diable s'y promenaient +librement[504].» + +[Footnote 503: Pierre de Vaux-Cernay.] + +[Footnote 504: Guill. de Pod. Laur.] + +D'abord, l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait +l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près +Montréal, pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout ce +qu'il possédait; et entendant dire à une femme que si elle quittait les +Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre comme +esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu. + +Tout ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou de logique +n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser; d'ailleurs, +l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit aux paroles +de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à l'un d'eux, +Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du Languedoc: les +habitants l'auraient tué. Pour lui, ils ne mirent point les mains sur sa +personne; ils se contentaient de lui jeter de la boue; ils lui +attachaient, dit un de ses biographes, de la paille derrière le dos. +L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria: «Seigneur, abaisse +ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur ouvrir les +yeux[505].» + +[Footnote 505: Acta S. Dominici: «Domine, mitte manum, et corrige eos, +ut eis saltem hæc vexatio tribuat intellectam!»] + +On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la +catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical, +il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de sang[506]. Le +comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194, +porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis +de sa famille, les rois d'Aragon comtes de basse Provence, et les rois +d'Angleterre ducs de Guyenne, il ne craignait plus rien et ne gardait +aucun ménagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute Provence, il +se servit constamment de ces routiers que proscrivait l'Église[507]. Il +poussa la guerre sans distinguer les terres laïques ou ecclésiastiques, +sans égard au dimanche ou au carême, chassa des évêques et s'entoura +d'hérétiques et de juifs[508]. + +[Footnote 506: _App. 113._] + +[Footnote 507: C'était pour la plupart des Aragonais.] + +[Footnote 508: _App. 114._] + +Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, quand +il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa ruine. +Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre, souscrivît avec ses +ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques, et ouvrît +ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, fut excommunié, et se +soumit; mais il cherchait à éluder l'exécution de ses promesses. Le +moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait sa +perfidie; le prince, peu habitué à de telles paroles, laissa échapper +des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles peut-être que +celles d'Henri II contre Thomas à Becket. L'effet fut le même; le +dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur +tombât sans effet; ceux qu'il nourrissait à sa table croyaient lui +appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un +chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le +poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte +de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la soeur +étaient hérétiques. + +Tel fut le commencement de cette épouvantable tragédie (1208). Innocent +III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et de la +soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le nord de la +France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople avait habitué +les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les chrétiens. Ici la +proximité était tentante; il ne s'agissait point de traverser les mers: +on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas pillé les riches +campagnes, les cités opulentes du Languedoc. L'humanité aussi était mise +en jeu pour rendre les âmes cruelles; le sang du légat réclamait, +disait-on, le sang des hérétiques[509]. + +[Footnote 509: Innoc. ep. ad Philipp. August.: «Eia igitur, miles +Christi; cia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi +sanguinis vocom audias.»--Ad Comit, Baron., etc.: «Eia, Christi milites! +eia, strenui militio christiano tirones!»] + +La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de +toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de +l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le plus +riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence, +maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis Maguelonne; +le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi d'Aragon le +Gévaudan, pour dot de leurs soeurs. Duc de Narbonne, il était suzerain +de Nîmes, Béziers, Uzès, et des comtés de Foix et Comminges dans les +Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas partout exercée au +même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de l'alliance du comte de +Foix, refusait de dépendre de Toulouse. Toulouse elle-même était une +sorte de république. En 1202, nous voyons les consuls de cette cité +faire la guerre en l'absence de Raymond VI aux chevaliers de +l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour +médiateur. Sous son père, Raymond V, les commencements de l'hérésie +avaient été accompagnés d'un tel essor d'indépendance politique, que le +comte lui-même sollicita les rois de France et d'Angleterre +d'entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte +de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade, mais sous Raymond VI, et à +ses dépens. + +Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, etc., +où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué d'unir tout +le Midi contre l'Église et de lui donner un chef, s'il eût frappé +d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses soumissions, +l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout son peuple, reçut +des mains des prêtres la flagellation dans l'église même où Pierre de +Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire passer devant le +tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il se chargeait de +conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite des hérétiques, lui +qui les aimait dans le coeur, de les mener sur les terres de son neveu, +le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans la protection qu'il +leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa ruine en prêtant la main +à celle de ses voisins, et se déshonorait pour vivre un jour de plus. + +Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance et +s'était enfermé dans Carcassonne, lorsqu'arriva du côté du Rhône la +principale armée des croisés; d'autres venaient par le Velay, d'autres +par l'Agénois. «Et fut tant grand le siège, tant de tentes que de +pavillons, qu'il semblait que tout le monde y fût réuni[510].» +Philippe-Auguste n'y vint pas: _il avait à ses côtés deux grands et +terribles lions_[511], le roi Jean et l'empereur Othon, le neveu de +Jean. Mais les Français y vinrent, si le roi n'y vint pas[512]: à leur +tête, les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun, +Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de +Saint-Pol, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule +de seigneurs. Le plus puissant était le duc de Bourgogne. Les +Bourguignons savaient le chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout +dans les croisades d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de +Cîteaux était nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains, +voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune +province ne fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus +vaillants que l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui +construisait les machines et dirigeait les sièges, fut un légiste, +maître Théodise, archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui +encore qui fit, à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés +(1215)[513]. + +[Footnote 510: Chron. Langued.] + +[Footnote 511: Pierre de Vaux-Cernay.] + +[Footnote 512: La religion semblait être devenue plus sombre et plus +austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi +n'était point de règle; sous son fils Louis VII, il était si +rigoureusement observé que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en +dispenser.] + +[Footnote 513: «C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme +circonspect, prudent, et très zélé pour les affaires de Dieu, et il +aspirait sur toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour +refuser au comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait +accordée.»] + +Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui qui +a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de Montfort, du +chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des Montfort semble +avoir été possédée d'une ambition atroce. Ils prétendaient descendre ou +d'un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre, issus de Charlemagne. +Leur grand'mère Bertrade, qui laissa son mari, le comte d'Anjou, pour le +roi Philippe Ier, et les gouverna l'un et l'autre en même temps, essaya +d'empoisonner son beau-fils, Louis-le-Gros, et de donner la couronne à +ses fils. Louis eut pourtant confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux +qui lui donna, dit-on, après sa défaite de Brenneville, le conseil +d'appeler à son secours les milices des communes sous leurs bannières +paroissiales. Au treizième siècle, Simon de Montfort, dont nous allons +parler, faillit être roi du Midi. Son second fils, cherchant en +Angleterre la fortune qu'il avait manquée en France, combattit pour les +communes anglaises et leur ouvrit l'entrée du parlement. Après avoir eu +dans ses mains le roi et le royaume, il fut vaincu et tué. Son fils +(petit-fils du célèbre Montfort, chef de la croisade des Albigeois) le +vengea en égorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi +d'Angleterre qui venait de la terre sainte[514]. Cette action perdit +les Montfort, on prit en horreur cette race néfaste, dont le nom +s'attachait à tant de tragédies et de révolutions. + +[Footnote 514: Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué +en combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de +l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de +l'église sans que Charles osât donner l'ordre de l'arrêter. Arrivé à la +porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.--Qu'avez-vous fait? +lui dit l'un d'eux.--Je me suis vengé.--Comment? Votre père ne fut-il +pas traîné?...--À ces mots Montfort rentre dans l'église, saisit par les +cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque sur la place +publique.] + +Simon de Montfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, était +déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans les guerres à outrance +des Templiers et des Assassins. À son retour de la terre sainte, il +trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui partait, mais il +refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape et sauva l'abbé de +Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie il lut aux croisés la +défense du pontife. Cette action signala Montfort et prépara sa +grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible exécuteur des +décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques. Raymond VI l'avouait, +lui dont Montfort avait fait la ruine[515]. Sans parler de son courage, +de ses moeurs sévères et de son invariable confiance en Dieu, il +montrait aux moindres des siens des égards bien nouveaux dans les +croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé, sur leurs chevaux, +une rivière grossie par l'orage, les piétons, les faibles, ne pouvaient +passer; Montfort repassa à l'instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers, +et resta avec les pauvres gens, en grand péril d'être attaqué par +l'ennemi[516]. On lui tint compte aussi dans cette guerre horrible +d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on repoussait d'une place, et +d'avoir fait respecter l'honneur des femmes prisonnières. Sa femme, à +lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas indigne de lui; lorsque la +plupart des croisés eurent abandonné Montfort, elle prit la direction +d'une nouvelle armée et l'amena à son époux. + +[Footnote 515: Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le comte de Toulouse +vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la +prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un prince.»] + +[Footnote 516: Pierre de Vaux-Cernay.] + +L'armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Cîteaux et +par l'évêque même de la ville, qui avait dressé la liste de ceux qu'il +désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et, voyant +les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le +surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs +ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les +chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la +ville pêle-mêle avec les assiégés et s'en trouvèrent maîtres. Le seul +embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les +tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à +lui[517].» + +[Footnote 517: «Cædite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus.» (Cæsar +Heisterhach.)] + +«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant +hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire: les prêtres +de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde +fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses +habits, ni clerc qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant de +l'épée. Un tant seulement n'en put échapper. Ces meurtres et tueries +furent la plus grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La ville +fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté et +brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y demeura chose +vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'était pas +hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de +Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le comte de +Genève, appelé Gui-le-Comte, le seigneur d'Anduze, appelé Pierre +Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les Lombards; +il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels y étaient +venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit, à cause du +pardon[518].» + +[Footnote 518: Chron. Langued.] + +Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres +disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux, dans +sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger que +vingt mille. + +L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat. +Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que +Carcassonne, où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle, +vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout +ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui treizième: +«Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux jeune homme; le +légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est pour moi qu'ils se +trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant d'hommes, de femmes +et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut impossible de tenir. Ils +s'enfuirent par une issue souterraine qui conduisait à trois lieues. Le +vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les +croisés, et le légat le fit arrêter en trahison. Cinquante prisonniers +furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés. + +Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de +perpétuer la croisade, de veiller en armes sur les cadavres et les +cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à hériter +des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes et vêtir leur +chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas: «Il me semble, +dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans lui +prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en dirent +autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu prier. Le +vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut bientôt, tout à +fait à propos pour Montfort[519]. Il ne lui resta plus qu'à se faire +confirmer par le pape le don des légats; il mit sur chaque maison un +tribut de trois deniers au profit de l'Église de Rome. + +[Footnote 519: «... Donc fouc bruyt per tota la terre, que lo dit comte +de Montfort l'avia fait morir.» (Chron. Langued.)] + +Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette +manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné, c'était +à lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta guère de cette immense +armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands. Bientôt il +n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand prix. Il lui +fallut donc attendre une nouvelle croisade et amuser les comtes de +Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier profita de +ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis à Rome, et +protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui fit bonne mine, +et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnèrent +encore du temps, lui assignèrent le terme de trois mois pour se +justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses, +sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le malheureux +Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution qui devait lui +assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait tout, déclare +que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a manqué aux +petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle dans les +grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit le +débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire, elles +n'arriveront pas jusqu'au Seigneur[520].» + +[Footnote 520: Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio aquarum multarum ad +Deum non approximabis.»] + +Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de +croisés. Les Albigeois, n'osant plus se fier à aucune ville, après le +désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans quelques +châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause commune avec +eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti, comme les +protestants du seizième siècle. Le château de Minerve, qui se trouvait à +la porte de Narbonne, était une de leurs principales retraites. +L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré détourner la +croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les +hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens domaines du +vicomte de Béziers, se réfugièrent en foule vers Narbonne. La multitude +enfermée dans le château de Minerve ne pouvait subsister qu'en faisant +des courses jusqu'aux portes de cette ville. Les Narbonnais appelèrent +eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce siège fut terrible. Les assiégés +n'espéraient et ne voulaient aucune pitié. Forcés de se rendre, le légat +offrit la vie à ceux qui abjureraient. Un des croisés s'en indignait: +«N'ayez pas peur, dit le prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se +convertira.» En effet, ceux-ci étaient des _parfaits_, c'est-à-dire les +premiers dans la hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au +nombre de cent quarante, coururent au bûcher et s'y jetèrent +d'eux-mêmes. Montfort, poussant au Midi, assiégea le fort château de +Termes, autre asile de l'église albigeoise. Il y avait trente ans que +personne dans ce château n'avait approché des sacrements. Les machines +nécessaires pour battre la place furent construites par l'archidiacre de +Paris. Il y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent +le crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour +les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au +risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brûla, il y en avait un +qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il fût +brûlé[521]; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher et ne +firent que consumer ses liens. + +[Footnote 521: «S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mérite; +s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés.» (Pierre +de Vaux-Cernay.)] + +Il était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux forts dans les +montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse. +Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le monde; à l'empereur, au +roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon. Les deux premiers, +menacés par l'Église et la France, ne pouvaient le secourir. L'Espagne +était occupée des progrès des Maures. Philippe-Auguste écrivit au pape. +Le roi d'Aragon en fit autant et essaya de gagner Montfort lui-même. Il +consentait à recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de +Béziers, et pour l'assurer de sa bonne foi il lui confiait son propre +fils. En même temps, ce prince généreux, voulant montrer qu'il +s'associait sans réserve à la fortune du comte de Toulouse, lui donna +une de ses soeurs en mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut +depuis Raymond VII. Il alla lui-même intercéder pour le comté au concile +d'Arles. Mais ces prêtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes +furent obligés de s'enfuir de la ville, sans prendre congé des évêques, +qui voulaient les faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils +voulaient que Raymond se soumît: + +«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont +venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les +renverra tous, sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l'Église, +fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus, et lui +sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son +pays il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond +chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques et leurs +alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains desdits légats +et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et plaisir, tous et +chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et cela dans le terme +d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, tant noble qu'homme de +bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, mais rien que de mauvaises +capes noires. Il fera abattre et démolir en son pays jusqu'à ras de +terre, et sans en rien laisser, tous les châteaux et places de défense. +Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne pourra habiter dans +aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors aux champs, comme +vilains et paysans. Dans toutes ses terres il ne se payera aucun péage, +si ce n'est ceux qu'on avait accoutumé de payer et lever par les anciens +usages. Chaque chef de maison payera chaque année quatre deniers +toulousains au légat, ou à ceux qu'il aura chargés de les lever. Le +comte fera rendre tout ce qui lui sera rentré des revenus de sa terre, +et tous les profits qu'il en aura eus. Quand le comte de Montfort ira et +chevauchera par ses terres et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant +petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne +lui résistera en quoi que ce soit. Quand le comte Raymond aura fait et +accompli tout ce que dessus, il s'en ira outre-mer pour faire la guerre +aux Turcs et infidèles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en +revenir que le légat ne le lui ait mandé. Quand il aura fait et accompli +tout ce que dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues +et livrées par le légat ou le comte de Montfort, quand il leur +plaira[522].» + +[Footnote 522: «À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on +entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d'autres +chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna +aussitôt qu'on les suspendît tous à des potences; mais dès qu'Aimery, +qui était le plus grand d'entre eux, eût été pendu, les potences +tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était, on ne les avait pas +suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait un +grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les pèlerins, +recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt tous +massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était soeur d'Aimery +et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans un puits +que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins rassemblèrent les +innombrables hérétiques que contenait le château, et les brûlèrent vifs +avec une joie extrême.»] + +C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore +Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant +évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance +qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette +ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom +de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour secourir +Montfort qui assiégeait le château de Lavaur[523]. Ce refus de secours +fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger Toulouse. Il +voulait profiter d'une armée de croisés qui venait d'arriver des +Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands seigneurs, +comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de Toulouse, en +procession, chantant des litanies et dévouant à la mort le peuple qu'ils +abandonnaient. L'évêque demandait expressément que son troupeau fût +traité comme Béziers et Carcassonne. + +[Footnote 523: Chron. Langued.] + +Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en +tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette +année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut +l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du vivant +de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne sachant +plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée qui lui +venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la croisade en +pays orthodoxe[524]. + +[Footnote 524: «Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept +Vaudois, et les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, _avec une joie +indicible_.»--À Lavaur, ils avaient brûlé «d'innombrables hérétiques +_avec une joie extrême_».] + +Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour +Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à forcer +Simon de lever le siège de Toulouse. Le comte de Foix faillit l'accabler +à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort ressaisirent +la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en voyant les grands +souverains avouer plus ou moins ouvertement l'intérêt qu'ils portaient à +Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre, Savary de Mauléon, était avec +les troupes d'Aragon et de Foix à Castelnaudary[525]. Malheureusement +le roi d'Angleterre n'osait pas agir directement. Le roi d'Aragon était +obligé de joindre toutes ses forces à celles des autres princes +d'Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui +s'avançaient au nombre de trois ou quatre cent mille. On sait avec +quelle gloire les Espagnols forcèrent à las Navas de Tolosa les chaînes +dont les musulmans avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est +une ère nouvelle pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe +contre l'Afrique; la lutte des races et des religions est terminée (16 +juillet 1212). + +[Footnote 525: Jean lui-même s'opposa formellement au siège de Marmande, +et menaça d'attaquer les croisés.] + +Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent +alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé[526]. Le roi +de France ne cacha point l'intérêt que lui inspirait Raymond. Mais le +pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui +profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait +recourir à la force et envoya défier Simon. Celui-ci, toujours humble et +prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il était bien +vrai qu'il l'eût défié, et en quoi, lui vassal fidèle de la couronne +d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même temps il se +tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple était pour +ses adversaires; mais les hommes de Montfort étaient des chevaliers +pesamment armés et comme invulnérables, ou bien des mercenaires d'un +courage éprouvé et qui avaient vieilli dans cette guerre. Don Pedro +avait force milices des villes, et quelques corps de cavalerie légère, +habituée à voltiger comme les Maures. La différence morale des deux +armées était plus forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés, +administrés, et avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les +historiens, son fils lui-même, nous le représentent comme occupé de +toute autre pensée. + +[Footnote 526: _App. 115._] + +Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en +comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon, fort +habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et d'une +armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de monde +contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira une +lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y trouva +que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de Toulouse, +lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait chasser les +Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le prêtre ayant lu, +répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?--Ce que je veux dire? +reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains peu un roi qui +vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une femme.» + +Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort +s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret près Toulouse, il +feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur eux +de tout le poids de sa lourde cavalerie, ils les dispersa, et en tua, +dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit hommes et un +seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'étaient entendus +pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un d'eux prit d'abord pour +lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; puis il dit: «Le +roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro s'élança alors et dit: +«Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant ils le percèrent de coups. + +Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, époux +léger; mais qui aurait eu le coeur de s'en souvenir? Quand Montfort le +vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, le farouche +général du Saint-Esprit ne put retenir une larme. + +L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans +l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de Flandre, +l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon. + +Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations avec +le saint-siège; la séparation semblait accomplie déjà, comme au seizième +siècle. Innocent avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé contre lui un +nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque où le pontife +commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme moins +belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses ennemis à +la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église anglicane, +était en outre, comme nous l'avons vu, un personnage politique. C'était +bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la +Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en formaient la +partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil esprit breton et +saxon. Rien n'était plus important pour le roi que de mettre dans une +telle place un homme à lui; il y faisait nommer par les prélats, par son +Église normande. Mais les moines du couvent de Saint-Augustin à +Kenterbury réclamaient toujours cette élection, comme un droit +imprescriptible de leur maison, métropole primitive du christianisme +anglais. + +Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis, +ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières +élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait +demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses +yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique, +d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez. Il +avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de cette +Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la Vierge +Marie. Jean n'apprit pas plus tôt la consécration de l'archevêque qu'il +chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur leurs +biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il +confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les +oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit +vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui osât +en donner signification au roi. _Effecti sunt quasi canes muti, non +audentes latrare._ On se disait tout bas la terrible nouvelle; mais +personne n'osait ni la promulguer ni s'y conformer. L'archidiacre +Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr sous une chape +de plomb. De crainte d'être abandonné de ses barons, il avait exigé +d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de communier avec lui. Pour +lui, il acceptait hardiment ce rôle d'adversaire de l'Église; il +récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le roi était le +fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre de la colère +divine. Cet endurcissement et cette sécurité de Jean faisaient trembler: +il semblait s'y complaire. Il mangeait à son aise les biens +ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se +moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il voulait aux +prêtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand ils +refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une. Il jouit +cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c'était: Par Dieu et +ses dents! _Per dentes Dei[527]!..._ C'était le dernier terme de cet +esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois d'Angleterre, +dans les violences furieuses de Guillaume-le-Roux et du Coeur-de-Lion, +dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de cette famille. +_Mal! sois mon bien[528]!..._ + +[Footnote 527: Son père jurait: «Par les yeux de Dieu!»] + +[Footnote 528: «Evil, be thou my good.» (Milton.)--Je regrette que +Shakespeare n'ait pas osé donner une seconde partie de _Jean_.] + +Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient +tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure que +le succès de Montfort fut décidé, son danger augmenta[529]. Cette +terreur, cette vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous peine de +mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard Henri VIII +sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape lui-même. La chose +n'était pas faisable au treizième siècle; Jean n'essaya pas. En 1212, +Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêche la croisade contre Jean, +et chargea le roi de France d'exécuter la sentence apostolique. Une +flotte, une armée immense, furent assemblées par Philippe. De son côté, +Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à soixante mille hommes. Mais dans +cette multitude, il n'y avait guère de gens sur qui il pût compter. Le +légat du pape, qui avait passé le détroit, lui fit comprendre son péril; +la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre +au roi de France. Il se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de +lui payer un tribut de mille marcs sterling d'or[530]. La cérémonie de +l'hommage féodal n'avait rien de honteux. Les rois étaient souvent +vassaux de seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils +tenaient d'eux en fief. Le roi d'Angleterre avait toujours été vassal du +roi de France pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait +hommage de l'Angleterre à Alexandre III et Richard à l'empereur. Mais +les temps avaient changé. Les barons affectèrent de croire leur roi +dégradé par sa soumission aux prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur. +Un ermite avait prédit qu'à l'Ascension Jean ne serait plus roi; il +voulut prouver qu'il l'était encore, et fit traîner le prophète à la +queue d'un cheval qui le mit en pièces. + +[Footnote 529: Le roi d'Angleterre était l'ennemi personnel des +Montfort; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre +la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants +chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume +des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant +les deux armées contre Richard Coeur-de-Lion, et lui donna l'humiliation +d'avoir trouvé son égal.--Le second fils de Simon de Montfort doit, +comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes anglaises, la +lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer +des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il témoigna la plus grande +colère à ceux de ses barons qui se joignaient à Montfort; lorsqu'il vint +en Guyenne, ils quittèrent tous l'armée des croisés. Des seigneurs de la +cour de Jean défendirent, contre Montfort, Castelnaudary et Marmande.] + +[Footnote 530: _App. 116._] + +Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses +du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et +l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les +ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat +encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands. +Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure réputation +d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet +la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Ypres, +Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient cette dernière +ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils +ne purent la soustraire à l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se +vengèrent en incendiant les villes de Dam et de Lille[531]. + +[Footnote 531: Où pourtant on parlait français.] + +Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte +de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la bataille de +Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). Celui d'Angleterre +dut se repentir d'avoir laissé écraser les Albigeois, qui auraient été +ses meilleurs alliés. Il en chercha d'autres en Espagne, en Afrique; il +s'adressa, dit-on, aux mahométans, au chef même des Almohades[532], +aimant mieux se damner et se donner au diable qu'à l'Église. + +[Footnote 532: Math. Paris.] + +Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore +abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son neveu +Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au coeur de l'hiver +(vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à La Rochelle. Il +devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les +Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le moment était bien +choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule +se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord étaient +alarmés des progrès de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait +été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il possédait. Le comte de +Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne +avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les +comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans cette +ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore +Hugues de Boves, le plus célèbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre +empereur de Brunswick, qui n'était lui-même qu'un routier au service de +son oncle, le roi d'Angleterre. On prétend que les confédérés ne +voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu +Paris; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné +les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de +Jean[533]. + +[Footnote 533: Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que +douze chevaux, un évêque six, un abbé trois.] + +La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir +été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne +passait guère quinze ou vingt mille hommes. Philippe ayant envoyé contre +Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son +armée, qu'il conduisait lui-même, des milices de Picardie. Les Belges +laissèrent Philippe dévaster leurs terres _royalement_[534] pendant un +mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le +rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines (27 août +1214). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin +oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se +tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit, +évidemment altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la +servilité classique avec laquelle l'historien-poète se croit obligé de +calquer sa Philippide sur l'_Énéide_ de Virgile. Il faut, à toute force, +que Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter +comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre, +que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de +France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des fantassins +armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par Guillaume +des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de Richard +Coeur-de-Lion, et fut emporté dans la déroute des siens. La gloire du +courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabançons; ces +vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux +Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers s'obstinèrent moins, +ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, un homme +démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent entre les mains de +Philippe-Auguste, ceux de Flandre de Boulogne, de Salisbury, de +Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n'étant point rachetés +par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il donna d'autres +prisonniers à rançonner aux milices des communes qui avaient pris part +au combat. + +[Footnote 534: Guillaume-le-Breton.] + +Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il eut +d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent, Ancenis, +Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, qu'une terreur +panique leur fit tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite +qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil +qu'ils avaient fait à Jean; il se tint heureux que le pape lui obtînt +une trêve pour soixante mille marcs d'argent, et il repassa en +Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L'occasion était belle pour +les barons; ils la saisirent. Au mois de janvier 1215, et de nouveau le +15 juin, ils lui firent signer l'acte célèbre, connu sous le nom de +_Grande Charte_. L'archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de +l'Université de Paris, prétendit que les libertés qu'on réclamait du roi +n'étaient autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par +Henri Beauclerc dans une charte semblable[535]. Jean promettait aux +barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles; de ne plus +ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux +habitants des villes de respecter leurs franchises; à tous les hommes +libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne +plus emprisonner ni dépouiller personne arbitrairement; de ne point +faire saisir le _contenment_ des pauvres gens (outils, ustensiles, +etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons, +l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois +féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les denrées +et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des plaids +communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au milieu de la cité, +sous l'oeil du peuple, à Westminster. Enfin, les juges, constables et +baillis devaient être désormais des personnes versées dans la science +des lois. Cet article seul transférait la puissance judiciaire aux +scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes de condition inférieure. +Ce que le roi accordait à ses tenanciers immédiats, ils devaient à leur +tour l'accorder à leurs tenanciers inférieurs. Ainsi, pour la première +fois, l'aristocratie sentait qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur +le roi qu'en stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là +l'ancienne opposition des vainqueurs et des vaincus, des fils des +Normands et des fils des Saxons, disparut et s'effaça. + +[Footnote 535: Hallam soupçonne ici une fraude pieuse.] + +Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout aussi +bien me demander ma couronne[536].» Il signa et tomba ensuite dans un +horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bête +enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il +fit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons, +flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service, +pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons +rebelles[537]; il voulait refaire sur les Normands la conquête de +Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les barons +effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de celui-ci +avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette princesse +n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne pouvait +transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même. Le pape +intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de Kenterbury avait +été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France d'attaquer le +roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune Louis, fils de Philippe, +feignant d'agir contre le gré de son père[538], n'en passa pas moins en +Angleterre à la tête d'une armée. Tous les comtés de la Kentie, +l'archevêque lui-même et la ville de Londres se déclarèrent pour les +Français. Jean se trouva encore une fois abandonné, seul, exilé dans son +propre royaume. Il fallut qu'il cherchât sa vie chaque jour dans le +pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brûlait la maison où il +avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y +subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec +lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au +passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et +mourut. C'était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de +Jean, Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit +bientôt tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de +repasser en France, en renonçant à la couronne d'Angleterre[539]. + +[Footnote 536: Il est dit dans la _Grande Charte_ que si les ministres +du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des +vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre, +nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la prise de +nos châteaux, etc.....» La consécration de la guerre civile, tel est le +premier essai de garantie.] + +[Footnote 537: Math. Paris.] + +[Footnote 538: On assembla à Melun la cour des pairs. Louis dit à +Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous +m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre, il +ne vous appartient point d'en décider... Je vous demande seulement de ne +pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé a combattre +jusqu'à la mort, s'il le faut, pour recouvrer l'héritage de ma femme.» +Le roi déclara qu'il ne donnerait à son fils aucun appui.] + +[Footnote 539: À en croire les Anglais, il aurait même promis de rendre, +à son avènement, les conquêtes de Philippe-Auguste.] + +Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet, +19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l'ennemi de l'Église +était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été triste. Que +souhaitait-il donc? il avait écrasé Othon, et fait un empereur de son +jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon et d'Angleterre +avait montré au monde ce que c'était que de se jouer de l'Église; +l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de sang, +qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce terrible +dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il? + +Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée: +son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la +persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait +par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix +basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui +conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille +hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille +hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions +le glaive ne se fût point trompé? Tant de villes en cendres, tant +d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir le +péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: celui-ci était comte de +Toulouse et marquis de Provence[540], celui-là archevêque de Narbonne; +les autres, évêques. L'Église, qu'y avait-elle gagné? Une exécration +immense, et le pape un doute. + +[Footnote 540: Dans une charte de l'an 1215. Monfort s'intitule: «Simon, +providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et +Carcassonæ vice-comes, et dominus Montis-fortis.»] + +Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de +Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se +jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les +larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on[541], +réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une +restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunément +qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre +propre coeur, il ébranle l'idole à laquelle vous avez sacrifié; elle +vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle +échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour +elle. + +[Footnote 541: Chronique languedocienne. _App. 117._--Les actes +d'Innocent III donnent une idée toute contraire. On peut lire surtout +ses deux lettres, jusqu'ici inédites (_Archives, Trésor des Chartes_, +reg. J. XIII-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques et barons du +Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les résultats de la +croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin d'encourager le +jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de +rester fidèles à Simon de Montfort.] + +Les souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, s'ils +furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les Raymond, +ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse. +L'héritier légitime ne le recouvra que pour le céder bientôt. +L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d'âme, +était vaincu dans le coeur, quand une pierre, lancée des murs de +Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)[542]. Son fils, Amaury de +Montfort, céda au roi de France ses droits sur le Languedoc; tout le +Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de +Philippe-Auguste[543]. En 1222, le légat lui-même et les évêques du Midi +le suppliaient à genoux d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en +effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conquête et +doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de +Montfort avait donnés pour être régis selon la Coutume de Paris, +pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient +un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs +occasions le roi de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus +d'équité et de douceur. + +[Footnote 542: Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue +et d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère +supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son +insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de +remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de +Saint-Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la +tête, et il expira sur la place.»] + +[Footnote 543: _App. 118._] + +Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous +découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de +principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France. + +Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et +Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse et de +l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du pape, +et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le comte de +Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de France et +d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés religieuses et +politiques de la cité de Toulouse. Représentant du principe féodal, il +eût voulu anéantir le principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi +d'Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte +d'Henri II. Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri-le-Lion, +sorti d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais +Anglais par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près de ses oncles, +Richard et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des +Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de +Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur du jeune +Frédéric II. Othon, abandonné des Guelfes, abandonné des Gibelins, se +trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et recevait une solde de +son oncle Jean pour combattre l'Église et Philippe-Auguste, qui le défit +à Bouvines. Telle était l'immense contradiction de l'Europe. Les princes +étaient contre les libertés municipales pour les libertés religieuses. +L'empereur était guelfe et le pape gibelin. Le pape, en attaquant les +rois sous le rapport religieux, les soutenait contre les peuples sous le +rapport politique. Il sacra le roi d'Aragon, il annula la Grande Charte, +et blâma l'archevêque de Kenterbury, de même qu'Alexandre III avait +abandonné Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur +des libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire, +sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il prenait +part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il fallait pour +constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position forte et +simple; à lui seul était l'avenir. + + + + +CHAPITRE VIII + + Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. Louis IX. + Sainteté du roi de France. + + +Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le +chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. Il +a triomphé partout, et de l'empereur, et du roi Jean, et des Albigeois +hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont +devenus deux fiefs du saint-siège, et la mort tragique du roi d'Aragon a +été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succès +divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons, au milieu du +treizième siècle, abandonné d'une grande partie de l'Europe, mendiant à +Lyon la protection française; au commencement du siècle suivant, +outragé, battu, souffleté par son bon ami le roi de France, obligé enfin +de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C'est au profit de la France +qu'auront succombé les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de +l'Église et l'Église elle-même. + +Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à Boniface +VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord, c'est que la +victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre +la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de croître +sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le +glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si +c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et déchire, +si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère de +sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un roi, +au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce +laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son insu, un coup +terrible à l'Église. + +Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le +mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de +mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par le +mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre +toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination, +constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une +lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s'en +faire un instrument. + +Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le pape +essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la +prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de la +culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit des +barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la croisade, +des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la croisade. Au +temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par les moines +auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et reclus ne +servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le monde pour +répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l'Église eut ses +_prêcheurs_, c'est le nom même de l'ordre de saint Dominique. Le monde +venant moins à elle, elle alla à lui[544]. Le tiers ordre de saint +Dominique et de saint François reçut une foule d'hommes qui ne pouvaient +quitter le siècle, et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la +perfection monastique. Saint Louis et sa mère appartenaient au tiers +ordre de saint François. + +[Footnote 544: Les universités venaient de quitter saint Augustin pour +Aristote: les Mendiants remontèrent à saint Augustin.] + +Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils eurent, +dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint Dominique, +fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous +l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade de +Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut +ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint François. Il fut le +principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des jésuites. Les +dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent +l'inquisition et l'enseignement de la théologie dans l'enceinte même du +palais pontifical[545]. Pendant que les franciscains couraient le monde +dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de +l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie; embrassant le +monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre esprit +de saint Dominique s'enferma au sacré palais de Latran, aux voûtes +granitiques de l'Escurial[546]. + +[Footnote 545: Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en +1216, et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré Palais.] + +[Footnote 546: Fondé par Philippe II.] + +L'ordre de saint François fut moins embarrassé; il se lança tête baissée +dans l'amour de Dieu[547]; il s'écria, comme plus tard Luther: «Périsse +la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond fut un +marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien _François_, +parce qu'en effet il ne parlait guère que _français_. «C'était, dit son +biographe, dans sa première jeunesse, un homme de vanité, un bouffon, un +farceur, un chanteur; léger, prodigue, hardi... Tête ronde, front petit, +yeux noirs et sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles +petites et comme dressées, langue aiguë et ardente, voix véhémente et +douce; dents serrées, blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col +grêle, bras courts, doigts longs, ongles longs, jambe maigre, pied +petit, de chair peu ou point[548].» Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une +vision le convertit. Il monte à cheval, va vendre ses étoffes à Foligno, +en rapporte le prix à un vieux prêtre, et sur son refus, jette l'argent +par la croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le +poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape, +le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les siens +l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien en présence de +l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père tous ses +habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son manteau. + +[Footnote 547: Cet énervant mysticisme ne fit pas le salut de l'Église. +Le franciscain Eudes Rigaud, devenu archevêque de Rouen (1248-1269), +enregistre chaque soir dans son journal les témoignages les plus +accablants contre l'épouvantable corruption des couvents et des églises +de son diocèse. Ce journal a été publié en 1845. D'autre part la +publication du cartulaire de Saint-Bertin jette le plus triste jour sur +la vie des moines aux onzième et douzième siècles (1860). Voy. +_Renaissance_, Introduction.] + +[Footnote 548: _Vie de saint François_, par Thomas de Cellano. (Thomas +de Cellano fut son disciple, et écrivit deux fois sa vie, par ordre de +Grégoire IX.)] + +Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les +louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il +est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le +plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le +saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui; +il les prêche, ils écoutent: «Oiseaux, mes frères, disait-il, +n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes et tout +ce qu'il vous faut?» Puis, satisfait de leur docilité, il les bénit et +leur permet de s'envoler[549]. Il exhortait ainsi toutes les créatures à +louer et remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec elles; il +sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les chasseurs, et +vendait son manteau pour racheter un agneau de la boucherie. La nature +morte elle-même, il l'embrassait dans son immense charité. Moissons, +vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous et les appelait +tous à l'amour divin[550]. + +[Footnote 549: Th. Cellan.: «Fratres mei aves, multum debetis laudare +Creatorem, etc...» Un jour que des hirondelles l'empêchaient de prêcher +par leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ hirundines, etc.» +Elles obéirent aussitôt.] + +[Footnote 550: Th. Cellan.: «Segetes, vineas, lapides et silvas, et +omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad +divinum monebat amorem, etc... Omnes creaturas _fratres_ nomine +nuncupabat; _frater_ cinis, _soror_ musca, etc.»] + +Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche +marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux +qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités +forcenées, comparables à celles des fakirs de l'Inde, se pendant à des +cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis, quand +ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François chercha +longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de la +prédication[551]. Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de consulter +sainte Claire et le frère Sylvestre; ils décidèrent pour la prédication. +Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit les reins d'une corde et partit +pour Rome. «Tel était son transport, dit le biographe, quand il parut +devant le pape, qu'il pouvait à peine contenir ses pieds, et +tressaillait comme s'il eût dansé[552].» Les politiques de la cour de +Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape réfléchit et l'autorisa. Il +demandait pour grâce unique de prêcher, de mendier, de n'avoir rien au +monde, sauf une pauvre église de Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit +champ de la _Portiuncule_, qu'il rebâtit de ce qu'on lui donnait. Cela +fait, il partagea le monde à ses compagnons, gardant pour lui l'Égypte, +où il espérait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan s'obstina à +le renvoyer. + +[Footnote 551: _Vie de saint François_, par saint Bonaventure.] + +[Footnote 552: Id.] + +Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François +réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout le +monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds nus, +jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux les +femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi-Saint, +développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments +dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un +jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est +pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les +côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le +scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une sensualité +de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa pudeur à +l'objet aimé. + +C'était une grande joie pour saint François d'Assise de faire pénitence +dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de volaille par +nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de coups de corde, et +l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de poulet à votre insu!» +À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable, comme celle où naquit +le Sauveur. On y voyait le boeuf, l'âne, le foin; pour que rien n'y +manquât, lui-même il bêlait comme un mouton, en prononçant _Bethleem_, +et quand il en venait à nommer le doux Jésus, il passait la langue sur +les lèvres et les léchait comme s'il eût mangé du miel[553]. + +[Footnote 553: Le foin de l'étable fit des miracles; il guérissait les +animaux malades.] + +Ces folles représentations, ces courses furieuses à travers l'Europe, +qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des +prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des excès. +Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui avait +marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le tout-puissant +génie dramatique qui poussait saint François à l'imitation complète de +Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa vie et sa naissance; il +lui fallut aussi la passion. Dans ses dernières années on le portait sur +une charrette, par les rues et les carrefours, versant le sang par le +côté, et imitant, par ces stigmates, ceux du Seigneur. + +Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et en +revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la +grâce. Sainte Clara d'Assise commença les Clarisses[554]. Le dogme de +l'immaculée conception devint de plus en plus populaire[555]. Ce fut le +point principal de la religion, la thèse favorite que soutinrent les +théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle les Franciscains, +chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une dévotion sensuelle +embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à saint Dominique dans +le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu dans la bouche de Crishna, +ou comme Brama reposant dans la fleur du lotos. «La Vierge ouvrit son +capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout en pleurs, et il +se trouvait, ce capuchon, de telle capacité et immensité qu'il contenait +et embrassait doucement toute la céleste patrie.» + +[Footnote 554: Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle +particulière. Agnès de Bohême l'établit en Allemagne.] + +[Footnote 555: _App. 119._] + +Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guyenne +et des Cours d'amour, que, dès le douzième siècle, la femme prit sur la +terre une place proportionnée à l'importance nouvelle qu'elle avait +acquise dans la hiérarchie céleste. Au treizième, elle se trouve, au +moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes d'Occident. +Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant, comme la +comtesse de Champagne pour le jeune Thibault, comme celle de Flandre +pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi la plus +grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre. Jeanne de +Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les honneurs et +les insignes virils; elle réclama au sacre de saint Louis le droit du +comte de Flandre, celui de porter l'épée nue, l'épée de la France[556]. + +[Footnote 556: Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme +succédait, pour la première fois, à un sultan (Chegger-Eddour à +Almoadan).] + +Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la force +féodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien toute +circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir royal. La royauté +n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La mort de +Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son fils, le faible et +maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement, Louis-le-Lion, ne +joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en Angleterre, il est +vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En Flandre, il maintint la +comtesse Jeanne, lui rendant le service de garder son mari prisonnier à +la tour du Louvre. Cette Jeanne était fille de Beaudoin, le premier +empereur de Constantinople, qu'on croyait tué par les Bulgares. Un jour +le voilà qui reparaît en Flandre; sa fille refuse de le reconnaître, +mais le peuple l'accueille, et elle est obligée de fuir près de Louis +VIII, qui la ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à +certaines questions; et vingt ans d'une dure captivité pouvaient bien +avoir altéré sa mémoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit +périr. Tout le peuple la regarda comme parricide. + +La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en fut +bientôt de même du Languedoc. Louis VIII y était appelé par l'Église +contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond VII[557]. D'autre +part, une bonne partie des méridionaux désirait finir à tout prix, par +l'intervention de la France, cette guerre de tigres qui se faisait chez +eux depuis si longtemps. Louis avait prouvé sa douceur et sa loyauté au +siège de Marmande, où il essaya en vain de sauver les assiégés. +Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et évêques déclarèrent +qu'ils conseillaient au roi de se charger de l'affaire des Albigeois. +Louis VIII se mit en effet en marche à la tête de toute la France du +Nord; les cavaliers seuls étaient dans cette armée au nombre de +cinquante mille. L'alarme fut grande dans le Midi. Une foule de +seigneurs et de villes s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire +hommage. Les républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice +espéraient pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit +passage hors de ses murs; mais en même temps elle s'entendait avec le +comte de Toulouse pour détruire tous les fourrages à l'approche de la +cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond, +elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les +podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du comte +de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même, et sur +son refus il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en faveur de +cette ville impériale, ne furent point écoutées. Il fallut qu'elle payât +rançon, donnât des otages et abattît ses murailles. Tout ce qu'on trouva +dans la ville, de Français et de Flamands, fut égorgé par les +assiégeants. Une grande partie du Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi, +Carcassonne, se livrèrent, et Louis VIII établit des sénéchaux dans +cette dernière ville et à Beaucaire. Il semblait qu'il dût accomplir +dans cette campagne toute la conquête du Midi. Mais le siège d'Avignon +avait été un retard fatal; les chaleurs occasionnèrent une épidémie +meurtrière dans son armée. Lui-même il languissait, lorsque le duc de +Bretagne et les comtes de Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et de +Champagne s'entendirent pour se retirer. Ils se repentaient tous d'avoir +aidé aux succès du roi; le comte de Champagne, amant de la reine (telle +est du moins la tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis, qui +mourut peu après son départ (1226). + +[Footnote 557: _App. 120._] + +La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les +lois féodales, à son oncle Philippe-le-Hurepel (le grossier), comte de +Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait +également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui +assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme +commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du +système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer +dans la voie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le +légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien +attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve +régente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune +mention[558]. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le royaume à +une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le comte de +Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries +poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands +seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de la royauté +après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, d'autre +part, la Champagne aimait la France; les grandes villes industrielles de +Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser avec le pouvoir +pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la turbulence militaire des +seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti de la paix, de l'ordre, de +la sûreté des routes. Quiconque voyageait, marchand ou pèlerin, était, à +coup sûr, pour le roi. Ceci explique encore la haine furieuse des grands +seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne heure abandonné leur +ligue. La jalousie de la féodalité contre l'industrialisme, qui entra +pour beaucoup dans les guerres de Flandre et de Languedoc, ne fut point +certainement étrangère aux affreux ravages que les seigneurs firent dans +la Champagne, pendant la minorité de saint Louis. + +[Footnote 558: _App. 121._] + +Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune +roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du +roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu +d'un fils de Louis-le-Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, et +par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait +entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs l'homme le plus propre +à profiter d'une telle position. Élevé aux écoles de Paris, grand +dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise, mais de coeur légiste, +chevalier, ennemi des prêtres, il en fut surnommé _Mauclerc_. + +Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit +bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France, +d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les prêtres et +les seigneurs. Il s'attacha les paysans, leur accorda des droits de +pâture, d'usage du bois mort, des exemptions de péage. Il eut encore +pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la +Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol, +Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon, Rohan, +le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de _bris_, qui leur +donnait les vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre l'Église, +l'accusait de simonie par-devant les barons, employait contre les +prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise d'eux-mêmes. +Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un curé refusant +d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât lui-même avec le +corps. + +Cette lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir vigoureusement +contre la France. Il lui eût fallu du moins être bien appuyé de +l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et volaient le jeune +Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une guerre honorable. +Il devait passer la mer en 1226; une révolte le retint. Mauclerc +l'attendait encore en 1229, mais le favori d'Henri III fut corrompu par +la régente et rien ne se trouva prêt. Elle eut encore l'adresse +d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille de Mauclerc[559]. +Les barons, sentant la faiblesse de la ligue; n'osaient, malgré toute +leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi enfant, dont la +régente employait le nom. En 1228, sommés par elle d'amener leurs hommes +contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux chevaliers seulement. + +[Footnote 559: _App. 122._] + +L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la +conseillait, d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle croisade +fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps, mais les +croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes qui +faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant qu'il +n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il fallut +qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y +autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la +possession du bas Languedoc, promît Toulouse après sa mort, comme dot de +sa fille Jeanne, qu'un des frères du roi devait épouser[560]. Quant à la +haute Provence, il la donnait à l'Église: c'est l'origine du droit des +papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris, s'humilia, +reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se constitua, pour +six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette tour, où six comtes +avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte de Flandre venait à +peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se tua de désespoir, +était devenue le château, la maison de plaisance, où les grands barons +logeaient chacun à son tour. + +[Footnote 560: _App. 123._] + +La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de +comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur le +nombre mystique des douze apôtres et sur les traditions poétiques des +romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et régulière. +Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les pairs se +trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et de Paris, +les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de Chartres, +de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de Montmorency, et +beaucoup d'autres barons et chevaliers. + +Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux +soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent séparément +avec la régente. Toute la haine des seigneurs, forcés de céder à +Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut obligé de se réfugier +à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de prendre la +croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'était s'avouer coupable. + +Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord, s'écoula pour +ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibault et +Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et laissèrent +le royaume en paix. Thibault se trouva roi de Navarre par la mort du +père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois, Sancerre et +Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi d'Aragon, qui, à +la même époque, commençait sa croisade contre Majorque et Valence, +amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un grand nombre de _faidits_ +provençaux et languedociens; c'était les proscrits de la guerre des +Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui n'était comte de Bretagne que +du chef de sa femme, abdiqua le comté, le laissa à son fils, et fut +nommé par le pape Grégoire IX général en chef de la nouvelle croisade +d'Orient. + +Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la majorité +de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis +Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les +progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avènement du +grand-père de saint Louis. + +Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la +Normandie à la Picardie. Il avait en quelque sorte fondé Paris, en lui +donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux, des aqueducs, +une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en autorisant et +soutenant son Université. Il avait fondé la juridiction royale en +inaugurant l'assemblée des pairs par un acte populaire et humain, la +condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur. Les grandes +puissances féodales s'affaissaient; la Flandre, la Champagne, le +Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le roi s'était formé un +grand parti dans la noblesse; il avait créé une démocratie dans +l'aristocratie, si je puis dire; je parle des cadets: il fit consacrer +en principe qu'ils ne dépendraient plus de leurs aînés. + +Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage, Louis IX, +avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais dans la +réalité, il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la fière +Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis n'étaient +pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut un +sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps le +devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de +Blanche[561], Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune prince suça avec +le lait une piété ardente, qui semble avoir été étrangère à la plupart +de ses prédécesseurs, et que ses successeurs n'ont guère connue +davantage. + +[Footnote 561: _App. 124._] + +Cet homme qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva +précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances +étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre, que le moyen âge avait +rêvées, le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, qu'étaient-elles +devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le dernier +degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une égale +horreur. + +D'un côté, c'était l'empereur, au milieu de son cortège de légistes +bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi, charmant poète et mauvais +croyant. Il avait des gardes sarrasines, une université sarrasine, des +concubines arabes. Le sultan d'Égypte était son meilleur ami[562]. Il +avait, disait-on, écrit ce livre horrible dont on parlait tant: _De +Tribus impostoribus_, Moïse, Mahomet et Jésus, qui n'a jamais été écrit. +Beaucoup de gens soupçonnaient que Frédéric pouvait fort bien être +l'Antéchrist. + +[Footnote 562: _App. 125._] + +Le pape n'inspirait guère plus de confiance que l'empereur. La foi +manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque +besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était +difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait +revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du +meurtre fût devenue la génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne +demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de leur +bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes, ils +prenaient tour à tour le ton de la menace et de la plainte: ils +demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec +tant d'ardeur? la délivrance de Jérusalem? Aucunement. L'amélioration +des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout cela. Eh! quoi +donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir embrasé le leur, +depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des Albigeois. + +La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être l'héritier des +Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui que +Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son fils +Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt mille +hommes dans Béziers, et Folquet, dix mille dans Toulouse. Ceux qui +avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants, des +ennemis de Dieu; il y avait pourtant dans tout cela bien des morts; et +dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang. Voilà, sans +doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint Louis. Il avait +grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église, pour se justifier à +lui-même son père et son aïeul, qui avait accepté de tels dons. Position +critique pour une âme timorée; il ne pouvait restituer sans déshonorer +son père et indigner la France. D'autre part, il ne pouvait garder, ce +semble, sans consacrer tout ce qui s'était fait, sans accepter tous les +excès, toutes les violences de l'Église. + +Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore, +c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande puissance, +bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains, c'était là, sans +doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce côté, il y avait tout +au moins la chance d'une mort sainte. + +Jamais la croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime. +Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans +tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était comme le bruit des +grandes eaux avant le déluge, comme le craquement des digues, comme le +premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'étaient ébranlés +du Nord, et peu à peu descendaient par toute l'Asie. Ces pasteurs, +entraînant les nations, chassant devant eux l'humanité avec leurs +troupeaux, semblaient, décidés à effacer de la terre toute ville, toute +construction, toute trace de culture, à refaire du globe un désert, une +libre prairie, où l'on pût désormais errer sans obstacle. Ils +délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine +septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de +cent villes et regorgement de plusieurs millions d'hommes, à cette +beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient +détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient du moins +par le massacre des habitants; témoin ces pyramides de têtes de morts +qu'ils firent élever dans la plaine de Bagdad[563]. + +[Footnote 563: Tamerlan, après avoir ruiné Damas de fond en comble, fit +frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était: +DESTRUCTION.] + +Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie, +avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les +arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le calife +du Caire, les Assassins, les chrétiens de terre sainte, attendaient le +Jugement. Toute dispute allait être finie, toute haine réconciliée; les +Mongols s'en chargeaient. De là, sans doute, ils passeraient en Europe, +pour accorder le pape et l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de +France. Alors, ils n'auraient plus qu'à faire manger l'avoine à leurs +chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de Rome, et le règne de l'Antéchrist +allait commencer. + +Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu; déjà +ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En l'an +1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter leurs +femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng selon leur usage sur les +côtes d'Angleterre[564]. En Syrie, on s'attendait d'un moment à l'autre +à voir apparaître les grosses têtes jaunes et les petits chevaux +échevelés. Tout l'Orient était réconcilié. Les princes mahométans, entre +autres le Vieux de la Montagne, avaient envoyé une ambassade suppliante +au roi de France, et l'un des ambassadeurs passa en Angleterre. + +[Footnote 564: _App. 126._] + +D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à saint +Louis son danger, son dénuement et sa misère. Ce pauvre empereur s'était +vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer amitié, la +main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus pour se chauffer que +les poutres de son palais. Quand l'impératrice vint, plus tard, implorer +de nouveau la pitié de saint Louis, Joinville fut obligé, pour la +présenter, de lui donner une robe. L'empereur offrait à saint Louis de +lui céder à bon compte un inestimable trésor, la vraie couronne d'épines +qui avait ceint le front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le +roi de France, c'est que ce commerce de reliques avait bien l'air d'être +un cas de simonie; mais il n'était pas défendu pourtant de faire un +présent à celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de +cent soixante mille livres, et de plus saint Louis donna le produit +d'une confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de +profiter lui-même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques +jusqu'à Vincennes, et plus tard, fonda pour elles la Sainte-Chapelle de +Paris. + +La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les affaires +d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte de +Montfort, se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut d'autre +gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y gagna +quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait quitter +encore son royaume, et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se formait +contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé le frère du +roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour garder +ses États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était allié aux rois +d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait épouser ou +Marguerite de la Marche, soeur utérine d'Henri III, ou Béatrix de +Provence. Par ce dernier mariage, il eût réuni la Provence au Languedoc, +déshérité sa fille au profit des enfants qu'il eût eus de Béatrix, et +réuni tout le Midi. La précipitation fit avorter ce grand projet. Dès +1242, les inquisiteurs furent massacrés à Avignon; l'héritier légitime +de Nîmes, Béziers et Carcassonne, le jeune Trencavel, se hasarda à +reparaître. Les confédérés agirent l'un après l'autre, Raymond était +réduit quand les Anglais prirent les armes. Leur campagne en France fut +pitoyable; Henri III avait compté sur son beau-père, le comte de la +Marche, et les autres seigneurs qui l'avaient appelé. Quand ils se +virent et se comptèrent, alors commencèrent les reproches et les +altercations. Les Français n'avançaient pas moins; ils auraient tourné +et pris l'armée anglaise au pont de Taillebourg, sur la Charente, si +Henri n'eût obtenu une trêve par l'intercession de son frère Richard, +en qui Louis révéra le héros de la dernière croisade, celui qui avait +racheté et rendu à l'Europe tant de chrétiens[565]. Henri profita de ce +répit pour décamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de près; +un combat acharné eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit +par s'enfuir dans la ville, et de là vers Bordeaux (1242). + +[Footnote 565: Math. Paris.] + +Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha de +poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas moins +le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la féodalité. Le +comte de Toulouse n'obtint grâce que comme cousin de la mère de saint +Louis. Son vassal, le comte de Foix, déclara qu'il voulait dépendre +immédiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme, l'orgueilleuse +Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mère d'Henri III, furent obligés +de céder. Ce vieux comte, faisant hommage au frère du roi, Alphonse, +nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui se disait +mortellement offensé par lui, et demandait à le combattre par-devant son +suzerain. Alphonse insistait durement pour que le vieillard fit raison +au jeune homme. L'événement n'était pas douteux, et déjà Isabelle, +craignant de périr après son mari, s'était réfugiée au couvent de +Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point ce combat +inégal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la Marche que son +ennemi, qui avait juré de laisser pousser ses cheveux jusqu'à ce qu'il +eût vengé son outrage, se les fit couper solennellement devant tous les +barons, et déclara qu'il en avait assez. + +En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un +saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en +avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre, Louis +lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que son +serment[566]. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux qui +tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes de +l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit d'opter +librement[567]. Il eût voulu, pour ôter toute cause de guerre, obtenir +d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce prix, il lui eût rendu +le Poitou. + +[Footnote 566: Math. Paris.] + +[Footnote 567: Id.] + +Telles étaient la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à +Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait +signé quatorze ans auparavant. + +Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile de +la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258); une +autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens, +précurseurs des Mongols, avaient envahi la terre sainte; ils avaient +remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une +sanglante victoire. Cinq cents templiers y étaient restés; c'était tout +ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la terre sainte; puis les +Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces +barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs; les +habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés. + +Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes +nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de sa +vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le drap +sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu mieux, +au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la croix +rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé le voir +mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin, outre-mer, +sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des siens dans cette +inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un siècle. Sa mère, les +prêtres eux-mêmes le pressaient d'y renoncer. Il fut inflexible; cette +idée qu'on lui croyait si fatale fut, selon toute apparence, ce qui le +sauva; il espéra, il voulut vivre, et vécut en effet. Dès qu'il fut +convalescent, il appela sa mère, l'évêque de Paris, et leur dit: +«Puisque vous croyez que je n'étais pas parfaitement en moi-même quand +j'ai prononcé mes voeux, voilà ma croix que j'arrache de mes épaules, je +vous la rends... Mais à présent, continua-t-il, vous ne pouvez nier que +je ne sois dans la pleine jouissance de toutes mes facultés; rendez-moi +donc ma croix; car celui qui sait toute chose sait aussi qu'aucun +aliment n'entrera dans ma bouche jusqu'à ce j'aie été marqué de nouveau +de son signe.--C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent tous les assistants; +ne nous opposons plus à sa volonté.» Et personne, dès ce jour, ne +contredit son projet. + +Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature, +c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre +Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand concile +à Lyon[568]. Cette ville impériale tenait pourtant à la France, sur le +territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà du Rhône. Saint +Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur, ne consentit pas +sans répugnance à recevoir le pape. Il fallut que tous les moines de +Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du roi, et il laissa attendre le +pape quinze jours pour savoir sa détermination. Innocent, dans sa +violence, contrariait de tout son pouvoir la croisade d'Orient; il eût +voulu tourner les armes du roi de France contre l'empereur ou contre le +roi d'Angleterre, qui était sorti un moment de sa servilité à l'égard du +saint-siège. Déjà, en 1239, il avait offert la couronne impériale à +saint Louis pour son frère, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la +couronne d'Angleterre. Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour +entraver la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui +faire violer son voeu[569]. + +[Footnote 568: Math. Paris.--«Écrasons d'abord le dragon, disait-il, et +nous écraserons bientôt ces vipères de roitelets.»] + +[Footnote 569: «Les barons anglais n'osaient passer à la terre sainte, +craignant les pièges de la cour de Rome (muscipulas Romanæ curiæ +formidantes).» (Math. Paris.)] + +Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à +légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se +réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea +même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il +pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une +somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et Béziers. Il +l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la +guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de +Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la guerre +sainte une expiation, une réconciliation universelle. + +Ce n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint Louis +projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On pensait +alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la terre +sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi il avait +emporté une grande quantité d'instruments de labourage et d'outils de +toute espèce[570]. Pour faciliter les communications régulières, il +voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de Provence étaient +à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui d'Aigues-Mortes. + +[Footnote 570: «Ligones, Iridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.» +(Math. Paris.)] + +Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses +approvisionnements[571]. Là il s'arrêta, et longtemps, soit pour +attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit peut-être +pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les +ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi des +Francs. Les chrétiens vinrent d'abord, de Constantinople, d'Arménie, de +Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés de ce Vieux de la +Montagne dont on faisait tant de récits[572]. Les Mongols mêmes +parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme d'après +leur haine pour les autres mahométans, se ligua avec eux contre les deux +papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du Caire. + +[Footnote 571: Joinville: «Et quant on les véoit il sembloit que ce +fussent montaingnes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc-temps, +les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que l'erbe vert.»] + +[Footnote 572: _App. 127._] + +Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes; ils se +familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs. Ceux-ci, +dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat corrupteur. +Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même de la tente du +roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui l'avait suivi. + +Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre +Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la première +ville[573], il eut hâte d'attaquer; lui-même il se jeta dans l'eau +l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins, qui étaient en +bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges, et, voyant les +Francs inébranlables, elles s'enfuirent à toute bride. La forte ville de +Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le premier effroi. Maître +d'une telle place, il fallait se hâter de saisir Alexandrie ou le +Caire. Mais la même foi qui inspirait la croisade faisait négliger les +moyens humains qui en auraient assuré le succès. Le roi d'ailleurs, roi +féodal, n'était sans doute pas assez maître pour arracher ses gens au +pillage d'une riche ville; il en fut comme à Chypre, ils ne se +laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las eux-mêmes de leurs excès. +Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse et la réserve se faisaient +attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc, déjà expérimenté dans la +guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurât d'abord d'Alexandrie; le roi +insista pour le Caire. Il fallait donc s'engager dans ce pays coupé de +canaux, et suivre la route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La +marche fut d'une singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des +ponts, faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois +pour franchir les dix lieues qui sont de Damiette à Mansourah[574]. Pour +atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue qui devait +soutenir le Nil et leur livrer passage. Cependant ils souffraient +horriblement des feux grégeois que leur lançaient les Sarrasins, et qui +les brûlaient sans remède, enfermés dans leurs armures[575]. Ils +restèrent ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils +auraient pu s'épargner tant de peine et de travail. Un Bédouin leur +indiqua un gué (8 février). + +[Footnote 573: _App. 128._] + +[Footnote 574: Bonaparte pensait que si saint Louis avait manoeuvré +comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8 +juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au Caire.] + +[Footnote 575: «Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous +getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses mains +vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex, gardez-moy +ma gent.» (Joinville.)] + +L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque +difficulté. Les templiers, qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à +attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les traita +de lâches et se lança, tête baissée, dans la ville dont les portes +étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave chevalier, +qui était sourd, et qui criait à tue-tête: «Sus! sus! à l'ennemi[576]!» +Les templiers n'osèrent rester derrière; tous entrèrent, tous périrent. +Les mameluks, revenus de leur étonnement, barrèrent les rues de pièces +de bois, et des fenêtres ils écrasèrent les assaillants. + +[Footnote 576: Joinville: «Le bon comte de Soissons se moquoit à moy, et +me disoit: «Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la +quoife Dieu, encore en parlerons-nous de ceste journée es chambres des +dames.»] + +Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; il +combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes chevaliers, dit +Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa bataille, avec grand +bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrêta sur un +chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis, car il paraissait +dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume d'or à son chef, une +épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui annonça la mort du comte +d'Artois, et le roi répondit «que Dieu en feust adoré de ce que il li +donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult grosses». Quelqu'un +vint lui demander des nouvelles de son frère: «Tout ce que je sais, +dit-il, c'est qu'il est en paradis[577].» + +[Footnote 577: Joinville.] + +Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français +défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le comte +d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était à pied +au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par deux +troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était accablé +par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le roi le sauva +en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La crinière de son +cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de Poitiers fut un +moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d'être délivré +par les bouchers, les vivandiers et les femmes de l'armée. Le sire de +Briançon ne put conserver son terrain qu'à l'aide des machines du duc de +Bourgogne, qui tiraient au travers de la rivière. Gui de Mauvoisin, +couvert de feu grégeois, n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les +bataillons du comte de Flandre, des barons d'outre-mer que commandait +Gui d'Ibelin, et de Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours +l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et +Louis rendit grâces à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance +qu'il en avait reçue; c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre, +avec des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une +redoutable cavalerie. + +Il devait bien voir que le succès était impossible, et se hâter de +retourner vers Damiette; mais il ne pouvait s'y décider. Sans doute, le +grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la chose +difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette armée, +campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des barbots du +Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avait contracté d'étranges et +hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait autour de leurs +gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé de la leur couper; +ce n'était par tout le camp que des cris douloureux comme de femmes en +mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des morts. Un jour, +pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la messe de son lit, +fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier prêt à s'évanouir. +«Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta la messe tout +entièrement: ne oncques plus ne chanta.» + +Ces morts faisaient horreur; chacun craignait de les toucher et de leur +donner la sépulture; en vain le roi, plein de respect pour ces martyrs, +donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses propres mains. Tant de +corps abandonnés augmentaient le mal chaque jour; il fallut songer à la +retraite pour sauver au moins ce qui restait. Triste et incertaine +retraite d'une armée amoindrie, affaiblie, découragée. Le roi, qui avait +fini par être malade comme les autres, eût pu se mettre en sûreté, mais +il ne voulut jamais abandonner son peuple[578]. Tout mourant qu'il +était, il entreprit d'exécuter sa retraite par terre, tandis que les +malades étaient embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle, qu'on +fut bientôt obligé de le faire entrer dans une petite maison et de le +déposer sur les genoux d'une _bourgeoise de Paris_, qui se trouvait là. + +[Footnote 578: «Le roi de France eût pu échapper aux mains des +Égyptiens, soit à cheval, soit dans un bateau; mais ce prince généreux +ne voulut jamais abandonner ses troupes.» (Aboul-Mahassen.)--En revenant +de l'île de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et +trois toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le +quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens de +ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cents +personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme je +fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois demourroient +en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant de gent comme il +a céans en péril de mort; ainçois demourrai céans pour mon peuple +sauver.» (Joinville.)] + +Cependant les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les Sarrasins, +qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un +immense massacre commença; ils déclarèrent en vain qu'ils voulaient se +rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des +prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur +demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obéit, +entre autres tous les mariniers de Joinville. + +Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le +sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent +Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur +d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besans d'or. +Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks, auxquels il devait sa +victoire, se révoltent et l'égorgent au pied des galères où les Français +étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; les meurtriers +pénétrèrent en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui avait arraché +le coeur au soudan vint au roi, sa main, tout ensanglantée, et lui dit: +«Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton ennemi, qui t'eût fait mourir +s'il eût vécu?» Et le roi ne lui répondit oncques rien. Il en vint bien +trente, les épées toutes nues et les haches danoises aux mains dans +notre galère, continue Joinville. Je demandai à monseigneur Beaudoin +d'Ibelin, qui savoit bien le sarrasinois, ce que ces gens disoient, et +il me répondit qu'ils disoient qu'ils nous venoient les têtes trancher. +Il y avoit tout plein de gens qui se confessoient à un frère de la +Trinité, qui étoit au comte Guillaume de Flandre; mais, quant à moi, je +ne me souvins oncques de péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que +plus je me défendrois ou plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors +me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache +danoise à charpentier, et dis: «Ainsi mourut sainte Agnès.» Messire Gui +d'Ibelin, connétable de Chypre, s'agenouilla à côté de moi, et je lui +dis: «Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné.» Mais quand je +me levai d'illec, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'eût dite ni +racontée[579].» + +[Footnote 579: Joinville. _App. 129._] + +Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son +mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma +Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un +vieux chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant +d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le +chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous +demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins +prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me +prennent», et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai +volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant qu'ils +vous eussent pris[580].» + +[Footnote 580: _App. 129._] + +Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les +Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des +feux de joie. Il resta pourtant un an à la terre sainte pour aider à la +défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors de +l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa, Sidon, +Saint-Jean d'Acre, et ne se sépara de ce triste pays que lorsque les +barons de la terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son séjour ne +pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de recevoir une +nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tôt en France. +Sa mère était morte: malheur immense pour un tel fils qui, pendant si +longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait quittée malgré elle +pour cette désastreuse expédition, où il devait laisser sur la terre +infidèle un de ses frères, tant de loyaux serviteurs, les os de tant de +martyrs. La vue de la France elle-même ne put le consoler: «Si +j'endurais seul la honte et le malheur, disait-il à un évêque, si mes +péchés n'avaient pas tourné au préjudice de l'Église universelle, je me +résignerais. Mais, hélas! toute la chrétienté est tombée par moi dans +l'opprobre et la confusion[581].» + +[Footnote 581: Math. Paris.] + +L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le +revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église; +c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on +remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le peuple +par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit, l'enthousiasme +sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce caractère +révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire nettement dans les +jacqueries des siècles suivants, particulièrement dans la révolte des +paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes, en 1538, il apparut +déjà dans l'insurrection des _Pastoureaux_[582], qui éclata pendant +l'absence de saint Louis. C'étaient les plus misérables habitants des +campagnes, des bergers surtout, qui, entendant dire que le roi était +prisonnier, s'armèrent, s'attroupèrent, formèrent une grande armée, +déclarèrent qu'ils voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un +simple prétexte, peut-être l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà +formée de Louis, lui avait-elle donné un immense et vague espoir de +soulagement et de délivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers +se montraient partout ennemis des prêtres et les massacraient; ils +conféraient eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient pour chef un +homme inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de Hongrie[583]. Ils +traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande partie de la France. +On parvint cependant à dissiper et détruire ces bandes[584]. + +[Footnote 582: _App. 130._] + +[Footnote 583: Il prétendait avoir à la main une lettre de la Vierge +Marie, qui appelait les bergers à la terre sainte, et pour accréditer +cette fable il tenait cette main constamment fermée.] + +[Footnote 584: «Quasi canes rabidi passim detruncati.» (Math. Paris.)] + +Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute +ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son +devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans les +pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché tout +désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour satisfaire +cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères, ses enfants, +ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le +Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à +condition qu'Henri renonçât à ses droits sur la Normandie, la Touraine, +l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les provinces cédées ne le lui +pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé, elles refusèrent de +célébrer sa fête. + +Cette préoccupation excessive des choses de la conscience aurait ôté à +la France toute action extérieure. Mais la France n'était pas encore +dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi. La France +débordait au dehors. + +D'une part, l'Angleterre gouvernée par des Poitevins, par des Français +du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du Nord, Simon +de Montfort, comte de Leicester, second fils du fameux Montfort, chef de +la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les Provençaux sous Charles +d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le royaume des Deux-Siciles, +et consommèrent en Italie la ruine de la maison de Souabe. + +Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de Jean. +Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait pu se +relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de l'Église; +autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils avaient +pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il donna à des +Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que les barons +normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur famille. Les +barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de l'Église, et s'en +prenaient au roi qu'ils accusaient de faiblesse. Serré entre ces deux +partis, et recevant tous les coups qu'ils portaient, à qui le roi +pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos Français du Midi, aux Poitevins +surtout, compatriotes de sa mère. + +Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient +favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des barons. +C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions du droit +impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de Justinien dans +la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait de faire prévaloir +les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort différent; elles +contribuèrent à l'élévation de la royauté en France, et la ruinèrent en +Angleterre et en Allemagne. + +Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées +permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III ne +savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui +l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier +d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se trouvait +nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les besoins +étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se constituer; +on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient faibles, ou +nulles; la production industrielle, qui alimente la prodigieuse +consommation du fisc dans les temps modernes, avait à peine commencé. +C'était encore l'âge du privilège; les barons, le clergé, tout le monde, +avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne rien payer. Depuis la Grande +Charte surtout, une foule d'abus lucratifs ayant été supprimés, le +gouvernement anglais semblait n'être plus qu'une méthode pour faire +mourir le roi de faim. + +La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué +l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre +régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un +élément nouveau, le peuple, qui peu à peu les mit d'accord. À une +révolution il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du +conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les ministres +poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille contre les +hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint Louis, haïssait +ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays. Simon pensa qu'il +ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et passa en Angleterre. +Les Montfort, comtes de Leicester, appartenaient aux deux pays. Le roi +Henri combla Simon; il lui donna sa soeur, et l'envoya en Guyenne +réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y conduisit avec tant de +dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna contre le roi. Ce roi +n'avait jamais été plus puissant en apparence, ni plus faible en +réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pièce à pièce les +dépouilles de la maison de Souabe. Son frère, Richard de Cornouailles, +venait d'acquérir, argent comptant, le titre d'empereur, et le pape +avait concédé à son fils celui de roi de Naples. Cependant toute +l'Angleterre était pleine de troubles. On n'avait su d'autre remède à la +tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les agents du pape; +une association s'était formée dans ce but[585]. En 1258, un _Parlement_ +fut assemblé à Oxford; c'est la première fois que les assemblées +prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau juré la Grande Charte, et +s'était mis en tutelle entre les mains de vingt-quatre barons. Au bout +de six ans de guerres, les deux partis invoquèrent l'arbitrage de saint +Louis. Le pieux roi, également inspiré de la Bible et du droit romain, +décida qu'_il fallait obéir aux puissances_, et annula les statuts +d'Oxford, déjà cassés par le pape. Le roi Henri devait rentrer en +possession de toute sa puissance, sauf les chartes et louables coutumes +du royaume d'Angleterre antérieures aux statuts d'Oxford (1264). + +[Footnote 585: _App. 131._] + +Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un +signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il +intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants +dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille! Au douzième +siècle, un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis-le-Gros, +après la bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son +père, l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi +de la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la +participation des droits politiques, essayant toutefois d'associer la +religion à ses projets, et de faire de cette guerre une croisade[586]. + +[Footnote 586: La veille de la bataille de Lewes, il ordonna à chaque +soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur l'épaule, +et d'employer le soir suivant à des actes de religion.] + +Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de saint Louis, +elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce jugement. +C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve qu'il s'était +jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque, l'influence du clergé +d'une part, de l'autre celle des légistes, le préoccupaient de l'idée du +droit absolu de la royauté. Cette grande et subite puissance de la +France, pendant les discordes et l'abaissement de l'Angleterre et de +l'Empire, était une tentation. Elle portait Louis à quitter peu à peu le +rôle de médiateur pacifique qu'il s'était contenté autrefois de jouer +entre le pape et l'empereur. L'illustre et infortunée maison de Souabe +était abattue; le pape mettait à l'encan ses dépouilles. Il les offrait +à qui en voudrait, au roi d'Angleterre, au roi de France. Louis refusa +d'abord pour lui-même, mais il permit à son frère Charles d'accepter. +C'était mettre un royaume de plus dans sa maison, mais aussi sur sa +conscience le poids d'un royaume. L'Église, il est vrai, répondait de +tout. Le fils du grand Frédéric II, Conrad, et le bâtard Manfred, +étaient, disait-on, des impies, des ennemis du pape, des princes plus +mahométans que chrétiens. Cependant, tout cela suffisait-il pour qu'on +leur prît leur héritage? et si Manfred était coupable, qu'avait-il fait +le fils de Conrad, le pauvre petit Corradino, le dernier rejeton de tant +d'empereurs? Il avait à peine trois ans. + +Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani +a laissé un portrait si terrible, cet _homme noir, qui dormait +peu_[587], fut un démon tentateur pour saint Louis. Il avait épousé +Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence. Les trois +aînées étaient reines[588], et faisaient asseoir Béatrix sur un +escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et avide +de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe à quel +prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait souhaiter une +consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux Français; si les +vaisseaux de Marseille assujettie portaient le pavillon de France, il +fallait qu'au moins ce pavillon triomphât sur les mers, et humiliât ceux +des Italiens. + +[Footnote 587: «Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux +dans les armes, sévère, et fort redouté de tous les rois du monde, +magnanime, et de hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes +entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans toutes +ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant presque +jamais, décent comme un religieux, zélé catholique, âpre à rendre +justice, féroce dans ses regards. Sa taille était grande et nerveuse, sa +couleur olivâtre, son nez fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun +autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait presque point. Il +fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais avide d'acquérir, de +quelque part que ce fût, des terres, des seigneuries et de l'argent pour +fournir à ses entreprises. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes, aux +troubadours et aux gens de cour.» (Villani.)] + +[Footnote 588: Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de +l'empereur Richard de Cornouailles.] + +Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de +Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la lutte +du sacerdoce et de l'empire. Qu'on m'excuse de cette digression. Cette +famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler. + +La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric-Barberousse, +de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino en qui elle devait +s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes violents et +tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester indifférent à son +sort: ce caractère est l'héroïsme des affections privées. C'était le +trait commun de tout le parti gibelin: le dévouement de l'homme à +l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manquèrent +d'amis prêts à combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le +méritaient par leur magnanimité. C'est à Godefroi de Bouillon, au fils +des ennemis héréditaires de sa famille qu'Henri IV remit le drapeau de +l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance admirable. +Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frédéric d'Autriche, +enfants héroïques que le vainqueur ne sépara pas dans la mort. La patrie +elle-même, que les Gibelins d'Italie troublèrent tant de fois, elle leur +était chère, alors même qu'ils l'immolaient. Dante a placé dans l'enfer +le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli Uberti. Mais, de la +façon dont il en parle, il n'est point de noble coeur qui ne voudrait +place à côté d'un tel homme sur la couche de feu. «Hélas! dit l'ombre +héroïque, je n'étais pas seul à la bataille où nous vainquîmes Florence, +mais au conseil où les vainqueurs proposaient de la détruire, je parlai +seul, et la sauvai.» + +Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci, +vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté, +sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère et prêts à immoler le +genre humain à une idée. Pour juger ce parti, il faut l'observer, soit +dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, soit dans l'épuration +successive par où Florence descendit, comme dans les cercles d'un autre +enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des Guelfes blancs aux Guelfes +noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de la _Société guelfe_. Là, elle +demanda, comme remède, le mal même qui lui avait fait horreur dans les +Gibelins, la tyrannie; tyrannie violente, et puis tyrannie douce, quand +le sentiment s'émoussa. + +Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa route et +par l'alliance de l'Église et par celle de la France, crut atteindre son +but dans la proscription des nobles. On rasa leurs châteaux hors des +villes; dans les villes, on prit leurs maisons fortes; on les mit si +bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes, que dans cette dernière +ville on anoblissait pour dégrader, et que pour récompenser un noble, on +l'élevait à la dignité de plébéien. Alors les marchands furent contents +et se crurent forts. Ils dominèrent les campagnes à leur tour, comme +avaient fait les citoyens des villes antiques. Toutefois, que +substituèrent-ils à la noblesse, au principe militaire qu'ils avaient +détruit? des soldats de louage qui les trompèrent, les rançonnèrent et +devinrent leurs maîtres, jusqu'à ce que les uns et les autres furent +accablés par l'invasion des étrangers. + +Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti +guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de forme +dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une métamorphose +hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et Galéas +Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté ou inventé des Phalaris +et des Agathocle. + +L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut la +maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de +former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler +les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la +porte de l'Église; et par ses colonies mahométanes de Luceria et de +Nocéra[589], elle constitua la papauté en état de siège. Alors devait +commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas +mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prévaloir chez elle +le droit romain, c'est-à-dire, le nivellement de l'ancien Empire; la +seule loi de succession, en rendant les partages égaux entre les frères, +eût divisé et abaissé toutes les grandes maisons. La dynastie de Souabe +fut haïe en Allemagne comme italienne, en Italie comme allemande ou +comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric II vit son beau-père, Jean +de Brienne, saisir le temps où il était à la terre sainte, pour lui +enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait désigné son +héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V contre son père, +tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli pour toujours +dans les prisons de Bologne[590]. Enfin, son chancelier, son ami le plus +cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Après ce dernier coup, +il ne restait plus qu'à se voiler la tête, comme César aux ides de mars. +Frédéric abjura toute ambition, demanda à résigner tout pour se retirer +à la terre sainte; il voulait, du moins, mourir en paix. Le pape ne le +permit pas. + +[Footnote 589: 1223, 1247. Nocéra fut surnommée _Nocéra de' Pagani_.] + +[Footnote 590: À la mort de Corradino il voulut s'échapper, enfermé dans +un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a que +le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux blonds!....»] + +Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siège de Parme, il +faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea +l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit par +toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutilés, qui +racontaient les vengeances du vicaire impérial. + +Frédéric mourut à la peine[591], et le pape en poussa des cris de joie. +Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi[592]. +Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi d'Angleterre et +le roi de Castille se crurent tous deux empereurs. Le fils de Conrad, le +petit Corradino, n'était pas en âge de disputer rien à personne; mais le +royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai fils de Frédéric II, +brillant, spirituel, débauché, impie comme son père, homme à part, que +personne n'aima ni ne haït à demi. Il se faisait gloire d'être bâtard, +comme tant de héros et de dieux païens[593]. Tout son appui était dans +les Sarrasins, qui lui gardaient les places et les trésors de son père. +Il ne se fiait guère qu'à eux; il en avait appelé neuf mille encore de +Sicile, et dans sa dernière bataille c'est à leur tête qu'il chargeait +l'ennemi[594]. + +[Footnote 591: _App. 132._] + +[Footnote 592: Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six ans.] + +[Footnote 593: _App. 133._] + +[Footnote 594: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'à +Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie. +Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour négocier. +Charles répondit: «Va dire au sultan de Nocéra que je ne veux que +bataille, et qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il me mettra +en paradis.»] + +On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il +donna aux siens, _de frapper aux chevaux_. C'était agir contre toute +chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie +française avait trop d'avantage sur une armée composée principalement +de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut +mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. _Hoc est +signum Dei_, dit-il; il se jeta à travers les Français et y trouva la +mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre excommunié; +mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre, et lui +dressèrent un tombeau[595]. + +[Footnote 595: Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les +confins du royaume de Naples et de la campagne de Rome.] + +Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche conquérant de +Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents avides qui, fondant +comme des sauterelles, mangèrent le fruit, l'arbre et presque la +terre[596]. Les choses allèrent si loin que le pape lui-même, qui avait +appelé le fléau, se repentit, et fit des remontrances à Charles d'Anjou. +Les plaintes retentissaient dans toute l'Italie, et au delà des Alpes. +Tout le parti gibelin de Naples, de Toscane, Pise surtout, implorait le +secours du jeune Corradino. La mère de l'héroïque enfant le retint +longtemps, inquiète de le voir si jeune encore entrer dans cette funèbre +Italie, où toute sa famille avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut +quinze ans, il n'y eut plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric +d'Autriche, dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune. +Ils passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus à peine +dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et laissa le jeune fils +des empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec trois ou quatre +mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent devant Rome, le pape +qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces victimes.» + +[Footnote 596: À tous les emplois qui existaient dans l'ancienne +administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants +qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires +était plus que doublé.] + +Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie, +des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui, comme +dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible; Il y avait +une grande ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils rencontrèrent, derrière +le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou, ils passèrent hardiment le +fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils trouvèrent devant eux. Ils +croyaient la victoire gagnée, lorsque Charles, qui, sur l'avis d'un +vieux et rusé chevalier, s'était retiré derrière une colline avec ses +meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs fatigués et +dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et furent écrasés. + +Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette +race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se +persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain, +qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de lèse-majesté; +et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors de tout droit? On +prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui écrivit: _Vita +Corradini mors Caroli_[597]. Charles nomma parmi ses créatures des +juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la chose était si +inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour défendre Corradino; +les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de lire la +sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément. Le propre gendre de +Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'échafaud, et tua le juge +d'un coup d'épée, en disant: «Il ne t'appartient pas, misérable, de +condamner à mort si noble et si gentil seigneur!» + +[Footnote 597: Giannonne.] + +Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable +ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa échapper aucune plainte: «Ô ma +mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi!» Puis il jeta +son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement ramassé, fut porté à +la soeur de Corradino, à son beau-frère le roi d'Aragon. On sait les +Vêpres siciliennes. + +Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en +restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe était +aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque les papes +poursuivirent par tout le monde ce qui restait _de cette race de +vipères_[598], le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la fille de +l'empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la blessa au coeur +en plaçant à côté d'elle, dans son propre château et à sa table, une +odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de rendre hommage. +L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son sang, résolut de +fuir. Un fidèle serviteur de sa maison lui amena un bateau sur l'Elbe, +au pied de la roche qui dominait le château. Elle devait descendre par +une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le péril qui l'arrêtait; +mais elle laissait un petit enfant. Au moment de partir, elle voulut le +voir encore et l'embrasser, endormi dans son berceau. Ce fut là un +déchirement!... Dans le transport de la douleur maternelle, elle ne +l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut; il est connu dans +l'histoire sous le nom de Frédéric-_le-Mordu_; ce fut le plus implacable +ennemi de son père. + +[Footnote 598: «De vipereo semine Frederici secundi.»] + +Jusqu'à quel point saint Louis eut-il part à cette barbare conquête de +Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est à lui que le +pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de Souabe, «comme +à son défenseur, comme à son bras droit[599]». Nul doute qu'il n'ait du +moins autorisé l'entreprise de son frère. Le dernier et le plus sincère +représentant du moyen âge devait en épouser aveuglément la violence +religieuse. Cette guerre de Sicile était encore une croisade. Faire la +guerre aux Hohenstaufen, alliés des Arabes, c'était encore combattre les +infidèles; c'était une oeuvre pieuse d'enlever à la maison de Souabe +cette Italie du Midi qu'elle livrait aux Arabes de Sicile, de fermer +l'Europe à l'Afrique, la chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le +principe du moyen âge, déjà attaqué de tout côté, devenait plus âpre et +plus violent dans les âmes qui lui restaient fidèles. Personne ne veut +mourir, pas plus les systèmes que les individus. Ce vieux monde, qui +sentait la vie lui échapper tout à l'heure, se contractait et devenait +plus farouche. Commençant lui-même à douter de soi, il n'en était que +plus cruel pour ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces éprouvaient +sans se l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par +l'intolérance. + +[Footnote 599: Nangis.] + +Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir, +fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à tâtons, telle +était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le principe commun des +persécutions religieuses et des croisades. Cette idée s'affaiblissait +singulièrement dans les âmes au treizième siècle. L'horreur pour les +Sarrasins avait diminué[600]; le découragement était venu et la +lassitude. L'Europe sentait confusément qu'elle avait peu de prise sur +cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux siècles, d'apprendre à +fond ce que c'était que ces effroyables guerres. Les croisés qui, sur la +foi de nos poèmes chevaleresques, avaient été chercher des empires de +Trébizonde, des paradis de Jéricho, des Jérusalem d'émeraudes et de +saphirs, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours, +tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre +ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des bords de +la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la bouche +n'était plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers +l'Orient. On crut avoir assez fait, on négligea la terre sainte, et +quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte: «Dieu a +donc juré, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun chrétien, et de +faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et puisque son Fils, qui +devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de la folie à s'y +opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son pouvoir. Je +voudrais qu'il ne fût plus question de croisade contre les Sarrasins, +puisque Dieu les protège contre les chrétiens[601].» + +[Footnote 600: _App. 134._] + +[Footnote 601: Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard, _Choix des poésies +des Troubadours_.] + +Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre +eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée +d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières +places qu'ils eussent alors en Syrie; Césarée, Arzuf, Saphet, Japha, +Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut je +ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur foi; +plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept mille +furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage. + +À ces terribles nouvelles il y eut en Europe tristesse et douleur, mais +aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son coeur. Il ne dit +rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix. Clément IV, +qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l'en +détourner; il semblait qu'il jugeât la croisade de notre point de vue +moderne, qu'il comprît que cette dernière entreprise ne produirait rien +encore. Mais il était impossible que l'homme du moyen âge, son vrai +fils, son dernier enfant abandonnât le service de Dieu, qu'il reniât ses +pères, les héros des croisades, qu'il laissât au vent les os des +martyrs, sans entreprendre de les inhumer. Il ne pouvait rester assis +dans son palais de Vincennes, pendant que le mameluk égorgeait les +chrétiens, ou tuait leurs âmes en leur arrachant leur foi. Saint Louis +entendait de la Sainte-Chapelle les gémissements des mourants de la +Palestine, et les cris des vierges chrétiennes. Dieu renié en Asie, +maudit en Europe pour les triomphes de l'infidèle, tout cela pesait sur +l'âme du pieux roi. Il n'était d'ailleurs revenu qu'à regret de la terre +sainte. Il en avait emporté un trop poignant souvenir; la désolation +d'Égypte, les merveilleuses tristesses du désert, l'occasion perdue du +martyre, c'étaient là des regrets pour l'âme chrétienne. + +Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du +Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte +couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses +austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et +personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers, +Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre, comte +de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils du +comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de Castille, +d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre. Saint Louis +s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il se portait +pour arbitre de leurs différends, il les aidait à s'équiper. Il donna +soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi d'Angleterre. En même +temps, pour s'attacher le Midi, il appelait pour la première fois les +représentants des bourgeois aux assemblées des sénéchaussées de +Carcassonne et de Beaucaire. C'est le commencement des États du +Languedoc. + +La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne, +Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le +suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme l'expression +de la pensée du temps: + +«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à matines, et me fu avis +en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et m'estoit +avis que plusieurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble vermeille +de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua que ce rêve +signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de Reims voulait +dire que la croisade «serait de petit esploit».--«Je entendi que touz +ceulz firent peché mortel, qui li loèrent l'allée.»--«De la voie que il +fist à Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource que je n'i fu pas, +la merci Dieu[602].» + +[Footnote 602: Joinville.] + +Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et partant +à regret, traîna deux mois dans les environs malsains d'Aigues-Mortes. +Personne ne savait encore de quel côté elle allait se diriger. L'effroi +était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque du Nil, et depuis +elle est restée comblée. L'empereur grec, qui craignait l'ambition de +Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des deux Églises. + +Cependant l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les Pisans, +Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne, et +fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses malades, +déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de vingt +jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette lenteur, +d'atteindre l'Égypte ou la terre sainte. On persuada au roi de cingler +vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain de la +Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands secours +de Tunis[603]; peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance, que de +l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait d'ailleurs que +l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le Soudan de Tunis à se +convertir. Ce pays était en relations amicales avec la Castille et la +France. Naguère saint Louis faisant baptiser à Saint-Denis un juif +converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis assistassent à la +cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à votre maître que je +désire si fort le salut de son âme, que je voudrais être dans les +prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie et ne jamais revoir la +lumière du jour, si je pouvais, à ce prix, rendre votre roi et son +peuple chrétiens comme cet homme.» + +[Footnote 603: De plus, les pirates de Tunisie nuisaient beaucoup aux +navires chrétiens.] + +Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et +l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois, +sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des +croisés aimaient mieux la violence. On disait que Tunis était une riche +ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette dangereuse +expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis, commencèrent +les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils rencontrèrent devant +Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle; les Maures ne +paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et fatiguer les +chrétiens. Après avoir langui quelques jours: sur la plage brûlante, les +chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce qui restait de la +grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé par deux cents +soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins, réfugiés dans les +voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou suffoqués par la fumée ou +la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines de cadavres, qu'il fît ôter +pour y loger avec les siens[604]. Il devait attendre à Carthage son +frère, Charles d'Anjou, avant de marcher sur Tunis. La plus grande +partie de l'armée resta sous le soleil d'Afrique, dans la profonde +poussière du sable soulevé par les vents, au milieu des cadavres et de +la puanteur des morts. Tout autour rôdaient les Maures qui enlevaient +toujours quelqu'un. Point d'arbres, point de nourriture végétale; pour +eau, des mares infectes, des citernes pleines d'insectes rebutants. En +huit jours la peste avait éclaté; les comtes de Vendôme, de la Marche, +de Viane, Gaultier de Nemours, maréchal de France; les sires de +Montmorency, de Piennes, de Brissac, de Saint-Briçon, d'Apremont, +étaient déjà morts. Le légat les suivit bientôt. N'ayant plus la force +de les ensevelir, on les jetait dans le canal, et les eaux en étaient +couvertes. Cependant le roi et ses fils étaient eux-mêmes malades: le +plus jeune mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit jours après +que le confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui apprendre. +C'était le plus chéri de ses enfants; sa mort, annoncée à un père +mourant, était pour celui-ci une attache de moins à la terre, un appel +de Dieu, une tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans regret, +accomplit-il cette dernière oeuvre de la vie chrétienne, répondant les +litanies et les psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante +instruction, accueillant même les ambassadeurs des Grecs, qui venaient +le prier d'intervenir en leur faveur auprès de son frère Charles +d'Anjou, dont l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté, il leur +promit de s'employer avec zèle, s'il vivait, pour leur conserver la +paix; mais, dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de Dieu. + +[Footnote 604: Joinville.] + + * * * * * + +Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur +la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour, +le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist: +Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui en +son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il ne soit +contreint renier ton saint nom. + +«En la nuit devant le jour que il trespassast, endementières (tandis) +que il se reposoit, il souspira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô +Jérusalem[605]!» + +[Footnote 605: Petri de Condeto epist.] + +La croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen âge avait +donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En +Philippe-le-Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps +modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade +brûlée dans la personne des Templiers. + +L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété: +c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts. Mais +les grands et les papes savent bien entre eux ce qu'ils doivent en +penser[606]. Quelque temps après (1327), nous voyons le Vénitien Sanuto +proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne suffisait pas, +disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.» Le moyen qu'il +proposait, c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la route de la +Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus par Alexandrie +et Damiette[607]. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne; le commerce, +et non la religion, va devenir le mobile des expéditions lointaines. + +[Footnote 606: Pétrarque raconte qu'une fois on délibérait à Rome sur le +chef que l'on donnerait à une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi +de Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis au consistoire, où +l'élection devait se faire. Comme il ignorait le latin, il fit entrer +avec lui un de ses courtisans pour lui servir d'interprète. Don Sanche +ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le monde applaudit à ce choix. Le +prince, au bruit des applaudissements, demanda à son interprète de quoi +il était question. «Le pape, lui dit l'interprète, vient de vous créer +roi d'Égypte.--Il ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche, lève-toi +et proclame le saint-père calife de Bagdad.»] + +[Footnote 607: Voy. t. III, _App. 144_ et _145._] + +Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression en un roi de +France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie. C'est +là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre le +clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorité +religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi, juste et pieux, +équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle put être sur les +consciencieuses déterminations de cette âme pure et candide, l'influence +des légistes, des modestes et rusés conseillers qui, plus tard, se +firent si bien connaître? c'est ce que personne ne pouvait apprécier +encore. + +L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux roi +se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux, que par +conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce que ses +habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du pouvoir +royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les subtiles pensées +des légistes étaient acceptées, promulguées par la simplicité d'un +saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si pure, prenaient +l'autorité d'un jugement de Dieu. + +«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au boiz de Vinciennes +après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit seoir entour +li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li; sans +destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de sa +bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui partie +avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous déliverra l'un +après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre des Fontaines et +monseigneur Geoffroy de Villette, et disoit à l'un d'eulz: Délivrez moi +ceste partie. Et quant il véoit aucune chose à amender en la parole de +ceulz qui parloient pour autrui, il meisme l'amendoit de sa bouche. Je +le vi aucune fois en esté, que pour délivrer sagent, il venoit ou jardin +de Paris, une cote de chamelot vestue, un seurcot de tyreteinne sanz +manches, un mentel de cendal noir entour son col, moult bien pigné et +sanz coife, et un chapel de paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre +tapis pour nous seoir entour li. + +«Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour li en +estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière que je +vous ai dit devant du bois de Vinciennes[608].» + +[Footnote 608: Joinville.] + +En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par +lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour avait +été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient obligés +de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au soleil +couché. + +Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui chassaient +dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les grands vassaux +réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du combat. Le roi +dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des personnes dont on doit +avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler avant par gage de bataille, +car l'on ne trouveroit pas de legier (facilement) aucun qui se +vousissent combatre pour teles manières de persones contre barons du +royaume...» + +«Quand les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous tenoient tout +nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor compleinte de vos +méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en certains cas par +bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos, que vos ne deviez +pas aler avant par bataille, mes par enquestes en tele besoigne; et +disiez encore _que bataille n'est pas voie de droit_[609].» Jean +Thourot, qui avait pris vivement la défense d'Enguerrand de Coucy, +s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi, j'aurais fait pendre tous +les barons; car un premier pas fait, le second ne coûte plus rien.» Le +roi qui entendit ce propos le rappela: «Comment, Jean, vous dites que je +devrais faire pendre mes barons? Certainement je ne les ferai pas +pendre, mais je les châtierai s'ils méfont.» + +[Footnote 609: Le Confesseur.--Entre autres peines que saint Louis +infligea à Enguerrand, il lui ôta toute haute justice de bois et de +viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre à mort.] + +Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin _un mal homme et qui ne +se vouloit chastier_, demandèrent à Simon de Nielle, leur seigneur, et +qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur +qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la famille. Simon +refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas permettre; «car +il voloit que toute justice fut fète des malféteurs par tout son royaume +en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fut fète en report +(secret)[610].» + +[Footnote 610: Le Confesseur.] + +Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son frère Charles +d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété qu'il +possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son conseil: +«et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust rendue, et que +il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la possession puisque il ne +la voloit vendre ne eschangier[611].» + +[Footnote 611: Id.] + +Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que, pour +se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes, cette âme +admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les +circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit. + +Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par laquelle +le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne le comté de +Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les jambes de +l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui dirent qu'il +n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il répondit: +«Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je alasse outremer, +et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel brisé est semblable +au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne conscience ladite contée +retenir[612].» + +[Footnote 612: Joinville.] + +Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les +parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa +grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon. + +Le roi posa le doigt sur le verset où il en était: «_Beati qui +custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore._» Puis il +ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture. Le +prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur cela +saint Louis lui ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au gibet. + +Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les +questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des +Mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des _missi +dominici_ de Charlemagne[613]. Cette Église mystique le rendait fort +contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage de +résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes. + +[Footnote 613: _App. 135._] + +Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre dit +en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont, +arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestienté +se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me dites +comment ce est?»--«Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si peu les +excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens mourir +excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire satisfaction +à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour ce que faire le +devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos baillifs, que touz ceulz +qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les contreingne par la +prise de leurs biens à ce que il se facent absoudre.»--«À ce respondi le +roys que il leur commanderoit volentiers de touz ceulz dont on le feroit +certein que il eussent tort... Et le roy dist que il ne le feroit +autrement; car ce seroit contre Dieu et contre raison, se il +contreignoit, la gent à eulz absoudre, quant les clercs leur feroient +tort[614].» + +[Footnote 614: Joinville.] + +La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au +treizième siècle un esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et +guelfe contre les empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut +toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes légales +qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus redoutable. Dès +le commencement du treizième siècle, les seigneurs avaient vivement +soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les évêques. En 1225, ils +déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou prendront les armes si le +roi ne remédie aux empiètements du pouvoir ecclésiastique; l'Église, +acquérant toujours et ne lâchant rien, eût en effet tout absorbé à la +longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc forme, avec le duc de +Bourgogne et les comtes d'Angoulême et de Saint-Pol, une ligue à +laquelle accède une grande partie de la noblesse. Les termes de cet acte +sont d'une extraordinaire énergie. La main des légistes est visible; on +croirait lire déjà les paroles de Guillaume de Nogaret[615]. + +[Footnote 615: «Attendu que la superstition des clercs (oubliant que +c'est par la guerre et le sang répandu, sous Charlemagne et d'autres, +que le royaume de France a été converti de l'erreur des gentils à la foi +catholique) absorbe tellement la juridiction des princes séculiers, que +ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de libres, +bien que, suivant la loi des premiers conquérants, ce soient eux plutôt +que nous devrions juger.... Nous tous grands du royaume, considérant +attentivement que ce n'est pas par le droit écrit, ni par l'arrogance +cléricale, mais par les sueurs guerrières qu'a été conquis le royaume... +nous statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à l'avenir qui que +ce soit devant le juge ordinaire ou délégué, sinon pour hérésie, pour +mariage et pour usure, à peine pour l'infracteur de la perte de tous ses +biens et de la mutilation d'un membre; nous avons envoyé à cet effet nos +mandataires, afin que notre juridiction revive et respire enfin, et que +ces hommes enrichis de nos dépouilles soient réduits à l'état de +l'Église primitive, qu'ils vivent dans la contemplation, tandis que nous +mènerons, comme nous le devons, la vie active, et qu'ils nous fassent +voir des miracles que depuis si longtemps notre siècle ne connaît plus.» +_App. 136._] + +Saint Louis s'associa, dans la simplicité de son coeur, à cette lutte +des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui devait tourner à +son profit[616]; il s'associait avec la même bonne foi à celle des +juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le droit de +retirer une terre donnée à l'Église. + +[Footnote 616: En 1240, le pape ayant manifesté le projet de rompre les +trêves conclues entre lui et Frédéric II, saint Louis, pour l'en +empêcher, fait arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur son +clergé de France par son légat.] + +Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en coûtait moins, sans +doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité +ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le siècle +abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts, l'enfonçaient +d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre et pieuse, +blessée au dehors dans tous ses amours[617], se retirait au dedans et +cherchait en soi. La lecture et la contemplation devinrent toute sa vie. +Il se mit à lire l'Écriture et les Pères, surtout saint Augustin. Il fit +copier des manuscrits[618], se forma une bibliothèque: c'est de ce +faible commencement que la Bibliothèque Royale devait sortir. Il se +faisait faire des lectures pieuses pendant le repas, et le soir au +moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier son coeur d'oraisons et de +prières. Il restait souvent si longtemps prosterné, qu'en se relevant, +dit l'historien, il était saisi de vertige et disait tout bas aux +chambellans: «Où suis-je?» Il craignait d'être entendu de ses +chevaliers[619]. + +[Footnote 617: _App. 137._] + +[Footnote 618: «Il aimoit mieux faire copier les manuscrits que de se +les faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.» +(Gaufred. de Bello loco.)--Les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire +grattés et regrattés par les moines copistes) furent comme une +Saint-Barthélemy des chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Voir _Renaiss._, +Introd.] + +[Footnote 619: Le Confesseur.] + +Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son coeur.«Li beneoiz +rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se compleignoit à +son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li disoit +débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit en la +létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous doignes +fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire Diex, je +n'ose requerre fontaine de lermes; ainçois me soufisissent petites +goûtes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et aucune foiz +reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz li donna à +notre sires lermes en oroison: lesqueles, quant il les sentoit courre +par sa face souef (doucement), et entrer dans sa bouche, eles li +sembloient si savoureuses et très douces, non pas seulement au cuer, mès +à la bouche[620].» + +[Footnote 620: Le Confesseur.] + +Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour +divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint Louis, +dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, toute arabe +d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de +Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de +poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile +et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore assez +retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds. Il lui +fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de silex; +cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins +d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont +servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté, de +crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des +Valois. + +Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte +couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la +tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu, il +habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David +prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre +encore, au midi de la petite église, une étroite cellule qu'on croit +avoir été l'oratoire de saint Louis. + +Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité, +s'étaient doutés qu'_il était déjà saint_, et plus saint que les +prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui est +escrite de saint Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel les +prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de prestres et +de prélaz desirroient estre semblables au beneoit roi en ses vertuz et +en ses meurs; car l'on croit méesmement que il fust saint dès que il +vivoit[621].» + +[Footnote 621: Le Confesseur.--«Il fesait fère le service Dieu si +solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz les +autres pour la longueur de l'ofice.»] + +Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient présens +tous revestu, li arcevesques de Sur et li evesques de Damiète, et leur +clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient leur nez +pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys estouper le sien, +tant le faisoit fermement et dévotement[622].» + +[Footnote 622: Guill. de Nangis.] + +Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens qui allaient en +pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le +_saint roy_;--«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié à +l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et sanz +nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il a là hors un grant +peuple de la grant Herménie qui vont en Jérusalem, et me proient, sire, +que je leur face monstrer le _saint roy_; mès je ne bée jà à baisier vos +(cependant je ne désire pas encore avoir à baiser vos reliques).» Et il +rist moult clèrement, et me dit que je l'es alasse querre; et si fis-je. +Et quant ils orent veu le roy, ils le commandèrent à Dieu et le roy +eulz[623].» + +[Footnote 623: Joinville.] + +Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les dernières +paroles qu'il écrivit pour sa fille: «Chière fille, la mesure par +laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure[624].» + +[Footnote 624: Le Confesseur.] + +Et dans l'instruction à son fils Philippe: + +«Se il avient que aucune querele qui soit meue entre riche et povre +viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil, +ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant que tu +connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre cremetus +(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu +entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton tens, ou du tens à +tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit grant, +ou en terre, ou en deniers, ou en autre chose[625].»--«L'amour qu'il +avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné filz en une moult +grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. «Biau fils, fit-il, je te pri +que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je aimeraie +miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le peuple du royaume +bien et loïalement, que tu le gouvernasses mal apertement[626].» + +[Footnote 625: Le Confesseur.] + +[Footnote 626: Joinville.] + +Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être +ému. + + + + +ÉCLAIRCISSEMENTS + + LUTTE DES MENDIANTS ET DE L'UNIVERSITÉ.--SAINT THOMAS.--DOUTES DE + SAINT LOUIS.--LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE. + + +L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps +de saint Louis, entre l'Université et les Ordres Mendiants. Voici +l'histoire de l'Université: au douzième siècle, elle se détache de son +berceau, de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de +Paris; au treizième, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape; +au quatorzième contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et +forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se +formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils +troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs moeurs[627]. +C'était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique +intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement, il en +sortit sept papes[628] et une foule de cardinaux et d'évêques. Les plus +illustres étrangers, l'Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante, +venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de Duns +Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris. Pétrarque fut +aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université que de celle +du Capitole. Au seizième siècle, encore, lorsque Ramus rendait quelque +vie à l'Université en attendant la Saint-Barthélemy, nos écoles de la +rue du Fouarre furent visitées de Torquato Tasso. Pur raisonnement +toutefois, vaine logique, subtile et stérile chicane[629], nos +_artistes_ (les dialecticiens de l'Université se donnaient ce nom) +devaient être bientôt primés. + +[Footnote 627: Jacques de Vitri: «Meretrices publicæ ubique cleros +transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et cadem +domo scholæ erant superius, prostibula inferius.»] + +[Footnote 628: L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple +d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent III.] + +[Footnote 629: Pierre-le-Chantre et d'autres écrivains contemporains +rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de +philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part +de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après +sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte de +thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.» Il +lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus +qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in +sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa +sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le +lendemain Silo dit à ses écoliers: + + Linquo coax ranis, cras corvis, vanaque vanis; + Ad logicen pergo, quæ mortis non timet ergo, + +et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.» (Bulæus.)] + +Les vrais artistes du peuple au treizième siècle, orateurs, comédiens, +mimes, bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci +parlaient d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de +saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui +avait eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le +monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimer se reposer avec +saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du +Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi +nouvelle et un nouvel Évangile. + +Ce titre formidable: _Introduction à l'Évangile éternel_, fut mis en +effet en tête d'un livre par Jean de Parme[630], général des +Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques, +avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de +même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci +avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à la +perfection, qu'il avait encore six ans à vivre, mais qu'alors un +Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence et +d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la lettre[631]. + +[Footnote 630: Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire +ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les Ordres +Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de +Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui succéda, +commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux de ses +adhérents. L'un y passa dix-huit ans, l'autre y mourut.] + +[Footnote 631: Hermann Cornerus.] + +Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent +acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique. +C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs +était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura, +Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de +l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne[632]. Il +publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et +spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et +autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et +mendiants: _Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la +mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls +prédits à l'Église pour les derniers temps_, etc. Sa force est dans +l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez le +piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible que +l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait entre +les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et jalousie +de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230, +époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente, se retira à +Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et l'Université +se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant était +Albert-le-Grand et le logicien saint Thomas[633]. + +[Footnote 632: Ce portrait a été gravé en tête de ses oeuvres. +(Constance, 1732, in-4{o}.)] + +[Footnote 633: MM. Jourdain et Hauréau ont démontré sur quel terrain peu +solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860).--Voir +_Renaissance_, Introd.] + +Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de +Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert-le-Grand, +archevêque de Mayence, et saint Bonaventure, général des +Franciscains[634]. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la +discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de +Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre de Jean de Parme, +frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de la +lettre et ceux de l'esprit[635]. + +[Footnote 634: _App. 138._] + +[Footnote 635: Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et +Jean de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)] + +Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de +s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint +Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde +grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation, +essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute +hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en +admiration. Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle +qui durerait jusqu'à la consommation des temps[636]. Cet homme +extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne s'est +placé dans sa vie; vie toute abstraite, dont les seuls événements sont +des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et ne +cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où +fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et +de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand boeuf muet de +Sicile[637]. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le +sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, et +il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s'aperçut +pas d'une horrible tempête; une autrefois, sa préoccupation était si +forte, qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses +doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et même à la +table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur +la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible contre les +Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût écrit. Dans +sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint +Augustin; mais dans la question de la grâce, il s'écarte visiblement de +ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien de l'Église, il +fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du gouvernement +ecclésiastiques. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est +incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et +pourtant s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte à +celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église. C'est par cette porte +qu'est entré Luther. + +[Footnote 636: _App. 139._] + +[Footnote 637: Ce mot est significatif pour qui a présente la figure +rêveuse et monumentale des grands boeufs de l'Italie du sud.] + +Tel est donc l'aspect du monde au treizième siècle. Au sommet, _le grand +boeuf muet de Sicile_, ruminant la question. Ici, l'homme et la liberté; +là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à droite, +l'observation qui proteste de la liberté humaine; à gauche, la logique +qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la +logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme en +Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une indivisible +unité, où se perdent la liberté, la moralité, la vie pratique elle-même. +Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur la pente, combattant +par le bon sens sa propre logique, qui l'eût emporté. Il s'arrêta, ce +ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre les deux abîmes, dont il +mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'Église, il tint la +balance, chercha l'équilibre et mourut à la peine. Le monde qui le vit +d'en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une région supérieure, +n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette +abstraite existence. + +Au-dessous de cette région sublime, battaient le vent et l'orage. +Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la métaphysique, +sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa +Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles +antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement +que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute l'harmonie du moyen +âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel on s'était établi +commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit +se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se virent +condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui +ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de bonne heure forcé de +lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il était et +défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis se porter pour arbitre +entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrétienté, +rappeler à la modération celui qu'il eût voulu pouvoir prendre pour +règle de sainteté. Les Mendiants l'avaient ensuite attiré par leur +mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-François, il prit +parti contre l'Université. Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté +d'un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances. +On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute +l'inquiétude qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut +être pris pour le type de l'_honnête homme_ au treizième siècle. C'est +un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'âme pieuse +et candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et +s'obstine dans la foi. + +Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbon et Joinville: «Quant +le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les raisons +pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si encommençoit +la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions grant pièce +desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: «Maistre Robert, je +vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le +remenant vous demourast: car _preudomme_ est si grant chose et si bonne +chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche[638].» + +[Footnote 638: Joinville.] + +«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler à vous pour le soutil +sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je +appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande: la +demande fut telle: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...[639]» + +[Footnote 639: Joinville. Il demanda ensuite a Joinville lequel il +aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux. +Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés +mortels.--«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout +seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me deistes vous +hier ce?» Et je li dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous +deisles comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme +d'estre en péché mortel, etc.»] + +Saint Louis raconte à Joinville, qu'un chevalier assistant à une +discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des +docteurs juifs, et sur sa réponse, lui donna sur la tête un coup de son +bâton qui le renversa.--«Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il +n'est très bon clerc, ne doit desputer à eulz; mes l'omme lay, quant il +ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas défendre la loy crestienne, +sinon de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant +comme elle y peut entrer[640].» + +[Footnote 640: Id. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son +fiuz.... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir +les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la +terre soit de ce bien purgée.» (Le Confesseur.)] + +Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable +s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit on +garder et en tele manière déffendre de cest agait (piège), que en die à +l'ennemi quand il envoie tele temptacion, Va t'en, doit on dire à +l'ennemi: tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz les +articles de la foy, etc...[641]» + +[Footnote 641: Joinville.] + +Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien +croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir +dire[642].» + +[Footnote 642: Id.--Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du +Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le +voir; pour moi, je le vois dans mon coeur.»] + +Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour +l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne pouvait +«son coeur à hurter à croire au sacrement de l'autel.» L'évêque lui +demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s'y +complaisait: le théologien répondit qu'elle le chagrinait fort, et qu'il +se ferait hacher plutôt que de rejeter l'Eucharistie. L'évêque alors le +consola en lui assurant qu'il avait plus de mérite que celui qui n'a +point de doutes[643]. + +[Footnote 643: Joinville.] + + * * * * * + +Quelques légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent +attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d'âmes +devaient douter et souffrir en silence! ce qu'il y avait de cruel, de +poignant dans cette première défaillance de la foi, c'est qu'on hésitait +à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, endurcis aux tourments +du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au +premier moment où l'âme, tiède de foi et d'amour, sentit glisser en soi +le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout horreur et +surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, cette âme candide et +croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans +l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur l'objet aimé. + +Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir que +cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir +que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer de glace +où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux +branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on croit +encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si le +doute est incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, cela +n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous l'enfer!... +Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à côté. +Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au quinzième +et au seizième siècle. Luther est là-dessus un grand maître; personne +n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme: «Ah! si +saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-même quel +genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas l'aiguillon de la chair, +ce n'était point la bonne Thécla, comme le rêvent les papistes... Jérôme +et les autres Pères n'ont pas connu les plus hautes tentations; ils n'en +ont senti que de puériles, celles de la chair, qui pourtant ont bien +aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; _ils ont +tremblé devant le glaive_... Celle-là, c'est quelque chose de plus haut +que le désespoir causé par les péchés... lorsqu'il est dit: Mon Dieu, +mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé; c'est comme s'il disait: Tu m'es +ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis juste et innocent.» + +Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l'âme, +où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est là le dernier +terme de la Passion, le sommet de la croix. + +Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout +entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La +littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du +troisième siècle au quinzième, tout est suspendu à ce mystère. + +Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire, +n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix, +et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la +sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque coeur +d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa croix et ses +stigmates. + +Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre +humain, ont connu ces épreuves. Toutes ont approché plus ou moins de cet +idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait: «Vertu, +tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai suivi la +justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil.» + +Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à +l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable +grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter +cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au +commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous +deviendrez des dieux.» + +Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes +intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé +en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s'amoncelant vers le +ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui +voulaient monter au Seigneur! + +Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue +deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique, +échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser +l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde +confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied +de la croix. + +Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière, +amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre +religieuse et populaire. + +La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la +guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait existé +chez nous, dès lors et même avant, des poèmes d'origine celtique où les +dernières luttes de l'Occident contre les Romains et les Allemands aient +été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur, je le crois +volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer l'importance du principe +indigène, de l'élément celtique. Ce qui est propre à la France, c'est +d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier tout, d'être +la France, et d'être le monde. Notre nationalité est bien puissamment +attractive, tout y vient bon gré mal gré; c'est la nationalité la moins +exclusivement nationale, la plus humaine. Le fond indigène a été +plusieurs fois submergé, fécondé par les alluvions étrangères. Toutes +les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents. +Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les +traditions celtiques, comme la pluie murmurante dans les chênes verts de +mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingiens tombait des +Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux monts de la Souabe et de l'Alsace qui +ne nous aient versé par l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie +érudite d'Alexandre et de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux +monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la +croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les +fleuves retrouvés du paradis. + +L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère +et Hérodote; de là nos poèmes carlovingiens, avec les guerres saintes +d'Espagne, la victoire de Charles-Martel, et la mort de Roland[644]. La +littérature est d'abord la conscience d'une nationalité. Le peuple est +unifié en un homme. Roland meurt aux passages solennels des montagnes +qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philènes +divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la patrie. +Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe du héros, +son gigantesque _tumulus_; ce sont les Pyrénées elles-mêmes. Mais le +héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un Christ +guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze compagnons; +comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son calvaire pyrénéen, +il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de Toulouse à Saragosse. Il +sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et l'insouciant Charlemagne, ne +veulent point entendre. Il sonne, et la chrétienté, pour laquelle il +meurt, s'obstine à ne pas répondre. Alors il brise son épée, il veut +mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin, ni de ses propres armes. +Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, elles +crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation, de +l'injuste abandon du monde. + +[Footnote 644: Voy. sur la _Chanson de Roland_, par Génin, +_Renaissance_, Introd.] + +Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant de +bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la croisade, +s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au centre de la +Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit oublier l'unité +chrétienne et impériale qui domine encore les poèmes carlovingiens. La +poésie chevaleresque, éprise de la force individuelle, de l'orgueil +héroïque, qui fut l'âme du monde féodal, prit en haine la royauté, la +loi, l'unité. La dissolution de l'Empire, la résistance des seigneurs au +pouvoir central sous Charles-le-Chauve et les derniers Carlovingiens, +fut célébrée, dans _Gérard de Roussillon_, dans les _Quatre fils Aymon_, +galopant à quatre sur un même coursier: pluralité significative. Mais +l'idéal ne se pluralise pas; il est placé dans un seul, dans Renaud, +Renaud de _Montauban_[645], le héros sur sa montagne, sur sa tour; dans +la plaine les assiégeants, roi et peuple, innombrables contre un seul, +et à peine rassurés. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre, et +représentant l'idée du nombre, ne peut être compris de cette poésie +féodale; il lui apparaît comme un lâche[646]. Déjà Charlemagne a fait +une triste figure dans l'autre cycle. Il a laissé périr Roland. Ici, il +poursuit lâchement Renaud, Gérard de Roussillon, il prévaut sur eux par +la ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne Eurysthée, persécutant +Hercule et le soumettant à de rudes travaux. + +[Footnote 645: _Alban_, _Alp._, mont.] + +[Footnote 646: _App. 140._] + +Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est +ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel +contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par +l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il +représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être +dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra sur le +baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà +implicitement dans un drame satirique qui, de l'Asie à la France, a été +accueilli, traduit de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et +de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un rustre, un +_vilain_; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses subtilités, +il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, doté à plaisir de +tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout savant et sage, se +voit vaincu par ce rustre malin[647]. Contre l'autorité, contre le roi +et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud, c'est l'épée, c'est la force; +celle du bouffon populaire, tout autrement perçante, c'est le +raisonnement et l'ironie. + +[Footnote 647: _Le Dit Marcoul et Salomon_, nº 7218, et fonds de +Notre-Dame N., nº 2.] + +Le roi doit vaincre le baron, non seulement en puissance, mais en +popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne heure +tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée de +l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la féodalité ne +fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours dans les cités +l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité. + +La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la +guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais +l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle étend +son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux +frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme +celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de l'Italie +à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades viennent +les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres lointaines.--Que +cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la conquête infinie. On se +souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais +l'Occident n'adopte Alexandre et César qu'à condition qu'ils deviennent +Occidentaux. On leur confère l'ordre de chevalerie. Alexandre devient un +paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux des Français; les +Saxons descendent des soldats de César, les Bretons de Brutus. La +parenté des peuples indo-germaniques que la science devait démontrer de +nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa divine prescience. + +Cependant le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre, +le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité, en vain pour compléter la +conquête du monde, Aristote devenu magicien a conduit par l'air et +l'Océan l'Alexandre chevaleresque[648]. L'élément étranger ne suffisant +pas, on remonte au vieil élément indigène jusqu'au dolmen celtique, +jusqu'au tombeau d'Arthur[649]. Arthur revient, non plus ce petit chef +de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non, un Arthur +épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce roi des +preux, avec sa reine Geneviève et ses douze paladins autour de la +Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, après ce long sommeil +où la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la femme; la +femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui tient +le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants, dans les +forêts, à l'aventure, faibles et agités, tournant dans leur interminable +épopée, comme dans ce cercle de Dante où flottent les victimes de +l'amour au gré d'un vent éternel. + +[Footnote 648: Voy. le poème d'_Alexandre_, par Lambert-le-Court et +Alexandre de Paris, né à Bernay.] + +[Footnote 649: _App. 141._] + +Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette Table des +douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est +tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie mondaine, +et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane qui +cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à +celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est +changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils +s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, au +mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est point +la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid, d'Hypérion, +d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de Salomon, la +coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie recueillit +son précieux sang. La simple vue de cette coupe, où Graal prolonge la +vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de la coupe et du +temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni Arthur, ni Parceval ne +sont dignes de la toucher. Pour en avoir approché, l'amoureux Lancelot +reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie +du Graal est conférée par des prêtres; c'est un évêque qui fait Titurel +chevalier. Cette poésie sacerdotale place si haut son idéal qu'il en est +stérile et impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste +solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvin, peuvent +seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier, +le digne gardien du Graal, on est obligé de prendre un sir Galahad, +parfait de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce héros +obscur, mis au monde tout exprès, n'a pas grande influence. + +Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus +sophistique et plus subtile, elle devint la soeur de la scolastique, une +scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les jongleurs la +colportaient en petits poèmes par les cours et les châteaux, elle +s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les entraves de la +versification la plus artificielle et la plus laborieuse qui fût jamais. +Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman, du symbole à l'allégorie, +c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle grimaça encore pendant le +quatorzième siècle dans les tristes imitations du triste _Roman de la +Rose_, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la voix de la dérision +populaire dans les contes et les fabliaux. + +La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle fait +de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était plu dans +sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme Parceval, +brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener par les +degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros chrétien, et +elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle de Roland à +celui du Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a mené errant +par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres, à la +recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique, et +aussi ses faiblesses. + +La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à +l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval, qui prolonge +pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là, +cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie et +s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se fait maçon, et porte des +pierres sur son dos pour aider à la construction de la cathédrale de +Cologne. + +L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de +la passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame +ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la +poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine. + +L'église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette +misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. +Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas +en vain que l'Église avait droit d'asile[650]; c'était alors l'asile +universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L'homme y +priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité. +Elle appelait aux travaux des champs[651], aux affaires civiles, +quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, c'est dans les +églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à Saint-Marc que les +députés de l'Europe vinrent demander une flotte pour la quatrième +croisade. Le commerce se faisait autour des églises: les pèlerinages +étaient des foires. Les marchandises étaient bénites. Les animaux, comme +aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la bénédiction; l'Église +ne la refusait point; elle laissait _approcher ces petits_. Naguère, à +Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au parvis Notre-Dame, et +chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait +mieux, on mangeait dans l'église même, et après le repas venait la +danse. L'Église se prêtait à ces joies enfantines. + +[Footnote 650: Ainsi à Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et +Sainte-Geneviève, etc. L'abbé Lebeuf a remarqué sur la façade de cette +dernière église un énorme anneau de fer où passaient leur bras ceux qui +venaient demander asile.--C'était encore dans l'église qu'on venait +déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints du _mal +des ardents_.] + +[Footnote 651: La _cloche d'argent_, à Reims, sonnait le 1er mars, pour +annoncer la reprise des travaux agricoles.] + + ... Pandentemque sinus et tota veste vocantem + Cæruleum in gremium. + +Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple, +exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné +tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée et la langue du peuple. +La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants pathétiques, +comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages qui nous a été +conservé. Le peuple élevait la voix, non pas le peuple fictif qui parle +dans le choeur, mais le vrai peuple venu du dehors, lorsqu'il entrait, +innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de la cathédrale, avec +sa grande voix confuse, géant enfant, comme le saint Christophe de la +légende, brut, ignorant, passionné, mais docile, implorant l'initiation, +demandant à porter le Christ sur ses épaules colossales. Il entrait, +amenant dans l'église le hideux dragon du péché; il le traînait, soûlé +de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit +l'immoler[652]. Quelquefois aussi, reconnaissant que la bestialité était +en lui-même, il exposait dans des extravagances symboliques sa misère, +son infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête des Fous, +_fatuorum_[653]. Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le +christianisme, comme l'adieu de l'homme à la sensualité qu'il abjurait, +se reproduisait aux fêtes de l'enfance du Christ, à la Circoncision, aux +Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où l'humanité, sauvée du +démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël et à Pâques. Le clergé +lui-même y prenait part. Ici les chanoines jouaient à la balle dans +l'église, là on traînait outrageusement l'odieux hareng du carême[654]. +La bête comme l'homme était réhabilitée. L'humble témoin de la naissance +du Sauveur, le fidèle animal qui de son haleine le réchauffa tout petit +dans la crèche, qui le porta avec sa mère en Égypte, qui l'amena +triomphant dans Jérusalem, il avait sa part de la joie[655]. Sobriété, +patience, ferme résignation, le moyen âge distinguait en l'âne je ne +sais combien de vertus chrétiennes. Pourquoi eût-on rougi de lui? Le +Sauveur n'en avait pas rougi[656]... Quel mal en tout cela? Tout +n'est-il pas permis à l'enfant? Plus tard, l'Église imposa silence au +peuple, l'éloigna, le tint à distance. Mais aux premiers siècles du +moyen âge, l'Église s'effarouchait si peu de ces drames populaires +qu'elle en reproduisait sur ses murailles les traits les plus hardis. À +Rouen[657], un cochon joue du violon; à Chartres, c'est un âne[658]; à +Essonne, un évêque tient une marotte[659]. Ailleurs, ce sont les images +des vices et des péchés sculptés dans la licence d'un pieux +cynisme[660]. L'artiste n'a pas reculé devant l'inceste de Loth, ni les +infamies de Sodome[661]. + +[Footnote 652: Voy. _App. 31._] + +[Footnote 653: Le légat, Pierre de Capoue, défendit en 1198 la +célébration de cette fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa +guère en France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.--En +1671, les enfants de choeur de la Sainte-Chapelle prétendaient encore +commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premières +stalles, avec la chape et le bâton cantoral.--À Bayeux, le jour des +Innocents, les enfants de choeur, ayant à leur tête un petit évêque qui +faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines les +basses.] + +[Footnote 654: Voy. _App. 36._] + +[Footnote 655: À Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la fête de +l'Âne.--Ducange: «In fine missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite, +missa est, ter hinnannabit; populus vero vice: Deo gratias, ter +respondebit: _Hinham, hinham, hinham._» _App. 142._] + +[Footnote 656: + + Nostri nec poenitet illas, + Nec te poeniteat pecoris, divine poeta. + + (VIRG.)] + +[Footnote 657: Au portail septentrional de la cathédrale (portail des +Libraires).] + +[Footnote 658: Sur un contrefort du clocher vieux.] + +[Footnote 659: À l'église de Saint-Guenault, des rats rongent le globe +du monde.--Aristote n'échappe pas à ce rire universel. À Rouen, il est +représenté courbé, les mains à terre, et portant une femme sur son dos.] + +[Footnote 660: Voy. les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame +d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essonne, etc. Dans l'église de l'Épine, +petit village près Châlon, il se trouve des sculptures très +remarquables, mais aussi très obscènes. Saint Bernard écrit vers 1125, à +Guillaume de Saint-Thierry; «À quoi bon tous ces monstres grotesques en +peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres à la vue des gens qui +pleurent leurs péchés? À quoi sert cette belle difformité, ou cette +beauté difforme? Que signifient ces singes immondes, ces lions furieux, +ces centaures monstrueux?»] + +[Footnote 661: C'était le sujet d'un bas-relief extérieur de la +cathédrale de Reims, que l'on a fait effacer.] + +Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et +de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne ne +riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe +d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec elle. +Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté; il mettait _sous +le chandelier l'âme de sa mère_. L'amour de la mère et du fils, de Marie +et de Jésus, était pour l'Église une riche source de pathétique. +Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la Vierge, portée +par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de la Sicile antique +cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la +grande place, on lui présente tout à coup l'image du Sauveur; elle +tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'envolent de son +sein portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle. + +À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi +des langues de feu; les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures +étaient illuminées[662]. À d'autres fêtes, l'illumination était au +dehors[663]. Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces prodigieux +monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes, +animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant +et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentelés, avec les +riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumière et la +voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas, dans l'ombre, +répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le vrai drame, le +vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité à travers les +trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité +passagère pour la fixer et l'éterniser dans la _Divina Commedia_. + +[Footnote 662: À la Sainte-Chapelle on voyait descendre de la voûte la +figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait de +l'eau sur les mains du célébrant.--À Reims, le jour de la Dédicace, on +plaçait un cierge allumé entre chaque arcade.] + +[Footnote 663: «Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris, +était une Vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de +la Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.» (Gilbert.)--Dans +certaines églises, le prêtre représentait au portail l'Ascension de +Notre-Seigneur.--Quelquefois même le clergé devait être obligé +d'accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de l'église; +par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche, comme on +l'avait fait à celle de Notre-Dame de Paris.] + +Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du +moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y +entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont +l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix +du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond +symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est +maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications +philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'église est un musée +gothique que visitent les habiles: ils tournent autour, regardent +irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien +ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur plaît dans +l'église, ce n'est pas l'église elle-même; ce sera le travail délicat +de ses ornements, la frange de son manteau, sa dentelle de pierre, +quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en décadence. + +Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou +telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces +pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand +mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis tenté +de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé dans +l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris, de +Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La pierre +s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de l'artiste. +L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au moyen âge: +«Le maître des pierres vives», _Magister de vivis lapidibus_[664]. + +[Footnote 664: Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza fît venir +d'Allemagne pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet. +Franchetti.)] + +On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique du +tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome l'a +condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le choeur. Cette +église, comme la cité romaine, est encore restreinte, exclusive; elle ne +s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle veut une initiation. +Elle aime encore les ténèbres des Catacombes où elle naquit; elle se +creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son berceau. Les +catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée, ils attendent +encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au dehors le cimetière; +la tour elle-même, l'organe et la voix de l'église, s'élève à côté. La +pesante arcade romane scelle de son poids l'église souterraine, +ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi tant que le christianisme +est en lutte, tant que dure la tempête des invasions, tant que le monde +ne croit pas à sa durée. Mais lorsque l'ère fatale de l'an 1000 a passé, +lorsque la hiérarchie ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde, +qu'elle s'est complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la +chrétienté, enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son +unité, alors l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour +embrasser le monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle +soulève ses voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade +romaine reparaît l'ogive orientale. + +Voilà un prodigieux entassement, une oeuvre d'Encelade. Pour soulever +ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs[665], les géants, ce +semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais non, ce +n'est pas là une oeuvre de géants, ce n'est pas un confus amas de choses +énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là quelque chose de +plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souffle de l'esprit. +Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant les +royaumes et brisant les empires; c'est lui encore qui a gonflé les +voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie +puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a +suscité d'un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L'esprit +est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine +dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il +en forme et déforme les traits; il creuse l'oeil de méditations, +d'expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées, +les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe +au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son +enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors, +au dedans de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit +bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue; il y +grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous +ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée +intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte +mystérieuse où le monde païen l'avait tenu[666], il la lança au ciel +cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus +haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir +d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la +respiration, si fortement battait ce coeur du genre humain, qu'il fit +jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour +recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la +croisée gothique, de cet _oeil ogival_[667], quand il fait effort pour +s'ouvrir, au douzième siècle. Cet oeil de la croisée gothique est le +signe par lequel se classe la nouvelle architecture. L'art ancien, +adorateur de la matière, se classait par l'appui matériel du temple, par +la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de +l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la +physionomie, mais l'oeil; non la colonne, mais la croisée; non le plein, +mais le vide. Au douzième et au treizième siècle, la croisée, enfoncée +dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une +grotte de granit, est toute retirée en soi; elle médite et rêve. Peu à +peu elle avance du dedans au dehors; elle arrive à la superficie +extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes +de la gloire céleste. Mais le quatorzième siècle est à peine passé que +ces roses s'altèrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce +des flammes, des coeurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois. + +[Footnote 665: Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été +l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de la +cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent encore, +s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent quarante-trois pieds +de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de cinq cents pieds de +Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de Paris).] + +[Footnote 666: À peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes +postérieures au douzième siècle. (Caumont.) C'est au douzième et au +treizième siècle qu'a lieu le grand élan de l'architecture ogivale.] + +[Footnote 667: On donne pour racine au mot _ogive_ le mot allemand +_aug_, oeil; les angles curvilignes ressemblent aux coins de l'oeil. +(Gilbert.)] + +Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit, quoi +qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau +l'étendre[668], la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe. Non, +tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos +saints, vos fleurs de pierre, vos forêts de marbre, vos grands christs +dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut qu'autour +de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle rayonne de +chapelles[669]. Au delà de l'autel, dressons un autel, un sanctuaire +derrière le sanctuaire; cachons derrière le choeur la chapelle de la +Vierge; il me semble que là nous respirerons mieux; là il y aura des +genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne peut plus +soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par delà la +mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font +obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du sanctuaire, +que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon du ciel? + +[Footnote 668: Au treizième siècle, le choeur devint plus long qu'il +n'était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour du +sanctuaire, et ils furent toujours bordés de chapelles.] + +[Footnote 669: Ce fut surtout au onzième siècle qu'on employa +généralement cette disposition.] + +Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit, qui +semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, elle +se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante +fécondité au nombre, au rythme d'une géométrie savante. La géométrie et +l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a calculé +dans les derniers temps que la courbe la plus propre à faire une voûte +solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie comme la plus +belle, pour le dôme de Saint-Pierre. + +Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture +gothique, dans la cathédrale de Cologne[670]; c'est un corps régulier +qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la régularité +des cristaux. La croix de l'église normale est strictement déduite de la +figure par laquelle Euclide construit le triangle équilatéral[671]. Ce +triangle, principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des +voûtes; il tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse +maigreur des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des +arcades byzantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs +subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le +nombre humain, celui des doigts; douze le nombre divin, le nombre +astronomique; ajoutez-y sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les +tours[672] et dans tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du +carré et se subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le +triangle, s'exfolient en hexagone, en dodécagone[673]. La colonne a dans +le rapport de son diamètre à la hauteur les proportions de l'ordre +dorique[674]. La hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au +principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l'architecture +gothique subsistent les traditions de l'antiquité. + +[Footnote 670: _App. 143._] + +[Footnote 671: Nous empruntons cette observation, et généralement tous +les détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne, +par Boisserée (franç. et allem.),1823.] + +[Footnote 672: Les églises métropolitaines avaient des tours; les +églises inférieures, seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie se +conservait jusque dans la forme extérieure de l'église.] + +[Footnote 673: De plus, le choeur est terminé par cinq côtés d'un +dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un octogone.] + +[Footnote 674: Ce rapport est celui de 1 à 6, et de 1 à 7.] + +L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante pieds. Ce +nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la hauteur des +colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de la largeur de l'arcade, la +façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a trois fois la +largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La +largeur du tout est égale à la longueur du choeur et de la nef[675], +égale à la hauteur du milieu de la voûte[676]. La longueur est à la +hauteur comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas-côtés, se +reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants qui +soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du +Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du +choeur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent. + +[Footnote 675: Le porche, le carré de la transversale, les chapelles +avec le bas-côté qui les sépare du choeur, sont chacun égaux à la +largeur de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale. +La largeur de la transversale, ou croisée, est, avec sa longueur totale, +dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du choeur et de la nef, +dans le rapport de 2 à 3.] + +[Footnote 676: La hauteur des voûtes latérales égale 2/5 de la largeur +totale, c'est-à-dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds.--Pour la voûte du milieu, +la largeur dans l'oeuvre est à la hauteur dans le rapport de 2 à 7, et +pour les voûtes latérales, dans le rapport de 1 à 3. À l'extérieur, la +largeur principale de l'église égale la hauteur totale. La longueur est +à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même rapport entre la hauteur de +chaque étage et celle de l'ensemble.] + +Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes +les églises. Celle de Reims a 7 entrées; celle de Reims et de Chartres 7 +chapelles autour du choeur. Le choeur de Notre-Dame de Paris a 7 +arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois 9), large de 42 (6 +fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours, et le diamètre d'une +des grandes roses; les tours de la même église ont 216 pieds (17 fois +12). On y compte 297 colonnes (297:3=99, qui, divisé par 3=33, qui, +divisé par 3=11), et 45 chapelles (5x9). Le clocher qui en surmontait la +croisée avait 104 pieds comme la voûte principale. Notre-Dame de Reims a +dans son oeuvre 408 pieds (:2 donne 204, hauteur des tours de Notre-Dame +de Paris; 204:17=12)[677]. Chartres 396 pieds (:6=66, qui divisé par +2=33=3x11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen et des cathédrales de +Strasbourg et de Chartres sont toutes les trois de longueur égale (244 +pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est haute de 110 pieds (110:10=11), +longue de 110, large de 27 (3e puissance de 3)[678]. + +[Footnote 677: La longueur extérieure est de 348 p. 8 p.; 438 est +divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divisé par 12, il donne 365,5, le +nombre des jours de l'année plus une fraction, ce qui est un degré +encore d'exactitude.--Il y a 36 piliers-butants extérieurs, 34 +intérieurs.--L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21 +arcades latérales.] + +[Footnote 678: Nous sommes revenus sur ce point de vue dans +l'Introduction du volume sur la _Renaissance_.] + + * * * * * + +À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique sacrée? +Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents (Vitet, +Église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que +l'_architecture ogivale_, celle qu'on dit improprement gothique, est due +tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons. L'_architecture +romane_, celle des prêtres, finit au douzième siècle. + +Les maçons, cette, vaste et obscure association partout répandue, eurent +leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe aussi +ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau païen, +sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le monde le +grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de Salomon. Avec +quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et perdus dans +l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes, il faut, pour le +savoir, parcourir les parties les plus reculées, les plus inaccessibles +des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts aériens, aux dernières +pointes de ces flèches où le couvreur ne se hasarde qu'en tremblant, +vous rencontrerez souvent, solitaires sous l'oeil de Dieu, aux coups du +vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d'oeuvre d'art et de +sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie. Pas un nom, pas un signe, +une lettre: il eût cru voler sa gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu +seul, _pour le remède de son âme_. Un nom qu'ils ont pourtant conservé +par une gracieuse préférence, c'est celui d'une vierge qui travailla +pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent +la prodigieuse flèche, y fut placée par sa faible main[679]. Ainsi dans +la légende, le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu +ébranler, roule sous le pied d'un enfant[680]. C'est aussi une vierge +que la patronne des _maçons_, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue +géométrique, sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de +Cologne. Une autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, percée +d'une trinité de fenêtres. + +[Footnote 679: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui +commença les tours en 1277. (1833.) Il est établi maintenant que la +flèche est de 1439. (1860.)] + +[Footnote 680: C'est la légende du Mont Saint-Michel.] + +Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le +comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il +s'en fût tenu au même type[681], s'il fût resté assujetti par l'harmonie +géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties de +l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul et +l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de +l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente +personnalité[682]; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de Paris, +sur les tombeaux de Rouen[683], sur les pierres tumulaires et les +méandres de l'église de Reims[684]. L'inquiétude du nom et de la gloire, +la rivalité des efforts poussa ces artistes à des actes désespérés. À +Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant son neveu par +envie. Vous voyez dans une église de cette dernière ville, sur la même +pierre, les figures hostiles et menaçantes d'Alexandre de Berneval et de +son disciple poignardé par lui. Leurs chiens, couchés à leurs pieds, se +menacent encore. L'infortuné jeune homme, dans la tristesse d'un destin +inaccompli, porte sur sa poitrine l'incomparable rose où il eut le +malheur de surpasser son maîtres[685]. + +[Footnote 681: La voûte du choeur est seule achevée; elle a deux cents +pieds de hauteur. M. Boisserée a ajouté à sa _Description_ un projet de +restauration et d'achèvement, d'après les plans primitifs des +architectes qui ont été retrouvés, il y a peu années.] + +[Footnote 682: On voit Ingelramme diriger les travaux à Notre-Dame de +Rouen, et construire le Bec en 1214; Robert de Luzarche bâtir, en 1220, +la cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de Long-Pont, en +1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le +portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.] + +[Footnote 683: Le tombeau de Marcdargent à Saint-Ouen.] + +[Footnote 684: _App. 144._] + +[Footnote 685: Berneval acheva, vers le commencement du quinzième +siècle, la croisée de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son +élève fit celle du nord, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut +pendu.] + +Comment compter nos belles églises du treizième siècle? Je voulais du +moins parler de Notre-Dame de Paris[686]. Mais quelqu'un a marqué ce +monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais ne se +hasardera d'y toucher. C'est sa chose désormais, c'est son fief, c'est +le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une +cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi +haute que ses tours. Si je regardais cette église, ce serait comme livre +d'histoire, comme le grand registre des destinées de la monarchie. On +sait que son portail, autrefois chargé des images de tous les rois de +France, est l'oeuvre de Philippe-Auguste; le portail sud-est de saint +Louis[687], le septentrional de Philippe-le-Bel[688]; celui-ci fut fondé +de la dépouille des Templiers, pour détourner sans doute la malédiction +de Jacques Molay[689]. Ce portail funèbre a dans sa porte rouge le +monument de Jean-sans-Peur[690], l'assassin du duc d'Orléans. La grande +et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à l'histoire plus qu'à +la religion. Elle a peu d'élan, peu de ce mouvement d'ascension si +frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes +longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrêtent l'élan; ce sont +plutôt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de prier. + +[Footnote 686: Alexandre III posa la première pierre de Notre-Dame de +Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223. +La nef est également du commencement du treizième siècle.] + +[Footnote 687: Il fut commencé en 1257.] + +[Footnote 688: Il fut commencé en 1312 ou 1313.] + +[Footnote 689: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le brûla.] + +[Footnote 690: 1404-19.] + +Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims, +celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des +cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie +colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste, +la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte +plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise +l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée +batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils +font la moue à la ville, tandis qu'au pied du Clocher-à-l'Ange le peuple +est pilorié. + +Saint-Denis est l'église des tombeaux; non pas une sombre et triste +nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi +et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de saint Louis qui l'a +bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée et légère, comme pour +moins peser sur les morts. La nef s'élève au choeur par un escalier qui +semble attendre le cortège des générations qui doivent monter, +descendre, avec la dépouille des rois. + +À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait +atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la virginité, +moment court, moment adorable, où rien ne peut rester ici-bas. Au moment +de la beauté pure, il en succède un autre que nous connaissons bien +aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie a déjà pesé, +quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire, qu'un +pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors ce n'est pas +trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles du coeur. +C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut l'église +gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une délicieuse +coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles imposants[691], +charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours, comme des chatons +de diamants, fine et transparente dentelle de pierre filée au fuseau des +fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et triomphante, à mesure +qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beauté, +le bracelet flotte autour d'un bras amaigri; vous savez trop, la pensée +vous brûle, vous languissez d'amour impuissant. + +[Footnote 691: Ces triangles sont l'ornement de prédilection du +quatorzième siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de +croisées du treizième. Voyez celles de Notre-Dame de Paris.] + +L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il +s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il la +creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint la +soeur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut +aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série +de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. On +trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les +subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des +troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la +passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et +aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a +entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité +extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et +exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans +l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche +dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d'un +coeur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer, +déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras +pas ton Dieu. + +En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que +l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et naturelle +du christianisme se développa de plus en plus et envahit l'Église. La +végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit sur la terre et +donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des +représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des +apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui +reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture[692]; +celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses +soeurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla la +sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, l'homme mit partout son +image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis en son +propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refusé l'asile +du temple à ces pauvres morts? Ils se contentèrent d'abord d'une simple +dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la tombe +s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe fut un mausolée, un +catafalque de pierre qui emplit l'église, que dis-je? ce fut une +chapelle, une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison, fut +heureux de garder lui-même une chapelle[693]. + +[Footnote 692: La peinture sur vitres commence au onzième siècle. _App. +145._] + +[Footnote 693: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul +autel, une seule image du premier au douzième siècle? Il s'agit, bien +entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait +saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la +première fois à côté du Fils au commencement du treizième siècle et ne +siège à la première place qu'en 1360. Voy. _Renaissance_, Introduction. +(1860.)] + +La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un +léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain. +L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né de la croyance au +miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision; +j'emprunte le mot de saint Augustin: _Credo quia absurdum_. La maison +divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes colonnes; +si elle accepte un appui matériel, c'est pure condescendance; il lui +suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s'il +est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines +colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l'architecture gothique +le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais c'est aussi +son principe de mort. Le jour où l'amour manquera, l'étrangeté, la +bizarrerie des formes, ressortiront à loisir, et le sentiment du beau +sera choqué, tout aussi bien que la logique[694]. + +[Footnote 694: L'architecture tomba de la poésie au roman, du +merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe au +quinzième siècle, lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs +pointes de haut en bas. Voir les clochers de Saint-Pierre de Caen, qui +semblent prêts à vous écraser.] + +L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit +l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La +laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion +d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché, +le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié; mais +enfin il y est. Le génie grec divinise souvent la bête; les lions de +Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique +bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le +diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne? +Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans ce +pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté +effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas craint +d'offrir à l'âme sanctifiée. + +Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le, +quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de +l'église s'appuie sur d'innombrables contre-forts[695], laborieusement +dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir +entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée d'une vieille maison +qui menace, ou d'un bâtiment inachevé. + +[Footnote 695: Ces béquilles architecturales exigent un continuel +raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne +soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent +parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de Thésée. Voy. +_Renaissance_, Introduction. (1860.)] + +Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable +dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société +d'où il est sorti, était trop inégale et trop injuste. Le régime des +castes, si peu atténué qu'il était par le christianisme[696], subsistait +encore. L'Église sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple; +elle s'en éloigna, elle fit alliance avec la féodalité, sa vieille +ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle +s'associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes +qu'elle-même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte +au pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du quinzième siècle, +punis d'avoir résisté à l'établissement d'un impôt[697]. Cette figure du +peuple pilorié est un stigmate pour l'Église elle-même. La voix des +suppliciés s'élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un +tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par +corvées, élevées des dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de +l'orgueil des évêques et des seigneurs, toutes remplies de leurs +insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces +pierres il y avait trop de pleurs. + +[Footnote 696: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore. +Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de +l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même +sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que cette +forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore dans les +colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave et est +l'allié du maître. Voy. _Renaissance_, Introduction. (1860.)] + +[Footnote 697: Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de +cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de +l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés de +coups, présentent des rôles d'impôts lacérés.] + +Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir +sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la +_consommation_. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait +reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un Christ +éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se représente +partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour +acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire, +étrangère, souvent contraire à l'influence ecclésiastique. Le peuple, +tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre le saint, le +Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, il élève, il épure cet idéal +dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il +apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon +roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de +guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple _baron_ du +Saint-Sépulcre. L'idéal grandit encore dans Thomas de Kenterbury, +délaissé de l'Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré +de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l'heure +l'idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au +quinzième siècle, non seulement dans l'homme du peuple, mais dans la +femme, dans Jeanne-la-Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le +peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge. + +Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu +en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un +présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, qui mit sur la +terre un ciel, elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle parut +la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan poussa sur l'église +inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est dans les grotesques du +quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu; il n'a jamais pu +apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est jamais qu'un +moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour s'être fait +humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être devenu grand comme +le monde. + +En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen +âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous +aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre +mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est en vain +que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours +suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints +font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent des +grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur...» +Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde +oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur dépouille. Dieu lui +accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de cadran. (1833.) + +J'ai tiré ce volume, en grande partie, des Archives nationales. Un mot +seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait à l'auteur un +devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquités, sur le paisible +théâtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirés. Son livre, c'est +sa vie. + +Le noyau des Archives est le Trésor des chartes et la collection des +registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de beaucoup +la plus considérable des Archives (section historique, domaniale et +topographique, législative et administrative), occupent au Marais le +triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans l'antiquité, +histoire dans l'histoire. Une tour du quatorzième siècle garde l'entrée +de la royale colonnade du palais des Soubise. On s'explique en entrant +la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne puis, prince ne daigne, +Rohan suis.» + +Le _Trésor des chartes_ contient dans ses registres la suite des actes +du gouvernement depuis le treizième siècle, dans ses chartes, les actes +diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion +des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce qui +constituait, comme on le disait, _les droits du roi_. C'était le vieil +arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en brèche +la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut confié +tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à un +chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur général. +Parmi ces _trésoriers des chartes_, il faut citer un Budé, deux de +Thou[698]. Les destinées de ce précieux dépôt ne furent autres que +celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité royale prit plus de +nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des chartes; véritable +trésor, en effet, où l'on trouvait des titres à exploiter, où l'on +péchait des terres, des châteaux, mainte fois des provinces. Les fils de +Philippe-le-Bel, cette génération avide, firent faire le premier +inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la France, +après les guerres des Anglais, se cherchait elle-même, visita le Trésor +et s'affligea de la confusion qui s'y était mise (1371); le trésor était +comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre sous Charles +VIII. Sous Henri III, le désordre est au comble. De savants hommes y +aident: Brisson et du Tillet, _qui travaillent pour le roi_, emportent +et dissipent les pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de +la _France ancienne_, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet +inventaire des droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu. +Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter les Archives: par toute +la France il rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un +grand et admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers +qu'il employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi, +les Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son oeuvre, +réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce +travail est le livre des _Droits du roy_, de Pierre Du Puy. C'est un +savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme +intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de +l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne; que la Lorraine, +dépendance originaire du royaume _français_ d'Austrasie et de +Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une telle +érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter la +centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives, +trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins +légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi +quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux +archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses titres. +Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit son droit +de franc-aleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits +anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes +voulaient des écrits. + +[Footnote 698: Voir la notice du Du Puy, sur l'_Histoire du Trésor des +chartes_, manuscrit in-4{o} de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin +de son livre sur les _Droits du Roy_. (1655.) Voy. aussi Bonamy, dans +les _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_.] + +Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux, +notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. Il +fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour avoir droit +de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être réunie à +celle de procureur général au Parlement de Paris. M. d'Aguesseau +provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un homme qui +était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées au Trésor +des chartes et qui en faisait trafic[699]. + +[Footnote 699: Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une +copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la Bibliothèque du Roi, +fonds de Clairambault.] + +La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la +confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les +avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, sont +venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de +Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables et +fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de Clotaire, +sont sortis de leur asile ecclésiastique et sont venus comparaître à +cette grande revue des morts. Dans cette concentration violente et +rapide de tant de titres, beaucoup périrent, beaucoup furent détruits: +les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous le titre +de _Bureau du triage des titres_. La confiscation révolutionnaire ne +s'appuyant pas sur l'autorité des textes, des titres écrits, comme la +confiscation monarchique, n'avait que faire de ces parchemins. Son titre +unique était le _Contrat social_, comme le _Coran_ pour celui qui brûla +la bibliothèque d'Alexandrie. + +Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des +monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle +opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères, châteaux, +dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le plancher, réunit +tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble de papiers, les +fenêtres mêmes étaient obstruées, tandis que l'archiviste louait +plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait faire des recherches, il +fallait de la chandelle en plein midi. La Révolution, une fois pour +toutes, y porta le jour. + +Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de la +science) furent deux députés de la Convention: MM. Camus et Daunou. M. +Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la république avec +la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M. +Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des Archives, et à cette +époque les archives de France devenaient celles du monde. Cette +prodigieuse classification lui appartient. C'était alors un glorieux +temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la première +fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou recevait les dépouilles +du Vatican. D'autre part du Nord et du Midi, arrivaient à l'hôtel +Soubise les archives d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique; deux de nos +collègues étaient allés chercher celles de Hollande. + +Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe. +On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des +inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc. +Toutefois, il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons. +Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, quoique +même plusieurs ministères continuent de garder les leurs, l'encombrement +finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons, car nous sommes +la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute révolution se fait +à notre profit. Il nous suffit d'attendre: «Patiens, quia æternus.» + +Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la +monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga; la charte de +Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République +dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille[700], minute des Droits +de l'homme, urne des députés, et la grande machine républicaine, le coin +des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ait laissé +quelque chose; le pape nous a repris ses archives, mais nous avons gardé +par représailles les brancards sur lesquels il fut porté au sacre de +l'empereur. À côté de ces jouets sanglants de la Providence, est placé +l'immuable étalon des mesures que chaque année l'on vient consulter. La +température est invariable aux Archives. + +[Footnote 700: Ces divers objets ont été déposés aux Archives en vertu +des décrets de nos Assemblées républicaines.] + +Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes +manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux, +j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de +Saint-Vannes: «Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux +siècles des siècles!» + +Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir, dans le silence apparent de +ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de +la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps ne +demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas +des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord, +les familles et les fiefs, blasonnés dans leur poussière, réclamaient +contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alléguant qu'à tort la +centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de nos rois +prétendaient n'avoir pas été effacées par la multitude des lois +modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au +champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort. Tous vivaient et +parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langues que +faisait taire rudement la grande voie de la République et de l'Empire. + +Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît. +Tous, vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme +individuel, le général comme général; le Fief a raison, la Monarchie +davantage, encore plus la République!... La province doit revivre; +l'ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte +géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que, la +diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à son +tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de +classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle +systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter mal +aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque chose de +revivre. + +Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se +soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme dans +le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou dans la _Danse des morts_. +Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de la +reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ne trouveront cela ni +beau ni vrai; ils seront choqués surtout de la dureté des oppositions +provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire observer aux +critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne reconnaissent point +leurs aïeux, que nous avons entre tous les peuples, nous autres +Français, ce don que souhaitait un ancien, le don d'oublier. Les chants +de Roland et de Renaud, etc., ont certainement été populaires; les +fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà si loin au seizième +siècle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes: «Il n'y a, dans +notre vieille littérature, que le _Roman de la Rose_.» Du temps de Du +Bellay, la France a été Rabelais, plus tard Voltaire. Rabelais est +maintenant dans le domaine de l'érudition. Voltaire est déjà moins lu. +Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant lui-même. + +La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette +vieille France hétérogène que j'ai décrite. Le Gascon ne voudra pas +reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. À quoi je +répondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France. Je +la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de ses vieilles +originalités de provinces. Les derniers volumes de cette histoire la +présenteront dans son unité (1833). + + + + +APPENDICE + + +1--page 4--_En latitude, les zones de la France se marquent par leurs +produits..._ + +Arthur Young, _Voyage agronomique_, t. II de la traduction, p. 189: «La +France peut se diviser en trois parties principales, dont la première +comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, les oliviers. +Ces plants forment les trois districts: 1º du Nord, où il n'y a pas de +vignobles; 2º du Centre, où il n'y a pas de maïs; 3º du Midi, où l'on +trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne de démarcation +entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas la vigne, est, +comme je l'ai moi-même observé, à Coucy, à trois lieues du nord de +Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le Maine, et à +Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation, peut-être trop +rigoureuse, est pourtant généralement exacte. + +Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est enrichi +en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol et de +climat qui caractérise notre patrie: + +«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y +voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des +châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande +partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du +seizième siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des +plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à +procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du +trouvère Thibault, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses +jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au +commencement du dix-septième siècle. Nous avons longtemps envié à la +Turquie la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces +plus belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en +France avant François Ier, et l'artichaut avant le seizième siècle. Le +mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du quatorzième +siècle. Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île +de Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de +Babylone; l'acacia dans la Virginie; le frêne noir et le thuya, au +Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillières; le +réséda en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le +micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil; la +gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à +Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune, +en Sibérie; la balsamine, dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de +Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à +la Chine; la rhubarbe, en Tartane; le blé sarrasin, en Grèce; le lin de +la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping (_Description +de la France_, t. I, p. 51).--V. aussi de Candolle, sur la _Statistique +végétale de la France_, et A. de Humboldt, _Géographie botanique_. + + +2--page 7--_Le génie de la Bretagne_, etc... + +Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à droite ni à +gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui semblait donner +tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement de l'homme dans +la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinoza. + + +3--page 8--_Saint-Malo et Nantes_, etc... + +Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il pas ajouter +si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur payer tout ce +que leur doit la France? + +Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des +familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie et +l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on veut +faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, et les +moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime. + + +4--page 11, note 3--_Dans les Hébrides et autres îles_, etc... V. +Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's Hébrides, etc. Naguère encore, le +paysan qui voulait se marier demandait femme au lord de Barra, qui +régnait dans ces îles depuis trente-cinq générations. Solin, c. XXII, +assure déjà que le roi des Hébrides n'a point de femmes à lui, mais +qu'il use de toutes. + + +5--page 14 et note--_Superstitions bretonnes..._ + +D'autres se découvrent quand l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, +193).--Le respect des lacs et des fontaines s'est aussi conservé: ils y +apportent à certain jour du beurre et du pain. (Cambry, III, 35. Voy. +aussi Depping, 1, 76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait +solennellement, le premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, +26.)--Dans l'Anjou, les enfants demandaient leurs étrennes, en criant: +MA GULLANNEU (Bodin, _Recherches sur Saumur_).--Dans le département de +la Haute-Vienne en criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans +les Orcades la fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden +(? Logan, II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un +village du Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (_Sur les Dialectes du +Dauphiné_, p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, +voir paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser +le soleil levant. (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le +soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, _Recherches sur l'Anjou_, +I, 86.) + + +6--page 16--_Un mot profond a été dit sur la Vendée_, etc.. + +Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises de Nantes, +octobre 1832. + + +7--page 18--_Le dolmen de Saumur..._ + +C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds de long sur +dix de large et huit de haut, le tout formé de onze pierres énormes. Ce +dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un autre qu'on aperçoit +sur une colline. J'ai souvent remarqué cette disposition dans les +monuments druidiques, par exemple, à Carnac. + + +8--page 21--_L'abbaye de Fontevrault..._ + +En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de colonnes et +de pilastres, cinq grandes églises, et plusieurs statues, entre autres +celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard Coeur-de-Lion, avait +disparu. + + +9--page 22--_Le Poitou, le pays du mélange, des mulets..._ + +Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la Provence, le +Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est plus fêtée que +celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut jusqu'à 3,000 +francs. (Dupin, _Statistique des Deux-Sèvres_.) + +_Des vipères..._ + +Les pharmaciens en achetaient beaucoup dans le Poitou.--Poitiers +envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. (_Stat. de la Vendée_, +par l'ingénieur La Bretonnière.) + + +10--page 25--_Vers La Rochelle, une petite Hollande_, etc.. + +Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La difficulté à +vaincre, c'était moins le flux de la mer que les débordements de la +Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les _cabaniers_ (habitants de +fermes appelées cabanes) marchent avec des bâtons de douze pieds pour +sauter les fossés et les canaux.--Le _Marais mouillé_, au delà des +digues, est sous l'eau tout l'hiver. (La Bretonnière.)--Noirmoutiers est +à douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et on trouve des digues +artificielles sur une longueur de onze mille toises.--Les Hollandais +desséchèrent le _marais du Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture +des Hollandais_. (_Statistique_ de Peuchet et Chanlaire. Voyez aussi la +_Description de la Vendée_, par M. Cavoteau, 1812.) + + +11--page 26--_Le pape protégea La Rochelle contre les seigneurs..._ + +Raymond Perraud, né à La Rochelle, évêque et cardinal, homme actif et +hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles qui défendent à +tout juge forain de les citer à son tribunal. + + +12--page 27--_La Vendée qui a quatorze rivières, et pas une +navigable..._ + +Voy. _Statist. du départ. de la Vienne_, par le préfet Cochon, an +X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable jusqu'à Limoges; +depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans la Dordogne; elle +eût joint Bordeaux et Paris par la Loire; mais la Vienne a trop de +rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable jusqu'à Poitiers, de +manière à continuer la navigation de la Vienne. Châtellerault s'y est +opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la Charente devenait navigable +jusqu'au-dessus de Civray, cette navigation, unie au Clain par un canal, +ferait communiquer en temps de guerre Rochefort, la Loire et +Paris.--Voy. aussi Texier, _Haute-Vienne_; et La Bretonnière, _Vendée_. + +_N'était ni plus religieuse ni plus royaliste que bien d'autres +provinces frontières..._ + +J'ai déjà cité le mot remarquable de M. le capitaine Galleran.--Genoude, +_Voyage en Vendée_, 1821: «Les paysans disent: Sous le règne de M. Henri +(de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_ ceux des leurs qui +étaient républicains. Pour dire le bon français, ils disaient _le parler +noblat_.--Les prêtres avaient peu de propriétés dans la Vendée; toutes +les forêts nationales, dit La Bretonnière (p. 6), proviennent du comte +d'Artois ou des émigrés; une seule, de cent hectares, appartenait au +clergé. + + +13--page 29--_Dans les montagnes d'Auvergne..._ + +L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou neuf heures. +(Legrand d'Aussy, p. 283.) Voy. divers détails de moeurs, dans les +_Mémoires_ de M. le comte de Montlosier, 1{er} vol.--Consulter aussi +l'élégant tableau du Puy-de-Dôme par M. Duché; les curieuses Recherches +de M. Gonod sur les antiquités de l'Auvergne; Delarbre, etc. + + +14--page 31--_Le Rouergue..._ + +C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au roi (Louis +VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. Voy. le +_Glossaire_ de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de paix_, et la +Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile de Clermont, +publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et Chanlaire, +_Statistique de l'Aveyron_, et surtout l'estimable ouvrage de M. +Monteil. + + +15--page 34--_Dans les Landes les troupeaux de moutons noirs_, etc... + +Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons noirs dans +le Roussillon (Voy. Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. Cette couleur +n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue. + +_Vous les rencontrez montant des plaines_, etc... + +Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons est +presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et +de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix mille à +quarante mille. La route est de vingt à trente jours. (Darluc, _Hist. +nat. de Provence_, 1782, p. 303,329.)--_Statistique de la Lozère_, par +M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31: «Les moutons +quittent les basses Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin de +floréal, et arrivent sur les montagnes de la Lozère et de la Margéride, +où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le bas Languedoc au retour +des frimas.»--Laboulinière, I, 245: Les troupeaux des Pyrénées émigrent +l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux. + +_En Espagne, sous la protection de la compagnie de la Mesta_, etc.. + +_A year in Spain, by an American_, 1832: Au seizième siècle, les +troupeaux de la Mesta se composaient d'environ sept millions de têtes. +Tombés à deux millions et demi au commencement du dix-septième, ils +remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent à +cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de +bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils +abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le +tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de leur +être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des _entregadors_, +des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, harcèlent et accablent +les fermiers. + + +16--page 36--_L'escalier colossal des Pyrénées_, etc.. + +Dralet, 1,5,--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un coup et à la +fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, dont le fond est +le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne. Elles +dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles +s'ouvre l'immense perspective des plaines de l'Aragon. Au nord, les +montagnes primitives s'enchaînent étroitement et forment une bande de +plus de quatre myriamètres d'épaisseur... Cette bande se compose de sept +ou huit rangs, de hauteur graduellement décroissante.» Cette +description, contredite par M. Laboulinière, est confirmée par M. Élie +de Beaumont. L'axe granitique des Pyrénées est du côté de la France. + + +17--page 38--_Comparez les deux versants_, etc.. + +Dralet, II, p. 197: «Le territoire espagnol, sujet à une évaporation +considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir les bêtes à +cornes; et comme les ânes, les mules et mulets se contentent d'une +pâture moins succulente que les autres animaux destinés aux travaux de +l'agriculture, ils sont généralement employés par les Espagnols pour le +labourage et le transport des denrées. Ce sont nos départements +limitrophes et l'ancienne province de Poitou, qui leur fournissent ces +animaux; et la quantité en est considérable. Quant aux animaux destinés +aux boucheries, c'est nous qui en approvisionnons aussi les provinces +septentrionales, particulièrement la Catalogne et la Biscaye. La ville +seule de Barcelone traite avec des fournisseurs français pour lui +fournir chaque jour cinq cents moutons, deux cents brebis, trente +boeufs, cinquante boucs châtrés, et elle reçoit en outre plus de six +mille cochons qui partent de nos départements méridionaux pendant +l'automne de chaque année. Ces fournitures coûtent à la ville de +Barcelone deux millions huit cent mille francs par an, et l'on peut +évaluer à une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes +de la Catalogne. La Catalogne paie en piastres et quadruples, en huile +et lièges, en bouchons.» Les choses ont dû, toutefois, changer beaucoup +depuis l'époque où écrivait Dralet (1812). + + +18--page 38--_Aux foires de Tarbes_, etc.. + +Arthur Young, t. I, p. 57 et 116: «Nous rencontrâmes des montagnards +_qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé par en voir à +Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de grandes +culottes.»--«On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de la farine +d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe, +ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la différence de +race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre les montagnards +d'Écosse et ceux des Pyrénées: c'est que ceux-ci sont plus riches, et +sous quelques rapports plus policés que les diverses populations qui les +entourent. + +_Le Béarnais et le Basque..._ + +Iharce de Bidassouet, Gantabres et Basques, 1825, in-8{o}: «Le peuple +basque, qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses champs, +et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de cochons, +vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des +Pyrénées...»--Laboulinière, t. III, p. 416: + + Bearnes + Faus et courtes. + Bigordan + Pir que can. + +«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le +Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture +mêlée d'un peu de rudesse.»--Dralet, I, 170: «Ces deux peuples _ont +d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de +mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et perd +de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il conserve +néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le Béarnais est +irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la crainte de la +flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir aux moyens +judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de même des +autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la Méditerranée: +tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle part autant +d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du Comminges, du +Conserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont bâties le long de +cette chaîne de montagnes.» + + +19--page 41--_Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de +bois de chauffage..._ + +Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en +Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait une branche +d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterels, et la défend des +neiges.-Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées vient du mot +grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été mis par les +bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8 mai 1670: «Il +n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses reprises par la +malice des habitants, ou pour faire convertir les bois en prés ou +terrains labourables.» + + +20--page 43, note 2--_Le Cers_, etc.. + +Senec. Quæst. natur. I. III, c. XI: «Infestat..... Galliam Circius: cui +ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem +coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in Gallia +moraretur, et vovit et fecit.» + + +21--page 45--_Les deux Chénier..._ + +Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père était consul +général; mais leur famille était de Limoux, et leurs aïeux avaient +occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de Languedoc et de +Roussillon. + + +22--page 48--_Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus..._ + +Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles, id., III, 645.--Papon, I, +20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum vento +fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à Innocent +III qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: «multi ex +prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, nequivimus colloquio +interesse; sicque factura est ut necessario negotium differetur.»(Epist. +Innoc. III, éd. Baluze, II, 762.) Il y eut des lépreux à Martigues +jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. En général, les maladies +cutanées sont communes en Provence. (Millin, IV, 35.) + +_Les marais pontins de la Provence..._ + +Il y a quatre cent mille arpents de marais. (Peuchet et Chanlaire, +_Statistique des Bouches-du-Rhône_.) Voy. aussi la _Grande Statistique_ +de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4{o}.--Les marais d'Hyères rendent cette +ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des fruits +et des fleurs. De même à Fréjus. (_Statistique du Var_, par Fauchet, +préfet, an IX, p. 52, sqq.) + + +23--page 49--_Le Rhône symbole de la contrée..._ + +On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du culte +sanguinaire de Mithra. On voit à Arles, à Tain et à Valence des autels +tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la Bâtie-Mont-Saléon, +ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en 1804, on a trouvé un +groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un autel mithriaque +consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon consacré à +Septime-Sévère. (Millin, _passim_.) + + +Page 52 et note 1--_Le drac, la tarasque..._ + +Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en Espagne.--L'Isère +est surnommée le _serpent_, comme le Drac le _dragon_; tous deux +menacent Grenoble: + + Le serpent et le dragon + Mettront Grenoble en savon. + +--À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le +_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la langue +des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre dont la +ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen, c'est un +mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait autrefois la +gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait délivré la ville de +ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme saint Marcel délivra +Paris du monstre de la Bièvre, etc. + + +24--page 51--_Fréjus..._ + +«Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les communes voisines +ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de leur population.» +(Fauchet, an IX, _loc. cit._) + + +25--page 52 et note I--_Fidélité du peuple provençal aux vieux +usages..._ + +Millin, III, 346. La fête patronale de chaque village s'appelle +_Romna-Vagi_, et par corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait +souvent un voyage de Rome que le seigneur faisait ou faisait faire +(?)--Millin, III, 336. C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou +_calandeau_; c'est une grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et +d'huile. On criait autrefois en la plaçant: _Calene ven, tout ben ven_, +calende vient, tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre +le feu à la bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On +trouve le même usage en Dauphiné. (Champollion-Figeac, p. 124.) On +appelle _chalendes_ le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendal_, +nom que l'on donne à une grosse bûche que l'on met au feu la veille de +Noël au soir, et qui reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès +qu'elle est placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en +faisant le signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _balisa la +chalendal_. Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et +l'on ne peut pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins +par la gale.-Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois +chiches à certaines fêtes, non seulement à Marseille, mais en Italie, en +Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville +croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une +_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce jour +que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_.--À certaines fêtes, +les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux Panepsies.) + + +26--page 52, note 2--_Procession du bon roi René à Aix_, etc... + +Millin, II, 299. On y voyait le duc d'Urbin (le malheureux général du +roi René) et la duchesse d'Urbin montés sur des ânes; on y voyait une +âme que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en +carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le temple de Salomon, et +l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de la +jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc. + + +27--page 56--_Ces hommes de la frontière, raisonneurs et intéressés..._ + +On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois des traces +singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires qui +jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière assez +intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne +pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la +Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un +procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur +éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.» +(Champollion-Figeac, _Patois du Dauphiné_, p. 67.) + + +28--page 60--_Metz, Toul et Verdun..._ + +Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la Lorraine en +général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se trouve à la +bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et fidèle du pays +Messin_, etc.--Les trois évêques étaient princes du Saint-Empire.--Le +comté de Créange et la baronnie de Fenestrange étaient deux +francs-alleus de l'Empire. + + +29--page 61--_On portail l'épée devant l'abbesse de Remiremont..._ + +Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de la +ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux états de +Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre +cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la justice +de Valdajoz (val-de-joux), consistant en dix-neuf villages; tous les +essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit. +L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un +grand _sonzier_, etc.. + + +30--page 62--_Les légendes du Rhin..._ + +Un duc d'Alsace et de Lorraine, au septième siècle, souhaitait un fils; +il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui vint plus +tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et triste, +solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la repoussa +d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un monastère, qui +depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre de la hauteur +Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y venaient en pèlerinage: +l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion, un roi de Danemark, un roi +de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la femme de Charlemagne et +celle de Charles-le-Gros.--À Winstein, au nord du Bas-Rhin, le diable +garde dans un château taillé dans le roc de précieux trésors.--Entre +Haguenau et Wissembourg, une flamme fantastique sort de la _fontaine de +la poix_ (Pechelbrunnen); cette flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme +d'un ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc.--Le génie musical et +enfantin de l'Allemagne commence avec ses poétiques légendes. Les +ménétriers d'Alsace tenaient régulièrement leurs assemblées. Le sire de +Rapolstein s'intitulait le _Roi des Violons_. Les violons d'Alsace +dépendaient d'un seigneur, et devaient se présenter, ceux de la +Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de la Basse à Bischwiller. + + +31--page 70--_Les Segusii lyonnais étaient une colonie d'Autun..._ + +_Gallia Christiana_, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189, +Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre, +quand l'un des sièges vient à vaquer, le droit de régale et +d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des états +de Bourgogne.--On se rappelle les liaisons qui existaient entre saint +Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon. + + +32--page 70--_En vain Autun déposa sa divinité..._ + +Inscription trouvée à Autun: + + DEAE BIBRACTI + P. CAPRIL PACATUS + I II II I VIR AUGUSTA, + V. S. L. M. + + MILLIN, I, 337. + +_Et se fit de plus en plus romaine..._ + +Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que le +parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. «Le +sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des bandes +fanatiques de Maricus, Boïe de la lie du peuple, qui se donnait pour un +dieu et pour le libérateur des Gaules.» (_Annal_, I. II, c. LXI.) On a +vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes saccagèrent +deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles Moeniennes, que le Grec +Eumène rouvrit sous le patronage de Constance Chlore.--François Ier +visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome française». Autun avait été +appelée la soeur de Rome, selon Eumène, ap. Scr. fr. I, 712, 716, 717. + +_Toutes les grandes guerres des Gaules_, etc....: + +Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur +Tétricus, qui y faisait frapper ses médailles.-Saccagée par les +Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451, +par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on ne +put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. (_Histoire d'Autun_, +par Joseph de Rosny, 1802.) + + +33--page 71--_En Bourgogne les villes mettent des pampres dans leurs +armes..._ + +Un bas-relief de Dijon représente les triumvirs tenant chacun un +gobelet Ce trait est local.--La culture de la vigne, si ancienne dans +ce pays, a singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en +multipliant la population dans les classes inférieures. Ce fut le +principal théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se +révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le +roi Mâchas. + +_Pays de bons vivants_, etc.... + +La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines +jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la +cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au +doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. (Millin, I.) + + +34--page 72--_L'aimable sentimentalité de la Bourgogne_, etc... + +N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite ville de +Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où mourut madame +de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le pays du +traducteur de la _Symbolique_ et de l'auteur de l'_Histoire de la +Liberté de conscience_, MM. Guigniaut et Dargaud. + + +35--page 74--_La coutume de Troyes déclare que_ «_le ventre anoblit_»... + +Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France, et même sous +la première race (Voy. Beaumanoir). Charles V (15 novembre 1370) +assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À la deuxième +rédaction de la Coutume de Chaumont, les nobles de pères réclament +contre; Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La Coutume de +Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants; de là +l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de Dampierre, +vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui partagèrent +entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs, Eustache de +Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un chapitre de moines. Le +second tiers fut divisé en quatre parts, et chaque part en douze lots, +lesquels se sont divisés entre diverses maisons et les domaines de la +ville et du roi. + + +36--page 76--_Les histoires allégoriques et satiriques de Renard et +Isengrin..._ + +L'esprit railleur du nord de la France éclate dans les fêtes populaires. + +En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu: pour +délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle) +(Dupin, Deux-Sèvres); _roi des arbalétriers_ avec ses chevaliers +(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770 +almanach d'Artois, 1770; _roi des rosiers_ ou des jardiniers, +aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris, +_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque des +fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons +obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, le jour de +Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_; on se couronnait de +feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se +jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs lançaient +des _casse-museau_ (galettes).--À Beauvais, on promenait une fille et un +enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en choeur était +_hihan!_-À Reims, les chanoines marchaient sur deux files, traînant +chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de l'autre...--À +Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à Chalon-sur-Saône, des +_gaillardons_; à Paris, des _enfants sans-souci_, du _régiment de la +calotte_, et de la _confrérie de l'aloyau_.--À Dijon, procession de la +_mère folle_.--À Harfleur, au mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les +armes du président Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats +baisent les dents de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_ +(montants de la scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui +bat sa femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait +l'association de la _chevalerie d'Honfleur_. + + +37--page 81--_Plus on avance au nord dans cette grasse Flandre_, etc... + +Voy. les _Coutumes du comté de Flandre_, traduites par Legrand, Cambrai. +1719, Ier vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26: Niemandt en sal +bastaerdi wesen van de moeder: _Personne ne sera bâtard de la mère_; +mais ils succéderont à la mère avec les autres légitimes (non au père). +Ceci montre bien que ce n'est pas le motif religieux ou moral qui les +exclut de la succession du père, mais le doute de la paternité. Dans +cette Coutume, il y a communauté, partage égal dans les successions, +etc. + +_La Flandre est une Lombardie prosaïque..._ + +Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile, +était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès +l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme +l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En +Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne. + + +38--page 84 et note 1--_Cette frontière des races et des langues..._ + +La Marche, ou marquisat d'Anvers, créée par Othon II, fut donnée par +Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi de +Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un fossé +qui séparait l'Empire de la France. À Louvain, dit un voyageur, la +langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine +française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques +(_Al-ost, Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations +celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_). + +_Les hommes poussent vite, multiplient à étouffer..._ + +Avant l'émigration des tisserands, en Angleterre, vers 1382, il y avait +à Louvain cinquante mille tisserands. (Forster, I, 364.) À Ypres (sans +doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en +1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées. (Oudegherst, +_Chronique de Flandre_, folio 301.)--Ce pays humide est dans plusieurs +parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme blême, on +disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la Belgique a moins +souffert des inconvénients naturels de son territoire que des +révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de 1492; Gand, +par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit la grandeur +d'Amsterdam en fermant l'Escaut. + + +39--page 90--_... dans les chefs-lieux des clans galliques, Bourges_, +etc... + +Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. L'archevêque de +Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et métropolitain. Il +étendait sa juridiction comme patriarche sur les archevêques de Narbonne +et de Toulouse, comme primat sur ceux de Bordeaux et d'Auch +(métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme métropolitain, il +avait anciennement onze suffragants, les évêques de Clermont, +Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, Castres, +Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne lui laissa +sous sa juridiction que les cinq premiers de ces sièges. + + +40--page 91--_La tour des Coucy..._ + +La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et trois cent cinq +de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds d'épaisseur. +Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le 18 septembre +1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en bas.--Un ancien +roman donne à l'un des ancêtres des Coucy neuf pieds de hauteur. +Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux Célestins de +Soissons son portrait et celui de sa première femme, de grandeur +colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement: Thomas de Marle, auteur +de la _Loi de Vervins_ (législation favorable aux vassaux), mort en +1130; Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabriel de +Vergy, mort à la croisade en 1191; Enguerrand VII, qui refusa l'épée de +connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à +tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la +minorité de saint Louis. (_Art de vérifier les dates_, XII, 219, sqq.) + + +41--page 92 et note 3--_L'Artois..._ + +Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a donné en un même +homme un grand poète et un grand critique, je parle de Sainte-Beuve. + + +42--page 103--_Le monde devait finir avec l'an 1000..._ + +Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266): «Dum jamjamque +adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum gregibus +suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, etc.»--Trithemii +Chronic., ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat (Bernhardus, eremita +Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi consummandum.»--Abbas +Floriacensis, ann. 990 (Gallandius, XIV, 141): «De fine mundi coram +populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, quod statim finito mille +annorum numero Ante-christus adveniret, et non longo post tempore +universale judicium succederet.»--Will. Godelli chronic., ap. Scr. fr. +X, 262: «Ann. Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito, +timor et moeror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi +finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, l. IV, ibid. 49: «Æstimabatur enim +ordo temporum et elementorum præterita ab initio moderans secula in +chaos decidisse perpetuum, atque humani generis interitum.» + + +43--page 104--_Le diable lui disait_: «_Tu es damné!_»... + +Raoul Glaber, I. V, c. I: «Astitit mihi ex parte pedum lectuli forma +homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura mediocris, collo gracili, +facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte rugosa et contracta, +depressis naribus, os exporrectum, labellis tumentibus, mento subtracto +ac perangusto, barba caprina, aures hirtas et præacutas, capillis +stantibus et incompositis, dentibus caninis, occipitio acuto, pectore +tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, vestibus sordidis, conatu +æstuans, ac toto corpore præceps; arripiensque summitatem strati in quo +cubabam, totum terribiliter concussit lectum.....» + + +44--page 105--_Calamités qui précèdent l'an 1000..._ + +Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic. Ademari Cabannens, +ibid. 147. + + +Page 106--_Plusieurs tirant de la craie du fond de la terre_, etc... + +Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de +l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la +glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite +sur les marchés de Java.--Alex. de Humboldt, _Tableaux de la Nature_, +trad. par Eyriès (1808), I, 200. + + +45--page 107--_La paix ou la trêve de Dieu..._ + +Glaber, l. V, c. 1: «On vit bientôt aussi les peuples d'Aquitaine et +toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant à la crainte ou +à l'amour du Seigneur, adopter successivement une mesure qui leur était +inspirée par la grâce divine. On ordonna que, depuis le mercredi soir +jusqu'au matin du lundi suivant, personne n'eût la témérité de rien +enlever par la violence, ou de satisfaire quelque vengeance +particulière, ou même d'exiger caution; que celui qui oserait violer ce +décret public payerait cet attentat de sa vie, ou serait banni de son +pays et de la société des chrétiens. Tout le monde convint aussi de +donner à cette loi le nom de _treugue_ (trêve) _de Dieu_.» + + +46--page 113--_Capet..._ + +Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, et venait de +_Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête est souvent un +signe d'imbécillité. Une chronique appelle _Capet_ Charles-le-Simple +(Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., ap. Scr. fr. IX, +55).--Mais il est évident que Capet: est pris pour _Chapet_, ou +_Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites longtemps après, +ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X, 293, 303, +313.)--Chronic. S. Medard. Suess., ibid. IX, 56: Hugo, cognominatus +_Chapet_. Voy. aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et Chronic. +Andegav., X, 272, etc. Alberic. Tr.-Font. IX, 286: Hugo _Cappatus_, et +plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang.: IX, 82: Hugo _Capucii_.--Chron. +Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo _Caputius_.--Cette +dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le pieux Robert, +chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien étendard des rois de +France était la chape de saint Martin; c'est de là, dit le moine de +Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire le nom de _Chapelle_: +«Capella, quo nomine Francorum reges propter cappam S. Martini quam +secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad bella +portabant, Sancta sua appellare solebant.» (L. I, c. IV.) + + +47--page 114--_La lettre où Gerbert appelle tous les princes au nom de +la cité sainte..._ + +Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426: «Ea quæ est Hierosolymis, +universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: «Cum bene vigeas, +immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, spes mihi maxima +per te caput attollendi jam pene attritum. An quicquam diffiderem de te, +rerum domina, si me recognoscis tuam? Quisquamne tuorum famosam cladem +illatam mihi putare debebit ad se minime pertinere utque rerum infima +abhorrere? Et quamvis nunc dejecta, tamen habuit me orbis terrarum +optimam sui partem: penes me Prophetarum oracula, Patriarcharum +insignia; hinc clara mundi lumina prodierunt Apostoli; hinc Christi +fidem repetit orbis terrarum, apud me redemptorem suum invenit. Etenim +quamvis ubique sit divinitate, tamen hic humanitate natus, passus, +sepultus, hinc ad coelos elatus. Sed cum Propheta dixerit: «Erit +sepulchrum ejus gloriosum», paganis loca cuncta subvertentibus, tentat +Diabolus reddere inglorium. Enitere ergo, miles Christi, esto signifer +et compugnator, et quod armis nequis, consilii et opum auxilio subveni. +Quid est quod das, aut cui das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne +quod habes gratis dedit, nec tamen gratis recipit; et hic eum +multiplicat et in futuro rémunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo +crescas; et peccata relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans +partirent sur cette lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre +prodigieux d'infidèles en Afrique.» (Scr. fr. X, 426.) + +_Ce Gerbert n'était pas moins qu'un magicien..._ + +Guill. Malmsbur., I. II, ap. Scr. fr. X, 243: «Non absurdum, si lilteris +mandemus quæ per omnium ora volitant.....Divinationibus et +incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus +perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium +portendit, didicil; ibi excire tenues ex inferno figuras.... Per +incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr. +Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia arguitur..... +a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic. reg. Francorum, +ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin potius +nigromanticum.» + + +48--page 117--_Les traditions romanesques du moyen âge_, etc... + +Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de Cologne, César, +exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, bat les Souabes, les +Bavarois, les Saxons, anciens soldats d'Alexandre. Il rencontre enfin +les Francs, descendus comme lui des Troyens, les gagne, les ramène en +Italie, chasse de Rome Caton et Pompée, et fonde la monarchie barbare. +(Schilter, t. I.) + + +49--page 118--_Une reine qui a un pied d'oie..._ + +P. Damiani epist., t. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua suscepit filium, +anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos etiam, virum scilicet +et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi simul excommunicavere +sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus omnem undique populum terror +invasit, ut ab ejus universi societate recederent, etc.»--Voy. la +Dissertation de Bullet sur la reine _Pédauque_ (pied-d'oie). + + +50--page 120--_Constance, fille du comte de Toulouse_, etc... + +Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus, ibid. 262. +«Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.» (Rad. +Glaber, 1. III, c II.)--Guillaume Taille-Fer l'avait eue d'Arsinde, +fille de Geoffroi Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de Foulques. + +_Hugues de Beauvais fut tué impunément sous les yeux du roi Robert..._ + +Rad. Glaber, l. III, c. II: «Missi a Fulcone.... Hugonem ante regem +trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto tristis +effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.» + + +51--page 131--_Ces prêtres imposent des pénitences avec la masse +d'armes_, etc... + +Voy. un chant suisse inséré dans le _Des Knaben Wunderhorn_.--V. aussi +_Actes du concile de Vernon_, en 845, article 8. (Baluze, II, +17.)--Dithmar. chron., l. II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna +les princes de Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit +une oreille et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut +l'achever. «Tunc ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis +luctamen victor hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates +incolumis notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et +omni Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et +servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad +dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p. +197. + + +52--page 132--_Il ne manquait à ces vaillants prêtres_, etc... + +Nicol. a Clemangis, de præsul., simon., p. 165: «Denique laïci usque +adeo persuasum habent nullos cælibes esse, ut in plerisque parochiis non +aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam habeat, quo vel sic +suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem usquequaqué sunt extra +periculum.--Voy. aussi Muratori, VI, 335. On avait déclaré que les +enfants nés d'an prêtre et d'une femme libre seraient serfs de l'Église; +ils ne pouvaient être admis dans le clergé, ni hériter selon la loi +civile, ni être entendus comme témoins. (Schroeckh, Kirchengeschichte, +p. 22, ap. Voigt, Hildebrand, als Papst Gregorius der siebente, und sein +Zeitalter, 1815.) + + Rex immortalis! quam longo tempore talis + Mundit risus erunt, quos presbyteri genuerunt? + + Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444. + + +Page 132 et note 2--_Les prêtres mariés au moyen âge..._ + +D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542.--Il en était de même +en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron et +Harduin, abbé du Bec. «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri +publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus +hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui traductas, +si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.» + + +53--page 133--_Les cloîtres se peuplaient de fils de serfs..._ + +Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit au roi: +«Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent servitute +progeniti.» (Guibertus Novigentinus, de _Vita sua_, l. III, c. +VIII.)--Voy. plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne et +Louis-le-Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un +serf.--Voy. un passage de Thégan, _App. 162_, au 1er volume. + + +54--p. 137--_L'adultère et la simonie du roi de France..._ + +Gregor. VII. epist. ad episc: «Francorum Rex vester qui non rex, sed +tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et facinoribus +polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam Franciam omne +divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno, de Bello Sax., +p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus noluisset rex obediens +existere... se eum velut putre membrum anathematis gladio ab unitate S. +Matris Ecclesiæ minabatur abscindere.» + + +55--page 137--_Sur la terre il y a le pape, et l'empereur qui est le +reflet du pape_, etc... + +Gregorii VII epist. ad reg. Angl., ibid. 6: «Sicut ad mundi +pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus reprasentandam, Solem +et Lunam omnibus aliis eminentiora disposuit (Deus) luminaria, +sic...»--V. aussi Innoc. III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII epist., +ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id est, +ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et imperialem. +Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, sic...»--La +glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra sit septies +major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut pontiflcatus +dignitas quadragies septies sit major regali dignitate.»--Laurentius va +plus loin: «... Papam esse millies septingenties quater imperatore el +regibus sublimiorem.» (Gieseler, II.) + + +56--page 141--_Les Normands parlaient français dès la troisième +génération_, etc... + +Guill. Gemetic, l. III, c. VIII: «Quem (Richard I) confestim pater +Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis exterisque +hominibus sciret aperte dare responsa.»--Voy. Depping, _Hist. des +expéditions normandes_, t. II; Estrup, _Remarques faites dans un voyage +en Normandie_, Copenhague, 1821; et _Antiquités des Ango-Normands_.--On +trouve aux environs de Bayeux _Saon_ et _Saonet_. Plusieurs familles +portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire de Charles-le-Chauve +(Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux par le mot d'_Otlingua +Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: _Cathim_, maison du conseil. +(_Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. XXXI, p. 242.)--Beaucoup de +Normands m'ont assuré que dans leur province on ne rencontrait guère le +blond prononcé et le roux que dans le pays de Bayeux et de Vire. + +Page 142--_Les Allemands se moquaient de leur petite taille..._ + +Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V. 259. + + Corpora dérident Normannica, quæ breviora + Esse videbantur. + +_Dans leur guerre contre les Grecs et les Vénitiens, se montrent peu +marins..._ + +Gibbon, XI, 151. + +_Rasés comme les prêtres..._ + +Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183. + +_Il leur fallait aller gaaignant par l'Europe..._ + +Gaufred. Malaterra, l. I, c. III: «Est gens astutissima, injuriarum +ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et +dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et +avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185: +«Cum fato ponderare perfîdiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill. +Apulus, l. II, ap. Muratori, 259. + + Audit... quia gens semper Normannica prona + Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur. + +--«Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui venaient à +encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.» +(Guill. Gemetic, l. VII, XIX, XXX.)--Guill. Apul., l. I, p. 259. + + +57--page 144--_Les fils de Tancrède de Hauteville..._ + +Chronic. Malleac, ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum generis esset +ignoti et pauperculi.»--Richard. Cluniac.: «Robertus Wiscardi, vir +pauper, miles tamen.»--Alberic. ap. Leibnitzii Access. histor., p. 124: +«Mediocri parentela.» + +_Ils s'en allèrent sans argent_, etc... + +Gaufred. Malaterra, l. I, c. V: «Per diversa loca militariter lucrum +quærentes.» + +_Le gouverneur_ (_ou Kata. pan_)... + +[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de Pouille +exprime par ce vers: + + Quod _Catapan_ Græcî, nos _juxta_ dicimus _omne_. + + L. I, p. 254. + +_Cette république de condottieri_, etc... + +Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison: + + Pro numero comitum bis sex statuere plateas, + Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe. + + Id., _ibid._, p. 256. + + +58--page 147--_Guillaume-le-Bâtard_ (_il s'intitule ainsi lui-même_). + +«Ego Guillelmus, cognomento Bastardus...» Voy. une charte citée au +douzième volume du _Recueil des Historiens de France_, p. 568.--Ce nom +de Bâtard n'était sans doute pas une injure en Normandie. On lit dans +Raoul Glaber, l. IV, c. VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Bobertus ex concubinâ +Willelmum genuerat... cui... universos sui ducaminis principes +militaribus adstrinxit sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu +ipsius gentis in Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum +principes extitisse.» + + +Page 156--_C'était un gros homme chauve_, etc... + +Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190: «Justæ fuit staturæ, +immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris ingentis +in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam obesitas ventris +nimium protensa.» + + +59--page 148, note 1--_En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition +contre les Normands..._ + +«Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient le duc de +Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, mais nous +avons combattu pour notre perte, avec la terrible population d'un seul +comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens de guerre, +mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec leurs cruches aux +plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, reconnaissant sa folie, +rougit, plein de douleur.» (Will. Gemetic, l. V, c. IV, ap. Scr. fr. X, +186.) En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait +offert de rendre aux fils d'Ethelred moitié de l'Angleterre. (Id., l. V, +c. XII; ibid., XI, 37.) + +60--page 149--_L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été +grossière et barbare..._ + +«Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury, avaient, longtemps avant +l'arrivée des Normands, abandonné les études des lettres et de la +religion. Les clercs se contentaient d'une instruction tumultuaire; à +peine balbutiaient-ils les paroles des sacrements, et ils +s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la grammaire. Ils buvaient +tous ensemble, et c'était là l'étude à laquelle ils consacraient les +jours et les nuits. Ils mangeaient leurs revenus à table, dans de +petites et misérables maisons. Bien différents des Français et des +Normands, qui, dans leurs vastes et superbes édifices, ne font que très +peu de dépense. De là tous les vices qui accompagnent l'ivrognerie, qui +efféminent le coeur des hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume +avec plus de témérité et d'aveugle fureur que de science militaire, +vaincus sans peine en une seule bataille, ils tombèrent eux et leur +patrie dans un dur esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient +alors jusqu'au milieu du genou; ils portaient des cheveux courts, et la +barbe rasée; leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau +était relevée par des peintures et des stigmates colorés; leur +gloutonnerie allait jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson +jusqu'à l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à +leurs vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent +les moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont +encore (au milieu du douzième siècle, époque où écrivait Guillaume de +Malmesbury) soigneux dans leurs habits jusqu'à la recherche, délicats +dans leur nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire et +ne pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque +la force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. +Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense +modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient +dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, ils +les protègent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la +moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la +perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous les +peuples ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils rendent aux +étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils ne dédaignent +point de contracter des mariages avec leurs sujets.» (Willelm. +Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI, +185.)--Math. Paris (éd. 1644), p. 4: «Optimates (Saxonum)... more +christiano ecclesiam mane non petebant, sed in cubiculis et inter +uxorios amplexus matutinarum solemnia ac missarum a presbytero +festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori +qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital, l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242: +«Anglos agrestes et pene illiteratos invencrunt Normanni.» + + +61--page 150--_Harold livré à Guillaume..._ + +Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87: «Heraldus ei fidelitatem sancto +ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, quamdiu superesset, +ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut anglica monarchia post +Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; traditurum interim... +castrum Doveram.» (Voy. aussi Guill. Malmsb., ibid. 176, etc.).--Suivant +les uns, dit Wace (_Roman de Rou_, ap. Scr. fr. XIII, 223), le roi +Édouard détourna Harold de ce voyage, lui disant que Guillaume le +haïssait et lui jouerait quelque tour. (Voy. aussi Eadmer, XI, 192.) +Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer au duc la promesse du +trône d'Angleterre: + + N'en sai mie voire ocoison, + Mais l'un et l'autre escrit trovons. + +Guillaume de Jumièges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., +154), Orderic Vital (ibid., 234), la _Chronique de Normandie_ (XIII, +222), affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son successeur. +Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, Edward, obsédé +par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de Hoved., ap. Scr. +fr. XI, 312, _Roman de Rou_ et _Chronique de Normandie_, t. XIII, p. +224.) + + +62--page 156--_Le conquérant essaya même d'apprendre l'anglais..._ + +Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem plerumque +sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas illum +compescebat.»--Il avait commencé par réprimer par des règlements sévères +la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101: «Tutæ erant a +vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu impudicarum... +vetabantur. Potare militem in tabernis non multum concessit... +seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. Portus et quælibet +itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam fîeri jussit.» Ce +passage du panégyriste de Guillaume a été copié par le consciencieux +Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans armes, dit encore +Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son cheval, partout où +il lui plaisait, sans trembler à la vue des escadrons des +chevaliers.»--«Une fille chargée d'or, dit Huntingdon, eût impunément +traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI, 211.) Plus tard, la résistance +des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et le poussa à ces violences dont +retentissent toutes les Chroniques. + + +63--page 168--_La chair maudite par l'islamisme..._ + +«Chez les musulmans les mots «femmes» et «objet défendu par la +religion» peuvent se dire l'un pour l'autre. (Bibl. des Croisades, t. +IV, p. 169.) + +_Ils se battent depuis mille ans pour Fatema..._ + +Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les musulmans +l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes (sectateurs d'Ali) +soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas moins restée vierge, +et que Dieu s'est incarné dans ses enfants. (_Description des Monuments +musulmans_ du cabinet de M. de Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.) + +_Ils proclament l'incarnation d'Ali..._ + +Aujourd'hui encore des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont +dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire +qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait, et les +Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne +crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel +était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était +impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple lui +criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir; ensuite il +les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu es +Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, quand +ils peignent sa figure, il lui couvrent le visage. (Reinaud, II, 163.) + +_Mahomet est la lumière incréée..._ + +Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet +était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois +spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le +ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi la +Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les Occidentaux +crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces nations, dit Guibert +de Nogent, ont leur pape comme nous.» (L. V, ap. Bongars, p. 312-13.) + + +64--169--_Les Fatemites fondèrent au Caire la loge ou maison de la +sagesse..._ + +Hammer, _Histoire des Assassins_, p. 4.--La _maison de la sagesse_ n'est +peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire dont Guillaume de +Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La progression de +richesses et de grandeur semblerait correspondre à des degrés +d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de ce +précieux monument: + +«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans +la ville du Caire, conduits par le Soudan, pour s'acquitter de leur +mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_ dans la langue du +pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant, +l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des +passages étroits et privés de jour, et à chaque porte des cohortes +d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts +répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits +dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand +jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées d'or +et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et dignes dans +toute leur étendue de ta magnificence royale; la richesse de la matière +et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et le regard avide, +charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine à s'en rassasier. +Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau limpide; on entendait les +gazouillements variés d'une multitude d'oiseaux inconnus à notre monde, +de forme et de couleur étranges, et pour chacun d'eux une nourriture +diverse et selon le goût de son espèce. Admis plus loin encore, sous la +conduite du chef des eunuques, ils trouvent des édifices aussi +supérieurs aux premiers en élégance que ceux-ci l'emportaient sur la +plus vulgaire maison. Là était une étonnante variété de quadrupèdes, +telle qu'en imagine le caprice des peintres, telle qu'en peuvent décrire +les mensonges poétiques, telle qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on +en trouve dans les pays de l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident +n'a rien vu et presque jamais rien ouï de pareil.-Après beaucoup de +détours et de corridors qui auraient pu arrêter les regards de l'homme +le plus occupé, on arriva au palais même, où des corps plus nombreux +d'hommes armés et de satellites proclamaient par leur nombre et leur +costume la magnificence incomparable de leur maître; l'aspect des lieux +annonçait aussi son opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils +furent entrés dans l'intérieur du palais, le Soudan, pour honorer son +maître selon la coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui +rendit en suppliant un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce +d'adoration. Tout à coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les +rideaux, tissus de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle +et voilaient ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il +apparut sur un trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, +entouré d'un petit nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» +Willelm. (Tyrens., l. XIX, c. XVII.) + +_Ils menaient par neuf degrés de la, religion au mysticisme..._ + +Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer, à la dévotion +le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever de +l'amour du réel à celui de l'idéal. + +Un poète persan dit en s'adressant à Dieu: + +«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est derrière +un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes; + +«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de +Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de +soupirs pour celle qu'il adorait.» (Reinaud, I, 52.) + +_Du mysticisme à l'absolue indifférence..._ + +Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout +est permis._ (Hammer, p. 87.) Un imam célèbre écrivit contre les +Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de +l'indifférence en matière de religion._ + + +65--page 178--_Pierre-l'Ermite..._ + +Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de ressources, +mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre-l'Ermite, et lui obéit +comme à son maître, du moins tant que les choses se passèrent dans notre +pays. J'ai découvert que cet homme, originaire, si je ne me trompe, de +la ville d'Amiens, avait mené d'abord une vie solitaire sous l'habit de +moine, dans je ne sais quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit +de là, j'ignore par quelle inspiration; mais nous le vîmes alors +parcourant les villes et les bourgs, et prêchant partout: le peuple +l'entourait en foule, l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté +par de si grands éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais +rendu à personne de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans +la distribution de toutes les choses qui lui étaient données. Il +ramenait à leurs maris les femmes prostituées, non sans y ajouter +lui-même des dons, et rétablissait la paix et la bonne intelligence +entre ceux qui étaient désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout +ce qu'il faisait ou disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose +de divin; en sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, +pour les garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme +louable, mais pour le vulgaire qui aime toutes les choses +extraordinaires. Il ne portait qu'une tunique de laine, et, par-dessus, +un manteau de bure qui lui descendait jusqu'aux talons: il avait les +bras et les pieds nus, ne mangeait point ou presque point de pain, et se +nourrissait de vin et de poissons.» + + +66--page 180--_Tous ensemble descendirent la vallée du Danube..._ + +Les environs du Rhin prirent peu de part à la croisade.--Orientales +Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos, propter schisma quod +tempore inter regnum et sacerdotium fuit, hæc expeditio minus permovit. +(Alberic, ap. Leibnit. Acces., p. 119.)--Voyez Guibert, l. II, c. I. + + +67--page 181--_Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles..._ + +Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l. VII, c. viii: +Au siège de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée, par les hérauts, +que quiconque apporterait trois pierres pour combler le fossé recevrait +un denier de lui. Or il fallut, pour achever cet ouvrage, trois jours et +trois nuits.»--Radulph. Cadom., c. XV, ap. Muratori, V, 291: «Il fut +tout d'abord un des principaux chefs, et plus tard, lorsque l'argent des +autres s'en fut allé, le sien arriva et lui donna le pas. C'est qu'en +effet toute cette nation est économe et non point prodigue, ménageant +plus son avoir que sa réputation; effrayée de l'exemple des autres, elle +travaillait non comme les Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son +mieux.»--Raymond reçut aussi force présents d'Alexis (... quibus de die +in diem de domo regis augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. +Bongars, p. 205). Godefroi en reçut également, mais il distribua tout au +peuple et aux autres chefs. (Willelm. Tyr., l. II, c. XII.) + +_Ces gens du Midi, commerçants, industrieux, etc.._ + +Guibert. Nov., l. II, c. XVIII: «L'armée de Raymond ne le cédait, à +aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces +Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du +canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs, le +caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et avides, +âpres au travail; mais pour ne rien taire, peu belliqueux... Leur +prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine que tout le +courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute de +pain, ils se contentaient de racines, ne faisant pas fi des cosses de +légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils cherchaient +leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton que chantent +encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les Provençaux à la +victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient souvent par +avidité, et à leur grande honte; ils vendaient aux autres nations du +chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils pouvaient +s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque mulet bien gras, +ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une blessure mortelle, et +la bête mourait. Grande surprise de tous ceux qui, ignorant cet +artifice, avaient vu naguère l'animal gras, vif, robuste et fringant: +nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les spectateurs, effrayés +de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, l'esprit du démon a soufflé +sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du meurtre approchaient sans +faire semblant de rien savoir, et comme on les prévenait de n'y pas +toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir de cette viande que de +faim. Ainsi celui qui supportait la perte s'apitoyait sur l'assassin, +tandis que l'assassin se moquait de lui. Alors s'abattant tous comme des +corbeaux sur ce cadavre, chacun arrachait son morceau, et l'envoyait +dans son ventre ou au marché.» + + +68--page 183--_Bohémond..._ + +Guibert, 1. III, c. I: «Lorsque cette innombrable armée, composée des +peuples venus de presque toutes les contrées de l'Occident, eut débarqué +dans la Fouille, Bohémond, fils de Robert Guiscard, ne tarda pas à en +être informé. Il assiégeait alors Amalfi. Il demanda le motif de ce +pèlerinage, et apprit qu'ils allaient enlever Jérusalem, ou plutôt le +sépulcre du Seigneur et les lieux saints, à la domination des Gentils. +On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de +haut parage, abandonnant, pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se +portaient à cette entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils +transportaient des armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient +adoptées pour ce nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de +guerre. On lui répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière +française; qu'ils faisaient coudre à leurs vêtements, sur l'épaule ou +partout ailleurs, une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que +cela leur avait été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris +d'armes, ils s'écriaient tous humbles et fidèles: Dieu le veut!» + + +69--page 190--_Un matin les Francs virent flotter sur la ville le +drapeau de l'empereur_, etc... + +«Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, sollicitant leur +bienveillance par ses lettres et par la voix de ses députés; il leur +rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, et pour +l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» Willelm. Tyr., 1. +III, c. XII.--Il envoya, dit Guibert, I. III, c. IX, des dons infinis +aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes aumônes; il jetait ainsi +des germes de haine parmi ceux de condition moyenne, dont sa +munificence semblait se détourner.» Voy. aussi Raymond d'Agiles, p. 142. + + +70--page 192--_Un homme du peuple, averti par une vision_, etc... + +Raymond, de Agil., p. 155: «Vidi ego hæc quæ loquor, et Dominicam +lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres s'écrie: _Audile +fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit lanceam, fallaciter +occultalam forsitan_, c. X. + + +71--page 193--_Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de +Raymond_, etc... + +«Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord grande envie de +tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il est est défendu de +verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux expédients de +Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, lorsqu'ils +furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent les soldats de +Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette haine, ajoute-t-il, +c'était une querelle pour du fourrage, au siège d'Antioche. Des +fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés ensemble au même endroit, +et s'étaient battus à qui aurait le blé.--Depuis lors, chaque fois +qu'ils se rencontraient, ils déposaient leurs fardeaux et se chargeaient +d'une grêle de coups de poing; le plus fort emportait la proie.» C. 98, +99, p. 316.--Ensuite Raymond et les siens soutinrent l'authenticité de +la sainte lance; «parce que les autres nations, dans leur simplicité, y +apportaient des offrandes; ce qui enflait la bourse de Raymond. Mais le +rusé Bohémond (_non imprudens, multividus_, Rad. Cad., p. 317; Robert. +Mon., ap. Bongars, p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la +querelle.» C. 101, 102. + + +72--page 196--_Le nom de Francs devint le nom commun des Occidentaux..._ + +Guibert, 1. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais avec un +archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et je +l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que le +roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape Pascal, +ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette occasion, +jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis alors: «Si vous +tenez les Français pour tellement faibles ou lâches que vous croyiez +pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont la célébrité s'est +étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain +s'adressa pour demander du secours contre les Turcs? N'est-ce pas aux +Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes, ayant tenu conseil, +résolurent alors de construire un fort sur le sommet d'une montagne +qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en faire un nouveau point de +défense contre les agressions des Turcs.» La langue française dominait +donc dans l'armée des croisés. Voyez aussi les suites de la quatrième +croisade. + +_Le roi de France n'en était pas moins appelé par les Grecs_: [Grec: ho +basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggichou stratou]. + +Mathieu Paris (ad ann. 1254) et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au roi +de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois +chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: «Dicunt +se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo naturaliter debet +esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, ap. Bongars, p. 7. + + +73--page 198--_Godefroi languit et mourut..._ + +Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine de Gentils lui +envoya des présents infectés d'un poison mortel. Godefroi s'en servit +sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita, et mourut bientôt +après. Selon d'autres, il mourut de mort naturelle.» + + +74--page 198--_Le langage des contemporains avant la croisade..._ + +Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum tandem post +multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis nobis jocundum +atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de Toulouse fît un +jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et le nez à ses +prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et consilio comes +claruerit non facile referendum est.» + + +75--page 200--_Les chrétiens de la croisade ont essayé de valoir mieux +qu'eux-mêmes..._ + +Guib. Nov., l. IV, c. XV: «Unde fiebat, ut nec mentio scorti, nec nomen +prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc ipso scelere, +gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam inveniri +constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere maritis, +atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--«Les moeurs sensuelles +des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. Après la grande +bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les bois des enfants +nouveau-nés dont les femmes turques étaient accouchées pendant le cours +de l'expédition.» Guibert, l. V. + + +76--page 201--_Avant l'an 1000 les paysans de la Normandie s'étaient +ameutés..._ + +Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes per diversos +totius normannicæ patriæ plurima agentes conventicula, juxta suos +libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum compendiis quam in +aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti juris obice, legibus +uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, inutiles suis remisit... +His rustici expertis, festinato concionibus omissis, ad sua aratra sunt +reversi.» + + +77--page 203--_Ils se dirent avec le poète du douzième siècle..._ + +Rob. Wace, _Roman de Rou_, vers 5979-6038: + + Li païsan e li vilain + Cil del boscage et cil del plain, + Ne sai par kel entichement, + Ne ki les meu primierement; + Par vinz, par trentaines, par cenz + Unt tenuz plusurs parlemenz... + Privéement ont porparlè + E plusurs l'ont entre els juré + Ke jamez, par lur volonté, + N'arunt seingnur ne avoé. + Seingnur ne lur font se mal nun; + Ne poent aveir od els raisun, + Ne lur gaainz, ne lur laburs; + Cheseun jur vunt a grant dolurs... + Tute jur sunt lur bestes prises + Pur aïes e pur servises... + + «Pur kei nus laissum damagier! + Metum nus fors de lor dangier; + Nus sumes homes cum il sunt, + Tex membres avum cum il unt, + Et altresi grans cors avum, + Et altretant sofrir poum. + Ne nus faut fors cuer sulement; + Alium nus par serement, + Nos aveir e nus defendum, + E tuit ensemble nus tenum. + Es nus voilent guerreier, + Bien avum, contre un chevalier, + Trente u quarante païsanz + Maniables e cumbatans.» + + +78--page 218--_Abailard était un beau jeune homme..._ + +Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. Duchesne): +«Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat +adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum, p. 10: «Juvenlutis +ei formæ gratia.» + +_Personne ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire_, +etc... + +Abel. Liber Calam., p. 12: «Jam (à l'époque de son amour) si qua +invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta. +Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti, +frequentantur et decantantur regionibus, ab bis maxime quos vita simul +oblectabat.»--Heloissæ epist. I{a}: «Duo autem, fateor, tibi specialiter +inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras: +dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos +assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem exerciti +recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo composita +reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis quam cantus +sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter tenebant: ut +etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret immemores esse. Atque +hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant. Et cum horum pars maxima +earminum nostros decantaret amores, multis me regionibus brevi tempore +nunciavit, et multarum in me feminarum accendit invidiam.» + + +Page 218--_Il avait renoncé à l'escrime des tournois, par amour pour les +combats de la parole..._ + +Liber Calam., p. 4: «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam omnibus +philosophiæ documentis prætuli, bis armis alia commutavi et trophæis +bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas disputando +perambulans provincias...» + +_Les seigneurs l'encourageaient..._ + +Liber. Calam., p. 5: «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem +habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti mei +compos extiti.» + + +79--page 219--_Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait, +popularisait, humanisait..._ + +«De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des docteurs. Nouveau +Pierre-l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il entraînait après lui +une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif de savoir, aventureuse +et militante, impatiente de s'élancer vers un autre Orient inconnu, et +d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, mais le Verbe éternellement +vivant et Dieu lui-même. De l'Europe entière accouraient par milliers +ces jeunes et ardents pèlerins de la pensée, tout bardés de logique et +tout hérissés de syllogismes. «Rien ne les arrêtait, dit un +contemporain, ni la distance, ni la profondeur des vallées, ni la +hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni la mer et ses +tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, la Gascogne, +l'Espagne l'Angleterre, la Flandre, les Teutons et les Suédois +célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et Rome, cette +maîtresse des sciences, montrait en te passant ses disciples que ton +savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, prieur de Deuil.) +«Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, savait tout ce qu'il est +possible de savoir.» De son école, où cinq mille auditeurs ordinairement +venaient acheter sa doctrine à prix d'or, sortirent successivement un +pape (Célestin II), dix-neuf cardinaux, plus de cinquante évêques ou +archevêques, une multitude infinie de docteurs, et avec eux une espèce +de régénération intérieure de l'Église d'Occident.» Les _Réformateurs au +douzième siècle_, par M. N. Peyrat, p. 128, 1860. + + +80--page 220--_Cette philosophie passa en un instant la mer et les +Alpes..._ + +Guill. de S. Theodor. epist. ad. S. Bern. (ap. S. Bernardi opera, t. I, +p. 302): «Libri ejus transcunt maria, transvolant Alpes.»--Saint Bernard +écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite, si placet, librum Petri +Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim est, cum, sicut gloriatur, +a pluribus lectitetur in Curia.» + +_Partout on discourait sur les mystères..._ + +Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere +Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum +inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis +tantum, sed a pueris et simplicibus, aut certe stultis, de S. Trinitate, +quæ Deus est, disputaretur...» S. Bernardi opera, I, 309.--S. Bern. +epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, eviscerantur +arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie ventilantur.» + + +81--page 224, note 1--_Abailard voulut réformer les moeurs de l'abbaye +de Saint-Denis..._ + +«Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis abbatia illa +esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum videlicet ad lucra +temporalia.» Liber Calamit., p. 27. + + +82--page 226--_Saint Bernard vint avec répugnance au concile de Sens..._ + +S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab +adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis +committi ratiunculis agitandam.» + +_Innocent II haïssait Abailard dans son disciple Arnaldo de Brescia..._ + +S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus.)... +antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnoldo de Brixia. Squama +squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem +sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in unum +adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant, p. 187: «Utinam tam sanæ +esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, homo est +neque manducans, neque bihens, solo cum diabolo esuriens et sitiens +sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput columbæ, cauda +scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, Francia repulit, +Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il avait eu aussi pour +maître Pierre de Brueys. Bulæus, _Hist. Universit. Paris._, II, 155. +Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou ermite.--Trithemius +rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant aux cardinaux: «Scio +quod me brevi clam occidetis?... Ego testem invoco coelum et terram quod +annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus præcepit. Vos autem contemnitis +me et creatorem vestrum. Nec mirum si hominem me peccatorem vobis +veritatem annuntiantem morti tradituri estis, cum etiam si S. Petrus +hodie resurgeret, ei vitia vestra quæ nimis multiplicia sunt, +reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., 106. + + +83--page 231--_Robert d'Arbrissel bâtit aux femmes Fontevrault_, etc... + +L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en Bretagne.--Fondé vers 1100, +il comptait déjà, selon Suger, en 1145, près de cinq mille +religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées, chantaient et priaient; les +hommes travaillaient.--Malade, il appelle ses moines, et leur dit: +«Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum permanere velitis in vestro +proposito; ut scilicet, pro animarum vestrarum salute, obediatis +ancillarum Christi præcepto. Scitis enim quia quæcumque, Deo coopérante, +alicubi ædiflcavi, earum potentatui atque dominatui subdidi... Quo +audito, pene omnes unanimi voce dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de +mourir il voulut donner un chef aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, +quod quidquid in mundo ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum +feci: eisque potestatem omnem facultatum mearum præbui: et quod his +majus est, et me et meos discipulos, pro animarum nostrarum salute, +earum servitio submisi. Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» +Considérant qu'une vierge élevée dans le cloître, ne connaissant que les +choses spirituelles et la contemplation, ne saurait gouverner les +affaires extérieures, et se reconnaître au milieu du tumulte du monde, +il nomme une femme veuve et lui recommande que jamais on ne prenne pour +abbesse une des femmes élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de +parler peu, de ne point manger de chair, de se vêtir grossièrement. + +_Il enseignait la nuit et le jour au milieu d'une foule de disciples des +deux sexes_, etc... + +Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum +cohabitationem, in quo genere quondam peccasti, diceris plus amare... +Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per +noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut +inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges +præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis +familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter ipsas +noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel aliquando +egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus invenisti... +Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante diximus, sæpe +privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere cruciaris.» Lettre +de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, publiée par le P. +Sirmond (Daru, _Histoire de Bretagne_, I, 320): «Taceo de juvenculis +quas sine examine religionem professas, mutata veste, per diversas +cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti temeritatem miserabilis +exitus probat; aliæ enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapsæ +sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepereunt.» Clypeus nascentis ordinis +Fontebraldensis, t. I, p. 69. + + +84--page 232 et note 1--_Louis VII reconnaît expressément aux femmes le +droit de siéger comme juges..._ + +Voy. dans Duchesne, t. IV, la réponse du roi... «apud vos deciduntur +negotia legibus imperatorum; benignior longe est consuetudo regni +nostri, ubi si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et +hæreditatem administrare conceditur.» + + +85--page 236, note 1--_Sur les sceaux, le roi de France est toujours +assis..._ + +Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (1137, 1138, _Archives +du Royaume_, K. 40), c'est comme Dux Aquitanorum. L'exception confirme +la règle. + + +86--page 236--_Le descendant de Guillaume-le-Conquérant, quel qu'il +soit_, etc... + +On sait l'énorme grosseur de Guillaume-le-Conquérant (Voy. plus haut). +«Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le roi de France. +Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop étroite et le corps +creva. Il dépensait pour sa table des sommes énormes (Gazas +ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebal, Guill. Malmsb., 1. +III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_ +(XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique manuscrite, un trait +de violence singulière. Lorsque Baudoin de Flandre lui refusa sa fille +Mathilde, «il passa jusques en la chambre de la comtesse; il trouva la +fille au comte, si la prist par les trèces, si la traisna parmi la +chambre et défoula à ses piés.»--Son fils aîné Robert était surnommé +_Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order. Vit., ap. Scr. fr. XII, +596:...facie obesa, corpore pingui, brevique stalura, unde vulgo +_Gambaron_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait ruiner +par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: Histrionibus et +parasitis ac meretricibus; item, p. 681).--Le second fils du Conquérant, +Guillaume-le-Roux, était de petite taille et fort replet; il avait les +cheveux blonds et plats, et le visage couperosé (Lingard, t. II de la +trad., p. 167). «Quand il mourut, dit Orderic Vital, ce fut la ruine des +routiers, des débauchés et des filles publiques, et bien des cloches ne +sonnèrent pas pour lui, qui avaient retenti longtemps pour des indigents +ou de pauvres femmes» (Scr. rer. fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam +conjugem nunquam habuit; sed obsconis fornicationibus et frequentibus +moechiis inexplebiliter inhæsit.» P. 635: «Protervus et lascivus.» P. +624: «se Erga Deum et ecclesiæ frequentationem cullumque frigidus +extitit.»--Suger, ibid., p. 12: «Lascivio et animi desideriis deditus... +Ecclesiarum crudelis exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxurias scelus +lacendum exercebat, non occulte, sed ex impudentia coram sole, +etc.»--Henri Beauclerc, son jeune frère, eut de ses nombreuses +maîtresses plus de quinze bâtards. Suivant plusieurs écrivains, sa mort +fut causée par sa voracité en mangeant un plat de lamproies (Lingard, +II, 241). Ses fils, Guillaume et Richard, se souillaient des plus +infâmes débauches. (Huntingd., p. 218: «Sodomitica tabe dicebantur, et +erant irretiti.» Gervas., p. 1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe +maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. X, 51) remarque que dès leur arrivée +dans les Gaules, les Normands eurent presque toujours pour princes des +bâtards.--Les Plantagenets semblèrent continuer cette race souillée. +Henri II était roux, défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais +toujours à cheval et à la chasse. (Petr. Blés., p. 98.) Il était, dit +son secrétaire, plus violent qu'un lion (Leo et leone truculentior, dum +vehementius excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors +de sang, son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. +Cairibr., ap. Camden, p. 783). Dans un accès de rage, il mordit un page +à l'épaule. Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le +poursuivit jusque sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait +de colère la paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un +cardinal, après une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme +mentir si hardiment (Ep. S. Thom., p. 566). Sur ses successeurs, Richard +et Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, le Richard III de +Shakespeare, comme celui de l'histoire. + + +87--page 238--_Tous vrais saints quoique l'Église n'ait, canonisé que le +dernier..._ + +Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques auteurs. On lit +dans une chronique française, insérée au douzième volume du _Recueil des +historiens de France_, p. 226: «Il fu mors...; sains est, bien le +savons»; et dans une chronique latine (ibid.): «...Et sanctus reputatur, +prout alias in libro vitæ suæ legimus. 9 + + +88--page 239--_Louis VII avait été élevé dans le cloître de +Notre-Dame..._ + +Voy. une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90... «Ecclesiam +parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali gremio, +incipientis vito et pueritiæ nostræ exegimus tempora.» + + +89--page 241--_Saint Bernard refusa d'aller lui-même a la croisade..._ + +En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem. (Operum, t. I, +p. 85; voy. aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à l'évêque de Lincoln, au +sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti pour la terre sainte, +s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris l'habit: «Philippus vester +volens proficisci Jerosolymam, compendium vise invenit, et cito pervenit +quo volebat... Stantes sunt jam pedes ejus in atriis Jérusalem, et quem +audierat in Euphrata, inventum in campis silvo libenter adorât in loco +ubi steterunt pedes ejus. Ingressus est sanctam civitatem... Factus est +ergo non curiosus tantum spectator, sed et devotus habitator, et civis +conscriptus Jérusalem, non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina +conjunctus est, quæ servit cum filiis suis, sed liberæ illius quæ est +sursum mater nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est» (p. +64).--Voici un passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées +exprimées par saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent +à la recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs +fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une +vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le cherchent +longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils ont parcouru +la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs têtes: Ô adorateurs +d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de la boue? Adorez l'autre +maison, celle que cherchent les élus!» (Ce beau fragment, dû à un jeune +orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été inséré par M. Victor Hugo dans +les notes de ses _Orientales_, p. 416 de la première édition.) + + +90--page 254--_Les jurisconsultes appelés par Frédéric-Barberousse_, +etc... + +Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, P. 2, p. 72. +«Scias itaque omne jus populi in condendis legibustibi concessum, tua +voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod principi placuit, legis habet +vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium et poteslatem +concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre Ramilfe de +Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuel. reg. anglic., in +proem.). + + +91--page 257--_Becket conduisait en son propre nom_, etc... + +Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard, p. 321: «Le +lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil le chancelier +voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le cortège +s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des airs +nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient suivis de +huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par cinq +cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et protégé +par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt en +liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale pour +distribuer à la populace; un autre portait tous les objets nécessaires à +la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier de sa chambre à +coucher, un troisième celui de sa cuisine, un quatrième portait sa +vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux autres étaient destinés à +l'usage de ses suivants. Après eux venaient douze chevaux de somme sur +chacun desquels était un singe, avec un valet (groom) derrière, sur ses +genoux; paraissaient ensuite les écuyers portant les boucliers et +conduisant les chevaux de bataille de leurs chevaliers; puis encore +d'autres écuyers, des enfants de gentilshommes, des fauconniers, les +officiers de la maison, les chevaliers et les ecclésiastiques, deux à +deux et à cheval, et le dernier de tous enfin, arrivait le chancelier +lui-même, conversant avec quelques amis. Comme il passait, on entendait +les habitants du pays s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi +d'Angleterre, quand son chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20, +2. + + +Page 258--_Un second lui-même..._ + +Le prédécesseur de Becket, au siège de Kenterbury, lui écrivait: «In +aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Blés, epist. +78).--Petrus Cellensis: Secundum post regem in quatuor regnis quis te +ignorat?» (Marten. Thes, anecd. III.)--Le clergé anglais écrit à Thomas: +«In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut dominationis suo +loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta sunt, potestati +vestro cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos reputarit opinio, +qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. S. Thom., p. 190. + + +92--page 259--_Depuis le fameux Dunstan..._ + +S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à Edgar, et lui +fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur traité de +réconciliation: 1º qu'il publierait un code de lois qui apportât plus +d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º qu'il ferait +passer à ses propres frais dans les différentes provinces des copiés des +saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et même, selon Lingard, +le véritable texte d'Osbern doit être: «...Justas legum rationes +sanciret, _sancitas conscriberet_, _scriptas_ per omnes fines imperii +sui populis custodiendas mandaret au lieu de _sanctas conscriberet +seripluras_.--Lingard, _Antiquités de l'Église anglo-saxonne_, I, p. +489. + + +93--page 265--_La lutte de Becket fut imitée par l'évêque de +Poitiers..._ + +Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des instructions +plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voy. la lettre de +l'évêque ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid., 572, 575, etc.) les +lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir au courant de +l'état des affaires de Thomas à Becket.--En 1166, l'évêque de Poitiers +céda, et fit sa paix avec Henri II. Joann. Saresber. epist., ibid., 523. + + +94--page 273--_Becket se retira fort abattu..._ + +Mais Louis, se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de jours après, il +le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des siens pensant qu'on +allait lui intimer l'ordre de quitter la France.--«Invenerunt regem +tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, archiepiscopo assurgentem. +Considerantibus autem illis, et diutius facto silentio, rex tandem, +quasi invitus abeundi daret licentiam, subito mirantibus cunctis +prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad pedes archiepiscopi, cum +singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus vidisti.» Et congemirians +cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. Nos omnes cæci sumus... +Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac culpa me miserum absolve: +regnum meum et meipsum ex hac ora tibi offero.» Gervas. Cantuar., ap. +Scr. fr. XIII, 33. _Vit. quadrip._, p. 96. + + +95--page 280--_Jean de Salisbury..._ + +Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de ce nom. Du +temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury qu'on accusa de +toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour reconquérir ses +privilèges. Il écrit, en 1159: «Régis tota in me incahduit indignatio... +Quod quis nomen romanum apud nos invocat mihi imponunt; quod in +electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis examinandis, vel +umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia vindicare, mihi +imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios episcopos quid facere +oporteat solus instruam...» J. Sareber. epist., ap. Scr. fr. XVI, +496.--Dans son Policraticus (Leyde 1639,. p. 206), il avance qu'il est +bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, et de le tuer (Aures +tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et justum.).--Dans +l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un caractère +intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses propriétés, +Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p. 509: il fait +souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514, etc., et donne à +Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble guère se +piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté n'accorde au libre +arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. 97). Il ne faut pas se +hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les leçons d'Abailard; il vante +saint Bernard et son disciple Eugène III. (Ibid., p. 311.) + + +96--page 287--_Henri II déclara l'Angleterre fief du saint-siège..._ + +«Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a domino Alexandro +papa et catholicis ejus suceessoribus recipiemus et tenebimus regnum +Angliæ.» Baron. Annal., XII, 637.--À la fin de la même année il écrivait +encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est regnum Angliæ, et quantum at +feudatirii juris obligationem, vobis duntaxat teneor et astringor.» +Petr. Blés., epist., ap. Scr. fr. XVI, 650. + + +97--page 300--_Philippe Ier, couronné à sept ans, lut lui-même le +serment qu'il devait prêter..._ + +Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, dum adhuc septennis +esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo regno unicuique +episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.» + + +98--page 302--_Philippe II à quatorze ans malade de peur_, etc... + +Chronica reg. Franc, ibid., 214: «.... Remansit in silva sine societate +Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem per carbonarium +fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi contigit infirmitas, quæ +distulit coronationem.» + +_Il chasse et dépouille les Juifs..._ + +Ibid... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui baptizari +noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15.000 marcs.» Rad. de +Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, _Vita Phil. Aug._, ap. Scr. +fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs dettes, à +l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la chronique de +Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250. + +_Les hérétiques furent impitoyablement livrés à l'Église..._ + +Guillelmi Britonis Philippidos, I. I: «Dans tout son royaume il ne +permit pas de vivre à une seule personne qui contredît les lois de +l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou +qui niât les sacrements.» + + +99--page 306 et note 1--_Un messie paraît dans Anvers..._ + +Bulæus, _Historia Universit. Pariensis_, II, 98.--Per matronas et +mulierculas... errores suos spargere.»--«Veluti rex, stipatus +satellitibus, vexillum et gladium proferentibus... declamabat.» Epistol. +Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II, IIe partie, p. 479. + + +100--page 306 et note 2--_En Bretagne, Éon de l'Étoile..._ + +Guill. Neubrig., 1. I: «Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella, +illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;... eratque per diabolicas +præstigias potens ad capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime +ac monasterioirum infestator.» Voy. aussi Othon de Freysingen, c. LIV, +LV, Robert du Mont, Guibert de Nogent; Bulæus, 11, 241, D. Morice, p. +100, Roujoux, _Histoire des ducs de Bretagne_, t. II. + + +101--page 306--_Amaury de Chartres et David de Dinan_, etc... + +Rigord., ibid., p. 375: «...Quod quilibet Christianus teneatur ceredere +se esse membrum Christi.»--Concil. Paris, ibid.: «Omnia unum, quia +quidquid est, est Deus, Deus visibilibus indutus instrumentis.--Filius +incarnatus, i.e. visibili formæ subjectus.--Filius usque nunc operatus +est, sed Spiritus sanctus ex hoc nune usque ad mundi consummationem +inchoat operari.» + + +102--page 307--_Aristote prend place presque au niveau de +Jésus-Christ..._ + +Averroès, ap. Gieseler, IIe partie, p. 378: «Aristoteles est exemplar, +quod natura invenit ad demonstrandam ultimam perfectionem humanam.» +Corneille Agrippa disait, au quatorzième siècle: «Aristoteles fuit +præcursor Christi in naturalibus; sicut Joannes Baptista... in +gratuitis.» Ibid. + + +103--page 314--_Les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient +frapper des monnaies sarrasines..._ + +Epistola papæ Clementis IV, episc. Maglonensi, 1266; in Thes. novo +anecd., t. II, p. 403: «Sane de moneta Miliarensi quam in tua dioecesi +facis cudi miramur plurimum cujus hoc agis consilio... Quis enim +catholicus monetam debet cudere cum titulo Machometi?... Si +consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio te et prædecessores +tuos accusas.»--En 1268, saint Louis écrit à son frère Alfonse, comte de +Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son comtal Venaissin, +on bat monnaie avec une inscription mahométane: «In cujus (monetæ) +superscriptione sil mentio de nomine perfidi Mahometi, et dicatur ibi +esse propheta Dei; quod est ad laudem et exaltationem ipsius, et +detestationem et contemptum fidei et nominis christiani: rogamus vos +qualinus ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.»--Cette lettre, +selon Bonamy (ac. des Inscr., XXX, 725), se trouverait dans un registre +longtemps perdu, et restitué au Trésor des Chartes en 1748. Cependant ce +registre n'y existe point aujourd'hui, comme je m'en suis assuré. + + +104--page 315--_Le bourgeois paraissait dans les tournois..._ + +Dans les _Preuves de l'Histoire générale du Languedoc_, t. III, p. 607, +on trouve une attestation de plusieurs _Damoisels_ (Domicelli), +chevaliers, juristes, etc. «Quod usus et consuetudo sunt et fuerunt +longissimis temporibus observati, et tanto tempore quod in contrarium +memoria non existitit in senescallia Belliquadri et in Provincia, quod +Burgenses consueverunt a nobilibus et baronibus et etiam ab +archiepiscopis et episcopis, sine principis auctoritate et licentia, +impune cingulum militare assumere, et signa militaria habere et portare, +et gaudere privilegio militari.»--Chron. Languedoc, ap. D. Vaissète, +_Preuves de l'Histoire du Languedoc_: «Ensuite parla un autre baron +appelé Valats, et il dit au comte: «Seigneur, ton frère te donne un bon +conseil (le conseil d'épargner les Toulousains), et si tu me veux +croire, tu feras ainsi qu'il t'a dit et montré; car, seigneur, tu sais +bien que la plupart sont gentilshommes, et par honneur et noblesse, tu +ne dois pas faire ce que tu as délibéré.» + + +105--page 315--_Les cours d'Amour..._ + +Raynouard, _Poésies des troubadours_, II, p. 122. La cour d'Amour était +organisée sur le modèle des tribunaux du temps. Il en existait encore +une sous Charles VI, à la cour de France; on y distinguait des +auditeurs, des maîtres des requêtes, des conseillers, des substituts du +procureur général, etc., etc.; mais les femmes n'y siégeaient pas. + + +106--page 319--_Dans les récits de leurs ennemis, on impute aux +Albigeois des choses contradictoires_, etc... + +Selon les uns, Dieu a créé; selon d'autres, c'est le Diable (Mansi ap. +Gieseler). Les uns veulent qu'on soit sauvé par les oeuvres (Ébrard), et +les autres par la foi (Pierre de Vaux-Cernay). Ceux-là prêchent un Dieu +matériel; ceux-ci pensent que Jésus-Christ n'est pas mort en effet, et +qu'on n'a crucifié qu'une ombre. D'autre part, ces novateurs disent +prêcher pour tous, et plusieurs d'entre eux excluent les femmes de la +béatitude éternelle (Ébrard). Ils prétendent simplifier la loi, et +prescrivent cent génuflexions par jour (Heribert). La chose dans +laquelle ils semblent s'accorder, c'est la haine du Dieu de l'Ancien +Testament. «Ce Dieu qui promet et qui ne tient pas, disent-ils, c'est un +jongleur. Moïse et Josué étaient des routiers à son service.» + +«D'abord il faut savoir que les hérétiques reconnaissaient deux +créateurs: l'un, des choses invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu; +l'autre, du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu méchant. Ils +attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second l'Ancien, +qu'ils rejetaient absolument, hors quelques passages transportés de +l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour ce dernier leur +faisait admettre. + +«Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament était un menteur, parce +qu'il est dit dans la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de +l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort»; et +pourtant, disaient-ils, après en avoir mangé, ils ne sont pas morts. Ils +le traitaient aussi d'homicide, pour avoir réduit en cendres ceux de +Sodome et de Gomorrhe, et détruit le monde par les eaux du déluge, pour +avoir enseveli sous la mer Pharaon et les Égyptiens. Ils croyaient +damnés tous les pères de l'Ancien Testament, et mettaient saint +Jean-Baptiste au nombre des grands démons. Ils disaient même entre eux +que ce Christ qui naquit dans la Bethléem terrestre et visible et fut +crucifié à Jérusalem, n'était qu'un faux Christ; que Marie-Madeleine +avait été sa concubine, et que c'était là cette femme surprise en +adultère dont il est parlé dans l'Évangile. Pour le Christ, +disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de corps +réel, et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au corps de saint +Paul. + +«D'autres hérétiques disaient qu'il n'y a qu'un créateur, mais qu'il eut +deux fils, le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les +créatures avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est parlé dans +l'Apocalypse les avaient toutes corrompues. + +«Tous ces infidèles, membres de l'Antéchrist, premiers-nés de Satan, +semence de péché, enfants de crime, à la langue hypocrite, séduisant par +des mensonges le coeur des simples, avaient infecté du venin de leur +perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'Église +romaine n'était guère qu'une caverne de voleurs, et cette prostituée +dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l'Église à ce +point qu'ils enseignaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne +diffère point de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très saint corps +du Christ n'est rien de plus que le pain laïque; insinuant aux oreilles +des simples ce blasphème horrible, que le corps du Christ, fût-il aussi +grand que les Alpes, il serait depuis bien longtemps consommé et réduit +à rien par tous ceux qui en ont mangé. La confirmation, la confession +étaient choses vaines et frivoles; le saint mariage une prostitution, et +nul ne pouvait être sauvé dans cet état en engendrant fils et filles. +Niant aussi la résurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais +quelles fables inouïes, disant que nos âmes sont ces esprits angéliques +qui, précipités du ciel pour leur présomptueuse apostasie, laissèrent +dans l'air leurs corps glorieux, et que ces âmes, après, avoir passé +successivement sur la terre par sept corps quelconque, retournent, +l'expiation ainsi terminée, reprendre leurs premiers corps. + +«Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hérétiques s'appelaient +_Parfaits_ ou _Bons Hommes_; les autres s'appelaient les _Croyants_. Les +Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de garder la +chasteté, repoussaient avec horreur l'usage des viandes, des oeufs, du +fromage; ils voulaient passer pour ne jamais mentir, tandis qu'ils +débitaient, sur Dieu principalement, un mensonge perpétuel; ils disaient +encore que pour aucune raison on ne devait jurer. On appelait Croyants +ceux qui, vivant dans le siècle, et sans chercher à imiter la vie des +Parfaits, espéraient pourtant être sauvés dans la foi de ceux-ci; ils +étaient divisés par le genre de vie, mais unis dans la foi et +l'infidélité. Les Croyants étaient livrés à l'usure; au brigandage, aux +homicides et aux plaisirs de la chair, aux parjures et à tous les vices. +En effet, ils péchaient avec toute sécurité et toute licence, parce +qu'ils croyaient que sans restitution du bien mal acquis, sans +confession ni pénitence, ils pouvaient se sauver, pourvu qu'à l'article +de la mort ils pussent dire un _Pater_, et recevoir de leurs maîtres +l'imposition des mains. Les hérétiques prenaient parmi les Parfaits des +magistrats qu'ils appelaient diacres et évêques; les Croyants pensaient +ne pouvoir se sauver s'ils ne recevaient d'eux en mourant l'imposition +des mains. S'ils imposaient les mains à un mourant, quelque criminel +qu'il fût, pourvu qu'il pût dire un _Pater_, ils le croyaient sauvé, et, +selon leur expression, consolé; sans faire aucune satisfaction et sans +autre remède, il devait s'envoler tout droit au ciel. + +«..... Certains hérétiques disaient que nul ne pouvait pécher depuis le +nombril et plus bas. Ils traitent d'idolâtrie les images qui sont dans +les églises, et appelaient les cloches les trompettes du démon. Ils +disaient encore que ce n'était pas un plus grand péché de dormir avec sa +mère ou sa soeur qu'avec toute autre. Une de leurs plus grandes folies, +c'était de croire que si quelqu'un des Parfaits péchait mortellement en +mangeant, par exemple, tant soit peu de viande, ou de fromage, ou +d'oeufs, ou de toute autre chose défendue, tous ceux qu'il avait +consolés perdaient l'Esprit-Saint, et il fallait les reconsoler; et ceux +mêmes qui étaient sauvés, le péché du consolateur les faisait tomber du +ciel. + +«Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un +certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins +mauvais que les autres; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de +choses, et ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la +plus grande partie de leurs infidélités, leur erreur consistait +principalement en quatre points: en ce qu'ils portaient des sandales à +la manière des apôtres; qu'ils disaient qu'il n'était permis en aucune +façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier venu +d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et sans +avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps de +Jésus-Christ. + +«Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des hérétiques.--Lorsque +quelqu'un se rend aux hérétiques, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si +tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à toute la foi que +tient l'Église de Rome. Il répond: J'y renonce.--Reçois donc des Bons +Hommes le Saint-Esprit. Et alors il lui souffle sept fois dans la +bouche. Il lui dit encore:--Renonces-tu à cette croix que le prêtre t'a +faite, au baptême, sur la poitrine, les épaules et la tête, avec l'huile +et le chrême?--J'y renonce.--Crois-tu que cette eau opère ton salut?--Je +ne le crois pas.--Renonces-tu à ce voile qu'à ton baptême le prêtre t'a +mis sur la tête?--J'y renonce. C'est ainsi qu'il reçoit le baptême des +hérétiques et renie celui de l'Église. Alors tous lui imposent les mains +sur la tête et lui donnent un baiser, le revêtent d'un vêtement noir, et +dès lors il est comme un d'entre eux.» Petrus Vall. Sarnaii, c. I, ap. +Scr. fr. XIX, 5, 7. Extrait d'un ancien registre de l'Inquisition de +Carcassonne. (_Preuves de l'Histoire du Languedoc_, III, 371.) + +_Un Nicétas de Constantinople avait présidé comme pape_, etc... + +Voy. Gieseler, II, P. 2e, p. 494-Sandii Nucleus hist. eccles., IV, 404: +«Veniens papa Nicetas nomine a Constantinopoli..» + +_Un certain Ydros..._ + +Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2e, 508. + + +107--page 321 et note 1--_Innocent III..._ + +«Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis, exercitatus in cantilena et +psalmodia, statura mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III +(Baluze, fol{o}), I, p. 1, 2.--Erfurt Chronic. S. Petrin. (1215): «Nec +similem sui scientia, facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate +judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.» + + +108--page 324--_Les évêques devaient être nommés, déposés par le pape_, +etc... + +Décretal. Greg., 1. II, til. 28, c. XI (Alex. III): «De appellationibus +pro causis minimis interpositis volumus te tenere, quod eis, pro +quacumque levi causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus +fierent, deferendum.» + +_Le pape défaisait les rois et faisait les saints..._ + +Decr. Greg., 1. III, tit, 45. c. I (Alex. III): «... Etiamsi per eum +miracula plurima fierent, non liceret vobis ipsum pro Sancto, absque +auctoritate romanæ ecclesiæ publice venerari.»--Conc. Lat. IV, c. LXII: +«Reliquias inventas de novo nemo publice venerari præsumat, nisi prius +auctoritate romani pontificis fuerint approbatæ.»--Innocent III en vint +à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non solum universam ecclesiam, +sed totum reliquit seculum gubernandum.» + + +109--page 329--_Zenghi et son fils Nurheddin, deux saints de +l'islamisme..._ + +Extraits des histor. arabes, par M. Keinaud (_Bibl. des Croisades_, III, +242): «Lorsque Noureddin priait dans le temple, ses sujets croyaient +voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire.»--Il consacrait à la prière +un temps considérable, il se levait au milieu de la nuit, faisait son +ablution et priait jusqu'au jour.»-Dans une bataille, voyant les siens +plier, il se découvrit la tête, se prosterna et dit tout haut: «Mon +Seigneur et mon Dieu, mon souverain maître, je suis Mahmoud, ton +serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant sa défense, c'est ta religion +que tu défends. Il ne cessa de s'humilier, de pleurer, de se rouler à +terre, jusqu'à ce que Dieu lui eût accordé la victoire.»--Il faisait +pénitence pour les désordres auxquels on se livrait dans son camp, se +revêtant d'un habit grossier, couchant sur la dure, s'abstenant de tout +plaisir, et écrivant de tous côtés aux gens pieux pour réclamer leurs +prières. Il bâtit beaucoup de mosquées, de khans, d'hôpitaux, etc. +Jamais il ne voulut lever de contributions sur les maisons des sophis, +des gens de loi, des lecteurs de l'Alcoran. «Son plaisir était de causer +avec les chefs des moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les +embrassait, les faisait asseoir à ses côtés sur son sopha, et +l'entretien roulait sur quelque matière de religion. Aussi les dévots +accouraient auprès de lui des pays les plus éloignés. Ce fut au point +que les émirs en devinrent jaloux.»--Les historiens arabes, ainsi que +Guillaume de Tyr, le peignent comme très rusé. + +_Les esprits forts ou philosophes furent poursuivis avec acharnement..._ + +_Bibliothèque des Croisades_, p. 370.--On accusait Kilig Arslan d'avoir +embrassé cette secte. Noureddin lui fit renouveler sa profession de foi +à l'islamisme. «Qu'à cela ne tienne, dit Kilig Arslan; je vois bien que +Noureddin en veut surtout aux mécréants.» + + +Page 330--_Nuhreddin était un légiste..._ + +Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit, suivant la doctrine +d'Abou-Hanifa, un des plus célèbres jurisconsultes musulmans; il disait +toujours: Nous sommes les ministres de la loi, notre devoir est d'en +maintenir l'exécution; et quand il avait quelque affaire, il plaidait +lui-même devant le cadi.--Le premier il institua une cour de justice, +défendit la torture, et y substitua la preuve testimoniale.--Saladin se +plaint dans une lettre à Noureddin de la douceur de ses lois. Cependant +il dit ailleurs: «Tout ce que nous avons appris en fait de justice, +c'est de lui que nous le tenons.»--Saladin lui-même employait son loisir +à rendre la justice; on le surnomma le _Restaurateur de la justice sur +la terre_. + + +Page 330--_Salaheddin_, etc... + +La générosité de Saladin à l'égard des chrétiens est célébrée avec plus +d'éclat par les historiens latins, et principalement par le continuateur +de G. de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve dans ceux-ci +quelques passages, obscurs à la vérité, mais qui indiquent que les +musulmans avaient vu avec peine les sentiments généreux du sultan. +Michaud, _Hist. des Croisades_, II, 346. + + +110--page 344--_En vain Simon de Montfort et plusieurs autres se +séparèrent des croisés..._ + +Guy de Montfort, son frère, Simon de Néauphle, l'abbé de Vaux-Cernay, +etc. Villehardouin, p. 171.--À Corfou, un grand nombre de croisés +résolurent de rester dans cette île «riche et plenteuroise». Quand les +chefs de l'armée en eurent avis, ils résolurent de les en détourner. +«Alons à els et lor crions merci, que il aient por Dieu pitié d'els et +de nos, et que il ne se honissent, et que il ne toillent la rescousse +d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et allèrent toz ensemble en +une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et menèrent avec als le fils +l'empereor de Constantinople, et toz les evesques et toz les abbez de +l'ost. Et cùm il vindrent là, si descendirent à pié. Et cil cùm il les +virent, si descendirent de lor chevaus, et allèrent encontre, et li +baron lor cheirent as piez, mult plorant, et distrent que il ne se +moveroient tresque cil aroient créancé que il ne se mouroient d'els +(avant qu'ils n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et quant cil +virent ce, si orent mult grant pitié, et plorèrent mult durement.» +Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de Zara vinrent proposer à Dandolo de +rendre la place: «Endementières (tandis) que il alla parler as contes et +as barons, icèle partie dont vos avez oi arrières, qui voloit l'ost +depecier, parlèrent as messages, et distrent lor: Pourquoy volez vos +rendre vostre cité, etc.» Ces manoeuvres firent rompre la +capitulation.--Dans Zara, il y eut un combat entre les Vénitiens et les +Français. + + +111--page 363--_Dans le Midi, dédaigneuse opulence..._ + +«Les princes et les seigneurs provençaux qui s'étaient rendus en grand +nombre pendant l'été au château de Beaucaire, y célébrèrent diverses +fêtes. Le roi d'Angleterre avait indiqué cette assemblée pour y négocier +la réconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec Alphonse, roi +d'Aragon; mais les deux rois ne s'y trouvèrent pas, pour certaines +raisons; en sorte que tout cet appareil ne servit à rien. Le comte de +Toulouse y donna cent mille sols à Raymond d'Agout, chevalier, qui, +étant fort libéral, les distribua aussitôt à environ dix mille +chevaliers qui assistèrent à cette cour. Bertrand Raimbaud fit labourer +tous les environs du château, et y fit semer jusques à trente mille sols +en deniers. On rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait trois +cents chevaliers à sa suite, fit apprêter tous les mets dans sa cuisine +avec des flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne +estimée quarante mille sols. Raimand de Venous fit brûler, par +ostentation, trente de ses chevaux devant toute l'assemblée.» _Histoire +du Languedoc_, t. III, p. 37.--(D'après Gaufrid. Vos., p. 321.) + + +112--page 363--_Cluny eut bientôt besoin d'une réforme..._ + +Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard, +tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait d'être le +détracteur de Cluny, censure pourtant vivement les moeurs de cet ordre +(édit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. X: «Mentior, si non vidi +abbalem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere comilatu.» c. XI: +«Omitto oratoriorum immensas altitudines..... etc.» + +_Cîteaux s'éleva à côté de Cluny_, etc... + +Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux: «Ô, ô, Pharisæorum +novura genus!...vos sancti, vos singulares...unde et habitum insoliti +coloris prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi +monachorum, inter nigros vos candidos ostentatis.» + + +113--page 367--_Innocent III avait écrit aux princes des paroles de +ruine et de sang..._ + +Innocent III écrit à Guillaume, comte de Forcalquier, une lettre, sans +salut, pour l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos Dominus hactenus +secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset, posuisset te ut rotam +et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo multiplicasset fulgura, ut +iniquitatem tuam de superficie terræ deleret, et justus lavaret munus +suas in sanguine peccatoris. Nos etiam et prædecessores nostri... non +solum in te (sicut fecimus) anathematis curassemus sententiam +promulgare, imo etiam universos fildelium populos in tuum excidium +armassemus.» Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno 1198. + + +114--page 368--_Raymond VI, comte de Toulouse..._ + +Nous citons le fragment suivant comme un monument de la haine des +prêtres. + +«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques; et +comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières. +Encore aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout avec lui des +hérétiques, afin que s'il venait à mourir, il meure entre leurs +mains.--Il dit un jour aux hérétiques, je le tiens de bonne source, +qu'il voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il +s'instruisît dans leur foi, disons plutôt dans leur infidélité.--Il dit +encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un de +ses chevaliers pût embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le lui +avait mainte fois conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent. De +plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des provisions, +il les recevait fort gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne +souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est lui et quelques-uns de +ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons de science certaine, +il adorait les hérétiques en fléchissant les genoux, demandait leur +bénédiction et leur donnait le baiser. Un jour que le comte attendait +quelques personnes qui devaient venir le trouver, et qu'elles ne +venaient point, il s'écria: «On voit bien que c'est le diable qui a fait +ce monde, puisque rien ne nous arrive à souhait.» Il dit aussi au +vénérable évêque de Toulouse, comme l'évêque me l'a raconté lui-même, +que les moines de Cîteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils +avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô hérésie inouïe! + +«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son +palais, et qu'il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il est +clair qu'il les entendait souvent la nuit. + +«Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe; or, +il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette +espèce, se moquait des gens par des grimaces d'histrion. Lorsque le +célébrant se tourna vers le peuple en disant: _Dominus vobiscum_, le +scélérat de comte dit à son bouffon de contrefaire le prêtre.--Il dit +une fois qu'il aimerait mieux ressembler à un certain hérétique de +Castres, dans le diocèse d'Albi, à qui on avait coupé les membres et qui +traînait une vie misérable, que d'être roi ou empereur. + +«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve +évidente en ce que jamais aucun légat du siège apostolique ne put +l'amener à les chasser de sa terre, bien qu'il ait fait, sur les +instances de ces légats, je ne sais combien d'abjurations. + +«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois +que sa femme lui déplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en +sorte qu'il eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il eut d'abord +la soeur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; après elle, la fille du +duc de Chypre; après elle, la soeur de Richard, roi d'Angleterre, sa +cousine au troisième degré; celle-ci étant morte, il épousa la soeur du +roi d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième degré. Je ne dois pas +passer sous silence que lorsqu'il avait sa première femme, il l'engagea +souvent à prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il voulait dire, +elle lui demanda exprès s'il voulait qu'elle entrât à Cîteaux; il dit +que non. Elle lui demanda encore s'il voulait qu'elle se fît religieuse +à Fontevrault; il dit encore que non. Alors elle lui demanda ce qu'il +voulait donc: il répondit que si elle consentait à se faire solitaire, +il pourvoirait à tous ses besoins; et la chose se fit ainsi.... + +«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa propre +soeur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance, il +recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec elles; +et aucune femme ne lui plaisait guère s'il ne savait qu'elle eût couché +avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie que pour ce +crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son héritage. Le comte +avait encore une merveilleuse affection pour les routiers, par les mains +desquels il dépouillait les églises, détruisait les monastères, et +dépossédait tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi que se +comporta toujours ce membre du diable, ce fils de perdition, ce +premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de la croix et de l'Église, +cet appui des hérétiques, ce bourreau des catholiques, ce ministre de +perdition, cet apostat couvert de crimes, cet égout de tous les péchés. + +«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, et tout +en jouant il lui dit: «Le Dieu de Moïse, en qui vous «croyez, ne vous +aiderait guère à ce jeu», et il ajouta: «Que «jamais ce Dieu ne me soit +en aide!»--Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse en +Provence, pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la nuit, +il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques toulousains, et +leur dit: «Mes «seigneurs et mes frères, la fortune de la guerre est +variable; «quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains mon corps et mon +«âme.» Puis il emmena avec lui deux hérétiques en habit séculier, afin +que s'il venait à mourir il mourût entre leurs mains.--Un jour que ce +maudit comte était malade dans l'Aragon, le mal faisant beaucoup de +progrès, il se fit faire une litière, et dans cette litière se fît +transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait +transporter en si grande hâte, quoique accablé par une grave maladie, il +répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y «a pas de Bons Hommes dans +cette terre, entre les mains de qui je «puisse mourir.» Or, les +hérétiques se font appeler Bons Hommes par leurs partisans. Mais il se +montrait hérétique par ses signes et ses discours, bien plus clairement +encore; car il disait: «Je sais «que je perdrai ma terre pour ces Bons +Hommes; eh bien! la «perte de ma terre, et encore celle de la tête, je +suis prêt à tout «souffrir.» + + +115--page 383--_Le pape fut un instant ébranlé..._ + +Il reprocha à Montfort «d'étendre des mains avides jusque sur celles des +terres de Raymond qui n'étaient nullement infectées d'hérésie, et de ne +lui avoir guère laissé que Montauban et Toulouse...» Don Pedro d'Aragon +se plaignait qu'on envahît injustement les possessions de ses vassaux +les comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, et que Montfort lui vint +enlever ses propres terres tandis qu'il combattait les Sarrasins. Epist. +Inn, III, 708-10. + + +116--page 388--_Jean se soumit et fil hommage au pape..._ + +Rymer, t. I, p. 111: «Johannes Dei gratia rex Angliæ.... libere +concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino nostro papæ Innocentio +ejusque catholicis successoribus totum regnum Angliæ, et totum regnum +Hiberniæ, etc.... illa tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia +romana mille marcas sterlingorum percipiat annualim, etc.» + +_Les barons déclarèrent leur roi dégradé par sa soumission aux +prêtres..._ + +Malh. Paris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ pro futuris sæculis, +ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti, factus de rege +liberrimo tributarius, firmarius, et vasallus servitutis.» + + +117--page 397--_Innocent III voulut, dit-on, réparer..._ + +«Quand le saint-père eut entendu tout ce que lui voulurent dire les uns +et les autres, il jeta un grand soupir; puis s'étant retiré en son +particulier et avec son conseil, lesdits seigneurs se retirèrent aussi +en leur logis, attendant la réponse que leur voudrait faire le +saint-père. + +«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui tous les prélats +du parti du légat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrèrent +que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres +et seigneuries et refusait de les croire eux-mêmes, il ne fallait plus +qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît rien pour +elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un +livre, et leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites +terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées, ce serait leur +faire grandement tort: car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon +fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les +autres qui étaient avec lui. «Par laquelle raison, dit-il, je leur donne +congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur ceux qui +les retiennent injustement.» Alors vous auriez vu lesdits prélats +murmurer contre le saint-père et les princes, en telle sorte qu'on eût +dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu'autrement, et le saint-père +fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les prélats fussent émus +comme ils l'étaient contre lui. + +«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que +l'on connût dans tout le monde, vit et ouït lesdits prélats murmurer en +cette sorte contre le saint-père et les princes, il se leva, prit la +parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que tout ce +que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose sinon une +grande malice et méchanceté combinées contre lesdits princes et +seigneurs, et contre toute vérité: «Car, seigneur, dit-il, tu sais bien, +en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours été obéissant, et +que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre ses places en tes +mains et ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été aussi un des +premiers qui se sont croisés; il a été au siège de Carcassonne contre +son neveu le vicomte de Béziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il +t'était obéissant, bien que le vicomte fût son neveu, de laquelle chose +aussi ont été faites des plaintes. C'est pourquoi il me semble, +seigneur, que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne lui rends et +fais rendre ses terres, et tu en auras reproche de Dieu et du monde, et +dorénavant, seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en toi ou en +tes lettres, et qui y donne foi ni créance, ce dont toute l'Église +militante pourra encourir diffamation et reproche. C'est pourquoi je +vous dis que vous, évêque de Toulouse, vous avez grand tort, et montrez +bien par vos paroles que vous n'aimez pas le comte Ramon, non plus que +le peuple dont vous êtes pasteur; car vous avez allumé un tel feu dans +Toulouse, que jamais il ne s'éteindra; vous avez été la cause principale +de la mort de plus de dix mille hommes, et en ferez périr encore autant, +puisque, par vos fausses représentations, vous montrez bien persévérer +en les mêmes torts; et par vous et votre conduite la cour de Rome a été +tellement diffamée que par tout le monde il en est bruit et renommée, et +il me semble, seigneur, que pour la convoitise d'un seul homme tant de +gens ne devraient pas être détruits ni dépouillés de leurs biens.» + +«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et quand il eut pensé, +il dit: «Je vois bien et reconnais qu'il a été fait grand tort aux +seigneurs et princes qui sont venus devers moi; mais toutefois j'en suis +innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre qu'ont été +faits ces torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont faits, car +le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme véritablement +obéissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.» + +«Alors donc se leva debout l'archevêque de Narbonne. Il prit la parole, +et dit et montra au saint-père comment les princes n'étaient coupables +d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et qu'on fît ce que +voulait l'évêque de Toulouse, «qui toujours, continua-t-il, nous adonné +de très damnables conseils, et le fait encore à présent; car je vous +jure la foi que je dois à la sainte Église, que le comte Ramon a +toujours été obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église, ainsi +que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont +révoltés contre ton légat et le comte de Montfort, il n'ont pas eu tort; +car le légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes leurs terres, +ont tué et massacré de leurs gens sans nombre, et l'évêque de Toulouse, +ici présent, est cause de tout le mal qui s'y fait, et tu peux bien +connaître, seigneur, que les paroles dudit évêque n'ont pas +vraisemblance; car si les choses étaient comme il le dit et le donne à +entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent ne seraient +venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le vois.» + +«Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc appelé maître +Théodise, lequel dit et montra au saint-père tout le contraire de ce que +lui avait dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien, seigneur, lui +dit-il, et es averti des très grandes peines que le comte de Montfort et +le légat ont prises nuit et jour avec grand danger de leurs personnes, +pour réduire et changer le pays des princes dont on a parlé, lequel +était tout plein d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que +maintenant le comte de Montfort et ton légat ont balayé et détruit +lesdits hérétiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait +avec grand travail et peine, ainsi que chacun le peut bien voir; et +maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu ne peux rien faire ni user de +rigueur contre ton légat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne +cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui ôtais maintenant, tu +lui ferais grand tort; car nuit et jour le comte de Montfort se +travaille pour l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a dit.» + +«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux partis, répondit à +maître Théodise et à ceux de sa compagnie qu'il savait bien tout le +contraire de leur dire, car il avait été bien informé que le légat +détruisait les bons et les justes, et laissait les méchants sans +punition, et grandes étaient les plaintes qui chaque jour lui venaient +de toutes parts contre le légat et le comte de Montfort. Tous ceux donc +qui tenaient le parti du légat et du comte de Montfort se réunirent et +vinrent devant le saint-père lui dire et le prier qu'il voulût laisser +au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre, +Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix et Comminges: «Et +s'il arrive seigneur, lui dirent-ils, que tu lui veuilles ôter lesdits +pays et terres, nous te jurons et promettons que tous nous l'aiderons et +secourrons envers et contre tous.» + +«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur dit et répondit que, +ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait +rien de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé +par lui; car, en pensant que la chose fût ainsi qu'ils le disaient, et +que le comte Ramon eût fait tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait +pas pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu a dit de sa +bouche «que le père ne payerait pas l'iniquité du fils, ni le fils celle +de son père», et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le +contraire; d'un autre côté il était bien informé que le comte de +Montfort avait fait mourir à tort et sans cause le vicomte de Béziers +pour avoir sa terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais le +vicomte de Béziers ne contribua à cette hérésie... Et je voudrais bien +savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort parti pour le +comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et inculper le +vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait ainsi mourir, +a ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?» Quand le saint-père +eut ainsi parlé, tous ses prélats lui répondirent que bon gré mal gré, +que ce fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait les terres et +seigneuries, car ils l'aideraient à se défendre envers et contre tous, +vu qu'il les avait bien et loyalement conquises. + +«L'évêque d'Osma, voyant ceci, dit au saint-père: «Seigneur, ne +t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vérité, l'évêque +de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces n'empêcheront pas que +le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il +trouvera pour cela aide et secours, car il est neveu du roi de France, +et aussi de celui de l'Angleterre et d'autres grands seigneurs et +princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son droit, quoiqu'il soit +jeune.» + +«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous inquiétez pas de l'enfant, +car si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je +lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra Toulouse, Agen et +aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété le comté de +Venaissin, qui a été à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'Église, +et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez de terres et +seigneuries.» Le comte Ramon vint donc devers le saint-père avec tous +les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur leurs affaires et la +requête que chacun avait faite au saint-père, et le comte Ramon lui dit +et montra comment ils avaient demeuré un long temps en attendant la +réponse de leur affaire et de la requête que chacun lui avait faite. Le +saint-père dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne pouvait rien +faire pour eux, mais qu'il s'en retournât et lui laissât son fils, et +quand le comte Ramon eut ouï la réponse du saint-père, il prit congé de +lui et lui laissa son fils; et le saint-père lui donna sa bénédiction. +Le comte Ramon sortit de Rome avec une partie de ses gens, et laissa les +autres à son fils, et entre autres y demeura le comte de Foix, pour +demander sa terre et voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon +s'en alla droit à Viterbe pour attendre son fils et les autres qui +étaient avec lui, comme on l'a dit. + +«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour +savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-père eut +vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui bailla +ses lettres comme il était nécessaire en telle occasion, dont le comte +de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia grandement le +saint-père, lequel lui donna sa bénédiction et absolution de toutes +choses jusqu'au jour présent. Quand l'affaire du comte de Foix fut +finie, il partit de Rome, tira doit à Viterbe devers le comte Ramon, et +lui conta toute son affaire, comment il avait eu son absolution, et +comment aussi le saint-père lui avait rendu sa terre et seigneurie; il +lui montra ses lettres, dont le comte Ramon fut grandement joyeux et +allègre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent droit à Gênes, où ils +attendirent le fils du comte Ramon. + +«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque le fils du comte +Ramon eut demeuré à Rome l'espace de quarante jours, il se retira un +jour devers le saint-père avec ses barons et les seigneurs qui étaient +de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par +l'enfant au saint-père, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant +était sage et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de s'en +retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; et quand le +saint-père eut entendu et écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire et +montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui, et se +prit à lui dire: «Fils, écoute, que je te parle, et ce que je veux te +dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien. + +«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du +bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en quoi +faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que tu ne +demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comté de +Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, pour +servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait assemblé son +concile. Alors tu pourras revenir deçà les monts pour avoir droit et +raison de ce que tu demandes contre le comte de Montfort.» + +«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et +lui dit: «Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de +Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me +saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé contre moi.» Le +saint-père lui répondit: «Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien +commencer et mieux achever.» + +Nous avons copié mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une +traduction du _Poème des Albigeois_, sans oublier pourtant que la poésie +est fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente d'improbable la +supposition du poète qui prête au pape l'intention de défaire tout ce +qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang. Voy. +la note de la page 397. + + +118--page 398--_Tout le Midi se jeta dans les bras de +Philippe-Auguste..._ + +Raymond VII écrit à Philippe-Auguste (juillet 1222): «Ad vos, domine, +sicut ad meum unicum et principale recurro refugium... humiliter vos +deprecans et exorans quatenus mei misereri velitis.» _Preuves de +l'Histoire du Langued._, III, 275.--(Décembre 1222): «Cum... Amalricus +supplicaverit nobis ut dignemini juxta beneplacitum vestrum, terram +accipere vobis et hæredibus vestris in perpetuum, quam tenuit vel tenere +debuit, ipse, vel pater suus in partibus Albigensibus et sibi vicinis, +gaudemus super hoc, desiderantes Ecclesiam et terram illam sub umbra +vestri nominis gubernari et rogantes affectuose quantum possumus, +quatenus celsæ majestatis vestræ regia potestas, intuitu regis regum, et +pro honore sanctæ matris Ecclesiæ ac regni vestri, terram prædictam ad +oblationem et resignationem dicti comitis recipiatis; et invenietis nos +et cæteros prælatos paratos vires nostras effundere in hoc negotio pro +vobis, et expendere quidquid ecclesia in partibus illis habet, vel est +habitura.» _Preuv. de l'Hist. du Langued._, III, 276.--(1223): «Dum +dudum et diu soli sederemus in Biterris civitate, singulis momentis +mortem expectantes, optataque nobis fuit in desiderio, vita nobis +existente in supplicium, hostibus fidei et pacis undique gladios suos in +capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende, intravit kal. Maii +cursor ad nos, qui... nuntiavit nobis verbum bonum, verbum +consolationis, et totius miseriæ nostræ allevationis, quod videlicet +placet celsitudinis vestræ magnificentiæ, convocatis prælatis et +baronibus regni vestri apud Melodunum, ad tractandum super remedio et +succursu terræ, quæ facta est in horrendam desolationem et in sibilum +sempiternum, nisi Dominus ministerio regiæ dexteræ vestræ citius +succurratus, super quo, tanto moerore scalidi, tanta lugubratione +defecti respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac manibus in +coelum, referimus altissimo, in cujus manu corda regum consistunt, +scientes hoc divinitus vobis esse inspiratum, etc.. Flexis itaque +genibus, reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis, et +singultibus lacerati, regiæ supplicamus majestati quatenus vobis +inspiratæ gratiæ Dei non deesse velitis... quod universalis Ecclesiæ +imminet subversio in regno vestro, nisi vos occurratis et succurratis, +etc...» Ibid., 278. + + +119--page 407--_Le dogme de l'immaculée conception_, etc... + +L'Église de Lyon l'avait instituée en 1134. Saint Bernard lui écrivit +une longue lettre pour la tancer de cette nouveauté (Epist. 174). Elle +fut approuvée par Alain de Lille et par Petrus Cellensis (L. VI, epist +23; IX, 9 et 10). Le concile d'Oxford la condamna en 1222.--Les +Dominicains se déclarèrent pour saint Bernard, l'Université pour +l'Église de Lyon. Bulæus, _Hist. Univ. Paris_, II, 138, IV, 618, 964. +Voyez Duns Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, qu. I, et dist. 18, +qu. I. Il disputa, dit-on, pour l'immaculée conception, contre deux +cents Dominicains, et amena l'Université à décider: «Ne ad ullos gradus +scholasticos admitteretur ullus, qui prius non juraret se defensurum B. +Virginem a noxa originaria.» Wadding., Ann. Minorum, ann. 1394. Bulæus, +IV, p. 71. + +_«La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique, etc...»_ + +Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. «Totam coelestem patriam +amplexando dulciter continebat.»--Pierre Damiani disait que Dieu +lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge. Il s'écrie dans un +sermon (Sermo XI, de Annunt. B. Mar., p. 171): «O venter +diffusiorcoelis, terris amplior, capacior elementis! etc.»--Dans un +sermon sur la Vierge, de l'archevêque de Kenterbury, Étienne Langton, on +trouve ces vers: + + Bele Aliz matin leva, + Sun cors vesti et para, + Ens un vergier s'en entra, + Cink fleurettes y truva; + Un chapelet fit en a + De bele rose flurie. + Pur Dieu trahez vus en là, + Vus ki ne amez mie; + +Ensuite il applique mystiquement chaque vers à la mère du Sauveur, et +s'écrie avec enthousiasme: + + Ceste est la belle Aliz, + Ceste est la flur, + Ceste est le lis. + + ROQUEFORT, _Poésies_ du douzième et du treizième siècle. + +On a attribué au franciscain saint Bonaventure le Psalterium minus et le +Psalterium majus B. Mariæ Virginis. Ce dernier est une sorte de parodie +sérieuse où chaque verset est appliqué à la Vierge. Psalm. I: «Universas +enim foeminas vincis pulchritudine carnis!» + + +120--page 410--_Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et +évêques_, etc... + +Voy. la lettre des évêques du Midi à Louis VIII, _Preuves de l'Histoire +du Lang._, p. 289, et les lettres d'Honorius III, ap. Scr. fr. XIX, +699-723. + + +121--page 411--_Le testament de Louis VIII_, etc... + +_Archives du royaume_, J, carton 401, Lettre et témoignage de +l'archevêque de Sens et de l'évêque de Beauvais.--J, carton 403, +_Testament de Louis VIII_. + + +122--page 413--_La régente empêcha le comte de Champagne d'épouser la +fille de Mauclerc..._ + +Elle lui écrivit, dit-on: «Sire Thibaud de Champaigne, j'ai entendu que +vous avez convenance et promis à prenre à femme la fille au comte Perron +de Bretaigne. Partant vous mande que si ne voulez perdre quan que vous +avez au royaume de France, que vous ne le faites. Si cher que avez tout +tant que amez au dit royaume, ne le faites pas. La raison pourquoy vous +sçavez bien. Je n'ai jamais trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que +luy.» D. Morice, I, 158. + + +123--page 414--_Soumission du comte de Toulouse..._ + +Voy. les articles du Traité, inséré au tome III des Preuves de +l'Histoire du Languedoc, p, 329, sqq., et au tome XIX du _Recueil des +Historiens de France_, p. 219, sqq. + + +124--page 417--_Saint Louis, Espagnol du côte de Blanche..._ + +Il était parent par sa mère d'Alphonse X, roi de Castille; celui-ci lui +avait promis des secours pour la croisade; mais il mourut en 1252, et +saint Louis «en fut fort affligé.» Math. Paris, p. 565.--«À son retour, +il fît frapper, dit Villani, des monnaies où les uns voient des +menottes, en mémoire de sa captivité; les autres, les tours de +Castille.» Ce qui vient à l'appui de cette dernière opinion, c'est que +les frères de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent les tours de +Castille dans leurs armes. Michaud, IV, 445. + + +125--page 417--_Le sultan d'Égypte était le meilleur ami de Frédéric +II..._ + +Extraits d'historiens arabes, par Reinaud (_Bibl. des Croisades_, IV, +417, sqq.). «L'émir Fakr-Eddin était entré fort avant, dit Yaféi, dans +la confiance de l'empereur; ils avaient de fréquents entretiens sur la +philosophie, et leurs opinions paraissaient se rapprocher sur beaucoup +de points.--Ces étroites relations scandalisèrent beaucoup les +chrétiens... «Je n'aurais pas tant insisté, dit-il à Fakr-Eddin, pour +qu'on me remît Jérusalem, si je n'avais craint de perdre tout crédit en +Occident; mon but n'a pas été de délivrer la ville sainte, ni rien de +semblable; j'ai voulu conserver l'estime des Francs.»-«L'empereur était +roux et chauve: il avait la vue faible; s'il avait été esclave, on n'en +aurait pas donné deux cents drachmes. Ses discours montraient assez +qu'il ne croyait pas à la religion chrétienne; quand il en parlait, +c'était pour s'en railler... etc.. Un moezzin récita près de lui un +verset de l'Alcoran qui nie la divinité de Jésus-Christ. Le sultan le +voulut punir; Frédéric s'y opposa.»--Il se fâcha contre un prêtre qui +était entré dans une mosquée l'Évangile à la main, et jura de punir +sévèrement tout chrétien qui y entrerait sans une permission +spéciale.--On a vu plus haut quelles relations amicales Richard +entretenait avec Salaheddin et Malek-Adhel.--Lorsque Jean de Brienne fut +assiégé dans son camp (en 1221), il fut comblé par le sultan de +témoignages de bienveillance. «Dès lors, dit un auteur arabe (Makrizi), +il s'établit entre eux une liaison sincère et durable, et tant qu'ils +vécurent, ils ne cessèrent de s'envoyer des présents et d'entretenir un +commerce d'amitié.» Dans une guerre contre les Kharismiens, les +chrétiens de Syrie se mirent pour ainsi dire sous les ordres des +infidèles. On voyait les chrétiens marcher leurs croix levées; les +prêtres se mêlaient dans les rangs, donnaient des bénédictions, et +offraient à boire aux musulmans dans leurs calices. Ibid., 445, d'après +Ibn-Giouzi, témoin oculaire. + + +126--page 420--_Les Mongols avançaient lents, irrésistibles..._ + +«Ils avaient, dit Mathieu Paris, ravagé et dépeuplé la grande Hongrie: +ils avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres menaçantes à tous +les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu très haut pour +dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les têtes de ces barbares +sont grosses et disproportionnées avec leurs corps; ils se nourrissent +de chairs crues et même de chair humaine; ce sont des archers +incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir, avec lesquelles +ils passent tous les fleuves; ils sont robustes, impies, inexorables; +leur langue est inconnue à tous les peuples qui ont quelque rapport +avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont riches en troupeaux +de moutons, de boeufs, de chevaux si rapides qu'ils font trois jours de +marche en un jour. Ils portent par devant une bonne armure, mais aucune +par derrière, pour n'être jamais tentés de fuir. Ils nomment khan leur +chef, dont la férocité est extrême. Habitant la plage boréale, les mers +Caspiennes, et celles qui leur confinent, ils sont nommés Tartares, du +nom du fleuve Tar. Leur nombre est si grand qu'ils semblent menacer le +genre humain de sa destruction. Quoiqu'on eût déjà éprouvé d'autres +invasions de la part des Tartares, la terreur était plus grande cette +année, parce qu'ils semblaient plus furieux que de coutume; aussi les +habitants de la Gothie et de la Frise, redoutant leurs attaques, ne +vinrent point cette année, comme ils le faisaient d'ordinaire, sur les +côtes d'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de harengs: les harengs +se trouvèrent en conséquence tellement abondants en Angleterre, qu'on +les vendait presque pour rien; même dans les endroits éloignés de la +mer, on en donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une petite +pièce de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et illustre par sa +naissance, qui était venu en ambassade solennelle auprès du roi de +France, principalement de la part du Vieux de la Montagne, annonçait ces +événements au nom de tous les Orientaux, et il demandait du secours aux +Occidentaux, pour réprimer la fureur des Tartares. Il envoya un de ses +compagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui exposer les mêmes +choses, et lui dire que si les musulmans ne pouvaient soutenir le choc +de ces ennemis, rien ne les empêcherait d'envahir tout l'Occident. +L'évêque de Winchester, qui était présent à cette audience (c'était le +favori d'Henri III), et qui avait déjà revêtu la croix, prit d'abord la +parole en plaisantant. «Laissons, dit-il, ces chiens se dévorer les uns +les autres, pour qu'ils périssent plus tôt. Quand ensuite nous +arriverons sur les ennemis du Christ qui resteront en vie, nous les +égorgerons plus facilement, et nous en purgerons la surface de la terre. +Alors le monde entier sera soumis à l'Église catholique, et il ne +restera plus qu'un seul Pasteur et une seule bergerie.» Math. Paris, p. +318. + + +127--page 428--_Les envoyés du Vieux de la Montagne_, etc... + +Il envoya demander au roi l'exemption du tribut qu'il payait aux +Hospitaliers et aux Templiers. «Darière l'amiral avoit un Bacheler bien +atourné, qui tenoit trois coutiaus en son poing, dont l'un entroit ou +manche de l'autre; pour ce que se l'amiral eust été refusé, il eust +présenté au roy ces trois coutiaus pour li deffier. Darière celi qui +tenoit les trois coutiaus, avoit un autre qui tenoit un bouqueran (pièce +de toile de coton) entorteillé entour son bras, que il eust aussi +présenté au roi pour li ensevelir, se il eust refusée la requeste au +Vieil de la Montaigne.» Joinville, p. 95.--«Quand le viex chevauchoit, +dit encore Joinville, il avoit un crieur devant li qui portait une hache +danoise à lonc manche tout couvert d'argent, à tout pleins de coutiaus +férus ou manche et crioit: «Tournés-vous «de devant celi qui porte la +mort des rois entre ses mains.» P. 97. + +_Les Francs dans l'abondance s'énervaient..._ + +Joinville, p. 37: «Le commun peuple se prist aus foles femmes, dont il +avint que le roy donna congié à tout plein de ses gens, quant nous +revinmes de prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait; et il me +dit que il avoit trouvé de certein, que au giet d'une pierre menue, +entour son paveillon tenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné +congié, et ou temps du plus grant meschief que l'ost eust onques +été.»--«Les barons qui deussent garder le leur pour bien emploier en +lieu et en tens, se pristrent à donner les grans mangers et les +outrageuses viandes.» + + +128--page 428--_Un coup de vent ayant poussé saint Louis vers +Damiette..._ + +«Il est vraisemblable que saint Louis aurait opéré sa descente sur le +même point que Bonaparte (à une demi-lieue d'Alexandrie), si la tempête +qu'il avait essuyée en sortant de Limisso, et les vents contraires +peut-être, ne l'avaient porté sur la côte de Damiette. Les auteurs +arabes disent que le soudan du Caire, instruit des dispositions de saint +Louis, avait envoyé des troupes à Alexandrie comme à Damiette, pour +s'opposer au débarquement.» Michaud, IV, 236. + + +129--page 433--_Saint Louis prisonnier..._ + +On dit au roi que les amiraux avaient délibéré de le faire soudan de +Babylone... «Et il me dit qu'il ne l'eust mie refusé. Et sachiez que il +ne demoura (que ce dessein n'échoua) pour autre chose que pource que ils +disoient que le Roy estoit le plus ferme crestien que en peust trouver; +et cest exemple en monstroient, à ce que quant ils se partoient de la +héberge, il prenoit sa croiz à terre et seignoit tout son cors; et +disoient que se celle gent fesoient soudanc de li, il les occiroit tous, +ou ils deviendroient crestiens.» Joinville, p. 78. + +_Les Arabes chantèrent sa défaite et plus d'un peuple chrétien_, etc... + +Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut composée à cette occasion se +chante encore aujourd'hui.--Reinaud, Extraits d'historiens arabes +(_Biblioth. des Croisades_, IV, 475).--Suivant Villani, Florence, où +dominaient les Gibelins, célébra par des fêtes le revers des croisés. +Michaud, IV, 373. + +_Sa mère était morte..._ + +Joinville, p. 126: «À Sayette vindrent les nouvelles au Roy que sa mère +estoit morte. Si grand deuil en mena, que de deux jours on ne pot +oncques parler à li. Après ce m'envoia querre par un vallet de sa +chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, là où il estoit tout +seul, et il me vit et estandi ses bras et me dit: À! Seneschal! j'ai +pardu ma mère.»--Lorsque saint Louis traitait avec le soudan pour sa +rançon, il lui dit que s'il voulait désigner une somme raisonnable, il +manderait à sa mère qu'elle la payât. «Et ils distrent: Comment est-ce +que vous ne nous voulez dire que vous ferez ces choses? et le roy +respondi que il ne savoit se la reine le vourroit faire pour ce que elle +estoit sa dame.» Ibid., 73. + + +130--page 436--_L'insurrection des Pastoureaux..._ + +Math. Paris, p. 550, sqq.--«Aux premiers soulèvements du peuple de Sens, +les rebelles se créèrent un clergé, des évêques, un pape avec ses +cardinaux.» Continuateur de Nangis, 1315.--Les Pastoureaux avaient aussi +une espèce de tribunal ecclésiastique. Ibid., 1320.--Les Flamands +s'étaient soumis à une hiérarchie, à laquelle ils durent de pouvoir +prolonger longtemps leur opiniâtre résistance. Grande Chron. de Flandre, +quatorzième siècle.--Les plus fameux routiers avaient pris le titre +d'archiprêtres. Froissart, vol. I, ch. CLXXVII.--Les Jacques eux-mêmes +avaient formé une monarchie. Ibid., ch. CLXXXIV.--Les Maillotins +s'étaient de même classés en dizaines, cinquantaines et centaines. +Ibid., ch. CLXXXII-III-IV, Juvén. des Ursins, ann. 1382, et Anon. de +Saint-Denis, hist. de Ch. VI; Monteil, t. I, p. 286. + + +131--page 440--_Une association s'était formée_, etc... + +À la tête se trouvait Robert Twinge, chevalier du Yorkshire, qu'une +provision papale avait privé du droit d'élire à un bénéfice provenant de +sa famille. Ces associés, bien qu'ils ne fussent que quatre-vingts, +parvinrent, par la célérité et le mystère de leurs mouvements, à +persuader au peuple qu'ils étaient en bien plus grand nombre. Ils +assassinèrent les courriers du pape, écrivirent des lettres menaçantes +aux ecclésiastiques étrangers, etc. Au bout de huit mois, le roi +interposa son autorité. Twinge se rendit à Rome, où il gagna son procès, +et conféra le bénéfice, etc. Lingard, III, 161. + + +132--page 447--_L'empereur Frédéric II..._ + +«Frédéric, dit Villani (l. VI, c. I), fut un homme doué d'une grande +valeur et de rares talents; il dut sa sagesse autant aux études qu'à sa +prudence naturelle. Versé en toute chose, il parlait la langue latine, +notre langue vulgaire (l'italien), l'allemand, le français, le grec et +l'arabe. Abondant en vertus, il était généreux, et à ses dons il +joignait encore la courtoisie; guerrier vaillant et sage, il fut aussi +fort redouté. Mais il fut dissolu dans la recherche des plaisirs; il +avait un grand nombre de concubines, selon l'usage des Sarrasins; comme +eux, il était servi par des mameluks; il s'abandonnait à tous les +plaisirs des sens, et menait une vie épicurienne, n'estimant pas +qu'aucune autre vie dût venir après celle-ci... Aussi ce fut la raison +principale pour laquelle il devint l'ennemi de la sainte Église.» + +«Frédéric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et Manfredi, t. VIII, +p. 495), fut un homme d'un grand coeur; mais la sagesse, qui ne fut pas +moins grande en lui, tempérait sa magnanimité, en sorte qu'une passion +impétueuse ne déterminait jamais ses actions, mais qu'il procédait +toujours avec la maturité de la raison... Il était zélé pour la +philosophie; il la cultiva pour lui-même, il la répandit dans ses États. +Avant les temps heureux de son règne, on n'aurait trouvé en Sicile que +peu ou point de gens de lettres; mais l'empereur ouvrit dans son royaume +des écoles pour les arts libéraux et pour toutes les sciences; il appela +des professeurs de différentes parties du monde, et leur offrit des +récompenses libérales. Il ne se contenta pas de leur accorder un +salaire; il prit sur son propre trésor de quoi payer une pension aux +écoliers les plus pauvres, afin que dans toutes les conditions les +hommes ne fussent point écartés par l'indigence de l'étude de la +philosophie. Il donna lui-même une preuve de ses talents littéraires, +qu'il avait surtout dirigés vers l'histoire naturelle, en écrivant un +livre sur la nature et le soin des oiseaux, où l'on peut voir combien +l'empereur avait fait de progrès dans la philosophie. Il chérissait la +justice, et la respectait si fort, qu'il était permis à tout homme de +plaider contre l'empereur, sans que le rang du monarque lui donnât +aucune faveur auprès des tribunaux, ou qu'aucun avocat hésitât à se +charger contre lui de la cause du dernier de ses sujets. Mais, malgré +cet amour pour la justice, il en tempérait quelquefois la rigueur par sa +clémence.» (Traduction de Sismondi. Remarquez que Villani est guelfe, et +Jamsila gibelin.) + + +133--page 447--_Le royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai +fils de Frédéric II..._ + +Voici le portrait qu'en font les contemporains, Math. Spinelli, +Ricordon, Summonte, Collonueio, etc. Il était doué d'un grand courage, +aimait les arts, était généreux et avait beaucoup d'urbanité. Il était +bien fait et beau de visage; mais il menait une vie dissolue; il +déshonora sa soeur, mariée au comte de Caserte; il ne craignait ni Dieu +ni les saints; il se lia avec les Sarrasins, dont il se servit pour +tyranniser les ecclésiastiques, et s'adonna à l'astrologie +superstitieuse des Arabes.--Il se vantait de sa naissance illégitime, et +disait que les grands naissaient d'ordinaire d'unions défendues. +Michaud, V, 43. + + +134--page 452--_L'horreur pour les Sarrasins avait diminué..._ + +Saint Louis montra pour les Sarrasins une grande douceur. «Il fesait +riches moult de Sarrasins que il avait fèt baptizer, et les assembloit +par mariages avecque crestiennes... Quand il estoit outre mer, il +commanda et fist commander à sa gent que ils n'occissent pas les femmes +ne les enfans des Sarrasins; ainçois les preissent vis et les amenassent +pour fère les baptisier. Ausinc il commandoit en tant come il pooit, que +les Sarrasins ne fussent pas ocis, mès fussent pris et tenuz en prizon. +Et aucune foiz forfesait l'en en sa court d'escueles d'argent ou +d'autres choses de telle manière; et doncques li benoiez rois le +soufroit débonnèrement, et donnoit as larrons aucune somme d'argent, et +les envéoit outre mer; et ce fist-il de plusieurs. Il fut tosjors à +autrui moult plein de miséricorde et piteus.» Le Confesseur, p. 302, +388. + + +135--page 464--_Saint Louis envoyait des Mendiants pour surveiller les +provinces_, etc... + +Math. Paris, ad. ann. 1247, p. 493.--Par son testament (1269), il leur +légua ses livres et de fortes sommes d'argent, et institua pour nommer +aux bénéfices vacants un conseil composé de l'évêque de Paris, du +chancelier, du prieur des Dominicains et du gardien des Franciscains. +Bulsæus, III, 1269.--Après la première croisade, il eut toujours deux +confesseurs, l'un dominicain, l'autre franciscain; Gaufred., de Bell. +loc, ap. Duchesne, V, 451.--Le confesseur de la reine Marguerite +rapporte qu'il eut la pensée de se faire dominicain, et que ce ne fut +qu'avec peine que sa femme l'en empêcha.--Il eut soin de faire +transmettre au pape le livre de Guillaume de Saint-Amour. Le pape l'en +remercia, en le priant de continuer aux moines sa protection. Bulæus, +III, 313. + + +136--page 466 et note I--_En 1246, Pierre Mauclerc forme une ligue +contre le clergé_, etc... + +_Trésor des chartes_, Champagne, VI, nº 84; et ap. _Preuves des libertés +de l'Église gallicane_, I, 29. + +1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc avec son fils le duc Jean, le +comte d'Angoulême et le comte de Saint-Pol, et beaucoup d'autres +seigneurs, contre le clergé.--«À tous ceux qui ces lettres verront, nous +tuit, de qui le séel pendent en cet présent escript, faisons à sçavoir +que nous, par la foy de nos corps, avons fiancez sommes tenu, nous et +notre hoir, à tousjours à aider li uns à l'autre, et à tous ceux de nos +terres et d'autres terres qui voudront estre de cette compagnie, à +pourchacier, à requerre et à défendre nos droits et les leurs en bonne +foy envers le clergié. Et pour ce que grieffsve chose seroit, nous tous +assembler pour cette besogne, nous avons eleu, par le commun assent et +octroy de nous tous, le duc de Bourgogne, le comte Perron de Bretaigne, +le comte d'Angolesme et le comte de Sainct-Pol;... et si aucuns de cette +compagnie estoient excommuniez, par tort conneu par ces quatre, que le +clergié li feist, il ne laissera pas aller son droict ne sa querele pour +l'excommuniement, ne pour autre chose que on li face, etc.» _Preuv. des +lib. de l'Égl. gallic_, I, 99. Voy. aussi p. 95, 97, 98. + + +137--page 467--_Cette âme tendre et pieuse, blessée dans tous ses +amours_, etc... + +Lorsque saint Louis eut résolu de retourner en France «lors me dit robe +entre ly et moy sanz plus, et me mist mes deux mains entre les seues, et +le légat que je le convoiasse jusques à son hostel. Lors s'enclost en sa +garde, commensa à plorer moult durement; et quand il pot parler, si me +dit: Seneschal, je sui moult li, si en rent graces à Dieu, de ce que le +roy et les autres pèlerins eschapent du grand péril là où vous avez esté +en celle terre; et moult sui à mésaise de crier de ce que il me +convendra lessier vos saintes compaingnies, et aler à la court de Rome, +entre cel desloial gent qui y sont.» + + +138--page 475--_Guillaume de Saint-Amour contre les Mendiants..._ + +Les ordres Mendiants étaient fort effrayés. «Cum prædicto volumini +respondere fuisset prædicto doctori (Thomæ), non sine singultu et +lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna adversariorum tara +gravium dubitabant, Fr. Thomas ipsum volumen accipiens et se fratrum +orationibus recommendans...», Guill. de Thoco, vit. S. Thomæ, ap. Acta +SS. Martis, I. + + +139--page 476--_Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la +règle..._ + +Processus de S. Thom. Aquin., ap. Acta SS. Martis, I, p. 714: «Concludit +quod Fr. Thomas in scripturis suis imposuit finem omnibus laborantibus +usque ad finem sæculi, et quod omnes deinceps frustra +laborarent.»--«Fuit (S. Thomas) magnus in corpore et rectæ staturæ... +coloris triticei... magnum habens caput... aliquantulum calvus. Fuit +tenerrimæ complexionis in carne.» Acta SS., p. 672.--«Fuit grossus.» +Processus de S. Thom., ibid. + + +140--page 482--_Le roi apparaît à la poésie féodale comme un lâche..._ + +Passage de _Guill. au court nez_ (Paris, introd. de Berte aux grands +pieds), cité dans _Gérard de Nevers_. + + Grant fu la cort en la sale à Loon, + Moult ot as tables oiseax et venoison. + Qui que manjast la char et le poisson, + Oncques Guillaume n'en passa le menton: + Ains menja tourte, et but aigue à foison. + Quant mengier orent li chevalier baron, + Les napes otent escuier et garçon. + Li quens Guillaume mist le roi à raison: + --«Qu'as en pensé», dit-il, li fiés Charlon? + «Secores-moi vers la geste Mahon.» + Dist Loéis: «Nous en consillerons, + «Et le matin savoir le vous ferons + «Ma volonté, se je irai o non.» + Guillaume l'ot, si taint corne charbon, + Il s'abaissa, si a pris un baston. + Puis dit au roi: «Vostre fiez tos rendon, + «N'en tenrai mès vaillant une esperon, + Ne vostre ami ne serai ne voste hom, + Et si venrez, o vous voiliez o non.» + + (Ms. de _Gérard de Nevers_, nº 7498, treizième siècle, corrigé sur le + texte le plus ancien du ms. de _Guillaume au Cornès_, nº 6995.) + + +141--page 484--_On remonte au vieil élément indigène_, etc... + +Le principal dépôt des traditions bretonnes du moyen âge est l'ouvrage +du fameux Geoffroi de Monmouth. Sur la véracité de cet auteur et les +sources où il a puisé, voyez Ellis, _Intr. metrical_ romances; Turner, +_Quarterly review_, janvier 1820; Delarue, _Bardes armoricains_; et +surtout la dernière édition de Warton (1834), avec notes de Douce et de +Park; voyez aussi les critiques de Ritson, quelques passages des poésies +de Marie de France, publiés par M. de Roquefort, 1820, etc. + + +142--page 487, note 2--_La fête de l'âne..._ + +On chantait la prose suivante: + + Orientis partibus + Adventavit asinus + Pulcher et fortissimus + Sarcinis aptissimus. + Hez, sire asnes, car chantez + Belle bouche rechignez, + Vous aurez du foin assez + Et de l'avoine à plantez. + Lentus erat pedibus + Nisi foret baculus + Et eum in clunibus + Pungeret aculeus. + Hez, sire asnes, etc. + Hic in collibus Sichem + Jam nutritus sub Ruben, + Transiit per Jordanem, + Saliit in Bethleem. + Hez, sire asnes, etc. + Ecce magnis auribus + Subjugalis filius + Asinus egregius + Asinorum dominus. + Hez, sire asnes, etc. + Saltu vincit hinnulos, + Damas et capreolos, + Super dromedarios + Velox Madianeos. + Hez, sire asnes, etc. + Aurum de Arabia, + Thus et myrrham de Saba, + Tulit in ecclesia + Virtus asinaria. + Hez, sire asnes, etc. + Dum trahit véhicula + Multa cum sarcinula, + Illius mandibula + Durat terit pabula. + Hez, sire asnes, etc. + Cum aristis hordeum + Comedit et corduum; + Triticum e palea + Segregat in area. + Hez, sire asnes, etc. + Amen dicas Asine (hic genuflectebatur) + Jam satur de gramine: + Amen, amen itera, + Aspernare vetera. + Hez va! hez va! hez va hez! + Biax sire asnes car allez + Belle bouche car chantez. + + (Ms. du treizième siècle, ap. Ducange, _Glossar._) + + +143--page 493--_La cathédrale de Cologne, le type de l'architecture +gothique..._ + +Les maîtres de cette ville ont bâti beaucoup d'autres églises. Jean +Hûltz, de Cologne, continue le clocher de Strasbourg.--Jean de Cologne, +en 1369, bâtit les deux églises de Campen, au bord du Zuiderzée, sur le +plan de la cathédrale de Cologne.--Celle de Prague s'élève sur le même +plan.--Celle de Metz y ressemble beaucoup.--L'évêque de Burgos, en 1442, +emmène deux tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les tours de +sa cathédrale. Ils font les flèches sur le plan de celle de +Cologne.--Des artistes de Cologne bâtissent Notre-Dame de l'Épine, à +Châlons-sur-Marne. Boisserée, p. 15. + + +144--page 496--_Les méandres de l'église de Reims..._ + +On voyait dans plusieurs églises, entre autres à Chartres et à Reims, +une spirale de mosaïque, ou labyrinthe, ou _dædalus_, placé au centre de +la croisée. On y venait en pèlerinage; c'était l'emblème de l'intérieur +du temple de Jérusalem. Le labyrinthe de Reims portait le nom des quatre +architectes de l'église. Povillon-Pierard, _Description de Notre-Dame de +Reims_.--Celui de Chartres est surnommé _la lieue_; il a sept cent +soixante-huit pieds de développement. Gilbert, _Description de +Notre-Dame de Chartres_, p. 44. + + +145--page 499--_La peinture sur vitres..._ + +Les Romains se servaient depuis Néron des vitres colorées, surtout en +bleu. Le beau rouge est plus fréquent dans les anciens vitraux; on +disait proverbialement: _Vin couleur des vitraux de la Sainte-Chapelle._ +Ceux de cette église sont du premier âge; ceux de Saint-Gervais, du +deuxième et du troisième, et de la main de Vinaigrier et de Jean Cousin. +Au deuxième âge, les figures, devenant gigantesques, sont coupées par +les vitres carrées. À cette époque appartiennent encore les beaux +vitraux des grandes fenêtres de Cologne, qui portent la date de 1509, +apogée de l'école allemande; ils sont traités dans une manière +monumentale et symétrique.--Angelico da Fiesole est le patron des +peintres sur verre. On cite encore Guillaume de Cologne et Jacques +Allemand. Jean de Bruges inventa les émaux ou verres à deux couches.--La +Réforme réduisit cet art en Allemagne à un usage purement héraldique. Il +fleurit en Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis tant de +réputation en ce genre, que Guillaume de Marseille fut appelé à Rome, +par Jules II, pour décorer les fenêtres du Vatican. À l'époque de +l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de clair obscur fait +employer la grisaille pour les fenêtres d'Anet et d'Écouen; c'est le +protestantisme entrant dans la peinture. En Flandre, l'école des grands +coloristes (Rubens, etc.) amène le dégoût de la peinture sur verre. +Voyez dans la _Revue française_ un extrait du rapport de M. Brongniart à +l'Académie des sciences sur la peinture sur verre; voyez aussi la notice +de M. Langlois sur les vitraux de Rouen. + + +FIN DU TOME DEUXIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + LIVRE III.--TABLEAU DE LA FRANCE. + + + Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et + physiques. 1 + + L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une caractérisation + géographique et physiologique de la France. 2 + + La France se sépare en deux versants, occidental et oriental. 3 + + La France peut se diviser par ses produits en zones + latitudinales. 5 + + Bretagne. 7 + + Anjou. 19 + + Touraine. 20 + + Poitou. 22 + + Limousin. 28 + + Auvergne. 29 + + Rouergue. 31 + + Guyenne. _ibid._ + + Pyrénées. 33 + + Languedoc. 43 + + Provence. 47 + + Dauphiné. 55 + + Franche-Comté. 59 + + Lorraine. 60 + + Ardennes. 65 + + Lyonnais. 66 + + Autunois et Morvan. 70 + + Bourgogne. 71 + + Champagne. 73 + + Normandie. 78 + + Flandre. 80 + + Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île-de-France. 87 + + Centralisation. 93 + + + LIVRE IV. + + + CHAPITRE Ier. _L'an 1000. Le roi de France et le pape français. + Robert et Gerbert.--France féodale._ 102 + + Croyance universelle à la fin prochaine du monde. 103 + + Calamités qui précèdent l'an 1000. 105 + + Le monde aspire à entrer dans l'Église. 107 + + Le roi de France, Robert, est un saint. 109 + + Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture; + dogme de la Présence réelle; pèlerinages. 113 + + Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets. 115 + + Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands. 116 + + Rivalité des maisons normandes de Normandie et de Blois. 117 + + Robert épouse Berthe, de la maison de Blois. 118 + + 1037. Mauvais succès d'Eudes-le-Champenois, héritier de la + maison de Blois. 119 + + La maison de Blois se divise en Blois et Champagne, et reste + inférieure aux Normands de Normandie. _ibid._ + + La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance. 120 + + Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra. _ibid._ + + 1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert, + et lui soumettent la Bourgogne. 122 + + 1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands. 124 + + 1031-1108. Nullité d'Henri Ier et de Philippe Ier. _ibid._ + + + CHAPITRE II. _Onzième siècle.--Grégoire VII.--Alliance des + Normands et de l'Église.--Conquête des Deux-Siciles et + de l'Angleterre._ 126 + + Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre la + féodalité et l'Église. _ibid._ + + Matérialisme profond du monde féodal. 129 + + L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise. 133 + + Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres. 136 + + L'Église prétend à la domination universelle. 137 + + L'Empire est vaincu. 139 + + Le pape s'allie aux Normands. 140 + + Caractère conquérant et chicaneur des Normands. 141 + + 1000-1026. Leurs pèlerinages en Italie. 144 + + 1026. Premiers établissements des Normands en Italie. 145 + + 1037-1053. Les fils de Tancrède conquièrent la Pouille et les + Deux-Siciles. _ibid._ + + Guillaume-le-Bâtard, duc de Normandie. 147 + + Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église anglo-saxonne. 148 + + Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par le + Saxon Godwin. 149 + + Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après Édouard, + à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin. 150 + + 1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les + Normands. 154 + + Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur. 156 + + Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre. 157 + + Utilité de la conquête. Forte organisation sociale. 160 + + Puissance de la royauté et de l'église anglaise. _ibid._ + + Le saint-siège triomphe dans toute l'Europe par l'épée des + Français. 164 + + + CHAPITRE III. _La Croisade._ (1095-1099.) 166 + + État de l'Islamisme en Asie. _ibid._ + + L'essence de l'Islamisme était l'unité. 167 + + La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites. 169 + + Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance + d'Hassan, 1090. 170 + + Faiblesse des Califats. 172 + + Jeunesse et vigueur du Christianisme. _ibid._ + + Pèlerinages armés; commencement des croisades. 173 + + Les Grecs appellent les princes de l'Occident. 176 + + 1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à Clermont. 178 + + Grandeur du mouvement populaire. 180 + + Les chefs. Godefroi de Bouillon, Hugues de Vermandois, Raymond + de Toulouse, etc. 181 + + Les Provençaux et les Normands. Bohémond. 182 + + Godefroi de Bouillon. 184 + + 1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople. 185 + + Haine mutuelle des croisés et des Grecs. 186 + + Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés. _ibid._ + + Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée. 189 + + Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde + Antioche. 191 + + 1099. Prise de Jérusalem. 193 + + Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité + française en Palestine. 194 + + + CHAPITRE IV. _Suites de la croisade. Les Communes. Abailard. + Première moitié du douzième siècle._ 197 + + Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie + a diminué. 198 + + La pensée de l'égalité s'est développée. 199 + + Tentatives d'affranchissement. Communes. 200 + + Le roi s'appuie sur les communes contre les barons. 203 + + 1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et les + marchands. 208 + + La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis pour + la croisade. 209 + + Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de Brennerille, + 1119. 211 + + 1115. Expédition dans le Midi. 213 + + 1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la France + s'arme pour Louis VI. 214 + + La liberté se produit dans la philosophie. 215 + + Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école de + droit; université de Paris. _ibid._ + + Le Breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la + philosophie. Immense popularité de son enseignement. 219 + + Saint Bernard; sa puissance. 221 + + Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia. 223 + + 1119. Abailard se retire à Saint-Denis. 224 + + Il fonde le Paraclet pour Héloïse. 225 + + Il est condamné au concile de Sens. 226 + + Héloïse. La femme se relève par l'amour désintéressé. 227 + + Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre de + Fontevrault, 1106. 231 + + Progrès du culte de la Vierge. 232 + + La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. _ibid._ + + + CHAPITRE V. _Le roi de France et le roi d'Angleterre. + Louis-le-Jeune, Henri II (Plantagenet).--Seconde croisade; + humiliation de Louis.--Thomas Becket, humiliation d'Henri + (seconde moitié du douzième siècle)._ 235 + + Le roi d'Angleterre violent, héroïque, impie. _ibid._ + + Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a + pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie. 237 + + Il est le symbole et le centre de la nation. _ibid._ + + 1137. Dévotion de Louis VII. 239 + + 1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry. 240 + + 1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence + entre la seconde croisade et la première. 241 + + L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la + croix. _ibid._ + + Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure. 243 + + Retour honteux de Louis VII. 244 + + La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie à + Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine. 246 + + Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus; + puissance de la féodalité. 247 + + Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires. + Nécessité d'une fiscalité violente. _ibid._ + + 1087. Guillaume-le-Roux. 248 + + 1100. Henri Beauclerc. 250 + + 1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur Henri + Plantagenet, comte d'Anjou. 251 + + 1154. Henri II. Ses vastes possessions. 252 + + Les vaincus espèrent sous Henri II. 253 + + Résurrection du droit romain. _ibid._ + + Le Saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier + d'Henri II. 255 + + Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse. 257 + + Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury. 258 + + Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent + les libertés de Kent. 259 + + Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri. 262 + + 1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de + Clarendon. 263 + + Les races vaincues soutiennent Becket. 265 + + Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de + l'Église. _ibid._ + + 1164. Il se réfugie en France. 270 + + Louis VII l'accueille et le protège. 271 + + Il excommunie ses persécuteurs. 271 + + Le pape se déclare contre lui. 272 + + Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon. 277 + + 1170. Menaces d'Henri II Quatre chevaliers normands assassinent + l'archevêque dans son église. _Passion_ de Becket. 281 + + Henri obtient son pardon du saint-siège. 287 + + Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore. 288 + + Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket. 290 + + Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils. 291 + + Caractère impie et parricide de cette famille. 292 + + Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne. 294 + + 1189. Malheur et mort d'Henri II. 296 + + Le roi de France surtout profite de la chute du roi + d'Angleterre. 299 + + Son dévouement à l'Église fait sa grandeur. 300 + + 1180. Philippe-Auguste. 301 + + + CHAPITRE VI. 1200. _Innocent III.-- Le pape prévaut, par les armes + des Français du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur + d'Allemagne, sur l'empire grec et sur les Albigeois--Grandeur + du roi de France._ 304 + + Situation du monde à la fin du douzième siècle. _ibid._ + + Révolte contre l'Église. 305 + + Mysticisme sur le Rhin et aux Pays-Bas. 307 + + En Flandre, mysticisme industriel. 309 + + Rationalisme dans les Alpes. 311 + + Vaudois. _ibid._ + + Albigeois. 313 + + Liaison du Midi avec les juifs et les musulmans. _ibid._ + + Incrédulité et corruption. 314 + + Littérature Troubadours. 315 + + Situation politique du Midi. 316 + + Doctrines albigeoises, croyances manichéennes. 317 + + Danger de l'Église. 319 + + Innocent III. 321 + + Prétentions croissantes du saint-siège. 324 + + Opposition de l'empereur et du roi d'Angleterre. 325 + + Philippe-Auguste. 327 + + Richard Coeur-de-Lion. 328 + + 1187. Prise de Jérusalem. 329 + + Règne des Atabecks de Syrie, Zenghi et Nuhreddin. 330 + + Saladin. 331 + + Troisième croisade Frédéric-Barberousse meurt en chemin. 332 + + Les rois de France et d'Angleterre prennent la route de mer. 333 + + Leurs querelles en Sicile. _ibid._ + + Siège de Saint-Jean d'Acre. 334 + + Divisions des croisés. Philippe retourne en France. 337 + + L'empereur retient Richard prisonnier. 341 + + 1199. Retour et mort de Richard. _ibid._ + + Le divorce de Philippe-Auguste le brouille avec l'Église. 342 + + 1202-1204. Quatrième croisade. _ibid._ + + Les croisés empruntent des vaisseaux à Venise. 343 + + L'empereur grec implore leur secours. 345 + + Haines mutuelles des Grecs et des Latins. 346 + + Siège et prise de Constantinople. 348 + + Soulèvement du peuple. Murzuphle. 350 + + Seconde prise de Constantinople. 351 + + Partage de l'empire grec. Baudoin de Flandre, empereur. 352 + + + CHAPITRE VII (Suite).--_Ruine de Jean. Défaite de l'empereur. + Guerre des Albigeois. Grandeur du roi de France._ (1204-1222). 354 + + L'Église frappe d'abord le roi d'Angleterre. 355 + + Danger continuel des rois d'Angleterre; mercenaires et + fiscalité. _ibid._ + + Désharmonie croissante de l'empire anglais. 356 + + Rivalité de Jean et de son neveu Arthur de Bretagne. 358 + + 1204. Meurtre d'Arthur. 359 + + Philippe-Auguste cite Jean devant sa cour. 360 + + Jean se ligue avec l'empereur et le comte de Toulouse. 361 + + Situation précaire de l'Église dans le Languedoc. _ibid._ + + Antipathie du Nord pour le Midi. 362 + + Ravages des routiers. _ibid._ + + Opposition des deux races dans les croisades. 363 + + La croisade est prêchée par l'ordre de Cîteaux. Sa splendeur. 364 + + Durando d'Huesca. 365 + + Saint Dominique. _ibid._ + + Le comte de Toulouse favorise les hérétiques. 367 + + 1208. Assassinat du légat Pierre de Castelnau. 368 + + Innocent III fait prêcher la croisade dans le nord de la + France. 369 + + À la tête des croisés, Simon de Montfort. Destinées de cette + famille. 372 + + Siège et massacre de Béziers. 374 + + Prise de Carcassonne. 375 + + Montfort accepte la dépouille du vicomte de Béziers. 376 + + Siège des châteaux de Minerve et de Termes. 377 + + Le comte de Toulouse se soumet à des conditions humiliantes. 379 + + Siège de Toulouse. 381 + + Tous les seigneurs des Pyrénées se déclarent pour Raymond. 382 + + Le roi d'Aragon fait défier Montfort. 383 + + Opposition des armées de Montfort et de don Pedro. 384 + + 1213. Bataille de Muret. _ibid._ + + Querelle de Jean et des moines de Kenterbury. 386 + + Le pape se déclare contre Jean et l'excommunie. _ibid._ + + Le pape arme la France. Jean se soumet. 388 + + Guerre de Philippe contre les Flamands. 389 + + Jean se ligue avec l'empereur Othon. 390 + + 1214. Bataille de Bouvines. 391 + + 1215. Soulèvement des barons d'Angleterre. Grande Charte. 392 + + Louis, fils de Philippe, descend en Angleterre. 395 + + 1216. Mort de Jean. Mort d'Innocent III. _ibid._ + + Doutes, et peut-être remords du pape. 396 + + 1222. Le Midi se jette dans les bras du roi de France. 398 + + Situation de l'Europe. L'avenir est au roi de France. _ibid._ + + + CHAPITRE VIII. _Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. + Louis IX. Sainteté du roi de France._ 400 + + Décadence de la papauté. _ibid._ + + Ordres mendiants, Dominicains et Franciscains. 401 + + Esprit austère des Dominicains. 402 + + Mysticisme des Franciscains. 403 + + Légende de saint François. _ibid._ + + Drames et farces mystiques. 406 + + Le mysticisme franciscain accueilli par les femmes. Clarisses + Dévotion à la Vierge. 407 + + Influence des femmes au treizième siècle. _ibid._ + + 1218. Louis VIII s'empare du Poitou et étend son influence en + Flandre. 409 + + Il reprend la croisade contre les Albigeois. 410 + + 1226. Il meurt. Régence de Blanche de Castille. 411 + + Elle s'appuie sur le comte de Champagne. 412 + + Ligue des barons. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne. 413 + + Nouvelle croisade en Languedoc. Soumission du comte de Toulouse. + Soumission des barons. 415 + + 1236. Saint Louis. Situation favorable du royaume. 416 + + Discrédit de l'empereur et du pape. 418 + + Saint Louis hérite des dépouilles des ennemis de l'Église. _ibid._ + + Ravages des Mongols en Asie. 419 + + L'empereur grec implore le secours de la France. 421 + + Saint Louis retenu par la guerre contre Henri III. 422 + + 1241. Batailles de Taillebourg et de Saintes. 423 + + 1258. Prise de Jérusalem par les Mongols. 424 + + Saint Louis, malade, prend la croix. 425 + + Séjour des croisés en Chypre. 427 + + Siège de Damiette. 428 + + Défaite de Mansourah. 429 + + Maladies dans le camp. 432 + + Prise du roi et d'une foule de croisés. 433 + + Il fortifie les places de la terre sainte et revient en + France. 436 + + Le mysticisme produit l'insurrection des Pastoureaux. 436 + + Saint Louis restitue des provinces à l'Angleterre. 437 + + Situation de l'Angleterre sous Henri III. 438 + + Il veut s'appuyer sur les hommes du Midi. 439 + + Insurrection des barons. Montfort. _ibid._ + + 1258. Statuts d'Oxford. 440 + + 1264. Saint Louis, pris pour arbitre, casse les Statuts. 441 + + Montfort appelle les communes au Parlement. _ibid._ + + Charles d'Anjou accepte la dépouille de la maison de + Souabe. 442 + + Caractère héroïque de cette maison gibeline. 443 + + Dur esprit des Guelfes. 444 + + La maison de Souabe se rend odieuse. 445 + + Conquête des Deux-Siciles par Charles d'Anjou. 447 + + 1270. Croisade de Tunis, et mort de Louis IX. 456 + + Sainteté de Louis IX. Son équité dans les jugements. 463 + + ÉCLAIRCISSEMENTS. 473 + + APPENDICE. 509 + + +FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME. + + +IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. +2 / 10), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 *** + +***** This file should be named 38244-8.txt or 38244-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/4/38244/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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Michelet.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 115%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 105%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +sup {line-height: 0em;} +ul.none {list-style-type: none;} +ul.none li {margin-top: 0.8em;} +p {text-indent: 1em;} + +div.footnote p {text-indent: 0em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +.tn {margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%; text-indent: 0em;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller; font-size: 90%;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.right20 {text-align: right; margin-right: 20%;} +.lspaced1 {letter-spacing: 1em;} +.noindent {text-indent: 0em;} + +.add1em {margin-left: 1em;} +.add2em {margin-left: 2em;} + +.chaptitle {text-align: center; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.toc {margin-left: 5%; margin-right: 15%;} +.ralign {position: absolute; right: 10%; top: auto;} +.poemcenter {text-align: center; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.poem10 {margin-left: 10%; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.poem30 {margin-left: 30%; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.poem30 p {text-indent: 0em;} +.quote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 90%; text-indent: 0em;} +.overline {text-decoration: overline;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +--> +</style> +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2/10), +by Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2/10) + +Author: Jules Michelet + +Editor: Gabriel Monod + +Release Date: December 7, 2011 [EBook #38244] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<div class="tn"> +<p>Note au lecteur de ce fichier numérique:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> +</div> + +<p class="p4 center">ŒUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET</p> + +<h1>HISTOIRE<br> + DE FRANCE</h1> +<h1>MOYEN ÂGE</h1> + +<p class="p2 center">ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE</p> + +<p class="p4 center">TOME DEUXIÈME</p> + +<p class="p4 center">PARIS<br> + ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br> + 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON<br> + Tous droits réservés.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE DE FRANCE</h1> + +<h2>LIVRE III</h2> + +<h3>TABLEAU DE LA FRANCE.</h3> + + +<p>L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est le +signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre est +le serment dicté par Charles-le-Chauve à son frère, au traité de 843. +C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la France, +jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se caractérisent +chacune par une dynastie féodale. Les populations, si longtemps +flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons maintenant où +les prendre, et, en même temps qu'elles existent et agissent à part, +elles prennent peu à peu une voix; chacune a son histoire, chacune se +raconte elle-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par +laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins la +révélation de la France. Pour la première fois elle se produit dans sa +forme géographique. Lorsque le vent emporte le vain et uniforme +brouillard dont l'empire allemand avait tout couvert et tout obscurci, +le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par ses +montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent ici aux +divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion +et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose +bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à peu de chose +près, aux quatre-vingt-six districts des Capitulaires, d'où sont sorties +la plupart des souverainetés féodales, et la Révolution, qui venait +donner le dernier coup à la féodalité, l'a imitée malgré elle.</p> + +<p>Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division +politique de la France, formée d'après sa division physique et +naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons +raconter l'époque féodale ou <i>provinciale</i> (ce dernier nom la désigne +aussi bien) sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne +suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées; +c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par +les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point où +nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire et +produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à leur +berceau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se +diviser d'elle-même.</p> + +<p>Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au +Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre +regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne +onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des +Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la +Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur +prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du côté +occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à l'Océan; +derrière, s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au +loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et basse, +simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour +porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude +Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans.</p> + +<p>Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont +que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand +mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à +la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps +modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont +placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, dans +leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre; +ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici +la Seine et Paris; là <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre +présente à la France sa partie germanique; elle retient derrière elle +les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, au contraire, +adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), +oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se montre à l'autre +par ce qu'il a de plus hostile.</p> + +<p>L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt +parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse +et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne, +sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la +splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux +monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Océan. Le +mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer elle-même ne +la sépare de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des +basses nuées jusqu'au <i>por</i> de Vénasque, et que la vue plonge sur +l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde +s'ouvre: devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un brouillard +ondoyant sous un vent éternel.</p> + +<p>En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs +produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de +Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne +amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin; +tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge, +s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier, +l'olivier <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats du +Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. En +longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les +rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les provinces +frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. +La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre, Picardie et +Normandie, d'autre part de Poitou et Guyenne, flotterait dans son +immense développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur +nœud de la Bretagne.</p> + +<p class="p2">On l'a dit, <i>Paris, Rouen, le Havre sont une même ville dont la Seine +est la grand'rue.</i> Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où les +châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez de la +Seine inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, quelles que +soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent +de nombre, les cultures aussi; les pâturages augmentent. Le pays est +sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la +Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble +suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes +de Caux, qui annonce si dignement les filles des conquérants de +l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès Villedieu; à Saint-Malo, +il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d'un moulin, tantôt +les voiles d'un vaisseau. <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> D'autre part, les habits de peau +commencent à Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de +la Trappe, où les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms +expressifs des villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi +fougère), les eaux grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce +la rude contrée.</p> + +<p>C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la +France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le premier +regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, aux Basques +ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le Celte dans ses +landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux pays mêlés par la +conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié la géographie dans +l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans l'espace et dans le +temps.</p> + +<p>La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend ses +champs de quartz et de schiste depuis les ardoisières de Châteaulin près +Brest jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique. +Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays disputé et flottant, un +<i>border</i> comme celui d'Angleterre et d'Écosse, qui a échappé de bonne +heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes, +mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la +pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne <i>bretonnante</i>, +pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop +fidèle à notre état primitif; peu français, tant il <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> est gaulois; +et qui nous aurait échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, +comme dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises +d'un génie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.</p> + +<p>Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois; +souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait +presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures +que le fer de l'étranger. Quand les hommes du Nord couraient impunément +nos côtes et nos fleuves, la résistance commença par le Breton Noménoé; +les Anglais furent repoussés au quatorzième siècle par Duguesclin; au +quinzième, par Richelieu; au dix-septième, poursuivis sur toutes les +mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté religieuse et celles +de la liberté politique n'ont pas de gloires plus innocentes et plus +pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la +République. C'est un Nantais, si l'on en croit la tradition, qui aurait +poussé le dernier cri de Waterloo: <i>La garde meurt et ne se rend pas.</i></p> + +<p>Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et +d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire +de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la +philosophie et de la littérature. Le Breton Pélage, qui mit l'esprit +stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier dans l'Église en +faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et +le Breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à la philosophie +<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le dédain des +faits, le mépris de l'histoire et des langues, indiquent assez que ce +génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques, +avait plus de vigueur que d'étendue<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p> + +<p>Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier +siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même +partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit, +sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et La Mettrie, a donné, de nos jours, +Chateaubriand et La Mennais.</p> + +<p>Jetons maintenant un rapide coup d'œil sur la contrée.</p> + +<p>À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le +Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des +corsaires et celle des négriers<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. L'aspect de Saint-Malo est +singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que +nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans les +tableaux, dans les monuments<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Petite ville, riche, sombre et triste, +nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île selon le +flux ou reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où le varech +pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, anguleux, +découpés comme au rasoir. La guerre <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> est le bon temps pour +Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils ont +eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il fallait +les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, qui +couvaient déjà l'Océan<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p> + +<p>À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de +Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et +vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout de +la France: tout cela dans un port serré, où l'on étouffe entre deux +montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce +port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux +vaisseaux de haut bord; il semble que ces lourdes masses vont venir à +vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale est +grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi porté à +l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et l'air du +bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe où la mer, +échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de fureur que +nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il est bien +gardé. J'y ai vu mille canons<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. L'on y entrera pas; mais l'on n'en +sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe de +Brest<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante +embarcation chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> +elle n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos +ports<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.</p> + +<p>Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la +limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux +ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut +voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle +entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à +quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les +sœurs sont en prière<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. Et même dans les moments de trêve, quand +l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir +en soi: <i>Tristis usque ad mortem?</i></p> + +<p>C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La +nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Dès +que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, hommes, +femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas arrêter +ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la +gendarmerie<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais on +assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache, +promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> vaisseaux +sur les écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, +pour arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui +coupaient le doigt avec les dents<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.</p> + +<p>L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, +pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague +l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par +les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ +stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme? +L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux +rochers rouges où s'abîme <i>l'enfer de Plogoff</i>, à côté de la <i>baie des +Trépassés</i>, où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles? +C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans +frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon +vaisseau est si petit, et la mer est si grande<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>!»</p> + +<p>Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie, +peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut +l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, d'Ouessant, +les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent éteints; plus +d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les +démarches pour leur mariage<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. La <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> femme y travaille plus que +l'homme, et dans les îles d'Ouessant elle y est plus grande et plus +forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, +bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi +s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont +d'une étrange petitesse dans ces îles.</p> + +<p>Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à +cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de +côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce +que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein, +triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles +y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des +naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient +aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et +meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la +pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition, +est le berceau de Myrdhyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de +l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, sous la +fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté.</p> + +<p>Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est +Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont +toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes du +roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements qu'on croirait ceux de la +tempête, sont les <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> <i>crierien</i>, ombres des naufragés qui +demandent la sépulture.</p> + +<p>À Lanvau, près Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande +pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et +Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez +marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments +informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route +dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses +pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou +bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. +Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs +de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, +quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque +chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce +premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, +aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul +signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de +Loc-Maria-Ker, encore si peu distincts qu'on est tenté de les prendre +pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils +répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des +Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous +forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue. +Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en filant, ont +apporté ces rocs dans leur <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> tablier<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Ces pierres éparses +sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers Morlaix, témoigne +du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la +lune<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la +ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands +monuments druidiques de Loc-Maria-Ker et de Carnac. Le premier de ces +villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, <i>avec ses +îles du Morbihan</i>, <i>plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an</i>, +regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre +mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la +moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et +sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement +conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même +ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe +sans regarder; mais il vous a bien vu avec son œil oblique d'oiseau +de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de +<i>chouans</i>, que leur donnaient les <i>bleus</i>. Point de maisons sur les +chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes +landes, tristement parées <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> de bruyères roses et de diverses +plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. +Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance, +affligent l'œil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de +paille et de fleurs dont se pare la folle d'<i>Hamlet</i>. En avançant vers +Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons +noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs +sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac n'inspirent aucun +étonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a +quatorze pieds.</p> + +<p>Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles +haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de +granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y +sont très forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces +populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément +religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce +pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. En Bretagne, +comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de +la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un +prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays. +Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome +que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se +<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dol.</p> + +<p>La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée +du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes du clan. +Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; +quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et +plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils +s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe +d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était +inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur +condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. +Devant le plus fier des Rohan<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, ils se seraient redressés en disant, +comme ils font, d'un ton si grave: <i>Me zo deuzar armoriq</i>: «Et moi aussi +je suis Breton». Un mot profond a été dit sur la Vendée, et il +s'applique aussi à la Bretagne: <i>Ces populations sont au fond +républicaines</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>; républicanisme social, non politique.</p> + +<p>Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de +l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans les derniers temps pour +prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen âge. +Pour que l'Anjou prévalût au douzième siècle sur la Bretagne, il a fallu +que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et +<span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur +échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un +siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois +et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la +province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la +vieille devise du château des Bourbons (<i>Qui qu'on grogne, tel est mon +plaisir</i>), alors commença la lutte légale des États, du Parlement de +Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre +des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique. +Comprimée durement par Louis XIV<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, la résistance recommença sous +Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un +cure-dents son courageux factum contre les jésuites.</p> + +<p>Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute +France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la +langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation +poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et +d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, +devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, +le bazvalan<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a> chantait un couplet de sa composition; la jeune fille +répondait quelques vers; aujourd'hui ce sont des formules apprises +<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> par cœur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux +des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de +leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à +T*** le savant ami de Le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne +connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six +mille volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une +chaise séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la +fièvre entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se +ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rythme emphatique +et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans +compassion profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce +défenseur expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.</p> + +<p>Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux +limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien +jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-être +qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole +ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.</p> + +<p>Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé +d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux +barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour +rompre la communication. À travers passe la grande Loire, tourbillonnant +entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. <i>Quel torrent!</i> +écrivait Carrier, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> enivré de la poésie de son crime, <i>quel +torrent révolutionnaire que cette Loire!</i></p> + +<p>C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du Vendéen +Bonchamps, qu'au neuvième siècle le Breton Noménoé, vainqueur des +Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers +l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. Mais +l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette +population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable petite +noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La <i>noire +ville</i> d'Angers porte, non seulement dans son vaste château et dans sa +tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette +église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers +armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée, +l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou. +Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de +la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre +provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque +temps réuni sous ses Plantagenets l'Angleterre, la Normandie, la +Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses +fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes de Naples, +d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite +soutenait la Rose rouge contre la Rose <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> blanche, et Lancastre +contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de +Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du +catholicisme<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a> en France; Saumur, le petit royaume des prédicants et +du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV bâtit +La Flèche aux jésuites. Son château de Mornay, et son prodigieux +<i>dolmen</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien +autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de +saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France, +où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce grand et lucratif +pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de +lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de +Tours; ses chanoines, c'étaient les Capets et les ducs de Bourgogne, de +Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les +archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait +monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les +tissus précieux et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces +rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de +prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à +l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette +molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat +de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du +tombeau d'Agnès <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon, +Langeais, Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs +châteaux le long de la rivière. C'est le pays du <i>rire</i> et du <i>rien +faire</i>. Vive verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si +vous regardez du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant +l'eau réfléchit fidèlement le ciel: le sable au bas, puis le saule qui +vient boire dans le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer +et les îles fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres +qui s'en vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et +sensuelle contrée! c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme +reine des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse +obéissance, mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la +splendeur de Fontevrault<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus +d'un roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Cœur-de-Lion +leur légua son cœur; il croyait que ce cœur meurtrier et parricide +finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la +prière des vierges.</p> + +<p>Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus +sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la +Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis +calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai +plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai +parlé des Celtes de <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Bretagne, je veux m'acheminer vers les +Ibères, vers les Pyrénées.</p> + +<p>Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de la +Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très divers, mais +non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent trois +bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les +contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le +Poitou est le centre du calvinisme au seizième siècle, il recrute les +armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante; +et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et +royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux hommes +de la côte; la seconde, surtout au Bocage vendéen. Toutefois l'une et +l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme +républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: esprit +indomptable: d'opposition au gouvernement central.</p> + +<p>Le Poitou, est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers +que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les +Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean. +Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses légistes au +Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même comme sa +Mélusine<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>, assemblage de natures diverses, moitié femme et moitié +serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> mulets +et des vipères<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, que ce mythe étrange a dû naître.</p> + +<p>Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; il +a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, +aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école +chrétienne des Gaules. Saint-Hilaire a partagé les combats d'Athanase +pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques +rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du christianisme. +C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui +guida Clovis contre les Goths. Le roi de France était abbé de +Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois +cette dernière église, moins lettrée, mais mieux située, plus populaire, +plus féconde en miracles, prévalut sur sa sœur aînée. La dernière +lueur de la poésie latine avait brillé à Poitiers avec Fortunat; +l'aurore de la littérature moderne y parut au douzième siècle; Guillaume +VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, excommunié pour avoir +enlevé la vicomtesse de Châtellerault, conduisit, dit-on, cent mille +hommes à la terre sainte<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, mais il emmena aussi la foule de ses +maîtresses.<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a> C'est de lui qu'un vieil auteur dit: «Il fut bon +troubadour, bon chevalier d'armes, et courut longtemps le monde pour +tromper les dames.» Le <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> Poitou semble avoir été alors un pays de +libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert de la Porée, né à +Poitiers, et évoque de cette ville, collègue d'Abailard à l'école de +Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut comme lui attaqué par +saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se releva pas comme le +logicien breton. La philosophie poitevine naît et meurt avec Gilbert.</p> + +<p>La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle +avait commencé au neuvième siècle par la lutte que soutint contre +Charles-le-Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de +Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux +fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse et Gérard de +Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante, +et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de +ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les +populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les +Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les +tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou +s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur +l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se +ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes +brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec +l'Église, mœurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies +domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> comtesse de +Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne +fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait +cachée.</p> + +<p>Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Cœur-de-Lion et Jean, ne surent +jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette +lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans leur +vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par les +Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à l'Angleterre. +Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du <i>marais</i> et de la plaine se +laissa aller au mouvement général de la France. Fontenay fournit de +grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du +Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemart, Meilleraye, +Mauléon). Le plus grand politique et l'écrivain le plus populaire de la +France appartiennent au Poitou oriental: Richelieu et Voltaire; ce +dernier, né à Paris, était d'une famille de Parthenay<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p> + +<p>Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres verse +ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et La Rochelle. Les +deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont fort isolées de la +France. La seconde, petite Hollande<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, répandue en marais, en canaux, +ne regarde que l'Océan, que La Rochelle. La <i>ville blanche</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a> comme la +ville noire, <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> La Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement +un asile ouvert par l'Église aux juifs, aux serfs, aux <i>coliberts</i> du +Poitou. Le pape protégea l'une comme l'autre<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a> contre les seigneurs. +Elles grandirent affranchies de dîme et de tribut. Une foule +d'aventuriers, sortis de cette populace sans nom, exploitèrent les mers +comme marchands, comme pirates; d'autres exploitèrent la cour et mirent +au service des rois leur génie démocratique, leur haine des grands. Sans +remonter jusqu'au serf Leudaste, de l'île de Rhé, dont Grégoire de Tours +nous a conservé la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal +de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier +sous Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se +servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.</p> + +<p>La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût été +le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux sièges contre Charles IX +et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, et ce +poignard que le maire avait déposé sur la table de l'Hôtel de Ville, +pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils cédassent +pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause protestante et son +propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; on distingue encore à +la marée basse les restes de l'immense digue. Isolée de la mer, la ville +amphibie ne fit plus que languir. Pour mieux la museler, Rochefort +<span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> fut fondé par Louis XIV à deux pas de La Rochelle, le port du +roi à côté du port du peuple.</p> + +<p>Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans +l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle +s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre +nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage +vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre +terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze rivières, +et pas une navigable<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a> pays perdu dans ses haies et ses bois, n'était, +quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus royaliste que bien +d'autres provinces frontières, mais elle tenait à ses habitudes. +L'ancienne monarchie, dans son imparfaite centralisation, les avait peu +troublées; la Révolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup à +l'unité nationale; brusque et violente, portant partout une lumière +subite, elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvèrent +des héros. On sait que le voiturier Cathelineau pétrissait son pain +quand il entendit la proclamation républicaine; il essuya tout +simplement ses bras et prit son fusil<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. Chacun en fit autant et l'on +marcha droit aux <i>bleus</i>. Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, +dans les ténèbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en +corps de <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> peuple et en plaine. Ils étaient près de cent mille au +siège de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière +du <i>border</i> écossais, celle de Vendée une iliade.</p> + +<p>En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et +ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de +Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais +salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé, +froid, pluvieux<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>, qui verse tant de fleuves. Ses belles collines +granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de +châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide et +gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre +l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le caractère +remuant et spirituel des Méridionaux y est déjà frappant. Les noms des +Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et +surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se +sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Ce drôle +de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.</p> + +<p>Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et +celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier, +dominée à l'ouest par la masse du Mont-Dore qui s'élève entre le Pic ou +Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui +paré presque partout d'une forte et rude végétation<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Le +noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>. +Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée +ne fume encore, et que les <i>étouffis</i> du Mont-Dore ne rappellent la +Solfatare et la Grotte du Chien. Villes noires, bâties de lave +(Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous +parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore, +au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île basaltique où repose +Clermont, vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le +Puy-de-Dôme, ce joli <i>dé à coudre</i> de sept cents toises, voilé, dévoilé +tour à tour par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni +lui rester. C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel et +contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes +animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, +où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population +reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une +chaude et lourde atmosphère<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Chargée, comme les Limousins, de je ne +sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race +méridionale<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a> grelottant au vent du nord, et <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> comme resserrée, +durcie, sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>, comme +l'herbe rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres +ponces, leurs pierreries communes<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, leurs fruits communs qui +descendent l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par +excellence, est celle qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le +bétail rouge. Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore +souvent, les terres fortes et profondes de leurs plaines avec la petite +charrue du Midi qui égratigne à peine le sol<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>. Ils ont beau émigrer +tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu +d'idées.</p> + +<p>Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une +sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'âge +n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure, +les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et +tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au +besoin un nouveau livre contre le <i>parti-prêtre</i> ou pour la féodalité, +ami et en même temps ennemi du moyen âge<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.</p> + +<p>Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans +d'autres provinces de notre zone <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> moyenne, atteint son apogée +dans l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, ces logiciens +du parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le +pape: le chancelier de l'Hospital; les Arnauld; le sévère Domat, +Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le +christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du dix-septième siècle +qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme +souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de +l'ancienne foi.</p> + +<p>Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette +province en marque le coin d'un accident bien rude<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>. Elle n'est +elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau de +houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille y brûle en plusieurs +lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de +volcanique<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la +variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices, +tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à +l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se +revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de +trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan +d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> dans +l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux +têtes d'argent. Le bœuf attelé par les cornes laboure la fertile +vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les +montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le +mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À midi, +un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un +trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous +voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie; +pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de +brique; la parole brusque, l'allure hardie et vive vous rappelleront +aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont Français; le +petit peuple est tout autre chose, peut-être Espagnol ou Maure. C'est +ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes; sous nos rois, +son Parlement lui a donné encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces +légistes violents qui portèrent à Boniface VIII le soufflet de +Philippe-le-Bel, s'en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; +ils en brûlèrent quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se +prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le +décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>. Ils se +glorifiaient d'avoir le capitule de Rome, et la cave aux morts<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a> de +Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitule de +Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de +fer, <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> comme celles des flamines romains; et le sénat gascon +avait écrit sur les murs de sa curie: <i>Videant consules ne quid +respublica detrimenti capiat.</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a></p> + +<p>Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là, ou à +peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn et +la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit tout. +Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l'Auvergne y +coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des Cévennes, le +Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes +plus ou moins brusques, par Rodez et Alby. Le Nord donne les rivières, +le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l'Ariège; et la Garonne, déjà +grosse du Gers et de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante, +qu'au midi répète l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare +à peu près le Languedoc de la Guyenne, ces deux contrées si différentes +sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux +Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit +comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, +longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de +cœur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, +vers l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, +y est deux fois plus large que la Tamise à Londres.</p> + +<p>Quelque belle et riche que soit cette vallée de la <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Garonne, on +ne peut s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop +puissant attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que vous preniez par +Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de +la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des arbres à +liège, de vastes <i>pinadas</i>, route sombre et solitaire, sans autre +compagnie que les troupeaux de moutons noirs <a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a> qui suivent leur +éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la +plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur +landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques +du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux +Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et +de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des +étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers, +continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de +notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur +passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux +plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome qu'il faut les voir +marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils règnent; ils +dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante +compagnie de la <i>Mesta</i>, qui emploie de quarante à soixante mille +bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l'Estramadure à la +Navarre, à l'Aragon. Le berger <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> espagnol, plus farouche que le +nôtre, a lui-même l'aspect d'une de ses bêtes, avec sa peau de mouton +sur le dos, et aux jambes son <i>abarca</i> de peau velue de bœuf, qu'il +attache avec des cordes.</p> + +<p>La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa +grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics +et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux +deux bouts<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et +fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l'année. +Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français, +les Basques à l'ouest, à l'est les Catalans et Roussillonnais<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, sont +les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers +irritables et capricieux, las de l'éternel passage des nations, ils +ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre +Roncevaux et la Seu d'Urgel.</p> + +<p>Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer +les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, qu'ils +racontent cette histoire anté-historique. Ils y étaient, eux, et moi je +n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée +géologique, quand la masse embrasée du globe <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> souleva l'axe des +Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture +d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve +<i>Maladetta</i>. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies +de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des +Alpes<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours; des +masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent +la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal +dont chaque gradin est un mont<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>.</p> + +<p>Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>, mais +seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux +mers, ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le +sublime<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces +sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>; +et cette atmosphère magique, qui <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> tour à tour rapproche, éloigne +les objets<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies +d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des grandes +montagnes, qui se cachent derrière, comme un monstre sous un masque de +belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave +de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de +blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, les +neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement +d'un mont à l'autre; enfin, le prodigieux Cirque et ses tours dans le +ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des +<i>ponts de neige</i>, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus +haute cascade de l'ancien monde<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.</p> + +<p>Ici finit la France. Le <i>por</i> de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce +passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le +père<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>, c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique +plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre +choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette +embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en +deux coups de sa durandal. C'est le symbole du combat éternel de la +France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> l'Europe +et de l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les +deux versants: combien le nôtre a l'avantage<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>! Le versant espagnol, +exposé au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage; le français, +en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à +l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit +de nos bœufs<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>. Ce pays de vins et de pâturages est obligé +d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et +l'indigence; ici, la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse +et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et +leurs âpres sentiers<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux +de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres, +dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas +que nous insultions à vos misères!</p> + +<p>Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c'est +aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix mille +âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là, vous trouverez souvent à +la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du +Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> d'Aragon, le +chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Le voiturier +basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois chevaux; il +porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais +et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la +langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la +mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de +sa maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue +au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Écosse ou d'Irlande +qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident, +immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant +lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes +antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux: +«Savez-vous que nous datons de mille ans?—Et nous, dit le Basque, nous +ne datons plus.»</p> + +<p>Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour +souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au neuvième siècle, +elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa +tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturies et Léon, Aragon, +Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les +Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu +à peu. Leur dernier roi, Sanche-l'<i>Enfermé</i>, qui mourut d'un cancer, est +le vrai symbole des destinées de son peuple. <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> Enfermée en effet +dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par +les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora même les +musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche +anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de +Champagne; c'est Roland brisant sa durandal pour la soustraire à +l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes +de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, +aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais, par +un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non +seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée +l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri IV: +<i>Lo que a de ser no puede faltar</i>: «Ce qui doit être ne peut manquer.» +Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C'est une belle +expression des origines primitives de la population française comme de +la dynastie.</p> + +<p>Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la +Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au +centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout +cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y a disparu; +le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des <i>Maures</i>, +ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y figurent, d'une +manière toute significative, le monde qui s'en va. La montagne +elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> dans son +existence. Les cimes décharnées qui la couronnent témoignent de sa +caducité<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages; +et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui +couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les +terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas +avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, exfolié par le chaud, par le +froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches. +Au lieu d'un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné: le +laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne rien lui-même. Les eaux qui +filtraient doucement dans la vallée, à travers le gazon et les forêts, y +tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines +qu'il a faites. Quantités de hameaux ont quitté les hautes vallées faute +de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres +dévastations<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.</p> + +<p>Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous +les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains +communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus +tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le +progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la +population pauvre commença d'ensemble cette œuvre de destruction. Ils +escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles, +<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent +sacrifiés aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une +paire de sabots<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>. En même temps le petit bétail, se multipliant sans +nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, +les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre surtout, la bête de +celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, +animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la +Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de +combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient plus le +dixième de leur nombre en l'an X<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Il n'a pu arrêter pourtant cette +guerre contre la nature.</p> + +<p>Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de +ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand-de-Comminges +et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre +petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis +noires, ses romances catalanes, si douces à recueillir le soir de la +bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc, +suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, au chant monotone de la +cigale. Là, point de rivières navigables; le canal des deux mers n'a pas +suffi pour y suppléer; mais force étangs salés, des terres salées aussi, +où ne croît que le salicor<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>; d'innombrables <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> sources +thermales, du bitume et du baume, c'est une autre Judée. Il ne tenait +qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur +pays. Ils n'avaient pas même à regretter la lèpre asiatique; nous en +avons eu des exemples récents à Carcassonne<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.</p> + +<p>C'est que, malgré le <i>cers</i> occidental, auquel Auguste dressa un autel, +le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes +ne guérissent guère à Narbonne<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. La plupart de ces villes sombres, +dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines +insalubres: Albi, Lodève, Agde <i>la noire</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>, à côté de son cratère. +Montpellier, héritière de feu Maguelone, dont les ruines sont à côté; +Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes +même, a près d'elle et sous elle une terre malsaine, couverte de fleurs, +tout aromatique et comme profondément médicamentée; ville de médecine, +de parfums et de vert-de-gris<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.</p> + +<p>C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout +les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les +Sarrasins sur les Goths, <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> sous ceux-ci les Romains, les Ibères. +Les murs de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, +d'inscriptions<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures +gothiques, couronné de créneaux sarrasins, noirci par les flammes de +Charles-Martel. Mais ce sont encore les plus vieux qui ont le plus +laissé; les Romains ont enfoncé la plus profonde trace: leur Maison +carrée, leur triple pont du Gard, leur énorme canal de Narbonne qui +recevait les plus grands vaisseaux<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p> + +<p>Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. +C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le +Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre sans +seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La +féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme +auxiliaire de l'Église, comme <i>familière</i> de l'Inquisition. Simon de +Monfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie +féodale, gouvernée par la coutume de Paris, n'a fait que préparer +l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. +Pays de liberté politique <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> et de servitude religieuse, plus +fanatique que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit +d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous la +forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de +Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont +toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le +plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle, +est de Carlat. De Limoux, les Chénier<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, les frères rivaux, non +pourtant, comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre +d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette population la +vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le +Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le +nœud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions. +Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du treizième siècle. +Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une +haine traditionnelle qui, il est vrai, tient de moins en moins à la +religion: ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si +pauvres et si rudes; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec +la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de +rage envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.</p> + +<p>Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la +légèreté spirituelle de la Guyenne et <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> de la pétulance emportée +de la Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même +différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et +Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La +conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et +l'incrédulité aussi. La Guyenne, au contraire, le pays de Montaigne et +de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme le +plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis +en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et +très gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri +IV: <i>Paris vaut bien une messe</i>; ou, comme il écrivait à Gabrielle, au +moment de l'abjuration: <i>Je vais faire le saut périlleux!</i><a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a> Ces +hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs +s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par +donner des rois à la France.</p> + +<p>Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le +génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples +d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, plus +éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par +l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des fleuves ou +torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l'Hérault), +les provinces de Languedoc et de <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> Provence forment à elles deux +notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses +étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système +complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes: c'est lui +qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. La Provence est +adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses +grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts +vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, +sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence toute la +vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins +favorable, tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne, +Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Aussi +l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands +événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le +Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette +Marseille et Toulon; elle semble élancée aux courses maritimes, aux +croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.</p> + +<p>La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les +chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés +aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. +Les saints de Provence (de vrais saints que <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> j'honore) leur ont +bâti des ponts<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a> et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et +belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette œuvre, ont pris +par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré mal gré, +mené la farandole<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont +fait en Provence des villes grecques, mauresques, italiennes. Ils ont +préféré les figues fiévreuses de Fréjus<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a> à celles d'Ionie ou de +Tusculum, combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes +rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et +lavande.</p> + +<p>Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler de +ses marais pontins, et du val d'Olioulles, et de la vivacité de tigre du +paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres +du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste +sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent +mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'emmailloter du manteau +espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de +fêtes, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure +l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent +aussi. <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent +des fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le +suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à la terre du voisin. Nature +capricieuse, passionnée, colère et charmante.</p> + +<p>Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est +celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût +qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la +colère<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres +tourbillonnants. Le monstre, c'est le <i>drac</i>, la <i>tarasque</i>, espèce de +tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines +fêtes<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. La +fête n'est pas belle s'il n'y a pas au moins un bras cassé.</p> + +<p>Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner +contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux +pâturages. La fête de l'île, c'est la <i>Ferrade</i>. Un cercle de chariots +est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les taureaux +qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le jeune +animal, et, pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge à une +dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête écumante.</p> + +<p>Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non +sans grâce. Il faut voir ces danseurs <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> infatigables danser la +moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à +treize, la danse des épées, le <i>bacchuber</i>, comme disent leurs voisins +de Gap; ou bien, à Riez, jouer tous les ans la <i>bravade</i> des +Sarrasins<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des Crillon; +pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe de Lion. +Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut capitan-pacha en +1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais connu d'autre nom); né +sur mer, d'une blanchisseuse, dans une barque battue par la tempête, il +devint amiral et donna sur son bord une fête à Louis XIV; mais il ne +méconnaissait pas pour cela ses vieux camarades, et voulut être enterré +avec les pauvres, auxquels il laissa tout son bien.</p> + +<p>Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, au +milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les campagnes +même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la la France. +Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des +Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le +lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres, +intelligentes.</p> + +<p>Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature, +dans la philosophie. La grande réclamation du Breton Pélage en faveur de +la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> +Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lérins, la gloire du +cinquième siècle. Quand le Breton Descartes affranchit la philosophie de +l'influence théologique, le Provençal Gassendi tenta la même révolution +au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de Saint-Malo, +Maupertuis et La Mettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, avec un athée +provençal (d'Argens).</p> + +<p>Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi, au douzième et au +treizième siècle, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout +ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée. +C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés (au moins pour +la parole), et quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont +donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les +rhétheurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse, +démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence +méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force +du Rhône.</p> + +<p>Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien +vaincu l'Italie au treizième siècle. Comment est-il si terne maintenant, +en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes +malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>, je ne vois +partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de +l'antiquité, de ces ponts romains, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> de ces aqueducs, de ces arcs +de Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans +l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>, qui lui +donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je trouve +une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au sérieux, +et qui pourtant en conserve la trace<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. Un pays traversé par tous les +peuples, aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais non, il s'est +obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient, +comme l'Italie, à l'antiquité.</p> + +<p>Franchissez les tristes embouchures du Rhône obstruées et marécageuses, +comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville d'Arles. La vieille +métropole du christianisme dans nos contrées méridionales, avait cent +mille âmes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd'hui; elle +n'est riche que de morts et de sépulcres<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Elle a été longtemps le +tombeau commun, la nécropole des Gaules. C'était un bonheur souhaité de +pouvoir reposer dans ses champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au +douzième siècle, dit-on, les habitants des deux rives mettaient, avec +une pièce d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix, qu'on +abandonnait au fleuve; ils étaient fidèlement <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> recueillis. +Cependant cette ville a toujours décliné. Lyon l'a bientôt remplacée +dans la primatie des Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la +capitale, a passé rapide et obscur; ses grandes familles se sont +éteintes.</p> + +<p>Quand de la côte et des pâturages d'Arles on monte aux collines +d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique la +ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes villes +qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des colonies +étrangères; la partie vraiment provençale était la moins puissante. Les +comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les Catalans de la +côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, qui avaient jadis +délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, Sisteron, c'est-à-dire +l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États du Midi, jusqu'à ce que +vinrent les Français qui renversèrent Toulouse, rejetèrent les Catalans +en Espagne, unirent les Provençaux, et les menèrent à la conquête de +Naples. Ce fut la fin des destinées de la Provence. Elle s'endormit avec +Naples sous un même maître. Rome prêta son pape à Avignon; les richesses +et les scandales abondèrent. La religion était bien malade dans ces +contrées, surtout depuis les Albigeois; elle fut tuée par la présence +des papes. En même temps s'affaiblissaient et venaient à rien les +vieilles libertés des municipes du Midi. La liberté romaine et la +religion romaine, la république et le christianisme, l'antiquité et le +moyen âge, s'y éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de +<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> cette décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement +pour Laure que Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; +l'Italie aussi fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui +se mourait chaque jour<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p> + +<p>La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, me +semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus d'élan +que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt bornée par +le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y arrive pas. +Les pâturages font place aux sèches collines, parées tristement de myrte +et de lavande, parfumées et stériles.</p> + +<p>La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de +Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume, +d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la Provence, +au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme Pétrarque +au moment de quitter ces belles contrées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du +Jura, aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées +du Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, +isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer +l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus dociles; +il faut des hommes plus disciplinaires, plus capables de former un noyau +compact, pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et +de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est pas trop pour cela des +populations serrées du centre, des bataillons normands, picards, des +massives et profondes légions de la Lorraine et de l'Alsace.</p> + +<p>Les Provençaux appellent les Dauphinois les <i>Franciaux</i>. Le Dauphiné +appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la +latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de +pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est. +D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis +le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la Lorraine, +attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à +l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de résistance et +d'opposition signale ces provinces. Cela peut être incommode au dedans, +mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles donnent aussi à la +science des esprits sévères et analytiques: Mably et Condillac son +frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mère; de +Bourg-en-Bresse, <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> l'astronome Lalande, et Bichat, le grand +anatomiste<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>.</p> + +<p>Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste +raisonneurs et intéressés<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>, c'est la guerre. Qu'on parle de passer +les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au +Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la +frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable +usage de se faire tuer pour le pays<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. Et les femmes s'en mêlent +souvent comme les hommes<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Elles ont dans toute cette zone du +Dauphiné aux Ardennes un courage, une grâce d'amazones, que vous +chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées +dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles +vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves, +filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est +que souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les leurs, +fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce n'est pas +seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une femme: en +Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La +Tour-du-Pin.—La Charce ferma la <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> frontière au duc de Savoie +(1692). Le génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes +une irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de +d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari, +finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays +avec Mélusine et la fée de Sassenage.</p> + +<p>Il y a dans les mœurs communes du Dauphiné une vive et franche +simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers +les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, la même +bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment +les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>. Sur ces +pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où siffle le +vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon cœur et le +bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par les communes +suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour les veuves, et +pour elles d'abord<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. De là partent des émigrations <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> +annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs d'eau, +des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin, l'Auvergne, le +Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs ambulants<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a> qui +descendent tous les hivers des montagnes de Gap et d'Embrun. Ces maîtres +d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre côté du +Rhône. Les familles les reçoivent volontiers; ils enseignent les enfants +et aident au ménage. Dans les plaines du Dauphiné, le paysan, moins bon +et moins modeste, est souvent bel esprit: il fait des vers, et des vers +satiriques.</p> + +<p>Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la +France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, eurent +intérêt de ménager leurs hommes; les <i>vavasseurs</i> y furent moins des +arrière-vassaux que des petits nobles à peu près indépendants<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. La +propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée à l'infini. Aussi la +Révolution française n'a point été sanglante à Grenoble; elle y était +faite d'avance<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>. La propriété est divisée au point que telle +<span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant et habitant +une chambre<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la +choisit pour sa première station en revenant de l'île d'Elbe<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>; il +voulait alors relever l'empire par la république.</p> + +<p>À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout le +Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait dit, +de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; ou +plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque s'étant +trouvé, au moins jusqu'au neuvième siècle, de nom ou de fait, le +véritable <i>defensor civitatis</i>. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du +Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avènement des comtes +d'Albon comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, «avait toujours +été un franc-aleu de l'évêque». C'est aussi par des conquêtes sur les +évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die et de Valence. Ces +barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, tantôt sur les mécréants +du Languedoc<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>.</p> + +<p>Besançon<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, comme Grenoble, est encore une république <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> +ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble +chapitre<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre +l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille du +Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis les +replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>. Cependant +Frédéric-Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle. +Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la pauvre +Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie de ces +contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord, des chapelets +pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont libres, ils +couvrent les routes de la France de rouliers et de colporteurs.</p> + +<p>Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liège, comme Lyon; elle +avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande +Meuse et la petite (la Moselle, <i>Mosula</i>), les trois villes +ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, placées en triangle, +formaient un terrain neutre, une île, un asile aux <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> serfs +fugitifs. Les juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. +C'était le <i>border</i> français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait +point de barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en +Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de l'Alsace, +ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient d'autant mieux +la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des monuments +carlovingiens<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>, avec ses douze grandes maisons, ses cent vingt +pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où Charlemagne et son +fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où l'on portait l'épée +devant l'abbesse<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, la Lorraine offrait une miniature de l'empire +germanique. L'Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France, +partout se trouvait la frontière. Là aussi se forma, et dans les vallées +de la Meuse et de la Moselle, et dans les forêts des Vosges, une +population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine, +vivait sur le commun, sur le noble et le prêtre, qui les prenaient tour +à tour à leur service. Metz était leur ville, à tous ceux qui n'en +avaient pas, ville mixte s'il en fut jamais. On a essayé en vain de +rédiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel.</p> + +<p>La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> pas au +delà. Je 'm'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le +monde germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant +lotos qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche +de Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en +aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a> vers la rouge +cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à l'Océan; ou +peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux +empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de +pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse qui passa trois cents +ans à écouter l'oiseau de la forêt<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>.</p> + +<p>Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au combat +des deux races, au <i>Chêne des Partisans</i>, qu'on montre encore dans les +Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse héroïque et de +la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure dans celle de +l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, Renard?), d'où +viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la +grande légende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des poèmes +populaires: un épicier de Troyes a donné au quinzième siècle le dernier +de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans la Lorraine eut des ducs +alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et qui, au <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> +dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent presque +toujours en guerre avec l'évêque et la république de Metz<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, avec la +Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant épousé, en 1255, une +fille du comte de Champagne, devenus Français par leur mère, ils +secondèrent vivement la France contre les Anglais, contre le parti +anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous tuer ou prendre en +combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à Crécy, à Auray. Une +fille des frontières de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne, +Jeanne d'Arc, fit davantage: elle releva la moralité nationale; en elle +apparut, pour la première fois, la grande image du peuple, sous une +forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la +France. Le duc même, qui avait un instant méconnu le roi et lié les +pennons royaux à la queue de son cheval, maria pourtant sa fille à un +prince du sang, au comte de Bar, René d'Anjou. Une branche cadette de +cette famille a donné dans les Guise des chefs au parti catholique +contre les calvinistes alliés de l'Angleterre et de la Hollande.</p> + +<p>En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, +d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et +Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places +fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> elle +les couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour +masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La grande +forêt d'Ardenne, la <i>profonde</i> (ar duinn), s'étend de tous côtés, plus +vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des bourgs, des +pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne sont là que des +clairières. Les bois recommencent toujours; toujours les petits chênes, +humble et monotone océan végétal, dont vous apercevez de temps à autre, +du sommet de quelque colline, les uniformes ondulations. La forêt était +bien plus continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours à +l'ombre, de l'Allemagne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à +Notre-Dame-de-Liesse. Bien des histoires se sont passées sous ces +ombrages; ces chênes tout chargés de gui, ils en savent long, s'ils +voulaient raconter. Depuis les mystères des druides jusqu'aux guerres du +Sanglier des Ardennes, au quinzième siècle; depuis le cerf miraculeux +dont l'apparition convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et +son amant. Ils dormaient, sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les +surprit; mais il les vit si beaux, si sages, avec la large épée qui les +séparait, qu'il se retira discrètement.</p> + +<p>Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait +encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs +rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, +l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de +Renaud. Les quatre fils Aymon sont à <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> Château-Renaud comme à +Uzès, aux Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, +pendant son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la +Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la +veillée<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.</p> + +<p>Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la +Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au +vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et +blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est +finie. Les bois commencent; avec les bois, les pâturages et les petits +moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile fait +place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille +de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout cela n'égaye +pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose d'intelligent, +de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée à vives arêtes. +Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la +petite Genève de Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est +pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à penser. L'habitant est +sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui +sentent qu'ils valent mieux que leur fortune.</p> + +<p class="p2">Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> +Franche-Comté, Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout +autrement douce, et plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des +provinces du Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, +de poésie inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. +Ceux-ci n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans +cesse le choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, +cultiver à loisir la fleur délicate de la civilisation.</p> + +<p>D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, avec +son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les +fleuves<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été +toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple +druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent l'autel +d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le vaincu +était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son discours avec +sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le +vieil usage celtique et germanique. On montre au pont de Saint-Nizier +l'<i>arc merveilleux</i> d'où l'on précipitait les taureaux.</p> + +<p>La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour +l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités +nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une +autre initiation, bien plus sainte, a son monument <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> dans les +catacombes de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans +Fourvières, la montagne des pèlerins. Lyon fut le siège de +l'administration romaine, puis de l'autorité ecclésiastique pour les +quatre Lyonnaises (Lyon, Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute +la Celtique. Dans les terribles bouleversements des premiers siècles du +moyen âge, cette grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule +de fugitifs, et se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme +Constantinople concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui +reculait devant les Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni +champs ni terre, rien que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle +et commerçante. L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons +des inscriptions tumulaires: <i>À la mémoire d'un vitrier africain</i>, +habitant de Lyon. <i>À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de +papier</i><a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers +et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la +pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa +poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les +meistersaengers de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, +forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent +dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau +soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs noirs ateliers +des idylles sur <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, +l'inspiration poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une +jeune marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, +écrivit, comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de +tristesse et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de +Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un +caractère lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'<i>homme du désir</i> +(Ποθεινὸς, saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les +derniers temps, saint Martin, l'<i>homme du désir</i>, établit son +école<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>. Ballanche y est né<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>. L'auteur de l'<i>Imitation</i>, Jean +Gerson, voulut y mourir<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>.</p> + +<p>C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme +ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme +aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le cœur de +l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés grossières +sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire aussi de +l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation intérieure de +l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le +tisserand d'Artois et de Flandre, dans <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> la cave où il vivait, se +créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de doux songes +et de visions; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se +donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes +les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs, +comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou +pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux +premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante +fraternité; et cette union des cours ne tenait pas uniquement à la +communauté des opinions religieuses. Longtemps après les Vaudois, nous +trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et +mettent en commun leur fortune et leur vie<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.</p> + +<p>Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de +la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre du +Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. D'autre +part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne voulant point +reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville impériale. Malgré sa +belle situation sur deux fleuves, entre tant de provinces, elle ne +pouvait s'étendre. Elle avait derrière les deux Bourgognes, c'est-à-dire +la féodalité française, et celle de l'Empire; devant, les Cévennes, et +ses envieuses, Vienne et Grenoble.</p> + +<p>En remontant de Lyon au nord, vous avez à choisir <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> entre Chalon +et Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière +ville<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, Autun, la vieille cité druidique<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, avait jeté Lyon au +confluent du Rhône et et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle +celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et +Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La +fille, assise sur la grande route des peuples, belle, aimable et facile, +a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est restée +seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses forêts +mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui amena les +Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever Lyon contre +elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour s'appeler +Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa divinité<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, et +se fit de plus en plus romaine. Elle déchut toujours; toutes les grandes +guerres des Gaules se décidèrent autour d'elle et contre elle. Elle ne +garda pas même ses fameuses écoles. Ce qu'elle garda, ce fut son génie +austère. Jusqu'aux temps modernes, elle a donné des hommes d'État, des +légistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant +d'autres. Cet esprit sévère s'étend loin à l'ouest et au nord. De +Vézelay, Théodore de Bèze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.</p> + +<p>La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité +bourguignonne. Celui qui veut <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> connaître la vraie Bourgogne, +l'aimable et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Chalon, puis +tourner par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers +Auxerre; bon pays, où les villes mettent des pampres dans leurs +armes<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, où tout le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons +vivants et de joyeux noëls<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>. Aucune province n'eut plus grandes +abbayes, plus riches, plus fécondes en colonies lointaines: +Saint-Benigne à Dijon; près de Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas +de Chalon. Telle était la splendeur de ces monastères, que Cluny reçut +une fois le pape, le roi de France, et je ne sais combien de princes +avec leur suite, sans que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus +grande encore, ou du moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, +la mère de saint Bernard; son abbé, l'<i>abbé des abbés</i>, était reconnu +pour chef d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux +monastères. Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du +treizième siècle, fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et +prêchèrent la croisade des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché +la seconde croisade de Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, +celui de la pompeuse et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée +de la province, de celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbar, que +sont parties les voix les plus retentissantes de la France, celles de +saint Bernard, de Bossuet <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> et de Buffon. Mais l'aimable +sentimentalité de la Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec +plus de grâce au nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, madame de +Chantal et sa petite-fille, madame de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le +poète de l'âme religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui +de l'histoire et de l'humanité<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.</p> + +<p>La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable de +réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux +branches des Capets, ont donné, au douzième siècle, des souverains aux +royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à tous +les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, ni +s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des Anglais. Le +pauvre <i>roi de Bourges</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, d'Orléans et de Reims, l'a emporté sur le +grand duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d'abord +soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des +communes de Flandre.</p> + +<p>Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France. +Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et +démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait +descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et +l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit, +le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore +quelque chose <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et +de Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de +la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre +n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses formes. La chair +et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire. +Citons seulement Crébillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque +chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.</p> + +<p>C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne, +de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Sans +parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays est généralement +plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont chétives; les +minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières traînent leur +eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune +aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu sa frêle +existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, au moins de +pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture +délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.</p> + +<p>De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est +guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide +qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses +rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville autrefois +de bourgeois et de prêtres, vraie sœur de Tours, ville sucrée et tant +soit peu dévote; chapelets et pains <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> d'épice, bons petits draps, +petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.</p> + +<p>Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales, ont été +l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui consacrait +l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti les forces de +la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant put +se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la quatrième +génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant +leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que <i>le +ventre anoblit</i><a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>. Cette précaution illusoire n'empêcha pas les +enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. La +noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin ils +jetèrent la vaine honte, et se firent commerçants.</p> + +<p>Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par +la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des +Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de +luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits +Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les Médicis, +trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de soie, de +fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise était +profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute +l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton, +des cuirs<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>: nos tanneurs <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> du faubourg Saint-Marceau sont +originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à +tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne grâce +au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce +tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer de la +généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu +commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt roi de +Jérusalem, et tantôt de Navarre, il se trouvait fort bien de l'amitié de +ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des seigneurs, et qu'ils +le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l'insulte brutale du +fromage mou que Robert d'Artois lui fit jeter au visage.</p> + +<p>Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques +transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu +contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique +de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, naïveté<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a> +dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des facétieux récits +sur le noble chevalier, sur l'honnête et <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> débonnaire mari, sur +M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en +Flandre, s'étendit en longs poèmes, en belles histoires. La liste de nos +poètes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et Guyot de Provins. +Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes leurs gestes: +Villehardouin, Joinville et le cardinal de Retz nous ont conté eux-mêmes +les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de +la Champagne. Pendant que le comte Thibault faisait peindre ses poésies +sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses +orientales, les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les +histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus +piquant pamphlet de la langue est dû en grande partie à des procureurs +de Troyes<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>: c'est la <i>Satyre Ménippée</i>.</p> + +<p>Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne +que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la +Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme a +toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois +degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi, l'éloquence et la +rhétorique bourguignonne<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>; la grâce et l'ironie champenoise. C'est +le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines +blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Nord, +plein de caprice<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a> et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la +terre; c'est le fils du travail, de la société<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>. Là crut aussi cette +<i>chose légère</i><a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>, profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse, +qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.</p> + +<p>Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve +des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse et la Seine avec la Marne +son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de +dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines +dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France +devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête basse en face +de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes superbes, elle +enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de magnifiques +plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de +Normandie<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et +se ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et +laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille +triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles +existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands +qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où +celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle? +Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière? +Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon une +imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes +eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange +français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui +a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes d'armes +et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève acerbe est la +même des deux côtés du détroit. Caen, la <i>ville de sapience</i>, conserve +le grand monument de la fiscalité anglo-normande, l'échiquier de +Guillaume-le-Conquérant. La Normandie n'a rien à envier, les bonnes +traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des +champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du +Code civil<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand +pour l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est +moins avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la +Normandie la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture, +industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire +par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan va parfois au +sublime: témoin tant d'héroïques marins<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, témoin le grand Corneille. +Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie, +quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. Le vieux poème de +Rou paraît au douzième siècle avec Abailard; au dix-septième siècle, +Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et +féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse haut, mais +tombe vite. Il tombe dans l'indigente correction de Malherbe, dans la +sécheresse de Mézeray, dans les ingénieuses recherches de la Bruyère et +de Fontenelle. Les héros mêmes du grand Corneille, toutes les fois +qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d'insipides +plaideurs, livrés aux subtilités d'une dialectique vaine et stérile.</p> + +<p>Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et +forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé; +<i>solidis fundatum ossibus intus</i>. Sur ces grasses et plantureuses +campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et +<span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à +l'envi, grossissent à plaisir. Le bœuf et le cheval y gonflent, à +jouer l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant +un peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force +musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du +département du Nord.</p> + +<p>La force prolifique des Bolg d'Irlande se retrouve chez nos Belges de +Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, dans +ces vastes et sombres communes industrielles d'Ypres, de Gand, de +Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. Il ne +fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en sortaient à +l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous +forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. Contre de telles masses +la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.</p> + +<p>Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros +et grossiers qu'ils étaient<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, ils faisaient merveilleusement leurs +affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie, +l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel ne +fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit mieux +la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et +la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> pour +l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissart, et +dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses empereurs-historiens de +Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au +moins en ce qui concerne les mœurs publiques.</p> + +<p>Mœurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au +nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère, +plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature +devient puissante<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. L'histoire, le récit ne suffisent plus à +satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du +dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec le +fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture aussi +prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture normande, +aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille; +mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit +en courbes molles, en arrondissements voluptueux. La courbe tantôt +s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde +et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante tour d'Anvers s'élève +doucement étagée, comme une gigantesque corbeille tressée des joncs de +l'Escaut.</p> + +<p>Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande, +éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs +ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> +noirs. Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas +moins coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent +la vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en +aperçoit en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre +de plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace +pas le peuple de marbre des cités d'Italie<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>. Par-dessus ces églises, +au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, l'honneur +et la joie de la commune flamande. Le même air, joué d'heure en heure +pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de +générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés sur +l'établi<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.</p> + +<p>Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est +pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de vives et +vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et des sens. +Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des hommes rouges +et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>. Il +faut des supplices atroces, des martyrs indécents et horribles, des +Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement belles. Au delà de +l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les +hautes digues de Hollande, <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> commence la sombre et sérieuse +peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme et +Grotius<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers, +le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. Tous +les mystères seront travestis<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a> dans ses tableaux idolâtriques qui +frissonnent encore de la fougue et de la brutalité du génie<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>. Cet +homme terrible, sorti du sang slave<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>, nourri dans l'emportement +<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> des Belges, né à Cologne, mais ennemi de l'idéalisme allemand, +a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée de la nature.</p> + +<p>Cette frontière des races et des langues<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a> européennes est un grand +théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite, +multiplient à étouffer, puis les batailles y pourvoient. Là se combat à +jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du +monde, qui eut lieu, dit-on, aux funérailles d'Attila, elle se +renouvelle incessamment en Belgique, entre la France, l'Angleterre et +l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C'est là le coin de +l'Europe, le rendez-vous des guerres. Voilà pourquoi elles sont si +grasses, ces plaines; le sang n'a pas le temps d'y sécher! Lutte +terrible et variée! À nous les batailles de Bouvines, Roosebeck, Lens, +Steinkerke, Denain, Fontenoy, Fleurus, Jemmapes; à eux, celles des +Éperons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>?</p> + +<p>Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à seul: +vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous toute la +gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo? Y a-t-il tant à +s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière +levée de la France, légion imberbe, sortie à peine <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> des lycées +et du baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, +ménagée dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard +<i>de miséricorde</i> dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?</p> + +<p>Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse +Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a> et d'Anvers +en ruines<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Tous les autres pays, Russie, Autriche, Italie, Espagne, +France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au couchant; le grand +vaisseau européen semble flotter, la voile enflée du vent qui jadis +souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à l'est, comme pour +braver le monde, <i>unum omnia contra</i>. Cette dernière terre du vieux +continent est la terre héroïque, l'asile éternel des bannis, des hommes +énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides +poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par les barbares, Saxons +proscrits par Charlemagne, Danois affamés, Normands avides, et +l'industrialisme flamand persécuté, et le calvinisme vaincu, tous ont +passé la mer, et pris pour patrie la grande île: <i>Arva, beata petamus +arva, divites et insulas</i>... Ainsi l'Angleterre a engraissé <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> de +malheurs et grandi de ruines. Mais à mesure que tous ces proscrits, +entassés dans cet étroit asile, se sont mis à se regarder, à mesure +qu'ils ont remarqué les différences de races et de croyances qui les +séparaient, qu'ils se sont vus Kymry, Gaëls, Saxons, Danois, Normands, +la haine et le combat sont venus. Ç'a été comme ces combats bizarres +dont on régalait Rome, ces combats d'animaux étonnés d'être ensemble: +hippopotames et lions, tigres et crocodiles. Et quand les amphibies, +dans leur cirque fermé de l'Océan, se sont assez longtemps mordus et +déchirés, ils se sont jetés à la mer, ils ont mordu la France. Mais la +guerre intérieure, croyez-le bien, n'est pas finie encore. La Bête +triomphante a beau narguer le monde sur son trône des mers. Dans son +amer sourire se mêle un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en +puisse plus à tourner l'aigre et criante roue de Manchester, soit que le +taureau de l'Irlande, qu'elle tient à terre, se retourne et mugisse.</p> + +<p>La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de +l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français +sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais. +La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur +arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque +et d'Anvers<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, voilà, quoi que ces hommes aient fait du reste, des +noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement obligé +<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers +ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, +ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient +secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur +taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.</p> + +<p>La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service. +Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre +l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de +près l'Anglais qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est des +nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa personnalité par +la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque le moi par le +non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence des grandes +guerres anglaises, par opposition à la fois, et par composition. +L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord, +que nous venons de parcourir. La composition est l'ouvrage des provinces +centrales, dont il nous reste à parler.</p> + +<p class="p2">Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait +s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce +serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la dynastie; il ne +faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les +plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Saône, de la +Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation des races, ce +serait sur la <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la +Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus +politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est un +centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre de +l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre +et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves qui +l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom +d'Île-de-France.</p> + +<p>On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes +de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan. +Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils +n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les +provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens +le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. +Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la +brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui tombe +comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et +vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de bonne heure +l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse couper, +diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur prêtant ses +eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie +l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans +nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes +et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus +qu'une ville. Il faut <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> la voir entre Pont-de-l'Arche et Rouen, +la belle rivière, comme elle s'égare dans ses îles innombrables, +encadrées au soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du +long, les pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses +blanchâtres. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de +Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et +les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins +l'agitation sans progrès visible. La Seine marche et porte la pensée de +la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la +lointaine Amérique.</p> + +<p>Paris a pour première ceinture Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, Reims, +qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une ceinture +extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz +et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône +l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa +densité au Nord; au Midi, les cercles qu'il décrit se relâchent et +s'élargissent.</p> + +<p>Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au +siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre +jurisprudence: <span class="smcap">Établissements de France et d'Orléans;—Coutumes de +France et de Vermandois</span><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois, +entre le coude de la Loire et les <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> sources de l'Oise, entre +Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son +assiette et son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans +les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des +clans galliques, Bourges, Clermont (<i>Agendicum, urbs Arvernorum</i>). Elle +l'avait cherché dans les capitales de l'église Mérovingienne et +Carlovingienne, Tours et Reims<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p> + +<p>La France capétienne du <i>roi de Saint-Denys</i>, entre la féodale Normandie +et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à Orléans, à +Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de +Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se rapprochent les +deux grands fleuves, le sort de cette ville a été souvent celui de la +France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne d'Arc, des Guises, +rappellent tout ce qu'elle a vu de sièges et de guerres. La sérieuse +Orléans<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a> est près de la Touraine, près de la molle et rieuse patrie +de Rabelais, comme la colérique Picardie à côté de l'ironique Champagne. +L'histoire de l'antique France semble entassée en Picardie. La royauté, +sous Frédégonde et Charles-le-Chauve, résidait à Soissons<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, à Crépy, +Verberie, Attigny; vaincue par la féodalité, elle se réfugia sur la +montagne de Laon. Laon, Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et +prisons tour <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> à tour, reçurent Louis-le-Débonnaire, +Louis-d'Outremer, Louis XI. La royale tour de Laon a été détruite en +1832; celle de Péronne dure encore. Elle dure, la monstrueuse tour +féodale des Coucy<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.</p> + +<p class="poem10"> + Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,<br> +<span class="add1em">Je suis le sire de Coucy.</span></p> + +<p>Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande pensée +de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de +Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais, +et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut +dite et jugée par le Picard Saint-Simon<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.</p> + +<p>Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette ardente +Picardie. Les premières communes de France sont les grandes villes +ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. Le même +pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un ermite +d'Amiens<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a> avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, à +Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a> la +changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda +sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, elle +fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de Condorcet +en Camille Desmoulins, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> de Desmoulins en Gracchus +Babœuf<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>. Elle fut chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de +la nouvelle France: «Je suis vilain et très vilain.» Entre ces vilains, +plaçons au premier rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la +noble pensée de l'armée<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>.</p> + +<p>Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilège de +l'Éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans le +cœur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge le +sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>. La plupart +de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur, Goujon, +Cousin, Mansart, Lenôtre, David<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>, appartiennent aux provinces +septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous regardons cette +petite France de Liège, isolée au milieu <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> de la langue +étrangère, nous y trouvons notre Grétry<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>.</p> + +<p>Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une +manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la +monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres; +ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un pays, +mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France exprime des +rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire Jérusalem, la croisade +du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de +Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au +pouvoir royal, d'un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains +si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces +dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit +universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en +Molière et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général +dans le génie français; ou si l'on veut y chercher quelque chose de +local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève +d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique +et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume +parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la +Sainte-Chapelle.</p> + +<p>Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire: le +général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment +s'est formé en une <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> ville ce grand et complet symbole du pays? +Il faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de +Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la +plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait +qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de +toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas ainsi. +De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, particulières, +résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous +l'avons vu en Juillet<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.</p> + +<p>C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du +centre aux extrémités, et d'embrasser de l'œil ce vaste et puissant +organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées, +opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif, de voir +l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la +Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la +Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre +la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la +convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la +résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.</p> + +<p>Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes +organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et +cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et +Poitou, <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et +Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de +Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.</p> + +<p>La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des +secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des +fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et +guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au +centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les provinces +frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les +traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et renouvellent +sans cesse d'une population énergique le centre énervé par le +froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la +guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la +politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et +elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui elles +s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se reconnaissent +à peine:</p> + +<p class="quote"> + «Miranturque novas frondes et non sua poma.»</p> + +<p>Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle +attriste au premier coup d'œil. La vie est au centre, aux extrémités; +l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et +la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le +sort des provinces centralisées qui ne sont pas <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> le centre même. +Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, atténuées. +Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par +lui. Mais plus grandes sont-elles par cette préoccupation de l'intérêt +central, que les provinces excentriques ne peuvent l'être par +l'originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné +Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La +riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms +comparables à leur opposer? Dans la France, la première gloire est +d'être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais +souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles +sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme +provincial avant de vaincre l'Europe.</p> + +<p>C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses +frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque +chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France +allemande, à l'Espagne une France espagnole, à l'Italie une France +italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et +néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent +souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont +entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime pas l'ibérienne +Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la +France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une +force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> +diverses par quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur +lui. Pousse donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de +ton onduleux territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à +la dure Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et +solennelle Espagne oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue +provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds +bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère +belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la +réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la +Champagne.</p> + +<p>Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui +l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de +côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de +Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une +Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et +l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool? +L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne: +l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>. +Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut +l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la +centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la +vie <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> locale est faible. Je dirai même que c'est là la beauté de +notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte +d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non plus le désert de la +Haute-Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en +Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a +qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un +pays, une race; la France est une personne.</p> + +<p>La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans +l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en +reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.</p> + +<p>Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et +autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsues se +trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des +renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes +respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué qu'un de +ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des autres. À +mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir +plus intimement les uns aux autres, et l'individualité du grand tout se +prononcer davantage.... L'individualité dans les animaux composés ne +consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais +encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui +devient plus grand à mesure qu'on approche des degrés supérieurs. La +centralisation est plus complète, à mesure <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> que l'animal monte +dans l'échelle<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>.» Les nations peuvent se classer comme les animaux. +La jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces +parties entre elles, la réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une +à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité sociale. C'est celle de la +France, le pays du monde où la nationalité, où la personnalité +nationale, se rapproche le plus de la personnalité individuelle.</p> + +<p>Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de la +vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le +genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce +problème. La formation des monarchies, des empires, sont les degrés par +où il y arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le christianisme +un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la Révolution, +l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux progrès dans cette +route. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui, par son +exemple et par l'énergie de son action, a le plus avancé la +centralisation du monde.</p> + +<p>Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit +provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la +conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner +des partis hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre +n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux +populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> +rapide sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le +reste. Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de mœurs et +de langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties +solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a +joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis au +rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.</p> + +<p>Ainsi s'est formé l'esprit général, universel, de la contrée. L'esprit +local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race, +a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été +vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles. +Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son soleil; le +Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la +réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature, +l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation +merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du +particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, il +s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine est +spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de +l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la +patrie.</p> + +<p class="p2">Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette +pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares +ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel. +<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en +faire partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, +si puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui +est en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, +la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal, +de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte +lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, idée +abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à l'idée +de la patrie universelle, de la cité de la Providence.</p> + +<p class="p2">À l'époque où cette histoire est parvenue, au dixième siècle, nous +sommes bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que +l'humanité souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à +quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! +quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va +s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour +amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle l'a +si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des +entrailles même du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui +grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du cour, qui +mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant +souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes +ne suffiront, pas à nous consoler.</p> + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> LIVRE IV</h2> + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p class="chaptitle">L'an 1000. Le roi de France et le pape français. Robert et + Gerbert. France féodale.</p> + + +<p>Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans +l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au +dixième siècle, à l'avènement des Capets. Chaque province a dès lors son +histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense +concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une +sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et +discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques, +terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la +naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. Fantastique +et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on croit entendre à +la fois tout cantique, et des <i>Dies iræ</i>, et des <i>Alleluia</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde +devait finir avec l'an 1000 de l'Incarnation<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>. Avant le +christianisme, les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix +siècles, et la prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager +sur cette terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces +croyances. Le monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de +la cité antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre +intime et profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à +l'ordre, et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de +miracles et de légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à +travers de sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible +fût autre chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. +L'armée d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du +safran<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente, +avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le +diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se +présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant +d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de Dieu +et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait pas un +matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il eût bien +pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en effet la mort, +et qu'en finissant, le monde, comme ce saint <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> du Légendaire, +<i>commençât de vivre et cessât de mourir</i>. «Et tunc vivere incepit, +morique desiit.»</p> + +<p>Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et l'effroi +du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales du dixième +et du onzième siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur roideur +contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez +comme elles implorent, les mains jointes, ce moment souhaité et +terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit les faire +sortir de leurs ineffables tristesses et les faire passer du néant à +l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir +après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, celui de Charlemagne +s'en était allé aussi; le christianisme avait cru d'abord pouvoir +remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur, +ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre chose, et l'on +attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le sépulcral +<i>in-pace</i>; le serf attendait sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse +tour; le moine attendait, dans les abstinences du cloître, dans les +tumultes solitaires du cour, au milieu des tentations et des chutes, des +remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait +cruellement autour de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui +disait gaiement à l'oreille: «Tu es damné<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>!»</p> + +<p>Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> quel prix! +Il leur valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer +à jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir +aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de +l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du cloître, +du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.</p> + +<p class="p2">Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités +qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que l'ordre +des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des lois +nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des malades +semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et tombait en +pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux de +pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martial, à +Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur +qui entourait l'église ne pouvait les rebuter. La plupart des évêques du +Midi s'y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs églises. La +foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des +saints<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.</p> + +<p>Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde +depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. «Le muid +de blé, dit un contemporain<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, s'éleva à soixante sols d'or. Les +riches <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les +racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent +aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts +saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les +mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un fruit, +et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla +au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût +été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine, il y en +eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia +point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même +chair, la mangea, et fut brûlé de même.»</p> + +<p>«...Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de Castanedo, un +misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui +demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint +à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et +d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que plusieurs, tirant +de la craie du fond de la terre, la mêlaient à la farine. Une autre +calamité survint: c'est que les loups, alléchés par la multitude des +cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les +gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> fils traînait +le père, le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient +défaillir; et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait +souvent après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant +assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, +puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on +pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne +demeurât sans culture.»</p> + +<p>Ces excessives misères brisèrent les cœurs et leur rendirent un peu +de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, +tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de +se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait +quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que +son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion de la peste +de Limoges, ils coururent de bon cœur aux pieds des évêques, et +s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les églises, à ne +plus infester les grands chemins, à ménager du moins ceux qui +voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant +les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi matin), +toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela <i>la paix</i>, plus tard +<i>la trêve de Dieu</i><a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.</p> + +<p>Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à +l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel +des donations de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes +portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, +disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou +baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou +encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté +chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants et +ses hoirs.»</p> + +<p>Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point, ils aspiraient à +quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils +se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient +dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. Ceux-ci +n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les ducs et +les rois de devenir moines, ou frères convers. Guillaume I<sup>er</sup>, duc de +Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumièges, si l'abbé le +lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un capuchon et une +étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit coffre, et en +garda toujours la clef à sa ceinture<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>. Hugues I<sup>er</sup>, duc de +Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi +se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans +l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le +Psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon habitation aux +siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit l'abbé. +Celui-ci appela l'empereur dans le <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> chapitre des moines, et lui +demanda quelle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, +répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, +et ne plus servir que Dieu avec vos frères.—Voulez-vous donc, reprit +l'abbé, promettre, selon notre règle et à l'exemple de Jésus-Christ, +l'obéissance jusqu'à la mort?—Je le veux, reprit l'empereur.—Eh bien! +je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre +âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte +du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de +l'empire que Dieu vous a confié, et de veiller de tout votre pouvoir, +avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.» +L'empereur, lié par son vœu, obéit à regret. Au reste, il était moine +depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme. +L'Église l'honore sous le nom de saint Henri.</p> + +<p>Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de +France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était +très pieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent +musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: <i>Adsit nobis gratia</i>; les +rythmes <i>Judea et Hierusalem, Concede nobis quæsumus</i>, et <i>Cornelius +centurio</i>, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur l'autel de +Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone <i>Eripe</i>, et plusieurs +autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un +jour de faire quelque chose en mémoire <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> d'elle; il écrivit +alors le rythme <i>O constantia martyrum</i>! que la reine, à cause du nom de +Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église de +Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, pour +diriger le chœur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les +moines et les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait +certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une +dévotion particulière, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis +diriger le chœur pendant la messe; et tandis qu'il chantait +dévotement avec les moines <i>Agnus Dei, dona nobis pacem</i>, les murs du +château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession; ce +que Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.»</p> + +<p>«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme +d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par +sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette +lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet +argent fût nécessaire; et trouvant un pauvre en haillons, il lui demande +prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce +qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher +au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. L'autre revient avec +un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent +de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac +du <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> pauvre en lui recommandant, selon sa coutume, de bien +prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la reine vint, elle +s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par +plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'était +fait<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.»</p> + +<p>«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier +ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait fait +faire une châsse de cristal toute entourée d'or, où il eut soin de ne +mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer ses +grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il +faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait mis un +œuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme les +paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, celui +qui dit la vérité selon son cœur, celui dont la langue ne trompe pas, +et qui n'a jamais fait de mal à son prochain<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>!»</p> + +<p>La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il soupait à +Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna +d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux +pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne +s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces +qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva +de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa +emporter contre le saint à des paroles violentes: <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> «Quel ennemi +de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe d'or?—Personne, +répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans doute plus nécessaire à +celui qui l'a pris qu'à moi, et, Dieu aidant, lui profitera.»—Un autre +voleur lui coupant la moitié de la frange de son manteau, Robert se +retourna, et lui dit: «Va-t'en, va-t'en; contente-toi de ce que tu as +pris; un autre aura besoin du reste.» Le voleur s'en alla tout +confus.—Même indulgence pour ceux qui volaient les choses saintes. Un +jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un clerc nommé Ogger qui +montait furtivement à l'autel, posait un cierge par terre, et emportait +le chandelier dans sa robe. Les clercs se troublent, qui auraient dû +empêcher ce vol. Ils interrogent le seigneur roi, et il proteste qu'il +n'a rien vu. Cela vint aux oreilles de la reine Constance; enflammée de +fureur, elle jure par l'âme de son père qu'elle fera arracher les yeux +aux gardiens, s'ils ne rendent ce qu'on a volé au trésor du saint et du +juste. Dès qu'il le sut, ce sanctuaire de piété, il appela le larron, et +lui dit: «Ami Ogger, va-t'en d'ici, que mon inconstante Constance ne te +mange pas. Ce que tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. +Que le Seigneur soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire +sa route; et quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux +siens: «Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? +Le Seigneur l'a donné à son pauvre.»—Une autre fois enfin, comme il se +relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés dans +un coin; aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait +<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour +eux<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>.»</p> + +<p>Telle fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le +premier roi; car son père, Hugues-Capet<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>, se défia de son droit, et +ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la chape, +comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert que se +passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la colère +divine fut désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme incarnée +la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore un peu; +elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter à ses +jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à travailler, à +bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de trois ans après +l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans +l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent +renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en +avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient +rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde +se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche +des églises<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.»</p> + +<p>Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, des +visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes reliques, +depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les saints +vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> la terre, +et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de +consolations<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>.» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le dogme +de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans l'ombre, +éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau d'immense +poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. «Tout cela se +trouvait annoncé comme par un présage certain dans la position même de +la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire. +En effet, pendant que l'Orient avec ses peuples féroces était caché +derrière la face du Sauveur, l'Occident, placé devant ses regards, +recevait de ses yeux la lumière de la foi dont il devait être bientôt +rempli. Sa droite toute-puissante, étendue pour le grand œuvre de +miséricorde, montrait le Nord qui allait être adouci par l'effet de la +parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations +barbares et tumultueuses du Midi<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.»</p> + +<p>La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de +tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la +pensée de l'avenir et le mouvement de l'humanité. De grands signes +éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme +pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape français, +Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il appelle tous +les princes au nom de la cité sainte<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>, précède d'un siècle les +prédications de Pierre-l'Ermite. Prêchée <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> alors par un Français +et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des Français, +la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les +Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la profonde +sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il faut que le +monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique fonde la +papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux Français, de +Gerbert et de Robert.</p> + +<p>Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à +Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller étudier +les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand Othon le +fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il professe aux +fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert. +Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait déposer, et obtient +sa place par l'influence d'Hugues-Capet. Ce fut une grande chose pour +les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils aident à le faire +archevêque, il aide à les faire rois.</p> + +<p>Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de Ravenne, +enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne), +donne des lois aux républiques; il règne par le pontificat et par la +science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il ne mourra +qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à Rome dans +une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente et réclame +le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez les musulmans. +Gerbert étudiait alors; trouvant <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> l'étude longue, il se donna +au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille des +chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, et +l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc il est +à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. <i>Tu ne savais pas que +j'étais logicien!</i><a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>»</p> + +<p>Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers +Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi +homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient généralement pour +une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul Robert-le-Fort avait +défendu le pays contre les Normands; Eudes combattit sans cesse les +empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens; mais les rois qui +suivent jusqu'à Louis-le-Gros n'ont rien de militaire. Les chroniques ne +manquent pas de nous dire, à l'avènement de chacun de ces princes, qu'il +était fort <i>chevalereux</i>; nous voyons cependant qu'ils ne se soutiennent +guère que par le secours des Normands et des évêques, surtout celui de +Reims. Vraisemblablement les évêques payaient, les Normands combattaient +pour eux. Ces princes, amis des prêtres, auxquels ils devaient leur +grandeur, cherchaient sans doute par leur conseil à se rattacher au +passé, et, par <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> de lointaines alliances avec le monde grec, à +primer les Carlovingiens en antiquité. Hugues-Capet demanda pour son +fils la main d'une princesse de Constantinople<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>. Son petit-fils +Henri I<sup>er</sup> épousa la fille du czar de Russie, princesse byzantine par +une de ses aïeules, qui appartenait à la maison macédonienne. La +prétention de cette maison était de remonter à Alexandre-le-Grand, à +Philippe, et par eux à Hercule. Le roi de France appela son fils +Philippe, et ce nom est resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces +généalogies flattaient les traditions romanesques du moyen âge, qui +expliquait à sa manière la parenté réelle des races indo-germaniques, en +tirant les Francs des Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats +d'Alexandre<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.</p> + +<p>L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage des +prêtres, auxquels Hugues-Capet rendit ses nombreuses abbayes; l'ouvrage +aussi du duc de Normandie, Richard-sans-Peur. Celui-ci, traité si mal +dans son enfance par Louis-d'Outre-mer<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>, plus d'une fois trahi par +Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les Carlovingiens. +Hugues-Capet était son pupille et son beau-frère. Il convenait +d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti ecclésiastique et à la +dynastie que ce parti élevait; il espérait sans doute y primer par +l'épée. C'était de même l'espérance de la maison normande de Blois, +Tours et Chartres; ceux-ci, <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> qui possédaient en outre les +établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, descendaient d'un +Thiébolt, selon quelques-uns parent de Rollon, mais lié avec le roi +Eudes, comme Rollon avec Charles-le-Simple. Thiébolt avait épousé une +sœur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du +vieux pirate Hastings<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>. Son fils, Thibault-le-Tricheur, épousa une +fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des Carlovingiens, et soutint +les Capets contre les empereurs d'Allemagne. Rivaux jaloux des Normands +de Normandie, les Normands de Blois refusèrent quelque temps de +reconnaître Hugues-Capet, en haine de ceux qui l'avaient fait roi. Mais +il les apaisa en faisant épouser à son fils, le roi Robert, la fameuse +Berthe, veuve d'Eudes I<sup>er</sup> de Blois (fils de Thibault-le-Tricheur). +Cette veuve, héritière du royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son +frère, pouvait donner aux Capets quelques prétentions sur ce royaume, +légué par Rodolphe à l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grégoire V, +créature des empereurs, saisit-il le prétexte d'une parenté éloignée +pour forcer Robert de quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. +On connaît l'histoire ou la fable de l'abandon de Robert, délaissé de +ses serviteurs, qui jetaient au feu tout ce qu'il avait touché, et la +légende de Berthe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de +plusieurs cathédrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui +semble désigner l'épouse de Robert<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils +nommé Eudes, comme son père, et surnommé <i>le Champenois</i>, parce qu'il +ajouta à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. +Eudes osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en +possession du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; +il soumit tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois +par la Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>, il +prétendit relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha +vers Aix-la-Chapelle, ou il comptait se faire couronner aux fêtes de +Noël. Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liège +et de Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le +défirent. Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui +retrouva sur son corps un signe caché<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a> (1037).</p> + +<p>Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne, +cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que +guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et Champagne +n'eurent ni l'esprit de suite ni la ténacité de leurs rivaux de +Normandie et d'Anjou.</p> + +<p>La maison d'Anjou n'était ni normande comme celles de Blois et de +Normandie, ni saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait +comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> +chasseur<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>. Son fils se mit au service de Charles-le-Chauve, et +combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques terres +dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, petit-fils +de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, furent +d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien +que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la Touraine et le +Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. Plus unis et +plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que les Poitevins et +Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de grands avantages, +s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et poussèrent jusqu'à Saintes. +Ils succédèrent à la prépondérance qu'avaient eue un instant les comtes +de Blois et de Champagne. Quand le roi Robert fut obligé de quitter +Berthe, veuve et mère de ces comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit +épouser sa nièce Constance, fille du comte de Toulouse<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>. Le frère de +Foulques, Bouchard, était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux +importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de +Paris. Ainsi le bon Robert, dans la main des Angevins, docile à sa femme +Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes et +vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui essaya +de rappeler Berthe, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> fut tué impunément sous ses yeux. Beauvais +appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve et la mère. +L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une lettre où il le +désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà fort mal avec +l'Église pour les biens, qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour Rome +avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du pape, fît un +pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de Beaulieu près +Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. Toute la vie de ce +méchant homme fut une alternative de victoires signalées, de crimes et +de pèlerinages; il alla trois fois à la terre sainte. La dernière fois, +il revint à pied et mourut de fatigue à Metz. De ses deux femmes, il +avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé l'autre comme adultère. Mais il +fonda une foule de monastères (Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), +bâtit force châteaux (Montrichard, Montbazon, Mirebeau, +Château-Gonthier). On montre encore à Angers sa noire <span class="smcap">Tour du Diable</span>. +C'est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils, +Geoffroy Martel, défit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois +et exigea la Touraine pour rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme +tuteur du jeune comte. Malgré ses discordes intérieures, la maison +d'Anjou finit par prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes +deux se lièrent par mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. +Mais les comtes de Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un +instant, tandis que les Angevins le gardèrent du douzième au treizième +siècle, sous le <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> nom de <i>Plantagenets</i><a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>, y joignirent +quelque temps tout notre littoral de la Flandre aux Pyrénées, et +faillirent y joindre la France.</p> + +<p>L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque temps +dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an 1012, nous +voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de +Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci dominent +alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner la Bourgogne. +Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la Seine. Le pauvre +Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui les évêques et les +abbés de Bourgogne, leur demandait pardon de leur faire la guerre<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>. +La liaison était ancienne entre les Capets et les ducs de Bourgogne. Le +premier duc, Richard-le-Justicier, père de Boson, roi de Bourgogne +cisjurane, eut pour fils Raoul, qui fit roi de France le duc Robert en +l'an 922, et le fut ensuite lui-même; puis un gendre de Richard fit +passer le duché de Bourgogne à deux frères de Hugues-Capet. Le dernier +de ces deux frères adopta le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard +par son père, mais Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume, +fondateur de la maison de Franche-Comté, attaqué par les Normands et +Robert, menacé d'un autre côté <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> par l'empereur, qui réclamait +le royaume de Bourgogne, fut obligé de renoncer au titre de duché. Je +dis au titre, car les seigneurs étaient si puissants dans ce pays que la +dignité ducale n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de +Robert, nommé comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne +(1032). On sait que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle +de Franche-Comté à la Castille.</p> + +<p>À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues-Capet +et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre le +Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la Bourgogne. +Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue victoire +d'Hugues-Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort indépendant du +Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque influence sur les +mœurs et le gouvernement de la France septentrionale. Constance, +fille du comte de Toulouse, nièce de celui d'Anjou, régna, comme on a +vu, sous Robert. Pour prolonger cette domination après la mort de son +mari (1031), elle voulait élever au trône son second fils Robert, au +préjudice de l'aîné, Henri; mais l'Église se déclara pour l'aîné. Les +évêques de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, +Troyes et Langres assistèrent à son sacre, ainsi que les comtes de +Champagne et de Poitou. Le duc des Normands le prit sous sa protection, +et força Robert de se contenter du duché de Bourgogne. C'est la tige de +cette première maison de Bourgogne qui fonda le royaume <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> de +Portugal. Toutefois le Normand ne donna la royauté à Henri qu'affaiblie +et désarmée pour ainsi dire. Il se fit céder le Vexin, et se trouva +ainsi établi à six lieues de Paris. Henri essaya en vain d'échapper à +cette servitude et de reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui +eurent lieu contre le nouveau duc de Normandie, Guillaume-le-Bâtard. Ce +Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant, +battit ses barons et battit le roi. Ce fut peut-être le salut de +celui-ci, que le duc ait tourné contre l'Angleterre ses armes et sa +politique.</p> + +<p>Henri et son fils, Philippe I<sup>er</sup> (1031-1108), restèrent spectateurs +inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent l'Europe +sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades normandes de +Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de Jérusalem, ni à +la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent tranquillement +l'empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, et refusèrent de +seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la +grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La royauté française n'est +guère encore qu'une espérance, un titre, un droit. La France féodale, +qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement tout excentrique. +Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne les yeux du centre +encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte de l'Empire et du +Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en Angleterre, sous le +drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la terre sainte avec toute +la France. Alors il <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> sera temps de revenir aux Capets, et de +voir comment l'Église les prit pour instruments à la place des Normands, +trop indociles; comment elle fît leur fortune, et les éleva si haut +qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> CHAPITRE II</h3> + +<p class="chaptitle">Onzième siècle.—Grégoire VII.—Alliance des Normands et de + l'Église.—Conquête des Deux-Siciles et de l'Angleterre.</p> + + +<p>Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille +aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu +l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le onzième +siècle, à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut +les seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse +l'empereur des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie +et de Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et +lorsque les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la +France a la part principale dans cet événement, qui contribue si +puissamment à leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la +lutte du Sacerdoce et de l'Empire.</p> + +<p class="p2">Au onzième siècle, la querelle est entre le Saint-Pontificat romain, et +le Saint-Empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion +des barbares, prend <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> son nom pour lui succéder; non seulement +elle veut lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois +reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore une +suprématie morale; elle s'intitule le <i>Saint-Empire</i>; hors de l'Empire, +point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les puissances +célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes des autres; +de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les ducs, ceux-ci +sur les margraves et les barons. Voilà une prétention superbe, mais en +même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une société séculière +prend le titre de société sainte, et prétend réfléchir dans la vie +civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine, mettre le ciel sur la +terre. L'empereur tient le globe dans sa main aux jours de cérémonie; +son chancelier appelle les autres souverains les <i>rois +provinciaux</i><a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>, ses jurisconsultes le déclarent la <i>loi +vivante</i><a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>; il prétend établir sur la terre une sorte de paix +perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe +encore entre les nations.</p> + +<p>Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En est-il +digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? Lui +appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande +révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain poursuit +depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> d'Allemagne qui va +le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la +consommation des temps?</p> + +<p>Ils disent que leur grand empereur Frédéric-Barberousse n'est pas mort; +il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une montagne. +Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et les +broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une table de +pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe avait crû +autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. L'empereur, soulevant +à peine sa tête appesantie, dit seulement au berger: Les corbeaux +volent-ils encore autour de la montagne?—Oui, encore.—Ah! bon, je puis +me rendormir.</p> + +<p>Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au +Saint-Empire du moyen âge, ni à la Sainte-Alliance des temps modernes +qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la +loi, la réconciliation définitive des nations.</p> + +<p>Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort avec +la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce et +Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des +compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à la +dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi +joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le +suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et +candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes +empereurs de la maison <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> de Souabe, cette race de poètes et de +parfaits chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire +du monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les +reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le fils +fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle de ses +cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi Enzio qui +ait de si beaux cheveux blonds<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>. Ces beaux cheveux blonds, et ces +poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de rien. Le frère de +saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au pauvre jeune Conradin, +et la maison de France succéda à la prépondérance des empereurs.</p> + +<p>L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont il +est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque +chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme +profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le +rocher où s'élève sa tour. <i>Nulle terre sans seigneur</i>, nul seigneur +sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé selon qu'on peut +dire qu'il est de <i>haut</i> ou de <i>bas lieu</i>. Le voilà localisé, immobile, +fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante armure.</p> + +<p>La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité. +Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à +l'aîné. Personne immortelle, <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> indifférente, impitoyable, elle +ne connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que +dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, +ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la +forte expression du moyen âge, il faut <i>qu'il serve son fief</i>.</p> + +<p>Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander; +n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa +mère<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas moins +que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel. +Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de là, +les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul au foyer +où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et +peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le +grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frères; il +faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.</p> + +<p>Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de +s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien +devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient corps +et biens. <i>Bonne aubaine</i> pour lui; ils deviendraient ses <i>cubains;</i> +autant presque vaudrait dire ses <i>serfs</i>, ses <i>juifs</i>. Tout malheureux +qui cherche asile, tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au +seigneur; il a l'<i>aubaine</i> et le <i>bris</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient +les cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les +barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle devient +elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent chevaliers +sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques s'indignent qu'on +leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille les aider à monter. +C'est un destrier qu'il leur faut, et ils s'élancent d'eux-mêmes<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. +Ils chevauchent, ils chassent, ils combattent, ils bénissent à coups de +sabre, et <i>imposent avec la masse d'armes de lourdes pénitences</i>. C'est +une oraison funèbre d'évêque: <i>bon clerc et brave soldat.</i> À la bataille +d'Hastings, un abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font +tuer. Les évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et +<i>peu vaillant</i><a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>. Les évêques deviennent barons, et les barons +évêques. Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye; +ils font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands +sièges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table, +balbutie deux mots de <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> catéchisme<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>, il est élu; il prend +charge d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en +son nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en +pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, léguer, +bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux glaives; +tour à tour il combat, il excommunie, il tue, damne à son choix.</p> + +<p>Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et +vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de l'Église +par les abstinences du célibat<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>; qu'ils eussent la splendeur +sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les consolations du +mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des fourmilières de petits +prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel leurs repas de famille, et +que du pain sacré ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte +espérance! ils grandiront ces petits, s'il plaît à Dieu! ils succéderont +tout naturellement aux abbayes, aux évêchés de leur père. Il serait dur +de les ôter de ces palais, de ces églises: l'église elle leur +appartient; c'est leur fief, à eux. Ainsi l'hérédité succède à +l'élection, la naissance au mérite. L'Église imite la féodalité et la +dépasse; plus d'une fois elle fit part aux filles, une fille eut en dot +un évêché<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>. La femme du prêtre marche près de <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> lui à +l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à l'épouse du comte.</p> + +<p>C'était fait du christianisme<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>, si l'Église se matérialisait dans +l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était +dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une +telle Église n'aurait soulevé la voûte du chœur de Cologne, ni la +flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard, +ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le +recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit +d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité asiatique, +qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.</p> + +<p>L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au +cœur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était +réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans les +moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus mystique; +disons encore, la plus démocratique alors; cette vie d'abstinences était +moins recherchée des nobles. Les cloîtres se peuplaient de fils de +serfs<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>. En face de cette Église splendide et orgueilleuse, qui se +parait d'un faste aristocratique, se dressa l'autre, pauvre, sombre, +solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances. +<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui donna l'unité. À +l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie pontificale: l'Église +s'incarna dans un moine.</p> + +<p>Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. C'était +un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à cette +poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet +ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.</p> + +<p>Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur, +et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité +religieuse du moine, qu'il décida le pape à se rendre à Rome pieds nus, +et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se soumettre +à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que l'empereur +nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; ces papes +allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait cesser les +épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour à tour +la papauté à leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de +douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. Toutefois, c'était +peut-être encore pis que le pape fût nommé par l'empereur, et que les +deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il devait arriver, comme à +Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle fût anéantie: la +vie, c'est la lutte et l'équilibre des forces; l'unité, l'identité, +c'est la mort.</p> + +<p>Pour que l'Église échappât à la domination des <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> laïques, il +fallait qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa +force par la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se +plongeât dans les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la +chasteté. C'est par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes +qui le précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié +n'était plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se +liguent, enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils +veulent garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos +évêchés, nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le +réformateur ne recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher +le peuple contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les +pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois débridé, +un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à outrager ce +qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait les pieds, à +déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, souffletés, +mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré, on dispersa +leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient; un hardi mysticisme +s'infiltrait dans le peuple; il s'habituait à mépriser la forme, à la +briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration révolutionnaire +de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les moyens furent +atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou concubine du +roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche, courut l'Italie +au milieu des menaces et des malédictions, sans souci de sa vie, +dévoilant avec un pieux <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> cynisme la turpitude de l'Église<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>. +C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le théologien Manegold +enseigna que les adversaires de la réforme étaient tuables sans +difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation d'un moine +révolté<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. L'Église, armée d'une pureté farouche, ressembla aux +vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la Tauride.</p> + +<p>Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen âge +repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de +Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la +pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui +avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le +monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un péché, +tout au moins un péché véniel<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.</p> + +<p>Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église: elle se rédima de +la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. Alors, +dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu et sa +force, elle interrogea <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> le siècle, et le somma de lui rendre la +primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de +France<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>, l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la +monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent appelés +à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux évêques, +de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la matière +entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la la nature; il faut +que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force, l'élection à +l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, le soleil, et la +lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, il y a le pape, et +l'empereur qui est le reflet du pape<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>; simple reflet, ombre pâle, +qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde revenant à l'ordre +véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il y aura hiérarchie +selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le plus digne. Le pape +mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le tombeau délivré du +Christ son vicaire recevra le serment de l'empereur, et l'hommage des +rois.»</p> + +<p>Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de +l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le +fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature que Grégoire VII fut dur +dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri III +avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux; la toute-puissance +féodale en Allemagne, une <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> immense influence en Italie, et la +prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome: il +n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit de +n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas une +pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: «J'ai suivi +la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans l'exil<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>» +(1073-86.)</p> + +<p>On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce +n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se +rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en +chemise sur la neige dans les cours du château de Canossa<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>, il +fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> voulait la +paix. Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était +coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le +jugement, comme la réconciliation était impossible. Rien ne réconciliera +l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et la nature.</p> + +<p>La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils +d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil +empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui +étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les +vêtements royaux<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>, il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait +encore, de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son +salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, il +vint à Spire, à l'église même de la Vierge qu'il avait bâtie, demander à +être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et qu'il +pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La terre même +fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture dans une cave +de Liège.</p> + +<p>Dans cette lutte terrible que le saint-siège poursuivit dans toute +l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord +la fameuse comtesse <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Mathilde, si puissante en Italie, la +fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, Française d'origine, avait +grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle était +alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était pour +Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut tué +Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde au +contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle +réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme +Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force de +son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et intercédait +pour lui<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.</p> + +<p>Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape étaient +nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la croisade de +Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe. +Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands devinrent les +soldats du saint-siége.</p> + +<p>J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple mixte, +où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément scandinave. Sans +doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme +d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs nazaires<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, on serait +tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes +et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient français dès +la troisième génération, et n'avaient plus alors parmi <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> eux +personne qui entendît le danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs +enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>. Les noms de ceux qui +suivent Guillaume-le-Bâtard, sont purement français<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>. Les +conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit Ingulf, la langue +anglo-saxonne. Leur préférence était pour la civilisation romaine et +ecclésiastique. Ce génie de scribes et de légistes qui a rendu leur nom +proverbial en Europe, nous le trouvons chez eux dès le dixième et le +onzième siècle. C'est ce qui explique en partie cette multitude +prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas +autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers nous dit que la +Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la multitude des +monastères. Ces monastères étaient des écoles d'écriture, de +philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui donna tant +d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec Guillaume et +de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un légiste +italien.</p> + +<p>Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à +présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des +héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le +cheval de <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> l'envoyé grec<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>. En Sicile, Roger, combattant +cinquante mille Sarrasins, avec cent trente chevaliers, est renversé +sous son cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les +ennemis des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point +ces forces surnaturelles. Les Allemands qui les combattirent en Italie, +se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et +les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings, se montrent peu +marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.</p> + +<p>Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens +Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des +prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Église, +et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la <i>lance de Judas</i>, +comme parle Dante<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>. Le héros de cette race, c'est Robert-l'<span class="smcap">Avisé</span> +(Guiscard, <i>Wise</i>).</p> + +<p>La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils +pussent butiner grand'chose les uns sur les autres<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>. Il leur fallait +donc aller, comme ils disaient, <i>gaaignant</i><a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a> par l'Europe. Mais +l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas au onzième siècle +facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits chevaux des +Hongrois galopaient jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> Tibre, jusqu'à la Provence. +Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque +défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec +ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait +le petit bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et +l'homme par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup à <i>gaaigner</i> en voyageant +ainsi. Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs +ensemble, bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de +bourdons et coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec +eux. Alors, qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, +avec leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres +pèlerins, qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à +Saint-Jacques-de-Compostelle; on respectait d'ordinaire une dévotion si +bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pèlerinages: il +n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis, +c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur +le chemin, et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces +pèlerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de +commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>. Le +meilleur négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de +saint George, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand +profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander +<span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> son église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à +tout événement d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.</p> + +<p>C'est un pèlerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du +'sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis dire, +trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes, +des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui +voltigeaient sur toutes les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins normands +aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les +rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de +Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs byzantins, +et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples les établit +au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue +(1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du +Cotentin<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>, Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants; +sept des douze étaient de la même mère.</p> + +<p>Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de +se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s'acheminèrent +vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier normand était +devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se défrayant sur +les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou <i>kata pan</i>) +byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à mesure qu'il +leur vint <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> des compatriotes, et qu'ils se virent assez forts, +ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Pouille +et la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait +ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en vain de se défendre. +Ils réunirent contre les Normands jusqu'à soixante mille Italiens. Les +Normands, qui étaient, dit-on, quelques centaines d'hommes bien armés, +dissipèrent cette multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leur +secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d'Orient et +d'Occident se confédérèrent contre les fils du gentilhomme de Coutances. +Le tout-puissant empereur, Henri-le-Noir (Henri III), chargea son pape +Léon IX, qui était un Allemand de la famille impériale, d'exterminer ces +brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nuée +d'Italiens. Au moment du combat les Italiens s'évanouirent, et +laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci +n'eurent garde de le maltraiter; ils s'agenouillèrent dévotement aux +pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief +de l'Église tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la +Pouille, la Calabre, et de l'autre côté du détroit. Le pape devint, +malgré lui, suzerain du royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette +scène bizarre fut renouvelée un siècle après. Un descendant de ces +premiers Normands fit encore un pape prisonnier; il le força de recevoir +son hommage, et se fit de plus déclarer lui et ses successeurs légats du +saint-siège en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait +effectivement indépendants, <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> et leur assurait ce droit +d'investiture qui fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du +Sacerdoce et de l'Empire.</p> + +<p>La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert-l'<i>Avisé</i> +(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses +neveux<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>, qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne +traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un +peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en +volant des chevaux<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, puis il passa en Sicile et en fit la conquête +sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque. +Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les +panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie +méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des +Deux-Siciles.</p> + +<p>Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, au +milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les +mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des États +barbaresques au seizième siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur +empire fut même envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les +Allemands enfin, dans <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> leur éternelle expédition d'Italie, +vinrent plus d'une fois heurter lourdement contre nos Français de +Naples. Les papes vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les +yeux sur les brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux +contre les empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome +Henri IV victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à +Salerne.</p> + +<p>Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira +de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume-<i>le-Bâtard</i> (il +s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse naissance du +côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un +tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura volontiers des +autres fils de sa mère<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à +la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en vint à bout. C'était +un gros homme chauve, très brave, très avide, et très <i>saige</i>, à la +manière du temps, c'est-à-dire, horriblement perfide. On prétendait +qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui +disputait le Maine était mort en sortant d'un dîner de réconciliation, +et il avait mis la main sur cette province. L'Anjou et la Bretagne, +déchirées par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu +l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> Flandre et de +la Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de +Flandre. Cette alliance faisait sa force; aussi il entra dans une grande +colère quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard, +Lanfranc qui enseignait à l'école monastique du Bec, parlait contre ce +mariage entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient +les moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme +d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté +sur un mauvais cheval boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de +Normandie, lui dit-il, fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le +parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et +le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il +avait prêché. Lanfranc réussit. Guillaume et Mathilde en furent quittes +pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.</p> + +<p>C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine, +déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs +projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre +côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>. Celle-ci, pour +n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au +saint-siège. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés par +eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris bientôt +cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> et +fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point philosophique, +comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps de saint Colomban +et de Jean-l'Érigène. L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir +été grossière et barbare<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>. Cette île était, depuis des siècles, un +théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord, Celtes, +Saxons, Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous, comme celles du +Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à +discrétion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'étaient +enfuis dans les forêts, étaient devenus <i>têtes de loup</i>, comme on +appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le +retour et le rétablissement d'Édouard-le-Confesseur, fils d'un roi saxon +et d'une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu +un saint, pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien +ni mal. Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en +lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue +d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un +court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. +Ami des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles +années, il fît de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant +chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les Danois, +mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui ou par ses +fils le duché de Wessex, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> et les comtés de Kent, Sussex, +Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. +On accusait Godwin, d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, et +de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni +du roi ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son +cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. Les +Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils +de Godwin devinrent maîtres<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>, et l'un d'eux, nommé Harold, qui avait +en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour +se faire désigner par lui pour son successeur.</p> + +<p>Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent +avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait désigné +Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, qu'Édouard +l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait +comme valables les donations faites au dernier moment. Guillaume déclara +cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois de Normandie ou +celles d'Angleterre<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>. Un hasard singulier avait donné à leur duc une +apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi.</p> + +<p>Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu, +vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit +qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son +frère <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> et son neveu, qu'il retenait comme otages. Guillaume le +traita bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le +fit chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit +jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a> +après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de +Guillaume, et marier sa sœur à un comte normand. Pour mieux confirmer +cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui +contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les <i>Niebelungen</i>, Siegfried +devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>. Dans les +idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'<i>homme</i> de Guillaume.</p> + +<p>À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans sa +nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie, qui lui parla +en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que +tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et saints +reliquaires<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.» Harold répondit que le serment n'avait pas été libre, +qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté était au +peuple. «Quant à ma sœur, dit-il, elle est morte dans l'année. +Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur un ton de +douceur et <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> d'amitié, priant le roi de remplir au moins une des +conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il +avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors +Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et +poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le +plus sûr et le plus ferme.</p> + +<p>Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en +rapportait au jugement du pape<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>, et le procès de l'Angleterre fut +plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression +furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, l'expulsion d'un +Normand porté par Édouard à l'archevêché de Kenterbury, et remplacé par +un Saxon, enfin le serment d'Harold et une promesse qu'Édouard aurait +faite à Guillaume de lui laisser la royauté. Les envoyés normands +comparurent devant le pape: Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée +aux Normands. Cette décision hardie fut prise à l'instigation +d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut +envoyé à Guillaume avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre.</p> + +<p>L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule d'hommes +d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en vint de la +Frandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de l'Aquitaine. Les +Normands, au contraire, hésitaient à aider leur seigneur dans une +entreprise hasardeuse dont le succès <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> pouvait faire de leur +pays une province de l'Angleterre. La Normandie était d'ailleurs menacée +par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adressé à Guillaume le +plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était mise en mouvement comme +pour conquérir la Normandie, pendant que celle-ci allait conquérir +l'Angleterre. Conan, amenant une grande armée, entra solennellement en +Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour +appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manquèrent +peu à peu, il laissa aller les rênes, le cor était empoisonné. Cette +mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une +foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, +et le suivirent en Angleterre.</p> + +<p>Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons +étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis les +Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que +Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut +aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de +Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre ne +pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une +grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons combattaient à +pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec de longues +lances<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> les +plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>; c'est +peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux +normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>; ainsi une +bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se +défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient, +combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une +flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était si +mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelque temps dans la Manche, +elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres.</p> + +<p>Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de +flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de +repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses, +mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie avec +laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. Cependant le +Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au +Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume avec lui: «S'il +s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que je lui offre, +vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que +lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés de la bouche du +pape, et que j'en ai la bulle<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>.» Ce message produisit son effet. Les +Saxons doutèrent de leur cause. Les frères même d'Harold l'engagèrent à +ne pas combattre <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> de sa personne, puisqu'après tout, +disaient-ils, il avait juré<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>.</p> + +<p>Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que +les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants +nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra la +messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. Guillaume +lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des reliques sur +lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de lui l'étendard +bénit par le pape.</p> + +<p>D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, restèrent +sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et impassibles. +Quoique Harold eût l'œil crevé d'une flèche, les Normands eurent +d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que +le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette bataille trois +chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et +les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils +descendirent en plaine, et la cavalerie normande reprit le dessus. Les +lances prévalurent sur les haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout +fut tué, ou se dispersa (1066).</p> + +<p>Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi +saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'<i>abbaye de la +Bataille</i>, selon le vœu qu'il avait fait à saint Martin, patron des +soldats de la Gaule. <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> On y lisait naguère encore les noms des +conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse +d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en +face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il la garde +encore.»</p> + +<p>Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards pour +les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée le +cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de +garder les bonnes lois d'Édouard-le-Confesseur; il s'attacha Londres, et +confirma les privilèges des hommes de Kent. C'était le plus belliqueux +des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée anglaise, celui +où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux conservées. +Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, réclama contre la +tyrannie du frère de Guillaume, les privilèges des hommes de Kent, il +fut écouté favorablement du roi. Le conquérant essaya même d'apprendre +l'anglais<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>, afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de cette +langue. Il se piquait d'être justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un +archevêché pour une conduite peu édifiante. Cependant il fondait une +garde de châteaux, et s'assurait de tous les lieux forts.</p> + +<p>Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les +vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus absolu +en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens auxquels il +avait <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils n'avaient +pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec les Saxons. +Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans doute pour +éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui l'avaient suivi le +temps de se rebuter et de se disperser. Mais, pendant son absence, +éclata une grande révolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu'en +une bataille ils eussent été vaincus sans retour. Guillaume eut alors +grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un +partage. L'Angleterre tout entière fut mesurée, décrite; soixante mille +fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat +consigné dans le livre noir de la conquête, le <i>Doomsday book</i>, le livre +du jour du Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de +spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>. +Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus. +Beaucoup d'entre eux conservèrent des biens, et cela dans tous les +comtés. Un seul est porté pour quarante et un manoirs dans le comté +d'York<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.</p> + +<p>On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le +conquérant:</p> + +<p>«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels +furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous +l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés +quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> homme très +sage et très puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses +prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et +sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu même où +Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre, il éleva un noble monastère, y +plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut très honoré; +trois fois chaque année, il portait sa couronne, lorsqu'il était en +Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à la Pentecôte, à +Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était accompagné de +tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques +diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au surplus +très rude et très sévère; aussi personne n'osait rien entreprendre +contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes des comtes qui +lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs évêchés, des abbés de +leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; enfin, il n'épargna pas +même son propre frère Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres +choses, nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il établit dans cette +contrée; toute personne recommandable pouvait voyager à travers le +royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun +homme n'en aurait osé tuer un autre, en eût-il reçu la plus forte +injure. Il donna des lois à l'Angleterre, et par son habileté il était +parvenu à la connaître si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il +ne sût à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrit sur +ses registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit +des châteaux. Il <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> gouverna aussi l'île de Man; de plus, sa +puissance lui soumit l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il +gouverna le comté appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût +conquis l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir +aux armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des +douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et +opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses sujets +bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec +justice, mais presque toujours injustement et sans nécessité. Il était +fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait ses terres à rentes +aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait quelqu'un qui en offrît +plus que le premier n'avait donné, le roi lui adjugeait à l'instant; un +troisième venait-il encore enchérir, le roi cédait encore au plus +offrant. Il se souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis +prenaient l'argent des pauvres, et combien de choses ils faisaient +illégalement. Car plus ils parlaient de loi, plus ils la violaient. Il +établit plusieurs deer-friths<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>, et il fit à cet égard des lois +portant que quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vue. Ce +qu'il avait établi pour les biches, il le fit pour les sangliers; car il +aimait autant les bêtes fauves que s'il eût été leur père. Il en fit +autant pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les +riches se plaignirent, et les pauvres murmuraient; mais il était si dur +qu'il n'avait aucun souci de la <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> haine d'eux tous. Il fallait +suivre en tout la volonté du roi si l'on voulait vivre, si l'on voulait +avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme peut-il +être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui-même +autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant +avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses fautes<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>!»</p> + +<p>Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon +moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la +première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et +flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre. +Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les barons +furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le serment +des arrière-vassaux comme celui des vassaux. Le roi de France obtenait +aisément l'hommage des vassaux, mais il n'eût pas été bien venu à +demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui des barons, des +chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là cependant; une royauté +qui ne portait que sur l'hommage des grands vassaux était purement +nominale. Éloignée, par son élévation dans la hiérarchie, des rangs +inférieurs qui faisaient la force réelle, elle restait solitaire et +faible à la pointe de cette pyramide, tandis que les grands vassaux, +placés au milieu, en tenaient sous eux la base puissante.</p> + +<p>Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> normande +dans le premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la +part du roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur +de cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de +s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur universel +de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à qui il +voulut. Tutelles et mariages, il fît argent de tout, mangeant le bien +des enfants dont il avait la garde-noble, tirant finance de ceux qui +voulaient épouser des femmes riches, et des femmes qui refusaient ses +protégés<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>. Ces droits féodaux existaient sur le continent, mais sous +forme bien différente. Le roi de France pouvait réclamer contre un +mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas imposer un mari à la +fille de son vassal; la garde-noble des mineurs était exercée, mais +conformément à la hiérarchie féodale; celle des arrière-vassaux l'était +au profit des vassaux et non du roi.</p> + +<p>Indépendamment du <i>danegeld</i>, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir à +la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des +vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même un +impôt, sous l'honorable nom d'<i>escuage</i>. C'était une dispense d'aller à +la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux +donner quelque argent que de suivre leur aventureux souverain <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> +dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il s'arrangeait fort de +cet échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il +achetait celui des soldats mercenaires, Gascons, Brabançons, Gallois et +autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre +l'aristocratie. Elle se trouvait payer la bride et le mors que le roi +lui mettait à la bouche.</p> + +<p>Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte et +politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour +discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eut si forte +part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à lui +seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette Église eut +son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une espèce de +patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de +celui de Rome, et qui d'autre part s'interposa souvent entre le roi et +le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des vaincus<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>. +«L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de Guillaume, animé et +armé de la faveur du pape et de celle du roi, attaqua, écrasa les +prélats et les grands qui se montraient rebelles à l'autorité +royale<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume +passait sur le continent.</p> + +<p>Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande fut +un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de ceux +de l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> les peuples la police tyrannique mais +régulière qui régnait dans la Grande-Bretagne.</p> + +<p>Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette +organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la désolation +des campagnes<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>. Leur forte et compacte population prépara à +l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu les tribunaux +saxons des comtés et des <i>hundred</i>, pour resserrer d'autant les +juridictions féodales, qui d'autre part rencontraient par en haut un +obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. Ainsi +l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, commença à +connaître l'ordre public. Cet ordre développa une prodigieuse force +sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la conquête, malgré tant de +calamités, s'élevèrent ces merveilleux monuments que toute la puissance +du temps présent pourrait à peine égaler. Les basses et sombres églises +saxonnes s'élancèrent en flèches hardies, en majestueuses tours. Si la +diversité des races et des langues retarda l'essor de la littérature, +l'art du moins commença. C'est sur ces monuments, sur la force sociale +qu'ils révèlent qu'il faut juger la conquête, et non sur les calamités +passagères qui l'ont accompagnée.</p> + +<p class="p2">Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de Rome +s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins infiniment. +Ceux de Naples dès <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> leur origine, ceux de l'Angleterre au temps +d'Henri II et de Jean, se reconnurent pour feudataires du saint-siège. +Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient +et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux formidables du roi de +France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans réserve aux papes. En +même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires du +Cid, occupaient par mariage le royaume de Castille et fondaient celui de +Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts l'Église triomphait dans +l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en Espagne, en Angleterre +et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou accompli la croisade +contre les ennemis du pape et de la foi.</p> + +<p>Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des +autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le +grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe +sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce +grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le +christianisme vînt au secours. Le monde du onzième siècle avait dans sa +diversité un principe commun de vie, la religion; une forme commune, +féodale et guerrière. Une guerre religieuse pouvait seule l'unir; il ne +devait oublier les diversités de races et d'intérêts politiques qui le +déchiraient qu'en présence d'une diversité générale et plus grande si +grande qu'en comparaison toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se +croire une et le devenir qu'en se voyant en face de l'Asie. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> +C'est à quoi travaillèrent les papes, dès l'an 1000. Un pape français, +Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes chrétiens au nom de +Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la tête de cinquante mille +chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce fut Urbain II, Français +comme Gerbert, qui en eut la gloire. L'Allemagne avait sa croisade en +Italie; l'Espagne chez elle-même. La guerre sainte de Jérusalem, résolue +en France au concile de Clermont, prêchée par le Français +Pierre-l'Ermite, fut accomplie surtout par des Français. Les croisades +ont leur idéal en deux Français: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles +sont fermées par saint Louis. Il appartenait à la France de contribuer +plus que tous les autres au grand événement qui fit de l'Europe une +nation.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> CHAPITRE III</h3> + +<p class="chaptitle">La Croisade. 1095-1099.</p> + +<p>Il y avait bien longtemps que ces deux sœurs, ces deux moitiés de +l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane, +s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la +croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'œil fut +d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et que +le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce qu'elles +étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans leur vie de +religion.</p> + +<p>L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus +vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents +ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des +croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme +vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des +Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est +aussi le dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au +matérialisme qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son +opposition héroïque du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, +d'Iran contre Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était +dans l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. +Ni l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce +de Mahomet qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple +élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère +Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la +Judée?</p> + +<p>Dieu est Dieu, voilà l'islamisme, c'est la religion de l'unité. +Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point +d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut +être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui +suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu +encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem; +quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre +les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les +familles sans nom commun, sans signes propres<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, sans perpétuité, +semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une maison, +et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> ni à l'homme +ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière vole +au désert; égaux comme les grains de sable, sous l'œil d'un Dieu +niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie.</p> + +<p>Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle que le +christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu par +les Saints, la Vierge, les Anges et Jésus, Mahomet la supprime; toute +hiérarchie périt, la divine et l'humaine. Dieu recule dans le ciel à une +profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique et l'écrase. +Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur la plaine aride. +Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le ciel, la terre, +rien entre; point de montagne qui nous rapproche du ciel, point de douce +vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme impitoyablement tendu +d'un sombre azur, comme un brûlant casque d'acier.</p> + +<p>L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et +stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. +Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et +terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà +que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à +Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la ventilation +du cimeterre, n'allumera plus son ardeur farouche, il va s'humaniser. Je +crains pour son austérité les paradis du harem, et ses roses solitaires +et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La chair maudite par cette +<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> religion superbe<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a> s'obstine à réclamer; la matière +proscrite revient sous autre forme, et se venge avec la violence d'un +exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au sérail, mais +elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la Vierge, et ils +se battent depuis mille ans pour Fatema. Ils ont rejeté le Dieu-homme et +repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils proclament celle d'Ali. +Ils ont condamné le magisme, le règne de la lumière, et ils enseignent +que Mahomet est la lumière incarnée; selon d'autres, Ali est cette +lumière; les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons +incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaïl, a disparu de la terre; mais +sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir de la chercher. Les califes +fatemites d'Égypte étaient les représentants visibles de cette famille +d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prévalu dans les +montagnes orientales de l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait +pu étouffer le magisme<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>. Elles éclatèrent au huitième et au neuvième +siècle, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes +<span class="smcap">Ismaïlites</span>, se mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le +sabre à la main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; +mais l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la +ruine des Abassides et du Coran.</p> + +<p>La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les Fatemites +fondèrent au Caire la loge ou <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> <i>maison de la sagesse</i>; immense +et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion et +d'athéisme<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>. La seule doctrine certaine de ces protées de +l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser +conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au +mysticisme, du mysticisme à la philosophie, au doute, à l'absolue +indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et +jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de ce +dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le +recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides, +des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et +l'indifférence du juste et de l'injuste.</p> + +<p>Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée dans +les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où +sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux +tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle. +Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations +intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et +leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un +certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des Fatemites, +qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut (c'est-à-dire <i>Repaire +des vautours</i>); il l'appela dans son audace la <i>Demeure de la fortune</i>. +Il y fonda une association dont le fatemisme était le masque, mais +<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> dont la secrète pensée semble avoir été la ruine de toute +religion. Cette corporation avait, comme la loge du Caire, ses savants, +ses missionnaires; Alamut était plein de livres et d'instruments de +mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les sectaires pénétraient +partout sous mille déguisements, comme médecins, astrologues, orfèvres, +etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, c'était l'assassinat. Ces +hommes terribles se présentaient un à un pour poignarder un sultan, un +calife, et se succédaient sans peur, sans découragement, à mesure qu'on +les taillait en pièces<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>. On assure que, pour leur inspirer ce +courage furieux, le chef les fascinait par des breuvages enivrants, les +portait endormis dans des lieux de délices, et leur persuadait ensuite +qu'ils avaient goûté les prémices du paradis promis aux hommes +dévoués<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>. Sans doute à ces moyens se joignit le vieil héroïsme +montagnard, qui a fait de cette contrée le berceau des vieux libérateurs +de la Perse, et celui des modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères +se vantaient de leurs fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le +chef des Assassins prenait pour titre celui de <i>scheick de la Montagne</i>; +c'était de même celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur +l'autre versant de la même chaîne.</p> + +<p>Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> pas une fois +d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa +domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes +entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un +inexprimable effroi. Les princes, sommés de livrer leurs forteresses, +n'osaient ni les céder ni les garder; ils les démolissaient. Il n'y +avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque +instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un meurtrier. +Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à son réveil, un +poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il leur paya tribut, +et les exempta de tout impôt, de tout péage.</p> + +<p>Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave +sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui +de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte et +vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des +Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille montagne +persane, en face du califat, comme le poignard près de la tête du +sultan.</p> + +<p>Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment des +croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le +balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la +chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, et +la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme +s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en +effet il ne résista <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> qu'en recevant les Mongols et les Turcs, +c'est-à-dire en devenant barbare.</p> + +<p class="p2">Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange. +L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et +je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut +pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui +montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne +d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>; ou bien +c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt +est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité +s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines. +L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne +négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les belles +Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la persévérance de +François I<sup>er</sup> pour la conquête d'Italie.</p> + +<p>La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. Ulysse +ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son Ithaque. Dans +l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur Asgard, leur ville +des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent mieux. En courant à +l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. Nos croisés, qui +marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, s'aperçurent que la +<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> patrie divine n'était point au torrent de Cédron, ni dans +l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, et +attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les Arabes +s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le +vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour nous +servir de siège, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans son +sein<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et +l'Orient s'étaient entendus.</p> + +<p>Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple +monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes +antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes les +luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme +chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie par +les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même temps que +la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et soulevés au ciel +dans les gigantesques piliers, dans les arceaux aériens de nos +cathédrales.</p> + +<p>Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis l'an +1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre et +espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et +s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, aux +Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y portaient +d'eux-mêmes. C'était <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> pourtant un dangereux et pénible voyage. +Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau du +Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un +contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour +vous<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>!</p> + +<p>Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les pèlerins. +Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les traitèrent bien +encore. Tout changea lorsque le calife Hakem, fils d'une chrétienne, se +donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita cruellement les +chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà venu, et les Juifs +qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on n'aborda guère le +saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme aux derniers temps les +Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. On sait la +ridicule histoire de ce comte d'Anjou, Foulques Nerra, qui avait tant à +expier, et qui alla tant de fois à Jérusalem. Condamné par les infidèles +à salir le saint tombeau, il trouva moyen de verser au lieu d'urine un +vin précieux<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>. Il revint à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à +Metz.</p> + +<p>Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient bas. Ces hommes si +fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des torrents +de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses qu'il +plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes de +Barcelone, de Flandre, de Verdun <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> accomplirent, dans le onzième +siècle, ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; +seulement les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, +l'évêque de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put +arriver. Treize ans après les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de +Bamberg et d'Utrecht s'associèrent à quelques chevaliers Normands, et +formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à +grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant les +Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant emparés de +Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les partisans de +l'incarnation, Alides et chrétiens. L'empire grec, resserré chaque jour, +vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople. +D'autre part les Fatemites tremblaient derrière les remparts de Damiette +et du Caire. Ils s'adressèrent, comme les Grecs, aux princes de +l'Occident. Alexis Comnène était déjà lié avec le comte de Flandre, +qu'il avait accueilli magnifiquement à son passage; ses ambassadeurs +célébraient avec le génie hâbleur des Grecs les richesses de l'Orient, +les empires, les royaumes qu'on pouvait y conquérir; les lâches allaient +jusqu'à vanter la beauté de leurs filles et de leurs femmes<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>, et +semblaient les promettre aux Occidentaux.</p> + +<p>Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple et lui +communiquer cet ébranlement profond <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> qui le porta vers +l'Orient. Il y avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres +saintes. La vie de l'Espagne n'était qu'une croisade; chaque jour on +apprenait quelque victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, +bien autrement importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, +conquérants de la Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la +croisade depuis un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse +lettre au nom de Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent +en Afrique et y massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on +sentait bien que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le +danger animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers +imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, de +détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins portaient +dans l'Orient; ils chargèrent leurs galères de terre prise en Judée, +rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent une +Terre-Sainte dans le Campo-Santo de Pise.</p> + +<p>Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse du +peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères du +moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de +Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la +fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine +pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la +puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que +d'aller devant soi par la grande route 12 <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> que Charlemagne +avait, disait-on, frayée autrefois<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>, de marcher sans se lasser vers +le soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la +bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était +arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches. +D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été tenter +Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus simples des +créatures, une oie et une chèvre<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>. Pieuse et touchante confiance de +l'humanité enfant!</p> + +<p>Un Picard, qu'on nommait trivialement <i>Coucou Piètre</i> (Pierre Capuchon, +ou Pierre-l'Ermite, <i>à Cucullo</i>), contribua, dit-on, puissamment par son +éloquence à ce grand mouvement du peuple<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. Au retour d'un pèlerinage +à Jérusalem, il décida le pape français Urbain II à prêcher la croisade +à Plaisance, puis à Clermont (1095). La prédication fut à peu près +inutile en Italie; en France tout le monde s'arma. Il y eut au concile +de Clermont quatre cents évêques ou abbés mitrés. Ce fut le triomphe de +l'Église et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l'empereur +et le roi de France, y furent condamnés, aussi bien que les Turcs, et la +querelle des investitures mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la +croix rouge à son épaule; les <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> étoffes, les vêtements rouges +furent mis en pièces, et n'y suffirent pas<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.</p> + +<p>Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du +monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils +avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants: ils +avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de prédications; ils +se prêchaient les uns les autres, dit le contemporain, et de parole et +d'exemple. «C'était, continue-t-il, l'accomplissement du mot de Salomon: +<i>Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par +bandes.</i> Elles n'avaient pas pris l'essor des bonnes œuvres, ces +sauterelles tant qu'elles restaient engourdies et glacées dans leur +iniquité. Mais dès qu'elles se furent échauffées aux rayons du soleil de +justice, elles s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de +roi; toute âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour +camarade de guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre +qu'aux Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats?... +Vous auriez vu les Écossais, couverts d'un manteau hérissé, accourir du +fond de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos +ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait +leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils faisaient +signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne.</p> + +<p>«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> envie de +partir, qui se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur +prédisant un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, +les moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur +avoir pour quelque argent et partaient avec ceux dont ils s'étaient +d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui +se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les +vieillards tremblants sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir +les pauvres ferrer leurs bœufs comme des chevaux, traînant dans des +chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces petits, +à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient dans leur +simplicité: N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>?»</p> + +<p>Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer, +s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne s'inquiétaient +de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. Dieu en +refuserait-il un à la délivrance du Saint-Sépulcre? Pierre-l'Ermite +marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres suivirent un +brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient <i>Gautier-sans-avoir</i>. Dans +tant de milliers d'hommes, ils n'avaient pas huit chevaux. Quelques +Allemands imitèrent les Français et partirent sous la conduite d'un des +leurs, nommé Gotteschalk. Tous ensemble descendirent la vallée du +Danube, la route d'Attila, la grande route du genre humain<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de +leur sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de Juifs, ils les +faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les +meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent +ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec. +Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les +chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur +fournit des vaisseaux et les fit passer en Asie, comptant sur les +flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire +qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements, et +qu'on en bâtit les murs d'une ville.</p> + +<p>Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des +grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais bien +des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de France, +Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche Étienne de +Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume-le-Conquérant, enfin le +comte de Flandre, partirent en même temps. Tous égaux, point de chef. +Ceux-ci firent peu d'honneur à la croisade. Le gros Robert<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>, l'homme +du monde qui perdit le plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem +que par désœuvrement. Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au +bout.</p> + +<p>Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> était, sans +comparaison, le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de +réunir les comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette +grandeur lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne +reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>; tout le +Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, de +Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef ecclésiastique +de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui était sujet de +Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et civilisés comme +les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de piété ni de bravoure. +On leur trouvait trop de savoir et de savoir-faire, trop de loquacité. +Les hérétiques abondaient dans leurs cités demi-moresques; leurs +mœurs étaient un peu mahométanes. Les princes avaient force +concubines. Raymond, en partant, laissa ses États à un de ses bâtards.</p> + +<p>Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins +riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs +affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas +quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain +Bohémond, bâtard de Robert-l'Avisé, et non moins avisé que son père, +n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède, +Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté +paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégeait Amalfi, quand on lui +apprit le passage des <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> croisés. Il s'informa curieusement de +leurs noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>; +puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux +de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le +vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé avec +l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus grands d'une +coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de la poitrine; +il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux, les mains +charnues et un peu grandes. À y faire attention, on s'apercevait qu'il +était tant soit peu courbé. Il avait la peau très blanche, et ses +cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient pas les oreilles, au +lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. Je ne puis dire de +quelle couleur était sa barbe; ses joues et son menton étaient rasés; je +crois pourtant qu'elle était rousse. Son œil, d'un bleu tirant sur le +vert de mer (γλαυχὸν), laissait entrevoir sa bravoure et sa +violence. Ses larges narines aspiraient l'air librement, au gré du cour +ardent qui battait dans cette vaste poitrine. Il y avait de l'agrément +dans cette figure, mais l'agrément était détruit par la terreur. Cette +taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque chose qui n'était +point aimable, et qui même ne semblait pas de l'homme. Son sourire me +semblait plutôt comme un frémissement de menace... Il n'était +qu'artifice et ruse; son langage était précis, ses réponses ne donnaient +aucune prise<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.»</p> + +<p>Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> la voix du +peuple, qui est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à +Godefroi<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>, fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de +Bouillon et de Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, +dit-on, de Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et +de grands malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère +d'Édouard-le-Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons +l'appelaient contre Guillaume-le-Conquérant. Son grand-père maternel, +Godefroi-le-Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua +de même en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de +toute la Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des +Carlovingiens. Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, +Béatrix d'Este, mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement +retenue prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son +patrimoine, et donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand +l'empereur Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens +l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la croisade, +ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia l'étendard de +l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait fait chanceler, +et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. Mais Godefroi le +raffermit: du fer de ce drapeau il tua l'anti-César, Rodolphe, le roi +des prêtres (1080), et le porta ensuite, son victorieux drapeau, sur les +murs de Borne, où il monta le <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> premier<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>. Toutefois, d'avoir +violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, ce fut une grande +tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade fut publiée, il +vendit ses terres à l'évêque de Liège, et partit pour la terre sainte. +Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il voulait aller avec +une armée à Jérusalem<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Dix mille chevaliers le suivirent avec +soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains, Allemands.</p> + +<p>Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il +n'était pas grand de taille, et son frère Beaudoin le passait de la +tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il +fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un revers +la tête d'un bœuf ou d'un chameau<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>. En Asie, s'étant écarté, il +trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un ours: il attira +la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité de ses cruelles +morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté singulière. Il ne se +maria point, et mourut vierge à trente-huit ans<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>.</p> + +<p>Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 août +1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa route +par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils de +<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Guillaume-le-Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le +frère du roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie +jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres +tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de +Saint-Gilles, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la Dalmatie. +Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par les déserts +de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins dangereux; il valait +mieux éviter les villes, et ne rencontrer les Grecs qu'en rase campagne. +La sauvage apparition des premiers croisés, sous Pierre-l'Ermite, avait +épouvanté les Byzantins; ils se repentaient amèrement d'avoir appelé les +Francs, mais il était trop tard; ils entraient en nombre innombrable par +toutes les vallées, par toutes les avenues de l'Empire. Le rendez-vous +était à Constantinople. L'empereur eut beau leur dresser des pièges, les +barbares s'en jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de +Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tous ces corps d'armée, qu'il +avait cru détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer +leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler +devant eux cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire +que le torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de +costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité +même de ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les +Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils +s'établissaient amicalement, dans l'Empire, faisaient comme chez eux, +prenant <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par +exemple les plombs des églises pour les revendre aux Grecs<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>. Le +sacré palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et +d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et +d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au cérémonial +tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, qui faisait +l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le tuer.</p> + +<p>C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour +des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre Occident. Ces +dômes d'or, ces palais de marbre, tous les chefs-d'œuvre de l'art +antique entassés dans la capitale depuis que l'empire s'était tant +resserré; tout cela composait un ensemble étonnant et mystérieux qui les +confondait; ils n'y entendaient rien: la seule variété de tant +d'industries et de marchandises était pour eux un inexplicable problème. +Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils avaient grande envie de tout +cela; ils doutaient même que la ville sainte valût mieux. Nos Normands +et nos Gascons auraient bien voulu terminer là la croisade; ils auraient +dit volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: «N'est-ce +pas là Jérusalem?»</p> + +<p>Ils se souvinrent alors de tous les pièges que les Grecs leur avaient +dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des +aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur +imputèrent <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> les maladies épidémiques que les alternatives de la +famine et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. +Bohémond et le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de +ménagements à ces empoisonneurs, et qu'en punition il fallait prendre +Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre sainte. +La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le Normand comprit +qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner seulement l'Empire +au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il n'était pas venu pour +faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla comme lui, et tira bon +parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu'il voulut par +l'empereur<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.</p> + +<p>Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces +conquérants, qui pouvaient l'écraser<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>, à lui faire hommage et lui +soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond, +puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains dans +les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. Dans +la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; ne la +possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée et pour +amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> Grecs +seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce +qu'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des +vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.</p> + +<p>«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter serment. +Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut l'audace +de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien, connaissant +de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte Beaudoin prit +cet insolent par la main et l'ôta de sa place, lui faisant entendre que +ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser assis à côté d'eux ceux +qui leur avaient fait hommage et qui étaient devenus leurs hommes; il +fallait, disait-il, se conformer aux usages du pays où l'on vivait. +L'autre ne répondait rien, mais il regardait l'empereur d'un air irrité, +murmurant en sa langue quelques mots qu'on, pourrait traduire ainsi: +Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont +debout! L'empereur remarqua le mouvement de ses lèvres, et se fit +expliquer ses paroles par un interprète, mais pour le moment il ne dit +rien encore. Seulement, lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, +se retiraient et saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux et +lui demanda qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, +dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon +pays il y a, à la rencontre de trois routes, une vieille église où +quiconque a envie de se battre en duel vient prier Dieu et attendre son +adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> +personne n'a osé venir.»—«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas +encore trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>.»</p> + +<p>Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse +avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. Les +Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés. +Ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, auraient pu, avec toute leur +valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les +assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin, les Francs virent +flotter sur la ville le drapeau de l'empereur, et il leur fut signifié +du haut des murs de respecter une ville impériale<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>.</p> + +<p>Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par +les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient +encore plus de leur grand nombre. Malgré les secours des Grecs, aucune +provision ne suffisait, l'eau manquait à chaque instant sur ces arides +collines. En une seule halte, cinq cents personnes moururent de soif. +«Les chiens de chasse des grands seigneurs, que l'on conduisait en +laisse, expirèrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons +moururent sur le poing de ceux qui les portaient. Des femmes +accouchèrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans +souci de leurs enfants nouveau-nés<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>.»</p> + +<p>Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie +légère contre celle des Turcs. Mais que <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> pouvaient des hommes +pesamment armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés +voyageait, si je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de +cimeterres. Une seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur +offrirent la bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que +pesaient les bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec +tant d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense.</p> + +<p>Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait +voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour +qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves +ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé, l'épée à la main, la ville de +Tarse; Beaudoin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les +premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle, +fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs et +ne voulait pas être retardé<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>.</p> + +<p>La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre +cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent +cinquante-trois évêchés<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>. C'était là une belle proie pour le comte +de Saint-Gilles et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler +d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il pratiqua +les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, virent flotter +sur les murs le drapeau rouge des Normands<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Mais il ne put les +empêcher d'y <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> entrer, ni le comte Raymond de s'y fortifier dans +quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville une abondance +funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en foule. Bientôt +les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient réduits de +nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs vint les +assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, Hugues de +France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans ressources et +s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade.</p> + +<p>Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que +Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons, où +ils se tenaient blottis, que d'y mettre le feu. La religion fournit un +secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision, +annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait +la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>. Il prouva +la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y brûla, mais +on n'en cria pas moins au miracle<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. On donna aux chevaux tout ce qui +restait de fourrage, et tandis que les Turcs jouaient et buvaient, +croyant tenir ces affamés, ils sortent par toutes les portes, et en tête +la sainte lance. Leur nombre leur sembla doublé par les <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> +escadrons des anges. L'innombrable armée des Turcs fut dispersée, et les +croisés se retrouvèrent maîtres de la campagne d'Antioche et du chemin +de Jérusalem.</p> + +<p>Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en garder +les tours<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part de la +croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée et de +l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on, +réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers +et leurs hommes. Le peuple, avait trouvé son tombeau dans l'Asie Mineure +et dans Antioche.</p> + +<p>Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les Francs +contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus à enlever +aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On prétend +qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. Les croisés qui, +dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la cité sainte, +avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés par les +assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siège, s'établir +dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il semblait que le +démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de l'armée du Christ. +Sur les murailles paraissaient des sorcières qui lançaient des paroles +funestes sur les assiégeants. Ce ne fut point par des paroles qu'on leur +répondit. Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent +une des magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>. Le +<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par +les Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction +du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le +comte de Saint-Gilles et pour le duc de Lorraine. Enfin les croisés +ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute +l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le +vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de +la Passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les murailles +de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut effroyable<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>. Les +croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant aucun compte des temps, +croyaient en chaque infidèle qu'ils rencontraient à Jérusalem frapper un +des bourreaux de Jésus-Christ.</p> + +<p>Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire +quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent, avec +larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint +tombeau. Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, +qui aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une +enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on +interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le comte +de Saint-Gilles, le plus riche des croisés, eût été élu probablement; +mais ses serviteurs craignant de rester avec lui à Jérusalem, ils +n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent la royauté. +Ceux du duc de <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Lorraine, interrogés à leur tour, après avoir +bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il restait +trop longtemps dans les églises, au delà même des offices, qu'il allait +toujours s'enquérant aux prêtres des histoires représentées dans les +images et les peintures sacrées, au grand mécontentement de ses amis, +qui l'attendaient pour le repas<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>. Godefroi se résigna, mais il ne +voulut jamais prendre la couronne royale dans un lieu où le Sauveur en +avait porté une d'épines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avoué +et baron du Saint-Sépulcre. Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le +royaume, le conquérant ne fit point d'objection, il céda tout devant le +peuple, se réservant la jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. +Dès la première année, il lui fallut battre une armée innombrable +d'Égyptiens, qui vinrent attaquer les croisés à Ascalon. C'était une +guerre éternelle, une misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi +se trouvait avoir conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait +infesté par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à +peine cultiver les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut +bien rester avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois +cents chevaliers<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.</p> + +<p>C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi, +au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe +asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y organisa +<span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de +l'Occident. L'ordre hiérarchique et tout le détail de la justice féodale +y fut réglé dans les fameuses <i>Assises de Jérusalem</i> par Godefroi et ses +barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de Jaffa, un baron de +Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms les plus vénérables de +l'antiquité biblique semblent un travestissement. Que la forteresse de +David fût crénelée par un duc de Lorraine, qu'un géant barbare de +l'Occident, un Gaulois, une tête blonde masquée de fer, s'appelât le +marquis de Tyr, voilà ce que n'avait pas vu Daniel.</p> + +<p>La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les Normands +en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. La langue +française succéda, comme langue politique, à l'universalité de la langue +latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de Francs devint le +nom commun des Occidentaux<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>. Et quelque faible encore que fût la +royauté française, le frère du triste Philippe I<sup>er</sup>, cet Hugues de +Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins appelé par les +Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi des rois.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<p class="chaptitle">Suites de la Croisade. Les Communes. Abailard. Première moitié du +douzième siècle.</p> + +<p>Il appartient à Dieu de se réjouir sur son œuvre et de dire: Ceci est +bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, quand +il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a vaincu, et +qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît plus, le laisse +tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. Alors ce n'est plus +pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec tant d'efforts, qu'à +s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand il eut +conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris Rome. Godefroi de Bouillon +n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il s'assit découragé sur cette +terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous +sommes tous en ceci Alexandre et Godefroi. L'historien comme le héros. +Le sec et froid Gibbon lui-même exprime une émotion mélancolique, quand +il a fini son grand ouvrage<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>. Et <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> moi, si j'ose aussi +parler, j'entrevois, avec autant de crainte que de désir, l'époque où +j'aurai terminé la longue croisade à travers les siècles, que +j'entreprends pour ma patrie.</p> + +<p>La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent +au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem +tant désirée. Six cent mille hommes s'étaient croisés. Ils n'étaient +plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent +pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents +chevaliers; quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Édesse, avec +Beaudoin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent l'Europe. +Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver la trace; +elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, sur une +route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! Il ne faut +pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en dégoût, Godefroi +n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.</p> + +<p>C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. Ce +résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins +réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines +d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des contemporains +avant et après la croisade.</p> + +<p>«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les +Turcs, pressés de tous côtés par <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> les nôtres, se jeter en +fuyant les uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les +précipices; c'était un spectacle assez amusant et délectable<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>.»</p> + +<p>Tout est changé après la croisade<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>. Le frère et successeur de +Godefroi, le roi Beaudoin, épouse une femme issue d'une famille illustre +«parmi les gentils du pays». Lui-même adopte leurs usages, prend une +robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à l'orientale. +Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. Blessé, il refuse à +ses médecins la permission de blesser un prisonnier pour étudier son +mal<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. Il a pitié d'une prisonnière musulmane qui accouche dans son +armée; il arrête sa marche, plutôt que de l'abandonner dans le +désert<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>.</p> + +<p>Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de +charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette +communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un +instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme +européen<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur +entreprise, la plupart ont goûté <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> de la vertu et rêvé la +sainteté. Ils ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus +chrétiens, au moins en haine des infidèles<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>.</p> + +<p>Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants +désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de +l'affranchissement<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>. Le grand mouvement de la croisade ayant un +instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au grand +air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et rencontrèrent +la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, qu'on avait cru +entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus lard dans la +prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui l'opprimait +de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable qui ne +descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les +arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux, la +communauté de misère amollit son cœur. Plus d'un serf put dire au +baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le désert; je +vous ai couvert <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de mon corps au siège d'Antioche ou de +Jérusalem.»</p> + +<p>Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. Dans +cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, ce fut +souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce que +valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. Les +parents de tant de morts se trouvèrent parents des martyrs. Ils +appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de +l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé +Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères des +rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était point +allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres avait +été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de Bouillon.</p> + +<p>L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus +misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent ou +suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun devait disposer du +fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils s'enhardirent +à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de vendre et +d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il pouvait bien +se faire que les hommes fussent égaux.</p> + +<p>Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas nettement +produite. On nous dit bien que dès avant l'an 1000 les paysans de la +Normandie s'étaient ameutés: mais cette tentative fut réprimée <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> +sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, dispersèrent les +vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il n'en fut plus +parlé<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>. Les paysans, en général, étaient trop isolés. Leurs +<i>jacqueries</i> devaient échouer dans tout le moyen âge. Ils étaient aussi, +malheureusement, il faut le dire, trop dégradés par l'esclavage, trop +brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: leur victoire eût +été celle de la barbarie.</p> + +<p>Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au +pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les +seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population de +ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter leur +force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et +commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie; +mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons, +beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers dans les villes de +passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, au +moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien laisser +un peu de liberté à ces hommes: ils portaient tout dans leurs bras, ils +auraient quitté le pays.</p> + +<p>C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les +villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes +privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs +franchises. L'occasion, <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> en général, fut la défense des +populations contre l'oppression et les brigandages des seigneurs +féodaux; en particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays +féodal par excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic +Vital, la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que +les prêtres accompagnassent le roi aux sièges ou aux combats, avec les +bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon le +même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle +suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle +d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis-le-Gros, +après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des +communes marchant sous la bannière de leurs paroisses (1119). Mais ces +communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce +fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant +leur bannière paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers, +d'avoir, avec Louis-le-Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort, +d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se dirent avec le poète du +douzième siècle: «Nous sommes hommes comme ils sont; tout aussi grand +cœur nous avons; tout autant souffrir nous pouvons<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>.» Ils +voulurent tous quelques franchises, quelques privilèges; ils offrirent +de l'argent; ils surent en trouver, indigents et misérables qu'ils +étaient; pauvres artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grâce +<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> au pied d'un château, serfs réfugiés autour d'une, église: +tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils s'ôtèrent les morceaux +de la bouche, aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, +vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés.</p> + +<p>Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit bruit. +Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de la +Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, partagées +entre deux seigneurs laïque et ecclésiastique, s'adressèrent au roi pour +faire garantir solennellement des concessions souvent violées, et +maintinrent une liberté précaire au prix de plusieurs siècles de guerres +civiles. C'est à ces villes qu'on a plus particulièrement donné le nom +de <i>communes</i>. Ces guerres sont un petit, mais dramatique incident de la +grande révolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes +diverses dans toutes les villes du nord de la France.</p> + +<p>C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes avaient +si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de tant +d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. Les +premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies +ecclésiastiques<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait jeté là +les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été donné par +Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons +plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> tout +autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que +montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des proportions +colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de cette terrible et +orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente mille soldats de ses +portes, battait le roi de France et emprisonnait l'empereur<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>? +Toutefois, grandes ou petites, elles furent héroïques, nos communes +picardes, et combattirent bravement. Elles eurent aussi leur beffroi, +leur tour, non pas inclinée et vêtue de marbre, comme les <i>miranda</i> +d'Italie<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>, mais parée d'une cloche sonore qui n'appelait pas en vain +les bourgeois à la bataille contre l'évêque ou le seigneur. Les femmes y +allaient comme les hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à +l'attaque du château d'Amiens, et s'y firent toutes blesser<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>; ainsi +plus tard Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Gaillarde et rieuse +population d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des mœurs +légères, des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était +leur joie, au douzième siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros +cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les +cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et +effarouchaient de leurs risées la bête féodale<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.</p> + +<p>On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt +vrai<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>. Ce sont les communes qui <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> ont fondé le roi. Sans +elles, il n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de +l'Angleterre et des Deux-Siciles auraient probablement conquis la +France. Ce sont les communes, ou pour employer un mot plus général et +plus exact, ce sont les <i>bourgeoisies</i>, qui, sous la bannière du saint +de la paroisse, conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et +le roi à cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de +Saint-Denis<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>. Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de +Tours, chanoine de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait +saintement le brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et +l'exécrable férocité des Coucy.</p> + +<p>Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité +avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre +petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs de +ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants par la +vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe I<sup>er</sup>, ou +même le brave Louis VI, le gros homme pâle<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>, entre <i>les rouges</i> +Guillaume d'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> et de Normandie, les Robert de Flandre, +conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume +de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou historiens, enfin +les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes des empereurs, +sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la mort de Godefroi +de Bouillon?</p> + +<p>Le roi, qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? Pas +grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le +droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les +prêtres, et renouvelé par les poèmes qui commencent alors. En face de ce +droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans +héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait une +grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être bien avec +celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité d'héritier +universel était éminemment populaire. En attendant, l'Église le +soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef militaire +contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à l'époque où +Philippe I<sup>er</sup> épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, qu'il avait +enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de Chartres, le fameux +Yves, fulmina contre lui, le pape lança l'interdit, le concile de Lyon +condamna le roi; mais toute l'Église du Nord lui resta favorable; il eut +pour lui les évêques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon, +Senlis, Arras, etc.</p> + +<p>Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> avait +été d'abord surnommé l'<i>Éveillé</i>. Son règne est en effet le réveil de la +royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est pour +elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, pour +les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres d'Église +étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on sentira +combien leur défenseur faisait œuvre charitable et humaine. Il est +vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, armaient +leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs pèlerins, leurs +marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs fêtes; il assurait la +grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et de Paris à Reims. Le roi +et le comte de Blois et de Champagne s'efforçaient de mettre un peu de +sécurité entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserré +entre les grandes masses féodales de l'Anjou, de la Normandie, de la +Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la Somme. Le cercle compris entre ces +grands fiefs fut la première arène de la royauté, le théâtre de son +histoire héroïque. C'est là que le roi soutint d'immenses guerres, des +luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos +faubourgs. Nos champs prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs +Iliades. Les Montfort et les Garlande soutenaient souvent le roi; les +Coucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre +lui; tous les environs étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait +aller encore avec quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on +ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et +malencontreuse <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour +de Montlhéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une +armée de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris.</p> + +<p>La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry +prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les +chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses +frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à +l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le +surnom de <i>Danseur de corde</i>. Cela humanisa le fier baron; il donna à +l'un des fils du roi sa fille et son château<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>. C'était lui donner la +route entre Paris et Orléans.</p> + +<p>L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de +Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner +en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, sentit +qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la terre +sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et matière à +quelques bons contes<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>. De son duché d'Aquitaine, ne lui souciait +guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour quelque argent +comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses hommes, toutes ses +maîtresses<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>. Pour les Languedociens, c'était une croisade non +interrompue entre <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> Tripoli et Toulouse. Alphonse <i>Jourdain</i> +était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de Jérusalem: +elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y ruina. Les +Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les populations +commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne heure, c'était un +excellent marché; ils en tiraient les denrées du Levant, à l'envi des +Pisans et des Vénitiens.</p> + +<p>Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. Elle +allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la croisade, +entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas +besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait bien à les +occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, plus grand +chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. Il commença à +devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui, cet adversaire des +petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de l'empereur Henri +IV, qui se plaignait au <i>roi des Celtes</i> de la violence du pape<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>. +Son titre faisait une telle illusion sur ses forces que, des Pyrénées, +le comte de Barcelone lui demanda du secours contre la terrible invasion +des Almoravides qui menaçaient l'Espagne et l'Europe. De même, quand le +héros de la croisade, ce glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint +implorer la compassion du peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut +faire une chose populaire en épousant la sœur de Louis-le-Gros<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>. +Bohémond n'avait <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> garde de solliciter les secours des Normands, +ses compatriotes; le comte de Barcelone se défiait de ses voisins de +Toulouse. Personne ne se défiait du roi de France.</p> + +<p>Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux +églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le voisinage +des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des conventions, et de +là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces conquérants ne +respectaient rien. La toute petite royauté de France ne leur aurait pas +tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou. Le comte d'Anjou +demanda et obtint le titre de sénéchal du roi de France. C'était le +droit de mettre les plats sur la table; mais la féodalité ennoblissait +tous les offices domestiques, et le comte d'Anjou était trop puissant +pour croire qu'on pût tirer jamais parti contre lui de cette domesticité +volontaire, qui équivalait à une étroite ligue contre les Normands.</p> + +<p>Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient contre +le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la réalité, +la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur victoire à +Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois se +rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de +résultat. Dans cette célèbre bataille du douzième siècle, il y eut, dit +Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps +chevaleresques sont les temps héroïques (1119).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des +communes, qui pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. +Elles étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient +rien tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait +tirer un parti bien plus avantageux encore de la protection +ecclésiastique, lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au +concile de Reims, où siégeaient quinze archevêques et deux cents +évêques. Louis s'y présenta, accusa humblement devant le pape le roi +normand d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des +gens et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les +évêques, dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marle, brigand +séditieux qui ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils +d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux +barons de France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des +lois, et ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de +l'armée chrétienne. Le comte de Nevers, revenant paisiblement, avec mon +congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par le +comte Thibault, quoiqu'une foule de seigneurs aient supplié Thibault de +ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute sa +terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats français +attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait bien assez de +sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un ennemi du roi +d'Angleterre.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> l'homme +de l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit +d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>. Ce droit +n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. Louis +d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon Dieu et +selon le monde.</p> + +<p>Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis-le-Gros prit +sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain +de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre. +Lorsque le comte de Flandre, Charles-le-Bon, eut été massacré par les +hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea le +comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre pour +comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à regarder le +roi de France comme le ministre de la Providence.</p> + +<p>Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses expéditions +dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de Bourges avait vendu +au roi son comté<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>. Cette possession, dont le roi était séparé par +tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l'importance lorsqu'en +1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du Berry, appela le roi à son +secours contre le frère de son prédécesseur, qui lui disputait cette +seigneurie. Louis-le-Gros y passa avec une armée et le <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> +protégea efficacement. Dès lors, il eut pied dans le Midi. Par deux +fois, il y fit une espèce de croisade en faveur de l'évêque de Clermont, +qui se disait opprimé par le comte d'Auvergne. Les grands vassaux du +Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons +normands le suivirent volontiers. C'était un grand plaisir pour eux de +faire une campagne dans le Midi. Les réclamations du comte de Poitiers, +duc d'Aquitaine et suzerain du comte d'Auvergne, ne furent point +écoutées. Quelques années après, l'évêque du Puy-en-Velay demanda un +privilège au roi de France, prétextant l'absence de son seigneur, le +comte de Toulouse, qui était alors à la terre sainte (1134).</p> + +<p>On vit, dès l'an 1124, combien le roi de France était devenu puissant. +L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune aux +évêques et au roi. Son gendre, Henri Beauclerc, l'engageait d'ailleurs à +envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la ville de Reims. À +l'instant toutes les milices s'armèrent<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>. Les grands seigneurs +envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, celui +de Vermandois, le comte même de Champagne, qui faisait alors la guerre à +Louis-le-Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de +Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent contre les Allemands, qui +n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la France du Nord, sous +Louis-le-Gros, contre l'Allemagne semblait annoncer, un siècle d'avance, +la victoire <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> de Bouvines, comme son expédition en Auvergne fait +déjà penser à la conquête du Midi au treizième siècle.</p> + +<p>Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du +peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de +Saint-Denis. <i>Montjoye Saint-Denys</i> fut le cri de la France. Saint-Denis +et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. Il y eut un +centre, et la vie s'y porta; un cœur de peuple y battit. Le premier +signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles et la voix +d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des communes +de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien breton. Le +disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui réveilla +l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en douter, des +sœurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette grande commune du +monde antique.</p> + +<p>La chaîne des libres penseurs rompue, ce semblé, après +Jean-le-Scot<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>, s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape +en l'an 1000. Élève à Cordoue et maître à Reims<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>, Gerbert eut pour +disciple Fulbert de <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, +effraya l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le +chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait +de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme +vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme +hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées +qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la poésie +à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains de la +première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut étouffé pour +quelque temps.</p> + +<p>Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les +Lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de Kenterbury, +combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit original, +trouva déjà le fameux argument de Descartes pour l'existence de Dieu: +«Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le concevoir<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>». Ce fut pour +lui une grande joie d'avoir fait cette découverte après une longue +insomnie. Il inscrivit sur son livre: «L'insensé a dit: Il n'y a pas de +Dieu.» Un moine osa trouver la preuve faible, et intituler sa réponse: +«Petit livre pour l'insensé<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>.» Ces premiers combats n'étaient que +des préludes. Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>. +<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> C'était alors la querelle des investitures, la lutte +matérielle, la guerre contre l'empereur. Une autre lutte allait +commencer, bien plus grave, dans la sphère de l'intelligence, lorsque la +question descendrait de la politique à la théologie, à la morale, et que +la moralité même du christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage +vint après Arius, Abailard après Bérenger.</p> + +<p>L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient +occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de Laon +et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient: +les Vaudois avaient traduit la Bible en langue vulgaire, les Institutes +furent aussi traduites; le droit fut enseigné en face de la théologie, à +Orléans et à Angers. L'existence de l'école de Paris était pour l'Église +un danger. Les idées, jusque-là dispersées, surveillées dans les +diverses écoles ecclésiastiques, allaient converger vers un centre. Ce +grand nom d'<i>Université</i> commençait, dans la capitale de la France, au +moment où l'universalité de la langue française semblait presque +accomplie. Les conquêtes des Normands, la première croisade, l'avaient +porté partout, ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en +Sicile, à Jérusalem. Cette circonstance seule donnait à la France +centrale, à Paris, une force immense d'attraction. Le français de Paris +devint peu à peu <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> proverbial<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>. La féodalité avait trouvé +dans la ville royale son centre politique; cette ville allait devenir la +capitale de la pensée humaine.</p> + +<p>Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un +beau jeune homme<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>, brillant, aimable, de noble race<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>. Personne +ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les +chantait lui-même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le +temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il +fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi) ou +les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux +écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis +Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne, où brillait +Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui +soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui et le condamna au +silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, qui +était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce chevalier +errant de la dialectique, démontant les plus fameux champions. Il dit +lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à celle des tournois, +que par amour pour les combats de la parole<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>. Vainqueur dès lors et +sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où résidait Louis-le-Gros, +et où les seigneurs <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> commençaient à venir en foule. Ces +chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait battu les +prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence les plus +suffisants des clercs.</p> + +<p>Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait que +pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix humaine. +Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et dogmatique de +l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du latin du moyen âge, +apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le hardi +jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, humanisait<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>. À +peine laissait-il quelque chose d'obscur et de divin dans les plus +formidables mystères. Il semblait que jusque-là l'Église eût bégayé, et +qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et facile; il traitait poliment +la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main. +Il ramenait la religion à la philosophie, la morale à l'humanité<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>. +<i>Le crime n'est pas dans l'acte</i>, <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> disait-il, <i>mais dans +l'intention</i>, dans la conscience. Ainsi plus de péché d'habitude ni +d'ignorance. <i>Ceux-là même n'ont pas péché qui ont crucifié Jésus, sans +savoir qu'il fût le Sauveur.</i> Qu'est-ce que le péché originel? <i>Moins un +péché qu'une peine.</i> Mais alors pourquoi la Rédemption, la Passion, s'il +n'y a pas eu péché? <i>C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer +la loi de l'amour à celle de la crainte.</i></p> + +<p>Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer et +les Alpes<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se +mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les +écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits, +hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle était +comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les simples +étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se taisait.</p> + +<p>Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué par +la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une peine, +cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard se +défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le christianisme +par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt davantage en +déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il se laissait +pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la foi.</p> + +<p>Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée, +réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> les hommes +s'étaient immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de +martyrs volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles +des moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées +devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile, +qui n'avait que faire de tout cela<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>.</p> + +<p>L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé de +Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. Originaire +de la haute Bourgogne<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>, du pays de Bossuet et de Buffon, il avait +été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, sœur et rivale de +Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fit, un +demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva +Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans la pauvre +Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la <i>vallée +d'Absinthe</i>. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs qu'il lui +fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre +chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. Forcé de +répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouva tout-puissant +malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une lettre de saint +Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de France. Lorsque le +schisme éclata par l'élévation simultanée d'Innocent II et d'Anaclet, +saint Bernard fut chargé par l'Église de <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> France de choisir, et +choisit Innocent<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>. L'Angleterre et l'Italie résistaient: l'abbé de +Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis, prenant le pape par la +main, il le mena par toutes les villes d'Italie, qui le reçurent à +genoux. On s'étouffait pour toucher le saint, on s'arrachait un fil de +sa robe; toute sa route était tracée par des miracles.</p> + +<p>Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous +l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour +et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi +d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure, +d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux +s'isoler. Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit +son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir +demanda où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du +sang cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la +Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À peine +pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher la +croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme qu'on +croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec sa barbe +rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, à +peine un peu de vie aux joues<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>. Ses prédications étaient terribles; +<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs maris; +ils l'auraient tous suivi aux monastères; Pour lui, quand il avait jeté +le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à Clairvaux, +rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de feuilles<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>, +et calmait un peu dans l'explication du Cantique des cantiques, qui +l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.</p> + +<p>Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès +d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la +prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher +son Dieu!</p> + +<p>Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais +celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation +commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. Les +hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes avec +amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et +tout-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais +venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honorée de mon +amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> dit +précisément le même mot en racontant dans ses <i>Confessions</i> le succès de +la <i>Nouvelle Héloïse</i>.</p> + +<p>L'Héloïse du douzième siècle était une pauvre orpheline, d'origine +incertaine, mais de naissance probablement cléricale et monastique<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>. +Née vers 1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré +d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où +elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de +dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de +Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les leçons +d'Abailard. On sait le reste.</p> + +<p>Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). Les +désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta pour +quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son +enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il +reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses +triomphes. Le prieuré de Maisoncelle<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>, qui lui avait été offert pour +rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus dans +ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. Les +écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit d'enseigner. +On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de saint Bernard, +assembla <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> contre lui un concile à Soissons. Abailard faillit y +être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses ennemis, il ne +put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à travers ses larmes, +tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être examiné, ses ennemis +prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné sans l'autorisation de +l'Église.</p> + +<p>Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut +obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint +Denys-l'Aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende, +c'était s'attaquer à la religion de la monarchie<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>. La cour, qui le +soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte de +Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux lieues de +Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec lui, il se +bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de la Trinité, +qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le Consolateur, le +Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était affluèrent autour +de lui; ils construisirent des cabanes, une ville s'éleva dans le +désert, à la science, à la liberté; il fallut bien qu'il remontât en +chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força encore de se taire +et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante, +dont il n'entendait pas la langue. C'était son sort de ne trouver aucun +repos. Ses moines bretons, qu'il voulait réformer, essayèrent de +l'empoisonner dans le calice. <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Dès lors, l'infortuné mena une +vie errante, et songea même, dit-on, à se réfugier en terre infidèle. +Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible +adversaire qui le poursuivait partout de son zèle et de sa sainteté. À +l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il demanda à saint Bernard un duel +logique par-devant le concile de Sens. Le roi, les comtes de Champagne +et de Nevers, une foule d'évêques devaient assister et juger des coups. +Saint Bernard y vint avec répugnance<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>, sentant son infériorité. Mais +les menaces du peuple et les cruelles inimitiés scholastiques le +tirèrent d'affaire.</p> + +<p>Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages +incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur haine. +On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la soumission. +Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et le peuple +ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se trouble, +s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il avait +sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. Innocent +II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans son +disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie et appelait les +villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. Celui-ci l'avait +prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de Cluny. L'abbé +Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au bout de deux +ans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen +âge, fils de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. Sous +un autre point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école +<i>humaine et sentimentale</i>, qui s'est reproduite dans Fénelon et +Rousseau. On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait +assidûment saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher +d'Abailard, il faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo +et Héloïse, le républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo +est le germe du <i>Contrat social</i>, et dans les lettres de l'ancienne +<i>Héloïse</i>, on entrevoit la <i>Nouvelle</i>.</p> + +<p>Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante +d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen âge se +trouve si complètement effacée; ce peuple qui se souvient des dieux de +la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié Héloïse. Il +visite encore le gracieux monument qui réunit les deux époux<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>, avec +autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée d'hier. C'est la +seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.</p> + +<p>La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur +d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans +l'ombre; elle n'eût <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> voulu d'autre gloire que celle de son +époux. À l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit +le Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de +théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables +s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard, Héloïse +fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans son amour +si constant et si désintéressé.</p> + +<p>La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des +sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi je ne cherchai +que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon +désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; je +ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni mes +voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je +trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de +ta concubine (<i>concubinæ vel scorti</i>). Plus je m'humiliais pour toi, +plus j'espérais gagner dans ton cœur. Oui! quand le maître du monde, +quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais +mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice +(<i>tua dici meretrix, quam illius imperatrix</i>).» Elle explique d'une +manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme +d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose messéante et déplorable, que celui +que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et le prît +pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie +ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages +des <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des +servantes<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>?»</p> + +<p>La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la +passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les +lettres de son amante; il y répond avec méthode et par chapitres. Il +intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou +bien: «À sa chère sœur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le +ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son +époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa +sœur; à Abailard, Héloïse<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>!» La passion lui arrache des mots qui +sortent tout à fait de la réserve religieuse du douzième siècle: «Dans +toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus +que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et +non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>.» +Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre le +voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus grand +des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il que +l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? C'est +mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> du moins, +accepte cette immolation volontaire<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>!»</p> + +<p>Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les mystiques, +avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de l'âme +religieuse<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>. La femme s'y éleva pour la première fois dans les +écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son dieu +visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en sainte +Catherine et sainte Thérèse.</p> + +<p>La restauration de la femme eut lieu principalement au douzième siècle. +Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée +par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion +l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de la +sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il +reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme +d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions +dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. La +femme est communément désignée, dans les écrivains ecclésiastiques et +dans les Capitulaires, par ce mot dégradant: <i>Vas infirmius.</i> Quand +Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme et +la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse Ève, +dont la séduction <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> a perdu Adam, et qui le poursuit toujours +dans ses fils.</p> + +<p>Un mouvement tout contraire commença au douzième siècle. Le libre +mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait +traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui +remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du Christ, +fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il veut bientôt +des Fontevrault par toute la chrétienté<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>. L'aventureuse charité de +Robert s'adressait de préférence aux grandes pécheresses; il enseignait +dans les plus odieux séjours la clémence de Dieu, son incommensurable +miséricorde. «Un jour qu'il était venu à Rouen, il entra dans un mauvais +lieu, et s'assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes +l'entourent, croyant qu'il est venu pour faire folie. Lui, il prêche les +paroles de vie, et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle qui +commandait aux autres lui dit:—Qui es-tu, toi qui dis de telles choses, +tiens pour certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette +maison pour commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne +qui parlât de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses +fussent vraies!...—À l'instant, il les fit sortir de la ville, il les +conduisit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire +pénitence, il les fit passer du démon au Christ<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>.»</p> + +<p>C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> +d'Arbrissel enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de +disciples des deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les +railleries amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces +réunions donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux +Breton. Il couvrait tout du large manteau de la grâce.</p> + +<p>La grâce prévalant sur la loi, il se fit insensiblement une grande +révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge +devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples et tous +les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie +chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de l'immaculée +conception (1134).</p> + +<p>La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons +intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de +Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le +second Philippe I<sup>er</sup>, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se +trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>. Louis +VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>. Les femmes, +juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, siègent aussi +comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires sérieuses. Le +roi de France reconnaît expressément ce <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> droit<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>. Nous +verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le fameux +Simon de Montfort.</p> + +<p>Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes y +rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle: en +Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en +Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc. +La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des mœurs et le +progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent +avec elles les souverainetés dans des maisons étrangères; elles mêlent +le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la +centralisation des grandes monarchies.</p> + +<p>Une seule entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut point +le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui transféraient +les autres États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et elle ne +donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément féminin, +l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint point du +dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, la +perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des +choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité de +notre mobile patrie.</p> + +<p class="p2">Le caractère commun de la période qui suit la croisade, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> et que +nous venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative +d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été +une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu: +affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la +femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce +retentissement de la croisade, comme la croisade elle-même, devait avoir +toute sa puissance et son effet en France, chez le plus sociable des +peuples.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> CHAPITRE V</h3> + +<p class="chaptitle">Le roi de France et le roi d'Angleterre, Louis-le-Jeune, Henri II + (Plantagenet).—Seconde croisade; humiliation de Louis.—Thomas à + Becket, humiliation d'Henri [seconde moitié du douzième siècle].</p> + + +<p>L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec +Guillaume-le-Conquérant au milieu du onzième siècle, n'atteignit toute +sa violence qu'au douzième, sous les règnes de Louis-le-Jeune et d'Henri +II, de Richard Cœur-de-Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa +catastrophe vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la +confiscation de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle +et demi (1209-1346).</p> + +<p class="p2">Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois +anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume-le-Bâtard à Richard +Cœur-de-Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros +furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il +faut pénétrer le vrai caractère du roi de France <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> et du roi +d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.</p> + +<p>Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine +majesté immobile<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>. Il est calme et insignifiant en comparaison de +son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis-le-Gros et la +triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de France +semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi d'Angleterre, comme +son vassal et son fils; méchant fils qui bat son père. Le descendant de +Guillaume-le-Conquérant<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>, quel qu'il soit, c'est un homme rouge, +cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et féroce, +glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violent, fort +mal avec l'Église. Il faut dire aussi qu'il n'a pas si bon temps que le +roi de France. Il a bien plus d'affaires; il gouverne à coups de lance +trois ou quatre peuples dont il n'entend pas la langue. Il faut qu'il +contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons, +qu'il repousse aux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, +le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est +son suzerain d'abord; il est fils aîné de l'Église, fils légitime; +l'autre est le bâtard, le fils de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le +roi de France a la loi pour lui, <i>cette vieille mère avec son frein +rouillé, qu'on appelle la loi</i><a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>. L'autre <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> s'en moque; il +est fort, il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand +mystère du douzième siècle, le roi de France joue le personnage du bon +Dieu, l'autre celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter +d'un côté à Robert-le-Diable, de l'autre à la fée Mélusine. «C'est +l'usage dans notre famille, disait Richard Cœur-de-Lion, que les fils +haïssent le père; du diable nous venons, et nous retournons au +diable<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>.» Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira +beaucoup sans doute; il est né endurant: le roi d'Angleterre peut lui +voler sa femme et ses provinces<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>; mais il recouvrera tout un matin. +Les griffes lui poussent sous son hermine. Le <i>saint homme de roi</i> sera +tout à l'heure Philippe-Auguste ou Philippe-le-Bel.</p> + +<p>Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit se +développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi du +peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force n'éclate +pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, d'une +progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression +générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout entière, +plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est +faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être impersonnel, il +vit dans l'universalité, dans le peuple, dans l'Église, fille du peuple; +c'est un personnage profondément <i>catholique</i> dans le sens étymologique +du mot.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Le bon roi Dagobert, Louis-le-Débonnaire, Robert-le-Pieux, +Louis-le-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous +vrais saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>, celui +qui fut puissant. Le scrupuleux Louis-le-Jeune est déjà saint Louis, +mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et +conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. Par +ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux: c'est presque +l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec +l'Église; Louis-le-Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade, +Robert pour la reine Berthe, Philippe I<sup>er</sup> pour Bertrade; +Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée +de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une +mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une armoire +quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la +bonne Marguerite.</p> + +<p class="p2">Louis-le-Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation +d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de +la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait aussi +mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses vastes +États qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda bientôt à son +père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de faire de sa fille +une reine. <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Le jeune roi avait été élevé bien dévotement dans +le cloître de Notre-Dame<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a> c'était un enfant sans aucune méchanceté, +et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son précepteur, Suger, abbé +de Saint-Denis<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. Au commencement pourtant l'agrandissement de ses +États, qui se trouvaient presque triplés par son mariage, semble lui +avoir enflé le cœur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme +sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons, le +comte même de Champagne, refusèrent de le suivre à cette conquête du +Midi. En même temps le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous +ce pieux jeune roi, avait risqué <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> de nommer son neveu à +l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines. Saint Bernard et +Pierre-le-Vénérable réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le +neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de Champagne, dont la +sœur venait d'être répudiée par un cousin de Louis VII. Louis et son +cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent sur le comte de +Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg de Vitry. Les +flammes gagnèrent malheureusement la principale église, où la plupart +des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize +cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt leurs cris; le +vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y périrent.</p> + +<p>Cet horrible événement brisa le cœur du roi. Il devint tout à coup +docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience +était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais +permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siège de Bourges. Le pontife +avait exigé qu'il renonçât à ce serment, et Louis se repentait et +d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé. +L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se +croyait responsable de tous les sacrilèges commis pendant les trois ans +qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme timorée, +il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, égorgé en +une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des +Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient secourus, ils +n'avaient à attendre que la <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> mort. Louis VII fut ému; il se +crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, que son +frère aîné, mort avant Louis-le-Gros, avait pris la croix, et qu'en lui +laissant le trône il semblait lui avoir transmis l'obligation +d'accomplir son vœu (1147).</p> + +<p>Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente, +quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le +dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, n'était +plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près Jérusalem et +le Saint-Sépulcre. On s'était douté que la religion et la sainteté +n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui s'étend entre le +Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue matérialiste qui +localisait la religion avait perdu son empire. Suger détourna en vain le +roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la prêcha à Vézelay et, +en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût nécessaire au salut. Il +refusa d'y aller lui-même, et de guider l'armée, comme on l'en +priait<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>. Il n'y eut point cette fois l'immense entraînement de la +première croisade. Saint Bernard exagère visiblement quand il nous dit +que pour sept femmes il restait un homme. Dans la réalité, on peut +évaluer à deux cent mille hommes les deux corps d'armée qui descendirent +le Danube sous l'empereur Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands +étaient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui +relevaient de l'Empire, les évêques de Toul et de Metz, <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> les +comtés de Savoie et de Montferrat, tous les seigneurs du royaume +d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de France. Dans celle-ci +marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de +Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de +Courtenay, et une foule d'autres. On y voyait aussi la reine Éléonore, +dont la présence était peut-être nécessaire pour assurer l'obéissance de +ses Poitevins et de ses Gascons. C'est la première fois qu'une femme a +cette importance dans l'histoire.</p> + +<p>Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le roi +de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir de la +première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le seul que +pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection de +l'armée, voulait visiter les saints lieux. Le roi de France préféra +cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur +d'Allemagne, Conrad, du roi de Hongrie et de l'empereur de +Constantinople, Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel et +Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi +l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de +conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, sous +l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien n'égalait leur +impatience et leur brutal emportement. L'empereur Manuel Comnène, dont +les victoires avaient restauré l'empire grec, les servit à souhait; il +se hâta d'expédier ces barbares au delà du Bosphore, <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> et les +lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse, +celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent occasion d'user leur +bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces +montagnes, sur ces pentes rapides où la cavalerie turque voltigeait, +apparaissant tantôt à leur côté et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, +à la grande dérision des Grecs, des Français même. <i>Pousse, pousse, +Allemand</i>, criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conservé +ces deux mots sans les traduire<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>.</p> + +<p>Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord +la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force +d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent, +eux aussi, dans l'intérieur du pays et y éprouvèrent les mêmes +désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit +périr. Chaque jour le roi, bien confessé et administré, se lançait à +travers la cavalerie turque<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. Mais rien n'y faisait. L'armée aurait +péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert, auquel le +commandement fut remis comme au plus digne et sur lequel nous ne savons +malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous leurs maux +la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur +vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était engagé à +fournir. L'historien Nicétas <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> avoue lui-même que l'empereur +trahissait les croisés<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>. La chose fut visible lorsqu'ils arrivèrent +à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y reçurent les +fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit loyalement avec +Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait refusé d'écouter +ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer de Constantinople.</p> + +<p>Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait +encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en +faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons étaient +à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils déclarèrent qu'ils +iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux à tous +ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte +de Flandre, du sire de Bourbon et d'un corps de cavalerie grecque que le +roi loua pour les protéger. Il donna ensuite tout ce qui lui restait à +ces pauvres gens, et s'embarqua avec Éléonore. Mais les Grecs qui +devaient les défendre les livrèrent eux-mêmes, ou les réduisirent en +esclavage; ceux qui échappèrent le durent au prosélytisme des Turcs, qui +leur firent embrasser leur religion.</p> + +<p>Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui +s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils +pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la terre +sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> des +malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut +rien entreprendre, pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, oncle +de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa nièce +semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y retenir, +partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre sainte. Il n'y +fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur rivalité leur fit +manquer le siège de Damas, qu'ils avaient entrepris. Ils retournèrent +honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant +par les vaisseaux des Grecs, n'avait été délivré que par la rencontre +d'une flotte des Normands de Sicile.</p> + +<p>C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision. +Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux +infidèles? Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les barons +étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le péché à +lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore avait +montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré dès +Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle était +parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour mari<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>. +Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un bel esclave +sarrasin. On disait qu'elle avait reçu des présents du chef des +infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency. +Louis se soumit au jugement du concile, et <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> perdit d'un coup +les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de +la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui elle +voudra la prépondérance de l'Occident.</p> + +<p>Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le +divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet, +duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie, +bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la France +occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi +d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux du +roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur Étienne de +Blois, dont le fils avait épousé une sœur de Louis VII. Ainsi tout +tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.</p> + +<p>Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre, +dont la rivalité avec la France va nous occuper.</p> + +<p>La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance +anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque baron +avait exercée en petit autour de son manoir, elle se reproduisit en +grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et le +servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de nos +colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre langue, +autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable férocité, nul +respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs presque égaux du +roi, comme compagnons <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> de sa conquête; le seul comte de Moreton +avait plus de six cents fiefs<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>. Ces barons voulaient bien se dire +hommes du roi; mais réellement il n'était que le premier d'entre eux. +Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de ce roi. +Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu nombreux au +milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si brutalement, ils avaient +besoin d'un centre où recourir en cas de révolte, d'un chef qui put les +rallier, qui représentât la partie normande au milieu de la conquête. +Voilà ce qui explique pourquoi l'ordre féodal fut si fort dans le pays +même où les vassaux plus puissants devaient être plus tentés de le +mépriser.</p> + +<p>La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique +et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, elle +se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui que +remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix basse. +C'est pour lui que le banni saxon, dans la <i>Forêt nouvelle</i><a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>, où le +poursuivait le shériff, gardait sa meilleure flèche; les forêts ne +valaient rien pour les rois normands. C'est contre lui, tout autant que +contre les Saxons, que le baron se faisait bâtir ces gigantesques +châteaux, dont l'insolente beauté atteste encore combien peu on y a +plaint la sueur de l'homme. Ce roi si <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> détesté ne pouvait +manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des lois terribles, sans +mesure et sans pitié. Contre les Normands, il y fallait plus de +précautions; il appelait sans cesse des soldats du continent, des +Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus redoutables à +l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la langue, les +Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs fois il n'hésita +pas à se servir des Saxons eux-mêmes<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>. Mais il y renonçait bientôt. +Il n'eut pu devenir le roi des Saxons qu'en renversant tout l'ouvrage de +la conquête.</p> + +<p>Voilà la situation où se trouva déjà le fils du Conquérant, +Guillaume-le-Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui rencontrait +partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux barons; passant et +repassant la mer; courant, avec la roideur d'un sanglier, d'un bout à +l'autre de ses États; furieux d'avidité, <i>merveilleux marchand de +soldats</i><a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>, dit le chroniqueur; destructeur rapide de toute richesse; +ennemi de l'humanité, de la loi, de la nature, l'outrageant à plaisir; +sale dans les voluptés, meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère +montait sur son visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il +bredouillait des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!</p> + +<p>Les tonnes d'or passaient comme un schelling. Une pauvreté incurable le +travaillait; il était pauvre de <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> toute sa violence, de toute sa +passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme +ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain +prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme +devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un rude +engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela, il fit deux +choses: il refit le <i>Doomsday book</i>, revit et corrigea le livre de la +conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la spoliation en +sous-œuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut encore en +tirer quelque chose. Mais après lui rien n'y restait. On l'avait baptisé +du nom de <i>Flambard</i><a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. Des vaincus, il passa aux vainqueurs, d'abord +aux prêtres; il mit la main sur les biens d'Église. L'archevêque de +Kenterbury serait mort de faim sans la charité de l'abbé de Saint-Alban. +Les scrupules n'arrêtaient point Flambard. Grand justicier, grand +trésorier, chapelain du roi encore (c'était le chapelain qu'il fallait à +Guillaume), il suçait l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi +jusqu'à ce que Guillaume eût rencontré sa fin dans cette belle forêt que +le Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire +donc, de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec +lui. Le diable le prit au mot, et emporta cette âme qui lui était si +bien due.</p> + +<p>Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard +Guillaume devait passer au plus <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> habile, au plus hardi. Ce +royaume volé appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant +donna la Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit +Henri, le plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?—Patience, mon fils, +dit le mourant, tout te reviendra tôt ou tard.» Le plus jeune était +aussi le plus avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, +le suffisant, le scribe, le vrai Normand. Il commença partout promettre +aux Saxons, aux gens d'Église; il donna par écrit des chartes, des +libertés, tout autant qu'on voulut<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>. Il battit Robert avec des +soldats mercenaires, l'attira, le garda, bien logé, bien nourri dans un +château fort, où il vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui +n'aimait que la table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui +fit crever les yeux<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Au reste, le fratricide et le parricide +étaient, l'usage, héréditaire de cette famille. Déjà les fils du. +Conquérant avaient combattu et blessé leur père<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>. Sous prétexte de +justice féodale, Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, +livra ses propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur +arracha les yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> +essaya de les venger en tirant elle-même une flèche contre la poitrine +de son père. Les Plantagenets, qui ne descendaient de cette race +diabolique que du côté maternel, n'en dégénérèrent pas.</p> + +<p>Après Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois, +et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du comte +d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des comtes de +Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait les communes +commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et protégeait +également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et poètes, c'est +d'eux que descendra le fameux Thibault, le trouvère, celui qui fit +peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au +milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne pouvait se +soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, Brabançons, +Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et Londres. Les autres +communes d'Angleterre étaient encore à naître. Quant au clergé, Étienne +ne resta pas longtemps bien avec lui. Il défendit d'enseigner le droit +canon, et osa emprisonner des évêques. Alors Mathilde reparut. Elle +débarqua presque seule; vraie fille du Conquérant, insolente, intrépide, +elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle +s'enfuit la nuit, à pied sur la neige et sans ressources. Étienne, qui +la tint une fois assiégée, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage +à son ennemie, et la laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita +pas mieux, quand elle le prit à son tour, abandonné de ses barons +(1153). Il fut <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> contraint de reconnaître pour son successeur +cet heureux Henri Plantagenet, comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui +nous avons vu tout à l'heure Éléonore de Guyenne remettre sa main et ses +États.</p> + +<p>Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de +France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces. +Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses +dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, depuis +la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette +suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en vain. +Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le laissa en +dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit la Gascogne, +il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte. +Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse +elle-même, si le roi de France ne s'était jeté dans la ville pour la +défendre (1159). Le Toulousain fut du moins obligé de lui faire hommage. +Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait +pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d'avoir un pied dans +les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit +le Berri, le Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>. Il eut même +le secret de détacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi. +Enfin à sa mort il possédait les pays qui répondent à quarante-sept +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de nos départements, et le roi de France n'en avait pas vingt.</p> + +<p>Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité +singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, Henri +Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne; son père Angevin. Il +réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était le lien des +vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout +avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en lui +l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection +d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint de +gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de Galles et +de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et +trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la découverte +devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la consommation des +temps.</p> + +<p>Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des +vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la +jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque +de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait +être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité sous +un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait légué. +L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi de +Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de Bologne, +fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait confirmé cette +autorisation, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> sentant tout le parti que le pouvoir impérial +tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc d'Anjou, Henri +Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce même empereur +Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les traditions de +l'école de Bologne. Dès 1124, l'évêque d'Angers était un savant +juriste<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de +Guillaume-le-Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord +enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. «Ce fut, dit +un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie +et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de +Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius persévéra, +mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux disciples, les arts +libéraux et les lettres divines, vint au Bec et s'y fit moine<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>.</p> + +<p>Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément, à +l'époque de l'avènement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés +par l'empereur Frédéric-Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), lui +dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles +remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a été +accordé; votre volonté est <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> le droit, car il est dit: <i>Ce qui a +plu au prince a force de loi; le peuple a remis tout son empire et son +pouvoir à lui et en lui</i><a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>.»</p> + +<p>L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes +investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour +la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire +impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du commandement +en domination superbe et violente, c'est la royauté, la tyrannie<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>.» +Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de Tite-Live, +expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n'était +pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous un monarque, la +suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe.</p> + +<p>Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par +leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout, désormais, nous +les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur dictant +tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume-le-Bâtard s'attacha +Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui +confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une fois il lui donna +raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, nouveau conquérant de +l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait +aussi étudié le droit à Auxerre<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>. Thomas à Becket, c'était son nom, +était alors au service de l'archevêque de Kenterbury. Il avait, +<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> par son influence, retenu ce prélat dans le parti de Mathilde +et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers ordres, n'étant ainsi +ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais +sa naissance était un grand obstacle; il était, dit-on, fils d'une femme +sarrasine, qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>. Sa +mère semblait lui fermer les dignités de l'Église, et son père celles de +l'État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de +pareilles gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son +arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. +Rien ne lui résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux +des familles médiocres<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>, abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, +nivelant tout. L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres +d'Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de +Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa +femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. +C'est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu +l'homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et +hardi, homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon, +partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné sans +réserve à cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> +héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. +Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons, +contre les évêques normands. Il força ceux-ci, à payer l'<i>escuage</i>, +malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour +être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, il +l'emmena, dans le midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur +laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait en +son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de +quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux +pour former plusieurs garnisons dans le Midi<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>. Il est évident qu'un +armement si disproportionné avec la fortune du plus riche particulier +était mis sous le nom d'un homme sans conséquence, pour moins alarmer +les barons.</p> + +<p>Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de la +jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d'Aragon, +les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne, +étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci semblait près de +conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine +après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ +à Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de +France s'y était jeté, et défendait à Henri comme suzerain de rien +entreprendre contre une ville qu'il protégeait. Ce scrupule n'arrêtait +pas Becket; il conseillait de brusquer <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> l'attaque. Mais Henri +craignit d'être abandonné de ses vassaux, s'il risquait une violation si +éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour +dédommagement que la gloire d'avoir combattu et désarmé un chevalier +ennemi.</p> + +<p>L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à +Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ses barons, exigeait des +dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande +eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il avait été +richement doté, par la conquête. Henri voulut avoir l'Église dans sa +main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de +l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté +anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter +l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second +lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux puissances, il +eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au seizième siècle, +entre les mains d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il lui était +commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme naguère il y +avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon +<i>Breakspear</i><a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a> venait bien d'être élu pape précisément à l'époque de +l'avènement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y répugnait: «Prenez +garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>.» Le roi ne +<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> l'écouta pas, et le fit primat, au grand scandale du clergé +normand.</p> + +<p>Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siège de Kenterbury avait +été occupé par des Normands. Les rois et les barons, n'auraient pas osé +confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les archevêques +de Kenterbury n'étaient pas seulement primats d'Angleterre, ils se +trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les +trouvons presque toujours à la tête des résistances nationales, depuis +le fameux Dunstan<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>, qui abaissa si impitoyablement la royauté +anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui fit signer la Grande Charte +au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les +gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l'Angleterre. +Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contrée.</p> + +<p>Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom, +embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé en +face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme +l'avant-garde; et c'était en effet le privilège des hommes de Kent de +former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a dans tous les +temps livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à la +descente. Là débarquèrent César, puis Hengist, puis +Guillaume-le-Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent +est une terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda +son premier monastère. L'abbé <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> de ce monastère et l'archevêque +de Kenterbury étaient seigneurs de ce pays et les gardiens de ses +privilèges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre +Guillaume-le-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, +marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt +mouvante. Cette forêt, c'étaient les hommes de Kent, portant devant eux +un rempart mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et +arrachèrent à Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en +soit de cette douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la +servitude universelle, et ne connurent guère d'autre domination que +celle de l'Église. C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous +les évêques de Quimper, conservaient une liberté relative, et +insultaient tous les ans la féodalité dans la statue du vieux roi +Grallon.</p> + +<p>La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore +aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal entre +les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons <i>gavel-kind</i>, par les +Irlandais <i>gabhaïl cine</i> (établissement de famille) est commune, avec +certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l'Irlande +et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.</p> + +<p>Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siège de +Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent +qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du +droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume-le-Conquérant, +voulant traiter les hommes de <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Kent comme l'étaient les +habitants des autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva +devant tout le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux +Anglais qui étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra +ses hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>.» +Dans une autre occasion, «le roi ordonna de convoquer sans délai tout le +comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout +Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. +Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu là +pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes il fut +décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi, l'archevêque +de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine juridiction, en toute +indépendance et sécurité<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>.»</p> + +<p>Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus +favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui +s'était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays: +«Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui +aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la +vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour +Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua le +plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier +héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut préparer, +quoi <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même +archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les +serments de Beauclerc, lorsqu'il jura pour la seconde fois sa charte des +privilèges féodaux et ecclésiastiques.</p> + +<p>Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que +Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa +nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint +qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa +mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura des Saxons, des pauvres, +des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme +eux. Désormais il s'éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors +comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenterbury, ne fut +pas le moins puissant<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>.</p> + +<p>Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait +indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il +l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles +somma plusieurs barons de restituer au siège de Kenterbury une terre que +leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il ne +connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été pris +sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de savoir si +l'ouvrage <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> de la conquête serait détruit, si l'archevêque saxon +prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille +d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume-le-Bâtard avait rendu si fort +dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle aujourd'hui. +Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu'évêques; +l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de +l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se tinrent prêts à +jurer ce qui lui plairait. Ainsi l'alarme donnée par Becket à cette +Église toute féodale mettait le roi à même de se faire accorder par elle +une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé demander.</p> + +<p>Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon +(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au +roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après +l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église, +sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.—Lorsque dans un +procès l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le +roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale. +Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si +le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bénéfice +de clergie.—Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l'on se +soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier.—Aucun +ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du +roi.—Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par +<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les laïques.»</p> + +<p>Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit d'Henri. +Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les +sièges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait +affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les évêchés +allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des +agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L'Église, soumise +au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d'aumônes +et d'écoles, d'offices religieux, devaient nourrir les Brabançons et les +Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L'Église +anglicane, perdant avec l'excommunication l'arme unique qui lui restât, +enfermée dans l'île sans relation avec Rome, avec la communauté du monde +chrétien, allait perdre tout esprit d'universalité, de <i>catholicité</i>. Ce +qu'il y avait de plus grave, c'était l'anéantissement des tribunaux +ecclésiastiques et la suppression du <i>bénéfice de clergie</i>. Ces droits +donnaient lieu à de grands abus sans doute; bien des crimes étaient +impunément commis par des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable +barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douzième +siècle, on est obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était +alors une ancre de salut. L'Église était presque la seule voie par où +les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par +l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent +avec courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus +de timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>, +et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien, +auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description +de l'Irlande<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le +suivit dans l'exil au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de +Salisbury<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté les +messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre +d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.</p> + +<p>Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose +que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans Thomas +Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de +l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant +celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins +vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le +reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y bâtit dans son +exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> aucun pèlerinage plus +en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit +qu'en une seule année il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une +tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 livres sterling à la +chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reçut que +quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une offrande.</p> + +<p>Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce +qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa +mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée +d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>, ces goûts +de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur plaisait +encore. Il conserva, sous l'habit de prêtre, une âme de chevalier, +loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine les élans. Dans +une des plus périlleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et +les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre en pièces, l'un d'eux +osa l'appeler traître; il se retourna vivement et répliqua: «Si le +caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche se repentirait de +son insolence.»</p> + +<p>Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée +de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et sans +secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient ceux du +genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> que +Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en +avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre +Frédéric-Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef +de la ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il négociait, +combattait, fuyait et revenait; il animait les partis, provoquait des +désertions, faisait des traités, fondait des villes. Il se serait bien +gardé d'indisposer le plus grand roi de la chrétienté, je parle d'Henri +II, lorsqu'il avait déjà contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec +Henri fut pleine de timides et honteux ménagements; il ne cherchait qu'à +gagner du temps par de misérables équivoques, par des lettres et des +contre-lettres, vivant au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la +France, agissant en diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de +France acceptait le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait +et mourait pour elle. Étrange politique, qui devait apprendre au peuple +à chercher partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et +l'idéal de la sainteté.</p> + +<p>Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes les +tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De là, une +hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. Il +succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru qu'on +en voulait à sa vie, soit qu'il fût retenu encore par ses obligations +envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un homme qui +pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part, il devait beaucoup +à Henri, de l'autre, encore plus à son Église <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de Kent, à celle +d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul les droits. +Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État et la +religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes, de +Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.</p> + +<p>«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église +anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela +devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été +chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes et +des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc abandonné +de Dieu.»</p> + +<p>Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence. +Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout à +ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la montagne, +lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, si tu veux +tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains reconnaissent +ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du +Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge +aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et +le plus hardi, est celui des <i>Conformités du Christ et de saint +François</i>.</p> + +<p>L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond, de la question, +devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut +pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute +cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> se brisât +contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se +présentât un obstacle, c'est aussi trop fort à supporter pour cet enfant +gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait.</p> + +<p>Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et +tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut +contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des +barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne, +premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis en +conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement, et se +présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix +d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de lui +arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l'accusèrent +d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir célébré la messe sous +l'invocation du diable, et ils voulaient le déposer. On l'aurait tué +alors en sûreté de conscience. Le roi attendait impatiemment. Les voies +de fait commençaient déjà; quelques-uns rompaient des pailles et les lui +jetaient. L'archevêque en appela au pape, se retira lentement, et les +laissa interdits. Ce fut là la première tentation, la comparution devant +Hérode et Caïphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit +dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la +ville, et fit comme la Cène avec eux<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. La nuit même il partit, et +parvint avec peine sur le continent.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. +Il mit au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il +bannit tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa +tous, vieillards, femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on +d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui qui +en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre cents, +arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer de leur +misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette procession +d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient les lettres des évêques +d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le félicitaient de la +pauvreté apostolique où il était réduit; ils espéraient que ses +abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les consolations des amis +de Job.</p> + +<p>L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. Réfugié +à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, il +s'essaya aux austérités de ces moines<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>. De là il écrivit au pape, +s'accusant d'avoir été intrus dans son siège épiscopal, et déclarant +qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à Sens, avait +peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il +condamna plusieurs articles des constitutions de Clarendon, <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> +mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire qu'il le +rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il froidement +à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le consolateur des +pauvres.»</p> + +<p>Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était +trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était +d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux. +L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un +martyr. Aussi l'accueillit-il avec faveur, ajoutant que la protection +des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il +accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier +en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya +demander vengeance contre l'<i>ancien archevêque</i>: «Et qui donc l'a +déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans ma +terre le moindre des clercs.»</p> + +<p>Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne +recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à +Vézelay, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait prêché +la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du plus +solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il +excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les détenteurs +des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient communiqué avec +l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait nominativement six des +favoris du <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> roi; il ne le nommait pas lui-même, et tenait +encore le glaive suspendu sur lui.</p> + +<p>Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de +fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, +arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête +enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit +écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux +dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il +envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître +l'antipape, et menaçait même de se faire musulman<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>; puis il +s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient +parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même +temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards, +alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui +donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir au pape +de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon. +Tant il languissait de perdre son ennemi!</p> + +<p>Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après +lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à +ce qu'il fût rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement ces +lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le pape +dans sa bourse<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour les +possessions qu'ils <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> avaient dans ses États, firent entendre +doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de +France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de +s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que nous +avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du siècle +l'exilé pour la cause de Dieu<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>?»</p> + +<p>Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa +passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était +reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils, et promis de +partager ses États entre ses enfants<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Louis se porta donc pour +médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi +d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant +l'honneur du royaume, et l'archevêque l'honneur de Dieu. +«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos +mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants +des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français +s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des +seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois +remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>.</p> + +<p>Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il n'eut +plus ni pain ni gîte, et fut réduit <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> à vivre des aumônes du +peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui attribue +la construction. L'architecture était un des arts dont la tradition se +perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. Nous voyons un peu +après, dans la croisade des Albigeois, maître Théodise, archidiacre de +Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, les titres de légiste et +d'architecte<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>.</p> + +<p>Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat, +essaya de transporter à l'archevêque d'York les droits de Kenterbury, et +lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans +l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne +sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis ce +jour il n'était plus roi», parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans +l'oreille du jeune roi et des assistants.</p> + +<p>Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la +cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, +des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la +pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment +dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, qui +devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a envahi les +biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'Église, porté la main +sur les oints du Seigneur, les <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> emprisonnant, les mutilant, +leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se justifier par +le duel, ou par les épreuves de l'eau et du feu. Et l'on veut, au milieu +de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se taisent, ils se +tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai pasteur de l'Église, +se joindra, à nous...</p> + +<p>«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices, +être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a appelé, +moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai choisi, +par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, d'endurer +jusqu'à la mort la proscription, l'exil, les plus extrêmes misères, +plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. Qu'ils +agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent +dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je sais que le +mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, je rendrai +compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de rien, ni les +présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons bientôt vous et +moi, très saint père, devant le tribunal du Christ. C'est au nom de sa +majesté, et de son jugement formidable, que je vous demande justice +contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»</p> + +<p>Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône étrangère. +Ceux qui nous secouraient sont épuisés; ceux qui avaient pitié de notre +exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur pape... Écrasés +par l'Église romaine, nous qui, seuls <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> dans le monde +occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la +cause du Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra cela +du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, cette +Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, morts ou +vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout souffrir pour +l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes d'endurer la +persécution pour sa justice!</p> + +<p>«...Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit +toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve, +et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus que, +par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma proscription et +la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux exilés, les innocents +sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les faibles, les pauvres de +Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la justice de Dieu. Au +contraire, sont absous les sacrilèges, les homicides, les ravisseurs +impénitents, des hommes dont j'ose dire librement que, s'ils +comparaissaient devant saint Pierre même, le monde aurait beau les +défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les envoyés du roi promettent +nos dépouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien! que Dieu voie et +juge. Je suis prêt à mourir. Qu'ils arment pour ma perte le roi +d'Angleterre, et s'ils veulent, tous les rois du monde: moi, Dieu +aidant, je ne m'écarterai de ma fidélité a l'Église, ni en la vie, ni en +la mort. Pour le reste, je remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui +que je suis proscrit; <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> qu'il remédie et pourvoie. J'ai +désormais le ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu'ils +s'adressent à elle, ceux qui se prévalent de leur iniquité, et qui, dans +leur triomphe sur la justice et l'innocence, reviennent glorieux, à la +contrition de l'Église. Plût à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu +tant de malheureux et d'innocents!...»</p> + +<p>Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva +plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France +avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches +trompeuses et dilatoires», et il n'était, en cela, que l'organe de toute +la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York pour +usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne +restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à +Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction, +montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir +l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se +quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils avaient +fait l'un pour l'autre, au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux +sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une sorte de +solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.—Me prenez-vous +donc pour un traître?» répliqua, vivement le roi. L'archevêque s'inclina +et partit.</p> + +<p>Ce dernier mot d'Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le baiser +de paix, et pour messe de <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> réconciliation il fit dire une messe +des morts<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée aux +martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je crois +bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un martyre»; +à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit délivrée, même au +prix de mon sang!»—Le roi de France avait dit aussi: «Pour moi, je ne +voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en +Angleterre, s'il vous refuse le baiser de paix.» Et le comte Thibault de +Champagne ajouta: «Ce n'est pas même assez du baiser.»</p> + +<p>Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort, et s'y résignait. À son +départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé lui +vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda s'il +lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en son +pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini pour +moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son serviteur la +fin qui l'attend.—Quoi de commun, dit l'abbé en badinant, entre un bon +vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez +de boire?» L'archevêque répondit: «Il est vrai, j'accorde quelque chose +aux plaisirs du corps<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>, mais le Seigneur est bon, il justifie +l'indigne et l'impie.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens +s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri avait +promis, ni argent ni escorte. Loin de là, il apprenait que les +détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il +passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les +biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas le +temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable écrivit à +Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait voir plus +longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne chrétienne, +périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La nécessité me ramène, +infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y retourne, par votre +permission; j'y périrai pour la sauver, si votre piété ne se hâte d'y +pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours à +vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à moi ou aux miens, Dieu vous +bénisse, vous et vos enfants!»</p> + +<p>Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au +mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et +ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de +Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage, +ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le +patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage; +mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de l'église de +Boulogne, et que le comte, son seigneur l'envoyait les prévenir de ne +point s'embarquer, parce <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> que des troupes de gens armés se +tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou tuer +l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la certitude +d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne +m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence pour +le pasteur et pour le troupeau.—Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et +j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y trouverai ma +Passions.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à tout prix, +célébrer dans son église la naissance du Sauveur.</p> + +<p>Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de +Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple +se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se +prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs vêtements +sous ses pas, et criaient: Béni celui qui vient au nom du Seigneur! Les +prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous +disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois, +qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert +pour le monde<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>. Cette foule intimida les Normands qui étaient venus +avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées. Pour lui, il +parvint à Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en +chaire, il prêcha sur ce texte: «Je suis venu pour mourir au milieu de +vous.» Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son +intention les prières des agonisants<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien +effrayé quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. +On racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs, +d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de +Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles du +pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet +la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à Henri, et à +l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se connaissant +plus, s'écria: «Quoi! un homme qui a mangé mon pain, un misérable qui +est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royauté! +le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon trône! et pas un des +lâches que je nourris n'aura le cœur de me débarrasser de ce prêtre!» +C'était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa +bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas en vain. Quatre des +chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils laissaient impuni +l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal, +telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient l'un à l'autre le +seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas la décision des +juges que le roi avait commis pour faire le procès à Becket. Leur +honneur était compromis, s'il mourait autrement que de leur main.</p> + +<p>Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent tous +en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de +soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> +l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques +clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les quatre +satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur +rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à +l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni +en leur nom ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le Christ du +Seigneur se taisait aussi.»</p> + +<p>Enfin Renaud-fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer +des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en +public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais celui qui +gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout +voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il vit bien +qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer tout le +monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci.»</p> + +<p>Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre de +faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de +lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles, +et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils +l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis, +saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent: +«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous +voulez encore nous excommunier tous?» Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me +garde! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> qu'il a +jetés dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, +agitant leurs bras et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux +assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet +homme, pour le représenter en temps et lieu.—Eh quoi, dit l'archevêque, +croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni +pour aucun homme vivant.—Tu as raison, dit l'un des Normands, Dieu +aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en vain Hugues de +Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui semblait devoir être +le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent pas, et partirent en +tumulte, avec de grandes menaces.</p> + +<p>La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma devant +l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui +travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les +gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat +de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un +cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l'y entraîner +de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vêpres +avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église», +dit l'archevêque; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le +cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef +par une grille entr'ouverte.</p> + +<p>Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui fermaient +les verroux des portes: «Au nom de votre vœu d'obéissance, +s'écria-t-il, nous vous <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> défendons de fermer la porte. Il ne +convient pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux +des siens qui étaient restés dehors.</p> + +<p>À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que +Renaud-fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte +de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant: +«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le suivirent +de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant leurs +épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la +grille du chœur; lui-même le leur défendit et quitta l'autel pour les +en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre +en sûreté dans l'église souterraine ou de monter l'escalier par lequel, +à travers beaucoup de détours, on arrivait au faîte de l'édifice. Ces +deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers. +Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est +le traître?» Becket ne répondit rien. «Où est l'archevêque?—Le voici, +répondit Becket, mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire +dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein? +—Que tu meures.—Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant +vos épées; mais au nom de Dieu tout-puissant je vous défends de toucher +à aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce +moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules, +et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit pas +un mouvement; <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors +de l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, +et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à +exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>.—Et se +tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit: +«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches de +moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es +mort.»—Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la +main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. Un +second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre +terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur le +pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied le +cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le +royaume et fait insurger les Anglais.»</p> + +<p>Ils disaient en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi; eh +bien! qu'il soit roi maintenant<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>!» Et au milieu de ces bravades, ils +n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir s'il +était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit +jaillir la cervelle<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>. Il ne pouvait le tuer à son gré.</p> + +<p>C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le +détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c'est +le purifier, l'orner et <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> l'achever. Aucune parure ne lui va +mieux que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, +les partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, +Rome hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang, +couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury +jusqu'au ciel. «Il fut roi», comme avaient dit les meurtriers, répétant, +sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut d'accord sur +lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait délaissé, le +proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué, reçurent à +Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une componction +hypocrite et pleurant à chaudes larmes.</p> + +<p>Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison +épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les +rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils se +disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: «Véritablement, cet +homme était un juste.» Dans les récits de sa mort, tout le peuple +s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit plus complètement +la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, on les mettait à +l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort +hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne +tenaient pas pour sacré; Thomas a péri dans l'église même, et dans la +semaine de Noël, le jour des Saints-Innocents.»</p> + +<p>Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui +attribuait le meurtre. Le roi de France, le <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> comte de +Champagne, l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. +L'archevêque de Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. +Ceux mêmes qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. +Il apaisa la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands +écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger ni +boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que +nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui d'abord +avait affecté une grande colère, finit pourtant par s'attendrir. Le roi +jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas; il offrit aux légats +de se soumettre à la flagellation; il mit aux pieds du pape la conquête +de l'Irlande, qu'il venait de faire; il imposa, dans cette île, le +denier de saint Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions +de Clarendon, s'engagea à payer pour la croisade, à y aller lui-même +quand le pape l'exigerait, et déclara l'Angleterre fief du +saint-siège<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>.</p> + +<p>Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon +marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri, +réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de +celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs +qu'alléguait le jeune prince pour revendiquer la couronne, paraissaient +alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent sembler aujourd'hui. +D'abord, le roi lui-même, en le servant à table au jour de son +couronnement, <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> avait dit imprudemment qu'il abdiquait. Le moyen +âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II suffisait pour +rendre la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre +est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de +toute jurisprudence: <i>Qui virgula cadit, causa cadit.</i></p> + +<p>D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une +satisfaction incomplète. Aux uns il paraissait encore souillé du sang +d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se soumettre +à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un +tribut expiatoire, le croyaient encore en état de pénitence. Un tel état +semblait inconciliable avec la royauté. Louis-le-Débonnaire en avait +paru dégradé, avili pour toujours.</p> + +<p>Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient +encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur +père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la +nature. Nous avons vu qu'Henri I<sup>er</sup> crut devoir sacrifier ses propres +enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir sacrifier +leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri lui-même +regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus puissant, +puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eut forcés de lui +faire hommage.</p> + +<p>Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses +fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune +Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand les +<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi +d'Angleterre, ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la +pompe des habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre me parlez-vous? +dit Louis: le voici, le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de +celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre, +sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne, et +s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné le +royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera remède +avant qu'il soit peu.»</p> + +<p>Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte de +Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France. +Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une +activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. Mais il +entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec une +flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le comté +de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir l'Angleterre. Il +se hâta d'engager des mercenaires, des routiers brabançons et gallois. +Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se déclara vassal du +saint-siège pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, ajoutant cette +clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons +véritables rois d'Angleterre qu'autant que les seigneurs papes nous +tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre lettre, il prie +Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de l'Église romaine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à +Kenterbury. Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et +s'achemina en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. +Parvenu au tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: +«C'était un spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les +assistants.» Puis il se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, +évêques, abbés, simples moines, fut invité à donner successivement au +roi quelques coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du +Christ, dit le chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut +fouetté pour nos péchés, l'autre pour les siens<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Go to footnote 411"><span class="smaller">[411]</span></a>.» «Tout le jour et +toute la nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre +d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était venu; +il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après matines, il fit +le tour des autels et des corps saints; puis, de l'église supérieure, il +redescendit encore dans la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le +jour vint, il demanda à entendre la messe; il but de l'eau bénite du +martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna joyeux de Kenterbury.»</p> + +<p>Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie +était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était +devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. Tous +les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs +châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les +jeunes princes y étaient soutenus <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> par le roi de France, et +surtout par la haine du joug étranger. Au douzième siècle, comme au +neuvième, les guerres des fils contre le père ne firent que couvrir +celles des races diverses qui voulaient s'affranchir d'une union +contraire à leurs intérêts et à leur génie. La Guyenne, le Poitou, +faisaient effort pour se détacher de l'empire anglais, comme la France +de Louis-le-Débonnaire et de Charles-le-Chauve avait brisé l'unité de +l'empire carlovingien.</p> + +<p>La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs +découragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient +point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre +d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur défendait de +renouveler des tentatives d'affranchissement qui tournaient à leur +ruine. Mais c'était moins le patriotisme que l'inquiétude d'esprit, le +vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi. +On peut en juger par ce qui nous reste du plus célèbre d'entre eux, le +troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance était de jouer +quelque bon tour à son seigneur le roi Henri II, d'armer contre lui +quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou Richard; puis, quand tout +était en feu, d'en faire un beau sirvente dans son château de Hautefort, +comme ce Romain qui, du haut d'une tour, chantait l'incendie au milieu +de Rome embrasée. S'il y avait chance d'un peu de repos, vite ce démon +du trouble lançait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos, +et les rejetait dans la guerre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités +perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses fils, +leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition des deux +familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume-le-Conquérant +et d'Henri I<sup>er</sup> avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre la poitrine +de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu. +La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une femme du Midi, +cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les dressa au +parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races +diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux, +par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des +Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les +discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils +étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se +haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne +remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le +rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, avait +eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme leur avait +dit: «De vous il ne naîtra rien de bon.» Éléonore elle-même eut pour +amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle avait d'Henri +risquaient fort d'être les frères de leur père. On citait sur celui-ci +de mot de saint Bernard<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>: «Il vient du Diable, au <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Diable +il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que saint +Bernard<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. Cette origine diabolique était pour eux un titre de +famille, et ils la justifiaient par leurs œuvres. Lorsqu'un clerc +vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se +réconcilier avec son père et de ne pas imiter Absalon: «Quoi! tu +voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de +naissance?—À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je ne +veux rien à votre détriment.—Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors +le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille que nous +ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et aucun de +nous n'y renoncera jamais.»</p> + +<p>Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou, +aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle +n'allait guère à la messe, et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa +de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa +son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu'elle avait +à sa droite; elle enleva les deux autres qu'elle tenait à gauche, sous +un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut jamais<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>. +C'est à peu près l'histoire de la Mélusine de Poitou et de Dauphiné. +Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et moitié serpent, +Mélusine avait bien <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> soin de se tenir cachée ce jour-là. Son +mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était Geoffroi à la +Grand'Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, sur la porte du +fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir quelqu'un de la +famille, Mélusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des +cris.</p> + +<p>La véritable Mélusine, mêlée de natures contradictoires, mère et fille +d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guyenne. Son mari la +punit des rébellions de ses fils en la tenant prisonnière dans un +château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté +d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes +du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime +l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon +l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de +Merlin<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a>:</p> + +<p>«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé +le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin +désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, Aquitaine, +réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de l'Aquilon va +s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre son seigneur, +le roi du Sud...</p> + +<p>«Dis-moi, aigle double<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>, dis-moi, où donc étais-tu quand tes +aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres contre +le roi de l'Aquilon?... Voilà <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> pourquoi tu as été enlevée de +ton pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés +en pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté +royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu +dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine +double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, reviens +à tes villes, pauvre prisonnière.</p> + +<p>«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes conseillers? +Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse; +d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, errent en +différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; car le roi du +Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiège. Crie donc, ne te +lasse point de crier; élève ta voix comme la trompette, pour que tes +fils l'entendent, car le jour approche où tes fils te délivreront, où tu +reverras ton pays natal<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Go to footnote 417"><span class="smaller">[417]</span></a>.»</p> + +<p>Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le +persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait +dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant, +chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le +viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait +toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>, +héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et +lorsqu'il eut obtenu pour <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> son fils une fille du roi de France, +qui n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>.</p> + +<p>Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait reposé +son cœur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. C'est +comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut +qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher +Rosamonde<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Go to footnote 420"><span class="smaller">[420]</span></a>, et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite à +l'égard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui +ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils, Henri et +Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins voir son père et +lui demander pardon; mais la trahison était si ordinaire chez ces +princes, que le vieux roi hésita pour venir, et il apprit bientôt qu'il +n'était plus temps<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>.</p> + +<p>Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean. +Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le +vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même, +abjura <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> son hommage et se déclara vassal du nouveau roi de +France, Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi +d'Angleterre, une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils +mangeaient au même plat et couchaient dans le même lit. La prédication +de la croisade suspendit à peine les hostilités entre le père et le +fils. Le vieux roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord +de l'Anjou par le roi de France, à l'ouest par les Bretons, au sud par +les Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé +d'accepter la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut +qu'il s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa +miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour toutes +ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ses fils, et, à ce +qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de France vinrent +le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les noms des +partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du traité. Le +premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant prononcer ce +nom, <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur +son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et hagards: +«Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon cœur, mon fils de +prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour +l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé +de moi?»—On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien de +plus vrai.—«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant son +visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra, je n'ai +plus souci ni de moi ni du monde<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>.»</p> + +<p>La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle +ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous +Jean. La cour de Rome profita de leurs revers pour faire reconnaître +deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et Jean s'avouèrent +expressément vassaux et tributaires du pape.</p> + +<p>La puissance temporelle du saint-siège s'accrut; mais en peut-on dire +autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose dans +le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui savait si +bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au moment pour +escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une haute idée du +savoir-faire des papes, mais en même temps quelques doutes sur leur +sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre l'Allemagne. Il +s'était fort habilement défendu lui-même contre <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> l'empereur et +l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu pour les libertés +de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause chrétienne? Un +prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le pape avait +accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. Et +maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de l'Occident. +Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le proclamer +elle-même. Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le +pape, et le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. +Puis l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes +ne dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent +dans Arnaldo de Brescia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans ce +qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation religieuse, +Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher ailleurs qu'à +Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de l'Église.</p> + +<p>Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de Saint +Thomas et l'abaissement d'Henri; mais bien plutôt au roi de France. +C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait +abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait +porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul protecteur. Le +roi de France avait le premier dénoncé à Rome le meurtre de +l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et quoiqu'il +eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient gré. Le pape +lui-même, lorsque l'empereur l'avait <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> chassé de l'Italie, c'est +en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique plus d'une +fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, c'est avec +celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les moins +interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, c'était le +roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. «Ton royaume, +écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni avec l'Église que +l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également.» Dans les +temps mêmes où l'Église châtiait le roi de France, elle lui conservait +une affection maternelle. Au temps de Philippe I<sup>er</sup>, pendant que le +roi et le royaume étaient frappés de l'interdit pour l'enlèvement de +Bertrade, tous les évêques du Nord restèrent dans son parti, et le pape +Pascal II lui-même ne se fit pas scrupule de le visiter.</p> + +<p>En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs +milices. Sur les terres mêmes du duc de Bourgogne, Louis VII se vit +appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric-Barberousse, dont on +craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche de +l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le clergé +n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et recevant de lui +une éducation toute cléricale? Philippe I<sup>er</sup>, couronné à sept ans, lut +lui-même le serment qu'il devait prêter<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>. Louis VI fut élevé à +l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître de Notre-Dame. +Trois de ses frères furent <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> moines. Personne plus que lui ne +regarda avec respect et terreur les privilèges de l'Église<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>. Il +révérait les prêtres et faisait passer devant lui le moindre clerc. Il +faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les austérités des moines. +Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en +Angleterre pour visiter le tombeau du saint. Que dis-je? le roi de +France n'était-il pas saint lui-même? Philippe I<sup>er</sup>, Louis-le-Gros, +Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne pouvaient suffire à +l'empressement du simple peuple. Le roi d'Angleterre ne se serait pas +avisé de revendiquer ainsi le don des miracles<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>.</p> + +<p>Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu et selon le +monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il +plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il avait +mis dans ses armes la mystique fleur de lis, où le moyen âge croyait +voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il touchait la +régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer quelques sommes au +clergé, sous prétexte de croisade.</p> + +<p>Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce, +et de l'invasion d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> aucun roi ne fut davantage +selon le cœur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus +pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions +de la monarchie. La <i>Philippide</i> de Guillaume-le-Breton, imitation +classique de l'<i>Énéide</i> par un chapelain du roi, nous a trompés sur le +véritable caractère de Philippe II. Les romans ont achevé de le +transfigurer en héros de chevalerie. Dans le fait, les grands succès de +son règne, et la victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa +politique et de la protection de l'Église.</p> + +<p>Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons d'abord +à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans une +forêt<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>. Le premier acte de son règne est éminemment populaire et +agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite alors en grande +réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille les Juifs. +C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un soulagement +pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs +prisons, ne manquaient pas d'applaudir.</p> + +<p>Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à +l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les rois +anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur +compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux +l'association populaire des <i>capuchons</i><a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>. Les <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> seigneurs +qui vexaient les églises eurent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de +Bourgogne, son cousin, pour l'obliger à ménager les prélats de cette +province. Il défendit l'Église de Reims contre une semblable oppression. +Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager à respecter les saintes +églises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du +clergé de France. On publiait que les barons d'Othon IV voulaient +partager les biens ecclésiastiques et spolier l'Église, comme faisaient +les alliés d'Othon, le roi Jean d'Angleterre et les mécréants du +Languedoc.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<p class="chaptitle">1200. Innocent III.—Le pape prévaut, par les armes des Français + du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne, sur + l'empire grec et sur les Albigeois.—Grandeur du roi de France.</p> + + +<p>La face du monde était sombre à la fin du douzième siècle. L'ordre +ancien était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était +plus la lutté matérielle du pape et de l'empereur, se chassant +alternativement de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII. +Au onzième siècle, le mal était à la superficie, en 1200 au cœur. Un +mal profond, terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu +revenir à la querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur +la question du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le chef de +la ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu +les libertés italiennes, et trahi celle d'Angleterre. Ainsi l'Église +allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et le +devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de +l'immobiliser, ce mouvement, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> d'arrêter le temps au passage, de +fixer la terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III +parut y réussir; Boniface VIII périt dans l'effort.</p> + +<p>Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade +avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle +avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais +sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive, +multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et +reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires de +la grande semaine de la création: la nature, s'essayant, jeta d'abord +des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux avortons dont +les restes inspirent l'horreur.</p> + +<p>Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie du douzième siècle, +qui se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante: +c'était un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et +de la grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: <i>Christ n'a rien +eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu</i>, il est reproduit +au douzième siècle sous forme barbare et mystique. L'homme déclare que +la fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à soi, et se +sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement +dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahométisme même, ennemi +de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Déjà les Fatemites +d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef des Assassins déclare aussi +qu'il est l'iman si longtemps <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> attendu, l'esprit incarné d'Ali. +Le méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour tel par +les siens. En Europe, un messie paraît dans Anvers, et toute la populace +le suit<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le vieux +gnosticisme d'Irlande<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a>. Amaury de Chartres et son disciple, le +Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien est matériellement +un membre du Christ<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>, autrement dit, que Dieu est perpétuellement +incarné dans le genre humain. Le Fils a régné assez, disent-ils; règne +maintenant le Saint-Esprit. C'est sous quelque rapport l'idée de Lessing +sur l'éducation du genre humain.</p> + +<p>Rien n'égale l'audace de ces docteurs, qui pour la plupart professent à +l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en 1200). On a cru +étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple +Pierre-le-Lombard, qui de Paris régente toute la philosophie européenne; +on compte près de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit +d'innovation a reçu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit à côté de +la théologie qu'elle ébranle; les papes défendent aux <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> prêtres +de professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laïques. +La métaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses +commentateurs, apportés d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par +ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de +Souabe (Frédéric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la +Grèce et de l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend +place presque au niveau de Jésus-Christ<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>. Défendu d'abord par les +papes, puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout +bas les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averroès et les +subtilités de la kabbale. La dialectique entre en possession de tous les +sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay +enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi +l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion +chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit Jésus, comme +j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la +rabaisser<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a>.»</p> + +<p>Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école de +Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux +municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.</p> + +<p>Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur +deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le +mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoire +et de mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque +entre Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et +le granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des +villes saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit, +il devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles plaines; il +coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets étendus des +pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela n'est pas +facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste, calme et douce +nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle l'homme aux éléments, +et, comme dans la ballade, l'attire altéré au fond des fraîches ondes; +peut-être l'attrait poétique de la Vierge, dont les églises s'élèvent +tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de Cologne, la ville des onze +mille vierges. Elle n'existait pas au douzième siècle, cette merveille +de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses rampes aériennes dont les +degrés vont au ciel; l'église de la Vierge n'existait pas, mais la +Vierge existait. Elle était partout sur le Rhin, simple femme allemande; +belle ou laide, je n'en sais rien, mais si pure, si touchante et si +résignée. Tout cela se voit dans le tableau de l'Annonciation à Cologne. +L'ange y présente à la Vierge, non un beau lis, comme dans les tableaux +italiens, mais un livre, une dure sentence, la passion du Christ avant +sa naissance, avant la conception toutes les douleurs du cœur +maternel. La Vierge aussi a eu sa Passion; c'est <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> elle, c'est +la femme qui a restauré le génie allemand. Le mysticisme s'est réveillé +par les béguines d'Allemagne et des Pays-Bas<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a>. Les chevaliers, les +nobles minnesingers chantaient la femme réelle, la gracieuse épouse du +landgrave de Thuringe, tant célébrée aux combats poétiques de la +Wartbourg. Le peuple adorait la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à +cette douce Allemagne. Chez ce peuple, le symbole du mystère est la +rose; simplicité et profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est +donné de ne pas vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.</p> + +<p>Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut +et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme +des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde d'hommes +misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque jour +renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et pauvres, +méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette place au +soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants, ils +apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des campagnes, le +chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de prisonniers, moines +de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus malheureux encore par +le mariage, et souffrant des souffrances de leurs enfants. Ces pauvres +gens, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> tisserands la plupart, avaient bien besoin de Dieu; Dieu +les visita au douzième siècle, illumina leurs sombres demeures, et les +berça du moins d'apparitions et de songes. Solitaires et presque +sauvages, au milieu des cités les plus populeuses du monde, ils +embrassèrent le Dieu de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des +cathédrales, le Dieu riche des riches et des prêtres, leur devint peu à +peu étranger. Qui voulait leur ôter leur foi, ils se laissaient brûler, +pleins d'espoir et jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi, poussés à +bout, ils sortaient de leurs caves, éblouis du jour, farouches, avec ce +gros et dur œil bleu si commun en Belgique, mal armés de leurs +outils, mais terribles de leur aveuglement et de leur nombre. À Gand, +les tisserands occupaient vingt-sept carrefours, et formaient à eux +seuls un des trois membres de la cité. Autour d'Ypres au treizième et au +quatorzième siècle, ils étaient plus de deux cent mille.</p> + +<p>Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes +multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais +gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes, +qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de leurs +mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de battre +l'ennemi sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des boulangers, +qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui pratiquaient +sans scrupule leur métier sur des hommes. Dans la boue de ces rues, dans +la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans ce triste et +confus murmure, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> il y a, nous l'avons éprouvé, quelque chose +qui porte à la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de Gand, de +Bruges, d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient au premier +coup de cloche sous la bannière du burgmeister; pourquoi? Ils ne le +savaient pas toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux. C'était le +comte, c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la cause. Ces +Flamands n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient stipulé, en 1193, +dans les privilèges de Gand, qu'ils destitueraient leurs curés et +chapelains à volonté.</p> + +<p>Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des +révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais, +dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers, +avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les +mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en +Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens, raison +simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de +Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant +italien; elle fut reprise, au douzième siècle, sur le versant français +par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit de maîtres +d'école nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys, +descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine, toujours +prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son disciple, en eut +encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; partout la foule +les suivait; laissant là le clergé, <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> brisant les croix, ne +voulant plus de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés un instant, +reparaissent à Lyon sous le marchand <i>Vaud</i> ou Valdus; en Italie, à la +suite d'Arnaldo de Brescia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est +plus dangereuse que celle-ci, <i>parce qu'aucune n'est plus durable</i><a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>. +Il a raison, ce n'est pas autre chose que la révolte du raisonnement +contre l'autorité. Les partisans de Valdus, les Vaudois, s'annonçaient +d'abord comme voulant seulement reproduire l'Église des premiers temps +dans la pureté, dans la pauvreté apostolique; on les appelait les +pauvres de Lyon. L'Église de Lyon, comme nous l'avons dit ailleurs, +avait toujours eu la prétention d'être restée fidèle aux traditions du +christianisme primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander +autorisation au pape; c'était demander la permission de se séparer de +l'Église. Repoussés, poursuivis, proscrits, ils n'en subsistèrent pas +moins dans les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier +berceau de leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de +Cabrières, sous François I<sup>er</sup>, jusqu'à la naissance du Zwinglianisme +et du Calvinisme, qui les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent +en eux, pour leur Église récente, une sorte de perpétuité secrète +pendant le moyen âge, contre la perpétuité catholique.</p> + +<p>Le caractère de la réforme au douzième siècle<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a> fut donc le +rationalisme dans les Alpes et sur le Rhône, <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> le mysticisme sur +le Rhin. En Flandre, elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.</p> + +<p>Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé au +coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il présentait +une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain, sarrasin et +gothique. Ces éléments divers y formaient de dures oppositions. Là +devait avoir lieu le grand combat des croyances et des races. Quelles +croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux mêmes qui les combattirent, +n'y surent rien distinguer, et ne trouvèrent d'autre moyen de désigner +ces fils de la confusion, que par le nom d'une ville: <i>Albigeois.</i></p> + +<p>L'élément sémitique, juif et arabe était fort en Languedoc. Narbonne +avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs +étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils +florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y +tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les chrétiens +et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les sciences +applicables aux besoins matériels, médecine et mathématiques, étaient +l'étude commune aux hommes des trois religions<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>. Montpellier était +plus lié avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif +associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer. +Depuis les <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> croisades surtout, le Haut-Languedoc s'était comme +incliné à la Méditerranée, et tourné vers l'Orient; les comtes de +Toulouse étaient comtes de Tripoli. Les mœurs et la foi équivoque des +chrétiens de la terre sainte avaient reflué dans nos provinces du Midi. +Les belles monnaies, les belles étoffes d'Asie<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a> avaient fort +réconcilié nos croisés avec le monde mahométan. Les marchands du +Languedoc s'en allaient toujours en Asie la croix sur l'épaule, mais +c'était beaucoup plus pour visiter le marché d'Acre que le +Saint-Sépulcre de Jérusalem. L'esprit mercantile avait tellement dominé +les répugnances religieuses, que les évêques de Maguelonne et de +Montpellier faisaient frapper des monnaies sarrasines, gagnaient sur les +espèces, et escomptaient sans scrupule l'empreinte du croissant<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>.</p> + +<p>La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais +ici ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, qui +pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi étaient des +gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur noblesse. +Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans +leur généalogie quelque grand'mère sarrasine ou juive. Nous avons déjà +vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine, l'adversaire de Charles-Martel, +avait donné sa fille à un émir sarrasin. Dans les romans carlovingiens, +les chevaliers chrétiens épousent sans scrupule leur belle libératrice, +la fille du sultan. À dire vrai, dans ce pays <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> de droit romain, +au milieu des vieux municipes de l'Empire, il n'y avait pas précisément +de nobles, ou plutôt tous l'étaient; les habitants des villes, s'entend. +Les villes constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes. +Le bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et +couronnée de tours. Il paraissait dans les tournois, et souvent +désarçonnait le noble, qui n'en faisait que rire<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>.</p> + +<p>Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand +de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à +souffler, la guerre et à la chanter. Bertrand donne au fils d'Éléonore +de Guyenne, au bouillant Richard, un sobriquet: <i>Oui et non</i><a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>. Mais +ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces mobiles esprits du +Midi.</p> + +<p>Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu +d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique et +légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les +formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la discussion +des questions légères de la galanterie<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>. Pour être pédantesques, les +décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle comtesse de +Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et des rois, décide +dans un arrêt conservé religieusement que l'époux divorcé peut fort bien +redevenir l'amant de sa femme mariée à un autre. Éléonore de Guyenne +prononce que le véritable amour ne peut exister entre <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> époux; +elle permet de prendre pour quelque temps une autre amante afin +d'éprouver la première. La comtesse de Flandre, princesse de la maison +d'Anjou (vers 1134), la comtesse de Champagne, fille d'Éléonore, avaient +institué de pareils tribunaux dans le nord de la France; et probablement +ces contrées, qui prirent part à la croisade des Albigeois, avaient été +médiocrement édifiées de la jurisprudence des dames du Midi.</p> + +<p>Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons d'autant +mieux sa révolution religieuse.</p> + +<p>Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un +comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la +première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il +avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette grande +puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au Nord, les comtes de +Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande maison de +Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon, traitaient le +comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession de plusieurs +siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone avaient la +prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de +Louis-le-Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils Bernard +avait été proscrit par Charles-le-Chauve. Les comtes de Roussillon, de +Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même origine. Tous +étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère mieux <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> +avec les maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux Pyrénées, +c'étaient des seigneurs pauvres et braves, singulièrement entreprenants, +gens à vendre, espèces de condottieri que la fortune destinait aux plus +grandes choses; je parle des maisons de Foix, d'Albret et d'Armagnac. +Les Armagnac prétendaient aussi au comté de Toulouse et l'attaquaient +souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué au quatorzième et au quinzième +siècle; histoire tragique, incestueuse, impie. Le Rouergue et +l'Armagnac, placés en face l'un de l'autre, aux deux coins de +l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec Nîmes, la partie énergique, +souvent atroce, du Midi. Armagnac, Comminges, Béziers, Toulouse, +n'étaient jamais d'accord que pour faire la guerre aux Églises. Les +interdits ne les troublaient guère. Le comte de Comminges gardait +paisiblement trois épouses à la fois. Si nous en croyons les +chroniqueurs ecclésiastiques, le comte de Toulouse, Raimond VI, avait un +harem. Cette Judée de la France, comme on a appelé le Languedoc, ne +rappelait pas l'autre seulement par ses bitumes et ses oliviers; elle +avait aussi Sodome et Gomorrhe, et il était à craindre que la vengeance +des prêtres ne lui donnât sa mer Morte.</p> + +<p>Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce qui ne +surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le manichéisme, la +plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a fait oublier les +autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge en Espagne. +Rapporté, ce semble, en Languedoc de la <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> Bulgarie et de +Constantinople<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>, il y prit pied aisément. Le dualisme persan leur +sembla expliquer la contradiction que présentent également l'univers et +l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un monde +hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu un dieu mauvais à qui ils +pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de contraire au +Nouveau<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>; à ce dieu revenaient encore la dégradation du +christianisme et l'avilissement de l'Église. En eux-mêmes, et dans leur +propre corruption, ils reconnaissaient la main d'un créateur malfaisant, +qui s'était joué du monde. Au bon Dieu l'esprit, au mauvais la chair. +Celle-ci, il fallait l'immoler. C'est là le grand mystère du +manichéisme. Ici se présentait un double chemin. Fallait-il la dompter, +cette chair par l'abstinence, jeûner, fuir le mariage, restreindre la +vie, prévenir la naissance, et dérober au démon créateur tout ce que lui +peut ravir la volonté? Dans ce système, l'idéal de la vie c'est la mort, +et la perfection serait le suicide. Ou bien, faut-il dompter la chair, +en l'assouvissant, faire taire le monstre en emplissant sa gueule +aboyante, y jeter quelque chose de soi pour sauver le <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> reste... +au risque d'y jeter tout, et d'y tomber soi-même tout entier?</p> + +<p>En conservant sur les Albigeois notre récit basé sur le poème orthodoxe +qu'a publié M. Fauriel et sur la Chronique en prose qu'on en a tirée au +quatorzième siècle, nous renvoyons à la savante histoire de M. Schmidt, +reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans les archives de +Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons impatiemment l'ouvrage de M. +N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire +écrite jusqu'ici sur le seul témoignage des persécuteurs (1860).]</p> + +<p>Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens du +Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur +impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute s'appliquent +à des sectes différentes<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>.</p> + +<p>Ainsi à côté de l'Église s'élevait une autre Église dont la Rome était +Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près de Toulouse, +en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. La Lombardie, la +France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été représentées par +leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la pratique des manichéens +d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement. L'Orient, la Grèce +byzantine, envahissaient définitivement l'Église occidentale. Les +Vaudois eux-mêmes, dont le rationalisme semble un fruit spontané de +l'esprit humain, avaient fait écrire leurs premiers livres par un +certain Ydros, qui, à en juger par son nom, doit aussi être un Grec. +Aristote et les Arabes entraient en même temps dans la science. Les +antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient. +L'empereur d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. Le roi +de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre, +Sanche-l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef des +Almohades. Richard Cœur-de-Lion se déclara frère d'armes du sultan +Malek-Adhel, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> et lui offrit sa sœur. Déjà Henri II avait +menacé le pape de se faire mahométan. On assure que Jean offrit +réellement aux Almohades d'apostasier pour obtenir leurs secours. Ces +rois d'Angleterre étaient étroitement unis avec le Languedoc et +l'Espagne. Richard donna une de ses sœurs au roi de Castille, l'autre +à Raimond VI. Il céda même à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les +prétentions de la maison de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les hérétiques, +les mécréants, s'unissaient, se rapprochaient de toutes parts. Des +coïncidences fortuites y contribuaient; par exemple, le mariage de +l'empereur Henri VI avec l'héritière de Sicile établit des +communications continuelles entre l'Allemagne, l'Italie et cette île +toute arabe. Il semblait que les deux familles humaines, l'européenne et +l'asiatique, allassent à la rencontre l'une de l'autre; chacune d'elles +se modifiait, comme pour différer moins de sa sœur. Tandis que les +Languedociens adoptaient la civilisation moresque et les croyances de +l'Asie, le mahométisme s'était comme christianisé dans l'Égypte, dans +une grande partie de la Perse et de la Syrie, en adoptant sous diverses +formes le dogme de l'incarnation<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>.</p> + +<p>Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et +l'inquiétude de son chef visible! Le pape avait depuis Grégoire VII +réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir. +Guindé à <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les +périls qui l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au +moyen âge, cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, +il y siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de celle +de Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux +rives du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il voyait +de là je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main à la +destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par +génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti +d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la +terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de +l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la +moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.</p> + +<p>Le pape était alors un Romain. Innocent III<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>. Tel péril, tel homme. +Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il +s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle <i>la +possession actuelle</i>; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait +croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, était le +défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; elle en +avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le demandeur, +c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y +prendre mal, dans son inexpérience, chicanant sur des textes, au lieu +d'invoquer l'équité. Qui lui eût <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> demandé ce qu'il voulait, il +était impossible de l'entendre; des voix confuses s'élevaient pour +répondre. Tous demandaient choses différentes. En politique, ils +attestaient la république antique. En religion, les uns voulaient +supprimer le culte, et revenir aux apôtres. Les autres remontaient plus +haut, et rentraient dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; +ou bien préféraient la stricte unité de l'islamisme. L'islamisme +avançait vers l'Europe; en même temps que Saladin reprenait Jérusalem, +les Almohades d'Afrique envahissaient l'Espagne, non avec des armées, +comme les anciens Arabes, mais avec le nombre et l'aspect effroyable +d'une migration de peuple. Ils 'étaient trois ou quatre cent mille à la +bataille de Tolosa. Que serait-il advenu du monde si le mahométisme eût +vaincu? On tremble d'y penser. Il venait de porter un fruit terrible: +l'ordre des Assassins. Déjà tous les princes chrétiens et musulmans +craignaient pour leur vie. Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, +avec l'ordre, et l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois +anglais étaient suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de +Richard, Conrad de Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de +Jérusalem, tomba sous leurs poignards, au milieu de sa capitale. +Philippe-Auguste affecta de se croire menacé, et prit des gardes, les +premiers qu'aient eus nos rois. Ainsi la crainte et l'horreur animaient +l'Église et le peuple; les récits effrayants circulaient. Les Juifs, +vivante image de l'Orient au milieu du christianisme, semblaient là pour +entretenir la haine des religions. Aux époques <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> de fléaux +naturels, de catastrophes politiques, ils correspondaient, disait-on, +avec les infidèles, et les appelaient. Riches sous leurs haillons, +retirés, sombres et mystérieux, ils prêtaient aux accusations de toute +espèce. Dans ces maisons toujours fermées, l'imagination du peuple +soupçonnait quelque chose d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient +des enfants chrétiens pour les crucifier à l'image de Jésus-Christ<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Go to footnote 447"><span class="smaller">[447]</span></a>. +Des hommes en butte à tant d'outrages pouvaient en effet être tentés de +justifier la persécution par le crime.</p> + +<p>Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du +peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela +remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi +faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que l'égoïsme +ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non, tout +indique qu'au treizième siècle ils étaient encore convaincus de leur +droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le +défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique +parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de +sectaires<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a>. Et <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent +III la tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore +l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de +l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des +dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait +l'église de Latran, près de tomber.</p> + +<p>Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil. +Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient de +nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses +prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII, +au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. Ceux +de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal, +d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer +tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses +canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le sacerdoce +par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le concentrèrent +dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient être nommés, +déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs jugements +réformés à Rome<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>. Là résidait l'Église elle-même, le trésor des +miséricordes et des vengeances; le pape, seul juge du juste et du vrai, +disposait souverainement du crime et de l'innocence, défaisait les rois, +et faisait les saints.</p> + +<p>Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> le roi +d'Angleterre et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. +L'empereur était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne +d'inonder périodiquement l'Italie<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>, puis de refluer, sans laisser +grande trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les +défilés du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en +Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de +Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits +impériaux. Quand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que leur roi +de Germanie, leur César, avait tous les droits de l'ancien empire +romain, il allait à Monza près Milan, au grand dépit des villes, prendre +la couronne de fer. Mais la campagne n'était pas belle, s'il ne poussait +jusqu'à Rome et ne se faisait couronner de la main du pape. Les choses +en venaient rarement jusque-là. Les barons allemands étaient bientôt +fatigués du soleil italien; ils avaient fait leur temps loyalement, ils +s'écoulaient peu à peu; l'empereur presque seul repassait, comme il +pouvait, les monts. Il emportait du moins une magnifique idée de ses +droits. Le difficile était de la réaliser. Les seigneurs allemands, qui +avaient écouté patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient guère +à leur chef de pratiquer ces leçons. Il en prit mal de l'essayer aux +plus grands empereurs, même à Frédéric-Barberousse. Cette idée <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> +d'un droit immense, d'une immense impuissance, toutes les rancunes de +cette vieille guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-être +le seul empereur en qui on ne retrouve rien de la débonnaireté +germanique. Il fut pour Naples et la Sicile, héritage de sa femme, un +conquérant sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonné +par sa femme, ou consommé de ses propres violences. Son fils, pupille du +pape Innocent III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des +Arabes, le plus terrible ennemi de l'Église.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et +son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa chaîne. +C'était justement alors le <i>Cœur-de-Lion</i>, l'Aquitain Richard, le +vrai fils de sa mère Éléonore, celui dont les révoltes la vengeaient des +infidélités d'Henri II. Richard et Jean son frère aimaient le Midi, le +pays de leur mère: ils s'entendaient avec Toulouse, avec les ennemis de +l'Église. Tout en promettant ou faisant la croisade, ils étaient liés +avec les musulmans.</p> + +<p>Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de Flandre +(1180), et dirigé par un Clément de Metz son gouverneur, et maréchal du +palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa mère et ses +oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait les Capétiens à +la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre étaient +descendus<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Go to footnote 451"><span class="smaller">[451]</span></a>. Le comte de <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> Flandre rendait au roi Amiens, +c'est-à-dire la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le +Valois et le Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la +Somme, on pouvait à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une +fois maître de la Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et +pouvait prendre la Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en +vain de ressaisir Amiens, en se confédérant avec les oncles du roi<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Go to footnote 452"><span class="smaller">[452]</span></a>. +Celui-ci employa l'intervention du vieil Henri II, qui craignait en +Philippe l'ami de son fils Richard, et il obtint encore que le comte de +Flandre rendrait une partie du Vermandois (Oise). Puis, quand le Flamand +fut près de partir pour la croisade, Philippe, soutenant la révolte de +Richard contre son père, s'empara des deux places si importantes du Mans +et de Tours; par l'une il inquiétait la Normandie et la Bretagne; par +l'autre, il dominait la Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les +trois grands archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les +métropoles de Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.</p> + +<p>La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le +trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui +lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenait +lui-même le <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> rival de Philippe, rival brillant qui avait tous +les défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux. +Le fils d'Éléonore était surtout célébré pour cette valeur emportée qui +s'est rencontrée souvent chez les méridionaux<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a>. À peine l'enfant +prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il donna, vendit, perdit, +gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent comptant, et partir pour +la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un trésor de cent mille +marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie. Ce n'était pas assez: +il vendit à l'évêque de Durham le Northumberland pour sa vie. Il vendit +au roi d'Écosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse suzeraineté qui +avait tant coûté à ses pères. Il donna à son frère Jean, croyant se +l'attacher, un comté en Normandie et sept en Angleterre; c'était près +d'un tiers du royaume. Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne +sacrifiait en Europe.</p> + +<p>La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II +avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné la +ruine de Jérusalem (1187). Ce malheur était pour les rois défunts un +péché énorme qui pesait sur leur âme, une tache à leur mémoire que leurs +fils semblaient tenus de laver. Quelque peu impatient que pût être +Philippe-Auguste d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui +devenait impossible de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé +cinquante ans auparavant la seconde <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> croisade, que devait-il +être de celle de Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre +sainte, pour ainsi dire, que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul +port qui pût recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les +communications avec l'Occident.</p> + +<p>Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prétendant au royaume de +Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la +malheureuse ville. Au milieu s'élevait le Saint-Sépulcre, et par-dessus +un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ. +Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des chrétiens +occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine et +criaient: «Malheur à moi<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>!»</p> + +<p>Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et +de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de +Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux +saints de l'islamisme<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>, originaires de l'Irak (Babylonie), avaient +fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, rivale et +ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks +s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient +l'interprétation, dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au +calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des +chefs militaires qui se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui +volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides, les +Assassins, <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> les esprits forts, les <i>phelassefé</i> ou philosophes, +furent poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis à mort, tout +comme les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions +ennemies, étrangères l'une à l'autre, s'accordaient à leur insu pour +proscrire à la même époque la liberté de la pensée. Nuhreddin était un +légiste, comme Innocent III; et son général, Salaheddin (Saladin) +renversa les schismatiques musulmans d'Égypte, pendant que Simon de +Montfort exterminait les schismatiques chrétiens du Languedoc.</p> + +<p>Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que les +enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des Assassins, +et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce barbare, le +Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au service d'une +toute petite dévotion<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Go to footnote 456"><span class="smaller">[456]</span></a>, nature humaine et généreuse qui s'imposait +l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse vérité, c'est qu'un +circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan pouvait naître +chevalier par la pureté du cœur et la magnanimité.</p> + +<p>Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une +part, il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer des +croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il +renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le +<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> roi Lusignan à la bataille de Tibériade<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Go to footnote 457"><span class="smaller">[457]</span></a>, et s'empara de +la ville sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une +manière frappante, avec la dureté des chrétiens d'Asie pour leurs +frères. Tandis que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs +de Jérusalem, Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du +siège à la délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient +entre les mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra pour +sa part deux mille.</p> + +<p>La France avait, presque seule, accompli la première croisade. +L'Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut +populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des +chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les +premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux +passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, l'empereur +Frédéric-Barberousse était déjà parti par le chemin de terre avec une +grande et formidable armée. Il voulait relever sa réputation militaire +et religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficultés +auxquelles avaient succombé Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure, +Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux et fatigué de tant de +malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs, +et des embûches du sultan <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> d'Iconium, sur lequel il remporta +une mémorable victoire<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Go to footnote 458"><span class="smaller">[458]</span></a>; mais ce fut pour périr sans gloire dans les +eaux d'une méchante petite rivière d'Asie. Son fils, Frédéric de Souabe, +lui survécut à peine un an; languissant et malade, il refusa d'écouter +les médecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se laissa mourir, +emportant la gloire de la virginité<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Go to footnote 459"><span class="smaller">[459]</span></a>, comme Godefroi de Bouillon.</p> + +<p>Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la +route de mer, avec des vues bien bien différentes. Dès la Sicile, les +deux amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de +Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des +Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la +croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople, puis +à Antioche. Le Gascon-Normand Richard eut de même envie de faire halte +dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait roi, n'avait pour +lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, qui réclamaient, au +nom de Constance, fille du dernier roi et femme de l'empereur. Tancrède +avait fait mettre en prison la veuve de son prédécesseur, qui était +sœur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas mieux demandé que de +venger cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il avait planté son drapeau +sur Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource que de gagner à tout prix +Philippe-Auguste, qui, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> comme suzerain de Richard, le força +d'ôter son drapeau. La jalousie en était venue au point qu'à entendre +les Siciliens, le roi de France les eût sollicités de l'aider à +exterminer les Anglais. Il fallut que Richard se contentât de vingt +mille onces d'or, que Tancrède lui offrit comme douaire de sa sœur; +il devait lui en donner encore vingt mille pour dot d'une de ses filles +qui épouserait le neveu de Richard. Le roi de France ne lui laissa pas +prendre tout seul cette somme énorme. Il cria bien haut contre la +perfidie de Richard, qui avait promis d'épouser sa sœur, et qui avait +amené en Sicile, comme fiancée, une princesse de Navarre. Il savait fort +bien que cette sœur avait été séduite par le vieil Henri II; Richard +demanda de prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. +Philippe prit sans scrupule l'argent et la honte.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de +l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se +trouvaient sa mère et sa sœur, et qui avait été jeté à la côte, +Richard ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans +difficulté, et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste +l'attendait déjà devant Acre, refusant de donner l'assaut avant +l'arrivée de son frère d'armes.</p> + +<p>Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui +vinrent successivement combattre dans cette arène du siège d'Acre<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Go to footnote 460"><span class="smaller">[460]</span></a>. +Cent vingt mille y périrent<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461" title="Go to footnote 461"><span class="smaller">[461]</span></a>; et ce n'était pas, comme à la première +croisade, <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou +serfs, mélange de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui +s'en allaient à l'aventure où les menait la fureur divine, l'œstre de +la croisade. Ceux-ci étaient des chevaliers, des soldats, la fleur de +l'Europe. Toute l'Europe y fut représentée, nation par nation. Une +flotte sicilienne était venue d'abord, puis les Belges, Frisons et +Danois; puis, sous le comte de Champagne, une armée de Français, Anglais +et Italiens; puis les Allemands, conduits par le duc de Souabe, après la +mort de Frédéric-Barberousse. Alors arrivèrent avec les flottes de +Gênes, de Pise, de Marseille, les Français de Philippe-Auguste, et les +Anglais, Normands-Bretons, Aquitains de Richard Cœur-de-Lion. Même +avant l'arrivée des deux rois, l'armée était si formidable, qu'un +chevalier s'écriait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire!</p> + +<p>D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les +princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de +l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la ville +d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin devaient +nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins qu'une +anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers toute +l'Europe jusqu'au cœur du pays des Francs<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Go to footnote 462"><span class="smaller">[462]</span></a>. Ce projet téméraire +eût <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le +faible empire grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au moment +même où quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la barrière de +l'Espagne et des Pyrénées.</p> + +<p>Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. Tout ce qu'on +savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne et la +féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu +grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent les +historiens arabes, avaient apporté des laves de l'Etna et les lançaient +dans les villes, <i>comme les foudres dardées contre les anges rebelles</i>. +Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le roi Richard +lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la colère, dont toute +la vie fut comme un accès de violence furieuse, s'acquit parmi les +Sarrasins un renom impérissable de vaillance et de cruauté. Lorsque la +garnison d'Acre eut été forcée de capituler, Saladin refusant de +racheter les prisonniers, Richard les fit tous égorger entre les deux +camps. Cet homme terrible n'épargnait ni l'ennemi, ni les siens, ni +lui-même. Il revient de la mêlée, dit un historien, tout hérissé de +flèches, semblable à une pelote couverte d'aiguilles<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Go to footnote 463"><span class="smaller">[463]</span></a>. Longtemps +encore après, les mères arabes faisaient taire leurs petits enfants en +leur nommant le roi Richard; et quand le cheval d'un Sarrasin bronchait, +le cavalier lui disait: Crois-tu donc avoir vu Richard +d'Angleterre<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Go to footnote 464"><span class="smaller">[464]</span></a>?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de résultat. +Toutes les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit, représentées +au siège d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun +combattait comme pour son compte, et tâchait de nuire aux autres, bien +loin de les seconder; les Génois, les Pisans, les Vénitiens, rivaux de +guerre et de commerce, se regardaient d'un œil hostile. Les Templiers +et les Hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains. Il y +avait dans le camp deux rois de Jérusalem, Gui de Lusignan soutenu par +Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat appuyé par Richard. La +jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. Étant tombé +malade, il l'accusait de l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié de +l'île de Chypre et de l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la croisade +et s'embarqua presque seul, laissant là les Français honteux de son +départ<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465" title="Go to footnote 465"><span class="smaller">[465]</span></a>. Richard, resté seul, ne réussit pas mieux; il choquait tout +le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arboré +leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le fossé. +Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre +Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où +il approchait de la <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> ville, le duc de Bourgogne l'abandonna +avec ce qui restait de Français. Dès lors tout était perdu; un chevalier +lui montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer, et ramena sa +cotte d'armes devant ses yeux, disant: «Seigneur, ne permettez pas que +je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la délivrer<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466" title="Go to footnote 466"><span class="smaller">[466]</span></a>.»</p> + +<p>Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe +s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais, c'est +vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople, partout +ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des prétextes +plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des chrétiens. +L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement diminué; les +miracles, les révélations qui ont signalé la première croisade, +disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition militaire, une +lutte de races autant que de religion; ce long siège est pour le moyen +âge comme un siège de Troie. La plaine d'Acre est devenue à la longue +une patrie commune pour les deux partis. On s'est mesuré, on s'est vu +tous les jours, on s'est connu, les haines se sont effacées. Le camp des +chrétiens est devenu une grande ville fréquentée par les marchands des +deux religions<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467" title="Go to footnote 467"><span class="smaller">[467]</span></a>. Ils se voient volontiers, ils dansent <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> +ensemble, et les ménestrels chrétiens associent leurs voix au son des +instrument arabes<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468" title="Go to footnote 468"><span class="smaller">[468]</span></a>. Les mineurs des deux partis, qui se rencontrent +dans leur travail souterrain, conviennent de ne pas se nuire. Bien plus, +chaque parti en vient à se haïr lui-même plus que l'ennemi. Richard est +moins ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste, et Saladin déteste les +Assassins et les Alides plus que les chrétiens<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469" title="Go to footnote 469"><span class="smaller">[469]</span></a>.</p> + +<p>Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses +affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il +semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la +chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée, +s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne +point nuire à son rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour +demander au pape d'être délié de son serment<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470" title="Go to footnote 470"><span class="smaller">[470]</span></a>. Il entre en France à +temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il +<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> oblige sa fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en +laisser une partie comme douaire à sa veuve; mais il garde pour lui-même +l'Artois et Saint-Omer, en mémoire de sa femme Isabelle de Flandre. +Cependant, il excite les Aquitains à la révolte, il encourage le frère +de Richard à se saisir du trône. Les renards font leur main, dans +l'absence du lion. Qui sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer +ou prendre. Il fut pris en effet, pris par des chrétiens, en trahison. +Ce même duc d'Autriche qu'il avait outragé, dont il avait jeté la +bannière dans les fossés de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant +incognito sur ses terres, et le livra à l'empereur Henri VI<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471" title="Go to footnote 471"><span class="smaller">[471]</span></a>. +C'était le droit du moyen âge. L'étranger qui passait sur les terres du +seigneur sans son consentement lui appartenait. L'empereur ne s'inquiéta +pas du privilège de la croisade. Il avait détruit les Normands de +Sicile, il trouva bon d'humilier, ceux d'Angleterre. D'ailleurs Jean et +Philippe-Auguste lui offraient autant d'argent que Richard en eût donné +pour sa rançon. Il l'eût gardé sans doute; mais la vieille Éléonore, le +pape, les seigneurs allemands eux-mêmes, lui firent honte de retenir +prisonnier le héros de la croisade. Il ne le lâcha toutefois qu'après +avoir exigé de lui une énorme rançon de cent cinquante mille <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> +marcs d'argent; de plus, il fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête, +Richard lui fît hommage, dans une diète de l'Empire. Henri lui concéda +en retour le titre dérisoire du royaume d'Arles. Le héros revint chez +lui (1194), après une captivité de treize mois, roi d'Arles, vassal de +l'Empire et ruiné. Il lui suffit de paraître pour réduire Jean et +repousser Philippe. Ses dernières années s'écoulèrent sans gloire dans +une alternative de trêves et de petites guerres. Cependant les comtes de +Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de Champagne et de Blois étaient pour +lui contre Philippe. Il périt au siège de Chaluz, dont il voulait forcer +le seigneur à lui livrer un trésor (1199)<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472" title="Go to footnote 472"><span class="smaller">[472]</span></a>. Jean lui succéda, +quoiqu'il eût désigné pour son héritier le jeune Arthur, son neveu, duc +de Bretagne.</p> + +<p>Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands +vassaux étaient jaloux de son agrandissement; et il s'était imprudemment +brouillé avec le pape, dont l'amitié avait élevé si haut sa maison. +Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir +d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la +jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de +son père, il la répudia pour épouser Agnès de Méranie de la maison de +Franche-Comté. Ce malheureux <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> divorce, qui le brouilla +plusieurs années avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit +spectateur immobile et impuissant des grands événements qui se passèrent +alors, de la mort de Richard et de la quatrième croisade.</p> + +<p>Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où +avait échoué leur héros, Richard Cœur-de-Lion. Cependant, l'impulsion +donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les politiques +essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI prêcha lui-même +l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier la captivité de +Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les princes allemands +prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par Constantinople, +d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui leur persuadait +que la Sicile était le véritable chemin de la terre sainte. Il en tira +un puissant secours pour conquérir ce royaume dont sa femme était +héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien, arabe, était +d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit maître qu'en +faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme elle-même +l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri, nourri par les +juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des Césars, comptait +se faire un point de départ pour envahir l'empire grec, comme avait fait +Robert Guiscard, puis revenir en Italie, et réduire le pape au niveau du +patriarche de Constantinople.</p> + +<p>Cette conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la suite, +l'effet imprévu de la quatrième <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> croisade. La mort de Saladin, +l'avènement d'un jeune pape, plein d'ardeur (Innocent III), semblaient +ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarmée de +sa puissance. La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout +populaire dans le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être +roi de Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix, +et avec lui la plupart de ses vassaux; ce puissant seigneur était à lui +seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux +son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de +cette grande expédition, le premier historien de la France en langue +vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait +raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades. Les +seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les comtes de +Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les Dampierre, les +Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait de la terre +sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au nom des +chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au Hainaut, à la +Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de Champagne, se +trouva, par la mort prématurée de celui-ci, le chef principal de la +croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient trop d'affaires; +l'Empire était divisé entre deux empereurs.</p> + +<p>On ne songeait plus à prendre la route de terre. On connaissait trop +bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré les Latins qui se +trouvaient à Constantinople<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473" title="Go to footnote 473"><span class="smaller">[473]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> et essayé de faire périr à +son passage l'empereur Frédéric-Barberousse. Pour faire le trajet par +mer, il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vénitiens<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474" title="Go to footnote 474"><span class="smaller">[474]</span></a>. Ces +marchands profitèrent du besoin des croisés, et n'accordèrent pas à +moins de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils voulurent +être associés à la croisade, en fournissant cinquante galères. Avec +cette petite mise, ils stipulaient la moitié des conquêtes. Le vieux +doge Dandolo, octogénaire et presque aveugle, ne voulut remettre à +personne la direction d'une entreprise qui pouvait être si profitable à +la république et déclara qu'il monterait lui-même sur la flotte<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475" title="Go to footnote 475"><span class="smaller">[475]</span></a>. Le +marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre prince, qui avait fait +les guerres saintes, et dont le frère Conrad s'était illustré par la +défense de Tyr, fut chargé du commandement en chef, et promit d'amener +les Piémontais et les Savoyards.</p> + +<p>Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur +déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient +pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait +emporté; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs +que la somme ne fût complète<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476" title="Go to footnote 476"><span class="smaller">[476]</span></a>. Alors l'excellent doge <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> +intercéda, et remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir à +la rigueur dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croisés +s'acquittassent en assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la +ville de Zara, en Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des +Vénitiens, pour reconnaître le roi de Hongrie. Le roi de Hongrie avait +lui-même pris la croix; c'était mal commencer la croisade que d'attaquer +une de ses villes. Le légat du pape eut beau réclamer, le doge lui +déclara que l'armée pouvait se passer de ses directions, prit la croix +sur son bonnet ducal, et entraîna les croisés devant Zara<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477" title="Go to footnote 477"><span class="smaller">[477]</span></a>, puis +devant Trieste. Ils conquirent, pour leurs bons amis de Venise, presque +toutes les villes de l'Istrie.</p> + +<p>Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à +cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille, une +aventure inespérée et la plus étrange du monde». Un jeune prince grec, +fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient embrasser +les genoux des croisés, et leur promettre des avantages immenses, s'ils +veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous riches à jamais, +l'Église grecque se soumettra au pape, et l'empereur rétabli les aidera +de tout son pouvoir à reconquérir Jérusalem. Dandolo est le premier +touché de l'infortune du prince. Il décida les croisés à <i>commencer la +croisade par Constantinople</i>. En vain le pape lança l'interdit, en vain +Simon de Montfort et <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> plusieurs autres<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478" title="Go to footnote 478"><span class="smaller">[478]</span></a> se séparèrent d'eux +et cinglèrent vers Jérusalem. La majorité suivit les chefs, Beaudoin et +Boniface, qui se rangeaient à l'avis des Vénitiens.</p> + +<p>Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés croyaient +faire œuvre sainte en lui soumettant l'Église grecque malgré lui. +L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs ne pouvaient +plus croître. La vieille guerre religieuse, commencée par Photius au +neuvième siècle<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479" title="Go to footnote 479"><span class="smaller">[479]</span></a>, avait repris au onzième (vers l'an 1053)<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480" title="Go to footnote 480"><span class="smaller">[480]</span></a>. +Cependant l'opposition commune contre les mahométans, qui menaçaient +Constantinople, semblait devoir amener une réunion. L'empereur +Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les légats du +pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans le langage de +leurs adversaires ils crurent n'entendre que des blasphèmes, et, des +deux côtés l'horreur augmenta. Ils se quittèrent en consacrant la +rupture des deux Églises par une excommunication mutuelle (1054).</p> + +<p>Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les +Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines +nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent la +brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison des +Grecs. À chaque croisade, les Francs <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> qui passaient par +Constantinople délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et ils +l'auraient fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de +Louis-le-Jeune. Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si terrible +sous le tyran Andronic, les Latins établis à Constantinople furent +enveloppés dans un même massacre (avril 1182)<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481" title="Go to footnote 481"><span class="smaller">[481]</span></a>. L'intérêt du +commerce en ramena un grand nombre sous les successeurs d'Andronic, +malgré le péril continuel. C'était au sein même de Constantinople une +colonie ennemie, qui appelait les Occidentaux et devait les seconder, si +jamais ils tentaient un coup de main sur la capitale de l'empire grec. +Entre tous les Latins, les seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient +cette grande chose. Concurrents des Génois pour le commerce du Levant, +ils craignaient d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom de +Constantinople et des précieuses richesses enfermées dans ses murs où +l'empire romain s'était réfugié, sa position dominante entre l'Europe et +l'Asie promettait à qui pourrait la prendre le monopole du commerce et +la domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient +autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur du +patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan +Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> contribuer +toute la Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur +Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas, +bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la croisade, +assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune Alexis ne fit +qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il, un flot sur un +flot.»</p> + +<p>Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et brutale +qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les motifs des +Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire qu'ils +attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette prodigieuse +Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises innombrables, +qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés, lorsqu'ils virent ces +myriades d'hommes sur les remparts, ils ne purent se défendre de quelque +émotion: «Et sachez, dit Villehardouin, que il ne ot si hardi cui le +cuer ne frémist... Chacun regardoit ses armes... que par tems en aront +mestier.»</p> + +<p>La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée. +Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les +Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait +négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents +bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun +contre la flotte latine; aucun n'essaya de descendre le courant pour y +jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage, +magnifiquement armés, mais au premier signe <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> des croisés ils +s'évanouirent<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482" title="Go to footnote 482"><span class="smaller">[482]</span></a>. Dans la réalité, cette cavalerie légère n'eût pu +soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville n'avait +que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes troupes, je +parle de la garde varangienne, composée de Danois et de Saxons, réfugiés +d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise. La rivalité +commerciale et politique armait partout les Pisans contre les Vénitiens.</p> + +<p>Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent +forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard +de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge +s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallut perdre cet +avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette +cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même, l'empereur +désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur, le vieil +Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer triomphants dans +Constantinople.</p> + +<p>Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel +empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en +ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient, +menaçaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manières, +et l'empereur lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux +dés avec le prince Alexis, ils le coiffèrent <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> d'un bonnet de +laine ou de poil. Ils choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et +se scandalisaient de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une +mosquée ou une synagogue, ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se +défendirent. Le feu fut mis à quelques maisons; l'incendie gagna, il +embrasa la partie la plus peuplée de Constantinople, dura huit jours et +s'étendit sur une surface d'une lieue.</p> + +<p>Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva +contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de calamités. +La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les sénateurs. Il +fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens qui, ce semble, +eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des murs, et +attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans cette ville +immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur convenait-il de +laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour rentrer en ennemis +dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet mis à mort, et remplacé +par un prince de la maison royale, Alexis Murzuphle, qui se montra digne +des circonstances critiques où il acceptait l'empire. Il commença par +repousser les propositions captieuses des Vénitiens, qui offraient +encore de se contenter d'une somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné +et rendu odieux au peuple, comme son prédécesseur. Murzuphle leva de +l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des vaisseaux, et par deux +fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le péril était grand pour les +Latins. Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une +<span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> armée. Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs +ne purent soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment +terrible, un chevalier latin, qui renversait tout devant lui, leur parut +haut de cinquante pieds<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483" title="Go to footnote 483"><span class="smaller">[483]</span></a>.</p> + +<p>Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils +défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des vierges +et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée. Telle fut +l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été ajoutés à la +part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il resta aux +Francs cinq cent mille marcs<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484" title="Go to footnote 484"><span class="smaller">[484]</span></a>. Un nombre innombrable de monuments +précieux, entassés dans Constantinople, depuis que l'empire avait perdu +tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se les +disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour +détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une +prostituée chanta et dansa dans la chaire du patriarche<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485" title="Go to footnote 485"><span class="smaller">[485]</span></a>. Les +barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils vinrent au +tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> surprise que le +législateur était encore tout entier dans son tombeau.</p> + +<p>À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de Justinien, +et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux Dandolo. +Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent; il ne leur convenait pas de +donner à une famille ce qui était à la république. Pour la gloire de +restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils voulaient, ces +marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une longue chaîne de +comptoirs, qui leur assurât toute la route de l'Orient. Ils prirent pour +eux les rivages et les îles; de plus, trois des huit quartiers de +Constantinople, avec le titre bizarre de <i>seigneurs d'un quart et demi +de l'empire grec</i><a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486" title="Go to footnote 486"><span class="smaller">[486]</span></a>.</p> + +<p>L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre, +descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de +Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie de +l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée en +fiefs.</p> + +<p>Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape. +Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un +grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié +par le succès une guerre condamnée du saint-siège. L'union des deux +Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté, avait été +consommé par des hommes frappés de l'interdit. Il ne restait au pape +qu'à réformer <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> sa sentence et pardonner à ces conquérants qui +voulaient bien demander pardon. La tristesse d'Innocent III est visible +dans sa réponse à l'empereur Beaudoin. Il se compare au pêcheur de +l'Évangile, qui s'effraye de la pêche miraculeuse; puis il prétend +audacieusement qu'il est pour quelque chose dans le succès; qu'il a, lui +aussi, <i>tendu le filet</i>: «Hoc unum audacter affirmo, qui laxavi retia in +capturam<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487" title="Go to footnote 487"><span class="smaller">[487]</span></a>.» Mais il était au-dessus de sa toute-puissance de +persuader une telle chose, de faire que ce qu'il avait dit n'eût pas été +dit, qu'il eût approuvé ce qu'il avait désapprouvé. La conquête de +l'empire grec ébranlait son autorité dans l'Occident plus qu'elle ne +retendait dans l'Orient.</p> + +<p>Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands qu'on +eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins encore que +le royaume latin de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira +d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence; ses +mœurs et sa langue, déjà portées si loin par la première croisade, se +répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le roi de +Macédoine, étaient cousins du roi de France. Le comte de Blois eut le +duché de Nicée; le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, près +d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin, réunit les +offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore après +la chute de l'empire latin de <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Constantinople, vers 1300, le +Catalan Montaner nous assure que dans la principauté de Morée et le +duché d'Athènes, «on parlait français aussi bien qu'à Paris<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488" title="Go to footnote 488"><span class="smaller">[488]</span></a>».</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> CHAPITRE VII<br> +SUITE.</h3> + +<p class="chaptitle">Ruine de Jean.—Défaite de l'empereur.—Guerre des Albigeois.—Grandeur + du roi de France. (1204-1222.)</p> + +<p>Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux +Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde. +L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat; elle +est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour arbitre. +Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de reprendre une +épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne sont pas si +dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les Manichéens en Languedoc +et aux Pyrénées. Tout le littoral de la France sur les deux mers, semble +prêt à se détacher de l'Église. Le rivage de la Méditerranée et celui de +l'Océan obéissent à deux princes d'une foi douteuse, les rois d'Aragon +et d'Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l'hérésie, +Béziers, Carcassonne, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> Toulouse, où le grand concile des +Manichéens s'est assemblé.</p> + +<p>Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guyenne, voisin, et +aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et +le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était +préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne +s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils +achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni +dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources +et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois +n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité violente, qui +augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse, +et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces troupes qui +ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution +duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des mercenaires, +c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie normande; continuer +à s'en servir, c'était marcher dans une route de perdition certaine. Le +roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des deux races qui +divisaient l'île; Normands et Saxons devaient finir par s'entendre pour +l'abaissement de la royauté; la perte des provinces françaises devait +être le premier résultat de cette révolution.</p> + +<p>Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina +l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres, +disait-il, si je pouvais <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> trouver un acheteur<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489" title="Go to footnote 489"><span class="smaller">[489]</span></a>.» D'une mer +à l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490" title="Go to footnote 490"><span class="smaller">[490]</span></a>. Il +fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée +par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut +guerroyer le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son départ, il +le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné le présent, +il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver un homme qui +voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son successeur, bon +ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance condamné à une +pauvreté irrémédiable, à une incurable impuissance.</p> + +<p>Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles +ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus +loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait +la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie +de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et +l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi les +droits de duché d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient ensemble, bon +gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi d'Angleterre avait +toujours pour lui quelqu'une de ces provinces continentales. Le Normand +Guillaume et ses deux premiers successeurs purent compter sur la +Normandie, Henri II sur les Angevins, ses compatriotes; Richard +Cœur-de-Lion <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> plut généralement aux Poitevins, aux +Aquitains, compatriotes de sa mère, Éléonore de Guyenne. Il releva la +gloire des méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il faisait +des vers en leur langue, il les avait en foule autour de lui: son +principal lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces +diverses populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles +s'apercevaient qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi, +séparé d'elles par tant d'intérêts différents, était en réalité un +prince étranger. La fin du règne de Richard acheva de désabuser les +sujets continentaux de l'Angleterre.</p> + +<p>Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les +revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui +fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un pays +tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue Richard? +Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui firent signer +la Grande Charte; il se rejeta sur l'Église, elle le déposa. Le pape et +son protégé, le roi de France, profitèrent de sa ruine. Le roi +d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer la Normandie, +la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser.</p> + +<p>Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais se trouva +provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son neveu. +Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de Jean, avait +été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un libérateur et un +vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> baptisé du nom +national d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille +Éléonore seule tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour +l'unité de l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait divisé<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491" title="Go to footnote 491"><span class="smaller">[491]</span></a>. +Arthur en effet faisait bon marché de cette unité: il offrait au roi de +France de lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût la Bretagne, le +Maine, la Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean eût été +réduit à l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses +garnisons dans les meilleures places d'Arthur, et, n'espérant pas s'y +maintenir, il les démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son +allié, se tourna de nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la +France, envahit le Poitou et assiégea sa grand'mère Éléonore dans +Mirebeau. Ce n'était pas chose nouvelle dans cette race de voir les fils +armés contre leurs parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa +mère, défit Arthur et le prit avec la plupart des grands seigneurs de +son parti. Que devint le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais. +Mathieu Paris prétend que Jean, qui l'avait bien traité d'abord, fut +alarmé des menaces et de l'obstination du jeune Breton; «Arthur +disparut, dit-il, et Dieu veuille qu'il en ait été autrement que ne le +rapporte la malveillante renommée!» Mais Arthur avait excité trop +d'espérances pour que l'imagination des peuples se soit résignée à cette +incertitude. On assura que Jean l'avait fait périr. On ajouta bientôt +qu'il l'avait tué de <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> sa propre main. Le chapelain de +Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean prit Arthur dans +un bateau, qu'il lui donna lui-même deux coups de poignard, et le jeta +dans la rivière, à trois milles du château de Rouen<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492" title="Go to footnote 492"><span class="smaller">[492]</span></a>. Les Bretons +rapprochaient de leur pays le lieu de la scène; ils la plaçaient près de +Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres qui présentent un précipice +tout le long de l'Océan. Ainsi allait la tradition grandissant de détail +et d'intérêt dramatique. Enfin dans la pièce de Shakespeare, Arthur est +un tout jeune enfant sans défense, dont les douces et innocentes paroles +désarment le plus farouche assassin.</p> + +<p>Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il +avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les +infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour +se préserver de ses émissaires<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493" title="Go to footnote 493"><span class="smaller">[493]</span></a>. Il exploita contre Jean le bruit de +la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il +assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de France, la +cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans de Charlemagne. +Déjà il l'y avait appelé pour se justifier d'avoir enlevé au comte de la +Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il +lui fut refusé. Condamné sans être entendu, il leva une armée en +Angleterre et en Irlande, employant les dernières violences pour forcer +les barons de le suivre, <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> jusqu'à saisir les biens de ceux qui +refusaient, à d'autres, le septième de leur revenu. Tout cela ne servit +de rien. Ils s'assemblèrent, mais une fois réunis à Portsmouth, ils lui +firent déclarer par l'archevêque Hubert qu'ils étaient décidés à ne +point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre? La plupart, +quoique Normands d'origine, étaient devenus étrangers à la Normandie. +Ils ne se souciaient pas de se battre pour fortifier leur roi contre +eux, et le mettre à même de réduire ses sujets insulaires avec ceux du +continent.</p> + +<p>Jean s'était aussi adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la +paix et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, <i>non du fief, +mais du péché</i><a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494" title="Go to footnote 494"><span class="smaller">[494]</span></a>. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de +la Normandie (1204). Jean, lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils +n'avaient aucun secours à attendre. Il s'était plongé en désespéré dans +les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, et +avant de répondre, il voulut achever la partie. «Il dînait tous les +jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil du +matin jusqu'à l'heure du repas<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495" title="Go to footnote 495"><span class="smaller">[495]</span></a>.» Cependant, s'il n'agissait point +lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de France. +Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il s'entendait +d'une part avec les <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Flamands, de l'autre avec les seigneurs du +midi de la France, et élevait à sa cour son autre neveu, fils du comte +de Toulouse.</p> + +<p>Ce comte, le roi d'Aragon, et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le +Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à +peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce +côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires +isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre l'Église. +Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était +une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir leur tonsure en +public<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496" title="Go to footnote 496"><span class="smaller">[496]</span></a>. Ceux qui se résignaient à porter la robe cléricale, +c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient +prendre pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu'un +missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des cris de +dérision. La sainteté, l'éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient +hué saint Bernard<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497" title="Go to footnote 497"><span class="smaller">[497]</span></a>.</p> + +<p>La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée; +elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur +concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans doute +leur Rome, et son Capitole eût remplacé l'autre. L'église nouvelle +envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation éclatait dans les +pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en Picardie, en Flandre, +en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> aux +portes de Rome, à Viterbe. Les populations du Nord voyaient parmi elles +les soldats mercenaires, les <i>routiers</i>, pour la plupart au service +d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on racontait de l'impiété du Midi. Ils +venaient partie du Brabant, partie de l'Aquitaine; le Basque Marcader +était l'un des principaux lieutenants de Richard Cœur-de-Lion. Les +montagnards du Midi, qui aujourd'hui descendent en France ou en Espagne +pour gagner de l'argent par quelque petite industrie, en faisaient +autant au moyen âge, mais alors la seule industrie était la guerre. Ils +maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs +femmes des vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient +chanter la messe par dérision. C'était encore un de leurs plaisirs de +salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les +jambes, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers +étaient chers aux princes, précisément à cause de leur impiété, qui les +rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier, +inspiré de la Vierge Marie, forma l'association des <i>capuchons</i> pour +l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple, +fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix +mille<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498" title="Go to footnote 498"><span class="smaller">[498]</span></a>.</p> + +<p>Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient +jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui rapprochèrent +l'Orient et l'Occident; eurent aussi pour effet de révéler à l'Europe +<span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à l'autre sous +l'aspect le plus choquant; esprit mercantile plus que chevaleresque, +dédaigneuse opulence<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499" title="Go to footnote 499"><span class="smaller">[499]</span></a>, élégance et légèreté moqueuse, danses et +costumes moresques, figures sarrasines. Les aliments mêmes étaient un +sujet d'éloignement entre les deux races; les mangeurs d'ail, d'huile et +de figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang moresque et juif, +et le Languedoc leur semblait une autre Judée.</p> + +<p>L'Église du treizième siècle se fit une arme de ces antipathies de races +pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des +infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les +bénédictins de Cîteaux.</p> + +<p>Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint Benoît; +mais cet ordre était tout un peuple; au onzième siècle, se forma un +ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation +bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire +VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une réforme<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500" title="Go to footnote 500"><span class="smaller">[500]</span></a>. +Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première croisade. +Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et vineuse +Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de saint +Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle primitive de +saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit blanc, +déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et seraient +<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours +à s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus +les Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent. +Ils eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze cents de +femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé l'abbé des abbés. Ils étaient +déjà si riches, vingt ans après leur institution, que l'austérité de +saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne pour fonder +Clairvaux. Les moines de Cîteaux étaient alors les seuls moines pour le +peuple. On les forçait de monter en chaire et de prêcher la croisade. +Saint Bernard fut l'apôtre de la seconde, et le législateur des +Templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de Portugal, +Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis, relevaient de Cîteaux et +lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient ainsi leur +influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes des deux +Bourgognes lui donnaient des rois.</p> + +<p>Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la discipline, +presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de +bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre-le-Venérable y +avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux corrompue conserva, +dans la richesse et le luxe, la dureté de son institution primitive. +Elle resta animée du génie sanguinaire des croisades, et continua de +prêcher la foi en négligeant les œuvres. Plus même l'indignité des +prédicateurs rendait leurs paroles vaines et stériles, plus ils +s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> d'effet de leur +éloquence à ceux qui sur leurs mœurs jugeaient leur doctrine. Furieux +d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple n'en faisait +que rire.</p> + +<p>Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un magnifique +appareil pour aller en Languedoc travailler à la conversion des +hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, l'évêque d'Osma et +l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, n'hésitèrent point à +leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient l'effet de leurs +discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut marcher contre les +fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous ne les réduirez point +par des paroles.» Les Cisterciens descendirent de leurs montures et +suivirent les deux Espagnols.</p> + +<p>Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un +Durando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent III +la permission de former une confrérie des <i>pauvres catholiques</i>, où +pussent entrer les <i>pauvres de Lyon</i>, les Vaudois. La croyance +différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On +espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les mœurs des +Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des +catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le +zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint suspect aux +évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.</p> + +<p>En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> furent +autorisés par le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce +Dominique, ce terrible fondateur de l'inquisition, était un noble +Castillan<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501" title="Go to footnote 501"><span class="smaller">[501]</span></a>. Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui +s'allie si souvent au fanatisme<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502" title="Go to footnote 502"><span class="smaller">[502]</span></a>. Lorsqu'il étudiait à Palencia, une +grande famine régnant dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses +livres, pour secourir les pauvres.</p> + +<p>L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de +saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit en +France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié profonde +tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel château, en +Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente ans<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503" title="Go to footnote 503"><span class="smaller">[503]</span></a>. Les +petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit d'ignorance couvrait ce +pays, et les bêtes de la forêt du Diable s'y promenaient +librement<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504" title="Go to footnote 504"><span class="smaller">[504]</span></a>.»</p> + +<p>D'abord, l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait +l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près +Montréal, pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout ce +qu'il possédait; et entendant dire à une femme que <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> si elle +quittait les Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se +vendre comme esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.</p> + +<p>Tout ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou de logique +n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser; d'ailleurs, +l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit aux paroles +de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à l'un d'eux, +Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du Languedoc: les +habitants l'auraient tué. Pour lui, ils ne mirent point les mains sur sa +personne; ils se contentaient de lui jeter de la boue; ils lui +attachaient, dit un de ses biographes, de la paille derrière le dos. +L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria: «Seigneur, abaisse +ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur ouvrir les +yeux<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505" title="Go to footnote 505"><span class="smaller">[505]</span></a>.»</p> + +<p>On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la +catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical, +il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de sang<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506" title="Go to footnote 506"><span class="smaller">[506]</span></a>. Le +comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194, +porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis +de sa famille, les rois d'Aragon comtes de basse Provence, et les rois +d'Angleterre ducs de Guyenne, il ne craignait plus rien et ne gardait +aucun ménagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute Provence, il +se servit constamment <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> de ces routiers que proscrivait +l'Église<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507" title="Go to footnote 507"><span class="smaller">[507]</span></a>. Il poussa la guerre sans distinguer les terres laïques ou +ecclésiastiques, sans égard au dimanche ou au carême, chassa des évêques +et s'entoura d'hérétiques et de juifs<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508" title="Go to footnote 508"><span class="smaller">[508]</span></a>.</p> + +<p>Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, quand +il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa ruine. +Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre, souscrivît avec ses +ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques, et ouvrît +ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, fut excommunié, et se +soumit; mais il cherchait à éluder l'exécution de ses promesses. Le +moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait sa +perfidie; le prince, peu habitué à de telles paroles, laissa échapper +des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles peut-être que +celles d'Henri II contre Thomas à Becket. L'effet fut le même; le +dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur +tombât sans effet; ceux qu'il nourrissait à sa table croyaient lui +appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un +chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le +poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte +de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la sœur +étaient hérétiques.</p> + +<p>Tel fut le commencement de cette épouvantable <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> tragédie (1208). +Innocent III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et de +la soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le nord de +la France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople avait +habitué les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les chrétiens. +Ici la proximité était tentante; il ne s'agissait point de traverser les +mers: on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas pillé les riches +campagnes, les cités opulentes du Languedoc. L'humanité aussi était mise +en jeu pour rendre les âmes cruelles; le sang du légat réclamait, +disait-on, le sang des hérétiques<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509" title="Go to footnote 509"><span class="smaller">[509]</span></a>.</p> + +<p>La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de +toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de +l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le plus +riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence, +maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis Maguelonne; +le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi d'Aragon le +Gévaudan, pour dot de leurs sœurs. Duc de Narbonne, il était suzerain +de Nîmes, Béziers, Uzès, et des comtés de Foix et Comminges dans les +Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas partout exercée au +même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de l'alliance du comte de +Foix, refusait de dépendre de Toulouse. Toulouse <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> elle-même +était une sorte de république. En 1202, nous voyons les consuls de cette +cité faire la guerre en l'absence de Raymond VI aux chevaliers de +l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour +médiateur. Sous son père, Raymond V, les commencements de l'hérésie +avaient été accompagnés d'un tel essor d'indépendance politique, que le +comte lui-même sollicita les rois de France et d'Angleterre +d'entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte +de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade, mais sous Raymond VI, et à +ses dépens.</p> + +<p>Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, etc., +où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué d'unir tout +le Midi contre l'Église et de lui donner un chef, s'il eût frappé +d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses soumissions, +l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout son peuple, reçut +des mains des prêtres la flagellation dans l'église même où Pierre de +Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire passer devant le +tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il se chargeait de +conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite des hérétiques, lui +qui les aimait dans le cœur, de les mener sur les terres de son +neveu, le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans la protection +qu'il leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa ruine en prêtant +la main à celle de ses voisins, et se déshonorait pour vivre un jour de +plus.</p> + +<p>Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance et +s'était enfermé dans Carcassonne, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> lorsqu'arriva du côté du +Rhône la principale armée des croisés; d'autres venaient par le Velay, +d'autres par l'Agénois. «Et fut tant grand le siège, tant de tentes que +de pavillons, qu'il semblait que tout le monde y fût réuni<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510" title="Go to footnote 510"><span class="smaller">[510]</span></a>.» +Philippe-Auguste n'y vint pas: <i>il avait à ses côtés deux grands et +terribles lions</i><a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511" title="Go to footnote 511"><span class="smaller">[511]</span></a>, le roi Jean et l'empereur Othon, le neveu de +Jean. Mais les Français y vinrent, si le roi n'y vint pas<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512" title="Go to footnote 512"><span class="smaller">[512]</span></a>: à leur +tête, les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun, +Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de +Saint-Pol, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule +de seigneurs. Le plus puissant était le duc de Bourgogne. Les +Bourguignons savaient le chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout +dans les croisades d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de +Cîteaux était nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains, +voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune +province ne fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus +vaillants que l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui +construisait les machines et dirigeait les sièges, fut un légiste, +maître Théodise, archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui +encore qui fit, à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés +(1215)<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513" title="Go to footnote 513"><span class="smaller">[513]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, +celui qui a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de +Montfort, du chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des +Montfort semble avoir été possédée d'une ambition atroce. Ils +prétendaient descendre ou d'un fils du roi Robert, ou des comtes de +Flandre, issus de Charlemagne. Leur grand'mère Bertrade, qui laissa son +mari, le comte d'Anjou, pour le roi Philippe I<sup>er</sup>, et les gouverna +l'un et l'autre en même temps, essaya d'empoisonner son beau-fils, +Louis-le-Gros, et de donner la couronne à ses fils. Louis eut pourtant +confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux qui lui donna, dit-on, après sa +défaite de Brenneville, le conseil d'appeler à son secours les milices +des communes sous leurs bannières paroissiales. Au treizième siècle, +Simon de Montfort, dont nous allons parler, faillit être roi du Midi. +Son second fils, cherchant en Angleterre la fortune qu'il avait manquée +en France, combattit pour les communes anglaises et leur ouvrit l'entrée +du parlement. Après avoir eu dans ses mains le roi et le royaume, il fut +vaincu et tué. Son fils (petit-fils du célèbre Montfort, chef de la +croisade des Albigeois) le vengea en égorgeant, en Italie, au pied des +autels, le neveu du roi d'Angleterre qui venait de la terre sainte<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514" title="Go to footnote 514"><span class="smaller">[514]</span></a>. +Cette <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> action perdit les Montfort, on prit en horreur cette +race néfaste, dont le nom s'attachait à tant de tragédies et de +révolutions.</p> + +<p>Simon de Montfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, était +déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans les guerres à outrance +des Templiers et des Assassins. À son retour de la terre sainte, il +trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui partait, mais il +refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape et sauva l'abbé de +Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie il lut aux croisés la +défense du pontife. Cette action signala Montfort et prépara sa +grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible exécuteur des +décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques. Raymond VI l'avouait, +lui dont Montfort avait fait la ruine<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515" title="Go to footnote 515"><span class="smaller">[515]</span></a>. Sans parler de son courage, +de ses mœurs sévères et de son invariable confiance en Dieu, il +montrait aux moindres des siens des égards bien nouveaux dans les +croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé, sur leurs chevaux, +une rivière grossie par l'orage, les piétons, les faibles, ne pouvaient +passer; Montfort repassa à l'instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers, +et resta avec les pauvres gens, en grand péril d'être attaqué par +l'ennemi<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516" title="Go to footnote 516"><span class="smaller">[516]</span></a>. On <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> lui tint compte aussi dans cette guerre +horrible d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on repoussait d'une +place, et d'avoir fait respecter l'honneur des femmes prisonnières. Sa +femme, à lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas indigne de lui; +lorsque la plupart des croisés eurent abandonné Montfort, elle prit la +direction d'une nouvelle armée et l'amena à son époux.</p> + +<p>L'armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Cîteaux et +par l'évêque même de la ville, qui avait dressé la liste de ceux qu'il +désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et, voyant +les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le +surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs +ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les +chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la +ville pêle-mêle avec les assiégés et s'en trouvèrent maîtres. Le seul +embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les +tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à +lui<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517" title="Go to footnote 517"><span class="smaller">[517]</span></a>.»</p> + +<p>«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant +hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire: les prêtres +de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde +fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses +habits, ni clerc qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant de +l'épée. Un tant <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> seulement n'en put échapper. Ces meurtres et +tueries furent la plus grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La +ville fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté +et brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y demeura chose +vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'était pas +hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de +Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le comte de +Genève, appelé Gui-le-Comte, le seigneur d'Anduze, appelé Pierre +Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les Lombards; +il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels y étaient +venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit, à cause du +pardon<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518" title="Go to footnote 518"><span class="smaller">[518]</span></a>.»</p> + +<p>Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres +disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux, dans +sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger que +vingt mille.</p> + +<p>L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat. +Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que +Carcassonne, où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle, +vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout +ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui treizième: +«Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux jeune homme; le +<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est pour moi +qu'ils se trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant d'hommes, +de femmes et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut impossible de +tenir. Ils s'enfuirent par une issue souterraine qui conduisait à trois +lieues. Le vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant +les croisés, et le légat le fit arrêter en trahison. Cinquante +prisonniers furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.</p> + +<p>Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de +perpétuer la croisade, de veiller en armes sur les cadavres et les +cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à hériter +des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes et vêtir leur +chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas: «Il me semble, +dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans lui +prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en dirent +autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu prier. Le +vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut bientôt, tout à +fait à propos pour Montfort<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519" title="Go to footnote 519"><span class="smaller">[519]</span></a>. Il ne lui resta plus qu'à se faire +confirmer par le pape le don des légats; il mit sur chaque maison un +tribut de trois deniers au profit de l'Église de Rome.</p> + +<p>Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette +manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné, c'était +à lui de garder, s'il pouvait. <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> Il ne lui resta guère de cette +immense armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands. +Bientôt il n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand prix. +Il lui fallut donc attendre une nouvelle croisade et amuser les comtes +de Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier profita +de ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis à Rome, et +protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui fit bonne mine, +et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnèrent +encore du temps, lui assignèrent le terme de trois mois pour se +justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses, +sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le malheureux +Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution qui devait lui +assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait tout, déclare +que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a manqué aux +petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle dans les +grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit le +débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire, elles +n'arriveront pas jusqu'au Seigneur<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520" title="Go to footnote 520"><span class="smaller">[520]</span></a>.»</p> + +<p>Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de +croisés. Les Albigeois, n'osant plus se fier à aucune ville, après le +désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans quelques +châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause commune avec +eux; ils avaient beaucoup de nobles <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> dans leur parti, comme les +protestants du seizième siècle. Le château de Minerve, qui se trouvait à +la porte de Narbonne, était une de leurs principales retraites. +L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré détourner la +croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les +hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens domaines du +vicomte de Béziers, se réfugièrent en foule vers Narbonne. La multitude +enfermée dans le château de Minerve ne pouvait subsister qu'en faisant +des courses jusqu'aux portes de cette ville. Les Narbonnais appelèrent +eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce siège fut terrible. Les assiégés +n'espéraient et ne voulaient aucune pitié. Forcés de se rendre, le légat +offrit la vie à ceux qui abjureraient. Un des croisés s'en indignait: +«N'ayez pas peur, dit le prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se +convertira.» En effet, ceux-ci étaient des <i>parfaits</i>, c'est-à-dire les +premiers dans la hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au +nombre de cent quarante, coururent au bûcher et s'y jetèrent +d'eux-mêmes. Montfort, poussant au Midi, assiégea le fort château de +Termes, autre asile de l'église albigeoise. Il y avait trente ans que +personne dans ce château n'avait approché des sacrements. Les machines +nécessaires pour battre la place furent construites par l'archidiacre de +Paris. Il y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent +le crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour +les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au +risque de frapper le Christ. Parmi ceux <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> qu'on brûla, il y en +avait un qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il +fût brûlé<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521" title="Go to footnote 521"><span class="smaller">[521]</span></a>; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher et +ne firent que consumer ses liens.</p> + +<p>Il était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux forts dans les +montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse. +Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le monde; à l'empereur, au +roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon. Les deux premiers, +menacés par l'Église et la France, ne pouvaient le secourir. L'Espagne +était occupée des progrès des Maures. Philippe-Auguste écrivit au pape. +Le roi d'Aragon en fit autant et essaya de gagner Montfort lui-même. Il +consentait à recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de +Béziers, et pour l'assurer de sa bonne foi il lui confiait son propre +fils. En même temps, ce prince généreux, voulant montrer qu'il +s'associait sans réserve à la fortune du comte de Toulouse, lui donna +une de ses sœurs en mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut +depuis Raymond VII. Il alla lui-même intercéder pour le comté au concile +d'Arles. Mais ces prêtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes +furent obligés de s'enfuir de la ville, sans prendre congé des évêques, +qui voulaient les faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils +voulaient que Raymond se soumît:</p> + +<p>«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont +venus lui porter aide et <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> secours, ou viendront lui en porter, +et les renverra tous, sans en retenir un seul. Il sera obéissant à +l'Église, fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus, +et lui sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans +tout son pays il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte +Raymond chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques et +leurs alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains desdits +légats et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et plaisir, +tous et chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et cela dans le +terme d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, tant noble +qu'homme de bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, mais rien que +de mauvaises capes noires. Il fera abattre et démolir en son pays +jusqu'à ras de terre, et sans en rien laisser, tous les châteaux et +places de défense. Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne +pourra habiter dans aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors +aux champs, comme vilains et paysans. Dans toutes ses terres il ne se +payera aucun péage, si ce n'est ceux qu'on avait accoutumé de payer et +lever par les anciens usages. Chaque chef de maison payera chaque année +quatre deniers toulousains au légat, ou à ceux qu'il aura chargés de les +lever. Le comte fera rendre tout ce qui lui sera rentré des revenus de +sa terre, et tous les profits qu'il en aura eus. Quand le comte de +Montfort ira et chevauchera par ses terres et pays, lui ou quelqu'un de +ses gens, tant petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu'il +prendra, ni ne lui résistera <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> en quoi que ce soit. Quand le +comte Raymond aura fait et accompli tout ce que dessus, il s'en ira +outre-mer pour faire la guerre aux Turcs et infidèles dans l'ordre de +Saint-Jean, sans jamais en revenir que le légat ne le lui ait mandé. +Quand il aura fait et accompli tout ce que dessus, toutes ses terres et +seigneuries lui seront rendues et livrées par le légat ou le comte de +Montfort, quand il leur plaira<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522" title="Go to footnote 522"><span class="smaller">[522]</span></a>.»</p> + +<p>C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore +Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant +évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance +qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette +ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom +de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour secourir +Montfort qui assiégeait le château de Lavaur<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523" title="Go to footnote 523"><span class="smaller">[523]</span></a>. Ce refus de secours +fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger Toulouse. Il +voulait profiter d'une armée de croisés qui venait d'arriver des +Pays-Bas et de l'Allemagne, <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> et qui, entre autres grands +seigneurs, comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de +Toulouse, en procession, chantant des litanies et dévouant à la mort le +peuple qu'ils abandonnaient. L'évêque demandait expressément que son +troupeau fût traité comme Béziers et Carcassonne.</p> + +<p>Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en +tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette +année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut +l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du vivant +de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne sachant +plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée qui lui +venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la croisade en +pays orthodoxe<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524" title="Go to footnote 524"><span class="smaller">[524]</span></a>.</p> + +<p>Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour +Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à forcer +Simon de lever le siège de Toulouse. Le comte de Foix faillit l'accabler +à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort ressaisirent +la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en voyant les grands +souverains avouer plus ou moins ouvertement l'intérêt qu'ils portaient à +Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre, Savary de Mauléon, était avec +les troupes <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> d'Aragon et de Foix à Castelnaudary<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525" title="Go to footnote 525"><span class="smaller">[525]</span></a>. +Malheureusement le roi d'Angleterre n'osait pas agir directement. Le roi +d'Aragon était obligé de joindre toutes ses forces à celles des autres +princes d'Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui +s'avançaient au nombre de trois ou quatre cent mille. On sait avec +quelle gloire les Espagnols forcèrent à las Navas de Tolosa les chaînes +dont les musulmans avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est +une ère nouvelle pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe +contre l'Afrique; la lutte des races et des religions est terminée (16 +juillet 1212).</p> + +<p>Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent +alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526" title="Go to footnote 526"><span class="smaller">[526]</span></a>. Le roi +de France ne cacha point l'intérêt que lui inspirait Raymond. Mais le +pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui +profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait +recourir à la force et envoya défier Simon. Celui-ci, toujours humble et +prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il était bien +vrai qu'il l'eût défié, et en quoi, lui vassal fidèle de la couronne +d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même temps il se +tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple était pour +ses adversaires; mais les hommes de Montfort étaient des chevaliers +pesamment armés et comme invulnérables, ou bien des mercenaires d'un +courage éprouvé et qui <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> avaient vieilli dans cette guerre. Don +Pedro avait force milices des villes, et quelques corps de cavalerie +légère, habituée à voltiger comme les Maures. La différence morale des +deux armées était plus forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés, +administrés, et avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les +historiens, son fils lui-même, nous le représentent comme occupé de +toute autre pensée.</p> + +<p>Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en +comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon, fort +habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et d'une +armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de monde +contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira une +lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y trouva +que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de Toulouse, +lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait chasser les +Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le prêtre ayant lu, +répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?—Ce que je veux dire? +reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains peu un roi qui +vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une femme.»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort +s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret près Toulouse, il +feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur eux +de tout le poids de sa lourde cavalerie, ils les dispersa, et en tua, +dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> que huit hommes +et un seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'étaient +entendus pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un d'eux prit +d'abord pour lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; +puis il dit: «Le roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro +s'élança alors et dit: «Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant ils +le percèrent de coups.</p> + +<p>Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, époux +léger; mais qui aurait eu le cœur de s'en souvenir? Quand Montfort le +vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, le farouche +général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.</p> + +<p>L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans +l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de Flandre, +l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon.</p> + +<p>Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations avec +le saint-siège; la séparation semblait accomplie déjà, comme au seizième +siècle. Innocent avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé contre lui un +nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque où le pontife +commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme moins +belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses ennemis à +la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église anglicane, +était en outre, comme nous l'avons vu, un personnage politique. C'était +bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la +<span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en +formaient la partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil esprit +breton et saxon. Rien n'était plus important pour le roi que de mettre +dans une telle place un homme à lui; il y faisait nommer par les +prélats, par son Église normande. Mais les moines du couvent de +Saint-Augustin à Kenterbury réclamaient toujours cette élection, comme +un droit imprescriptible de leur maison, métropole primitive du +christianisme anglais.</p> + +<p>Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis, +ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières +élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait +demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses +yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique, +d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez. Il +avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de cette +Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la Vierge +Marie. Jean n'apprit pas plus tôt la consécration de l'archevêque qu'il +chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur leurs +biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il +confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les +oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit +vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui osât +en donner signification au roi. <i>Effecti sunt quasi canes muti, non +audentes latrare.</i> On se disait tout bas la terrible nouvelle; mais +<span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> personne n'osait ni la promulguer ni s'y conformer. +L'archidiacre Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr +sous une chape de plomb. De crainte d'être abandonné de ses barons, il +avait exigé d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de communier +avec lui. Pour lui, il acceptait hardiment ce rôle d'adversaire de +l'Église; il récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le roi +était le fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre de la +colère divine. Cet endurcissement et cette sécurité de Jean faisaient +trembler: il semblait s'y complaire. Il mangeait à son aise les biens +ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se +moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il voulait aux +prêtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand ils +refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une. Il jouit +cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c'était: Par Dieu et +ses dents! <i>Per dentes Dei<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527" title="Go to footnote 527"><span class="smaller">[527]</span></a>!...</i> C'était le dernier terme de cet +esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois d'Angleterre, +dans les violences furieuses de Guillaume-le-Roux et du Cœur-de-Lion, +dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de cette famille. +<i>Mal! sois mon bien<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528" title="Go to footnote 528"><span class="smaller">[528]</span></a>!...</i></p> + +<p>Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient +tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure que +le succès de Montfort fut <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> décidé, son danger augmenta<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529" title="Go to footnote 529"><span class="smaller">[529]</span></a>. +Cette terreur, cette vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous +peine de mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard +Henri VIII sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape +lui-même. La chose n'était pas faisable au treizième siècle; Jean +n'essaya pas. En 1212, Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêche la +croisade contre Jean, et chargea le roi de France d'exécuter la sentence +apostolique. Une flotte, une armée immense, furent assemblées par +Philippe. De son côté, Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à soixante +mille hommes. Mais dans cette multitude, il n'y avait guère de gens sur +qui il pût compter. Le légat du pape, qui avait passé le détroit, lui +fit comprendre son péril; la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais +non pas donner l'Angleterre au roi de France. Il se soumit et fit +hommage au pape, s'engageant de lui payer un tribut de mille marcs +sterling d'or<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530" title="Go to footnote 530"><span class="smaller">[530]</span></a>. La cérémonie de l'hommage féodal n'avait rien de +honteux. Les rois étaient souvent vassaux de seigneurs peu puissants, +pour quelques terres <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> qu'ils tenaient d'eux en fief. Le roi +d'Angleterre avait toujours été vassal du roi de France pour la +Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait hommage de l'Angleterre à +Alexandre III et Richard à l'empereur. Mais les temps avaient changé. +Les barons affectèrent de croire leur roi dégradé par sa soumission aux +prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur. Un ermite avait prédit qu'à +l'Ascension Jean ne serait plus roi; il voulut prouver qu'il l'était +encore, et fit traîner le prophète à la queue d'un cheval qui le mit en +pièces.</p> + +<p>Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses +du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et +l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les +ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat +encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands. +Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure réputation +d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet +la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Ypres, +Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient cette dernière +ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils +ne purent la soustraire à l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se +vengèrent en incendiant les villes de Dam et de Lille<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531" title="Go to footnote 531"><span class="smaller">[531]</span></a>.</p> + +<p>Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte +de Toulouse, venait de perdre <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> toutes ses espérances avec la +bataille de Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). Celui +d'Angleterre dut se repentir d'avoir laissé écraser les Albigeois, qui +auraient été ses meilleurs alliés. Il en chercha d'autres en Espagne, en +Afrique; il s'adressa, dit-on, aux mahométans, au chef même des +Almohades<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532" title="Go to footnote 532"><span class="smaller">[532]</span></a>, aimant mieux se damner et se donner au diable qu'à +l'Église.</p> + +<p>Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore +abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son neveu +Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au cœur de l'hiver +(vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à La Rochelle. Il +devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les +Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le moment était bien +choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule +se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord étaient +alarmés des progrès de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait +été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il possédait. Le comte de +Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne +avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les +comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans cette +ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore +Hugues de Boves, le plus célèbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre +empereur de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Brunswick, qui n'était lui-même qu'un routier au +service de son oncle, le roi d'Angleterre. On prétend que les confédérés +ne voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre eût +eu Paris; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient +donné les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de +Jean<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533" title="Go to footnote 533"><span class="smaller">[533]</span></a>.</p> + +<p>La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir +été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne +passait guère quinze ou vingt mille hommes. Philippe ayant envoyé contre +Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son +armée, qu'il conduisait lui-même, des milices de Picardie. Les Belges +laissèrent Philippe dévaster leurs terres <i>royalement</i><a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534" title="Go to footnote 534"><span class="smaller">[534]</span></a> pendant un +mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le +rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines (27 août +1214). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin +oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se +tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit, +évidemment altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la +servilité classique avec laquelle l'historien-poète se croit obligé de +calquer sa Philippide sur l'<i>Énéide</i> de Virgile. Il faut, à toute force, +que Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter +comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre, +que les <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le +roi de France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des +fantassins armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par +Guillaume des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de +Richard Cœur-de-Lion, et fut emporté dans la déroute des siens. La +gloire du courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers +brabançons; ces vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas +se rendre aux Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers +s'obstinèrent moins, ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes +armures, un homme démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent +entre les mains de Philippe-Auguste, ceux de Flandre de Boulogne, de +Salisbury, de Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n'étant +point rachetés par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il +donna d'autres prisonniers à rançonner aux milices des communes qui +avaient pris part au combat.</p> + +<p>Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il eut +d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent, Ancenis, +Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, qu'une terreur +panique leur fit tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite +qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil +qu'ils avaient fait à Jean; il se tint heureux que le pape lui obtînt +une trêve pour soixante mille marcs d'argent, et il repassa en +Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L'occasion était belle pour +les barons; ils la saisirent. Au <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> mois de janvier 1215, et de +nouveau le 15 juin, ils lui firent signer l'acte célèbre, connu sous le +nom de <i>Grande Charte</i>. L'archevêque de Kenterbury, Langton, +ex-professeur de l'Université de Paris, prétendit que les libertés qu'on +réclamait du roi n'étaient autres que les vieilles libertés anglaises, +reconnues déjà par Henri Beauclerc dans une charte semblable<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535" title="Go to footnote 535"><span class="smaller">[535]</span></a>. Jean +promettait aux barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgré +elles; de ne plus ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale +ou garde-noble; aux habitants des villes de respecter leurs franchises; +à tous les hommes libres de leur permettre d'aller et venir comme ils +voudraient; de ne plus emprisonner ni dépouiller personne +arbitrairement; de ne point faire saisir le <i>contenment</i> des pauvres +gens (outils, ustensiles, etc.); de ne point lever, sans consentement du +parlement des barons, l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas +prévus par les lois féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses +officiers les denrées et les voitures nécessaires à sa maison. La cour +royale des plaids communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au +milieu de la cité, sous l'œil du peuple, à Westminster. Enfin, les +juges, constables et baillis devaient être désormais des personnes +versées dans la science des lois. Cet article seul transférait la +puissance judiciaire aux scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes +de condition inférieure. Ce que le roi accordait à ses tenanciers +immédiats, ils devaient à leur tour l'accorder <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> à leurs +tenanciers inférieurs. Ainsi, pour la première fois, l'aristocratie +sentait qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur le roi qu'en +stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là l'ancienne opposition +des vainqueurs et des vaincus, des fils des Normands et des fils des +Saxons, disparut et s'effaça.</p> + +<p>Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout aussi +bien me demander ma couronne<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536" title="Go to footnote 536"><span class="smaller">[536]</span></a>.» Il signa et tomba ensuite dans un +horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bête +enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il +fit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons, +flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service, +pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons +rebelles<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537" title="Go to footnote 537"><span class="smaller">[537]</span></a>; il voulait refaire sur les Normands la conquête de +Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les barons +effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de celui-ci +avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette princesse +n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne pouvait +transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même. Le pape +intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de Kenterbury avait +été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> +d'attaquer le roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune Louis, fils +de Philippe, feignant d'agir contre le gré de son père<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538" title="Go to footnote 538"><span class="smaller">[538]</span></a>, n'en passa +pas moins en Angleterre à la tête d'une armée. Tous les comtés de la +Kentie, l'archevêque lui-même et la ville de Londres se déclarèrent pour +les Français. Jean se trouva encore une fois abandonné, seul, exilé dans +son propre royaume. Il fallut qu'il cherchât sa vie chaque jour dans le +pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brûlait la maison où il +avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y +subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec +lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au +passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et +mourut. C'était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de +Jean, Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit +bientôt tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de +repasser en France, en renonçant à la couronne d'Angleterre<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539" title="Go to footnote 539"><span class="smaller">[539]</span></a>.</p> + +<p>Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet, +19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l'ennemi de l'Église +était abaissé. Et pourtant <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> cette fin victorieuse avait été +triste. Que souhaitait-il donc? il avait écrasé Othon, et fait un +empereur de son jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon et +d'Angleterre avait montré au monde ce que c'était que de se jouer de +l'Église; l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de +sang, qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce +terrible dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?</p> + +<p>Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée: +son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la +persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait +par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix +basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui +conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille +hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille +hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions +le glaive ne se fût point trompé? Tant de villes en cendres, tant +d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir le +péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: celui-ci était comte de +Toulouse et marquis de Provence<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540" title="Go to footnote 540"><span class="smaller">[540]</span></a>, celui-là archevêque de Narbonne; +les autres, évêques. L'Église, qu'y avait-elle gagné? Une exécration +immense, et le pape un doute.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte +de Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent +se jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les +larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541" title="Go to footnote 541"><span class="smaller">[541]</span></a>, +réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une +restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunément +qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre +propre cœur, il ébranle l'idole à laquelle vous avez sacrifié; elle +vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle +échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour +elle.</p> + +<p>Les souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, s'ils +furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les Raymond, +ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse. +L'héritier légitime ne le recouvra que pour le céder bientôt. +L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d'âme, +était vaincu dans le cœur, quand une pierre, lancée des murs de +Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542" title="Go to footnote 542"><span class="smaller">[542]</span></a>. Son fils, Amaury de +Montfort, céda au roi de France ses droits sur le Languedoc; <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> +tout le Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de +Philippe-Auguste<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543" title="Go to footnote 543"><span class="smaller">[543]</span></a>. En 1222, le légat lui-même et les évêques du Midi +le suppliaient à genoux d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en +effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conquête et +doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de +Montfort avait donnés pour être régis selon la Coutume de Paris, +pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient +un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs +occasions le roi de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus +d'équité et de douceur.</p> + +<p>Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous +découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de +principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France.</p> + +<p>Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et +Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse et de +l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du pape, +et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le comte de +Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de France et +d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés religieuses et +politiques de la cité de Toulouse. Représentant du principe féodal, il +eût voulu anéantir le <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> principe municipal qui gênait son +pouvoir. Le roi d'Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses +barons, la lutte d'Henri II. Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils +d'Henri-le-Lion, sorti d'une famille toute guelfe, tout ennemie des +empereurs, mais Anglais par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près +de ses oncles, Richard et Jean, se souvint de sa mère plus que de son +père, tourna des Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des +princes de Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur +du jeune Frédéric II. Othon, abandonné des Guelfes, abandonné des +Gibelins, se trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et recevait +une solde de son oncle Jean pour combattre l'Église et Philippe-Auguste, +qui le défit à Bouvines. Telle était l'immense contradiction de +l'Europe. Les princes étaient contre les libertés municipales pour les +libertés religieuses. L'empereur était guelfe et le pape gibelin. Le +pape, en attaquant les rois sous le rapport religieux, les soutenait +contre les peuples sous le rapport politique. Il sacra le roi d'Aragon, +il annula la Grande Charte, et blâma l'archevêque de Kenterbury, de même +qu'Alexandre III avait abandonné Becket. Le pape renonçait ainsi à son +ancien rôle de défenseur des libertés politiques et religieuses. Le roi +de France, au contraire, sanctionnait à cette époque une foule de +chartes communales. Il prenait part à la croisade du Midi, mais +seulement autant qu'il fallait pour constater sa foi. Lui seul, en +Europe, avait une position forte et simple; à lui seul était l'avenir.</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="chaptitle">Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. Louis IX. Sainteté + du roi de France.</p> + +<p>Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le +chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. Il +a triomphé partout, et de l'empereur, et du roi Jean, et des Albigeois +hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont +devenus deux fiefs du saint-siège, et la mort tragique du roi d'Aragon a +été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succès +divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons, au milieu du +treizième siècle, abandonné d'une grande partie de l'Europe, mendiant à +Lyon la protection française; au commencement du siècle suivant, +outragé, battu, souffleté par son bon ami le roi de France, obligé enfin +de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C'est au profit de la France +qu'auront succombé les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de +l'Église et l'Église elle-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à +Boniface VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord, c'est +que la victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant +contre la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de +croître sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si +le glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si +c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et déchire, +si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère de +sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un roi, +au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce +laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son insu, un coup +terrible à l'Église.</p> + +<p>Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le +mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de +mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par le +mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre +toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination, +constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une +lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s'en +faire un instrument.</p> + +<p>Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le pape +essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la +prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de la +culture, où les bénédictins avaient défriché la terre <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> et +l'esprit des barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la +croisade, des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la +croisade. Au temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par +les moines auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et +reclus ne servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le +monde pour répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l'Église +eut ses <i>prêcheurs</i>, c'est le nom même de l'ordre de saint Dominique. Le +monde venant moins à elle, elle alla à lui<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544" title="Go to footnote 544"><span class="smaller">[544]</span></a>. Le tiers ordre de saint +Dominique et de saint François reçut une foule d'hommes qui ne pouvaient +quitter le siècle, et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la +perfection monastique. Saint Louis et sa mère appartenaient au tiers +ordre de saint François.</p> + +<p>Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils eurent, +dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint Dominique, +fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous +l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade de +Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut +ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint François. Il fut le +principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des jésuites. Les +dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent +l'inquisition et l'enseignement de la <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> théologie dans +l'enceinte même du palais pontifical<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545" title="Go to footnote 545"><span class="smaller">[545]</span></a>. Pendant que les franciscains +couraient le monde dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se +relevant de l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie; +embrassant le monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le +sombre esprit de saint Dominique s'enferma au sacré palais de Latran, +aux voûtes granitiques de l'Escurial<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a><a href="#footnote546" title="Go to footnote 546"><span class="smaller">[546]</span></a>.</p> + +<p>L'ordre de saint François fut moins embarrassé; il se lança tête baissée +dans l'amour de Dieu<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a><a href="#footnote547" title="Go to footnote 547"><span class="smaller">[547]</span></a>; il s'écria, comme plus tard Luther: «Périsse +la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond fut un +marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien <i>François</i>, +parce qu'en effet il ne parlait guère que <i>français</i>. «C'était, dit son +biographe, dans sa première jeunesse, un homme de vanité, un bouffon, un +farceur, un chanteur; léger, prodigue, hardi... Tête ronde, front petit, +yeux noirs et sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles +petites et comme dressées, langue aiguë et ardente, voix véhémente et +douce; dents serrées, blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col +grêle, bras courts, doigts longs, ongles <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> longs, jambe maigre, +pied petit, de chair peu ou point<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a><a href="#footnote548" title="Go to footnote 548"><span class="smaller">[548]</span></a>.» Il avait vingt-cinq ans +lorsqu'une vision le convertit. Il monte à cheval, va vendre ses étoffes +à Foligno, en rapporte le prix à un vieux prêtre, et sur son refus, +jette l'argent par la croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, +mais son père le poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son +père le rattrape, le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de +pierres. Les siens l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien +en présence de l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père +tous ses habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son +manteau.</p> + +<p>Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les +louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il +est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le +plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le +saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui; +il les prêche, ils écoutent: «Oiseaux, mes frères, disait-il, +n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes et tout +ce qu'il vous faut?» Puis, satisfait de leur docilité, il les bénit et +leur permet de s'envoler<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a><a href="#footnote549" title="Go to footnote 549"><span class="smaller">[549]</span></a>. Il exhortait ainsi toutes les créatures à +louer et remercier Dieu. Il <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> les aimait, sympathisait avec +elles; il sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les +chasseurs, et vendait son manteau pour racheter un agneau de la +boucherie. La nature morte elle-même, il l'embrassait dans son immense +charité. Moissons, vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous +et les appelait tous à l'amour divin<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a><a href="#footnote550" title="Go to footnote 550"><span class="smaller">[550]</span></a>.</p> + +<p>Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche +marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux +qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités +forcenées, comparables à celles des fakirs de l'Inde, se pendant à des +cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis, quand +ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François chercha +longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de la +prédication<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a><a href="#footnote551" title="Go to footnote 551"><span class="smaller">[551]</span></a>. Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de consulter +sainte Claire et le frère Sylvestre; ils décidèrent pour la prédication. +Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit les reins d'une corde et partit +pour Rome. «Tel était son transport, dit le biographe, quand il parut +devant le pape, qu'il pouvait à peine contenir ses pieds, et +tressaillait comme s'il eût dansé<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a><a href="#footnote552" title="Go to footnote 552"><span class="smaller">[552]</span></a>.» Les politiques de la cour de +Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape réfléchit et l'autorisa. Il +<span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> demandait pour grâce unique de prêcher, de mendier, de n'avoir +rien au monde, sauf une pauvre église de Sainte-Marie-des-Anges, dans le +petit champ de la <i>Portiuncule</i>, qu'il rebâtit de ce qu'on lui donnait. +Cela fait, il partagea le monde à ses compagnons, gardant pour lui +l'Égypte, où il espérait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan +s'obstina à le renvoyer.</p> + +<p>Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François +réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout le +monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds nus, +jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux les +femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi-Saint, +développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments +dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un +jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est +pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les +côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le +scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une sensualité +de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa pudeur à +l'objet aimé.</p> + +<p>C'était une grande joie pour saint François d'Assise de faire pénitence +dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de volaille par +nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de coups de corde, et +l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de poulet à votre insu!» +À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable, comme celle où naquit +le Sauveur. On y <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> voyait le bœuf, l'âne, le foin; pour que +rien n'y manquât, lui-même il bêlait comme un mouton, en prononçant +<i>Bethleem</i>, et quand il en venait à nommer le doux Jésus, il passait la +langue sur les lèvres et les léchait comme s'il eût mangé du miel<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a><a href="#footnote553" title="Go to footnote 553"><span class="smaller">[553]</span></a>.</p> + +<p>Ces folles représentations, ces courses furieuses à travers l'Europe, +qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des +prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des excès. +Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui avait +marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le tout-puissant +génie dramatique qui poussait saint François à l'imitation complète de +Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa vie et sa naissance; il +lui fallut aussi la passion. Dans ses dernières années on le portait sur +une charrette, par les rues et les carrefours, versant le sang par le +côté, et imitant, par ces stigmates, ceux du Seigneur.</p> + +<p>Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et en +revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la +grâce. Sainte Clara d'Assise commença les Clarisses<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a><a href="#footnote554" title="Go to footnote 554"><span class="smaller">[554]</span></a>. Le dogme de +l'immaculée conception devint de plus en plus populaire<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a><a href="#footnote555" title="Go to footnote 555"><span class="smaller">[555]</span></a>. Ce fut le +point principal de la religion, la thèse favorite que soutinrent les +théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle les Franciscains, +chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une dévotion sensuelle +<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à saint +Dominique dans le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu dans la +bouche de Crishna, ou comme Brama reposant dans la fleur du lotos. «La +Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout +en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, de telle capacité et +immensité qu'il contenait et embrassait doucement toute la céleste +patrie.»</p> + +<p>Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guyenne +et des Cours d'amour, que, dès le douzième siècle, la femme prit sur la +terre une place proportionnée à l'importance nouvelle qu'elle avait +acquise dans la hiérarchie céleste. Au treizième, elle se trouve, au +moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes d'Occident. +Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant, comme la +comtesse de Champagne pour le jeune Thibault, comme celle de Flandre +pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi la plus +grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre. Jeanne de +Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les honneurs et +les insignes virils; elle réclama au sacre de saint Louis le droit du +comte de Flandre, celui de porter l'épée nue, l'épée de la France<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a><a href="#footnote556" title="Go to footnote 556"><span class="smaller">[556]</span></a>.</p> + +<p>Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la force +féodale au nom d'un enfant, il <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> faut pourtant se rappeler +combien toute circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir +royal. La royauté n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la +portait. La mort de Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son +fils, le faible et maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement, +Louis-le-Lion, ne joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en +Angleterre, il est vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En Flandre, +il maintint la comtesse Jeanne, lui rendant le service de garder son +mari prisonnier à la tour du Louvre. Cette Jeanne était fille de +Beaudoin, le premier empereur de Constantinople, qu'on croyait tué par +les Bulgares. Un jour le voilà qui reparaît en Flandre; sa fille refuse +de le reconnaître, mais le peuple l'accueille, et elle est obligée de +fuir près de Louis VIII, qui la ramène avec une armée. Le vieillard ne +pouvait répondre à certaines questions; et vingt ans d'une dure +captivité pouvaient bien avoir altéré sa mémoire. Il passa pour +imposteur, et la comtesse le fit périr. Tout le peuple la regarda comme +parricide.</p> + +<p>La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en fut +bientôt de même du Languedoc. Louis VIII y était appelé par l'Église +contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond VII<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a><a href="#footnote557" title="Go to footnote 557"><span class="smaller">[557]</span></a>. D'autre +part, une bonne partie des méridionaux désirait finir à tout prix, par +l'intervention de la France, cette guerre de tigres qui se faisait chez +eux depuis si longtemps. Louis avait prouvé sa douceur et sa loyauté au +siège de <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Marmande, où il essaya en vain de sauver les +assiégés. Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et évêques +déclarèrent qu'ils conseillaient au roi de se charger de l'affaire des +Albigeois. Louis VIII se mit en effet en marche à la tête de toute la +France du Nord; les cavaliers seuls étaient dans cette armée au nombre +de cinquante mille. L'alarme fut grande dans le Midi. Une foule de +seigneurs et de villes s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire +hommage. Les républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice +espéraient pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit +passage hors de ses murs; mais en même temps elle s'entendait avec le +comte de Toulouse pour détruire tous les fourrages à l'approche de la +cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond, +elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les +podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du comte +de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même, et sur +son refus il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en faveur de +cette ville impériale, ne furent point écoutées. Il fallut qu'elle payât +rançon, donnât des otages et abattît ses murailles. Tout ce qu'on trouva +dans la ville, de Français et de Flamands, fut égorgé par les +assiégeants. Une grande partie du Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi, +Carcassonne, se livrèrent, et Louis VIII établit des sénéchaux dans +cette dernière ville et à Beaucaire. Il semblait qu'il dût accomplir +dans cette campagne toute la conquête du Midi. Mais le siège d'Avignon +avait été un retard fatal; les chaleurs <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> occasionnèrent une +épidémie meurtrière dans son armée. Lui-même il languissait, lorsque le +duc de Bretagne et les comtes de Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et +de Champagne s'entendirent pour se retirer. Ils se repentaient tous +d'avoir aidé aux succès du roi; le comte de Champagne, amant de la reine +(telle est du moins la tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis, +qui mourut peu après son départ (1226).</p> + +<p>La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les +lois féodales, à son oncle Philippe-le-Hurepel (le grossier), comte de +Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait +également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui +assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme +commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du +système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer +dans la voie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le +légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien +attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve +régente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune +mention<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a><a href="#footnote558" title="Go to footnote 558"><span class="smaller">[558]</span></a>. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le royaume à +une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le comte de +Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries +poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands +seigneurs, n'en fut <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> pas moins le plus puissant appui de la +royauté après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, +d'autre part, la Champagne aimait la France; les grandes villes +industrielles de Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser +avec le pouvoir pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la turbulence +militaire des seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti de la paix, +de l'ordre, de la sûreté des routes. Quiconque voyageait, marchand ou +pèlerin, était, à coup sûr, pour le roi. Ceci explique encore la haine +furieuse des grands seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne +heure abandonné leur ligue. La jalousie de la féodalité contre +l'industrialisme, qui entra pour beaucoup dans les guerres de Flandre et +de Languedoc, ne fut point certainement étrangère aux affreux ravages +que les seigneurs firent dans la Champagne, pendant la minorité de saint +Louis.</p> + +<p>Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune +roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du +roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu +d'un fils de Louis-le-Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, et +par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait +entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs l'homme le plus propre +à profiter d'une telle position. Élevé aux écoles de Paris, grand +dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise, mais de cœur légiste, +chevalier, ennemi des prêtres, il en fut surnommé <i>Mauclerc</i>.</p> + +<p>Cet homme remarquable, certainement le premier <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> de son temps, +entreprit bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en +France, d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les +prêtres et les seigneurs. Il s'attacha les paysans, leur accorda des +droits de pâture, d'usage du bois mort, des exemptions de péage. Il eut +encore pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la +Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol, +Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon, Rohan, +le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de <i>bris</i>, qui leur +donnait les vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre l'Église, +l'accusait de simonie par-devant les barons, employait contre les +prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise d'eux-mêmes. +Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un curé refusant +d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât lui-même avec le +corps.</p> + +<p>Cette lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir vigoureusement +contre la France. Il lui eût fallu du moins être bien appuyé de +l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et volaient le jeune +Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une guerre honorable. +Il devait passer la mer en 1226; une révolte le retint. Mauclerc +l'attendait encore en 1229, mais le favori d'Henri III fut corrompu par +la régente et rien ne se trouva prêt. Elle eut encore l'adresse +d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille de Mauclerc<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a><a href="#footnote559" title="Go to footnote 559"><span class="smaller">[559]</span></a>. +Les barons, sentant la faiblesse de la <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> ligue; n'osaient, +malgré toute leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi enfant, +dont la régente employait le nom. En 1228, sommés par elle d'amener +leurs hommes contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux chevaliers +seulement.</p> + +<p>L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la +conseillait, d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle croisade +fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps, mais les +croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes qui +faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant qu'il +n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il fallut +qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y +autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la +possession du bas Languedoc, promît Toulouse après sa mort, comme dot de +sa fille Jeanne, qu'un des frères du roi devait épouser<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a><a href="#footnote560" title="Go to footnote 560"><span class="smaller">[560]</span></a>. Quant à la +haute Provence, il la donnait à l'Église: c'est l'origine du droit des +papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris, s'humilia, +reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se constitua, pour +six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette tour, où six comtes +avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte de Flandre venait à +peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se tua de désespoir, +était devenue le château, la maison de plaisance, où les grands barons +logeaient chacun à son tour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de +comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur le +nombre mystique des douze apôtres et sur les traditions poétiques des +romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et régulière. +Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les pairs se +trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et de Paris, +les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de Chartres, +de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de Montmorency, et +beaucoup d'autres barons et chevaliers.</p> + +<p>Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux +soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent séparément +avec la régente. Toute la haine des seigneurs, forcés de céder à +Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut obligé de se réfugier +à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de prendre la +croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'était s'avouer coupable.</p> + +<p>Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord, s'écoula pour +ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibault et +Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et laissèrent +le royaume en paix. Thibault se trouva roi de Navarre par la mort du +père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois, Sancerre et +Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi d'Aragon, qui, à +la même époque, commençait sa croisade contre <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> Majorque et +Valence, amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un grand nombre de +<i>faidits</i> provençaux et languedociens; c'était les proscrits de la +guerre des Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui n'était comte de +Bretagne que du chef de sa femme, abdiqua le comté, le laissa à son +fils, et fut nommé par le pape Grégoire IX général en chef de la +nouvelle croisade d'Orient.</p> + +<p>Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la majorité +de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis +Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les +progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avènement du +grand-père de saint Louis.</p> + +<p>Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la +Normandie à la Picardie. Il avait en quelque sorte fondé Paris, en lui +donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux, des aqueducs, +une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en autorisant et +soutenant son Université. Il avait fondé la juridiction royale en +inaugurant l'assemblée des pairs par un acte populaire et humain, la +condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur. Les grandes +puissances féodales s'affaissaient; la Flandre, la Champagne, le +Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le roi s'était formé un +grand parti dans la noblesse; il avait créé une démocratie dans +l'aristocratie, si je puis dire; je parle des cadets: il fit consacrer +en principe qu'ils ne dépendraient plus de leurs aînés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage, +Louis IX, avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais +dans la réalité, il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la +fière Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis +n'étaient pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut +un sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps le +devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de +Blanche<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a><a href="#footnote561" title="Go to footnote 561"><span class="smaller">[561]</span></a>, Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune prince suça avec +le lait une piété ardente, qui semble avoir été étrangère à la plupart +de ses prédécesseurs, et que ses successeurs n'ont guère connue +davantage.</p> + +<p>Cet homme qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva +précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances +étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre, que le moyen âge avait +rêvées, le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, qu'étaient-elles +devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le dernier +degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une égale +horreur.</p> + +<p>D'un côté, c'était l'empereur, au milieu de son cortège de légistes +bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi, charmant poète et mauvais +croyant. Il avait des gardes sarrasines, une université sarrasine, des +concubines arabes. Le sultan d'Égypte était son meilleur ami<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a><a href="#footnote562" title="Go to footnote 562"><span class="smaller">[562]</span></a>. Il +avait, disait-on, écrit ce livre horrible <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> dont on parlait +tant: <i>De Tribus impostoribus</i>, Moïse, Mahomet et Jésus, qui n'a jamais +été écrit. Beaucoup de gens soupçonnaient que Frédéric pouvait fort bien +être l'Antéchrist.</p> + +<p>Le pape n'inspirait guère plus de confiance que l'empereur. La foi +manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque +besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était +difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait +revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du +meurtre fût devenue la génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne +demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de leur +bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes, ils +prenaient tour à tour le ton de la menace et de la plainte: ils +demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec +tant d'ardeur? la délivrance de Jérusalem? Aucunement. L'amélioration +des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout cela. Eh! quoi +donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir embrasé le leur, +depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des Albigeois.</p> + +<p>La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être l'héritier des +Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui que +Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son fils +Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt mille +hommes dans Béziers, et Folquet, dix mille dans Toulouse. Ceux qui +avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants, des +ennemis <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> de Dieu; il y avait pourtant dans tout cela bien des +morts; et dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang. +Voilà, sans doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint +Louis. Il avait grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église, pour +se justifier à lui-même son père et son aïeul, qui avait accepté de tels +dons. Position critique pour une âme timorée; il ne pouvait restituer +sans déshonorer son père et indigner la France. D'autre part, il ne +pouvait garder, ce semble, sans consacrer tout ce qui s'était fait, sans +accepter tous les excès, toutes les violences de l'Église.</p> + +<p>Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore, +c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande puissance, +bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains, c'était là, sans +doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce côté, il y avait tout +au moins la chance d'une mort sainte.</p> + +<p>Jamais la croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime. +Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans +tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était comme le bruit des +grandes eaux avant le déluge, comme le craquement des digues, comme le +premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'étaient ébranlés +du Nord, et peu à peu descendaient par toute l'Asie. Ces pasteurs, +entraînant les nations, chassant devant eux l'humanité avec leurs +troupeaux, semblaient, décidés à effacer de la terre toute ville, toute +construction, toute trace de culture, à refaire du globe un désert, une +libre prairie, où l'on <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> pût désormais errer sans obstacle. Ils +délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine +septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de +cent villes et regorgement de plusieurs millions d'hommes, à cette +beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient +détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient du moins +par le massacre des habitants; témoin ces pyramides de têtes de morts +qu'ils firent élever dans la plaine de Bagdad<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a><a href="#footnote563" title="Go to footnote 563"><span class="smaller">[563]</span></a>.</p> + +<p>Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie, +avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les +arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le calife +du Caire, les Assassins, les chrétiens de terre sainte, attendaient le +Jugement. Toute dispute allait être finie, toute haine réconciliée; les +Mongols s'en chargeaient. De là, sans doute, ils passeraient en Europe, +pour accorder le pape et l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de +France. Alors, ils n'auraient plus qu'à faire manger l'avoine à leurs +chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de Rome, et le règne de l'Antéchrist +allait commencer.</p> + +<p>Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu; déjà +ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En l'an +1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter leurs +femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng selon <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> leur +usage sur les côtes d'Angleterre<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a><a href="#footnote564" title="Go to footnote 564"><span class="smaller">[564]</span></a>. En Syrie, on s'attendait d'un +moment à l'autre à voir apparaître les grosses têtes jaunes et les +petits chevaux échevelés. Tout l'Orient était réconcilié. Les princes +mahométans, entre autres le Vieux de la Montagne, avaient envoyé une +ambassade suppliante au roi de France, et l'un des ambassadeurs passa en +Angleterre.</p> + +<p>D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à saint +Louis son danger, son dénuement et sa misère. Ce pauvre empereur s'était +vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer amitié, la +main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus pour se chauffer que +les poutres de son palais. Quand l'impératrice vint, plus tard, implorer +de nouveau la pitié de saint Louis, Joinville fut obligé, pour la +présenter, de lui donner une robe. L'empereur offrait à saint Louis de +lui céder à bon compte un inestimable trésor, la vraie couronne d'épines +qui avait ceint le front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le +roi de France, c'est que ce commerce de reliques avait bien l'air d'être +un cas de simonie; mais il n'était pas défendu pourtant de faire un +présent à celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de +cent soixante mille livres, et de plus saint Louis donna le produit +d'une confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de +profiter lui-même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques +jusqu'à Vincennes, et plus tard, fonda pour elles la Sainte-Chapelle de +Paris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les +affaires d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le +comte de Montfort, se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut +d'autre gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y +gagna quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait +quitter encore son royaume, et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se +formait contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé le +frère du roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour +garder ses États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était allié +aux rois d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait +épouser ou Marguerite de la Marche, sœur utérine d'Henri III, ou +Béatrix de Provence. Par ce dernier mariage, il eût réuni la Provence au +Languedoc, déshérité sa fille au profit des enfants qu'il eût eus de +Béatrix, et réuni tout le Midi. La précipitation fit avorter ce grand +projet. Dès 1242, les inquisiteurs furent massacrés à Avignon; +l'héritier légitime de Nîmes, Béziers et Carcassonne, le jeune +Trencavel, se hasarda à reparaître. Les confédérés agirent l'un après +l'autre, Raymond était réduit quand les Anglais prirent les armes. Leur +campagne en France fut pitoyable; Henri III avait compté sur son +beau-père, le comte de la Marche, et les autres seigneurs qui l'avaient +appelé. Quand ils se virent et se comptèrent, alors commencèrent les +reproches et les altercations. Les Français n'avançaient pas moins; ils +auraient tourné et pris l'armée anglaise au pont de Taillebourg, sur la +Charente, si Henri n'eût obtenu <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> une trêve par l'intercession +de son frère Richard, en qui Louis révéra le héros de la dernière +croisade, celui qui avait racheté et rendu à l'Europe tant de +chrétiens<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a><a href="#footnote565" title="Go to footnote 565"><span class="smaller">[565]</span></a>. Henri profita de ce répit pour décamper et se retirer +vers Saintes. Louis le serra de près; un combat acharné eut lieu dans +les vignes, et le roi d'Angleterre finit par s'enfuir dans la ville, et +de là vers Bordeaux (1242).</p> + +<p>Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha de +poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas moins +le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la féodalité. Le +comte de Toulouse n'obtint grâce que comme cousin de la mère de saint +Louis. Son vassal, le comte de Foix, déclara qu'il voulait dépendre +immédiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme, l'orgueilleuse +Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mère d'Henri III, furent obligés +de céder. Ce vieux comte, faisant hommage au frère du roi, Alphonse, +nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui se disait +mortellement offensé par lui, et demandait à le combattre par-devant son +suzerain. Alphonse insistait durement pour que le vieillard fit raison +au jeune homme. L'événement n'était pas douteux, et déjà Isabelle, +craignant de périr après son mari, s'était réfugiée au couvent de +Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point ce combat +inégal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la Marche que +<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> son ennemi, qui avait juré de laisser pousser ses cheveux +jusqu'à ce qu'il eût vengé son outrage, se les fit couper solennellement +devant tous les barons, et déclara qu'il en avait assez.</p> + +<p>En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un +saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en +avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre, Louis +lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que son +serment<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a><a href="#footnote566" title="Go to footnote 566"><span class="smaller">[566]</span></a>. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux qui +tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes de +l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit d'opter +librement<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a><a href="#footnote567" title="Go to footnote 567"><span class="smaller">[567]</span></a>. Il eût voulu, pour ôter toute cause de guerre, obtenir +d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce prix, il lui eût rendu +le Poitou.</p> + +<p>Telles étaient la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à +Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait +signé quatorze ans auparavant.</p> + +<p>Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile de +la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258); une +autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens, +précurseurs des Mongols, avaient envahi la terre sainte; ils avaient +remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une +sanglante victoire. <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Cinq cents templiers y étaient restés; +c'était tout ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la terre sainte; +puis les Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces +barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs; les +habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés.</p> + +<p>Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes +nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de sa +vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le drap +sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu mieux, +au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la croix +rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé le voir +mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin, outre-mer, +sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des siens dans cette +inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un siècle. Sa mère, les +prêtres eux-mêmes le pressaient d'y renoncer. Il fut inflexible; cette +idée qu'on lui croyait si fatale fut, selon toute apparence, ce qui le +sauva; il espéra, il voulut vivre, et vécut en effet. Dès qu'il fut +convalescent, il appela sa mère, l'évêque de Paris, et leur dit: +«Puisque vous croyez que je n'étais pas parfaitement en moi-même quand +j'ai prononcé mes vœux, voilà ma croix que j'arrache de mes épaules, +je vous la rends... Mais à présent, continua-t-il, vous ne pouvez nier +que je ne sois dans la pleine jouissance de toutes mes facultés; +rendez-moi donc ma croix; car celui qui sait toute chose sait aussi +qu'aucun aliment n'entrera dans ma <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> bouche jusqu'à ce j'aie été +marqué de nouveau de son signe.—C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent +tous les assistants; ne nous opposons plus à sa volonté.» Et personne, +dès ce jour, ne contredit son projet.</p> + +<p>Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature, +c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre +Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand concile +à Lyon<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a><a href="#footnote568" title="Go to footnote 568"><span class="smaller">[568]</span></a>. Cette ville impériale tenait pourtant à la France, sur le +territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà du Rhône. Saint +Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur, ne consentit pas +sans répugnance à recevoir le pape. Il fallut que tous les moines de +Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du roi, et il laissa attendre le +pape quinze jours pour savoir sa détermination. Innocent, dans sa +violence, contrariait de tout son pouvoir la croisade d'Orient; il eût +voulu tourner les armes du roi de France contre l'empereur ou contre le +roi d'Angleterre, qui était sorti un moment de sa servilité à l'égard du +saint-siège. Déjà, en 1239, il avait offert la couronne impériale à +saint Louis pour son frère, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la +couronne d'Angleterre. Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour +entraver la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui +faire violer son vœu<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a><a href="#footnote569" title="Go to footnote 569"><span class="smaller">[569]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à +légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se +réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea +même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il +pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une +somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et Béziers. Il +l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la +guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de +Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la guerre +sainte une expiation, une réconciliation universelle.</p> + +<p>Ce n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint Louis +projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On pensait +alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la terre +sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi il avait +emporté une grande quantité d'instruments de labourage et d'outils de +toute espèce<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a><a href="#footnote570" title="Go to footnote 570"><span class="smaller">[570]</span></a>. Pour faciliter les communications régulières, il +voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de Provence étaient +à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui d'Aigues-Mortes.</p> + +<p>Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses +approvisionnements<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a><a href="#footnote571" title="Go to footnote 571"><span class="smaller">[571]</span></a>. Là il s'arrêta, et <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> longtemps, soit +pour attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit +peut-être pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les +ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi des +Francs. Les chrétiens vinrent d'abord, de Constantinople, d'Arménie, de +Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés de ce Vieux de la +Montagne dont on faisait tant de récits<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a><a href="#footnote572" title="Go to footnote 572"><span class="smaller">[572]</span></a>. Les Mongols mêmes +parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme d'après +leur haine pour les autres mahométans, se ligua avec eux contre les deux +papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du Caire.</p> + +<p>Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes; ils se +familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs. Ceux-ci, +dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat corrupteur. +Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même de la tente du +roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui l'avait suivi.</p> + +<p>Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre +Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la première +ville<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a><a href="#footnote573" title="Go to footnote 573"><span class="smaller">[573]</span></a>, il eut hâte d'attaquer; lui-même il se jeta dans l'eau +l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins, qui étaient en +bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges, et, voyant les +Francs inébranlables, elles s'enfuirent à toute bride. La forte ville de +Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le premier effroi. Maître +d'une <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> telle place, il fallait se hâter de saisir Alexandrie ou +le Caire. Mais la même foi qui inspirait la croisade faisait négliger +les moyens humains qui en auraient assuré le succès. Le roi d'ailleurs, +roi féodal, n'était sans doute pas assez maître pour arracher ses gens +au pillage d'une riche ville; il en fut comme à Chypre, ils ne se +laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las eux-mêmes de leurs excès. +Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse et la réserve se faisaient +attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc, déjà expérimenté dans la +guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurât d'abord d'Alexandrie; le roi +insista pour le Caire. Il fallait donc s'engager dans ce pays coupé de +canaux, et suivre la route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La +marche fut d'une singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des +ponts, faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois +pour franchir les dix lieues qui sont de Damiette à Mansourah<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a><a href="#footnote574" title="Go to footnote 574"><span class="smaller">[574]</span></a>. Pour +atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue qui devait +soutenir le Nil et leur livrer passage. Cependant ils souffraient +horriblement des feux grégeois que leur lançaient les Sarrasins, et qui +les brûlaient sans remède, enfermés dans leurs armures<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a><a href="#footnote575" title="Go to footnote 575"><span class="smaller">[575]</span></a>. Ils +restèrent ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils +auraient pu s'épargner tant de <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> peine et de travail. Un Bédouin +leur indiqua un gué (8 février).</p> + +<p>L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque +difficulté. Les templiers, qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à +attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les traita +de lâches et se lança, tête baissée, dans la ville dont les portes +étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave chevalier, +qui était sourd, et qui criait à tue-tête: «Sus! sus! à l'ennemi<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a><a href="#footnote576" title="Go to footnote 576"><span class="smaller">[576]</span></a>!» +Les templiers n'osèrent rester derrière; tous entrèrent, tous périrent. +Les mameluks, revenus de leur étonnement, barrèrent les rues de pièces +de bois, et des fenêtres ils écrasèrent les assaillants.</p> + +<p>Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; il +combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes chevaliers, dit +Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa bataille, avec grand +bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrêta sur un +chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis, car il paraissait +dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume d'or à son chef, une +épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui annonça la mort du comte +d'Artois, et le roi répondit «que Dieu en feust adoré de ce que il li +donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult grosses». Quelqu'un +vint lui demander des nouvelles de son <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> frère: «Tout ce que je +sais, dit-il, c'est qu'il est en paradis<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a><a href="#footnote577" title="Go to footnote 577"><span class="smaller">[577]</span></a>.»</p> + +<p>Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français +défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le comte +d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était à pied +au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par deux +troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était accablé +par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le roi le sauva +en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La crinière de son +cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de Poitiers fut un +moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d'être délivré +par les bouchers, les vivandiers et les femmes de l'armée. Le sire de +Briançon ne put conserver son terrain qu'à l'aide des machines du duc de +Bourgogne, qui tiraient au travers de la rivière. Gui de Mauvoisin, +couvert de feu grégeois, n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les +bataillons du comte de Flandre, des barons d'outre-mer que commandait +Gui d'Ibelin, et de Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours +l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et +Louis rendit grâces à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance +qu'il en avait reçue; c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre, +avec des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une +redoutable cavalerie.</p> + +<p>Il devait bien voir que le succès était impossible, et <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> se +hâter de retourner vers Damiette; mais il ne pouvait s'y décider. Sans +doute, le grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait +la chose difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette +armée, campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des +barbots du Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avait contracté +d'étranges et hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait autour +de leurs gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé de la leur +couper; ce n'était par tout le camp que des cris douloureux comme de +femmes en mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des morts. Un +jour, pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la messe de son +lit, fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier prêt à +s'évanouir. «Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta la messe +tout entièrement: ne oncques plus ne chanta.»</p> + +<p>Ces morts faisaient horreur; chacun craignait de les toucher et de leur +donner la sépulture; en vain le roi, plein de respect pour ces martyrs, +donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses propres mains. Tant de +corps abandonnés augmentaient le mal chaque jour; il fallut songer à la +retraite pour sauver au moins ce qui restait. Triste et incertaine +retraite d'une armée amoindrie, affaiblie, découragée. Le roi, qui avait +fini par être malade comme les autres, eût pu se mettre en sûreté, mais +il ne voulut jamais abandonner son peuple<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a><a href="#footnote578" title="Go to footnote 578"><span class="smaller">[578]</span></a>. Tout mourant qu'il +était, il entreprit <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> d'exécuter sa retraite par terre, tandis +que les malades étaient embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle, +qu'on fut bientôt obligé de le faire entrer dans une petite maison et de +le déposer sur les genoux d'une <i>bourgeoise de Paris</i>, qui se trouvait +là.</p> + +<p>Cependant les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les Sarrasins, +qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un +immense massacre commença; ils déclarèrent en vain qu'ils voulaient se +rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des +prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur +demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obéit, +entre autres tous les mariniers de Joinville.</p> + +<p>Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le +sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent +Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur +d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besans d'or. +Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks, auxquels il devait sa +victoire, se révoltent et l'égorgent au pied des galères où les Français +étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> les +meurtriers pénétrèrent en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui +avait arraché le cœur au soudan vint au roi, sa main, tout +ensanglantée, et lui dit: «Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton +ennemi, qui t'eût fait mourir s'il eût vécu?» Et le roi ne lui répondit +oncques rien. Il en vint bien trente, les épées toutes nues et les +haches danoises aux mains dans notre galère, continue Joinville. Je +demandai à monseigneur Beaudoin d'Ibelin, qui savoit bien le +sarrasinois, ce que ces gens disoient, et il me répondit qu'ils disoient +qu'ils nous venoient les têtes trancher. Il y avoit tout plein de gens +qui se confessoient à un frère de la Trinité, qui étoit au comte +Guillaume de Flandre; mais, quant à moi, je ne me souvins oncques de +péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que plus je me défendrois ou +plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors me signai et +m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache danoise à +charpentier, et dis: «Ainsi mourut sainte Agnès.» Messire Gui d'Ibelin, +connétable de Chypre, s'agenouilla à côté de moi, et je lui dis: «Je +vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné.» Mais quand je me levai +d'illec, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'eût dite ni +racontée<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a><a href="#footnote579" title="Go to footnote 579"><span class="smaller">[579]</span></a>.»</p> + +<p>Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son +mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma +Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un +vieux <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant +d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le +chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous +demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins +prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me +prennent», et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai +volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant qu'ils +vous eussent pris<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a><a href="#footnote580" title="Go to footnote 580"><span class="smaller">[580]</span></a>.»</p> + +<p>Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les +Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des +feux de joie. Il resta pourtant un an à la terre sainte pour aider à la +défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors de +l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa, Sidon, +Saint-Jean d'Acre, et ne se sépara de ce triste pays que lorsque les +barons de la terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son séjour ne +pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de recevoir une +nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tôt en France. +Sa mère était morte: malheur immense pour un tel fils qui, pendant si +longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait quittée malgré elle +pour cette désastreuse expédition, où il devait laisser sur la terre +infidèle un de ses frères, tant de loyaux serviteurs, les os de tant de +martyrs. La vue de la France elle-même ne put le consoler: «Si +j'endurais seul la honte et le malheur, <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> disait-il à un évêque, +si mes péchés n'avaient pas tourné au préjudice de l'Église universelle, +je me résignerais. Mais, hélas! toute la chrétienté est tombée par moi +dans l'opprobre et la confusion<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a><a href="#footnote581" title="Go to footnote 581"><span class="smaller">[581]</span></a>.»</p> + +<p>L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le +revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église; +c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on +remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le peuple +par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit, l'enthousiasme +sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce caractère +révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire nettement dans les +jacqueries des siècles suivants, particulièrement dans la révolte des +paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes, en 1538, il apparut +déjà dans l'insurrection des <i>Pastoureaux</i><a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a><a href="#footnote582" title="Go to footnote 582"><span class="smaller">[582]</span></a>, qui éclata pendant +l'absence de saint Louis. C'étaient les plus misérables habitants des +campagnes, des bergers surtout, qui, entendant dire que le roi était +prisonnier, s'armèrent, s'attroupèrent, formèrent une grande armée, +déclarèrent qu'ils voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un +simple prétexte, peut-être l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà +formée de Louis, lui avait-elle donné un immense et vague espoir de +soulagement et de délivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers +se montraient partout ennemis des prêtres et les massacraient; ils +conféraient eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> pour +chef un homme inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de +Hongrie<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a><a href="#footnote583" title="Go to footnote 583"><span class="smaller">[583]</span></a>. Ils traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande +partie de la France. On parvint cependant à dissiper et détruire ces +bandes<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a><a href="#footnote584" title="Go to footnote 584"><span class="smaller">[584]</span></a>.</p> + +<p>Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute +ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son +devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans les +pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché tout +désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour satisfaire +cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères, ses enfants, +ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le +Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à +condition qu'Henri renonçât à ses droits sur la Normandie, la Touraine, +l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les provinces cédées ne le lui +pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé, elles refusèrent de +célébrer sa fête.</p> + +<p>Cette préoccupation excessive des choses de la conscience aurait ôté à +la France toute action extérieure. Mais la France n'était pas encore +dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi. La France +débordait au dehors.</p> + +<p>D'une part, l'Angleterre gouvernée par des Poitevins, <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> par des +Français du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du +Nord, Simon de Montfort, comte de Leicester, second fils du fameux +Montfort, chef de la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les +Provençaux sous Charles d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le +royaume des Deux-Siciles, et consommèrent en Italie la ruine de la +maison de Souabe.</p> + +<p>Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de Jean. +Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait pu se +relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de l'Église; +autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils avaient +pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il donna à des +Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que les barons +normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur famille. Les +barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de l'Église, et s'en +prenaient au roi qu'ils accusaient de faiblesse. Serré entre ces deux +partis, et recevant tous les coups qu'ils portaient, à qui le roi +pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos Français du Midi, aux Poitevins +surtout, compatriotes de sa mère.</p> + +<p>Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient +favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des barons. +C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions du droit +impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de Justinien dans +la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait de faire prévaloir +les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort différent; elles +contribuèrent <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> à l'élévation de la royauté en France, et la +ruinèrent en Angleterre et en Allemagne.</p> + +<p>Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées +permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III ne +savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui +l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier +d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se trouvait +nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les besoins +étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se constituer; +on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient faibles, ou +nulles; la production industrielle, qui alimente la prodigieuse +consommation du fisc dans les temps modernes, avait à peine commencé. +C'était encore l'âge du privilège; les barons, le clergé, tout le monde, +avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne rien payer. Depuis la Grande +Charte surtout, une foule d'abus lucratifs ayant été supprimés, le +gouvernement anglais semblait n'être plus qu'une méthode pour faire +mourir le roi de faim.</p> + +<p>La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué +l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre +régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un +élément nouveau, le peuple, qui peu à peu les mit d'accord. À une +révolution il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du +conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les ministres +poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille contre +<span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> les hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint +Louis, haïssait ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays. +Simon pensa qu'il ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et +passa en Angleterre. Les Montfort, comtes de Leicester, appartenaient +aux deux pays. Le roi Henri combla Simon; il lui donna sa sœur, et +l'envoya en Guyenne réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y +conduisit avec tant de dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna +contre le roi. Ce roi n'avait jamais été plus puissant en apparence, ni +plus faible en réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pièce à +pièce les dépouilles de la maison de Souabe. Son frère, Richard de +Cornouailles, venait d'acquérir, argent comptant, le titre d'empereur, +et le pape avait concédé à son fils celui de roi de Naples. Cependant +toute l'Angleterre était pleine de troubles. On n'avait su d'autre +remède à la tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les +agents du pape; une association s'était formée dans ce but<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a><a href="#footnote585" title="Go to footnote 585"><span class="smaller">[585]</span></a>. En +1258, un <i>Parlement</i> fut assemblé à Oxford; c'est la première fois que +les assemblées prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau juré la +Grande Charte, et s'était mis en tutelle entre les mains de vingt-quatre +barons. Au bout de six ans de guerres, les deux partis invoquèrent +l'arbitrage de saint Louis. Le pieux roi, également inspiré de la Bible +et du droit romain, décida qu'<i>il fallait obéir aux puissances</i>, et +annula les statuts d'Oxford, déjà cassés par le pape. Le roi Henri +<span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> devait rentrer en possession de toute sa puissance, sauf les +chartes et louables coutumes du royaume d'Angleterre antérieures aux +statuts d'Oxford (1264).</p> + +<p>Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un +signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il +intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants +dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille! Au douzième +siècle, un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis-le-Gros, +après la bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son +père, l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi +de la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la +participation des droits politiques, essayant toutefois d'associer la +religion à ses projets, et de faire de cette guerre une croisade<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a><a href="#footnote586" title="Go to footnote 586"><span class="smaller">[586]</span></a>.</p> + +<p>Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de saint Louis, +elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce jugement. +C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve qu'il s'était +jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque, l'influence du clergé +d'une part, de l'autre celle des légistes, le préoccupaient de l'idée du +droit absolu de la royauté. Cette grande et subite puissance de la +France, pendant les discordes et l'abaissement de l'Angleterre et de +l'Empire, était une tentation. Elle portait Louis à quitter peu à peu le +rôle de médiateur <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> pacifique qu'il s'était contenté autrefois +de jouer entre le pape et l'empereur. L'illustre et infortunée maison de +Souabe était abattue; le pape mettait à l'encan ses dépouilles. Il les +offrait à qui en voudrait, au roi d'Angleterre, au roi de France. Louis +refusa d'abord pour lui-même, mais il permit à son frère Charles +d'accepter. C'était mettre un royaume de plus dans sa maison, mais aussi +sur sa conscience le poids d'un royaume. L'Église, il est vrai, +répondait de tout. Le fils du grand Frédéric II, Conrad, et le bâtard +Manfred, étaient, disait-on, des impies, des ennemis du pape, des +princes plus mahométans que chrétiens. Cependant, tout cela suffisait-il +pour qu'on leur prît leur héritage? et si Manfred était coupable, +qu'avait-il fait le fils de Conrad, le pauvre petit Corradino, le +dernier rejeton de tant d'empereurs? Il avait à peine trois ans.</p> + +<p>Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani +a laissé un portrait si terrible, cet <i>homme noir, qui dormait +peu</i><a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587" title="Go to footnote 587"><span class="smaller">[587]</span></a>, fut un démon tentateur pour saint Louis. Il avait épousé +Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence. Les trois +<span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> aînées étaient reines<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a><a href="#footnote588" title="Go to footnote 588"><span class="smaller">[588]</span></a>, et faisaient asseoir Béatrix sur +un escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et +avide de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe à +quel prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait souhaiter +une consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux Français; si +les vaisseaux de Marseille assujettie portaient le pavillon de France, +il fallait qu'au moins ce pavillon triomphât sur les mers, et humiliât +ceux des Italiens.</p> + +<p>Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de +Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la lutte +du sacerdoce et de l'empire. Qu'on m'excuse de cette digression. Cette +famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler.</p> + +<p>La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric-Barberousse, +de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino en qui elle devait +s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes violents et +tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester indifférent à son +sort: ce caractère est l'héroïsme des affections privées. C'était le +trait commun de tout le parti gibelin: le dévouement de l'homme à +l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manquèrent +d'amis prêts à combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le +méritaient par leur magnanimité. C'est à Godefroi de Bouillon, au fils +des ennemis héréditaires <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> de sa famille qu'Henri IV remit le +drapeau de l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance +admirable. Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frédéric +d'Autriche, enfants héroïques que le vainqueur ne sépara pas dans la +mort. La patrie elle-même, que les Gibelins d'Italie troublèrent tant de +fois, elle leur était chère, alors même qu'ils l'immolaient. Dante a +placé dans l'enfer le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli +Uberti. Mais, de la façon dont il en parle, il n'est point de noble +cœur qui ne voudrait place à côté d'un tel homme sur la couche de +feu. «Hélas! dit l'ombre héroïque, je n'étais pas seul à la bataille où +nous vainquîmes Florence, mais au conseil où les vainqueurs proposaient +de la détruire, je parlai seul, et la sauvai.»</p> + +<p>Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci, +vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté, +sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère et prêts à immoler le +genre humain à une idée. Pour juger ce parti, il faut l'observer, soit +dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, soit dans l'épuration +successive par où Florence descendit, comme dans les cercles d'un autre +enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des Guelfes blancs aux Guelfes +noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de la <i>Société guelfe</i>. Là, elle +demanda, comme remède, le mal même qui lui avait fait horreur dans les +Gibelins, la tyrannie; tyrannie violente, et puis tyrannie douce, quand +le sentiment s'émoussa.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa +route et par l'alliance de l'Église et par celle de la France, crut +atteindre son but dans la proscription des nobles. On rasa leurs +châteaux hors des villes; dans les villes, on prit leurs maisons fortes; +on les mit si bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes, que dans +cette dernière ville on anoblissait pour dégrader, et que pour +récompenser un noble, on l'élevait à la dignité de plébéien. Alors les +marchands furent contents et se crurent forts. Ils dominèrent les +campagnes à leur tour, comme avaient fait les citoyens des villes +antiques. Toutefois, que substituèrent-ils à la noblesse, au principe +militaire qu'ils avaient détruit? des soldats de louage qui les +trompèrent, les rançonnèrent et devinrent leurs maîtres, jusqu'à ce que +les uns et les autres furent accablés par l'invasion des étrangers.</p> + +<p>Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti +guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de forme +dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une métamorphose +hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et Galéas +Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté ou inventé des Phalaris +et des Agathocle.</p> + +<p>L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut la +maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de +former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler +les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la +porte de l'Église; et par ses colonies <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> mahométanes de Luceria +et de Nocéra<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a><a href="#footnote589" title="Go to footnote 589"><span class="smaller">[589]</span></a>, elle constitua la papauté en état de siège. Alors +devait commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne +s'accommoda pas mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire +prévaloir chez elle le droit romain, c'est-à-dire, le nivellement de +l'ancien Empire; la seule loi de succession, en rendant les partages +égaux entre les frères, eût divisé et abaissé toutes les grandes +maisons. La dynastie de Souabe fut haïe en Allemagne comme italienne, en +Italie comme allemande ou comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric +II vit son beau-père, Jean de Brienne, saisir le temps où il était à la +terre sainte, pour lui enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il +avait désigné son héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V +contre son père, tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli +pour toujours dans les prisons de Bologne<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a><a href="#footnote590" title="Go to footnote 590"><span class="smaller">[590]</span></a>. Enfin, son chancelier, +son ami le plus cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Après +ce dernier coup, il ne restait plus qu'à se voiler la tête, comme César +aux ides de mars. Frédéric abjura toute ambition, demanda à résigner +tout pour se retirer à la terre sainte; il voulait, du moins, mourir en +paix. Le pape ne le permit pas.</p> + +<p>Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siège de Parme, il +faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea +l'horrible Eccelino, lui <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> donna le vicariat de l'Empire, et +l'on vit par toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, +mutilés, qui racontaient les vengeances du vicaire impérial.</p> + +<p>Frédéric mourut à la peine<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a><a href="#footnote591" title="Go to footnote 591"><span class="smaller">[591]</span></a>, et le pape en poussa des cris de joie. +Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a><a href="#footnote592" title="Go to footnote 592"><span class="smaller">[592]</span></a>. +Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi d'Angleterre et +le roi de Castille se crurent tous deux empereurs. Le fils de Conrad, le +petit Corradino, n'était pas en âge de disputer rien à personne; mais le +royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai fils de Frédéric II, +brillant, spirituel, débauché, impie comme son père, homme à part, que +personne n'aima ni ne haït à demi. Il se faisait gloire d'être bâtard, +comme tant de héros et de dieux païens<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a><a href="#footnote593" title="Go to footnote 593"><span class="smaller">[593]</span></a>. Tout son appui était dans +les Sarrasins, qui lui gardaient les places et les trésors de son père. +Il ne se fiait guère qu'à eux; il en avait appelé neuf mille encore de +Sicile, et dans sa dernière bataille c'est à leur tête qu'il chargeait +l'ennemi<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a><a href="#footnote594" title="Go to footnote 594"><span class="smaller">[594]</span></a>.</p> + +<p>On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il +donna aux siens, <i>de frapper aux chevaux</i>. C'était agir contre toute +chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie +française <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> avait trop d'avantage sur une armée composée +principalement de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite, +il voulut mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. +<i>Hoc est signum Dei</i>, dit-il; il se jeta à travers les Français et y +trouva la mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre +excommunié; mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre, +et lui dressèrent un tombeau<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a><a href="#footnote595" title="Go to footnote 595"><span class="smaller">[595]</span></a>.</p> + +<p>Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche conquérant de +Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents avides qui, fondant +comme des sauterelles, mangèrent le fruit, l'arbre et presque la +terre<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a><a href="#footnote596" title="Go to footnote 596"><span class="smaller">[596]</span></a>. Les choses allèrent si loin que le pape lui-même, qui avait +appelé le fléau, se repentit, et fit des remontrances à Charles d'Anjou. +Les plaintes retentissaient dans toute l'Italie, et au delà des Alpes. +Tout le parti gibelin de Naples, de Toscane, Pise surtout, implorait le +secours du jeune Corradino. La mère de l'héroïque enfant le retint +longtemps, inquiète de le voir si jeune encore entrer dans cette funèbre +Italie, où toute sa famille avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut +quinze ans, il n'y eut plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric +d'Autriche, dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune. +Ils <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. +Parvenus à peine dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et +laissa le jeune fils des empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec +trois ou quatre mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent +devant Rome, le pape qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces +victimes.»</p> + +<p>Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie, +des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui, comme +dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible; Il y avait +une grande ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils rencontrèrent, derrière +le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou, ils passèrent hardiment le +fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils trouvèrent devant eux. Ils +croyaient la victoire gagnée, lorsque Charles, qui, sur l'avis d'un +vieux et rusé chevalier, s'était retiré derrière une colline avec ses +meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs fatigués et +dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et furent écrasés.</p> + +<p>Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette +race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se +persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain, +qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de lèse-majesté; +et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors de tout droit? On +prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui écrivit: <i>Vita +Corradini mors Caroli</i><a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a><a href="#footnote597" title="Go to footnote 597"><span class="smaller">[597]</span></a>. Charles nomma parmi ses créatures <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> +des juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la chose était si +inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour défendre Corradino; +les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de lire la +sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément. Le propre gendre de +Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'échafaud, et tua le juge +d'un coup d'épée, en disant: «Il ne t'appartient pas, misérable, de +condamner à mort si noble et si gentil seigneur!»</p> + +<p>Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable +ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa échapper aucune plainte: «Ô ma +mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi!» Puis il jeta +son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement ramassé, fut porté à +la sœur de Corradino, à son beau-frère le roi d'Aragon. On sait les +Vêpres siciliennes.</p> + +<p>Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en +restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe était +aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque les papes +poursuivirent par tout le monde ce qui restait <i>de cette race de +vipères</i><a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a><a href="#footnote598" title="Go to footnote 598"><span class="smaller">[598]</span></a>, le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la fille de +l'empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la blessa au +cœur en plaçant à côté d'elle, dans son propre château et à sa table, +une odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de rendre +hommage. L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son sang, +résolut de fuir. Un fidèle <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> serviteur de sa maison lui amena un +bateau sur l'Elbe, au pied de la roche qui dominait le château. Elle +devait descendre par une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le +péril qui l'arrêtait; mais elle laissait un petit enfant. Au moment de +partir, elle voulut le voir encore et l'embrasser, endormi dans son +berceau. Ce fut là un déchirement!... Dans le transport de la douleur +maternelle, elle ne l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut; il +est connu dans l'histoire sous le nom de Frédéric-<i>le-Mordu</i>; ce fut le +plus implacable ennemi de son père.</p> + +<p>Jusqu'à quel point saint Louis eut-il part à cette barbare conquête de +Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est à lui que le +pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de Souabe, «comme +à son défenseur, comme à son bras droit<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a><a href="#footnote599" title="Go to footnote 599"><span class="smaller">[599]</span></a>». Nul doute qu'il n'ait du +moins autorisé l'entreprise de son frère. Le dernier et le plus sincère +représentant du moyen âge devait en épouser aveuglément la violence +religieuse. Cette guerre de Sicile était encore une croisade. Faire la +guerre aux Hohenstaufen, alliés des Arabes, c'était encore combattre les +infidèles; c'était une œuvre pieuse d'enlever à la maison de Souabe +cette Italie du Midi qu'elle livrait aux Arabes de Sicile, de fermer +l'Europe à l'Afrique, la chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le +principe du moyen âge, déjà attaqué de tout côté, devenait plus âpre et +plus violent dans les âmes qui lui restaient fidèles. Personne ne +<span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> veut mourir, pas plus les systèmes que les individus. Ce vieux +monde, qui sentait la vie lui échapper tout à l'heure, se contractait et +devenait plus farouche. Commençant lui-même à douter de soi, il n'en +était que plus cruel pour ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces +éprouvaient sans se l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi +par l'intolérance.</p> + +<p>Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir, +fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à tâtons, telle +était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le principe commun des +persécutions religieuses et des croisades. Cette idée s'affaiblissait +singulièrement dans les âmes au treizième siècle. L'horreur pour les +Sarrasins avait diminué<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a><a href="#footnote600" title="Go to footnote 600"><span class="smaller">[600]</span></a>; le découragement était venu et la +lassitude. L'Europe sentait confusément qu'elle avait peu de prise sur +cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux siècles, d'apprendre à +fond ce que c'était que ces effroyables guerres. Les croisés qui, sur la +foi de nos poèmes chevaleresques, avaient été chercher des empires de +Trébizonde, des paradis de Jéricho, des Jérusalem d'émeraudes et de +saphirs, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours, +tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre +ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des bords de +la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la bouche +n'était plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers +<span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> l'Orient. On crut avoir assez fait, on négligea la terre +sainte, et quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa +perte: «Dieu a donc juré, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun +chrétien, et de faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et +puisque son Fils, qui devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de +la folie à s'y opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son +pouvoir. Je voudrais qu'il ne fût plus question de croisade contre les +Sarrasins, puisque Dieu les protège contre les chrétiens<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a><a href="#footnote601" title="Go to footnote 601"><span class="smaller">[601]</span></a>.»</p> + +<p>Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre +eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée +d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières +places qu'ils eussent alors en Syrie; Césarée, Arzuf, Saphet, Japha, +Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut je +ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur foi; +plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept mille +furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage.</p> + +<p>À ces terribles nouvelles il y eut en Europe tristesse et douleur, mais +aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son cœur. Il ne dit +rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix. Clément IV, +qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l'en +détourner; il semblait qu'il <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> jugeât la croisade de notre point +de vue moderne, qu'il comprît que cette dernière entreprise ne +produirait rien encore. Mais il était impossible que l'homme du moyen +âge, son vrai fils, son dernier enfant abandonnât le service de Dieu, +qu'il reniât ses pères, les héros des croisades, qu'il laissât au vent +les os des martyrs, sans entreprendre de les inhumer. Il ne pouvait +rester assis dans son palais de Vincennes, pendant que le mameluk +égorgeait les chrétiens, ou tuait leurs âmes en leur arrachant leur foi. +Saint Louis entendait de la Sainte-Chapelle les gémissements des +mourants de la Palestine, et les cris des vierges chrétiennes. Dieu +renié en Asie, maudit en Europe pour les triomphes de l'infidèle, tout +cela pesait sur l'âme du pieux roi. Il n'était d'ailleurs revenu qu'à +regret de la terre sainte. Il en avait emporté un trop poignant +souvenir; la désolation d'Égypte, les merveilleuses tristesses du +désert, l'occasion perdue du martyre, c'étaient là des regrets pour +l'âme chrétienne.</p> + +<p>Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du +Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte +couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses +austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et +personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers, +Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre, comte +de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils du +comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de Castille, +d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> d'Angleterre. +Saint Louis s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il +se portait pour arbitre de leurs différends, il les aidait à s'équiper. +Il donna soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi +d'Angleterre. En même temps, pour s'attacher le Midi, il appelait pour +la première fois les représentants des bourgeois aux assemblées des +sénéchaussées de Carcassonne et de Beaucaire. C'est le commencement des +États du Languedoc.</p> + +<p>La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne, +Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le +suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme l'expression +de la pensée du temps:</p> + +<p>«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à matines, et me fu avis +en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et m'estoit +avis que plusieurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble vermeille +de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua que ce rêve +signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de Reims voulait +dire que la croisade «serait de petit esploit».—«Je entendi que touz +ceulz firent peché mortel, qui li loèrent l'allée.»—«De la voie que il +fist à Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource que je n'i fu pas, +la merci Dieu<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a><a href="#footnote602" title="Go to footnote 602"><span class="smaller">[602]</span></a>.»</p> + +<p>Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et partant +à regret, traîna deux mois <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> dans les environs malsains +d'Aigues-Mortes. Personne ne savait encore de quel côté elle allait se +diriger. L'effroi était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque +du Nil, et depuis elle est restée comblée. L'empereur grec, qui +craignait l'ambition de Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des +deux Églises.</p> + +<p>Cependant l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les Pisans, +Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne, et +fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses malades, +déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de vingt +jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette lenteur, +d'atteindre l'Égypte ou la terre sainte. On persuada au roi de cingler +vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain de la +Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands secours +de Tunis<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a><a href="#footnote603" title="Go to footnote 603"><span class="smaller">[603]</span></a>; peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance, que de +l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait d'ailleurs que +l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le Soudan de Tunis à se +convertir. Ce pays était en relations amicales avec la Castille et la +France. Naguère saint Louis faisant baptiser à Saint-Denis un juif +converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis assistassent à la +cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à votre maître que je +désire si fort le salut de son âme, que je voudrais être dans les +prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie et ne jamais revoir la +lumière du jour, si je pouvais, à <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> ce prix, rendre votre roi et +son peuple chrétiens comme cet homme.»</p> + +<p>Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et +l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois, +sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des +croisés aimaient mieux la violence. On disait que Tunis était une riche +ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette dangereuse +expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis, commencèrent +les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils rencontrèrent devant +Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle; les Maures ne +paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et fatiguer les +chrétiens. Après avoir langui quelques jours: sur la plage brûlante, les +chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce qui restait de la +grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé par deux cents +soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins, réfugiés dans les +voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou suffoqués par la fumée ou +la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines de cadavres, qu'il fît ôter +pour y loger avec les siens<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a><a href="#footnote604" title="Go to footnote 604"><span class="smaller">[604]</span></a>. Il devait attendre à Carthage son +frère, Charles d'Anjou, avant de marcher sur Tunis. La plus grande +partie de l'armée resta sous le soleil d'Afrique, dans la profonde +poussière du sable soulevé par les vents, au milieu des cadavres et de +la puanteur des morts. Tout autour rôdaient les Maures qui <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> +enlevaient toujours quelqu'un. Point d'arbres, point de nourriture +végétale; pour eau, des mares infectes, des citernes pleines d'insectes +rebutants. En huit jours la peste avait éclaté; les comtes de Vendôme, +de la Marche, de Viane, Gaultier de Nemours, maréchal de France; les +sires de Montmorency, de Piennes, de Brissac, de Saint-Briçon, +d'Apremont, étaient déjà morts. Le légat les suivit bientôt. N'ayant +plus la force de les ensevelir, on les jetait dans le canal, et les eaux +en étaient couvertes. Cependant le roi et ses fils étaient eux-mêmes +malades: le plus jeune mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit +jours après que le confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui +apprendre. C'était le plus chéri de ses enfants; sa mort, annoncée à un +père mourant, était pour celui-ci une attache de moins à la terre, un +appel de Dieu, une tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans +regret, accomplit-il cette dernière œuvre de la vie chrétienne, +répondant les litanies et les psaumes, dictant pour son fils une belle +et touchante instruction, accueillant même les ambassadeurs des Grecs, +qui venaient le prier d'intervenir en leur faveur auprès de son frère +Charles d'Anjou, dont l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté, +il leur promit de s'employer avec zèle, s'il vivait, pour leur conserver +la paix; mais, dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de Dieu.</p> + +<p class="p2">Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur +la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour, +le lundi, li benoiez rois <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> tendi ses mains jointes au ciel, et +dist: Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le +condui en son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il +ne soit contreint renier ton saint nom.</p> + +<p>«En la nuit devant le jour que il trespassast, endementières (tandis) +que il se reposoit, il souspira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô +Jérusalem<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a><a href="#footnote605" title="Go to footnote 605"><span class="smaller">[605]</span></a>!»</p> + +<p>La croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen âge avait +donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En +Philippe-le-Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps +modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade +brûlée dans la personne des Templiers.</p> + +<p>L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété: +c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts. Mais +les grands et les papes savent bien entre eux ce qu'ils doivent en +penser<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a><a href="#footnote606" title="Go to footnote 606"><span class="smaller">[606]</span></a>. Quelque temps après (1327), nous voyons le Vénitien Sanuto +proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne suffisait pas, +disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.» Le moyen qu'il +proposait, <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la route +de la Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus par +Alexandrie et Damiette<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a><a href="#footnote607" title="Go to footnote 607"><span class="smaller">[607]</span></a>. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne; +le commerce, et non la religion, va devenir le mobile des expéditions +lointaines.</p> + +<p>Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression en un roi de +France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie. C'est +là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre le +clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorité +religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi, juste et pieux, +équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle put être sur les +consciencieuses déterminations de cette âme pure et candide, l'influence +des légistes, des modestes et rusés conseillers qui, plus tard, se +firent si bien connaître? c'est ce que personne ne pouvait apprécier +encore.</p> + +<p>L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux roi +se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux, que par +conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce que ses +habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du pouvoir +royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les subtiles pensées +des légistes étaient acceptées, promulguées par la simplicité d'un +saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si pure, prenaient +l'autorité d'un jugement de Dieu.</p> + +<p>«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> boiz de +Vinciennes après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit +seoir entour li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li; +sans destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de sa +bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui partie +avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous déliverra l'un +après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre des Fontaines et +monseigneur Geoffroy de Villette, et disoit à l'un d'eulz: Délivrez moi +ceste partie. Et quant il véoit aucune chose à amender en la parole de +ceulz qui parloient pour autrui, il meisme l'amendoit de sa bouche. Je +le vi aucune fois en esté, que pour délivrer sagent, il venoit ou jardin +de Paris, une cote de chamelot vestue, un seurcot de tyreteinne sanz +manches, un mentel de cendal noir entour son col, moult bien pigné et +sanz coife, et un chapel de paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre +tapis pour nous seoir entour li.</p> + +<p>«Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour li en +estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière que je +vous ai dit devant du bois de Vinciennes<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a><a href="#footnote608" title="Go to footnote 608"><span class="smaller">[608]</span></a>.»</p> + +<p>En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par +lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour avait +été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient obligés +de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au soleil +couché.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui +chassaient dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les +grands vassaux réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du +combat. Le roi dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des +personnes dont on doit avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler avant +par gage de bataille, car l'on ne trouveroit pas de legier (facilement) +aucun qui se vousissent combatre pour teles manières de persones contre +barons du royaume...»</p> + +<p>«Quand les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous tenoient tout +nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor compleinte de vos +méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en certains cas par +bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos, que vos ne deviez +pas aler avant par bataille, mes par enquestes en tele besoigne; et +disiez encore <i>que bataille n'est pas voie de droit</i><a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a><a href="#footnote609" title="Go to footnote 609"><span class="smaller">[609]</span></a>.» Jean +Thourot, qui avait pris vivement la défense d'Enguerrand de Coucy, +s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi, j'aurais fait pendre tous +les barons; car un premier pas fait, le second ne coûte plus rien.» Le +roi qui entendit ce propos le rappela: «Comment, Jean, vous dites que je +devrais faire pendre mes barons? Certainement je ne les ferai pas +pendre, mais je les châtierai s'ils méfont.»</p> + +<p>Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> <i>un mal homme +et qui ne se vouloit chastier</i>, demandèrent à Simon de Nielle, leur +seigneur, et qui avait haute justice en sa terre, la permission de le +tuer, de peur qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la +famille. Simon refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas +permettre; «car il voloit que toute justice fut fète des malféteurs par +tout son royaume en apert et devant le pueple, et que nule justice ne +fut fète en report (secret)<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a><a href="#footnote610" title="Go to footnote 610"><span class="smaller">[610]</span></a>.»</p> + +<p>Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son frère Charles +d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété qu'il +possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son conseil: +«et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust rendue, et que +il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la possession puisque il ne +la voloit vendre ne eschangier<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a><a href="#footnote611" title="Go to footnote 611"><span class="smaller">[611]</span></a>.»</p> + +<p>Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que, pour +se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes, cette âme +admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les +circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit.</p> + +<p>Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par laquelle +le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne le comté de +Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les jambes de +l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> dirent +qu'il n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il répondit: +«Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je alasse outremer, +et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel brisé est semblable +au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne conscience ladite contée +retenir<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a><a href="#footnote612" title="Go to footnote 612"><span class="smaller">[612]</span></a>.»</p> + +<p>Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les +parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa +grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon.</p> + +<p>Le roi posa le doigt sur le verset où il en était: «<i>Beati qui +custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore.</i>» Puis il +ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture. Le +prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur cela +saint Louis lui ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au gibet.</p> + +<p>Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les +questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des +Mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des <i>missi +dominici</i> de Charlemagne<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a><a href="#footnote613" title="Go to footnote 613"><span class="smaller">[613]</span></a>. Cette Église mystique le rendait fort +contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage de +résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes.</p> + +<p>Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre dit +en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont, +arcevesques, evesques, <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> m'ont dit que je vous deisse que la +crestienté se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me +dites comment ce est?»—«Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si +peu les excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens +mourir excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire +satisfaction à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour ce +que faire le devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos baillifs, +que touz ceulz qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les +contreingne par la prise de leurs biens à ce que il se facent +absoudre.»—«À ce respondi le roys que il leur commanderoit volentiers +de touz ceulz dont on le feroit certein que il eussent tort... Et le roy +dist que il ne le feroit autrement; car ce seroit contre Dieu et contre +raison, se il contreignoit, la gent à eulz absoudre, quant les clercs +leur feroient tort<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a><a href="#footnote614" title="Go to footnote 614"><span class="smaller">[614]</span></a>.»</p> + +<p>La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au +treizième siècle un esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et +guelfe contre les empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut +toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes légales +qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus redoutable. Dès +le commencement du treizième siècle, les seigneurs avaient vivement +soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les évêques. En 1225, ils +déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou prendront les armes si le +roi ne remédie aux empiètements <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> du pouvoir ecclésiastique; +l'Église, acquérant toujours et ne lâchant rien, eût en effet tout +absorbé à la longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc forme, avec le +duc de Bourgogne et les comtes d'Angoulême et de Saint-Pol, une ligue à +laquelle accède une grande partie de la noblesse. Les termes de cet acte +sont d'une extraordinaire énergie. La main des légistes est visible; on +croirait lire déjà les paroles de Guillaume de Nogaret<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a><a href="#footnote615" title="Go to footnote 615"><span class="smaller">[615]</span></a>.</p> + +<p>Saint Louis s'associa, dans la simplicité de son cœur, à cette lutte +des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui devait tourner à +son profit<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a><a href="#footnote616" title="Go to footnote 616"><span class="smaller">[616]</span></a>; il s'associait avec la même bonne foi à celle des +juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le droit de +retirer une terre donnée à l'Église.</p> + +<p>Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> coûtait +moins, sans doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité +ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le siècle +abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts, l'enfonçaient +d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre et pieuse, +blessée au dehors dans tous ses amours<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a><a href="#footnote617" title="Go to footnote 617"><span class="smaller">[617]</span></a>, se retirait au dedans et +cherchait en soi. La lecture et la contemplation devinrent toute sa vie. +Il se mit à lire l'Écriture et les Pères, surtout saint Augustin. Il fit +copier des manuscrits<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a><a href="#footnote618" title="Go to footnote 618"><span class="smaller">[618]</span></a>, se forma une bibliothèque: c'est de ce +faible commencement que la Bibliothèque Royale devait sortir. Il se +faisait faire des lectures pieuses pendant le repas, et le soir au +moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier son cœur d'oraisons et +de prières. Il restait souvent si longtemps prosterné, qu'en se +relevant, dit l'historien, il était saisi de vertige et disait tout bas +aux chambellans: «Où suis-je?» Il craignait d'être entendu de ses +chevaliers<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a><a href="#footnote619" title="Go to footnote 619"><span class="smaller">[619]</span></a>.</p> + +<p>Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son cœur.«Li beneoiz +rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se compleignoit à +son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li disoit +débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit en la +létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> prions que tu nous +doignes fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire +Diex, je n'ose requerre fontaine de lermes; ainçois me soufisissent +petites goûtes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et aucune +foiz reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz li donna à +notre sires lermes en oroison: lesqueles, quant il les sentoit courre +par sa face souef (doucement), et entrer dans sa bouche, eles li +sembloient si savoureuses et très douces, non pas seulement au cuer, mès +à la bouche<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a><a href="#footnote620" title="Go to footnote 620"><span class="smaller">[620]</span></a>.»</p> + +<p>Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour +divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint Louis, +dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, toute arabe +d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de +Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de +poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile +et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore assez +retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds. Il lui +fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de silex; +cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins +d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont +servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté, de +crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des +Valois.</p> + +<p>Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> la +sainte couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, +il la tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu, +il habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David +prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre +encore, au midi de la petite église, une étroite cellule qu'on croit +avoir été l'oratoire de saint Louis.</p> + +<p>Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité, +s'étaient doutés qu'<i>il était déjà saint</i>, et plus saint que les +prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui est +escrite de saint Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel les +prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de prestres et +de prélaz desirroient estre semblables au beneoit roi en ses vertuz et +en ses meurs; car l'on croit méesmement que il fust saint dès que il +vivoit<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a><a href="#footnote621" title="Go to footnote 621"><span class="smaller">[621]</span></a>.»</p> + +<p>Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient présens +tous revestu, li arcevesques de Sur et li evesques de Damiète, et leur +clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient leur nez +pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys estouper le sien, +tant le faisoit fermement et dévotement<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a><a href="#footnote622" title="Go to footnote 622"><span class="smaller">[622]</span></a>.»</p> + +<p>Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> qui allaient +en pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le +<i>saint roy</i>;—«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié à +l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et sanz +nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il a là hors un grant +peuple de la grant Herménie qui vont en Jérusalem, et me proient, sire, +que je leur face monstrer le <i>saint roy</i>; mès je ne bée jà à baisier vos +(cependant je ne désire pas encore avoir à baiser vos reliques).» Et il +rist moult clèrement, et me dit que je l'es alasse querre; et si fis-je. +Et quant ils orent veu le roy, ils le commandèrent à Dieu et le roy +eulz<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a><a href="#footnote623" title="Go to footnote 623"><span class="smaller">[623]</span></a>.»</p> + +<p>Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les dernières +paroles qu'il écrivit pour sa fille: «Chière fille, la mesure par +laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a><a href="#footnote624" title="Go to footnote 624"><span class="smaller">[624]</span></a>.»</p> + +<p>Et dans l'instruction à son fils Philippe:</p> + +<p>«Se il avient que aucune querele qui soit meue entre riche et povre +viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil, +ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant que tu +connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre cremetus +(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu +entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton tens, ou du tens à +tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit grant, +ou en terre, ou en deniers, ou en <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> autre chose<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a><a href="#footnote625" title="Go to footnote 625"><span class="smaller">[625]</span></a>.»—«L'amour +qu'il avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné filz en une +moult grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. «Biau fils, fit-il, je +te pri que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je +aimeraie miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le peuple du +royaume bien et loïalement, que tu le gouvernasses mal apertement<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a><a href="#footnote626" title="Go to footnote 626"><span class="smaller">[626]</span></a>.»</p> + +<p>Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être +ému.</p> + +<p><a id="eclaircissements" name="eclaircissements"></a> +<h3><span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> ÉCLAIRCISSEMENTS</h3> + +<p class="chaptitle">LUTTE DES MENDIANTS ET DE L'UNIVERSITÉ.—SAINT + THOMAS.—DOUTES DE SAINT LOUIS.—LA PASSION, COMME + PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.</p> + + +<p>L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps +de saint Louis, entre l'Université et les Ordres Mendiants. Voici +l'histoire de l'Université: au douzième siècle, elle se détache de son +berceau, de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de +Paris; au treizième, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape; +au quatorzième contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et +forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se +formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils +troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs mœurs<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a><a href="#footnote627" title="Go to footnote 627"><span class="smaller">[627]</span></a>. +C'était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique +intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement, il en +sortit sept papes<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a><a href="#footnote628" title="Go to footnote 628"><span class="smaller">[628]</span></a> et une foule de cardinaux et d'évêques. Les plus +illustres étrangers, l'Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante, +venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de Duns +Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> Paris. +Pétrarque fut aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université +que de celle du Capitole. Au seizième siècle, encore, lorsque Ramus +rendait quelque vie à l'Université en attendant la Saint-Barthélemy, nos +écoles de la rue du Fouarre furent visitées de Torquato Tasso. Pur +raisonnement toutefois, vaine logique, subtile et stérile chicane<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a><a href="#footnote629" title="Go to footnote 629"><span class="smaller">[629]</span></a>, +nos <i>artistes</i> (les dialecticiens de l'Université se donnaient ce nom) +devaient être bientôt primés.</p> + +<p>Les vrais artistes du peuple au treizième siècle, orateurs, comédiens, +mimes, bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci +parlaient d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de +saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui +avait eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le +monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimer se reposer avec +saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du +Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi +nouvelle et un nouvel Évangile.</p> + +<p>Ce titre formidable: <i>Introduction à l'Évangile éternel</i>, fut mis en +effet en tête d'un livre par Jean de Parme<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a><a href="#footnote630" title="Go to footnote 630"><span class="smaller">[630]</span></a>, général des +Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques, +avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> professa +que, de même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, +celui-ci avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à +la perfection, qu'il avait encore six ans à vivre, mais qu'alors un +Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence et +d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la lettre<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a><a href="#footnote631" title="Go to footnote 631"><span class="smaller">[631]</span></a>.</p> + +<p>Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent +acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique. +C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs +était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura, +Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de +l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a><a href="#footnote632" title="Go to footnote 632"><span class="smaller">[632]</span></a>. Il +publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et +spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et +autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et +mendiants: <i>Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la +mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls +prédits à l'Église pour les derniers temps</i>, etc. Sa force est dans +l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez le +piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible que +l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait entre +les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et jalousie +de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230, +époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente, se retira à +Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et l'Université +se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant était +Albert-le-Grand et le logicien saint Thomas<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a><a href="#footnote633" title="Go to footnote 633"><span class="smaller">[633]</span></a>.</p> + +<p>Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de +Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert-le-Grand, +archevêque de Mayence, et saint Bonaventure, général des +Franciscains<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a><a href="#footnote634" title="Go to footnote 634"><span class="smaller">[634]</span></a>. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la +discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de +Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> de Jean de +Parme, frappant également les raisonneurs et les mystiques, les +partisans de la lettre et ceux de l'esprit<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a><a href="#footnote635" title="Go to footnote 635"><span class="smaller">[635]</span></a>.</p> + +<p>Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de +s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint +Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde +grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation, +essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute +hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en +admiration. Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle +qui durerait jusqu'à la consommation des temps<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a><a href="#footnote636" title="Go to footnote 636"><span class="smaller">[636]</span></a>. Cet homme +extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne s'est +placé dans sa vie; vie toute abstraite, dont les seuls événements sont +des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et ne +cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où +fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et +de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand bœuf muet de +Sicile<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a><a href="#footnote637" title="Go to footnote 637"><span class="smaller">[637]</span></a>. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le +sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, et +il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s'aperçut +pas d'une horrible tempête; une autrefois, sa préoccupation était si +forte, qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses +doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et même à la +table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur +la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible contre les +Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût écrit. Dans +sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint +Augustin; mais dans la question de la grâce, il s'écarte visiblement de +ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien de l'Église, il +fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du gouvernement +ecclésiastiques. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est +incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et +pourtant s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte à +celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église. C'est par cette porte +qu'est entré Luther.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> Tel est donc l'aspect du monde au treizième siècle. Au sommet, +<i>le grand bœuf muet de Sicile</i>, ruminant la question. Ici, l'homme et +la liberté; là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à +droite, l'observation qui proteste de la liberté humaine; à gauche, la +logique qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, +la logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme +en Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une +indivisible unité, où se perdent la liberté, la moralité, la vie +pratique elle-même. Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur la +pente, combattant par le bon sens sa propre logique, qui l'eût emporté. +Il s'arrêta, ce ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre les deux +abîmes, dont il mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'Église, +il tint la balance, chercha l'équilibre et mourut à la peine. Le monde +qui le vit d'en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une région +supérieure, n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de +cette abstraite existence.</p> + +<p>Au-dessous de cette région sublime, battaient le vent et l'orage. +Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la métaphysique, +sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa +Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles +antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement +que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute l'harmonie du moyen +âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel on s'était établi +commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit +se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se virent +condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui +ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de bonne heure forcé de +lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il était et +défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis se porter pour arbitre +entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrétienté, +rappeler à la modération celui qu'il eût voulu pouvoir prendre pour +règle de sainteté. Les Mendiants l'avaient ensuite attiré par leur +mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-François, il prit +parti contre l'Université. Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté +d'un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances. +On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute +l'inquiétude qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut +être pris pour le type de l'<i>honnête homme</i> au <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> treizième +siècle. C'est un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère, et +l'âme pieuse et candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis +recule, et s'obstine dans la foi.</p> + +<p>Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbon et Joinville: «Quant +le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les raisons +pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si encommençoit +la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions grant pièce +desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: «Maistre Robert, je +vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le +remenant vous demourast: car <i>preudomme</i> est si grant chose et si bonne +chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a><a href="#footnote638" title="Go to footnote 638"><span class="smaller">[638]</span></a>.»</p> + +<p>«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler à vous pour le soutil +sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je +appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande: la +demande fut telle: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a><a href="#footnote639" title="Go to footnote 639"><span class="smaller">[639]</span></a>»</p> + +<p>Saint Louis raconte à Joinville, qu'un chevalier assistant à une +discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des +docteurs juifs, et sur sa réponse, lui donna sur la tête un coup de son +bâton qui le renversa.—«Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il +n'est très bon clerc, ne doit desputer à eulz; mes l'omme lay, quant il +ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas défendre la loy crestienne, +sinon de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant +comme elle y peut entrer<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a><a href="#footnote640" title="Go to footnote 640"><span class="smaller">[640]</span></a>.»</p> + +<p>Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable +s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit on +garder et en tele manière déffendre de cest agait <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> (piège), que +en die à l'ennemi quand il envoie tele temptacion, Va t'en, doit on dire +à l'ennemi: tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz +les articles de la foy, etc...<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a><a href="#footnote641" title="Go to footnote 641"><span class="smaller">[641]</span></a>»</p> + +<p>Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien +croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir +dire<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a><a href="#footnote642" title="Go to footnote 642"><span class="smaller">[642]</span></a>.»</p> + +<p>Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour +l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne pouvait +«son cœur à hurter à croire au sacrement de l'autel.» L'évêque lui +demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s'y +complaisait: le théologien répondit qu'elle le chagrinait fort, et qu'il +se ferait hacher plutôt que de rejeter l'Eucharistie. L'évêque alors le +consola en lui assurant qu'il avait plus de mérite que celui qui n'a +point de doutes<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a><a href="#footnote643" title="Go to footnote 643"><span class="smaller">[643]</span></a>.</p> + +<p class="p2">Quelques légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent +attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d'âmes +devaient douter et souffrir en silence! ce qu'il y avait de cruel, de +poignant dans cette première défaillance de la foi, c'est qu'on hésitait +à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, endurcis aux tourments +du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au +premier moment où l'âme, tiède de foi et d'amour, sentit glisser en soi +le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout horreur et +surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, cette âme candide et +croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans +l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur l'objet aimé.</p> + +<p>Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir que +cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir +que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer de glace +où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux +branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on croit +encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si le +doute est <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, +cela n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous +l'enfer!... Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à +côté. Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au +quinzième et au seizième siècle. Luther est là-dessus un grand maître; +personne n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme: +«Ah! si saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de +lui-même quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas +l'aiguillon de la chair, ce n'était point la bonne Thécla, comme le +rêvent les papistes... Jérôme et les autres Pères n'ont pas connu les +plus hautes tentations; ils n'en ont senti que de puériles, celles de la +chair, qui pourtant ont bien aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise +ont eu la leur; <i>ils ont tremblé devant le glaive</i>... Celle-là, c'est +quelque chose de plus haut que le désespoir causé par les péchés... +lorsqu'il est dit: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé; c'est +comme s'il disait: Tu m'es ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis +juste et innocent.»</p> + +<p>Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l'âme, +où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est là le dernier +terme de la Passion, le sommet de la croix.</p> + +<p>Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout +entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La +littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du +troisième siècle au quinzième, tout est suspendu à ce mystère.</p> + +<p>Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire, +n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix, +et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la +sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque cœur +d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa croix et ses +stigmates.</p> + +<p>Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre +humain, ont connu ces épreuves. Toutes ont approché plus ou moins de cet +idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait: «Vertu, +tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai suivi la +justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil.»</p> + +<p>Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à +l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable +grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter +cette divine amertume du fruit de la <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> science, dont il était +dit au commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous +deviendrez des dieux.»</p> + +<p>Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes +intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé +en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s'amoncelant vers le +ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui +voulaient monter au Seigneur!</p> + +<p>Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue +deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique, +échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser +l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde +confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied +de la croix.</p> + +<p>Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière, +amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre +religieuse et populaire.</p> + +<p>La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la +guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait existé +chez nous, dès lors et même avant, des poèmes d'origine celtique où les +dernières luttes de l'Occident contre les Romains et les Allemands aient +été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur, je le crois +volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer l'importance du principe +indigène, de l'élément celtique. Ce qui est propre à la France, c'est +d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier tout, d'être +la France, et d'être le monde. Notre nationalité est bien puissamment +attractive, tout y vient bon gré mal gré; c'est la nationalité la moins +exclusivement nationale, la plus humaine. Le fond indigène a été +plusieurs fois submergé, fécondé par les alluvions étrangères. Toutes +les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents. +Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les +traditions celtiques, comme la pluie murmurante dans les chênes verts de +mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingiens tombait des +Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux monts de la Souabe et de l'Alsace qui +ne nous aient versé par l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie +érudite d'Alexandre et de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux +monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la +croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les +fleuves retrouvés du paradis.</p> + +<p>L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère +et Hérodote; de là nos poèmes carlovingiens, avec <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> les guerres +saintes d'Espagne, la victoire de Charles-Martel, et la mort de +Roland<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a><a href="#footnote644" title="Go to footnote 644"><span class="smaller">[644]</span></a>. La littérature est d'abord la conscience d'une nationalité. +Le peuple est unifié en un homme. Roland meurt aux passages solennels +des montagnes qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les +Philènes divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de +la patrie. Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe +du héros, son gigantesque <i>tumulus</i>; ce sont les Pyrénées elles-mêmes. +Mais le héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un +Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze +compagnons; comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son +calvaire pyrénéen, il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de Toulouse +à Saragosse. Il sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et l'insouciant +Charlemagne, ne veulent point entendre. Il sonne, et la chrétienté, pour +laquelle il meurt, s'obstine à ne pas répondre. Alors il brise son épée, +il veut mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin, ni de ses propres +armes. Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, +elles crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation, de +l'injuste abandon du monde.</p> + +<p>Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant de +bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la croisade, +s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au centre de la +Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit oublier l'unité +chrétienne et impériale qui domine encore les poèmes carlovingiens. La +poésie chevaleresque, éprise de la force individuelle, de l'orgueil +héroïque, qui fut l'âme du monde féodal, prit en haine la royauté, la +loi, l'unité. La dissolution de l'Empire, la résistance des seigneurs au +pouvoir central sous Charles-le-Chauve et les derniers Carlovingiens, +fut célébrée, dans <i>Gérard de Roussillon</i>, dans les <i>Quatre fils Aymon</i>, +galopant à quatre sur un même coursier: pluralité significative. Mais +l'idéal ne se pluralise pas; il est placé dans un seul, dans Renaud, +Renaud de <i>Montauban</i><a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a><a href="#footnote645" title="Go to footnote 645"><span class="smaller">[645]</span></a>, le héros sur sa montagne, sur sa tour; dans +la plaine les assiégeants, roi et peuple, innombrables contre un seul, +et à peine rassurés. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre, et +représentant l'idée du nombre, ne peut être compris de cette poésie +féodale; il lui apparaît comme un lâche<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a><a href="#footnote646" title="Go to footnote 646"><span class="smaller">[646]</span></a>. Déjà Charlemagne a fait +une triste <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> figure dans l'autre cycle. Il a laissé périr +Roland. Ici, il poursuit lâchement Renaud, Gérard de Roussillon, il +prévaut sur eux par la ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne +Eurysthée, persécutant Hercule et le soumettant à de rudes travaux.</p> + +<p>Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est +ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel +contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par +l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il +représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être +dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra sur le +baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà +implicitement dans un drame satirique qui, de l'Asie à la France, a été +accueilli, traduit de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et +de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un rustre, un +<i>vilain</i>; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses subtilités, +il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, doté à plaisir de +tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout savant et sage, se +voit vaincu par ce rustre malin<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a><a href="#footnote647" title="Go to footnote 647"><span class="smaller">[647]</span></a>. Contre l'autorité, contre le roi +et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud, c'est l'épée, c'est la force; +celle du bouffon populaire, tout autrement perçante, c'est le +raisonnement et l'ironie.</p> + +<p>Le roi doit vaincre le baron, non seulement en puissance, mais en +popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne heure +tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée de +l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la féodalité ne +fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours dans les cités +l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité.</p> + +<p>La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la +guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais +l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle étend +son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux +frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme +celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de l'Italie +à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades viennent +les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres lointaines.—Que +cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la conquête infinie. On se +souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais +l'Occident <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> n'adopte Alexandre et César qu'à condition qu'ils +deviennent Occidentaux. On leur confère l'ordre de chevalerie. Alexandre +devient un paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux des +Français; les Saxons descendent des soldats de César, les Bretons de +Brutus. La parenté des peuples indo-germaniques que la science devait +démontrer de nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa divine prescience.</p> + +<p>Cependant le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre, +le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité, en vain pour compléter la +conquête du monde, Aristote devenu magicien a conduit par l'air et +l'Océan l'Alexandre chevaleresque<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a><a href="#footnote648" title="Go to footnote 648"><span class="smaller">[648]</span></a>. L'élément étranger ne suffisant +pas, on remonte au vieil élément indigène jusqu'au dolmen celtique, +jusqu'au tombeau d'Arthur<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a><a href="#footnote649" title="Go to footnote 649"><span class="smaller">[649]</span></a>. Arthur revient, non plus ce petit chef +de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non, un Arthur +épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce roi des +preux, avec sa reine Geneviève et ses douze paladins autour de la +Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, après ce long sommeil +où la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la femme; la +femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui tient +le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants, dans les +forêts, à l'aventure, faibles et agités, tournant dans leur interminable +épopée, comme dans ce cercle de Dante où flottent les victimes de +l'amour au gré d'un vent éternel.</p> + +<p>Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette Table des +douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est +tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie mondaine, +et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane qui +cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à +celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est +changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils +s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, au +mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est point +la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid, d'Hypérion, +d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de Salomon, la +coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie recueillit +son précieux sang. La simple vue de cette coupe, où <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> Graal +prolonge la vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de la +coupe et du temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni Arthur, ni +Parceval ne sont dignes de la toucher. Pour en avoir approché, +l'amoureux Lancelot reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La +nouvelle chevalerie du Graal est conférée par des prêtres; c'est un +évêque qui fait Titurel chevalier. Cette poésie sacerdotale place si +haut son idéal qu'il en est stérile et impuissant. Elle a beau exalter +les vertus du Graal, il reste solitaire; les enfants de Parceval, de +Lancelot et de Gauvin, peuvent seuls en approcher. Et quand on veut +enfin réaliser le vrai chevalier, le digne gardien du Graal, on est +obligé de prendre un sir Galahad, parfait de tout point, saint dès son +vivant, mais fort ignoré. Ce héros obscur, mis au monde tout exprès, n'a +pas grande influence.</p> + +<p>Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus +sophistique et plus subtile, elle devint la sœur de la scolastique, +une scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les +jongleurs la colportaient en petits poèmes par les cours et les +châteaux, elle s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les +entraves de la versification la plus artificielle et la plus laborieuse +qui fût jamais. Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman, du symbole à +l'allégorie, c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle grimaça encore +pendant le quatorzième siècle dans les tristes imitations du triste +<i>Roman de la Rose</i>, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la voix de +la dérision populaire dans les contes et les fabliaux.</p> + +<p>La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle fait +de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était plu dans +sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme Parceval, +brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener par les +degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros chrétien, et +elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle de Roland à +celui du Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a mené errant +par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres, à la +recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique, et +aussi ses faiblesses.</p> + +<p>La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à +l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval, qui prolonge +pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là, +cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie et +s'est fait charbonnier, <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> Renaud de Montauban se fait maçon, et +porte des pierres sur son dos pour aider à la construction de la +cathédrale de Cologne.</p> + +<p>L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de +la passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame +ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la +poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine.</p> + +<p>L'église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette +misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané. +Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas +en vain que l'Église avait droit d'asile<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a><a href="#footnote650" title="Go to footnote 650"><span class="smaller">[650]</span></a>; c'était alors l'asile +universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L'homme y +priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité. +Elle appelait aux travaux des champs<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a><a href="#footnote651" title="Go to footnote 651"><span class="smaller">[651]</span></a>, aux affaires civiles, +quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, c'est dans les +églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à Saint-Marc que les +députés de l'Europe vinrent demander une flotte pour la quatrième +croisade. Le commerce se faisait autour des églises: les pèlerinages +étaient des foires. Les marchandises étaient bénites. Les animaux, comme +aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la bénédiction; l'Église +ne la refusait point; elle laissait <i>approcher ces petits</i>. Naguère, à +Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au parvis Notre-Dame, et +chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait +mieux, on mangeait dans l'église même, et après le repas venait la +danse. L'Église se prêtait à ces joies enfantines.</p> + +<p class="poem10"> + ... Pandentemque sinus et tota veste vocantem<br> + Cæruleum in gremium.</p> + +<p>Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple, +exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné +tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> et la langue du +peuple. La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants +pathétiques, comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages +qui nous a été conservé. Le peuple élevait la voix, non pas le peuple +fictif qui parle dans le chœur, mais le vrai peuple venu du dehors, +lorsqu'il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de +la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant enfant, comme le saint +Christophe de la légende, brut, ignorant, passionné, mais docile, +implorant l'initiation, demandant à porter le Christ sur ses épaules +colossales. Il entrait, amenant dans l'église le hideux dragon du péché; +il le traînait, soûlé de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup +de la prière qui doit l'immoler<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a><a href="#footnote652" title="Go to footnote 652"><span class="smaller">[652]</span></a>. Quelquefois aussi, reconnaissant +que la bestialité était en lui-même, il exposait dans des extravagances +symboliques sa misère, son infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête +des Fous, <i>fatuorum</i><a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a><a href="#footnote653" title="Go to footnote 653"><span class="smaller">[653]</span></a>. Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée +par le christianisme, comme l'adieu de l'homme à la sensualité qu'il +abjurait, se reproduisait aux fêtes de l'enfance du Christ, à la +Circoncision, aux Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où +l'humanité, sauvée du démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël +et à Pâques. Le clergé lui-même y prenait part. Ici les chanoines +jouaient à la balle dans l'église, là on traînait outrageusement +l'odieux hareng du carême<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a><a href="#footnote654" title="Go to footnote 654"><span class="smaller">[654]</span></a>. La bête comme l'homme était réhabilitée. +L'humble témoin de la naissance du Sauveur, le fidèle animal qui de son +haleine le réchauffa tout petit dans la crèche, qui le porta avec sa +mère en Égypte, qui l'amena triomphant dans Jérusalem, il avait sa part +de la joie<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a><a href="#footnote655" title="Go to footnote 655"><span class="smaller">[655]</span></a>. Sobriété, <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> patience, ferme résignation, le +moyen âge distinguait en l'âne je ne sais combien de vertus chrétiennes. +Pourquoi eût-on rougi de lui? Le Sauveur n'en avait pas rougi<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a><a href="#footnote656" title="Go to footnote 656"><span class="smaller">[656]</span></a>... +Quel mal en tout cela? Tout n'est-il pas permis à l'enfant? Plus tard, +l'Église imposa silence au peuple, l'éloigna, le tint à distance. Mais +aux premiers siècles du moyen âge, l'Église s'effarouchait si peu de ces +drames populaires qu'elle en reproduisait sur ses murailles les traits +les plus hardis. À Rouen<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a><a href="#footnote657" title="Go to footnote 657"><span class="smaller">[657]</span></a>, un cochon joue du violon; à Chartres, +c'est un âne<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a><a href="#footnote658" title="Go to footnote 658"><span class="smaller">[658]</span></a>; à Essonne, un évêque tient une marotte<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a><a href="#footnote659" title="Go to footnote 659"><span class="smaller">[659]</span></a>. +Ailleurs, ce sont les images des vices et des péchés sculptés dans la +licence d'un pieux cynisme<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a><a href="#footnote660" title="Go to footnote 660"><span class="smaller">[660]</span></a>. L'artiste n'a pas reculé devant +l'inceste de Loth, ni les infamies de Sodome<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a><a href="#footnote661" title="Go to footnote 661"><span class="smaller">[661]</span></a>.</p> + +<p>Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et +de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne ne +riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe +d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec elle. +Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté; il mettait <i>sous +le chandelier l'âme de sa mère</i>. L'amour de la mère et du fils, de Marie +et de Jésus, était pour l'Église une riche source de pathétique. +Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la Vierge, portée +par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de la Sicile antique +cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la +grande place, on lui présente tout à coup <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> l'image du Sauveur; +elle tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'envolent +de son sein portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle.</p> + +<p>À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi +des langues de feu; les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures +étaient illuminées<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a><a href="#footnote662" title="Go to footnote 662"><span class="smaller">[662]</span></a>. À d'autres fêtes, l'illumination était au +dehors<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a><a href="#footnote663" title="Go to footnote 663"><span class="smaller">[663]</span></a>. Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces prodigieux +monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes, +animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant +et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentelés, avec les +riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumière et la +voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas, dans l'ombre, +répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le vrai drame, le +vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité à travers les +trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité +passagère pour la fixer et l'éterniser dans la <i>Divina Commedia</i>.</p> + +<p>Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du +moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y +entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont +l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix +du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond +symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est +maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications +philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'église est un musée +gothique que visitent les habiles: ils tournent autour, regardent +irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien +ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur plaît dans +l'église, ce n'est <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> pas l'église elle-même; ce sera le travail +délicat de ses ornements, la frange de son manteau, sa dentelle de +pierre, quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en décadence.</p> + +<p>Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou +telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces +pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand +mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis tenté +de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé dans +l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris, de +Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La pierre +s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de l'artiste. +L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au moyen âge: +«Le maître des pierres vives», <i>Magister de vivis lapidibus</i><a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a><a href="#footnote664" title="Go to footnote 664"><span class="smaller">[664]</span></a>.</p> + +<p>On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique du +tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome l'a +condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le chœur. Cette +église, comme la cité romaine, est encore restreinte, exclusive; elle ne +s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle veut une initiation. +Elle aime encore les ténèbres des Catacombes où elle naquit; elle se +creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son berceau. Les +catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée, ils attendent +encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au dehors le cimetière; +la tour elle-même, l'organe et la voix de l'église, s'élève à côté. La +pesante arcade romane scelle de son poids l'église souterraine, +ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi tant que le christianisme +est en lutte, tant que dure la tempête des invasions, tant que le monde +ne croit pas à sa durée. Mais lorsque l'ère fatale de l'an 1000 a passé, +lorsque la hiérarchie ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde, +qu'elle s'est complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la +chrétienté, enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son +unité, alors l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour +embrasser le monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle +soulève ses voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade +romaine reparaît l'ogive orientale.</p> + +<p>Voilà un prodigieux entassement, une œuvre d'Encelade. <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> Pour +soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a><a href="#footnote665" title="Go to footnote 665"><span class="smaller">[665]</span></a>, les +géants, ce semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais +non, ce n'est pas là une œuvre de géants, ce n'est pas un confus amas +de choses énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là quelque +chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souffle de +l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant +les royaumes et brisant les empires; c'est lui encore qui a gonflé les +voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie +puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a +suscité d'un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L'esprit +est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine +dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il +en forme et déforme les traits; il creuse l'œil de méditations, +d'expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées, +les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe +au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son +enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors, +au dedans de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit +bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue; il y +grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous +ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée +intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte +mystérieuse où le monde païen l'avait tenu<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a><a href="#footnote666" title="Go to footnote 666"><span class="smaller">[666]</span></a>, il la lança au ciel +cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus +haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir +d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la +respiration, si fortement battait ce cœur du genre humain, qu'il fit +jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour +recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond +<span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> de la croisée gothique, de cet <i>œil ogival</i><a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a><a href="#footnote667" title="Go to footnote 667"><span class="smaller">[667]</span></a>, quand il +fait effort pour s'ouvrir, au douzième siècle. Cet œil de la croisée +gothique est le signe par lequel se classe la nouvelle architecture. +L'art ancien, adorateur de la matière, se classait par l'appui matériel +du temple, par la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art +moderne, fils de l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme, +mais la physionomie, mais l'œil; non la colonne, mais la croisée; non +le plein, mais le vide. Au douzième et au treizième siècle, la croisée, +enfoncée dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïde +dans une grotte de granit, est toute retirée en soi; elle médite et +rêve. Peu à peu elle avance du dedans au dehors; elle arrive à la +superficie extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques, +triomphantes de la gloire céleste. Mais le quatorzième siècle est à +peine passé que ces roses s'altèrent; elles se changent en figures +flamboyantes; sont-ce des flammes, des cœurs ou des larmes? Tout cela +peut-être à la fois.</p> + +<p>Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit, quoi +qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau +l'étendre<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a><a href="#footnote668" title="Go to footnote 668"><span class="smaller">[668]</span></a>, la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe. Non, +tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos +saints, vos fleurs de pierre, vos forêts de marbre, vos grands christs +dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut qu'autour +de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle rayonne de +chapelles<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a><a href="#footnote669" title="Go to footnote 669"><span class="smaller">[669]</span></a>. Au delà de l'autel, dressons un autel, un sanctuaire +derrière le sanctuaire; cachons derrière le chœur la chapelle de la +Vierge; il me semble que là nous respirerons mieux; là il y aura des +genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne peut plus +soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par delà la +mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font +obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du sanctuaire, +que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon du ciel?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit, +qui semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, +elle se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante +fécondité au nombre, au rythme d'une géométrie savante. La géométrie et +l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a calculé +dans les derniers temps que la courbe la plus propre à faire une voûte +solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie comme la plus +belle, pour le dôme de Saint-Pierre.</p> + +<p>Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture +gothique, dans la cathédrale de Cologne<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a><a href="#footnote670" title="Go to footnote 670"><span class="smaller">[670]</span></a>; c'est un corps régulier +qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la régularité +des cristaux. La croix de l'église normale est strictement déduite de la +figure par laquelle Euclide construit le triangle équilatéral<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a><a href="#footnote671" title="Go to footnote 671"><span class="smaller">[671]</span></a>. Ce +triangle, principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des +voûtes; il tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse +maigreur des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des +arcades byzantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs +subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le +nombre humain, celui des doigts; douze le nombre divin, le nombre +astronomique; ajoutez-y sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les +tours<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a><a href="#footnote672" title="Go to footnote 672"><span class="smaller">[672]</span></a> et dans tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du +carré et se subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le +triangle, s'exfolient en hexagone, en dodécagone<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a><a href="#footnote673" title="Go to footnote 673"><span class="smaller">[673]</span></a>. La colonne a dans +le rapport de son diamètre à la hauteur les proportions de l'ordre +dorique<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a><a href="#footnote674" title="Go to footnote 674"><span class="smaller">[674]</span></a>. La hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au +principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l'architecture +gothique subsistent les traditions de l'antiquité.</p> + +<p>L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span> +pieds. Ce nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la +hauteur des colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de la largeur de +l'arcade, la façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a +trois fois la largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de +l'arcade. La largeur du tout est égale à la longueur du chœur et de +la nef<a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a><a href="#footnote675" title="Go to footnote 675"><span class="smaller">[675]</span></a>, égale à la hauteur du milieu de la voûte<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a><a href="#footnote676" title="Go to footnote 676"><span class="smaller">[676]</span></a>. La longueur +est à la hauteur comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas-côtés, +se reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants qui +soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du +Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du +chœur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent.</p> + +<p>Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes +les églises. Celle de Reims a 7 entrées; celle de Reims et de Chartres 7 +chapelles autour du chœur. Le chœur de Notre-Dame de Paris a 7 +arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois 9), large de 42 (6 +fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours, et le diamètre d'une +des grandes roses; les tours de la même église ont 216 pieds (17 fois +12). On y compte 297 colonnes (297:3=99, qui, divisé par 3=33, qui, +divisé par 3=11), et 45 chapelles (5x9). Le clocher qui en surmontait la +croisée avait 104 pieds comme la voûte principale. Notre-Dame de Reims a +dans son œuvre 408 pieds (:2 donne 204, hauteur des tours de +Notre-Dame de Paris; 204:17=12)<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a><a href="#footnote677" title="Go to footnote 677"><span class="smaller">[677]</span></a>. Chartres 396 pieds (:6=66, qui +divisé par 2=33=3x11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen et des +cathédrales de Strasbourg et de <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> Chartres sont toutes les trois +de longueur égale (244 pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est haute de +110 pieds (110:10=11), longue de 110, large de 27 (3<sup>e</sup> puissance de +3)<a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a><a href="#footnote678" title="Go to footnote 678"><span class="smaller">[678]</span></a>.</p> + +<p class="p2">À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique sacrée? +Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents (Vitet, +Église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que +l'<i>architecture ogivale</i>, celle qu'on dit improprement gothique, est due +tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons. L'<i>architecture +romane</i>, celle des prêtres, finit au douzième siècle.</p> + +<p>Les maçons, cette, vaste et obscure association partout répandue, eurent +leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe aussi +ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau païen, +sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le monde le +grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de Salomon. Avec +quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et perdus dans +l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes, il faut, pour le +savoir, parcourir les parties les plus reculées, les plus inaccessibles +des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts aériens, aux dernières +pointes de ces flèches où le couvreur ne se hasarde qu'en tremblant, +vous rencontrerez souvent, solitaires sous l'œil de Dieu, aux coups +du vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d'œuvre d'art +et de sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie. Pas un nom, pas un +signe, une lettre: il eût cru voler sa gloire à Dieu. Il a travaillé +pour Dieu seul, <i>pour le remède de son âme</i>. Un nom qu'ils ont pourtant +conservé par une gracieuse préférence, c'est celui d'une vierge qui +travailla pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui +couronnent la prodigieuse flèche, y fut placée par sa faible main<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a><a href="#footnote679" title="Go to footnote 679"><span class="smaller">[679]</span></a>. +Ainsi dans la légende, le roc que tous les efforts des hommes n'avaient +pu ébranler, roule sous le pied d'un enfant<a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a><a href="#footnote680" title="Go to footnote 680"><span class="smaller">[680]</span></a>. C'est aussi une vierge +que la patronne des <i>maçons</i>, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue +géométrique, sa rose mystérieuse, sur le plan de la <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> cathédrale +de Cologne. Une autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, +percée d'une trinité de fenêtres.</p> + +<p>Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le +comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il +s'en fût tenu au même type<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a><a href="#footnote681" title="Go to footnote 681"><span class="smaller">[681]</span></a>, s'il fût resté assujetti par l'harmonie +géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties de +l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul et +l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de +l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente +personnalité<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a><a href="#footnote682" title="Go to footnote 682"><span class="smaller">[682]</span></a>; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de Paris, +sur les tombeaux de Rouen<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a><a href="#footnote683" title="Go to footnote 683"><span class="smaller">[683]</span></a>, sur les pierres tumulaires et les +méandres de l'église de Reims<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a><a href="#footnote684" title="Go to footnote 684"><span class="smaller">[684]</span></a>. L'inquiétude du nom et de la gloire, +la rivalité des efforts poussa ces artistes à des actes désespérés. À +Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant son neveu par +envie. Vous voyez dans une église de cette dernière ville, sur la même +pierre, les figures hostiles et menaçantes d'Alexandre de Berneval et de +son disciple poignardé par lui. Leurs chiens, couchés à leurs pieds, se +menacent encore. L'infortuné jeune homme, dans la tristesse d'un destin +inaccompli, porte sur sa poitrine l'incomparable rose où il eut le +malheur de surpasser son maîtres<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a><a href="#footnote685" title="Go to footnote 685"><span class="smaller">[685]</span></a>.</p> + +<p>Comment compter nos belles églises du treizième siècle? Je voulais du +moins parler de Notre-Dame de Paris<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a><a href="#footnote686" title="Go to footnote 686"><span class="smaller">[686]</span></a>. Mais quelqu'un a marqué ce +monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais ne se +hasardera d'y toucher. C'est sa chose <span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> désormais, c'est son +fief, c'est le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille +cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de +l'autre, aussi haute que ses tours. Si je regardais cette église, ce +serait comme livre d'histoire, comme le grand registre des destinées de +la monarchie. On sait que son portail, autrefois chargé des images de +tous les rois de France, est l'œuvre de Philippe-Auguste; le portail +sud-est de saint Louis<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a><a href="#footnote687" title="Go to footnote 687"><span class="smaller">[687]</span></a>, le septentrional de Philippe-le-Bel<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a><a href="#footnote688" title="Go to footnote 688"><span class="smaller">[688]</span></a>; +celui-ci fut fondé de la dépouille des Templiers, pour détourner sans +doute la malédiction de Jacques Molay<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a><a href="#footnote689" title="Go to footnote 689"><span class="smaller">[689]</span></a>. Ce portail funèbre a dans sa +porte rouge le monument de Jean-sans-Peur<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a><a href="#footnote690" title="Go to footnote 690"><span class="smaller">[690]</span></a>, l'assassin du duc +d'Orléans. La grande et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à +l'histoire plus qu'à la religion. Elle a peu d'élan, peu de ce mouvement +d'ascension si frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne. +Les bandes longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrêtent +l'élan; ce sont plutôt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de +prier.</p> + +<p>Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims, +celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des +cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie +colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste, +la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte +plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise +l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée +batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils +font la moue à la ville, tandis qu'au pied du Clocher-à-l'Ange le peuple +est pilorié.</p> + +<p>Saint-Denis est l'église des tombeaux; non pas une sombre et triste +nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi +et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de saint Louis qui l'a +bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée et légère, comme pour +moins peser sur les morts. La nef s'élève au chœur par un escalier +qui semble attendre le cortège des générations qui doivent monter, +descendre, avec la dépouille des rois.</p> + +<p>À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait +atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span> +virginité, moment court, moment adorable, où rien ne peut rester +ici-bas. Au moment de la beauté pure, il en succède un autre que nous +connaissons bien aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie +a déjà pesé, quand la science du bien et du mal perce dans un triste +sourire, qu'un pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors +ce n'est pas trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles +du cœur. C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle +fut l'église gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une +délicieuse coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles +imposants<a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a><a href="#footnote691" title="Go to footnote 691"><span class="smaller">[691]</span></a>, charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours, +comme des chatons de diamants, fine et transparente dentelle de pierre +filée au fuseau des fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et +triomphante, à mesure qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau +faire, souffrante beauté, le bracelet flotte autour d'un bras amaigri; +vous savez trop, la pensée vous brûle, vous languissez d'amour +impuissant.</p> + +<p>L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il +s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il la +creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint la +sœur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut +aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série +de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. On +trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les +subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des +troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la +passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et +aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a +entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité +extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et +exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans +l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche +dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d'un +cœur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer, +déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras +pas ton Dieu.</p> + +<p>En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> ce +que l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et +naturelle du christianisme se développa de plus en plus et envahit +l'Église. La végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit +sur la terre et donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, +des représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, +des apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui +reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a><a href="#footnote692" title="Go to footnote 692"><span class="smaller">[692]</span></a>; +celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses +sœurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla +la sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, l'homme mit partout +son image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis en +son propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refusé +l'asile du temple à ces pauvres morts? Ils se contentèrent d'abord d'une +simple dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la +tombe s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe fut un mausolée, +un catafalque de pierre qui emplit l'église, que dis-je? ce fut une +chapelle, une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison, fut +heureux de garder lui-même une chapelle<a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a><a href="#footnote693" title="Go to footnote 693"><span class="smaller">[693]</span></a>.</p> + +<p>La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un +léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain. +L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né de la croyance au +miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision; +j'emprunte le mot de saint Augustin: <i>Credo quia absurdum</i>. La maison +divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes colonnes; +si elle accepte un appui matériel, c'est pure condescendance; il lui +suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s'il +est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines +colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l'architecture gothique +le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais c'est aussi +son principe de mort. Le jour où l'amour manquera, l'étrangeté, la +bizarrerie des formes, ressortiront à loisir, et le <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> sentiment +du beau sera choqué, tout aussi bien que la logique<a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a><a href="#footnote694" title="Go to footnote 694"><span class="smaller">[694]</span></a>.</p> + +<p>L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit +l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La +laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion +d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché, +le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié; mais +enfin il y est. Le génie grec divinise souvent la bête; les lions de +Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique +bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le +diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne? +Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans ce +pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté +effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas craint +d'offrir à l'âme sanctifiée.</p> + +<p>Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le, +quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de +l'église s'appuie sur d'innombrables contre-forts<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a><a href="#footnote695" title="Go to footnote 695"><span class="smaller">[695]</span></a>, laborieusement +dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir +entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée d'une vieille maison +qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.</p> + +<p>Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable +dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société +d'où il est sorti, était trop inégale et trop injuste. Le régime des +castes, si peu atténué qu'il était par le christianisme<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a><a href="#footnote696" title="Go to footnote 696"><span class="smaller">[696]</span></a>, subsistait +encore. L'Église sortie du peuple eut, <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> de bonne heure, peur du +peuple; elle s'en éloigna, elle fit alliance avec la féodalité, sa +vieille ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle +s'associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes +qu'elle-même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte +au pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du quinzième siècle, +punis d'avoir résisté à l'établissement d'un impôt<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a><a href="#footnote697" title="Go to footnote 697"><span class="smaller">[697]</span></a>. Cette figure du +peuple pilorié est un stigmate pour l'Église elle-même. La voix des +suppliciés s'élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un +tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par +corvées, élevées des dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de +l'orgueil des évêques et des seigneurs, toutes remplies de leurs +insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces +pierres il y avait trop de pleurs.</p> + +<p>Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir +sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la +<i>consommation</i>. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait +reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un Christ +éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se représente +partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour +acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire, +étrangère, souvent contraire à l'influence ecclésiastique. Le peuple, +tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre le saint, le +Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, il élève, il épure cet idéal +dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il +apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon +roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de +guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple <i>baron</i> du +Saint-Sépulcre. L'idéal grandit encore dans Thomas de Kenterbury, +délaissé de l'Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré +de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l'heure +l'idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au +quinzième siècle, non seulement dans l'homme du peuple, mais dans la +femme, dans Jeanne-la-Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le +peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de +son Dieu en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa +dans un présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, qui mit +sur la terre un ciel, elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle +parut la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan poussa sur +l'église inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est dans les +grotesques du quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu; il +n'a jamais pu apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est +jamais qu'un moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour +s'être fait humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être devenu +grand comme le monde.</p> + +<p>En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen +âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous +aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre +mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est en vain +que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours +suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints +font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent des +grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur...» +Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde +oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur dépouille. Dieu lui +accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de cadran. (1833.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> J'ai tiré ce volume, en grande partie, des Archives nationales. +Un mot seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait à +l'auteur un devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquités, sur le +paisible théâtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirés. Son +livre, c'est sa vie.</p> + +<p>Le noyau des Archives est le Trésor des chartes et la collection des +registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de beaucoup +la plus considérable des Archives (section historique, domaniale et +topographique, législative et administrative), occupent au Marais le +triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans l'antiquité, +histoire dans l'histoire. Une tour du quatorzième siècle garde l'entrée +de la royale colonnade du palais des Soubise. On s'explique en entrant +la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne puis, prince ne daigne, +Rohan suis.»</p> + +<p>Le <i>Trésor des chartes</i> contient dans ses registres la suite des actes +du gouvernement depuis le treizième siècle, dans ses chartes, les actes +diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion +des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce qui +constituait, comme on le disait, <i>les droits du roi</i>. C'était le vieil +arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en brèche +la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut confié +tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à un +chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur général. +Parmi ces <i>trésoriers des chartes</i>, il faut citer un Budé, deux de +Thou<a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a><a href="#footnote698" title="Go to footnote 698"><span class="smaller">[698]</span></a>. Les destinées de ce précieux dépôt ne furent autres que +<span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité royale prit +plus de nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des chartes; +véritable trésor, en effet, où l'on trouvait des titres à exploiter, où +l'on péchait des terres, des châteaux, mainte fois des provinces. Les +fils de Philippe-le-Bel, cette génération avide, firent faire le premier +inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la France, +après les guerres des Anglais, se cherchait elle-même, visita le Trésor +et s'affligea de la confusion qui s'y était mise (1371); le trésor était +comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre sous Charles +VIII. Sous Henri III, le désordre est au comble. De savants hommes y +aident: Brisson et du Tillet, <i>qui travaillent pour le roi</i>, emportent +et dissipent les pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de +la <i>France ancienne</i>, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet +inventaire des droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu. +Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter les Archives: par toute +la France il rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un +grand et admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers +qu'il employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi, +les Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son œuvre, +réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce +travail est le livre des <i>Droits du roy</i>, de Pierre Du Puy. C'est un +savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme +intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de +l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne; que la Lorraine, +dépendance originaire du royaume <i>français</i> d'Austrasie et de +Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une telle +érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter la +centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives, +trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins +légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi +quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux +archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses titres. +Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit son droit +de franc-aleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits +anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes +voulaient des écrits.</p> + +<p>Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux, +notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. Il +fallait une lettre de cachet au trésorier des <span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> chartes pour +avoir droit de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être +réunie à celle de procureur général au Parlement de Paris. M. +d'Aguesseau provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un +homme qui était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées +au Trésor des chartes et qui en faisait trafic<a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a><a href="#footnote699" title="Go to footnote 699"><span class="smaller">[699]</span></a>.</p> + +<p>La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la +confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les +avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, sont +venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de +Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables et +fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de Clotaire, +sont sortis de leur asile ecclésiastique et sont venus comparaître à +cette grande revue des morts. Dans cette concentration violente et +rapide de tant de titres, beaucoup périrent, beaucoup furent détruits: +les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous le titre +de <i>Bureau du triage des titres</i>. La confiscation révolutionnaire ne +s'appuyant pas sur l'autorité des textes, des titres écrits, comme la +confiscation monarchique, n'avait que faire de ces parchemins. Son titre +unique était le <i>Contrat social</i>, comme le <i>Coran</i> pour celui qui brûla +la bibliothèque d'Alexandrie.</p> + +<p>Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des +monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle +opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères, châteaux, +dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le plancher, réunit +tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble de papiers, les +fenêtres mêmes étaient obstruées, tandis que l'archiviste louait +plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait faire des recherches, il +fallait de la chandelle en plein midi. La Révolution, une fois pour +toutes, y porta le jour.</p> + +<p>Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de la +science) furent deux députés de la Convention: MM. Camus et Daunou. M. +Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la république avec +la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M. +Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des Archives, et à cette +époque les archives de France devenaient celles du monde. Cette +prodigieuse <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> classification lui appartient. C'était alors un +glorieux temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la +première fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou recevait les +dépouilles du Vatican. D'autre part du Nord et du Midi, arrivaient à +l'hôtel Soubise les archives d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique; deux +de nos collègues étaient allés chercher celles de Hollande.</p> + +<p>Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe. +On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des +inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc. +Toutefois, il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons. +Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, quoique +même plusieurs ministères continuent de garder les leurs, l'encombrement +finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons, car nous sommes +la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute révolution se fait +à notre profit. Il nous suffit d'attendre: «Patiens, quia æternus.»</p> + +<p>Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la +monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga; la charte de +Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République +dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a><a href="#footnote700" title="Go to footnote 700"><span class="smaller">[700]</span></a>, minute des Droits +de l'homme, urne des députés, et la grande machine républicaine, le coin +des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ait laissé +quelque chose; le pape nous a repris ses archives, mais nous avons gardé +par représailles les brancards sur lesquels il fut porté au sacre de +l'empereur. À côté de ces jouets sanglants de la Providence, est placé +l'immuable étalon des mesures que chaque année l'on vient consulter. La +température est invariable aux Archives.</p> + +<p>Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes +manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux, +j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de +Saint-Vannes: «Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux +siècles des siècles!»</p> + +<p>Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir, dans le silence apparent de +ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de +la mort. Ces papiers, ces parchemins <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> laissés là depuis +longtemps ne demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers +ne sont pas des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de +peuples. D'abord, les familles et les fiefs, blasonnés dans leur +poussière, réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, +alléguant qu'à tort la centralisation avait cru les anéantir. Les +ordonnances de nos rois prétendaient n'avoir pas été effacées par la +multitude des lois modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme +disait ce fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de +mort. Tous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à +cent langues que faisait taire rudement la grande voie de la République +et de l'Empire.</p> + +<p>Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît. +Tous, vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme +individuel, le général comme général; le Fief a raison, la Monarchie +davantage, encore plus la République!... La province doit revivre; +l'ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte +géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que, la +diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à son +tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de +classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle +systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter mal +aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque chose de +revivre.</p> + +<p>Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se +soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme dans +le <i>Jugement dernier</i> de Michel-Ange, ou dans la <i>Danse des morts</i>. +Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de la +reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ne trouveront cela ni +beau ni vrai; ils seront choqués surtout de la dureté des oppositions +provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire observer aux +critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne reconnaissent point +leurs aïeux, que nous avons entre tous les peuples, nous autres +Français, ce don que souhaitait un ancien, le don d'oublier. Les chants +de Roland et de Renaud, etc., ont certainement été populaires; les +fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà si loin au seizième +siècle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes: «Il n'y a, dans +notre vieille littérature, que le <i>Roman de la Rose</i>.» Du temps de Du +Bellay, la France a été Rabelais, plus tard Voltaire. Rabelais est +maintenant dans le domaine de l'érudition. Voltaire est <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> déjà +moins lu. Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant lui-même.</p> + +<p>La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette +vieille France hétérogène que j'ai décrite. Le Gascon ne voudra pas +reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. À quoi je +répondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France. Je +la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de ses vieilles +originalités de provinces. Les derniers volumes de cette histoire la +présenteront dans son unité (1833).</p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> APPENDICE</h3> + +<a id="app1" name="app1"></a> +<p>1—page <a href="#page4">4</a>—<i>En latitude, les zones de la France se marquent par leurs +produits...</i></p> + +<p>Arthur Young, <i>Voyage agronomique</i>, t. II de la traduction, p. 189: «La +France peut se diviser en trois parties principales, dont la première +comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, les oliviers. +Ces plants forment les trois districts: 1<sup>o</sup> du Nord, où il n'y a pas de +vignobles; 2<sup>o</sup> du Centre, où il n'y a pas de maïs; 3<sup>o</sup> du Midi, où l'on +trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne de démarcation +entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas la vigne, est, +comme je l'ai moi-même observé, à Coucy, à trois lieues du nord de +Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le Maine, et à +Herbignai près Guérande, en Bretagne.»—Cette limitation, peut-être trop +rigoureuse, est pourtant généralement exacte.</p> + +<p>Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est enrichi +en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol et de +climat qui caractérise notre patrie:</p> + +<p>«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y +voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des +châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande +partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du +seizième siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des +plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à +procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du +trouvère Thibault, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses +jardins de roses. Constantinople <span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> nous a fourni le marronnier +d'Inde au commencement du dix-septième siècle. Nous avons longtemps +envié à la Turquie la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents +espèces plus belles que celles des autres pays. L'orme était à peine +connu en France avant François I<sup>er</sup>, et l'artichaut avant le seizième +siècle. Le mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du +quatorzième siècle. Fontainebleau est redevable de ses chasselas +délicieux à l'île de Chypre. Nous sommes allés chercher le saule +pleureur aux environs de Babylone; l'acacia dans la Virginie; le frêne +noir et le thuya, au Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, +aux Cordillières; le réséda en Égypte; le millet altier, en Guinée; le +ricin et le micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au +Brésil; la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; +l'amomon, à Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; +l'hémérocalle jaune, en Sibérie; la balsamine, dans l'Inde; la +tubéreuse, dans l'île de Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans +l'Orient; le raifort, à la Chine; la rhubarbe, en Tartane; le blé +sarrasin, en Grèce; le lin de la Nouvelle-Zélande, dans les terres +australes.» Depping (<i>Description de la France</i>, t. I, p. 51).—V. aussi +de Candolle, sur la <i>Statistique végétale de la France</i>, et A. de +Humboldt, <i>Géographie botanique</i>.</p> + +<a id="app2" name="app2"></a> +<p class="p2">2—page <a href="#page7">7</a>—<i>Le génie de la Bretagne</i>, etc...</p> + +<p>Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à droite ni à +gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui semblait donner +tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement de l'homme dans +la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinoza.</p> + +<a id="app3" name="app3"></a> +<p class="p2">3—page <a href="#page8">8</a>—<i>Saint-Malo et Nantes</i>, etc...</p> + +<p>Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il pas ajouter +si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur payer tout ce +que leur doit la France?</p> + +<p>Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des +familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie et +l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on veut +faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, et les +mœurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.</p> + +<a id="app4" name="app4"></a> +<p class="p2">4—page <a href="#page11">11</a>, note <a href="#footnote13">3</a>—<i>Dans les Hébrides et autres îles</i>, etc... V. +Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's Hébrides, etc. Naguère <span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span> +encore, le paysan qui voulait se marier demandait femme au lord de +Barra, qui régnait dans ces îles depuis trente-cinq générations. Solin, +c. <span class="smcap">XXII</span>, assure déjà que le roi des Hébrides n'a point de femmes à lui, +mais qu'il use de toutes.</p> + +<a id="app5" name="app5"></a> +<p class="p2">5—page <a href="#page14">14</a> et <a href="#footnote15">note</a>—<i>Superstitions bretonnes...</i></p> + +<p>D'autres se découvrent quand l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, +193).—Le respect des lacs et des fontaines s'est aussi conservé: ils y +apportent à certain jour du beurre et du pain. (Cambry, III, 35. Voy. +aussi Depping, 1, 76.)—Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait +solennellement, le premier jour de l'an: <span class="smcap">Guy-na-né</span>. (Cambry, II, +26.)—Dans l'Anjou, les enfants demandaient leurs étrennes, en criant: +<span class="smcap">Ma Gullanneu</span> (Bodin, <i>Recherches sur Saumur</i>).—Dans le département de +la Haute-Vienne en criant: <span class="smcap">Gui-gne-leu</span>.—Il y a peu d'années que dans +les Orcades la fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden +(? Logan, II, 360.)—La fête du Soleil se célébrerait encore dans un +village du Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (<i>Sur les Dialectes du +Dauphiné</i>, p. 11).—Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, +voir paraître <i>trois soleils</i>.—À la Saint-Jean, on allait voir danser +le soleil levant. (Bodin, <i>loco citato</i>.)—Les Angevins appelaient le +soleil <i>Seigneur</i>, et la lune <i>Dame</i>. (Idem, <i>Recherches sur l'Anjou</i>, +I, 86.)</p> + +<a id="app6" name="app6"></a> +<p class="p2">6—page <a href="#page16">16</a>—<i>Un mot profond a été dit sur la Vendée</i>, etc..</p> + +<p>Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises de Nantes, +octobre 1832.</p> + +<a id="app7" name="app7"></a> +<p class="p2">7—page <a href="#page18">18</a>—<i>Le dolmen de Saumur...</i></p> + +<p>C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds de long sur +dix de large et huit de haut, le tout formé de onze pierres énormes. Ce +dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un autre qu'on aperçoit +sur une colline. J'ai souvent remarqué cette disposition dans les +monuments druidiques, par exemple, à Carnac.</p> + +<a id="app8" name="app8"></a> +<p class="p2">8—page <a href="#page21">21</a>—<i>L'abbaye de Fontevrault...</i></p> + +<p>En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de colonnes et +de pilastres, cinq grandes églises, et plusieurs statues, entre autres +celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard Cœur-de-Lion, +avait disparu.</p> + +<a id="app9" name="app9"></a> +<p class="p2">9—page <a href="#page22">22</a>—<i>Le Poitou, le pays du mélange, des mulets...</i></p> + +<p>Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la Provence, +<span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> le Languedoc, l'Espagne même.—La naissance d'une mule est +plus fêtée que celle d'un fils.—Vers Mirebeau, un âne étalon vaut +jusqu'à 3,000 francs. (Dupin, <i>Statistique des Deux-Sèvres</i>.)</p> + +<p><i>Des vipères...</i></p> + +<p>Les pharmaciens en achetaient beaucoup dans le Poitou.—Poitiers +envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. (<i>Stat. de la Vendée</i>, +par l'ingénieur La Bretonnière.)</p> + +<a id="app10" name="app10"></a> +<p class="p2">10—page <a href="#page25">25</a>—<i>Vers La Rochelle, une petite Hollande</i>, etc..</p> + +<p>Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La difficulté à +vaincre, c'était moins le flux de la mer que les débordements de la +Sèvre.—Les digues sont souvent menacées.—Les <i>cabaniers</i> (habitants de +fermes appelées cabanes) marchent avec des bâtons de douze pieds pour +sauter les fossés et les canaux.—Le <i>Marais mouillé</i>, au delà des +digues, est sous l'eau tout l'hiver. (La Bretonnière.)—Noirmoutiers est +à douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et on trouve des digues +artificielles sur une longueur de onze mille toises.—Les Hollandais +desséchèrent le <i>marais du Petit-Poitou</i>, par un canal appelé <i>Ceinture +des Hollandais</i>. (<i>Statistique</i> de Peuchet et Chanlaire. Voyez aussi la +<i>Description de la Vendée</i>, par M. Cavoteau, 1812.)</p> + +<a id="app11" name="app11"></a> +<p class="p2">11—page <a href="#page26">26</a>—<i>Le pape protégea La Rochelle contre les seigneurs...</i></p> + +<p>Raymond Perraud, né à La Rochelle, évêque et cardinal, homme actif et +hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles qui défendent à +tout juge forain de les citer à son tribunal.</p> + +<a id="app12" name="app12"></a> +<p class="p2">12—page <a href="#page27">27</a>—<i>La Vendée qui a quatorze rivières, et pas une +navigable...</i></p> + +<p>Voy. <i>Statist. du départ. de la Vienne</i>, par le préfet Cochon, an +X.—Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable jusqu'à Limoges; +depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans la Dordogne; elle +eût joint Bordeaux et Paris par la Loire; mais la Vienne a trop de +rochers.—On pourrait rendre le Clain navigable jusqu'à Poitiers, de +manière à continuer la navigation de la Vienne. Châtellerault s'y est +opposé par jalousie contre Poitiers.—Si la Charente devenait navigable +jusqu'au-dessus de Civray, cette navigation, unie au Clain par un canal, +ferait communiquer en temps de guerre Rochefort, la Loire et +Paris.—Voy. aussi Texier, <i>Haute-Vienne</i>; et La Bretonnière, <i>Vendée</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> <i>N'était ni plus religieuse ni plus royaliste que bien d'autres +provinces frontières...</i></p> + +<p>J'ai déjà cité le mot remarquable de M. le capitaine Galleran.—Genoude, +<i>Voyage en Vendée</i>, 1821: «Les paysans disent: Sous le règne de M. Henri +(de Larochejaquelein).»—Ils appelaient <i>patauds</i> ceux des leurs qui +étaient républicains. Pour dire le bon français, ils disaient <i>le parler +noblat</i>.—Les prêtres avaient peu de propriétés dans la Vendée; toutes +les forêts nationales, dit La Bretonnière (p. 6), proviennent du comte +d'Artois ou des émigrés; une seule, de cent hectares, appartenait au +clergé.</p> + +<a id="app13" name="app13"></a> +<p class="p2">13—page <a href="#page29">29</a>—<i>Dans les montagnes d'Auvergne...</i></p> + +<p>L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou neuf heures. +(Legrand d'Aussy, p. 283.) Voy. divers détails de mœurs, dans les +<i>Mémoires</i> de M. le comte de Montlosier, 1{er} vol.—Consulter aussi +l'élégant tableau du Puy-de-Dôme par M. Duché; les curieuses Recherches +de M. Gonod sur les antiquités de l'Auvergne; Delarbre, etc.</p> + +<a id="app14" name="app14"></a> +<p class="p2">14—page <a href="#page31">31</a>—<i>Le Rouergue...</i></p> + +<p>C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au roi (Louis +VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. Voy. le +<i>Glossaire</i> de Laurière, t. I, p. 164, au mot <i>Commun de paix</i>, et la +Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile de Clermont, +publié par Marca.—Sur le Rouergue, voyez Peuchet et Chanlaire, +<i>Statistique de l'Aveyron</i>, et surtout l'estimable ouvrage de M. +Monteil.</p> + +<a id="app15" name="app15"></a> +<p class="p2">15—page <a href="#page34">34</a>—<i>Dans les Landes les troupeaux de moutons noirs</i>, etc...</p> + +<p>Millin, t. IV, p. 347.—On trouve aussi beaucoup de moutons noirs dans +le Roussillon (Voy. Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. Cette couleur +n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.</p> + +<p><i>Vous les rencontrez montant des plaines</i>, etc...</p> + +<p>Arthur Young, t. III, p. 83.—En Provence, l'émigration des moutons est +presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et +de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix mille à +quarante mille. La route est de vingt à trente jours. (Darluc, <i>Hist. +nat. de Provence</i>, 1782, p. 303,329.)—<i>Statistique de la Lozère</i>, par +M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31: «Les moutons +quittent les basses Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin de +floréal, et arrivent sur les <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> montagnes de la Lozère et de la +Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le bas Languedoc +au retour des frimas.»—Laboulinière, I, 245: Les troupeaux des Pyrénées +émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.</p> + +<p><i>En Espagne, sous la protection de la compagnie de la Mesta</i>, etc..</p> + +<p><i>A year in Spain, by an American</i>, 1832: Au seizième siècle, les +troupeaux de la Mesta se composaient d'environ sept millions de têtes. +Tombés à deux millions et demi au commencement du dix-septième, ils +remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent à +cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de +bétail.—Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils +abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le +tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de leur +être favorables. La <i>Mesta</i> emploie des <i>alcades</i>, des <i>entregadors</i>, +des <i>achagueros</i>, qui, au nom de la corporation, harcèlent et accablent +les fermiers.</p> + +<a id="app16" name="app16"></a> +<p class="p2">16—page <a href="#page36">36</a>—<i>L'escalier colossal des Pyrénées</i>, etc..</p> + +<p>Dralet, 1,5,—Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un coup et à la +fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, dont le fond est +le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne. Elles +dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles +s'ouvre l'immense perspective des plaines de l'Aragon. Au nord, les +montagnes primitives s'enchaînent étroitement et forment une bande de +plus de quatre myriamètres d'épaisseur... Cette bande se compose de sept +ou huit rangs, de hauteur graduellement décroissante.» Cette +description, contredite par M. Laboulinière, est confirmée par M. Élie +de Beaumont. L'axe granitique des Pyrénées est du côté de la France.</p> + +<a id="app17" name="app17"></a> +<p class="p2">17—page <a href="#page38">38</a>—<i>Comparez les deux versants</i>, etc..</p> + +<p>Dralet, II, p. 197: «Le territoire espagnol, sujet à une évaporation +considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir les bêtes à +cornes; et comme les ânes, les mules et mulets se contentent d'une +pâture moins succulente que les autres animaux destinés aux travaux de +l'agriculture, ils sont généralement employés par les Espagnols pour le +labourage et le transport des denrées. Ce sont nos départements +limitrophes et l'ancienne province de Poitou, qui leur fournissent ces +animaux; et la quantité en est considérable. Quant aux animaux destinés +aux boucheries, c'est nous qui en approvisionnons aussi les provinces +septentrionales, particulièrement <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> la Catalogne et la Biscaye. +La ville seule de Barcelone traite avec des fournisseurs français pour +lui fournir chaque jour cinq cents moutons, deux cents brebis, trente +bœufs, cinquante boucs châtrés, et elle reçoit en outre plus de six +mille cochons qui partent de nos départements méridionaux pendant +l'automne de chaque année. Ces fournitures coûtent à la ville de +Barcelone deux millions huit cent mille francs par an, et l'on peut +évaluer à une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes +de la Catalogne. La Catalogne paie en piastres et quadruples, en huile +et lièges, en bouchons.» Les choses ont dû, toutefois, changer beaucoup +depuis l'époque où écrivait Dralet (1812).</p> + +<a id="app18" name="app18"></a> +<p class="p2">18—page <a href="#page38">38</a>—<i>Aux foires de Tarbes</i>, etc..</p> + +<p>Arthur Young, t. I, p. 57 et 116: «Nous rencontrâmes des montagnards +<i>qui me rappelèrent ceux d'Écosse</i>; nous avions commencé par en voir à +Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de grandes +culottes.»—«On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de la farine +d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe, +ainsi qu'à Lochabar.»—Toutefois, indépendamment de la différence de +race et de mœurs, il y en a une autre essentielle entre les +montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées: c'est que ceux-ci sont plus +riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses +populations qui les entourent.</p> + +<p><i>Le Béarnais et le Basque...</i></p> + +<p>Iharce de Bidassouet, Gantabres et Basques, 1825, in-8<sup>o</sup>: «Le peuple +basque, qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses champs, +et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de cochons, +vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des +Pyrénées...»—Laboulinière, t. III, p. 416:</p> + +<p class="poem30"> + Bearnes<br> + Faus et courtes.<br> + Bigordan<br> + Pir que can.</p> + +<p>«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le +Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture +mêlée d'un peu de rudesse.»—Dralet, I, 170: «Ces deux peuples <i>ont +d'ailleurs peu de ressemblance</i>. Le Béarnais, forcé par les neiges de +mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses mœurs et +perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il +conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le +Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; <span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span> +mais la crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait +recourir aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en +est de même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la +Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle +part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du +Comminges, du Conserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont +bâties le long de cette chaîne de montagnes.»</p> + +<a id="app19" name="app19"></a> +<p class="p2">19—page <a href="#page41">41</a>—<i>Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de +bois de chauffage...</i></p> + +<p>Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en +Espagne.—Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait une branche +d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterels, et la défend des +neiges.-Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées vient du mot +grec <i>pur</i> (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été mis par les +bergers, toutes les forêts brûlèrent.»—Procès-verbal du 8 mai 1670: «Il +n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses reprises par la +malice des habitants, ou pour faire convertir les bois en prés ou +terrains labourables.»</p> + +<a id="app20" name="app20"></a> +<p class="p2">20—page <a href="#page43">43</a>, note <a href="#footnote71">2</a>—<i>Le Cers</i>, etc..</p> + +<p>Senec. Quæst. natur. I. III, c. <span class="smcap">XI</span>: «Infestat..... Galliam Circius: cui +ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem +cœli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in +Gallia moraretur, et vovit et fecit.»</p> + +<a id="app21" name="app21"></a> +<p class="p2">21—page <a href="#page45">45</a>—<i>Les deux Chénier...</i></p> + +<p>Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père était consul +général; mais leur famille était de Limoux, et leurs aïeux avaient +occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de Languedoc et de +Roussillon.</p> + +<a id="app22" name="app22"></a> +<p class="p2">22—page <a href="#page48">48</a>—<i>Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus...</i></p> + +<p>Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles, id., III, 645.—Papon, I, +20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum vento +fastidiosa.—En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à Innocent +III qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: «multi ex +prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, nequivimus colloquio +interesse; sicque factura est ut necessario negotium differetur.»(Epist. +Innoc. III, éd. Baluze, II, 762.) Il y eut des lépreux à Martigues +jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> En général, les +maladies cutanées sont communes en Provence. (Millin, IV, 35.)</p> + +<p><i>Les marais pontins de la Provence...</i></p> + +<p>Il y a quatre cent mille arpents de marais. (Peuchet et Chanlaire, +<i>Statistique des Bouches-du-Rhône</i>.) Voy. aussi la <i>Grande Statistique</i> +de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4<sup>o</sup>.—Les marais d'Hyères rendent cette +ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des fruits +et des fleurs. De même à Fréjus. (<i>Statistique du Var</i>, par Fauchet, +préfet, an IX, p. 52, sqq.)</p> + +<a id="app23" name="app23"></a> +<p class="p2">23—page <a href="#page49">49</a>—<i>Le Rhône symbole de la contrée...</i></p> + +<p>On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du culte +sanguinaire de Mithra. On voit à Arles, à Tain et à Valence des autels +tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la Bâtie-Mont-Saléon, +ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en 1804, on a trouvé un +groupe mithriaque.—À Fourvières, on a trouvé un autel mithriaque +consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon consacré à +Septime-Sévère. (Millin, <i>passim</i>.)</p> + + +<p class="p2">Page <a href="#page52">52</a> et note <a href="#footnote87">1</a>—<i>Le drac, la tarasque...</i></p> + +<p>Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en Espagne.—L'Isère +est surnommée le <i>serpent</i>, comme le Drac le <i>dragon</i>; tous deux +menacent Grenoble:</p> + +<p class="poem30"> + Le serpent et le dragon<br> + Mettront Grenoble en savon.</p> + +<p>—À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le +<i>graouilli</i>; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la langue +des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre dont la +ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.—À Rouen, c'est un +mannequin d'osier, la <i>gargouille</i>, à qui on remplissait autrefois la +gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait délivré la ville de +ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme saint Marcel délivra +Paris du monstre de la Bièvre, etc.</p> + +<a id="app24" name="app24"></a> +<p class="p2">24—page <a href="#page51">51</a>—<i>Fréjus...</i></p> + +<p>«Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les communes voisines +ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de leur population.» +(Fauchet, an IX, <i>loc. cit.</i>)</p> + +<a id="app25" name="app25"></a> +<p class="p2">25—page <a href="#page52">52</a> et note <a href="#footnote87">1</a>—<i>Fidélité du peuple provençal aux vieux +usages...</i></p> + +<p>Millin, III, 346. La fête patronale de chaque village s'appelle +<span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> <i>Romna-Vagi</i>, et par corruption <i>Romerage</i>, parce qu'elle +précédait souvent un voyage de Rome que le seigneur faisait ou faisait +faire (?)—Millin, III, 336. C'est à Noël qu'on brûle le <i>caligneau</i> ou +<i>calandeau</i>; c'est une grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et +d'huile. On criait autrefois en la plaçant: <i>Calene ven, tout ben ven</i>, +calende vient, tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre +le feu à la bûche; la flamme s'appelle <i>caco fuech</i>, feu d'amis. On +trouve le même usage en Dauphiné. (Champollion-Figeac, p. 124.) On +appelle <i>chalendes</i> le jour de Noël. De ce mot on a fait <i>chalendal</i>, +nom que l'on donne à une grosse bûche que l'on met au feu la veille de +Noël au soir, et qui reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès +qu'elle est placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en +faisant le signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: <i>balisa la +chalendal</i>. Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et +l'on ne peut pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins +par la gale.-Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois +chiches à certaines fêtes, non seulement à Marseille, mais en Italie, en +Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville +croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une +<i>sesierou</i>, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce jour +que s'est perpétué l'usage de manger des <i>sesés</i>.—À certaines fêtes, +les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux Panepsies.)</p> + +<a id="app26" name="app26"></a> +<p class="p2">26—page <a href="#page52">52</a>, note <a href="#footnote88">2</a>—<i>Procession du bon roi René à Aix</i>, etc...</p> + +<p>Millin, II, 299. On y voyait le duc d'Urbin (le malheureux général du +roi René) et la duchesse d'Urbin montés sur des ânes; on y voyait une +âme que se disputaient deux diables; les chevaux <i>frux</i> ou fringants, en +carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le temple de Salomon, et +l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'<i>abbé de la +jeunesse</i> couvert de poudre et de rubans, etc., etc.</p> + +<a id="app27" name="app27"></a> +<p class="p2">27—page <a href="#page56">56</a>—<i>Ces hommes de la frontière, raisonneurs et intéressés...</i></p> + +<p>On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois des traces +singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires qui +jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière assez +intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne +pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la +Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un +procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur +<span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> éducation était faite, et ils retournaient à la +charrue.» (Champollion-Figeac, <i>Patois du Dauphiné</i>, p. 67.)</p> + +<a id="app28" name="app28"></a> +<p class="p2">28—page <a href="#page60">60</a>—<i>Metz, Toul et Verdun...</i></p> + +<p>Sur les mœurs des habitants des Trois-Évêchés et de la Lorraine en +général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se trouve à la +bibliothèque publique de Metz: <i>Description exacte et fidèle du pays +Messin</i>, etc.—Les trois évêques étaient princes du Saint-Empire.—Le +comté de Créange et la baronnie de Fenestrange étaient deux +francs-alleus de l'Empire.</p> + +<a id="app29" name="app29"></a> +<p class="p2">29—page <a href="#page61">61</a>—<i>On portail l'épée devant l'abbesse de Remiremont...</i></p> + +<p>Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de la +ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux états de +Lorraine.—La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre +cures. La <i>sonzier</i>, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la justice +de Valdajoz (val-de-joux), consistant en dix-neuf villages; tous les +essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit. +L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un +grand <i>sonzier</i>, etc..</p> + +<a id="app30" name="app30"></a> +<p class="p2">30—page <a href="#page62">62</a>—<i>Les légendes du Rhin...</i></p> + +<p>Un duc d'Alsace et de Lorraine, au septième siècle, souhaitait un fils; +il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui vint plus +tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et triste, +solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la repoussa +d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un monastère, qui +depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre de la hauteur +Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y venaient en pèlerinage: +l'empereur Charles IV, Richard Cœur-de-Lion, un roi de Danemark, un +roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la femme de Charlemagne et +celle de Charles-le-Gros.—À Winstein, au nord du Bas-Rhin, le diable +garde dans un château taillé dans le roc de précieux trésors.—Entre +Haguenau et Wissembourg, une flamme fantastique sort de la <i>fontaine de +la poix</i> (Pechelbrunnen); cette flamme, c'est le <i>chasseur</i>, le fantôme +d'un ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc.—Le génie musical et +enfantin de l'Allemagne commence avec ses poétiques légendes. Les +ménétriers d'Alsace tenaient régulièrement leurs assemblées. Le sire de +Rapolstein s'intitulait le <i>Roi des Violons</i>. Les violons <span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span> +d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et devaient se présenter, ceux de la +Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de la Basse à Bischwiller.</p> + +<a id="app31" name="app31"></a> +<p class="p2">31—page <a href="#page70">70</a>—<i>Les Segusii lyonnais étaient une colonie d'Autun...</i></p> + +<p><i>Gallia Christiana</i>, t. IV.—Dans un diplôme de l'an +1189, Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre, +quand l'un des sièges vient à vaquer, le droit de régale et +d'administration.—L'évêque d'Autun était de droit président des états +de Bourgogne.—On se rappelle les liaisons qui existaient entre saint +Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.</p> + +<a id="app32" name="app32"></a> +<p class="p2">32—page <a href="#page70">70</a>—<i>En vain Autun déposa sa divinité...</i></p> + +<p>Inscription trouvée à Autun:</p> + +<p class="center"> + DEAE BIBRACTI<br> + P. CAPRIL PACATUS<br> + I <span class="overline smcap">II II</span> I VIR AUGUSTA,<br> + V. S. L. M.</p> + +<p class="right20"><span class="smcap">Millin</span>, I, 337.</p> + +<p><i>Et se fit de plus en plus romaine...</i></p> + +<p>Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que le +parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. «Le +sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des bandes +fanatiques de Maricus, Boïe de la lie du peuple, qui se donnait pour un +dieu et pour le libérateur des Gaules.» (<i>Annal</i>, I. II, c. <span class="smcap">LXI</span>.) On a +vu, au I<sup>er</sup> vol., la révolte de Sacrovir.—Enfin les Bagaudes +saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles +Mœniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance +Chlore.—François I<sup>er</sup> visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome +française». Autun avait été appelée la sœur de Rome, selon Eumène, +ap. Scr. fr. I, 712, 716, 717.</p> + +<p><i>Toutes les grandes guerres des Gaules</i>, etc....:</p> + +<p>Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur +Tétricus, qui y faisait frapper ses médailles.-Saccagée par les +Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451, +par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on ne +put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. (<i>Histoire d'Autun</i>, +par Joseph de Rosny, 1802.)</p> + +<a id="app33" name="app33"></a> +<p class="p2">33—page <a href="#page71">71</a>—<i>En Bourgogne les villes mettent des pampres dans leurs +armes...</i></p> + +<p>Un bas-relief de Dijon représente les triumvirs tenant chacun un +<span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> gobelet Ce trait est local.—La culture de la vigne, si +ancienne dans ce pays, a singulièrement influé sur le caractère de son +histoire, en multipliant la population dans les classes inférieures. Ce +fut le principal théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les +vignerons se révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils +appelaient le roi Mâchas.</p> + +<p><i>Pays de bons vivants</i>, etc....</p> + +<p>La <i>Fête des Fous</i> se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.—Les chanoines +jouaient à la balle (<i>pelota</i>), jusqu'en 1538, dans la nef de la +cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au +doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. (Millin, I.)</p> + +<a id="app34" name="app34"></a> +<p class="p2">34—page <a href="#page72">72</a>—<i>L'aimable sentimentalité de la Bourgogne</i>, etc...</p> + +<p>N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite ville de +Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Cœur, où mourut +madame de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le pays +du traducteur de la <i>Symbolique</i> et de l'auteur de l'<i>Histoire de la +Liberté de conscience</i>, MM. Guigniaut et Dargaud.</p> + +<a id="app35" name="app35"></a> +<p class="p2">35—page <a href="#page74">74</a>—<i>La coutume de Troyes déclare que</i> «<i>le ventre anoblit</i>»...</p> + +<p>Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France, et même sous +la première race (Voy. Beaumanoir). Charles V (15 novembre 1370) +assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À la deuxième +rédaction de la Coutume de Chaumont, les nobles de pères réclament +contre; Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.—La Coutume de +Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants; de là +l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de Dampierre, +vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui partagèrent +entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs, Eustache de +Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un chapitre de moines. Le +second tiers fut divisé en quatre parts, et chaque part en douze lots, +lesquels se sont divisés entre diverses maisons et les domaines de la +ville et du roi.</p> + +<a id="app36" name="app36"></a> +<p class="p2">36—page <a href="#page76">76</a>—<i>Les histoires allégoriques et satiriques de Renard et +Isengrin...</i></p> + +<p>L'esprit railleur du nord de la France éclate dans les fêtes populaires.</p> + +<p>En Champagne et ailleurs, <i>roi de l'aumône</i> (bourgeois élu: pour +<span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> délivrer deux prisonniers, etc.); <i>roi de l'éteuf</i> (ou de la +balle) (Dupin, Deux-Sèvres); <i>roi des arbalétriers</i> avec ses chevaliers +(Cambry, Oise, II); <i>roi des guétifs</i> ou pauvres, encore en 1770 +almanach d'Artois, 1770; <i>roi des rosiers</i> ou des jardiniers, +aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.—À Paris, +<i>fêtes des sous-diacres</i> ou <i>diacres soûls</i>, qui faisaient un évêque des +fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons +obscènes; on mangeait sur l'autel.—À Évreux, le 1<sup>er</sup> mai, le jour de +Saint-Vital, c'était la <i>fête des cornards</i>; on se couronnait de +feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se +jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs lançaient +des <i>casse-museau</i> (galettes).—À Beauvais, on promenait une fille et un +enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en chœur était +<i>hihan!</i>—À Reims, les chanoines marchaient sur deux files, traînant +chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de l'autre...—À +Bouchain, fête du <i>prévôt des étourdis</i>; à Chalon-sur-Saône, des +<i>gaillardons</i>; à Paris, des <i>enfants sans-souci</i>, du <i>régiment de la +calotte</i>, et de la <i>confrérie de l'aloyau</i>.—À Dijon, procession de la +<i>mère folle</i>.—À Harfleur, au mardi gras, <i>fête de la scie</i>. (Dans les +armes du président Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats +baisent les dents de la scie. Deux masques portent le <i>bâton friseux</i> +(montants de la scie). Puis on porte le <i>bâton friseux</i> à un époux qui +bat sa femme.—Dès le temps de la conquête de Guillaume existait +l'association de la <i>chevalerie d'Honfleur</i>.</p> + +<a id="app37" name="app37"></a> +<p class="p2">37—page <a href="#page81">81</a>—<i>Plus on avance au nord dans cette grasse Flandre</i>, etc...</p> + +<p>Voy. les <i>Coutumes du comté de Flandre</i>, traduites par Legrand, Cambrai. +1719, I<sup>er</sup> vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26: Niemandt en sal +bastaerdi wesen van de mœder: <i>Personne ne sera bâtard de la mère</i>; +mais ils succéderont à la mère avec les autres légitimes (non au père). +Ceci montre bien que ce n'est pas le motif religieux ou moral qui les +exclut de la succession du père, mais le doute de la paternité. Dans +cette Coutume, il y a communauté, partage égal dans les successions, +etc.</p> + +<p><i>La Flandre est une Lombardie prosaïque...</i></p> + +<p>Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile, +était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès +l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme +l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En +Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.</p> + +<a id="app38" name="app38"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> 38—page <a href="#page84">84</a> et note <a href="#footnote148">1</a>—<i>Cette frontière des races et des +langues...</i></p> + +<p>La Marche, ou marquisat d'Anvers, créée par Othon II, fut donnée par +Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi de +Bouillon.—C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un fossé +qui séparait l'Empire de la France. À Louvain, dit un voyageur, la +langue est germanique, les mœurs hollandaises et la cuisine +française.—Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques +(<i>Al-ost, Ost-ende</i>); en France, comme chez toutes les nations +celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, <i>l'île</i>).</p> + +<p><i>Les hommes poussent vite, multiplient à étouffer...</i></p> + +<p>Avant l'émigration des tisserands, en Angleterre, vers 1382, il y avait +à Louvain cinquante mille tisserands. (Forster, I, 364.) À Ypres (sans +doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en +1342.—En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées. (Oudegherst, +<i>Chronique de Flandre</i>, folio 301.)—Ce pays humide est dans plusieurs +parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme blême, on +disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»—Au reste, la Belgique a +moins souffert des inconvénients naturels de son territoire que des +révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de 1492; Gand, +par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit la grandeur +d'Amsterdam en fermant l'Escaut.</p> + +<a id="app39" name="app39"></a> +<p class="p2">39—page <a href="#page90">90</a>—<i>... dans les chefs-lieux des clans galliques, Bourges</i>, +etc...</p> + +<p>Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. L'archevêque de +Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et métropolitain. Il +étendait sa juridiction comme patriarche sur les archevêques de Narbonne +et de Toulouse, comme primat sur ceux de Bordeaux et d'Auch +(métropolitain de la 2<sup>me</sup> et 3<sup>me</sup> Aquitaine); comme métropolitain, +il avait anciennement onze suffragants, les évêques de Clermont, +Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, Castres, +Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne lui laissa +sous sa juridiction que les cinq premiers de ces sièges.</p> + +<a id="app40" name="app40"></a> +<p class="p2">40—page <a href="#page91">91</a>—<i>La tour des Coucy...</i></p> + +<p>La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et trois cent cinq +de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds d'épaisseur. +Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le <span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> 18 +septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en +bas.—Un ancien roman donne à l'un des ancêtres des Coucy neuf pieds de +hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux +Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de +grandeur colossale.—Parmi les Coucy, citons seulement: Thomas de Marle, +auteur de la <i>Loi de Vervins</i> (législation favorable aux vassaux), mort +en 1130; Raoul I<sup>er</sup>, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de +Gabriel de Vergy, mort à la croisade en 1191; Enguerrand VII, qui refusa +l'épée de connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.—On a +prétendu à tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône +pendant la minorité de saint Louis. (<i>Art de vérifier les dates</i>, XII, +219, sqq.)</p> + +<a id="app41" name="app41"></a> +<p class="p2">41—page <a href="#page92">92</a> et note <a href="#footnote163">3</a>—<i>L'Artois...</i></p> + +<p>Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a donné en un même +homme un grand poète et un grand critique, je parle de Sainte-Beuve.</p> + +<a id="app42" name="app42"></a> +<p class="p2">42—page <a href="#page103">103</a>—<i>Le monde devait finir avec l'an 1000...</i></p> + +<p>Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266): «Dum jamjamque +adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum gregibus +suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, etc.»—Trithemii +Chronic., ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat (Bernhardus, eremita +Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi consummandum.»—Abbas +Floriacensis, ann. 990 (Gallandius, XIV, 141): «De fine mundi coram +populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, quod statim finito mille +annorum numero Ante-christus adveniret, et non longo post tempore +universale judicium succederet.»—Will. Godelli chronic., ap. Scr. fr. +X, 262: «Ann. Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito, +timor et mœror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi +finem sæculi adesse.»—Rad. Glaber, l. IV, ibid. 49: «Æstimabatur enim +ordo temporum et elementorum præterita ab initio moderans secula in +chaos decidisse perpetuum, atque humani generis interitum.»</p> + +<a id="app43" name="app43"></a> +<p class="p2">43—page <a href="#page104">104</a>—<i>Le diable lui disait</i>: «<i>Tu es damné!</i>»...</p> + +<p>Raoul Glaber, I. V, c. I: «Astitit mihi ex parte pedum lectuli forma +homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura mediocris, collo gracili, +facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte rugosa et contracta, +depressis naribus, os exporrectum, labellis tumentibus, mento subtracto +ac perangusto, barba caprina, aures hirtas et <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> præacutas, +capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis, occipitio acuto, +pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, vestibus sordidis, +conatu æstuans, ac toto corpore præceps; arripiensque summitatem strati +in quo cubabam, totum terribiliter concussit lectum.....»</p> + +<a id="app44" name="app44"></a> +<p class="p2">44—page <a href="#page105">105</a>—<i>Calamités qui précèdent l'an 1000...</i></p> + +<p>Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.—Chronic. Ademari Cabannens, +ibid. 147.</p> + + +<p class="p2">Page <a href="#page106">106</a>—<i>Plusieurs tirant de la craie du fond de la terre</i>, etc...</p> + +<p>Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de +l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la +glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite +sur les marchés de Java.—Alex. de Humboldt, <i>Tableaux de la Nature</i>, +trad. par Eyriès (1808), I, 200.</p> + +<a id="app45" name="app45"></a> +<p class="p2">45—page <a href="#page107">107</a>—<i>La paix ou la trêve de Dieu...</i></p> + +<p>Glaber, l. V, c. 1: «On vit bientôt aussi les peuples d'Aquitaine et +toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant à la crainte ou +à l'amour du Seigneur, adopter successivement une mesure qui leur était +inspirée par la grâce divine. On ordonna que, depuis le mercredi soir +jusqu'au matin du lundi suivant, personne n'eût la témérité de rien +enlever par la violence, ou de satisfaire quelque vengeance +particulière, ou même d'exiger caution; que celui qui oserait violer ce +décret public payerait cet attentat de sa vie, ou serait banni de son +pays et de la société des chrétiens. Tout le monde convint aussi de +donner à cette loi le nom de <i>treugue</i> (trêve) <i>de Dieu</i>.»</p> + +<a id="app46" name="app46"></a> +<p class="p2">46—page <a href="#page113">113</a>—<i>Capet...</i></p> + +<p>Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, et venait de +<i>Capito</i>, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête est souvent un +signe d'imbécillité. Une chronique appelle <i>Capet</i> Charles-le-Simple +(Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., ap. Scr. fr. IX, +55).—Mais il est évident que Capet: est pris pour <i>Chapet</i>, ou +<i>Cappatus</i>.—Plusieurs chroniques françaises, écrites longtemps après, +ont traduit <i>Hue Chapet</i> ou <i>Chappet</i>. (Scr. fr. X, 293, 303, +313.)—Chronic. S. Medard. Suess., ibid. IX, 56: Hugo, cognominatus +<i>Chapet</i>. Voy. aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et Chronic. +Andegav., X, 272, etc. Alberic. Tr.-Font. IX, 286: Hugo <i>Cappatus</i>, et +plus loin: <i>Cappet</i>.—Guill. Nang.: IX, 82: Hugo <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span> +<i>Capucii</i>.—Chron. Sith., VII, 269.—Chron. Strozz. X, 273: Hugo +<i>Caputius</i>.—Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le +pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.—L'ancien étendard +des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de là, dit le +moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire le nom de +<i>Chapelle</i>: «Capella, quo nomine Francorum reges propter cappam S. +Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad +bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» (L. I, c. <span class="smcap">IV</span>.)</p> + +<a id="app47" name="app47"></a> +<p class="p2">47—page <a href="#page114">114</a>—<i>La lettre où Gerbert appelle tous les princes au nom de +la cité sainte...</i></p> + +<p>Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426: «Ea quæ est Hierosolymis, +universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: «Cum bene vigeas, +immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, spes mihi maxima +per te caput attollendi jam pene attritum. An quicquam diffiderem de te, +rerum domina, si me recognoscis tuam? Quisquamne tuorum famosam cladem +illatam mihi putare debebit ad se minime pertinere utque rerum infima +abhorrere? Et quamvis nunc dejecta, tamen habuit me orbis terrarum +optimam sui partem: penes me Prophetarum oracula, Patriarcharum +insignia; hinc clara mundi lumina prodierunt Apostoli; hinc Christi +fidem repetit orbis terrarum, apud me redemptorem suum invenit. Etenim +quamvis ubique sit divinitate, tamen hic humanitate natus, passus, +sepultus, hinc ad cœlos elatus. Sed cum Propheta dixerit: «Erit +sepulchrum ejus gloriosum», paganis loca cuncta subvertentibus, tentat +Diabolus reddere inglorium. Enitere ergo, miles Christi, esto signifer +et compugnator, et quod armis nequis, consilii et opum auxilio subveni. +Quid est quod das, aut cui das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne +quod habes gratis dedit, nec tamen gratis recipit; et hic eum +multiplicat et in futuro rémunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo +crescas; et peccata relaxat, ut secum regnando vivas.»—«Les Pisans +partirent sur cette lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre +prodigieux d'infidèles en Afrique.» (Scr. fr. X, 426.)</p> + +<p><i>Ce Gerbert n'était pas moins qu'un magicien...</i></p> + +<p>Guill. Malmsbur., I. II, ap. Scr. fr. X, 243: «Non absurdum, si lilteris +mandemus quæ per omnium ora volitant.....Divinationibus et +incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus +perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium +portendit, didicil; ibi excire tenues ex inferno figuras.... Per +incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span> +hominium.»—Fr. Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam +nigromancia arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur +obiisse.»—Chronic. reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum +philosophum, quin potius nigromanticum.»</p> + +<a id="app48" name="app48"></a> +<p class="p2">48—page <a href="#page117">117</a>—<i>Les traditions romanesques du moyen âge</i>, etc...</p> + +<p>Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de Cologne, César, +exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, bat les Souabes, les +Bavarois, les Saxons, anciens soldats d'Alexandre. Il rencontre enfin +les Francs, descendus comme lui des Troyens, les gagne, les ramène en +Italie, chasse de Rome Caton et Pompée, et fonde la monarchie barbare. +(Schilter, t. I.)</p> + +<a id="app49" name="app49"></a> +<p class="p2">49—page <a href="#page118">118</a>—<i>Une reine qui a un pied d'oie...</i></p> + +<p>P. Damiani epist., t. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua suscepit filium, +anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos etiam, virum scilicet +et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi simul excommunicavere +sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus omnem undique populum terror +invasit, ut ab ejus universi societate recederent, etc.»—Voy. la +Dissertation de Bullet sur la reine <i>Pédauque</i> (pied-d'oie).</p> + +<a id="app50" name="app50"></a> +<p class="p2">50—page <a href="#page120">120</a>—<i>Constance, fille du comte de Toulouse</i>, etc...</p> + +<p>Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.—Will. Godellus, ibid. 262. +«Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.» (Rad. +Glaber, 1. III, c <span class="smcap">II</span>.)—Guillaume Taille-Fer l'avait eue d'Arsinde, +fille de Geoffroi Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et sœur de Foulques.</p> + +<p><i>Hugues de Beauvais fut tué impunément sous les yeux du roi Robert...</i></p> + +<p>Rad. Glaber, l. III, c. <span class="smcap">II</span>: «Missi a Fulcone.... Hugonem ante regem +trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto tristis +effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»</p> + +<a id="app51" name="app51"></a> +<p class="p2">51—page <a href="#page131">131</a>—<i>Ces prêtres imposent des pénitences avec la masse +d'armes</i>, etc...</p> + +<p>Voy. un chant suisse inséré dans le <i>Des Knaben Wunderhorn</i>.—V. aussi +<i>Actes du concile de Vernon</i>, en 845, article 8. (Baluze, II, +17.)—Dithmar. chron., l. II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna +les princes de Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit +une oreille et fut laissé parmi les <span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> morts. Un Hongrois voulut +l'achever. «Tunc ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis +luctamen victor hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates +incolumis notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et +omni Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et +servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad +dedecus sed ad honorem magis.»—Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p. +197.</p> + +<a id="app52" name="app52"></a> +<p class="p2">52—page <a href="#page132">132</a>—<i>Il ne manquait à ces vaillants prêtres</i>, etc...</p> + +<p>Nicol. a Clemangis, de præsul., simon., p. 165: «Denique laïci usque +adeo persuasum habent nullos cælibes esse, ut in plerisque parochiis non +aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam habeat, quo vel sic +suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem usquequaqué sunt extra +periculum.—Voy. aussi Muratori, VI, 335. On avait déclaré que les +enfants nés d'an prêtre et d'une femme libre seraient serfs de l'Église; +ils ne pouvaient être admis dans le clergé, ni hériter selon la loi +civile, ni être entendus comme témoins. (Schroeckh, Kirchengeschichte, +p. 22, ap. Voigt, Hildebrand, als Papst Gregorius der siebente, und sein +Zeitalter, 1815.)</p> + +<p class="poem30"> + Rex immortalis! quam longo tempore talis<br> + Mundit risus erunt, quos presbyteri genuerunt?</p> + +<p class="right20">Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.</p> + + +<p class="p2">Page <a href="#page132">132</a> et note <a href="#footnote205">2</a>—<i>Les prêtres mariés au moyen âge...</i></p> + +<p>D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542.—Il en était de même +en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron et +Harduin, abbé du Bec. «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri +publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus +hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui traductas, +si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»</p> + +<a id="app53" name="app53"></a> +<p class="p2">53—page <a href="#page133">133</a>—<i>Les cloîtres se peuplaient de fils de serfs...</i></p> + +<p>Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit au roi: +«Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent servitute +progeniti.» (Guibertus Novigentinus, de <i>Vita sua</i>, l. III, c. +<span class="smcap">VIII</span>.)—Voy. plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne et +Louis-le-Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un +serf.—Voy. un passage de Thégan, <i>App. 162</i>, au 1<sup>er</sup> volume.</p> + +<a id="app54" name="app54"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> 54—p. <a href="#page137">137</a>—<i>L'adultère et la simonie du roi de France...</i></p> + +<p>Gregor. VII. epist. ad episc: «Francorum Rex vester qui non rex, sed +tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et facinoribus +polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam Franciam omne +divinum officium publice celebrari interdicite.»—Bruno, de Bello Sax., +p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus noluisset rex obediens +existere... se eum velut putre membrum anathematis gladio ab unitate S. +Matris Ecclesiæ minabatur abscindere.»</p> + +<a id="app55" name="app55"></a> +<p class="p2">55—page <a href="#page137">137</a>—<i>Sur la terre il y a le pape, et l'empereur qui est le +reflet du pape</i>, etc...</p> + +<p>Gregorii VII epist. ad reg. Angl., ibid. 6: «Sicut ad mundi +pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus reprasentandam, Solem +et Lunam omnibus aliis eminentiora disposuit (Deus) luminaria, +sic...»—V. aussi Innoc. III, l. I, epist. 401.—Bonifacii VIII epist., +ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id est, +ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et imperialem. +Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, sic...»—La +glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra sit septies +major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut pontiflcatus +dignitas quadragies septies sit major regali dignitate.»—Laurentius va +plus loin: «... Papam esse millies septingenties quater imperatore el +regibus sublimiorem.» (Gieseler, II.)</p> + +<a id="app56" name="app56"></a> +<p class="p2">56—page <a href="#page141">141</a>—<i>Les Normands parlaient français dès la troisième +génération</i>, etc...</p> + +<p>Guill. Gemetic, l. III, c. <span class="smcap">VIII</span>: «Quem (Richard I) confestim pater +Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis exterisque +hominibus sciret aperte dare responsa.»—Voy. Depping, <i>Hist. des +expéditions normandes</i>, t. II; Estrup, <i>Remarques faites dans un voyage +en Normandie</i>, Copenhague, 1821; et <i>Antiquités des Ango-Normands</i>.—On +trouve aux environs de Bayeux <i>Saon</i> et <i>Saonet</i>. Plusieurs familles +portent le nom de <i>Saisne</i>, <i>Sesne</i>. Un capitulaire de Charles-le-Chauve +(Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux par le mot d'<i>Otlingua +Saxonia</i>.—Le nom de Caen est saxon aussi: <i>Cathim</i>, maison du conseil. +(<i>Mém. de l'Acad. des Inscript.</i>, t. XXXI, p. 242.)—Beaucoup de +Normands m'ont assuré que dans leur province on ne rencontrait guère le +blond prononcé et le roux que dans le pays de Bayeux et de Vire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> Page <a href="#page142">142</a>—<i>Les Allemands se moquaient de leur petite taille...</i></p> + +<p>Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V. 259.</p> + +<p class="poem30"> + Corpora dérident Normannica, quæ breviora<br> + Esse videbantur.</p> + +<p><i>Dans leur guerre contre les Grecs et les Vénitiens, se montrent peu +marins...</i></p> + +<p>Gibbon, XI, 151.</p> + +<p><i>Rasés comme les prêtres...</i></p> + +<p>Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.</p> + +<p><i>Il leur fallait aller gaaignant par l'Europe...</i></p> + +<p>Gaufred. Malaterra, l. I, c. <span class="smcap">III</span>: «Est gens astutissima, injuriarum +ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et +dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et +avaritiam quoddam modium habens.»—Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185: +«Cum fato ponderare perfîdiam, cum nummo mutare sententiam.»—Guill. +Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.</p> + +<p class="poem30"> + Audit... quia gens semper Normannica prona<br> + Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.</p> + +<p>—«Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui venaient à +encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.» +(Guill. Gemetic, l. VII, <span class="smcap">XIX</span>, <span class="smcap">XXX</span>.)—Guill. Apul., l. I, p. 259.</p> + +<a id="app57" name="app57"></a> +<p class="p2">57—page <a href="#page144">144</a>—<i>Les fils de Tancrède de Hauteville...</i></p> + +<p>Chronic. Malleac, ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum generis esset +ignoti et pauperculi.»—Richard. Cluniac.: «Robertus Wiscardi, vir +pauper, miles tamen.»—Alberic. ap. Leibnitzii Access. histor., p. 124: +«Mediocri parentela.»</p> + +<p><i>Ils s'en allèrent sans argent</i>, etc...</p> + +<p>Gaufred. Malaterra, l. I, c. <span class="smcap">V</span>: «Per diversa loca militariter lucrum +quærentes.»</p> + +<p><i>Le gouverneur</i> (<i>ou Kata. pan</i>)...</p> + +<p>Κατὰ πᾶν, commandant général. C'est ce que Guillaume de Pouille +exprime par ce vers:</p> + +<p class="poem30"> + Quod <i>Catapan</i> Græcî, nos <i>juxta</i> dicimus <i>omne</i>.</p> + +<p class="right20">L. I, p. 254.</p> + +<p><i>Cette république de condottieri</i>, etc...</p> + +<p>Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:</p> + +<p class="poem30"> + <span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> Pro numero comitum bis sex statuere plateas,<br> + Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.</p> + +<p class="right20">Id., <i>ibid.</i>, p. 256.</p> + +<a id="app58" name="app58"></a> +<p class="p2">58—page <a href="#page147">147</a>—<i>Guillaume-le-Bâtard</i> (<i>il s'intitule ainsi lui-même</i>).</p> + +<p>«Ego Guillelmus, cognomento Bastardus...» Voy. une charte citée au +douzième volume du <i>Recueil des Historiens de France</i>, p. 568.—Ce nom +de Bâtard n'était sans doute pas une injure en Normandie. On lit dans +Raoul Glaber, l. IV, c. <span class="smcap">VI</span> (ap. Scr. fr., X, 51): «Bobertus ex concubinâ +Willelmum genuerat... cui... universos sui ducaminis principes +militaribus adstrinxit sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu +ipsius gentis in Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum +principes extitisse.»</p> + + +<p class="p2">Page <a href="#page156">156</a>—<i>C'était un gros homme chauve</i>, etc...</p> + +<p>Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190: «Justæ fuit staturæ, +immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris ingentis +in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam obesitas ventris +nimium protensa.»</p> + +<a id="app59" name="app59"></a> +<p class="p2">59—page <a href="#page148">148</a>, note <a href="#footnote230">1</a>—<i>En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition +contre les Normands...</i></p> + +<p>«Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient le duc de +Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, mais nous +avons combattu pour notre perte, avec la terrible population d'un seul +comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens de guerre, +mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec leurs cruches aux +plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, reconnaissant sa folie, +rougit, plein de douleur.» (Will. Gemetic, l. V, c. <span class="smcap">IV</span>, ap. Scr. fr. X, +186.) En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait +offert de rendre aux fils d'Ethelred moitié de l'Angleterre. (Id., l. V, +c. <span class="smcap">XII</span>; ibid., XI, 37.)</p> + +<a id="app60" name="app60"></a> +<p class="p2">60—page <a href="#page149">149</a>—<i>L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été +grossière et barbare...</i></p> + +<p>«Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury, avaient, longtemps avant +l'arrivée des Normands, abandonné les études des lettres et de la +religion. Les clercs se contentaient d'une instruction tumultuaire; à +peine balbutiaient-ils les paroles des sacrements, et ils +s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la grammaire. Ils buvaient +tous ensemble, et c'était là l'étude à laquelle ils consacraient +<span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs revenus à table, +dans de petites et misérables maisons. Bien différents des Français et +des Normands, qui, dans leurs vastes et superbes édifices, ne font que +très peu de dépense. De là tous les vices qui accompagnent l'ivrognerie, +qui efféminent le cœur des hommes. Aussi, après avoir combattu +Guillaume avec plus de témérité et d'aveugle fureur que de science +militaire, vaincus sans peine en une seule bataille, ils tombèrent eux +et leur patrie dans un dur esclavage.—Les habits des Anglais leur +descendaient alors jusqu'au milieu du genou; ils portaient des cheveux +courts, et la barbe rasée; leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, +leur peau était relevée par des peintures et des stigmates colorés; leur +gloutonnerie allait jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson +jusqu'à l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à +leurs vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent +les mœurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont +encore (au milieu du douzième siècle, époque où écrivait Guillaume de +Malmesbury) soigneux dans leurs habits jusqu'à la recherche, délicats +dans leur nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire et +ne pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque +la force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. +Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense +modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient +dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, ils +les protègent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la +moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la +perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous les +peuples ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils rendent aux +étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils ne dédaignent +point de contracter des mariages avec leurs sujets.» (Willelm. +Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI, +185.)—Math. Paris (éd. 1644), p. 4: «Optimates (Saxonum)... more +christiano ecclesiam mane non petebant, sed in cubiculis et inter +uxorios amplexus matutinarum solemnia ac missarum a presbytero +festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori +qui grammaticam didicisset.»—Order. Vital, l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242: +«Anglos agrestes et pene illiteratos invencrunt Normanni.»</p> + +<a id="app61" name="app61"></a> +<p class="p2">61—page <a href="#page150">150</a>—<i>Harold livré à Guillaume...</i></p> + +<p>Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87: «Heraldus ei fidelitatem sancto +ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, quamdiu superesset, +<span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut anglica +monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; traditurum +interim... castrum Doveram.» (Voy. aussi Guill. Malmsb., ibid. 176, +etc.).—Suivant les uns, dit Wace (<i>Roman de Rou</i>, ap. Scr. fr. XIII, +223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui disant que +Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (Voy. aussi Eadmer, +XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer au duc la +promesse du trône d'Angleterre:</p> + +<p class="poem30"> + N'en sai mie voire ocoison,<br> + Mais l'un et l'autre escrit trovons.</p> + +<p>Guillaume de Jumièges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., +154), Orderic Vital (ibid., 234), la <i>Chronique de Normandie</i> (XIII, +222), affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son successeur. +Eadmer même ne le nie point (XI, 192).—Au lit de mort, Edward, obsédé +par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de Hoved., ap. Scr. +fr. XI, 312, <i>Roman de Rou</i> et <i>Chronique de Normandie</i>, t. XIII, p. +224.)</p> + +<a id="app62" name="app62"></a> +<p class="p2">62—page <a href="#page156">156</a>—<i>Le conquérant essaya même d'apprendre l'anglais...</i></p> + +<p>Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem plerumque +sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas illum +compescebat.»—Il avait commencé par réprimer par des règlements sévères +la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101: «Tutæ erant a +vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu impudicarum... +vetabantur. Potare militem in tabernis non multum concessit... +seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. Portus et quælibet +itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam fîeri jussit.» Ce +passage du panégyriste de Guillaume a été copié par le consciencieux +Orderic Vital, ibid., 238.—«L'homme faible et sans armes, dit encore +Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son cheval, partout où +il lui plaisait, sans trembler à la vue des escadrons des +chevaliers.»—«Une fille chargée d'or, dit Huntingdon, eût impunément +traversé tout le royaume.»—(Scr. fr. XI, 211.) Plus tard, la résistance +des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et le poussa à ces violences dont +retentissent toutes les Chroniques.</p> + +<a id="app63" name="app63"></a> +<p class="p2">63—page <a href="#page168">168</a>—<i>La chair maudite par l'islamisme...</i></p> + +<p>«Chez les musulmans les mots «femmes» et «objet défendu <span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> par la +religion» peuvent se dire l'un pour l'autre. (Bibl. des Croisades, t. +IV, p. 169.)</p> + +<p><i>Ils se battent depuis mille ans pour Fatema...</i></p> + +<p>Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les musulmans +l'appellent la Dame du Paradis.—Quelques Schyytes (sectateurs d'Ali) +soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas moins restée vierge, +et que Dieu s'est incarné dans ses enfants. (<i>Description des Monuments +musulmans</i> du cabinet de M. de Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.)</p> + +<p><i>Ils proclament l'incarnation d'Ali...</i></p> + +<p>Aujourd'hui encore des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont +dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire +qu'<i>Ali était Dieu</i> ont été persuadés que peu s'en fallait, et les +Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne +crois pas qu'il en soit loin.»—Les Schyytes disent à ce sujet que tel +était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était +impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple lui +criait: <i>Tu es Dieu!</i>—À ces mots, Ali les faisait mourir; ensuite il +les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu es +Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, quand +ils peignent sa figure, il lui couvrent le visage. (Reinaud, II, 163.)</p> + +<p><i>Mahomet est la lumière incréée...</i></p> + +<p>Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet +était sous l'œil de Dieu, et cette idée, substance à la fois +spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le +ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi la +Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.—Les Occidentaux +crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces nations, dit Guibert +de Nogent, ont leur pape comme nous.» (L. V, ap. Bongars, p. 312-13.)</p> + +<a id="app64" name="app64"></a> +<p class="p2">64—<a href="#page169">169</a>—<i>Les Fatemites fondèrent au Caire la loge ou maison de la +sagesse...</i></p> + +<p>Hammer, <i>Histoire des Assassins</i>, p. 4.—La <i>maison de la sagesse</i> n'est +peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire dont Guillaume de +Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La progression de +richesses et de grandeur semblerait correspondre à des degrés +d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de ce +précieux monument:</p> + +<p>«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans +la ville du Caire, conduits par le Soudan, pour <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> s'acquitter de +leur mission; ils montèrent au palais, appelé <i>Casher</i> dans la langue du +pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant, +l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des +passages étroits et privés de jour, et à chaque porte des cohortes +d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts +répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits +dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand +jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées d'or +et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et dignes dans +toute leur étendue de ta magnificence royale; la richesse de la matière +et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et le regard avide, +charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine à s'en rassasier. +Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau limpide; on entendait les +gazouillements variés d'une multitude d'oiseaux inconnus à notre monde, +de forme et de couleur étranges, et pour chacun d'eux une nourriture +diverse et selon le goût de son espèce. Admis plus loin encore, sous la +conduite du chef des eunuques, ils trouvent des édifices aussi +supérieurs aux premiers en élégance que ceux-ci l'emportaient sur la +plus vulgaire maison. Là était une étonnante variété de quadrupèdes, +telle qu'en imagine le caprice des peintres, telle qu'en peuvent décrire +les mensonges poétiques, telle qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on +en trouve dans les pays de l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident +n'a rien vu et presque jamais rien ouï de pareil.-Après beaucoup de +détours et de corridors qui auraient pu arrêter les regards de l'homme +le plus occupé, on arriva au palais même, où des corps plus nombreux +d'hommes armés et de satellites proclamaient par leur nombre et leur +costume la magnificence incomparable de leur maître; l'aspect des lieux +annonçait aussi son opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils +furent entrés dans l'intérieur du palais, le Soudan, pour honorer son +maître selon la coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui +rendit en suppliant un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce +d'adoration. Tout à coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les +rideaux, tissus de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle +et voilaient ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il +apparut sur un trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, +entouré d'un petit nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» +Willelm. (Tyrens., l. XIX, c. <span class="smcap">XVII</span>.)</p> + +<p><i>Ils menaient par neuf degrés de la, religion au mysticisme...</i></p> + +<p>Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer, à la dévotion +<span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à +s'élever de l'amour du réel à celui de l'idéal.</p> + +<p>Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:</p> + +<p>«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est derrière +un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;</p> + +<p>«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le cœur de +Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa +tant de soupirs pour celle qu'il adorait.» (Reinaud, I, 52.)</p> + +<p><i>Du mysticisme à l'absolue indifférence...</i></p> + +<p>Le principe de la doctrine ésotérique était: <i>Rien n'est vrai et tout +est permis.</i> (Hammer, p. 87.) Un imam célèbre écrivit contre les +Hassanites un livre intitulé: <i>De la Folie des partisans de +l'indifférence en matière de religion.</i></p> + +<a id="app65" name="app65"></a> +<p class="p2">65—page <a href="#page178">178</a>—<i>Pierre-l'Ermite...</i></p> + +<p>Guibert. Nov., l. II, c. <span class="smcap">VIII</span>: «Le petit peuple, dénué de ressources, +mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre-l'Ermite, et lui obéit +comme à son maître, du moins tant que les choses se passèrent dans notre +pays. J'ai découvert que cet homme, originaire, si je ne me trompe, de +la ville d'Amiens, avait mené d'abord une vie solitaire sous l'habit de +moine, dans je ne sais quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit +de là, j'ignore par quelle inspiration; mais nous le vîmes alors +parcourant les villes et les bourgs, et prêchant partout: le peuple +l'entourait en foule, l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté +par de si grands éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais +rendu à personne de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans +la distribution de toutes les choses qui lui étaient données. Il +ramenait à leurs maris les femmes prostituées, non sans y ajouter +lui-même des dons, et rétablissait la paix et la bonne intelligence +entre ceux qui étaient désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout +ce qu'il faisait ou disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose +de divin; en sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, +pour les garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme +louable, mais pour le vulgaire qui aime toutes les choses +extraordinaires. Il ne portait qu'une tunique de laine, et, par-dessus, +un manteau de bure qui lui descendait jusqu'aux talons: il avait les +bras et les pieds nus, ne mangeait point ou presque point de pain, et se +nourrissait de vin et de poissons.»</p> + +<a id="app66" name="app66"></a> +<p class="p2">66—page <a href="#page180">180</a>—<i>Tous ensemble descendirent la vallée du Danube...</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> Les environs du Rhin prirent peu de part à la +croisade.—Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos, +propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit, hæc +expeditio minus permovit. (Alberic, ap. Leibnit. Acces., p. 119.)—Voyez +Guibert, l. II, c. <span class="smcap">I</span>.</p> + +<a id="app67" name="app67"></a> +<p class="p2">67—page <a href="#page181">181</a>—<i>Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles...</i></p> + +<p>Willelm. Tyr., l. VIII, c. <span class="smcap">VI</span>, 9, 10.—Guibert. Novig., l. VII, c. viii: +Au siège de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée, par les hérauts, +que quiconque apporterait trois pierres pour combler le fossé recevrait +un denier de lui. Or il fallut, pour achever cet ouvrage, trois jours et +trois nuits.»—Radulph. Cadom., c. <span class="smcap">XV</span>, ap. Muratori, V, 291: «Il fut +tout d'abord un des principaux chefs, et plus tard, lorsque l'argent des +autres s'en fut allé, le sien arriva et lui donna le pas. C'est qu'en +effet toute cette nation est économe et non point prodigue, ménageant +plus son avoir que sa réputation; effrayée de l'exemple des autres, elle +travaillait non comme les Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son +mieux.»—Raymond reçut aussi force présents d'Alexis (... quibus de die +in diem de domo regis augebatur. Albert. Aq., l. II, c. <span class="smcap">XXIV</span>, ap. +Bongars, p. 205). Godefroi en reçut également, mais il distribua tout au +peuple et aux autres chefs. (Willelm. Tyr., l. II, c. <span class="smcap">XII</span>.)</p> + +<p><i>Ces gens du Midi, commerçants, industrieux, etc..</i></p> + +<p>Guibert. Nov., l. II, c. <span class="smcap">XVIII</span>: «L'armée de Raymond ne le cédait, à +aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces +Provençaux.»—Radulph. Cadom., c. <span class="smcap">LXI</span>: «Autant la poule diffère du +canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les mœurs, +le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et +avides, âpres au travail; mais pour ne rien taire, peu belliqueux... +Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine que tout le +courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute de +pain, ils se contentaient de racines, ne faisant pas fi des cosses de +légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils cherchaient +leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton que chantent +encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les Provençaux à la +victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient souvent par +avidité, et à leur grande honte; ils vendaient aux autres nations du +chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils pouvaient +s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque mulet bien gras, +ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une blessure mortelle, et +la <span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> bête mourait. Grande surprise de tous ceux qui, ignorant +cet artifice, avaient vu naguère l'animal gras, vif, robuste et +fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les spectateurs, +effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, l'esprit du démon a +soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du meurtre approchaient +sans faire semblant de rien savoir, et comme on les prévenait de n'y pas +toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir de cette viande que de +faim. Ainsi celui qui supportait la perte s'apitoyait sur l'assassin, +tandis que l'assassin se moquait de lui. Alors s'abattant tous comme des +corbeaux sur ce cadavre, chacun arrachait son morceau, et l'envoyait +dans son ventre ou au marché.»</p> + +<a id="app68" name="app68"></a> +<p class="p2">68—page <a href="#page183">183</a>—<i>Bohémond...</i></p> + +<p>Guibert, 1. III, c. <span class="smcap">I</span>: «Lorsque cette innombrable armée, composée des +peuples venus de presque toutes les contrées de l'Occident, eut débarqué +dans la Fouille, Bohémond, fils de Robert Guiscard, ne tarda pas à en +être informé. Il assiégeait alors Amalfi. Il demanda le motif de ce +pèlerinage, et apprit qu'ils allaient enlever Jérusalem, ou plutôt le +sépulcre du Seigneur et les lieux saints, à la domination des Gentils. +On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de +haut parage, abandonnant, pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se +portaient à cette entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils +transportaient des armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient +adoptées pour ce nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de +guerre. On lui répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière +française; qu'ils faisaient coudre à leurs vêtements, sur l'épaule ou +partout ailleurs, une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que +cela leur avait été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris +d'armes, ils s'écriaient tous humbles et fidèles: Dieu le veut!»</p> + +<a id="app69" name="app69"></a> +<p class="p2">69—page <a href="#page190">190</a>—<i>Un matin les Francs virent flotter sur la ville le +drapeau de l'empereur</i>, etc...</p> + +<p>«Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, sollicitant leur +bienveillance par ses lettres et par la voix de ses députés; il leur +rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, et pour +l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» Willelm. Tyr., 1. +III, c. <span class="smcap">XII</span>.—Il envoya, dit Guibert, I. III, c. <span class="smcap">IX</span>, des dons infinis +aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes aumônes; il jetait ainsi +des germes de haine parmi ceux de condition <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span> moyenne, dont sa +munificence semblait se détourner.» Voy. aussi Raymond d'Agiles, p. 142.</p> + +<a id="app70" name="app70"></a> +<p class="p2">70—page <a href="#page192">192</a>—<i>Un homme du peuple, averti par une vision</i>, etc...</p> + +<p>Raymond, de Agil., p. 155: «Vidi ego hæc quæ loquor, et Dominicam +lanceam ibi (in pugna) ferebam.»—Foulcher de Chartres s'écrie: <i>Audile +fraudem et non fraudem!</i> et ensuite: <i>Invenit lanceam, fallaciter +occultalam forsitan</i>, c. <span class="smcap">X</span>.</p> + +<a id="app71" name="app71"></a> +<p class="p2">71—page <a href="#page193">193</a>—<i>Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de +Raymond</i>, etc...</p> + +<p>«Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord grande envie de +tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il est est défendu de +verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux expédients de +Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, lorsqu'ils +furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent les soldats de +Raymond, avec force soufflets.—L'origine de cette haine, ajoute-t-il, +c'était une querelle pour du fourrage, au siège d'Antioche. Des +fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés ensemble au même endroit, +et s'étaient battus à qui aurait le blé.—Depuis lors, chaque fois +qu'ils se rencontraient, ils déposaient leurs fardeaux et se chargeaient +d'une grêle de coups de poing; le plus fort emportait la proie.» C. 98, +99, p. 316.—Ensuite Raymond et les siens soutinrent l'authenticité de +la sainte lance; «parce que les autres nations, dans leur simplicité, y +apportaient des offrandes; ce qui enflait la bourse de Raymond. Mais le +rusé Bohémond (<i>non imprudens, multividus</i>, Rad. Cad., p. 317; Robert. +Mon., ap. Bongars, p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la +querelle.» C. 101, 102.</p> + +<a id="app72" name="app72"></a> +<p class="p2">72—page <a href="#page196">196</a>—<i>Le nom de Francs devint le nom commun des Occidentaux...</i></p> + +<p>Guibert, 1. II, c. <span class="smcap">I</span>: «L'année dernière je m'entretenais avec un +archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et je +l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que le +roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape Pascal, +ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette occasion, +jusqu'à les appeler par dérision <i>Francons</i>. Je lui dis alors: «Si vous +tenez les Français pour tellement faibles ou lâches que vous croyiez +pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont la célébrité s'est +étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi <span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> donc à qui le pape +Urbain s'adressa pour demander du secours contre les Turcs? N'est-ce pas +aux Français?»—Id., l. IV, c. <span class="smcap">III</span>: «Nos princes, ayant tenu conseil, +résolurent alors de construire un fort sur le sommet d'une montagne +qu'ils avaient appelée <i>Malreguard</i>, pour s'en faire un nouveau point de +défense contre les agressions des Turcs.» La langue française dominait +donc dans l'armée des croisés. Voyez aussi les suites de la quatrième +croisade.</p> + +<p><i>Le roi de France n'en était pas moins appelé par les Grecs</i>: +ὁ +βασιλεὺς +τῶν +βασιλέων, +χαὶ +ἀρχηγὸς +τοῦ +Φραγγιχοῦ +στρατοῦ.</p> + +<p>Mathieu Paris (ad ann. 1254) et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au roi +de France le titre de <i>Rex regum</i>, et de chef de tous les rois +chrétiens.—Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: «Dicunt +se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo naturaliter debet +esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, ap. Bongars, p. 7.</p> + +<a id="app73" name="app73"></a> +<p class="p2">73—page <a href="#page198">198</a>—<i>Godefroi languit et mourut...</i></p> + +<p>Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine de Gentils lui +envoya des présents infectés d'un poison mortel. Godefroi s'en servit +sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita, et mourut bientôt +après. Selon d'autres, il mourut de mort naturelle.»</p> + +<a id="app74" name="app74"></a> +<p class="p2">74—page <a href="#page198">198</a>—<i>Le langage des contemporains avant la croisade...</i></p> + +<p>Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum tandem post +multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis nobis jocundum +atque delectabile.»—Il raconte encore que le comte de Toulouse fît un +jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et le nez à ses +prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et consilio comes +claruerit non facile referendum est.»</p> + +<a id="app75" name="app75"></a> +<p class="p2">75—page <a href="#page200">200</a>—<i>Les chrétiens de la croisade ont essayé de valoir mieux +qu'eux-mêmes...</i></p> + +<p>Guib. Nov., l. IV, c. <span class="smcap">XV</span>: «Unde fiebat, ut nec mentio scorti, nec nomen +prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc ipso scelere, +gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam inveniri +constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere maritis, +atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»—«Les mœurs +sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. Après +la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les bois des +enfants nouveau-nés dont les femmes turques <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> étaient accouchées +pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.</p> + +<a id="app76" name="app76"></a> +<p class="p2">76—page <a href="#page201">201</a>—<i>Avant l'an 1000 les paysans de la Normandie s'étaient +ameutés...</i></p> + +<p>Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes per diversos +totius normannicæ patriæ plurima agentes conventicula, juxta suos +libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum compendiis quam in +aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti juris obice, legibus +uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, inutiles suis remisit... +His rustici expertis, festinato concionibus omissis, ad sua aratra sunt +reversi.»</p> + +<a id="app77" name="app77"></a> +<p class="p2">77—page <a href="#page203">203</a>—<i>Ils se dirent avec le poète du douzième siècle...</i></p> + +<p>Rob. Wace, <i>Roman de Rou</i>, vers 5979-6038:</p> + +<div class="poem30"> +<p>Li païsan e li vilain<br> + Cil del boscage et cil del plain,<br> + Ne sai par kel entichement,<br> + Ne ki les meu primierement;<br> + Par vinz, par trentaines, par cenz<br> + Unt tenuz plusurs parlemenz...<br> + Privéement ont porparlè<br> + E plusurs l'ont entre els juré<br> + Ke jamez, par lur volonté,<br> + N'arunt seingnur ne avoé.<br> + Seingnur ne lur font se mal nun;<br> + Ne poent aveir od els raisun,<br> + Ne lur gaainz, ne lur laburs;<br> + Cheseun jur vunt a grant dolurs...<br> + Tute jur sunt lur bestes prises<br> + Pur aïes e pur servises...</p> + +<p>«Pur kei nus laissum damagier!<br> + Metum nus fors de lor dangier;<br> + Nus sumes homes cum il sunt,<br> + Tex membres avum cum il unt,<br> + Et altresi grans cors avum,<br> + Et altretant sofrir poum.<br> + Ne nus faut fors cuer sulement;<br> + Alium nus par serement,<br> + Nos aveir e nus defendum,<br> + E tuit ensemble nus tenum.<br> + Es nus voilent guerreier,<br> + Bien avum, contre un chevalier,<br> + Trente u quarante païsanz<br> + Maniables e cumbatans.»</p> +</div> + +<a id="app78" name="app78"></a> +<p class="p2">78—page <a href="#page218">218</a>—<i>Abailard était un beau jeune homme...</i></p> + +<p>Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. Duchesne): +«Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat +adolescentiam?»—Abelardi Liber Calamitatum mearum, p. 10: «Juvenlutis +ei formæ gratia.»</p> + +<p><i>Personne ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire</i>, +etc...</p> + +<p>Abel. Liber Calam., p. 12: «Jam (à l'époque de son amour) si qua +invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta. +Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> et ipse +nosti, frequentantur et decantantur regionibus, ab bis maxime quos vita +simul oblectabat.»—Heloissæ epist. I<sup>a</sup>: «Duo autem, fateor, tibi +specialiter inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere +poteras: dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime +philosophos assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam +laborem exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel +rhythmo composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam +dictaminis quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen +incessanter tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non +sineret immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ +suspirabant. Et cum horum pars maxima earminum nostros decantaret +amores, multis me regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me +feminarum accendit invidiam.»</p> + + +<p class="p2">Page <a href="#page218">218</a>—<i>Il avait renoncé à l'escrime des tournois, par amour pour les +combats de la parole...</i></p> + +<p>Liber Calam., p. 4: «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam omnibus +philosophiæ documentis prætuli, bis armis alia commutavi et trophæis +bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas disputando +perambulans provincias...»</p> + +<p><i>Les seigneurs l'encourageaient...</i></p> + +<p>Liber. Calam., p. 5: «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem +habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti mei +compos extiti.»</p> + +<a id="app79" name="app79"></a> +<p class="p2">79—page <a href="#page219">219</a>—<i>Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait, +popularisait, humanisait...</i></p> + +<p>«De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des docteurs. Nouveau +Pierre-l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il entraînait après lui +une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif de savoir, aventureuse +et militante, impatiente de s'élancer vers un autre Orient inconnu, et +d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, mais le Verbe éternellement +vivant et Dieu lui-même. De l'Europe entière accouraient par milliers +ces jeunes et ardents pèlerins de la pensée, tout bardés de logique et +tout hérissés de syllogismes. «Rien ne les arrêtait, dit un +contemporain, ni la distance, ni la profondeur des vallées, ni la +hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni la mer et ses +tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, la Gascogne, +l'Espagne l'Angleterre, la Flandre, les Teutons et les Suédois +célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et Rome, cette +maîtresse des sciences, montrait <span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> en te passant ses disciples +que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, prieur de +Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, savait tout ce +qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq mille auditeurs +ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix d'or, sortirent +successivement un pape (Célestin II), dix-neuf cardinaux, plus de +cinquante évêques ou archevêques, une multitude infinie de docteurs, et +avec eux une espèce de régénération intérieure de l'Église d'Occident.» +Les <i>Réformateurs au douzième siècle</i>, par M. N. Peyrat, p. 128, 1860.</p> + +<a id="app80" name="app80"></a> +<p class="p2">80—page <a href="#page220">220</a>—<i>Cette philosophie passa en un instant la mer et les +Alpes...</i></p> + +<p>Guill. de S. Theodor. epist. ad. S. Bern. (ap. S. Bernardi opera, t. I, +p. 302): «Libri ejus transcunt maria, transvolant Alpes.»—Saint Bernard +écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite, si placet, librum Petri +Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim est, cum, sicut gloriatur, +a pluribus lectitetur in Curia.»</p> + +<p><i>Partout on discourait sur les mystères...</i></p> + +<p>Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere +Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum +inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis +tantum, sed a pueris et simplicibus, aut certe stultis, de S. Trinitate, +quæ Deus est, disputaretur...» S. Bernardi opera, I, 309.—S. Bern. +epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, eviscerantur +arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie ventilantur.»</p> + +<a id="app81" name="app81"></a> +<p class="p2">81—page <a href="#page224">224</a>, note <a href="#footnote341">1</a>—<i>Abailard voulut réformer les mœurs de l'abbaye +de Saint-Denis...</i></p> + +<p>«Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis abbatia illa +esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum videlicet ad lucra +temporalia.» Liber Calamit., p. 27.</p> + +<a id="app82" name="app82"></a> +<p class="p2">82—page <a href="#page226">226</a>—<i>Saint Bernard vint avec répugnance au concile de Sens...</i></p> + +<p>S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab +adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis +committi ratiunculis agitandam.»</p> + +<p><i>Innocent II haïssait Abailard dans son disciple Arnaldo de Brescia...</i></p> + +<p>S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus.)... +antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnoldo de <span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> Brixia. +Squama squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem +sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in unum +adversus Dominum.»—Epist. ad episc. Constant, p. 187: «Utinam tam sanæ +esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, homo est +neque manducans, neque bihens, solo cum diabolo esuriens et sitiens +sanguinem animarum.»—Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput columbæ, cauda +scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, Francia repulit, +Germania abominatur, Italia non vult recipere.»—Il avait eu aussi pour +maître Pierre de Brueys. Bulæus, <i>Hist. Universit. Paris.</i>, II, 155. +Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou ermite.—Trithemius +rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant aux cardinaux: «Scio +quod me brevi clam occidetis?... Ego testem invoco cœlum et terram +quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus præcepit. Vos autem +contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si hominem me peccatorem +vobis veritatem annuntiantem morti tradituri estis, cum etiam si S. +Petrus hodie resurgeret, ei vitia vestra quæ nimis multiplicia sunt, +reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., 106.</p> + +<a id="app83" name="app83"></a> +<p class="p2">83—page <a href="#page231">231</a>—<i>Robert d'Arbrissel bâtit aux femmes Fontevrault</i>, etc...</p> + +<p>L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en Bretagne.—Fondé vers 1100, +il comptait déjà, selon Suger, en 1145, près de cinq mille +religieuses.—Les femmes étaient cloîtrées, chantaient et priaient; les +hommes travaillaient.—Malade, il appelle ses moines, et leur dit: +«Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum permanere velitis in vestro +proposito; ut scilicet, pro animarum vestrarum salute, obediatis +ancillarum Christi præcepto. Scitis enim quia quæcumque, Deo coopérante, +alicubi ædiflcavi, earum potentatui atque dominatui subdidi... Quo +audito, pene omnes unanimi voce dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de +mourir il voulut donner un chef aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, +quod quidquid in mundo ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum +feci: eisque potestatem omnem facultatum mearum præbui: et quod his +majus est, et me et meos discipulos, pro animarum nostrarum salute, +earum servitio submisi. Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» +Considérant qu'une vierge élevée dans le cloître, ne connaissant que les +choses spirituelles et la contemplation, ne saurait gouverner les +affaires extérieures, et se reconnaître au milieu du tumulte du monde, +il nomme une femme veuve et lui recommande que jamais on ne prenne pour +abbesse une des <span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> femmes élevées dans le cloître.—Il recommande +aussi de parler peu, de ne point manger de chair, de se vêtir +grossièrement.</p> + +<p><i>Il enseignait la nuit et le jour au milieu d'une foule de disciples des +deux sexes</i>, etc...</p> + +<p>Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum +cohabitationem, in quo genere quondam peccasti, diceris plus amare... +Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per +noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut +inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges +præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis +familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter ipsas +noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel aliquando +egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus invenisti... +Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante diximus, sæpe +privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere cruciaris.» Lettre +de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, publiée par le P. +Sirmond (Daru, <i>Histoire de Bretagne</i>, I, 320): «Taceo de juvenculis +quas sine examine religionem professas, mutata veste, per diversas +cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti temeritatem miserabilis +exitus probat; aliæ enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapsæ +sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepereunt.» Clypeus nascentis ordinis +Fontebraldensis, t. I, p. 69.</p> + +<a id="app84" name="app84"></a> +<p class="p2">84—page <a href="#page232">232</a> et note <a href="#footnote354">1</a>—<i>Louis VII reconnaît expressément aux femmes le +droit de siéger comme juges...</i></p> + +<p>Voy. dans Duchesne, t. IV, la réponse du roi... «apud vos deciduntur +negotia legibus imperatorum; benignior longe est consuetudo regni +nostri, ubi si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et +hæreditatem administrare conceditur.»</p> + +<a id="app85" name="app85"></a> +<p class="p2">85—page <a href="#page236">236</a>, note <a href="#footnote355">1</a>—<i>Sur les sceaux, le roi de France est toujours +assis...</i></p> + +<p>Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (1137, 1138, <i>Archives +du Royaume</i>, K. 40), c'est comme Dux Aquitanorum. L'exception confirme +la règle.</p> + +<a id="app86" name="app86"></a> +<p class="p2">86—page <a href="#page236">236</a>—<i>Le descendant de Guillaume-le-Conquérant, quel qu'il +soit</i>, etc...</p> + +<p>On sait l'énorme grosseur de Guillaume-le-Conquérant (Voy. plus haut). +«Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le <span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> roi de +France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop étroite et +le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes énormes (Gazas +ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebal, Guill. Malmsb., 1. +III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'<i>Art de vérifier les Dates</i> +(XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique manuscrite, un trait +de violence singulière. Lorsque Baudoin de Flandre lui refusa sa fille +Mathilde, «il passa jusques en la chambre de la comtesse; il trouva la +fille au comte, si la prist par les trèces, si la traisna parmi la +chambre et défoula à ses piés.»—Son fils aîné Robert était surnommé +<i>Courte-Heuse</i>, ou <i>Bas-Court</i> (Order. Vit., ap. Scr. fr. XII, +596:...facie obesa, corpore pingui, brevique stalura, unde vulgo +<i>Gambaron</i> cognominatus est, et <i>Brevis-ocrea</i>); il se laissait ruiner +par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: Histrionibus et +parasitis ac meretricibus; item, p. 681).—Le second fils du Conquérant, +Guillaume-le-Roux, était de petite taille et fort replet; il avait les +cheveux blonds et plats, et le visage couperosé (Lingard, t. II de la +trad., p. 167). «Quand il mourut, dit Orderic Vital, ce fut la ruine des +routiers, des débauchés et des filles publiques, et bien des cloches ne +sonnèrent pas pour lui, qui avaient retenti longtemps pour des indigents +ou de pauvres femmes» (Scr. rer. fr. XII, 679).—Ibid. «Legitimam +conjugem nunquam habuit; sed obsconis fornicationibus et frequentibus +moechiis inexplebiliter inhæsit.» P. 635: «Protervus et lascivus.» P. +624: «se Erga Deum et ecclesiæ frequentationem cullumque frigidus +extitit.»—Suger, ibid., p. 12: «Lascivio et animi desideriis deditus... +Ecclesiarum crudelis exactor, etc.»—Huntingd., p. 216: «Luxurias scelus +lacendum exercebat, non occulte, sed ex impudentia coram sole, +etc.»—Henri Beauclerc, son jeune frère, eut de ses nombreuses +maîtresses plus de quinze bâtards. Suivant plusieurs écrivains, sa mort +fut causée par sa voracité en mangeant un plat de lamproies (Lingard, +II, 241). Ses fils, Guillaume et Richard, se souillaient des plus +infâmes débauches. (Huntingd., p. 218: «Sodomitica tabe dicebantur, et +erant irretiti.» Gervas., p. 1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe +maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. X, 51) remarque que dès leur arrivée +dans les Gaules, les Normands eurent presque toujours pour princes des +bâtards.—Les Plantagenets semblèrent continuer cette race souillée. +Henri II était roux, défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais +toujours à cheval et à la chasse. (Petr. Blés., p. 98.) Il était, dit +son secrétaire, plus violent qu'un lion (Leo et leone truculentior, dum +vehementius excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors +de sang, son teint s'animait, sa voix <span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> tremblait d'émotion +(Girald. Cairibr., ap. Camden, p. 783). Dans un accès de rage, il mordit +un page à l'épaule. Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le +poursuivit jusque sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait +de colère la paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un +cardinal, après une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme +mentir si hardiment (Ep. S. Thom., p. 566). Sur ses successeurs, Richard +et Jean, voyez plus bas.—L'idéal, c'est Richard III, le Richard III de +Shakespeare, comme celui de l'histoire.</p> + +<a id="app87" name="app87"></a> +<p class="p2">87—page <a href="#page238">238</a>—<i>Tous vrais saints quoique l'Église n'ait, canonisé que le +dernier...</i></p> + +<p>Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques auteurs. On lit +dans une chronique française, insérée au douzième volume du <i>Recueil des +historiens de France</i>, p. 226: «Il fu mors...; sains est, bien le +savons»; et dans une chronique latine (ibid.): «...Et sanctus reputatur, +prout alias in libro vitæ suæ legimus. 9</p> + +<a id="app88" name="app88"></a> +<p class="p2">88—page <a href="#page239">239</a>—<i>Louis VII avait été élevé dans le cloître de +Notre-Dame...</i></p> + +<p>Voy. une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90... «Ecclesiam +parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali gremio, +incipientis vito et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»</p> + +<a id="app89" name="app89"></a> +<p class="p2">89—page <a href="#page241">241</a>—<i>Saint Bernard refusa d'aller lui-même a la croisade...</i></p> + +<p>En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem. (Operum, t. I, +p. 85; voy. aussi p. 323.)—En 1129, il écrit à l'évêque de Lincoln, au +sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti pour la terre sainte, +s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris l'habit: «Philippus vester +volens proficisci Jerosolymam, compendium vise invenit, et cito pervenit +quo volebat... Stantes sunt jam pedes ejus in atriis Jérusalem, et quem +audierat in Euphrata, inventum in campis silvo libenter adorât in loco +ubi steterunt pedes ejus. Ingressus est sanctam civitatem... Factus est +ergo non curiosus tantum spectator, sed et devotus habitator, et civis +conscriptus Jérusalem, non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina +conjunctus est, quæ servit cum filiis suis, sed liberæ illius quæ est +sursum mater nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est» (p. +64).—Voici un passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées +exprimées par saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent +à la recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs +<span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span> fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au +milieu d'une vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils +le cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils +ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs têtes: +Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de la boue? +Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce beau fragment, +dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été inséré par M. +Victor Hugo dans les notes de ses <i>Orientales</i>, p. 416 de la première +édition.)</p> + +<a id="app90" name="app90"></a> +<p class="p2">90—page <a href="#page254">254</a>—<i>Les jurisconsultes appelés par Frédéric-Barberousse</i>, +etc...</p> + +<p>Radevicus, II, c. <span class="smcap">IV</span>, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, P. 2, p. 72. +«Scias itaque omne jus populi in condendis legibustibi concessum, tua +voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod principi placuit, legis habet +vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium et poteslatem +concesserit.»—Le conseiller de Henri II, le célèbre Ramilfe de +Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuel. reg. anglic., in +proem.).</p> + +<a id="app91" name="app91"></a> +<p class="p2">91—page <a href="#page257">257</a>—<i>Becket conduisait en son propre nom</i>, etc...</p> + +<p>Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.—Lingard, p. 321: «Le +lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil le chancelier +voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le cortège +s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des airs +nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient suivis de +huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par cinq +cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et protégé +par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt en +liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale pour +distribuer à la populace; un autre portait tous les objets nécessaires à +la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier de sa chambre à +coucher, un troisième celui de sa cuisine, un quatrième portait sa +vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux autres étaient destinés à +l'usage de ses suivants. Après eux venaient douze chevaux de somme sur +chacun desquels était un singe, avec un valet (groom) derrière, sur ses +genoux; paraissaient ensuite les écuyers portant les boucliers et +conduisant les chevaux de bataille de leurs chevaliers; puis encore +d'autres écuyers, des enfants de gentilshommes, des fauconniers, les +officiers de la maison, les chevaliers et les ecclésiastiques, deux à +deux et à cheval, et le dernier de tous enfin, arrivait le chancelier +<span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> lui-même, conversant avec quelques amis. Comme il passait, on +entendait les habitants du pays s'écrier: «Quel homme doit donc être le +roi d'Angleterre, quand son chancelier voyage en tel équipage?» Steph., +20, 2.</p> + +<p class="p2">Page <a href="#page258">258</a>—<i>Un second lui-même...</i></p> + +<p>Le prédécesseur de Becket, au siège de Kenterbury, lui écrivait: «In +aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Blés, epist. +78).—Petrus Cellensis: Secundum post regem in quatuor regnis quis te +ignorat?» (Marten. Thes, anecd. III.)—Le clergé anglais écrit à Thomas: +«In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut dominationis suo +loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta sunt, potestati +vestro cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos reputarit opinio, +qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. S. Thom., p. 190.</p> + +<a id="app92" name="app92"></a> +<p class="p2">92—page <a href="#page259">259</a>—<i>Depuis le fameux Dunstan...</i></p> + +<p>S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à Edgar, et lui +fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur traité de +réconciliation: 1<sup>o</sup> qu'il publierait un code de lois qui apportât plus +d'impartialité dans l'administration de la justice; 2<sup>o</sup> qu'il ferait +passer à ses propres frais dans les différentes provinces des copiés des +saintes Écritures pour l'instruction du peuple.—Et même, selon Lingard, +le véritable texte d'Osbern doit être: «...Justas legum rationes +sanciret, <i>sancitas conscriberet</i>, <i>scriptas</i> per omnes fines imperii +sui populis custodiendas mandaret au lieu de <i>sanctas conscriberet +seripluras</i>.—Lingard, <i>Antiquités de l'Église anglo-saxonne</i>, I, p. +489.</p> + +<a id="app93" name="app93"></a> +<p class="p2">93—page <a href="#page265">265</a>—<i>La lutte de Becket fut imitée par l'évêque de +Poitiers...</i></p> + +<p>Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des instructions +plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voy. la lettre de +l'évêque ap. Scr. fr. XVI, 216.—Voyez aussi (ibid., 572, 575, etc.) les +lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir au courant de +l'état des affaires de Thomas à Becket.—En 1166, l'évêque de Poitiers +céda, et fit sa paix avec Henri II. Joann. Saresber. epist., ibid., 523.</p> + +<a id="app94" name="app94"></a> +<p class="p2">94—page <a href="#page273">273</a>—<i>Becket se retira fort abattu...</i></p> + +<p>Mais Louis, se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de jours après, il +le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des siens <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span> +pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la +France.—«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, +archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius facto +silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam, subito +mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad pedes +archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus vidisti.» +Et congemirians cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. Nos omnes +cæci sumus... Pœniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac culpa me +miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac ora tibi offero.» Gervas. +Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. <i>Vit. quadrip.</i>, p. 96.</p> + +<a id="app95" name="app95"></a> +<p class="p2">95—page <a href="#page280">280</a>—<i>Jean de Salisbury...</i></p> + +<p>Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de ce nom. Du +temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury qu'on accusa de +toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour reconquérir ses +privilèges. Il écrit, en 1159: «Régis tota in me incahduit indignatio... +Quod quis nomen romanum apud nos invocat mihi imponunt; quod in +electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis examinandis, vel +umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia vindicare, mihi +imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios episcopos quid facere +oporteat solus instruam...» J. Sareber. epist., ap. Scr. fr. XVI, +496.—Dans son Policraticus (Leyde 1639,. p. 206), il avance qu'il est +bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, et de le tuer (Aures +tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et justum.).—Dans +l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un caractère +intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses propriétés, +Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p. 509: il fait +souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514, etc., et donne à +Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble guère se +piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté n'accorde au libre +arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. 97). Il ne faut pas se +hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les leçons d'Abailard; il vante +saint Bernard et son disciple Eugène III. (Ibid., p. 311.)</p> + +<a id="app96" name="app96"></a> +<p class="p2">96—page <a href="#page287">287</a>—<i>Henri II déclara l'Angleterre fief du saint-siège...</i></p> + +<p>«Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a domino Alexandro +papa et catholicis ejus suceessoribus recipiemus et tenebimus regnum +Angliæ.» Baron. Annal., XII, 637.—À la fin de la même année il +écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> est regnum +Angliæ, et quantum at feudatirii juris obligationem, vobis duntaxat +teneor et astringor.» Petr. Blés., epist., ap. Scr. fr. XVI, 650.</p> + +<a id="app97" name="app97"></a> +<p class="p2">97—page <a href="#page300">300</a>—<i>Philippe I<sup>er</sup>, couronné à sept ans, lut lui-même le +serment qu'il devait prêter...</i></p> + +<p>Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, dum adhuc septennis +esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo regno unicuique +episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»</p> + +<a id="app98" name="app98"></a> +<p class="p2">98—page <a href="#page302">302</a>—<i>Philippe II à quatorze ans malade de peur</i>, etc...</p> + +<p>Chronica reg. Franc, ibid., 214: «.... Remansit in silva sine societate +Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem per carbonarium +fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi contigit infirmitas, quæ +distulit coronationem.»</p> + +<p><i>Il chasse et dépouille les Juifs...</i></p> + +<p>Ibid... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui baptizari +noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15.000 marcs.» Rad. de +Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.—Rigordus, <i>Vita Phil. Aug.</i>, ap. Scr. +fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs dettes, à +l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la chronique de +Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.</p> + +<p><i>Les hérétiques furent impitoyablement livrés à l'Église...</i></p> + +<p>Guillelmi Britonis Philippidos, I. I: «Dans tout son royaume il ne +permit pas de vivre à une seule personne qui contredît les lois de +l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou +qui niât les sacrements.»</p> + +<a id="app99" name="app99"></a> +<p class="p2">99—page <a href="#page306">306</a> et note <a href="#footnote428">1</a>—<i>Un messie paraît dans Anvers...</i></p> + +<p>Bulæus, <i>Historia Universit. Pariensis</i>, II, 98.—Per matronas et +mulierculas... errores suos spargere.»—«Veluti rex, stipatus +satellitibus, vexillum et gladium proferentibus... declamabat.» Epistol. +Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II, II<sup>e</sup> partie, p. 479.</p> + +<a id="app100" name="app100"></a> +<p class="p2">100—page <a href="#page306">306</a> et note <a href="#footnote429">2</a>—<i>En Bretagne, Éon de l'Étoile...</i></p> + +<p>Guill. Neubrig., 1. I: «Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella, +illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;... eratque per diabolicas +præstigias potens ad capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime +ac monasterioirum infestator.» Voy. aussi Othon de Freysingen, c. <span class="smcap">LIV</span>, +<span class="smcap">LV</span>, Robert du Mont, Guibert de <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> Nogent; Bulæus, 11, 241, D. +Morice, p. 100, Roujoux, <i>Histoire des ducs de Bretagne</i>, t. II.</p> + +<a id="app101" name="app101"></a> +<p class="p2">101—page <a href="#page306">306</a>—<i>Amaury de Chartres et David de Dinan</i>, etc...</p> + +<p>Rigord., ibid., p. 375: «...Quod quilibet Christianus teneatur ceredere +se esse membrum Christi.»—Concil. Paris, ibid.: «Omnia unum, quia +quidquid est, est Deus, Deus visibilibus indutus instrumentis.—Filius +incarnatus, i.e. visibili formæ subjectus.—Filius usque nunc operatus +est, sed Spiritus sanctus ex hoc nune usque ad mundi consummationem +inchoat operari.»</p> + +<a id="app102" name="app102"></a> +<p class="p2">102—page <a href="#page307">307</a>—<i>Aristote prend place presque au niveau de +Jésus-Christ...</i></p> + +<p>Averroès, ap. Gieseler, II<sup>e</sup> partie, p. 378: «Aristoteles est exemplar, +quod natura invenit ad demonstrandam ultimam perfectionem humanam.» +Corneille Agrippa disait, au quatorzième siècle: «Aristoteles fuit +præcursor Christi in naturalibus; sicut Joannes Baptista... in +gratuitis.» Ibid.</p> + +<a id="app103" name="app103"></a> +<p class="p2">103—page <a href="#page314">314</a>—<i>Les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient +frapper des monnaies sarrasines...</i></p> + +<p>Epistola papæ Clementis IV, episc. Maglonensi, 1266; in Thes. novo +anecd., t. II, p. 403: «Sane de moneta Miliarensi quam in tua diœcesi +facis cudi miramur plurimum cujus hoc agis consilio... Quis enim +catholicus monetam debet cudere cum titulo Machometi?... Si +consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio te et prædecessores +tuos accusas.»—En 1268, saint Louis écrit à son frère Alfonse, comte de +Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son comtal Venaissin, +on bat monnaie avec une inscription mahométane: «In cujus (monetæ) +superscriptione sil mentio de nomine perfidi Mahometi, et dicatur ibi +esse propheta Dei; quod est ad laudem et exaltationem ipsius, et +detestationem et contemptum fidei et nominis christiani: rogamus vos +qualinus ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.»—Cette lettre, +selon Bonamy (ac. des Inscr., XXX, 725), se trouverait dans un registre +longtemps perdu, et restitué au Trésor des Chartes en 1748. Cependant ce +registre n'y existe point aujourd'hui, comme je m'en suis assuré.</p> + +<a id="app104" name="app104"></a> +<p class="p2">104—page <a href="#page315">315</a>—<i>Le bourgeois paraissait dans les tournois...</i></p> + +<p>Dans les <i>Preuves de l'Histoire générale du Languedoc</i>, t. III, p. 607, +on trouve une attestation de plusieurs <i>Damoisels</i> (Domicelli), +<span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> chevaliers, juristes, etc. «Quod usus et consuetudo sunt et +fuerunt longissimis temporibus observati, et tanto tempore quod in +contrarium memoria non existitit in senescallia Belliquadri et in +Provincia, quod Burgenses consueverunt a nobilibus et baronibus et etiam +ab archiepiscopis et episcopis, sine principis auctoritate et licentia, +impune cingulum militare assumere, et signa militaria habere et portare, +et gaudere privilegio militari.»—Chron. Languedoc, ap. D. Vaissète, +<i>Preuves de l'Histoire du Languedoc</i>: «Ensuite parla un autre baron +appelé Valats, et il dit au comte: «Seigneur, ton frère te donne un bon +conseil (le conseil d'épargner les Toulousains), et si tu me veux +croire, tu feras ainsi qu'il t'a dit et montré; car, seigneur, tu sais +bien que la plupart sont gentilshommes, et par honneur et noblesse, tu +ne dois pas faire ce que tu as délibéré.»</p> + +<a id="app105" name="app105"></a> +<p class="p2">105—page <a href="#page315">315</a>—<i>Les cours d'Amour...</i></p> + +<p>Raynouard, <i>Poésies des troubadours</i>, II, p. 122. La cour d'Amour était +organisée sur le modèle des tribunaux du temps. Il en existait encore +une sous Charles VI, à la cour de France; on y distinguait des +auditeurs, des maîtres des requêtes, des conseillers, des substituts du +procureur général, etc., etc.; mais les femmes n'y siégeaient pas.</p> + +<a id="app106" name="app106"></a> +<p class="p2">106—page <a href="#page319">319</a>—<i>Dans les récits de leurs ennemis, on impute aux +Albigeois des choses contradictoires</i>, etc...</p> + +<p>Selon les uns, Dieu a créé; selon d'autres, c'est le Diable (Mansi ap. +Gieseler). Les uns veulent qu'on soit sauvé par les œuvres (Ébrard), +et les autres par la foi (Pierre de Vaux-Cernay). Ceux-là prêchent un +Dieu matériel; ceux-ci pensent que Jésus-Christ n'est pas mort en effet, +et qu'on n'a crucifié qu'une ombre. D'autre part, ces novateurs disent +prêcher pour tous, et plusieurs d'entre eux excluent les femmes de la +béatitude éternelle (Ébrard). Ils prétendent simplifier la loi, et +prescrivent cent génuflexions par jour (Heribert). La chose dans +laquelle ils semblent s'accorder, c'est la haine du Dieu de l'Ancien +Testament. «Ce Dieu qui promet et qui ne tient pas, disent-ils, c'est un +jongleur. Moïse et Josué étaient des routiers à son service.»</p> + +<p>«D'abord il faut savoir que les hérétiques reconnaissaient deux +créateurs: l'un, des choses invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu; +l'autre, du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu méchant. Ils +attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span> +l'Ancien, qu'ils rejetaient absolument, hors quelques passages +transportés de l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour ce +dernier leur faisait admettre.</p> + +<p>«Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament était un menteur, parce +qu'il est dit dans la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de +l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort»; et +pourtant, disaient-ils, après en avoir mangé, ils ne sont pas morts. Ils +le traitaient aussi d'homicide, pour avoir réduit en cendres ceux de +Sodome et de Gomorrhe, et détruit le monde par les eaux du déluge, pour +avoir enseveli sous la mer Pharaon et les Égyptiens. Ils croyaient +damnés tous les pères de l'Ancien Testament, et mettaient saint +Jean-Baptiste au nombre des grands démons. Ils disaient même entre eux +que ce Christ qui naquit dans la Bethléem terrestre et visible et fut +crucifié à Jérusalem, n'était qu'un faux Christ; que Marie-Madeleine +avait été sa concubine, et que c'était là cette femme surprise en +adultère dont il est parlé dans l'Évangile. Pour le Christ, +disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de corps +réel, et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au corps de saint +Paul.</p> + +<p>«D'autres hérétiques disaient qu'il n'y a qu'un créateur, mais qu'il eut +deux fils, le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les +créatures avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est parlé dans +l'Apocalypse les avaient toutes corrompues.</p> + +<p>«Tous ces infidèles, membres de l'Antéchrist, premiers-nés de Satan, +semence de péché, enfants de crime, à la langue hypocrite, séduisant par +des mensonges le cœur des simples, avaient infecté du venin de leur +perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'Église +romaine n'était guère qu'une caverne de voleurs, et cette prostituée +dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l'Église à ce +point qu'ils enseignaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne +diffère point de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très saint corps +du Christ n'est rien de plus que le pain laïque; insinuant aux oreilles +des simples ce blasphème horrible, que le corps du Christ, fût-il aussi +grand que les Alpes, il serait depuis bien longtemps consommé et réduit +à rien par tous ceux qui en ont mangé. La confirmation, la confession +étaient choses vaines et frivoles; le saint mariage une prostitution, et +nul ne pouvait être sauvé dans cet état en engendrant fils et filles. +Niant aussi la résurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais +quelles fables inouïes, disant que nos âmes sont ces esprits angéliques +qui, précipités du ciel pour leur présomptueuse apostasie, laissèrent +dans l'air leurs corps glorieux, et que ces âmes, après, avoir passé +successivement <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> sur la terre par sept corps quelconque, +retournent, l'expiation ainsi terminée, reprendre leurs premiers corps.</p> + +<p>«Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hérétiques s'appelaient +<i>Parfaits</i> ou <i>Bons Hommes</i>; les autres s'appelaient les <i>Croyants</i>. Les +Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de garder la +chasteté, repoussaient avec horreur l'usage des viandes, des œufs, du +fromage; ils voulaient passer pour ne jamais mentir, tandis qu'ils +débitaient, sur Dieu principalement, un mensonge perpétuel; ils disaient +encore que pour aucune raison on ne devait jurer. On appelait Croyants +ceux qui, vivant dans le siècle, et sans chercher à imiter la vie des +Parfaits, espéraient pourtant être sauvés dans la foi de ceux-ci; ils +étaient divisés par le genre de vie, mais unis dans la foi et +l'infidélité. Les Croyants étaient livrés à l'usure; au brigandage, aux +homicides et aux plaisirs de la chair, aux parjures et à tous les vices. +En effet, ils péchaient avec toute sécurité et toute licence, parce +qu'ils croyaient que sans restitution du bien mal acquis, sans +confession ni pénitence, ils pouvaient se sauver, pourvu qu'à l'article +de la mort ils pussent dire un <i>Pater</i>, et recevoir de leurs maîtres +l'imposition des mains. Les hérétiques prenaient parmi les Parfaits des +magistrats qu'ils appelaient diacres et évêques; les Croyants pensaient +ne pouvoir se sauver s'ils ne recevaient d'eux en mourant l'imposition +des mains. S'ils imposaient les mains à un mourant, quelque criminel +qu'il fût, pourvu qu'il pût dire un <i>Pater</i>, ils le croyaient sauvé, et, +selon leur expression, consolé; sans faire aucune satisfaction et sans +autre remède, il devait s'envoler tout droit au ciel.</p> + +<p>«..... Certains hérétiques disaient que nul ne pouvait pécher depuis le +nombril et plus bas. Ils traitent d'idolâtrie les images qui sont dans +les églises, et appelaient les cloches les trompettes du démon. Ils +disaient encore que ce n'était pas un plus grand péché de dormir avec sa +mère ou sa sœur qu'avec toute autre. Une de leurs plus grandes +folies, c'était de croire que si quelqu'un des Parfaits péchait +mortellement en mangeant, par exemple, tant soit peu de viande, ou de +fromage, ou d'œufs, ou de toute autre chose défendue, tous ceux qu'il +avait consolés perdaient l'Esprit-Saint, et il fallait les reconsoler; +et ceux mêmes qui étaient sauvés, le péché du consolateur les faisait +tomber du ciel.</p> + +<p>«Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un +certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins +mauvais que les autres; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de +choses, et ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la +plus grande partie de leurs infidélités, leur <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> erreur +consistait principalement en quatre points: en ce qu'ils portaient des +sandales à la manière des apôtres; qu'ils disaient qu'il n'était permis +en aucune façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier +venu d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et +sans avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps de +Jésus-Christ.</p> + +<p>«Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des hérétiques.—Lorsque +quelqu'un se rend aux hérétiques, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si +tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à toute la foi que +tient l'Église de Rome. Il répond: J'y renonce.—Reçois donc des Bons +Hommes le Saint-Esprit. Et alors il lui souffle sept fois dans la +bouche. Il lui dit encore:—Renonces-tu à cette croix que le prêtre t'a +faite, au baptême, sur la poitrine, les épaules et la tête, avec l'huile +et le chrême?—J'y renonce.—Crois-tu que cette eau opère ton salut?—Je +ne le crois pas.—Renonces-tu à ce voile qu'à ton baptême le prêtre t'a +mis sur la tête?—J'y renonce. C'est ainsi qu'il reçoit le baptême des +hérétiques et renie celui de l'Église. Alors tous lui imposent les mains +sur la tête et lui donnent un baiser, le revêtent d'un vêtement noir, et +dès lors il est comme un d'entre eux.» Petrus Vall. Sarnaii, c. I, ap. +Scr. fr. XIX, 5, 7. Extrait d'un ancien registre de l'Inquisition de +Carcassonne. (<i>Preuves de l'Histoire du Languedoc</i>, III, 371.)</p> + +<p><i>Un Nicétas de Constantinople avait présidé comme pape</i>, etc...</p> + +<p>Voy. Gieseler, II, P. 2<sup>e</sup>, p. 494-Sandii Nucleus hist. eccles., IV, +404: «Veniens papa Nicetas nomine a Constantinopoli..»</p> + +<p><i>Un certain Ydros...</i></p> + +<p>Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2<sup>e</sup>, 508.</p> + +<a id="app107" name="app107"></a> +<p class="p2">107—page <a href="#page321">321</a> et note <a href="#footnote446">1</a>—<i>Innocent III...</i></p> + +<p>«Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis, exercitatus in cantilena et +psalmodia, statura mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III +(Baluze, fol<sup>o</sup>), I, p. 1, 2.—Erfurt Chronic. S. Petrin. (1215): «Nec +similem sui scientia, facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate +judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.»</p> + +<a id="app108" name="app108"></a> +<p class="p2">108—page <a href="#page324">324</a>—<i>Les évêques devaient être nommés, déposés par le pape</i>, +etc...</p> + +<p>Décretal. Greg., 1. II, til. 28, c. <span class="smcap">XI</span> (Alex. III): «De appellationibus +pro causis minimis interpositis volumus te tenere, quod eis, pro +quacumque levi causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus +fierent, deferendum.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> <i>Le pape défaisait les rois et faisait les saints...</i></p> + +<p>Decr. Greg., 1. III, tit, 45. c. <span class="smcap">I</span> (Alex. III): «... Etiamsi per eum +miracula plurima fierent, non liceret vobis ipsum pro Sancto, absque +auctoritate romanæ ecclesiæ publice venerari.»—Conc. Lat. IV, c. <span class="smcap">LXII</span>: +«Reliquias inventas de novo nemo publice venerari præsumat, nisi prius +auctoritate romani pontificis fuerint approbatæ.»—Innocent III en vint +à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non solum universam ecclesiam, +sed totum reliquit seculum gubernandum.»</p> + +<a id="app109" name="app109"></a> +<p class="p2">109—page <a href="#page329">329</a>—<i>Zenghi et son fils Nurheddin, deux saints de +l'islamisme...</i></p> + +<p>Extraits des histor. arabes, par M. Keinaud (<i>Bibl. des Croisades</i>, III, +242): «Lorsque Noureddin priait dans le temple, ses sujets croyaient +voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire.»—Il consacrait à la prière +un temps considérable, il se levait au milieu de la nuit, faisait son +ablution et priait jusqu'au jour.»-Dans une bataille, voyant les siens +plier, il se découvrit la tête, se prosterna et dit tout haut: «Mon +Seigneur et mon Dieu, mon souverain maître, je suis Mahmoud, ton +serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant sa défense, c'est ta religion +que tu défends. Il ne cessa de s'humilier, de pleurer, de se rouler à +terre, jusqu'à ce que Dieu lui eût accordé la victoire.»—Il faisait +pénitence pour les désordres auxquels on se livrait dans son camp, se +revêtant d'un habit grossier, couchant sur la dure, s'abstenant de tout +plaisir, et écrivant de tous côtés aux gens pieux pour réclamer leurs +prières. Il bâtit beaucoup de mosquées, de khans, d'hôpitaux, etc. +Jamais il ne voulut lever de contributions sur les maisons des sophis, +des gens de loi, des lecteurs de l'Alcoran. «Son plaisir était de causer +avec les chefs des moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les +embrassait, les faisait asseoir à ses côtés sur son sopha, et +l'entretien roulait sur quelque matière de religion. Aussi les dévots +accouraient auprès de lui des pays les plus éloignés. Ce fut au point +que les émirs en devinrent jaloux.»—Les historiens arabes, ainsi que +Guillaume de Tyr, le peignent comme très rusé.</p> + +<p><i>Les esprits forts ou philosophes furent poursuivis avec acharnement...</i></p> + +<p><i>Bibliothèque des Croisades</i>, p. 370.—On accusait Kilig Arslan d'avoir +embrassé cette secte. Noureddin lui fit renouveler sa profession de foi +à l'islamisme. «Qu'à cela ne tienne, dit Kilig <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> Arslan; je vois +bien que Noureddin en veut surtout aux mécréants.»</p> + + +<p class="p2">Page <a href="#page330">330</a>—<i>Nuhreddin était un légiste...</i></p> + +<p>Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit, suivant la doctrine +d'Abou-Hanifa, un des plus célèbres jurisconsultes musulmans; il disait +toujours: Nous sommes les ministres de la loi, notre devoir est d'en +maintenir l'exécution; et quand il avait quelque affaire, il plaidait +lui-même devant le cadi.—Le premier il institua une cour de justice, +défendit la torture, et y substitua la preuve testimoniale.—Saladin se +plaint dans une lettre à Noureddin de la douceur de ses lois. Cependant +il dit ailleurs: «Tout ce que nous avons appris en fait de justice, +c'est de lui que nous le tenons.»—Saladin lui-même employait son loisir +à rendre la justice; on le surnomma le <i>Restaurateur de la justice sur +la terre</i>.</p> + + +<p class="p2">Page <a href="#page330">330</a>—<i>Salaheddin</i>, etc...</p> + +<p>La générosité de Saladin à l'égard des chrétiens est célébrée avec plus +d'éclat par les historiens latins, et principalement par le continuateur +de G. de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve dans ceux-ci +quelques passages, obscurs à la vérité, mais qui indiquent que les +musulmans avaient vu avec peine les sentiments généreux du sultan. +Michaud, <i>Hist. des Croisades</i>, II, 346.</p> + +<a id="app110" name="app110"></a> +<p class="p2">110—page <a href="#page344">344</a>—<i>En vain Simon de Montfort et plusieurs autres se +séparèrent des croisés...</i></p> + +<p>Guy de Montfort, son frère, Simon de Néauphle, l'abbé de Vaux-Cernay, +etc. Villehardouin, p. 171.—À Corfou, un grand nombre de croisés +résolurent de rester dans cette île «riche et plenteuroise». Quand les +chefs de l'armée en eurent avis, ils résolurent de les en détourner. +«Alons à els et lor crions merci, que il aient por Dieu pitié d'els et +de nos, et que il ne se honissent, et que il ne toillent la rescousse +d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et allèrent toz ensemble en +une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et menèrent avec als le fils +l'empereor de Constantinople, et toz les evesques et toz les abbez de +l'ost. Et cùm il vindrent là, si descendirent à pié. Et cil cùm il les +virent, si descendirent de lor chevaus, et allèrent encontre, et li +baron lor cheirent as piez, mult plorant, et distrent que il ne se +moveroient tresque cil aroient créancé que il ne se mouroient d'els +(avant qu'ils n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et quant cil +virent ce, si orent mult grant pitié, et plorèrent mult durement.» +Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de Zara <span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> vinrent proposer à +Dandolo de rendre la place: «Endementières (tandis) que il alla parler +as contes et as barons, icèle partie dont vos avez oi arrières, qui +voloit l'ost depecier, parlèrent as messages, et distrent lor: Pourquoy +volez vos rendre vostre cité, etc.» Ces manœuvres firent rompre la +capitulation.—Dans Zara, il y eut un combat entre les Vénitiens et les +Français.</p> + +<a id="app111" name="app111"></a> +<p class="p2">111—page <a href="#page363">363</a>—<i>Dans le Midi, dédaigneuse opulence...</i></p> + +<p>«Les princes et les seigneurs provençaux qui s'étaient rendus en grand +nombre pendant l'été au château de Beaucaire, y célébrèrent diverses +fêtes. Le roi d'Angleterre avait indiqué cette assemblée pour y négocier +la réconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec Alphonse, roi +d'Aragon; mais les deux rois ne s'y trouvèrent pas, pour certaines +raisons; en sorte que tout cet appareil ne servit à rien. Le comte de +Toulouse y donna cent mille sols à Raymond d'Agout, chevalier, qui, +étant fort libéral, les distribua aussitôt à environ dix mille +chevaliers qui assistèrent à cette cour. Bertrand Raimbaud fit labourer +tous les environs du château, et y fit semer jusques à trente mille sols +en deniers. On rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait trois +cents chevaliers à sa suite, fit apprêter tous les mets dans sa cuisine +avec des flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne +estimée quarante mille sols. Raimand de Venous fit brûler, par +ostentation, trente de ses chevaux devant toute l'assemblée.» <i>Histoire +du Languedoc</i>, t. III, p. 37.—(D'après Gaufrid. Vos., p. 321.)</p> + +<a id="app112" name="app112"></a> +<p class="p2">112—page <a href="#page363">363</a>—<i>Cluny eut bientôt besoin d'une réforme...</i></p> + +<p>Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard, +tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait d'être le +détracteur de Cluny, censure pourtant vivement les mœurs de cet ordre +(édit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. <span class="smcap">X</span>: «Mentior, si non vidi +abbalem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere comilatu.» c. <span class="smcap">XI</span>: +«Omitto oratoriorum immensas altitudines..... etc.»</p> + +<p><i>Cîteaux s'éleva à côté de Cluny</i>, etc...</p> + +<p>Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux: «Ô, ô, Pharisæorum +novura genus!...vos sancti, vos singulares...unde et habitum insoliti +coloris prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi +monachorum, inter nigros vos candidos ostentatis.»</p> + +<a id="app113" name="app113"></a> +<p class="p2">113—page <a href="#page367">367</a>—<i>Innocent III avait écrit aux princes des paroles de +ruine et de sang...</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> Innocent III écrit à Guillaume, comte de Forcalquier, une +lettre, sans salut, pour l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos +Dominus hactenus secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset, +posuisset te ut rotam et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo +multiplicasset fulgura, ut iniquitatem tuam de superficie terræ deleret, +et justus lavaret munus suas in sanguine peccatoris. Nos etiam et +prædecessores nostri... non solum in te (sicut fecimus) anathematis +curassemus sententiam promulgare, imo etiam universos fildelium populos +in tuum excidium armassemus.» Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno 1198.</p> + +<a id="app114" name="app114"></a> +<p class="p2">114—page <a href="#page368">368</a>—<i>Raymond VI, comte de Toulouse...</i></p> + +<p>Nous citons le fragment suivant comme un monument de la haine des +prêtres.</p> + +<p>«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques; et +comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières. +Encore aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout avec lui des +hérétiques, afin que s'il venait à mourir, il meure entre leurs +mains.—Il dit un jour aux hérétiques, je le tiens de bonne source, +qu'il voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il +s'instruisît dans leur foi, disons plutôt dans leur infidélité.—Il dit +encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un de +ses chevaliers pût embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le lui +avait mainte fois conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent. De +plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des provisions, +il les recevait fort gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne +souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est lui et quelques-uns de +ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons de science certaine, +il adorait les hérétiques en fléchissant les genoux, demandait leur +bénédiction et leur donnait le baiser. Un jour que le comte attendait +quelques personnes qui devaient venir le trouver, et qu'elles ne +venaient point, il s'écria: «On voit bien que c'est le diable qui a fait +ce monde, puisque rien ne nous arrive à souhait.» Il dit aussi au +vénérable évêque de Toulouse, comme l'évêque me l'a raconté lui-même, +que les moines de Cîteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils +avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô hérésie inouïe!</p> + +<p>«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son +palais, et qu'il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il est +clair qu'il les entendait souvent la nuit.</p> + +<p>«Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe; +<span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> or, il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les +bateleurs de cette espèce, se moquait des gens par des grimaces +d'histrion. Lorsque le célébrant se tourna vers le peuple en disant: +<i>Dominus vobiscum</i>, le scélérat de comte dit à son bouffon de +contrefaire le prêtre.—Il dit une fois qu'il aimerait mieux ressembler +à un certain hérétique de Castres, dans le diocèse d'Albi, à qui on +avait coupé les membres et qui traînait une vie misérable, que d'être +roi ou empereur.</p> + +<p>«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve +évidente en ce que jamais aucun légat du siège apostolique ne put +l'amener à les chasser de sa terre, bien qu'il ait fait, sur les +instances de ces légats, je ne sais combien d'abjurations.</p> + +<p>«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois +que sa femme lui déplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en +sorte qu'il eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il eut d'abord +la sœur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; après elle, la fille +du duc de Chypre; après elle, la sœur de Richard, roi d'Angleterre, +sa cousine au troisième degré; celle-ci étant morte, il épousa la +sœur du roi d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième degré. Je ne +dois pas passer sous silence que lorsqu'il avait sa première femme, il +l'engagea souvent à prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il +voulait dire, elle lui demanda exprès s'il voulait qu'elle entrât à +Cîteaux; il dit que non. Elle lui demanda encore s'il voulait qu'elle se +fît religieuse à Fontevrault; il dit encore que non. Alors elle lui +demanda ce qu'il voulait donc: il répondit que si elle consentait à se +faire solitaire, il pourvoirait à tous ses besoins; et la chose se fit +ainsi....</p> + +<p>«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa propre +sœur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance, il +recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec elles; +et aucune femme ne lui plaisait guère s'il ne savait qu'elle eût couché +avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie que pour ce +crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son héritage. Le comte +avait encore une merveilleuse affection pour les routiers, par les mains +desquels il dépouillait les églises, détruisait les monastères, et +dépossédait tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi que se +comporta toujours ce membre du diable, ce fils de perdition, ce +premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de la croix et de l'Église, +cet appui des hérétiques, ce bourreau des catholiques, ce ministre de +perdition, cet apostat couvert de crimes, cet égout de tous les péchés.</p> + +<p>«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span> +et tout en jouant il lui dit: «Le Dieu de Moïse, en qui vous «croyez, ne +vous aiderait guère à ce jeu», et il ajouta: «Que «jamais ce Dieu ne me +soit en aide!»—Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse +en Provence, pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la +nuit, il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques +toulousains, et leur dit: «Mes «seigneurs et mes frères, la fortune de +la guerre est variable; «quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains mon +corps et mon «âme.» Puis il emmena avec lui deux hérétiques en habit +séculier, afin que s'il venait à mourir il mourût entre leurs mains.—Un +jour que ce maudit comte était malade dans l'Aragon, le mal faisant +beaucoup de progrès, il se fit faire une litière, et dans cette litière +se fît transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se +faisait transporter en si grande hâte, quoique accablé par une grave +maladie, il répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y «a pas de Bons +Hommes dans cette terre, entre les mains de qui je «puisse mourir.» Or, +les hérétiques se font appeler Bons Hommes par leurs partisans. Mais il +se montrait hérétique par ses signes et ses discours, bien plus +clairement encore; car il disait: «Je sais «que je perdrai ma terre pour +ces Bons Hommes; eh bien! la «perte de ma terre, et encore celle de la +tête, je suis prêt à tout «souffrir.»</p> + +<a id="app115" name="app115"></a> +<p class="p2">115—page <a href="#page383">383</a>—<i>Le pape fut un instant ébranlé...</i></p> + +<p>Il reprocha à Montfort «d'étendre des mains avides jusque sur celles des +terres de Raymond qui n'étaient nullement infectées d'hérésie, et de ne +lui avoir guère laissé que Montauban et Toulouse...» Don Pedro d'Aragon +se plaignait qu'on envahît injustement les possessions de ses vassaux +les comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, et que Montfort lui vint +enlever ses propres terres tandis qu'il combattait les Sarrasins. Epist. +Inn, III, 708-10.</p> + +<a id="app116" name="app116"></a> +<p class="p2">116—page <a href="#page388">388</a>—<i>Jean se soumit et fil hommage au pape...</i></p> + +<p>Rymer, t. I, p. 111: «Johannes Dei gratia rex Angliæ.... libere +concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino nostro papæ Innocentio +ejusque catholicis successoribus totum regnum Angliæ, et totum regnum +Hiberniæ, etc.... illa tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia +romana mille marcas sterlingorum percipiat annualim, etc.»</p> + +<p><i>Les barons déclarèrent leur roi dégradé par sa soumission aux +prêtres...</i></p> + +<p>Malh. Paris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ pro <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> futuris +sæculis, ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti, +factus de rege liberrimo tributarius, firmarius, et vasallus +servitutis.»</p> + +<a id="app117" name="app117"></a> +<p class="p2">117—page <a href="#page397">397</a>—<i>Innocent III voulut, dit-on, réparer...</i></p> + +<p>«Quand le saint-père eut entendu tout ce que lui voulurent dire les uns +et les autres, il jeta un grand soupir; puis s'étant retiré en son +particulier et avec son conseil, lesdits seigneurs se retirèrent aussi +en leur logis, attendant la réponse que leur voudrait faire le +saint-père.</p> + +<p>«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui tous les prélats +du parti du légat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrèrent +que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres +et seigneuries et refusait de les croire eux-mêmes, il ne fallait plus +qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît rien pour +elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un +livre, et leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites +terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées, ce serait leur +faire grandement tort: car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon +fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les +autres qui étaient avec lui. «Par laquelle raison, dit-il, je leur donne +congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur ceux qui +les retiennent injustement.» Alors vous auriez vu lesdits prélats +murmurer contre le saint-père et les princes, en telle sorte qu'on eût +dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu'autrement, et le saint-père +fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les prélats fussent émus +comme ils l'étaient contre lui.</p> + +<p>«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que +l'on connût dans tout le monde, vit et ouït lesdits prélats murmurer en +cette sorte contre le saint-père et les princes, il se leva, prit la +parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que tout ce +que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose sinon une +grande malice et méchanceté combinées contre lesdits princes et +seigneurs, et contre toute vérité: «Car, seigneur, dit-il, tu sais bien, +en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours été obéissant, et +que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre ses places en tes +mains et ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été aussi un des +premiers qui se sont croisés; il a été au siège de Carcassonne contre +son neveu le vicomte de Béziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il +t'était obéissant, bien que le vicomte fût son neveu, de laquelle chose +aussi ont été faites des <span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> plaintes. C'est pourquoi il me +semble, seigneur, que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne lui +rends et fais rendre ses terres, et tu en auras reproche de Dieu et du +monde, et dorénavant, seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en +toi ou en tes lettres, et qui y donne foi ni créance, ce dont toute +l'Église militante pourra encourir diffamation et reproche. C'est +pourquoi je vous dis que vous, évêque de Toulouse, vous avez grand tort, +et montrez bien par vos paroles que vous n'aimez pas le comte Ramon, non +plus que le peuple dont vous êtes pasteur; car vous avez allumé un tel +feu dans Toulouse, que jamais il ne s'éteindra; vous avez été la cause +principale de la mort de plus de dix mille hommes, et en ferez périr +encore autant, puisque, par vos fausses représentations, vous montrez +bien persévérer en les mêmes torts; et par vous et votre conduite la +cour de Rome a été tellement diffamée que par tout le monde il en est +bruit et renommée, et il me semble, seigneur, que pour la convoitise +d'un seul homme tant de gens ne devraient pas être détruits ni +dépouillés de leurs biens.»</p> + +<p>«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et quand il eut pensé, +il dit: «Je vois bien et reconnais qu'il a été fait grand tort aux +seigneurs et princes qui sont venus devers moi; mais toutefois j'en suis +innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre qu'ont été +faits ces torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont faits, car +le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme véritablement +obéissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.»</p> + +<p>«Alors donc se leva debout l'archevêque de Narbonne. Il prit la parole, +et dit et montra au saint-père comment les princes n'étaient coupables +d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et qu'on fît ce que +voulait l'évêque de Toulouse, «qui toujours, continua-t-il, nous adonné +de très damnables conseils, et le fait encore à présent; car je vous +jure la foi que je dois à la sainte Église, que le comte Ramon a +toujours été obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église, ainsi +que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont +révoltés contre ton légat et le comte de Montfort, il n'ont pas eu tort; +car le légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes leurs terres, +ont tué et massacré de leurs gens sans nombre, et l'évêque de Toulouse, +ici présent, est cause de tout le mal qui s'y fait, et tu peux bien +connaître, seigneur, que les paroles dudit évêque n'ont pas +vraisemblance; car si les choses étaient comme il le dit et le donne à +entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent ne seraient +venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le vois.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> «Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc appelé +maître Théodise, lequel dit et montra au saint-père tout le contraire de +ce que lui avait dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien, seigneur, +lui dit-il, et es averti des très grandes peines que le comte de +Montfort et le légat ont prises nuit et jour avec grand danger de leurs +personnes, pour réduire et changer le pays des princes dont on a parlé, +lequel était tout plein d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que +maintenant le comte de Montfort et ton légat ont balayé et détruit +lesdits hérétiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait +avec grand travail et peine, ainsi que chacun le peut bien voir; et +maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu ne peux rien faire ni user de +rigueur contre ton légat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne +cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui ôtais maintenant, tu +lui ferais grand tort; car nuit et jour le comte de Montfort se +travaille pour l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a dit.»</p> + +<p>«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux partis, répondit à +maître Théodise et à ceux de sa compagnie qu'il savait bien tout le +contraire de leur dire, car il avait été bien informé que le légat +détruisait les bons et les justes, et laissait les méchants sans +punition, et grandes étaient les plaintes qui chaque jour lui venaient +de toutes parts contre le légat et le comte de Montfort. Tous ceux donc +qui tenaient le parti du légat et du comte de Montfort se réunirent et +vinrent devant le saint-père lui dire et le prier qu'il voulût laisser +au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre, +Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix et Comminges: «Et +s'il arrive seigneur, lui dirent-ils, que tu lui veuilles ôter lesdits +pays et terres, nous te jurons et promettons que tous nous l'aiderons et +secourrons envers et contre tous.»</p> + +<p>«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur dit et répondit que, +ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait +rien de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé +par lui; car, en pensant que la chose fût ainsi qu'ils le disaient, et +que le comte Ramon eût fait tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait +pas pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu a dit de sa +bouche «que le père ne payerait pas l'iniquité du fils, ni le fils celle +de son père», et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le +contraire; d'un autre côté il était bien informé que le comte de +Montfort avait fait mourir à tort et sans cause le vicomte de Béziers +pour avoir sa terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais le +vicomte de Béziers ne contribua à cette hérésie... <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> Et je +voudrais bien savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort +parti pour le comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et +inculper le vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait +ainsi mourir, a ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?» Quand +le saint-père eut ainsi parlé, tous ses prélats lui répondirent que bon +gré mal gré, que ce fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait les +terres et seigneuries, car ils l'aideraient à se défendre envers et +contre tous, vu qu'il les avait bien et loyalement conquises.</p> + +<p>«L'évêque d'Osma, voyant ceci, dit au saint-père: «Seigneur, ne +t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vérité, l'évêque +de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces n'empêcheront pas que +le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il +trouvera pour cela aide et secours, car il est neveu du roi de France, +et aussi de celui de l'Angleterre et d'autres grands seigneurs et +princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son droit, quoiqu'il soit +jeune.»</p> + +<p>«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous inquiétez pas de l'enfant, +car si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je +lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra Toulouse, Agen et +aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété le comté de +Venaissin, qui a été à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'Église, +et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez de terres et +seigneuries.» Le comte Ramon vint donc devers le saint-père avec tous +les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur leurs affaires et la +requête que chacun avait faite au saint-père, et le comte Ramon lui dit +et montra comment ils avaient demeuré un long temps en attendant la +réponse de leur affaire et de la requête que chacun lui avait faite. Le +saint-père dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne pouvait rien +faire pour eux, mais qu'il s'en retournât et lui laissât son fils, et +quand le comte Ramon eut ouï la réponse du saint-père, il prit congé de +lui et lui laissa son fils; et le saint-père lui donna sa bénédiction. +Le comte Ramon sortit de Rome avec une partie de ses gens, et laissa les +autres à son fils, et entre autres y demeura le comte de Foix, pour +demander sa terre et voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon +s'en alla droit à Viterbe pour attendre son fils et les autres qui +étaient avec lui, comme on l'a dit.</p> + +<p>«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour +savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-père eut +vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui bailla +ses lettres comme il était nécessaire en telle occasion, <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> dont +le comte de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia +grandement le saint-père, lequel lui donna sa bénédiction et absolution +de toutes choses jusqu'au jour présent. Quand l'affaire du comte de Foix +fut finie, il partit de Rome, tira doit à Viterbe devers le comte Ramon, +et lui conta toute son affaire, comment il avait eu son absolution, et +comment aussi le saint-père lui avait rendu sa terre et seigneurie; il +lui montra ses lettres, dont le comte Ramon fut grandement joyeux et +allègre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent droit à Gênes, où ils +attendirent le fils du comte Ramon.</p> + +<p>«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque le fils du comte +Ramon eut demeuré à Rome l'espace de quarante jours, il se retira un +jour devers le saint-père avec ses barons et les seigneurs qui étaient +de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par +l'enfant au saint-père, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant +était sage et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de s'en +retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; et quand le +saint-père eut entendu et écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire et +montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui, et se +prit à lui dire: «Fils, écoute, que je te parle, et ce que je veux te +dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien.</p> + +<p>«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du +bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en quoi +faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que tu ne +demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comté de +Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, pour +servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait assemblé son +concile. Alors tu pourras revenir deçà les monts pour avoir droit et +raison de ce que tu demandes contre le comte de Montfort.»</p> + +<p>«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et +lui dit: «Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de +Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me +saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé contre moi.» Le +saint-père lui répondit: «Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien +commencer et mieux achever.»</p> + +<p>Nous avons copié mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une +traduction du <i>Poème des Albigeois</i>, sans oublier pourtant que la poésie +est fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente d'improbable la +supposition du poète qui prête au pape l'intention de défaire tout ce +qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang. Voy. +la note de la page <a href="#page397">397</a>.</p> + +<a id="app118" name="app118"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> 118—page <a href="#page398">398</a>—<i>Tout le Midi se jeta dans les bras de +Philippe-Auguste...</i></p> + +<p>Raymond VII écrit à Philippe-Auguste (juillet 1222): «Ad vos, domine, +sicut ad meum unicum et principale recurro refugium... humiliter vos +deprecans et exorans quatenus mei misereri velitis.» <i>Preuves de +l'Histoire du Langued.</i>, III, 275.—(Décembre 1222): «Cum... Amalricus +supplicaverit nobis ut dignemini juxta beneplacitum vestrum, terram +accipere vobis et hæredibus vestris in perpetuum, quam tenuit vel tenere +debuit, ipse, vel pater suus in partibus Albigensibus et sibi vicinis, +gaudemus super hoc, desiderantes Ecclesiam et terram illam sub umbra +vestri nominis gubernari et rogantes affectuose quantum possumus, +quatenus celsæ majestatis vestræ regia potestas, intuitu regis regum, et +pro honore sanctæ matris Ecclesiæ ac regni vestri, terram prædictam ad +oblationem et resignationem dicti comitis recipiatis; et invenietis nos +et cæteros prælatos paratos vires nostras effundere in hoc negotio pro +vobis, et expendere quidquid ecclesia in partibus illis habet, vel est +habitura.» <i>Preuv. de l'Hist. du Langued.</i>, III, 276.—(1223): «Dum +dudum et diu soli sederemus in Biterris civitate, singulis momentis +mortem expectantes, optataque nobis fuit in desiderio, vita nobis +existente in supplicium, hostibus fidei et pacis undique gladios suos in +capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende, intravit kal. Maii +cursor ad nos, qui... nuntiavit nobis verbum bonum, verbum +consolationis, et totius miseriæ nostræ allevationis, quod videlicet +placet celsitudinis vestræ magnificentiæ, convocatis prælatis et +baronibus regni vestri apud Melodunum, ad tractandum super remedio et +succursu terræ, quæ facta est in horrendam desolationem et in sibilum +sempiternum, nisi Dominus ministerio regiæ dexteræ vestræ citius +succurratus, super quo, tanto mœrore scalidi, tanta lugubratione +defecti respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac manibus in +cœlum, referimus altissimo, in cujus manu corda regum consistunt, +scientes hoc divinitus vobis esse inspiratum, etc.. Flexis itaque +genibus, reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis, et +singultibus lacerati, regiæ supplicamus majestati quatenus vobis +inspiratæ gratiæ Dei non deesse velitis... quod universalis Ecclesiæ +imminet subversio in regno vestro, nisi vos occurratis et succurratis, +etc...» Ibid., 278.</p> + +<a id="app119" name="app119"></a> +<p class="p2">119—page <a href="#page407">407</a>—<i>Le dogme de l'immaculée conception</i>, etc...</p> + +<p>L'Église de Lyon l'avait instituée en 1134. Saint Bernard lui <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span> +écrivit une longue lettre pour la tancer de cette nouveauté (Epist. +174). Elle fut approuvée par Alain de Lille et par Petrus Cellensis (L. +VI, epist 23; IX, 9 et 10). Le concile d'Oxford la condamna en +1222.—Les Dominicains se déclarèrent pour saint Bernard, l'Université +pour l'Église de Lyon. Bulæus, <i>Hist. Univ. Paris</i>, II, 138, IV, 618, +964. Voyez Duns Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, qu. I, et dist. +18, qu. I. Il disputa, dit-on, pour l'immaculée conception, contre deux +cents Dominicains, et amena l'Université à décider: «Ne ad ullos gradus +scholasticos admitteretur ullus, qui prius non juraret se defensurum B. +Virginem a noxa originaria.» Wadding., Ann. Minorum, ann. 1394. Bulæus, +IV, p. 71.</p> + +<p><i>«La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique, etc...»</i></p> + +<p>Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. «Totam cœlestem patriam +amplexando dulciter continebat.»—Pierre Damiani disait que Dieu +lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge. Il s'écrie dans un +sermon (Sermo XI, de Annunt. B. Mar., p. 171): «O venter +diffusiorcœlis, terris amplior, capacior elementis! etc.»—Dans un +sermon sur la Vierge, de l'archevêque de Kenterbury, Étienne Langton, on +trouve ces vers:</p> + +<p class="poem30"> + Bele Aliz matin leva,<br> + Sun cors vesti et para,<br> + Ens un vergier s'en entra,<br> + Cink fleurettes y truva;<br> + Un chapelet fit en a<br> + De bele rose flurie.<br> + Pur Dieu trahez vus en là,<br> + Vus ki ne amez mie;</p> + +<p>Ensuite il applique mystiquement chaque vers à la mère du Sauveur, et +s'écrie avec enthousiasme:</p> + +<p class="poem30"> + Ceste est la belle Aliz,<br> + Ceste est la flur,<br> + Ceste est le lis.</p> + +<p class="right20"><span class="smcap">Roquefort</span>, <i>Poésies</i> du douzième + et du treizième siècle.</p> + +<p>On a attribué au franciscain saint Bonaventure le Psalterium minus et le +Psalterium majus B. Mariæ Virginis. Ce dernier est une sorte de parodie +sérieuse où chaque verset est appliqué à la Vierge. Psalm. I: «Universas +enim fœminas vincis pulchritudine carnis!»</p> + +<a id="app120" name="app120"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> 120—page <a href="#page410">410</a>—<i>Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et +évêques</i>, etc...</p> + +<p>Voy. la lettre des évêques du Midi à Louis VIII, <i>Preuves de l'Histoire +du Lang.</i>, p. 289, et les lettres d'Honorius III, ap. Scr. fr. XIX, +699-723.</p> + +<a id="app121" name="app121"></a> +<p class="p2">121—page <a href="#page411">411</a>—<i>Le testament de Louis VIII</i>, etc...</p> + +<p><i>Archives du royaume</i>, J, carton 401, Lettre et témoignage de +l'archevêque de Sens et de l'évêque de Beauvais.—J, carton 403, +<i>Testament de Louis VIII</i>.</p> + +<a id="app122" name="app122"></a> +<p class="p2">122—page <a href="#page413">413</a>—<i>La régente empêcha le comte de Champagne d'épouser la +fille de Mauclerc...</i></p> + +<p>Elle lui écrivit, dit-on: «Sire Thibaud de Champaigne, j'ai entendu que +vous avez convenance et promis à prenre à femme la fille au comte Perron +de Bretaigne. Partant vous mande que si ne voulez perdre quan que vous +avez au royaume de France, que vous ne le faites. Si cher que avez tout +tant que amez au dit royaume, ne le faites pas. La raison pourquoy vous +sçavez bien. Je n'ai jamais trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que +luy.» D. Morice, I, 158.</p> + +<a id="app123" name="app123"></a> +<p class="p2">123—page <a href="#page414">414</a>—<i>Soumission du comte de Toulouse...</i></p> + +<p>Voy. les articles du Traité, inséré au tome III des Preuves de +l'Histoire du Languedoc, p, 329, sqq., et au tome XIX du <i>Recueil des +Historiens de France</i>, p. 219, sqq.</p> + +<a id="app124" name="app124"></a> +<p class="p2">124—page <a href="#page417">417</a>—<i>Saint Louis, Espagnol du côte de Blanche...</i></p> + +<p>Il était parent par sa mère d'Alphonse X, roi de Castille; celui-ci lui +avait promis des secours pour la croisade; mais il mourut en 1252, et +saint Louis «en fut fort affligé.» Math. Paris, p. 565.—«À son retour, +il fît frapper, dit Villani, des monnaies où les uns voient des +menottes, en mémoire de sa captivité; les autres, les tours de +Castille.» Ce qui vient à l'appui de cette dernière opinion, c'est que +les frères de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent les tours de +Castille dans leurs armes. Michaud, IV, 445.</p> + +<a id="app125" name="app125"></a> +<p class="p2">125—page <a href="#page417">417</a>—<i>Le sultan d'Égypte était le meilleur ami de Frédéric +II...</i></p> + +<p>Extraits d'historiens arabes, par Reinaud (<i>Bibl. des Croisades</i>, +<span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> IV, 417, sqq.). «L'émir Fakr-Eddin était entré fort avant, dit +Yaféi, dans la confiance de l'empereur; ils avaient de fréquents +entretiens sur la philosophie, et leurs opinions paraissaient se +rapprocher sur beaucoup de points.—Ces étroites relations +scandalisèrent beaucoup les chrétiens... «Je n'aurais pas tant insisté, +dit-il à Fakr-Eddin, pour qu'on me remît Jérusalem, si je n'avais craint +de perdre tout crédit en Occident; mon but n'a pas été de délivrer la +ville sainte, ni rien de semblable; j'ai voulu conserver l'estime des +Francs.»-«L'empereur était roux et chauve: il avait la vue faible; s'il +avait été esclave, on n'en aurait pas donné deux cents drachmes. Ses +discours montraient assez qu'il ne croyait pas à la religion chrétienne; +quand il en parlait, c'était pour s'en railler... etc.. Un moezzin +récita près de lui un verset de l'Alcoran qui nie la divinité de +Jésus-Christ. Le sultan le voulut punir; Frédéric s'y opposa.»—Il se +fâcha contre un prêtre qui était entré dans une mosquée l'Évangile à la +main, et jura de punir sévèrement tout chrétien qui y entrerait sans une +permission spéciale.—On a vu plus haut quelles relations amicales +Richard entretenait avec Salaheddin et Malek-Adhel.—Lorsque Jean de +Brienne fut assiégé dans son camp (en 1221), il fut comblé par le sultan +de témoignages de bienveillance. «Dès lors, dit un auteur arabe +(Makrizi), il s'établit entre eux une liaison sincère et durable, et +tant qu'ils vécurent, ils ne cessèrent de s'envoyer des présents et +d'entretenir un commerce d'amitié.» Dans une guerre contre les +Kharismiens, les chrétiens de Syrie se mirent pour ainsi dire sous les +ordres des infidèles. On voyait les chrétiens marcher leurs croix +levées; les prêtres se mêlaient dans les rangs, donnaient des +bénédictions, et offraient à boire aux musulmans dans leurs calices. +Ibid., 445, d'après Ibn-Giouzi, témoin oculaire.</p> + +<a id="app126" name="app126"></a> +<p class="p2">126—page <a href="#page420">420</a>—<i>Les Mongols avançaient lents, irrésistibles...</i></p> + +<p>«Ils avaient, dit Mathieu Paris, ravagé et dépeuplé la grande Hongrie: +ils avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres menaçantes à tous +les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu très haut pour +dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les têtes de ces barbares +sont grosses et disproportionnées avec leurs corps; ils se nourrissent +de chairs crues et même de chair humaine; ce sont des archers +incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir, avec lesquelles +ils passent tous les fleuves; ils sont robustes, impies, inexorables; +leur langue est inconnue à tous <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> les peuples qui ont quelque +rapport avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont riches en +troupeaux de moutons, de bœufs, de chevaux si rapides qu'ils font +trois jours de marche en un jour. Ils portent par devant une bonne +armure, mais aucune par derrière, pour n'être jamais tentés de fuir. Ils +nomment khan leur chef, dont la férocité est extrême. Habitant la plage +boréale, les mers Caspiennes, et celles qui leur confinent, ils sont +nommés Tartares, du nom du fleuve Tar. Leur nombre est si grand qu'ils +semblent menacer le genre humain de sa destruction. Quoiqu'on eût déjà +éprouvé d'autres invasions de la part des Tartares, la terreur était +plus grande cette année, parce qu'ils semblaient plus furieux que de +coutume; aussi les habitants de la Gothie et de la Frise, redoutant +leurs attaques, ne vinrent point cette année, comme ils le faisaient +d'ordinaire, sur les côtes d'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de +harengs: les harengs se trouvèrent en conséquence tellement abondants en +Angleterre, qu'on les vendait presque pour rien; même dans les endroits +éloignés de la mer, on en donnait quarante ou cinquante d'excellents +pour une petite pièce de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et +illustre par sa naissance, qui était venu en ambassade solennelle auprès +du roi de France, principalement de la part du Vieux de la Montagne, +annonçait ces événements au nom de tous les Orientaux, et il demandait +du secours aux Occidentaux, pour réprimer la fureur des Tartares. Il +envoya un de ses compagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui +exposer les mêmes choses, et lui dire que si les musulmans ne pouvaient +soutenir le choc de ces ennemis, rien ne les empêcherait d'envahir tout +l'Occident. L'évêque de Winchester, qui était présent à cette audience +(c'était le favori d'Henri III), et qui avait déjà revêtu la croix, prit +d'abord la parole en plaisantant. «Laissons, dit-il, ces chiens se +dévorer les uns les autres, pour qu'ils périssent plus tôt. Quand +ensuite nous arriverons sur les ennemis du Christ qui resteront en vie, +nous les égorgerons plus facilement, et nous en purgerons la surface de +la terre. Alors le monde entier sera soumis à l'Église catholique, et il +ne restera plus qu'un seul Pasteur et une seule bergerie.» Math. Paris, +p. 318.</p> + +<a id="app127" name="app127"></a> +<p class="p2">127—page <a href="#page428">428</a>—<i>Les envoyés du Vieux de la Montagne</i>, etc...</p> + +<p>Il envoya demander au roi l'exemption du tribut qu'il payait aux +Hospitaliers et aux Templiers. «Darière l'amiral avoit un Bacheler bien +atourné, qui tenoit trois coutiaus en son poing, dont l'un <span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span> +entroit ou manche de l'autre; pour ce que se l'amiral eust été refusé, +il eust présenté au roy ces trois coutiaus pour li deffier. Darière celi +qui tenoit les trois coutiaus, avoit un autre qui tenoit un bouqueran +(pièce de toile de coton) entorteillé entour son bras, que il eust aussi +présenté au roi pour li ensevelir, se il eust refusée la requeste au +Vieil de la Montaigne.» Joinville, p. 95.—«Quand le viex chevauchoit, +dit encore Joinville, il avoit un crieur devant li qui portait une hache +danoise à lonc manche tout couvert d'argent, à tout pleins de coutiaus +férus ou manche et crioit: «Tournés-vous «de devant celi qui porte la +mort des rois entre ses mains.» P. 97.</p> + +<p><i>Les Francs dans l'abondance s'énervaient...</i></p> + +<p>Joinville, p. 37: «Le commun peuple se prist aus foles femmes, dont il +avint que le roy donna congié à tout plein de ses gens, quant nous +revinmes de prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait; et il me +dit que il avoit trouvé de certein, que au giet d'une pierre menue, +entour son paveillon tenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné +congié, et ou temps du plus grant meschief que l'ost eust onques +été.»—«Les barons qui deussent garder le leur pour bien emploier en +lieu et en tens, se pristrent à donner les grans mangers et les +outrageuses viandes.»</p> + +<a id="app128" name="app128"></a> +<p class="p2">128—page <a href="#page428">428</a>—<i>Un coup de vent ayant poussé saint Louis vers +Damiette...</i></p> + +<p>«Il est vraisemblable que saint Louis aurait opéré sa descente sur le +même point que Bonaparte (à une demi-lieue d'Alexandrie), si la tempête +qu'il avait essuyée en sortant de Limisso, et les vents contraires +peut-être, ne l'avaient porté sur la côte de Damiette. Les auteurs +arabes disent que le soudan du Caire, instruit des dispositions de saint +Louis, avait envoyé des troupes à Alexandrie comme à Damiette, pour +s'opposer au débarquement.» Michaud, IV, 236.</p> + +<a id="app129" name="app129"></a> +<p class="p2">129—page <a href="#page433">433</a>—<i>Saint Louis prisonnier...</i></p> + +<p>On dit au roi que les amiraux avaient délibéré de le faire soudan de +Babylone... «Et il me dit qu'il ne l'eust mie refusé. Et sachiez que il +ne demoura (que ce dessein n'échoua) pour autre chose que pource que ils +disoient que le Roy estoit le plus ferme crestien que en peust trouver; +et cest exemple en monstroient, à ce que quant ils se partoient de la +héberge, il prenoit sa croiz à terre et seignoit tout son cors; et +disoient que se celle gent fesoient soudanc de li, il les occiroit tous, +ou ils deviendroient crestiens.» Joinville, p. 78.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> <i>Les Arabes chantèrent sa défaite et plus d'un peuple +chrétien</i>, etc...</p> + +<p>Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut composée à cette occasion se +chante encore aujourd'hui.—Reinaud, Extraits d'historiens arabes +(<i>Biblioth. des Croisades</i>, IV, 475).—Suivant Villani, Florence, où +dominaient les Gibelins, célébra par des fêtes le revers des croisés. +Michaud, IV, 373.</p> + +<p><i>Sa mère était morte...</i></p> + +<p>Joinville, p. 126: «À Sayette vindrent les nouvelles au Roy que sa mère +estoit morte. Si grand deuil en mena, que de deux jours on ne pot +oncques parler à li. Après ce m'envoia querre par un vallet de sa +chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, là où il estoit tout +seul, et il me vit et estandi ses bras et me dit: À! Seneschal! j'ai +pardu ma mère.»—Lorsque saint Louis traitait avec le soudan pour sa +rançon, il lui dit que s'il voulait désigner une somme raisonnable, il +manderait à sa mère qu'elle la payât. «Et ils distrent: Comment est-ce +que vous ne nous voulez dire que vous ferez ces choses? et le roy +respondi que il ne savoit se la reine le vourroit faire pour ce que elle +estoit sa dame.» Ibid., 73.</p> + +<a id="app130" name="app130"></a> +<p class="p2">130—page <a href="#page436">436</a>—<i>L'insurrection des Pastoureaux...</i></p> + +<p>Math. Paris, p. 550, sqq.—«Aux premiers soulèvements du peuple de Sens, +les rebelles se créèrent un clergé, des évêques, un pape avec ses +cardinaux.» Continuateur de Nangis, 1315.—Les Pastoureaux avaient aussi +une espèce de tribunal ecclésiastique. Ibid., 1320.—Les Flamands +s'étaient soumis à une hiérarchie, à laquelle ils durent de pouvoir +prolonger longtemps leur opiniâtre résistance. Grande Chron. de Flandre, +quatorzième siècle.—Les plus fameux routiers avaient pris le titre +d'archiprêtres. Froissart, vol. I, ch. <span class="smcap">CLXXVII</span>.—Les Jacques eux-mêmes +avaient formé une monarchie. Ibid., ch. <span class="smcap">CLXXXIV</span>.—Les Maillotins +s'étaient de même classés en dizaines, cinquantaines et centaines. +Ibid., ch. <span class="smcap">CLXXXII-III-IV</span>, Juvén. des Ursins, ann. 1382, et Anon. de +Saint-Denis, hist. de Ch. VI; Monteil, t. I, p. 286.</p> + +<a id="app131" name="app131"></a> +<p class="p2">131—page <a href="#page440">440</a>—<i>Une association s'était formée</i>, etc...</p> + +<p>À la tête se trouvait Robert Twinge, chevalier du Yorkshire, qu'une +provision papale avait privé du droit d'élire à un bénéfice provenant de +sa famille. Ces associés, bien qu'ils ne fussent que quatre-vingts, +parvinrent, par la célérité et le mystère de leurs mouvements, à +persuader au peuple qu'ils étaient en bien plus grand <span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> nombre. +Ils assassinèrent les courriers du pape, écrivirent des lettres +menaçantes aux ecclésiastiques étrangers, etc. Au bout de huit mois, le +roi interposa son autorité. Twinge se rendit à Rome, où il gagna son +procès, et conféra le bénéfice, etc. Lingard, III, 161.</p> + +<a id="app132" name="app132"></a> +<p class="p2">132—page <a href="#page447">447</a>—<i>L'empereur Frédéric II...</i></p> + +<p>«Frédéric, dit Villani (l. VI, c. <span class="smcap">I</span>), fut un homme doué d'une grande +valeur et de rares talents; il dut sa sagesse autant aux études qu'à sa +prudence naturelle. Versé en toute chose, il parlait la langue latine, +notre langue vulgaire (l'italien), l'allemand, le français, le grec et +l'arabe. Abondant en vertus, il était généreux, et à ses dons il +joignait encore la courtoisie; guerrier vaillant et sage, il fut aussi +fort redouté. Mais il fut dissolu dans la recherche des plaisirs; il +avait un grand nombre de concubines, selon l'usage des Sarrasins; comme +eux, il était servi par des mameluks; il s'abandonnait à tous les +plaisirs des sens, et menait une vie épicurienne, n'estimant pas +qu'aucune autre vie dût venir après celle-ci... Aussi ce fut la raison +principale pour laquelle il devint l'ennemi de la sainte Église.»</p> + +<p>«Frédéric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et Manfredi, t. VIII, +p. 495), fut un homme d'un grand cœur; mais la sagesse, qui ne fut +pas moins grande en lui, tempérait sa magnanimité, en sorte qu'une +passion impétueuse ne déterminait jamais ses actions, mais qu'il +procédait toujours avec la maturité de la raison... Il était zélé pour +la philosophie; il la cultiva pour lui-même, il la répandit dans ses +États. Avant les temps heureux de son règne, on n'aurait trouvé en +Sicile que peu ou point de gens de lettres; mais l'empereur ouvrit dans +son royaume des écoles pour les arts libéraux et pour toutes les +sciences; il appela des professeurs de différentes parties du monde, et +leur offrit des récompenses libérales. Il ne se contenta pas de leur +accorder un salaire; il prit sur son propre trésor de quoi payer une +pension aux écoliers les plus pauvres, afin que dans toutes les +conditions les hommes ne fussent point écartés par l'indigence de +l'étude de la philosophie. Il donna lui-même une preuve de ses talents +littéraires, qu'il avait surtout dirigés vers l'histoire naturelle, en +écrivant un livre sur la nature et le soin des oiseaux, où l'on peut +voir combien l'empereur avait fait de progrès dans la philosophie. Il +chérissait la justice, et la respectait si fort, qu'il était permis à +tout homme de plaider contre l'empereur, sans que le rang du monarque +lui donnât aucune faveur auprès des tribunaux, ou qu'aucun avocat +hésitât à se charger contre lui de la <span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> cause du dernier de ses +sujets. Mais, malgré cet amour pour la justice, il en tempérait +quelquefois la rigueur par sa clémence.» (Traduction de Sismondi. +Remarquez que Villani est guelfe, et Jamsila gibelin.)</p> + +<a id="app133" name="app133"></a> +<p class="p2">133—page <a href="#page447">447</a>—<i>Le royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai +fils de Frédéric II...</i></p> + +<p>Voici le portrait qu'en font les contemporains, Math. Spinelli, +Ricordon, Summonte, Collonueio, etc. Il était doué d'un grand courage, +aimait les arts, était généreux et avait beaucoup d'urbanité. Il était +bien fait et beau de visage; mais il menait une vie dissolue; il +déshonora sa sœur, mariée au comte de Caserte; il ne craignait ni +Dieu ni les saints; il se lia avec les Sarrasins, dont il se servit pour +tyranniser les ecclésiastiques, et s'adonna à l'astrologie +superstitieuse des Arabes.—Il se vantait de sa naissance illégitime, et +disait que les grands naissaient d'ordinaire d'unions défendues. +Michaud, V, 43.</p> + +<a id="app134" name="app134"></a> +<p class="p2">134—page <a href="#page452">452</a>—<i>L'horreur pour les Sarrasins avait diminué...</i></p> + +<p>Saint Louis montra pour les Sarrasins une grande douceur. «Il fesait +riches moult de Sarrasins que il avait fèt baptizer, et les assembloit +par mariages avecque crestiennes... Quand il estoit outre mer, il +commanda et fist commander à sa gent que ils n'occissent pas les femmes +ne les enfans des Sarrasins; ainçois les preissent vis et les amenassent +pour fère les baptisier. Ausinc il commandoit en tant come il pooit, que +les Sarrasins ne fussent pas ocis, mès fussent pris et tenuz en prizon. +Et aucune foiz forfesait l'en en sa court d'escueles d'argent ou +d'autres choses de telle manière; et doncques li benoiez rois le +soufroit débonnèrement, et donnoit as larrons aucune somme d'argent, et +les envéoit outre mer; et ce fist-il de plusieurs. Il fut tosjors à +autrui moult plein de miséricorde et piteus.» Le Confesseur, p. 302, +388.</p> + +<a id="app135" name="app135"></a> +<p class="p2">135—page <a href="#page464">464</a>—<i>Saint Louis envoyait des Mendiants pour surveiller les +provinces</i>, etc...</p> + +<p>Math. Paris, ad. ann. 1247, p. 493.—Par son testament (1269), il leur +légua ses livres et de fortes sommes d'argent, et institua pour nommer +aux bénéfices vacants un conseil composé de l'évêque de Paris, du +chancelier, du prieur des Dominicains et du gardien des Franciscains. +Bulsæus, III, 1269.—Après la première croisade, il <span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> eut +toujours deux confesseurs, l'un dominicain, l'autre franciscain; +Gaufred., de Bell. loc, ap. Duchesne, V, 451.—Le confesseur de la reine +Marguerite rapporte qu'il eut la pensée de se faire dominicain, et que +ce ne fut qu'avec peine que sa femme l'en empêcha.—Il eut soin de faire +transmettre au pape le livre de Guillaume de Saint-Amour. Le pape l'en +remercia, en le priant de continuer aux moines sa protection. Bulæus, +III, 313.</p> + +<a id="app136" name="app136"></a> +<p class="p2">136—page <a href="#page466">466</a> et note <a href="#footnote615">1</a>—<i>En 1246, Pierre Mauclerc forme une ligue +contre le clergé</i>, etc...</p> + +<p><i>Trésor des chartes</i>, Champagne, VI, n<sup>o</sup> 84; et ap. <i>Preuves des +libertés de l'Église gallicane</i>, I, 29.</p> + +<p>1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc avec son fils le duc Jean, le +comte d'Angoulême et le comte de Saint-Pol, et beaucoup d'autres +seigneurs, contre le clergé.—«À tous ceux qui ces lettres verront, nous +tuit, de qui le séel pendent en cet présent escript, faisons à sçavoir +que nous, par la foy de nos corps, avons fiancez sommes tenu, nous et +notre hoir, à tousjours à aider li uns à l'autre, et à tous ceux de nos +terres et d'autres terres qui voudront estre de cette compagnie, à +pourchacier, à requerre et à défendre nos droits et les leurs en bonne +foy envers le clergié. Et pour ce que grieffsve chose seroit, nous tous +assembler pour cette besogne, nous avons eleu, par le commun assent et +octroy de nous tous, le duc de Bourgogne, le comte Perron de Bretaigne, +le comte d'Angolesme et le comte de Sainct-Pol;... et si aucuns de cette +compagnie estoient excommuniez, par tort conneu par ces quatre, que le +clergié li feist, il ne laissera pas aller son droict ne sa querele pour +l'excommuniement, ne pour autre chose que on li face, etc.» <i>Preuv. des +lib. de l'Égl. gallic</i>, I, 99. Voy. aussi p. 95, 97, 98.</p> + +<a id="app137" name="app137"></a> +<p class="p2">137—page <a href="#page467">467</a>—<i>Cette âme tendre et pieuse, blessée dans tous ses +amours</i>, etc...</p> + +<p>Lorsque saint Louis eut résolu de retourner en France «lors me dit robe +entre ly et moy sanz plus, et me mist mes deux mains entre les seues, et +le légat que je le convoiasse jusques à son hostel. Lors s'enclost en sa +garde, commensa à plorer moult durement; et quand il pot parler, si me +dit: Seneschal, je sui moult li, si en rent graces à Dieu, de ce que le +roy et les autres pèlerins eschapent du grand péril là où vous avez esté +en celle terre; et moult sui à mésaise de crier de ce que il me +convendra lessier vos saintes compaingnies, <span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> et aler à la court +de Rome, entre cel desloial gent qui y sont.»</p> + +<a id="app138" name="app138"></a> +<p class="p2">138—page <a href="#page475">475</a>—<i>Guillaume de Saint-Amour contre les Mendiants...</i></p> + +<p>Les ordres Mendiants étaient fort effrayés. «Cum prædicto volumini +respondere fuisset prædicto doctori (Thomæ), non sine singultu et +lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna adversariorum tara +gravium dubitabant, Fr. Thomas ipsum volumen accipiens et se fratrum +orationibus recommendans...», Guill. de Thoco, vit. S. Thomæ, ap. Acta +SS. Martis, I.</p> + +<a id="app139" name="app139"></a> +<p class="p2">139—page <a href="#page476">476</a>—<i>Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la +règle...</i></p> + +<p>Processus de S. Thom. Aquin., ap. Acta SS. Martis, I, p. 714: «Concludit +quod Fr. Thomas in scripturis suis imposuit finem omnibus laborantibus +usque ad finem sæculi, et quod omnes deinceps frustra +laborarent.»—«Fuit (S. Thomas) magnus in corpore et rectæ staturæ... +coloris triticei... magnum habens caput... aliquantulum calvus. Fuit +tenerrimæ complexionis in carne.» Acta SS., p. 672.—«Fuit grossus.» +Processus de S. Thom., ibid.</p> + +<a id="app140" name="app140"></a> +<p class="p2">140—page <a href="#page482">482</a>—<i>Le roi apparaît à la poésie féodale comme un lâche...</i></p> + +<p>Passage de <i>Guill. au court nez</i> (Paris, introd. de Berte aux grands +pieds), cité dans <i>Gérard de Nevers</i>.</p> + +<p class="poem30"> + Grant fu la cort en la sale à Loon,<br> + Moult ot as tables oiseax et venoison.<br> + Qui que manjast la char et le poisson,<br> + Oncques Guillaume n'en passa le menton:<br> + Ains menja tourte, et but aigue à foison.<br> + Quant mengier orent li chevalier baron,<br> + Les napes otent escuier et garçon.<br> + Li quens Guillaume mist le roi à raison:<br> + —«Qu'as en pensé», dit-il, li fiés Charlon?<br> + «Secores-moi vers la geste Mahon.»<br> + Dist Loéis: «Nous en consillerons,<br> + «Et le matin savoir le vous ferons<br> + «Ma volonté, se je irai o non.»<br> + Guillaume l'ot, si taint corne charbon,<br> + Il s'abaissa, si a pris un baston.<br> + Puis dit au roi: «Vostre fiez tos rendon,<br> + «N'en tenrai mès vaillant une esperon,<br> + <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> Ne vostre ami ne serai ne voste hom,<br> + Et si venrez, o vous voiliez o non.»</p> + +<p class="right20">(Ms. de <i>Gérard de Nevers</i>, n<sup>o</sup> 7498, treizième siècle, corrigé sur le + texte le plus ancien du ms. de <i>Guillaume au Cornès</i>, n<sup>o</sup> 6995.)</p> + +<a id="app141" name="app141"></a> +<p class="p2">141—page <a href="#page484">484</a>—<i>On remonte au vieil élément indigène</i>, etc...</p> + +<p>Le principal dépôt des traditions bretonnes du moyen âge est l'ouvrage +du fameux Geoffroi de Monmouth. Sur la véracité de cet auteur et les +sources où il a puisé, voyez Ellis, <i>Intr. metrical</i> romances; Turner, +<i>Quarterly review</i>, janvier 1820; Delarue, <i>Bardes armoricains</i>; et +surtout la dernière édition de Warton (1834), avec notes de Douce et de +Park; voyez aussi les critiques de Ritson, quelques passages des poésies +de Marie de France, publiés par M. de Roquefort, 1820, etc.</p> + +<a id="app142" name="app142"></a> +<p class="p2">142—page <a href="#page487">487</a>, note <a href="#footnote655">2</a>—<i>La fête de l'âne...</i></p> + +<p>On chantait la prose suivante:</p> + +<p class="poem30"> +<span class="add1em">Orientis partibus</span><br> + Adventavit asinus<br> + Pulcher et fortissimus<br> + Sarcinis aptissimus.<br> + Hez, sire asnes, car chantez<br> + Belle bouche rechignez,<br> + Vous aurez du foin assez<br> + Et de l'avoine à plantez.<br> +<span class="add1em">Lentus erat pedibus</span><br> + Nisi foret baculus<br> + Et eum in clunibus<br> + Pungeret aculeus.<br> + Hez, sire asnes, etc.<br> +<span class="add1em">Hic in collibus Sichem</span><br> + Jam nutritus sub Ruben,<br> + Transiit per Jordanem,<br> + Saliit in Bethleem.<br> + Hez, sire asnes, etc.<br> +<span class="add1em">Ecce magnis auribus</span><br> + Subjugalis filius<br> + Asinus egregius<br> + Asinorum dominus.<br> + Hez, sire asnes, etc.<br> +<span class="add1em">Saltu vincit hinnulos,</span><br> + Damas et capreolos,<br> + Super dromedarios<br> + Velox Madianeos.<br> + Hez, sire asnes, etc.<br> +<span class="add1em">Aurum de Arabia,</span><br> + Thus et myrrham de Saba,<br> + Tulit in ecclesia<br> + Virtus asinaria.<br> + Hez, sire asnes, etc.<br> +<span class="add1em">Dum trahit véhicula</span><br> + Multa cum sarcinula,<br> + Illius mandibula<br> + Durat terit pabula.<br> + Hez, sire asnes, etc.<br> +<span class="add1em">Cum aristis hordeum</span><br> + Comedit et corduum;<br> + Triticum e palea<br> + Segregat in area.<br> + Hez, sire asnes, etc.<br> +<span class="add1em">Amen dicas Asine (hic genuflectebatur)</span><br> + Jam satur de gramine:<br> + Amen, amen itera,<br> + Aspernare vetera.<br> + Hez va! hez va! hez va hez!<br> + Biax sire asnes car allez<br> + Belle bouche car chantez.</p> + +<p class="right20">(Ms. du treizième siècle, ap. Ducange, <i>Glossar.</i>)</p> + + +<a id="app143" name="app143"></a> +<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> 143—page <a href="#page493">493</a>—<i>La cathédrale de Cologne, le type de +l'architecture gothique...</i></p> + +<p>Les maîtres de cette ville ont bâti beaucoup d'autres églises. Jean +Hûltz, de Cologne, continue le clocher de Strasbourg.—Jean de Cologne, +en 1369, bâtit les deux églises de Campen, au bord du Zuiderzée, sur le +plan de la cathédrale de Cologne.—Celle de Prague s'élève sur le même +plan.—Celle de Metz y ressemble beaucoup.—L'évêque de Burgos, en 1442, +emmène deux tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les tours de +sa cathédrale. Ils font les flèches sur le plan de celle de +Cologne.—Des artistes de Cologne bâtissent Notre-Dame de l'Épine, à +Châlons-sur-Marne. Boisserée, p. 15.</p> + +<a id="app144" name="app144"></a> +<p class="p2">144—page <a href="#page496">496</a>—<i>Les méandres de l'église de Reims...</i></p> + +<p>On voyait dans plusieurs églises, entre autres à Chartres et à Reims, +une spirale de mosaïque, ou labyrinthe, ou <i>dædalus</i>, placé au centre de +la croisée. On y venait en pèlerinage; c'était l'emblème de l'intérieur +du temple de Jérusalem. Le labyrinthe de Reims portait le nom des quatre +architectes de l'église. Povillon-Pierard, <i>Description de Notre-Dame de +Reims</i>.—Celui de Chartres est surnommé <i>la lieue</i>; il a sept cent +soixante-huit pieds de développement. Gilbert, <i>Description de +Notre-Dame de Chartres</i>, p. 44.</p> + +<a id="app145" name="app145"></a> +<p class="p2">145—page <a href="#page499">499</a>—<i>La peinture sur vitres...</i></p> + +<p>Les Romains se servaient depuis Néron des vitres colorées, surtout en +bleu. Le beau rouge est plus fréquent dans les anciens vitraux; on +disait proverbialement: <i>Vin couleur des vitraux de la Sainte-Chapelle.</i> +Ceux de cette église sont du premier âge; ceux de Saint-Gervais, du +deuxième et du troisième, et de la main de Vinaigrier et de Jean Cousin. +Au deuxième âge, les figures, devenant gigantesques, sont coupées par +les vitres carrées. À cette époque appartiennent encore les beaux +vitraux des grandes fenêtres de Cologne, qui portent la date de 1509, +apogée de l'école allemande; ils sont traités dans une manière +monumentale et symétrique.—Angelico da Fiesole est le patron des +peintres sur verre. On cite encore Guillaume de Cologne et Jacques +Allemand. Jean de Bruges inventa les émaux ou verres à deux couches.—La +Réforme réduisit cet art en Allemagne à un usage purement héraldique. Il +fleurit en Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis tant de +réputation en ce genre, que Guillaume de Marseille fut appelé à Rome, +par Jules II, pour décorer les fenêtres du Vatican. <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> À l'époque +de l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de clair obscur fait +employer la grisaille pour les fenêtres d'Anet et d'Écouen; c'est le +protestantisme entrant dans la peinture. En Flandre, l'école des grands +coloristes (Rubens, etc.) amène le dégoût de la peinture sur verre. +Voyez dans la <i>Revue française</i> un extrait du rapport de M. Brongniart à +l'Académie des sciences sur la peinture sur verre; voyez aussi la notice +de M. Langlois sur les vitraux de Rouen.</p> + +<p class="p2 center">FIN DU TOME DEUXIÈME.</p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<div class="toc"> + +<p class="p2 center">LIVRE III.—<span class="smcap">Tableau de la France.</span></p> + +<ul class="none"> +<li>Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et physiques. +<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li> + +<li>L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une caractérisation + géographique et physiologique de la France. +<span class="ralign"><a href="#page2">2</a></span></li> + +<li>La France se sépare en deux versants, occidental et oriental. +<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li> + +<li>La France peut se diviser par ses produits en zones latitudinales. +<span class="ralign"><a href="#page5">5</a></span></li> + +<li>Bretagne. +<span class="ralign"><a href="#page7">7</a></span></li> + +<li>Anjou. +<span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li> + +<li>Touraine. +<span class="ralign"><a href="#page20">20</a></span></li> + +<li>Poitou. +<span class="ralign"><a href="#page22">22</a></span></li> + +<li>Limousin. +<span class="ralign"><a href="#page28">28</a></span></li> + +<li>Auvergne. +<span class="ralign"><a href="#page29">29</a></span></li> + +<li>Rouergue. +<span class="ralign"><a href="#page31">31</a></span></li> + +<li>Guyenne. +<span class="ralign"><a href="#page31"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>Pyrénées. +<span class="ralign"><a href="#page33">33</a></span></li> + +<li>Languedoc. +<span class="ralign"><a href="#page43">43</a></span></li> + +<li>Provence. +<span class="ralign"><a href="#page47">47</a></span></li> + +<li>Dauphiné. +<span class="ralign"><a href="#page55">55</a></span></li> + +<li>Franche-Comté. +<span class="ralign"><a href="#page59">59</a></span></li> + +<li>Lorraine. +<span class="ralign"><a href="#page60">60</a></span></li> + +<li>Ardennes. +<span class="ralign"><a href="#page65">65</a></span></li> + +<li>Lyonnais. +<span class="ralign"><a href="#page66">66</a></span></li> + +<li>Autunois et Morvan. +<span class="ralign"><a href="#page70">70</a></span></li> + +<li>Bourgogne. +<span class="ralign"><a href="#page71">71</a></span></li> + +<li>Champagne. +<span class="ralign"><a href="#page73">73</a></span></li> + +<li>Normandie. +<span class="ralign"><a href="#page78">78</a></span></li> + +<li>Flandre. +<span class="ralign"><a href="#page80">80</a></span></li> + +<li>Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île-de-France. +<span class="ralign"><a href="#page87">87</a></span></li> + +<li>Centralisation. +<span class="ralign"><a href="#page93">93</a></span></li> +</ul> + +<p class="p2 center">LIVRE IV.</p> + +<ul class="none"> +<li><span class="smcap">Chapitre I</span><sup>er</sup>. <i>L'an 1000. Le roi de France et le pape français. + Robert et Gerbert.—France féodale.</i> +<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li> + +<li class="add2em">Croyance universelle à la fin prochaine du monde. +<span class="ralign"><a href="#page103">103</a></span></li> + +<li class="add2em">Calamités qui précèdent l'an 1000. +<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></li> + +<li class="add2em">Le monde aspire à entrer dans l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page107">107</a></span></li> + +<li class="add2em">Le roi de France, Robert, est un saint. +<span class="ralign"><a href="#page109">109</a></span></li> + +<li class="add2em">Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture; dogme + de la Présence réelle; pèlerinages. +<span class="ralign"><a href="#page113">113</a></span></li> + +<li class="add2em">Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets. +<span class="ralign"><a href="#page115">115</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands. +<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li> + +<li class="add2em">Rivalité des maisons normandes de Normandie et de Blois. +<span class="ralign"><a href="#page117">117</a></span></li> + +<li class="add2em">Robert épouse Berthe, de la maison de Blois. +<span class="ralign"><a href="#page118">118</a></span></li> + +<li>1037. Mauvais succès d'Eudes-le-Champenois, héritier de la maison de + Blois. +<span class="ralign"><a href="#page119">119</a></span></li> + +<li class="add2em">La maison de Blois se divise en Blois et Champagne, et reste + inférieure aux Normands de Normandie. +<span class="ralign"><a href="#page119"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance. +<span class="ralign"><a href="#page120">120</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra. +<span class="ralign"><a href="#page120"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert, et lui + soumettent la Bourgogne. +<span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></li> + +<li>1031. Henri I<sup>er</sup>. Il se brouille avec les Normands. +<span class="ralign"><a href="#page124">124</a></span></li> + +<li>1031-1108. Nullité d'Henri I<sup>er</sup> et de Philippe I<sup>er</sup>. +<span class="ralign"><a href="#page124"><i>ibid.</i></a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre II.</span> <i>Onzième siècle.—Grégoire VII.—Alliance des + Normands et de l'Église.—Conquête des Deux-Siciles et + de l'Angleterre.</i> +<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li> + +<li class="add2em">Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre la + féodalité et l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page126"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Matérialisme profond du monde féodal. +<span class="ralign"><a href="#page129">129</a></span></li> + +<li class="add2em">L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise. +<span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></li> + +<li class="add2em">Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres. +<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li> + +<li class="add2em">L'Église prétend à la domination universelle. +<span class="ralign"><a href="#page137">137</a></span></li> + +<li class="add2em">L'Empire est vaincu. +<span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></li> + +<li class="add2em">Le pape s'allie aux Normands. +<span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li> + +<li class="add2em">Caractère conquérant et chicaneur des Normands. +<span class="ralign"><a href="#page141">141</a></span></li> + +<li>1000-1026. Leurs pèlerinages en Italie. +<span class="ralign"><a href="#page144">144</a></span></li> + +<li>1026. Premiers établissements des Normands en Italie. +<span class="ralign"><a href="#page145">145</a></span></li> + +<li>1037-1053. Les fils de Tancrède conquièrent la Pouille et les Deux-Siciles. +<span class="ralign"><a href="#page145"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Guillaume-le-Bâtard, duc de Normandie. +<span class="ralign"><a href="#page147">147</a></span></li> + +<li class="add2em">Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église anglo-saxonne. +<span class="ralign"><a href="#page148">148</a></span></li> + +<li class="add2em">Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par le + Saxon Godwin. +<span class="ralign"><a href="#page149">149</a></span></li> + +<li class="add2em">Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après Édouard, à + l'exclusion d'Harold, fils de Godwin. +<span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li> + +<li>1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les Normands. +<span class="ralign"><a href="#page154">154</a></span></li> + +<li class="add2em">Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur. +<span class="ralign"><a href="#page156">156</a></span></li> + +<li class="add2em">Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page157">157</a></span></li> + +<li class="add2em">Utilité de la conquête. Forte organisation sociale. +<span class="ralign"><a href="#page160">160</a></span></li> + +<li class="add2em">Puissance de la royauté et de l'église anglaise. +<span class="ralign"><a href="#page160"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Le saint-siège triomphe dans toute l'Europe par l'épée des + Français. +<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre III.</span> <i>La Croisade.</i> (1095-1099.) +<span class="ralign"><a href="#page166">166</a></span></li> + +<li class="add2em">État de l'Islamisme en Asie. +<span class="ralign"><a href="#page166"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">L'essence de l'Islamisme était l'unité. +<span class="ralign"><a href="#page167">167</a></span></li> + +<li class="add2em">La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites. +<span class="ralign"><a href="#page169">169</a></span></li> + +<li class="add2em">Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance + d'Hassan, 1090. +<span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li> + +<li class="add2em">Faiblesse des Califats. +<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li> + +<li class="add2em">Jeunesse et vigueur du Christianisme. +<span class="ralign"><a href="#page172"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Pèlerinages armés; commencement des croisades. +<span class="ralign"><a href="#page173">173</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Grecs appellent les princes de l'Occident. +<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li> + +<li>1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à Clermont. +<span class="ralign"><a href="#page178">178</a></span></li> + +<li class="add2em">Grandeur du mouvement populaire. +<span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li> + +<li class="add2em">Les chefs. Godefroi de Bouillon, Hugues de Vermandois, Raymond + de Toulouse, etc. +<span class="ralign"><a href="#page181">181</a></span></li> + +<li class="add2em">Les Provençaux et les Normands. Bohémond. +<span class="ralign"><a href="#page182">182</a></span></li> + +<li class="add2em">Godefroi de Bouillon. +<span class="ralign"><a href="#page184">184</a></span></li> + +<li>1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople. +<span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></li> + +<li class="add2em">Haine mutuelle des croisés et des Grecs. +<span class="ralign"><a href="#page186">186</a></span></li> + +<li class="add2em">Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés. +<span class="ralign"><a href="#page186"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée. +<span class="ralign"><a href="#page189">189</a></span></li> + +<li class="add2em">Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde + Antioche. +<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li> + +<li>1099. Prise de Jérusalem. +<span class="ralign"><a href="#page193">193</a></span></li> + +<li class="add2em">Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité française + en Palestine. +<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre IV.</span> <i>Suites de la croisade. Les Communes. Abailard. Première + moitié du douzième siècle.</i> +<span class="ralign"><a href="#page197">197</a></span></li> + +<li class="add2em">Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie a + diminué. +<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></li> + +<li class="add2em">La pensée de l'égalité s'est développée. +<span class="ralign"><a href="#page199">199</a></span></li> + +<li class="add2em">Tentatives d'affranchissement. Communes. +<span class="ralign"><a href="#page200">200</a></span></li> + +<li class="add2em">Le roi s'appuie sur les communes contre les barons. +<span class="ralign"><a href="#page203">203</a></span></li> + +<li>1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et les + marchands. +<span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></li> + +<li class="add2em">La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis pour la + croisade. +<span class="ralign"><a href="#page209">209</a></span></li> + +<li class="add2em">Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de Brennerille, + 1119. +<span class="ralign"><a href="#page211">211</a></span></li> + +<li>1115. Expédition dans le Midi. +<span class="ralign"><a href="#page213">213</a></span></li> + +<li>1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la France + s'arme pour Louis VI. +<span class="ralign"><a href="#page214">214</a></span></li> + +<li class="add2em">La liberté se produit dans la philosophie. +<span class="ralign"><a href="#page215">215</a></span></li> + +<li class="add2em">Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école de + droit; université de Paris. +<span class="ralign"><a href="#page215"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Le Breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la + philosophie. Immense popularité de son enseignement. +<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li> + +<li class="add2em">Saint Bernard; sa puissance. +<span class="ralign"><a href="#page221">221</a></span></li> + +<li class="add2em">Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia. +<span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></li> + +<li>1119. Abailard se retire à Saint-Denis. +<span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li> + +<li class="add2em">Il fonde le Paraclet pour Héloïse. +<span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li> + +<li class="add2em">Il est condamné au concile de Sens. +<span class="ralign"><a href="#page226">226</a></span></li> + +<li class="add2em">Héloïse. La femme se relève par l'amour désintéressé. +<span class="ralign"><a href="#page227">227</a></span></li> + +<li class="add2em">Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre de + Fontevrault, 1106. +<span class="ralign"><a href="#page231">231</a></span></li> + +<li class="add2em">Progrès du culte de la Vierge. +<span class="ralign"><a href="#page232">232</a></span></li> + +<li class="add2em">La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. +<span class="ralign"><a href="#page232"><i>ibid.</i></a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre V.</span> <i>Le roi de France et le roi d'Angleterre. Louis-le-Jeune, + Henri II (Plantagenet).—Seconde croisade; humiliation + de Louis.—Thomas Becket, humiliation d'Henri (seconde + moitié du douzième siècle).</i> +<span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></li> + +<li class="add2em">Le roi d'Angleterre violent, héroïque, impie. +<span class="ralign"><a href="#page235"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a pour lui + le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie. +<span class="ralign"><a href="#page237">237</a></span></li> + +<li class="add2em">Il est le symbole et le centre de la nation. +<span class="ralign"><a href="#page237"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>1137. Dévotion de Louis VII. +<span class="ralign"><a href="#page239">239</a></span></li> + +<li>1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry. +<span class="ralign"><a href="#page240">240</a></span></li> + +<li>1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence entre + la seconde croisade et la première. +<span class="ralign"><a href="#page241">241</a></span></li> + +<li class="add2em">L'empereur Conrad et une foule de princes prennent + la croix. +<span class="ralign"><a href="#page241"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure. +<span class="ralign"><a href="#page243">243</a></span></li> + +<li class="add2em">Retour honteux de Louis VII. +<span class="ralign"><a href="#page244">244</a></span></li> + +<li class="add2em">La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie à + Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine. +<span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li> + +<li class="add2em">Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus; puissance + de la féodalité. +<span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li> + +<li class="add2em">Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires. Nécessité + d'une fiscalité violente. +<span class="ralign"><a href="#page247"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>1087. Guillaume-le-Roux. +<span class="ralign"><a href="#page248">248</a></span></li> + +<li>1100. Henri Beauclerc. +<span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li> + +<li>1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur Henri + Plantagenet, comte d'Anjou. +<span class="ralign"><a href="#page251">251</a></span></li> + +<li>1154. Henri II. Ses vastes possessions. +<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li> + +<li class="add2em">Les vaincus espèrent sous Henri II. +<span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li> + +<li class="add2em">Résurrection du droit romain. +<span class="ralign"><a href="#page253"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Le Saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier + d'Henri II. +<span class="ralign"><a href="#page255">255</a></span></li> + +<li class="add2em">Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse. +<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li> + +<li class="add2em">Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury. +<span class="ralign"><a href="#page258">258</a></span></li> + +<li class="add2em">Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent + les libertés de Kent. +<span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></li> + +<li class="add2em">Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri. +<span class="ralign"><a href="#page262">262</a></span></li> + +<li>1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de + Clarendon. +<span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li> + +<li class="add2em">Les races vaincues soutiennent Becket. +<span class="ralign"><a href="#page265">265</a></span></li> + +<li class="add2em">Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de + l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page265"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>1164. Il se réfugie en France. +<span class="ralign"><a href="#page270">270</a></span></li> + +<li class="add2em">Louis VII l'accueille et le protège. +<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li> + +<li class="add2em">Il excommunie ses persécuteurs. +<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li> + +<li class="add2em">Le pape se déclare contre lui. +<span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li> + +<li class="add2em">Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon. +<span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li> + +<li>1170. Menaces d'Henri II Quatre chevaliers normands assassinent + l'archevêque dans son église. <i>Passion</i> de Becket. +<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li> + +<li class="add2em">Henri obtient son pardon du saint-siège. +<span class="ralign"><a href="#page287">287</a></span></li> + +<li class="add2em">Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore. +<span class="ralign"><a href="#page288">288</a></span></li> + +<li class="add2em">Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket. +<span class="ralign"><a href="#page290">290</a></span></li> + +<li class="add2em">Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils. +<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li> + +<li class="add2em">Caractère impie et parricide de cette famille. +<span class="ralign"><a href="#page292">292</a></span></li> + +<li class="add2em">Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne. +<span class="ralign"><a href="#page294">294</a></span></li> + +<li>1189. Malheur et mort d'Henri II. +<span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li> + +<li class="add2em">Le roi de France surtout profite de la chute du roi d'Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page299">299</a></span></li> + +<li class="add2em">Son dévouement à l'Église fait sa grandeur. +<span class="ralign"><a href="#page300">300</a></span></li> + +<li>1180. Philippe-Auguste. +<span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre VI.</span> 1200. <i>Innocent III.— Le pape prévaut, par les armes + des Français du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur + d'Allemagne, sur l'empire grec et sur les Albigeois—Grandeur du roi de France.</i> +<span class="ralign"><a href="#page304">304</a></span></li> + +<li class="add2em">Situation du monde à la fin du douzième siècle. +<span class="ralign"><a href="#page304"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Révolte contre l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page305">305</a></span></li> + +<li class="add2em">Mysticisme sur le Rhin et aux Pays-Bas. +<span class="ralign"><a href="#page307">307</a></span></li> + +<li class="add2em">En Flandre, mysticisme industriel. +<span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li> + +<li class="add2em">Rationalisme dans les Alpes. +<span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li> + +<li class="add2em">Vaudois. +<span class="ralign"><a href="#page311"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Albigeois. +<span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></li> + +<li class="add2em">Liaison du Midi avec les juifs et les musulmans. +<span class="ralign"><a href="#page313"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Incrédulité et corruption. +<span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li> + +<li class="add2em">Littérature Troubadours. +<span class="ralign"><a href="#page315">315</a></span></li> + +<li class="add2em">Situation politique du Midi. +<span class="ralign"><a href="#page316">316</a></span></li> + +<li class="add2em">Doctrines albigeoises, croyances manichéennes. +<span class="ralign"><a href="#page317">317</a></span></li> + +<li class="add2em">Danger de l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page319">319</a></span></li> + +<li class="add2em">Innocent III. +<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li> + +<li class="add2em">Prétentions croissantes du saint-siège. +<span class="ralign"><a href="#page324">324</a></span></li> + +<li class="add2em">Opposition de l'empereur et du roi d'Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page325">325</a></span></li> + +<li class="add2em">Philippe-Auguste. +<span class="ralign"><a href="#page327">327</a></span></li> + +<li class="add2em">Richard Cœur-de-Lion. +<span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li> + +<li>1187. Prise de Jérusalem. +<span class="ralign"><a href="#page329">329</a></span></li> + +<li class="add2em">Règne des Atabecks de Syrie, Zenghi et Nuhreddin. +<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li> + +<li class="add2em">Saladin. +<span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></li> + +<li class="add2em">Troisième croisade Frédéric-Barberousse meurt en chemin. +<span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li> + +<li class="add2em">Les rois de France et d'Angleterre prennent la route de mer. +<span class="ralign"><a href="#page333">333</a></span></li> + +<li class="add2em">Leurs querelles en Sicile. +<span class="ralign"><a href="#page333"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Siège de Saint-Jean d'Acre. +<span class="ralign"><a href="#page334">334</a></span></li> + +<li class="add2em">Divisions des croisés. Philippe retourne en France. +<span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li> + +<li class="add2em">L'empereur retient Richard prisonnier. +<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></li> + +<li>1199. Retour et mort de Richard. +<span class="ralign"><a href="#page341"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Le divorce de Philippe-Auguste le brouille avec l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page342">342</a></span></li> + +<li>1202-1204. Quatrième croisade. +<span class="ralign"><a href="#page342"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Les croisés empruntent des vaisseaux à Venise. +<span class="ralign"><a href="#page343">343</a></span></li> + +<li class="add2em">L'empereur grec implore leur secours. +<span class="ralign"><a href="#page345">345</a></span></li> + +<li class="add2em">Haines mutuelles des Grecs et des Latins. +<span class="ralign"><a href="#page346">346</a></span></li> + +<li class="add2em">Siège et prise de Constantinople. +<span class="ralign"><a href="#page348">348</a></span></li> + +<li class="add2em">Soulèvement du peuple. Murzuphle. +<span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></li> + +<li class="add2em">Seconde prise de Constantinople. +<span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li> + +<li class="add2em">Partage de l'empire grec. Baudoin de Flandre, empereur. +<span class="ralign"><a href="#page352">352</a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre VII</span> (Suite).—<i>Ruine de Jean. Défaite de l'empereur. + Guerre des Albigeois. Grandeur du roi de France.</i> + (1204-1222). +<span class="ralign"><a href="#page354">354</a></span></li> + +<li class="add2em">L'Église frappe d'abord le roi d'Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page355">355</a></span></li> + +<li class="add2em">Danger continuel des rois d'Angleterre; mercenaires et + fiscalité. +<span class="ralign"><a href="#page355"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Désharmonie croissante de l'empire anglais. +<span class="ralign"><a href="#page356">356</a></span></li> + +<li class="add2em">Rivalité de Jean et de son neveu Arthur de Bretagne. +<span class="ralign"><a href="#page358">358</a></span></li> + +<li>1204. Meurtre d'Arthur. +<span class="ralign"><a href="#page359">359</a></span></li> + +<li class="add2em">Philippe-Auguste cite Jean devant sa cour. +<span class="ralign"><a href="#page360">360</a></span></li> + +<li class="add2em">Jean se ligue avec l'empereur et le comte de Toulouse. +<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li> + +<li class="add2em">Situation précaire de l'Église dans le Languedoc. +<span class="ralign"><a href="#page361"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Antipathie du Nord pour le Midi. +<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li> + +<li class="add2em">Ravages des routiers. +<span class="ralign"><a href="#page362"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Opposition des deux races dans les croisades. +<span class="ralign"><a href="#page363">363</a></span></li> + +<li class="add2em">La croisade est prêchée par l'ordre de Cîteaux. Sa + splendeur. +<span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li> + +<li class="add2em">Durando d'Huesca. +<span class="ralign"><a href="#page365">365</a></span></li> + +<li class="add2em">Saint Dominique. +<span class="ralign"><a href="#page365"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Le comte de Toulouse favorise les hérétiques. +<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li> + +<li>1208. Assassinat du légat Pierre de Castelnau. +<span class="ralign"><a href="#page368">368</a></span></li> + +<li class="add2em">Innocent III fait prêcher la croisade dans le nord de la + France. +<span class="ralign"><a href="#page369">369</a></span></li> + +<li class="add2em">À la tête des croisés, Simon de Montfort. Destinées de cette + famille. +<span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li> + +<li class="add2em">Siège et massacre de Béziers. +<span class="ralign"><a href="#page374">374</a></span></li> + +<li class="add2em">Prise de Carcassonne. +<span class="ralign"><a href="#page375">375</a></span></li> + +<li class="add2em">Montfort accepte la dépouille du vicomte de Béziers. +<span class="ralign"><a href="#page376">376</a></span></li> + +<li class="add2em">Siège des châteaux de Minerve et de Termes. +<span class="ralign"><a href="#page377">377</a></span></li> + +<li class="add2em">Le comte de Toulouse se soumet à des conditions humiliantes. +<span class="ralign"><a href="#page379">379</a></span></li> + +<li class="add2em">Siège de Toulouse. +<span class="ralign"><a href="#page381">381</a></span></li> + +<li class="add2em">Tous les seigneurs des Pyrénées se déclarent pour Raymond. +<span class="ralign"><a href="#page382">382</a></span></li> + +<li class="add2em">Le roi d'Aragon fait défier Montfort. +<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li> + +<li class="add2em">Opposition des armées de Montfort et de don Pedro. +<span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li> + +<li>1213. Bataille de Muret. +<span class="ralign"><a href="#page384"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Querelle de Jean et des moines de Kenterbury. +<span class="ralign"><a href="#page386">386</a></span></li> + +<li class="add2em">Le pape se déclare contre Jean et l'excommunie. +<span class="ralign"><a href="#page386"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Le pape arme la France. Jean se soumet. +<span class="ralign"><a href="#page388">388</a></span></li> + +<li class="add2em">Guerre de Philippe contre les Flamands. +<span class="ralign"><a href="#page389">389</a></span></li> + +<li class="add2em">Jean se ligue avec l'empereur Othon. +<span class="ralign"><a href="#page390">390</a></span></li> + +<li>1214. Bataille de Bouvines. +<span class="ralign"><a href="#page391">391</a></span></li> + +<li>1215. Soulèvement des barons d'Angleterre. Grande Charte. +<span class="ralign"><a href="#page392">392</a></span></li> + +<li class="add2em">Louis, fils de Philippe, descend en Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page395">395</a></span></li> + +<li>1216. Mort de Jean. Mort d'Innocent III. +<span class="ralign"><a href="#page395"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Doutes, et peut-être remords du pape. +<span class="ralign"><a href="#page396">396</a></span></li> + +<li>1222. Le Midi se jette dans les bras du roi de France. +<span class="ralign"><a href="#page398">398</a></span></li> + +<li class="add2em">Situation de l'Europe. L'avenir est au roi de France. +<span class="ralign"><a href="#page398"><i>ibid.</i></a></span></li> + + +<li><span class="smcap">Chapitre VIII.</span> <i>Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. + Louis IX. Sainteté du roi de France.</i> +<span class="ralign"><a href="#page400">400</a></span></li> + +<li class="add2em">Décadence de la papauté. +<span class="ralign"><a href="#page400"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Ordres mendiants, Dominicains et Franciscains. +<span class="ralign"><a href="#page401">401</a></span></li> + +<li class="add2em">Esprit austère des Dominicains. +<span class="ralign"><a href="#page402">402</a></span></li> + +<li class="add2em">Mysticisme des Franciscains. +<span class="ralign"><a href="#page403">403</a></span></li> + +<li class="add2em">Légende de saint François. +<span class="ralign"><a href="#page403"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Drames et farces mystiques. +<span class="ralign"><a href="#page406">406</a></span></li> + +<li class="add2em">Le mysticisme franciscain accueilli par les femmes. Clarisses + Dévotion à la Vierge. +<span class="ralign"><a href="#page407">407</a></span></li> + +<li class="add2em">Influence des femmes au treizième siècle. +<span class="ralign"><a href="#page407"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>1218. Louis VIII s'empare du Poitou et étend son influence en Flandre. +<span class="ralign"><a href="#page409">409</a></span></li> + +<li class="add2em">Il reprend la croisade contre les Albigeois. +<span class="ralign"><a href="#page410">410</a></span></li> + +<li>1226. Il meurt. Régence de Blanche de Castille. +<span class="ralign"><a href="#page411">411</a></span></li> + +<li class="add2em">Elle s'appuie sur le comte de Champagne. +<span class="ralign"><a href="#page412">412</a></span></li> + +<li class="add2em">Ligue des barons. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne. +<span class="ralign"><a href="#page413">413</a></span></li> + +<li class="add2em">Nouvelle croisade en Languedoc. Soumission du comte de Toulouse. + Soumission des barons. +<span class="ralign"><a href="#page415">415</a></span></li> + +<li>1236. Saint Louis. Situation favorable du royaume. +<span class="ralign"><a href="#page416">416</a></span></li> + +<li class="add2em">Discrédit de l'empereur et du pape. +<span class="ralign"><a href="#page418">418</a></span></li> + +<li class="add2em">Saint Louis hérite des dépouilles des ennemis de l'Église. +<span class="ralign"><a href="#page418"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Ravages des Mongols en Asie. +<span class="ralign"><a href="#page419">419</a></span></li> + +<li class="add2em">L'empereur grec implore le secours de la France. +<span class="ralign"><a href="#page421">421</a></span></li> + +<li class="add2em">Saint Louis retenu par la guerre contre Henri III. +<span class="ralign"><a href="#page422">422</a></span></li> + +<li>1241. Batailles de Taillebourg et de Saintes. +<span class="ralign"><a href="#page423">423</a></span></li> + +<li>1258. Prise de Jérusalem par les Mongols. +<span class="ralign"><a href="#page424">424</a></span></li> + +<li class="add2em">Saint Louis, malade, prend la croix. +<span class="ralign"><a href="#page425">425</a></span></li> + +<li class="add2em">Séjour des croisés en Chypre. +<span class="ralign"><a href="#page427">427</a></span></li> + +<li class="add2em">Siège de Damiette. +<span class="ralign"><a href="#page428">428</a></span></li> + +<li class="add2em">Défaite de Mansourah. +<span class="ralign"><a href="#page429">429</a></span></li> + +<li class="add2em">Maladies dans le camp. +<span class="ralign"><a href="#page432">432</a></span></li> + +<li class="add2em">Prise du roi et d'une foule de croisés. +<span class="ralign"><a href="#page433">433</a></span></li> + +<li class="add2em">Il fortifie les places de la terre sainte et revient en + France. +<span class="ralign"><a href="#page436">436</a></span></li> + +<li class="add2em">Le mysticisme produit l'insurrection des Pastoureaux. +<span class="ralign"><a href="#page436">436</a></span></li> + +<li class="add2em">Saint Louis restitue des provinces à l'Angleterre. +<span class="ralign"><a href="#page437">437</a></span></li> + +<li class="add2em">Situation de l'Angleterre sous Henri III. +<span class="ralign"><a href="#page438">438</a></span></li> + +<li class="add2em">Il veut s'appuyer sur les hommes du Midi. +<span class="ralign"><a href="#page439">439</a></span></li> + +<li class="add2em">Insurrection des barons. Montfort. +<span class="ralign"><a href="#page439"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li>1258. Statuts d'Oxford. +<span class="ralign"><a href="#page440">440</a></span></li> + +<li>1264. Saint Louis, pris pour arbitre, casse les Statuts. +<span class="ralign"><a href="#page441">441</a></span></li> + +<li class="add2em">Montfort appelle les communes au Parlement. +<span class="ralign"><a href="#page441"><i>ibid.</i></a></span></li> + +<li class="add2em">Charles d'Anjou accepte la dépouille de la maison de + Souabe. +<span class="ralign"><a href="#page442">442</a></span></li> + +<li class="add2em">Caractère héroïque de cette maison gibeline. +<span class="ralign"><a href="#page443">443</a></span></li> + +<li class="add2em">Dur esprit des Guelfes. +<span class="ralign"><a href="#page444">444</a></span></li> + +<li class="add2em">La maison de Souabe se rend odieuse. +<span class="ralign"><a href="#page445">445</a></span></li> + +<li class="add2em">Conquête des Deux-Siciles par Charles d'Anjou. +<span class="ralign"><a href="#page447">447</a></span></li> + +<li>1270. Croisade de Tunis, et mort de Louis IX. +<span class="ralign"><a href="#page456">456</a></span></li> + +<li class="add2em">Sainteté de Louis IX. Son équité dans les jugements. +<span class="ralign"><a href="#page463">463</a></span></li> + +<li>ÉCLAIRCISSEMENTS. +<span class="ralign"><a href="#page473">473</a></span></li> + +<li>APPENDICE. +<span class="ralign"><a href="#page509">509</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.</p> + +<p class="p2 center smaller">IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS</p> + +<h3>Notes</h3> +<div class="footnote"> + +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: <a href="#app1"><i>App. 1.</i></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: <a href="#app2"><i>App. 2.</i></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: <a href="#app3"><i>App. 3.</i></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux +de cartes, ou lourdement étagées de balustrades, qu'on voit à Tréguier +et à Landerneau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le chœur +est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes, +etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Par exemple, le <i>Républicain</i>, vaisseau de cent vingt +canons, en 1793.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Dieppe, le Havre, La Rochelle, Cette, etc.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: + +<p class="poemcenter"> + <i>Goélans, goélans,<br> + Ramenez-nous nos maris, nos amans!</i></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent +envisager le <i>bris</i> comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible +droit de <i>bris</i> était, comme on sait, l'un des privilèges féodaux les +plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: «J'ai +là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des +rois.»</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il +est superflu d'ajouter que la trace de ces mœurs barbares disparaît +chaque jour.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: <i>Voyage de Cambry.</i></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: <i>Ibid.</i>—Dans les Hébrides et autres îles, l'homme prenait +la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, il la +cédait à un autre. <a href="#app4"><i>App. 4.</i></a></p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou. +Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi un +caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Cet astre est toujours redoutable aux populations +celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence: +«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se +mettent à genoux, et disent un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i>. Dans plusieurs +lieux, ils l'appellent Notre-Dame. <a href="#app5"><i>App. 5.</i></a></p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Dans la Cornouaille.—Il leur est arrivé de même dans les +guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment +après.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: On connaît les prétentions de cette famille descendue des +Mac Tiern de Léon. Au seizième siècle, ils avaient pris cette devise qui +résume leur histoire: «<i>Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis.</i>»</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: <a href="#app6"><i>App. 6.</i></a></p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Voy. les Lettres de madame de Sévigné, 1675, de septembre +en décembre. Il y eut un très grand nombre d'hommes roués, pendus, +envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les +filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se +présentait avec un bas bleu et un bas blanc.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Charles-le-Chauve, à son tour, s'en fit élever une en +regard de la Bretagne.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Du moins à l'époque mérovingienne.</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: <a href="#app7"><i>App. 7.</i></a></p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: <a href="#app8"><i>App. 8.</i></a></p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Voy. les <a href="#eclaircissements">Éclaircissements</a>.</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: <a href="#app9"><i>App. 9.</i></a></p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Il arriva avec six hommes devant Antioche.</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous»; le comte +lui répondit: «Quand tu te peigneras.» L'évêque était chauve.</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette +ville, au village de Saint-Loup.</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: <a href="#app10"><i>App. 10.</i></a></p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à La Rochelle, à +cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: <a href="#app11"><i>App. 11.</i></a></p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: <a href="#app12"><i>App. 12.</i></a></p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable +cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300.000 hommes +décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service militaire, +qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent +pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un seul +volontaire.</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont +communs et grossiers, abondants il est vrai.</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche +épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très fertile.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: <a href="#app13"><i>App. 13.</i></a></p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude +jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants +espagnols. (De Pradt.)</p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit +à la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais +renouvelés.</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les +pierreries grossières de l'Auvergne.</p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que +l'<i>araire</i>, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans +tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.—Arthur +Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre, +et calomniait sa fertilité.</p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: 1833.</p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat +et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hospital, d'Aigueperse; Anne +Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris, +au seizième siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.</p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: <a href="#app14"><i>App. 14.</i></a></p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: La houille forme plus des deux tiers du sol de ce +département.</p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la +Force.)</p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: On y conservait des morts de cinq cents ans.</p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Millin.</p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: <a href="#app15"><i>App. 15.</i></a></p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Le mot basque <i>murua</i> signifie muraille et Pyrénées. (W. +de Humboldt.)</p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: A. Young, I. «Le Roussillon est vraiment une partie de +l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de mœurs. Les +villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. Les +pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.»—La partie centrale des +Pyrénées, le comté de Foix (Ariège), est toute française d'esprit et de +langage; peu ou point de mots catalans.</p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la +verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de +faux.»—Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la +jolie nuance appelée <i>vert d'eau</i>.—Dralet. «Les rivières des Pyrénées, +dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme celles des +Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»</p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: <a href="#app16"><i>App. 16.</i></a></p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: On sait que le grand poète des Pyrénées, M. Ramond, a +cherché le Mont-Perdu pendant dix ans.—Quelques-uns, dit-il, +assuraient, que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime +du Mont-Perdu qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept +degrés.»—Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées +françaises, comme le Vignemale est la plus haute des Pyrénées +espagnoles.</p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la +<i>Hourquette des cinq Ours</i>, que le vieil astronome Plantade expira près +de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est beau!»</p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la +décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication +entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder +sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outre-passer sans en +perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; et +s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en sauve un +peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une vision, ou celui +qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.»</p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Laboulinière.</p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur. +(Dralet.)</p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Ibid.</p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne, à +l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui +de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.</p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: <a href="#app17"><i>App. 17.</i></a></p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une +ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau +monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez +tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et +la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de +ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays sauvage, +désert et pauvre.»</p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: <a href="#app18"><i>App. 18.</i></a></p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le +chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents +ans, selon Buffon.</p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: <a href="#app19"><i>App. 19.</i></a></p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Dralet.</p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des +glaces de Venise.</p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Trouvé.</p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la +tête à Bordeaux.—Le cers et l'autan dominent alternativement en +Languedoc. Le cers (<i>cyrch</i>, impétuosité, en gallois) est le vent +d'ouest, violent, mais salubre.—L'autan est le vent du sud-est, le vent +d'Afrique, lourd et putréfiant. <a href="#app20"><i>App. 20.</i></a></p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Proverbe: <i>Agde, ville noire, caverne de voleurs.</i> Elle +est bâtie de laves. Lodève est noire aussi.</p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Montpellier est célèbre par ses distilleries et +parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de +Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.—Autrefois +Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves +de Montpellier y étaient seules propres.</p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Sous François I<sup>er</sup>, les murs de Narbonne furent réparés +et couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les +inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-relief près des +portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de +têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a +près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut +lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.—Sur les murs +d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant +d'un théâtre.</p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Le canal était large de cent pas, long de deux mille et +profond de trente.</p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: <a href="#app21"><i>App. 21.</i></a></p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire +trois fois. (<i>Tout boun Gascoun qués pot réprenqué très coqs.</i>)</p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis, et +de Louis XIV.</p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois +d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes, +comme depuis Avignon et Beaucaire.</p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de +construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet eut +porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda l'ordre +des <i>frères pontifes</i>, qui contribuèrent à la construction du pont du +Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.</p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue +Fischer s'appelle la <i>Turque</i>; une autre, la <i>Moresque</i>. Ces noms et les +rapports de plusieurs de ces danses avec le <i>bolero</i>, doivent faire +présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en France.</p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: <a href="#app22"><i>App. 22.</i></a></p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: <a href="#app23"><i>App. 23.</i></a></p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre +enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui jette.</p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval +Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.</p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: <a href="#app24"><i>App. 24.</i></a></p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Dans ses jolies danses moresques, dans les <i>romérages</i> de +ses bourgs, dans les usages de la bûche <i>calendaire</i>, des pois chiches à +certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. <a href="#app25"><i>App. 25.</i></a></p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade +dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. <a href="#app26"><i>App. 26.</i></a></p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>:</p> + +<p class="poem30"> + Si come ad Arli, ove 'l Rodano stagna,<br> + Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.</p> + +<p class="right20"><span class="smcap">Dante</span>, Inferno, c. IX.</p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du +poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a perdu +Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable où le +pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une ombre:</p> + +<p>«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les voilà, +les douces collines où naquit la belle lumière, qui, tant que le ciel le +permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant les gonfle +de pleurs.</p> + +<p>«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe, est veuve, et troubles +sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid où +j'aurais voulu vivre et mourir!</p> + +<p>«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui ont +consumé mon cœur, quelque repos après tant de fatigues.</p> + +<p>«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes +feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»</p> + +<p class="right20">Sonnet <span class="smcap">CCLXXIX</span>.</p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de +Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le +grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des plus +distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles Nodier, +Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le caractère de son +génie fut modifié par une éducation allemande.</p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: <a href="#app27"><i>App. 27.</i></a></p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq +mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers et +militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.</p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante +armure des princesses de la maison de Bouillon.</p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Cette simplicité, ces mœurs presque patriarcales, +tiennent en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le +vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux ou +trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.—Les +domestiques mangent à la table des maîtres.—Au 1<sup>er</sup> novembre (c'est le +<i>misdu</i> de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'œufs et de +farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on +célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.—On retrouve en +Dauphiné, comme en Bretagne, les <i>brayes</i> celtiques.</p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de +toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées on croit qu'il +existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde l'entrée +avec une faulx.</p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de +bétail, etc., on se cotise pour la réparer.</p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents +instituteurs. (Peuchet.)</p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse +dauphinoise. On l'appelait l'<i>écarlate des gentilshommes</i>. C'est le pays +de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous Henri IV. +Le premier y laissa un long souvenir; on disait <i>prouesse de Terrail</i>, +comme <i>loyauté de Salvaing</i>, <i>noblesse de Sassenage</i>.—Près de la vallée +du Graisivaudan est le territoire de Royans, <i>la vallée Chevallereuse</i>.</p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et +baisant le dos de la main du seigneur, l'homme du peuple, aussi à +genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.—De même +à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à genoux.</p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec +un courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le +cardeur de laine Michel Lando, dans l'insurrection des Ciompi.</p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Perrin Dulac. (Grenoble.)</p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat, +qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.</p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le +seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille +calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des +Adrets et de Montbrun.—Le plus célèbre des protestants dauphinois fut +Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en +1559; il est enterré à Westminster.</p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: L'ancienne devise de Besançon était: <i>Plût à Dieu!</i>—À +Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, la +devise de Philippe-le-Bon: <i>Autre n'auray.</i> Plusieurs monuments de Dijon +portaient celle de Philippe-le-Hardi: <i>Moult me tarde.</i>—À Besançon +naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort +en 1564.</p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché +en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur +trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize +quartiers, huit de chaque côté.</p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. +On compte trente forêts sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.—Beaucoup +de fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de +bœufs, peu de moutons; mauvaises laines.</p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: <a href="#app28"><i>App. 28.</i></a></p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: On voyait à Metz le tombeau de Louis-le-Débonnaire et +l'original des Annales de Metz, mss. de 894.—Les abeilles, dont il est +si souvent question dans les Capitulaires, donnaient à Metz son hydromel +si vanté.</p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Pour être <i>dame de Remiremont</i>, il fallait prouver deux +cents ans de noblesse des deux côtés.—Pour être chanoinesse, ou +<i>demoiselle</i> à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères et +mères nobles. <a href="#app29"><i>App. 29.</i></a></p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: <a href="#app30"><i>App. 30.</i></a></p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par +l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de +cette femme qui, sous Louis-le-Débonnaire, entendit l'orgue pour la +première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes +allemandes, la musique donne la vie et la mort.</p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: À Metz, naquirent le maréchal Fabert, Custines, et cet +audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa +s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.</p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à +Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait humblement +chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs énormes pour bâtir la +sainte église de Cologne.</p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer, +séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive gauche +de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon +relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de +Saint-Irénée.</p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Millin.</p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Il était né à Amboise en 1743.—Il n'y a pas longtemps +encore, on chantait l'office à Lyon sans orgues, livres, ni instruments +comme au premier âge du christianisme.</p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Ainsi que Ampère, De Gerando, Camille Jordan, de +Senancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.</p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: En 1429.—Saint Rémi de Lyon soutint contre Jean Scot le +parti de Gotteschalk et de la grâce.—Selon Du Boulay, c'est à Lyon que +fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.—Sous Louis +XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze couvents.</p> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs +s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des cœurs d'or.</p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: <a href="#app31"><i>App. 31.</i></a></p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Autun avait dans ses armes d'abord le serpent druidique, +puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.</p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: <a href="#app32"><i>App. 32.</i></a></p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. <a href="#app33"><i>App. 33.</i></a></p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Voy. le curieux recueil de la Monnoye.—Piron était de +Dijon (né en 1640, mort en 1727.)</p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à +Charolles. <a href="#app34"><i>App. 34.</i></a></p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Charles VII.</p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: <a href="#app35"><i>App. 35.</i></a></p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y +bâtit Saint-Urbain, et fît représenter sur une tapisserie son père +faisant des souliers.</p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: L'ancien type du paysan du nord de la France est +l'honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, +considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe +dans un désespoir enfantin, et qu'il devient <i>rageur</i>, il prend le nom +de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé, +quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean.—Ces +mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux +d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.—Les noms le plus +communément portés par les domestiques, dans la vieille France +aristocratique, étaient des noms de provinces: Lorrain, Picard, et +surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus +disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y +ait beaucoup de malice et d'ironie.</p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Passerat et Pithou, <a href="#app36"><i>App. 36.</i></a></p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Sur la montagne de Langres, naquit Diderot. C'est la +transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux +caractères.</p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Cela doit s'entendre, non seulement du vin, mais de la +vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses. +Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents +parfaitement semblables il n'y a souvent que celui du milieu qui donne +de bon vin.</p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Une terre qui, semée de froment, occuperait cinq ou six +ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes +et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien le vin de +Champagne exige de façons.</p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: La Fontaine dit de lui-même:</p> + +<p class="poem30"> + Je suis chose légère, et vole à tout sujet,<br> + Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet.<br> + À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.<br> + J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,<br> + Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;<br> + Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.</p> + +<p>«Le poète, dit Platon, est chose légère et sacrée.»</p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Du côté de Coutances particulièrement les figures et le +paysage sont singulièrement anglais.</p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président +d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à quatre +frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il est +nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement séparées.»—Les +Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, dit un auteur du +onzième siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des +orateurs...</p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les +Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret, +qu'ils en ont perdu la gloire.</p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une +foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du +<i>Mannekenpiss</i>, «le plus vieux bourgeois de la ville»; on lui donne un +habit neuf aux grandes fêtes.</p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: <a href="#app37"><i>App. 37.</i></a></p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille +statues et figurines.</p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est +développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.</p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Voy. au Musée du Louvre le tableau intitulé: <i>Fête +Flamande</i>. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.</p> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour +la partie flamande Rubens, et pour la wallonne ou celtique Grétry. La +spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les penseurs +ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire l'apothéose du moi +humain, et Spinoza, celle de la nature. Toutefois la philosophie propre +à la Hollande, c'est une philosophie pratique qui s'applique aux +rapports politiques des peuples: Grotius.</p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Son élève, Van Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne +à genoux devant une hostie.</p> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à +Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et +officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux +d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à Anvers +la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et lui, +derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au vent. +Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.—Sa Flagellation est horrible +de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le +pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par dessous sa main, et +rit au nez du spectateur. La copie de Van Dyck semble bien pâle à côté +du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le Portement de +Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. La Madeleine +essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère qui débarbouille +son enfant.—On peut voir au même Musée le Martyre de saint Liévin, une +scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la chair du martyr, et +qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une pince, un autre tient +dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. Au milieu de ses +horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes carnations.—Le +Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de peindre une foule +de corps de femmes dans des attitudes passionnées; mais son +chef-d'œuvre est peut-être cette terrible colonne de corps humains +qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.</p> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus +impétueux en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de +Pologne, Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, +Écosse, etc.</p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par +le traité de 1648 et par le <i>traité de la Barrière</i> (1715). Ce nom est +significatif.—<a href="#app38"><i>App. 38.</i></a></p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: La grande bataille des temps modernes s'est livrée +précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas +en deçà de ce nom flamand, on trouve le <i>Mont-Saint-Jean</i>.—Le monticule +qu'on a élevé dans cette plaine semble un <i>tumulus</i> barbare, celtique ou +germanique.</p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la +reine Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient +plus que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de +lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. Cherbourg +n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, d'Ostende à +Brest.</p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au cœur +de l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Saint-Hélène, est une +des grandes causes pour lesquelles je suis ici: la cession d'Anvers est +un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de +Chatillon.»</p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.</p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; +en Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards, +Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.</p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: <a href="#app39"><i>App. 39.</i></a></p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les +Orléanais avaient reçu le sobriquet de <i>guépins</i>. On dit aussi: «La +glose d'Orléans est pire que le texte.»—La Sologne a un caractère +analogue: «Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»</p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Pepin y fut élu, en 750. Louis-d'Outre-mer y mourut.</p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: <a href="#app40"><i>App. 40.</i></a></p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Cette famille récente, qui prétendait remonter à +Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands écrivains +du dix-septième siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.</p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Pierre-l'Ermite.</p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Calvin, né en 1509, mort en 1564.</p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.—Camille +Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.—Babœuf, né à +Saint-Quentin, mort en 1797.—Béranger est né à Paris, mais d'une +famille picarde.</p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Né à Pithon ou à Ham. Plusieurs généraux de la Révolution +sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.—Ajoutons à +la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de +gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; Boutillier, +l'auteur de la Somme rurale; l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix; +les d'Estrées et les Genlis.</p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: J'en dis autant de l'Artois qui a produit tant de +mystiques. <a href="#app41"><i>App. 41.</i></a></p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Claude-le-Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, +mort en 1682.—Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594, +mort en 1665.—Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1665.—Jean Cousin, +fondateur de l'École française, né à Soucy près Sens, vers 1501.—Jean +Goujon, né à Paris, mort en 1572.—Germain Pilon, né à Loué, à six +lieues du Mans, mort à la fin du seizième siècle.—Pierre Lescot, +l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en +1510, mort en 1571.—Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava +quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en 1635.—Mansart, +l'architecte de Versailles et des Invalides, né à Paris en 1645, mort en +1708.—Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.</p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Né en 1741, mort en 1813.</p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Écrit en 1833.</p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela, +mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à +l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres +philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et +politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche +sont alsaciennes d'origine.</p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Dugès.</p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: <a href="#app42"><i>App. 42.</i></a></p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Raoul Glaber.</p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: <a href="#app43"><i>App. 43.</i></a></p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: <a href="#app44"><i>App. 44.</i></a></p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Glaber.—Sur soixante-treize ans, il y en eut +quarante-huit de famines et d'épidémies.—An 987, grande famine et +épidémie—989, grande famine.—990-994, famine et mal des +<i>ardents</i>.—1001, grande famine.—1003-1008, famine et mortalité.—1010, +famine, mal des <i>ardents</i>, mortalité.—1027-1029, famine +(anthropophages).—1031-1033, famine atroce.—1035, famine, +épidémie.—1045-1046, famine en France et en Allemagne.—1053-1058, +famine et mortalité pendant cinq ans.—1059, famine de sept ans, +mortalité.</p> + +<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: <a href="#app45"><i>App. 45.</i></a></p> + +<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> +<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Guillaume de Jumièges.</p> + +<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> +<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: <i>Vie de saint Richard.</i></p> + +<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> +<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Chronique de Sithiu.</p> + +<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> +<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Helgaud.</p> + +<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> +<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> +<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: Helgaud.</p> + +<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> +<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: <a href="#app46"><i>App. 46.</i></a></p> + +<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> +<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Glaber.</p> + +<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> +<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: Glaber.</p> + +<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> +<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> +<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: <a href="#app47"><i>App. 47.</i></a></p> + +<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> +<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Dante, <i>Inferno</i>, c. XXVIII:</p> + +<p class="poemcenter"> + Tu non pensavi qu'io loico fossi!</p> + +<p>Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont, +dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert-le-Grand. Ce qui est +remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative de +deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus forte +trace, et ressuscite au quinzième siècle dans Faust, l'inventeur de +l'imprimerie.</p> + +<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> +<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: Lettre de Gerbert.</p> + +<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> +<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: <a href="#app48"><i>App. 48.</i></a></p> + +<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> +<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le +sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de +Jumièges.)</p> + +<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> +<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: Alberic, ad ann. 904.</p> + +<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> +<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: <a href="#app49"><i>App. 49.</i></a></p> + +<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> +<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Glaber.</p> + +<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> +<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Id. C'est l'Histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse +Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles-le-Téméraire.</p> + +<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> +<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Voy. tome I, p. 323, et <i>App. 186.</i></p> + +<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> +<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire +à la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité, +bizarres d'habits comme de mœurs, rasés comme des histrions, sans foi +ni loi». <a href="#app50"><i>App. 50.</i></a></p> + +<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> +<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.</p> + +<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> +<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Il allait entreprendre le siège du couvent de +Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la +rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en personne, +et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)</p> + +<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> +<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous +les rois dans une diète solennelle, sous Frédéric-Barberousse: <i>Reges +provinciales.</i></p> + +<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> +<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: Imperator est <i>animata lex</i> in terris.</p> + +<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> +<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils +eurent un fils qui s'appela <i>Bentivoglio</i> (<i>je te veux du bien</i>). C'est, +selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.</p> + +<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> +<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.</p> + +<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> +<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé +par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses +serviteurs considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa monture +près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le prenait pour +infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit passer de l'autre +côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et le fit appeler +aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort leste et fort +agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la sérénité de notre +Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortège ordinaire, sois donc +le compagnon de tous nos travaux.» <a href="#app51"><i>App. 51.</i></a></p> + +<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> +<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau +citer ces mots de l'Évangile: <i>Mets ton épée au fourreau</i>; on obtint du +pape sa déposition.</p> + +<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> +<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Atto de Verceil.</p> + +<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> +<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: <a href="#app52"><i>App. 52.</i></a></p> + +<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> +<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés: ceux de +Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et +évêques; celui de Dol pillait son église pour doter ses filles. (Lettres +du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par +Mabillon.)—Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on +refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs +bénéfices en dot à leurs filles (au neuvième siècle). Leurs femmes +prenaient publiquement la qualité de prêtresses.</p> + +<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> +<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours +l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et dépassés. +(1860.)</p> + +<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> +<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: <a href="#app53"><i>App. 53.</i></a></p> + +<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> +<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Damiani: «Lorsqu'à Lodi les bœufs gras de l'Église +m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents, +comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se +fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui permettait le +mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu m'importe votre concile; +je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent +pas avec les décisions des évêques de Rome.» Ailleurs, s'adressant aux +femmes des clercs, il leur dit: «C'est à vous que je m'adresse, +séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du Paradis, poison des +âmes, glaive des cœurs, huppes, chouettes, louves, sangsues +insatiables, etc.»</p> + +<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> +<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de +l'abbé, et peu de temps après le fit évêque.</p> + +<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> +<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un +peu plus tard.</p> + +<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> +<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: <a href="#app54"><i>App. 54.</i></a></p> + +<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> +<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: <a href="#app55"><i>App. 55.</i></a></p> + +<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> +<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma +désolation sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée par +la fourbe du diable de la foi catholique; et si je tourne mes regards +vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque +plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans +l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils +gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une +ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve +aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à son +intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels je +vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que les +juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur moi-même, +je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; de sorte +que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut de +l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; car +si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut de la +sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à Rome, +où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme frappé de +mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se +renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont +malheureusement que trop éloignées.»</p> + +<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> +<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Gregor. cp.—Il se jeta aux pieds du pape, les bras +étendus en croix, et demanda pardon.—«C'était la première fois, dit +Otton de Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai +beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.»</p> + +<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> +<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le +vis, touché jusqu'au fond du cœur, de douleur autant que d'affection +paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom +de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés +auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir, +lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son +nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils +vengeurs des fautes de leurs pères.» (Sigebert de Gembloux.)</p> + +<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> +<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: À l'entrevue de Canossa.</p> + +<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> +<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: Voy. la tapisserie de Bayeux.</p> + +<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> +<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: <a href="#app56"><i>App. 56.</i></a></p> + +<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> +<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barhason, Blundel, +Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispencer, +Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe, +Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, Rous, Rond, +Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner, +Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste +plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore +plusieurs autres listes.</p> + +<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> +<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une +chèvre, et les jette par-dessus une muraille.</p> + +<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> +<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia +corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)</p> + +<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> +<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune +fille resta suspendu pendant trois ans a un arbre au bord d'une rivière, +sans que personne y touchât.</p> + +<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> +<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Wace, <i>Roman de Rou</i>.</p> + +<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> +<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Baronius.</p> + +<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> +<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: <a href="#app57"><i>App. 57.</i></a></p> + +<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> +<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard +qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que si sa place de +San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la +liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.» +Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par +ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle, pour le prier +d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit +Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»</p> + +<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> +<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Gaufridus Malaterra.</p> + +<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> +<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les +outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des +assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: «La +peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux +d'entre eux.» (Guill. de Jumièges.) <a href="#app58"><i>App. 58.</i></a></p> + +<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> +<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à +l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les +Normands. <a href="#app59"><i>App. 59.</i></a></p> + +<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> +<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: <a href="#app60"><i>App. 60.</i></a></p> + +<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> +<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Guillaume de Poitiers.</p> + +<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> +<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> +<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: <a href="#app61"><i>App. 61.</i></a></p> + +<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> +<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de +Siegfried, pour l'humilier.</p> + +<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> +<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de +Guillaume le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous fait +savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en +Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»</p> + +<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> +<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du +pape.» (Ingulf.)</p> + +<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> +<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Voy. la tapisserie de Bayeux.</p> + +<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> +<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Guillaume de Poitiers.</p> + +<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> +<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Orderic Vital.</p> + +<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> +<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Chronique de Normandie.</p> + +<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> +<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.</p> + +<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> +<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: <a href="#app62"><i>App. 62.</i></a></p> + +<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> +<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Voy. l'ouvrage de M. Augustin Thierry.</p> + +<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> +<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Hallam.</p> + +<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> +<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Les <i>deer-friths</i> étaient des forêts dans lesquelles les +bêtes fauves étaient sous la protection ou <i>frith</i> du roi.</p> + +<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> +<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: Chronic. Saxon.</p> + +<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> +<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour +n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la +comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure +espèce pour que le même roi tint sa paix avec la femme de Henri Pinel; +un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (<i>pro +licentia comedendi</i>). (Hallam.)</p> + +<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> +<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Voy. plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et. +Langton, etc.</p> + +<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> +<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Mathieu Paris.</p> + +<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> +<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Hallam.</p> + +<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> +<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles et non +héréditaires.</p> + +<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> +<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: <a href="#app63"><i>App. 63.</i></a></p> + +<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> +<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Hammer.</p> + +<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> +<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: <a href="#app64"><i>App. 64.</i></a></p> + +<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> +<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à +cent vingt-quatre.</p> + +<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> +<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au +grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une tour +élevée, garnie à chaque créneau de deux <i>fedavis</i> (dévoués); il fit un +signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de la tour. +«Si vous le désirez, dit-il au comté, tous ces hommes vont en faire +autant.»</p> + +<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> +<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: L'Islandais dit encore aujourd'hui, <i>désir des figues</i>, +pour un ardent désir.</p> + +<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> +<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: Guillaume de Tyr.</p> + +<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> +<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Pierre d'Auvergne.</p> + +<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> +<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Gesta Consulum Andegav.</p> + +<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> +<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Guibert de Nogent.</p> + +<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> +<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait +lui-même commander la croisade.</p> + +<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> +<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs +montagnes sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un bœuf; qu'une +vache mena Cadmus en Béotie, etc.</p> + +<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a> +<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: <a href="#app65"><i>App. 65.</i></a></p> + +<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a> +<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge +(Albéric des Trois-Fontaines).</p> + +<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a> +<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Guibert de Nogent.</p> + +<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a> +<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: <a href="#app66"><i>App. 66.</i></a></p> + +<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> +<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Voy. <a href="#app66"><i>App. 66.</i></a></p> + +<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> +<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: <a href="#app67"><i>App. 67.</i></a></p> + +<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a> +<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: <a href="#app68"><i>App. 68.</i></a></p> + +<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a> +<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Anne Comnène.</p> + +<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> +<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Né à Bezi près Nivelle, dans un château qu'on montrait +encore à la fin du dernier siècle.</p> + +<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> +<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit vœu +de se croiser et fut guéri. (Albéric.)</p> + +<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> +<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Guibert de Nogent.-Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que +le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe +contemporain, que des rois sortiraient d'elle.</p> + +<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> +<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Robert-le-Moine.—Une autre fois il coupa un Turc par le +milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in +urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» (Raoul de Caen.)</p> + +<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> +<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à +Jérusalem.</p> + +<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> +<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite +par Pierre-l'Ermite.</p> + +<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> +<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: On le mena dans une galerie du palais où une porte, +ouverte comme par hasard, lui laissait voir une chambre remplie du haut +en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles +conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor!—Il est à +vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne +Comnène.)</p> + +<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> +<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris... +«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» (Guibert de Nogent.)</p> + +<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> +<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Anne Comnène.</p> + +<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> +<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: <a href="#app69"><i>App. 69.</i></a></p> + +<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> +<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Albert d'Aix.</p> + +<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a> +<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Raymond d'Agiles.</p> + +<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a> +<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Trois cent soixante églises. (Guibert de +Nogent.)—Albéric ne compte que trois cent quarante églises.</p> + +<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a> +<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Foulcher de Chartres.</p> + +<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a> +<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: <a href="#app70"><i>App. 70.</i></a></p> + +<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a> +<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il +avait douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et +le peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher +sain et sauf, mais la foule se précipita sur lui pour déchirer ses +habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre homme, +ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.</p> + +<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a> +<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: <a href="#app71"><i>App. 71.</i></a></p> + +<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a> +<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Guillaume de Tyr.</p> + +<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a> +<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le +siège, les plus cruels traitements de la part des infidèles. (Guillaume +de Tyr.)</p> + +<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a> +<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: Guillaume de Tyr.</p> + +<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a> +<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas +la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)</p> + +<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a> +<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: <a href="#app72"><i>App. 72.</i></a></p> + +<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a> +<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et +agréable compagnon de ma vie.» (Mém. de Gibbon.)</p> + +<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a> +<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: <a href="#app73"><i>App. 73.</i></a></p> + +<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a> +<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: <a href="#app74"><i>App. 74.</i></a></p> + +<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a> +<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un +certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud +aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»</p> + +<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a> +<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Guibert.—Albert d'Aix dit, en parlant des premiers +croisés: «Dieu les punit pour avoir exercé d'affreuses violences contre +les juifs; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force +pour contraindre personne à venir à lui.»</p> + +<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a> +<b><a href="#footnotetag300">300</a></b>: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. +(Guillaume de Tyr.)</p> + +<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a> +<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à +leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le +veut!—Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de +nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée, +Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains, +Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens, +Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton +venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, quoique +divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de frères et de +proches parents unis dans un même esprit par l'amour du Seigneur. Si +l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui appartenait, celui qui +l'avait trouvé le portait avec lui bien soigneusement, et pendant +plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de recherches il eût découvert +celui qui l'avait perdu, et le lui rendait de son plein gré, comme il +convient à des hommes qui ont entrepris un saint pèlerinage.»</p> + +<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a> +<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: <a href="#app75"><i>App. 75.</i></a></p> + +<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a> +<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»</p> + +<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a> +<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: <a href="#app76"><i>App. 76.</i></a></p> + +<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a> +<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: <a href="#app77"><i>App. 77.</i></a></p> + +<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a> +<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: Voy. Thierry, <i>Lettres sur l'Histoire de France</i>.</p> + +<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a> +<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: Maximilien, en 1492.</p> + +<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a> +<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: <i>Miranda</i>, c'est-à-dire <i>les merveilles</i>.</p> + +<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a> +<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: Guibert de Nogent.</p> + +<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a> +<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a> +<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la +couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la même +politique; à son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il +regardait comme séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerrie +d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient +semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en +eut de ceux qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs +mourir et détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» +(Gr. Chron. de Saint-Denis.)—Il abolit la commune de Vézelay.</p> + +<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a> +<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: C'est le fameux oriflamme. Il devint l'étendard des rois +de France, lorsque Philippe I<sup>er</sup> eut acquis le Vexin qui relevait de +l'abbaye de Saint-Denis.</p> + +<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a> +<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle +toute sa vie. (Orderic Vital.)</p> + +<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a> +<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: Philippe I<sup>er</sup> disait à son fils, Louis-le-Gros: «Age, +flli, serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo +et fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.» +(Suger.)</p> + +<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a> +<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.</p> + +<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a> +<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»</p> + +<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a> +<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: Sigebert de Gemblours.</p> + +<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a> +<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Suger.</p> + +<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a> +<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans +attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit +en prison plusieurs moines. (Suger.)—Ainsi l'exception prouve ici la +règle.</p> + +<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a> +<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: Il le lui avait acheté 60.000 liv. Foulques-le-Réchin +avait aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.</p> + +<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a> +<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: Suger.</p> + +<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a> +<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les +plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon +de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de Saxe, +puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, Guillaume +de Jumièges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, Guillaume de +Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel Raoul Glaber, +et un siècle après, entre une foule d'historiens de la croisade, +l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au Midi.</p> + +<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a> +<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient +formées aux grands foyers ecclésiastiques: d'abord, à Poitiers, à Reims, +puis au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liège. Orléans et Angers +professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé +s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins +enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de +Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.</p> + +<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a> +<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Proslogium, c. II.</p> + +<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a> +<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: Libellus pro insipiente.</p> + +<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a> +<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir +ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui +avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?</p> + +<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a> +<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle +parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à +Stratford-Athbow; car pour le français de Paris, elle n'en savait +rien.»</p> + +<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a> +<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>: <a href="#app78"><i>App. 78.</i></a></p> + +<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a> +<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et +renonça à son droit d'aînesse.</p> + +<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a> +<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié +les lois.</p> + +<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a> +<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: <a href="#app79"><i>App. 79.</i></a></p> + +<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a> +<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la +tour (très mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De cette +montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au pied de +cette tour une terrible assemblée, non seulement les auditeurs +d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, toute la +scolastique; non seulement la savante Héloïse, l'enseignement des +langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.</p> + +<p>Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets? +Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait lieu +de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre chose. +C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout de grande +douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la sombre et dure +théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le monde, bien plus +que par sa logique et sa théorie des universaux.</p> + +<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a> +<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: <a href="#app80"><i>App. 80.</i></a></p> + +<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a> +<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai +exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa +lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être +entendu.</p> + +<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a> +<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar +n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.—Il était né en 1091.</p> + +<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a> +<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: Voy. sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux +villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au +roi d'Angleterre et à l'empereur.</p> + +<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a> +<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»</p> + +<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a> +<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans +les saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu +en méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a +coutume de dire en plaisantant à ses amis qu'il n'a jamais eu en cela +d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»—Saint Bernard écrit à +un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede; +aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides +docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes stillant +dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant frumento?»</p> + +<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a> +<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première +abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne en Champagne; ou, +selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux +prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de +Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)</p> + +<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a> +<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Sur les terres de Thibault, comte de Champagne.</p> + +<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a> +<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: Il voulut aussi réformer les mœurs du couvent. Cela +déplut à la cour, dit-il lui même. <a href="#app81"><i>App. 81.</i></a></p> + +<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a> +<b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: <a href="#app82"><i>App. 82.</i></a></p> + +<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a> +<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la +dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, plusieurs +s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, qui devint le +client et l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le néant des cours +(nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent pour Salerne ou +Montpellier, où les croyants de la nature et de la science trouvaient un +abri. Voy. <i>Renaissance</i>, Introduction.</p> + +<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a> +<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: À Paris, au cimetière de l'Est.</p> + +<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a> +<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.</p> + +<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a> +<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla +sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo Heloissa.»</p> + +<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a> +<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc +offendere quam Deum vereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua +me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»</p> + +<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a> +<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>:</p> + +<p class="poem30"> +<span class="lspaced1">...</span> O maxime conjux!<br> + O thalamis indigne meis! hoc juris habebat<br> + In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,<br> + Si miserum factura fui? Nunc accipe pœnas,<br> + Sed quas sponte luam.</p> + +<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a> +<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: Comment. in epist. ad Romanos.</p> + +<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a> +<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: <a href="#app83"><i>App. 83.</i></a></p> + +<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a> +<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: Manuscrit de l'abbaye de Vaux-Cernay (cité, par Bayle).</p> + +<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a> +<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.</p> + +<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a> +<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant +lui ou devant son épouse...—La septième année de notre règne, et le +premier de celui de la reine Adèle»—Adèle prit la croix avec son +mari.—Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la +régence.</p> + +<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a> +<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: En 1134, Ermengarde de Narbonne, succédant à son frère, +demande et obtient de Louis-le-Jeune l'autorisation de juger, chose +interdite aux femmes par Constantin et Justinien. <a href="#app84"><i>App. 84.</i></a></p> + +<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a> +<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: Cela est très frappant dans leurs sceaux. Le roi +d'Angleterre est représenté sur une face assis, sur l'autre à cheval, et +brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. <a href="#app85"><i>App. 85.</i></a></p> + +<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a> +<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: <a href="#app86"><i>App. 86.</i></a></p> + +<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a> +<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: «The rusty curb of old father antic the law.» +(Shakespeare.)</p> + +<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a> +<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»</p> + +<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a> +<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la +Guyenne, etc.</p> + +<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a> +<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: <a href="#app87"><i>App. 87.</i></a></p> + +<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a> +<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: <a href="#app88"><i>App. 88.</i></a></p> + +<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a> +<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: Suger était né, probablement aux environs de Saint-Omer, +en 1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand. Lorsque Philippe I<sup>er</sup> +confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis-le-Gros, +ce fut Suger que l'abbé en chargea.—Sa conduite, comme celle de ses +moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ep. 78); mais plus +tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ep. 309), une vie +exemplaire.—Il écrivit lui-même un livre sur les constructions qu'il +fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny ayant admiré quelque +temps les ouvrages et les bâtiments que Suger avait fait construire, et +s'étant retourné vers la très petite cellule que cet homme, éminemment +ami de la sagesse, avait arrangée pour sa demeure, il gémit +profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme nous condamne tous, il +bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais uniquement pour Dieu.» Tout +le temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son +propre usage que cette humble cellule, d'à peine dix pieds en largeur et +quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir +sa vie, qu'il avouait avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du +monde. C'était là que, dans les heures qu'il avait de libres, il +s'adonnait à la lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il +évitait le tumulte et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, +comme le dit un sage, il n'était jamais moins seul que quand il était +seul; là, en effet, il appliquait son esprit à la lecture des plus +grands écrivains, à quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait +avec eux, étudiait avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de +plume, que de la paille sur laquelle était étendue, non pas une fine +toile, mais une couverture assez grossière de simple laine, que +recouvraient, pendant le jour, des tapis décents.» (<i>Vie de Suger</i>, par +Guillaume, moine de Saint-Denis.)</p> + +<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a> +<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: <a href="#app89"><i>App. 89.</i></a></p> + +<p><a id="footnote364" name="footnote364"></a> +<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: Πούτζη, Αλαμάνε.</p> + +<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a> +<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: Odon de Deuil: «...Et à son retour, il demandait toujours +vêpres et compiles, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de +toutes ses œuvres.»</p> + +<p><a id="footnote366" name="footnote366"></a> +<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes +le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»</p> + +<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a> +<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: «Se monacho, non regi nupsisse.»</p> + +<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a> +<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Hallam.—Il est vrai que ces possessions étaient +dispersées: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en +Yorkshire, 99 dans le comté de Northampton, etc.</p> + +<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a> +<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: <i>Nove forest.</i> C'était un espace de trente milles que le +Conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six paroisses +et en chassant les habitants.</p> + +<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a> +<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: Ainsi Guillaume-le-Roux et son successeur Henri Beauclerc +appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de leur +frère aîné, Robert Courte-Heuse.</p> + +<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a> +<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: «Mirabilis militum mercator et solidator.» (Suger.)</p> + +<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a> +<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Orderic Vital.</p> + +<p><a id="footnote373" name="footnote373"></a> +<b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos +anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de +ma main, et je le confirmerai par serment.»—On dressa la charte, on en +fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se +rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math. +Paris.)</p> + +<p><a id="footnote374" name="footnote374"></a> +<b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: Math. Paris.—Lingard en doute, parce qu'aucun +contemporain n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à +ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans +un fossé glacé, mérite-t-il ce doute?</p> + +<p><a id="footnote375" name="footnote375"></a> +<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le +combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent +encore, et Guillaume maudit son fils.</p> + +<p><a id="footnote376" name="footnote376"></a> +<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le +comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. +(Gaufred Vosiens.)</p> + +<p><a id="footnote377" name="footnote377"></a> +<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes +au treizième et au quatorzième siècle. Sous l'épiscopat de Guillaume Le +Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient +professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf évêques qui formèrent +l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à +l'Université d'Angers.</p> + +<p><a id="footnote378" name="footnote378"></a> +<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: Robert de Monte.—Orderic Vital: «La renommé de sa +science se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples +accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de +Flandre.»</p> + +<p><a id="footnote379" name="footnote379"></a> +<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: <a href="#app90"><i>App. 90.</i></a></p> + +<p><a id="footnote380" name="footnote380"></a> +<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Radevicus.</p> + +<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a> +<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Lingard.</p> + +<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a> +<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les +habitants de l'Occident, c'étaient <i>Londres</i>, et <i>Gilbert</i>, le nom de +son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre; +arrivée à Londres, elle courait les rues en répétant: «Gilbert! +Gilbert!» et elle retrouva celui qu'elle appelait.</p> + +<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a> +<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: Radulph. Niger.</p> + +<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a> +<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: <a href="#app91"><i>App. 91.</i></a></p> + +<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a> +<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: C'est le seul Anglais qui ait été pape.</p> + +<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a> +<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter +nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»</p> + +<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a> +<b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: <a href="#app92"><i>App. 92.</i></a></p> + +<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a> +<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: Vie de saint Lanfranc.</p> + +<p><a id="footnote389" name="footnote389"></a> +<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: Spence.</p> + +<p><a id="footnote390" name="footnote390"></a> +<b><a href="#footnotetag390">390</a></b>: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de +se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents que +la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien il +était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son +assistance les rênes du gouvernement.</p> + +<p><a id="footnote391" name="footnote391"></a> +<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: <a href="#app93"><i>App. 93.</i></a></p> + +<p><a id="footnote392" name="footnote392"></a> +<b><a href="#footnotetag392">392</a></b>: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le +comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à sa +place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de +nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa +lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa +patrie lui en garda une profonde reconnaissance. «Tant que durera notre +pays, dit un poète gallois, ceux qui écrivent et ceux qui chantent se +souviendront de ta noble audace.»</p> + +<p><a id="footnote393" name="footnote393"></a> +<b><a href="#footnotetag393">393</a></b>: <a href="#app94"><i>App. 94.</i></a></p> + +<p><a id="footnote394" name="footnote394"></a> +<b><a href="#footnotetag394">394</a></b>: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut +des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller +voir l'oiseau; cela faillit le trahir.</p> + +<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a> +<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: Dixit: «Sinite pauperes Christi..... omnes intrare +nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et +atria circumquaque discumbentium.</p> + +<p><a id="footnote396" name="footnote396"></a> +<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un +frère qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât +secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à +l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit +bientôt assez grièvement malade.» (Vita quadrip.)</p> + +<p><a id="footnote397" name="footnote397"></a> +<b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: Jean de Salisbury.</p> + +<p><a id="footnote398" name="footnote398"></a> +<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote399" name="footnote399"></a> +<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de +trois cents hommes.</p> + +<p><a id="footnote400" name="footnote400"></a> +<b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses +terres, ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.</p> + +<p><a id="footnote401" name="footnote401"></a> +<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: <a href="#app95"><i>App. 95.</i></a></p> + +<p><a id="footnote402" name="footnote402"></a> +<b><a href="#footnotetag402">402</a></b>: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de +Guillaume-le-Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et +magnifique produit de l'architecture romane.</p> + +<p><a id="footnote403" name="footnote403"></a> +<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait +pas de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.</p> + +<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a> +<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée +que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne +prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin +réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq +coups de discipline, autant le jour, etc.</p> + +<p><a id="footnote405" name="footnote405"></a> +<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Vita quadrip.; Jean de Salisbury.</p> + +<p><a id="footnote406" name="footnote406"></a> +<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: Roger de Hoveden.</p> + +<p><a id="footnote407" name="footnote407"></a> +<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: Thierry.</p> + +<p><a id="footnote408" name="footnote408"></a> +<b><a href="#footnotetag408">408</a></b>: «Modo sit rex, modo sit rex.» Et in hoc similes illis qui +Domino in cruce pendenti insultabant.» (Vit. quadrip.)</p> + +<p><a id="footnote409" name="footnote409"></a> +<b><a href="#footnotetag409">409</a></b>: <i>Ibid.</i></p> + +<p><a id="footnote410" name="footnote410"></a> +<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: <a href="#app96"><i>App. 96.</i></a></p> + +<p><a id="footnote411" name="footnote411"></a> +<b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: Robert du Mont.</p> + +<p><a id="footnote412" name="footnote412"></a> +<b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: J. Bromton.</p> + +<p><a id="footnote413" name="footnote413"></a> +<b><a href="#footnotetag413">413</a></b>: J. Bromton: «Richardus... asserens non esse mirandum, si +de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo +revertentes et ad Diabolum transeuntes.»</p> + +<p><a id="footnote414" name="footnote414"></a> +<b><a href="#footnotetag414">414</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote415" name="footnote415"></a> +<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: La prophétie était: «<i>Aquila rupti fœderis tertia +nidificatione gaudebit.</i>»</p> + +<p><a id="footnote416" name="footnote416"></a> +<b><a href="#footnotetag416">416</a></b>: «<i>Aquila bispertita.</i> Il désigne ainsi Éléonore.»</p> + +<p><a id="footnote417" name="footnote417"></a> +<b><a href="#footnotetag417">417</a></b>: Richard de Poitiers.</p> + +<p><a id="footnote418" name="footnote418"></a> +<b><a href="#footnotetag418">418</a></b>: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter, +ut incestus.»</p> + +<p><a id="footnote419" name="footnote419"></a> +<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: J. Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»</p> + +<p><a id="footnote420" name="footnote420"></a> +<b><a href="#footnotetag420">420</a></b>: Id.: «Huic puollæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis +architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile +deprehenderetur.»</p> + +<p><a id="footnote421" name="footnote421"></a> +<b><a href="#footnotetag421">421</a></b>: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier +Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le +vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, en +traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et +s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui +prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens, +sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas +faute.—Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance habituelle +que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il est vrai que +j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.—Et moi, je crois, dit le roi, que +votre sens vous a failli.—Oui, seigneur, répliqua Bertrand d'un ton +grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune roi, votre fils, est +mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et la connaissance.»—Au +nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement à entendre prononcer, le +roi d'Angleterre fondit en larmes et s'évanouit. Quand il revint à lui, +il était tout changé; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne +voyait plus dans l'homme qui était en son pouvoir que l'ancien ami du +fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort +ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, +sire Bertrand, lui dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez +perdu le sens pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme +qui fût au monde; et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, +votre avoir et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes +grâces, et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que +vous avez reçus.» (Thierry.)</p> + +<p><a id="footnote422" name="footnote422"></a> +<b><a href="#footnotetag422">422</a></b>: Thierry.</p> + +<p><a id="footnote423" name="footnote423"></a> +<b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: <a href="#app97"><i>App. 97.</i></a></p> + +<p><a id="footnote424" name="footnote424"></a> +<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend +à Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs +de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils +cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après +que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de +Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et +l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps +conservée en mémoire de ses libertés.</p> + +<p><a id="footnote425" name="footnote425"></a> +<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir +qu'après avoir pris le titre et les armes des rois de France.</p> + +<p><a id="footnote426" name="footnote426"></a> +<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: <a href="#app98"><i>App. 98.</i></a></p> + +<p><a id="footnote427" name="footnote427"></a> +<b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun +vœu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au +maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite +image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, ils +enveloppèrent sept mille <i>routiers</i> ou <i>cotereaux</i>, parmi lesquels se +trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau ardoient +les mostiers et les églises, et traînoient après eux les prêtres et les +gens de religion, et les appeloient <i>cantadors</i> par dérision; quand ils +les battoient et tormentoient, lors disoient-ils: <i>cantadors, cantets</i>.» +(Chroniq. de Saint-Denis.)—Leurs concubines se faisaient des coiffes +avec les nappes de la communion, et brisaient les calices à coups de +pierres. (Guillaume de Nangis.)</p> + +<p><a id="footnote428" name="footnote428"></a> +<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: Il proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe et +de la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert +d'habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné de +trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins.—<a href="#app99"><i>App. +99.</i></a></p> + +<p><a id="footnote429" name="footnote429"></a> +<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les +doctrines gnostiques. C'était un gentilhomme de Loudéac; d'abord ermite +dans la forêt de Brocéliande, il y reçut de Merlin le conseil d'écouter +les premières paroles de l'Évangile, à la messe. Il se crut désigné par +ces mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc., et se donna dès lors +pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples, qu'il appelait +<i>Sapience</i>, <i>Jugement</i>, <i>Science</i>, etc. <a href="#app100"><i>App. 100.</i></a></p> + +<p><a id="footnote430" name="footnote430"></a> +<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: <a href="#app101"><i>App. 101.</i></a></p> + +<p><a id="footnote431" name="footnote431"></a> +<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: <a href="#app102"><i>App. 102.</i></a></p> + +<p><a id="footnote432" name="footnote432"></a> +<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Math. Paris: «Dieu le punit: il devint si idiot que son +fils eut peine à lui faire rapprendre le <i>Pater</i>.»</p> + +<p><a id="footnote433" name="footnote433"></a> +<b><a href="#footnotetag433">433</a></b>: Math. Paris: «In Alemannia mulierum continentium, quæ se +Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut +solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.»—<i>Behgin</i>, du saxon +<i>beggen</i>, dans Ulphilas <i>bedgan</i> (en allem. <i>beten</i>), prier.</p> + +<p><a id="footnote434" name="footnote434"></a> +<b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: Inter omnes sectas quæ sunt vel fuerunt... est +diuturnior.» (Reinerus.)</p> + +<p><a id="footnote435" name="footnote435"></a> +<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N. +Peyrat: <i>Les Réformateurs de la France et de l'Italie au douzième +siècle.</i> 1860.</p> + +<p><a id="footnote436" name="footnote436"></a> +<b><a href="#footnotetag436">436</a></b>: Que de choses nous leur devons: la distillation, les +sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la +lithotritie, ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta +qu'au dix-septième siècle, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable +instrument des sciences (1860). Voy. <i>Renaissance</i>, Introduction.</p> + +<p><a id="footnote437" name="footnote437"></a> +<b><a href="#footnotetag437">437</a></b>: Richard portait à Chypre un manteau de soie brodé de +croissants d'argent.</p> + +<p><a id="footnote438" name="footnote438"></a> +<b><a href="#footnotetag438">438</a></b>: <a href="#app103"><i>App. 103.</i></a></p> + +<p><a id="footnote439" name="footnote439"></a> +<b><a href="#footnotetag439">439</a></b>: <a href="#app104"><i>App. 104.</i></a></p> + +<p><a id="footnote440" name="footnote440"></a> +<b><a href="#footnotetag440">440</a></b>: <i>Oc et non.</i></p> + +<p><a id="footnote441" name="footnote441"></a> +<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: <a href="#app105"><i>App. 105.</i></a></p> + +<p><a id="footnote442" name="footnote442"></a> +<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: On appelait les hérétiques <i>Bulgares</i>, ou <i>Catharins</i>, du +mot grec χαθαρὸς, i.e. <i>pur</i>.</p> + +<p><a id="footnote443" name="footnote443"></a> +<b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay.</p> + +<p><a id="footnote444" name="footnote444"></a> +<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: <a href="#app106"><i>App. 106.</i></a></p> + +<p><a id="footnote445" name="footnote445"></a> +<b><a href="#footnotetag445">445</a></b>: Le mahométisme se réconcilie en ce moment dans l'Inde +avec les religions du pays, comme avec le christianisme au temps de +Frédéric II. (Note de 1833.)</p> + +<p><a id="footnote446" name="footnote446"></a> +<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: On le nomma pape à trente-sept ans... «propter honestatem +morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem». <a href="#app107"><i>App. +107.</i></a></p> + +<p><a id="footnote447" name="footnote447"></a> +<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque +année à Toulouse, le jour de la Passion.—Au Puy, toutes les fois qu'il +s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de chœur +qui décidaient: «<i>afin que la grande innocence des juges corrigeât la +grande malice des plaideurs</i>». Dans la Provence, dans la Bourgogne, on +leur interdisait l'entrée des bains publics, excepté le vendredi, le +jour de Vénus, où les bains étaient ouverts aux baladins et aux +prostituées.</p> + +<p><a id="footnote448" name="footnote448"></a> +<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute +l'histoire est l'an 1200, le 93 de l'Église. C'est l'époque de +l'organisation de la grande police ecclésiastique basée sur la +confession. Ils ont exterminé un peuple et une civilisation. Voy. +<i>Renaissance</i>, Introduction.</p> + +<p><a id="footnote449" name="footnote449"></a> +<b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un +serment d'hommage et de fidélité. <a href="#app108"><i>App. 108.</i></a></p> + +<p><a id="footnote450" name="footnote450"></a> +<b><a href="#footnotetag450">450</a></b>: «L'Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de +fer sur l'Italie.» (Cornel. Zanfliet.) Rome se défendait par son climat:</p> + +<p class="poem30"> + Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;<br> + Romanæ febres stabili sunt jure fideles.</p> + +<p class="right20">(Pierre Damien.)</p> + +<p><a id="footnote451" name="footnote451"></a> +<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé, puis épousé Judith, +fille de Charles-le-Chauve.</p> + +<p><a id="footnote452" name="footnote452"></a> +<b><a href="#footnotetag452">452</a></b>: Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements de grands +vassaux, il dit sans s'étonner, en présence de sa cour, au rapport d'une +ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que il facent orendroit +(dorénavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang vilonies, si me +les convient à souffrir; se à Dieu plest, ils affoibloieront et +envieilliront, et je croistrai se Dieu plest, en force et en povoir: si +en serai en tores (à mon tour) vengié à mon talent.»</p> + +<p><a id="footnote453" name="footnote453"></a> +<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: Par exemple chez le roi Murat et le maréchal Lannes.</p> + +<p><a id="footnote454" name="footnote454"></a> +<b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: Boha-Eddin.</p> + +<p><a id="footnote455" name="footnote455"></a> +<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: <a href="#app109"><i>App. 109.</i></a></p> + +<p><a id="footnote456" name="footnote456"></a> +<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui +permettait, et faisait lire l'Alcoran à tous ses serviteurs. Ayant vu un +jour un petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché +jusqu'aux larmes.</p> + +<p><a id="footnote457" name="footnote457"></a> +<b><a href="#footnotetag457">457</a></b>: Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince +d'Antioche, le marquis de Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable +du royaume, les grands maîtres du Temple et de Jérusalem, et presque +toute la noblesse de la terre sainte.</p> + +<p><a id="footnote458" name="footnote458"></a> +<b><a href="#footnotetag458">458</a></b>: L'historien prétend que les Turcs étaient plus de trois +cent mille.</p> + +<p><a id="footnote459" name="footnote459"></a> +<b><a href="#footnotetag459">459</a></b>: «Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus +venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione +divinà corpus suum per libidinem maculare.»</p> + +<p><a id="footnote460" name="footnote460"></a> +<b><a href="#footnotetag460">460</a></b>: Boha-Eddin.</p> + +<p><a id="footnote461" name="footnote461"></a> +<b><a href="#footnotetag461">461</a></b>: Le catalogue des morts contient les noms de six +archevêques, douze évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents +barons.—Suivant Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille +musulmans.</p> + +<p><a id="footnote462" name="footnote462"></a> +<b><a href="#footnotetag462">462</a></b>: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la +bouche même de Saladin.</p> + +<p><a id="footnote463" name="footnote463"></a> +<b><a href="#footnotetag463">463</a></b>: Gaut. de Vinisauf.</p> + +<p><a id="footnote464" name="footnote464"></a> +<b><a href="#footnotetag464">464</a></b>: Joinville. «Le roy Richart fist tant d'armes outremer à +celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient +pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu, +fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre? Et +quant les enfans aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient: Tai-toy, +tay-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te tuera.»</p> + +<p><a id="footnote465" name="footnote465"></a> +<b><a href="#footnotetag465">465</a></b>: Devant Ptolémaïs, plusieurs barons français passèrent +sous les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle +plus, depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de <i>Richard</i>, mais +de <i>Trichard</i>.</p> + +<p><a id="footnote466" name="footnote466"></a> +<b><a href="#footnotetag466">466</a></b>: Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un +sien chevalier lui escria: Sire, Sire, venez juesques ici, et je vous +monstrerai Jérusalem.» Et quant il oy ce, il geta sa cote à armer devant +ses yex tout en plorant, et dit à Nostre-Seigneur: «Biau Sire Diex, je +te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la +puis délivrer des mains de tes ennemis.»</p> + +<p><a id="footnote467" name="footnote467"></a> +<b><a href="#footnotetag467">467</a></b>: Par exemple le camp de Ptolémaïs, en 1191.</p> + +<p><a id="footnote468" name="footnote468"></a> +<b><a href="#footnotetag468">468</a></b>: Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin, +et les émirs à celle de Richard.</p> + +<p><a id="footnote469" name="footnote469"></a> +<b><a href="#footnotetag469">469</a></b>: Saladin envoya aux rois chrétiens, à leur arrivée, des +prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyèrent des bijoux. +Philippe et Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance avec les +musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de croissants +d'argent.—Richard fit proposer en mariage à Malek-Adhel sa sœur, +veuve de Guillaume de Sicile; sous les auspices de Saladin et de +Richard, les deux époux devaient régner ensemble sur les musulmans et +les chrétiens, et gouverner le royaume de Jérusalem. Saladin parut +accepter cette proposition sans répugnance; les imans et les docteurs de +la loi en furent fort surpris; les évêques chrétiens menacèrent Jeanne +et Richard de l'excommunication. Saladin voulut connaître les statuts de +la chevalerie, et Malek-Adhel envoya son fils à Richard, pour que le +jeune musulman fût fait chevalier dans l'assemblée des barons +chrétiens.</p> + +<p><a id="footnote470" name="footnote470"></a> +<b><a href="#footnotetag470">470</a></b>: Le pape refusa.</p> + +<p><a id="footnote471" name="footnote471"></a> +<b><a href="#footnotetag471">471</a></b>: Comme Richard venait d'arriver à Vienne, après trois +jours de marche, épuisé de fatigue et de faim, son valet, qui parlait le +saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au +marché. Il fit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de +cour et affectant de belles manières; on aperçut à sa ceinture des gants +richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de l'époque; +cela le rendit suspect, le bruit du débarquement de Richard s'était +répandu en Autriche: on l'arrêta, et la torture lui fit tout avouer.</p> + +<p><a id="footnote472" name="footnote472"></a> +<b><a href="#footnotetag472">472</a></b>:</p> + +<p class="poemcenter"> + TELUM LIMOGLÆ<br> + OCCIDIT LEONEM AUGLIÆ.</p> + +<p>Une religieuse de Kenterbury fit à Richard cette épitaphe:</p> + +<p>«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le trône +d'Angleterre; une arbalète les a détrônés.» (Rog. de Hoveden.)</p> + +<p><a id="footnote473" name="footnote473"></a> +<b><a href="#footnotetag473">473</a></b>: Un légat fut massacré, et sa tête traînée à la queue d'un +chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux +malades de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre mille des +Latins, qui furent vendus aux Turcs.</p> + +<p><a id="footnote474" name="footnote474"></a> +<b><a href="#footnotetag474">474</a></b>: Ce fut Villehardouin qui porta la parole.</p> + +<p><a id="footnote475" name="footnote475"></a> +<b><a href="#footnotetag475">475</a></b>: Villehardouin.</p> + +<p><a id="footnote476" name="footnote476"></a> +<b><a href="#footnotetag476">476</a></b>: Un grand nombre de croisés avaient craint les difficultés +du passage par Venise, et s'étaient allés embarquer à d'autres ports. +Ces divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute +l'entreprise.</p> + +<p><a id="footnote477" name="footnote477"></a> +<b><a href="#footnotetag477">477</a></b>: Le pape menaça les croisés de l'excommunication, parce +que le roi de Hongrie, ayant pris la croix, était sous la protection de +l'Église.</p> + +<p><a id="footnote478" name="footnote478"></a> +<b><a href="#footnotetag478">478</a></b>: <a href="#app110"><i>App. 110.</i></a></p> + +<p><a id="footnote479" name="footnote479"></a> +<b><a href="#footnotetag479">479</a></b>: En 858, le laïque Photius fut mis à la place du +patriarche Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas I<sup>er</sup> prit le +parti d'Ignace. Photius anathématisa le pape en 867.</p> + +<p><a id="footnote480" name="footnote480"></a> +<b><a href="#footnotetag480">480</a></b>: Par une lettre du patriarche Michel à l'évêque de Trani, +sur les azymes et le sabbat, et les observances de l'Église romaine.</p> + +<p><a id="footnote481" name="footnote481"></a> +<b><a href="#footnotetag481">481</a></b>: Dans une lettre encyclique, où il raconte la prise de +Constantinople, Beaudoin accuse les Grecs d'avoir souvent contracté des +alliances avec les infidèles; de renouveler le baptême, de n'honorer le +Christ que par des peintures (Christum solis honorare picturis): +d'appeler les Latins du nom de <i>chiens</i>, de ne pas se croire coupables +en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du légat envoyé à +Constantinople en 1183.</p> + +<p><a id="footnote482" name="footnote482"></a> +<b><a href="#footnotetag482">482</a></b>: Dans un autre engagement: «Li Grieu lor tornèrent les +dos, si furent desconfiz à la première assemblée (au premier choc).» +(Villehardouin.)</p> + +<p><a id="footnote483" name="footnote483"></a> +<b><a href="#footnotetag483">483</a></b>: Ailleurs il se contente de dire: «Ces Francs étaient +aussi hauts que leurs piques.»</p> + +<p><a id="footnote484" name="footnote484"></a> +<b><a href="#footnotetag484">484</a></b>: Villehardouin.</p> + +<p><a id="footnote485" name="footnote485"></a> +<b><a href="#footnotetag485">485</a></b>: Nicétas: «Les croisés se revêtaient, non par besoin, mais +pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire +des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs +chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'après notre +coutume, doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans leurs +mains du papier, de l'encre et des écritoires pour nous railler, comme +si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils +passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets +délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que +du bœuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, des fèves et +une sauce très forte.»</p> + +<p><a id="footnote486" name="footnote486"></a> +<b><a href="#footnotetag486">486</a></b>: Sanuto.</p> + +<p><a id="footnote487" name="footnote487"></a> +<b><a href="#footnotetag487">487</a></b>: Il écrivit au clergé et à l'université de France qu'on +envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants +de Constantinople.</p> + +<p><a id="footnote488" name="footnote488"></a> +<b><a href="#footnotetag488">488</a></b>: «E parlaven axi bell frances, com dins en Paris.»</p> + +<p><a id="footnote489" name="footnote489"></a> +<b><a href="#footnotetag489">489</a></b>: «Londonias quoque venderem si emptorem idoneum +invenirem.» (Guill. Neubrig.)</p> + +<p><a id="footnote490" name="footnote490"></a> +<b><a href="#footnotetag490">490</a></b>: Roger de Hoveden.</p> + +<p><a id="footnote491" name="footnote491"></a> +<b><a href="#footnotetag491">491</a></b>: Au fait, l'Aquitaine était son héritage, et elle avait +transféré ses droits à Jean.</p> + +<p><a id="footnote492" name="footnote492"></a> +<b><a href="#footnotetag492">492</a></b>: Guillaume-le-Breton.</p> + +<p><a id="footnote493" name="footnote493"></a> +<b><a href="#footnotetag493">493</a></b>: Mais il eut peine à persuader. Il suffit, pour détruire +l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne que Richard +fit circuler.</p> + +<p><a id="footnote494" name="footnote494"></a> +<b><a href="#footnotetag494">494</a></b>: Lettre d'Innocent III.</p> + +<p><a id="footnote495" name="footnote495"></a> +<b><a href="#footnotetag495">495</a></b>: Math. Paris: «Cum regina epulabatur quotidie splendide, +somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.—Omnimodis cum +regina sua vivebat deliciis.»</p> + +<p><a id="footnote496" name="footnote496"></a> +<b><a href="#footnotetag496">496</a></b>: Guillelm. de Podio Laur.</p> + +<p><a id="footnote497" name="footnote497"></a> +<b><a href="#footnotetag497">497</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote498" name="footnote498"></a> +<b><a href="#footnotetag498">498</a></b>: Le Velay ne tarde pas à faire hommage à +Philippe-Auguste.</p> + +<p><a id="footnote499" name="footnote499"></a> +<b><a href="#footnotetag499">499</a></b>: <a href="#app111"><i>App. 111.</i></a></p> + +<p><a id="footnote500" name="footnote500"></a> +<b><a href="#footnotetag500">500</a></b>: <a href="#app112"><i>App. 112.</i></a></p> + +<p><a id="footnote501" name="footnote501"></a> +<b><a href="#footnotetag501">501</a></b>: «Sa prière était si ardente qu'il en devenait comme +insensé. Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le +troubler, jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit +dans l'église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne +bougea point, et le diable s'enfuit en hurlant.» (Acta S. Dominici.)</p> + +<p><a id="footnote502" name="footnote502"></a> +<b><a href="#footnotetag502">502</a></b>: Lorsqu'on recueillit les témoignages pour la canonisation +de saint Dominique, un moine déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la +messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur le +visage <i>qu'une goutte n'attendait pas l'autre</i>.</p> + +<p><a id="footnote503" name="footnote503"></a> +<b><a href="#footnotetag503">503</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay.</p> + +<p><a id="footnote504" name="footnote504"></a> +<b><a href="#footnotetag504">504</a></b>: Guill. de Pod. Laur.</p> + +<p><a id="footnote505" name="footnote505"></a> +<b><a href="#footnotetag505">505</a></b>: Acta S. Dominici: «Domine, mitte manum, et corrige eos, +ut eis saltem hæc vexatio tribuat intellectam!»</p> + +<p><a id="footnote506" name="footnote506"></a> +<b><a href="#footnotetag506">506</a></b>: <a href="#app113"><i>App. 113.</i></a></p> + +<p><a id="footnote507" name="footnote507"></a> +<b><a href="#footnotetag507">507</a></b>: C'était pour la plupart des Aragonais.</p> + +<p><a id="footnote508" name="footnote508"></a> +<b><a href="#footnotetag508">508</a></b>: <a href="#app114"><i>App. 114.</i></a></p> + +<p><a id="footnote509" name="footnote509"></a> +<b><a href="#footnotetag509">509</a></b>: Innoc. ep. ad Philipp. August.: «Eia igitur, miles +Christi; cia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi +sanguinis vocom audias.»—Ad Comit, Baron., etc.: «Eia, Christi milites! +eia, strenui militio christiano tirones!»</p> + +<p><a id="footnote510" name="footnote510"></a> +<b><a href="#footnotetag510">510</a></b>: Chron. Langued.</p> + +<p><a id="footnote511" name="footnote511"></a> +<b><a href="#footnotetag511">511</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay.</p> + +<p><a id="footnote512" name="footnote512"></a> +<b><a href="#footnotetag512">512</a></b>: La religion semblait être devenue plus sombre et plus +austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi +n'était point de règle; sous son fils Louis VII, il était si +rigoureusement observé que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en +dispenser.</p> + +<p><a id="footnote513" name="footnote513"></a> +<b><a href="#footnotetag513">513</a></b>: «C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme +circonspect, prudent, et très zélé pour les affaires de Dieu, et il +aspirait sur toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour +refuser au comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait +accordée.»</p> + +<p><a id="footnote514" name="footnote514"></a> +<b><a href="#footnotetag514">514</a></b>: Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué +en combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de +l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de +l'église sans que Charles osât donner l'ordre de l'arrêter. Arrivé à la +porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.—Qu'avez-vous fait? +lui dit l'un d'eux.—Je me suis vengé.—Comment? Votre père ne fut-il +pas traîné?...—À ces mots Montfort rentre dans l'église, saisit par les +cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque sur la place +publique.</p> + +<p><a id="footnote515" name="footnote515"></a> +<b><a href="#footnotetag515">515</a></b>: Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le comte de Toulouse +vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la +prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un prince.»</p> + +<p><a id="footnote516" name="footnote516"></a> +<b><a href="#footnotetag516">516</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay.</p> + +<p><a id="footnote517" name="footnote517"></a> +<b><a href="#footnotetag517">517</a></b>: «Cædite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus.» (Cæsar +Heisterhach.)</p> + +<p><a id="footnote518" name="footnote518"></a> +<b><a href="#footnotetag518">518</a></b>: Chron. Langued.</p> + +<p><a id="footnote519" name="footnote519"></a> +<b><a href="#footnotetag519">519</a></b>: «... Donc fouc bruyt per tota la terre, que lo dit comte +de Montfort l'avia fait morir.» (Chron. Langued.)</p> + +<p><a id="footnote520" name="footnote520"></a> +<b><a href="#footnotetag520">520</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio aquarum multarum ad +Deum non approximabis.»</p> + +<p><a id="footnote521" name="footnote521"></a> +<b><a href="#footnotetag521">521</a></b>: «S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mérite; +s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés.» (Pierre +de Vaux-Cernay.)</p> + +<p><a id="footnote522" name="footnote522"></a> +<b><a href="#footnotetag522">522</a></b>: «À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on +entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d'autres +chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna +aussitôt qu'on les suspendît tous à des potences; mais dès qu'Aimery, +qui était le plus grand d'entre eux, eût été pendu, les potences +tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était, on ne les avait pas +suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait un +grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les pèlerins, +recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt tous +massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était sœur +d'Aimery et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans +un puits que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins rassemblèrent +les innombrables hérétiques que contenait le château, et les brûlèrent +vifs avec une joie extrême.»</p> + +<p><a id="footnote523" name="footnote523"></a> +<b><a href="#footnotetag523">523</a></b>: Chron. Langued.</p> + +<p><a id="footnote524" name="footnote524"></a> +<b><a href="#footnotetag524">524</a></b>: «Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept +Vaudois, et les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, <i>avec une joie +indicible</i>.»—À Lavaur, ils avaient brûlé «d'innombrables hérétiques +<i>avec une joie extrême</i>».</p> + +<p><a id="footnote525" name="footnote525"></a> +<b><a href="#footnotetag525">525</a></b>: Jean lui-même s'opposa formellement au siège de Marmande, +et menaça d'attaquer les croisés.</p> + +<p><a id="footnote526" name="footnote526"></a> +<b><a href="#footnotetag526">526</a></b>: <a href="#app115"><i>App. 115.</i></a></p> + +<p><a id="footnote527" name="footnote527"></a> +<b><a href="#footnotetag527">527</a></b>: Son père jurait: «Par les yeux de Dieu!»</p> + +<p><a id="footnote528" name="footnote528"></a> +<b><a href="#footnotetag528">528</a></b>: «Evil, be thou my good.» (Milton.)—Je regrette que +Shakespeare n'ait pas osé donner une seconde partie de <i>Jean</i>.</p> + +<p><a id="footnote529" name="footnote529"></a> +<b><a href="#footnotetag529">529</a></b>: Le roi d'Angleterre était l'ennemi personnel des +Montfort; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre +la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants +chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume +des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant +les deux armées contre Richard Cœur-de-Lion, et lui donna +l'humiliation d'avoir trouvé son égal.—Le second fils de Simon de +Montfort doit, comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes +anglaises, la lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci +n'osa pas envoyer des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il +témoigna la plus grande colère à ceux de ses barons qui se joignaient à +Montfort; lorsqu'il vint en Guyenne, ils quittèrent tous l'armée des +croisés. Des seigneurs de la cour de Jean défendirent, contre Montfort, +Castelnaudary et Marmande.</p> + +<p><a id="footnote530" name="footnote530"></a> +<b><a href="#footnotetag530">530</a></b>: <a href="#app116"><i>App. 116.</i></a></p> + +<p><a id="footnote531" name="footnote531"></a> +<b><a href="#footnotetag531">531</a></b>: Où pourtant on parlait français.</p> + +<p><a id="footnote532" name="footnote532"></a> +<b><a href="#footnotetag532">532</a></b>: Math. Paris.</p> + +<p><a id="footnote533" name="footnote533"></a> +<b><a href="#footnotetag533">533</a></b>: Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que +douze chevaux, un évêque six, un abbé trois.</p> + +<p><a id="footnote534" name="footnote534"></a> +<b><a href="#footnotetag534">534</a></b>: Guillaume-le-Breton.</p> + +<p><a id="footnote535" name="footnote535"></a> +<b><a href="#footnotetag535">535</a></b>: Hallam soupçonne ici une fraude pieuse.</p> + +<p><a id="footnote536" name="footnote536"></a> +<b><a href="#footnotetag536">536</a></b>: Il est dit dans la <i>Grande Charte</i> que si les ministres +du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des +vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre, +nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la prise de +nos châteaux, etc.....» La consécration de la guerre civile, tel est le +premier essai de garantie.</p> + +<p><a id="footnote537" name="footnote537"></a> +<b><a href="#footnotetag537">537</a></b>: Math. Paris.</p> + +<p><a id="footnote538" name="footnote538"></a> +<b><a href="#footnotetag538">538</a></b>: On assembla à Melun la cour des pairs. Louis dit à +Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous +m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre, il +ne vous appartient point d'en décider... Je vous demande seulement de ne +pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé a combattre +jusqu'à la mort, s'il le faut, pour recouvrer l'héritage de ma femme.» +Le roi déclara qu'il ne donnerait à son fils aucun appui.</p> + +<p><a id="footnote539" name="footnote539"></a> +<b><a href="#footnotetag539">539</a></b>: À en croire les Anglais, il aurait même promis de rendre, +à son avènement, les conquêtes de Philippe-Auguste.</p> + +<p><a id="footnote540" name="footnote540"></a> +<b><a href="#footnotetag540">540</a></b>: Dans une charte de l'an 1215. Monfort s'intitule: «Simon, +providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et +Carcassonæ vice-comes, et dominus Montis-fortis.»</p> + +<p><a id="footnote541" name="footnote541"></a> +<b><a href="#footnotetag541">541</a></b>: Chronique languedocienne. <a href="#app117"><i>App. 117.</i></a>—Les actes +d'Innocent III donnent une idée toute contraire. On peut lire surtout +ses deux lettres, jusqu'ici inédites (<i>Archives, Trésor des Chartes</i>, +reg. J. <span class="smcap">XIII</span>-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques et barons du +Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les résultats de la +croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin d'encourager le +jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de +rester fidèles à Simon de Montfort.</p> + +<p><a id="footnote542" name="footnote542"></a> +<b><a href="#footnotetag542">542</a></b>: Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue +et d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère +supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son +insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de +remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de +Saint-Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la +tête, et il expira sur la place.»</p> + +<p><a id="footnote543" name="footnote543"></a> +<b><a href="#footnotetag543">543</a></b>: <a href="#app118"><i>App. 118.</i></a></p> + +<p><a id="footnote544" name="footnote544"></a> +<b><a href="#footnotetag544">544</a></b>: Les universités venaient de quitter saint Augustin pour +Aristote: les Mendiants remontèrent à saint Augustin.</p> + +<p><a id="footnote545" name="footnote545"></a> +<b><a href="#footnotetag545">545</a></b>: Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en +1216, et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré Palais.</p> + +<p><a id="footnote546" name="footnote546"></a> +<b><a href="#footnotetag546">546</a></b>: Fondé par Philippe II.</p> + +<p><a id="footnote547" name="footnote547"></a> +<b><a href="#footnotetag547">547</a></b>: Cet énervant mysticisme ne fit pas le salut de l'Église. +Le franciscain Eudes Rigaud, devenu archevêque de Rouen (1248-1269), +enregistre chaque soir dans son journal les témoignages les plus +accablants contre l'épouvantable corruption des couvents et des églises +de son diocèse. Ce journal a été publié en 1845. D'autre part la +publication du cartulaire de Saint-Bertin jette le plus triste jour sur +la vie des moines aux onzième et douzième siècles (1860). Voy. +<i>Renaissance</i>, Introduction.</p> + +<p><a id="footnote548" name="footnote548"></a> +<b><a href="#footnotetag548">548</a></b>: <i>Vie de saint François</i>, par Thomas de Cellano. (Thomas +de Cellano fut son disciple, et écrivit deux fois sa vie, par ordre de +Grégoire IX.)</p> + +<p><a id="footnote549" name="footnote549"></a> +<b><a href="#footnotetag549">549</a></b>: Th. Cellan.: «Fratres mei aves, multum debetis laudare +Creatorem, etc...» Un jour que des hirondelles l'empêchaient de prêcher +par leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ hirundines, etc.» +Elles obéirent aussitôt.</p> + +<p><a id="footnote550" name="footnote550"></a> +<b><a href="#footnotetag550">550</a></b>: Th. Cellan.: «Segetes, vineas, lapides et silvas, et +omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad +divinum monebat amorem, etc... Omnes creaturas <i>fratres</i> nomine +nuncupabat; <i>frater</i> cinis, <i>soror</i> musca, etc.»</p> + +<p><a id="footnote551" name="footnote551"></a> +<b><a href="#footnotetag551">551</a></b>: <i>Vie de saint François</i>, par saint Bonaventure.</p> + +<p><a id="footnote552" name="footnote552"></a> +<b><a href="#footnotetag552">552</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote553" name="footnote553"></a> +<b><a href="#footnotetag553">553</a></b>: Le foin de l'étable fit des miracles; il guérissait les +animaux malades.</p> + +<p><a id="footnote554" name="footnote554"></a> +<b><a href="#footnotetag554">554</a></b>: Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle +particulière. Agnès de Bohême l'établit en Allemagne.</p> + +<p><a id="footnote555" name="footnote555"></a> +<b><a href="#footnotetag555">555</a></b>: <a href="#app119"><i>App. 119.</i></a></p> + +<p><a id="footnote556" name="footnote556"></a> +<b><a href="#footnotetag556">556</a></b>: Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme +succédait, pour la première fois, à un sultan (Chegger-Eddour à +Almoadan).</p> + +<p><a id="footnote557" name="footnote557"></a> +<b><a href="#footnotetag557">557</a></b>: <a href="#app120"><i>App. 120.</i></a></p> + +<p><a id="footnote558" name="footnote558"></a> +<b><a href="#footnotetag558">558</a></b>: <a href="#app121"><i>App. 121.</i></a></p> + +<p><a id="footnote559" name="footnote559"></a> +<b><a href="#footnotetag559">559</a></b>: <a href="#app122"><i>App. 122.</i></a></p> + +<p><a id="footnote560" name="footnote560"></a> +<b><a href="#footnotetag560">560</a></b>: <a href="#app123"><i>App. 123.</i></a></p> + +<p><a id="footnote561" name="footnote561"></a> +<b><a href="#footnotetag561">561</a></b>: <a href="#app124"><i>App. 124.</i></a></p> + +<p><a id="footnote562" name="footnote562"></a> +<b><a href="#footnotetag562">562</a></b>: <a href="#app125"><i>App. 125.</i></a></p> + +<p><a id="footnote563" name="footnote563"></a> +<b><a href="#footnotetag563">563</a></b>: Tamerlan, après avoir ruiné Damas de fond en comble, fit +frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était: +<span class="smcap">Destruction</span>.</p> + +<p><a id="footnote564" name="footnote564"></a> +<b><a href="#footnotetag564">564</a></b>: <a href="#app126"><i>App. 126.</i></a></p> + +<p><a id="footnote565" name="footnote565"></a> +<b><a href="#footnotetag565">565</a></b>: Math. Paris.</p> + +<p><a id="footnote566" name="footnote566"></a> +<b><a href="#footnotetag566">566</a></b>: Math. Paris.</p> + +<p><a id="footnote567" name="footnote567"></a> +<b><a href="#footnotetag567">567</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote568" name="footnote568"></a> +<b><a href="#footnotetag568">568</a></b>: Math. Paris.—«Écrasons d'abord le dragon, disait-il, et +nous écraserons bientôt ces vipères de roitelets.»</p> + +<p><a id="footnote569" name="footnote569"></a> +<b><a href="#footnotetag569">569</a></b>: «Les barons anglais n'osaient passer à la terre sainte, +craignant les pièges de la cour de Rome (muscipulas Romanæ curiæ +formidantes).» (Math. Paris.)</p> + +<p><a id="footnote570" name="footnote570"></a> +<b><a href="#footnotetag570">570</a></b>: «Ligones, Iridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.» +(Math. Paris.)</p> + +<p><a id="footnote571" name="footnote571"></a> +<b><a href="#footnotetag571">571</a></b>: Joinville: «Et quant on les véoit il sembloit que ce +fussent montaingnes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc-temps, +les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que l'erbe vert.»</p> + +<p><a id="footnote572" name="footnote572"></a> +<b><a href="#footnotetag572">572</a></b>: <a href="#app127"><i>App. 127.</i></a></p> + +<p><a id="footnote573" name="footnote573"></a> +<b><a href="#footnotetag573">573</a></b>: <a href="#app128"><i>App. 128.</i></a></p> + +<p><a id="footnote574" name="footnote574"></a> +<b><a href="#footnotetag574">574</a></b>: Bonaparte pensait que si saint Louis avait manœuvré +comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8 +juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au Caire.</p> + +<p><a id="footnote575" name="footnote575"></a> +<b><a href="#footnotetag575">575</a></b>: «Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous +getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses mains +vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex, gardez-moy +ma gent.» (Joinville.)</p> + +<p><a id="footnote576" name="footnote576"></a> +<b><a href="#footnotetag576">576</a></b>: Joinville: «Le bon comte de Soissons se moquoit à moy, et +me disoit: «Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la +quoife Dieu, encore en parlerons-nous de ceste journée es chambres des +dames.»</p> + +<p><a id="footnote577" name="footnote577"></a> +<b><a href="#footnotetag577">577</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote578" name="footnote578"></a> +<b><a href="#footnotetag578">578</a></b>: «Le roi de France eût pu échapper aux mains des +Égyptiens, soit à cheval, soit dans un bateau; mais ce prince généreux +ne voulut jamais abandonner ses troupes.» (Aboul-Mahassen.)—En revenant +de l'île de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et +trois toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le +quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens de +ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cents +personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme je +fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois demourroient +en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant de gent comme il +a céans en péril de mort; ainçois demourrai céans pour mon peuple +sauver.» (Joinville.)</p> + +<p><a id="footnote579" name="footnote579"></a> +<b><a href="#footnotetag579">579</a></b>: Joinville. <a href="#app129"><i>App. 129.</i></a></p> + +<p><a id="footnote580" name="footnote580"></a> +<b><a href="#footnotetag580">580</a></b>: <a href="#app129"><i>App. 129.</i></a></p> + +<p><a id="footnote581" name="footnote581"></a> +<b><a href="#footnotetag581">581</a></b>: Math. Paris.</p> + +<p><a id="footnote582" name="footnote582"></a> +<b><a href="#footnotetag582">582</a></b>: <a href="#app130"><i>App. 130.</i></a></p> + +<p><a id="footnote583" name="footnote583"></a> +<b><a href="#footnotetag583">583</a></b>: Il prétendait avoir à la main une lettre de la Vierge +Marie, qui appelait les bergers à la terre sainte, et pour accréditer +cette fable il tenait cette main constamment fermée.</p> + +<p><a id="footnote584" name="footnote584"></a> +<b><a href="#footnotetag584">584</a></b>: «Quasi canes rabidi passim detruncati.» (Math. Paris.)</p> + +<p><a id="footnote585" name="footnote585"></a> +<b><a href="#footnotetag585">585</a></b>: <a href="#app131"><i>App. 131.</i></a></p> + +<p><a id="footnote586" name="footnote586"></a> +<b><a href="#footnotetag586">586</a></b>: La veille de la bataille de Lewes, il ordonna à chaque +soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur l'épaule, +et d'employer le soir suivant à des actes de religion.</p> + +<p><a id="footnote587" name="footnote587"></a> +<b><a href="#footnotetag587">587</a></b>: «Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux +dans les armes, sévère, et fort redouté de tous les rois du monde, +magnanime, et de hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes +entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans toutes +ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant presque +jamais, décent comme un religieux, zélé catholique, âpre à rendre +justice, féroce dans ses regards. Sa taille était grande et nerveuse, sa +couleur olivâtre, son nez fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun +autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait presque point. Il +fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais avide d'acquérir, de +quelque part que ce fût, des terres, des seigneuries et de l'argent pour +fournir à ses entreprises. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes, aux +troubadours et aux gens de cour.» (Villani.)</p> + +<p><a id="footnote588" name="footnote588"></a> +<b><a href="#footnotetag588">588</a></b>: Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de +l'empereur Richard de Cornouailles.</p> + +<p><a id="footnote589" name="footnote589"></a> +<b><a href="#footnotetag589">589</a></b>: 1223, 1247. Nocéra fut surnommée <i>Nocéra de' Pagani</i>.</p> + +<p><a id="footnote590" name="footnote590"></a> +<b><a href="#footnotetag590">590</a></b>: À la mort de Corradino il voulut s'échapper, enfermé dans +un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a que +le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux blonds!....»</p> + +<p><a id="footnote591" name="footnote591"></a> +<b><a href="#footnotetag591">591</a></b>: <a href="#app132"><i>App. 132.</i></a></p> + +<p><a id="footnote592" name="footnote592"></a> +<b><a href="#footnotetag592">592</a></b>: Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six ans.</p> + +<p><a id="footnote593" name="footnote593"></a> +<b><a href="#footnotetag593">593</a></b>: <a href="#app133"><i>App. 133.</i></a></p> + +<p><a id="footnote594" name="footnote594"></a> +<b><a href="#footnotetag594">594</a></b>: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'à +Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie. +Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour négocier. +Charles répondit: «Va dire au sultan de Nocéra que je ne veux que +bataille, et qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il me mettra +en paradis.»</p> + +<p><a id="footnote595" name="footnote595"></a> +<b><a href="#footnotetag595">595</a></b>: Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les +confins du royaume de Naples et de la campagne de Rome.</p> + +<p><a id="footnote596" name="footnote596"></a> +<b><a href="#footnotetag596">596</a></b>: À tous les emplois qui existaient dans l'ancienne +administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants +qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires +était plus que doublé.</p> + +<p><a id="footnote597" name="footnote597"></a> +<b><a href="#footnotetag597">597</a></b>: Giannonne.</p> + +<p><a id="footnote598" name="footnote598"></a> +<b><a href="#footnotetag598">598</a></b>: «De vipereo semine Frederici secundi.»</p> + +<p><a id="footnote599" name="footnote599"></a> +<b><a href="#footnotetag599">599</a></b>: Nangis.</p> + +<p><a id="footnote600" name="footnote600"></a> +<b><a href="#footnotetag600">600</a></b>: <a href="#app134"><i>App. 134.</i></a></p> + +<p><a id="footnote601" name="footnote601"></a> +<b><a href="#footnotetag601">601</a></b>: Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard, <i>Choix des poésies +des Troubadours</i>.</p> + +<p><a id="footnote602" name="footnote602"></a> +<b><a href="#footnotetag602">602</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote603" name="footnote603"></a> +<b><a href="#footnotetag603">603</a></b>: De plus, les pirates de Tunisie nuisaient beaucoup aux +navires chrétiens.</p> + +<p><a id="footnote604" name="footnote604"></a> +<b><a href="#footnotetag604">604</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote605" name="footnote605"></a> +<b><a href="#footnotetag605">605</a></b>: Petri de Condeto epist.</p> + +<p><a id="footnote606" name="footnote606"></a> +<b><a href="#footnotetag606">606</a></b>: Pétrarque raconte qu'une fois on délibérait à Rome sur le +chef que l'on donnerait à une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi +de Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis au consistoire, où +l'élection devait se faire. Comme il ignorait le latin, il fit entrer +avec lui un de ses courtisans pour lui servir d'interprète. Don Sanche +ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le monde applaudit à ce choix. Le +prince, au bruit des applaudissements, demanda à son interprète de quoi +il était question. «Le pape, lui dit l'interprète, vient de vous créer +roi d'Égypte.—Il ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche, lève-toi +et proclame le saint-père calife de Bagdad.»</p> + +<p><a id="footnote607" name="footnote607"></a> +<b><a href="#footnotetag607">607</a></b>: Voy. t. III, <i>App. 144</i> et <i>145.</i></p> + +<p><a id="footnote608" name="footnote608"></a> +<b><a href="#footnotetag608">608</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote609" name="footnote609"></a> +<b><a href="#footnotetag609">609</a></b>: Le Confesseur.—Entre autres peines que saint Louis +infligea à Enguerrand, il lui ôta toute haute justice de bois et de +viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre à mort.</p> + +<p><a id="footnote610" name="footnote610"></a> +<b><a href="#footnotetag610">610</a></b>: Le Confesseur.</p> + +<p><a id="footnote611" name="footnote611"></a> +<b><a href="#footnotetag611">611</a></b>: Id.</p> + +<p><a id="footnote612" name="footnote612"></a> +<b><a href="#footnotetag612">612</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote613" name="footnote613"></a> +<b><a href="#footnotetag613">613</a></b>: <a href="#app135"><i>App. 135.</i></a></p> + +<p><a id="footnote614" name="footnote614"></a> +<b><a href="#footnotetag614">614</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote615" name="footnote615"></a> +<b><a href="#footnotetag615">615</a></b>: «Attendu que la superstition des clercs (oubliant que +c'est par la guerre et le sang répandu, sous Charlemagne et d'autres, +que le royaume de France a été converti de l'erreur des gentils à la foi +catholique) absorbe tellement la juridiction des princes séculiers, que +ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de libres, +bien que, suivant la loi des premiers conquérants, ce soient eux plutôt +que nous devrions juger.... Nous tous grands du royaume, considérant +attentivement que ce n'est pas par le droit écrit, ni par l'arrogance +cléricale, mais par les sueurs guerrières qu'a été conquis le royaume... +nous statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à l'avenir qui que +ce soit devant le juge ordinaire ou délégué, sinon pour hérésie, pour +mariage et pour usure, à peine pour l'infracteur de la perte de tous ses +biens et de la mutilation d'un membre; nous avons envoyé à cet effet nos +mandataires, afin que notre juridiction revive et respire enfin, et que +ces hommes enrichis de nos dépouilles soient réduits à l'état de +l'Église primitive, qu'ils vivent dans la contemplation, tandis que nous +mènerons, comme nous le devons, la vie active, et qu'ils nous fassent +voir des miracles que depuis si longtemps notre siècle ne connaît plus.» +<a href="#app136"><i>App. 136.</i></a></p> + +<p><a id="footnote616" name="footnote616"></a> +<b><a href="#footnotetag616">616</a></b>: En 1240, le pape ayant manifesté le projet de rompre les +trêves conclues entre lui et Frédéric II, saint Louis, pour l'en +empêcher, fait arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur son +clergé de France par son légat.</p> + +<p><a id="footnote617" name="footnote617"></a> +<b><a href="#footnotetag617">617</a></b>: <a href="#app137"><i>App. 137.</i></a></p> + +<p><a id="footnote618" name="footnote618"></a> +<b><a href="#footnotetag618">618</a></b>: «Il aimoit mieux faire copier les manuscrits que de se +les faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.» +(Gaufred. de Bello loco.)—Les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire +grattés et regrattés par les moines copistes) furent comme une +Saint-Barthélemy des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Voir <i>Renaiss.</i>, +Introd.</p> + +<p><a id="footnote619" name="footnote619"></a> +<b><a href="#footnotetag619">619</a></b>: Le Confesseur.</p> + +<p><a id="footnote620" name="footnote620"></a> +<b><a href="#footnotetag620">620</a></b>: Le Confesseur.</p> + +<p><a id="footnote621" name="footnote621"></a> +<b><a href="#footnotetag621">621</a></b>: Le Confesseur.—«Il fesait fère le service Dieu si +solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz les +autres pour la longueur de l'ofice.»</p> + +<p><a id="footnote622" name="footnote622"></a> +<b><a href="#footnotetag622">622</a></b>: Guill. de Nangis.</p> + +<p><a id="footnote623" name="footnote623"></a> +<b><a href="#footnotetag623">623</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote624" name="footnote624"></a> +<b><a href="#footnotetag624">624</a></b>: Le Confesseur.</p> + +<p><a id="footnote625" name="footnote625"></a> +<b><a href="#footnotetag625">625</a></b>: Le Confesseur.</p> + +<p><a id="footnote626" name="footnote626"></a> +<b><a href="#footnotetag626">626</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote627" name="footnote627"></a> +<b><a href="#footnotetag627">627</a></b>: Jacques de Vitri: «Meretrices publicæ ubique cleros +transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et cadem +domo scholæ erant superius, prostibula inferius.»</p> + +<p><a id="footnote628" name="footnote628"></a> +<b><a href="#footnotetag628">628</a></b>: L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple +d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent III.</p> + +<p><a id="footnote629" name="footnote629"></a> +<b><a href="#footnotetag629">629</a></b>: Pierre-le-Chantre et d'autres écrivains contemporains +rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de +philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part +de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après +sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte de +thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.» Il +lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus +qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in +sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa +sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le +lendemain Silo dit à ses écoliers:</p> + +<p class="poem10"> + Linquo coax ranis, cras corvis, vanaque vanis;<br> + Ad logicen pergo, quæ mortis non timet ergo,</p> + +<p>et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.» (Bulæus.)</p> + +<p><a id="footnote630" name="footnote630"></a> +<b><a href="#footnotetag630">630</a></b>: Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire +ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les Ordres +Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de +Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui succéda, +commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux de ses +adhérents. L'un y passa dix-huit ans, l'autre y mourut.</p> + +<p><a id="footnote631" name="footnote631"></a> +<b><a href="#footnotetag631">631</a></b>: Hermann Cornerus.</p> + +<p><a id="footnote632" name="footnote632"></a> +<b><a href="#footnotetag632">632</a></b>: Ce portrait a été gravé en tête de ses œuvres. +(Constance, 1732, in-4<sup>o</sup>.)</p> + +<p><a id="footnote633" name="footnote633"></a> +<b><a href="#footnotetag633">633</a></b>: MM. Jourdain et Hauréau ont démontré sur quel terrain peu +solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860).—Voir +<i>Renaissance</i>, Introd.</p> + +<p><a id="footnote634" name="footnote634"></a> +<b><a href="#footnotetag634">634</a></b>: <a href="#app138"><i>App. 138.</i></a></p> + +<p><a id="footnote635" name="footnote635"></a> +<b><a href="#footnotetag635">635</a></b>: Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et +Jean de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)</p> + +<p><a id="footnote636" name="footnote636"></a> +<b><a href="#footnotetag636">636</a></b>: <a href="#app139"><i>App. 139.</i></a></p> + +<p><a id="footnote637" name="footnote637"></a> +<b><a href="#footnotetag637">637</a></b>: Ce mot est significatif pour qui a présente la figure +rêveuse et monumentale des grands bœufs de l'Italie du sud.</p> + +<p><a id="footnote638" name="footnote638"></a> +<b><a href="#footnotetag638">638</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote639" name="footnote639"></a> +<b><a href="#footnotetag639">639</a></b>: Joinville. Il demanda ensuite a Joinville lequel il +aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux. +Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés +mortels.—«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout +seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me deistes vous +hier ce?» Et je li dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous +deisles comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme +d'estre en péché mortel, etc.»</p> + +<p><a id="footnote640" name="footnote640"></a> +<b><a href="#footnotetag640">640</a></b>: Id. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son +fiuz.... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir +les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la +terre soit de ce bien purgée.» (Le Confesseur.)</p> + +<p><a id="footnote641" name="footnote641"></a> +<b><a href="#footnotetag641">641</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote642" name="footnote642"></a> +<b><a href="#footnotetag642">642</a></b>: Id.—Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du +Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le +voir; pour moi, je le vois dans mon cœur.»</p> + +<p><a id="footnote643" name="footnote643"></a> +<b><a href="#footnotetag643">643</a></b>: Joinville.</p> + +<p><a id="footnote644" name="footnote644"></a> +<b><a href="#footnotetag644">644</a></b>: Voy. sur la <i>Chanson de Roland</i>, par Génin, +<i>Renaissance</i>, Introd.</p> + +<p><a id="footnote645" name="footnote645"></a> +<b><a href="#footnotetag645">645</a></b>: <i>Alban</i>, <i>Alp.</i>, mont.</p> + +<p><a id="footnote646" name="footnote646"></a> +<b><a href="#footnotetag646">646</a></b>: <a href="#app140"><i>App. 140.</i></a></p> + +<p><a id="footnote647" name="footnote647"></a> +<b><a href="#footnotetag647">647</a></b>: <i>Le Dit Marcoul et Salomon</i>, n<sup>o</sup> 7218, et fonds de +Notre-Dame N., n<sup>o</sup> 2.</p> + +<p><a id="footnote648" name="footnote648"></a> +<b><a href="#footnotetag648">648</a></b>: Voy. le poème d'<i>Alexandre</i>, par Lambert-le-Court et +Alexandre de Paris, né à Bernay.</p> + +<p><a id="footnote649" name="footnote649"></a> +<b><a href="#footnotetag649">649</a></b>: <a href="#app141"><i>App. 141.</i></a></p> + +<p><a id="footnote650" name="footnote650"></a> +<b><a href="#footnotetag650">650</a></b>: Ainsi à Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et +Sainte-Geneviève, etc. L'abbé Lebeuf a remarqué sur la façade de cette +dernière église un énorme anneau de fer où passaient leur bras ceux qui +venaient demander asile.—C'était encore dans l'église qu'on venait +déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints du <i>mal +des ardents</i>.</p> + +<p><a id="footnote651" name="footnote651"></a> +<b><a href="#footnotetag651">651</a></b>: La <i>cloche d'argent</i>, à Reims, sonnait le 1<sup>er</sup> mars, +pour annoncer la reprise des travaux agricoles.</p> + +<p><a id="footnote652" name="footnote652"></a> +<b><a href="#footnotetag652">652</a></b>: Voy. <a href="#app31"><i>App. 31.</i></a></p> + +<p><a id="footnote653" name="footnote653"></a> +<b><a href="#footnotetag653">653</a></b>: Le légat, Pierre de Capoue, défendit en 1198 la +célébration de cette fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa +guère en France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.—En +1671, les enfants de chœur de la Sainte-Chapelle prétendaient encore +commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premières +stalles, avec la chape et le bâton cantoral.—À Bayeux, le jour des +Innocents, les enfants de chœur, ayant à leur tête un petit évêque +qui faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines les +basses.</p> + +<p><a id="footnote654" name="footnote654"></a> +<b><a href="#footnotetag654">654</a></b>: Voy. <a href="#app36"><i>App. 36.</i></a></p> + +<p><a id="footnote655" name="footnote655"></a> +<b><a href="#footnotetag655">655</a></b>: À Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la fête de +l'Âne.—Ducange: «In fine missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite, +missa est, ter hinnannabit; populus vero vice: Deo gratias, ter +respondebit: <i>Hinham, hinham, hinham.</i>» <a href="#app142"><i>App. 142.</i></a></p> + +<p><a id="footnote656" name="footnote656"></a> +<b><a href="#footnotetag656">656</a></b>:</p> + +<p class="poem30"> + Nostri nec pœnitet illas,<br> + Nec te pœniteat pecoris, divine poeta.</p> + +<p class="right20">(<span class="smcap">Virg.</span>)</p> + +<p><a id="footnote657" name="footnote657"></a> +<b><a href="#footnotetag657">657</a></b>: Au portail septentrional de la cathédrale (portail des +Libraires).</p> + +<p><a id="footnote658" name="footnote658"></a> +<b><a href="#footnotetag658">658</a></b>: Sur un contrefort du clocher vieux.</p> + +<p><a id="footnote659" name="footnote659"></a> +<b><a href="#footnotetag659">659</a></b>: À l'église de Saint-Guenault, des rats rongent le globe +du monde.—Aristote n'échappe pas à ce rire universel. À Rouen, il est +représenté courbé, les mains à terre, et portant une femme sur son dos.</p> + +<p><a id="footnote660" name="footnote660"></a> +<b><a href="#footnotetag660">660</a></b>: Voy. les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame +d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essonne, etc. Dans l'église de l'Épine, +petit village près Châlon, il se trouve des sculptures très +remarquables, mais aussi très obscènes. Saint Bernard écrit vers 1125, à +Guillaume de Saint-Thierry; «À quoi bon tous ces monstres grotesques en +peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres à la vue des gens qui +pleurent leurs péchés? À quoi sert cette belle difformité, ou cette +beauté difforme? Que signifient ces singes immondes, ces lions furieux, +ces centaures monstrueux?»</p> + +<p><a id="footnote661" name="footnote661"></a> +<b><a href="#footnotetag661">661</a></b>: C'était le sujet d'un bas-relief extérieur de la +cathédrale de Reims, que l'on a fait effacer.</p> + +<p><a id="footnote662" name="footnote662"></a> +<b><a href="#footnotetag662">662</a></b>: À la Sainte-Chapelle on voyait descendre de la voûte la +figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait de +l'eau sur les mains du célébrant.—À Reims, le jour de la Dédicace, on +plaçait un cierge allumé entre chaque arcade.</p> + +<p><a id="footnote663" name="footnote663"></a> +<b><a href="#footnotetag663">663</a></b>: «Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris, +était une Vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de +la Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.» (Gilbert.)—Dans +certaines églises, le prêtre représentait au portail l'Ascension de +Notre-Seigneur.—Quelquefois même le clergé devait être obligé +d'accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de l'église; +par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche, comme on +l'avait fait à celle de Notre-Dame de Paris.</p> + +<p><a id="footnote664" name="footnote664"></a> +<b><a href="#footnotetag664">664</a></b>: Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza fît venir +d'Allemagne pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet. +Franchetti.)</p> + +<p><a id="footnote665" name="footnote665"></a> +<b><a href="#footnotetag665">665</a></b>: Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été +l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de la +cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent encore, +s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent quarante-trois pieds +de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de cinq cents pieds de +Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de Paris).</p> + +<p><a id="footnote666" name="footnote666"></a> +<b><a href="#footnotetag666">666</a></b>: À peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes +postérieures au douzième siècle. (Caumont.) C'est au douzième et au +treizième siècle qu'a lieu le grand élan de l'architecture ogivale.</p> + +<p><a id="footnote667" name="footnote667"></a> +<b><a href="#footnotetag667">667</a></b>: On donne pour racine au mot <i>ogive</i> le mot allemand +<i>aug</i>, œil; les angles curvilignes ressemblent aux coins de l'œil. +(Gilbert.)</p> + +<p><a id="footnote668" name="footnote668"></a> +<b><a href="#footnotetag668">668</a></b>: Au treizième siècle, le chœur devint plus long qu'il +n'était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour du +sanctuaire, et ils furent toujours bordés de chapelles.</p> + +<p><a id="footnote669" name="footnote669"></a> +<b><a href="#footnotetag669">669</a></b>: Ce fut surtout au onzième siècle qu'on employa +généralement cette disposition.</p> + +<p><a id="footnote670" name="footnote670"></a> +<b><a href="#footnotetag670">670</a></b>: <a href="#app143"><i>App. 143.</i></a></p> + +<p><a id="footnote671" name="footnote671"></a> +<b><a href="#footnotetag671">671</a></b>: Nous empruntons cette observation, et généralement tous +les détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne, +par Boisserée (franç. et allem.),1823.</p> + +<p><a id="footnote672" name="footnote672"></a> +<b><a href="#footnotetag672">672</a></b>: Les églises métropolitaines avaient des tours; les +églises inférieures, seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie se +conservait jusque dans la forme extérieure de l'église.</p> + +<p><a id="footnote673" name="footnote673"></a> +<b><a href="#footnotetag673">673</a></b>: De plus, le chœur est terminé par cinq côtés d'un +dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un octogone.</p> + +<p><a id="footnote674" name="footnote674"></a> +<b><a href="#footnotetag674">674</a></b>: Ce rapport est celui de 1 à 6, et de 1 à 7.</p> + +<p><a id="footnote675" name="footnote675"></a> +<b><a href="#footnotetag675">675</a></b>: Le porche, le carré de la transversale, les chapelles +avec le bas-côté qui les sépare du chœur, sont chacun égaux à la +largeur de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale. +La largeur de la transversale, ou croisée, est, avec sa longueur totale, +dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du chœur et de la nef, +dans le rapport de 2 à 3.</p> + +<p><a id="footnote676" name="footnote676"></a> +<b><a href="#footnotetag676">676</a></b>: La hauteur des voûtes latérales égale 2/5 de la largeur +totale, c'est-à-dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds.—Pour la voûte du milieu, +la largeur dans l'œuvre est à la hauteur dans le rapport de 2 à 7, et +pour les voûtes latérales, dans le rapport de 1 à 3. À l'extérieur, la +largeur principale de l'église égale la hauteur totale. La longueur est +à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même rapport entre la hauteur de +chaque étage et celle de l'ensemble.</p> + +<p><a id="footnote677" name="footnote677"></a> +<b><a href="#footnotetag677">677</a></b>: La longueur extérieure est de 348 p. 8 p.; 438 est +divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divisé par 12, il donne 365,5, le +nombre des jours de l'année plus une fraction, ce qui est un degré +encore d'exactitude.—Il y a 36 piliers-butants extérieurs, 34 +intérieurs.—L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21 +arcades latérales.</p> + +<p><a id="footnote678" name="footnote678"></a> +<b><a href="#footnotetag678">678</a></b>: Nous sommes revenus sur ce point de vue dans +l'Introduction du volume sur la <i>Renaissance</i>.</p> + +<p><a id="footnote679" name="footnote679"></a> +<b><a href="#footnotetag679">679</a></b>: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui +commença les tours en 1277. (1833.) Il est établi maintenant que la +flèche est de 1439. (1860.)</p> + +<p><a id="footnote680" name="footnote680"></a> +<b><a href="#footnotetag680">680</a></b>: C'est la légende du Mont Saint-Michel.</p> + +<p><a id="footnote681" name="footnote681"></a> +<b><a href="#footnotetag681">681</a></b>: La voûte du chœur est seule achevée; elle a deux cents +pieds de hauteur. M. Boisserée a ajouté à sa <i>Description</i> un projet de +restauration et d'achèvement, d'après les plans primitifs des +architectes qui ont été retrouvés, il y a peu années.</p> + +<p><a id="footnote682" name="footnote682"></a> +<b><a href="#footnotetag682">682</a></b>: On voit Ingelramme diriger les travaux à Notre-Dame de +Rouen, et construire le Bec en 1214; Robert de Luzarche bâtir, en 1220, +la cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de Long-Pont, en +1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le +portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.</p> + +<p><a id="footnote683" name="footnote683"></a> +<b><a href="#footnotetag683">683</a></b>: Le tombeau de Marcdargent à Saint-Ouen.</p> + +<p><a id="footnote684" name="footnote684"></a> +<b><a href="#footnotetag684">684</a></b>: <a href="#app144"><i>App. 144.</i></a></p> + +<p><a id="footnote685" name="footnote685"></a> +<b><a href="#footnotetag685">685</a></b>: Berneval acheva, vers le commencement du quinzième +siècle, la croisée de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son +élève fit celle du nord, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut +pendu.</p> + +<p><a id="footnote686" name="footnote686"></a> +<b><a href="#footnotetag686">686</a></b>: Alexandre III posa la première pierre de Notre-Dame de +Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223. +La nef est également du commencement du treizième siècle.</p> + +<p><a id="footnote687" name="footnote687"></a> +<b><a href="#footnotetag687">687</a></b>: Il fut commencé en 1257.</p> + +<p><a id="footnote688" name="footnote688"></a> +<b><a href="#footnotetag688">688</a></b>: Il fut commencé en 1312 ou 1313.</p> + +<p><a id="footnote689" name="footnote689"></a> +<b><a href="#footnotetag689">689</a></b>: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le brûla.</p> + +<p><a id="footnote690" name="footnote690"></a> +<b><a href="#footnotetag690">690</a></b>: 1404-19.</p> + +<p><a id="footnote691" name="footnote691"></a> +<b><a href="#footnotetag691">691</a></b>: Ces triangles sont l'ornement de prédilection du +quatorzième siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de +croisées du treizième. Voyez celles de Notre-Dame de Paris.</p> + +<p><a id="footnote692" name="footnote692"></a> +<b><a href="#footnotetag692">692</a></b>: La peinture sur vitres commence au onzième siècle. <a href="#app145"><i>App. +145.</i></a></p> + +<p><a id="footnote693" name="footnote693"></a> +<b><a href="#footnotetag693">693</a></b>: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul +autel, une seule image du premier au douzième siècle? Il s'agit, bien +entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait +saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la +première fois à côté du Fils au commencement du treizième siècle et ne +siège à la première place qu'en 1360. Voy. <i>Renaissance</i>, Introduction. +(1860.)</p> + +<p><a id="footnote694" name="footnote694"></a> +<b><a href="#footnotetag694">694</a></b>: L'architecture tomba de la poésie au roman, du +merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe au +quinzième siècle, lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs +pointes de haut en bas. Voir les clochers de Saint-Pierre de Caen, qui +semblent prêts à vous écraser.</p> + +<p><a id="footnote695" name="footnote695"></a> +<b><a href="#footnotetag695">695</a></b>: Ces béquilles architecturales exigent un continuel +raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne +soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent +parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de Thésée. Voy. +<i>Renaissance</i>, Introduction. (1860.)</p> + +<p><a id="footnote696" name="footnote696"></a> +<b><a href="#footnotetag696">696</a></b>: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore. +Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de +l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même +sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que cette +forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore dans les +colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave et est +l'allié du maître. Voy. <i>Renaissance</i>, Introduction. (1860.)</p> + +<p><a id="footnote697" name="footnote697"></a> +<b><a href="#footnotetag697">697</a></b>: Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de +cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de +l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés de +coups, présentent des rôles d'impôts lacérés.</p> + +<p><a id="footnote698" name="footnote698"></a> +<b><a href="#footnotetag698">698</a></b>: Voir la notice du Du Puy, sur l'<i>Histoire du Trésor des +chartes</i>, manuscrit in-4<sup>o</sup> de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin +de son livre sur les <i>Droits du Roy</i>. (1655.) Voy. aussi Bonamy, dans +les <i>Mémoires de l'Académie des Inscriptions</i>.</p> + +<p><a id="footnote699" name="footnote699"></a> +<b><a href="#footnotetag699">699</a></b>: Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une +copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la Bibliothèque du Roi, +fonds de Clairambault.</p> + +<p><a id="footnote700" name="footnote700"></a> +<b><a href="#footnotetag700">700</a></b>: Ces divers objets ont été déposés aux Archives en vertu +des décrets de nos Assemblées républicaines.</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. +2 / 10), by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 *** + +***** This file should be named 38244-h.htm or 38244-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/4/38244/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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