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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2/10),
+by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2/10)
+
+Author: Jules Michelet
+
+Editor: Gabriel Monod
+
+Release Date: December 7, 2011 [EBook #38244]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 ***
+
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.
+
+Ligne 14.904: I II II I représente un arc enjambant II II.]
+
+
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET
+
+ HISTOIRE
+
+ DE FRANCE
+
+
+ MOYEN ÂGE
+
+
+ ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE
+
+ TOME DEUXIÈME
+
+
+ PARIS
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+ 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+ IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE FRANCE
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+TABLEAU DE LA FRANCE.
+
+
+L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est le
+signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre est
+le serment dicté par Charles-le-Chauve à son frère, au traité de 843.
+C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la France,
+jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se caractérisent
+chacune par une dynastie féodale. Les populations, si longtemps
+flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons maintenant où
+les prendre, et, en même temps qu'elles existent et agissent à part,
+elles prennent peu à peu une voix; chacune a son histoire, chacune se
+raconte elle-même.
+
+La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par
+laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins la
+révélation de la France. Pour la première fois elle se produit dans sa
+forme géographique. Lorsque le vent emporte le vain et uniforme
+brouillard dont l'empire allemand avait tout couvert et tout obscurci,
+le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par ses
+montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent ici aux
+divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion
+et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose
+bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à peu de chose
+près, aux quatre-vingt-six districts des Capitulaires, d'où sont sorties
+la plupart des souverainetés féodales, et la Révolution, qui venait
+donner le dernier coup à la féodalité, l'a imitée malgré elle.
+
+Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division
+politique de la France, formée d'après sa division physique et
+naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons
+raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne
+aussi bien) sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne
+suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées;
+c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
+les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point où
+nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire et
+produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à leur
+berceau.
+
+Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se diviser
+d'elle-même.
+
+Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au
+Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
+regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
+onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des
+Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la
+Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur
+prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du côté
+occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à l'Océan;
+derrière, s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au
+loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et basse,
+simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour
+porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude
+Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans.
+
+Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont
+que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand
+mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à
+la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps
+modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont
+placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, dans
+leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre;
+ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici
+la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente
+à la France sa partie germanique; elle retient derrière elle les Celtes
+de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, au contraire, adossée à ses
+provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), oppose un front
+celtique à l'Angleterre. Chaque pays se montre à l'autre par ce qu'il a
+de plus hostile.
+
+L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt
+parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse
+et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne,
+sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la
+splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux
+monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Océan. Le
+mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer elle-même ne
+la sépare de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des
+basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue plonge sur
+l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde
+s'ouvre: devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un brouillard
+ondoyant sous un vent éternel.
+
+En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
+produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
+Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne
+amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin;
+tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge,
+s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier,
+l'olivier paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats du Midi
+risquent toujours sous le ciel inégal de la France[1]. En longitude, les
+zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui
+unissent, comme en une longue bande, les provinces frontières des
+Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. La ceinture
+océanique, composée d'une part de Flandre, Picardie et Normandie,
+d'autre part de Poitou et Guyenne, flotterait dans son immense
+développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur noeud de la
+Bretagne.
+
+[Footnote 1: _App. 1._]
+
+ * * * * *
+
+On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre sont une même ville dont la Seine
+est la grand'rue._ Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où les
+châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez de la
+Seine inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, quelles que
+soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent
+de nombre, les cultures aussi; les pâturages augmentent. Le pays est
+sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la
+Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble
+suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes
+de Caux, qui annonce si dignement les filles des conquérants de
+l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès Villedieu; à Saint-Malo,
+il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d'un moulin, tantôt
+les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peau commencent à
+Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de la Trappe, où
+les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des
+villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux
+grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.
+
+C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la
+France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le premier
+regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, aux Basques
+ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le Celte dans ses
+landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux pays mêlés par la
+conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié la géographie dans
+l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans l'espace et dans le
+temps.
+
+La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend ses
+champs de quartz et de schiste depuis les ardoisières de Châteaulin près
+Brest jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique.
+Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays disputé et flottant, un
+_border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse, qui a échappé de bonne
+heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes,
+mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la
+pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne _bretonnante_,
+pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop
+fidèle à notre état primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui
+nous aurait échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme
+dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un
+génie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.
+
+Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois;
+souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait
+presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures
+que le fer de l'étranger. Quand les hommes du Nord couraient impunément
+nos côtes et nos fleuves, la résistance commença par le Breton Noménoé;
+les Anglais furent repoussés au quatorzième siècle par Duguesclin; au
+quinzième, par Richelieu; au dix-septième, poursuivis sur toutes les
+mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté religieuse et celles
+de la liberté politique n'ont pas de gloires plus innocentes et plus
+pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la
+République. C'est un Nantais, si l'on en croit la tradition, qui aurait
+poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde meurt et ne se rend pas._
+
+Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et
+d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire
+de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la
+philosophie et de la littérature. Le Breton Pélage, qui mit l'esprit
+stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier dans l'Église en
+faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et
+le Breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à la philosophie de
+leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le dédain des faits, le
+mépris de l'histoire et des langues, indiquent assez que ce génie
+indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques, avait
+plus de vigueur que d'étendue[2].
+
+[Footnote 2: _App. 2._]
+
+Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier
+siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même
+partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit,
+sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et La Mettrie, a donné, de nos jours,
+Chateaubriand et La Mennais.
+
+Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur la contrée.
+
+À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le
+Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
+corsaires et celle des négriers[3]. L'aspect de Saint-Malo est
+singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
+nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans les
+tableaux, dans les monuments[4]. Petite ville, riche, sombre et triste,
+nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île selon le
+flux ou reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où le varech
+pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, anguleux,
+découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour Saint-Malo;
+ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils ont eu
+récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il fallait
+les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, qui
+couvaient déjà l'Océan[5].
+
+[Footnote 3: _App. 3._]
+
+[Footnote 4: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux
+de cartes, ou lourdement étagées de balustrades, qu'on voit à Tréguier
+et à Landerneau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur
+est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,
+etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.]
+
+[Footnote 5: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.]
+
+À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de
+Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
+vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout de
+la France: tout cela dans un port serré, où l'on étouffe entre deux
+montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
+port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
+vaisseaux de haut bord; il semble que ces lourdes masses vont venir à
+vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale est
+grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi porté à
+l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et l'air du
+bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe où la mer,
+échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de fureur que
+nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il est bien
+gardé. J'y ai vu mille canons[6]. L'on y entrera pas; mais l'on n'en
+sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe de
+Brest[7]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante
+embarcation chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle
+n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
+ports[8].
+
+[Footnote 6: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]
+
+[Footnote 7: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt
+canons, en 1793.]
+
+[Footnote 8: Dieppe, le Havre, La Rochelle, Cette, etc.]
+
+Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la
+limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux
+ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut
+voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle
+entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à
+quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les
+soeurs sont en prière[9]. Et même dans les moments de trêve, quand
+l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir
+en soi: _Tristis usque ad mortem?_
+
+[Footnote 9:
+
+ _Goélans, goélans,
+ Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]
+
+C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La
+nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Dès
+que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, hommes,
+femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas arrêter
+ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
+gendarmerie[10]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais on
+assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,
+promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
+écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour
+arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient le
+doigt avec les dents[11].
+
+[Footnote 10: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent
+envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
+droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des privilèges féodaux les
+plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: «J'ai
+là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des
+rois.»]
+
+[Footnote 11: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il
+est superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît
+chaque jour.]
+
+L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,
+pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague
+l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par
+les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ
+stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme?
+L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux
+rochers rouges où s'abîme _l'enfer de Plogoff_, à côté de la _baie des
+Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles?
+C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans
+frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon
+vaisseau est si petit, et la mer est si grande[12]!»
+
+[Footnote 12: _Voyage de Cambry._]
+
+Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie,
+peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut
+l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, d'Ouessant,
+les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent éteints; plus
+d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les
+démarches pour leur mariage[13]. La femme y travaille plus que l'homme,
+et dans les îles d'Ouessant elle y est plus grande et plus forte. C'est
+qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, bercé et battu
+par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altèrent et semblent
+changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d'une étrange petitesse
+dans ces îles.
+
+[Footnote 13: _Ibid._--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme prenait
+la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, il la
+cédait à un autre. _App. 4._]
+
+Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à
+cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de
+côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce
+que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein,
+triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles
+y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des
+naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient
+aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et
+meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la
+pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition,
+est le berceau de Myrdhyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de
+l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, sous la
+fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté.
+
+Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
+Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
+toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes du
+roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements qu'on croirait ceux de la
+tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent la
+sépulture.
+
+À Lanvau, près Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande
+pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et
+Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
+marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
+informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
+dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
+pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou
+bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
+Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
+de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
+quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
+chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
+premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,
+aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul
+signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de
+Loc-Maria-Ker, encore si peu distincts qu'on est tenté de les prendre
+pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
+répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des
+Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous
+forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue.
+Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en filant, ont
+apporté ces rocs dans leur tablier[14]. Ces pierres éparses sont toute
+une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers Morlaix, témoigne du malheur
+d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la lune[15].
+
+[Footnote 14: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
+Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi un
+caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]
+
+[Footnote 15: Cet astre est toujours redoutable aux populations
+celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:
+«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se
+mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs
+lieux, ils l'appellent Notre-Dame. _App. 5._]
+
+Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la
+ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands
+monuments druidiques de Loc-Maria-Ker et de Carnac. Le premier de ces
+villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec ses
+îles du Morbihan_, _plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,
+regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
+mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la
+moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
+sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement
+conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même
+ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe
+sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique d'oiseau de
+nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de
+_chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons sur les
+chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes
+landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes
+jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette
+neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,
+affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de
+paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers
+Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons
+noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs
+sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac n'inspirent aucun
+étonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a
+quatorze pieds.
+
+Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
+haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de
+granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y
+sont très forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
+populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément
+religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
+pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[16]. En Bretagne,
+comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de
+la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un
+prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays.
+Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome
+que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se
+soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dol.
+
+[Footnote 16: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les
+guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment
+après.]
+
+La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée
+du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes du clan.
+Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
+quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et
+plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils
+s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
+d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était
+inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur
+condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.
+Devant le plus fier des Rohan[17], ils se seraient redressés en disant,
+comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_: «Et moi aussi
+je suis Breton». Un mot profond a été dit sur la Vendée, et il
+s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond
+républicaines_[18]; républicanisme social, non politique.
+
+[Footnote 17: On connaît les prétentions de cette famille descendue des
+Mac Tiern de Léon. Au seizième siècle, ils avaient pris cette devise qui
+résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]
+
+[Footnote 18: _App. 6._]
+
+Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de
+l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans les derniers temps pour
+prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen âge.
+Pour que l'Anjou prévalût au douzième siècle sur la Bretagne, il a fallu
+que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et
+ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur échapper,
+s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un siècle de
+guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les
+Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la province
+au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la vieille
+devise du château des Bourbons (_Qui qu'on grogne, tel est mon
+plaisir_), alors commença la lutte légale des États, du Parlement de
+Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre
+des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique.
+Comprimée durement par Louis XIV[19], la résistance recommença sous
+Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un
+cure-dents son courageux factum contre les jésuites.
+
+[Footnote 19: Voy. les Lettres de madame de Sévigné, 1675, de septembre
+en décembre. Il y eut un très grand nombre d'hommes roués, pendus,
+envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]
+
+Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute
+France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la
+langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation
+poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
+d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,
+devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,
+le bazvalan[20] chantait un couplet de sa composition; la jeune fille
+répondait quelques vers; aujourd'hui ce sont des formules apprises par
+coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux des Bretons
+qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de leur pays,
+n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à T*** le savant
+ami de Le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne connaissent que sous le
+nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six mille volumes dépareillés,
+le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin
+filial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grammaire
+irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer
+quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone qui,
+pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion
+profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur
+expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.
+
+[Footnote 20: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les
+filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se
+présentait avec un bas bleu et un bas blanc.]
+
+Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
+limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien
+jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-être
+qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole
+ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.
+
+Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé
+d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux
+barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour
+rompre la communication. À travers passe la grande Loire, tourbillonnant
+entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. _Quel torrent!_
+écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, _quel torrent
+révolutionnaire que cette Loire!_
+
+C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du Vendéen
+Bonchamps, qu'au neuvième siècle le Breton Noménoé, vainqueur des
+Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers
+l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[21]. Mais
+l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette
+population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable petite
+noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La _noire
+ville_ d'Angers porte, non seulement dans son vaste château et dans sa
+tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette
+église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers
+armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée,
+l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou.
+Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de
+la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre
+provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque
+temps réuni sous ses Plantagenets l'Angleterre, la Normandie, la
+Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses
+fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes de Naples,
+d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite
+soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre
+York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur
+et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du
+catholicisme[22] en France; Saumur, le petit royaume des prédicants et
+du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV bâtit
+La Flèche aux jésuites. Son château de Mornay, et son prodigieux
+_dolmen_[23] font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien
+autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de
+saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France,
+où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce grand et lucratif
+pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de
+lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de
+Tours; ses chanoines, c'étaient les Capets et les ducs de Bourgogne, de
+Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les
+archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait
+monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les
+tissus précieux et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces
+rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de
+prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à
+l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette
+molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat
+de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du
+tombeau d'Agnès Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais,
+Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le
+long de la rivière. C'est le pays du _rire_ et du _rien faire_. Vive
+verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez
+du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit
+fidèlement le ciel: le sable au bas, puis le saule qui vient boire dans
+le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer et les îles
+fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en
+vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle
+contrée! c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine des
+monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, mêlée
+d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de
+Fontevrault[24]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un roi
+voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur légua
+son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide finirait par
+reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la prière des
+vierges.
+
+[Footnote 21: Charles-le-Chauve, à son tour, s'en fit élever une en
+regard de la Bretagne.]
+
+[Footnote 22: Du moins à l'époque mérovingienne].
+
+[Footnote 23: _App. 7._]
+
+[Footnote 24: _App. 8._]
+
+Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
+sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
+Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis
+calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai
+plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai
+parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les Ibères, vers
+les Pyrénées.
+
+Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de la
+Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très divers, mais
+non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent trois
+bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les
+contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
+Poitou est le centre du calvinisme au seizième siècle, il recrute les
+armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;
+et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et
+royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux hommes
+de la côte; la seconde, surtout au Bocage vendéen. Toutefois l'une et
+l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme
+républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: esprit
+indomptable: d'opposition au gouvernement central.
+
+Le Poitou, est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers
+que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les
+Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean.
+Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses légistes au
+Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même comme sa
+Mélusine[25], assemblage de natures diverses, moitié femme et moitié
+serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des mulets et des
+vipères[26], que ce mythe étrange a dû naître.
+
+[Footnote 25: Voy. les Éclaircissements.]
+
+[Footnote 26: _App. 9._]
+
+Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; il
+a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
+aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école
+chrétienne des Gaules. Saint-Hilaire a partagé les combats d'Athanase
+pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques
+rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du christianisme.
+C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui
+guida Clovis contre les Goths. Le roi de France était abbé de
+Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois
+cette dernière église, moins lettrée, mais mieux située, plus populaire,
+plus féconde en miracles, prévalut sur sa soeur aînée. La dernière lueur
+de la poésie latine avait brillé à Poitiers avec Fortunat; l'aurore de
+la littérature moderne y parut au douzième siècle; Guillaume VII est le
+premier troubadour. Ce Guillaume, excommunié pour avoir enlevé la
+vicomtesse de Châtellerault, conduisit, dit-on, cent mille hommes à la
+terre sainte[27], mais il emmena aussi la foule de ses maîtresses.[28]
+C'est de lui qu'un vieil auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon
+chevalier d'armes, et courut longtemps le monde pour tromper les dames.»
+Le Poitou semble avoir été alors un pays de libertins spirituels et de
+libres penseurs. Gilbert de la Porée, né à Poitiers, et évoque de cette
+ville, collègue d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même
+hardiesse, fut comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme
+lui, mais ne se releva pas comme le logicien breton. La philosophie
+poitevine naît et meurt avec Gilbert.
+
+[Footnote 27: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]
+
+[Footnote 28: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous»; le comte
+lui répondit: «Quand tu te peigneras.» L'évêque était chauve.]
+
+La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle
+avait commencé au neuvième siècle par la lutte que soutint contre
+Charles-le-Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de
+Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux
+fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse et Gérard de
+Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
+et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de
+ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
+populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
+Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
+tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
+s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur
+l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
+ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes
+brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec
+l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies
+domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de
+Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne
+fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait
+cachée.
+
+Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent
+jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
+lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans leur
+vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par les
+Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à l'Angleterre.
+Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et de la plaine se
+laissa aller au mouvement général de la France. Fontenay fournit de
+grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du
+Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemart, Meilleraye,
+Mauléon). Le plus grand politique et l'écrivain le plus populaire de la
+France appartiennent au Poitou oriental: Richelieu et Voltaire; ce
+dernier, né à Paris, était d'une famille de Parthenay[29].
+
+[Footnote 29: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
+ville, au village de Saint-Loup.]
+
+Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres verse
+ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et La Rochelle. Les
+deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont fort isolées de la
+France. La seconde, petite Hollande[30], répandue en marais, en canaux,
+ne regarde que l'Océan, que La Rochelle. La _ville blanche_[31] comme la
+ville noire, La Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement un asile
+ouvert par l'Église aux juifs, aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le
+pape protégea l'une comme l'autre[32] contre les seigneurs. Elles
+grandirent affranchies de dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers,
+sortis de cette populace sans nom, exploitèrent les mers comme
+marchands, comme pirates; d'autres exploitèrent la cour et mirent au
+service des rois leur génie démocratique, leur haine des grands. Sans
+remonter jusqu'au serf Leudaste, de l'île de Rhé, dont Grégoire de Tours
+nous a conservé la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal
+de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier
+sous Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se
+servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.
+
+[Footnote 30: _App. 10._]
+
+[Footnote 31: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à La Rochelle, à
+cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]
+
+[Footnote 32: _App. 11._]
+
+La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût été
+le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux sièges contre Charles IX
+et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, et ce
+poignard que le maire avait déposé sur la table de l'Hôtel de Ville,
+pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils cédassent
+pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause protestante et son
+propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; on distingue encore à
+la marée basse les restes de l'immense digue. Isolée de la mer, la ville
+amphibie ne fit plus que languir. Pour mieux la museler, Rochefort fut
+fondé par Louis XIV à deux pas de La Rochelle, le port du roi à côté du
+port du peuple.
+
+Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans
+l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle
+s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre
+nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
+vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre
+terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze rivières,
+et pas une navigable[33] pays perdu dans ses haies et ses bois, n'était,
+quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus royaliste que bien
+d'autres provinces frontières, mais elle tenait à ses habitudes.
+L'ancienne monarchie, dans son imparfaite centralisation, les avait peu
+troublées; la Révolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup à
+l'unité nationale; brusque et violente, portant partout une lumière
+subite, elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvèrent
+des héros. On sait que le voiturier Cathelineau pétrissait son pain
+quand il entendit la proclamation républicaine; il essuya tout
+simplement ses bras et prit son fusil[34]. Chacun en fit autant et l'on
+marcha droit aux _bleus_. Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois,
+dans les ténèbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en
+corps de peuple et en plaine. Ils étaient près de cent mille au siège
+de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du
+_border_ écossais, celle de Vendée une iliade.
+
+[Footnote 33: _App. 12._]
+
+[Footnote 34: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable
+cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300.000 hommes
+décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service militaire,
+qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent
+pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un seul
+volontaire.]
+
+En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
+ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
+Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
+salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,
+froid, pluvieux[35], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
+granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de
+châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide et
+gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre
+l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le caractère
+remuant et spirituel des Méridionaux y est déjà frappant. Les noms des
+Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et
+surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se
+sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Ce drôle
+de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.
+
+[Footnote 35: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]
+
+Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et
+celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,
+dominée à l'ouest par la masse du Mont-Dore qui s'élève entre le Pic ou
+Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui
+paré presque partout d'une forte et rude végétation[36]. Le noyer
+pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce[37]. Les feux
+intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume
+encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne rappellent la Solfatare et
+la Grotte du Chien. Villes noires, bâties de lave (Clermont,
+Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez
+les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore, au bruit
+monotone des cascades, soit que, de l'île basaltique où repose Clermont,
+vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme,
+ce joli _dé à coudre_ de sept cents toises, voilé, dévoilé tour à tour
+par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester.
+C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel et
+contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes
+animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional,
+où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population
+reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une
+chaude et lourde atmosphère[38]. Chargée, comme les Limousins, de je ne
+sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race
+méridionale[39] grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie,
+sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer[40], comme l'herbe
+rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces,
+leurs pierreries communes[41], leurs fruits communs qui descendent
+l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est
+celle qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge.
+Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent, les terres
+fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi qui
+égratigne à peine le sol[42]. Ils ont beau émigrer tous les ans des
+montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.
+
+[Footnote 36: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
+communs et grossiers, abondants il est vrai.]
+
+[Footnote 37: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
+épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très fertile.]
+
+[Footnote 38: _App. 13._]
+
+[Footnote 39: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude
+jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants
+espagnols. (De Pradt.)]
+
+[Footnote 40: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit
+à la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais
+renouvelés.]
+
+[Footnote 41: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
+pierreries grossières de l'Auvergne.]
+
+[Footnote 42: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que
+l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
+tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur
+Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre,
+et calomniait sa fertilité.]
+
+Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une
+sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'âge
+n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure,
+les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et
+tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au
+besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour la féodalité,
+ami et en même temps ennemi du moyen âge[43].
+
+[Footnote 43: 1833.]
+
+Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans
+d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans
+l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[44], ces logiciens du
+parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le
+pape: le chancelier de l'Hospital; les Arnauld; le sévère Domat,
+Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
+christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du dix-septième siècle
+qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme
+souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de
+l'ancienne foi.
+
+[Footnote 44: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
+et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hospital, d'Aigueperse; Anne
+Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris,
+au seizième siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]
+
+Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette
+province en marque le coin d'un accident bien rude[45]. Elle n'est
+elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau de
+houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille y brûle en plusieurs
+lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de
+volcanique[46]. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la
+variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices,
+tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à
+l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se
+revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de
+trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan
+d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans
+l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux
+têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile
+vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les
+montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le
+mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À midi,
+un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un
+trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous
+voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie;
+pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de
+brique; la parole brusque, l'allure hardie et vive vous rappelleront
+aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont Français; le
+petit peuple est tout autre chose, peut-être Espagnol ou Maure. C'est
+ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes; sous nos rois,
+son Parlement lui a donné encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces
+légistes violents qui portèrent à Boniface VIII le soufflet de
+Philippe-le-Bel, s'en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques;
+ils en brûlèrent quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se
+prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le
+décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge[47]. Ils se
+glorifiaient d'avoir le capitule de Rome, et la cave aux morts[48] de
+Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitule de
+Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de
+fer, comme celles des flamines romains; et le sénat gascon avait écrit
+sur les murs de sa curie: _Videant consules ne quid respublica
+detrimenti capiat._[49]
+
+[Footnote 45: _App. 14._]
+
+[Footnote 46: La houille forme plus des deux tiers du sol de ce
+département.]
+
+[Footnote 47: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la
+Force.)]
+
+[Footnote 48: On y conservait des morts de cinq cents ans.]
+
+[Footnote 49: Millin.]
+
+Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là, ou à
+peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn et
+la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit tout.
+Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l'Auvergne y
+coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des Cévennes, le
+Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes
+plus ou moins brusques, par Rodez et Alby. Le Nord donne les rivières,
+le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l'Ariège; et la Garonne, déjà
+grosse du Gers et de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante,
+qu'au midi répète l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare
+à peu près le Languedoc de la Guyenne, ces deux contrées si différentes
+sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux
+Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit
+comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci,
+longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de
+coeur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre,
+vers l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde,
+y est deux fois plus large que la Tamise à Londres.
+
+Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut
+s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant
+attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que vous preniez par Nérac,
+triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de la
+côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des arbres à
+liège, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans autre
+compagnie que les troupeaux de moutons noirs [50] qui suivent leur
+éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la
+plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
+landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques
+du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux
+Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et
+de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des
+étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers,
+continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de
+notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur
+passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux
+plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome qu'il faut les voir
+marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils règnent; ils
+dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante
+compagnie de la _Mesta_, qui emploie de quarante à soixante mille
+bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l'Estramadure à la
+Navarre, à l'Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le nôtre, a
+lui-même l'aspect d'une de ses bêtes, avec sa peau de mouton sur le dos,
+et aux jambes son _abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec
+des cordes.
+
+[Footnote 50: _App. 15._]
+
+La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa
+grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics
+et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux
+deux bouts[51].Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et
+fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l'année.
+Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français,
+les Basques à l'ouest, à l'est les Catalans et Roussillonnais[52], sont
+les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers
+irritables et capricieux, las de l'éternel passage des nations, ils
+ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre
+Roncevaux et la Seu d'Urgel.
+
+[Footnote 51: Le mot basque _murua_ signifie muraille et Pyrénées. (W.
+de Humboldt.)]
+
+[Footnote 52: A. Young, I. «Le Roussillon est vraiment une partie de
+l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les
+villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. Les
+pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.»--La partie centrale des
+Pyrénées, le comté de Foix (Ariège), est toute française d'esprit et de
+langage; peu ou point de mots catalans.]
+
+Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer
+les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, qu'ils
+racontent cette histoire anté-historique. Ils y étaient, eux, et moi je
+n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée
+géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des
+Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture
+d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve
+_Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies
+de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des
+Alpes[53]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours; des
+masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent
+la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal
+dont chaque gradin est un mont[54].
+
+[Footnote 53: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la
+verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de
+faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la
+jolie nuance appelée _vert d'eau_.--Dralet. «Les rivières des Pyrénées,
+dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme celles des
+Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»]
+
+[Footnote 54: _App. 16._]
+
+Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[55], mais
+seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux
+mers, ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le
+sublime[56]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces
+sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie[57];
+et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les
+objets[58]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies d'émeraude.
+Mais bientôt succède l'horreur sauvage des grandes montagnes, qui se
+cachent derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille.
+N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce
+triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et
+quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, les neiges
+permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d'un
+mont à l'autre; enfin, le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel.
+Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des _ponts de
+neige_, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade
+de l'ancien monde[59].
+
+[Footnote 55: On sait que le grand poète des Pyrénées, M. Ramond, a
+cherché le Mont-Perdu pendant dix ans.--Quelques-uns, dit-il,
+assuraient, que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime
+du Mont-Perdu qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept
+degrés.»--Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées
+françaises, comme le Vignemale est la plus haute des Pyrénées
+espagnoles.]
+
+[Footnote 56: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la
+_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira près
+de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est beau!»]
+
+[Footnote 57: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la
+décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
+entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
+sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outre-passer sans en
+perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; et
+s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en sauve un
+peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une vision, ou celui
+qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.»]
+
+[Footnote 58: Laboulinière.]
+
+[Footnote 59: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur.
+(Dralet.)]
+
+Ici finit la France. Le _por_ de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce
+passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le
+père[60], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique
+plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre
+choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette
+embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
+deux coups de sa durandal. C'est le symbole du combat éternel de la
+France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de
+l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux
+versants: combien le nôtre a l'avantage[61]! Le versant espagnol, exposé
+au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage; le français, en
+pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à
+l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit
+de nos boeufs[62]. Ce pays de vins et de pâturages est obligé d'acheter
+nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et
+l'indigence; ici, la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse
+et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et
+leurs âpres sentiers[63], ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux
+de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres,
+dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas
+que nous insultions à vos misères!
+
+[Footnote 60: Ibid.]
+
+[Footnote 61: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne, à
+l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui
+de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]
+
+[Footnote 62: _App. 17._]
+
+[Footnote 63: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une
+ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau
+monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez
+tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et
+la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de
+ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays sauvage,
+désert et pauvre.»]
+
+Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c'est
+aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix mille
+âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là, vous trouverez souvent à
+la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du
+Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau
+rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[64]. Le voiturier basque y
+viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois chevaux; il porte le
+berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le
+Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si
+prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure
+rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa
+maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au
+Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Écosse ou d'Irlande qu'il
+faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident, immuable au
+coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui:
+Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités
+lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux: «Savez-vous que nous
+datons de mille ans?--Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus.»
+
+[Footnote 64: _App. 18._]
+
+Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour
+souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au neuvième siècle,
+elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa
+tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturies et Léon, Aragon,
+Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
+Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu
+à peu. Leur dernier roi, Sanche-l'_Enfermé_, qui mourut d'un cancer, est
+le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en effet dans ses
+montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par les
+progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora même les
+musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche
+anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de
+Champagne; c'est Roland brisant sa durandal pour la soustraire à
+l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
+de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret,
+aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais, par
+un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non
+seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée
+l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri IV:
+_Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut manquer.»
+Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C'est une belle
+expression des origines primitives de la population française comme de
+la dynastie.
+
+Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
+Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au
+centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout
+cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y a disparu;
+le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des _Maures_,
+ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y figurent, d'une
+manière toute significative, le monde qui s'en va. La montagne
+elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans son
+existence. Les cimes décharnées qui la couronnent témoignent de sa
+caducité[65]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages;
+et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui
+couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les
+terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas
+avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, exfolié par le chaud, par le
+froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches.
+Au lieu d'un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné: le
+laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne rien lui-même. Les eaux qui
+filtraient doucement dans la vallée, à travers le gazon et les forêts, y
+tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines
+qu'il a faites. Quantités de hameaux ont quitté les hautes vallées faute
+de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres
+dévastations[66].
+
+[Footnote 65: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le
+chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
+ans, selon Buffon.]
+
+[Footnote 66: _App. 19._]
+
+Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous
+les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains
+communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus
+tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le
+progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la
+population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils
+escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles,
+cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés
+aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de
+sabots[67]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans nombre,
+s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, les
+jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre surtout, la bête de
+celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun,
+animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la
+Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de
+combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient plus le
+dixième de leur nombre en l'an X[68]. Il n'a pu arrêter pourtant cette
+guerre contre la nature.
+
+[Footnote 67: Dralet.]
+
+[Footnote 68: Id.]
+
+Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de
+ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand-de-Comminges
+et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre
+petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis
+noires, ses romances catalanes, si douces à recueillir le soir de la
+bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc,
+suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, au chant monotone de la
+cigale. Là, point de rivières navigables; le canal des deux mers n'a pas
+suffi pour y suppléer; mais force étangs salés, des terres salées aussi,
+où ne croît que le salicor[69]; d'innombrables sources thermales, du
+bitume et du baume, c'est une autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins
+des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n'avaient
+pas même à regretter la lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples
+récents à Carcassonne[70].
+
+[Footnote 69: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
+glaces de Venise.]
+
+[Footnote 70: Trouvé.]
+
+C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un autel,
+le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes
+ne guérissent guère à Narbonne[71]. La plupart de ces villes sombres,
+dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines
+insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[72], à côté de son cratère.
+Montpellier, héritière de feu Maguelone, dont les ruines sont à côté;
+Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes
+même, a près d'elle et sous elle une terre malsaine, couverte de fleurs,
+tout aromatique et comme profondément médicamentée; ville de médecine,
+de parfums et de vert-de-gris[73].
+
+[Footnote 71: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la
+tête à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en
+Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent
+d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le vent
+d'Afrique, lourd et putréfiant. _App. 20._]
+
+[Footnote 72: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs._ Elle
+est bâtie de laves. Lodève est noire aussi.]
+
+[Footnote 73: Montpellier est célèbre par ses distilleries et
+parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de
+Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois
+Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
+de Montpellier y étaient seules propres.]
+
+C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout
+les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
+Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs
+de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[74].
+L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de
+créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce
+sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont
+enfoncé la plus profonde trace: leur Maison carrée, leur triple pont du
+Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands
+vaisseaux[75].
+
+[Footnote 74: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et
+couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les
+inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-relief près des
+portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de
+têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
+près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut
+lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs
+d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant
+d'un théâtre.]
+
+[Footnote 75: Le canal était large de cent pas, long de deux mille et
+profond de trente.]
+
+Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
+C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
+Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre sans
+seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La
+féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme
+auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de
+Monfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
+féodale, gouvernée par la coutume de Paris, n'a fait que préparer
+l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique.
+Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique
+que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
+d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous la
+forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de
+Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont
+toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le
+plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle,
+est de Carlat. De Limoux, les Chénier[76], les frères rivaux, non
+pourtant, comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre
+d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette population la
+vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le
+Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le
+noeud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions.
+Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du treizième siècle.
+Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une
+haine traditionnelle qui, il est vrai, tient de moins en moins à la
+religion: ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si
+pauvres et si rudes; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec
+la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de
+rage envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.
+
+[Footnote 76: _App. 21._]
+
+Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la
+légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la
+Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même
+différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
+Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
+conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et
+l'incrédulité aussi. La Guyenne, au contraire, le pays de Montaigne et
+de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme le
+plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis
+en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et
+très gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri
+IV: _Paris vaut bien une messe_; ou, comme il écrivait à Gabrielle, au
+moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut périlleux!_[77] Ces
+hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs
+s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par
+donner des rois à la France.
+
+[Footnote 77: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire
+trois fois. (_Tout boun Gascoun qués pot réprenqué très coqs._)]
+
+Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le
+génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples
+d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, plus
+éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par
+l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des fleuves ou
+torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l'Hérault),
+les provinces de Languedoc et de Provence forment à elles deux notre
+littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses étangs,
+ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système complet,
+un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes: c'est lui qui
+verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. La Provence est adossée
+aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses grandes
+rivières; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts vers le
+Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, sont ses
+belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence toute la vie est
+au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins favorable,
+tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne,
+Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports[78]. Aussi
+l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands
+événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le
+Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette
+Marseille et Toulon; elle semble élancée aux courses maritimes, aux
+croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.
+
+[Footnote 78: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis, et
+de Louis XIV.]
+
+La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les
+chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés
+aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi[79].
+Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur ont bâti des
+ponts[80] et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et belles
+filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, ont pris par la
+main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré mal gré, mené la
+farandole[81]. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait en
+Provence des villes grecques, mauresques, italiennes. Ils ont préféré
+les figues fiévreuses de Fréjus[82] à celles d'Ionie ou de Tusculum,
+combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes rapides, exigé le
+raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.
+
+[Footnote 79: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois
+d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes,
+comme depuis Avignon et Beaucaire.]
+
+[Footnote 80: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de
+construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet eut
+porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda l'ordre
+des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du pont du
+Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.]
+
+[Footnote 81: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue
+Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms et les
+rapports de plusieurs de ces danses avec le _bolero_, doivent faire
+présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en France.]
+
+[Footnote 82: _App. 22._]
+
+Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler de
+ses marais pontins, et du val d'Olioulles, et de la vivacité de tigre du
+paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres
+du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste
+sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent
+mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'emmailloter du manteau
+espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de
+fêtes, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure
+l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent
+aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des
+fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le suit
+voguant à grande eau, et s'ajoutant à la terre du voisin. Nature
+capricieuse, passionnée, colère et charmante.
+
+Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est
+celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût
+qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la
+colère[83], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
+tourbillonnants. Le monstre, c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de
+tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines
+fêtes[84]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. La
+fête n'est pas belle s'il n'y a pas au moins un bras cassé.
+
+[Footnote 83: _App. 23._]
+
+[Footnote 84: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre
+enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui jette.]
+
+Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
+contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux
+pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de chariots
+est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les taureaux
+qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le jeune
+animal, et, pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge à une
+dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête écumante.
+
+Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non
+sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la moresque,
+les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à treize, la danse
+des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins de Gap; ou bien, à
+Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des Sarrasins[85]. Pays de
+militaires, des Agricola, des Baux, des Crillon; pays des marins
+intrépides; c'est une rude école que ce golfe de Lion. Citons le bailli
+de Suffren, et ce renégat qui mourut capitan-pacha en 1706; nommons le
+mousse Paul (il ne s'est jamais connu d'autre nom); né sur mer, d'une
+blanchisseuse, dans une barque battue par la tempête, il devint amiral
+et donna sur son bord une fête à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas
+pour cela ses vieux camarades, et voulut être enterré avec les pauvres,
+auxquels il laissa tout son bien.
+
+[Footnote 85: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval
+Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.]
+
+Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, au
+milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les campagnes
+même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la la France.
+Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des
+Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le
+lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres,
+intelligentes.
+
+Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature,
+dans la philosophie. La grande réclamation du Breton Pélage en faveur de
+la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par Faustus,
+par Cassien, par cette noble école de Lérins, la gloire du cinquième
+siècle. Quand le Breton Descartes affranchit la philosophie de
+l'influence théologique, le Provençal Gassendi tenta la même révolution
+au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de Saint-Malo,
+Maupertuis et La Mettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, avec un athée
+provençal (d'Argens).
+
+Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi, au douzième et au
+treizième siècle, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout
+ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée.
+C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés (au moins pour
+la parole), et quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont
+donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les
+rhétheurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse,
+démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence
+méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force
+du Rhône.
+
+Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien
+vaincu l'Italie au treizième siècle. Comment est-il si terne maintenant,
+en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes
+malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[86], je ne vois
+partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
+l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de
+Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
+l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[87], qui lui
+donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je trouve
+une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au sérieux,
+et qui pourtant en conserve la trace[88]. Un pays traversé par tous les
+peuples, aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais non, il s'est
+obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient,
+comme l'Italie, à l'antiquité.
+
+[Footnote 86: _App. 24._]
+
+[Footnote 87: Dans ses jolies danses moresques, dans les _romérages_ de
+ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches à
+certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. _App. 25._]
+
+[Footnote 88: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade
+dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. _App. 26._]
+
+Franchissez les tristes embouchures du Rhône obstruées et marécageuses,
+comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville d'Arles. La vieille
+métropole du christianisme dans nos contrées méridionales, avait cent
+mille âmes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd'hui; elle
+n'est riche que de morts et de sépulcres[89]. Elle a été longtemps le
+tombeau commun, la nécropole des Gaules. C'était un bonheur souhaité de
+pouvoir reposer dans ses champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au
+douzième siècle, dit-on, les habitants des deux rives mettaient, avec
+une pièce d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix, qu'on
+abandonnait au fleuve; ils étaient fidèlement recueillis. Cependant
+cette ville a toujours décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la
+primatie des Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale,
+a passé rapide et obscur; ses grandes familles se sont éteintes.
+
+[Footnote 89:
+
+ Si come ad Arli, ove 'l Rodano stagna,
+ Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.
+
+ DANTE, Inferno, c. IX.]
+
+Quand de la côte et des pâturages d'Arles on monte aux collines
+d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique la
+ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes villes
+qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des colonies
+étrangères; la partie vraiment provençale était la moins puissante. Les
+comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les Catalans de la
+côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, qui avaient jadis
+délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, Sisteron, c'est-à-dire
+l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États du Midi, jusqu'à ce que
+vinrent les Français qui renversèrent Toulouse, rejetèrent les Catalans
+en Espagne, unirent les Provençaux, et les menèrent à la conquête de
+Naples. Ce fut la fin des destinées de la Provence. Elle s'endormit avec
+Naples sous un même maître. Rome prêta son pape à Avignon; les richesses
+et les scandales abondèrent. La religion était bien malade dans ces
+contrées, surtout depuis les Albigeois; elle fut tuée par la présence
+des papes. En même temps s'affaiblissaient et venaient à rien les
+vieilles libertés des municipes du Midi. La liberté romaine et la
+religion romaine, la république et le christianisme, l'antiquité et le
+moyen âge, s'y éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de
+cette décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure
+que Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi
+fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait
+chaque jour[90].
+
+[Footnote 90: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
+poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a perdu
+Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable où le
+pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une ombre:
+
+«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les voilà,
+les douces collines où naquit la belle lumière, qui, tant que le ciel le
+permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant les gonfle
+de pleurs.
+
+«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe, est veuve, et troubles
+sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid où
+j'aurais voulu vivre et mourir!
+
+«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui ont
+consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues.
+
+«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes
+feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»
+
+ Sonnet CCLXXIX.]
+
+La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, me
+semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus d'élan
+que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt bornée par
+le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y arrive pas.
+Les pâturages font place aux sèches collines, parées tristement de myrte
+et de lavande, parfumées et stériles.
+
+La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de
+Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,
+d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la Provence,
+au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme Pétrarque
+au moment de quitter ces belles contrées.
+
+Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, aux
+chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du Berry
+et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, isolées
+par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer l'unité de
+la France. Il y faut des éléments plus liants, plus dociles; il faut des
+hommes plus disciplinaires, plus capables de former un noyau compact,
+pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et de mer,
+aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est pas trop pour cela des
+populations serrées du centre, des bataillons normands, picards, des
+massives et profondes légions de la Lorraine et de l'Alsace.
+
+Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné
+appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la
+latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de
+pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est.
+D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis
+le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la Lorraine,
+attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à
+l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de résistance et
+d'opposition signale ces provinces. Cela peut être incommode au dedans,
+mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles donnent aussi à la
+science des esprits sévères et analytiques: Mably et Condillac son
+frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mère; de
+Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le grand
+anatomiste[91].
+
+[Footnote 91: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de
+Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le
+grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des plus
+distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles Nodier,
+Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le caractère de son
+génie fut modifié par une éducation allemande.]
+
+Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste
+raisonneurs et intéressés[92], c'est la guerre. Qu'on parle de passer
+les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au
+Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la
+frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable
+usage de se faire tuer pour le pays[93]. Et les femmes s'en mêlent
+souvent comme les hommes[94]. Elles ont dans toute cette zone du
+Dauphiné aux Ardennes un courage, une grâce d'amazones, que vous
+chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées
+dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles
+vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves,
+filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est
+que souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les leurs,
+fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce n'est pas
+seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une femme: en
+Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La
+Tour-du-Pin.--La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le
+génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une
+irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de
+d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,
+finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays
+avec Mélusine et la fée de Sassenage.
+
+[Footnote 92: _App. 27._]
+
+[Footnote 93: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq
+mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers et
+militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.]
+
+[Footnote 94: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante
+armure des princesses de la maison de Bouillon.]
+
+Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche
+simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers
+les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[95], la même
+bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment
+les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[96]. Sur ces
+pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où siffle le
+vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon coeur et le
+bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par les communes
+suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour les veuves, et
+pour elles d'abord[97]. De là partent des émigrations annuelles. Mais
+ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs d'eau, des rouliers,
+des ramoneurs, comme dans le Limousin, l'Auvergne, le Jura, la Savoie;
+ce sont surtout des instituteurs ambulants[98] qui descendent tous les
+hivers des montagnes de Gap et d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont
+par Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre côté du Rhône. Les familles
+les reçoivent volontiers; ils enseignent les enfants et aident au
+ménage. Dans les plaines du Dauphiné, le paysan, moins bon et moins
+modeste, est souvent bel esprit: il fait des vers, et des vers
+satiriques.
+
+[Footnote 95: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales,
+tiennent en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le
+vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux ou
+trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les
+domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le
+_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de
+farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on
+célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve en
+Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]
+
+[Footnote 96: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de
+toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées on croit qu'il
+existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde l'entrée
+avec une faulx.]
+
+[Footnote 97: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de
+bétail, etc., on se cotise pour la réparer.]
+
+[Footnote 98: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents
+instituteurs. (Peuchet.)]
+
+Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la
+France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[99], eurent
+intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent moins des
+arrière-vassaux que des petits nobles à peu près indépendants[100]. La
+propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée à l'infini. Aussi la
+Révolution française n'a point été sanglante à Grenoble; elle y était
+faite d'avance[101]. La propriété est divisée au point que telle maison
+a dix propriétaires, chacun d'eux possédant et habitant une
+chambre[102]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la choisit
+pour sa première station en revenant de l'île d'Elbe[103]; il voulait
+alors relever l'empire par la république.
+
+[Footnote 99: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse
+dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilshommes_. C'est le pays
+de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous Henri IV.
+Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de Terrail_,
+comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près de la vallée
+du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée Chevallereuse_.]
+
+[Footnote 100: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et
+baisant le dos de la main du seigneur, l'homme du peuple, aussi à
+genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De même
+à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à genoux.]
+
+[Footnote 101: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec
+un courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le
+cardeur de laine Michel Lando, dans l'insurrection des Ciompi.]
+
+[Footnote 102: Perrin Dulac. (Grenoble.)]
+
+[Footnote 103: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,
+qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.]
+
+À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout le
+Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait dit,
+de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; ou
+plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque s'étant
+trouvé, au moins jusqu'au neuvième siècle, de nom ou de fait, le
+véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du
+Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avènement des comtes
+d'Albon comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, «avait toujours
+été un franc-aleu de l'évêque». C'est aussi par des conquêtes sur les
+évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die et de Valence. Ces
+barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, tantôt sur les mécréants
+du Languedoc[104].
+
+[Footnote 104: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
+seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille
+calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
+Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut
+Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en
+1559; il est enterré à Westminster.]
+
+Besançon[105], comme Grenoble, est encore une république
+ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble
+chapitre[106]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre
+l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille du
+Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis les
+replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[107]. Cependant
+Frédéric-Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle.
+Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la pauvre
+Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie de ces
+contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord, des chapelets
+pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont libres, ils
+couvrent les routes de la France de rouliers et de colporteurs.
+
+[Footnote 105: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À
+Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, la
+devise de Philippe-le-Bon: _Autre n'auray._ Plusieurs monuments de Dijon
+portaient celle de Philippe-le-Hardi: _Moult me tarde._--À Besançon
+naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort
+en 1564.]
+
+[Footnote 106: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché
+en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur
+trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
+quartiers, huit de chaque côté.]
+
+[Footnote 107: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France.
+On compte trente forêts sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup
+de fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,
+peu de moutons; mauvaises laines.]
+
+Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liège, comme Lyon; elle
+avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
+Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes
+ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[108], placées en triangle,
+formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les
+juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le
+_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de
+barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en
+Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de l'Alsace,
+ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient d'autant mieux
+la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des monuments
+carlovingiens[109], avec ses douze grandes maisons, ses cent vingt
+pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où Charlemagne et son
+fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où l'on portait l'épée
+devant l'abbesse[110], la Lorraine offrait une miniature de l'empire
+germanique. L'Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France,
+partout se trouvait la frontière. Là aussi se forma, et dans les vallées
+de la Meuse et de la Moselle, et dans les forêts des Vosges, une
+population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine,
+vivait sur le commun, sur le noble et le prêtre, qui les prenaient tour
+à tour à leur service. Metz était leur ville, à tous ceux qui n'en
+avaient pas, ville mixte s'il en fut jamais. On a essayé en vain de
+rédiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel.
+
+[Footnote 108: _App. 28._]
+
+[Footnote 109: On voyait à Metz le tombeau de Louis-le-Débonnaire et
+l'original des Annales de Metz, mss. de 894.--Les abeilles, dont il est
+si souvent question dans les Capitulaires, donnaient à Metz son hydromel
+si vanté.]
+
+[Footnote 110: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux
+cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou
+_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères et
+mères nobles. _App. 29._]
+
+La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je
+'m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
+germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos qui
+fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de
+Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en
+aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[111] vers la rouge
+cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à l'Océan; ou
+peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux
+empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de
+pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse qui passa trois cents
+ans à écouter l'oiseau de la forêt[112].
+
+[Footnote 111: _App. 30._]
+
+[Footnote 112: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par
+l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de
+cette femme qui, sous Louis-le-Débonnaire, entendit l'orgue pour la
+première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes
+allemandes, la musique donne la vie et la mort.]
+
+Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au combat
+des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore dans les
+Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse héroïque et de
+la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure dans celle de
+l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, Renard?), d'où
+viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la
+grande légende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des poèmes
+populaires: un épicier de Troyes a donné au quinzième siècle le dernier
+de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans la Lorraine eut des ducs
+alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et qui, au dernier
+siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent presque toujours en
+guerre avec l'évêque et la république de Metz[113], avec la Champagne,
+avec la France; mais l'un d'eux ayant épousé, en 1255, une fille du
+comte de Champagne, devenus Français par leur mère, ils secondèrent
+vivement la France contre les Anglais, contre le parti anglais de
+Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous tuer ou prendre en combattant
+pour la France, à Courtray, à Cassel, à Crécy, à Auray. Une fille des
+frontières de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne, Jeanne d'Arc,
+fit davantage: elle releva la moralité nationale; en elle apparut, pour
+la première fois, la grande image du peuple, sous une forme virginale et
+pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la France. Le duc
+même, qui avait un instant méconnu le roi et lié les pennons royaux à la
+queue de son cheval, maria pourtant sa fille à un prince du sang, au
+comte de Bar, René d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné
+dans les Guise des chefs au parti catholique contre les calvinistes
+alliés de l'Angleterre et de la Hollande.
+
+[Footnote 113: À Metz, naquirent le maréchal Fabert, Custines, et cet
+audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa
+s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.]
+
+En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
+d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et
+Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places
+fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les couvre
+ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour masquer la
+défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La grande forêt
+d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous côtés, plus vaste
+qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des bourgs, des pâturages;
+vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne sont là que des clairières.
+Les bois recommencent toujours; toujours les petits chênes, humble et
+monotone océan végétal, dont vous apercevez de temps à autre, du sommet
+de quelque colline, les uniformes ondulations. La forêt était bien plus
+continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre,
+de l'Allemagne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à
+Notre-Dame-de-Liesse. Bien des histoires se sont passées sous ces
+ombrages; ces chênes tout chargés de gui, ils en savent long, s'ils
+voulaient raconter. Depuis les mystères des druides jusqu'aux guerres du
+Sanglier des Ardennes, au quinzième siècle; depuis le cerf miraculeux
+dont l'apparition convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et
+son amant. Ils dormaient, sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les
+surprit; mais il les vit si beaux, si sages, avec la large épée qui les
+séparait, qu'il se retira discrètement.
+
+Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait
+encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
+rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
+l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
+Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux
+Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant son
+travail, tient sur les genoux le précieux volume de la Bibliothèque
+bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la veillée[114].
+
+[Footnote 114: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à
+Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait humblement
+chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs énormes pour bâtir la
+sainte église de Cologne.]
+
+Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la
+Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au
+vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et
+blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est
+finie. Les bois commencent; avec les bois, les pâturages et les petits
+moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile fait
+place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille
+de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout cela n'égaye
+pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose d'intelligent,
+de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée à vives arêtes.
+Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la
+petite Genève de Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est
+pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à penser. L'habitant est
+sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui
+sentent qu'ils valent mieux que leur fortune.
+
+ * * * * *
+
+Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté,
+Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et
+plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du
+Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie
+inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci
+n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le
+choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à
+loisir la fleur délicate de la civilisation.
+
+D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, avec
+son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les
+fleuves[115]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été
+toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple
+druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent l'autel
+d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le vaincu
+était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son discours avec
+sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le
+vieil usage celtique et germanique. On montre au pont de Saint-Nizier
+l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les taureaux.
+
+[Footnote 115: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer,
+séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive gauche
+de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon
+relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
+Saint-Irénée.]
+
+La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour
+l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités
+nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une
+autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
+de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la
+montagne des pèlerins. Lyon fut le siège de l'administration romaine,
+puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
+Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les
+terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette
+grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et
+se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople
+concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
+Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terre, rien
+que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante.
+L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des
+inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_, habitant
+de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de
+papier_[116]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers
+et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la
+pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
+poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
+meistersaengers de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
+forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent
+dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
+soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs noirs ateliers
+des idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon,
+l'inspiration poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une
+jeune marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique,
+écrivit, comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de
+tristesse et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de
+Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un
+caractère lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_
+([Grec: Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les
+derniers temps, saint Martin, l'_homme du désir_, établit son
+école[117]. Ballanche y est né[118]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean
+Gerson, voulut y mourir[119].
+
+[Footnote 116: Millin.]
+
+[Footnote 117: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
+encore, on chantait l'office à Lyon sans orgues, livres, ni instruments
+comme au premier âge du christianisme.]
+
+[Footnote 118: Ainsi que Ampère, De Gerando, Camille Jordan, de
+Senancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.]
+
+[Footnote 119: En 1429.--Saint Rémi de Lyon soutint contre Jean Scot le
+parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon que
+fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous Louis
+XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze couvents.]
+
+C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme
+ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme
+aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le coeur de
+l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés grossières
+sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire aussi de
+l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation intérieure de
+l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le
+tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il vivait, se
+créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de doux songes
+et de visions; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se
+donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes
+les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs,
+comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou
+pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux
+premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante
+fraternité; et cette union des cours ne tenait pas uniquement à la
+communauté des opinions religieuses. Longtemps après les Vaudois, nous
+trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et
+mettent en commun leur fortune et leur vie[120].
+
+[Footnote 120: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs
+s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]
+
+Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de
+la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre du
+Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. D'autre
+part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne voulant point
+reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville impériale. Malgré sa
+belle situation sur deux fleuves, entre tant de provinces, elle ne
+pouvait s'étendre. Elle avait derrière les deux Bourgognes, c'est-à-dire
+la féodalité française, et celle de l'Empire; devant, les Cévennes, et
+ses envieuses, Vienne et Grenoble.
+
+En remontant de Lyon au nord, vous avez à choisir entre Chalon et
+Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière
+ville[121], Autun, la vieille cité druidique[122], avait jeté Lyon au
+confluent du Rhône et et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle
+celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et
+Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La
+fille, assise sur la grande route des peuples, belle, aimable et facile,
+a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est restée
+seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses forêts
+mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui amena les
+Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever Lyon contre
+elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour s'appeler
+Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa divinité[123], et
+se fit de plus en plus romaine. Elle déchut toujours; toutes les grandes
+guerres des Gaules se décidèrent autour d'elle et contre elle. Elle ne
+garda pas même ses fameuses écoles. Ce qu'elle garda, ce fut son génie
+austère. Jusqu'aux temps modernes, elle a donné des hommes d'État, des
+légistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant
+d'autres. Cet esprit sévère s'étend loin à l'ouest et au nord. De
+Vézelay, Théodore de Bèze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.
+
+[Footnote 121: _App. 31._]
+
+[Footnote 122: Autun avait dans ses armes d'abord le serpent druidique,
+puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]
+
+[Footnote 123: _App. 32._]
+
+La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité
+bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable
+et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Chalon, puis tourner
+par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
+pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[124], où tout
+le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
+noëls[125]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
+plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Benigne à Dijon; près de
+Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Chalon. Telle était la
+splendeur de ces monastères, que Cluny reçut une fois le pape, le roi de
+France, et je ne sais combien de princes avec leur suite, sans que les
+moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du moins
+plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint Bernard;
+son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef d'ordre, en 1491,
+par trois mille deux cent cinquante-deux monastères. Ce sont les moines
+de Cîteaux qui, au commencement du treizième siècle, fondèrent les
+ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade des Albigeois,
+comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de Jérusalem. La
+Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse et solennelle
+éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de celle qui verse
+la Seine, de Dijon et de Montbar, que sont parties les voix les plus
+retentissantes de la France, celles de saint Bernard, de Bossuet et de
+Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la Bourgogne est remarquable
+sur d'autres points, avec plus de grâce au nord, plus d'éclat au midi.
+Vers Semur, madame de Chantal et sa petite-fille, madame de Sévigné; à
+Mâcon, Lamartine, le poète de l'âme religieuse et solitaire; à
+Charolles, Edgar Quinet, celui de l'histoire et de l'humanité[126].
+
+[Footnote 124: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. _App. 33._]
+
+[Footnote 125: Voy. le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de
+Dijon (né en 1640, mort en 1727.)]
+
+[Footnote 126: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à
+Charolles. _App. 34._]
+
+La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable de
+réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
+branches des Capets, ont donné, au douzième siècle, des souverains aux
+royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à tous
+les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, ni
+s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des Anglais. Le
+pauvre _roi de Bourges_[127], d'Orléans et de Reims, l'a emporté sur le
+grand duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d'abord
+soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des
+communes de Flandre.
+
+[Footnote 127: Charles VII.]
+
+Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
+Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
+démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait
+descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et
+l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit,
+le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore
+quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de Mâcon
+trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de la
+rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre
+n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses formes. La chair
+et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire.
+Citons seulement Crébillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque
+chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.
+
+C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne,
+de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Sans
+parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays est généralement
+plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont chétives; les
+minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières traînent leur
+eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune
+aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu sa frêle
+existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, au moins de
+pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture
+délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.
+
+De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est
+guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
+qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
+rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville autrefois
+de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville sucrée et tant
+soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons petits draps, petit
+vin admirable, des foires et des pèlerinages.
+
+Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales, ont été
+l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui consacrait
+l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti les forces de
+la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant put
+se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la quatrième
+génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant
+leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que _le
+ventre anoblit_[128]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas les
+enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. La
+noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin ils
+jetèrent la vaine honte, et se firent commerçants.
+
+[Footnote 128: _App. 35._]
+
+Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
+la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des
+Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de
+luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits
+Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les Médicis,
+trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de soie, de
+fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise était
+profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute
+l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton,
+des cuirs[129]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont
+originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à
+tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne grâce
+au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce
+tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer de la
+généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu
+commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt roi de
+Jérusalem, et tantôt de Navarre, il se trouvait fort bien de l'amitié de
+ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des seigneurs, et qu'ils
+le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l'insulte brutale du
+fromage mou que Robert d'Artois lui fit jeter au visage.
+
+[Footnote 129: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y
+bâtit Saint-Urbain, et fît représenter sur une tapisserie son père
+faisant des souliers.]
+
+Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques
+transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
+contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique
+de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, naïveté[130]
+dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des facétieux récits
+sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire mari, sur M. le
+curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en
+Flandre, s'étendit en longs poèmes, en belles histoires. La liste de nos
+poètes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et Guyot de Provins.
+Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes leurs gestes:
+Villehardouin, Joinville et le cardinal de Retz nous ont conté eux-mêmes
+les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de
+la Champagne. Pendant que le comte Thibault faisait peindre ses poésies
+sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses
+orientales, les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les
+histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus
+piquant pamphlet de la langue est dû en grande partie à des procureurs
+de Troyes[131]: c'est la _Satyre Ménippée_.
+
+[Footnote 130: L'ancien type du paysan du nord de la France est
+l'honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même,
+considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe
+dans un désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom
+de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé,
+quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean.--Ces
+mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux
+d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le plus
+communément portés par les domestiques, dans la vieille France
+aristocratique, étaient des noms de provinces: Lorrain, Picard, et
+surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
+disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y
+ait beaucoup de malice et d'ironie.]
+
+[Footnote 131: Passerat et Pithou, _App. 36._]
+
+Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne
+que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
+Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme a
+toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois
+degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi, l'éloquence et la
+rhétorique bourguignonne[132]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est
+le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines
+blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein de
+caprice[133] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la terre;
+c'est le fils du travail, de la société[134]. Là crut aussi cette _chose
+légère_[135], profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui
+retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.
+
+[Footnote 132: Sur la montagne de Langres, naquit Diderot. C'est la
+transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux
+caractères.]
+
+[Footnote 133: Cela doit s'entendre, non seulement du vin, mais de la
+vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses.
+Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents
+parfaitement semblables il n'y a souvent que celui du milieu qui donne
+de bon vin.]
+
+[Footnote 134: Une terre qui, semée de froment, occuperait cinq ou six
+ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes
+et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien le vin de
+Champagne exige de façons.]
+
+[Footnote 135: La Fontaine dit de lui-même:
+
+ Je suis chose légère, et vole à tout sujet,
+ Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet.
+ À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.
+ J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,
+ Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;
+ Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.
+
+«Le poète, dit Platon, est chose légère et sacrée.»]
+
+Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve
+des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse et la Seine avec la Marne
+son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de
+dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines
+dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France
+devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête basse en face
+de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes superbes, elle
+enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de magnifiques
+plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de
+Normandie[136].
+
+[Footnote 136: Du côté de Coutances particulièrement les figures et le
+paysage sont singulièrement anglais.]
+
+Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se
+ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et
+laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
+triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
+existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands
+qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où
+celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle?
+Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière?
+Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon une
+imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes
+eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange
+français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui
+a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes d'armes
+et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève acerbe est la
+même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de sapience_, conserve
+le grand monument de la fiscalité anglo-normande, l'échiquier de
+Guillaume-le-Conquérant. La Normandie n'a rien à envier, les bonnes
+traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des
+champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du
+Code civil[137].
+
+[Footnote 137: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président
+d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à quatre
+frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il est
+nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement séparées.»--Les
+Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, dit un auteur du
+onzième siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des
+orateurs...]
+
+Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour
+l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins
+avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie la
+conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture,
+industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire
+par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan va parfois au
+sublime: témoin tant d'héroïques marins[138], témoin le grand Corneille.
+Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie,
+quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. Le vieux poème de
+Rou paraît au douzième siècle avec Abailard; au dix-septième siècle,
+Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et
+féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse haut, mais
+tombe vite. Il tombe dans l'indigente correction de Malherbe, dans la
+sécheresse de Mézeray, dans les ingénieuses recherches de la Bruyère et
+de Fontenelle. Les héros mêmes du grand Corneille, toutes les fois
+qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d'insipides
+plaideurs, livrés aux subtilités d'une dialectique vaine et stérile.
+
+[Footnote 138: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les
+Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret,
+qu'ils en ont perdu la gloire.]
+
+Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et
+forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé;
+_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses
+campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et
+grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi,
+grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer
+l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un
+peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
+musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
+département du Nord.
+
+La force prolifique des Bolg d'Irlande se retrouve chez nos Belges de
+Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, dans
+ces vastes et sombres communes industrielles d'Ypres, de Gand, de
+Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. Il ne
+fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en sortaient à
+l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous
+forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. Contre de telles masses
+la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.
+
+Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros
+et grossiers qu'ils étaient[139], ils faisaient merveilleusement leurs
+affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
+l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel ne
+fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit mieux
+la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et
+la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter pour
+l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissart, et
+dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses empereurs-historiens de
+Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au
+moins en ce qui concerne les moeurs publiques.
+
+[Footnote 139: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une
+foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du
+_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville»; on lui donne un
+habit neuf aux grandes fêtes.]
+
+Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au
+nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère,
+plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature
+devient puissante[140]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à
+satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du
+dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec le
+fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture aussi
+prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture normande,
+aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille;
+mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit
+en courbes molles, en arrondissements voluptueux. La courbe tantôt
+s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde
+et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante tour d'Anvers s'élève
+doucement étagée, comme une gigantesque corbeille tressée des joncs de
+l'Escaut.
+
+[Footnote 140: _App. 37._]
+
+Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande,
+éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs
+ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.
+Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins
+coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la
+vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit
+en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de
+plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace
+pas le peuple de marbre des cités d'Italie[141]. Par-dessus ces églises,
+au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, l'honneur
+et la joie de la commune flamande. Le même air, joué d'heure en heure
+pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de
+générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés sur
+l'établi[142].
+
+[Footnote 141: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille
+statues et figurines.]
+
+[Footnote 142: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
+développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.]
+
+Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est
+pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de vives et
+vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et des sens.
+Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des hommes rouges
+et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement[143]. Il
+faut des supplices atroces, des martyrs indécents et horribles, des
+Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement belles. Au delà de
+l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les
+hautes digues de Hollande, commence la sombre et sérieuse peinture;
+Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme et Grotius[144].
+Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers, le rapide
+pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. Tous les mystères
+seront travestis[145] dans ses tableaux idolâtriques qui frissonnent
+encore de la fougue et de la brutalité du génie[146]. Cet homme
+terrible, sorti du sang slave[147], nourri dans l'emportement des
+Belges, né à Cologne, mais ennemi de l'idéalisme allemand, a jeté dans
+ses tableaux une apothéose effrénée de la nature.
+
+[Footnote 143: Voy. au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête
+Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.]
+
+[Footnote 144: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour
+la partie flamande Rubens, et pour la wallonne ou celtique Grétry. La
+spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les penseurs
+ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire l'apothéose du moi
+humain, et Spinoza, celle de la nature. Toutefois la philosophie propre
+à la Hollande, c'est une philosophie pratique qui s'applique aux
+rapports politiques des peuples: Grotius.]
+
+[Footnote 145: Son élève, Van Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne
+à genoux devant une hostie.]
+
+[Footnote 146: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à
+Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et
+officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux
+d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à Anvers
+la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et lui,
+derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au vent.
+Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est horrible
+de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le
+pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par dessous sa main, et
+rit au nez du spectateur. La copie de Van Dyck semble bien pâle à côté
+du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le Portement de
+Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. La Madeleine
+essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère qui débarbouille
+son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de saint Liévin, une
+scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la chair du martyr, et
+qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une pince, un autre tient
+dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. Au milieu de ses
+horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes carnations.--Le
+Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de peindre une foule
+de corps de femmes dans des attitudes passionnées; mais son
+chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps humains
+qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]
+
+[Footnote 147: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus
+impétueux en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de
+Pologne, Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande,
+Écosse, etc.]
+
+Cette frontière des races et des langues[148] européennes est un grand
+théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite,
+multiplient à étouffer, puis les batailles y pourvoient. Là se combat à
+jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du
+monde, qui eut lieu, dit-on, aux funérailles d'Attila, elle se
+renouvelle incessamment en Belgique, entre la France, l'Angleterre et
+l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C'est là le coin de
+l'Europe, le rendez-vous des guerres. Voilà pourquoi elles sont si
+grasses, ces plaines; le sang n'a pas le temps d'y sécher! Lutte
+terrible et variée! À nous les batailles de Bouvines, Roosebeck, Lens,
+Steinkerke, Denain, Fontenoy, Fleurus, Jemmapes; à eux, celles des
+Éperons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo[149]?
+
+[Footnote 148: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par
+le traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est
+significatif.--_App. 38._]
+
+[Footnote 149: La grande bataille des temps modernes s'est livrée
+précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas
+en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le monticule
+qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, celtique ou
+germanique.]
+
+Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à seul:
+vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous toute la
+gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo? Y a-t-il tant à
+s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière
+levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du
+baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée
+dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de
+miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?
+
+Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
+Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[150] et d'Anvers
+en ruines[151]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, Italie, Espagne,
+France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au couchant; le grand
+vaisseau européen semble flotter, la voile enflée du vent qui jadis
+souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à l'est, comme pour
+braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière terre du vieux
+continent est la terre héroïque, l'asile éternel des bannis, des hommes
+énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides
+poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par les barbares, Saxons
+proscrits par Charlemagne, Danois affamés, Normands avides, et
+l'industrialisme flamand persécuté, et le calvinisme vaincu, tous ont
+passé la mer, et pris pour patrie la grande île: _Arva, beata petamus
+arva, divites et insulas_... Ainsi l'Angleterre a engraissé de malheurs
+et grandi de ruines. Mais à mesure que tous ces proscrits, entassés dans
+cet étroit asile, se sont mis à se regarder, à mesure qu'ils ont
+remarqué les différences de races et de croyances qui les séparaient,
+qu'ils se sont vus Kymry, Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et
+le combat sont venus. Ç'a été comme ces combats bizarres dont on
+régalait Rome, ces combats d'animaux étonnés d'être ensemble:
+hippopotames et lions, tigres et crocodiles. Et quand les amphibies,
+dans leur cirque fermé de l'Océan, se sont assez longtemps mordus et
+déchirés, ils se sont jetés à la mer, ils ont mordu la France. Mais la
+guerre intérieure, croyez-le bien, n'est pas finie encore. La Bête
+triomphante a beau narguer le monde sur son trône des mers. Dans son
+amer sourire se mêle un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en
+puisse plus à tourner l'aigre et criante roue de Manchester, soit que le
+taureau de l'Irlande, qu'elle tient à terre, se retourne et mugisse.
+
+[Footnote 150: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la
+reine Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient
+plus que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de
+lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. Cherbourg
+n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, d'Ostende à
+Brest.]
+
+[Footnote 151: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur
+de l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Saint-Hélène, est une
+des grandes causes pour lesquelles je suis ici: la cession d'Anvers est
+un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de
+Chatillon.»]
+
+La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
+l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français
+sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais.
+La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
+arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque
+et d'Anvers[152], voilà, quoi que ces hommes aient fait du reste, des
+noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement obligé
+envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers ceux
+qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, ceux qui
+rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient secouer
+tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur taciturnité,
+qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.
+
+[Footnote 152: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]
+
+La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service.
+Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre
+l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de
+près l'Anglais qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est des
+nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa personnalité par
+la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque le moi par le
+non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence des grandes
+guerres anglaises, par opposition à la fois, et par composition.
+L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord,
+que nous venons de parcourir. La composition est l'ouvrage des provinces
+centrales, dont il nous reste à parler.
+
+ * * * * *
+
+Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait
+s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce
+serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la dynastie; il ne
+faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les
+plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Saône, de la
+Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation des races, ce
+serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la Touraine. Non,
+le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que
+naturelles, plus humaines que matérielles. C'est un centre excentrique,
+qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre de l'activité nationale,
+dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne.
+Protégé, et non pas isolé, par les fleuves qui l'entourent, il se
+caractérise selon la vérité par le nom d'Île-de-France.
+
+On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
+de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.
+Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
+n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les
+provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
+le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
+Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
+brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui tombe
+comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et
+vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de bonne heure
+l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse couper,
+diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur prêtant ses
+eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie
+l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans
+nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes
+et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus
+qu'une ville. Il faut la voir entre Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle
+rivière, comme elle s'égare dans ses îles innombrables, encadrées au
+soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les
+pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses
+blanchâtres. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de
+Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et
+les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins
+l'agitation sans progrès visible. La Seine marche et porte la pensée de
+la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la
+lointaine Amérique.
+
+Paris a pour première ceinture Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, Reims,
+qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une ceinture
+extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz
+et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône
+l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa
+densité au Nord; au Midi, les cercles qu'il décrit se relâchent et
+s'élargissent.
+
+Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au
+siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre
+jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES DE
+FRANCE ET DE VERMANDOIS[153]. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois,
+entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, entre Orléans et
+Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son assiette et
+son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans les pays
+druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des clans
+galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum, urbs Arvernorum_). Elle
+l'avait cherché dans les capitales de l'église Mérovingienne et
+Carlovingienne, Tours et Reims[154].
+
+[Footnote 153: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain;
+en Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,
+Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]
+
+[Footnote 154: _App. 39._]
+
+La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale Normandie
+et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à Orléans, à
+Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de
+Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se rapprochent les
+deux grands fleuves, le sort de cette ville a été souvent celui de la
+France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne d'Arc, des Guises,
+rappellent tout ce qu'elle a vu de sièges et de guerres. La sérieuse
+Orléans[155] est près de la Touraine, près de la molle et rieuse patrie
+de Rabelais, comme la colérique Picardie à côté de l'ironique Champagne.
+L'histoire de l'antique France semble entassée en Picardie. La royauté,
+sous Frédégonde et Charles-le-Chauve, résidait à Soissons[156], à Crépy,
+Verberie, Attigny; vaincue par la féodalité, elle se réfugia sur la
+montagne de Laon. Laon, Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et
+prisons tour à tour, reçurent Louis-le-Débonnaire, Louis-d'Outremer,
+Louis XI. La royale tour de Laon a été détruite en 1832; celle de
+Péronne dure encore. Elle dure, la monstrueuse tour féodale des
+Coucy[157].
+
+ Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
+ Je suis le sire de Coucy.
+
+[Footnote 155: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les
+Orléanais avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La
+glose d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère
+analogue: «Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»]
+
+[Footnote 156: Pepin y fut élu, en 750. Louis-d'Outre-mer y mourut.]
+
+[Footnote 157: _App. 40._]
+
+Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande pensée
+de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de
+Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais,
+et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut
+dite et jugée par le Picard Saint-Simon[158].
+
+[Footnote 158: Cette famille récente, qui prétendait remonter à
+Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands écrivains
+du dix-septième siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.]
+
+Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette ardente
+Picardie. Les premières communes de France sont les grandes villes
+ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. Le même
+pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un ermite
+d'Amiens[159] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, à
+Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[160] la
+changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda
+sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, elle
+fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de Condorcet
+en Camille Desmoulins, de Desmoulins en Gracchus Baboeuf[161]. Elle fut
+chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: «Je
+suis vilain et très vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier rang
+notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de
+l'armée[162].
+
+[Footnote 159: Pierre-l'Ermite.]
+
+[Footnote 160: Calvin, né en 1509, mort en 1564.]
+
+[Footnote 161: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
+Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à
+Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une
+famille picarde.]
+
+[Footnote 162: Né à Pithon ou à Ham. Plusieurs généraux de la Révolution
+sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à
+la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de
+gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; Boutillier,
+l'auteur de la Somme rurale; l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix;
+les d'Estrées et les Genlis.]
+
+Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilège de
+l'Éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans le
+coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge le
+sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[163]. La plupart
+de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur, Goujon,
+Cousin, Mansart, Lenôtre, David[164], appartiennent aux provinces
+septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous regardons cette
+petite France de Liège, isolée au milieu de la langue étrangère, nous y
+trouvons notre Grétry[165].
+
+[Footnote 163: J'en dis autant de l'Artois qui a produit tant de
+mystiques. _App. 41._]
+
+[Footnote 164: Claude-le-Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600,
+mort en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,
+mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1665.--Jean Cousin,
+fondateur de l'École française, né à Soucy près Sens, vers 1501.--Jean
+Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à Loué, à six
+lieues du Mans, mort à la fin du seizième siècle.--Pierre Lescot,
+l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en
+1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava
+quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en 1635.--Mansart,
+l'architecte de Versailles et des Invalides, né à Paris en 1645, mort en
+1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.]
+
+[Footnote 165: Né en 1741, mort en 1813.]
+
+Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une
+manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la
+monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;
+ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un pays,
+mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France exprime des
+rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire Jérusalem, la croisade
+du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de
+Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au
+pouvoir royal, d'un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains
+si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces
+dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit
+universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en
+Molière et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général
+dans le génie français; ou si l'on veut y chercher quelque chose de
+local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève
+d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique
+et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume
+parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la
+Sainte-Chapelle.
+
+Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire: le
+général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment
+s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
+faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
+Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la
+plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
+qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de
+toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas ainsi.
+De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, particulières,
+résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous
+l'avons vu en Juillet[166].
+
+[Footnote 166: Écrit en 1833.]
+
+C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
+centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
+organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,
+opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif, de voir
+l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la
+Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la
+Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre
+la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la
+convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la
+résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.
+
+Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes
+organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
+cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
+Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et
+Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
+Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.
+
+La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des
+secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des
+fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et
+guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au
+centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les provinces
+frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les
+traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et renouvellent
+sans cesse d'une population énergique le centre énervé par le
+froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la
+guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
+politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et
+elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui elles
+s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se reconnaissent
+à peine:
+
+ «Miranturque novas frondes et non sua poma.»
+
+Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
+attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités;
+l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et
+la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le
+sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre même. Il
+semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, atténuées.
+Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par
+lui. Mais plus grandes sont-elles par cette préoccupation de l'intérêt
+central, que les provinces excentriques ne peuvent l'être par
+l'originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné
+Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La
+riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms
+comparables à leur opposer? Dans la France, la première gloire est
+d'être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais
+souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles
+sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme
+provincial avant de vaincre l'Europe.
+
+C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
+frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque
+chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France
+allemande, à l'Espagne une France espagnole, à l'Italie une France
+italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
+néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
+souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont
+entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime pas l'ibérienne
+Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la
+France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une
+force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
+quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse
+donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
+territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure
+Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et
+solennelle Espagne oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue
+provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
+bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère
+belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la
+réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
+Champagne.
+
+Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui
+l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de
+côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de
+Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une
+Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et
+l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?
+L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne:
+l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique[167].
+Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut
+l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la
+centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la
+vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la beauté de notre
+pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte
+d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non plus le désert de la
+Haute-Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en
+Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a
+qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un
+pays, une race; la France est une personne.
+
+[Footnote 167: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
+mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à
+l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres
+philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et
+politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
+sont alsaciennes d'origine.]
+
+La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans
+l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
+reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.
+
+Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et
+autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsues se
+trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des
+renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes
+respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué qu'un de
+ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des autres. À
+mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir
+plus intimement les uns aux autres, et l'individualité du grand tout se
+prononcer davantage.... L'individualité dans les animaux composés ne
+consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais
+encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui
+devient plus grand à mesure qu'on approche des degrés supérieurs. La
+centralisation est plus complète, à mesure que l'animal monte dans
+l'échelle[168].» Les nations peuvent se classer comme les animaux. La
+jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces
+parties entre elles, la réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une
+à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité sociale. C'est celle de la
+France, le pays du monde où la nationalité, où la personnalité
+nationale, se rapproche le plus de la personnalité individuelle.
+
+[Footnote 168: Dugès.]
+
+Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de la
+vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le
+genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce
+problème. La formation des monarchies, des empires, sont les degrés par
+où il y arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le christianisme
+un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la Révolution,
+l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux progrès dans cette
+route. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui, par son
+exemple et par l'énergie de son action, a le plus avancé la
+centralisation du monde.
+
+Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit
+provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la
+conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner
+des partis hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre
+n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux
+populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide
+sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste.
+Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
+langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties
+solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a
+joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis au
+rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.
+
+Ainsi s'est formé l'esprit général, universel, de la contrée. L'esprit
+local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race,
+a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été
+vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles.
+Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son soleil; le
+Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la
+réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,
+l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation
+merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du
+particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, il
+s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine est
+spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de
+l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la
+patrie.
+
+ * * * * *
+
+Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette
+pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares
+ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.
+L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire
+partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si
+puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est
+en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, la
+repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal, de
+sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte
+lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, idée
+abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à l'idée
+de la patrie universelle, de la cité de la Providence.
+
+ * * * * *
+
+À l'époque où cette histoire est parvenue, au dixième siècle, nous
+sommes bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que
+l'humanité souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à
+quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore!
+quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
+s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
+amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle l'a
+si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des
+entrailles même du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
+grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du cour, qui
+mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant
+souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes
+ne suffiront, pas à nous consoler.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ L'an 1000. Le roi de France et le pape français. Robert et
+ Gerbert. France féodale.
+
+
+Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans
+l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au
+dixième siècle, à l'avènement des Capets. Chaque province a dès lors son
+histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense
+concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une
+sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et
+discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,
+terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
+naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. Fantastique
+et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on croit entendre à
+la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des _Alleluia_.
+
+C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait finir
+avec l'an 1000 de l'Incarnation[169]. Avant le christianisme, les
+Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la prédiction
+s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette terre, hôte
+exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le monde du moyen
+âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité antique, et il était
+bien difficile d'en discerner l'ordre intime et profond. Ce monde ne
+voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre, et l'espérait dans la
+mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de légendes, où tout
+apparaissait bizarrement coloré comme à travers de sombres vitraux, on
+pouvait douter que cette réalité visible fût autre chose qu'un songe.
+Les merveilles composaient la vie commune. L'armée d'Othon avait bien vu
+le soleil en défaillance et jaune comme du safran[170]. Le roi Robert,
+excommunié pour avoir épousé sa parente, avait, à l'accouchement de la
+reine, reçu dans ses bras un monstre. Le diable ne prenait plus la peine
+de se cacher: on l'avait vu à Rome se présenter solennellement devant un
+pape magicien. Au milieu de tant d'apparitions, de visions, de voix
+étranges, parmi les miracles de Dieu et les prestiges du démon, qui
+pouvait dire si la terre n'allait pas un matin se résoudre en fumée, au
+son de la fatale trompette? Il eût bien pu se faire alors que ce que
+nous appelons la vie fût en effet la mort, et qu'en finissant, le monde,
+comme ce saint du Légendaire, _commençât de vivre et cessât de mourir_.
+«Et tunc vivere incepit, morique desiit.»
+
+[Footnote 169: _App. 42._]
+
+[Footnote 170: Raoul Glaber.]
+
+Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et l'effroi
+du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales du dixième
+et du onzième siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur roideur
+contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez
+comme elles implorent, les mains jointes, ce moment souhaité et
+terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit les faire
+sortir de leurs ineffables tristesses et les faire passer du néant à
+l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir
+après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, celui de Charlemagne
+s'en était allé aussi; le christianisme avait cru d'abord pouvoir
+remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur,
+ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre chose, et l'on
+attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le sépulcral
+_in-pace_; le serf attendait sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse
+tour; le moine attendait, dans les abstinences du cloître, dans les
+tumultes solitaires du cour, au milieu des tentations et des chutes, des
+remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait
+cruellement autour de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui
+disait gaiement à l'oreille: «Tu es damné[171]!»
+
+[Footnote 171: _App. 43._]
+
+Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur
+valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à
+jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir aussi
+son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de l'archange
+percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du cloître, du sillon,
+un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.
+
+ * * * * *
+
+Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités
+qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que l'ordre
+des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des lois
+nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des malades
+semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et tombait en
+pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux de
+pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martial, à
+Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur
+qui entourait l'église ne pouvait les rebuter. La plupart des évêques du
+Midi s'y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs églises. La
+foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des
+saints[172].
+
+[Footnote 172: _App. 44._]
+
+Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde
+depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. «Le muid
+de blé, dit un contemporain[173], s'éleva à soixante sols d'or. Les
+riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les racines des
+forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent aller à dévorer
+des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les
+faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les mangeaient. Quelques-uns
+présentaient à des enfants un oeuf, un fruit, et les attiraient à
+l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla au point que la
+bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût été désormais une
+coutume établie de manger de la chair humaine, il y en eut un qui osa en
+étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia point, et fut
+brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même chair, la
+mangea, et fut brûlé de même.»
+
+[Footnote 173: Glaber.--Sur soixante-treize ans, il y en eut
+quarante-huit de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et
+épidémie--989, grande famine.--990-994, famine et mal des
+_ardents_.--1001, grande famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010,
+famine, mal des _ardents_, mortalité.--1027-1029, famine
+(anthropophages).--1031-1033, famine atroce.--1035, famine,
+épidémie.--1045-1046, famine en France et en Allemagne.--1053-1058,
+famine et mortalité pendant cinq ans.--1059, famine de sept ans,
+mortalité.]
+
+«...Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de Castanedo, un
+misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui
+demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint
+à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et
+d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que plusieurs, tirant
+de la craie du fond de la terre, la mêlaient à la farine. Une autre
+calamité survint: c'est que les loups, alléchés par la multitude des
+cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les
+gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père,
+le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir;
+et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent
+après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant
+assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que,
+puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on
+pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
+demeurât sans culture.»
+
+Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu de
+douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, tremblants
+eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de se battre,
+ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait quitter. De
+vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que son ennemi,
+comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion de la peste de Limoges,
+ils coururent de bon coeur aux pieds des évêques, et s'engagèrent à
+rester désormais paisibles, à respecter les églises, à ne plus infester
+les grands chemins, à ménager du moins ceux qui voyageraient sous la
+sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant les jours saints de
+chaque semaine (du mercredi soir au lundi matin), toute guerre était
+interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, plus tard _la trêve de
+Dieu_[174].
+
+[Footnote 174: _App. 45._]
+
+Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à
+l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel
+des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes portent
+l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, disent-ils;
+chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou baron, j'ai donné
+à telle église pour le remède de mon âme...» Ou encore: «Considérant que
+le servage est contraire à la liberté chrétienne, j'affranchis un tel,
+mon serf de corps, lui, ses enfants et ses hoirs.»
+
+Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point, ils aspiraient à
+quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils
+se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient
+dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. Ceux-ci
+n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les ducs et
+les rois de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier, duc de
+Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumièges, si l'abbé le
+lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un capuchon et une
+étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit coffre, et en
+garda toujours la clef à sa ceinture[175]. Hugues Ier, duc de Bourgogne,
+et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi se faire
+moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans l'église
+de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le Psalmiste:
+«Voici le repos que j'ai choisi, et mon habitation aux siècles des
+siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit l'abbé. Celui-ci appela
+l'empereur dans le chapitre des moines, et lui demanda quelle était son
+intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, répondit-il en pleurant,
+renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, et ne plus servir que
+Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit l'abbé, promettre, selon
+notre règle et à l'exemple de Jésus-Christ, l'obéissance jusqu'à la
+mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! je vous reçois comme
+moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre âme; et ce que
+j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte du Seigneur.
+Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de l'empire que Dieu
+vous a confié, et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et
+tremblement, au salut de tout le royaume[176].» L'empereur, lié par son
+voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine depuis longtemps; il
+avait toujours vécu en frère avec sa femme. L'Église l'honore sous le
+nom de saint Henri.
+
+[Footnote 175: Guillaume de Jumièges.]
+
+[Footnote 176: _Vie de saint Richard._]
+
+Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de
+France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était
+très pieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent
+musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_; les
+rythmes _Judea et Hierusalem, Concede nobis quæsumus_, et _Cornelius
+centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur l'autel de
+Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et plusieurs
+autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un
+jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit alors le
+rythme _O constantia martyrum_! que la reine, à cause du nom de
+Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église de
+Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, pour
+diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les
+moines et les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait
+certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une
+dévotion particulière, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis
+diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il chantait dévotement
+avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les murs du château
+tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession; ce que
+Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte[177].»
+
+[Footnote 177: Chronique de Sithiu.]
+
+«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme
+d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
+sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette
+lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet
+argent fût nécessaire; et trouvant un pauvre en haillons, il lui demande
+prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce
+qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher
+au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. L'autre revient avec
+un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent
+de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac
+du pauvre en lui recommandant, selon sa coutume, de bien prendre garde
+que sa femme ne le vît. Lorsque la reine vint, elle s'étonna fort de
+voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par plaisanterie le nom
+du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'était fait[178].»
+
+[Footnote 178: Helgaud.]
+
+«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
+ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait fait
+faire une châsse de cristal toute entourée d'or, où il eut soin de ne
+mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer ses
+grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il
+faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait mis un oeuf.
+Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme les paroles du
+Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, celui qui dit la
+vérité selon son coeur, celui dont la langue ne trompe pas, et qui n'a
+jamais fait de mal à son prochain[179]!»
+
+[Footnote 179: Id.]
+
+La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il soupait à
+Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna
+d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux
+pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne
+s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces
+qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva
+de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa
+emporter contre le saint à des paroles violentes: «Quel ennemi de Dieu,
+bon seigneur, a déshonoré votre robe d'or?--Personne, répondit-il, ne
+m'a déshonoré; cela était sans doute plus nécessaire à celui qui l'a
+pris qu'à moi, et, Dieu aidant, lui profitera.»--Un autre voleur lui
+coupant la moitié de la frange de son manteau, Robert se retourna, et
+lui dit: «Va-t'en, va-t'en; contente-toi de ce que tu as pris; un autre
+aura besoin du reste.» Le voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence
+pour ceux qui volaient les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa
+chapelle, il vit un clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel,
+posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les
+clercs se troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le
+seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
+de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son
+père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
+qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce
+sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger,
+va-t'en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que tu
+as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur soit
+avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et quand
+il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens: «Pourquoi tant
+vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le Seigneur l'a donné à
+son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se relevait la nuit pour
+aller à l'église, il vit deux amants couchés dans un coin; aussitôt il
+détacha une fourrure précieuse qu'il portait au cou, et la jeta sur ces
+pécheurs. Puis il alla prier pour eux[180].»
+
+[Footnote 180: Helgaud.]
+
+Telle fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le
+premier roi; car son père, Hugues-Capet[181], se défia de son droit, et
+ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la chape,
+comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert que se
+passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la colère
+divine fut désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme incarnée
+la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore un peu;
+elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter à ses
+jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à travailler, à
+bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de trois ans après
+l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans
+l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent
+renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en
+avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient
+rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde
+se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche
+des églises[182].»
+
+[Footnote 181: _App. 46._]
+
+[Footnote 182: Glaber.]
+
+Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, des
+visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes reliques,
+depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les saints
+vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, et
+apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de
+consolations[183].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le dogme
+de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans l'ombre,
+éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau d'immense
+poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. «Tout cela se
+trouvait annoncé comme par un présage certain dans la position même de
+la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire.
+En effet, pendant que l'Orient avec ses peuples féroces était caché
+derrière la face du Sauveur, l'Occident, placé devant ses regards,
+recevait de ses yeux la lumière de la foi dont il devait être bientôt
+rempli. Sa droite toute-puissante, étendue pour le grand oeuvre de
+miséricorde, montrait le Nord qui allait être adouci par l'effet de la
+parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations
+barbares et tumultueuses du Midi[184].»
+
+[Footnote 183: Glaber.]
+
+[Footnote 184: Id.]
+
+La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de
+tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
+pensée de l'avenir et le mouvement de l'humanité. De grands signes
+éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme
+pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape français,
+Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il appelle tous
+les princes au nom de la cité sainte[185], précède d'un siècle les
+prédications de Pierre-l'Ermite. Prêchée alors par un Français et sous
+un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des Français, la
+grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les Francs
+une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la profonde
+sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il faut que le
+monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique fonde la
+papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux Français, de
+Gerbert et de Robert.
+
+[Footnote 185: _App. 47._]
+
+Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à
+Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller étudier
+les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand Othon le
+fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il professe aux
+fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert.
+Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait déposer, et obtient
+sa place par l'influence d'Hugues-Capet. Ce fut une grande chose pour
+les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils aident à le faire
+archevêque, il aide à les faire rois.
+
+Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de Ravenne,
+enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne),
+donne des lois aux républiques; il règne par le pontificat et par la
+science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il ne mourra
+qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à Rome dans
+une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente et réclame
+le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez les musulmans.
+Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se donna au diable
+pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille des chiffres
+arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, et l'art de se
+faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc il est à son
+maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne savais pas que
+j'étais logicien!_[186]»
+
+[Footnote 186: Dante, _Inferno_, c. XXVIII:
+
+ Tu non pensavi qu'io loico fossi!
+
+Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,
+dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert-le-Grand. Ce qui est
+remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative de
+deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus forte
+trace, et ressuscite au quinzième siècle dans Faust, l'inventeur de
+l'imprimerie.]
+
+Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers
+Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi
+homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient généralement pour
+une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul Robert-le-Fort avait
+défendu le pays contre les Normands; Eudes combattit sans cesse les
+empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens; mais les rois qui
+suivent jusqu'à Louis-le-Gros n'ont rien de militaire. Les chroniques ne
+manquent pas de nous dire, à l'avènement de chacun de ces princes, qu'il
+était fort _chevalereux_; nous voyons cependant qu'ils ne se soutiennent
+guère que par le secours des Normands et des évêques, surtout celui de
+Reims. Vraisemblablement les évêques payaient, les Normands combattaient
+pour eux. Ces princes, amis des prêtres, auxquels ils devaient leur
+grandeur, cherchaient sans doute par leur conseil à se rattacher au
+passé, et, par de lointaines alliances avec le monde grec, à primer les
+Carlovingiens en antiquité. Hugues-Capet demanda pour son fils la main
+d'une princesse de Constantinople[187]. Son petit-fils Henri Ier épousa
+la fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules,
+qui appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison
+était de remonter à Alexandre-le-Grand, à Philippe, et par eux à
+Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est resté
+jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient les
+traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière la
+parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des
+Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[188].
+
+[Footnote 187: Lettre de Gerbert.]
+
+[Footnote 188: _App. 48._]
+
+L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage des
+prêtres, auxquels Hugues-Capet rendit ses nombreuses abbayes; l'ouvrage
+aussi du duc de Normandie, Richard-sans-Peur. Celui-ci, traité si mal
+dans son enfance par Louis-d'Outre-mer[189], plus d'une fois trahi par
+Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les Carlovingiens.
+Hugues-Capet était son pupille et son beau-frère. Il convenait
+d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti ecclésiastique et à la
+dynastie que ce parti élevait; il espérait sans doute y primer par
+l'épée. C'était de même l'espérance de la maison normande de Blois,
+Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient en outre les établissements
+éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, descendaient d'un Thiébolt,
+selon quelques-uns parent de Rollon, mais lié avec le roi Eudes, comme
+Rollon avec Charles-le-Simple. Thiébolt avait épousé une soeur d'Eudes,
+s'était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du vieux pirate
+Hastings[190]. Son fils, Thibault-le-Tricheur, épousa une fille
+d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des Carlovingiens, et soutint les
+Capets contre les empereurs d'Allemagne. Rivaux jaloux des Normands de
+Normandie, les Normands de Blois refusèrent quelque temps de reconnaître
+Hugues-Capet, en haine de ceux qui l'avaient fait roi. Mais il les
+apaisa en faisant épouser à son fils, le roi Robert, la fameuse Berthe,
+veuve d'Eudes Ier de Blois (fils de Thibault-le-Tricheur). Cette veuve,
+héritière du royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère,
+pouvait donner aux Capets quelques prétentions sur ce royaume, légué par
+Rodolphe à l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des
+empereurs, saisit-il le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer
+Robert de quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. On connaît
+l'histoire ou la fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses
+serviteurs, qui jetaient au feu tout ce qu'il avait touché, et la
+légende de Berthe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de
+plusieurs cathédrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui
+semble désigner l'épouse de Robert[191].
+
+[Footnote 189: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le
+sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de
+Jumièges.)]
+
+[Footnote 190: Alberic, ad ann. 904.]
+
+[Footnote 191: _App. 49._]
+
+Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé
+Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta à
+ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes osa
+entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession du
+royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit tout
+jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la Lorraine
+et par l'Italie, qui le voulait pour roi[192], il prétendit relever
+l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers
+Aix-la-Chapelle, ou il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël.
+Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liège et de
+Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. Tué
+en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva sur son
+corps un signe caché[193] (1037).
+
+[Footnote 192: Glaber.]
+
+[Footnote 193: Id. C'est l'Histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse
+Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles-le-Téméraire.]
+
+Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne,
+cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que
+guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et Champagne
+n'eurent ni l'esprit de suite ni la ténacité de leurs rivaux de
+Normandie et d'Anjou.
+
+La maison d'Anjou n'était ni normande comme celles de Blois et de
+Normandie, ni saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait
+comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort
+chasseur[194]. Son fils se mit au service de Charles-le-Chauve, et
+combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques terres
+dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, petit-fils
+de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, furent
+d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien
+que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la Touraine et le
+Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. Plus unis et
+plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que les Poitevins et
+Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de grands avantages,
+s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et poussèrent jusqu'à Saintes.
+Ils succédèrent à la prépondérance qu'avaient eue un instant les comtes
+de Blois et de Champagne. Quand le roi Robert fut obligé de quitter
+Berthe, veuve et mère de ces comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit
+épouser sa nièce Constance, fille du comte de Toulouse[195]. Le frère de
+Foulques, Bouchard, était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux
+importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de
+Paris. Ainsi le bon Robert, dans la main des Angevins, docile à sa femme
+Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes et
+vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui essaya
+de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux. Beauvais
+appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve et la mère.
+L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une lettre où il le
+désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà fort mal avec
+l'Église pour les biens, qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour
+Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du pape, fît un
+pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de Beaulieu près
+Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. Toute la vie de ce
+méchant homme fut une alternative de victoires signalées, de crimes et
+de pèlerinages; il alla trois fois à la terre sainte. La dernière fois,
+il revint à pied et mourut de fatigue à Metz. De ses deux femmes, il
+avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé l'autre comme adultère. Mais il
+fonda une foule de monastères (Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.),
+bâtit force châteaux (Montrichard, Montbazon, Mirebeau,
+Château-Gonthier). On montre encore à Angers sa noire TOUR DU DIABLE.
+C'est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils,
+Geoffroy Martel, défit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois
+et exigea la Touraine pour rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme
+tuteur du jeune comte. Malgré ses discordes intérieures, la maison
+d'Anjou finit par prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes
+deux se lièrent par mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre.
+Mais les comtes de Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un
+instant, tandis que les Angevins le gardèrent du douzième au treizième
+siècle, sous le nom de _Plantagenets_[196], y joignirent quelque temps
+tout notre littoral de la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre
+la France.
+
+[Footnote 194: Voy. tome I, p. 323, et _App. 186._]
+
+[Footnote 195: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire
+à la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité,
+bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi
+ni loi». _App. 50._]
+
+[Footnote 196: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]
+
+L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque
+temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an
+1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de
+Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci
+dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner
+la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la
+Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui
+les évêques et les abbés de Bourgogne, leur demandait pardon de leur
+faire la guerre[197]. La liaison était ancienne entre les Capets et
+les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard-le-Justicier, père de
+Boson, roi de Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui fit roi
+de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite lui-même;
+puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne à deux
+frères de Hugues-Capet. Le dernier de ces deux frères adopta le fils
+de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais Bourguignon
+par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison de
+Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un autre
+côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne, fut
+obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les
+seigneurs étaient si puissants dans ce pays que la dignité ducale
+n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé
+comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait
+que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de
+Franche-Comté à la Castille.
+
+[Footnote 197: Il allait entreprendre le siège du couvent de
+Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la
+rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en personne,
+et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)]
+
+À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues-Capet
+et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre le
+Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la Bourgogne.
+Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue victoire
+d'Hugues-Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort indépendant du
+Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque influence sur les
+moeurs et le gouvernement de la France septentrionale. Constance, fille
+du comte de Toulouse, nièce de celui d'Anjou, régna, comme on a vu, sous
+Robert. Pour prolonger cette domination après la mort de son mari
+(1031), elle voulait élever au trône son second fils Robert, au
+préjudice de l'aîné, Henri; mais l'Église se déclara pour l'aîné. Les
+évêques de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons,
+Troyes et Langres assistèrent à son sacre, ainsi que les comtes de
+Champagne et de Poitou. Le duc des Normands le prit sous sa protection,
+et força Robert de se contenter du duché de Bourgogne. C'est la tige de
+cette première maison de Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal.
+Toutefois le Normand ne donna la royauté à Henri qu'affaiblie et
+désarmée pour ainsi dire. Il se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi
+établi à six lieues de Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette
+servitude et de reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent
+lieu contre le nouveau duc de Normandie, Guillaume-le-Bâtard. Ce
+Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant,
+battit ses barons et battit le roi. Ce fut peut-être le salut de
+celui-ci, que le duc ait tourné contre l'Angleterre ses armes et sa
+politique.
+
+Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs
+inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent l'Europe
+sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades normandes de
+Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de Jérusalem, ni à
+la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent tranquillement
+l'empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, et refusèrent de
+seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la
+grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La royauté française n'est
+guère encore qu'une espérance, un titre, un droit. La France féodale,
+qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement tout excentrique.
+Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne les yeux du centre
+encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte de l'Empire et du
+Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en Angleterre, sous le
+drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la terre sainte avec toute
+la France. Alors il sera temps de revenir aux Capets, et de voir
+comment l'Église les prit pour instruments à la place des Normands, trop
+indociles; comment elle fît leur fortune, et les éleva si haut qu'ils
+furent en état de l'abaisser elle-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Onzième siècle.--Grégoire VII.--Alliance des Normands et de
+ l'Église.--Conquête des Deux-Siciles et de l'Angleterre.
+
+
+Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille
+aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu
+l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le onzième
+siècle, à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut
+les seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse
+l'empereur des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie
+et de Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et
+lorsque les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la
+France a la part principale dans cet événement, qui contribue si
+puissamment à leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la
+lutte du Sacerdoce et de l'Empire.
+
+ * * * * *
+
+Au onzième siècle, la querelle est entre le Saint-Pontificat romain,
+et le Saint-Empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par
+l'invasion des barbares, prend son nom pour lui succéder; non
+seulement elle veut lui succéder dans la domination temporelle (déjà
+tous les rois reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle
+affecte encore une suprématie morale; elle s'intitule le
+_Saint-Empire_; hors de l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De
+même que là-haut les puissances célestes, trônes, dominations,
+archanges, relèvent les unes des autres; de même l'empereur a droit
+sur les rois, les rois sur les ducs, ceux-ci sur les margraves et
+les barons. Voilà une prétention superbe, mais en même temps une
+idée bien féconde dans l'avenir. Une société séculière prend le
+titre de société sainte, et prétend réfléchir dans la vie civile
+l'ordre céleste et la hiérarchie divine, mettre le ciel sur la
+terre. L'empereur tient le globe dans sa main aux jours de
+cérémonie; son chancelier appelle les autres souverains les _rois
+provinciaux_[198], ses jurisconsultes le déclarent la _loi
+vivante_[199]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix
+perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui
+existe encore entre les nations.
+
+[Footnote 198: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous
+les rois dans une diète solennelle, sous Frédéric-Barberousse: _Reges
+provinciales._]
+
+[Footnote 199: Imperator est _animata lex_ in terris.]
+
+Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En est-il
+digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? Lui
+appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande
+révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain poursuit
+depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui va le
+donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la consommation
+des temps?
+
+Ils disent que leur grand empereur Frédéric-Barberousse n'est pas mort;
+il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une montagne.
+Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et les
+broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une table de
+pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe avait crû
+autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. L'empereur, soulevant
+à peine sa tête appesantie, dit seulement au berger: Les corbeaux
+volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, encore.--Ah! bon, je puis
+me rendormir.
+
+Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au
+Saint-Empire du moyen âge, ni à la Sainte-Alliance des temps modernes
+qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la
+loi, la réconciliation définitive des nations.
+
+Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort avec
+la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce et
+Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des
+compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à la
+dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi
+joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le
+suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et
+candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes
+empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits
+chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du monde?
+Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les reconnaissait
+partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le fils fugitif de
+Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle de ses cheveux. Ah!
+disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi Enzio qui ait de si
+beaux cheveux blonds[200]. Ces beaux cheveux blonds, et ces poésies, et
+ce grand courage, tout cela ne servit de rien. Le frère de saint Louis
+n'en fit pas moins couper la tête au pauvre jeune Conradin, et la maison
+de France succéda à la prépondérance des empereurs.
+
+[Footnote 200: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils
+eurent un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,
+selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]
+
+L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont il
+est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque
+chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme
+profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le
+rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur
+sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé selon qu'on peut
+dire qu'il est de _haut_ ou de _bas lieu_. Le voilà localisé, immobile,
+fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante armure.
+
+La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité.
+Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à
+l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne connaît
+point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que dis-je? c'est
+lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, ce fier baron;
+sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la forte expression
+du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_.
+
+Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander;
+n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa
+mère[201]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas moins
+que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel.
+Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de là,
+les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul au foyer
+où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et
+peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le
+grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frères; il
+faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.
+
+[Footnote 201: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]
+
+Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de
+s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien
+devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient corps
+et biens. _Bonne aubaine_ pour lui; ils deviendraient ses _cubains;_
+autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. Tout malheureux
+qui cherche asile, tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au
+seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.
+
+Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les cadets
+des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les barbares,
+a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle devient elle-même
+peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent chevaliers sous l'habit
+de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques s'indignent qu'on leur présente
+la pacifique mule, et qu'on veuille les aider à monter. C'est un
+destrier qu'il leur faut, et ils s'élancent d'eux-mêmes[202]. Ils
+chevauchent, ils chassent, ils combattent, ils bénissent à coups de
+sabre, et _imposent avec la masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est
+une oraison funèbre d'évêque: _bon clerc et brave soldat._ À la bataille
+d'Hastings, un abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font
+tuer. Les évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et
+_peu vaillant_[203]. Les évêques deviennent barons, et les barons
+évêques. Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye;
+ils font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands
+sièges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table,
+balbutie deux mots de catéchisme[204], il est élu; il prend charge
+d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son nom
+les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en pas
+faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, léguer, bon
+gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux glaives; tour à
+tour il combat, il excommunie, il tue, damne à son choix.
+
+[Footnote 202: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé
+par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses
+serviteurs considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa monture
+près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le prenait pour
+infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit passer de l'autre
+côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et le fit appeler
+aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort leste et fort
+agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la sérénité de notre
+Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortège ordinaire, sois donc
+le compagnon de tous nos travaux.» _App. 51._]
+
+[Footnote 203: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau
+citer ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du
+pape sa déposition.]
+
+[Footnote 204: Atto de Verceil.]
+
+Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et
+vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de l'Église
+par les abstinences du célibat[205]; qu'ils eussent la splendeur
+sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les consolations du
+mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des fourmilières de petits
+prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel leurs repas de famille, et
+que du pain sacré ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte
+espérance! ils grandiront ces petits, s'il plaît à Dieu! ils succéderont
+tout naturellement aux abbayes, aux évêchés de leur père. Il serait dur
+de les ôter de ces palais, de ces églises: l'église elle leur
+appartient; c'est leur fief, à eux. Ainsi l'hérédité succède à
+l'élection, la naissance au mérite. L'Église imite la féodalité et la
+dépasse; plus d'une fois elle fit part aux filles, une fille eut en dot
+un évêché[206]. La femme du prêtre marche près de lui à l'autel; celle
+de l'évêque dispute le pas à l'épouse du comte.
+
+[Footnote 205: _App. 52._]
+
+[Footnote 206: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés: ceux de
+Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et
+évêques; celui de Dol pillait son église pour doter ses filles. (Lettres
+du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par
+Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on
+refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs
+bénéfices en dot à leurs filles (au neuvième siècle). Leurs femmes
+prenaient publiquement la qualité de prêtresses.]
+
+C'était fait du christianisme[207], si l'Église se matérialisait dans
+l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était
+dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une
+telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la
+flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard,
+ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le
+recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit
+d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité asiatique,
+qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.
+
+[Footnote 207: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours
+l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et dépassés.
+(1860.)]
+
+L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au
+coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était
+réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans les
+moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus mystique;
+disons encore, la plus démocratique alors; cette vie d'abstinences était
+moins recherchée des nobles. Les cloîtres se peuplaient de fils de
+serfs[208]. En face de cette Église splendide et orgueilleuse, qui se
+parait d'un faste aristocratique, se dressa l'autre, pauvre, sombre,
+solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances. Elle
+la jugea, la condamna, la purifia, lui donna l'unité. À l'aristocratie
+épiscopale succéda la monarchie pontificale: l'Église s'incarna dans un
+moine.
+
+[Footnote 208: _App. 53._]
+
+Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. C'était
+un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à cette
+poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet
+ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.
+
+Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur,
+et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité
+religieuse du moine, qu'il décida le pape à se rendre à Rome pieds nus,
+et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se soumettre
+à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que l'empereur
+nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; ces papes
+allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait cesser les
+épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour à tour
+la papauté à leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de
+douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. Toutefois, c'était
+peut-être encore pis que le pape fût nommé par l'empereur, et que les
+deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il devait arriver, comme à
+Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle fût anéantie: la
+vie, c'est la lutte et l'équilibre des forces; l'unité, l'identité,
+c'est la mort.
+
+Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait
+qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par
+la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans les
+froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est par là
+que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le précédèrent au
+pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était plus prêtre.
+Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, enhardis par
+leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent garder leurs femmes.
+Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, nos abbayes, nos cures;
+qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne recula pas; le fils du
+charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple contre les prêtres. Partout
+la multitude se déclara contre les pasteurs mariés, et les arracha de
+l'autel. Le peuple une fois débridé, un brutal instinct de nivellement
+lui fit prendre plaisir à outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux
+pieds ceux dont il baisait les pieds, à déchirer l'aube et briser la
+mitre. Ils furent battus, souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on
+but leur vin consacré, on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient,
+prêchaient; un hardi mysticisme s'infiltrait dans le peuple; il
+s'habituait à mépriser la forme, à la briser comme pour en dégager
+l'esprit. Cette épuration révolutionnaire de l'Église lui communiqua un
+immense ébranlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait
+fait mutiler la femme ou concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani,
+l'anachorète farouche, courut l'Italie au milieu des menaces et des
+malédictions, sans souci de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la
+turpitude de l'Église[209]. C'était désigner les prêtres mariés à la
+mort. Le théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme
+étaient tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la
+mutilation d'un moine révolté[210]. L'Église, armée d'une pureté
+farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de
+la Tauride.
+
+[Footnote 209: Damiani: «Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église
+m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents,
+comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se
+fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui permettait le
+mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu m'importe votre concile;
+je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent
+pas avec les décisions des évêques de Rome.» Ailleurs, s'adressant aux
+femmes des clercs, il leur dit: «C'est à vous que je m'adresse,
+séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du Paradis, poison des
+âmes, glaive des coeurs, huppes, chouettes, louves, sangsues
+insatiables, etc.»]
+
+[Footnote 210: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de
+l'abbé, et peu de temps après le fit évêque.]
+
+Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen âge
+repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
+Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la
+pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
+avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le
+monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un péché,
+tout au moins un péché véniel[211].
+
+[Footnote 211: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
+peu plus tard.]
+
+Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église: elle se rédima de
+la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. Alors,
+dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu et sa
+force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la primatie
+qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de France[212],
+l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la monarchie féodale
+elle-même personnifiée dans l'empereur, furent appelés à rendre compte.
+Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux évêques, de qui la
+tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la matière entend-elle
+dominer l'esprit? La vertu a dompté la la nature; il faut que l'idéal
+commande au réel, l'intelligence à la force, l'élection à l'hérédité.
+«Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, le soleil, et la lune qui
+emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, il y a le pape, et
+l'empereur qui est le reflet du pape[213]; simple reflet, ombre pâle,
+qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde revenant à l'ordre
+véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il y aura hiérarchie
+selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le plus digne. Le pape
+mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le tombeau délivré du
+Christ son vicaire recevra le serment de l'empereur, et l'hommage des
+rois.»
+
+[Footnote 212: _App. 54._]
+
+[Footnote 213: _App. 55._]
+
+Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de
+l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le
+fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature que Grégoire VII fut dur
+dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri III
+avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux; la toute-puissance
+féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, et la prétention
+de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome: il n'avait rien,
+et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit de n'occuper aucun
+lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas une pierre à mettre
+sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: «J'ai suivi la justice et
+fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans l'exil[214]» (1073-86.)
+
+[Footnote 214: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma
+désolation sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée par
+la fourbe du diable de la foi catholique; et si je tourne mes regards
+vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
+plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans
+l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils
+gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une
+ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve
+aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à son
+intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels je
+vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que les
+juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur moi-même,
+je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; de sorte
+que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut de
+l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; car
+si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut de la
+sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à Rome,
+où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme frappé de
+mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se
+renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont
+malheureusement que trop éloignées.»]
+
+On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
+n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se
+rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
+chemise sur la neige dans les cours du château de Canossa[215], il
+fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix.
+Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était
+coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le
+jugement, comme la réconciliation était impossible. Rien ne réconciliera
+l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et la nature.
+
+[Footnote 215: Gregor. cp.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras
+étendus en croix, et demanda pardon.--«C'était la première fois, dit
+Otton de Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai
+beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.»]
+
+La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils
+d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil
+empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui
+étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les
+vêtements royaux[216], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
+encore, de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son
+salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, il
+vint à Spire, à l'église même de la Vierge qu'il avait bâtie, demander à
+être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et qu'il
+pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La terre même
+fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture dans une cave
+de Liège.
+
+[Footnote 216: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le
+vis, touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection
+paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
+de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés
+auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
+lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son
+nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils
+vengeurs des fautes de leurs pères.» (Sigebert de Gembloux.)]
+
+Dans cette lutte terrible que le saint-siège poursuivit dans toute
+l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord
+la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la fidèle amie de
+Grégoire VII. Cette princesse, Française d'origine, avait grandi dans
+l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle était alliée à la
+famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était pour Henri IV. Il
+portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut tué Rodolphe, le
+rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde au contraire ne
+connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle réhabilitait la
+femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme Grégoire lui-même,
+cette femme héroïque faisait la grâce et la force de son parti. Elle
+soutenait le pape, combattait l'empereur et intercédait pour lui[217].
+
+[Footnote 217: À l'entrevue de Canossa.]
+
+Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape étaient
+nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la croisade de
+Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe.
+Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands devinrent les
+soldats du saint-siége.
+
+J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple mixte,
+où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément scandinave. Sans
+doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme
+d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs nazaires[218], on serait
+tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes
+et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient français dès
+la troisième génération, et n'avaient plus alors parmi eux personne qui
+entendît le danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs enfants
+l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[219]. Les noms de ceux qui suivent
+Guillaume-le-Bâtard, sont purement français[220]. Les conquérants de
+l'Angleterre abhorraient, dit Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur
+préférence était pour la civilisation romaine et ecclésiastique. Ce
+génie de scribes et de légistes qui a rendu leur nom proverbial en
+Europe, nous le trouvons chez eux dès le dixième et le onzième siècle.
+C'est ce qui explique en partie cette multitude prodigieuse de
+fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas autrement
+dévot. Le moine Guillaume de Poitiers nous dit que la Normandie était
+une Égypte, une Thébaïde pour la multitude des monastères. Ces
+monastères étaient des écoles d'écriture, de philosophie, d'art et de
+droit. Le fameux Lanfranc, qui donna tant d'éclat à l'école du Bec,
+avant de passer le détroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte
+pape d'Angleterre, c'était un légiste italien.
+
+[Footnote 218: Voy. la tapisserie de Bayeux.]
+
+[Footnote 219: _App. 56._]
+
+[Footnote 220: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barhason, Blundel,
+Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispencer,
+Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe,
+Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, Rous, Rond,
+Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner,
+Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste
+plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore
+plusieurs autres listes.]
+
+Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à
+présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
+héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
+cheval de l'envoyé grec[221]. En Sicile, Roger, combattant cinquante
+mille Sarrasins, avec cent trente chevaliers, est renversé sous son
+cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis
+des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces
+surnaturelles. Les Allemands qui les combattirent en Italie, se
+moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et
+les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings, se montrent peu
+marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.
+
+[Footnote 221: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une
+chèvre, et les jette par-dessus une muraille.]
+
+Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens
+Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des
+prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Église,
+et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la _lance de Judas_,
+comme parle Dante[222]. Le héros de cette race, c'est Robert-l'AVISÉ
+(Guiscard, _Wise_).
+
+[Footnote 222: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
+corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)]
+
+La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils
+pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[223]. Il leur fallait
+donc aller, comme ils disaient, _gaaignant_[224] par l'Europe. Mais
+l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas au onzième siècle
+facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits chevaux des
+Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. Chaque passe
+des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque défilé, on
+voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec ses varlets
+et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit
+bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme
+par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi.
+Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble,
+bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de bourdons
+et coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec eux.
+Alors, qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec
+leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins,
+qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à
+Saint-Jacques-de-Compostelle; on respectait d'ordinaire une dévotion si
+bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pèlerinages: il
+n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis,
+c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur
+le chemin, et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces
+pèlerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de
+commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[225]. Le
+meilleur négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de
+saint George, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand
+profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son
+église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement
+d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.
+
+[Footnote 223: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune
+fille resta suspendu pendant trois ans a un arbre au bord d'une rivière,
+sans que personne y touchât.]
+
+[Footnote 224: Wace, _Roman de Rou_.]
+
+[Footnote 225: Baronius.]
+
+C'est un pèlerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du
+'sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis dire,
+trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes,
+des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui
+voltigeaient sur toutes les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins normands
+aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les
+rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de
+Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs byzantins,
+et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples les établit
+au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue
+(1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
+Cotentin[226], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants;
+sept des douze étaient de la même mère.
+
+[Footnote 226: _App. 57._]
+
+Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de
+se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s'acheminèrent
+vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier normand était
+devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se défrayant sur
+les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou _kata pan_)
+byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à mesure qu'il
+leur vint des compatriotes, et qu'ils se virent assez forts, ils
+tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Pouille et
+la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait
+ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en vain de se défendre.
+Ils réunirent contre les Normands jusqu'à soixante mille Italiens. Les
+Normands, qui étaient, dit-on, quelques centaines d'hommes bien armés,
+dissipèrent cette multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leur
+secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d'Orient et
+d'Occident se confédérèrent contre les fils du gentilhomme de Coutances.
+Le tout-puissant empereur, Henri-le-Noir (Henri III), chargea son pape
+Léon IX, qui était un Allemand de la famille impériale, d'exterminer ces
+brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nuée
+d'Italiens. Au moment du combat les Italiens s'évanouirent, et
+laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci
+n'eurent garde de le maltraiter; ils s'agenouillèrent dévotement aux
+pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief
+de l'Église tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la
+Pouille, la Calabre, et de l'autre côté du détroit. Le pape devint,
+malgré lui, suzerain du royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette
+scène bizarre fut renouvelée un siècle après. Un descendant de ces
+premiers Normands fit encore un pape prisonnier; il le força de recevoir
+son hommage, et se fit de plus déclarer lui et ses successeurs légats du
+saint-siège en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait
+effectivement indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui
+fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du Sacerdoce et de l'Empire.
+
+La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert-l'_Avisé_
+(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses
+neveux[227], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne
+traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un
+peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en
+volant des chevaux[228], puis il passa en Sicile et en fit la conquête
+sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque.
+Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les
+panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie
+méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des
+Deux-Siciles.
+
+[Footnote 227: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard
+qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que si sa place de
+San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la
+liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.»
+Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
+ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle, pour le prier
+d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit
+Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»]
+
+[Footnote 228: Gaufridus Malaterra.]
+
+Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, au
+milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les
+mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des États
+barbaresques au seizième siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur
+empire fut même envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
+Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus
+d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes
+vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les
+brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les
+empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV
+victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.
+
+Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira
+de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume-_le-Bâtard_ (il
+s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse naissance du
+côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un
+tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura volontiers des
+autres fils de sa mère[229]. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à
+la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en vint à bout. C'était
+un gros homme chauve, très brave, très avide, et très _saige_, à la
+manière du temps, c'est-à-dire, horriblement perfide. On prétendait
+qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui
+disputait le Maine était mort en sortant d'un dîner de réconciliation,
+et il avait mis la main sur cette province. L'Anjou et la Bretagne,
+déchirées par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu
+l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la Flandre et de la
+Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre.
+Cette alliance faisait sa force; aussi il entra dans une grande colère
+quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard, Lanfranc
+qui enseignait à l'école monastique du Bec, parlait contre ce mariage
+entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient les
+moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme
+d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté
+sur un mauvais cheval boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de
+Normandie, lui dit-il, fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le
+parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et
+le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il
+avait prêché. Lanfranc réussit. Guillaume et Mathilde en furent quittes
+pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.
+
+[Footnote 229: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les
+outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des
+assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: «La
+peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux
+d'entre eux.» (Guill. de Jumièges.) _App. 58._]
+
+C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine,
+déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs
+projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre
+côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[230]. Celle-ci, pour
+n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au
+saint-siège. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés par
+eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris bientôt
+cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et fatal en
+Angleterre. Mais cette opposition n'était point philosophique, comme
+celle de la vieille Église irlandaise, au temps de saint Colomban et de
+Jean-l'Érigène. L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été
+grossière et barbare[231]. Cette île était, depuis des siècles, un
+théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord, Celtes,
+Saxons, Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous, comme celles du
+Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à
+discrétion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'étaient
+enfuis dans les forêts, étaient devenus _têtes de loup_, comme on
+appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le
+retour et le rétablissement d'Édouard-le-Confesseur, fils d'un roi saxon
+et d'une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu
+un saint, pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien
+ni mal. Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en
+lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue
+d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un
+court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande.
+Ami des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles
+années, il fît de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant
+chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les Danois,
+mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui ou par ses
+fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, Surrey,
+Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. On
+accusait Godwin, d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, et de
+l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du
+roi ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son cousin
+Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. Les
+Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils
+de Godwin devinrent maîtres[232], et l'un d'eux, nommé Harold, qui avait
+en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour
+se faire désigner par lui pour son successeur.
+
+[Footnote 230: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à
+l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les
+Normands. _App. 59._]
+
+[Footnote 231: _App. 60._]
+
+[Footnote 232: Guillaume de Poitiers.]
+
+Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent
+avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait désigné
+Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, qu'Édouard
+l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait
+comme valables les donations faites au dernier moment. Guillaume déclara
+cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois de Normandie ou
+celles d'Angleterre[233]. Un hasard singulier avait donné à leur duc une
+apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi.
+
+[Footnote 233: Id.]
+
+Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu,
+vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit
+qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
+frère et son neveu, qu'il retenait comme otages. Guillaume le traita
+bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit
+chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
+jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[234]
+après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de
+Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer
+cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui
+contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les _Niebelungen_, Siegfried
+devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[235]. Dans les
+idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de Guillaume.
+
+[Footnote 234: _App. 61._]
+
+[Footnote 235: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de
+Siegfried, pour l'humilier.]
+
+À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans sa
+nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie, qui lui parla
+en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que
+tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et saints
+reliquaires[236].» Harold répondit que le serment n'avait pas été libre,
+qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté était au
+peuple. «Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans l'année. Veut-il
+que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur un ton de douceur
+et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une des conditions de
+son serment, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il avait promis
+d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors Guillaume jura que
+dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et poursuivre son
+parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le plus sûr et le
+plus ferme.
+
+[Footnote 236: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de
+Guillaume le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous fait
+savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en
+Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»]
+
+Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en
+rapportait au jugement du pape[237], et le procès de l'Angleterre fut
+plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression
+furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, l'expulsion d'un
+Normand porté par Édouard à l'archevêché de Kenterbury, et remplacé par
+un Saxon, enfin le serment d'Harold et une promesse qu'Édouard aurait
+faite à Guillaume de lui laisser la royauté. Les envoyés normands
+comparurent devant le pape: Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée
+aux Normands. Cette décision hardie fut prise à l'instigation
+d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut
+envoyé à Guillaume avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre.
+
+[Footnote 237: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du
+pape.» (Ingulf.)]
+
+L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule d'hommes
+d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en vint de la
+Frandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de l'Aquitaine. Les
+Normands, au contraire, hésitaient à aider leur seigneur dans une
+entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire de leur pays une
+province de l'Angleterre. La Normandie était d'ailleurs menacée par
+Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adressé à Guillaume le plus
+outrageant défi. Toute la Bretagne s'était mise en mouvement comme pour
+conquérir la Normandie, pendant que celle-ci allait conquérir
+l'Angleterre. Conan, amenant une grande armée, entra solennellement en
+Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour
+appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manquèrent
+peu à peu, il laissa aller les rênes, le cor était empoisonné. Cette
+mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une
+foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer,
+et le suivirent en Angleterre.
+
+Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
+étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis les
+Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que
+Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut
+aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de
+Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre ne
+pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une
+grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons combattaient à
+pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec de longues
+lances[238]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les plus beaux
+chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[239]; c'est peut-être lui
+qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux normands. Les
+Saxons ne bâtissaient point de châteaux[240]; ainsi une bataille perdue,
+tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se défendre; et cette
+bataille, il était probable qu'ils la perdraient, combattant dans un
+pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une flotte seule pouvait
+défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était si mal approvisionnée,
+qu'après avoir croisé quelque temps dans la Manche, elle fut obligée de
+rentrer pour prendre des vivres.
+
+[Footnote 238: Voy. la tapisserie de Bayeux.]
+
+[Footnote 239: Guillaume de Poitiers.]
+
+[Footnote 240: Orderic Vital.]
+
+Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de
+flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de
+repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
+mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie avec
+laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. Cependant le
+Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au
+Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume avec lui: «S'il
+s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que je lui offre,
+vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que
+lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés de la bouche du
+pape, et que j'en ai la bulle[241].» Ce message produisit son effet. Les
+Saxons doutèrent de leur cause. Les frères même d'Harold l'engagèrent à
+ne pas combattre de sa personne, puisqu'après tout, disaient-ils, il
+avait juré[242].
+
+[Footnote 241: Chronique de Normandie.]
+
+[Footnote 242: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]
+
+Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que
+les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
+nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra la
+messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. Guillaume
+lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des reliques sur
+lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de lui l'étendard
+bénit par le pape.
+
+D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, restèrent
+sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et impassibles.
+Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les Normands eurent
+d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que
+le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette bataille trois
+chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et
+les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils
+descendirent en plaine, et la cavalerie normande reprit le dessus. Les
+lances prévalurent sur les haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout
+fut tué, ou se dispersa (1066).
+
+Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi
+saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la
+Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des
+soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des
+conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
+d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en
+face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il la garde
+encore.»
+
+Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards pour
+les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée le
+cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
+garder les bonnes lois d'Édouard-le-Confesseur; il s'attacha Londres, et
+confirma les privilèges des hommes de Kent. C'était le plus belliqueux
+des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée anglaise, celui
+où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux conservées.
+Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, réclama contre la
+tyrannie du frère de Guillaume, les privilèges des hommes de Kent, il
+fut écouté favorablement du roi. Le conquérant essaya même d'apprendre
+l'anglais[243], afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de cette
+langue. Il se piquait d'être justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un
+archevêché pour une conduite peu édifiante. Cependant il fondait une
+garde de châteaux, et s'assurait de tous les lieux forts.
+
+[Footnote 243: _App. 62._]
+
+Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les
+vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus absolu
+en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens auxquels il
+avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils n'avaient pas
+combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec les Saxons. Il
+repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans doute pour
+éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui l'avaient suivi le
+temps de se rebuter et de se disperser. Mais, pendant son absence,
+éclata une grande révolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu'en
+une bataille ils eussent été vaincus sans retour. Guillaume eut alors
+grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un
+partage. L'Angleterre tout entière fut mesurée, décrite; soixante mille
+fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat
+consigné dans le livre noir de la conquête, le _Doomsday book_, le livre
+du jour du Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de
+spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire[244].
+Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus.
+Beaucoup d'entre eux conservèrent des biens, et cela dans tous les
+comtés. Un seul est porté pour quarante et un manoirs dans le comté
+d'York[245].
+
+[Footnote 244: Voy. l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]
+
+[Footnote 245: Hallam.]
+
+On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le
+conquérant:
+
+«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels
+furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous
+l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés
+quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très sage et
+très puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses
+prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et
+sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu même où
+Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre, il éleva un noble monastère, y
+plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut très honoré;
+trois fois chaque année, il portait sa couronne, lorsqu'il était en
+Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à la Pentecôte, à
+Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était accompagné de
+tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques
+diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au surplus
+très rude et très sévère; aussi personne n'osait rien entreprendre
+contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes des comtes qui
+lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs évêchés, des abbés de
+leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; enfin, il n'épargna pas
+même son propre frère Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres
+choses, nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il établit dans cette
+contrée; toute personne recommandable pouvait voyager à travers le
+royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun
+homme n'en aurait osé tuer un autre, en eût-il reçu la plus forte
+injure. Il donna des lois à l'Angleterre, et par son habileté il était
+parvenu à la connaître si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il
+ne sût à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrit sur
+ses registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit
+des châteaux. Il gouverna aussi l'île de Man; de plus, sa puissance lui
+soumit l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté
+appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis l'Irlande
+par la seule renommée de son courage et sans recourir aux armes.
+Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des douleurs et
+mille injustices. Il laissa construire des châteaux et opprimer les
+pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses sujets bien des
+marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec justice,
+mais presque toujours injustement et sans nécessité. Il était fort avare
+et d'une ardente rapacité. Il donnait ses terres à rentes aussi cher
+qu'il pouvait. S'il se présentait quelqu'un qui en offrît plus que le
+premier n'avait donné, le roi lui adjugeait à l'instant; un troisième
+venait-il encore enchérir, le roi cédait encore au plus offrant. Il se
+souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis prenaient
+l'argent des pauvres, et combien de choses ils faisaient illégalement.
+Car plus ils parlaient de loi, plus ils la violaient. Il établit
+plusieurs deer-friths[246], et il fit à cet égard des lois portant que
+quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vue. Ce qu'il avait
+établi pour les biches, il le fit pour les sangliers; car il aimait
+autant les bêtes fauves que s'il eût été leur père. Il en fit autant
+pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se
+plaignirent, et les pauvres murmuraient; mais il était si dur qu'il
+n'avait aucun souci de la haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout
+la volonté du roi si l'on voulait vivre, si l'on voulait avoir des
+terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme peut-il être aussi
+capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui-même autant
+au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant avoir
+merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses fautes[247]!»
+
+[Footnote 246: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les
+bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.]
+
+[Footnote 247: Chronic. Saxon.]
+
+Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon
+moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la
+première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et
+flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre.
+Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les barons
+furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le serment
+des arrière-vassaux comme celui des vassaux. Le roi de France obtenait
+aisément l'hommage des vassaux, mais il n'eût pas été bien venu à
+demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui des barons, des
+chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là cependant; une royauté
+qui ne portait que sur l'hommage des grands vassaux était purement
+nominale. Éloignée, par son élévation dans la hiérarchie, des rangs
+inférieurs qui faisaient la force réelle, elle restait solitaire et
+faible à la pointe de cette pyramide, tandis que les grands vassaux,
+placés au milieu, en tenaient sous eux la base puissante.
+
+Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le
+premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du
+roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de cette
+immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de s'assurer
+que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur universel de tous
+les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à qui il voulut.
+Tutelles et mariages, il fît argent de tout, mangeant le bien des
+enfants dont il avait la garde-noble, tirant finance de ceux qui
+voulaient épouser des femmes riches, et des femmes qui refusaient ses
+protégés[248]. Ces droits féodaux existaient sur le continent, mais sous
+forme bien différente. Le roi de France pouvait réclamer contre un
+mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas imposer un mari à la
+fille de son vassal; la garde-noble des mineurs était exercée, mais
+conformément à la hiérarchie féodale; celle des arrière-vassaux l'était
+au profit des vassaux et non du roi.
+
+[Footnote 248: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour
+n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la
+comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
+espèce pour que le même roi tint sa paix avec la femme de Henri Pinel;
+un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro
+licentia comedendi_). (Hallam.)]
+
+Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir à
+la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des
+vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même un
+impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense d'aller à
+la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux
+donner quelque argent que de suivre leur aventureux souverain dans les
+entreprises où il s'embarquait; et lui, il s'arrangeait fort de cet
+échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il
+achetait celui des soldats mercenaires, Gascons, Brabançons, Gallois et
+autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre
+l'aristocratie. Elle se trouvait payer la bride et le mors que le roi
+lui mettait à la bouche.
+
+Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte et
+politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour
+discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eut si forte
+part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à lui
+seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette Église eut
+son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une espèce de
+patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de
+celui de Rome, et qui d'autre part s'interposa souvent entre le roi et
+le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des vaincus[249].
+«L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de Guillaume, animé et
+armé de la faveur du pape et de celle du roi, attaqua, écrasa les
+prélats et les grands qui se montraient rebelles à l'autorité
+royale[250].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume
+passait sur le continent.
+
+[Footnote 249: Voy. plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
+Langton, etc.]
+
+[Footnote 250: Mathieu Paris.]
+
+Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande fut
+un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de ceux
+de l'Angleterre, les peuples la police tyrannique mais régulière qui
+régnait dans la Grande-Bretagne.
+
+Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette
+organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la désolation
+des campagnes[251]. Leur forte et compacte population prépara à
+l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu les tribunaux
+saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer d'autant les
+juridictions féodales, qui d'autre part rencontraient par en haut un
+obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. Ainsi
+l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, commença à
+connaître l'ordre public. Cet ordre développa une prodigieuse force
+sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la conquête, malgré tant de
+calamités, s'élevèrent ces merveilleux monuments que toute la puissance
+du temps présent pourrait à peine égaler. Les basses et sombres églises
+saxonnes s'élancèrent en flèches hardies, en majestueuses tours. Si la
+diversité des races et des langues retarda l'essor de la littérature,
+l'art du moins commença. C'est sur ces monuments, sur la force sociale
+qu'ils révèlent qu'il faut juger la conquête, et non sur les calamités
+passagères qui l'ont accompagnée.
+
+[Footnote 251: Hallam.]
+
+ * * * * *
+
+Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de Rome
+s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins infiniment.
+Ceux de Naples dès leur origine, ceux de l'Angleterre au temps d'Henri
+II et de Jean, se reconnurent pour feudataires du saint-siège. Les
+Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient et
+d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux formidables du roi de
+France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans réserve aux papes. En
+même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires du
+Cid, occupaient par mariage le royaume de Castille et fondaient celui de
+Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts l'Église triomphait dans
+l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en Espagne, en Angleterre
+et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou accompli la croisade
+contre les ennemis du pape et de la foi.
+
+Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des
+autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le
+grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe
+sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
+grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le
+christianisme vînt au secours. Le monde du onzième siècle avait dans sa
+diversité un principe commun de vie, la religion; une forme commune,
+féodale et guerrière. Une guerre religieuse pouvait seule l'unir; il ne
+devait oublier les diversités de races et d'intérêts politiques qui le
+déchiraient qu'en présence d'une diversité générale et plus grande si
+grande qu'en comparaison toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se
+croire une et le devenir qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à
+quoi travaillèrent les papes, dès l'an 1000. Un pape français, Gerbert,
+Sylvestre II, avait écrit aux princes chrétiens au nom de Jérusalem.
+Grégoire VII eût voulu se mettre à la tête de cinquante mille chevaliers
+pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce fut Urbain II, Français comme
+Gerbert, qui en eut la gloire. L'Allemagne avait sa croisade en Italie;
+l'Espagne chez elle-même. La guerre sainte de Jérusalem, résolue en
+France au concile de Clermont, prêchée par le Français Pierre-l'Ermite,
+fut accomplie surtout par des Français. Les croisades ont leur idéal en
+deux Français: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par
+saint Louis. Il appartenait à la France de contribuer plus que tous les
+autres au grand événement qui fit de l'Europe une nation.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ La Croisade. 1095-1099.
+
+
+Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de
+l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane,
+s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la
+croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut
+d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et que
+le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce qu'elles
+étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans leur vie de
+religion.
+
+L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus
+vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents
+ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
+croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
+vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des
+Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.
+
+L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le
+dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme
+qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque
+du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre Turan.
+La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans l'unité de son
+Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni l'une ni l'autre
+n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de Mahomet qui ne
+fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple élu pour l'imposer
+à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère Israël? Le désert
+arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la Judée?
+
+Dieu est Dieu, voilà l'islamisme, c'est la religion de l'unité.
+Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
+d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
+être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
+suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu
+encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem;
+quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
+les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
+familles sans nom commun, sans signes propres[252], sans perpétuité,
+semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une maison,
+et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme ni à la
+terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière vole au
+désert; égaux comme les grains de sable, sous l'oeil d'un Dieu niveleur,
+qui ne veut nulle hiérarchie.
+
+[Footnote 252: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles et non
+héréditaires.]
+
+Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle que le
+christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu par
+les Saints, la Vierge, les Anges et Jésus, Mahomet la supprime; toute
+hiérarchie périt, la divine et l'humaine. Dieu recule dans le ciel à une
+profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique et l'écrase.
+Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur la plaine aride.
+Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le ciel, la terre,
+rien entre; point de montagne qui nous rapproche du ciel, point de douce
+vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme impitoyablement tendu
+d'un sombre azur, comme un brûlant casque d'acier.
+
+L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
+stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
+Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et
+terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà
+que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à
+Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la ventilation
+du cimeterre, n'allumera plus son ardeur farouche, il va s'humaniser. Je
+crains pour son austérité les paradis du harem, et ses roses solitaires
+et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La chair maudite par cette
+religion superbe[253] s'obstine à réclamer; la matière proscrite
+revient sous autre forme, et se venge avec la violence d'un exilé qui
+rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au sérail, mais elle les y
+enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la Vierge, et ils se battent
+depuis mille ans pour Fatema. Ils ont rejeté le Dieu-homme et repoussé
+l'incarnation en haine du Christ; ils proclament celle d'Ali. Ils ont
+condamné le magisme, le règne de la lumière, et ils enseignent que
+Mahomet est la lumière incarnée; selon d'autres, Ali est cette lumière;
+les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons incarnés.
+Le dernier de ces imans, Ismaïl, a disparu de la terre; mais sa race
+subsiste, inconnue; c'est un devoir de la chercher. Les califes
+fatemites d'Égypte étaient les représentants visibles de cette famille
+d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prévalu dans les
+montagnes orientales de l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait
+pu étouffer le magisme[254]. Elles éclatèrent au huitième et au neuvième
+siècle, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes
+ISMAÏLITES, se mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le
+sabre à la main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille;
+mais l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
+ruine des Abassides et du Coran.
+
+[Footnote 253: _App. 63._]
+
+[Footnote 254: Hammer.]
+
+La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les Fatemites
+fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; immense et
+ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion et
+d'athéisme[255]. La seule doctrine certaine de ces protées de
+l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser
+conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au
+mysticisme, du mysticisme à la philosophie, au doute, à l'absolue
+indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et
+jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de ce
+dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le
+recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
+des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et
+l'indifférence du juste et de l'injuste.
+
+[Footnote 255: _App. 64._]
+
+Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée dans
+les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où
+sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
+tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle.
+Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations
+intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et
+leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un
+certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des Fatemites,
+qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut (c'est-à-dire _Repaire
+des vautours_); il l'appela dans son audace la _Demeure de la fortune_.
+Il y fonda une association dont le fatemisme était le masque, mais dont
+la secrète pensée semble avoir été la ruine de toute religion. Cette
+corporation avait, comme la loge du Caire, ses savants, ses
+missionnaires; Alamut était plein de livres et d'instruments de
+mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les sectaires pénétraient
+partout sous mille déguisements, comme médecins, astrologues, orfèvres,
+etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, c'était l'assassinat. Ces
+hommes terribles se présentaient un à un pour poignarder un sultan, un
+calife, et se succédaient sans peur, sans découragement, à mesure qu'on
+les taillait en pièces[256]. On assure que, pour leur inspirer ce
+courage furieux, le chef les fascinait par des breuvages enivrants, les
+portait endormis dans des lieux de délices, et leur persuadait ensuite
+qu'ils avaient goûté les prémices du paradis promis aux hommes
+dévoués[257]. Sans doute à ces moyens se joignit le vieil héroïsme
+montagnard, qui a fait de cette contrée le berceau des vieux libérateurs
+de la Perse, et celui des modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères
+se vantaient de leurs fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le
+chef des Assassins prenait pour titre celui de _scheick de la Montagne_;
+c'était de même celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur
+l'autre versant de la même chaîne.
+
+[Footnote 256: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à
+cent vingt-quatre.]
+
+[Footnote 257: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au
+grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une tour
+élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il fit un
+signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de la tour.
+«Si vous le désirez, dit-il au comté, tous ces hommes vont en faire
+autant.»]
+
+Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois d'Alamut
+ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa domination sur la
+plupart des châteaux et lieux forts des montagnes entre la Caspienne et
+la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un inexprimable effroi. Les
+princes, sommés de livrer leurs forteresses, n'osaient ni les céder ni
+les garder; ils les démolissaient. Il n'y avait plus de sûreté pour les
+rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque instant du milieu de ses plus
+fidèles serviteurs s'élancer un meurtrier. Un sultan qui persécutait les
+Assassins voit le matin, à son réveil, un poignard planté en terre, à
+deux doigts de sa tête: il leur paya tribut, et les exempta de tout
+impôt, de tout péage.
+
+Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
+sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
+de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte et
+vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des
+Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille montagne
+persane, en face du califat, comme le poignard près de la tête du
+sultan.
+
+Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment des
+croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
+balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
+chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, et
+la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme
+s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
+effet il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
+c'est-à-dire en devenant barbare.
+
+ * * * * *
+
+Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange.
+L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
+je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
+pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui
+montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
+d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[258]; ou bien
+c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
+est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité
+s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines.
+L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne
+négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les belles
+Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la persévérance de
+François Ier pour la conquête d'Italie.
+
+[Footnote 258: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_,
+pour un ardent désir.]
+
+La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. Ulysse
+ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son Ithaque. Dans
+l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur Asgard, leur ville
+des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent mieux. En courant à
+l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. Nos croisés, qui
+marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, s'aperçurent que la patrie
+divine n'était point au torrent de Cédron, ni dans l'aride vallée de
+Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, et attendirent dans un espoir
+mélancolique une autre Jérusalem. Les Arabes s'étonnaient en voyant
+Godefroi de Bouillon assis par terre. Le vainqueur leur dit tristement:
+«La terre n'est-elle pas bonne pour nous servir de siège, quand nous
+allons rentrer pour si longtemps dans son sein[259]?» Ils se retirèrent
+pleins d'admiration. L'Occident et l'Orient s'étaient entendus.
+
+[Footnote 259: Guillaume de Tyr.]
+
+Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple
+monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes
+antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes les
+luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme
+chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie par
+les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même temps que
+la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et soulevés au ciel
+dans les gigantesques piliers, dans les arceaux aériens de nos
+cathédrales.
+
+Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis l'an
+1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre et
+espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et
+s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, aux
+Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y portaient
+d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible voyage. Heureux
+qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau du Christ, et qui
+pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un contemporain:
+Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour vous[260]!
+
+[Footnote 260: Pierre d'Auvergne.]
+
+Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les pèlerins.
+Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les traitèrent bien
+encore. Tout changea lorsque le calife Hakem, fils d'une chrétienne, se
+donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita cruellement les
+chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà venu, et les Juifs
+qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on n'aborda guère le
+saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme aux derniers temps les
+Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. On sait la
+ridicule histoire de ce comte d'Anjou, Foulques Nerra, qui avait tant à
+expier, et qui alla tant de fois à Jérusalem. Condamné par les infidèles
+à salir le saint tombeau, il trouva moyen de verser au lieu d'urine un
+vin précieux[261]. Il revint à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à
+Metz.
+
+[Footnote 261: Gesta Consulum Andegav.]
+
+Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient bas. Ces hommes si
+fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des torrents
+de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses qu'il
+plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes de
+Barcelone, de Flandre, de Verdun accomplirent, dans le onzième siècle,
+ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement
+les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque de
+Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put arriver.
+Treize ans après les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de Bamberg et
+d'Utrecht s'associèrent à quelques chevaliers Normands, et formèrent une
+petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à grand'peine, et deux
+mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant les Turcs, maîtres de
+Bagdad et partisans de son calife, s'étant emparés de Jérusalem, y
+massacrèrent indistinctement tous les partisans de l'incarnation, Alides
+et chrétiens. L'empire grec, resserré chaque jour, vit leur cavalerie
+pousser jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople. D'autre part les
+Fatemites tremblaient derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils
+s'adressèrent, comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis
+Comnène était déjà lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli
+magnifiquement à son passage; ses ambassadeurs célébraient avec le génie
+hâbleur des Grecs les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes
+qu'on pouvait y conquérir; les lâches allaient jusqu'à vanter la beauté
+de leurs filles et de leurs femmes[262], et semblaient les promettre aux
+Occidentaux.
+
+[Footnote 262: Guibert de Nogent.]
+
+Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple et lui
+communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y
+avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de
+l'Espagne n'était qu'une croisade; chaque jour on apprenait quelque
+victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement
+importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la
+Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis un
+siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de
+Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique et y
+massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien
+que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger
+animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers imaginèrent
+plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, de détourner et
+d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins portaient dans l'Orient;
+ils chargèrent leurs galères de terre prise en Judée, rapprochèrent ce
+qu'on allait chercher si loin, et se firent une Terre-Sainte dans le
+Campo-Santo de Pise.
+
+Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse du
+peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères du
+moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de
+Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la
+fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
+pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la
+puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que
+d'aller devant soi par la grande route 12 que Charlemagne avait,
+disait-on, frayée autrefois[263], de marcher sans se lasser vers le
+soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la
+bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était
+arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
+D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été tenter
+Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus simples des
+créatures, une oie et une chèvre[264]. Pieuse et touchante confiance de
+l'humanité enfant!
+
+[Footnote 263: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait
+lui-même commander la croisade.]
+
+[Footnote 264: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs
+montagnes sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une
+vache mena Cadmus en Béotie, etc.]
+
+Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_ (Pierre Capuchon,
+ou Pierre-l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on, puissamment par son
+éloquence à ce grand mouvement du peuple[265]. Au retour d'un pèlerinage
+à Jérusalem, il décida le pape français Urbain II à prêcher la croisade
+à Plaisance, puis à Clermont (1095). La prédication fut à peu près
+inutile en Italie; en France tout le monde s'arma. Il y eut au concile
+de Clermont quatre cents évêques ou abbés mitrés. Ce fut le triomphe de
+l'Église et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l'empereur
+et le roi de France, y furent condamnés, aussi bien que les Turcs, et la
+querelle des investitures mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la
+croix rouge à son épaule; les étoffes, les vêtements rouges furent mis
+en pièces, et n'y suffirent pas[266].
+
+[Footnote 265: _App. 65._]
+
+[Footnote 266: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge
+(Albéric des Trois-Fontaines).]
+
+Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du
+monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils
+avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants: ils
+avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de prédications; ils
+se prêchaient les uns les autres, dit le contemporain, et de parole et
+d'exemple. «C'était, continue-t-il, l'accomplissement du mot de Salomon:
+_Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par
+bandes._ Elles n'avaient pas pris l'essor des bonnes oeuvres, ces
+sauterelles tant qu'elles restaient engourdies et glacées dans leur
+iniquité. Mais dès qu'elles se furent échauffées aux rayons du soleil de
+justice, elles s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de
+roi; toute âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour
+camarade de guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre
+qu'aux Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats?...
+Vous auriez vu les Écossais, couverts d'un manteau hérissé, accourir du
+fond de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos
+ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
+leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils faisaient
+signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne.
+
+«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui
+se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant
+un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les moqueurs
+eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur avoir pour
+quelque argent et partaient avec ceux dont ils s'étaient d'abord
+raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui se
+préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
+vieillards tremblants sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir
+les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des
+chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces petits,
+à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient dans leur
+simplicité: N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons[267]?»
+
+[Footnote 267: Guibert de Nogent.]
+
+Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer,
+s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne s'inquiétaient
+de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. Dieu en
+refuserait-il un à la délivrance du Saint-Sépulcre? Pierre-l'Ermite
+marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres suivirent un
+brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient _Gautier-sans-avoir_. Dans
+tant de milliers d'hommes, ils n'avaient pas huit chevaux. Quelques
+Allemands imitèrent les Français et partirent sous la conduite d'un des
+leurs, nommé Gotteschalk. Tous ensemble descendirent la vallée du
+Danube, la route d'Attila, la grande route du genre humain[268].
+
+[Footnote 268: _App. 66._]
+
+Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur
+sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de Juifs, ils les
+faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
+meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent
+ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
+Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les
+chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
+fournit des vaisseaux et les fit passer en Asie, comptant sur les
+flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire
+qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements, et
+qu'on en bâtit les murs d'une ville.
+
+Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des
+grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais bien
+des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de France,
+Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche Étienne de
+Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume-le-Conquérant, enfin le
+comte de Flandre, partirent en même temps. Tous égaux, point de chef.
+Ceux-ci firent peu d'honneur à la croisade. Le gros Robert[269], l'homme
+du monde qui perdit le plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem
+que par désoeuvrement. Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au
+bout.
+
+[Footnote 269: Voy. _App. 66._]
+
+Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, était, sans comparaison,
+le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les
+comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur lui
+donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne reviendrait
+pas; il emportait avec lui des sommes immenses[270]; tout le Midi le
+suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, de
+Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef ecclésiastique
+de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui était sujet de
+Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et civilisés comme
+les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de piété ni de bravoure.
+On leur trouvait trop de savoir et de savoir-faire, trop de loquacité.
+Les hérétiques abondaient dans leurs cités demi-moresques; leurs moeurs
+étaient un peu mahométanes. Les princes avaient force concubines.
+Raymond, en partant, laissa ses États à un de ses bâtards.
+
+[Footnote 270: _App. 67._]
+
+Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins
+riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
+affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
+quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain
+Bohémond, bâtard de Robert-l'Avisé, et non moins avisé que son père,
+n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède,
+Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté
+paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégeait Amalfi, quand on lui
+apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs noms,
+de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[271]; puis, sans
+mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux de voir le
+portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le vit à
+Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé avec
+l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus grands d'une
+coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de la poitrine;
+il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux, les mains
+charnues et un peu grandes. À y faire attention, on s'apercevait qu'il
+était tant soit peu courbé. Il avait la peau très blanche, et ses
+cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient pas les oreilles, au
+lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. Je ne puis dire de
+quelle couleur était sa barbe; ses joues et son menton étaient rasés; je
+crois pourtant qu'elle était rousse. Son oeil, d'un bleu tirant sur le
+vert de mer ([Grec: glauchon]), laissait entrevoir sa bravoure et sa
+violence. Ses larges narines aspiraient l'air librement, au gré du cour
+ardent qui battait dans cette vaste poitrine. Il y avait de l'agrément
+dans cette figure, mais l'agrément était détruit par la terreur. Cette
+taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque chose qui n'était
+point aimable, et qui même ne semblait pas de l'homme. Son sourire me
+semblait plutôt comme un frémissement de menace... Il n'était
+qu'artifice et ruse; son langage était précis, ses réponses ne donnaient
+aucune prise[272].»
+
+[Footnote 271: _App. 68._]
+
+[Footnote 272: Anne Comnène.]
+
+Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple,
+qui est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à
+Godefroi[273], fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de
+Bouillon et de Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi,
+issue, dit-on, de Charlemagne, était déjà signalée par de grandes
+aventures et de grands malheurs. Son père, Eustache de Boulogne,
+beau-frère d'Édouard-le-Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où
+les Saxons l'appelaient contre Guillaume-le-Conquérant. Son
+grand-père maternel, Godefroi-le-Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier
+et de Brabant, qui échoua de même en Lorraine, combattit trente ans
+les empereurs à la tête de toute la Belgique, et brûla, dans
+Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. Il fut plusieurs fois
+chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este, mère de la fameuse
+comtesse Mathilde, fut indignement retenue prisonnière par Henri
+III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et donner la Lorraine à
+la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur Henri IV fut
+persécuté par les papes, et que tant de gens l'abandonnaient, le
+petit-fils du proscrit, le Godefroi de la croisade, ne manqua pas à
+son suzerain. L'empereur lui confia l'étendard de l'Empire, cet
+étendard que la famille de Godefroi avait fait chanceler, et contre
+lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. Mais Godefroi le
+raffermit: du fer de ce drapeau il tua l'anti-César, Rodolphe, le
+roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son victorieux drapeau,
+sur les murs de Borne, où il monta le premier[274]. Toutefois,
+d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, ce fut une
+grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade fut
+publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liège, et partit pour la
+terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il
+voulait aller avec une armée à Jérusalem[275]. Dix mille chevaliers
+le suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français,
+Lorrains, Allemands.
+
+[Footnote 273: Né à Bezi près Nivelle, dans un château qu'on montrait
+encore à la fin du dernier siècle.]
+
+[Footnote 274: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de
+se croiser et fut guéri. (Albéric.)]
+
+[Footnote 275: Guibert de Nogent.-Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que
+le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
+contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]
+
+Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
+n'était pas grand de taille, et son frère Beaudoin le passait de la
+tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il
+fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un revers
+la tête d'un boeuf ou d'un chameau[276]. En Asie, s'étant écarté, il
+trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un ours: il attira
+la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité de ses cruelles
+morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté singulière. Il ne se
+maria point, et mourut vierge à trente-huit ans[277].
+
+[Footnote 276: Robert-le-Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le
+milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
+urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» (Raoul de Caen.)]
+
+[Footnote 277: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à
+Jérusalem.]
+
+Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 août
+1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa route
+par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils de
+Guillaume-le-Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du roi
+de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie jusqu'à la
+Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres tournèrent la
+Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de Saint-Gilles,
+s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la Dalmatie. Bohémond,
+avec ses Normands et Italiens, perça sa route par les déserts de la
+Bulgarie. C'était le plus court et le moins dangereux; il valait mieux
+éviter les villes, et ne rencontrer les Grecs qu'en rase campagne. La
+sauvage apparition des premiers croisés, sous Pierre-l'Ermite, avait
+épouvanté les Byzantins; ils se repentaient amèrement d'avoir appelé les
+Francs, mais il était trop tard; ils entraient en nombre innombrable par
+toutes les vallées, par toutes les avenues de l'Empire. Le rendez-vous
+était à Constantinople. L'empereur eut beau leur dresser des pièges, les
+barbares s'en jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de
+Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tous ces corps d'armée, qu'il
+avait cru détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer
+leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler
+devant eux cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire
+que le torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de
+costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité
+même de ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les
+Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils
+s'établissaient amicalement, dans l'Empire, faisaient comme chez eux,
+prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple les
+plombs des églises pour les revendre aux Grecs[278]. Le sacré palais
+n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et d'eunuques ne
+leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et d'imagination
+pour se laisser saisir aux pompes terribles, au cérémonial tragique de
+la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, qui faisait l'ornement et
+l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le tuer.
+
+[Footnote 278: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite
+par Pierre-l'Ermite.]
+
+C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour
+des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre Occident. Ces
+dômes d'or, ces palais de marbre, tous les chefs-d'oeuvre de l'art
+antique entassés dans la capitale depuis que l'empire s'était tant
+resserré; tout cela composait un ensemble étonnant et mystérieux qui les
+confondait; ils n'y entendaient rien: la seule variété de tant
+d'industries et de marchandises était pour eux un inexplicable problème.
+Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils avaient grande envie de tout
+cela; ils doutaient même que la ville sainte valût mieux. Nos Normands
+et nos Gascons auraient bien voulu terminer là la croisade; ils auraient
+dit volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: «N'est-ce
+pas là Jérusalem?»
+
+Ils se souvinrent alors de tous les pièges que les Grecs leur avaient
+dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des
+aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
+imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine
+et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et
+le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements à
+ces empoisonneurs, et qu'en punition il fallait prendre Constantinople.
+On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre sainte. La chose était
+facile s'ils se fussent accordés; mais le Normand comprit qu'en
+renversant Alexis, il pourrait fort bien donner seulement l'Empire au
+Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il n'était pas venu pour
+faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla comme lui, et tira bon
+parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu'il voulut par
+l'empereur[279].
+
+[Footnote 279: On le mena dans une galerie du palais où une porte,
+ouverte comme par hasard, lui laissait voir une chambre remplie du haut
+en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles
+conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor!--Il est à
+vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
+Comnène.)]
+
+Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces
+conquérants, qui pouvaient l'écraser[280], à lui faire hommage et lui
+soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond,
+puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains dans
+les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. Dans
+la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; ne la
+possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée et pour
+amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs seuls
+pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce qu'on
+voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des vaisseaux
+surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.
+
+[Footnote 280: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...
+«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» (Guibert de Nogent.)]
+
+«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter serment.
+Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut l'audace
+de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien, connaissant
+de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte Beaudoin prit
+cet insolent par la main et l'ôta de sa place, lui faisant entendre que
+ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser assis à côté d'eux ceux
+qui leur avaient fait hommage et qui étaient devenus leurs hommes; il
+fallait, disait-il, se conformer aux usages du pays où l'on vivait.
+L'autre ne répondait rien, mais il regardait l'empereur d'un air irrité,
+murmurant en sa langue quelques mots qu'on, pourrait traduire ainsi:
+Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont
+debout! L'empereur remarqua le mouvement de ses lèvres, et se fit
+expliquer ses paroles par un interprète, mais pour le moment il ne dit
+rien encore. Seulement, lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie,
+se retiraient et saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux et
+lui demanda qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc,
+dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon
+pays il y a, à la rencontre de trois routes, une vieille église où
+quiconque a envie de se battre en duel vient prier Dieu et attendre son
+adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a osé
+venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore trouvé
+d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[281].»
+
+[Footnote 281: Anne Comnène.]
+
+Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
+avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. Les
+Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés.
+Ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, auraient pu, avec toute leur
+valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les
+assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin, les Francs virent
+flotter sur la ville le drapeau de l'empereur, et il leur fut signifié
+du haut des murs de respecter une ville impériale[282].
+
+[Footnote 282: _App. 69._]
+
+Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par
+les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient
+encore plus de leur grand nombre. Malgré les secours des Grecs, aucune
+provision ne suffisait, l'eau manquait à chaque instant sur ces arides
+collines. En une seule halte, cinq cents personnes moururent de soif.
+«Les chiens de chasse des grands seigneurs, que l'on conduisait en
+laisse, expirèrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons
+moururent sur le poing de ceux qui les portaient. Des femmes
+accouchèrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans
+souci de leurs enfants nouveau-nés[283].»
+
+[Footnote 283: Albert d'Aix.]
+
+Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
+légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment
+armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si je
+puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une seule
+fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la bataille.
+Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les bras de ceux
+contre lesquels ils combattaient de loin avec tant d'avantage; toutefois
+la perte des croisés fut immense.
+
+Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait
+voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour
+qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves
+ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé, l'épée à la main, la ville de
+Tarse; Beaudoin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les
+premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
+fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs et
+ne voulait pas être retardé[284].
+
+[Footnote 284: Raymond d'Agiles.]
+
+La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre
+cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent
+cinquante-trois évêchés[285]. C'était là une belle proie pour le comte
+de Saint-Gilles et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler
+d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il pratiqua
+les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, virent flotter
+sur les murs le drapeau rouge des Normands[286]. Mais il ne put les
+empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y fortifier dans quelques
+tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville une abondance funeste
+après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en foule. Bientôt les
+vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient réduits de nouveau à
+la famine, quand une armée innombrable de Turcs vint les assiéger dans
+leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, Hugues de France, Étienne de
+Blois, crurent l'armée perdue sans ressources et s'échappèrent pour
+annoncer le désastre de la croisade.
+
+[Footnote 285: Trois cent soixante églises. (Guibert de
+Nogent.)--Albéric ne compte que trois cent quarante églises.]
+
+[Footnote 286: Foulcher de Chartres.]
+
+Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que
+Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons, où
+ils se tenaient blottis, que d'y mettre le feu. La religion fournit un
+secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
+annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait
+la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[287]. Il prouva
+la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y brûla, mais
+on n'en cria pas moins au miracle[288]. On donna aux chevaux tout ce qui
+restait de fourrage, et tandis que les Turcs jouaient et buvaient,
+croyant tenir ces affamés, ils sortent par toutes les portes, et en tête
+la sainte lance. Leur nombre leur sembla doublé par les escadrons des
+anges. L'innombrable armée des Turcs fut dispersée, et les croisés se
+retrouvèrent maîtres de la campagne d'Antioche et du chemin de
+Jérusalem.
+
+[Footnote 287: _App. 70._]
+
+[Footnote 288: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il
+avait douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et
+le peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher
+sain et sauf, mais la foule se précipita sur lui pour déchirer ses
+habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre homme,
+ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.]
+
+Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en garder
+les tours[289]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part de la
+croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée et de
+l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on,
+réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers
+et leurs hommes. Le peuple, avait trouvé son tombeau dans l'Asie Mineure
+et dans Antioche.
+
+[Footnote 289: _App. 71._]
+
+Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les Francs
+contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus à enlever
+aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On prétend
+qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. Les croisés qui,
+dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la cité sainte,
+avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés par les
+assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siège, s'établir
+dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il semblait que le
+démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de l'armée du Christ.
+Sur les murailles paraissaient des sorcières qui lançaient des paroles
+funestes sur les assiégeants. Ce ne fut point par des paroles qu'on leur
+répondit. Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent
+une des magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[290]. Le
+seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les
+Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction du
+vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le comte
+de Saint-Gilles et pour le duc de Lorraine. Enfin les croisés ayant
+fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute l'armée
+attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le vendredi 15
+juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de la Passion,
+Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les murailles de
+Jérusalem. La ville prise, le massacre fut effroyable[291]. Les croisés,
+dans leur aveugle ferveur, ne tenant aucun compte des temps, croyaient
+en chaque infidèle qu'ils rencontraient à Jérusalem frapper un des
+bourreaux de Jésus-Christ.
+
+[Footnote 290: Guillaume de Tyr.]
+
+[Footnote 291: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le
+siège, les plus cruels traitements de la part des infidèles. (Guillaume
+de Tyr.)]
+
+Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire
+quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent, avec
+larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
+tombeau. Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête,
+qui aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une
+enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on
+interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le comte
+de Saint-Gilles, le plus riche des croisés, eût été élu probablement;
+mais ses serviteurs craignant de rester avec lui à Jérusalem, ils
+n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent la royauté.
+Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après avoir bien
+cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il restait trop
+longtemps dans les églises, au delà même des offices, qu'il allait
+toujours s'enquérant aux prêtres des histoires représentées dans les
+images et les peintures sacrées, au grand mécontentement de ses amis,
+qui l'attendaient pour le repas[292]. Godefroi se résigna, mais il ne
+voulut jamais prendre la couronne royale dans un lieu où le Sauveur en
+avait porté une d'épines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avoué
+et baron du Saint-Sépulcre. Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le
+royaume, le conquérant ne fit point d'objection, il céda tout devant le
+peuple, se réservant la jouissance seulement, c'est-à-dire la défense.
+Dès la première année, il lui fallut battre une armée innombrable
+d'Égyptiens, qui vinrent attaquer les croisés à Ascalon. C'était une
+guerre éternelle, une misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi
+se trouvait avoir conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait
+infesté par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à
+peine cultiver les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut
+bien rester avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois
+cents chevaliers[293].
+
+[Footnote 292: Guillaume de Tyr.]
+
+[Footnote 293: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas
+la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]
+
+C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi,
+au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
+asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y organisa
+dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de l'Occident.
+L'ordre hiérarchique et tout le détail de la justice féodale y fut réglé
+dans les fameuses _Assises de Jérusalem_ par Godefroi et ses barons. Il
+y eut un prince de Galilée, un marquis de Jaffa, un baron de Sidon. Ces
+titres du moyen âge attachés aux noms les plus vénérables de l'antiquité
+biblique semblent un travestissement. Que la forteresse de David fût
+crénelée par un duc de Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un
+Gaulois, une tête blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr,
+voilà ce que n'avait pas vu Daniel.
+
+La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les Normands
+en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. La langue
+française succéda, comme langue politique, à l'universalité de la langue
+latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de Francs devint le
+nom commun des Occidentaux[294]. Et quelque faible encore que fût la
+royauté française, le frère du triste Philippe Ier, cet Hugues de
+Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins appelé par les
+Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi des rois.
+
+[Footnote 294: _App. 72._]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Suites de la Croisade. Les Communes. Abailard. Première moitié du
+ douzième siècle.
+
+
+Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre et de dire: Ceci est
+bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, quand
+il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a vaincu, et
+qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît plus, le laisse
+tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. Alors ce n'est plus
+pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec tant d'efforts, qu'à
+s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand il eut
+conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris Rome. Godefroi de Bouillon
+n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il s'assit découragé sur cette
+terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous
+sommes tous en ceci Alexandre et Godefroi. L'historien comme le héros.
+Le sec et froid Gibbon lui-même exprime une émotion mélancolique, quand
+il a fini son grand ouvrage[295]. Et moi, si j'ose aussi parler,
+j'entrevois, avec autant de crainte que de désir, l'époque où j'aurai
+terminé la longue croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour
+ma patrie.
+
+[Footnote 295: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et
+agréable compagnon de ma vie.» (Mém. de Gibbon.)]
+
+La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent
+au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem
+tant désirée. Six cent mille hommes s'étaient croisés. Ils n'étaient
+plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
+pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents
+chevaliers; quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Édesse, avec
+Beaudoin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent l'Europe.
+Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver la trace;
+elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, sur une
+route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! Il ne faut
+pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en dégoût, Godefroi
+n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[296].
+
+[Footnote 296: _App. 73._]
+
+C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. Ce
+résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins
+réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines
+d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des contemporains
+avant et après la croisade.
+
+«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
+Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les uns
+sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices; c'était
+un spectacle assez amusant et délectable[297].»
+
+[Footnote 297: _App. 74._]
+
+Tout est changé après la croisade[298]. Le frère et successeur de
+Godefroi, le roi Beaudoin, épouse une femme issue d'une famille illustre
+«parmi les gentils du pays». Lui-même adopte leurs usages, prend une
+robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à l'orientale.
+Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. Blessé, il refuse à
+ses médecins la permission de blesser un prisonnier pour étudier son
+mal[299]. Il a pitié d'une prisonnière musulmane qui accouche dans son
+armée; il arrête sa marche, plutôt que de l'abandonner dans le
+désert[300].
+
+[Footnote 298: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un
+certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
+aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»]
+
+[Footnote 299: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
+croisés: «Dieu les punit pour avoir exercé d'affreuses violences contre
+les juifs; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force
+pour contraindre personne à venir à lui.»]
+
+[Footnote 300: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau.
+(Guillaume de Tyr.)]
+
+Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de
+charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette
+communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un
+instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme
+européen[301]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur
+entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils
+ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au
+moins en haine des infidèles[302].
+
+[Footnote 301: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à
+leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
+veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de
+nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée,
+Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
+Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
+Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton
+venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, quoique
+divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de frères et de
+proches parents unis dans un même esprit par l'amour du Seigneur. Si
+l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui appartenait, celui qui
+l'avait trouvé le portait avec lui bien soigneusement, et pendant
+plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de recherches il eût découvert
+celui qui l'avait perdu, et le lui rendait de son plein gré, comme il
+convient à des hommes qui ont entrepris un saint pèlerinage.»]
+
+[Footnote 302: _App. 75._]
+
+Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
+désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de
+l'affranchissement[303]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
+instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au grand
+air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et rencontrèrent
+la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, qu'on avait cru
+entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus lard dans la
+prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui l'opprimait
+de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable qui ne
+descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les
+arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux, la
+communauté de misère amollit son coeur. Plus d'un serf put dire au
+baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le désert; je
+vous ai couvert de mon corps au siège d'Antioche ou de Jérusalem.»
+
+[Footnote 303: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»]
+
+Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. Dans
+cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, ce fut
+souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce que
+valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. Les
+parents de tant de morts se trouvèrent parents des martyrs. Ils
+appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de
+l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé
+Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères des
+rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était point
+allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres avait
+été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de Bouillon.
+
+L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus
+misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent ou
+suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun devait disposer du
+fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils s'enhardirent
+à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de vendre et
+d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il pouvait bien
+se faire que les hommes fussent égaux.
+
+Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas nettement
+produite. On nous dit bien que dès avant l'an 1000 les paysans de la
+Normandie s'étaient ameutés: mais cette tentative fut réprimée sans
+peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, dispersèrent les
+vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il n'en fut plus
+parlé[304]. Les paysans, en général, étaient trop isolés. Leurs
+_jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge. Ils étaient aussi,
+malheureusement, il faut le dire, trop dégradés par l'esclavage, trop
+brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: leur victoire eût
+été celle de la barbarie.
+
+[Footnote 304: _App. 76._]
+
+Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au
+pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les
+seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population de
+ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter leur
+force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et
+commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
+mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons,
+beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers dans les villes de
+passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, au
+moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien laisser
+un peu de liberté à ces hommes: ils portaient tout dans leurs bras, ils
+auraient quitté le pays.
+
+C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les
+villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
+privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs
+franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations
+contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en
+particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par
+excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital, la
+communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les
+prêtres accompagnassent le roi aux sièges ou aux combats, avec les
+bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon le
+même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle
+suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle
+d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis-le-Gros,
+après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des
+communes marchant sous la bannière de leurs paroisses (1119). Mais ces
+communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce
+fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant
+leur bannière paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers,
+d'avoir, avec Louis-le-Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort,
+d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se dirent avec le poète du
+douzième siècle: «Nous sommes hommes comme ils sont; tout aussi grand
+coeur nous avons; tout autant souffrir nous pouvons[305].» Ils voulurent
+tous quelques franchises, quelques privilèges; ils offrirent de
+l'argent; ils surent en trouver, indigents et misérables qu'ils étaient;
+pauvres artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grâce au pied
+d'un château, serfs réfugiés autour d'une, église: tels ont été les
+fondateurs de nos libertés. Ils s'ôtèrent les morceaux de la bouche,
+aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, vendirent à
+l'envi ces diplômes si bien payés.
+
+[Footnote 305: _App. 77._]
+
+Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit bruit.
+Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de la
+Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, partagées
+entre deux seigneurs laïque et ecclésiastique, s'adressèrent au roi pour
+faire garantir solennellement des concessions souvent violées, et
+maintinrent une liberté précaire au prix de plusieurs siècles de guerres
+civiles. C'est à ces villes qu'on a plus particulièrement donné le nom
+de _communes_. Ces guerres sont un petit, mais dramatique incident de la
+grande révolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes
+diverses dans toutes les villes du nord de la France.
+
+C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes avaient
+si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de tant
+d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. Les
+premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies
+ecclésiastiques[306]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait jeté là
+les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été donné par
+Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons
+plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout autrement
+importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que montrer
+en petit ce que nous trouverons plus loin sous des proportions
+colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de cette terrible et
+orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente mille soldats de ses
+portes, battait le roi de France et emprisonnait l'empereur[307]?
+Toutefois, grandes ou petites, elles furent héroïques, nos communes
+picardes, et combattirent bravement. Elles eurent aussi leur beffroi,
+leur tour, non pas inclinée et vêtue de marbre, comme les _miranda_
+d'Italie[308], mais parée d'une cloche sonore qui n'appelait pas en vain
+les bourgeois à la bataille contre l'évêque ou le seigneur. Les femmes y
+allaient comme les hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à
+l'attaque du château d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[309]; ainsi
+plus tard Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Gaillarde et rieuse
+population d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs
+légères, des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était
+leur joie, au douzième siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros
+cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
+cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
+effarouchaient de leurs risées la bête féodale[310].
+
+[Footnote 306: Voy. Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]
+
+[Footnote 307: Maximilien, en 1492.]
+
+[Footnote 308: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.]
+
+[Footnote 309: Guibert de Nogent.]
+
+[Footnote 310: Id.]
+
+On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt
+vrai[311]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il
+n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et
+des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
+communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont
+les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse,
+conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à cheval
+portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[312]. Vassal
+comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine de
+Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le
+brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable
+férocité des Coucy.
+
+[Footnote 311: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la
+couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la même
+politique; à son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il
+regardait comme séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerrie
+d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient
+semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en
+eut de ceux qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs
+mourir et détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.»
+(Gr. Chron. de Saint-Denis.)--Il abolit la commune de Vézelay.]
+
+[Footnote 312: C'est le fameux oriflamme. Il devint l'étendard des rois
+de France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin qui relevait de
+l'abbaye de Saint-Denis.]
+
+Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité
+avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre
+petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs de
+ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants par la
+vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe Ier, ou
+même le brave Louis VI, le gros homme pâle[313], entre _les rouges_
+Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
+conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume
+de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou historiens, enfin
+les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes des empereurs,
+sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la mort de Godefroi
+de Bouillon?
+
+[Footnote 313: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle
+toute sa vie. (Orderic Vital.)]
+
+Le roi, qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? Pas
+grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
+droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les
+prêtres, et renouvelé par les poèmes qui commencent alors. En face de ce
+droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans
+héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait une
+grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être bien avec
+celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité d'héritier
+universel était éminemment populaire. En attendant, l'Église le
+soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef militaire
+contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à l'époque où
+Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, qu'il avait
+enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de Chartres, le fameux
+Yves, fulmina contre lui, le pape lança l'interdit, le concile de Lyon
+condamna le roi; mais toute l'Église du Nord lui resta favorable; il eut
+pour lui les évêques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon,
+Senlis, Arras, etc.
+
+Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été d'abord
+surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la royauté.
+Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est pour elle
+qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, pour les
+évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres d'Église
+étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on sentira
+combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine. Il est vrai
+qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, armaient leurs
+hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs pèlerins, leurs
+marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs fêtes; il assurait la
+grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et de Paris à Reims. Le roi
+et le comte de Blois et de Champagne s'efforçaient de mettre un peu de
+sécurité entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserré
+entre les grandes masses féodales de l'Anjou, de la Normandie, de la
+Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la Somme. Le cercle compris entre ces
+grands fiefs fut la première arène de la royauté, le théâtre de son
+histoire héroïque. C'est là que le roi soutint d'immenses guerres, des
+luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos
+faubourgs. Nos champs prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs
+Iliades. Les Montfort et les Garlande soutenaient souvent le roi; les
+Coucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre
+lui; tous les environs étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait
+aller encore avec quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on
+ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et
+malencontreuse forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de
+Montlhéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée
+de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris.
+
+La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry
+prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
+chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses
+frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à
+l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
+surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à
+l'un des fils du roi sa fille et son château[314]. C'était lui donner la
+route entre Paris et Orléans.
+
+[Footnote 314: Philippe Ier disait à son fils, Louis-le-Gros: «Age,
+flli, serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo
+et fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.»
+(Suger.)]
+
+L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de
+Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner
+en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, sentit
+qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la terre
+sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et matière à
+quelques bons contes[315]. De son duché d'Aquitaine, ne lui souciait
+guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour quelque argent
+comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses hommes, toutes ses
+maîtresses[316]. Pour les Languedociens, c'était une croisade non
+interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse _Jourdain_ était comte
+de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de Jérusalem: elle fut
+offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y ruina. Les Angevins
+n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les populations
+commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne heure, c'était un
+excellent marché; ils en tiraient les denrées du Levant, à l'envi des
+Pisans et des Vénitiens.
+
+[Footnote 315: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]
+
+[Footnote 316: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»]
+
+Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. Elle
+allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la croisade,
+entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas
+besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait bien à les
+occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, plus grand
+chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. Il commença à
+devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui, cet adversaire des
+petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de l'empereur Henri
+IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la violence du pape[317].
+Son titre faisait une telle illusion sur ses forces que, des Pyrénées,
+le comte de Barcelone lui demanda du secours contre la terrible invasion
+des Almoravides qui menaçaient l'Espagne et l'Europe. De même, quand le
+héros de la croisade, ce glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint
+implorer la compassion du peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut
+faire une chose populaire en épousant la soeur de Louis-le-Gros[318].
+Bohémond n'avait garde de solliciter les secours des Normands, ses
+compatriotes; le comte de Barcelone se défiait de ses voisins de
+Toulouse. Personne ne se défiait du roi de France.
+
+[Footnote 317: Sigebert de Gemblours.]
+
+[Footnote 318: Suger.]
+
+Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
+églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le voisinage
+des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des conventions, et de
+là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces conquérants ne
+respectaient rien. La toute petite royauté de France ne leur aurait pas
+tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou. Le comte d'Anjou
+demanda et obtint le titre de sénéchal du roi de France. C'était le
+droit de mettre les plats sur la table; mais la féodalité ennoblissait
+tous les offices domestiques, et le comte d'Anjou était trop puissant
+pour croire qu'on pût tirer jamais parti contre lui de cette domesticité
+volontaire, qui équivalait à une étroite ligue contre les Normands.
+
+Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient contre
+le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la réalité,
+la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur victoire à
+Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois se
+rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
+résultat. Dans cette célèbre bataille du douzième siècle, il y eut, dit
+Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps
+chevaleresques sont les temps héroïques (1119).
+
+Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes, qui
+pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles étaient
+conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien tant que de
+tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer un parti bien
+plus avantageux encore de la protection ecclésiastique, lorsque Calixte
+II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, où siégeaient
+quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y présenta, accusa
+humblement devant le pape le roi normand d'Angleterre, Henri Beauclerc,
+comme le violateur du droit des gens et l'allié des seigneurs qui
+désolaient les campagnes. «Les évêques, dit-il, détestaient avec raison
+Thomas de Marle, brigand séditieux qui ravageait toute la province;
+aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous
+les faibles: les loyaux barons de France se réunirent à moi pour
+réprimer les violateurs des lois, et ils combattirent pour l'amour de
+Dieu avec toute l'assemblée de l'armée chrétienne. Le comte de Nevers,
+revenant paisiblement, avec mon congé, de cette expédition, a été pris
+et retenu jusqu'à ce jour par le comte Thibault, quoiqu'une foule de
+seigneurs aient supplié Thibault de ma part de le remettre en liberté,
+et que les évêques aient mis toute sa terre sous l'anathème.» Lorsque le
+roi eut parlé, les prélats français attestèrent qu'il avait dit la
+vérité. Mais le pape avait bien assez de sa lutte contre l'empereur,
+sans se faire encore un ennemi du roi d'Angleterre.
+
+Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de
+l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
+d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[319]. Ce droit
+n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. Louis
+d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon Dieu et
+selon le monde.
+
+[Footnote 319: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans
+attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit
+en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
+règle.]
+
+Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis-le-Gros prit
+sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
+de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre.
+Lorsque le comte de Flandre, Charles-le-Bon, eut été massacré par les
+hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea le
+comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre pour
+comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à regarder le
+roi de France comme le ministre de la Providence.
+
+Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses expéditions
+dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de Bourges avait vendu
+au roi son comté[320]. Cette possession, dont le roi était séparé par
+tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l'importance lorsqu'en
+1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du Berry, appela le roi à son
+secours contre le frère de son prédécesseur, qui lui disputait cette
+seigneurie. Louis-le-Gros y passa avec une armée et le protégea
+efficacement. Dès lors, il eut pied dans le Midi. Par deux fois, il y
+fit une espèce de croisade en faveur de l'évêque de Clermont, qui se
+disait opprimé par le comte d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord,
+comtes de Flandre, d'Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons normands le
+suivirent volontiers. C'était un grand plaisir pour eux de faire une
+campagne dans le Midi. Les réclamations du comte de Poitiers, duc
+d'Aquitaine et suzerain du comte d'Auvergne, ne furent point écoutées.
+Quelques années après, l'évêque du Puy-en-Velay demanda un privilège au
+roi de France, prétextant l'absence de son seigneur, le comte de
+Toulouse, qui était alors à la terre sainte (1134).
+
+[Footnote 320: Il le lui avait acheté 60.000 liv. Foulques-le-Réchin
+avait aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.]
+
+On vit, dès l'an 1124, combien le roi de France était devenu puissant.
+L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune aux
+évêques et au roi. Son gendre, Henri Beauclerc, l'engageait d'ailleurs à
+envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la ville de Reims. À
+l'instant toutes les milices s'armèrent[321]. Les grands seigneurs
+envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, celui
+de Vermandois, le comte même de Champagne, qui faisait alors la guerre à
+Louis-le-Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de
+Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent contre les Allemands, qui
+n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la France du Nord, sous
+Louis-le-Gros, contre l'Allemagne semblait annoncer, un siècle d'avance,
+la victoire de Bouvines, comme son expédition en Auvergne fait déjà
+penser à la conquête du Midi au treizième siècle.
+
+[Footnote 321: Suger.]
+
+Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du
+peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de
+Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. Saint-Denis
+et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. Il y eut un
+centre, et la vie s'y porta; un coeur de peuple y battit. Le premier
+signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles et la voix
+d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des communes
+de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien breton. Le
+disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui réveilla
+l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en douter, des
+soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette grande commune du
+monde antique.
+
+La chaîne des libres penseurs rompue, ce semblé, après
+Jean-le-Scot[322], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape
+en l'an 1000. Élève à Cordoue et maître à Reims[323], Gerbert eut pour
+disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya
+l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le chanoine
+Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait de plus
+que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme vertueux est
+une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme hardie habituait à
+ne voir que des personnifications dans les idées qu'on avait réalisées.
+Ce n'était pas moins que le passage de la poésie à la prose. Cette
+hérésie logique fit horreur aux contemporains de la première croisade;
+le nominalisme, comme on l'appelait, fut étouffé pour quelque temps.
+
+[Footnote 322: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
+plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
+de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de Saxe,
+puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, Guillaume
+de Jumièges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, Guillaume de
+Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel Raoul Glaber,
+et un siècle après, entre une foule d'historiens de la croisade,
+l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au Midi.]
+
+[Footnote 323: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient
+formées aux grands foyers ecclésiastiques: d'abord, à Poitiers, à Reims,
+puis au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liège. Orléans et Angers
+professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé
+s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins
+enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de
+Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.]
+
+Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les
+Lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de Kenterbury,
+combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit original,
+trouva déjà le fameux argument de Descartes pour l'existence de Dieu:
+«Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le concevoir[324]». Ce fut pour
+lui une grande joie d'avoir fait cette découverte après une longue
+insomnie. Il inscrivit sur son livre: «L'insensé a dit: Il n'y a pas de
+Dieu.» Un moine osa trouver la preuve faible, et intituler sa réponse:
+«Petit livre pour l'insensé[325].» Ces premiers combats n'étaient que
+des préludes. Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[326].
+C'était alors la querelle des investitures, la lutte matérielle, la
+guerre contre l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus
+grave, dans la sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait
+de la politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du
+christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius,
+Abailard après Bérenger.
+
+[Footnote 324: Proslogium, c. II.]
+
+[Footnote 325: Libellus pro insipiente.]
+
+[Footnote 326: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir
+ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui
+avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?]
+
+L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient
+occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de Laon
+et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient:
+les Vaudois avaient traduit la Bible en langue vulgaire, les Institutes
+furent aussi traduites; le droit fut enseigné en face de la théologie, à
+Orléans et à Angers. L'existence de l'école de Paris était pour l'Église
+un danger. Les idées, jusque-là dispersées, surveillées dans les
+diverses écoles ecclésiastiques, allaient converger vers un centre. Ce
+grand nom d'_Université_ commençait, dans la capitale de la France, au
+moment où l'universalité de la langue française semblait presque
+accomplie. Les conquêtes des Normands, la première croisade, l'avaient
+porté partout, ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en
+Sicile, à Jérusalem. Cette circonstance seule donnait à la France
+centrale, à Paris, une force immense d'attraction. Le français de Paris
+devint peu à peu proverbial[327]. La féodalité avait trouvé dans la
+ville royale son centre politique; cette ville allait devenir la
+capitale de la pensée humaine.
+
+[Footnote 327: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle
+parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à
+Stratford-Athbow; car pour le français de Paris, elle n'en savait
+rien.»]
+
+Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un
+beau jeune homme[328], brillant, aimable, de noble race[329]. Personne
+ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
+chantait lui-même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le
+temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il
+fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi) ou
+les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux
+écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis
+Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne, où brillait
+Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui
+soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui et le condamna au
+silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, qui
+était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce chevalier
+errant de la dialectique, démontant les plus fameux champions. Il dit
+lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à celle des tournois,
+que par amour pour les combats de la parole[330]. Vainqueur dès lors et
+sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où résidait Louis-le-Gros,
+et où les seigneurs commençaient à venir en foule. Ces chevaliers
+encourageaient un homme de leur ordre qui avait battu les prêtres sur
+leur propre terrain, et qui réduisait au silence les plus suffisants des
+clercs.
+
+[Footnote 328: _App. 78._]
+
+[Footnote 329: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et
+renonça à son droit d'aînesse.]
+
+[Footnote 330: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié
+les lois.]
+
+Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait que
+pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix humaine.
+Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et dogmatique de
+l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du latin du moyen âge,
+apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le hardi
+jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, humanisait[331]. À
+peine laissait-il quelque chose d'obscur et de divin dans les plus
+formidables mystères. Il semblait que jusque-là l'Église eût bégayé, et
+qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et facile; il traitait poliment
+la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main.
+Il ramenait la religion à la philosophie, la morale à l'humanité[332].
+_Le crime n'est pas dans l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_,
+dans la conscience. Ainsi plus de péché d'habitude ni d'ignorance.
+_Ceux-là même n'ont pas péché qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il
+fût le Sauveur._ Qu'est-ce que le péché originel? _Moins un péché qu'une
+peine._ Mais alors pourquoi la Rédemption, la Passion, s'il n'y a pas eu
+péché? _C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de
+l'amour à celle de la crainte._
+
+[Footnote 331: _App. 79._]
+
+[Footnote 332: C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la
+tour (très mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De cette
+montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au pied de
+cette tour une terrible assemblée, non seulement les auditeurs
+d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, toute la
+scolastique; non seulement la savante Héloïse, l'enseignement des
+langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.
+
+Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
+Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait lieu
+de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre chose.
+C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout de grande
+douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la sombre et dure
+théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le monde, bien plus
+que par sa logique et sa théorie des universaux.]
+
+Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer et
+les Alpes[333]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se
+mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les
+écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits,
+hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle était
+comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les simples
+étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se taisait.
+
+[Footnote 333: _App. 80._]
+
+Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué par
+la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une peine,
+cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard se
+défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le christianisme
+par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt davantage en
+déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il se laissait
+pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la foi.
+
+Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée,
+réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient
+immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs
+volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des
+moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées
+devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile,
+qui n'avait que faire de tout cela[334].
+
+[Footnote 334: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai
+exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
+lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être
+entendu.]
+
+L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé de
+Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. Originaire
+de la haute Bourgogne[335], du pays de Bossuet et de Buffon, il avait
+été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, soeur et rivale de
+Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fit, un
+demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva
+Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans la pauvre
+Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la _vallée
+d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs qu'il lui
+fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre
+chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. Forcé de
+répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouva tout-puissant
+malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une lettre de saint
+Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de France. Lorsque le
+schisme éclata par l'élévation simultanée d'Innocent II et d'Anaclet,
+saint Bernard fut chargé par l'Église de France de choisir, et choisit
+Innocent[336]. L'Angleterre et l'Italie résistaient: l'abbé de Clairvaux
+dit un mot au roi d'Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le
+mena par toutes les villes d'Italie, qui le reçurent à genoux. On
+s'étouffait pour toucher le saint, on s'arrachait un fil de sa robe;
+toute sa route était tracée par des miracles.
+
+[Footnote 335: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar
+n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.]
+
+[Footnote 336: Voy. sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
+villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au
+roi d'Angleterre et à l'empereur.]
+
+Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous
+l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
+et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi
+d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure,
+d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
+s'isoler. Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit
+son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir
+demanda où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du
+sang cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
+Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À peine
+pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher la
+croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme qu'on
+croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec sa barbe
+rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, à
+peine un peu de vie aux joues[337]. Ses prédications étaient terribles;
+les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs maris; ils
+l'auraient tous suivi aux monastères; Pour lui, quand il avait jeté le
+souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à Clairvaux,
+rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de feuilles[338],
+et calmait un peu dans l'explication du Cantique des cantiques, qui
+l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.
+
+[Footnote 337: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»]
+
+[Footnote 338: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans
+les saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu
+en méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a
+coutume de dire en plaisantant à ses amis qu'il n'a jamais eu en cela
+d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrit à
+un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede;
+aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
+docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes stillant
+dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant frumento?»]
+
+Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès
+d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
+prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher
+son Dieu!
+
+Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais
+celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation
+commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. Les
+hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes avec
+amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
+tout-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais
+venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honorée de mon
+amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit précisément
+le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès de la
+_Nouvelle Héloïse_.
+
+L'Héloïse du douzième siècle était une pauvre orpheline, d'origine
+incertaine, mais de naissance probablement cléricale et monastique[339].
+Née vers 1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré
+d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où
+elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de
+dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de
+Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les leçons
+d'Abailard. On sait le reste.
+
+[Footnote 339: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première
+abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne en Champagne; ou,
+selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux
+prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de
+Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]
+
+Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). Les
+désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta pour
+quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son
+enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
+reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses
+triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[340], qui lui avait été offert pour
+rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus dans
+ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. Les
+écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit d'enseigner.
+On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de saint Bernard,
+assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard faillit y être
+lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses ennemis, il ne put
+se faire entendre, brûla ses livres et lut, à travers ses larmes, tout
+ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être examiné, ses ennemis
+prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné sans l'autorisation de
+l'Église.
+
+[Footnote 340: Sur les terres de Thibault, comte de Champagne.]
+
+Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut
+obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint
+Denys-l'Aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende,
+c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[341]. La cour, qui le
+soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte de
+Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux lieues de
+Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec lui, il se
+bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de la Trinité,
+qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le Consolateur, le
+Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était affluèrent autour
+de lui; ils construisirent des cabanes, une ville s'éleva dans le
+désert, à la science, à la liberté; il fallut bien qu'il remontât en
+chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força encore de se taire
+et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante,
+dont il n'entendait pas la langue. C'était son sort de ne trouver aucun
+repos. Ses moines bretons, qu'il voulait réformer, essayèrent de
+l'empoisonner dans le calice. Dès lors, l'infortuné mena une vie
+errante, et songea même, dit-on, à se réfugier en terre infidèle.
+Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible
+adversaire qui le poursuivait partout de son zèle et de sa sainteté. À
+l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il demanda à saint Bernard un duel
+logique par-devant le concile de Sens. Le roi, les comtes de Champagne
+et de Nevers, une foule d'évêques devaient assister et juger des coups.
+Saint Bernard y vint avec répugnance[342], sentant son infériorité. Mais
+les menaces du peuple et les cruelles inimitiés scholastiques le
+tirèrent d'affaire.
+
+[Footnote 341: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela
+déplut à la cour, dit-il lui même. _App. 81._]
+
+[Footnote 342: _App. 82._]
+
+Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages
+incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur haine.
+On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la soumission.
+Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et le peuple
+ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se trouble,
+s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il avait
+sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. Innocent
+II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans son
+disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie et appelait les
+villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. Celui-ci l'avait
+prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de Cluny. L'abbé
+Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au bout de deux
+ans.
+
+Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils de
+Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[343]. Sous un autre point
+de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine et
+sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau. On sait
+que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment saint
+Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il faut
+considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le
+républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du
+_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on
+entrevoit la _Nouvelle_.
+
+[Footnote 343: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
+dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, plusieurs
+s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, qui devint le
+client et l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le néant des cours
+(nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent pour Salerne ou
+Montpellier, où les croyants de la nature et de la science trouvaient un
+abri. Voy. _Renaissance_, Introduction.]
+
+Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante
+d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen âge se
+trouve si complètement effacée; ce peuple qui se souvient des dieux de
+la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié Héloïse. Il
+visite encore le gracieux monument qui réunit les deux époux[344], avec
+autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée d'hier. C'est la
+seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.
+
+[Footnote 344: À Paris, au cimetière de l'Est.]
+
+La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
+d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans
+l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À
+l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le
+Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de
+théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables
+s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard, Héloïse
+fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans son amour
+si constant et si désintéressé.
+
+La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des
+sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi je ne cherchai
+que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon
+désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; je
+ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni mes
+voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je
+trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de
+ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
+plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde,
+quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais
+mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice
+(_tua dici meretrix, quam illius imperatrix_).» Elle explique d'une
+manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme
+d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose messéante et déplorable, que celui
+que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et le prît
+pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie
+ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages
+des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
+servantes[345]?»
+
+[Footnote 345: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]
+
+La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la
+passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
+lettres de son amante; il y répond avec méthode et par chapitres. Il
+intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou
+bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le
+ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son
+époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa
+soeur; à Abailard, Héloïse[346]!» La passion lui arrache des mots qui
+sortent tout à fait de la réserve religieuse du douzième siècle: «Dans
+toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
+que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et
+non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[347].»
+Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre le
+voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus grand
+des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il que
+l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? C'est
+mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, accepte
+cette immolation volontaire[348]!»
+
+[Footnote 346: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
+sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo Heloissa.»]
+
+[Footnote 347: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc
+offendere quam Deum vereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
+me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»]
+
+[Footnote 348:
+
+ ... O maxime conjux!
+ O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
+ In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
+ Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
+ Sed quas sponte luam.]
+
+Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les mystiques,
+avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de l'âme
+religieuse[349]. La femme s'y éleva pour la première fois dans les
+écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son dieu
+visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en sainte
+Catherine et sainte Thérèse.
+
+[Footnote 349: Comment. in epist. ad Romanos.]
+
+La restauration de la femme eut lieu principalement au douzième siècle.
+Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée
+par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion
+l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de la
+sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il
+reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
+d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions
+dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. La
+femme est communément désignée, dans les écrivains ecclésiastiques et
+dans les Capitulaires, par ce mot dégradant: _Vas infirmius._ Quand
+Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme et
+la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse Ève,
+dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans ses
+fils.
+
+Un mouvement tout contraire commença au douzième siècle. Le libre
+mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait
+traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
+remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du Christ,
+fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il veut bientôt
+des Fontevrault par toute la chrétienté[350]. L'aventureuse charité de
+Robert s'adressait de préférence aux grandes pécheresses; il enseignait
+dans les plus odieux séjours la clémence de Dieu, son incommensurable
+miséricorde. «Un jour qu'il était venu à Rouen, il entra dans un mauvais
+lieu, et s'assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes
+l'entourent, croyant qu'il est venu pour faire folie. Lui, il prêche les
+paroles de vie, et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle qui
+commandait aux autres lui dit:--Qui es-tu, toi qui dis de telles choses,
+tiens pour certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette
+maison pour commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne
+qui parlât de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses
+fussent vraies!...--À l'instant, il les fit sortir de la ville, il les
+conduisit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire
+pénitence, il les fit passer du démon au Christ[351].»
+
+[Footnote 350: _App. 83._]
+
+[Footnote 351: Manuscrit de l'abbaye de Vaux-Cernay (cité, par Bayle).]
+
+C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
+enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
+deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries amères
+de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions donnaient lieu,
+rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il couvrait tout du
+large manteau de la grâce.
+
+La grâce prévalant sur la loi, il se fit insensiblement une grande
+révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge
+devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples et tous
+les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie
+chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de l'immaculée
+conception (1134).
+
+La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons
+intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
+Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le
+second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
+trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[352]. Louis
+VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[353]. Les femmes,
+juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, siègent aussi
+comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires sérieuses. Le
+roi de France reconnaît expressément ce droit[354]. Nous verrons Alix
+de Montmorency conduire une armée à son époux, le fameux Simon de
+Montfort.
+
+[Footnote 352: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]
+
+[Footnote 353: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant
+lui ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le
+premier de celui de la reine Adèle»--Adèle prit la croix avec son
+mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la
+régence.]
+
+[Footnote 354: En 1134, Ermengarde de Narbonne, succédant à son frère,
+demande et obtient de Louis-le-Jeune l'autorisation de juger, chose
+interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _App. 84._]
+
+Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes y
+rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle: en
+Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en
+Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
+La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le progrès
+de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent avec elles
+les souverainetés dans des maisons étrangères; elles mêlent le monde,
+elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la
+centralisation des grandes monarchies.
+
+Une seule entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut point
+le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui transféraient
+les autres États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et elle ne
+donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément féminin,
+l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint point du
+dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, la
+perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des
+choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité de
+notre mobile patrie.
+
+ * * * * *
+
+Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous
+venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
+d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été
+une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu:
+affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
+femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce
+retentissement de la croisade, comme la croisade elle-même, devait avoir
+toute sa puissance et son effet en France, chez le plus sociable des
+peuples.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Le roi de France et le roi d'Angleterre, Louis-le-Jeune, Henri II
+ (Plantagenet).--Seconde croisade; humiliation de Louis.--Thomas à
+ Becket, humiliation d'Henri [seconde moitié du douzième siècle].
+
+
+L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec
+Guillaume-le-Conquérant au milieu du onzième siècle, n'atteignit toute
+sa violence qu'au douzième, sous les règnes de Louis-le-Jeune et d'Henri
+II, de Richard Coeur-de-Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa
+catastrophe vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la
+confiscation de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle
+et demi (1209-1346).
+
+ * * * * *
+
+Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
+anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume-le-Bâtard à Richard
+Coeur-de-Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros
+furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il
+faut pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi
+d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.
+
+Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine
+majesté immobile[355]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
+son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis-le-Gros et la
+triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de France
+semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi d'Angleterre, comme
+son vassal et son fils; méchant fils qui bat son père. Le descendant de
+Guillaume-le-Conquérant[356], quel qu'il soit, c'est un homme rouge,
+cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et féroce,
+glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violent, fort
+mal avec l'Église. Il faut dire aussi qu'il n'a pas si bon temps que le
+roi de France. Il a bien plus d'affaires; il gouverne à coups de lance
+trois ou quatre peuples dont il n'entend pas la langue. Il faut qu'il
+contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons,
+qu'il repousse aux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là,
+le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est
+son suzerain d'abord; il est fils aîné de l'Église, fils légitime;
+l'autre est le bâtard, le fils de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le
+roi de France a la loi pour lui, _cette vieille mère avec son frein
+rouillé, qu'on appelle la loi_[357]. L'autre s'en moque; il est fort,
+il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand mystère du
+douzième siècle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu,
+l'autre celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter d'un
+côté à Robert-le-Diable, de l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage
+dans notre famille, disait Richard Coeur-de-Lion, que les fils haïssent
+le père; du diable nous venons, et nous retournons au diable[358].»
+Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans
+doute; il est né endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme
+et ses provinces[359]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
+poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure
+Philippe-Auguste ou Philippe-le-Bel.
+
+[Footnote 355: Cela est très frappant dans leurs sceaux. Le roi
+d'Angleterre est représenté sur une face assis, sur l'autre à cheval, et
+brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. _App. 85._]
+
+[Footnote 356: _App. 86._]
+
+[Footnote 357: «The rusty curb of old father antic the law.»
+(Shakespeare.)]
+
+[Footnote 358: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»]
+
+[Footnote 359: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la
+Guyenne, etc.]
+
+Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit se
+développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi du
+peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force n'éclate
+pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, d'une
+progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression
+générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout entière,
+plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est
+faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être impersonnel, il
+vit dans l'universalité, dans le peuple, dans l'Église, fille du peuple;
+c'est un personnage profondément _catholique_ dans le sens étymologique
+du mot.
+
+Le bon roi Dagobert, Louis-le-Débonnaire, Robert-le-Pieux,
+Louis-le-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous
+vrais saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[360], celui
+qui fut puissant. Le scrupuleux Louis-le-Jeune est déjà saint Louis,
+mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
+conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. Par
+ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux: c'est presque
+l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec
+l'Église; Louis-le-Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade,
+Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade;
+Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée
+de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une
+mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une armoire
+quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la
+bonne Marguerite.
+
+[Footnote 360: _App. 87._]
+
+ * * * * *
+
+Louis-le-Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation
+d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de
+la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait aussi
+mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses vastes
+États qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda bientôt à son
+père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de faire de sa fille
+une reine. Le jeune roi avait été élevé bien dévotement dans le cloître
+de Notre-Dame[361] c'était un enfant sans aucune méchanceté, et fort
+livré aux prêtres; le vrai roi fut son précepteur, Suger, abbé de
+Saint-Denis[362]. Au commencement pourtant l'agrandissement de ses
+États, qui se trouvaient presque triplés par son mariage, semble lui
+avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme
+sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons, le
+comte même de Champagne, refusèrent de le suivre à cette conquête du
+Midi. En même temps le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous
+ce pieux jeune roi, avait risqué de nommer son neveu à l'archevêché de
+Bourges, métropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre-le-Vénérable
+réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape se réfugia
+sur les terres du comte de Champagne, dont la soeur venait d'être
+répudiée par un cousin de Louis VII. Louis et son cousin, frappés
+d'anathème par le pape, se vengèrent sur le comte de Champagne,
+ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg de Vitry. Les flammes
+gagnèrent malheureusement la principale église, où la plupart des
+habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize cents,
+hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt leurs cris; le vainqueur
+lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y périrent.
+
+[Footnote 361: _App. 88._]
+
+[Footnote 362: Suger était né, probablement aux environs de Saint-Omer,
+en 1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand. Lorsque Philippe Ier
+confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis-le-Gros,
+ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de ses
+moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ep. 78); mais plus
+tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ep. 309), une vie
+exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les constructions qu'il
+fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny ayant admiré quelque
+temps les ouvrages et les bâtiments que Suger avait fait construire, et
+s'étant retourné vers la très petite cellule que cet homme, éminemment
+ami de la sagesse, avait arrangée pour sa demeure, il gémit
+profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme nous condamne tous, il
+bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais uniquement pour Dieu.» Tout
+le temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son
+propre usage que cette humble cellule, d'à peine dix pieds en largeur et
+quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir
+sa vie, qu'il avouait avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du
+monde. C'était là que, dans les heures qu'il avait de libres, il
+s'adonnait à la lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il
+évitait le tumulte et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là,
+comme le dit un sage, il n'était jamais moins seul que quand il était
+seul; là, en effet, il appliquait son esprit à la lecture des plus
+grands écrivains, à quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait
+avec eux, étudiait avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de
+plume, que de la paille sur laquelle était étendue, non pas une fine
+toile, mais une couverture assez grossière de simple laine, que
+recouvraient, pendant le jour, des tapis décents.» (_Vie de Suger_, par
+Guillaume, moine de Saint-Denis.)]
+
+Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup
+docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience
+était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais
+permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siège de Bourges. Le pontife
+avait exigé qu'il renonçât à ce serment, et Louis se repentait et
+d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé.
+L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
+croyait responsable de tous les sacrilèges commis pendant les trois ans
+qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme timorée,
+il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, égorgé en
+une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des
+Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient secourus, ils
+n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il se crut
+d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, que son
+frère aîné, mort avant Louis-le-Gros, avait pris la croix, et qu'en lui
+laissant le trône il semblait lui avoir transmis l'obligation
+d'accomplir son voeu (1147).
+
+Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente,
+quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le
+dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, n'était
+plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près Jérusalem et
+le Saint-Sépulcre. On s'était douté que la religion et la sainteté
+n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui s'étend entre le
+Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue matérialiste qui
+localisait la religion avait perdu son empire. Suger détourna en vain le
+roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la prêcha à Vézelay et,
+en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût nécessaire au salut. Il
+refusa d'y aller lui-même, et de guider l'armée, comme on l'en
+priait[363]. Il n'y eut point cette fois l'immense entraînement de la
+première croisade. Saint Bernard exagère visiblement quand il nous dit
+que pour sept femmes il restait un homme. Dans la réalité, on peut
+évaluer à deux cent mille hommes les deux corps d'armée qui descendirent
+le Danube sous l'empereur Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands
+étaient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui
+relevaient de l'Empire, les évêques de Toul et de Metz, les comtés de
+Savoie et de Montferrat, tous les seigneurs du royaume d'Arles, se
+réunirent de préférence à l'armée de France. Dans celle-ci marchaient
+sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de Nevers, de
+Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et
+une foule d'autres. On y voyait aussi la reine Éléonore, dont la
+présence était peut-être nécessaire pour assurer l'obéissance de ses
+Poitevins et de ses Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette
+importance dans l'histoire.
+
+[Footnote 363: _App. 89._]
+
+Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le roi
+de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir de la
+première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le seul que
+pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection de
+l'armée, voulait visiter les saints lieux. Le roi de France préféra
+cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur
+d'Allemagne, Conrad, du roi de Hongrie et de l'empereur de
+Constantinople, Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel et
+Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi
+l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de
+conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, sous
+l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien n'égalait leur
+impatience et leur brutal emportement. L'empereur Manuel Comnène, dont
+les victoires avaient restauré l'empire grec, les servit à souhait; il
+se hâta d'expédier ces barbares au delà du Bosphore, et les lança dans
+l'Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse, celle de
+Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent occasion d'user leur bouillante
+ardeur. Ces lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces montagnes,
+sur ces pentes rapides où la cavalerie turque voltigeait, apparaissant
+tantôt à leur côté et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande
+dérision des Grecs, des Français même. _Pousse, pousse, Allemand_,
+criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conservé ces deux
+mots sans les traduire[364].
+
+[Footnote 364: [Grec: Poútzê, Alamáne]]
+
+Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
+la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force
+d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent,
+eux aussi, dans l'intérieur du pays et y éprouvèrent les mêmes
+désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit
+périr. Chaque jour le roi, bien confessé et administré, se lançait à
+travers la cavalerie turque[365]. Mais rien n'y faisait. L'armée aurait
+péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert, auquel le
+commandement fut remis comme au plus digne et sur lequel nous ne savons
+malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous leurs maux
+la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur
+vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était engagé à
+fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur trahissait
+les croisés[366]. La chose fut visible lorsqu'ils arrivèrent à
+Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y reçurent les fuyards
+des Turcs. Cependant Louis s'était conduit loyalement avec Manuel. À
+l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait refusé d'écouter ceux qui
+lui conseillaient à son passage de s'emparer de Constantinople.
+
+[Footnote 365: Odon de Deuil: «...Et à son retour, il demandait toujours
+vêpres et compiles, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de
+toutes ses oeuvres.»]
+
+[Footnote 366: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes
+le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»]
+
+Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
+encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en
+faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons étaient
+à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils déclarèrent qu'ils
+iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux à tous
+ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte
+de Flandre, du sire de Bourbon et d'un corps de cavalerie grecque que le
+roi loua pour les protéger. Il donna ensuite tout ce qui lui restait à
+ces pauvres gens, et s'embarqua avec Éléonore. Mais les Grecs qui
+devaient les défendre les livrèrent eux-mêmes, ou les réduisirent en
+esclavage; ceux qui échappèrent le durent au prosélytisme des Turcs, qui
+leur firent embrasser leur religion.
+
+Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui
+s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils
+pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la terre
+sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des malheureux
+qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut rien
+entreprendre, pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, oncle de
+sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa nièce
+semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y retenir,
+partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre sainte. Il n'y
+fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur rivalité leur fit
+manquer le siège de Damas, qu'ils avaient entrepris. Ils retournèrent
+honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant
+par les vaisseaux des Grecs, n'avait été délivré que par la rencontre
+d'une flotte des Normands de Sicile.
+
+C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision.
+Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux
+infidèles? Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les barons
+étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le péché à
+lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore avait
+montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré dès
+Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle était
+parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour mari[367].
+Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un bel esclave
+sarrasin. On disait qu'elle avait reçu des présents du chef des
+infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency.
+Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup les vastes
+provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de la France
+encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui elle voudra la
+prépondérance de l'Occident.
+
+[Footnote 367: «Se monacho, non regi nupsisse.»]
+
+Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le
+divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet,
+duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie,
+bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la France
+occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi
+d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux du
+roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur Étienne de
+Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII. Ainsi tout
+tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.
+
+Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre,
+dont la rivalité avec la France va nous occuper.
+
+La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance
+anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque baron
+avait exercée en petit autour de son manoir, elle se reproduisit en
+grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et le
+servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de nos
+colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre langue,
+autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable férocité, nul
+respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs presque égaux du
+roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte de Moreton avait
+plus de six cents fiefs[368]. Ces barons voulaient bien se dire hommes
+du roi; mais réellement il n'était que le premier d'entre eux. Dans les
+grandes occasions, ils devenaient les juges de ce roi. Cependant ils
+auraient trop risqué à être indépendants. Peu nombreux au milieu d'un
+peuple immense, qu'ils foulaient si brutalement, ils avaient besoin d'un
+centre où recourir en cas de révolte, d'un chef qui put les rallier, qui
+représentât la partie normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui
+explique pourquoi l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les
+vassaux plus puissants devaient être plus tentés de le mépriser.
+
+[Footnote 368: Hallam.--Il est vrai que ces possessions étaient
+dispersées: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en
+Yorkshire, 99 dans le comté de Northampton, etc.]
+
+La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique
+et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, elle
+se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui que
+remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix basse.
+C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt nouvelle_[369], où le
+poursuivait le shériff, gardait sa meilleure flèche; les forêts ne
+valaient rien pour les rois normands. C'est contre lui, tout autant que
+contre les Saxons, que le baron se faisait bâtir ces gigantesques
+châteaux, dont l'insolente beauté atteste encore combien peu on y a
+plaint la sueur de l'homme. Ce roi si détesté ne pouvait manquer d'être
+un tyran. Aux Saxons il lançait des lois terribles, sans mesure et sans
+pitié. Contre les Normands, il y fallait plus de précautions; il
+appelait sans cesse des soldats du continent, des Flamands, des Bretons;
+gens à lui, d'autant plus redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils
+se rapprochaient par la langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des
+Gallois. Plusieurs fois il n'hésita pas à se servir des Saxons
+eux-mêmes[370]. Mais il y renonçait bientôt. Il n'eut pu devenir le roi
+des Saxons qu'en renversant tout l'ouvrage de la conquête.
+
+[Footnote 369: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le
+Conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six paroisses
+et en chassant les habitants.]
+
+[Footnote 370: Ainsi Guillaume-le-Roux et son successeur Henri Beauclerc
+appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de leur
+frère aîné, Robert Courte-Heuse.]
+
+Voilà la situation où se trouva déjà le fils du Conquérant,
+Guillaume-le-Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui rencontrait
+partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux barons; passant et
+repassant la mer; courant, avec la roideur d'un sanglier, d'un bout à
+l'autre de ses États; furieux d'avidité, _merveilleux marchand de
+soldats_[371], dit le chroniqueur; destructeur rapide de toute richesse;
+ennemi de l'humanité, de la loi, de la nature, l'outrageant à plaisir;
+sale dans les voluptés, meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère
+montait sur son visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il
+bredouillait des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!
+
+[Footnote 371: «Mirabilis militum mercator et solidator.» (Suger.)]
+
+Les tonnes d'or passaient comme un schelling. Une pauvreté incurable le
+travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa passion.
+Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme ingénieux et
+inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain prêtre, qui s'était
+d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme devint le bras droit de
+Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un rude engagement que de
+remplir ce gouffre sans fond. Pour cela, il fit deux choses: il refit le
+_Doomsday book_, revit et corrigea le livre de la conquête, s'assura si
+rien n'avait échappé. Il reprit la spoliation en sous-oeuvre, se mit à
+ronger les os déjà rongés, et sut encore en tirer quelque chose. Mais
+après lui rien n'y restait. On l'avait baptisé du nom de
+_Flambard_[372]. Des vaincus, il passa aux vainqueurs, d'abord aux
+prêtres; il mit la main sur les biens d'Église. L'archevêque de
+Kenterbury serait mort de faim sans la charité de l'abbé de Saint-Alban.
+Les scrupules n'arrêtaient point Flambard. Grand justicier, grand
+trésorier, chapelain du roi encore (c'était le chapelain qu'il fallait à
+Guillaume), il suçait l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi
+jusqu'à ce que Guillaume eût rencontré sa fin dans cette belle forêt que
+le Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire
+donc, de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec
+lui. Le diable le prit au mot, et emporta cette âme qui lui était si
+bien due.
+
+[Footnote 372: Orderic Vital.]
+
+Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard
+Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé
+appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la
+Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le
+plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?--Patience, mon fils, dit le
+mourant, tout te reviendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le
+plus avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le
+suffisant, le scribe, le vrai Normand. Il commença partout promettre aux
+Saxons, aux gens d'Église; il donna par écrit des chartes, des libertés,
+tout autant qu'on voulut[373]. Il battit Robert avec des soldats
+mercenaires, l'attira, le garda, bien logé, bien nourri dans un château
+fort, où il vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait
+que la table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever
+les yeux[374]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient, l'usage,
+héréditaire de cette famille. Déjà les fils du. Conquérant avaient
+combattu et blessé leur père[375]. Sous prétexte de justice féodale,
+Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses
+propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les
+yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
+tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les
+Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté
+maternel, n'en dégénérèrent pas.
+
+[Footnote 373: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
+anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de
+ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on en
+fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se
+rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math.
+Paris.)]
+
+[Footnote 374: Math. Paris.--Lingard en doute, parce qu'aucun
+contemporain n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à
+ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans
+un fossé glacé, mérite-t-il ce doute?]
+
+[Footnote 375: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le
+combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent
+encore, et Guillaume maudit son fils.]
+
+Après Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois,
+et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du comte
+d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des comtes de
+Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait les communes
+commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et protégeait
+également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et poètes, c'est
+d'eux que descendra le fameux Thibault, le trouvère, celui qui fit
+peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au
+milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne pouvait se
+soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, Brabançons,
+Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et Londres. Les autres
+communes d'Angleterre étaient encore à naître. Quant au clergé, Étienne
+ne resta pas longtemps bien avec lui. Il défendit d'enseigner le droit
+canon, et osa emprisonner des évêques. Alors Mathilde reparut. Elle
+débarqua presque seule; vraie fille du Conquérant, insolente, intrépide,
+elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle
+s'enfuit la nuit, à pied sur la neige et sans ressources. Étienne, qui
+la tint une fois assiégée, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage
+à son ennemie, et la laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita
+pas mieux, quand elle le prit à son tour, abandonné de ses barons
+(1153). Il fut contraint de reconnaître pour son successeur cet heureux
+Henri Plantagenet, comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons
+vu tout à l'heure Éléonore de Guyenne remettre sa main et ses États.
+
+Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
+France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces.
+Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses
+dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, depuis
+la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette
+suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en vain.
+Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le laissa en
+dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit la Gascogne,
+il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte.
+Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse
+elle-même, si le roi de France ne s'était jeté dans la ville pour la
+défendre (1159). Le Toulousain fut du moins obligé de lui faire hommage.
+Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait
+pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d'avoir un pied dans
+les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit
+le Berri, le Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche[376]. Il eut même
+le secret de détacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi.
+Enfin à sa mort il possédait les pays qui répondent à quarante-sept de
+nos départements, et le roi de France n'en avait pas vingt.
+
+[Footnote 376: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le
+comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre.
+(Gaufred Vosiens.)]
+
+Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité
+singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, Henri
+Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne; son père Angevin. Il
+réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était le lien des
+vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout
+avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en lui
+l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection
+d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint de
+gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de Galles et
+de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et
+trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la découverte
+devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la consommation des
+temps.
+
+Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des
+vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la
+jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque
+de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
+être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité
+sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait
+légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
+de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de
+Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
+confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
+impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
+d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
+même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les
+traditions de l'école de Bologne. Dès 1124, l'évêque d'Angers était un
+savant juriste[377]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de
+Guillaume-le-Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord
+enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. «Ce fut,
+dit un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de
+Pavie et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les
+lois de Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius
+persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux
+disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et
+s'y fit moine[378].
+
+[Footnote 377: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes
+au treizième et au quatorzième siècle. Sous l'épiscopat de Guillaume Le
+Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient
+professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf évêques qui formèrent
+l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à
+l'Université d'Angers.]
+
+[Footnote 378: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommé de sa
+science se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples
+accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de
+Flandre.»]
+
+Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément, à
+l'époque de l'avènement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés
+par l'empereur Frédéric-Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), lui
+dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles
+remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a été
+accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu au
+prince a force de loi; le peuple a remis tout son empire et son pouvoir
+à lui et en lui_[379].»
+
+[Footnote 379: _App. 90._]
+
+L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes
+investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour
+la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire
+impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du commandement
+en domination superbe et violente, c'est la royauté, la tyrannie[380].»
+Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de Tite-Live,
+expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n'était
+pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous un monarque, la
+suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe.
+
+[Footnote 380: Radevicus.]
+
+Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par
+leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout, désormais, nous
+les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur dictant
+tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume-le-Bâtard s'attacha
+Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui
+confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une fois il lui donna
+raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, nouveau conquérant de
+l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait
+aussi étudié le droit à Auxerre[381]. Thomas à Becket, c'était son nom,
+était alors au service de l'archevêque de Kenterbury. Il avait, par son
+influence, retenu ce prélat dans le parti de Mathilde et de son fils.
+Ayant reçu seulement les premiers ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni
+laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais sa naissance
+était un grand obstacle; il était, dit-on, fils d'une femme sarrasine,
+qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte[382]. Sa mère
+semblait lui fermer les dignités de l'Église, et son père celles de
+l'État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de
+pareilles gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son
+arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux.
+Rien ne lui résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux
+des familles médiocres[383], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci,
+nivelant tout. L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres
+d'Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de
+Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa
+femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne.
+C'est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu
+l'homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et
+hardi, homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,
+partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné sans
+réserve à cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son héritier.
+Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. Comme tel, il
+soutenait âprement les droits du roi contre les barons, contre les
+évêques normands. Il força ceux-ci, à payer l'_escuage_, malgré leurs
+réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour être maître
+en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, il l'emmena, dans le
+midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur laquelle Éléonore de
+Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait en son propre nom, et
+comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de quatre mille
+soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former
+plusieurs garnisons dans le Midi[384]. Il est évident qu'un armement si
+disproportionné avec la fortune du plus riche particulier était mis sous
+le nom d'un homme sans conséquence, pour moins alarmer les barons.
+
+[Footnote 381: Lingard.]
+
+[Footnote 382: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
+habitants de l'Occident, c'étaient _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
+son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
+arrivée à Londres, elle courait les rues en répétant: «Gilbert!
+Gilbert!» et elle retrouva celui qu'elle appelait.]
+
+[Footnote 383: Radulph. Niger.]
+
+[Footnote 384: _App. 91._]
+
+Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de la
+jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d'Aragon,
+les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne,
+étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci semblait près de
+conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine
+après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ
+à Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de
+France s'y était jeté, et défendait à Henri comme suzerain de rien
+entreprendre contre une ville qu'il protégeait. Ce scrupule n'arrêtait
+pas Becket; il conseillait de brusquer l'attaque. Mais Henri craignit
+d'être abandonné de ses vassaux, s'il risquait une violation si
+éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour
+dédommagement que la gloire d'avoir combattu et désarmé un chevalier
+ennemi.
+
+L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à
+Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ses barons, exigeait des
+dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande
+eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il avait été
+richement doté, par la conquête. Henri voulut avoir l'Église dans sa
+main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de
+l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté
+anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter
+l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second
+lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux puissances, il
+eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au seizième siècle,
+entre les mains d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il lui était
+commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme naguère il y
+avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon
+_Breakspear_[385] venait bien d'être élu pape précisément à l'époque de
+l'avènement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y répugnait: «Prenez
+garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi[386].» Le roi ne
+l'écouta pas, et le fit primat, au grand scandale du clergé normand.
+
+[Footnote 385: C'est le seul Anglais qui ait été pape.]
+
+[Footnote 386: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter
+nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»]
+
+Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siège de Kenterbury avait
+été occupé par des Normands. Les rois et les barons, n'auraient pas osé
+confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les archevêques
+de Kenterbury n'étaient pas seulement primats d'Angleterre, ils se
+trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les
+trouvons presque toujours à la tête des résistances nationales, depuis
+le fameux Dunstan[387], qui abaissa si impitoyablement la royauté
+anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui fit signer la Grande Charte
+au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les
+gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l'Angleterre.
+Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contrée.
+
+[Footnote 387: _App. 92._]
+
+Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,
+embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé
+en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
+l'avant-garde; et c'était en effet le privilège des hommes de Kent
+de former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a dans tous
+les temps livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le
+premier à la descente. Là débarquèrent César, puis Hengist, puis
+Guillaume-le-Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne.
+Kent est une terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin,
+y fonda son premier monastère. L'abbé de ce monastère et
+l'archevêque de Kenterbury étaient seigneurs de ce pays et les
+gardiens de ses privilèges. Ils conduisirent les hommes de Kent
+contre Guillaume-le-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à
+Hastings, marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la
+légende, une forêt mouvante. Cette forêt, c'étaient les hommes de
+Kent, portant devant eux un rempart mobile de branchages. Ils
+tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à Guillaume la garantie
+de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette douteuse victoire,
+ils restèrent libres, au milieu de la servitude universelle, et ne
+connurent guère d'autre domination que celle de l'Église. C'est
+ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de
+Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les
+ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.
+
+La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
+aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal entre
+les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par les
+Irlandais _gabhaïl cine_ (établissement de famille) est commune, avec
+certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l'Irlande
+et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.
+
+Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siège de
+Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent
+qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
+droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume-le-Conquérant,
+voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des
+autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout
+le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui
+étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses hommes
+des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[388].» Dans une
+autre occasion, «le roi ordonna de convoquer sans délai tout le comté et
+de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout Anglais, versés
+dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. Arrivés à Penendin,
+ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu là pendant trois jours;
+et par tous ces hommes sages et honnêtes il fut décidé, accordé et jugé:
+que, tout aussi bien que le roi, l'archevêque de Kenterbury doit
+posséder ses terres avec pleine juridiction, en toute indépendance et
+sécurité[389].»
+
+[Footnote 388: Vie de saint Lanfranc.]
+
+[Footnote 389: Spence.]
+
+Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
+favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui
+s'était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays:
+«Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui
+aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la
+vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
+Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua le
+plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier
+héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut préparer,
+quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même archevêque
+de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les serments de
+Beauclerc, lorsqu'il jura pour la seconde fois sa charte des privilèges
+féodaux et ecclésiastiques.
+
+Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
+Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa
+nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint
+qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa
+mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura des Saxons, des pauvres,
+des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme
+eux. Désormais il s'éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors
+comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenterbury, ne fut
+pas le moins puissant[390].
+
+[Footnote 390: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de
+se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents que
+la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien il
+était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son
+assistance les rênes du gouvernement.]
+
+Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait
+indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il
+l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles
+somma plusieurs barons de restituer au siège de Kenterbury une terre que
+leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il ne
+connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été pris
+sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de savoir si
+l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque saxon
+prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille
+d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume-le-Bâtard avait rendu si fort
+dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle aujourd'hui.
+Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu'évêques;
+l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de
+l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se tinrent prêts à
+jurer ce qui lui plairait. Ainsi l'alarme donnée par Becket à cette
+Église toute féodale mettait le roi à même de se faire accorder par elle
+une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé demander.
+
+Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
+(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au
+roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après
+l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,
+sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un
+procès l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le
+roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale.
+Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si
+le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bénéfice
+de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l'on se
+soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier.--Aucun
+ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du
+roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par
+baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les laïques.»
+
+Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit d'Henri.
+Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les
+sièges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait
+affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les évêchés
+allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des
+agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L'Église, soumise
+au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d'aumônes
+et d'écoles, d'offices religieux, devaient nourrir les Brabançons et les
+Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L'Église
+anglicane, perdant avec l'excommunication l'arme unique qui lui restât,
+enfermée dans l'île sans relation avec Rome, avec la communauté du monde
+chrétien, allait perdre tout esprit d'universalité, de _catholicité_. Ce
+qu'il y avait de plus grave, c'était l'anéantissement des tribunaux
+ecclésiastiques et la suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits
+donnaient lieu à de grands abus sans doute; bien des crimes étaient
+impunément commis par des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable
+barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douzième
+siècle, on est obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était
+alors une ancre de salut. L'Église était presque la seule voie par où
+les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par
+l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.
+
+Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec courage
+et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de timidité
+et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[391], et plus
+tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien, auquel
+nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description de
+l'Irlande[392]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le
+suivit dans l'exil au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
+Salisbury[393]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté les
+messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre
+d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.
+
+[Footnote 391: _App. 93._]
+
+[Footnote 392: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
+comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à sa
+place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de
+nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa
+lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa
+patrie lui en garda une profonde reconnaissance. «Tant que durera notre
+pays, dit un poète gallois, ceux qui écrivent et ceux qui chantent se
+souviendront de ta noble audace.»]
+
+[Footnote 393: _App. 94._]
+
+Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose
+que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans Thomas
+Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de
+l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant
+celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins
+vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le
+reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y bâtit dans son
+exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun pèlerinage plus en vogue
+au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit qu'en une
+seule année il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une tradition,
+on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 livres sterling à la chapelle de
+saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reçut que quatre
+livres; Dieu lui-même n'eut pas une offrande.
+
+Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce
+qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa
+mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée
+d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[394], ces goûts
+de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur plaisait
+encore. Il conserva, sous l'habit de prêtre, une âme de chevalier,
+loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine les élans. Dans
+une des plus périlleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et
+les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre en pièces, l'un d'eux
+osa l'appeler traître; il se retourna vivement et répliqua: «Si le
+caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche se repentirait de
+son insolence.»
+
+[Footnote 394: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut
+des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller
+voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]
+
+Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée
+de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et sans
+secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient ceux du
+genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que Grégoire VII
+avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en avait bien assez
+de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric-Barberousse, le
+conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la ligue lombarde, un
+politique, un patriote italien; il négociait, combattait, fuyait et
+revenait; il animait les partis, provoquait des désertions, faisait des
+traités, fondait des villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le
+plus grand roi de la chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait
+déjà contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de
+timides et honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par
+de misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant
+au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en
+diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait le
+patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour elle.
+Étrange politique, qui devait apprendre au peuple à chercher partout
+ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal de la
+sainteté.
+
+Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes les
+tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De là, une
+hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. Il
+succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru qu'on
+en voulait à sa vie, soit qu'il fût retenu encore par ses obligations
+envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un homme qui
+pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part, il devait beaucoup
+à Henri, de l'autre, encore plus à son Église de Kent, à celle
+d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul les droits.
+Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État et la
+religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes, de
+Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.
+
+«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église
+anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela
+devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été
+chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes et
+des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc abandonné
+de Dieu.»
+
+Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.
+Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout à
+ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la montagne,
+lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, si tu veux
+tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains reconnaissent
+ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du
+Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge
+aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et
+le plus hardi, est celui des _Conformités du Christ et de saint
+François_.
+
+L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond, de la question,
+devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
+pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute
+cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât contre la
+volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se présentât un
+obstacle, c'est aussi trop fort à supporter pour cet enfant gâté de la
+fortune. Il se désolait, il pleurait.
+
+Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et
+tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut
+contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des
+barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne,
+premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis en
+conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement, et se
+présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix
+d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de lui
+arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l'accusèrent
+d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir célébré la messe sous
+l'invocation du diable, et ils voulaient le déposer. On l'aurait tué
+alors en sûreté de conscience. Le roi attendait impatiemment. Les voies
+de fait commençaient déjà; quelques-uns rompaient des pailles et les lui
+jetaient. L'archevêque en appela au pape, se retira lentement, et les
+laissa interdits. Ce fut là la première tentation, la comparution devant
+Hérode et Caïphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit
+dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la
+ville, et fit comme la Cène avec eux[395]. La nuit même il partit, et
+parvint avec peine sur le continent.
+
+[Footnote 395: Dixit: «Sinite pauperes Christi..... omnes intrare
+nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et
+atria circumquaque discumbentium.]
+
+Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit au
+moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit tous
+ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,
+vieillards, femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on d'eux
+au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui qui en
+était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre cents,
+arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer de leur
+misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette procession
+d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient les lettres des évêques
+d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le félicitaient de la
+pauvreté apostolique où il était réduit; ils espéraient que ses
+abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les consolations des amis
+de Job.
+
+L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. Réfugié
+à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, il
+s'essaya aux austérités de ces moines[396]. De là il écrivit au pape,
+s'accusant d'avoir été intrus dans son siège épiscopal, et déclarant
+qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à Sens, avait
+peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il
+condamna plusieurs articles des constitutions de Clarendon, mais refusa
+de voir Thomas, et se contenta de lui écrire qu'il le rétablissait dans
+sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il froidement à l'exilé, allez
+apprendre dans la pauvreté à être le consolateur des pauvres.»
+
+[Footnote 396: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
+frère qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât
+secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à
+l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit
+bientôt assez grièvement malade.» (Vita quadrip.)]
+
+Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était
+trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était
+d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux.
+L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un
+martyr. Aussi l'accueillit-il avec faveur, ajoutant que la protection
+des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
+accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier
+en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
+demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a
+déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans ma
+terre le moindre des clercs.»
+
+Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne
+recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à
+Vézelay, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait prêché
+la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du plus
+solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il
+excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les détenteurs
+des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient communiqué avec
+l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait nominativement six des
+favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et tenait encore le
+glaive suspendu sur lui.
+
+Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de
+fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
+arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête
+enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit
+écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux
+dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il
+envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître
+l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[397]; puis il
+s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient
+parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même
+temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
+alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui
+donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir au pape
+de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon.
+Tant il languissait de perdre son ennemi!
+
+[Footnote 397: Jean de Salisbury.]
+
+Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après
+lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à
+ce qu'il fût rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement ces
+lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le pape
+dans sa bourse[398]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour les
+possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre doucement à
+Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de France,
+scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de s'écrier:
+«Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que nous avons crus
+morts au siècle, bannissent en vue des choses du siècle l'exilé pour la
+cause de Dieu[399]?»
+
+[Footnote 398: Id.]
+
+[Footnote 399: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de
+trois cents hommes.]
+
+Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa
+passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était
+reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils, et promis de
+partager ses États entre ses enfants[400]. Louis se porta donc pour
+médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi
+d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant
+l'honneur du royaume, et l'archevêque l'honneur de Dieu.
+«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos
+mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants
+des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français
+s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des
+seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois
+remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu[401].
+
+[Footnote 400: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses
+terres, ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.]
+
+[Footnote 401: _App. 95._]
+
+Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il n'eut
+plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du peuple.
+C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui attribue la
+construction. L'architecture était un des arts dont la tradition se
+perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. Nous voyons un peu
+après, dans la croisade des Albigeois, maître Théodise, archidiacre de
+Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, les titres de légiste et
+d'architecte[402].
+
+[Footnote 402: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de
+Guillaume-le-Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et
+magnifique produit de l'architecture romane.]
+
+Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
+essaya de transporter à l'archevêque d'York les droits de Kenterbury, et
+lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans
+l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne
+sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis ce
+jour il n'était plus roi», parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans
+l'oreille du jeune roi et des assistants.
+
+Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la
+cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
+des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la
+pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment
+dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, qui
+devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a envahi les
+biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'Église, porté la main
+sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les mutilant, leur
+arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se justifier par le
+duel, ou par les épreuves de l'eau et du feu. Et l'on veut, au milieu de
+tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se taisent, ils se tairont
+les mercenaires; mais quiconque est un vrai pasteur de l'Église, se
+joindra, à nous...
+
+«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices,
+être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a appelé,
+moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai choisi,
+par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, d'endurer
+jusqu'à la mort la proscription, l'exil, les plus extrêmes misères,
+plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. Qu'ils
+agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent
+dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je sais que le
+mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, je rendrai
+compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de rien, ni les
+présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons bientôt vous et
+moi, très saint père, devant le tribunal du Christ. C'est au nom de sa
+majesté, et de son jugement formidable, que je vous demande justice
+contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»
+
+Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône étrangère.
+Ceux qui nous secouraient sont épuisés; ceux qui avaient pitié de notre
+exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur pape... Écrasés
+par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde occidental,
+combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la cause du
+Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra cela du haut
+de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, cette Majesté
+terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, morts ou vivants,
+nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout souffrir pour l'Église.
+Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes d'endurer la persécution pour sa
+justice!
+
+«...Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
+toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
+et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus que,
+par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma proscription et
+la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux exilés, les innocents
+sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les faibles, les pauvres de
+Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la justice de Dieu. Au
+contraire, sont absous les sacrilèges, les homicides, les ravisseurs
+impénitents, des hommes dont j'ose dire librement que, s'ils
+comparaissaient devant saint Pierre même, le monde aurait beau les
+défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les envoyés du roi promettent
+nos dépouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien! que Dieu voie et
+juge. Je suis prêt à mourir. Qu'ils arment pour ma perte le roi
+d'Angleterre, et s'ils veulent, tous les rois du monde: moi, Dieu
+aidant, je ne m'écarterai de ma fidélité a l'Église, ni en la vie, ni en
+la mort. Pour le reste, je remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui
+que je suis proscrit; qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le
+ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à
+elle, ceux qui se prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe
+sur la justice et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de
+l'Église. Plût à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de
+malheureux et d'innocents!...»
+
+Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
+plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France
+avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches
+trompeuses et dilatoires», et il n'était, en cela, que l'organe de toute
+la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York pour
+usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne
+restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à
+Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
+montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir
+l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se
+quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils avaient
+fait l'un pour l'autre, au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux
+sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une sorte de
+solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.--Me prenez-vous
+donc pour un traître?» répliqua, vivement le roi. L'archevêque s'inclina
+et partit.
+
+Ce dernier mot d'Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le baiser
+de paix, et pour messe de réconciliation il fit dire une messe des
+morts[403]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée aux martyrs.
+Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je crois bien, en
+effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un martyre»; à quoi
+Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit délivrée, même au prix de
+mon sang!»--Le roi de France avait dit aussi: «Pour moi, je ne voudrais
+pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en Angleterre,
+s'il vous refuse le baiser de paix.» Et le comte Thibault de Champagne
+ajouta: «Ce n'est pas même assez du baiser.»
+
+[Footnote 403: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait
+pas de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.]
+
+Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort, et s'y résignait. À son
+départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé lui
+vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda s'il
+lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en son
+pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini pour
+moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son serviteur la
+fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en badinant, entre un bon
+vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez
+de boire?» L'archevêque répondit: «Il est vrai, j'accorde quelque chose
+aux plaisirs du corps[404], mais le Seigneur est bon, il justifie
+l'indigne et l'impie.»
+
+[Footnote 404: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée
+que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne
+prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
+réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
+coups de discipline, autant le jour, etc.]
+
+Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens
+s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri avait
+promis, ni argent ni escorte. Loin de là, il apprenait que les
+détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il
+passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les
+biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas le
+temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable écrivit à
+Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait voir plus
+longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne chrétienne,
+périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La nécessité me ramène,
+infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y retourne, par votre
+permission; j'y périrai pour la sauver, si votre piété ne se hâte d'y
+pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours à
+vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à moi ou aux miens, Dieu vous
+bénisse, vous et vos enfants!»
+
+Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au
+mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et
+ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de
+Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage,
+ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le
+patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage;
+mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de l'église de
+Boulogne, et que le comte, son seigneur l'envoyait les prévenir de ne
+point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés se tenaient en
+observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou tuer l'archevêque.
+«Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la certitude d'être démembré
+et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne m'arrêterais point dans ma
+route. C'est assez de sept ans d'absence pour le pasteur et pour le
+troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et j'irai, Dieu aidant.
+Je sais pourtant certainement que j'y trouverai ma Passions.» La fête de
+Noël approchait, et il voulait, à tout prix, célébrer dans son église la
+naissance du Sauveur.
+
+Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
+Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
+se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se
+prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs vêtements
+sous ses pas, et criaient: Béni celui qui vient au nom du Seigneur! Les
+prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous
+disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois,
+qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert
+pour le monde[405]. Cette foule intimida les Normands qui étaient venus
+avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées. Pour lui, il
+parvint à Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en
+chaire, il prêcha sur ce texte: «Je suis venu pour mourir au milieu de
+vous.» Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son
+intention les prières des agonisants[406].
+
+[Footnote 405: Vita quadrip.; Jean de Salisbury.]
+
+[Footnote 406: Roger de Hoveden.]
+
+Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé quand
+on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On racontait
+qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs, d'hommes
+armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de Kenterbury,
+et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles du pape pour
+mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet la
+duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à Henri, et à
+l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se connaissant
+plus, s'écria: «Quoi! un homme qui a mangé mon pain, un misérable qui
+est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royauté!
+le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon trône! et pas un des
+lâches que je nourris n'aura le coeur de me débarrasser de ce prêtre!»
+C'était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa
+bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas en vain. Quatre des
+chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils laissaient impuni
+l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal,
+telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient l'un à l'autre le
+seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas la décision des
+juges que le roi avait commis pour faire le procès à Becket. Leur
+honneur était compromis, s'il mourait autrement que de leur main.
+
+Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent tous
+en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de
+soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme
+l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques
+clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les quatre
+satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur
+rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à
+l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni
+en leur nom ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le Christ du
+Seigneur se taisait aussi.»
+
+Enfin Renaud-fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer
+des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en
+public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais celui qui
+gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout
+voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il vit bien
+qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer tout le
+monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci.»
+
+Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre de
+faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de
+lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles,
+et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
+l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
+saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent:
+«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
+voulez encore nous excommunier tous?» Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me
+garde! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens qu'il a jetés dans
+les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, agitant
+leurs bras et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux assistants, ils
+leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet homme, pour le
+représenter en temps et lieu.--Eh quoi, dit l'archevêque, croiriez-vous
+que je veux m'échapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni pour aucun
+homme vivant.--Tu as raison, dit l'un des Normands, Dieu aidant, tu
+n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en vain Hugues de Morville, le
+plus noble d'entre eux, et celui qui semblait devoir être le plus
+raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent pas, et partirent en tumulte, avec
+de grandes menaces.
+
+La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma devant
+l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui
+travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les
+gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat
+de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un
+cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l'y entraîner
+de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vêpres
+avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église»,
+dit l'archevêque; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le
+cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef
+par une grille entr'ouverte.
+
+Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui fermaient
+les verroux des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance,
+s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient
+pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des
+siens qui étaient restés dehors.
+
+À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que
+Renaud-fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte
+de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant:
+«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le suivirent
+de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant leurs
+épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la
+grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta l'autel pour les
+en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre
+en sûreté dans l'église souterraine ou de monter l'escalier par lequel,
+à travers beaucoup de détours, on arrivait au faîte de l'édifice. Ces
+deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers.
+Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est
+le traître?» Becket ne répondit rien. «Où est l'archevêque?--Le voici,
+répondit Becket, mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire
+dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?
+--Que tu meures.--Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant
+vos épées; mais au nom de Dieu tout-puissant je vous défends de toucher
+à aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce
+moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules,
+et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit pas
+un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de
+l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, et
+déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à
+exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[407].--Et se
+tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit:
+«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches de
+moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es
+mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la
+main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. Un
+second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre
+terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur le
+pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied le
+cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le
+royaume et fait insurger les Anglais.»
+
+[Footnote 407: Thierry.]
+
+Ils disaient en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi; eh
+bien! qu'il soit roi maintenant[408]!» Et au milieu de ces bravades, ils
+n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir s'il
+était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit
+jaillir la cervelle[409]. Il ne pouvait le tuer à son gré.
+
+[Footnote 408: «Modo sit rex, modo sit rex.» Et in hoc similes illis qui
+Domino in cruce pendenti insultabant.» (Vit. quadrip.)]
+
+[Footnote 409: _Ibid._]
+
+C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le
+détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c'est
+le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux que la
+mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les partisans
+de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hésitait.
+Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang, couronné de son
+martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury jusqu'au ciel. «Il
+fut roi», comme avaient dit les meurtriers, répétant, sans le savoir, le
+mot de la Passion. Tout le monde fut d'accord sur lui, le peuple, les
+rois, le pape. Rome qui l'avait délaissé, le proclama saint et martyr.
+Les Normands qui l'avaient tué, reçurent à Westminster les bulles de
+canonisation, pleins d'une componction hypocrite et pleurant à chaudes
+larmes.
+
+Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison
+épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les
+rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils se
+disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: «Véritablement, cet
+homme était un juste.» Dans les récits de sa mort, tout le peuple
+s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit plus complètement
+la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, on les mettait à
+l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort
+hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne
+tenaient pas pour sacré; Thomas a péri dans l'église même, et dans la
+semaine de Noël, le jour des Saints-Innocents.»
+
+Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui
+attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,
+l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de
+Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes qui
+lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa la
+clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands écrivirent à
+Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger ni boire: «Nous
+qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que nous aurions
+encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui d'abord avait affecté une
+grande colère, finit pourtant par s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait
+nulle part à la mort de Thomas; il offrit aux légats de se soumettre à
+la flagellation; il mit aux pieds du pape la conquête de l'Irlande,
+qu'il venait de faire; il imposa, dans cette île, le denier de saint
+Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions de Clarendon,
+s'engagea à payer pour la croisade, à y aller lui-même quand le pape
+l'exigerait, et déclara l'Angleterre fief du saint-siège[410].
+
+[Footnote 410: _App. 96._]
+
+Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon
+marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri,
+réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de
+celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs
+qu'alléguait le jeune prince pour revendiquer la couronne, paraissaient
+alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent sembler aujourd'hui.
+D'abord, le roi lui-même, en le servant à table au jour de son
+couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. Le moyen âge
+prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II suffisait pour rendre
+la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre est
+toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de toute
+jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit._
+
+D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une
+satisfaction incomplète. Aux uns il paraissait encore souillé du sang
+d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se soumettre
+à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un
+tribut expiatoire, le croyaient encore en état de pénitence. Un tel état
+semblait inconciliable avec la royauté. Louis-le-Débonnaire en avait
+paru dégradé, avili pour toujours.
+
+Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient
+encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur
+père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la
+nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres
+enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir sacrifier
+leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri lui-même
+regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus puissant,
+puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eut forcés de lui
+faire hommage.
+
+Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses
+fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune
+Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand les
+envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre, ils
+le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des habillements
+royaux. «De quel roi d'Angleterre me parlez-vous? dit Louis: le voici,
+le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de celui-ci, le ci-devant roi
+d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre, sachez qu'il est mort depuis
+le jour où son fils porte la couronne, et s'il se prétend encore roi,
+après avoir, à la face du monde, résigné le royaume entre les mains de
+son fils, c'est à quoi l'on portera remède avant qu'il soit peu.»
+
+Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte de
+Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France.
+Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une
+activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. Mais il
+entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec une
+flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le comté
+de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir l'Angleterre. Il
+se hâta d'engager des mercenaires, des routiers brabançons et gallois.
+Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se déclara vassal du
+saint-siège pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, ajoutant cette
+clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons
+véritables rois d'Angleterre qu'autant que les seigneurs papes nous
+tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre lettre, il prie
+Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de l'Église romaine.
+
+Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury. Du
+plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina en
+habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au
+tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un
+spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il
+se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés, simples
+moines, fut invité à donner successivement au roi quelques coups de
+discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le chroniqueur;
+la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour nos péchés,
+l'autre pour les siens[411].» «Tout le jour et toute la nuit il resta en
+oraison auprès du saint martyr, sans prendre d'aliment, sans sortir pour
+aucun besoin. Il resta tel qu'il était venu; il ne permit pas même qu'on
+mît sous lui un tapis. Après matines, il fit le tour des autels et des
+corps saints; puis, de l'église supérieure, il redescendit encore dans
+la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à
+entendre la messe; il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un
+flacon, et s'éloigna joyeux de Kenterbury.»
+
+[Footnote 411: Robert du Mont.]
+
+Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie
+était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était
+devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. Tous
+les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs
+châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les
+jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout par
+la haine du joug étranger. Au douzième siècle, comme au neuvième, les
+guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races
+diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs
+intérêts et à leur génie. La Guyenne, le Poitou, faisaient effort pour
+se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis-le-Débonnaire
+et de Charles-le-Chauve avait brisé l'unité de l'empire carlovingien.
+
+La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs
+découragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient
+point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre
+d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur défendait de
+renouveler des tentatives d'affranchissement qui tournaient à leur
+ruine. Mais c'était moins le patriotisme que l'inquiétude d'esprit, le
+vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi.
+On peut en juger par ce qui nous reste du plus célèbre d'entre eux, le
+troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance était de jouer
+quelque bon tour à son seigneur le roi Henri II, d'armer contre lui
+quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou Richard; puis, quand tout
+était en feu, d'en faire un beau sirvente dans son château de Hautefort,
+comme ce Romain qui, du haut d'une tour, chantait l'incendie au milieu
+de Rome embrasée. S'il y avait chance d'un peu de repos, vite ce démon
+du trouble lançait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos,
+et les rejetait dans la guerre.
+
+Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités perfides.
+Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses fils, leurs
+soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition des deux
+familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume-le-Conquérant
+et d'Henri Ier avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre la poitrine
+de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu.
+La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une femme du Midi,
+cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les dressa au
+parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races
+diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux,
+par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des
+Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les
+discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils
+étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se
+haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne
+remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le
+rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, avait
+eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme leur avait
+dit: «De vous il ne naîtra rien de bon.» Éléonore elle-même eut pour
+amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle avait d'Henri
+risquaient fort d'être les frères de leur père. On citait sur celui-ci
+de mot de saint Bernard[412]: «Il vient du Diable, au Diable il
+retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que saint
+Bernard[413]. Cette origine diabolique était pour eux un titre de
+famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc vint,
+la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se réconcilier
+avec son père et de ne pas imiter Absalon: «Quoi! tu voudrais, répondit
+le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance?--À Dieu
+ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je ne veux rien à votre
+détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de
+Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille que nous ne nous
+aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et aucun de nous n'y
+renoncera jamais.»
+
+[Footnote 412: J. Bromton.]
+
+[Footnote 413: J. Bromton: «Richardus... asserens non esse mirandum, si
+de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo
+revertentes et ad Diabolum transeuntes.»]
+
+Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,
+aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle
+n'allait guère à la messe, et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa
+de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa
+son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu'elle avait
+à sa droite; elle enleva les deux autres qu'elle tenait à gauche, sous
+un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut jamais[414].
+C'est à peu près l'histoire de la Mélusine de Poitou et de Dauphiné.
+Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et moitié serpent,
+Mélusine avait bien soin de se tenir cachée ce jour-là. Son mari
+l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était Geoffroi à la
+Grand'Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, sur la porte du
+fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir quelqu'un de la
+famille, Mélusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des
+cris.
+
+[Footnote 414: Id.]
+
+La véritable Mélusine, mêlée de natures contradictoires, mère et fille
+d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guyenne. Son mari la
+punit des rébellions de ses fils en la tenant prisonnière dans un
+château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté
+d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes
+du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime
+l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon
+l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de
+Merlin[415]:
+
+[Footnote 415: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia
+nidificatione gaudebit._»]
+
+«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé
+le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin
+désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, Aquitaine,
+réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de l'Aquilon va
+s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre son seigneur,
+le roi du Sud...
+
+«Dis-moi, aigle double[416], dis-moi, où donc étais-tu quand tes
+aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres contre
+le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton pays et
+amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en pleurs, la
+cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté royale au temps
+de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu dansais au son de
+leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine double, modère du
+moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, reviens à tes villes,
+pauvre prisonnière.
+
+[Footnote 416: «_Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.»]
+
+«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes conseillers?
+Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse;
+d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, errent en
+différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; car le roi du
+Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiège. Crie donc, ne te
+lasse point de crier; élève ta voix comme la trompette, pour que tes
+fils l'entendent, car le jour approche où tes fils te délivreront, où tu
+reverras ton pays natal[417].»
+
+[Footnote 417: Richard de Poitiers.]
+
+Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le
+persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait
+dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant,
+chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le
+viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait
+toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[418],
+héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et
+lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui
+n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[419].
+
+[Footnote 418: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter,
+ut incestus.»]
+
+[Footnote 419: J. Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»]
+
+Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait reposé
+son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. C'est
+comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut
+qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher
+Rosamonde[420], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite à
+l'égard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui
+ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils, Henri et
+Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins voir son père et
+lui demander pardon; mais la trahison était si ordinaire chez ces
+princes, que le vieux roi hésita pour venir, et il apprit bientôt qu'il
+n'était plus temps[421].
+
+[Footnote 420: Id.: «Huic puollæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis
+architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile
+deprehenderetur.»]
+
+[Footnote 421: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier
+Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le
+vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, en
+traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et
+s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui
+prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens,
+sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas
+faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance habituelle
+que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il est vrai que
+j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois, dit le roi, que
+votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua Bertrand d'un ton
+grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune roi, votre fils, est
+mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et la connaissance.»--Au
+nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement à entendre prononcer, le
+roi d'Angleterre fondit en larmes et s'évanouit. Quand il revint à lui,
+il était tout changé; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne
+voyait plus dans l'homme qui était en son pouvoir que l'ancien ami du
+fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort
+ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand,
+sire Bertrand, lui dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez
+perdu le sens pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme
+qui fût au monde; et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie,
+votre avoir et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes
+grâces, et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que
+vous avez reçus.» (Thierry.)]
+
+Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean.
+Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le
+vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même,
+abjura son hommage et se déclara vassal du nouveau roi de France,
+Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, une
+intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même plat
+et couchaient dans le même lit. La prédication de la croisade suspendit
+à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux roi se trouva
+attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou par le roi de
+France, à l'ouest par les Bretons, au sud par les Poitevins. Malgré
+l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter la paix que lui
+dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il s'avouât expressément
+vassal du roi de France, et se remît à sa miséricorde. Il aurait
+consenti à déclarer Jean son héritier pour toutes ses provinces du
+continent; c'était le plus jeune de ses fils, et, à ce qui semblait, le
+plus dévoué. Quand les envoyés du roi de France vinrent le trouver,
+malade et alité qu'il était, il demanda les noms des partisans de
+Richard dont l'amnistie était une condition du traité. Le premier qu'on
+lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant prononcer ce nom, saisi
+d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur son séant, et promenant
+autour de lui des yeux pénétrants et hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il,
+que Jean, mon coeur, mon fils de prédilection, celui que j'ai chéri plus
+que tous les autres, et pour l'amour duquel je me suis attiré tous mes
+malheurs, s'est aussi séparé de moi?»--On lui répondit qu'il en était
+ainsi, qu'il n'y avait rien de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en
+retombant sur son lit et tournant son visage contre le mur, que tout
+aille dorénavant comme il pourra, je n'ai plus souci ni de moi ni du
+monde[422].»
+
+[Footnote 422: Thierry.]
+
+La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle
+ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous
+Jean. La cour de Rome profita de leurs revers pour faire reconnaître
+deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et Jean s'avouèrent
+expressément vassaux et tributaires du pape.
+
+La puissance temporelle du saint-siège s'accrut; mais en peut-on dire
+autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose dans
+le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui savait si
+bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au moment pour
+escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une haute idée du
+savoir-faire des papes, mais en même temps quelques doutes sur leur
+sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre l'Allemagne. Il
+s'était fort habilement défendu lui-même contre l'empereur et
+l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu pour les libertés
+de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause chrétienne? Un
+prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le pape avait
+accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. Et
+maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de l'Occident.
+Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le proclamer
+elle-même. Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le
+pape, et le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie.
+Puis l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes
+ne dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent
+dans Arnaldo de Brescia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans ce
+qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation religieuse,
+Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher ailleurs qu'à
+Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de l'Église.
+
+Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de Saint
+Thomas et l'abaissement d'Henri; mais bien plutôt au roi de France.
+C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait
+abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait
+porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul protecteur. Le
+roi de France avait le premier dénoncé à Rome le meurtre de
+l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et quoiqu'il
+eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient gré. Le pape
+lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie, c'est en
+France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique plus d'une
+fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, c'est avec
+celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les moins
+interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, c'était le
+roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. «Ton royaume,
+écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni avec l'Église que
+l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également.» Dans les
+temps mêmes où l'Église châtiait le roi de France, elle lui conservait
+une affection maternelle. Au temps de Philippe Ir, pendant que le roi et
+le royaume étaient frappés de l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade,
+tous les évêques du Nord restèrent dans son parti, et le pape Pascal II
+lui-même ne se fit pas scrupule de le visiter.
+
+En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs
+milices. Sur les terres mêmes du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
+appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric-Barberousse, dont on
+craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche de
+l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le clergé
+n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et recevant de lui
+une éducation toute cléricale? Philippe Ir, couronné à sept ans, lut
+lui-même le serment qu'il devait prêter[423]. Louis VI fut élevé à
+l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître de Notre-Dame.
+Trois de ses frères furent moines. Personne plus que lui ne regarda
+avec respect et terreur les privilèges de l'Église[424]. Il révérait les
+prêtres et faisait passer devant lui le moindre clerc. Il faisait trois
+carêmes, égalant ou surpassant les austérités des moines. Protecteur de
+Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en Angleterre pour
+visiter le tombeau du saint. Que dis-je? le roi de France n'était-il pas
+saint lui-même? Philippe Ir, Louis-le-Gros, Louis VII, touchaient les
+écrouelles, et ne pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple.
+Le roi d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don
+des miracles[425].
+
+[Footnote 423: _App. 97._]
+
+[Footnote 424: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend
+à Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs
+de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils
+cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après
+que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de
+Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et
+l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps
+conservée en mémoire de ses libertés.]
+
+[Footnote 425: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir
+qu'après avoir pris le titre et les armes des rois de France.]
+
+Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu et selon le
+monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
+plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il avait
+mis dans ses armes la mystique fleur de lis, où le moyen âge croyait
+voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il touchait la
+régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer quelques sommes au
+clergé, sous prétexte de croisade.
+
+Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce,
+et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage selon le
+coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus pacifique que
+guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions de la
+monarchie. La _Philippide_ de Guillaume-le-Breton, imitation classique
+de l'_Énéide_ par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable
+caractère de Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en
+héros de chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la
+victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique et de
+la protection de l'Église.
+
+Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons d'abord
+à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans une
+forêt[426]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire et
+agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite alors en grande
+réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille les Juifs.
+C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un soulagement
+pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs
+prisons, ne manquaient pas d'applaudir.
+
+[Footnote 426: _App. 98._]
+
+Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à
+l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les rois
+anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
+compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
+l'association populaire des _capuchons_[427]. Les seigneurs qui
+vexaient les églises eurent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de
+Bourgogne, son cousin, pour l'obliger à ménager les prélats de cette
+province. Il défendit l'Église de Reims contre une semblable oppression.
+Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager à respecter les saintes
+églises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du
+clergé de France. On publiait que les barons d'Othon IV voulaient
+partager les biens ecclésiastiques et spolier l'Église, comme faisaient
+les alliés d'Othon, le roi Jean d'Angleterre et les mécréants du
+Languedoc.
+
+[Footnote 427: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun
+voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au maintien
+de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite image de
+la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, ils enveloppèrent
+sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels se trouvaient
+quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau ardoient les mostiers
+et les églises, et traînoient après eux les prêtres et les gens de
+religion, et les appeloient _cantadors_ par dérision; quand ils les
+battoient et tormentoient, lors disoient-ils: _cantadors, cantets_.»
+(Chroniq. de Saint-Denis.)--Leurs concubines se faisaient des coiffes
+avec les nappes de la communion, et brisaient les calices à coups de
+pierres. (Guillaume de Nangis.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ 1200. Innocent III.--Le pape prévaut, par les armes des Français
+ du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne, sur
+ l'empire grec et sur les Albigeois.--Grandeur du roi de France.
+
+
+La face du monde était sombre à la fin du douzième siècle. L'ordre
+ancien était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était
+plus la lutté matérielle du pape et de l'empereur, se chassant
+alternativement de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII.
+Au onzième siècle, le mal était à la superficie, en 1200 au coeur. Un
+mal profond, terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu
+revenir à la querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur
+la question du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le chef de
+la ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu
+les libertés italiennes, et trahi celle d'Angleterre. Ainsi l'Église
+allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et le
+devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de
+l'immobiliser, ce mouvement, d'arrêter le temps au passage, de fixer la
+terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut y
+réussir; Boniface VIII périt dans l'effort.
+
+Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade
+avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle
+avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais
+sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive,
+multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et
+reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires de
+la grande semaine de la création: la nature, s'essayant, jeta d'abord
+des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux avortons dont
+les restes inspirent l'horreur.
+
+Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie du douzième siècle,
+qui se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante:
+c'était un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et
+de la grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: _Christ n'a rien
+eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu_, il est reproduit
+au douzième siècle sous forme barbare et mystique. L'homme déclare que
+la fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à soi, et se
+sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement
+dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahométisme même, ennemi
+de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Déjà les Fatemites
+d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef des Assassins déclare aussi
+qu'il est l'iman si longtemps attendu, l'esprit incarné d'Ali. Le
+méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour tel par les
+siens. En Europe, un messie paraît dans Anvers, et toute la populace le
+suit[428]. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le vieux
+gnosticisme d'Irlande[429]. Amaury de Chartres et son disciple, le
+Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien est matériellement
+un membre du Christ[430], autrement dit, que Dieu est perpétuellement
+incarné dans le genre humain. Le Fils a régné assez, disent-ils; règne
+maintenant le Saint-Esprit. C'est sous quelque rapport l'idée de Lessing
+sur l'éducation du genre humain.
+
+[Footnote 428: Il proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe et
+de la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert
+d'habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné de
+trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins.--_App.
+99._]
+
+[Footnote 429: Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les
+doctrines gnostiques. C'était un gentilhomme de Loudéac; d'abord ermite
+dans la forêt de Brocéliande, il y reçut de Merlin le conseil d'écouter
+les premières paroles de l'Évangile, à la messe. Il se crut désigné par
+ces mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc., et se donna dès lors
+pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples, qu'il appelait
+_Sapience_, _Jugement_, _Science_, etc. _App. 100._]
+
+[Footnote 430: _App. 101._]
+
+Rien n'égale l'audace de ces docteurs, qui pour la plupart professent à
+l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en 1200). On a cru
+étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple
+Pierre-le-Lombard, qui de Paris régente toute la philosophie européenne;
+on compte près de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit
+d'innovation a reçu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit à côté de
+la théologie qu'elle ébranle; les papes défendent aux prêtres de
+professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laïques. La
+métaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses
+commentateurs, apportés d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par
+ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de
+Souabe (Frédéric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la
+Grèce et de l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend
+place presque au niveau de Jésus-Christ[431]. Défendu d'abord par les
+papes, puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout
+bas les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averroès et les
+subtilités de la kabbale. La dialectique entre en possession de tous les
+sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay
+enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi
+l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion
+chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit Jésus, comme
+j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la
+rabaisser[432].»
+
+[Footnote 431: _App. 102._]
+
+[Footnote 432: Math. Paris: «Dieu le punit: il devint si idiot que son
+fils eut peine à lui faire rapprendre le _Pater_.»]
+
+Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école de
+Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux
+municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.
+
+Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur
+deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le
+mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.
+
+C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoire et de
+mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque entre
+Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et le
+granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des villes
+saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit, il
+devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles plaines; il
+coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets étendus des
+pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela n'est pas
+facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste, calme et douce
+nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle l'homme aux éléments,
+et, comme dans la ballade, l'attire altéré au fond des fraîches ondes;
+peut-être l'attrait poétique de la Vierge, dont les églises s'élèvent
+tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de Cologne, la ville des onze
+mille vierges. Elle n'existait pas au douzième siècle, cette merveille
+de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses rampes aériennes dont les
+degrés vont au ciel; l'église de la Vierge n'existait pas, mais la
+Vierge existait. Elle était partout sur le Rhin, simple femme allemande;
+belle ou laide, je n'en sais rien, mais si pure, si touchante et si
+résignée. Tout cela se voit dans le tableau de l'Annonciation à Cologne.
+L'ange y présente à la Vierge, non un beau lis, comme dans les tableaux
+italiens, mais un livre, une dure sentence, la passion du Christ avant
+sa naissance, avant la conception toutes les douleurs du coeur maternel.
+La Vierge aussi a eu sa Passion; c'est elle, c'est la femme qui a
+restauré le génie allemand. Le mysticisme s'est réveillé par les
+béguines d'Allemagne et des Pays-Bas[433]. Les chevaliers, les nobles
+minnesingers chantaient la femme réelle, la gracieuse épouse du
+landgrave de Thuringe, tant célébrée aux combats poétiques de la
+Wartbourg. Le peuple adorait la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à
+cette douce Allemagne. Chez ce peuple, le symbole du mystère est la
+rose; simplicité et profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est
+donné de ne pas vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.
+
+[Footnote 433: Math. Paris: «In Alemannia mulierum continentium, quæ se
+Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut
+solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.»--_Behgin_, du saxon
+_beggen_, dans Ulphilas _bedgan_ (en allem. _beten_), prier.]
+
+Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut
+et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme
+des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde d'hommes
+misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque jour
+renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et pauvres,
+méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette place au
+soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants, ils
+apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des campagnes, le
+chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de prisonniers, moines
+de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus malheureux encore par
+le mariage, et souffrant des souffrances de leurs enfants. Ces pauvres
+gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin de Dieu; Dieu les
+visita au douzième siècle, illumina leurs sombres demeures, et les berça
+du moins d'apparitions et de songes. Solitaires et presque sauvages, au
+milieu des cités les plus populeuses du monde, ils embrassèrent le Dieu
+de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des cathédrales, le Dieu riche
+des riches et des prêtres, leur devint peu à peu étranger. Qui voulait
+leur ôter leur foi, ils se laissaient brûler, pleins d'espoir et
+jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi, poussés à bout, ils sortaient
+de leurs caves, éblouis du jour, farouches, avec ce gros et dur oeil
+bleu si commun en Belgique, mal armés de leurs outils, mais terribles de
+leur aveuglement et de leur nombre. À Gand, les tisserands occupaient
+vingt-sept carrefours, et formaient à eux seuls un des trois membres de
+la cité. Autour d'Ypres au treizième et au quatorzième siècle, ils
+étaient plus de deux cent mille.
+
+Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes
+multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais
+gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes,
+qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de leurs
+mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de battre
+l'ennemi sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des boulangers,
+qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui pratiquaient
+sans scrupule leur métier sur des hommes. Dans la boue de ces rues, dans
+la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans ce triste et
+confus murmure, il y a, nous l'avons éprouvé, quelque chose qui porte à
+la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de Gand, de Bruges,
+d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient au premier coup de
+cloche sous la bannière du burgmeister; pourquoi? Ils ne le savaient pas
+toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux. C'était le comte,
+c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la cause. Ces Flamands
+n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient stipulé, en 1193, dans les
+privilèges de Gand, qu'ils destitueraient leurs curés et chapelains à
+volonté.
+
+Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des
+révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais,
+dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers,
+avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les
+mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en
+Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens, raison
+simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de
+Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant
+italien; elle fut reprise, au douzième siècle, sur le versant français
+par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit de maîtres
+d'école nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys,
+descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine, toujours
+prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son disciple, en eut
+encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; partout la foule
+les suivait; laissant là le clergé, brisant les croix, ne voulant plus
+de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés un instant, reparaissent
+à Lyon sous le marchand _Vaud_ ou Valdus; en Italie, à la suite
+d'Arnaldo de Brescia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est plus
+dangereuse que celle-ci, _parce qu'aucune n'est plus durable_[434]. Il a
+raison, ce n'est pas autre chose que la révolte du raisonnement contre
+l'autorité. Les partisans de Valdus, les Vaudois, s'annonçaient d'abord
+comme voulant seulement reproduire l'Église des premiers temps dans la
+pureté, dans la pauvreté apostolique; on les appelait les pauvres de
+Lyon. L'Église de Lyon, comme nous l'avons dit ailleurs, avait toujours
+eu la prétention d'être restée fidèle aux traditions du christianisme
+primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander autorisation au
+pape; c'était demander la permission de se séparer de l'Église.
+Repoussés, poursuivis, proscrits, ils n'en subsistèrent pas moins dans
+les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier berceau de
+leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de Cabrières, sous
+François Ir, jusqu'à la naissance du Zwinglianisme et du Calvinisme, qui
+les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent en eux, pour leur
+Église récente, une sorte de perpétuité secrète pendant le moyen âge,
+contre la perpétuité catholique.
+
+[Footnote 434: Inter omnes sectas quæ sunt vel fuerunt... est
+diuturnior.» (Reinerus.)]
+
+Le caractère de la réforme au douzième siècle[435] fut donc le
+rationalisme dans les Alpes et sur le Rhône, le mysticisme sur le Rhin.
+En Flandre, elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.
+
+[Footnote 435: Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N.
+Peyrat: _Les Réformateurs de la France et de l'Italie au douzième
+siècle._ 1860.]
+
+Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé au
+coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il présentait
+une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain, sarrasin et
+gothique. Ces éléments divers y formaient de dures oppositions. Là
+devait avoir lieu le grand combat des croyances et des races. Quelles
+croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux mêmes qui les combattirent,
+n'y surent rien distinguer, et ne trouvèrent d'autre moyen de désigner
+ces fils de la confusion, que par le nom d'une ville: _Albigeois._
+
+L'élément sémitique, juif et arabe était fort en Languedoc. Narbonne
+avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs
+étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils
+florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y
+tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les chrétiens
+et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les sciences
+applicables aux besoins matériels, médecine et mathématiques, étaient
+l'étude commune aux hommes des trois religions[436]. Montpellier était
+plus lié avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif
+associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer.
+Depuis les croisades surtout, le Haut-Languedoc s'était comme incliné à
+la Méditerranée, et tourné vers l'Orient; les comtes de Toulouse étaient
+comtes de Tripoli. Les moeurs et la foi équivoque des chrétiens de la
+terre sainte avaient reflué dans nos provinces du Midi. Les belles
+monnaies, les belles étoffes d'Asie[437] avaient fort réconcilié nos
+croisés avec le monde mahométan. Les marchands du Languedoc s'en
+allaient toujours en Asie la croix sur l'épaule, mais c'était beaucoup
+plus pour visiter le marché d'Acre que le Saint-Sépulcre de Jérusalem.
+L'esprit mercantile avait tellement dominé les répugnances religieuses,
+que les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient frapper des
+monnaies sarrasines, gagnaient sur les espèces, et escomptaient sans
+scrupule l'empreinte du croissant[438].
+
+[Footnote 436: Que de choses nous leur devons: la distillation, les
+sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la
+lithotritie, ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta
+qu'au dix-septième siècle, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable
+instrument des sciences (1860). Voy. _Renaissance_, Introduction.]
+
+[Footnote 437: Richard portait à Chypre un manteau de soie brodé de
+croissants d'argent.]
+
+[Footnote 438: _App. 103._]
+
+La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais
+ici ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, qui
+pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi étaient des
+gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur noblesse.
+Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans
+leur généalogie quelque grand'mère sarrasine ou juive. Nous avons déjà
+vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine, l'adversaire de Charles-Martel,
+avait donné sa fille à un émir sarrasin. Dans les romans carlovingiens,
+les chevaliers chrétiens épousent sans scrupule leur belle libératrice,
+la fille du sultan. À dire vrai, dans ce pays de droit romain, au
+milieu des vieux municipes de l'Empire, il n'y avait pas précisément de
+nobles, ou plutôt tous l'étaient; les habitants des villes, s'entend.
+Les villes constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes.
+Le bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et
+couronnée de tours. Il paraissait dans les tournois, et souvent
+désarçonnait le noble, qui n'en faisait que rire[439].
+
+[Footnote 439: _App. 104._]
+
+Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand
+de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à
+souffler, la guerre et à la chanter. Bertrand donne au fils d'Éléonore
+de Guyenne, au bouillant Richard, un sobriquet: _Oui et non_[440]. Mais
+ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces mobiles esprits du
+Midi.
+
+[Footnote 440: _Oc et non._]
+
+Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu
+d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique et
+légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les
+formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la discussion
+des questions légères de la galanterie[441]. Pour être pédantesques, les
+décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle comtesse de
+Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et des rois, décide
+dans un arrêt conservé religieusement que l'époux divorcé peut fort bien
+redevenir l'amant de sa femme mariée à un autre. Éléonore de Guyenne
+prononce que le véritable amour ne peut exister entre époux; elle
+permet de prendre pour quelque temps une autre amante afin d'éprouver la
+première. La comtesse de Flandre, princesse de la maison d'Anjou (vers
+1134), la comtesse de Champagne, fille d'Éléonore, avaient institué de
+pareils tribunaux dans le nord de la France; et probablement ces
+contrées, qui prirent part à la croisade des Albigeois, avaient été
+médiocrement édifiées de la jurisprudence des dames du Midi.
+
+[Footnote 441: _App. 105._]
+
+Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons d'autant
+mieux sa révolution religieuse.
+
+Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un
+comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la
+première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il
+avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette
+grande puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au Nord, les
+comtes de Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande
+maison de Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon,
+traitaient le comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession
+de plusieurs siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone
+avaient la prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de
+Louis-le-Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils
+Bernard avait été proscrit par Charles-le-Chauve. Les comtes de
+Roussillon, de Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même
+origine. Tous étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère
+mieux avec les maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux
+Pyrénées, c'étaient des seigneurs pauvres et braves, singulièrement
+entreprenants, gens à vendre, espèces de condottieri que la fortune
+destinait aux plus grandes choses; je parle des maisons de Foix,
+d'Albret et d'Armagnac. Les Armagnac prétendaient aussi au comté de
+Toulouse et l'attaquaient souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué
+au quatorzième et au quinzième siècle; histoire tragique,
+incestueuse, impie. Le Rouergue et l'Armagnac, placés en face l'un
+de l'autre, aux deux coins de l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec
+Nîmes, la partie énergique, souvent atroce, du Midi. Armagnac,
+Comminges, Béziers, Toulouse, n'étaient jamais d'accord que pour
+faire la guerre aux Églises. Les interdits ne les troublaient guère.
+Le comte de Comminges gardait paisiblement trois épouses à la fois.
+Si nous en croyons les chroniqueurs ecclésiastiques, le comte de
+Toulouse, Raimond VI, avait un harem. Cette Judée de la France,
+comme on a appelé le Languedoc, ne rappelait pas l'autre seulement
+par ses bitumes et ses oliviers; elle avait aussi Sodome et
+Gomorrhe, et il était à craindre que la vengeance des prêtres ne lui
+donnât sa mer Morte.
+
+Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce
+qui ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le
+manichéisme, la plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a
+fait oublier les autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge
+en Espagne. Rapporté, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de
+Constantinople[442], il y prit pied aisément. Le dualisme persan
+leur sembla expliquer la contradiction que présentent également
+l'univers et l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un
+monde hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu un dieu mauvais
+à qui ils pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de
+contraire au Nouveau[443]; à ce dieu revenaient encore la
+dégradation du christianisme et l'avilissement de l'Église. En
+eux-mêmes, et dans leur propre corruption, ils reconnaissaient la
+main d'un créateur malfaisant, qui s'était joué du monde. Au bon
+Dieu l'esprit, au mauvais la chair. Celle-ci, il fallait l'immoler.
+C'est là le grand mystère du manichéisme. Ici se présentait un
+double chemin. Fallait-il la dompter, cette chair par l'abstinence,
+jeûner, fuir le mariage, restreindre la vie, prévenir la naissance,
+et dérober au démon créateur tout ce que lui peut ravir la volonté?
+Dans ce système, l'idéal de la vie c'est la mort, et la perfection
+serait le suicide. Ou bien, faut-il dompter la chair, en
+l'assouvissant, faire taire le monstre en emplissant sa gueule
+aboyante, y jeter quelque chose de soi pour sauver le reste... au
+risque d'y jeter tout, et d'y tomber soi-même tout entier?
+
+[Footnote 442: On appelait les hérétiques _Bulgares_, ou _Catharins_, du
+mot grec [Grec: chatharhos], i.e. _pur_.
+
+En conservant sur les Albigeois notre récit basé sur le poème orthodoxe
+qu'a publié M. Fauriel et sur la Chronique en prose qu'on en a tirée au
+quatorzième siècle, nous renvoyons à la savante histoire de M. Schmidt,
+reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans les archives de
+Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons impatiemment l'ouvrage de M.
+N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire
+écrite jusqu'ici sur le seul témoignage des persécuteurs (1860).]
+
+[Footnote 443: Pierre de Vaux-Cernay.]
+
+Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens du
+Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur
+impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute s'appliquent
+à des sectes différentes[444].
+
+[Footnote 444: _App. 106._]
+
+Ainsi à côté de l'Église s'élevait une autre Église dont la Rome était
+Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près de Toulouse,
+en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. La Lombardie, la
+France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été représentées par
+leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la pratique des manichéens
+d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement. L'Orient, la Grèce
+byzantine, envahissaient définitivement l'Église occidentale. Les
+Vaudois eux-mêmes, dont le rationalisme semble un fruit spontané de
+l'esprit humain, avaient fait écrire leurs premiers livres par un
+certain Ydros, qui, à en juger par son nom, doit aussi être un Grec.
+Aristote et les Arabes entraient en même temps dans la science. Les
+antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient.
+L'empereur d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. Le roi
+de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre,
+Sanche-l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef des
+Almohades. Richard Coeur-de-Lion se déclara frère d'armes du sultan
+Malek-Adhel, et lui offrit sa soeur. Déjà Henri II avait menacé le pape
+de se faire mahométan. On assure que Jean offrit réellement aux
+Almohades d'apostasier pour obtenir leurs secours. Ces rois d'Angleterre
+étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne. Richard donna
+une de ses soeurs au roi de Castille, l'autre à Raimond VI. Il céda même
+à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les prétentions de la maison
+de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les hérétiques, les mécréants,
+s'unissaient, se rapprochaient de toutes parts. Des coïncidences
+fortuites y contribuaient; par exemple, le mariage de l'empereur Henri
+VI avec l'héritière de Sicile établit des communications continuelles
+entre l'Allemagne, l'Italie et cette île toute arabe. Il semblait que
+les deux familles humaines, l'européenne et l'asiatique, allassent à la
+rencontre l'une de l'autre; chacune d'elles se modifiait, comme pour
+différer moins de sa soeur. Tandis que les Languedociens adoptaient la
+civilisation moresque et les croyances de l'Asie, le mahométisme s'était
+comme christianisé dans l'Égypte, dans une grande partie de la Perse et
+de la Syrie, en adoptant sous diverses formes le dogme de
+l'incarnation[445].
+
+[Footnote 445: Le mahométisme se réconcilie en ce moment dans l'Inde
+avec les religions du pays, comme avec le christianisme au temps de
+Frédéric II. (Note de 1833.)]
+
+Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et
+l'inquiétude de son chef visible! Le pape avait depuis Grégoire VII
+réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir.
+Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les périls qui
+l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au moyen âge,
+cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, il y
+siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de celle de
+Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux rives
+du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il voyait de là
+je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main à la
+destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par
+génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti
+d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la
+terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de
+l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la
+moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.
+
+Le pape était alors un Romain. Innocent III[446]. Tel péril, tel homme.
+Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il
+s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle _la
+possession actuelle_; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait
+croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, était le
+défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; elle en
+avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le demandeur,
+c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y
+prendre mal, dans son inexpérience, chicanant sur des textes, au lieu
+d'invoquer l'équité. Qui lui eût demandé ce qu'il voulait, il était
+impossible de l'entendre; des voix confuses s'élevaient pour répondre.
+Tous demandaient choses différentes. En politique, ils attestaient la
+république antique. En religion, les uns voulaient supprimer le culte,
+et revenir aux apôtres. Les autres remontaient plus haut, et rentraient
+dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien préféraient
+la stricte unité de l'islamisme. L'islamisme avançait vers l'Europe; en
+même temps que Saladin reprenait Jérusalem, les Almohades d'Afrique
+envahissaient l'Espagne, non avec des armées, comme les anciens Arabes,
+mais avec le nombre et l'aspect effroyable d'une migration de peuple.
+Ils 'étaient trois ou quatre cent mille à la bataille de Tolosa. Que
+serait-il advenu du monde si le mahométisme eût vaincu? On tremble d'y
+penser. Il venait de porter un fruit terrible: l'ordre des Assassins.
+Déjà tous les princes chrétiens et musulmans craignaient pour leur vie.
+Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, avec l'ordre, et
+l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois anglais étaient
+suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de Richard, Conrad de
+Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de Jérusalem, tomba sous leurs
+poignards, au milieu de sa capitale. Philippe-Auguste affecta de se
+croire menacé, et prit des gardes, les premiers qu'aient eus nos rois.
+Ainsi la crainte et l'horreur animaient l'Église et le peuple; les
+récits effrayants circulaient. Les Juifs, vivante image de l'Orient au
+milieu du christianisme, semblaient là pour entretenir la haine des
+religions. Aux époques de fléaux naturels, de catastrophes politiques,
+ils correspondaient, disait-on, avec les infidèles, et les appelaient.
+Riches sous leurs haillons, retirés, sombres et mystérieux, ils
+prêtaient aux accusations de toute espèce. Dans ces maisons toujours
+fermées, l'imagination du peuple soupçonnait quelque chose
+d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient des enfants chrétiens
+pour les crucifier à l'image de Jésus-Christ[447]. Des hommes en butte à
+tant d'outrages pouvaient en effet être tentés de justifier la
+persécution par le crime.
+
+[Footnote 446: On le nomma pape à trente-sept ans... «propter honestatem
+morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem». _App.
+107._]
+
+[Footnote 447: On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque
+année à Toulouse, le jour de la Passion.--Au Puy, toutes les fois qu'il
+s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de choeur qui
+décidaient: «_afin que la grande innocence des juges corrigeât la grande
+malice des plaideurs_». Dans la Provence, dans la Bourgogne, on leur
+interdisait l'entrée des bains publics, excepté le vendredi, le jour de
+Vénus, où les bains étaient ouverts aux baladins et aux prostituées.]
+
+Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du
+peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela
+remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi
+faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que l'égoïsme
+ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non, tout
+indique qu'au treizième siècle ils étaient encore convaincus de leur
+droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le
+défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique
+parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de
+sectaires[448]. Et quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent III la
+tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore
+l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de
+l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des
+dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait
+l'église de Latran, près de tomber.
+
+[Footnote 448: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute
+l'histoire est l'an 1200, le 93 de l'Église. C'est l'époque de
+l'organisation de la grande police ecclésiastique basée sur la
+confession. Ils ont exterminé un peuple et une civilisation. Voy.
+_Renaissance_, Introduction.]
+
+Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil.
+Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient de
+nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses
+prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII,
+au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. Ceux
+de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal,
+d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer
+tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses
+canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le sacerdoce
+par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le concentrèrent
+dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient être nommés,
+déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs jugements
+réformés à Rome[449]. Là résidait l'Église elle-même, le trésor des
+miséricordes et des vengeances; le pape, seul juge du juste et du vrai,
+disposait souverainement du crime et de l'innocence, défaisait les rois,
+et faisait les saints.
+
+[Footnote 449: Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un
+serment d'hommage et de fidélité. _App. 108._]
+
+Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, le roi d'Angleterre
+et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. L'empereur
+était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne d'inonder
+périodiquement l'Italie[450], puis de refluer, sans laisser grande
+trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les défilés
+du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en
+Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de
+Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits
+impériaux. Quand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que leur roi
+de Germanie, leur César, avait tous les droits de l'ancien empire
+romain, il allait à Monza près Milan, au grand dépit des villes, prendre
+la couronne de fer. Mais la campagne n'était pas belle, s'il ne poussait
+jusqu'à Rome et ne se faisait couronner de la main du pape. Les choses
+en venaient rarement jusque-là. Les barons allemands étaient bientôt
+fatigués du soleil italien; ils avaient fait leur temps loyalement, ils
+s'écoulaient peu à peu; l'empereur presque seul repassait, comme il
+pouvait, les monts. Il emportait du moins une magnifique idée de ses
+droits. Le difficile était de la réaliser. Les seigneurs allemands, qui
+avaient écouté patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient guère
+à leur chef de pratiquer ces leçons. Il en prit mal de l'essayer aux
+plus grands empereurs, même à Frédéric-Barberousse. Cette idée d'un
+droit immense, d'une immense impuissance, toutes les rancunes de cette
+vieille guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-être le
+seul empereur en qui on ne retrouve rien de la débonnaireté germanique.
+Il fut pour Naples et la Sicile, héritage de sa femme, un conquérant
+sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonné par sa femme,
+ou consommé de ses propres violences. Son fils, pupille du pape Innocent
+III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des Arabes, le plus
+terrible ennemi de l'Église.
+
+[Footnote 450: «L'Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de
+fer sur l'Italie.» (Cornel. Zanfliet.) Rome se défendait par son climat:
+
+ Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;
+ Romanæ febres stabili sunt jure fideles.
+
+ (Pierre Damien.)]
+
+Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et
+son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa chaîne.
+C'était justement alors le _Coeur-de-Lion_, l'Aquitain Richard, le vrai
+fils de sa mère Éléonore, celui dont les révoltes la vengeaient des
+infidélités d'Henri II. Richard et Jean son frère aimaient le Midi, le
+pays de leur mère: ils s'entendaient avec Toulouse, avec les ennemis de
+l'Église. Tout en promettant ou faisant la croisade, ils étaient liés
+avec les musulmans.
+
+Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de Flandre
+(1180), et dirigé par un Clément de Metz son gouverneur, et maréchal du
+palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa mère et ses
+oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait les Capétiens à
+la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre étaient
+descendus[451]. Le comte de Flandre rendait au roi Amiens, c'est-à-dire
+la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le Valois et le
+Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la Somme, on pouvait
+à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une fois maître de la
+Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et pouvait prendre la
+Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en vain de ressaisir
+Amiens, en se confédérant avec les oncles du roi[452]. Celui-ci employa
+l'intervention du vieil Henri II, qui craignait en Philippe l'ami de son
+fils Richard, et il obtint encore que le comte de Flandre rendrait une
+partie du Vermandois (Oise). Puis, quand le Flamand fut près de partir
+pour la croisade, Philippe, soutenant la révolte de Richard contre son
+père, s'empara des deux places si importantes du Mans et de Tours; par
+l'une il inquiétait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il
+dominait la Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les trois grands
+archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les métropoles de
+Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.
+
+[Footnote 451: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé, puis épousé Judith,
+fille de Charles-le-Chauve.]
+
+[Footnote 452: Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements de grands
+vassaux, il dit sans s'étonner, en présence de sa cour, au rapport d'une
+ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que il facent orendroit
+(dorénavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang vilonies, si me
+les convient à souffrir; se à Dieu plest, ils affoibloieront et
+envieilliront, et je croistrai se Dieu plest, en force et en povoir: si
+en serai en tores (à mon tour) vengié à mon talent.»]
+
+La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le
+trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui
+lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenait
+lui-même le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les
+défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le
+fils d'Éléonore était surtout célébré pour cette valeur emportée qui
+s'est rencontrée souvent chez les méridionaux[453]. À peine l'enfant
+prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il donna, vendit, perdit,
+gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent comptant, et partir pour
+la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un trésor de cent mille
+marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie. Ce n'était pas assez:
+il vendit à l'évêque de Durham le Northumberland pour sa vie. Il vendit
+au roi d'Écosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse suzeraineté qui
+avait tant coûté à ses pères. Il donna à son frère Jean, croyant se
+l'attacher, un comté en Normandie et sept en Angleterre; c'était près
+d'un tiers du royaume. Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne
+sacrifiait en Europe.
+
+[Footnote 453: Par exemple chez le roi Murat et le maréchal Lannes.]
+
+La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II
+avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné la
+ruine de Jérusalem (1187). Ce malheur était pour les rois défunts un
+péché énorme qui pesait sur leur âme, une tache à leur mémoire que leurs
+fils semblaient tenus de laver. Quelque peu impatient que pût être
+Philippe-Auguste d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui
+devenait impossible de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé
+cinquante ans auparavant la seconde croisade, que devait-il être de
+celle de Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre sainte, pour
+ainsi dire, que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul port qui pût
+recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les communications avec
+l'Occident.
+
+Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prétendant au royaume de
+Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la
+malheureuse ville. Au milieu s'élevait le Saint-Sépulcre, et par-dessus
+un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ.
+Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des chrétiens
+occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine et
+criaient: «Malheur à moi[454]!»
+
+[Footnote 454: Boha-Eddin.]
+
+Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et
+de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de
+Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux
+saints de l'islamisme[455], originaires de l'Irak (Babylonie), avaient
+fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, rivale et
+ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks
+s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient
+l'interprétation, dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au
+calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des
+chefs militaires qui se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui
+volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides, les
+Assassins, les esprits forts, les _phelassefé_ ou philosophes, furent
+poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis à mort, tout comme
+les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions ennemies,
+étrangères l'une à l'autre, s'accordaient à leur insu pour proscrire à
+la même époque la liberté de la pensée. Nuhreddin était un légiste,
+comme Innocent III; et son général, Salaheddin (Saladin) renversa les
+schismatiques musulmans d'Égypte, pendant que Simon de Montfort
+exterminait les schismatiques chrétiens du Languedoc.
+
+[Footnote 455: _App. 109._]
+
+Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que les
+enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des Assassins,
+et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce barbare, le
+Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au service d'une
+toute petite dévotion[456], nature humaine et généreuse qui s'imposait
+l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse vérité, c'est qu'un
+circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan pouvait naître
+chevalier par la pureté du coeur et la magnanimité.
+
+[Footnote 456: Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui
+permettait, et faisait lire l'Alcoran à tous ses serviteurs. Ayant vu un
+jour un petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché
+jusqu'aux larmes.]
+
+Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une
+part, il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer des
+croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il
+renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le roi
+Lusignan à la bataille de Tibériade[457], et s'empara de la ville
+sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une manière
+frappante, avec la dureté des chrétiens d'Asie pour leurs frères. Tandis
+que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs de Jérusalem,
+Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du siège à la
+délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient entre les
+mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra pour sa part
+deux mille.
+
+[Footnote 457: Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince
+d'Antioche, le marquis de Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable
+du royaume, les grands maîtres du Temple et de Jérusalem, et presque
+toute la noblesse de la terre sainte.]
+
+La France avait, presque seule, accompli la première croisade.
+L'Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut
+populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des
+chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les
+premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux
+passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, l'empereur
+Frédéric-Barberousse était déjà parti par le chemin de terre avec une
+grande et formidable armée. Il voulait relever sa réputation militaire
+et religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficultés
+auxquelles avaient succombé Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure,
+Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux et fatigué de tant de
+malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs,
+et des embûches du sultan d'Iconium, sur lequel il remporta une
+mémorable victoire[458]; mais ce fut pour périr sans gloire dans les
+eaux d'une méchante petite rivière d'Asie. Son fils, Frédéric de Souabe,
+lui survécut à peine un an; languissant et malade, il refusa d'écouter
+les médecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se laissa mourir,
+emportant la gloire de la virginité[459], comme Godefroi de Bouillon.
+
+[Footnote 458: L'historien prétend que les Turcs étaient plus de trois
+cent mille.]
+
+[Footnote 459: «Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus
+venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione
+divinà corpus suum per libidinem maculare.»]
+
+Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la
+route de mer, avec des vues bien bien différentes. Dès la Sicile, les
+deux amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de
+Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des
+Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la
+croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople, puis
+à Antioche. Le Gascon-Normand Richard eut de même envie de faire halte
+dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait roi, n'avait pour
+lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, qui réclamaient, au
+nom de Constance, fille du dernier roi et femme de l'empereur. Tancrède
+avait fait mettre en prison la veuve de son prédécesseur, qui était
+soeur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas mieux demandé que de venger
+cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il avait planté son drapeau sur
+Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource que de gagner à tout prix
+Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de Richard, le força d'ôter son
+drapeau. La jalousie en était venue au point qu'à entendre les
+Siciliens, le roi de France les eût sollicités de l'aider à exterminer
+les Anglais. Il fallut que Richard se contentât de vingt mille onces
+d'or, que Tancrède lui offrit comme douaire de sa soeur; il devait lui
+en donner encore vingt mille pour dot d'une de ses filles qui épouserait
+le neveu de Richard. Le roi de France ne lui laissa pas prendre tout
+seul cette somme énorme. Il cria bien haut contre la perfidie de
+Richard, qui avait promis d'épouser sa soeur, et qui avait amené en
+Sicile, comme fiancée, une princesse de Navarre. Il savait fort bien que
+cette soeur avait été séduite par le vieil Henri II; Richard demanda de
+prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. Philippe prit
+sans scrupule l'argent et la honte.
+
+Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de
+l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se
+trouvaient sa mère et sa soeur, et qui avait été jeté à la côte, Richard
+ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans difficulté,
+et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste l'attendait déjà
+devant Acre, refusant de donner l'assaut avant l'arrivée de son frère
+d'armes.
+
+Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui
+vinrent successivement combattre dans cette arène du siège d'Acre[460].
+Cent vingt mille y périrent[461]; et ce n'était pas, comme à la première
+croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou serfs, mélange
+de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui s'en allaient à
+l'aventure où les menait la fureur divine, l'oestre de la croisade.
+Ceux-ci étaient des chevaliers, des soldats, la fleur de l'Europe. Toute
+l'Europe y fut représentée, nation par nation. Une flotte sicilienne
+était venue d'abord, puis les Belges, Frisons et Danois; puis, sous le
+comte de Champagne, une armée de Français, Anglais et Italiens; puis les
+Allemands, conduits par le duc de Souabe, après la mort de
+Frédéric-Barberousse. Alors arrivèrent avec les flottes de Gênes, de
+Pise, de Marseille, les Français de Philippe-Auguste, et les Anglais,
+Normands-Bretons, Aquitains de Richard Coeur-de-Lion. Même avant
+l'arrivée des deux rois, l'armée était si formidable, qu'un chevalier
+s'écriait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire!
+
+[Footnote 460: Boha-Eddin.]
+
+[Footnote 461: Le catalogue des morts contient les noms de six
+archevêques, douze évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents
+barons.--Suivant Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille
+musulmans.]
+
+D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les
+princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de
+l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la ville
+d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin devaient
+nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins qu'une
+anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers toute
+l'Europe jusqu'au coeur du pays des Francs[462]. Ce projet téméraire eût
+pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le faible empire
+grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au moment même où
+quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la barrière de
+l'Espagne et des Pyrénées.
+
+[Footnote 462: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la
+bouche même de Saladin.]
+
+Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. Tout ce
+qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne et
+la féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu
+grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent
+les historiens arabes, avaient apporté des laves de l'Etna et les
+lançaient dans les villes, _comme les foudres dardées contre les
+anges rebelles_. Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le
+roi Richard lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la
+colère, dont toute la vie fut comme un accès de violence furieuse,
+s'acquit parmi les Sarrasins un renom impérissable de vaillance et
+de cruauté. Lorsque la garnison d'Acre eut été forcée de capituler,
+Saladin refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous
+égorger entre les deux camps. Cet homme terrible n'épargnait ni
+l'ennemi, ni les siens, ni lui-même. Il revient de la mêlée, dit un
+historien, tout hérissé de flèches, semblable à une pelote couverte
+d'aiguilles[463]. Longtemps encore après, les mères arabes faisaient
+taire leurs petits enfants en leur nommant le roi Richard; et quand
+le cheval d'un Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu
+donc avoir vu Richard d'Angleterre[464]?
+
+[Footnote 463: Gaut. de Vinisauf.]
+
+[Footnote 464: Joinville. «Le roy Richart fist tant d'armes outremer à
+celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient
+pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu,
+fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre? Et
+quant les enfans aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient: Tai-toy,
+tay-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te tuera.»]
+
+Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de résultat. Toutes
+les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit, représentées au siège
+d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun combattait comme
+pour son compte, et tâchait de nuire aux autres, bien loin de les
+seconder; les Génois, les Pisans, les Vénitiens, rivaux de guerre et de
+commerce, se regardaient d'un oeil hostile. Les Templiers et les
+Hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains. Il y avait dans
+le camp deux rois de Jérusalem, Gui de Lusignan soutenu par
+Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat appuyé par Richard. La
+jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. Étant tombé
+malade, il l'accusait de l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié de
+l'île de Chypre et de l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la croisade
+et s'embarqua presque seul, laissant là les Français honteux de son
+départ[465]. Richard, resté seul, ne réussit pas mieux; il choquait tout
+le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arboré
+leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le fossé.
+Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre
+Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où
+il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna avec ce qui
+restait de Français. Dès lors tout était perdu; un chevalier lui
+montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer, et ramena sa
+cotte d'armes devant ses yeux, disant: «Seigneur, ne permettez pas que
+je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la délivrer[466].»
+
+[Footnote 465: Devant Ptolémaïs, plusieurs barons français passèrent
+sous les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle
+plus, depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de _Richard_, mais
+de _Trichard_.]
+
+[Footnote 466: Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un
+sien chevalier lui escria: Sire, Sire, venez juesques ici, et je vous
+monstrerai Jérusalem.» Et quant il oy ce, il geta sa cote à armer devant
+ses yex tout en plorant, et dit à Nostre-Seigneur: «Biau Sire Diex, je
+te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la
+puis délivrer des mains de tes ennemis.»]
+
+Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe
+s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais, c'est
+vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople, partout
+ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des prétextes
+plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des chrétiens.
+L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement diminué; les
+miracles, les révélations qui ont signalé la première croisade,
+disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition militaire, une
+lutte de races autant que de religion; ce long siège est pour le moyen
+âge comme un siège de Troie. La plaine d'Acre est devenue à la longue
+une patrie commune pour les deux partis. On s'est mesuré, on s'est vu
+tous les jours, on s'est connu, les haines se sont effacées. Le camp des
+chrétiens est devenu une grande ville fréquentée par les marchands des
+deux religions[467]. Ils se voient volontiers, ils dansent ensemble, et
+les ménestrels chrétiens associent leurs voix au son des instrument
+arabes[468]. Les mineurs des deux partis, qui se rencontrent dans leur
+travail souterrain, conviennent de ne pas se nuire. Bien plus, chaque
+parti en vient à se haïr lui-même plus que l'ennemi. Richard est moins
+ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste, et Saladin déteste les
+Assassins et les Alides plus que les chrétiens[469].
+
+[Footnote 467: Par exemple le camp de Ptolémaïs, en 1191.]
+
+[Footnote 468: Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin,
+et les émirs à celle de Richard.]
+
+[Footnote 469: Saladin envoya aux rois chrétiens, à leur arrivée, des
+prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyèrent des bijoux.
+Philippe et Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance avec les
+musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de croissants
+d'argent.--Richard fit proposer en mariage à Malek-Adhel sa soeur, veuve
+de Guillaume de Sicile; sous les auspices de Saladin et de Richard, les
+deux époux devaient régner ensemble sur les musulmans et les chrétiens,
+et gouverner le royaume de Jérusalem. Saladin parut accepter cette
+proposition sans répugnance; les imans et les docteurs de la loi en
+furent fort surpris; les évêques chrétiens menacèrent Jeanne et Richard
+de l'excommunication. Saladin voulut connaître les statuts de la
+chevalerie, et Malek-Adhel envoya son fils à Richard, pour que le jeune
+musulman fût fait chevalier dans l'assemblée des barons chrétiens.]
+
+Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses
+affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il
+semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la
+chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée,
+s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne
+point nuire à son rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour
+demander au pape d'être délié de son serment[470]. Il entre en France à
+temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il
+oblige sa fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en laisser une
+partie comme douaire à sa veuve; mais il garde pour lui-même l'Artois et
+Saint-Omer, en mémoire de sa femme Isabelle de Flandre. Cependant, il
+excite les Aquitains à la révolte, il encourage le frère de Richard à se
+saisir du trône. Les renards font leur main, dans l'absence du lion. Qui
+sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer ou prendre. Il fut
+pris en effet, pris par des chrétiens, en trahison. Ce même duc
+d'Autriche qu'il avait outragé, dont il avait jeté la bannière dans les
+fossés de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant incognito sur ses
+terres, et le livra à l'empereur Henri VI[471]. C'était le droit du
+moyen âge. L'étranger qui passait sur les terres du seigneur sans son
+consentement lui appartenait. L'empereur ne s'inquiéta pas du privilège
+de la croisade. Il avait détruit les Normands de Sicile, il trouva bon
+d'humilier, ceux d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui
+offraient autant d'argent que Richard en eût donné pour sa rançon. Il
+l'eût gardé sans doute; mais la vieille Éléonore, le pape, les seigneurs
+allemands eux-mêmes, lui firent honte de retenir prisonnier le héros de
+la croisade. Il ne le lâcha toutefois qu'après avoir exigé de lui une
+énorme rançon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, il
+fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête, Richard lui fît hommage, dans
+une diète de l'Empire. Henri lui concéda en retour le titre dérisoire du
+royaume d'Arles. Le héros revint chez lui (1194), après une captivité de
+treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et ruiné. Il lui suffit de
+paraître pour réduire Jean et repousser Philippe. Ses dernières années
+s'écoulèrent sans gloire dans une alternative de trêves et de petites
+guerres. Cependant les comtes de Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de
+Champagne et de Blois étaient pour lui contre Philippe. Il périt au
+siège de Chaluz, dont il voulait forcer le seigneur à lui livrer un
+trésor (1199)[472]. Jean lui succéda, quoiqu'il eût désigné pour son
+héritier le jeune Arthur, son neveu, duc de Bretagne.
+
+[Footnote 470: Le pape refusa.]
+
+[Footnote 471: Comme Richard venait d'arriver à Vienne, après trois
+jours de marche, épuisé de fatigue et de faim, son valet, qui parlait le
+saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au
+marché. Il fit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de
+cour et affectant de belles manières; on aperçut à sa ceinture des gants
+richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de l'époque;
+cela le rendit suspect, le bruit du débarquement de Richard s'était
+répandu en Autriche: on l'arrêta, et la torture lui fit tout avouer.]
+
+[Footnote 472:
+
+ TELUM LIMOGLÆ
+
+ OCCIDIT LEONEM AUGLIÆ.
+
+Une religieuse de Kenterbury fit à Richard cette épitaphe:
+
+«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le trône
+d'Angleterre; une arbalète les a détrônés.» (Rog. de Hoveden.)]
+
+Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands
+vassaux étaient jaloux de son agrandissement; et il s'était imprudemment
+brouillé avec le pape, dont l'amitié avait élevé si haut sa maison.
+Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir
+d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la
+jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de
+son père, il la répudia pour épouser Agnès de Méranie de la maison de
+Franche-Comté. Ce malheureux divorce, qui le brouilla plusieurs années
+avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit spectateur
+immobile et impuissant des grands événements qui se passèrent alors, de
+la mort de Richard et de la quatrième croisade.
+
+Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où
+avait échoué leur héros, Richard Coeur-de-Lion. Cependant, l'impulsion
+donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les politiques
+essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI prêcha lui-même
+l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier la captivité de
+Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les princes allemands
+prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par Constantinople,
+d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui leur persuadait
+que la Sicile était le véritable chemin de la terre sainte. Il en tira
+un puissant secours pour conquérir ce royaume dont sa femme était
+héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien, arabe, était
+d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit maître qu'en
+faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme elle-même
+l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri, nourri par les
+juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des Césars, comptait
+se faire un point de départ pour envahir l'empire grec, comme avait fait
+Robert Guiscard, puis revenir en Italie, et réduire le pape au niveau du
+patriarche de Constantinople.
+
+Cette conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la suite,
+l'effet imprévu de la quatrième croisade. La mort de Saladin,
+l'avènement d'un jeune pape, plein d'ardeur (Innocent III), semblaient
+ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarmée de
+sa puissance. La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout
+populaire dans le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être
+roi de Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix,
+et avec lui la plupart de ses vassaux; ce puissant seigneur était à lui
+seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux
+son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de
+cette grande expédition, le premier historien de la France en langue
+vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait
+raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades. Les
+seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les comtes de
+Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les Dampierre, les
+Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait de la terre
+sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au nom des
+chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au Hainaut, à la
+Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de Champagne, se
+trouva, par la mort prématurée de celui-ci, le chef principal de la
+croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient trop d'affaires;
+l'Empire était divisé entre deux empereurs.
+
+On ne songeait plus à prendre la route de terre. On connaissait trop
+bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré les Latins qui se
+trouvaient à Constantinople[473], et essayé de faire périr à son
+passage l'empereur Frédéric-Barberousse. Pour faire le trajet par mer,
+il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vénitiens[474]. Ces marchands
+profitèrent du besoin des croisés, et n'accordèrent pas à moins de
+quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils voulurent être
+associés à la croisade, en fournissant cinquante galères. Avec cette
+petite mise, ils stipulaient la moitié des conquêtes. Le vieux doge
+Dandolo, octogénaire et presque aveugle, ne voulut remettre à personne
+la direction d'une entreprise qui pouvait être si profitable à la
+république et déclara qu'il monterait lui-même sur la flotte[475]. Le
+marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre prince, qui avait fait
+les guerres saintes, et dont le frère Conrad s'était illustré par la
+défense de Tyr, fut chargé du commandement en chef, et promit d'amener
+les Piémontais et les Savoyards.
+
+[Footnote 473: Un légat fut massacré, et sa tête traînée à la queue d'un
+chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux
+malades de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre mille des
+Latins, qui furent vendus aux Turcs.]
+
+[Footnote 474: Ce fut Villehardouin qui porta la parole.]
+
+[Footnote 475: Villehardouin.]
+
+Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur
+déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient
+pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait
+emporté; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs
+que la somme ne fût complète[476]. Alors l'excellent doge intercéda, et
+remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir à la rigueur
+dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croisés
+s'acquittassent en assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la
+ville de Zara, en Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des
+Vénitiens, pour reconnaître le roi de Hongrie. Le roi de Hongrie avait
+lui-même pris la croix; c'était mal commencer la croisade que d'attaquer
+une de ses villes. Le légat du pape eut beau réclamer, le doge lui
+déclara que l'armée pouvait se passer de ses directions, prit la croix
+sur son bonnet ducal, et entraîna les croisés devant Zara[477], puis
+devant Trieste. Ils conquirent, pour leurs bons amis de Venise, presque
+toutes les villes de l'Istrie.
+
+[Footnote 476: Un grand nombre de croisés avaient craint les difficultés
+du passage par Venise, et s'étaient allés embarquer à d'autres ports.
+Ces divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute
+l'entreprise.]
+
+[Footnote 477: Le pape menaça les croisés de l'excommunication, parce
+que le roi de Hongrie, ayant pris la croix, était sous la protection de
+l'Église.]
+
+Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à
+cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille, une
+aventure inespérée et la plus étrange du monde». Un jeune prince grec,
+fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient embrasser
+les genoux des croisés, et leur promettre des avantages immenses, s'ils
+veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous riches à jamais,
+l'Église grecque se soumettra au pape, et l'empereur rétabli les aidera
+de tout son pouvoir à reconquérir Jérusalem. Dandolo est le premier
+touché de l'infortune du prince. Il décida les croisés à _commencer la
+croisade par Constantinople_. En vain le pape lança l'interdit, en vain
+Simon de Montfort et plusieurs autres[478] se séparèrent d'eux et
+cinglèrent vers Jérusalem. La majorité suivit les chefs, Beaudoin et
+Boniface, qui se rangeaient à l'avis des Vénitiens.
+
+[Footnote 478: _App. 110._]
+
+Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés croyaient
+faire oeuvre sainte en lui soumettant l'Église grecque malgré lui.
+L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs ne pouvaient
+plus croître. La vieille guerre religieuse, commencée par Photius au
+neuvième siècle[479], avait repris au onzième (vers l'an 1053)[480].
+Cependant l'opposition commune contre les mahométans, qui menaçaient
+Constantinople, semblait devoir amener une réunion. L'empereur
+Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les légats du
+pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans le langage de
+leurs adversaires ils crurent n'entendre que des blasphèmes, et, des
+deux côtés l'horreur augmenta. Ils se quittèrent en consacrant la
+rupture des deux Églises par une excommunication mutuelle (1054).
+
+[Footnote 479: En 858, le laïque Photius fut mis à la place du
+patriarche Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas Ier prit le parti
+d'Ignace. Photius anathématisa le pape en 867.]
+
+[Footnote 480: Par une lettre du patriarche Michel à l'évêque de Trani,
+sur les azymes et le sabbat, et les observances de l'Église romaine.]
+
+Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les
+Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines
+nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent la
+brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison des
+Grecs. À chaque croisade, les Francs qui passaient par Constantinople
+délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et ils l'auraient
+fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de Louis-le-Jeune.
+Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si terrible sous le tyran
+Andronic, les Latins établis à Constantinople furent enveloppés dans un
+même massacre (avril 1182)[481]. L'intérêt du commerce en ramena un
+grand nombre sous les successeurs d'Andronic, malgré le péril continuel.
+C'était au sein même de Constantinople une colonie ennemie, qui appelait
+les Occidentaux et devait les seconder, si jamais ils tentaient un coup
+de main sur la capitale de l'empire grec. Entre tous les Latins, les
+seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient cette grande chose.
+Concurrents des Génois pour le commerce du Levant, ils craignaient
+d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom de Constantinople
+et des précieuses richesses enfermées dans ses murs où l'empire romain
+s'était réfugié, sa position dominante entre l'Europe et l'Asie
+promettait à qui pourrait la prendre le monopole du commerce et la
+domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient
+autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur du
+patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan
+Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait contribuer toute la
+Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur
+Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas,
+bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la croisade,
+assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune Alexis ne fit
+qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il, un flot sur un
+flot.»
+
+[Footnote 481: Dans une lettre encyclique, où il raconte la prise de
+Constantinople, Beaudoin accuse les Grecs d'avoir souvent contracté des
+alliances avec les infidèles; de renouveler le baptême, de n'honorer le
+Christ que par des peintures (Christum solis honorare picturis):
+d'appeler les Latins du nom de _chiens_, de ne pas se croire coupables
+en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du légat envoyé à
+Constantinople en 1183.]
+
+Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et brutale
+qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les motifs des
+Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire qu'ils
+attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette prodigieuse
+Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises innombrables,
+qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés, lorsqu'ils virent ces
+myriades d'hommes sur les remparts, ils ne purent se défendre de quelque
+émotion: «Et sachez, dit Villehardouin, que il ne ot si hardi cui le
+cuer ne frémist... Chacun regardoit ses armes... que par tems en aront
+mestier.»
+
+La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée.
+Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les
+Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait
+négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents
+bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun
+contre la flotte latine; aucun n'essaya de descendre le courant pour y
+jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage,
+magnifiquement armés, mais au premier signe des croisés ils
+s'évanouirent[482]. Dans la réalité, cette cavalerie légère n'eût pu
+soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville n'avait
+que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes troupes, je
+parle de la garde varangienne, composée de Danois et de Saxons, réfugiés
+d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise. La rivalité
+commerciale et politique armait partout les Pisans contre les Vénitiens.
+
+[Footnote 482: Dans un autre engagement: «Li Grieu lor tornèrent les
+dos, si furent desconfiz à la première assemblée (au premier choc).»
+(Villehardouin.)]
+
+Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent
+forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard
+de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge
+s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallut perdre cet
+avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette
+cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même, l'empereur
+désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur, le vieil
+Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer triomphants dans
+Constantinople.
+
+Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel
+empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en
+ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient,
+menaçaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manières,
+et l'empereur lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux
+dés avec le prince Alexis, ils le coiffèrent d'un bonnet de laine ou de
+poil. Ils choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et se
+scandalisaient de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une mosquée
+ou une synagogue, ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se
+défendirent. Le feu fut mis à quelques maisons; l'incendie gagna, il
+embrasa la partie la plus peuplée de Constantinople, dura huit jours et
+s'étendit sur une surface d'une lieue.
+
+Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva
+contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de calamités.
+La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les sénateurs. Il
+fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens qui, ce semble,
+eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des murs, et
+attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans cette ville
+immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur convenait-il de
+laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour rentrer en ennemis
+dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet mis à mort, et remplacé
+par un prince de la maison royale, Alexis Murzuphle, qui se montra digne
+des circonstances critiques où il acceptait l'empire. Il commença par
+repousser les propositions captieuses des Vénitiens, qui offraient
+encore de se contenter d'une somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné
+et rendu odieux au peuple, comme son prédécesseur. Murzuphle leva de
+l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des vaisseaux, et par deux
+fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le péril était grand pour les
+Latins. Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une
+armée. Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent
+soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment terrible,
+un chevalier latin, qui renversait tout devant lui, leur parut haut de
+cinquante pieds[483].
+
+[Footnote 483: Ailleurs il se contente de dire: «Ces Francs étaient
+aussi hauts que leurs piques.»]
+
+Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils
+défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des vierges
+et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée. Telle fut
+l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été ajoutés à la
+part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il resta aux
+Francs cinq cent mille marcs[484]. Un nombre innombrable de monuments
+précieux, entassés dans Constantinople, depuis que l'empire avait perdu
+tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se les
+disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour
+détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une
+prostituée chanta et dansa dans la chaire du patriarche[485]. Les
+barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils vinrent au
+tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec surprise que le législateur
+était encore tout entier dans son tombeau.
+
+[Footnote 484: Villehardouin.]
+
+[Footnote 485: Nicétas: «Les croisés se revêtaient, non par besoin, mais
+pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire
+des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs
+chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'après notre
+coutume, doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans leurs
+mains du papier, de l'encre et des écritoires pour nous railler, comme
+si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils
+passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets
+délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que
+du boeuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, des fèves et
+une sauce très forte.»]
+
+À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de Justinien,
+et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux Dandolo.
+Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent; il ne leur convenait pas de
+donner à une famille ce qui était à la république. Pour la gloire de
+restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils voulaient, ces
+marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une longue chaîne de
+comptoirs, qui leur assurât toute la route de l'Orient. Ils prirent pour
+eux les rivages et les îles; de plus, trois des huit quartiers de
+Constantinople, avec le titre bizarre de _seigneurs d'un quart et demi
+de l'empire grec_[486].
+
+[Footnote 486: Sanuto.]
+
+L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre,
+descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de
+Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie de
+l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée en
+fiefs.
+
+Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape.
+Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un
+grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié
+par le succès une guerre condamnée du saint-siège. L'union des deux
+Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté, avait été
+consommé par des hommes frappés de l'interdit. Il ne restait au pape
+qu'à réformer sa sentence et pardonner à ces conquérants qui voulaient
+bien demander pardon. La tristesse d'Innocent III est visible dans sa
+réponse à l'empereur Beaudoin. Il se compare au pêcheur de l'Évangile,
+qui s'effraye de la pêche miraculeuse; puis il prétend audacieusement
+qu'il est pour quelque chose dans le succès; qu'il a, lui aussi, _tendu
+le filet_: «Hoc unum audacter affirmo, qui laxavi retia in
+capturam[487].» Mais il était au-dessus de sa toute-puissance de
+persuader une telle chose, de faire que ce qu'il avait dit n'eût pas été
+dit, qu'il eût approuvé ce qu'il avait désapprouvé. La conquête de
+l'empire grec ébranlait son autorité dans l'Occident plus qu'elle ne
+retendait dans l'Orient.
+
+[Footnote 487: Il écrivit au clergé et à l'université de France qu'on
+envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants
+de Constantinople.]
+
+Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands qu'on
+eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins encore que
+le royaume latin de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira
+d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence; ses
+moeurs et sa langue, déjà portées si loin par la première croisade, se
+répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le roi de
+Macédoine, étaient cousins du roi de France. Le comte de Blois eut le
+duché de Nicée; le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, près
+d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin, réunit les
+offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore après
+la chute de l'empire latin de Constantinople, vers 1300, le Catalan
+Montaner nous assure que dans la principauté de Morée et le duché
+d'Athènes, «on parlait français aussi bien qu'à Paris[488]».
+
+[Footnote 488: «E parlaven axi bell frances, com dins en Paris.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+SUITE.
+
+ Ruine de Jean.--Défaite de l'empereur.--Guerre des
+ Albigeois.--Grandeur du roi de France. (1204-1222.)
+
+
+Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux
+Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde.
+L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat; elle
+est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour arbitre.
+Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de reprendre une
+épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne sont pas si
+dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les Manichéens en Languedoc
+et aux Pyrénées. Tout le littoral de la France sur les deux mers, semble
+prêt à se détacher de l'Église. Le rivage de la Méditerranée et celui de
+l'Océan obéissent à deux princes d'une foi douteuse, les rois d'Aragon
+et d'Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l'hérésie,
+Béziers, Carcassonne, Toulouse, où le grand concile des Manichéens
+s'est assemblé.
+
+Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guyenne, voisin, et
+aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et
+le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était
+préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne
+s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils
+achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni
+dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources
+et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois
+n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité violente, qui
+augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse,
+et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces troupes qui
+ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution
+duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des mercenaires,
+c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie normande; continuer
+à s'en servir, c'était marcher dans une route de perdition certaine. Le
+roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des deux races qui
+divisaient l'île; Normands et Saxons devaient finir par s'entendre pour
+l'abaissement de la royauté; la perte des provinces françaises devait
+être le premier résultat de cette révolution.
+
+Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina
+l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres,
+disait-il, si je pouvais trouver un acheteur[489].» D'une mer à
+l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre[490]. Il
+fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée
+par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut
+guerroyer le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son départ, il
+le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné le présent,
+il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver un homme qui
+voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son successeur, bon
+ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance condamné à une
+pauvreté irrémédiable, à une incurable impuissance.
+
+[Footnote 489: «Londonias quoque venderem si emptorem idoneum
+invenirem.» (Guill. Neubrig.)]
+
+[Footnote 490: Roger de Hoveden.]
+
+Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles
+ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus
+loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait
+la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie
+de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et
+l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi les
+droits de duché d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient ensemble, bon
+gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi d'Angleterre avait
+toujours pour lui quelqu'une de ces provinces continentales. Le Normand
+Guillaume et ses deux premiers successeurs purent compter sur la
+Normandie, Henri II sur les Angevins, ses compatriotes; Richard
+Coeur-de-Lion plut généralement aux Poitevins, aux Aquitains,
+compatriotes de sa mère, Éléonore de Guyenne. Il releva la gloire des
+méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il faisait des vers
+en leur langue, il les avait en foule autour de lui: son principal
+lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces diverses
+populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles s'apercevaient
+qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi, séparé d'elles par
+tant d'intérêts différents, était en réalité un prince étranger. La fin
+du règne de Richard acheva de désabuser les sujets continentaux de
+l'Angleterre.
+
+Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les
+revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui
+fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un pays
+tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue Richard?
+Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui firent signer
+la Grande Charte; il se rejeta sur l'Église, elle le déposa. Le pape et
+son protégé, le roi de France, profitèrent de sa ruine. Le roi
+d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer la Normandie,
+la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser.
+
+Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais se trouva
+provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son neveu.
+Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de Jean, avait
+été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un libérateur et un
+vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, baptisé du nom national
+d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille Éléonore seule
+tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l'unité de
+l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait divisé[491]. Arthur en
+effet faisait bon marché de cette unité: il offrait au roi de France de
+lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût la Bretagne, le Maine, la
+Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean eût été réduit à
+l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons dans
+les meilleures places d'Arthur, et, n'espérant pas s'y maintenir, il les
+démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son allié, se tourna de
+nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la France, envahit le
+Poitou et assiégea sa grand'mère Éléonore dans Mirebeau. Ce n'était pas
+chose nouvelle dans cette race de voir les fils armés contre leurs
+parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa mère, défit Arthur
+et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint
+le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais. Mathieu Paris prétend
+que Jean, qui l'avait bien traité d'abord, fut alarmé des menaces et de
+l'obstination du jeune Breton; «Arthur disparut, dit-il, et Dieu veuille
+qu'il en ait été autrement que ne le rapporte la malveillante renommée!»
+Mais Arthur avait excité trop d'espérances pour que l'imagination des
+peuples se soit résignée à cette incertitude. On assura que Jean l'avait
+fait périr. On ajouta bientôt qu'il l'avait tué de sa propre main. Le
+chapelain de Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean
+prit Arthur dans un bateau, qu'il lui donna lui-même deux coups de
+poignard, et le jeta dans la rivière, à trois milles du château de
+Rouen[492]. Les Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scène;
+ils la plaçaient près de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres
+qui présentent un précipice tout le long de l'Océan. Ainsi allait la
+tradition grandissant de détail et d'intérêt dramatique. Enfin dans la
+pièce de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans défense, dont
+les douces et innocentes paroles désarment le plus farouche assassin.
+
+[Footnote 491: Au fait, l'Aquitaine était son héritage, et elle avait
+transféré ses droits à Jean.]
+
+[Footnote 492: Guillaume-le-Breton.]
+
+Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il
+avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les
+infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour
+se préserver de ses émissaires[493]. Il exploita contre Jean le bruit de
+la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il
+assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de France, la
+cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans de Charlemagne.
+Déjà il l'y avait appelé pour se justifier d'avoir enlevé au comte de la
+Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il
+lui fut refusé. Condamné sans être entendu, il leva une armée en
+Angleterre et en Irlande, employant les dernières violences pour forcer
+les barons de le suivre, jusqu'à saisir les biens de ceux qui
+refusaient, à d'autres, le septième de leur revenu. Tout cela ne servit
+de rien. Ils s'assemblèrent, mais une fois réunis à Portsmouth, ils lui
+firent déclarer par l'archevêque Hubert qu'ils étaient décidés à ne
+point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre? La plupart,
+quoique Normands d'origine, étaient devenus étrangers à la Normandie.
+Ils ne se souciaient pas de se battre pour fortifier leur roi contre
+eux, et le mettre à même de réduire ses sujets insulaires avec ceux du
+continent.
+
+[Footnote 493: Mais il eut peine à persuader. Il suffit, pour détruire
+l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne que Richard
+fit circuler.]
+
+Jean s'était aussi adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la
+paix et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, _non du fief,
+mais du péché_[494]. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de
+la Normandie (1204). Jean, lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils
+n'avaient aucun secours à attendre. Il s'était plongé en désespéré dans
+les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, et
+avant de répondre, il voulut achever la partie. «Il dînait tous les
+jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil du
+matin jusqu'à l'heure du repas[495].» Cependant, s'il n'agissait point
+lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de France.
+Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il s'entendait
+d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les seigneurs du midi de
+la France, et élevait à sa cour son autre neveu, fils du comte de
+Toulouse.
+
+[Footnote 494: Lettre d'Innocent III.]
+
+[Footnote 495: Math. Paris: «Cum regina epulabatur quotidie splendide,
+somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.--Omnimodis cum
+regina sua vivebat deliciis.»]
+
+Ce comte, le roi d'Aragon, et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le
+Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à
+peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce
+côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires
+isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre l'Église.
+Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était
+une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir leur tonsure en
+public[496]. Ceux qui se résignaient à porter la robe cléricale,
+c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient
+prendre pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu'un
+missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des cris de
+dérision. La sainteté, l'éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient
+hué saint Bernard[497].
+
+[Footnote 496: Guillelm. de Podio Laur.]
+
+[Footnote 497: Id.]
+
+La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée;
+elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur
+concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans doute
+leur Rome, et son Capitole eût remplacé l'autre. L'église nouvelle
+envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation éclatait dans les
+pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en Picardie, en Flandre,
+en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, aux portes de
+Rome, à Viterbe. Les populations du Nord voyaient parmi elles les
+soldats mercenaires, les _routiers_, pour la plupart au service
+d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on racontait de l'impiété du Midi. Ils
+venaient partie du Brabant, partie de l'Aquitaine; le Basque Marcader
+était l'un des principaux lieutenants de Richard Coeur-de-Lion. Les
+montagnards du Midi, qui aujourd'hui descendent en France ou en Espagne
+pour gagner de l'argent par quelque petite industrie, en faisaient
+autant au moyen âge, mais alors la seule industrie était la guerre. Ils
+maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs
+femmes des vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient
+chanter la messe par dérision. C'était encore un de leurs plaisirs de
+salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les
+jambes, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers
+étaient chers aux princes, précisément à cause de leur impiété, qui les
+rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier,
+inspiré de la Vierge Marie, forma l'association des _capuchons_ pour
+l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple,
+fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix
+mille[498].
+
+[Footnote 498: Le Velay ne tarde pas à faire hommage à
+Philippe-Auguste.]
+
+Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient
+jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui rapprochèrent
+l'Orient et l'Occident; eurent aussi pour effet de révéler à l'Europe
+du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à l'autre sous l'aspect
+le plus choquant; esprit mercantile plus que chevaleresque, dédaigneuse
+opulence[499], élégance et légèreté moqueuse, danses et costumes
+moresques, figures sarrasines. Les aliments mêmes étaient un sujet
+d'éloignement entre les deux races; les mangeurs d'ail, d'huile et de
+figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang moresque et juif, et
+le Languedoc leur semblait une autre Judée.
+
+[Footnote 499: _App. 111._]
+
+L'Église du treizième siècle se fit une arme de ces antipathies de races
+pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des
+infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les
+bénédictins de Cîteaux.
+
+Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint Benoît;
+mais cet ordre était tout un peuple; au onzième siècle, se forma un
+ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation
+bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire
+VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une réforme[500].
+Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première croisade.
+Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et vineuse
+Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de saint
+Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle primitive de
+saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit blanc,
+déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et seraient
+soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours à
+s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus les
+Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent. Ils
+eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze cents de
+femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé l'abbé des abbés. Ils étaient
+déjà si riches, vingt ans après leur institution, que l'austérité de
+saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne pour fonder
+Clairvaux. Les moines de Cîteaux étaient alors les seuls moines pour le
+peuple. On les forçait de monter en chaire et de prêcher la croisade.
+Saint Bernard fut l'apôtre de la seconde, et le législateur des
+Templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de Portugal,
+Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis, relevaient de Cîteaux et
+lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient ainsi leur
+influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes des deux
+Bourgognes lui donnaient des rois.
+
+[Footnote 500: _App. 112._]
+
+Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la discipline,
+presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de
+bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre-le-Venérable y
+avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux corrompue conserva,
+dans la richesse et le luxe, la dureté de son institution primitive.
+Elle resta animée du génie sanguinaire des croisades, et continua de
+prêcher la foi en négligeant les oeuvres. Plus même l'indignité des
+prédicateurs rendait leurs paroles vaines et stériles, plus ils
+s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de leur éloquence à
+ceux qui sur leurs moeurs jugeaient leur doctrine. Furieux
+d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple n'en faisait
+que rire.
+
+Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un magnifique
+appareil pour aller en Languedoc travailler à la conversion des
+hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, l'évêque d'Osma et
+l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, n'hésitèrent point à
+leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient l'effet de leurs
+discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut marcher contre les
+fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous ne les réduirez point
+par des paroles.» Les Cisterciens descendirent de leurs montures et
+suivirent les deux Espagnols.
+
+Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un
+Durando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent III
+la permission de former une confrérie des _pauvres catholiques_, où
+pussent entrer les _pauvres de Lyon_, les Vaudois. La croyance
+différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On
+espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les moeurs des
+Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des
+catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le
+zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint suspect aux
+évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.
+
+En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique furent autorisés par
+le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce
+terrible fondateur de l'inquisition, était un noble Castillan[501].
+Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui s'allie si souvent au
+fanatisme[502]. Lorsqu'il étudiait à Palencia, une grande famine régnant
+dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses livres, pour secourir les
+pauvres.
+
+[Footnote 501: «Sa prière était si ardente qu'il en devenait comme
+insensé. Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le
+troubler, jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit
+dans l'église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne
+bougea point, et le diable s'enfuit en hurlant.» (Acta S. Dominici.)]
+
+[Footnote 502: Lorsqu'on recueillit les témoignages pour la canonisation
+de saint Dominique, un moine déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la
+messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur le
+visage _qu'une goutte n'attendait pas l'autre_.]
+
+L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de
+saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit en
+France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié profonde
+tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel château, en
+Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente ans[503]. Les
+petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit d'ignorance couvrait ce
+pays, et les bêtes de la forêt du Diable s'y promenaient
+librement[504].»
+
+[Footnote 503: Pierre de Vaux-Cernay.]
+
+[Footnote 504: Guill. de Pod. Laur.]
+
+D'abord, l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait
+l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près
+Montréal, pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout ce
+qu'il possédait; et entendant dire à une femme que si elle quittait les
+Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre comme
+esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.
+
+Tout ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou de logique
+n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser; d'ailleurs,
+l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit aux paroles
+de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à l'un d'eux,
+Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du Languedoc: les
+habitants l'auraient tué. Pour lui, ils ne mirent point les mains sur sa
+personne; ils se contentaient de lui jeter de la boue; ils lui
+attachaient, dit un de ses biographes, de la paille derrière le dos.
+L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria: «Seigneur, abaisse
+ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur ouvrir les
+yeux[505].»
+
+[Footnote 505: Acta S. Dominici: «Domine, mitte manum, et corrige eos,
+ut eis saltem hæc vexatio tribuat intellectam!»]
+
+On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la
+catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical,
+il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de sang[506]. Le
+comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194,
+porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis
+de sa famille, les rois d'Aragon comtes de basse Provence, et les rois
+d'Angleterre ducs de Guyenne, il ne craignait plus rien et ne gardait
+aucun ménagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute Provence, il
+se servit constamment de ces routiers que proscrivait l'Église[507]. Il
+poussa la guerre sans distinguer les terres laïques ou ecclésiastiques,
+sans égard au dimanche ou au carême, chassa des évêques et s'entoura
+d'hérétiques et de juifs[508].
+
+[Footnote 506: _App. 113._]
+
+[Footnote 507: C'était pour la plupart des Aragonais.]
+
+[Footnote 508: _App. 114._]
+
+Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, quand
+il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa ruine.
+Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre, souscrivît avec ses
+ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques, et ouvrît
+ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, fut excommunié, et se
+soumit; mais il cherchait à éluder l'exécution de ses promesses. Le
+moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait sa
+perfidie; le prince, peu habitué à de telles paroles, laissa échapper
+des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles peut-être que
+celles d'Henri II contre Thomas à Becket. L'effet fut le même; le
+dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur
+tombât sans effet; ceux qu'il nourrissait à sa table croyaient lui
+appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un
+chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le
+poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte
+de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la soeur
+étaient hérétiques.
+
+Tel fut le commencement de cette épouvantable tragédie (1208). Innocent
+III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et de la
+soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le nord de la
+France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople avait habitué
+les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les chrétiens. Ici la
+proximité était tentante; il ne s'agissait point de traverser les mers:
+on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas pillé les riches
+campagnes, les cités opulentes du Languedoc. L'humanité aussi était mise
+en jeu pour rendre les âmes cruelles; le sang du légat réclamait,
+disait-on, le sang des hérétiques[509].
+
+[Footnote 509: Innoc. ep. ad Philipp. August.: «Eia igitur, miles
+Christi; cia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi
+sanguinis vocom audias.»--Ad Comit, Baron., etc.: «Eia, Christi milites!
+eia, strenui militio christiano tirones!»]
+
+La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de
+toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de
+l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le plus
+riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence,
+maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis Maguelonne;
+le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi d'Aragon le
+Gévaudan, pour dot de leurs soeurs. Duc de Narbonne, il était suzerain
+de Nîmes, Béziers, Uzès, et des comtés de Foix et Comminges dans les
+Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas partout exercée au
+même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de l'alliance du comte de
+Foix, refusait de dépendre de Toulouse. Toulouse elle-même était une
+sorte de république. En 1202, nous voyons les consuls de cette cité
+faire la guerre en l'absence de Raymond VI aux chevaliers de
+l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour
+médiateur. Sous son père, Raymond V, les commencements de l'hérésie
+avaient été accompagnés d'un tel essor d'indépendance politique, que le
+comte lui-même sollicita les rois de France et d'Angleterre
+d'entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte
+de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade, mais sous Raymond VI, et à
+ses dépens.
+
+Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, etc.,
+où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué d'unir tout
+le Midi contre l'Église et de lui donner un chef, s'il eût frappé
+d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses soumissions,
+l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout son peuple, reçut
+des mains des prêtres la flagellation dans l'église même où Pierre de
+Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire passer devant le
+tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il se chargeait de
+conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite des hérétiques, lui
+qui les aimait dans le coeur, de les mener sur les terres de son neveu,
+le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans la protection qu'il
+leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa ruine en prêtant la main
+à celle de ses voisins, et se déshonorait pour vivre un jour de plus.
+
+Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance et
+s'était enfermé dans Carcassonne, lorsqu'arriva du côté du Rhône la
+principale armée des croisés; d'autres venaient par le Velay, d'autres
+par l'Agénois. «Et fut tant grand le siège, tant de tentes que de
+pavillons, qu'il semblait que tout le monde y fût réuni[510].»
+Philippe-Auguste n'y vint pas: _il avait à ses côtés deux grands et
+terribles lions_[511], le roi Jean et l'empereur Othon, le neveu de
+Jean. Mais les Français y vinrent, si le roi n'y vint pas[512]: à leur
+tête, les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun,
+Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de
+Saint-Pol, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule
+de seigneurs. Le plus puissant était le duc de Bourgogne. Les
+Bourguignons savaient le chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout
+dans les croisades d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de
+Cîteaux était nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains,
+voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune
+province ne fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus
+vaillants que l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui
+construisait les machines et dirigeait les sièges, fut un légiste,
+maître Théodise, archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui
+encore qui fit, à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés
+(1215)[513].
+
+[Footnote 510: Chron. Langued.]
+
+[Footnote 511: Pierre de Vaux-Cernay.]
+
+[Footnote 512: La religion semblait être devenue plus sombre et plus
+austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi
+n'était point de règle; sous son fils Louis VII, il était si
+rigoureusement observé que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en
+dispenser.]
+
+[Footnote 513: «C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme
+circonspect, prudent, et très zélé pour les affaires de Dieu, et il
+aspirait sur toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour
+refuser au comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait
+accordée.»]
+
+Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui qui
+a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de Montfort, du
+chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des Montfort semble
+avoir été possédée d'une ambition atroce. Ils prétendaient descendre ou
+d'un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre, issus de Charlemagne.
+Leur grand'mère Bertrade, qui laissa son mari, le comte d'Anjou, pour le
+roi Philippe Ier, et les gouverna l'un et l'autre en même temps, essaya
+d'empoisonner son beau-fils, Louis-le-Gros, et de donner la couronne à
+ses fils. Louis eut pourtant confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux
+qui lui donna, dit-on, après sa défaite de Brenneville, le conseil
+d'appeler à son secours les milices des communes sous leurs bannières
+paroissiales. Au treizième siècle, Simon de Montfort, dont nous allons
+parler, faillit être roi du Midi. Son second fils, cherchant en
+Angleterre la fortune qu'il avait manquée en France, combattit pour les
+communes anglaises et leur ouvrit l'entrée du parlement. Après avoir eu
+dans ses mains le roi et le royaume, il fut vaincu et tué. Son fils
+(petit-fils du célèbre Montfort, chef de la croisade des Albigeois) le
+vengea en égorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi
+d'Angleterre qui venait de la terre sainte[514]. Cette action perdit
+les Montfort, on prit en horreur cette race néfaste, dont le nom
+s'attachait à tant de tragédies et de révolutions.
+
+[Footnote 514: Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué
+en combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de
+l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de
+l'église sans que Charles osât donner l'ordre de l'arrêter. Arrivé à la
+porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.--Qu'avez-vous fait?
+lui dit l'un d'eux.--Je me suis vengé.--Comment? Votre père ne fut-il
+pas traîné?...--À ces mots Montfort rentre dans l'église, saisit par les
+cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque sur la place
+publique.]
+
+Simon de Montfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, était
+déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans les guerres à outrance
+des Templiers et des Assassins. À son retour de la terre sainte, il
+trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui partait, mais il
+refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape et sauva l'abbé de
+Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie il lut aux croisés la
+défense du pontife. Cette action signala Montfort et prépara sa
+grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible exécuteur des
+décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques. Raymond VI l'avouait,
+lui dont Montfort avait fait la ruine[515]. Sans parler de son courage,
+de ses moeurs sévères et de son invariable confiance en Dieu, il
+montrait aux moindres des siens des égards bien nouveaux dans les
+croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé, sur leurs chevaux,
+une rivière grossie par l'orage, les piétons, les faibles, ne pouvaient
+passer; Montfort repassa à l'instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers,
+et resta avec les pauvres gens, en grand péril d'être attaqué par
+l'ennemi[516]. On lui tint compte aussi dans cette guerre horrible
+d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on repoussait d'une place, et
+d'avoir fait respecter l'honneur des femmes prisonnières. Sa femme, à
+lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas indigne de lui; lorsque la
+plupart des croisés eurent abandonné Montfort, elle prit la direction
+d'une nouvelle armée et l'amena à son époux.
+
+[Footnote 515: Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le comte de Toulouse
+vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la
+prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un prince.»]
+
+[Footnote 516: Pierre de Vaux-Cernay.]
+
+L'armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Cîteaux et
+par l'évêque même de la ville, qui avait dressé la liste de ceux qu'il
+désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et, voyant
+les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le
+surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs
+ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les
+chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la
+ville pêle-mêle avec les assiégés et s'en trouvèrent maîtres. Le seul
+embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les
+tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à
+lui[517].»
+
+[Footnote 517: «Cædite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus.» (Cæsar
+Heisterhach.)]
+
+«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant
+hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire: les prêtres
+de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde
+fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses
+habits, ni clerc qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant de
+l'épée. Un tant seulement n'en put échapper. Ces meurtres et tueries
+furent la plus grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La ville
+fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté et
+brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y demeura chose
+vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'était pas
+hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de
+Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le comte de
+Genève, appelé Gui-le-Comte, le seigneur d'Anduze, appelé Pierre
+Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les Lombards;
+il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels y étaient
+venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit, à cause du
+pardon[518].»
+
+[Footnote 518: Chron. Langued.]
+
+Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres
+disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux, dans
+sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger que
+vingt mille.
+
+L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat.
+Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que
+Carcassonne, où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle,
+vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout
+ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui treizième:
+«Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux jeune homme; le
+légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est pour moi qu'ils se
+trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant d'hommes, de femmes
+et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut impossible de tenir. Ils
+s'enfuirent par une issue souterraine qui conduisait à trois lieues. Le
+vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les
+croisés, et le légat le fit arrêter en trahison. Cinquante prisonniers
+furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.
+
+Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de
+perpétuer la croisade, de veiller en armes sur les cadavres et les
+cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à hériter
+des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes et vêtir leur
+chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas: «Il me semble,
+dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans lui
+prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en dirent
+autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu prier. Le
+vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut bientôt, tout à
+fait à propos pour Montfort[519]. Il ne lui resta plus qu'à se faire
+confirmer par le pape le don des légats; il mit sur chaque maison un
+tribut de trois deniers au profit de l'Église de Rome.
+
+[Footnote 519: «... Donc fouc bruyt per tota la terre, que lo dit comte
+de Montfort l'avia fait morir.» (Chron. Langued.)]
+
+Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette
+manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné, c'était
+à lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta guère de cette immense
+armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands. Bientôt il
+n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand prix. Il lui
+fallut donc attendre une nouvelle croisade et amuser les comtes de
+Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier profita de
+ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis à Rome, et
+protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui fit bonne mine,
+et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnèrent
+encore du temps, lui assignèrent le terme de trois mois pour se
+justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses,
+sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le malheureux
+Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution qui devait lui
+assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait tout, déclare
+que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a manqué aux
+petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle dans les
+grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit le
+débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire, elles
+n'arriveront pas jusqu'au Seigneur[520].»
+
+[Footnote 520: Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio aquarum multarum ad
+Deum non approximabis.»]
+
+Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de
+croisés. Les Albigeois, n'osant plus se fier à aucune ville, après le
+désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans quelques
+châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause commune avec
+eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti, comme les
+protestants du seizième siècle. Le château de Minerve, qui se trouvait à
+la porte de Narbonne, était une de leurs principales retraites.
+L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré détourner la
+croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les
+hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens domaines du
+vicomte de Béziers, se réfugièrent en foule vers Narbonne. La multitude
+enfermée dans le château de Minerve ne pouvait subsister qu'en faisant
+des courses jusqu'aux portes de cette ville. Les Narbonnais appelèrent
+eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce siège fut terrible. Les assiégés
+n'espéraient et ne voulaient aucune pitié. Forcés de se rendre, le légat
+offrit la vie à ceux qui abjureraient. Un des croisés s'en indignait:
+«N'ayez pas peur, dit le prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se
+convertira.» En effet, ceux-ci étaient des _parfaits_, c'est-à-dire les
+premiers dans la hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au
+nombre de cent quarante, coururent au bûcher et s'y jetèrent
+d'eux-mêmes. Montfort, poussant au Midi, assiégea le fort château de
+Termes, autre asile de l'église albigeoise. Il y avait trente ans que
+personne dans ce château n'avait approché des sacrements. Les machines
+nécessaires pour battre la place furent construites par l'archidiacre de
+Paris. Il y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent
+le crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour
+les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au
+risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brûla, il y en avait un
+qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il fût
+brûlé[521]; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher et ne
+firent que consumer ses liens.
+
+[Footnote 521: «S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mérite;
+s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés.» (Pierre
+de Vaux-Cernay.)]
+
+Il était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux forts dans les
+montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse.
+Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le monde; à l'empereur, au
+roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon. Les deux premiers,
+menacés par l'Église et la France, ne pouvaient le secourir. L'Espagne
+était occupée des progrès des Maures. Philippe-Auguste écrivit au pape.
+Le roi d'Aragon en fit autant et essaya de gagner Montfort lui-même. Il
+consentait à recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de
+Béziers, et pour l'assurer de sa bonne foi il lui confiait son propre
+fils. En même temps, ce prince généreux, voulant montrer qu'il
+s'associait sans réserve à la fortune du comte de Toulouse, lui donna
+une de ses soeurs en mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut
+depuis Raymond VII. Il alla lui-même intercéder pour le comté au concile
+d'Arles. Mais ces prêtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes
+furent obligés de s'enfuir de la ville, sans prendre congé des évêques,
+qui voulaient les faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils
+voulaient que Raymond se soumît:
+
+«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont
+venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les
+renverra tous, sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l'Église,
+fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus, et lui
+sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son
+pays il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond
+chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques et leurs
+alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains desdits légats
+et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et plaisir, tous et
+chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et cela dans le terme
+d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, tant noble qu'homme de
+bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, mais rien que de mauvaises
+capes noires. Il fera abattre et démolir en son pays jusqu'à ras de
+terre, et sans en rien laisser, tous les châteaux et places de défense.
+Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne pourra habiter dans
+aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors aux champs, comme
+vilains et paysans. Dans toutes ses terres il ne se payera aucun péage,
+si ce n'est ceux qu'on avait accoutumé de payer et lever par les anciens
+usages. Chaque chef de maison payera chaque année quatre deniers
+toulousains au légat, ou à ceux qu'il aura chargés de les lever. Le
+comte fera rendre tout ce qui lui sera rentré des revenus de sa terre,
+et tous les profits qu'il en aura eus. Quand le comte de Montfort ira et
+chevauchera par ses terres et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant
+petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne
+lui résistera en quoi que ce soit. Quand le comte Raymond aura fait et
+accompli tout ce que dessus, il s'en ira outre-mer pour faire la guerre
+aux Turcs et infidèles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en
+revenir que le légat ne le lui ait mandé. Quand il aura fait et accompli
+tout ce que dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues
+et livrées par le légat ou le comte de Montfort, quand il leur
+plaira[522].»
+
+[Footnote 522: «À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on
+entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d'autres
+chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna
+aussitôt qu'on les suspendît tous à des potences; mais dès qu'Aimery,
+qui était le plus grand d'entre eux, eût été pendu, les potences
+tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était, on ne les avait pas
+suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait un
+grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les pèlerins,
+recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt tous
+massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était soeur d'Aimery
+et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans un puits
+que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins rassemblèrent les
+innombrables hérétiques que contenait le château, et les brûlèrent vifs
+avec une joie extrême.»]
+
+C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore
+Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant
+évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance
+qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette
+ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom
+de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour secourir
+Montfort qui assiégeait le château de Lavaur[523]. Ce refus de secours
+fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger Toulouse. Il
+voulait profiter d'une armée de croisés qui venait d'arriver des
+Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands seigneurs,
+comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de Toulouse, en
+procession, chantant des litanies et dévouant à la mort le peuple qu'ils
+abandonnaient. L'évêque demandait expressément que son troupeau fût
+traité comme Béziers et Carcassonne.
+
+[Footnote 523: Chron. Langued.]
+
+Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en
+tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette
+année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut
+l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du vivant
+de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne sachant
+plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée qui lui
+venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la croisade en
+pays orthodoxe[524].
+
+[Footnote 524: «Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept
+Vaudois, et les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, _avec une joie
+indicible_.»--À Lavaur, ils avaient brûlé «d'innombrables hérétiques
+_avec une joie extrême_».]
+
+Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour
+Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à forcer
+Simon de lever le siège de Toulouse. Le comte de Foix faillit l'accabler
+à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort ressaisirent
+la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en voyant les grands
+souverains avouer plus ou moins ouvertement l'intérêt qu'ils portaient à
+Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre, Savary de Mauléon, était avec
+les troupes d'Aragon et de Foix à Castelnaudary[525]. Malheureusement
+le roi d'Angleterre n'osait pas agir directement. Le roi d'Aragon était
+obligé de joindre toutes ses forces à celles des autres princes
+d'Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui
+s'avançaient au nombre de trois ou quatre cent mille. On sait avec
+quelle gloire les Espagnols forcèrent à las Navas de Tolosa les chaînes
+dont les musulmans avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est
+une ère nouvelle pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe
+contre l'Afrique; la lutte des races et des religions est terminée (16
+juillet 1212).
+
+[Footnote 525: Jean lui-même s'opposa formellement au siège de Marmande,
+et menaça d'attaquer les croisés.]
+
+Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent
+alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé[526]. Le roi
+de France ne cacha point l'intérêt que lui inspirait Raymond. Mais le
+pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui
+profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait
+recourir à la force et envoya défier Simon. Celui-ci, toujours humble et
+prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il était bien
+vrai qu'il l'eût défié, et en quoi, lui vassal fidèle de la couronne
+d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même temps il se
+tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple était pour
+ses adversaires; mais les hommes de Montfort étaient des chevaliers
+pesamment armés et comme invulnérables, ou bien des mercenaires d'un
+courage éprouvé et qui avaient vieilli dans cette guerre. Don Pedro
+avait force milices des villes, et quelques corps de cavalerie légère,
+habituée à voltiger comme les Maures. La différence morale des deux
+armées était plus forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés,
+administrés, et avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les
+historiens, son fils lui-même, nous le représentent comme occupé de
+toute autre pensée.
+
+[Footnote 526: _App. 115._]
+
+Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en
+comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon, fort
+habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et d'une
+armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de monde
+contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira une
+lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y trouva
+que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de Toulouse,
+lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait chasser les
+Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le prêtre ayant lu,
+répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?--Ce que je veux dire?
+reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains peu un roi qui
+vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une femme.»
+
+Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort
+s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret près Toulouse, il
+feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur eux
+de tout le poids de sa lourde cavalerie, ils les dispersa, et en tua,
+dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit hommes et un
+seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'étaient entendus
+pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un d'eux prit d'abord pour
+lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; puis il dit: «Le
+roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro s'élança alors et dit:
+«Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant ils le percèrent de coups.
+
+Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, époux
+léger; mais qui aurait eu le coeur de s'en souvenir? Quand Montfort le
+vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, le farouche
+général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.
+
+L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans
+l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de Flandre,
+l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon.
+
+Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations avec
+le saint-siège; la séparation semblait accomplie déjà, comme au seizième
+siècle. Innocent avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé contre lui un
+nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque où le pontife
+commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme moins
+belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses ennemis à
+la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église anglicane,
+était en outre, comme nous l'avons vu, un personnage politique. C'était
+bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la
+Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en formaient la
+partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil esprit breton et
+saxon. Rien n'était plus important pour le roi que de mettre dans une
+telle place un homme à lui; il y faisait nommer par les prélats, par son
+Église normande. Mais les moines du couvent de Saint-Augustin à
+Kenterbury réclamaient toujours cette élection, comme un droit
+imprescriptible de leur maison, métropole primitive du christianisme
+anglais.
+
+Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis,
+ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières
+élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait
+demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses
+yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique,
+d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez. Il
+avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de cette
+Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la Vierge
+Marie. Jean n'apprit pas plus tôt la consécration de l'archevêque qu'il
+chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur leurs
+biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il
+confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les
+oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit
+vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui osât
+en donner signification au roi. _Effecti sunt quasi canes muti, non
+audentes latrare._ On se disait tout bas la terrible nouvelle; mais
+personne n'osait ni la promulguer ni s'y conformer. L'archidiacre
+Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr sous une chape
+de plomb. De crainte d'être abandonné de ses barons, il avait exigé
+d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de communier avec lui. Pour
+lui, il acceptait hardiment ce rôle d'adversaire de l'Église; il
+récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le roi était le
+fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre de la colère
+divine. Cet endurcissement et cette sécurité de Jean faisaient trembler:
+il semblait s'y complaire. Il mangeait à son aise les biens
+ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se
+moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il voulait aux
+prêtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand ils
+refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une. Il jouit
+cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c'était: Par Dieu et
+ses dents! _Per dentes Dei[527]!..._ C'était le dernier terme de cet
+esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois d'Angleterre,
+dans les violences furieuses de Guillaume-le-Roux et du Coeur-de-Lion,
+dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de cette famille.
+_Mal! sois mon bien[528]!..._
+
+[Footnote 527: Son père jurait: «Par les yeux de Dieu!»]
+
+[Footnote 528: «Evil, be thou my good.» (Milton.)--Je regrette que
+Shakespeare n'ait pas osé donner une seconde partie de _Jean_.]
+
+Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient
+tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure que
+le succès de Montfort fut décidé, son danger augmenta[529]. Cette
+terreur, cette vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous peine de
+mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard Henri VIII
+sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape lui-même. La chose
+n'était pas faisable au treizième siècle; Jean n'essaya pas. En 1212,
+Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêche la croisade contre Jean,
+et chargea le roi de France d'exécuter la sentence apostolique. Une
+flotte, une armée immense, furent assemblées par Philippe. De son côté,
+Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à soixante mille hommes. Mais dans
+cette multitude, il n'y avait guère de gens sur qui il pût compter. Le
+légat du pape, qui avait passé le détroit, lui fit comprendre son péril;
+la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre
+au roi de France. Il se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de
+lui payer un tribut de mille marcs sterling d'or[530]. La cérémonie de
+l'hommage féodal n'avait rien de honteux. Les rois étaient souvent
+vassaux de seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils
+tenaient d'eux en fief. Le roi d'Angleterre avait toujours été vassal du
+roi de France pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait
+hommage de l'Angleterre à Alexandre III et Richard à l'empereur. Mais
+les temps avaient changé. Les barons affectèrent de croire leur roi
+dégradé par sa soumission aux prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur.
+Un ermite avait prédit qu'à l'Ascension Jean ne serait plus roi; il
+voulut prouver qu'il l'était encore, et fit traîner le prophète à la
+queue d'un cheval qui le mit en pièces.
+
+[Footnote 529: Le roi d'Angleterre était l'ennemi personnel des
+Montfort; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre
+la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants
+chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume
+des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant
+les deux armées contre Richard Coeur-de-Lion, et lui donna l'humiliation
+d'avoir trouvé son égal.--Le second fils de Simon de Montfort doit,
+comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes anglaises, la
+lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer
+des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il témoigna la plus grande
+colère à ceux de ses barons qui se joignaient à Montfort; lorsqu'il vint
+en Guyenne, ils quittèrent tous l'armée des croisés. Des seigneurs de la
+cour de Jean défendirent, contre Montfort, Castelnaudary et Marmande.]
+
+[Footnote 530: _App. 116._]
+
+Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses
+du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et
+l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les
+ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat
+encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands.
+Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure réputation
+d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet
+la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Ypres,
+Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient cette dernière
+ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils
+ne purent la soustraire à l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se
+vengèrent en incendiant les villes de Dam et de Lille[531].
+
+[Footnote 531: Où pourtant on parlait français.]
+
+Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte
+de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la bataille de
+Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). Celui d'Angleterre
+dut se repentir d'avoir laissé écraser les Albigeois, qui auraient été
+ses meilleurs alliés. Il en chercha d'autres en Espagne, en Afrique; il
+s'adressa, dit-on, aux mahométans, au chef même des Almohades[532],
+aimant mieux se damner et se donner au diable qu'à l'Église.
+
+[Footnote 532: Math. Paris.]
+
+Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore
+abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son neveu
+Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au coeur de l'hiver
+(vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à La Rochelle. Il
+devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les
+Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le moment était bien
+choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule
+se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord étaient
+alarmés des progrès de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait
+été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il possédait. Le comte de
+Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne
+avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les
+comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans cette
+ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore
+Hugues de Boves, le plus célèbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre
+empereur de Brunswick, qui n'était lui-même qu'un routier au service de
+son oncle, le roi d'Angleterre. On prétend que les confédérés ne
+voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu
+Paris; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné
+les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de
+Jean[533].
+
+[Footnote 533: Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que
+douze chevaux, un évêque six, un abbé trois.]
+
+La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir
+été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne
+passait guère quinze ou vingt mille hommes. Philippe ayant envoyé contre
+Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son
+armée, qu'il conduisait lui-même, des milices de Picardie. Les Belges
+laissèrent Philippe dévaster leurs terres _royalement_[534] pendant un
+mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le
+rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines (27 août
+1214). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin
+oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se
+tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit,
+évidemment altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la
+servilité classique avec laquelle l'historien-poète se croit obligé de
+calquer sa Philippide sur l'_Énéide_ de Virgile. Il faut, à toute force,
+que Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter
+comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre,
+que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de
+France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des fantassins
+armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par Guillaume
+des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de Richard
+Coeur-de-Lion, et fut emporté dans la déroute des siens. La gloire du
+courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabançons; ces
+vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux
+Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers s'obstinèrent moins,
+ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, un homme
+démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent entre les mains de
+Philippe-Auguste, ceux de Flandre de Boulogne, de Salisbury, de
+Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n'étant point rachetés
+par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il donna d'autres
+prisonniers à rançonner aux milices des communes qui avaient pris part
+au combat.
+
+[Footnote 534: Guillaume-le-Breton.]
+
+Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il eut
+d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent, Ancenis,
+Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, qu'une terreur
+panique leur fit tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite
+qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil
+qu'ils avaient fait à Jean; il se tint heureux que le pape lui obtînt
+une trêve pour soixante mille marcs d'argent, et il repassa en
+Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L'occasion était belle pour
+les barons; ils la saisirent. Au mois de janvier 1215, et de nouveau le
+15 juin, ils lui firent signer l'acte célèbre, connu sous le nom de
+_Grande Charte_. L'archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de
+l'Université de Paris, prétendit que les libertés qu'on réclamait du roi
+n'étaient autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par
+Henri Beauclerc dans une charte semblable[535]. Jean promettait aux
+barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles; de ne plus
+ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux
+habitants des villes de respecter leurs franchises; à tous les hommes
+libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne
+plus emprisonner ni dépouiller personne arbitrairement; de ne point
+faire saisir le _contenment_ des pauvres gens (outils, ustensiles,
+etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons,
+l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois
+féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les denrées
+et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des plaids
+communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au milieu de la cité,
+sous l'oeil du peuple, à Westminster. Enfin, les juges, constables et
+baillis devaient être désormais des personnes versées dans la science
+des lois. Cet article seul transférait la puissance judiciaire aux
+scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes de condition inférieure.
+Ce que le roi accordait à ses tenanciers immédiats, ils devaient à leur
+tour l'accorder à leurs tenanciers inférieurs. Ainsi, pour la première
+fois, l'aristocratie sentait qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur
+le roi qu'en stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là
+l'ancienne opposition des vainqueurs et des vaincus, des fils des
+Normands et des fils des Saxons, disparut et s'effaça.
+
+[Footnote 535: Hallam soupçonne ici une fraude pieuse.]
+
+Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout aussi
+bien me demander ma couronne[536].» Il signa et tomba ensuite dans un
+horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bête
+enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il
+fit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons,
+flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service,
+pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons
+rebelles[537]; il voulait refaire sur les Normands la conquête de
+Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les barons
+effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de celui-ci
+avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette princesse
+n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne pouvait
+transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même. Le pape
+intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de Kenterbury avait
+été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France d'attaquer le
+roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune Louis, fils de Philippe,
+feignant d'agir contre le gré de son père[538], n'en passa pas moins en
+Angleterre à la tête d'une armée. Tous les comtés de la Kentie,
+l'archevêque lui-même et la ville de Londres se déclarèrent pour les
+Français. Jean se trouva encore une fois abandonné, seul, exilé dans son
+propre royaume. Il fallut qu'il cherchât sa vie chaque jour dans le
+pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brûlait la maison où il
+avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y
+subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec
+lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au
+passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et
+mourut. C'était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de
+Jean, Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit
+bientôt tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de
+repasser en France, en renonçant à la couronne d'Angleterre[539].
+
+[Footnote 536: Il est dit dans la _Grande Charte_ que si les ministres
+du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des
+vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre,
+nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la prise de
+nos châteaux, etc.....» La consécration de la guerre civile, tel est le
+premier essai de garantie.]
+
+[Footnote 537: Math. Paris.]
+
+[Footnote 538: On assembla à Melun la cour des pairs. Louis dit à
+Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous
+m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre, il
+ne vous appartient point d'en décider... Je vous demande seulement de ne
+pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé a combattre
+jusqu'à la mort, s'il le faut, pour recouvrer l'héritage de ma femme.»
+Le roi déclara qu'il ne donnerait à son fils aucun appui.]
+
+[Footnote 539: À en croire les Anglais, il aurait même promis de rendre,
+à son avènement, les conquêtes de Philippe-Auguste.]
+
+Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet,
+19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l'ennemi de l'Église
+était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été triste. Que
+souhaitait-il donc? il avait écrasé Othon, et fait un empereur de son
+jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon et d'Angleterre
+avait montré au monde ce que c'était que de se jouer de l'Église;
+l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de sang,
+qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce terrible
+dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?
+
+Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée:
+son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la
+persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait
+par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix
+basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui
+conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille
+hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille
+hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions
+le glaive ne se fût point trompé? Tant de villes en cendres, tant
+d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir le
+péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: celui-ci était comte de
+Toulouse et marquis de Provence[540], celui-là archevêque de Narbonne;
+les autres, évêques. L'Église, qu'y avait-elle gagné? Une exécration
+immense, et le pape un doute.
+
+[Footnote 540: Dans une charte de l'an 1215. Monfort s'intitule: «Simon,
+providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et
+Carcassonæ vice-comes, et dominus Montis-fortis.»]
+
+Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de
+Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se
+jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les
+larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on[541],
+réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une
+restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunément
+qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre
+propre coeur, il ébranle l'idole à laquelle vous avez sacrifié; elle
+vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle
+échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour
+elle.
+
+[Footnote 541: Chronique languedocienne. _App. 117._--Les actes
+d'Innocent III donnent une idée toute contraire. On peut lire surtout
+ses deux lettres, jusqu'ici inédites (_Archives, Trésor des Chartes_,
+reg. J. XIII-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques et barons du
+Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les résultats de la
+croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin d'encourager le
+jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de
+rester fidèles à Simon de Montfort.]
+
+Les souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, s'ils
+furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les Raymond,
+ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse.
+L'héritier légitime ne le recouvra que pour le céder bientôt.
+L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d'âme,
+était vaincu dans le coeur, quand une pierre, lancée des murs de
+Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)[542]. Son fils, Amaury de
+Montfort, céda au roi de France ses droits sur le Languedoc; tout le
+Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de
+Philippe-Auguste[543]. En 1222, le légat lui-même et les évêques du Midi
+le suppliaient à genoux d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en
+effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conquête et
+doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de
+Montfort avait donnés pour être régis selon la Coutume de Paris,
+pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient
+un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs
+occasions le roi de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus
+d'équité et de douceur.
+
+[Footnote 542: Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue
+et d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère
+supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son
+insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de
+remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de
+Saint-Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la
+tête, et il expira sur la place.»]
+
+[Footnote 543: _App. 118._]
+
+Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous
+découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de
+principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France.
+
+Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et
+Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse et de
+l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du pape,
+et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le comte de
+Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de France et
+d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés religieuses et
+politiques de la cité de Toulouse. Représentant du principe féodal, il
+eût voulu anéantir le principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi
+d'Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte
+d'Henri II. Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri-le-Lion,
+sorti d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais
+Anglais par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près de ses oncles,
+Richard et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des
+Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de
+Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur du jeune
+Frédéric II. Othon, abandonné des Guelfes, abandonné des Gibelins, se
+trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et recevait une solde de
+son oncle Jean pour combattre l'Église et Philippe-Auguste, qui le défit
+à Bouvines. Telle était l'immense contradiction de l'Europe. Les princes
+étaient contre les libertés municipales pour les libertés religieuses.
+L'empereur était guelfe et le pape gibelin. Le pape, en attaquant les
+rois sous le rapport religieux, les soutenait contre les peuples sous le
+rapport politique. Il sacra le roi d'Aragon, il annula la Grande Charte,
+et blâma l'archevêque de Kenterbury, de même qu'Alexandre III avait
+abandonné Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur
+des libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire,
+sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il prenait
+part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il fallait pour
+constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position forte et
+simple; à lui seul était l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. Louis IX.
+ Sainteté du roi de France.
+
+
+Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le
+chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. Il
+a triomphé partout, et de l'empereur, et du roi Jean, et des Albigeois
+hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont
+devenus deux fiefs du saint-siège, et la mort tragique du roi d'Aragon a
+été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succès
+divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons, au milieu du
+treizième siècle, abandonné d'une grande partie de l'Europe, mendiant à
+Lyon la protection française; au commencement du siècle suivant,
+outragé, battu, souffleté par son bon ami le roi de France, obligé enfin
+de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C'est au profit de la France
+qu'auront succombé les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de
+l'Église et l'Église elle-même.
+
+Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à Boniface
+VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord, c'est que la
+victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre
+la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de croître
+sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le
+glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si
+c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et déchire,
+si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère de
+sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un roi,
+au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce
+laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son insu, un coup
+terrible à l'Église.
+
+Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le
+mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de
+mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par le
+mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre
+toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination,
+constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une
+lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s'en
+faire un instrument.
+
+Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le pape
+essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la
+prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de la
+culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit des
+barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la croisade,
+des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la croisade. Au
+temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par les moines
+auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et reclus ne
+servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le monde pour
+répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l'Église eut ses
+_prêcheurs_, c'est le nom même de l'ordre de saint Dominique. Le monde
+venant moins à elle, elle alla à lui[544]. Le tiers ordre de saint
+Dominique et de saint François reçut une foule d'hommes qui ne pouvaient
+quitter le siècle, et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la
+perfection monastique. Saint Louis et sa mère appartenaient au tiers
+ordre de saint François.
+
+[Footnote 544: Les universités venaient de quitter saint Augustin pour
+Aristote: les Mendiants remontèrent à saint Augustin.]
+
+Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils eurent,
+dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint Dominique,
+fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous
+l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade de
+Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut
+ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint François. Il fut le
+principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des jésuites. Les
+dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent
+l'inquisition et l'enseignement de la théologie dans l'enceinte même du
+palais pontifical[545]. Pendant que les franciscains couraient le monde
+dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de
+l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie; embrassant le
+monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre esprit
+de saint Dominique s'enferma au sacré palais de Latran, aux voûtes
+granitiques de l'Escurial[546].
+
+[Footnote 545: Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en
+1216, et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré Palais.]
+
+[Footnote 546: Fondé par Philippe II.]
+
+L'ordre de saint François fut moins embarrassé; il se lança tête baissée
+dans l'amour de Dieu[547]; il s'écria, comme plus tard Luther: «Périsse
+la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond fut un
+marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien _François_,
+parce qu'en effet il ne parlait guère que _français_. «C'était, dit son
+biographe, dans sa première jeunesse, un homme de vanité, un bouffon, un
+farceur, un chanteur; léger, prodigue, hardi... Tête ronde, front petit,
+yeux noirs et sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles
+petites et comme dressées, langue aiguë et ardente, voix véhémente et
+douce; dents serrées, blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col
+grêle, bras courts, doigts longs, ongles longs, jambe maigre, pied
+petit, de chair peu ou point[548].» Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une
+vision le convertit. Il monte à cheval, va vendre ses étoffes à Foligno,
+en rapporte le prix à un vieux prêtre, et sur son refus, jette l'argent
+par la croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le
+poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape,
+le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les siens
+l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien en présence de
+l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père tous ses
+habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son manteau.
+
+[Footnote 547: Cet énervant mysticisme ne fit pas le salut de l'Église.
+Le franciscain Eudes Rigaud, devenu archevêque de Rouen (1248-1269),
+enregistre chaque soir dans son journal les témoignages les plus
+accablants contre l'épouvantable corruption des couvents et des églises
+de son diocèse. Ce journal a été publié en 1845. D'autre part la
+publication du cartulaire de Saint-Bertin jette le plus triste jour sur
+la vie des moines aux onzième et douzième siècles (1860). Voy.
+_Renaissance_, Introduction.]
+
+[Footnote 548: _Vie de saint François_, par Thomas de Cellano. (Thomas
+de Cellano fut son disciple, et écrivit deux fois sa vie, par ordre de
+Grégoire IX.)]
+
+Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les
+louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il
+est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le
+plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le
+saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui;
+il les prêche, ils écoutent: «Oiseaux, mes frères, disait-il,
+n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes et tout
+ce qu'il vous faut?» Puis, satisfait de leur docilité, il les bénit et
+leur permet de s'envoler[549]. Il exhortait ainsi toutes les créatures à
+louer et remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec elles; il
+sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les chasseurs, et
+vendait son manteau pour racheter un agneau de la boucherie. La nature
+morte elle-même, il l'embrassait dans son immense charité. Moissons,
+vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous et les appelait
+tous à l'amour divin[550].
+
+[Footnote 549: Th. Cellan.: «Fratres mei aves, multum debetis laudare
+Creatorem, etc...» Un jour que des hirondelles l'empêchaient de prêcher
+par leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ hirundines, etc.»
+Elles obéirent aussitôt.]
+
+[Footnote 550: Th. Cellan.: «Segetes, vineas, lapides et silvas, et
+omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad
+divinum monebat amorem, etc... Omnes creaturas _fratres_ nomine
+nuncupabat; _frater_ cinis, _soror_ musca, etc.»]
+
+Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche
+marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux
+qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités
+forcenées, comparables à celles des fakirs de l'Inde, se pendant à des
+cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis, quand
+ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François chercha
+longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de la
+prédication[551]. Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de consulter
+sainte Claire et le frère Sylvestre; ils décidèrent pour la prédication.
+Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit les reins d'une corde et partit
+pour Rome. «Tel était son transport, dit le biographe, quand il parut
+devant le pape, qu'il pouvait à peine contenir ses pieds, et
+tressaillait comme s'il eût dansé[552].» Les politiques de la cour de
+Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape réfléchit et l'autorisa. Il
+demandait pour grâce unique de prêcher, de mendier, de n'avoir rien au
+monde, sauf une pauvre église de Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit
+champ de la _Portiuncule_, qu'il rebâtit de ce qu'on lui donnait. Cela
+fait, il partagea le monde à ses compagnons, gardant pour lui l'Égypte,
+où il espérait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan s'obstina à
+le renvoyer.
+
+[Footnote 551: _Vie de saint François_, par saint Bonaventure.]
+
+[Footnote 552: Id.]
+
+Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François
+réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout le
+monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds nus,
+jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux les
+femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi-Saint,
+développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments
+dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un
+jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est
+pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les
+côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le
+scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une sensualité
+de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa pudeur à
+l'objet aimé.
+
+C'était une grande joie pour saint François d'Assise de faire pénitence
+dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de volaille par
+nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de coups de corde, et
+l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de poulet à votre insu!»
+À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable, comme celle où naquit
+le Sauveur. On y voyait le boeuf, l'âne, le foin; pour que rien n'y
+manquât, lui-même il bêlait comme un mouton, en prononçant _Bethleem_,
+et quand il en venait à nommer le doux Jésus, il passait la langue sur
+les lèvres et les léchait comme s'il eût mangé du miel[553].
+
+[Footnote 553: Le foin de l'étable fit des miracles; il guérissait les
+animaux malades.]
+
+Ces folles représentations, ces courses furieuses à travers l'Europe,
+qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des
+prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des excès.
+Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui avait
+marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le tout-puissant
+génie dramatique qui poussait saint François à l'imitation complète de
+Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa vie et sa naissance; il
+lui fallut aussi la passion. Dans ses dernières années on le portait sur
+une charrette, par les rues et les carrefours, versant le sang par le
+côté, et imitant, par ces stigmates, ceux du Seigneur.
+
+Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et en
+revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la
+grâce. Sainte Clara d'Assise commença les Clarisses[554]. Le dogme de
+l'immaculée conception devint de plus en plus populaire[555]. Ce fut le
+point principal de la religion, la thèse favorite que soutinrent les
+théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle les Franciscains,
+chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une dévotion sensuelle
+embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à saint Dominique dans
+le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu dans la bouche de Crishna,
+ou comme Brama reposant dans la fleur du lotos. «La Vierge ouvrit son
+capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout en pleurs, et il
+se trouvait, ce capuchon, de telle capacité et immensité qu'il contenait
+et embrassait doucement toute la céleste patrie.»
+
+[Footnote 554: Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle
+particulière. Agnès de Bohême l'établit en Allemagne.]
+
+[Footnote 555: _App. 119._]
+
+Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guyenne
+et des Cours d'amour, que, dès le douzième siècle, la femme prit sur la
+terre une place proportionnée à l'importance nouvelle qu'elle avait
+acquise dans la hiérarchie céleste. Au treizième, elle se trouve, au
+moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes d'Occident.
+Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant, comme la
+comtesse de Champagne pour le jeune Thibault, comme celle de Flandre
+pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi la plus
+grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre. Jeanne de
+Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les honneurs et
+les insignes virils; elle réclama au sacre de saint Louis le droit du
+comte de Flandre, celui de porter l'épée nue, l'épée de la France[556].
+
+[Footnote 556: Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme
+succédait, pour la première fois, à un sultan (Chegger-Eddour à
+Almoadan).]
+
+Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la force
+féodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien toute
+circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir royal. La royauté
+n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La mort de
+Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son fils, le faible et
+maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement, Louis-le-Lion, ne
+joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en Angleterre, il est
+vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En Flandre, il maintint la
+comtesse Jeanne, lui rendant le service de garder son mari prisonnier à
+la tour du Louvre. Cette Jeanne était fille de Beaudoin, le premier
+empereur de Constantinople, qu'on croyait tué par les Bulgares. Un jour
+le voilà qui reparaît en Flandre; sa fille refuse de le reconnaître,
+mais le peuple l'accueille, et elle est obligée de fuir près de Louis
+VIII, qui la ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à
+certaines questions; et vingt ans d'une dure captivité pouvaient bien
+avoir altéré sa mémoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit
+périr. Tout le peuple la regarda comme parricide.
+
+La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en fut
+bientôt de même du Languedoc. Louis VIII y était appelé par l'Église
+contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond VII[557]. D'autre
+part, une bonne partie des méridionaux désirait finir à tout prix, par
+l'intervention de la France, cette guerre de tigres qui se faisait chez
+eux depuis si longtemps. Louis avait prouvé sa douceur et sa loyauté au
+siège de Marmande, où il essaya en vain de sauver les assiégés.
+Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et évêques déclarèrent
+qu'ils conseillaient au roi de se charger de l'affaire des Albigeois.
+Louis VIII se mit en effet en marche à la tête de toute la France du
+Nord; les cavaliers seuls étaient dans cette armée au nombre de
+cinquante mille. L'alarme fut grande dans le Midi. Une foule de
+seigneurs et de villes s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire
+hommage. Les républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice
+espéraient pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit
+passage hors de ses murs; mais en même temps elle s'entendait avec le
+comte de Toulouse pour détruire tous les fourrages à l'approche de la
+cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond,
+elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les
+podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du comte
+de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même, et sur
+son refus il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en faveur de
+cette ville impériale, ne furent point écoutées. Il fallut qu'elle payât
+rançon, donnât des otages et abattît ses murailles. Tout ce qu'on trouva
+dans la ville, de Français et de Flamands, fut égorgé par les
+assiégeants. Une grande partie du Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi,
+Carcassonne, se livrèrent, et Louis VIII établit des sénéchaux dans
+cette dernière ville et à Beaucaire. Il semblait qu'il dût accomplir
+dans cette campagne toute la conquête du Midi. Mais le siège d'Avignon
+avait été un retard fatal; les chaleurs occasionnèrent une épidémie
+meurtrière dans son armée. Lui-même il languissait, lorsque le duc de
+Bretagne et les comtes de Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et de
+Champagne s'entendirent pour se retirer. Ils se repentaient tous d'avoir
+aidé aux succès du roi; le comte de Champagne, amant de la reine (telle
+est du moins la tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis, qui
+mourut peu après son départ (1226).
+
+[Footnote 557: _App. 120._]
+
+La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les
+lois féodales, à son oncle Philippe-le-Hurepel (le grossier), comte de
+Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait
+également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui
+assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme
+commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du
+système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer
+dans la voie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le
+légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien
+attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve
+régente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune
+mention[558]. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le royaume à
+une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le comte de
+Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries
+poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands
+seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de la royauté
+après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, d'autre
+part, la Champagne aimait la France; les grandes villes industrielles de
+Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser avec le pouvoir
+pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la turbulence militaire des
+seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti de la paix, de l'ordre, de
+la sûreté des routes. Quiconque voyageait, marchand ou pèlerin, était, à
+coup sûr, pour le roi. Ceci explique encore la haine furieuse des grands
+seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne heure abandonné leur
+ligue. La jalousie de la féodalité contre l'industrialisme, qui entra
+pour beaucoup dans les guerres de Flandre et de Languedoc, ne fut point
+certainement étrangère aux affreux ravages que les seigneurs firent dans
+la Champagne, pendant la minorité de saint Louis.
+
+[Footnote 558: _App. 121._]
+
+Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune
+roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du
+roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu
+d'un fils de Louis-le-Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, et
+par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait
+entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs l'homme le plus propre
+à profiter d'une telle position. Élevé aux écoles de Paris, grand
+dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise, mais de coeur légiste,
+chevalier, ennemi des prêtres, il en fut surnommé _Mauclerc_.
+
+Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit
+bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France,
+d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les prêtres et
+les seigneurs. Il s'attacha les paysans, leur accorda des droits de
+pâture, d'usage du bois mort, des exemptions de péage. Il eut encore
+pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la
+Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol,
+Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon, Rohan,
+le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de _bris_, qui leur
+donnait les vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre l'Église,
+l'accusait de simonie par-devant les barons, employait contre les
+prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise d'eux-mêmes.
+Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un curé refusant
+d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât lui-même avec le
+corps.
+
+Cette lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir vigoureusement
+contre la France. Il lui eût fallu du moins être bien appuyé de
+l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et volaient le jeune
+Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une guerre honorable.
+Il devait passer la mer en 1226; une révolte le retint. Mauclerc
+l'attendait encore en 1229, mais le favori d'Henri III fut corrompu par
+la régente et rien ne se trouva prêt. Elle eut encore l'adresse
+d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille de Mauclerc[559].
+Les barons, sentant la faiblesse de la ligue; n'osaient, malgré toute
+leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi enfant, dont la
+régente employait le nom. En 1228, sommés par elle d'amener leurs hommes
+contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux chevaliers seulement.
+
+[Footnote 559: _App. 122._]
+
+L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la
+conseillait, d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle croisade
+fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps, mais les
+croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes qui
+faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant qu'il
+n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il fallut
+qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y
+autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la
+possession du bas Languedoc, promît Toulouse après sa mort, comme dot de
+sa fille Jeanne, qu'un des frères du roi devait épouser[560]. Quant à la
+haute Provence, il la donnait à l'Église: c'est l'origine du droit des
+papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris, s'humilia,
+reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se constitua, pour
+six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette tour, où six comtes
+avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte de Flandre venait à
+peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se tua de désespoir,
+était devenue le château, la maison de plaisance, où les grands barons
+logeaient chacun à son tour.
+
+[Footnote 560: _App. 123._]
+
+La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de
+comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur le
+nombre mystique des douze apôtres et sur les traditions poétiques des
+romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et régulière.
+Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les pairs se
+trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et de Paris,
+les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de Chartres,
+de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de Montmorency, et
+beaucoup d'autres barons et chevaliers.
+
+Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux
+soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent séparément
+avec la régente. Toute la haine des seigneurs, forcés de céder à
+Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut obligé de se réfugier
+à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de prendre la
+croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'était s'avouer coupable.
+
+Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord, s'écoula pour
+ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibault et
+Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et laissèrent
+le royaume en paix. Thibault se trouva roi de Navarre par la mort du
+père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois, Sancerre et
+Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi d'Aragon, qui, à
+la même époque, commençait sa croisade contre Majorque et Valence,
+amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un grand nombre de _faidits_
+provençaux et languedociens; c'était les proscrits de la guerre des
+Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui n'était comte de Bretagne que
+du chef de sa femme, abdiqua le comté, le laissa à son fils, et fut
+nommé par le pape Grégoire IX général en chef de la nouvelle croisade
+d'Orient.
+
+Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la majorité
+de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis
+Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les
+progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avènement du
+grand-père de saint Louis.
+
+Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la
+Normandie à la Picardie. Il avait en quelque sorte fondé Paris, en lui
+donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux, des aqueducs,
+une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en autorisant et
+soutenant son Université. Il avait fondé la juridiction royale en
+inaugurant l'assemblée des pairs par un acte populaire et humain, la
+condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur. Les grandes
+puissances féodales s'affaissaient; la Flandre, la Champagne, le
+Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le roi s'était formé un
+grand parti dans la noblesse; il avait créé une démocratie dans
+l'aristocratie, si je puis dire; je parle des cadets: il fit consacrer
+en principe qu'ils ne dépendraient plus de leurs aînés.
+
+Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage, Louis IX,
+avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais dans la
+réalité, il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la fière
+Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis n'étaient
+pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut un
+sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps le
+devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de
+Blanche[561], Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune prince suça avec
+le lait une piété ardente, qui semble avoir été étrangère à la plupart
+de ses prédécesseurs, et que ses successeurs n'ont guère connue
+davantage.
+
+[Footnote 561: _App. 124._]
+
+Cet homme qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva
+précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances
+étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre, que le moyen âge avait
+rêvées, le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, qu'étaient-elles
+devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le dernier
+degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une égale
+horreur.
+
+D'un côté, c'était l'empereur, au milieu de son cortège de légistes
+bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi, charmant poète et mauvais
+croyant. Il avait des gardes sarrasines, une université sarrasine, des
+concubines arabes. Le sultan d'Égypte était son meilleur ami[562]. Il
+avait, disait-on, écrit ce livre horrible dont on parlait tant: _De
+Tribus impostoribus_, Moïse, Mahomet et Jésus, qui n'a jamais été écrit.
+Beaucoup de gens soupçonnaient que Frédéric pouvait fort bien être
+l'Antéchrist.
+
+[Footnote 562: _App. 125._]
+
+Le pape n'inspirait guère plus de confiance que l'empereur. La foi
+manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque
+besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était
+difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait
+revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du
+meurtre fût devenue la génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne
+demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de leur
+bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes, ils
+prenaient tour à tour le ton de la menace et de la plainte: ils
+demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec
+tant d'ardeur? la délivrance de Jérusalem? Aucunement. L'amélioration
+des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout cela. Eh! quoi
+donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir embrasé le leur,
+depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des Albigeois.
+
+La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être l'héritier des
+Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui que
+Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son fils
+Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt mille
+hommes dans Béziers, et Folquet, dix mille dans Toulouse. Ceux qui
+avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants, des
+ennemis de Dieu; il y avait pourtant dans tout cela bien des morts; et
+dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang. Voilà, sans
+doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint Louis. Il avait
+grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église, pour se justifier à
+lui-même son père et son aïeul, qui avait accepté de tels dons. Position
+critique pour une âme timorée; il ne pouvait restituer sans déshonorer
+son père et indigner la France. D'autre part, il ne pouvait garder, ce
+semble, sans consacrer tout ce qui s'était fait, sans accepter tous les
+excès, toutes les violences de l'Église.
+
+Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore,
+c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande puissance,
+bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains, c'était là, sans
+doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce côté, il y avait tout
+au moins la chance d'une mort sainte.
+
+Jamais la croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime.
+Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans
+tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était comme le bruit des
+grandes eaux avant le déluge, comme le craquement des digues, comme le
+premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'étaient ébranlés
+du Nord, et peu à peu descendaient par toute l'Asie. Ces pasteurs,
+entraînant les nations, chassant devant eux l'humanité avec leurs
+troupeaux, semblaient, décidés à effacer de la terre toute ville, toute
+construction, toute trace de culture, à refaire du globe un désert, une
+libre prairie, où l'on pût désormais errer sans obstacle. Ils
+délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine
+septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de
+cent villes et regorgement de plusieurs millions d'hommes, à cette
+beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient
+détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient du moins
+par le massacre des habitants; témoin ces pyramides de têtes de morts
+qu'ils firent élever dans la plaine de Bagdad[563].
+
+[Footnote 563: Tamerlan, après avoir ruiné Damas de fond en comble, fit
+frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était:
+DESTRUCTION.]
+
+Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie,
+avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les
+arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le calife
+du Caire, les Assassins, les chrétiens de terre sainte, attendaient le
+Jugement. Toute dispute allait être finie, toute haine réconciliée; les
+Mongols s'en chargeaient. De là, sans doute, ils passeraient en Europe,
+pour accorder le pape et l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de
+France. Alors, ils n'auraient plus qu'à faire manger l'avoine à leurs
+chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de Rome, et le règne de l'Antéchrist
+allait commencer.
+
+Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu; déjà
+ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En l'an
+1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter leurs
+femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng selon leur usage sur les
+côtes d'Angleterre[564]. En Syrie, on s'attendait d'un moment à l'autre
+à voir apparaître les grosses têtes jaunes et les petits chevaux
+échevelés. Tout l'Orient était réconcilié. Les princes mahométans, entre
+autres le Vieux de la Montagne, avaient envoyé une ambassade suppliante
+au roi de France, et l'un des ambassadeurs passa en Angleterre.
+
+[Footnote 564: _App. 126._]
+
+D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à saint
+Louis son danger, son dénuement et sa misère. Ce pauvre empereur s'était
+vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer amitié, la
+main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus pour se chauffer que
+les poutres de son palais. Quand l'impératrice vint, plus tard, implorer
+de nouveau la pitié de saint Louis, Joinville fut obligé, pour la
+présenter, de lui donner une robe. L'empereur offrait à saint Louis de
+lui céder à bon compte un inestimable trésor, la vraie couronne d'épines
+qui avait ceint le front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le
+roi de France, c'est que ce commerce de reliques avait bien l'air d'être
+un cas de simonie; mais il n'était pas défendu pourtant de faire un
+présent à celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de
+cent soixante mille livres, et de plus saint Louis donna le produit
+d'une confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de
+profiter lui-même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques
+jusqu'à Vincennes, et plus tard, fonda pour elles la Sainte-Chapelle de
+Paris.
+
+La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les affaires
+d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte de
+Montfort, se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut d'autre
+gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y gagna
+quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait quitter
+encore son royaume, et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se formait
+contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé le frère du
+roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour garder
+ses États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était allié aux rois
+d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait épouser ou
+Marguerite de la Marche, soeur utérine d'Henri III, ou Béatrix de
+Provence. Par ce dernier mariage, il eût réuni la Provence au Languedoc,
+déshérité sa fille au profit des enfants qu'il eût eus de Béatrix, et
+réuni tout le Midi. La précipitation fit avorter ce grand projet. Dès
+1242, les inquisiteurs furent massacrés à Avignon; l'héritier légitime
+de Nîmes, Béziers et Carcassonne, le jeune Trencavel, se hasarda à
+reparaître. Les confédérés agirent l'un après l'autre, Raymond était
+réduit quand les Anglais prirent les armes. Leur campagne en France fut
+pitoyable; Henri III avait compté sur son beau-père, le comte de la
+Marche, et les autres seigneurs qui l'avaient appelé. Quand ils se
+virent et se comptèrent, alors commencèrent les reproches et les
+altercations. Les Français n'avançaient pas moins; ils auraient tourné
+et pris l'armée anglaise au pont de Taillebourg, sur la Charente, si
+Henri n'eût obtenu une trêve par l'intercession de son frère Richard,
+en qui Louis révéra le héros de la dernière croisade, celui qui avait
+racheté et rendu à l'Europe tant de chrétiens[565]. Henri profita de ce
+répit pour décamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de près;
+un combat acharné eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit
+par s'enfuir dans la ville, et de là vers Bordeaux (1242).
+
+[Footnote 565: Math. Paris.]
+
+Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha de
+poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas moins
+le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la féodalité. Le
+comte de Toulouse n'obtint grâce que comme cousin de la mère de saint
+Louis. Son vassal, le comte de Foix, déclara qu'il voulait dépendre
+immédiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme, l'orgueilleuse
+Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mère d'Henri III, furent obligés
+de céder. Ce vieux comte, faisant hommage au frère du roi, Alphonse,
+nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui se disait
+mortellement offensé par lui, et demandait à le combattre par-devant son
+suzerain. Alphonse insistait durement pour que le vieillard fit raison
+au jeune homme. L'événement n'était pas douteux, et déjà Isabelle,
+craignant de périr après son mari, s'était réfugiée au couvent de
+Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point ce combat
+inégal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la Marche que son
+ennemi, qui avait juré de laisser pousser ses cheveux jusqu'à ce qu'il
+eût vengé son outrage, se les fit couper solennellement devant tous les
+barons, et déclara qu'il en avait assez.
+
+En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un
+saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en
+avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre, Louis
+lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que son
+serment[566]. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux qui
+tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes de
+l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit d'opter
+librement[567]. Il eût voulu, pour ôter toute cause de guerre, obtenir
+d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce prix, il lui eût rendu
+le Poitou.
+
+[Footnote 566: Math. Paris.]
+
+[Footnote 567: Id.]
+
+Telles étaient la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à
+Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait
+signé quatorze ans auparavant.
+
+Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile de
+la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258); une
+autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens,
+précurseurs des Mongols, avaient envahi la terre sainte; ils avaient
+remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une
+sanglante victoire. Cinq cents templiers y étaient restés; c'était tout
+ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la terre sainte; puis les
+Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces
+barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs; les
+habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés.
+
+Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes
+nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de sa
+vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le drap
+sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu mieux,
+au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la croix
+rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé le voir
+mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin, outre-mer,
+sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des siens dans cette
+inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un siècle. Sa mère, les
+prêtres eux-mêmes le pressaient d'y renoncer. Il fut inflexible; cette
+idée qu'on lui croyait si fatale fut, selon toute apparence, ce qui le
+sauva; il espéra, il voulut vivre, et vécut en effet. Dès qu'il fut
+convalescent, il appela sa mère, l'évêque de Paris, et leur dit:
+«Puisque vous croyez que je n'étais pas parfaitement en moi-même quand
+j'ai prononcé mes voeux, voilà ma croix que j'arrache de mes épaules, je
+vous la rends... Mais à présent, continua-t-il, vous ne pouvez nier que
+je ne sois dans la pleine jouissance de toutes mes facultés; rendez-moi
+donc ma croix; car celui qui sait toute chose sait aussi qu'aucun
+aliment n'entrera dans ma bouche jusqu'à ce j'aie été marqué de nouveau
+de son signe.--C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent tous les assistants;
+ne nous opposons plus à sa volonté.» Et personne, dès ce jour, ne
+contredit son projet.
+
+Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature,
+c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre
+Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand concile
+à Lyon[568]. Cette ville impériale tenait pourtant à la France, sur le
+territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà du Rhône. Saint
+Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur, ne consentit pas
+sans répugnance à recevoir le pape. Il fallut que tous les moines de
+Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du roi, et il laissa attendre le
+pape quinze jours pour savoir sa détermination. Innocent, dans sa
+violence, contrariait de tout son pouvoir la croisade d'Orient; il eût
+voulu tourner les armes du roi de France contre l'empereur ou contre le
+roi d'Angleterre, qui était sorti un moment de sa servilité à l'égard du
+saint-siège. Déjà, en 1239, il avait offert la couronne impériale à
+saint Louis pour son frère, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la
+couronne d'Angleterre. Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour
+entraver la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui
+faire violer son voeu[569].
+
+[Footnote 568: Math. Paris.--«Écrasons d'abord le dragon, disait-il, et
+nous écraserons bientôt ces vipères de roitelets.»]
+
+[Footnote 569: «Les barons anglais n'osaient passer à la terre sainte,
+craignant les pièges de la cour de Rome (muscipulas Romanæ curiæ
+formidantes).» (Math. Paris.)]
+
+Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à
+légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se
+réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea
+même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il
+pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une
+somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et Béziers. Il
+l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la
+guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de
+Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la guerre
+sainte une expiation, une réconciliation universelle.
+
+Ce n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint Louis
+projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On pensait
+alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la terre
+sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi il avait
+emporté une grande quantité d'instruments de labourage et d'outils de
+toute espèce[570]. Pour faciliter les communications régulières, il
+voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de Provence étaient
+à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui d'Aigues-Mortes.
+
+[Footnote 570: «Ligones, Iridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.»
+(Math. Paris.)]
+
+Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses
+approvisionnements[571]. Là il s'arrêta, et longtemps, soit pour
+attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit peut-être
+pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les
+ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi des
+Francs. Les chrétiens vinrent d'abord, de Constantinople, d'Arménie, de
+Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés de ce Vieux de la
+Montagne dont on faisait tant de récits[572]. Les Mongols mêmes
+parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme d'après
+leur haine pour les autres mahométans, se ligua avec eux contre les deux
+papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du Caire.
+
+[Footnote 571: Joinville: «Et quant on les véoit il sembloit que ce
+fussent montaingnes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc-temps,
+les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que l'erbe vert.»]
+
+[Footnote 572: _App. 127._]
+
+Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes; ils se
+familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs. Ceux-ci,
+dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat corrupteur.
+Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même de la tente du
+roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui l'avait suivi.
+
+Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre
+Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la première
+ville[573], il eut hâte d'attaquer; lui-même il se jeta dans l'eau
+l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins, qui étaient en
+bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges, et, voyant les
+Francs inébranlables, elles s'enfuirent à toute bride. La forte ville de
+Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le premier effroi. Maître
+d'une telle place, il fallait se hâter de saisir Alexandrie ou le
+Caire. Mais la même foi qui inspirait la croisade faisait négliger les
+moyens humains qui en auraient assuré le succès. Le roi d'ailleurs, roi
+féodal, n'était sans doute pas assez maître pour arracher ses gens au
+pillage d'une riche ville; il en fut comme à Chypre, ils ne se
+laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las eux-mêmes de leurs excès.
+Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse et la réserve se faisaient
+attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc, déjà expérimenté dans la
+guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurât d'abord d'Alexandrie; le roi
+insista pour le Caire. Il fallait donc s'engager dans ce pays coupé de
+canaux, et suivre la route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La
+marche fut d'une singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des
+ponts, faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois
+pour franchir les dix lieues qui sont de Damiette à Mansourah[574]. Pour
+atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue qui devait
+soutenir le Nil et leur livrer passage. Cependant ils souffraient
+horriblement des feux grégeois que leur lançaient les Sarrasins, et qui
+les brûlaient sans remède, enfermés dans leurs armures[575]. Ils
+restèrent ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils
+auraient pu s'épargner tant de peine et de travail. Un Bédouin leur
+indiqua un gué (8 février).
+
+[Footnote 573: _App. 128._]
+
+[Footnote 574: Bonaparte pensait que si saint Louis avait manoeuvré
+comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8
+juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au Caire.]
+
+[Footnote 575: «Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous
+getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses mains
+vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex, gardez-moy
+ma gent.» (Joinville.)]
+
+L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque
+difficulté. Les templiers, qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à
+attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les traita
+de lâches et se lança, tête baissée, dans la ville dont les portes
+étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave chevalier,
+qui était sourd, et qui criait à tue-tête: «Sus! sus! à l'ennemi[576]!»
+Les templiers n'osèrent rester derrière; tous entrèrent, tous périrent.
+Les mameluks, revenus de leur étonnement, barrèrent les rues de pièces
+de bois, et des fenêtres ils écrasèrent les assaillants.
+
+[Footnote 576: Joinville: «Le bon comte de Soissons se moquoit à moy, et
+me disoit: «Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la
+quoife Dieu, encore en parlerons-nous de ceste journée es chambres des
+dames.»]
+
+Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; il
+combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes chevaliers, dit
+Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa bataille, avec grand
+bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrêta sur un
+chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis, car il paraissait
+dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume d'or à son chef, une
+épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui annonça la mort du comte
+d'Artois, et le roi répondit «que Dieu en feust adoré de ce que il li
+donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult grosses». Quelqu'un
+vint lui demander des nouvelles de son frère: «Tout ce que je sais,
+dit-il, c'est qu'il est en paradis[577].»
+
+[Footnote 577: Joinville.]
+
+Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français
+défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le comte
+d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était à pied
+au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par deux
+troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était accablé
+par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le roi le sauva
+en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La crinière de son
+cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de Poitiers fut un
+moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d'être délivré
+par les bouchers, les vivandiers et les femmes de l'armée. Le sire de
+Briançon ne put conserver son terrain qu'à l'aide des machines du duc de
+Bourgogne, qui tiraient au travers de la rivière. Gui de Mauvoisin,
+couvert de feu grégeois, n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les
+bataillons du comte de Flandre, des barons d'outre-mer que commandait
+Gui d'Ibelin, et de Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours
+l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et
+Louis rendit grâces à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance
+qu'il en avait reçue; c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre,
+avec des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une
+redoutable cavalerie.
+
+Il devait bien voir que le succès était impossible, et se hâter de
+retourner vers Damiette; mais il ne pouvait s'y décider. Sans doute, le
+grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la chose
+difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette armée,
+campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des barbots du
+Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avait contracté d'étranges et
+hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait autour de leurs
+gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé de la leur couper;
+ce n'était par tout le camp que des cris douloureux comme de femmes en
+mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des morts. Un jour,
+pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la messe de son lit,
+fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier prêt à s'évanouir.
+«Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta la messe tout
+entièrement: ne oncques plus ne chanta.»
+
+Ces morts faisaient horreur; chacun craignait de les toucher et de leur
+donner la sépulture; en vain le roi, plein de respect pour ces martyrs,
+donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses propres mains. Tant de
+corps abandonnés augmentaient le mal chaque jour; il fallut songer à la
+retraite pour sauver au moins ce qui restait. Triste et incertaine
+retraite d'une armée amoindrie, affaiblie, découragée. Le roi, qui avait
+fini par être malade comme les autres, eût pu se mettre en sûreté, mais
+il ne voulut jamais abandonner son peuple[578]. Tout mourant qu'il
+était, il entreprit d'exécuter sa retraite par terre, tandis que les
+malades étaient embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle, qu'on
+fut bientôt obligé de le faire entrer dans une petite maison et de le
+déposer sur les genoux d'une _bourgeoise de Paris_, qui se trouvait là.
+
+[Footnote 578: «Le roi de France eût pu échapper aux mains des
+Égyptiens, soit à cheval, soit dans un bateau; mais ce prince généreux
+ne voulut jamais abandonner ses troupes.» (Aboul-Mahassen.)--En revenant
+de l'île de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et
+trois toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le
+quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens de
+ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cents
+personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme je
+fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois demourroient
+en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant de gent comme il
+a céans en péril de mort; ainçois demourrai céans pour mon peuple
+sauver.» (Joinville.)]
+
+Cependant les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les Sarrasins,
+qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un
+immense massacre commença; ils déclarèrent en vain qu'ils voulaient se
+rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des
+prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur
+demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obéit,
+entre autres tous les mariniers de Joinville.
+
+Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le
+sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent
+Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur
+d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besans d'or.
+Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks, auxquels il devait sa
+victoire, se révoltent et l'égorgent au pied des galères où les Français
+étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; les meurtriers
+pénétrèrent en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui avait arraché
+le coeur au soudan vint au roi, sa main, tout ensanglantée, et lui dit:
+«Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton ennemi, qui t'eût fait mourir
+s'il eût vécu?» Et le roi ne lui répondit oncques rien. Il en vint bien
+trente, les épées toutes nues et les haches danoises aux mains dans
+notre galère, continue Joinville. Je demandai à monseigneur Beaudoin
+d'Ibelin, qui savoit bien le sarrasinois, ce que ces gens disoient, et
+il me répondit qu'ils disoient qu'ils nous venoient les têtes trancher.
+Il y avoit tout plein de gens qui se confessoient à un frère de la
+Trinité, qui étoit au comte Guillaume de Flandre; mais, quant à moi, je
+ne me souvins oncques de péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que
+plus je me défendrois ou plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors
+me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache
+danoise à charpentier, et dis: «Ainsi mourut sainte Agnès.» Messire Gui
+d'Ibelin, connétable de Chypre, s'agenouilla à côté de moi, et je lui
+dis: «Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné.» Mais quand je
+me levai d'illec, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'eût dite ni
+racontée[579].»
+
+[Footnote 579: Joinville. _App. 129._]
+
+Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son
+mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma
+Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un
+vieux chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant
+d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le
+chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous
+demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins
+prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me
+prennent», et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai
+volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant qu'ils
+vous eussent pris[580].»
+
+[Footnote 580: _App. 129._]
+
+Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les
+Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des
+feux de joie. Il resta pourtant un an à la terre sainte pour aider à la
+défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors de
+l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa, Sidon,
+Saint-Jean d'Acre, et ne se sépara de ce triste pays que lorsque les
+barons de la terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son séjour ne
+pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de recevoir une
+nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tôt en France.
+Sa mère était morte: malheur immense pour un tel fils qui, pendant si
+longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait quittée malgré elle
+pour cette désastreuse expédition, où il devait laisser sur la terre
+infidèle un de ses frères, tant de loyaux serviteurs, les os de tant de
+martyrs. La vue de la France elle-même ne put le consoler: «Si
+j'endurais seul la honte et le malheur, disait-il à un évêque, si mes
+péchés n'avaient pas tourné au préjudice de l'Église universelle, je me
+résignerais. Mais, hélas! toute la chrétienté est tombée par moi dans
+l'opprobre et la confusion[581].»
+
+[Footnote 581: Math. Paris.]
+
+L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le
+revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église;
+c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on
+remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le peuple
+par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit, l'enthousiasme
+sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce caractère
+révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire nettement dans les
+jacqueries des siècles suivants, particulièrement dans la révolte des
+paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes, en 1538, il apparut
+déjà dans l'insurrection des _Pastoureaux_[582], qui éclata pendant
+l'absence de saint Louis. C'étaient les plus misérables habitants des
+campagnes, des bergers surtout, qui, entendant dire que le roi était
+prisonnier, s'armèrent, s'attroupèrent, formèrent une grande armée,
+déclarèrent qu'ils voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un
+simple prétexte, peut-être l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà
+formée de Louis, lui avait-elle donné un immense et vague espoir de
+soulagement et de délivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers
+se montraient partout ennemis des prêtres et les massacraient; ils
+conféraient eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient pour chef un
+homme inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de Hongrie[583]. Ils
+traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande partie de la France.
+On parvint cependant à dissiper et détruire ces bandes[584].
+
+[Footnote 582: _App. 130._]
+
+[Footnote 583: Il prétendait avoir à la main une lettre de la Vierge
+Marie, qui appelait les bergers à la terre sainte, et pour accréditer
+cette fable il tenait cette main constamment fermée.]
+
+[Footnote 584: «Quasi canes rabidi passim detruncati.» (Math. Paris.)]
+
+Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute
+ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son
+devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans les
+pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché tout
+désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour satisfaire
+cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères, ses enfants,
+ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le
+Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à
+condition qu'Henri renonçât à ses droits sur la Normandie, la Touraine,
+l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les provinces cédées ne le lui
+pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé, elles refusèrent de
+célébrer sa fête.
+
+Cette préoccupation excessive des choses de la conscience aurait ôté à
+la France toute action extérieure. Mais la France n'était pas encore
+dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi. La France
+débordait au dehors.
+
+D'une part, l'Angleterre gouvernée par des Poitevins, par des Français
+du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du Nord, Simon
+de Montfort, comte de Leicester, second fils du fameux Montfort, chef de
+la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les Provençaux sous Charles
+d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le royaume des Deux-Siciles,
+et consommèrent en Italie la ruine de la maison de Souabe.
+
+Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de Jean.
+Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait pu se
+relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de l'Église;
+autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils avaient
+pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il donna à des
+Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que les barons
+normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur famille. Les
+barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de l'Église, et s'en
+prenaient au roi qu'ils accusaient de faiblesse. Serré entre ces deux
+partis, et recevant tous les coups qu'ils portaient, à qui le roi
+pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos Français du Midi, aux Poitevins
+surtout, compatriotes de sa mère.
+
+Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient
+favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des barons.
+C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions du droit
+impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de Justinien dans
+la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait de faire prévaloir
+les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort différent; elles
+contribuèrent à l'élévation de la royauté en France, et la ruinèrent en
+Angleterre et en Allemagne.
+
+Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées
+permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III ne
+savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui
+l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier
+d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se trouvait
+nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les besoins
+étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se constituer;
+on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient faibles, ou
+nulles; la production industrielle, qui alimente la prodigieuse
+consommation du fisc dans les temps modernes, avait à peine commencé.
+C'était encore l'âge du privilège; les barons, le clergé, tout le monde,
+avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne rien payer. Depuis la Grande
+Charte surtout, une foule d'abus lucratifs ayant été supprimés, le
+gouvernement anglais semblait n'être plus qu'une méthode pour faire
+mourir le roi de faim.
+
+La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué
+l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre
+régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un
+élément nouveau, le peuple, qui peu à peu les mit d'accord. À une
+révolution il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du
+conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les ministres
+poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille contre les
+hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint Louis, haïssait
+ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays. Simon pensa qu'il
+ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et passa en Angleterre.
+Les Montfort, comtes de Leicester, appartenaient aux deux pays. Le roi
+Henri combla Simon; il lui donna sa soeur, et l'envoya en Guyenne
+réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y conduisit avec tant de
+dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna contre le roi. Ce roi
+n'avait jamais été plus puissant en apparence, ni plus faible en
+réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pièce à pièce les
+dépouilles de la maison de Souabe. Son frère, Richard de Cornouailles,
+venait d'acquérir, argent comptant, le titre d'empereur, et le pape
+avait concédé à son fils celui de roi de Naples. Cependant toute
+l'Angleterre était pleine de troubles. On n'avait su d'autre remède à la
+tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les agents du pape;
+une association s'était formée dans ce but[585]. En 1258, un _Parlement_
+fut assemblé à Oxford; c'est la première fois que les assemblées
+prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau juré la Grande Charte, et
+s'était mis en tutelle entre les mains de vingt-quatre barons. Au bout
+de six ans de guerres, les deux partis invoquèrent l'arbitrage de saint
+Louis. Le pieux roi, également inspiré de la Bible et du droit romain,
+décida qu'_il fallait obéir aux puissances_, et annula les statuts
+d'Oxford, déjà cassés par le pape. Le roi Henri devait rentrer en
+possession de toute sa puissance, sauf les chartes et louables coutumes
+du royaume d'Angleterre antérieures aux statuts d'Oxford (1264).
+
+[Footnote 585: _App. 131._]
+
+Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un
+signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il
+intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants
+dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille! Au douzième
+siècle, un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis-le-Gros,
+après la bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son
+père, l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi
+de la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la
+participation des droits politiques, essayant toutefois d'associer la
+religion à ses projets, et de faire de cette guerre une croisade[586].
+
+[Footnote 586: La veille de la bataille de Lewes, il ordonna à chaque
+soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur l'épaule,
+et d'employer le soir suivant à des actes de religion.]
+
+Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de saint Louis,
+elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce jugement.
+C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve qu'il s'était
+jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque, l'influence du clergé
+d'une part, de l'autre celle des légistes, le préoccupaient de l'idée du
+droit absolu de la royauté. Cette grande et subite puissance de la
+France, pendant les discordes et l'abaissement de l'Angleterre et de
+l'Empire, était une tentation. Elle portait Louis à quitter peu à peu le
+rôle de médiateur pacifique qu'il s'était contenté autrefois de jouer
+entre le pape et l'empereur. L'illustre et infortunée maison de Souabe
+était abattue; le pape mettait à l'encan ses dépouilles. Il les offrait
+à qui en voudrait, au roi d'Angleterre, au roi de France. Louis refusa
+d'abord pour lui-même, mais il permit à son frère Charles d'accepter.
+C'était mettre un royaume de plus dans sa maison, mais aussi sur sa
+conscience le poids d'un royaume. L'Église, il est vrai, répondait de
+tout. Le fils du grand Frédéric II, Conrad, et le bâtard Manfred,
+étaient, disait-on, des impies, des ennemis du pape, des princes plus
+mahométans que chrétiens. Cependant, tout cela suffisait-il pour qu'on
+leur prît leur héritage? et si Manfred était coupable, qu'avait-il fait
+le fils de Conrad, le pauvre petit Corradino, le dernier rejeton de tant
+d'empereurs? Il avait à peine trois ans.
+
+Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani
+a laissé un portrait si terrible, cet _homme noir, qui dormait
+peu_[587], fut un démon tentateur pour saint Louis. Il avait épousé
+Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence. Les trois
+aînées étaient reines[588], et faisaient asseoir Béatrix sur un
+escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et avide
+de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe à quel
+prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait souhaiter une
+consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux Français; si les
+vaisseaux de Marseille assujettie portaient le pavillon de France, il
+fallait qu'au moins ce pavillon triomphât sur les mers, et humiliât ceux
+des Italiens.
+
+[Footnote 587: «Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux
+dans les armes, sévère, et fort redouté de tous les rois du monde,
+magnanime, et de hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes
+entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans toutes
+ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant presque
+jamais, décent comme un religieux, zélé catholique, âpre à rendre
+justice, féroce dans ses regards. Sa taille était grande et nerveuse, sa
+couleur olivâtre, son nez fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun
+autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait presque point. Il
+fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais avide d'acquérir, de
+quelque part que ce fût, des terres, des seigneuries et de l'argent pour
+fournir à ses entreprises. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes, aux
+troubadours et aux gens de cour.» (Villani.)]
+
+[Footnote 588: Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de
+l'empereur Richard de Cornouailles.]
+
+Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de
+Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la lutte
+du sacerdoce et de l'empire. Qu'on m'excuse de cette digression. Cette
+famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler.
+
+La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric-Barberousse,
+de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino en qui elle devait
+s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes violents et
+tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester indifférent à son
+sort: ce caractère est l'héroïsme des affections privées. C'était le
+trait commun de tout le parti gibelin: le dévouement de l'homme à
+l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manquèrent
+d'amis prêts à combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le
+méritaient par leur magnanimité. C'est à Godefroi de Bouillon, au fils
+des ennemis héréditaires de sa famille qu'Henri IV remit le drapeau de
+l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance admirable.
+Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frédéric d'Autriche,
+enfants héroïques que le vainqueur ne sépara pas dans la mort. La patrie
+elle-même, que les Gibelins d'Italie troublèrent tant de fois, elle leur
+était chère, alors même qu'ils l'immolaient. Dante a placé dans l'enfer
+le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli Uberti. Mais, de la
+façon dont il en parle, il n'est point de noble coeur qui ne voudrait
+place à côté d'un tel homme sur la couche de feu. «Hélas! dit l'ombre
+héroïque, je n'étais pas seul à la bataille où nous vainquîmes Florence,
+mais au conseil où les vainqueurs proposaient de la détruire, je parlai
+seul, et la sauvai.»
+
+Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci,
+vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté,
+sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère et prêts à immoler le
+genre humain à une idée. Pour juger ce parti, il faut l'observer, soit
+dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, soit dans l'épuration
+successive par où Florence descendit, comme dans les cercles d'un autre
+enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des Guelfes blancs aux Guelfes
+noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de la _Société guelfe_. Là, elle
+demanda, comme remède, le mal même qui lui avait fait horreur dans les
+Gibelins, la tyrannie; tyrannie violente, et puis tyrannie douce, quand
+le sentiment s'émoussa.
+
+Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa route et
+par l'alliance de l'Église et par celle de la France, crut atteindre son
+but dans la proscription des nobles. On rasa leurs châteaux hors des
+villes; dans les villes, on prit leurs maisons fortes; on les mit si
+bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes, que dans cette dernière
+ville on anoblissait pour dégrader, et que pour récompenser un noble, on
+l'élevait à la dignité de plébéien. Alors les marchands furent contents
+et se crurent forts. Ils dominèrent les campagnes à leur tour, comme
+avaient fait les citoyens des villes antiques. Toutefois, que
+substituèrent-ils à la noblesse, au principe militaire qu'ils avaient
+détruit? des soldats de louage qui les trompèrent, les rançonnèrent et
+devinrent leurs maîtres, jusqu'à ce que les uns et les autres furent
+accablés par l'invasion des étrangers.
+
+Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti
+guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de forme
+dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une métamorphose
+hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et Galéas
+Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté ou inventé des Phalaris
+et des Agathocle.
+
+L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut la
+maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de
+former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler
+les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la
+porte de l'Église; et par ses colonies mahométanes de Luceria et de
+Nocéra[589], elle constitua la papauté en état de siège. Alors devait
+commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas
+mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prévaloir chez elle
+le droit romain, c'est-à-dire, le nivellement de l'ancien Empire; la
+seule loi de succession, en rendant les partages égaux entre les frères,
+eût divisé et abaissé toutes les grandes maisons. La dynastie de Souabe
+fut haïe en Allemagne comme italienne, en Italie comme allemande ou
+comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric II vit son beau-père, Jean
+de Brienne, saisir le temps où il était à la terre sainte, pour lui
+enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait désigné son
+héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V contre son père,
+tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli pour toujours
+dans les prisons de Bologne[590]. Enfin, son chancelier, son ami le plus
+cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Après ce dernier coup,
+il ne restait plus qu'à se voiler la tête, comme César aux ides de mars.
+Frédéric abjura toute ambition, demanda à résigner tout pour se retirer
+à la terre sainte; il voulait, du moins, mourir en paix. Le pape ne le
+permit pas.
+
+[Footnote 589: 1223, 1247. Nocéra fut surnommée _Nocéra de' Pagani_.]
+
+[Footnote 590: À la mort de Corradino il voulut s'échapper, enfermé dans
+un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a que
+le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux blonds!....»]
+
+Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siège de Parme, il
+faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea
+l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit par
+toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutilés, qui
+racontaient les vengeances du vicaire impérial.
+
+Frédéric mourut à la peine[591], et le pape en poussa des cris de joie.
+Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi[592].
+Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi d'Angleterre et
+le roi de Castille se crurent tous deux empereurs. Le fils de Conrad, le
+petit Corradino, n'était pas en âge de disputer rien à personne; mais le
+royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai fils de Frédéric II,
+brillant, spirituel, débauché, impie comme son père, homme à part, que
+personne n'aima ni ne haït à demi. Il se faisait gloire d'être bâtard,
+comme tant de héros et de dieux païens[593]. Tout son appui était dans
+les Sarrasins, qui lui gardaient les places et les trésors de son père.
+Il ne se fiait guère qu'à eux; il en avait appelé neuf mille encore de
+Sicile, et dans sa dernière bataille c'est à leur tête qu'il chargeait
+l'ennemi[594].
+
+[Footnote 591: _App. 132._]
+
+[Footnote 592: Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six ans.]
+
+[Footnote 593: _App. 133._]
+
+[Footnote 594: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'à
+Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie.
+Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour négocier.
+Charles répondit: «Va dire au sultan de Nocéra que je ne veux que
+bataille, et qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il me mettra
+en paradis.»]
+
+On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il
+donna aux siens, _de frapper aux chevaux_. C'était agir contre toute
+chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie
+française avait trop d'avantage sur une armée composée principalement
+de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut
+mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. _Hoc est
+signum Dei_, dit-il; il se jeta à travers les Français et y trouva la
+mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre excommunié;
+mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre, et lui
+dressèrent un tombeau[595].
+
+[Footnote 595: Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les
+confins du royaume de Naples et de la campagne de Rome.]
+
+Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche conquérant de
+Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents avides qui, fondant
+comme des sauterelles, mangèrent le fruit, l'arbre et presque la
+terre[596]. Les choses allèrent si loin que le pape lui-même, qui avait
+appelé le fléau, se repentit, et fit des remontrances à Charles d'Anjou.
+Les plaintes retentissaient dans toute l'Italie, et au delà des Alpes.
+Tout le parti gibelin de Naples, de Toscane, Pise surtout, implorait le
+secours du jeune Corradino. La mère de l'héroïque enfant le retint
+longtemps, inquiète de le voir si jeune encore entrer dans cette funèbre
+Italie, où toute sa famille avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut
+quinze ans, il n'y eut plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric
+d'Autriche, dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune.
+Ils passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus à peine
+dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et laissa le jeune fils
+des empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec trois ou quatre
+mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent devant Rome, le pape
+qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces victimes.»
+
+[Footnote 596: À tous les emplois qui existaient dans l'ancienne
+administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants
+qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires
+était plus que doublé.]
+
+Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie,
+des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui, comme
+dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible; Il y avait
+une grande ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils rencontrèrent, derrière
+le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou, ils passèrent hardiment le
+fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils trouvèrent devant eux. Ils
+croyaient la victoire gagnée, lorsque Charles, qui, sur l'avis d'un
+vieux et rusé chevalier, s'était retiré derrière une colline avec ses
+meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs fatigués et
+dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et furent écrasés.
+
+Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette
+race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se
+persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain,
+qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de lèse-majesté;
+et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors de tout droit? On
+prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui écrivit: _Vita
+Corradini mors Caroli_[597]. Charles nomma parmi ses créatures des
+juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la chose était si
+inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour défendre Corradino;
+les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de lire la
+sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément. Le propre gendre de
+Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'échafaud, et tua le juge
+d'un coup d'épée, en disant: «Il ne t'appartient pas, misérable, de
+condamner à mort si noble et si gentil seigneur!»
+
+[Footnote 597: Giannonne.]
+
+Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable
+ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa échapper aucune plainte: «Ô ma
+mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi!» Puis il jeta
+son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement ramassé, fut porté à
+la soeur de Corradino, à son beau-frère le roi d'Aragon. On sait les
+Vêpres siciliennes.
+
+Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en
+restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe était
+aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque les papes
+poursuivirent par tout le monde ce qui restait _de cette race de
+vipères_[598], le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la fille de
+l'empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la blessa au coeur
+en plaçant à côté d'elle, dans son propre château et à sa table, une
+odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de rendre hommage.
+L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son sang, résolut de
+fuir. Un fidèle serviteur de sa maison lui amena un bateau sur l'Elbe,
+au pied de la roche qui dominait le château. Elle devait descendre par
+une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le péril qui l'arrêtait;
+mais elle laissait un petit enfant. Au moment de partir, elle voulut le
+voir encore et l'embrasser, endormi dans son berceau. Ce fut là un
+déchirement!... Dans le transport de la douleur maternelle, elle ne
+l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut; il est connu dans
+l'histoire sous le nom de Frédéric-_le-Mordu_; ce fut le plus implacable
+ennemi de son père.
+
+[Footnote 598: «De vipereo semine Frederici secundi.»]
+
+Jusqu'à quel point saint Louis eut-il part à cette barbare conquête de
+Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est à lui que le
+pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de Souabe, «comme
+à son défenseur, comme à son bras droit[599]». Nul doute qu'il n'ait du
+moins autorisé l'entreprise de son frère. Le dernier et le plus sincère
+représentant du moyen âge devait en épouser aveuglément la violence
+religieuse. Cette guerre de Sicile était encore une croisade. Faire la
+guerre aux Hohenstaufen, alliés des Arabes, c'était encore combattre les
+infidèles; c'était une oeuvre pieuse d'enlever à la maison de Souabe
+cette Italie du Midi qu'elle livrait aux Arabes de Sicile, de fermer
+l'Europe à l'Afrique, la chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le
+principe du moyen âge, déjà attaqué de tout côté, devenait plus âpre et
+plus violent dans les âmes qui lui restaient fidèles. Personne ne veut
+mourir, pas plus les systèmes que les individus. Ce vieux monde, qui
+sentait la vie lui échapper tout à l'heure, se contractait et devenait
+plus farouche. Commençant lui-même à douter de soi, il n'en était que
+plus cruel pour ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces éprouvaient
+sans se l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par
+l'intolérance.
+
+[Footnote 599: Nangis.]
+
+Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir,
+fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à tâtons, telle
+était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le principe commun des
+persécutions religieuses et des croisades. Cette idée s'affaiblissait
+singulièrement dans les âmes au treizième siècle. L'horreur pour les
+Sarrasins avait diminué[600]; le découragement était venu et la
+lassitude. L'Europe sentait confusément qu'elle avait peu de prise sur
+cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux siècles, d'apprendre à
+fond ce que c'était que ces effroyables guerres. Les croisés qui, sur la
+foi de nos poèmes chevaleresques, avaient été chercher des empires de
+Trébizonde, des paradis de Jéricho, des Jérusalem d'émeraudes et de
+saphirs, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours,
+tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre
+ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des bords de
+la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la bouche
+n'était plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers
+l'Orient. On crut avoir assez fait, on négligea la terre sainte, et
+quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte: «Dieu a
+donc juré, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun chrétien, et de
+faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et puisque son Fils, qui
+devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de la folie à s'y
+opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son pouvoir. Je
+voudrais qu'il ne fût plus question de croisade contre les Sarrasins,
+puisque Dieu les protège contre les chrétiens[601].»
+
+[Footnote 600: _App. 134._]
+
+[Footnote 601: Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard, _Choix des poésies
+des Troubadours_.]
+
+Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre
+eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée
+d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières
+places qu'ils eussent alors en Syrie; Césarée, Arzuf, Saphet, Japha,
+Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut je
+ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur foi;
+plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept mille
+furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage.
+
+À ces terribles nouvelles il y eut en Europe tristesse et douleur, mais
+aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son coeur. Il ne dit
+rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix. Clément IV,
+qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l'en
+détourner; il semblait qu'il jugeât la croisade de notre point de vue
+moderne, qu'il comprît que cette dernière entreprise ne produirait rien
+encore. Mais il était impossible que l'homme du moyen âge, son vrai
+fils, son dernier enfant abandonnât le service de Dieu, qu'il reniât ses
+pères, les héros des croisades, qu'il laissât au vent les os des
+martyrs, sans entreprendre de les inhumer. Il ne pouvait rester assis
+dans son palais de Vincennes, pendant que le mameluk égorgeait les
+chrétiens, ou tuait leurs âmes en leur arrachant leur foi. Saint Louis
+entendait de la Sainte-Chapelle les gémissements des mourants de la
+Palestine, et les cris des vierges chrétiennes. Dieu renié en Asie,
+maudit en Europe pour les triomphes de l'infidèle, tout cela pesait sur
+l'âme du pieux roi. Il n'était d'ailleurs revenu qu'à regret de la terre
+sainte. Il en avait emporté un trop poignant souvenir; la désolation
+d'Égypte, les merveilleuses tristesses du désert, l'occasion perdue du
+martyre, c'étaient là des regrets pour l'âme chrétienne.
+
+Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du
+Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte
+couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses
+austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et
+personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers,
+Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre, comte
+de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils du
+comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de Castille,
+d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre. Saint Louis
+s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il se portait
+pour arbitre de leurs différends, il les aidait à s'équiper. Il donna
+soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi d'Angleterre. En même
+temps, pour s'attacher le Midi, il appelait pour la première fois les
+représentants des bourgeois aux assemblées des sénéchaussées de
+Carcassonne et de Beaucaire. C'est le commencement des États du
+Languedoc.
+
+La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne,
+Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le
+suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme l'expression
+de la pensée du temps:
+
+«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à matines, et me fu avis
+en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et m'estoit
+avis que plusieurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble vermeille
+de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua que ce rêve
+signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de Reims voulait
+dire que la croisade «serait de petit esploit».--«Je entendi que touz
+ceulz firent peché mortel, qui li loèrent l'allée.»--«De la voie que il
+fist à Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource que je n'i fu pas,
+la merci Dieu[602].»
+
+[Footnote 602: Joinville.]
+
+Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et partant
+à regret, traîna deux mois dans les environs malsains d'Aigues-Mortes.
+Personne ne savait encore de quel côté elle allait se diriger. L'effroi
+était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque du Nil, et depuis
+elle est restée comblée. L'empereur grec, qui craignait l'ambition de
+Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des deux Églises.
+
+Cependant l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les Pisans,
+Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne, et
+fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses malades,
+déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de vingt
+jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette lenteur,
+d'atteindre l'Égypte ou la terre sainte. On persuada au roi de cingler
+vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain de la
+Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands secours
+de Tunis[603]; peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance, que de
+l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait d'ailleurs que
+l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le Soudan de Tunis à se
+convertir. Ce pays était en relations amicales avec la Castille et la
+France. Naguère saint Louis faisant baptiser à Saint-Denis un juif
+converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis assistassent à la
+cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à votre maître que je
+désire si fort le salut de son âme, que je voudrais être dans les
+prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie et ne jamais revoir la
+lumière du jour, si je pouvais, à ce prix, rendre votre roi et son
+peuple chrétiens comme cet homme.»
+
+[Footnote 603: De plus, les pirates de Tunisie nuisaient beaucoup aux
+navires chrétiens.]
+
+Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et
+l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois,
+sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des
+croisés aimaient mieux la violence. On disait que Tunis était une riche
+ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette dangereuse
+expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis, commencèrent
+les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils rencontrèrent devant
+Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle; les Maures ne
+paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et fatiguer les
+chrétiens. Après avoir langui quelques jours: sur la plage brûlante, les
+chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce qui restait de la
+grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé par deux cents
+soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins, réfugiés dans les
+voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou suffoqués par la fumée ou
+la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines de cadavres, qu'il fît ôter
+pour y loger avec les siens[604]. Il devait attendre à Carthage son
+frère, Charles d'Anjou, avant de marcher sur Tunis. La plus grande
+partie de l'armée resta sous le soleil d'Afrique, dans la profonde
+poussière du sable soulevé par les vents, au milieu des cadavres et de
+la puanteur des morts. Tout autour rôdaient les Maures qui enlevaient
+toujours quelqu'un. Point d'arbres, point de nourriture végétale; pour
+eau, des mares infectes, des citernes pleines d'insectes rebutants. En
+huit jours la peste avait éclaté; les comtes de Vendôme, de la Marche,
+de Viane, Gaultier de Nemours, maréchal de France; les sires de
+Montmorency, de Piennes, de Brissac, de Saint-Briçon, d'Apremont,
+étaient déjà morts. Le légat les suivit bientôt. N'ayant plus la force
+de les ensevelir, on les jetait dans le canal, et les eaux en étaient
+couvertes. Cependant le roi et ses fils étaient eux-mêmes malades: le
+plus jeune mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit jours après
+que le confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui apprendre.
+C'était le plus chéri de ses enfants; sa mort, annoncée à un père
+mourant, était pour celui-ci une attache de moins à la terre, un appel
+de Dieu, une tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans regret,
+accomplit-il cette dernière oeuvre de la vie chrétienne, répondant les
+litanies et les psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante
+instruction, accueillant même les ambassadeurs des Grecs, qui venaient
+le prier d'intervenir en leur faveur auprès de son frère Charles
+d'Anjou, dont l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté, il leur
+promit de s'employer avec zèle, s'il vivait, pour leur conserver la
+paix; mais, dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de Dieu.
+
+[Footnote 604: Joinville.]
+
+ * * * * *
+
+Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur
+la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour,
+le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist:
+Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui en
+son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il ne soit
+contreint renier ton saint nom.
+
+«En la nuit devant le jour que il trespassast, endementières (tandis)
+que il se reposoit, il souspira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô
+Jérusalem[605]!»
+
+[Footnote 605: Petri de Condeto epist.]
+
+La croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen âge avait
+donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En
+Philippe-le-Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps
+modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade
+brûlée dans la personne des Templiers.
+
+L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété:
+c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts. Mais
+les grands et les papes savent bien entre eux ce qu'ils doivent en
+penser[606]. Quelque temps après (1327), nous voyons le Vénitien Sanuto
+proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne suffisait pas,
+disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.» Le moyen qu'il
+proposait, c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la route de la
+Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus par Alexandrie
+et Damiette[607]. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne; le commerce,
+et non la religion, va devenir le mobile des expéditions lointaines.
+
+[Footnote 606: Pétrarque raconte qu'une fois on délibérait à Rome sur le
+chef que l'on donnerait à une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi
+de Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis au consistoire, où
+l'élection devait se faire. Comme il ignorait le latin, il fit entrer
+avec lui un de ses courtisans pour lui servir d'interprète. Don Sanche
+ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le monde applaudit à ce choix. Le
+prince, au bruit des applaudissements, demanda à son interprète de quoi
+il était question. «Le pape, lui dit l'interprète, vient de vous créer
+roi d'Égypte.--Il ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche, lève-toi
+et proclame le saint-père calife de Bagdad.»]
+
+[Footnote 607: Voy. t. III, _App. 144_ et _145._]
+
+Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression en un roi de
+France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie. C'est
+là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre le
+clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorité
+religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi, juste et pieux,
+équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle put être sur les
+consciencieuses déterminations de cette âme pure et candide, l'influence
+des légistes, des modestes et rusés conseillers qui, plus tard, se
+firent si bien connaître? c'est ce que personne ne pouvait apprécier
+encore.
+
+L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux roi
+se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux, que par
+conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce que ses
+habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du pouvoir
+royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les subtiles pensées
+des légistes étaient acceptées, promulguées par la simplicité d'un
+saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si pure, prenaient
+l'autorité d'un jugement de Dieu.
+
+«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au boiz de Vinciennes
+après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit seoir entour
+li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li; sans
+destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de sa
+bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui partie
+avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous déliverra l'un
+après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre des Fontaines et
+monseigneur Geoffroy de Villette, et disoit à l'un d'eulz: Délivrez moi
+ceste partie. Et quant il véoit aucune chose à amender en la parole de
+ceulz qui parloient pour autrui, il meisme l'amendoit de sa bouche. Je
+le vi aucune fois en esté, que pour délivrer sagent, il venoit ou jardin
+de Paris, une cote de chamelot vestue, un seurcot de tyreteinne sanz
+manches, un mentel de cendal noir entour son col, moult bien pigné et
+sanz coife, et un chapel de paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre
+tapis pour nous seoir entour li.
+
+«Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour li en
+estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière que je
+vous ai dit devant du bois de Vinciennes[608].»
+
+[Footnote 608: Joinville.]
+
+En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par
+lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour avait
+été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient obligés
+de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au soleil
+couché.
+
+Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui chassaient
+dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les grands vassaux
+réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du combat. Le roi
+dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des personnes dont on doit
+avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler avant par gage de bataille,
+car l'on ne trouveroit pas de legier (facilement) aucun qui se
+vousissent combatre pour teles manières de persones contre barons du
+royaume...»
+
+«Quand les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous tenoient tout
+nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor compleinte de vos
+méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en certains cas par
+bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos, que vos ne deviez
+pas aler avant par bataille, mes par enquestes en tele besoigne; et
+disiez encore _que bataille n'est pas voie de droit_[609].» Jean
+Thourot, qui avait pris vivement la défense d'Enguerrand de Coucy,
+s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi, j'aurais fait pendre tous
+les barons; car un premier pas fait, le second ne coûte plus rien.» Le
+roi qui entendit ce propos le rappela: «Comment, Jean, vous dites que je
+devrais faire pendre mes barons? Certainement je ne les ferai pas
+pendre, mais je les châtierai s'ils méfont.»
+
+[Footnote 609: Le Confesseur.--Entre autres peines que saint Louis
+infligea à Enguerrand, il lui ôta toute haute justice de bois et de
+viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre à mort.]
+
+Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin _un mal homme et qui ne
+se vouloit chastier_, demandèrent à Simon de Nielle, leur seigneur, et
+qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur
+qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la famille. Simon
+refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas permettre; «car
+il voloit que toute justice fut fète des malféteurs par tout son royaume
+en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fut fète en report
+(secret)[610].»
+
+[Footnote 610: Le Confesseur.]
+
+Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son frère Charles
+d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété qu'il
+possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son conseil:
+«et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust rendue, et que
+il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la possession puisque il ne
+la voloit vendre ne eschangier[611].»
+
+[Footnote 611: Id.]
+
+Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que, pour
+se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes, cette âme
+admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les
+circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit.
+
+Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par laquelle
+le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne le comté de
+Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les jambes de
+l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui dirent qu'il
+n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il répondit:
+«Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je alasse outremer,
+et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel brisé est semblable
+au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne conscience ladite contée
+retenir[612].»
+
+[Footnote 612: Joinville.]
+
+Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les
+parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa
+grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon.
+
+Le roi posa le doigt sur le verset où il en était: «_Beati qui
+custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore._» Puis il
+ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture. Le
+prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur cela
+saint Louis lui ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au gibet.
+
+Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les
+questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des
+Mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des _missi
+dominici_ de Charlemagne[613]. Cette Église mystique le rendait fort
+contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage de
+résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes.
+
+[Footnote 613: _App. 135._]
+
+Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre dit
+en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont,
+arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestienté
+se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me dites
+comment ce est?»--«Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si peu les
+excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens mourir
+excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire satisfaction
+à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour ce que faire le
+devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos baillifs, que touz ceulz
+qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les contreingne par la
+prise de leurs biens à ce que il se facent absoudre.»--«À ce respondi le
+roys que il leur commanderoit volentiers de touz ceulz dont on le feroit
+certein que il eussent tort... Et le roy dist que il ne le feroit
+autrement; car ce seroit contre Dieu et contre raison, se il
+contreignoit, la gent à eulz absoudre, quant les clercs leur feroient
+tort[614].»
+
+[Footnote 614: Joinville.]
+
+La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au
+treizième siècle un esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et
+guelfe contre les empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut
+toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes légales
+qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus redoutable. Dès
+le commencement du treizième siècle, les seigneurs avaient vivement
+soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les évêques. En 1225, ils
+déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou prendront les armes si le
+roi ne remédie aux empiètements du pouvoir ecclésiastique; l'Église,
+acquérant toujours et ne lâchant rien, eût en effet tout absorbé à la
+longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc forme, avec le duc de
+Bourgogne et les comtes d'Angoulême et de Saint-Pol, une ligue à
+laquelle accède une grande partie de la noblesse. Les termes de cet acte
+sont d'une extraordinaire énergie. La main des légistes est visible; on
+croirait lire déjà les paroles de Guillaume de Nogaret[615].
+
+[Footnote 615: «Attendu que la superstition des clercs (oubliant que
+c'est par la guerre et le sang répandu, sous Charlemagne et d'autres,
+que le royaume de France a été converti de l'erreur des gentils à la foi
+catholique) absorbe tellement la juridiction des princes séculiers, que
+ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de libres,
+bien que, suivant la loi des premiers conquérants, ce soient eux plutôt
+que nous devrions juger.... Nous tous grands du royaume, considérant
+attentivement que ce n'est pas par le droit écrit, ni par l'arrogance
+cléricale, mais par les sueurs guerrières qu'a été conquis le royaume...
+nous statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à l'avenir qui que
+ce soit devant le juge ordinaire ou délégué, sinon pour hérésie, pour
+mariage et pour usure, à peine pour l'infracteur de la perte de tous ses
+biens et de la mutilation d'un membre; nous avons envoyé à cet effet nos
+mandataires, afin que notre juridiction revive et respire enfin, et que
+ces hommes enrichis de nos dépouilles soient réduits à l'état de
+l'Église primitive, qu'ils vivent dans la contemplation, tandis que nous
+mènerons, comme nous le devons, la vie active, et qu'ils nous fassent
+voir des miracles que depuis si longtemps notre siècle ne connaît plus.»
+_App. 136._]
+
+Saint Louis s'associa, dans la simplicité de son coeur, à cette lutte
+des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui devait tourner à
+son profit[616]; il s'associait avec la même bonne foi à celle des
+juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le droit de
+retirer une terre donnée à l'Église.
+
+[Footnote 616: En 1240, le pape ayant manifesté le projet de rompre les
+trêves conclues entre lui et Frédéric II, saint Louis, pour l'en
+empêcher, fait arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur son
+clergé de France par son légat.]
+
+Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en coûtait moins, sans
+doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité
+ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le siècle
+abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts, l'enfonçaient
+d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre et pieuse,
+blessée au dehors dans tous ses amours[617], se retirait au dedans et
+cherchait en soi. La lecture et la contemplation devinrent toute sa vie.
+Il se mit à lire l'Écriture et les Pères, surtout saint Augustin. Il fit
+copier des manuscrits[618], se forma une bibliothèque: c'est de ce
+faible commencement que la Bibliothèque Royale devait sortir. Il se
+faisait faire des lectures pieuses pendant le repas, et le soir au
+moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier son coeur d'oraisons et de
+prières. Il restait souvent si longtemps prosterné, qu'en se relevant,
+dit l'historien, il était saisi de vertige et disait tout bas aux
+chambellans: «Où suis-je?» Il craignait d'être entendu de ses
+chevaliers[619].
+
+[Footnote 617: _App. 137._]
+
+[Footnote 618: «Il aimoit mieux faire copier les manuscrits que de se
+les faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.»
+(Gaufred. de Bello loco.)--Les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire
+grattés et regrattés par les moines copistes) furent comme une
+Saint-Barthélemy des chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Voir _Renaiss._,
+Introd.]
+
+[Footnote 619: Le Confesseur.]
+
+Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son coeur.«Li beneoiz
+rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se compleignoit à
+son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li disoit
+débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit en la
+létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous doignes
+fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire Diex, je
+n'ose requerre fontaine de lermes; ainçois me soufisissent petites
+goûtes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et aucune foiz
+reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz li donna à
+notre sires lermes en oroison: lesqueles, quant il les sentoit courre
+par sa face souef (doucement), et entrer dans sa bouche, eles li
+sembloient si savoureuses et très douces, non pas seulement au cuer, mès
+à la bouche[620].»
+
+[Footnote 620: Le Confesseur.]
+
+Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour
+divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint Louis,
+dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, toute arabe
+d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de
+Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de
+poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile
+et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore assez
+retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds. Il lui
+fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de silex;
+cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins
+d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont
+servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté, de
+crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des
+Valois.
+
+Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte
+couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la
+tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu, il
+habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David
+prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre
+encore, au midi de la petite église, une étroite cellule qu'on croit
+avoir été l'oratoire de saint Louis.
+
+Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité,
+s'étaient doutés qu'_il était déjà saint_, et plus saint que les
+prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui est
+escrite de saint Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel les
+prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de prestres et
+de prélaz desirroient estre semblables au beneoit roi en ses vertuz et
+en ses meurs; car l'on croit méesmement que il fust saint dès que il
+vivoit[621].»
+
+[Footnote 621: Le Confesseur.--«Il fesait fère le service Dieu si
+solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz les
+autres pour la longueur de l'ofice.»]
+
+Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient présens
+tous revestu, li arcevesques de Sur et li evesques de Damiète, et leur
+clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient leur nez
+pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys estouper le sien,
+tant le faisoit fermement et dévotement[622].»
+
+[Footnote 622: Guill. de Nangis.]
+
+Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens qui allaient en
+pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le
+_saint roy_;--«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié à
+l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et sanz
+nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il a là hors un grant
+peuple de la grant Herménie qui vont en Jérusalem, et me proient, sire,
+que je leur face monstrer le _saint roy_; mès je ne bée jà à baisier vos
+(cependant je ne désire pas encore avoir à baiser vos reliques).» Et il
+rist moult clèrement, et me dit que je l'es alasse querre; et si fis-je.
+Et quant ils orent veu le roy, ils le commandèrent à Dieu et le roy
+eulz[623].»
+
+[Footnote 623: Joinville.]
+
+Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les dernières
+paroles qu'il écrivit pour sa fille: «Chière fille, la mesure par
+laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure[624].»
+
+[Footnote 624: Le Confesseur.]
+
+Et dans l'instruction à son fils Philippe:
+
+«Se il avient que aucune querele qui soit meue entre riche et povre
+viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil,
+ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant que tu
+connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre cremetus
+(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu
+entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton tens, ou du tens à
+tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit grant,
+ou en terre, ou en deniers, ou en autre chose[625].»--«L'amour qu'il
+avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné filz en une moult
+grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. «Biau fils, fit-il, je te pri
+que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je aimeraie
+miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le peuple du royaume
+bien et loïalement, que tu le gouvernasses mal apertement[626].»
+
+[Footnote 625: Le Confesseur.]
+
+[Footnote 626: Joinville.]
+
+Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être
+ému.
+
+
+
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS
+
+ LUTTE DES MENDIANTS ET DE L'UNIVERSITÉ.--SAINT THOMAS.--DOUTES DE
+ SAINT LOUIS.--LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.
+
+
+L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps
+de saint Louis, entre l'Université et les Ordres Mendiants. Voici
+l'histoire de l'Université: au douzième siècle, elle se détache de son
+berceau, de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de
+Paris; au treizième, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape;
+au quatorzième contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et
+forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se
+formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils
+troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs moeurs[627].
+C'était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique
+intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement, il en
+sortit sept papes[628] et une foule de cardinaux et d'évêques. Les plus
+illustres étrangers, l'Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante,
+venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de Duns
+Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris. Pétrarque fut
+aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université que de celle
+du Capitole. Au seizième siècle, encore, lorsque Ramus rendait quelque
+vie à l'Université en attendant la Saint-Barthélemy, nos écoles de la
+rue du Fouarre furent visitées de Torquato Tasso. Pur raisonnement
+toutefois, vaine logique, subtile et stérile chicane[629], nos
+_artistes_ (les dialecticiens de l'Université se donnaient ce nom)
+devaient être bientôt primés.
+
+[Footnote 627: Jacques de Vitri: «Meretrices publicæ ubique cleros
+transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et cadem
+domo scholæ erant superius, prostibula inferius.»]
+
+[Footnote 628: L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple
+d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent III.]
+
+[Footnote 629: Pierre-le-Chantre et d'autres écrivains contemporains
+rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de
+philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part
+de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après
+sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte de
+thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.» Il
+lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus
+qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in
+sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa
+sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le
+lendemain Silo dit à ses écoliers:
+
+ Linquo coax ranis, cras corvis, vanaque vanis;
+ Ad logicen pergo, quæ mortis non timet ergo,
+
+et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.» (Bulæus.)]
+
+Les vrais artistes du peuple au treizième siècle, orateurs, comédiens,
+mimes, bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci
+parlaient d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de
+saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui
+avait eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le
+monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimer se reposer avec
+saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du
+Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi
+nouvelle et un nouvel Évangile.
+
+Ce titre formidable: _Introduction à l'Évangile éternel_, fut mis en
+effet en tête d'un livre par Jean de Parme[630], général des
+Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques,
+avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de
+même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci
+avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à la
+perfection, qu'il avait encore six ans à vivre, mais qu'alors un
+Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence et
+d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la lettre[631].
+
+[Footnote 630: Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire
+ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les Ordres
+Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de
+Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui succéda,
+commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux de ses
+adhérents. L'un y passa dix-huit ans, l'autre y mourut.]
+
+[Footnote 631: Hermann Cornerus.]
+
+Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent
+acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique.
+C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs
+était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura,
+Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de
+l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne[632]. Il
+publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et
+spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et
+autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et
+mendiants: _Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la
+mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls
+prédits à l'Église pour les derniers temps_, etc. Sa force est dans
+l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez le
+piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible que
+l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait entre
+les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et jalousie
+de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230,
+époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente, se retira à
+Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et l'Université
+se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant était
+Albert-le-Grand et le logicien saint Thomas[633].
+
+[Footnote 632: Ce portrait a été gravé en tête de ses oeuvres.
+(Constance, 1732, in-4{o}.)]
+
+[Footnote 633: MM. Jourdain et Hauréau ont démontré sur quel terrain peu
+solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860).--Voir
+_Renaissance_, Introd.]
+
+Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de
+Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert-le-Grand,
+archevêque de Mayence, et saint Bonaventure, général des
+Franciscains[634]. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la
+discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de
+Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre de Jean de Parme,
+frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de la
+lettre et ceux de l'esprit[635].
+
+[Footnote 634: _App. 138._]
+
+[Footnote 635: Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et
+Jean de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)]
+
+Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de
+s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint
+Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde
+grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation,
+essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute
+hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en
+admiration. Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle
+qui durerait jusqu'à la consommation des temps[636]. Cet homme
+extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne s'est
+placé dans sa vie; vie toute abstraite, dont les seuls événements sont
+des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et ne
+cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où
+fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et
+de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand boeuf muet de
+Sicile[637]. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le
+sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, et
+il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s'aperçut
+pas d'une horrible tempête; une autrefois, sa préoccupation était si
+forte, qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses
+doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et même à la
+table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur
+la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible contre les
+Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût écrit. Dans
+sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint
+Augustin; mais dans la question de la grâce, il s'écarte visiblement de
+ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien de l'Église, il
+fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du gouvernement
+ecclésiastiques. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est
+incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et
+pourtant s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte à
+celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église. C'est par cette porte
+qu'est entré Luther.
+
+[Footnote 636: _App. 139._]
+
+[Footnote 637: Ce mot est significatif pour qui a présente la figure
+rêveuse et monumentale des grands boeufs de l'Italie du sud.]
+
+Tel est donc l'aspect du monde au treizième siècle. Au sommet, _le grand
+boeuf muet de Sicile_, ruminant la question. Ici, l'homme et la liberté;
+là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à droite,
+l'observation qui proteste de la liberté humaine; à gauche, la logique
+qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la
+logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme en
+Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une indivisible
+unité, où se perdent la liberté, la moralité, la vie pratique elle-même.
+Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur la pente, combattant
+par le bon sens sa propre logique, qui l'eût emporté. Il s'arrêta, ce
+ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre les deux abîmes, dont il
+mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'Église, il tint la
+balance, chercha l'équilibre et mourut à la peine. Le monde qui le vit
+d'en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une région supérieure,
+n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette
+abstraite existence.
+
+Au-dessous de cette région sublime, battaient le vent et l'orage.
+Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la métaphysique,
+sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa
+Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles
+antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement
+que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute l'harmonie du moyen
+âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel on s'était établi
+commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit
+se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se virent
+condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui
+ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de bonne heure forcé de
+lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il était et
+défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis se porter pour arbitre
+entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrétienté,
+rappeler à la modération celui qu'il eût voulu pouvoir prendre pour
+règle de sainteté. Les Mendiants l'avaient ensuite attiré par leur
+mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-François, il prit
+parti contre l'Université. Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté
+d'un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances.
+On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute
+l'inquiétude qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut
+être pris pour le type de l'_honnête homme_ au treizième siècle. C'est
+un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'âme pieuse
+et candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et
+s'obstine dans la foi.
+
+Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbon et Joinville: «Quant
+le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les raisons
+pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si encommençoit
+la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions grant pièce
+desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: «Maistre Robert, je
+vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le
+remenant vous demourast: car _preudomme_ est si grant chose et si bonne
+chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche[638].»
+
+[Footnote 638: Joinville.]
+
+«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler à vous pour le soutil
+sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je
+appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande: la
+demande fut telle: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...[639]»
+
+[Footnote 639: Joinville. Il demanda ensuite a Joinville lequel il
+aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux.
+Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés
+mortels.--«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout
+seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me deistes vous
+hier ce?» Et je li dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous
+deisles comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme
+d'estre en péché mortel, etc.»]
+
+Saint Louis raconte à Joinville, qu'un chevalier assistant à une
+discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des
+docteurs juifs, et sur sa réponse, lui donna sur la tête un coup de son
+bâton qui le renversa.--«Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il
+n'est très bon clerc, ne doit desputer à eulz; mes l'omme lay, quant il
+ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas défendre la loy crestienne,
+sinon de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant
+comme elle y peut entrer[640].»
+
+[Footnote 640: Id. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son
+fiuz.... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir
+les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la
+terre soit de ce bien purgée.» (Le Confesseur.)]
+
+Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable
+s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit on
+garder et en tele manière déffendre de cest agait (piège), que en die à
+l'ennemi quand il envoie tele temptacion, Va t'en, doit on dire à
+l'ennemi: tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz les
+articles de la foy, etc...[641]»
+
+[Footnote 641: Joinville.]
+
+Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien
+croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir
+dire[642].»
+
+[Footnote 642: Id.--Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du
+Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le
+voir; pour moi, je le vois dans mon coeur.»]
+
+Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour
+l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne pouvait
+«son coeur à hurter à croire au sacrement de l'autel.» L'évêque lui
+demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s'y
+complaisait: le théologien répondit qu'elle le chagrinait fort, et qu'il
+se ferait hacher plutôt que de rejeter l'Eucharistie. L'évêque alors le
+consola en lui assurant qu'il avait plus de mérite que celui qui n'a
+point de doutes[643].
+
+[Footnote 643: Joinville.]
+
+ * * * * *
+
+Quelques légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent
+attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d'âmes
+devaient douter et souffrir en silence! ce qu'il y avait de cruel, de
+poignant dans cette première défaillance de la foi, c'est qu'on hésitait
+à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, endurcis aux tourments
+du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au
+premier moment où l'âme, tiède de foi et d'amour, sentit glisser en soi
+le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout horreur et
+surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, cette âme candide et
+croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans
+l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur l'objet aimé.
+
+Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir que
+cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir
+que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer de glace
+où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux
+branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on croit
+encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si le
+doute est incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, cela
+n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous l'enfer!...
+Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à côté.
+Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au quinzième
+et au seizième siècle. Luther est là-dessus un grand maître; personne
+n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme: «Ah! si
+saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-même quel
+genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas l'aiguillon de la chair,
+ce n'était point la bonne Thécla, comme le rêvent les papistes... Jérôme
+et les autres Pères n'ont pas connu les plus hautes tentations; ils n'en
+ont senti que de puériles, celles de la chair, qui pourtant ont bien
+aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; _ils ont
+tremblé devant le glaive_... Celle-là, c'est quelque chose de plus haut
+que le désespoir causé par les péchés... lorsqu'il est dit: Mon Dieu,
+mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé; c'est comme s'il disait: Tu m'es
+ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis juste et innocent.»
+
+Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l'âme,
+où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est là le dernier
+terme de la Passion, le sommet de la croix.
+
+Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout
+entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La
+littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du
+troisième siècle au quinzième, tout est suspendu à ce mystère.
+
+Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire,
+n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix,
+et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la
+sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque coeur
+d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa croix et ses
+stigmates.
+
+Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre
+humain, ont connu ces épreuves. Toutes ont approché plus ou moins de cet
+idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait: «Vertu,
+tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai suivi la
+justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil.»
+
+Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à
+l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable
+grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter
+cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au
+commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous
+deviendrez des dieux.»
+
+Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes
+intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé
+en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s'amoncelant vers le
+ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui
+voulaient monter au Seigneur!
+
+Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue
+deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique,
+échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser
+l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde
+confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied
+de la croix.
+
+Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière,
+amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre
+religieuse et populaire.
+
+La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la
+guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait existé
+chez nous, dès lors et même avant, des poèmes d'origine celtique où les
+dernières luttes de l'Occident contre les Romains et les Allemands aient
+été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur, je le crois
+volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer l'importance du principe
+indigène, de l'élément celtique. Ce qui est propre à la France, c'est
+d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier tout, d'être
+la France, et d'être le monde. Notre nationalité est bien puissamment
+attractive, tout y vient bon gré mal gré; c'est la nationalité la moins
+exclusivement nationale, la plus humaine. Le fond indigène a été
+plusieurs fois submergé, fécondé par les alluvions étrangères. Toutes
+les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents.
+Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les
+traditions celtiques, comme la pluie murmurante dans les chênes verts de
+mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingiens tombait des
+Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux monts de la Souabe et de l'Alsace qui
+ne nous aient versé par l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie
+érudite d'Alexandre et de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux
+monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la
+croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les
+fleuves retrouvés du paradis.
+
+L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère
+et Hérodote; de là nos poèmes carlovingiens, avec les guerres saintes
+d'Espagne, la victoire de Charles-Martel, et la mort de Roland[644]. La
+littérature est d'abord la conscience d'une nationalité. Le peuple est
+unifié en un homme. Roland meurt aux passages solennels des montagnes
+qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philènes
+divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la patrie.
+Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe du héros,
+son gigantesque _tumulus_; ce sont les Pyrénées elles-mêmes. Mais le
+héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un Christ
+guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze compagnons;
+comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son calvaire pyrénéen,
+il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de Toulouse à Saragosse. Il
+sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et l'insouciant Charlemagne, ne
+veulent point entendre. Il sonne, et la chrétienté, pour laquelle il
+meurt, s'obstine à ne pas répondre. Alors il brise son épée, il veut
+mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin, ni de ses propres armes.
+Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, elles
+crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation, de
+l'injuste abandon du monde.
+
+[Footnote 644: Voy. sur la _Chanson de Roland_, par Génin,
+_Renaissance_, Introd.]
+
+Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant de
+bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la croisade,
+s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au centre de la
+Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit oublier l'unité
+chrétienne et impériale qui domine encore les poèmes carlovingiens. La
+poésie chevaleresque, éprise de la force individuelle, de l'orgueil
+héroïque, qui fut l'âme du monde féodal, prit en haine la royauté, la
+loi, l'unité. La dissolution de l'Empire, la résistance des seigneurs au
+pouvoir central sous Charles-le-Chauve et les derniers Carlovingiens,
+fut célébrée, dans _Gérard de Roussillon_, dans les _Quatre fils Aymon_,
+galopant à quatre sur un même coursier: pluralité significative. Mais
+l'idéal ne se pluralise pas; il est placé dans un seul, dans Renaud,
+Renaud de _Montauban_[645], le héros sur sa montagne, sur sa tour; dans
+la plaine les assiégeants, roi et peuple, innombrables contre un seul,
+et à peine rassurés. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre, et
+représentant l'idée du nombre, ne peut être compris de cette poésie
+féodale; il lui apparaît comme un lâche[646]. Déjà Charlemagne a fait
+une triste figure dans l'autre cycle. Il a laissé périr Roland. Ici, il
+poursuit lâchement Renaud, Gérard de Roussillon, il prévaut sur eux par
+la ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne Eurysthée, persécutant
+Hercule et le soumettant à de rudes travaux.
+
+[Footnote 645: _Alban_, _Alp._, mont.]
+
+[Footnote 646: _App. 140._]
+
+Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est
+ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel
+contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par
+l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il
+représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être
+dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra sur le
+baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà
+implicitement dans un drame satirique qui, de l'Asie à la France, a été
+accueilli, traduit de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et
+de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un rustre, un
+_vilain_; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses subtilités,
+il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, doté à plaisir de
+tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout savant et sage, se
+voit vaincu par ce rustre malin[647]. Contre l'autorité, contre le roi
+et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud, c'est l'épée, c'est la force;
+celle du bouffon populaire, tout autrement perçante, c'est le
+raisonnement et l'ironie.
+
+[Footnote 647: _Le Dit Marcoul et Salomon_, nº 7218, et fonds de
+Notre-Dame N., nº 2.]
+
+Le roi doit vaincre le baron, non seulement en puissance, mais en
+popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne heure
+tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée de
+l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la féodalité ne
+fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours dans les cités
+l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité.
+
+La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la
+guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais
+l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle étend
+son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux
+frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme
+celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de l'Italie
+à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades viennent
+les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres lointaines.--Que
+cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la conquête infinie. On se
+souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais
+l'Occident n'adopte Alexandre et César qu'à condition qu'ils deviennent
+Occidentaux. On leur confère l'ordre de chevalerie. Alexandre devient un
+paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux des Français; les
+Saxons descendent des soldats de César, les Bretons de Brutus. La
+parenté des peuples indo-germaniques que la science devait démontrer de
+nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa divine prescience.
+
+Cependant le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre,
+le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité, en vain pour compléter la
+conquête du monde, Aristote devenu magicien a conduit par l'air et
+l'Océan l'Alexandre chevaleresque[648]. L'élément étranger ne suffisant
+pas, on remonte au vieil élément indigène jusqu'au dolmen celtique,
+jusqu'au tombeau d'Arthur[649]. Arthur revient, non plus ce petit chef
+de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non, un Arthur
+épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce roi des
+preux, avec sa reine Geneviève et ses douze paladins autour de la
+Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, après ce long sommeil
+où la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la femme; la
+femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui tient
+le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants, dans les
+forêts, à l'aventure, faibles et agités, tournant dans leur interminable
+épopée, comme dans ce cercle de Dante où flottent les victimes de
+l'amour au gré d'un vent éternel.
+
+[Footnote 648: Voy. le poème d'_Alexandre_, par Lambert-le-Court et
+Alexandre de Paris, né à Bernay.]
+
+[Footnote 649: _App. 141._]
+
+Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette Table des
+douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est
+tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie mondaine,
+et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane qui
+cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à
+celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est
+changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils
+s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, au
+mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est point
+la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid, d'Hypérion,
+d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de Salomon, la
+coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie recueillit
+son précieux sang. La simple vue de cette coupe, où Graal prolonge la
+vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de la coupe et du
+temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni Arthur, ni Parceval ne
+sont dignes de la toucher. Pour en avoir approché, l'amoureux Lancelot
+reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie
+du Graal est conférée par des prêtres; c'est un évêque qui fait Titurel
+chevalier. Cette poésie sacerdotale place si haut son idéal qu'il en est
+stérile et impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste
+solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvin, peuvent
+seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier,
+le digne gardien du Graal, on est obligé de prendre un sir Galahad,
+parfait de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce héros
+obscur, mis au monde tout exprès, n'a pas grande influence.
+
+Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus
+sophistique et plus subtile, elle devint la soeur de la scolastique, une
+scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les jongleurs la
+colportaient en petits poèmes par les cours et les châteaux, elle
+s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les entraves de la
+versification la plus artificielle et la plus laborieuse qui fût jamais.
+Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman, du symbole à l'allégorie,
+c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle grimaça encore pendant le
+quatorzième siècle dans les tristes imitations du triste _Roman de la
+Rose_, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la voix de la dérision
+populaire dans les contes et les fabliaux.
+
+La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle fait
+de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était plu dans
+sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme Parceval,
+brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener par les
+degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros chrétien, et
+elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle de Roland à
+celui du Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a mené errant
+par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres, à la
+recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique, et
+aussi ses faiblesses.
+
+La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à
+l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval, qui prolonge
+pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là,
+cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie et
+s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se fait maçon, et porte des
+pierres sur son dos pour aider à la construction de la cathédrale de
+Cologne.
+
+L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de
+la passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame
+ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la
+poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine.
+
+L'église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette
+misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané.
+Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas
+en vain que l'Église avait droit d'asile[650]; c'était alors l'asile
+universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L'homme y
+priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité.
+Elle appelait aux travaux des champs[651], aux affaires civiles,
+quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, c'est dans les
+églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à Saint-Marc que les
+députés de l'Europe vinrent demander une flotte pour la quatrième
+croisade. Le commerce se faisait autour des églises: les pèlerinages
+étaient des foires. Les marchandises étaient bénites. Les animaux, comme
+aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la bénédiction; l'Église
+ne la refusait point; elle laissait _approcher ces petits_. Naguère, à
+Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au parvis Notre-Dame, et
+chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait
+mieux, on mangeait dans l'église même, et après le repas venait la
+danse. L'Église se prêtait à ces joies enfantines.
+
+[Footnote 650: Ainsi à Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et
+Sainte-Geneviève, etc. L'abbé Lebeuf a remarqué sur la façade de cette
+dernière église un énorme anneau de fer où passaient leur bras ceux qui
+venaient demander asile.--C'était encore dans l'église qu'on venait
+déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints du _mal
+des ardents_.]
+
+[Footnote 651: La _cloche d'argent_, à Reims, sonnait le 1er mars, pour
+annoncer la reprise des travaux agricoles.]
+
+ ... Pandentemque sinus et tota veste vocantem
+ Cæruleum in gremium.
+
+Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple,
+exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné
+tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée et la langue du peuple.
+La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants pathétiques,
+comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages qui nous a été
+conservé. Le peuple élevait la voix, non pas le peuple fictif qui parle
+dans le choeur, mais le vrai peuple venu du dehors, lorsqu'il entrait,
+innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de la cathédrale, avec
+sa grande voix confuse, géant enfant, comme le saint Christophe de la
+légende, brut, ignorant, passionné, mais docile, implorant l'initiation,
+demandant à porter le Christ sur ses épaules colossales. Il entrait,
+amenant dans l'église le hideux dragon du péché; il le traînait, soûlé
+de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit
+l'immoler[652]. Quelquefois aussi, reconnaissant que la bestialité était
+en lui-même, il exposait dans des extravagances symboliques sa misère,
+son infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête des Fous,
+_fatuorum_[653]. Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le
+christianisme, comme l'adieu de l'homme à la sensualité qu'il abjurait,
+se reproduisait aux fêtes de l'enfance du Christ, à la Circoncision, aux
+Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où l'humanité, sauvée du
+démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël et à Pâques. Le clergé
+lui-même y prenait part. Ici les chanoines jouaient à la balle dans
+l'église, là on traînait outrageusement l'odieux hareng du carême[654].
+La bête comme l'homme était réhabilitée. L'humble témoin de la naissance
+du Sauveur, le fidèle animal qui de son haleine le réchauffa tout petit
+dans la crèche, qui le porta avec sa mère en Égypte, qui l'amena
+triomphant dans Jérusalem, il avait sa part de la joie[655]. Sobriété,
+patience, ferme résignation, le moyen âge distinguait en l'âne je ne
+sais combien de vertus chrétiennes. Pourquoi eût-on rougi de lui? Le
+Sauveur n'en avait pas rougi[656]... Quel mal en tout cela? Tout
+n'est-il pas permis à l'enfant? Plus tard, l'Église imposa silence au
+peuple, l'éloigna, le tint à distance. Mais aux premiers siècles du
+moyen âge, l'Église s'effarouchait si peu de ces drames populaires
+qu'elle en reproduisait sur ses murailles les traits les plus hardis. À
+Rouen[657], un cochon joue du violon; à Chartres, c'est un âne[658]; à
+Essonne, un évêque tient une marotte[659]. Ailleurs, ce sont les images
+des vices et des péchés sculptés dans la licence d'un pieux
+cynisme[660]. L'artiste n'a pas reculé devant l'inceste de Loth, ni les
+infamies de Sodome[661].
+
+[Footnote 652: Voy. _App. 31._]
+
+[Footnote 653: Le légat, Pierre de Capoue, défendit en 1198 la
+célébration de cette fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa
+guère en France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.--En
+1671, les enfants de choeur de la Sainte-Chapelle prétendaient encore
+commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premières
+stalles, avec la chape et le bâton cantoral.--À Bayeux, le jour des
+Innocents, les enfants de choeur, ayant à leur tête un petit évêque qui
+faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines les
+basses.]
+
+[Footnote 654: Voy. _App. 36._]
+
+[Footnote 655: À Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la fête de
+l'Âne.--Ducange: «In fine missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite,
+missa est, ter hinnannabit; populus vero vice: Deo gratias, ter
+respondebit: _Hinham, hinham, hinham._» _App. 142._]
+
+[Footnote 656:
+
+ Nostri nec poenitet illas,
+ Nec te poeniteat pecoris, divine poeta.
+
+ (VIRG.)]
+
+[Footnote 657: Au portail septentrional de la cathédrale (portail des
+Libraires).]
+
+[Footnote 658: Sur un contrefort du clocher vieux.]
+
+[Footnote 659: À l'église de Saint-Guenault, des rats rongent le globe
+du monde.--Aristote n'échappe pas à ce rire universel. À Rouen, il est
+représenté courbé, les mains à terre, et portant une femme sur son dos.]
+
+[Footnote 660: Voy. les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame
+d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essonne, etc. Dans l'église de l'Épine,
+petit village près Châlon, il se trouve des sculptures très
+remarquables, mais aussi très obscènes. Saint Bernard écrit vers 1125, à
+Guillaume de Saint-Thierry; «À quoi bon tous ces monstres grotesques en
+peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres à la vue des gens qui
+pleurent leurs péchés? À quoi sert cette belle difformité, ou cette
+beauté difforme? Que signifient ces singes immondes, ces lions furieux,
+ces centaures monstrueux?»]
+
+[Footnote 661: C'était le sujet d'un bas-relief extérieur de la
+cathédrale de Reims, que l'on a fait effacer.]
+
+Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et
+de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne ne
+riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe
+d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec elle.
+Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté; il mettait _sous
+le chandelier l'âme de sa mère_. L'amour de la mère et du fils, de Marie
+et de Jésus, était pour l'Église une riche source de pathétique.
+Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la Vierge, portée
+par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de la Sicile antique
+cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la
+grande place, on lui présente tout à coup l'image du Sauveur; elle
+tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'envolent de son
+sein portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle.
+
+À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi
+des langues de feu; les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures
+étaient illuminées[662]. À d'autres fêtes, l'illumination était au
+dehors[663]. Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces prodigieux
+monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes,
+animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant
+et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentelés, avec les
+riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumière et la
+voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas, dans l'ombre,
+répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le vrai drame, le
+vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité à travers les
+trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité
+passagère pour la fixer et l'éterniser dans la _Divina Commedia_.
+
+[Footnote 662: À la Sainte-Chapelle on voyait descendre de la voûte la
+figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait de
+l'eau sur les mains du célébrant.--À Reims, le jour de la Dédicace, on
+plaçait un cierge allumé entre chaque arcade.]
+
+[Footnote 663: «Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris,
+était une Vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de
+la Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.» (Gilbert.)--Dans
+certaines églises, le prêtre représentait au portail l'Ascension de
+Notre-Seigneur.--Quelquefois même le clergé devait être obligé
+d'accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de l'église;
+par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche, comme on
+l'avait fait à celle de Notre-Dame de Paris.]
+
+Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du
+moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y
+entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont
+l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix
+du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond
+symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est
+maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications
+philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'église est un musée
+gothique que visitent les habiles: ils tournent autour, regardent
+irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien
+ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur plaît dans
+l'église, ce n'est pas l'église elle-même; ce sera le travail délicat
+de ses ornements, la frange de son manteau, sa dentelle de pierre,
+quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en décadence.
+
+Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou
+telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces
+pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand
+mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis tenté
+de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé dans
+l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris, de
+Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La pierre
+s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de l'artiste.
+L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au moyen âge:
+«Le maître des pierres vives», _Magister de vivis lapidibus_[664].
+
+[Footnote 664: Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza fît venir
+d'Allemagne pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet.
+Franchetti.)]
+
+On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique du
+tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome l'a
+condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le choeur. Cette
+église, comme la cité romaine, est encore restreinte, exclusive; elle ne
+s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle veut une initiation.
+Elle aime encore les ténèbres des Catacombes où elle naquit; elle se
+creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son berceau. Les
+catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée, ils attendent
+encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au dehors le cimetière;
+la tour elle-même, l'organe et la voix de l'église, s'élève à côté. La
+pesante arcade romane scelle de son poids l'église souterraine,
+ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi tant que le christianisme
+est en lutte, tant que dure la tempête des invasions, tant que le monde
+ne croit pas à sa durée. Mais lorsque l'ère fatale de l'an 1000 a passé,
+lorsque la hiérarchie ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde,
+qu'elle s'est complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la
+chrétienté, enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son
+unité, alors l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour
+embrasser le monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle
+soulève ses voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade
+romaine reparaît l'ogive orientale.
+
+Voilà un prodigieux entassement, une oeuvre d'Encelade. Pour soulever
+ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs[665], les géants, ce
+semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais non, ce
+n'est pas là une oeuvre de géants, ce n'est pas un confus amas de choses
+énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là quelque chose de
+plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souffle de l'esprit.
+Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant les
+royaumes et brisant les empires; c'est lui encore qui a gonflé les
+voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie
+puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a
+suscité d'un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L'esprit
+est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine
+dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il
+en forme et déforme les traits; il creuse l'oeil de méditations,
+d'expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées,
+les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe
+au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son
+enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors,
+au dedans de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit
+bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue; il y
+grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous
+ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée
+intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte
+mystérieuse où le monde païen l'avait tenu[666], il la lança au ciel
+cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus
+haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir
+d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la
+respiration, si fortement battait ce coeur du genre humain, qu'il fit
+jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour
+recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la
+croisée gothique, de cet _oeil ogival_[667], quand il fait effort pour
+s'ouvrir, au douzième siècle. Cet oeil de la croisée gothique est le
+signe par lequel se classe la nouvelle architecture. L'art ancien,
+adorateur de la matière, se classait par l'appui matériel du temple, par
+la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de
+l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la
+physionomie, mais l'oeil; non la colonne, mais la croisée; non le plein,
+mais le vide. Au douzième et au treizième siècle, la croisée, enfoncée
+dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une
+grotte de granit, est toute retirée en soi; elle médite et rêve. Peu à
+peu elle avance du dedans au dehors; elle arrive à la superficie
+extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes
+de la gloire céleste. Mais le quatorzième siècle est à peine passé que
+ces roses s'altèrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce
+des flammes, des coeurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois.
+
+[Footnote 665: Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été
+l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de la
+cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent encore,
+s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent quarante-trois pieds
+de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de cinq cents pieds de
+Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de Paris).]
+
+[Footnote 666: À peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes
+postérieures au douzième siècle. (Caumont.) C'est au douzième et au
+treizième siècle qu'a lieu le grand élan de l'architecture ogivale.]
+
+[Footnote 667: On donne pour racine au mot _ogive_ le mot allemand
+_aug_, oeil; les angles curvilignes ressemblent aux coins de l'oeil.
+(Gilbert.)]
+
+Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit, quoi
+qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau
+l'étendre[668], la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe. Non,
+tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos
+saints, vos fleurs de pierre, vos forêts de marbre, vos grands christs
+dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut qu'autour
+de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle rayonne de
+chapelles[669]. Au delà de l'autel, dressons un autel, un sanctuaire
+derrière le sanctuaire; cachons derrière le choeur la chapelle de la
+Vierge; il me semble que là nous respirerons mieux; là il y aura des
+genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne peut plus
+soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par delà la
+mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font
+obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du sanctuaire,
+que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon du ciel?
+
+[Footnote 668: Au treizième siècle, le choeur devint plus long qu'il
+n'était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour du
+sanctuaire, et ils furent toujours bordés de chapelles.]
+
+[Footnote 669: Ce fut surtout au onzième siècle qu'on employa
+généralement cette disposition.]
+
+Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit, qui
+semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, elle
+se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante
+fécondité au nombre, au rythme d'une géométrie savante. La géométrie et
+l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a calculé
+dans les derniers temps que la courbe la plus propre à faire une voûte
+solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie comme la plus
+belle, pour le dôme de Saint-Pierre.
+
+Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture
+gothique, dans la cathédrale de Cologne[670]; c'est un corps régulier
+qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la régularité
+des cristaux. La croix de l'église normale est strictement déduite de la
+figure par laquelle Euclide construit le triangle équilatéral[671]. Ce
+triangle, principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des
+voûtes; il tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse
+maigreur des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des
+arcades byzantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs
+subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le
+nombre humain, celui des doigts; douze le nombre divin, le nombre
+astronomique; ajoutez-y sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les
+tours[672] et dans tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du
+carré et se subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le
+triangle, s'exfolient en hexagone, en dodécagone[673]. La colonne a dans
+le rapport de son diamètre à la hauteur les proportions de l'ordre
+dorique[674]. La hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au
+principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l'architecture
+gothique subsistent les traditions de l'antiquité.
+
+[Footnote 670: _App. 143._]
+
+[Footnote 671: Nous empruntons cette observation, et généralement tous
+les détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne,
+par Boisserée (franç. et allem.),1823.]
+
+[Footnote 672: Les églises métropolitaines avaient des tours; les
+églises inférieures, seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie se
+conservait jusque dans la forme extérieure de l'église.]
+
+[Footnote 673: De plus, le choeur est terminé par cinq côtés d'un
+dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un octogone.]
+
+[Footnote 674: Ce rapport est celui de 1 à 6, et de 1 à 7.]
+
+L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante pieds. Ce
+nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la hauteur des
+colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de la largeur de l'arcade, la
+façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a trois fois la
+largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La
+largeur du tout est égale à la longueur du choeur et de la nef[675],
+égale à la hauteur du milieu de la voûte[676]. La longueur est à la
+hauteur comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas-côtés, se
+reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants qui
+soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du
+Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du
+choeur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent.
+
+[Footnote 675: Le porche, le carré de la transversale, les chapelles
+avec le bas-côté qui les sépare du choeur, sont chacun égaux à la
+largeur de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale.
+La largeur de la transversale, ou croisée, est, avec sa longueur totale,
+dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du choeur et de la nef,
+dans le rapport de 2 à 3.]
+
+[Footnote 676: La hauteur des voûtes latérales égale 2/5 de la largeur
+totale, c'est-à-dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds.--Pour la voûte du milieu,
+la largeur dans l'oeuvre est à la hauteur dans le rapport de 2 à 7, et
+pour les voûtes latérales, dans le rapport de 1 à 3. À l'extérieur, la
+largeur principale de l'église égale la hauteur totale. La longueur est
+à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même rapport entre la hauteur de
+chaque étage et celle de l'ensemble.]
+
+Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes
+les églises. Celle de Reims a 7 entrées; celle de Reims et de Chartres 7
+chapelles autour du choeur. Le choeur de Notre-Dame de Paris a 7
+arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois 9), large de 42 (6
+fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours, et le diamètre d'une
+des grandes roses; les tours de la même église ont 216 pieds (17 fois
+12). On y compte 297 colonnes (297:3=99, qui, divisé par 3=33, qui,
+divisé par 3=11), et 45 chapelles (5x9). Le clocher qui en surmontait la
+croisée avait 104 pieds comme la voûte principale. Notre-Dame de Reims a
+dans son oeuvre 408 pieds (:2 donne 204, hauteur des tours de Notre-Dame
+de Paris; 204:17=12)[677]. Chartres 396 pieds (:6=66, qui divisé par
+2=33=3x11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen et des cathédrales de
+Strasbourg et de Chartres sont toutes les trois de longueur égale (244
+pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est haute de 110 pieds (110:10=11),
+longue de 110, large de 27 (3e puissance de 3)[678].
+
+[Footnote 677: La longueur extérieure est de 348 p. 8 p.; 438 est
+divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divisé par 12, il donne 365,5, le
+nombre des jours de l'année plus une fraction, ce qui est un degré
+encore d'exactitude.--Il y a 36 piliers-butants extérieurs, 34
+intérieurs.--L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21
+arcades latérales.]
+
+[Footnote 678: Nous sommes revenus sur ce point de vue dans
+l'Introduction du volume sur la _Renaissance_.]
+
+ * * * * *
+
+À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique sacrée?
+Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents (Vitet,
+Église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que
+l'_architecture ogivale_, celle qu'on dit improprement gothique, est due
+tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons. L'_architecture
+romane_, celle des prêtres, finit au douzième siècle.
+
+Les maçons, cette, vaste et obscure association partout répandue, eurent
+leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe aussi
+ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau païen,
+sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le monde le
+grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de Salomon. Avec
+quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et perdus dans
+l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes, il faut, pour le
+savoir, parcourir les parties les plus reculées, les plus inaccessibles
+des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts aériens, aux dernières
+pointes de ces flèches où le couvreur ne se hasarde qu'en tremblant,
+vous rencontrerez souvent, solitaires sous l'oeil de Dieu, aux coups du
+vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d'oeuvre d'art et de
+sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie. Pas un nom, pas un signe,
+une lettre: il eût cru voler sa gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu
+seul, _pour le remède de son âme_. Un nom qu'ils ont pourtant conservé
+par une gracieuse préférence, c'est celui d'une vierge qui travailla
+pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent
+la prodigieuse flèche, y fut placée par sa faible main[679]. Ainsi dans
+la légende, le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu
+ébranler, roule sous le pied d'un enfant[680]. C'est aussi une vierge
+que la patronne des _maçons_, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue
+géométrique, sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de
+Cologne. Une autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, percée
+d'une trinité de fenêtres.
+
+[Footnote 679: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui
+commença les tours en 1277. (1833.) Il est établi maintenant que la
+flèche est de 1439. (1860.)]
+
+[Footnote 680: C'est la légende du Mont Saint-Michel.]
+
+Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le
+comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il
+s'en fût tenu au même type[681], s'il fût resté assujetti par l'harmonie
+géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties de
+l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul et
+l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de
+l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente
+personnalité[682]; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de Paris,
+sur les tombeaux de Rouen[683], sur les pierres tumulaires et les
+méandres de l'église de Reims[684]. L'inquiétude du nom et de la gloire,
+la rivalité des efforts poussa ces artistes à des actes désespérés. À
+Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant son neveu par
+envie. Vous voyez dans une église de cette dernière ville, sur la même
+pierre, les figures hostiles et menaçantes d'Alexandre de Berneval et de
+son disciple poignardé par lui. Leurs chiens, couchés à leurs pieds, se
+menacent encore. L'infortuné jeune homme, dans la tristesse d'un destin
+inaccompli, porte sur sa poitrine l'incomparable rose où il eut le
+malheur de surpasser son maîtres[685].
+
+[Footnote 681: La voûte du choeur est seule achevée; elle a deux cents
+pieds de hauteur. M. Boisserée a ajouté à sa _Description_ un projet de
+restauration et d'achèvement, d'après les plans primitifs des
+architectes qui ont été retrouvés, il y a peu années.]
+
+[Footnote 682: On voit Ingelramme diriger les travaux à Notre-Dame de
+Rouen, et construire le Bec en 1214; Robert de Luzarche bâtir, en 1220,
+la cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de Long-Pont, en
+1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le
+portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.]
+
+[Footnote 683: Le tombeau de Marcdargent à Saint-Ouen.]
+
+[Footnote 684: _App. 144._]
+
+[Footnote 685: Berneval acheva, vers le commencement du quinzième
+siècle, la croisée de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son
+élève fit celle du nord, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut
+pendu.]
+
+Comment compter nos belles églises du treizième siècle? Je voulais du
+moins parler de Notre-Dame de Paris[686]. Mais quelqu'un a marqué ce
+monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais ne se
+hasardera d'y toucher. C'est sa chose désormais, c'est son fief, c'est
+le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une
+cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi
+haute que ses tours. Si je regardais cette église, ce serait comme livre
+d'histoire, comme le grand registre des destinées de la monarchie. On
+sait que son portail, autrefois chargé des images de tous les rois de
+France, est l'oeuvre de Philippe-Auguste; le portail sud-est de saint
+Louis[687], le septentrional de Philippe-le-Bel[688]; celui-ci fut fondé
+de la dépouille des Templiers, pour détourner sans doute la malédiction
+de Jacques Molay[689]. Ce portail funèbre a dans sa porte rouge le
+monument de Jean-sans-Peur[690], l'assassin du duc d'Orléans. La grande
+et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à l'histoire plus qu'à
+la religion. Elle a peu d'élan, peu de ce mouvement d'ascension si
+frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes
+longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrêtent l'élan; ce sont
+plutôt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de prier.
+
+[Footnote 686: Alexandre III posa la première pierre de Notre-Dame de
+Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223.
+La nef est également du commencement du treizième siècle.]
+
+[Footnote 687: Il fut commencé en 1257.]
+
+[Footnote 688: Il fut commencé en 1312 ou 1313.]
+
+[Footnote 689: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le brûla.]
+
+[Footnote 690: 1404-19.]
+
+Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims,
+celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des
+cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie
+colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste,
+la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte
+plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise
+l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée
+batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils
+font la moue à la ville, tandis qu'au pied du Clocher-à-l'Ange le peuple
+est pilorié.
+
+Saint-Denis est l'église des tombeaux; non pas une sombre et triste
+nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi
+et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de saint Louis qui l'a
+bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée et légère, comme pour
+moins peser sur les morts. La nef s'élève au choeur par un escalier qui
+semble attendre le cortège des générations qui doivent monter,
+descendre, avec la dépouille des rois.
+
+À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait
+atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la virginité,
+moment court, moment adorable, où rien ne peut rester ici-bas. Au moment
+de la beauté pure, il en succède un autre que nous connaissons bien
+aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie a déjà pesé,
+quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire, qu'un
+pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors ce n'est pas
+trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles du coeur.
+C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut l'église
+gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une délicieuse
+coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles imposants[691],
+charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours, comme des chatons
+de diamants, fine et transparente dentelle de pierre filée au fuseau des
+fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et triomphante, à mesure
+qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beauté,
+le bracelet flotte autour d'un bras amaigri; vous savez trop, la pensée
+vous brûle, vous languissez d'amour impuissant.
+
+[Footnote 691: Ces triangles sont l'ornement de prédilection du
+quatorzième siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de
+croisées du treizième. Voyez celles de Notre-Dame de Paris.]
+
+L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il
+s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il la
+creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint la
+soeur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut
+aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série
+de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. On
+trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les
+subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des
+troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la
+passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et
+aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a
+entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité
+extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et
+exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans
+l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche
+dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d'un
+coeur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer,
+déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras
+pas ton Dieu.
+
+En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que
+l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et naturelle
+du christianisme se développa de plus en plus et envahit l'Église. La
+végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit sur la terre et
+donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des
+représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des
+apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui
+reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture[692];
+celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses
+soeurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla la
+sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, l'homme mit partout son
+image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis en son
+propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refusé l'asile
+du temple à ces pauvres morts? Ils se contentèrent d'abord d'une simple
+dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la tombe
+s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe fut un mausolée, un
+catafalque de pierre qui emplit l'église, que dis-je? ce fut une
+chapelle, une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison, fut
+heureux de garder lui-même une chapelle[693].
+
+[Footnote 692: La peinture sur vitres commence au onzième siècle. _App.
+145._]
+
+[Footnote 693: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul
+autel, une seule image du premier au douzième siècle? Il s'agit, bien
+entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait
+saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la
+première fois à côté du Fils au commencement du treizième siècle et ne
+siège à la première place qu'en 1360. Voy. _Renaissance_, Introduction.
+(1860.)]
+
+La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un
+léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain.
+L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né de la croyance au
+miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision;
+j'emprunte le mot de saint Augustin: _Credo quia absurdum_. La maison
+divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes colonnes;
+si elle accepte un appui matériel, c'est pure condescendance; il lui
+suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s'il
+est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines
+colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l'architecture gothique
+le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais c'est aussi
+son principe de mort. Le jour où l'amour manquera, l'étrangeté, la
+bizarrerie des formes, ressortiront à loisir, et le sentiment du beau
+sera choqué, tout aussi bien que la logique[694].
+
+[Footnote 694: L'architecture tomba de la poésie au roman, du
+merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe au
+quinzième siècle, lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs
+pointes de haut en bas. Voir les clochers de Saint-Pierre de Caen, qui
+semblent prêts à vous écraser.]
+
+L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit
+l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La
+laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion
+d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché,
+le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié; mais
+enfin il y est. Le génie grec divinise souvent la bête; les lions de
+Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique
+bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le
+diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne?
+Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans ce
+pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté
+effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas craint
+d'offrir à l'âme sanctifiée.
+
+Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le,
+quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de
+l'église s'appuie sur d'innombrables contre-forts[695], laborieusement
+dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir
+entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée d'une vieille maison
+qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.
+
+[Footnote 695: Ces béquilles architecturales exigent un continuel
+raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne
+soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent
+parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de Thésée. Voy.
+_Renaissance_, Introduction. (1860.)]
+
+Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable
+dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société
+d'où il est sorti, était trop inégale et trop injuste. Le régime des
+castes, si peu atténué qu'il était par le christianisme[696], subsistait
+encore. L'Église sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple;
+elle s'en éloigna, elle fit alliance avec la féodalité, sa vieille
+ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle
+s'associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes
+qu'elle-même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte
+au pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du quinzième siècle,
+punis d'avoir résisté à l'établissement d'un impôt[697]. Cette figure du
+peuple pilorié est un stigmate pour l'Église elle-même. La voix des
+suppliciés s'élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un
+tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par
+corvées, élevées des dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de
+l'orgueil des évêques et des seigneurs, toutes remplies de leurs
+insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces
+pierres il y avait trop de pleurs.
+
+[Footnote 696: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore.
+Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de
+l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même
+sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que cette
+forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore dans les
+colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave et est
+l'allié du maître. Voy. _Renaissance_, Introduction. (1860.)]
+
+[Footnote 697: Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de
+cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de
+l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés de
+coups, présentent des rôles d'impôts lacérés.]
+
+Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir
+sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la
+_consommation_. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait
+reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un Christ
+éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se représente
+partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour
+acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire,
+étrangère, souvent contraire à l'influence ecclésiastique. Le peuple,
+tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre le saint, le
+Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, il élève, il épure cet idéal
+dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il
+apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon
+roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de
+guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple _baron_ du
+Saint-Sépulcre. L'idéal grandit encore dans Thomas de Kenterbury,
+délaissé de l'Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré
+de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l'heure
+l'idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au
+quinzième siècle, non seulement dans l'homme du peuple, mais dans la
+femme, dans Jeanne-la-Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le
+peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge.
+
+Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu
+en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un
+présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, qui mit sur la
+terre un ciel, elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle parut
+la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan poussa sur l'église
+inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est dans les grotesques du
+quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu; il n'a jamais pu
+apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est jamais qu'un
+moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour s'être fait
+humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être devenu grand comme
+le monde.
+
+En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen
+âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous
+aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre
+mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est en vain
+que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours
+suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints
+font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent des
+grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur...»
+Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde
+oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur dépouille. Dieu lui
+accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de cadran. (1833.)
+
+J'ai tiré ce volume, en grande partie, des Archives nationales. Un mot
+seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait à l'auteur un
+devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquités, sur le paisible
+théâtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirés. Son livre, c'est
+sa vie.
+
+Le noyau des Archives est le Trésor des chartes et la collection des
+registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de beaucoup
+la plus considérable des Archives (section historique, domaniale et
+topographique, législative et administrative), occupent au Marais le
+triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans l'antiquité,
+histoire dans l'histoire. Une tour du quatorzième siècle garde l'entrée
+de la royale colonnade du palais des Soubise. On s'explique en entrant
+la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne puis, prince ne daigne,
+Rohan suis.»
+
+Le _Trésor des chartes_ contient dans ses registres la suite des actes
+du gouvernement depuis le treizième siècle, dans ses chartes, les actes
+diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion
+des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce qui
+constituait, comme on le disait, _les droits du roi_. C'était le vieil
+arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en brèche
+la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut confié
+tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à un
+chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur général.
+Parmi ces _trésoriers des chartes_, il faut citer un Budé, deux de
+Thou[698]. Les destinées de ce précieux dépôt ne furent autres que
+celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité royale prit plus de
+nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des chartes; véritable
+trésor, en effet, où l'on trouvait des titres à exploiter, où l'on
+péchait des terres, des châteaux, mainte fois des provinces. Les fils de
+Philippe-le-Bel, cette génération avide, firent faire le premier
+inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la France,
+après les guerres des Anglais, se cherchait elle-même, visita le Trésor
+et s'affligea de la confusion qui s'y était mise (1371); le trésor était
+comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre sous Charles
+VIII. Sous Henri III, le désordre est au comble. De savants hommes y
+aident: Brisson et du Tillet, _qui travaillent pour le roi_, emportent
+et dissipent les pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de
+la _France ancienne_, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet
+inventaire des droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu.
+Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter les Archives: par toute
+la France il rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un
+grand et admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers
+qu'il employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi,
+les Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son oeuvre,
+réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce
+travail est le livre des _Droits du roy_, de Pierre Du Puy. C'est un
+savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme
+intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de
+l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne; que la Lorraine,
+dépendance originaire du royaume _français_ d'Austrasie et de
+Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une telle
+érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter la
+centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives,
+trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins
+légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi
+quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux
+archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses titres.
+Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit son droit
+de franc-aleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits
+anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes
+voulaient des écrits.
+
+[Footnote 698: Voir la notice du Du Puy, sur l'_Histoire du Trésor des
+chartes_, manuscrit in-4{o} de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin
+de son livre sur les _Droits du Roy_. (1655.) Voy. aussi Bonamy, dans
+les _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_.]
+
+Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux,
+notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. Il
+fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour avoir droit
+de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être réunie à
+celle de procureur général au Parlement de Paris. M. d'Aguesseau
+provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un homme qui
+était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées au Trésor
+des chartes et qui en faisait trafic[699].
+
+[Footnote 699: Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une
+copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la Bibliothèque du Roi,
+fonds de Clairambault.]
+
+La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la
+confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les
+avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, sont
+venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de
+Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables et
+fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de Clotaire,
+sont sortis de leur asile ecclésiastique et sont venus comparaître à
+cette grande revue des morts. Dans cette concentration violente et
+rapide de tant de titres, beaucoup périrent, beaucoup furent détruits:
+les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous le titre
+de _Bureau du triage des titres_. La confiscation révolutionnaire ne
+s'appuyant pas sur l'autorité des textes, des titres écrits, comme la
+confiscation monarchique, n'avait que faire de ces parchemins. Son titre
+unique était le _Contrat social_, comme le _Coran_ pour celui qui brûla
+la bibliothèque d'Alexandrie.
+
+Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des
+monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle
+opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères, châteaux,
+dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le plancher, réunit
+tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble de papiers, les
+fenêtres mêmes étaient obstruées, tandis que l'archiviste louait
+plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait faire des recherches, il
+fallait de la chandelle en plein midi. La Révolution, une fois pour
+toutes, y porta le jour.
+
+Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de la
+science) furent deux députés de la Convention: MM. Camus et Daunou. M.
+Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la république avec
+la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M.
+Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des Archives, et à cette
+époque les archives de France devenaient celles du monde. Cette
+prodigieuse classification lui appartient. C'était alors un glorieux
+temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la première
+fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou recevait les dépouilles
+du Vatican. D'autre part du Nord et du Midi, arrivaient à l'hôtel
+Soubise les archives d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique; deux de nos
+collègues étaient allés chercher celles de Hollande.
+
+Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.
+On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des
+inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.
+Toutefois, il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.
+Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, quoique
+même plusieurs ministères continuent de garder les leurs, l'encombrement
+finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons, car nous sommes
+la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute révolution se fait
+à notre profit. Il nous suffit d'attendre: «Patiens, quia æternus.»
+
+Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la
+monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga; la charte de
+Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République
+dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille[700], minute des Droits
+de l'homme, urne des députés, et la grande machine républicaine, le coin
+des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ait laissé
+quelque chose; le pape nous a repris ses archives, mais nous avons gardé
+par représailles les brancards sur lesquels il fut porté au sacre de
+l'empereur. À côté de ces jouets sanglants de la Providence, est placé
+l'immuable étalon des mesures que chaque année l'on vient consulter. La
+température est invariable aux Archives.
+
+[Footnote 700: Ces divers objets ont été déposés aux Archives en vertu
+des décrets de nos Assemblées républicaines.]
+
+Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes
+manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux,
+j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de
+Saint-Vannes: «Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux
+siècles des siècles!»
+
+Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir, dans le silence apparent de
+ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de
+la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps ne
+demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas
+des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord,
+les familles et les fiefs, blasonnés dans leur poussière, réclamaient
+contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alléguant qu'à tort la
+centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de nos rois
+prétendaient n'avoir pas été effacées par la multitude des lois
+modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au
+champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort. Tous vivaient et
+parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langues que
+faisait taire rudement la grande voie de la République et de l'Empire.
+
+Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît.
+Tous, vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme
+individuel, le général comme général; le Fief a raison, la Monarchie
+davantage, encore plus la République!... La province doit revivre;
+l'ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte
+géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que, la
+diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à son
+tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de
+classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle
+systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter mal
+aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque chose de
+revivre.
+
+Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se
+soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme dans
+le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou dans la _Danse des morts_.
+Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de la
+reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ne trouveront cela ni
+beau ni vrai; ils seront choqués surtout de la dureté des oppositions
+provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire observer aux
+critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne reconnaissent point
+leurs aïeux, que nous avons entre tous les peuples, nous autres
+Français, ce don que souhaitait un ancien, le don d'oublier. Les chants
+de Roland et de Renaud, etc., ont certainement été populaires; les
+fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà si loin au seizième
+siècle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes: «Il n'y a, dans
+notre vieille littérature, que le _Roman de la Rose_.» Du temps de Du
+Bellay, la France a été Rabelais, plus tard Voltaire. Rabelais est
+maintenant dans le domaine de l'érudition. Voltaire est déjà moins lu.
+Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant lui-même.
+
+La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette
+vieille France hétérogène que j'ai décrite. Le Gascon ne voudra pas
+reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. À quoi je
+répondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France. Je
+la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de ses vieilles
+originalités de provinces. Les derniers volumes de cette histoire la
+présenteront dans son unité (1833).
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+1--page 4--_En latitude, les zones de la France se marquent par leurs
+produits..._
+
+Arthur Young, _Voyage agronomique_, t. II de la traduction, p. 189: «La
+France peut se diviser en trois parties principales, dont la première
+comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, les oliviers.
+Ces plants forment les trois districts: 1º du Nord, où il n'y a pas de
+vignobles; 2º du Centre, où il n'y a pas de maïs; 3º du Midi, où l'on
+trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne de démarcation
+entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas la vigne, est,
+comme je l'ai moi-même observé, à Coucy, à trois lieues du nord de
+Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le Maine, et à
+Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation, peut-être trop
+rigoureuse, est pourtant généralement exacte.
+
+Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est enrichi
+en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol et de
+climat qui caractérise notre patrie:
+
+«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y
+voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
+châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
+partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du
+seizième siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des
+plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à
+procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du
+trouvère Thibault, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
+jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au
+commencement du dix-septième siècle. Nous avons longtemps envié à la
+Turquie la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces
+plus belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en
+France avant François Ier, et l'artichaut avant le seizième siècle. Le
+mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du quatorzième
+siècle. Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île
+de Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de
+Babylone; l'acacia dans la Virginie; le frêne noir et le thuya, au
+Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillières; le
+réséda en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le
+micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil; la
+gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à
+Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune,
+en Sibérie; la balsamine, dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de
+Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à
+la Chine; la rhubarbe, en Tartane; le blé sarrasin, en Grèce; le lin de
+la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping (_Description
+de la France_, t. I, p. 51).--V. aussi de Candolle, sur la _Statistique
+végétale de la France_, et A. de Humboldt, _Géographie botanique_.
+
+
+2--page 7--_Le génie de la Bretagne_, etc...
+
+Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à droite ni à
+gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui semblait donner
+tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement de l'homme dans
+la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinoza.
+
+
+3--page 8--_Saint-Malo et Nantes_, etc...
+
+Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il pas ajouter
+si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur payer tout ce
+que leur doit la France?
+
+Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des
+familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie et
+l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on veut
+faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, et les
+moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.
+
+
+4--page 11, note 3--_Dans les Hébrides et autres îles_, etc... V.
+Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's Hébrides, etc. Naguère encore, le
+paysan qui voulait se marier demandait femme au lord de Barra, qui
+régnait dans ces îles depuis trente-cinq générations. Solin, c. XXII,
+assure déjà que le roi des Hébrides n'a point de femmes à lui, mais
+qu'il use de toutes.
+
+
+5--page 14 et note--_Superstitions bretonnes..._
+
+D'autres se découvrent quand l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I,
+193).--Le respect des lacs et des fontaines s'est aussi conservé: ils y
+apportent à certain jour du beurre et du pain. (Cambry, III, 35. Voy.
+aussi Depping, 1, 76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait
+solennellement, le premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II,
+26.)--Dans l'Anjou, les enfants demandaient leurs étrennes, en criant:
+MA GULLANNEU (Bodin, _Recherches sur Saumur_).--Dans le département de
+la Haute-Vienne en criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans
+les Orcades la fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden
+(? Logan, II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un
+village du Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (_Sur les Dialectes du
+Dauphiné_, p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité,
+voir paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser
+le soleil levant. (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le
+soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, _Recherches sur l'Anjou_,
+I, 86.)
+
+
+6--page 16--_Un mot profond a été dit sur la Vendée_, etc..
+
+Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises de Nantes,
+octobre 1832.
+
+
+7--page 18--_Le dolmen de Saumur..._
+
+C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds de long sur
+dix de large et huit de haut, le tout formé de onze pierres énormes. Ce
+dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un autre qu'on aperçoit
+sur une colline. J'ai souvent remarqué cette disposition dans les
+monuments druidiques, par exemple, à Carnac.
+
+
+8--page 21--_L'abbaye de Fontevrault..._
+
+En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de colonnes et
+de pilastres, cinq grandes églises, et plusieurs statues, entre autres
+celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard Coeur-de-Lion, avait
+disparu.
+
+
+9--page 22--_Le Poitou, le pays du mélange, des mulets..._
+
+Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la Provence, le
+Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est plus fêtée que
+celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut jusqu'à 3,000
+francs. (Dupin, _Statistique des Deux-Sèvres_.)
+
+_Des vipères..._
+
+Les pharmaciens en achetaient beaucoup dans le Poitou.--Poitiers
+envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. (_Stat. de la Vendée_,
+par l'ingénieur La Bretonnière.)
+
+
+10--page 25--_Vers La Rochelle, une petite Hollande_, etc..
+
+Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La difficulté à
+vaincre, c'était moins le flux de la mer que les débordements de la
+Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les _cabaniers_ (habitants de
+fermes appelées cabanes) marchent avec des bâtons de douze pieds pour
+sauter les fossés et les canaux.--Le _Marais mouillé_, au delà des
+digues, est sous l'eau tout l'hiver. (La Bretonnière.)--Noirmoutiers est
+à douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et on trouve des digues
+artificielles sur une longueur de onze mille toises.--Les Hollandais
+desséchèrent le _marais du Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture
+des Hollandais_. (_Statistique_ de Peuchet et Chanlaire. Voyez aussi la
+_Description de la Vendée_, par M. Cavoteau, 1812.)
+
+
+11--page 26--_Le pape protégea La Rochelle contre les seigneurs..._
+
+Raymond Perraud, né à La Rochelle, évêque et cardinal, homme actif et
+hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles qui défendent à
+tout juge forain de les citer à son tribunal.
+
+
+12--page 27--_La Vendée qui a quatorze rivières, et pas une
+navigable..._
+
+Voy. _Statist. du départ. de la Vienne_, par le préfet Cochon, an
+X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable jusqu'à Limoges;
+depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans la Dordogne; elle
+eût joint Bordeaux et Paris par la Loire; mais la Vienne a trop de
+rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable jusqu'à Poitiers, de
+manière à continuer la navigation de la Vienne. Châtellerault s'y est
+opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la Charente devenait navigable
+jusqu'au-dessus de Civray, cette navigation, unie au Clain par un canal,
+ferait communiquer en temps de guerre Rochefort, la Loire et
+Paris.--Voy. aussi Texier, _Haute-Vienne_; et La Bretonnière, _Vendée_.
+
+_N'était ni plus religieuse ni plus royaliste que bien d'autres
+provinces frontières..._
+
+J'ai déjà cité le mot remarquable de M. le capitaine Galleran.--Genoude,
+_Voyage en Vendée_, 1821: «Les paysans disent: Sous le règne de M. Henri
+(de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_ ceux des leurs qui
+étaient républicains. Pour dire le bon français, ils disaient _le parler
+noblat_.--Les prêtres avaient peu de propriétés dans la Vendée; toutes
+les forêts nationales, dit La Bretonnière (p. 6), proviennent du comte
+d'Artois ou des émigrés; une seule, de cent hectares, appartenait au
+clergé.
+
+
+13--page 29--_Dans les montagnes d'Auvergne..._
+
+L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou neuf heures.
+(Legrand d'Aussy, p. 283.) Voy. divers détails de moeurs, dans les
+_Mémoires_ de M. le comte de Montlosier, 1{er} vol.--Consulter aussi
+l'élégant tableau du Puy-de-Dôme par M. Duché; les curieuses Recherches
+de M. Gonod sur les antiquités de l'Auvergne; Delarbre, etc.
+
+
+14--page 31--_Le Rouergue..._
+
+C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au roi (Louis
+VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. Voy. le
+_Glossaire_ de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de paix_, et la
+Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile de Clermont,
+publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et Chanlaire,
+_Statistique de l'Aveyron_, et surtout l'estimable ouvrage de M.
+Monteil.
+
+
+15--page 34--_Dans les Landes les troupeaux de moutons noirs_, etc...
+
+Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons noirs dans
+le Roussillon (Voy. Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. Cette couleur
+n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.
+
+_Vous les rencontrez montant des plaines_, etc...
+
+Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons est
+presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et
+de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix mille à
+quarante mille. La route est de vingt à trente jours. (Darluc, _Hist.
+nat. de Provence_, 1782, p. 303,329.)--_Statistique de la Lozère_, par
+M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31: «Les moutons
+quittent les basses Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin de
+floréal, et arrivent sur les montagnes de la Lozère et de la Margéride,
+où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le bas Languedoc au retour
+des frimas.»--Laboulinière, I, 245: Les troupeaux des Pyrénées émigrent
+l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.
+
+_En Espagne, sous la protection de la compagnie de la Mesta_, etc..
+
+_A year in Spain, by an American_, 1832: Au seizième siècle, les
+troupeaux de la Mesta se composaient d'environ sept millions de têtes.
+Tombés à deux millions et demi au commencement du dix-septième, ils
+remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent à
+cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de
+bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils
+abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le
+tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de leur
+être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des _entregadors_,
+des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, harcèlent et accablent
+les fermiers.
+
+
+16--page 36--_L'escalier colossal des Pyrénées_, etc..
+
+Dralet, 1,5,--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un coup et à la
+fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, dont le fond est
+le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne. Elles
+dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles
+s'ouvre l'immense perspective des plaines de l'Aragon. Au nord, les
+montagnes primitives s'enchaînent étroitement et forment une bande de
+plus de quatre myriamètres d'épaisseur... Cette bande se compose de sept
+ou huit rangs, de hauteur graduellement décroissante.» Cette
+description, contredite par M. Laboulinière, est confirmée par M. Élie
+de Beaumont. L'axe granitique des Pyrénées est du côté de la France.
+
+
+17--page 38--_Comparez les deux versants_, etc..
+
+Dralet, II, p. 197: «Le territoire espagnol, sujet à une évaporation
+considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir les bêtes à
+cornes; et comme les ânes, les mules et mulets se contentent d'une
+pâture moins succulente que les autres animaux destinés aux travaux de
+l'agriculture, ils sont généralement employés par les Espagnols pour le
+labourage et le transport des denrées. Ce sont nos départements
+limitrophes et l'ancienne province de Poitou, qui leur fournissent ces
+animaux; et la quantité en est considérable. Quant aux animaux destinés
+aux boucheries, c'est nous qui en approvisionnons aussi les provinces
+septentrionales, particulièrement la Catalogne et la Biscaye. La ville
+seule de Barcelone traite avec des fournisseurs français pour lui
+fournir chaque jour cinq cents moutons, deux cents brebis, trente
+boeufs, cinquante boucs châtrés, et elle reçoit en outre plus de six
+mille cochons qui partent de nos départements méridionaux pendant
+l'automne de chaque année. Ces fournitures coûtent à la ville de
+Barcelone deux millions huit cent mille francs par an, et l'on peut
+évaluer à une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes
+de la Catalogne. La Catalogne paie en piastres et quadruples, en huile
+et lièges, en bouchons.» Les choses ont dû, toutefois, changer beaucoup
+depuis l'époque où écrivait Dralet (1812).
+
+
+18--page 38--_Aux foires de Tarbes_, etc..
+
+Arthur Young, t. I, p. 57 et 116: «Nous rencontrâmes des montagnards
+_qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé par en voir à
+Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de grandes
+culottes.»--«On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de la farine
+d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe,
+ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la différence de
+race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre les montagnards
+d'Écosse et ceux des Pyrénées: c'est que ceux-ci sont plus riches, et
+sous quelques rapports plus policés que les diverses populations qui les
+entourent.
+
+_Le Béarnais et le Basque..._
+
+Iharce de Bidassouet, Gantabres et Basques, 1825, in-8{o}: «Le peuple
+basque, qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses champs,
+et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de cochons,
+vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
+Pyrénées...»--Laboulinière, t. III, p. 416:
+
+ Bearnes
+ Faus et courtes.
+ Bigordan
+ Pir que can.
+
+«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le
+Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
+mêlée d'un peu de rudesse.»--Dralet, I, 170: «Ces deux peuples _ont
+d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de
+mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et perd
+de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il conserve
+néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le Béarnais est
+irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la crainte de la
+flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir aux moyens
+judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de même des
+autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la Méditerranée:
+tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle part autant
+d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du Comminges, du
+Conserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont bâties le long de
+cette chaîne de montagnes.»
+
+
+19--page 41--_Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de
+bois de chauffage..._
+
+Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en
+Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait une branche
+d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterels, et la défend des
+neiges.-Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées vient du mot
+grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été mis par les
+bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8 mai 1670: «Il
+n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses reprises par la
+malice des habitants, ou pour faire convertir les bois en prés ou
+terrains labourables.»
+
+
+20--page 43, note 2--_Le Cers_, etc..
+
+Senec. Quæst. natur. I. III, c. XI: «Infestat..... Galliam Circius: cui
+ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem
+coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in Gallia
+moraretur, et vovit et fecit.»
+
+
+21--page 45--_Les deux Chénier..._
+
+Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père était consul
+général; mais leur famille était de Limoux, et leurs aïeux avaient
+occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de Languedoc et de
+Roussillon.
+
+
+22--page 48--_Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus..._
+
+Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles, id., III, 645.--Papon, I,
+20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum vento
+fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à Innocent
+III qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: «multi ex
+prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, nequivimus colloquio
+interesse; sicque factura est ut necessario negotium differetur.»(Epist.
+Innoc. III, éd. Baluze, II, 762.) Il y eut des lépreux à Martigues
+jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. En général, les maladies
+cutanées sont communes en Provence. (Millin, IV, 35.)
+
+_Les marais pontins de la Provence..._
+
+Il y a quatre cent mille arpents de marais. (Peuchet et Chanlaire,
+_Statistique des Bouches-du-Rhône_.) Voy. aussi la _Grande Statistique_
+de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4{o}.--Les marais d'Hyères rendent cette
+ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des fruits
+et des fleurs. De même à Fréjus. (_Statistique du Var_, par Fauchet,
+préfet, an IX, p. 52, sqq.)
+
+
+23--page 49--_Le Rhône symbole de la contrée..._
+
+On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du culte
+sanguinaire de Mithra. On voit à Arles, à Tain et à Valence des autels
+tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la Bâtie-Mont-Saléon,
+ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en 1804, on a trouvé un
+groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un autel mithriaque
+consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon consacré à
+Septime-Sévère. (Millin, _passim_.)
+
+
+Page 52 et note 1--_Le drac, la tarasque..._
+
+Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en Espagne.--L'Isère
+est surnommée le _serpent_, comme le Drac le _dragon_; tous deux
+menacent Grenoble:
+
+ Le serpent et le dragon
+ Mettront Grenoble en savon.
+
+--À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
+_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la langue
+des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre dont la
+ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen, c'est un
+mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait autrefois la
+gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait délivré la ville de
+ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme saint Marcel délivra
+Paris du monstre de la Bièvre, etc.
+
+
+24--page 51--_Fréjus..._
+
+«Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les communes voisines
+ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de leur population.»
+(Fauchet, an IX, _loc. cit._)
+
+
+25--page 52 et note I--_Fidélité du peuple provençal aux vieux
+usages..._
+
+Millin, III, 346. La fête patronale de chaque village s'appelle
+_Romna-Vagi_, et par corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait
+souvent un voyage de Rome que le seigneur faisait ou faisait faire
+(?)--Millin, III, 336. C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou
+_calandeau_; c'est une grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et
+d'huile. On criait autrefois en la plaçant: _Calene ven, tout ben ven_,
+calende vient, tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre
+le feu à la bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On
+trouve le même usage en Dauphiné. (Champollion-Figeac, p. 124.) On
+appelle _chalendes_ le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendal_,
+nom que l'on donne à une grosse bûche que l'on met au feu la veille de
+Noël au soir, et qui reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès
+qu'elle est placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en
+faisant le signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _balisa la
+chalendal_. Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et
+l'on ne peut pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins
+par la gale.-Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois
+chiches à certaines fêtes, non seulement à Marseille, mais en Italie, en
+Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville
+croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une
+_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce jour
+que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_.--À certaines fêtes,
+les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux Panepsies.)
+
+
+26--page 52, note 2--_Procession du bon roi René à Aix_, etc...
+
+Millin, II, 299. On y voyait le duc d'Urbin (le malheureux général du
+roi René) et la duchesse d'Urbin montés sur des ânes; on y voyait une
+âme que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en
+carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le temple de Salomon, et
+l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de la
+jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.
+
+
+27--page 56--_Ces hommes de la frontière, raisonneurs et intéressés..._
+
+On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois des traces
+singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires qui
+jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière assez
+intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne
+pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la
+Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un
+procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur
+éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.»
+(Champollion-Figeac, _Patois du Dauphiné_, p. 67.)
+
+
+28--page 60--_Metz, Toul et Verdun..._
+
+Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la Lorraine en
+général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se trouve à la
+bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et fidèle du pays
+Messin_, etc.--Les trois évêques étaient princes du Saint-Empire.--Le
+comté de Créange et la baronnie de Fenestrange étaient deux
+francs-alleus de l'Empire.
+
+
+29--page 61--_On portail l'épée devant l'abbesse de Remiremont..._
+
+Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de la
+ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux états de
+Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre
+cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la justice
+de Valdajoz (val-de-joux), consistant en dix-neuf villages; tous les
+essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.
+L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un
+grand _sonzier_, etc..
+
+
+30--page 62--_Les légendes du Rhin..._
+
+Un duc d'Alsace et de Lorraine, au septième siècle, souhaitait un fils;
+il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui vint plus
+tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et triste,
+solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la repoussa
+d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un monastère, qui
+depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre de la hauteur
+Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y venaient en pèlerinage:
+l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion, un roi de Danemark, un roi
+de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la femme de Charlemagne et
+celle de Charles-le-Gros.--À Winstein, au nord du Bas-Rhin, le diable
+garde dans un château taillé dans le roc de précieux trésors.--Entre
+Haguenau et Wissembourg, une flamme fantastique sort de la _fontaine de
+la poix_ (Pechelbrunnen); cette flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme
+d'un ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc.--Le génie musical et
+enfantin de l'Allemagne commence avec ses poétiques légendes. Les
+ménétriers d'Alsace tenaient régulièrement leurs assemblées. Le sire de
+Rapolstein s'intitulait le _Roi des Violons_. Les violons d'Alsace
+dépendaient d'un seigneur, et devaient se présenter, ceux de la
+Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de la Basse à Bischwiller.
+
+
+31--page 70--_Les Segusii lyonnais étaient une colonie d'Autun..._
+
+_Gallia Christiana_, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189,
+Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
+quand l'un des sièges vient à vaquer, le droit de régale et
+d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des états
+de Bourgogne.--On se rappelle les liaisons qui existaient entre saint
+Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.
+
+
+32--page 70--_En vain Autun déposa sa divinité..._
+
+Inscription trouvée à Autun:
+
+ DEAE BIBRACTI
+ P. CAPRIL PACATUS
+ I II II I VIR AUGUSTA,
+ V. S. L. M.
+
+ MILLIN, I, 337.
+
+_Et se fit de plus en plus romaine..._
+
+Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que le
+parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. «Le
+sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des bandes
+fanatiques de Maricus, Boïe de la lie du peuple, qui se donnait pour un
+dieu et pour le libérateur des Gaules.» (_Annal_, I. II, c. LXI.) On a
+vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes saccagèrent
+deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles Moeniennes, que le Grec
+Eumène rouvrit sous le patronage de Constance Chlore.--François Ier
+visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome française». Autun avait été
+appelée la soeur de Rome, selon Eumène, ap. Scr. fr. I, 712, 716, 717.
+
+_Toutes les grandes guerres des Gaules_, etc....:
+
+Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur
+Tétricus, qui y faisait frapper ses médailles.-Saccagée par les
+Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451,
+par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on ne
+put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. (_Histoire d'Autun_,
+par Joseph de Rosny, 1802.)
+
+
+33--page 71--_En Bourgogne les villes mettent des pampres dans leurs
+armes..._
+
+Un bas-relief de Dijon représente les triumvirs tenant chacun un
+gobelet Ce trait est local.--La culture de la vigne, si ancienne dans
+ce pays, a singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en
+multipliant la population dans les classes inférieures. Ce fut le
+principal théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se
+révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le
+roi Mâchas.
+
+_Pays de bons vivants_, etc....
+
+La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines
+jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la
+cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
+doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. (Millin, I.)
+
+
+34--page 72--_L'aimable sentimentalité de la Bourgogne_, etc...
+
+N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite ville de
+Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où mourut madame
+de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le pays du
+traducteur de la _Symbolique_ et de l'auteur de l'_Histoire de la
+Liberté de conscience_, MM. Guigniaut et Dargaud.
+
+
+35--page 74--_La coutume de Troyes déclare que_ «_le ventre anoblit_»...
+
+Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France, et même sous
+la première race (Voy. Beaumanoir). Charles V (15 novembre 1370)
+assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À la deuxième
+rédaction de la Coutume de Chaumont, les nobles de pères réclament
+contre; Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La Coutume de
+Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants; de là
+l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de Dampierre,
+vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui partagèrent
+entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs, Eustache de
+Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un chapitre de moines. Le
+second tiers fut divisé en quatre parts, et chaque part en douze lots,
+lesquels se sont divisés entre diverses maisons et les domaines de la
+ville et du roi.
+
+
+36--page 76--_Les histoires allégoriques et satiriques de Renard et
+Isengrin..._
+
+L'esprit railleur du nord de la France éclate dans les fêtes populaires.
+
+En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu: pour
+délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle)
+(Dupin, Deux-Sèvres); _roi des arbalétriers_ avec ses chevaliers
+(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770
+almanach d'Artois, 1770; _roi des rosiers_ ou des jardiniers,
+aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris,
+_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque des
+fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons
+obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, le jour de
+Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_; on se couronnait de
+feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se
+jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs lançaient
+des _casse-museau_ (galettes).--À Beauvais, on promenait une fille et un
+enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en choeur était
+_hihan!_-À Reims, les chanoines marchaient sur deux files, traînant
+chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de l'autre...--À
+Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à Chalon-sur-Saône, des
+_gaillardons_; à Paris, des _enfants sans-souci_, du _régiment de la
+calotte_, et de la _confrérie de l'aloyau_.--À Dijon, procession de la
+_mère folle_.--À Harfleur, au mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les
+armes du président Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats
+baisent les dents de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_
+(montants de la scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui
+bat sa femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait
+l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.
+
+
+37--page 81--_Plus on avance au nord dans cette grasse Flandre_, etc...
+
+Voy. les _Coutumes du comté de Flandre_, traduites par Legrand, Cambrai.
+1719, Ier vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26: Niemandt en sal
+bastaerdi wesen van de moeder: _Personne ne sera bâtard de la mère_;
+mais ils succéderont à la mère avec les autres légitimes (non au père).
+Ceci montre bien que ce n'est pas le motif religieux ou moral qui les
+exclut de la succession du père, mais le doute de la paternité. Dans
+cette Coutume, il y a communauté, partage égal dans les successions,
+etc.
+
+_La Flandre est une Lombardie prosaïque..._
+
+Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
+était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès
+l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
+l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
+Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.
+
+
+38--page 84 et note 1--_Cette frontière des races et des langues..._
+
+La Marche, ou marquisat d'Anvers, créée par Othon II, fut donnée par
+Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi de
+Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un fossé
+qui séparait l'Empire de la France. À Louvain, dit un voyageur, la
+langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine
+française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
+(_Al-ost, Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations
+celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_).
+
+_Les hommes poussent vite, multiplient à étouffer..._
+
+Avant l'émigration des tisserands, en Angleterre, vers 1382, il y avait
+à Louvain cinquante mille tisserands. (Forster, I, 364.) À Ypres (sans
+doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
+1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées. (Oudegherst,
+_Chronique de Flandre_, folio 301.)--Ce pays humide est dans plusieurs
+parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme blême, on
+disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la Belgique a moins
+souffert des inconvénients naturels de son territoire que des
+révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de 1492; Gand,
+par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit la grandeur
+d'Amsterdam en fermant l'Escaut.
+
+
+39--page 90--_... dans les chefs-lieux des clans galliques, Bourges_,
+etc...
+
+Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. L'archevêque de
+Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et métropolitain. Il
+étendait sa juridiction comme patriarche sur les archevêques de Narbonne
+et de Toulouse, comme primat sur ceux de Bordeaux et d'Auch
+(métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme métropolitain, il
+avait anciennement onze suffragants, les évêques de Clermont,
+Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, Castres,
+Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne lui laissa
+sous sa juridiction que les cinq premiers de ces sièges.
+
+
+40--page 91--_La tour des Coucy..._
+
+La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et trois cent cinq
+de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds d'épaisseur.
+Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le 18 septembre
+1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en bas.--Un ancien
+roman donne à l'un des ancêtres des Coucy neuf pieds de hauteur.
+Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux Célestins de
+Soissons son portrait et celui de sa première femme, de grandeur
+colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement: Thomas de Marle, auteur
+de la _Loi de Vervins_ (législation favorable aux vassaux), mort en
+1130; Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabriel de
+Vergy, mort à la croisade en 1191; Enguerrand VII, qui refusa l'épée de
+connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à
+tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la
+minorité de saint Louis. (_Art de vérifier les dates_, XII, 219, sqq.)
+
+
+41--page 92 et note 3--_L'Artois..._
+
+Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a donné en un même
+homme un grand poète et un grand critique, je parle de Sainte-Beuve.
+
+
+42--page 103--_Le monde devait finir avec l'an 1000..._
+
+Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266): «Dum jamjamque
+adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum gregibus
+suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, etc.»--Trithemii
+Chronic., ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat (Bernhardus, eremita
+Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi consummandum.»--Abbas
+Floriacensis, ann. 990 (Gallandius, XIV, 141): «De fine mundi coram
+populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, quod statim finito mille
+annorum numero Ante-christus adveniret, et non longo post tempore
+universale judicium succederet.»--Will. Godelli chronic., ap. Scr. fr.
+X, 262: «Ann. Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito,
+timor et moeror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi
+finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, l. IV, ibid. 49: «Æstimabatur enim
+ordo temporum et elementorum præterita ab initio moderans secula in
+chaos decidisse perpetuum, atque humani generis interitum.»
+
+
+43--page 104--_Le diable lui disait_: «_Tu es damné!_»...
+
+Raoul Glaber, I. V, c. I: «Astitit mihi ex parte pedum lectuli forma
+homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura mediocris, collo gracili,
+facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte rugosa et contracta,
+depressis naribus, os exporrectum, labellis tumentibus, mento subtracto
+ac perangusto, barba caprina, aures hirtas et præacutas, capillis
+stantibus et incompositis, dentibus caninis, occipitio acuto, pectore
+tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, vestibus sordidis, conatu
+æstuans, ac toto corpore præceps; arripiensque summitatem strati in quo
+cubabam, totum terribiliter concussit lectum.....»
+
+
+44--page 105--_Calamités qui précèdent l'an 1000..._
+
+Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic. Ademari Cabannens,
+ibid. 147.
+
+
+Page 106--_Plusieurs tirant de la craie du fond de la terre_, etc...
+
+Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
+l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la
+glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite
+sur les marchés de Java.--Alex. de Humboldt, _Tableaux de la Nature_,
+trad. par Eyriès (1808), I, 200.
+
+
+45--page 107--_La paix ou la trêve de Dieu..._
+
+Glaber, l. V, c. 1: «On vit bientôt aussi les peuples d'Aquitaine et
+toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant à la crainte ou
+à l'amour du Seigneur, adopter successivement une mesure qui leur était
+inspirée par la grâce divine. On ordonna que, depuis le mercredi soir
+jusqu'au matin du lundi suivant, personne n'eût la témérité de rien
+enlever par la violence, ou de satisfaire quelque vengeance
+particulière, ou même d'exiger caution; que celui qui oserait violer ce
+décret public payerait cet attentat de sa vie, ou serait banni de son
+pays et de la société des chrétiens. Tout le monde convint aussi de
+donner à cette loi le nom de _treugue_ (trêve) _de Dieu_.»
+
+
+46--page 113--_Capet..._
+
+Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, et venait de
+_Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête est souvent un
+signe d'imbécillité. Une chronique appelle _Capet_ Charles-le-Simple
+(Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., ap. Scr. fr. IX,
+55).--Mais il est évident que Capet: est pris pour _Chapet_, ou
+_Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites longtemps après,
+ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X, 293, 303,
+313.)--Chronic. S. Medard. Suess., ibid. IX, 56: Hugo, cognominatus
+_Chapet_. Voy. aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et Chronic.
+Andegav., X, 272, etc. Alberic. Tr.-Font. IX, 286: Hugo _Cappatus_, et
+plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang.: IX, 82: Hugo _Capucii_.--Chron.
+Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo _Caputius_.--Cette
+dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le pieux Robert,
+chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien étendard des rois de
+France était la chape de saint Martin; c'est de là, dit le moine de
+Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire le nom de _Chapelle_:
+«Capella, quo nomine Francorum reges propter cappam S. Martini quam
+secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad bella
+portabant, Sancta sua appellare solebant.» (L. I, c. IV.)
+
+
+47--page 114--_La lettre où Gerbert appelle tous les princes au nom de
+la cité sainte..._
+
+Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426: «Ea quæ est Hierosolymis,
+universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: «Cum bene vigeas,
+immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, spes mihi maxima
+per te caput attollendi jam pene attritum. An quicquam diffiderem de te,
+rerum domina, si me recognoscis tuam? Quisquamne tuorum famosam cladem
+illatam mihi putare debebit ad se minime pertinere utque rerum infima
+abhorrere? Et quamvis nunc dejecta, tamen habuit me orbis terrarum
+optimam sui partem: penes me Prophetarum oracula, Patriarcharum
+insignia; hinc clara mundi lumina prodierunt Apostoli; hinc Christi
+fidem repetit orbis terrarum, apud me redemptorem suum invenit. Etenim
+quamvis ubique sit divinitate, tamen hic humanitate natus, passus,
+sepultus, hinc ad coelos elatus. Sed cum Propheta dixerit: «Erit
+sepulchrum ejus gloriosum», paganis loca cuncta subvertentibus, tentat
+Diabolus reddere inglorium. Enitere ergo, miles Christi, esto signifer
+et compugnator, et quod armis nequis, consilii et opum auxilio subveni.
+Quid est quod das, aut cui das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne
+quod habes gratis dedit, nec tamen gratis recipit; et hic eum
+multiplicat et in futuro rémunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo
+crescas; et peccata relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans
+partirent sur cette lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre
+prodigieux d'infidèles en Afrique.» (Scr. fr. X, 426.)
+
+_Ce Gerbert n'était pas moins qu'un magicien..._
+
+Guill. Malmsbur., I. II, ap. Scr. fr. X, 243: «Non absurdum, si lilteris
+mandemus quæ per omnium ora volitant.....Divinationibus et
+incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus
+perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium
+portendit, didicil; ibi excire tenues ex inferno figuras.... Per
+incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr.
+Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia arguitur.....
+a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic. reg. Francorum,
+ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin potius
+nigromanticum.»
+
+
+48--page 117--_Les traditions romanesques du moyen âge_, etc...
+
+Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de Cologne, César,
+exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, bat les Souabes, les
+Bavarois, les Saxons, anciens soldats d'Alexandre. Il rencontre enfin
+les Francs, descendus comme lui des Troyens, les gagne, les ramène en
+Italie, chasse de Rome Caton et Pompée, et fonde la monarchie barbare.
+(Schilter, t. I.)
+
+
+49--page 118--_Une reine qui a un pied d'oie..._
+
+P. Damiani epist., t. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua suscepit filium,
+anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos etiam, virum scilicet
+et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi simul excommunicavere
+sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus omnem undique populum terror
+invasit, ut ab ejus universi societate recederent, etc.»--Voy. la
+Dissertation de Bullet sur la reine _Pédauque_ (pied-d'oie).
+
+
+50--page 120--_Constance, fille du comte de Toulouse_, etc...
+
+Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus, ibid. 262.
+«Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.» (Rad.
+Glaber, 1. III, c II.)--Guillaume Taille-Fer l'avait eue d'Arsinde,
+fille de Geoffroi Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de Foulques.
+
+_Hugues de Beauvais fut tué impunément sous les yeux du roi Robert..._
+
+Rad. Glaber, l. III, c. II: «Missi a Fulcone.... Hugonem ante regem
+trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto tristis
+effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»
+
+
+51--page 131--_Ces prêtres imposent des pénitences avec la masse
+d'armes_, etc...
+
+Voy. un chant suisse inséré dans le _Des Knaben Wunderhorn_.--V. aussi
+_Actes du concile de Vernon_, en 845, article 8. (Baluze, II,
+17.)--Dithmar. chron., l. II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna
+les princes de Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit
+une oreille et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut
+l'achever. «Tunc ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis
+luctamen victor hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates
+incolumis notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et
+omni Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et
+servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad
+dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.
+197.
+
+
+52--page 132--_Il ne manquait à ces vaillants prêtres_, etc...
+
+Nicol. a Clemangis, de præsul., simon., p. 165: «Denique laïci usque
+adeo persuasum habent nullos cælibes esse, ut in plerisque parochiis non
+aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam habeat, quo vel sic
+suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem usquequaqué sunt extra
+periculum.--Voy. aussi Muratori, VI, 335. On avait déclaré que les
+enfants nés d'an prêtre et d'une femme libre seraient serfs de l'Église;
+ils ne pouvaient être admis dans le clergé, ni hériter selon la loi
+civile, ni être entendus comme témoins. (Schroeckh, Kirchengeschichte,
+p. 22, ap. Voigt, Hildebrand, als Papst Gregorius der siebente, und sein
+Zeitalter, 1815.)
+
+ Rex immortalis! quam longo tempore talis
+ Mundit risus erunt, quos presbyteri genuerunt?
+
+ Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.
+
+
+Page 132 et note 2--_Les prêtres mariés au moyen âge..._
+
+D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542.--Il en était de même
+en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron et
+Harduin, abbé du Bec. «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri
+publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus
+hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui traductas,
+si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»
+
+
+53--page 133--_Les cloîtres se peuplaient de fils de serfs..._
+
+Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit au roi:
+«Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent servitute
+progeniti.» (Guibertus Novigentinus, de _Vita sua_, l. III, c.
+VIII.)--Voy. plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne et
+Louis-le-Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un
+serf.--Voy. un passage de Thégan, _App. 162_, au 1er volume.
+
+
+54--p. 137--_L'adultère et la simonie du roi de France..._
+
+Gregor. VII. epist. ad episc: «Francorum Rex vester qui non rex, sed
+tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et facinoribus
+polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam Franciam omne
+divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno, de Bello Sax.,
+p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus noluisset rex obediens
+existere... se eum velut putre membrum anathematis gladio ab unitate S.
+Matris Ecclesiæ minabatur abscindere.»
+
+
+55--page 137--_Sur la terre il y a le pape, et l'empereur qui est le
+reflet du pape_, etc...
+
+Gregorii VII epist. ad reg. Angl., ibid. 6: «Sicut ad mundi
+pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus reprasentandam, Solem
+et Lunam omnibus aliis eminentiora disposuit (Deus) luminaria,
+sic...»--V. aussi Innoc. III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII epist.,
+ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id est,
+ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et imperialem.
+Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, sic...»--La
+glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra sit septies
+major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut pontiflcatus
+dignitas quadragies septies sit major regali dignitate.»--Laurentius va
+plus loin: «... Papam esse millies septingenties quater imperatore el
+regibus sublimiorem.» (Gieseler, II.)
+
+
+56--page 141--_Les Normands parlaient français dès la troisième
+génération_, etc...
+
+Guill. Gemetic, l. III, c. VIII: «Quem (Richard I) confestim pater
+Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis exterisque
+hominibus sciret aperte dare responsa.»--Voy. Depping, _Hist. des
+expéditions normandes_, t. II; Estrup, _Remarques faites dans un voyage
+en Normandie_, Copenhague, 1821; et _Antiquités des Ango-Normands_.--On
+trouve aux environs de Bayeux _Saon_ et _Saonet_. Plusieurs familles
+portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire de Charles-le-Chauve
+(Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux par le mot d'_Otlingua
+Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: _Cathim_, maison du conseil.
+(_Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. XXXI, p. 242.)--Beaucoup de
+Normands m'ont assuré que dans leur province on ne rencontrait guère le
+blond prononcé et le roux que dans le pays de Bayeux et de Vire.
+
+Page 142--_Les Allemands se moquaient de leur petite taille..._
+
+Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V. 259.
+
+ Corpora dérident Normannica, quæ breviora
+ Esse videbantur.
+
+_Dans leur guerre contre les Grecs et les Vénitiens, se montrent peu
+marins..._
+
+Gibbon, XI, 151.
+
+_Rasés comme les prêtres..._
+
+Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.
+
+_Il leur fallait aller gaaignant par l'Europe..._
+
+Gaufred. Malaterra, l. I, c. III: «Est gens astutissima, injuriarum
+ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et
+dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et
+avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185:
+«Cum fato ponderare perfîdiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill.
+Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.
+
+ Audit... quia gens semper Normannica prona
+ Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.
+
+--«Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui venaient à
+encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.»
+(Guill. Gemetic, l. VII, XIX, XXX.)--Guill. Apul., l. I, p. 259.
+
+
+57--page 144--_Les fils de Tancrède de Hauteville..._
+
+Chronic. Malleac, ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum generis esset
+ignoti et pauperculi.»--Richard. Cluniac.: «Robertus Wiscardi, vir
+pauper, miles tamen.»--Alberic. ap. Leibnitzii Access. histor., p. 124:
+«Mediocri parentela.»
+
+_Ils s'en allèrent sans argent_, etc...
+
+Gaufred. Malaterra, l. I, c. V: «Per diversa loca militariter lucrum
+quærentes.»
+
+_Le gouverneur_ (_ou Kata. pan_)...
+
+[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de Pouille
+exprime par ce vers:
+
+ Quod _Catapan_ Græcî, nos _juxta_ dicimus _omne_.
+
+ L. I, p. 254.
+
+_Cette république de condottieri_, etc...
+
+Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:
+
+ Pro numero comitum bis sex statuere plateas,
+ Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.
+
+ Id., _ibid._, p. 256.
+
+
+58--page 147--_Guillaume-le-Bâtard_ (_il s'intitule ainsi lui-même_).
+
+«Ego Guillelmus, cognomento Bastardus...» Voy. une charte citée au
+douzième volume du _Recueil des Historiens de France_, p. 568.--Ce nom
+de Bâtard n'était sans doute pas une injure en Normandie. On lit dans
+Raoul Glaber, l. IV, c. VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Bobertus ex concubinâ
+Willelmum genuerat... cui... universos sui ducaminis principes
+militaribus adstrinxit sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu
+ipsius gentis in Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum
+principes extitisse.»
+
+
+Page 156--_C'était un gros homme chauve_, etc...
+
+Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190: «Justæ fuit staturæ,
+immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris ingentis
+in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam obesitas ventris
+nimium protensa.»
+
+
+59--page 148, note 1--_En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition
+contre les Normands..._
+
+«Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient le duc de
+Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, mais nous
+avons combattu pour notre perte, avec la terrible population d'un seul
+comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens de guerre,
+mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec leurs cruches aux
+plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, reconnaissant sa folie,
+rougit, plein de douleur.» (Will. Gemetic, l. V, c. IV, ap. Scr. fr. X,
+186.) En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait
+offert de rendre aux fils d'Ethelred moitié de l'Angleterre. (Id., l. V,
+c. XII; ibid., XI, 37.)
+
+60--page 149--_L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été
+grossière et barbare..._
+
+«Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury, avaient, longtemps avant
+l'arrivée des Normands, abandonné les études des lettres et de la
+religion. Les clercs se contentaient d'une instruction tumultuaire; à
+peine balbutiaient-ils les paroles des sacrements, et ils
+s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la grammaire. Ils buvaient
+tous ensemble, et c'était là l'étude à laquelle ils consacraient les
+jours et les nuits. Ils mangeaient leurs revenus à table, dans de
+petites et misérables maisons. Bien différents des Français et des
+Normands, qui, dans leurs vastes et superbes édifices, ne font que très
+peu de dépense. De là tous les vices qui accompagnent l'ivrognerie, qui
+efféminent le coeur des hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume
+avec plus de témérité et d'aveugle fureur que de science militaire,
+vaincus sans peine en une seule bataille, ils tombèrent eux et leur
+patrie dans un dur esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient
+alors jusqu'au milieu du genou; ils portaient des cheveux courts, et la
+barbe rasée; leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau
+était relevée par des peintures et des stigmates colorés; leur
+gloutonnerie allait jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson
+jusqu'à l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à
+leurs vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent
+les moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont
+encore (au milieu du douzième siècle, époque où écrivait Guillaume de
+Malmesbury) soigneux dans leurs habits jusqu'à la recherche, délicats
+dans leur nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire et
+ne pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque
+la force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption.
+Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense
+modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient
+dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, ils
+les protègent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la
+moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la
+perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous les
+peuples ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils rendent aux
+étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils ne dédaignent
+point de contracter des mariages avec leurs sujets.» (Willelm.
+Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI,
+185.)--Math. Paris (éd. 1644), p. 4: «Optimates (Saxonum)... more
+christiano ecclesiam mane non petebant, sed in cubiculis et inter
+uxorios amplexus matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
+festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori
+qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital, l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242:
+«Anglos agrestes et pene illiteratos invencrunt Normanni.»
+
+
+61--page 150--_Harold livré à Guillaume..._
+
+Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87: «Heraldus ei fidelitatem sancto
+ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, quamdiu superesset,
+ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut anglica monarchia post
+Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; traditurum interim...
+castrum Doveram.» (Voy. aussi Guill. Malmsb., ibid. 176, etc.).--Suivant
+les uns, dit Wace (_Roman de Rou_, ap. Scr. fr. XIII, 223), le roi
+Édouard détourna Harold de ce voyage, lui disant que Guillaume le
+haïssait et lui jouerait quelque tour. (Voy. aussi Eadmer, XI, 192.)
+Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer au duc la promesse du
+trône d'Angleterre:
+
+ N'en sai mie voire ocoison,
+ Mais l'un et l'autre escrit trovons.
+
+Guillaume de Jumièges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
+154), Orderic Vital (ibid., 234), la _Chronique de Normandie_ (XIII,
+222), affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son successeur.
+Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, Edward, obsédé
+par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de Hoved., ap. Scr.
+fr. XI, 312, _Roman de Rou_ et _Chronique de Normandie_, t. XIII, p.
+224.)
+
+
+62--page 156--_Le conquérant essaya même d'apprendre l'anglais..._
+
+Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem plerumque
+sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas illum
+compescebat.»--Il avait commencé par réprimer par des règlements sévères
+la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101: «Tutæ erant a
+vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu impudicarum...
+vetabantur. Potare militem in tabernis non multum concessit...
+seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. Portus et quælibet
+itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam fîeri jussit.» Ce
+passage du panégyriste de Guillaume a été copié par le consciencieux
+Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans armes, dit encore
+Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son cheval, partout où
+il lui plaisait, sans trembler à la vue des escadrons des
+chevaliers.»--«Une fille chargée d'or, dit Huntingdon, eût impunément
+traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI, 211.) Plus tard, la résistance
+des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et le poussa à ces violences dont
+retentissent toutes les Chroniques.
+
+
+63--page 168--_La chair maudite par l'islamisme..._
+
+«Chez les musulmans les mots «femmes» et «objet défendu par la
+religion» peuvent se dire l'un pour l'autre. (Bibl. des Croisades, t.
+IV, p. 169.)
+
+_Ils se battent depuis mille ans pour Fatema..._
+
+Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les musulmans
+l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes (sectateurs d'Ali)
+soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas moins restée vierge,
+et que Dieu s'est incarné dans ses enfants. (_Description des Monuments
+musulmans_ du cabinet de M. de Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.)
+
+_Ils proclament l'incarnation d'Ali..._
+
+Aujourd'hui encore des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont
+dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire
+qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait, et les
+Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne
+crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel
+était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était
+impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple lui
+criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir; ensuite il
+les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu es
+Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, quand
+ils peignent sa figure, il lui couvrent le visage. (Reinaud, II, 163.)
+
+_Mahomet est la lumière incréée..._
+
+Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet
+était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois
+spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le
+ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi la
+Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les Occidentaux
+crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces nations, dit Guibert
+de Nogent, ont leur pape comme nous.» (L. V, ap. Bongars, p. 312-13.)
+
+
+64--169--_Les Fatemites fondèrent au Caire la loge ou maison de la
+sagesse..._
+
+Hammer, _Histoire des Assassins_, p. 4.--La _maison de la sagesse_ n'est
+peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire dont Guillaume de
+Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La progression de
+richesses et de grandeur semblerait correspondre à des degrés
+d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de ce
+précieux monument:
+
+«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans
+la ville du Caire, conduits par le Soudan, pour s'acquitter de leur
+mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_ dans la langue du
+pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,
+l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des
+passages étroits et privés de jour, et à chaque porte des cohortes
+d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts
+répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits
+dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand
+jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées d'or
+et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et dignes dans
+toute leur étendue de ta magnificence royale; la richesse de la matière
+et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et le regard avide,
+charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine à s'en rassasier.
+Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau limpide; on entendait les
+gazouillements variés d'une multitude d'oiseaux inconnus à notre monde,
+de forme et de couleur étranges, et pour chacun d'eux une nourriture
+diverse et selon le goût de son espèce. Admis plus loin encore, sous la
+conduite du chef des eunuques, ils trouvent des édifices aussi
+supérieurs aux premiers en élégance que ceux-ci l'emportaient sur la
+plus vulgaire maison. Là était une étonnante variété de quadrupèdes,
+telle qu'en imagine le caprice des peintres, telle qu'en peuvent décrire
+les mensonges poétiques, telle qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on
+en trouve dans les pays de l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident
+n'a rien vu et presque jamais rien ouï de pareil.-Après beaucoup de
+détours et de corridors qui auraient pu arrêter les regards de l'homme
+le plus occupé, on arriva au palais même, où des corps plus nombreux
+d'hommes armés et de satellites proclamaient par leur nombre et leur
+costume la magnificence incomparable de leur maître; l'aspect des lieux
+annonçait aussi son opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils
+furent entrés dans l'intérieur du palais, le Soudan, pour honorer son
+maître selon la coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui
+rendit en suppliant un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce
+d'adoration. Tout à coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les
+rideaux, tissus de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle
+et voilaient ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il
+apparut sur un trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois,
+entouré d'un petit nombre de domestiques et d'eunuques familiers.»
+Willelm. (Tyrens., l. XIX, c. XVII.)
+
+_Ils menaient par neuf degrés de la, religion au mysticisme..._
+
+Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer, à la dévotion
+le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever de
+l'amour du réel à celui de l'idéal.
+
+Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:
+
+«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est derrière
+un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;
+
+«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de
+Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de
+soupirs pour celle qu'il adorait.» (Reinaud, I, 52.)
+
+_Du mysticisme à l'absolue indifférence..._
+
+Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout
+est permis._ (Hammer, p. 87.) Un imam célèbre écrivit contre les
+Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de
+l'indifférence en matière de religion._
+
+
+65--page 178--_Pierre-l'Ermite..._
+
+Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de ressources,
+mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre-l'Ermite, et lui obéit
+comme à son maître, du moins tant que les choses se passèrent dans notre
+pays. J'ai découvert que cet homme, originaire, si je ne me trompe, de
+la ville d'Amiens, avait mené d'abord une vie solitaire sous l'habit de
+moine, dans je ne sais quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit
+de là, j'ignore par quelle inspiration; mais nous le vîmes alors
+parcourant les villes et les bourgs, et prêchant partout: le peuple
+l'entourait en foule, l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté
+par de si grands éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais
+rendu à personne de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans
+la distribution de toutes les choses qui lui étaient données. Il
+ramenait à leurs maris les femmes prostituées, non sans y ajouter
+lui-même des dons, et rétablissait la paix et la bonne intelligence
+entre ceux qui étaient désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout
+ce qu'il faisait ou disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose
+de divin; en sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet,
+pour les garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme
+louable, mais pour le vulgaire qui aime toutes les choses
+extraordinaires. Il ne portait qu'une tunique de laine, et, par-dessus,
+un manteau de bure qui lui descendait jusqu'aux talons: il avait les
+bras et les pieds nus, ne mangeait point ou presque point de pain, et se
+nourrissait de vin et de poissons.»
+
+
+66--page 180--_Tous ensemble descendirent la vallée du Danube..._
+
+Les environs du Rhin prirent peu de part à la croisade.--Orientales
+Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos, propter schisma quod
+tempore inter regnum et sacerdotium fuit, hæc expeditio minus permovit.
+(Alberic, ap. Leibnit. Acces., p. 119.)--Voyez Guibert, l. II, c. I.
+
+
+67--page 181--_Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles..._
+
+Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l. VII, c. viii:
+Au siège de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée, par les hérauts,
+que quiconque apporterait trois pierres pour combler le fossé recevrait
+un denier de lui. Or il fallut, pour achever cet ouvrage, trois jours et
+trois nuits.»--Radulph. Cadom., c. XV, ap. Muratori, V, 291: «Il fut
+tout d'abord un des principaux chefs, et plus tard, lorsque l'argent des
+autres s'en fut allé, le sien arriva et lui donna le pas. C'est qu'en
+effet toute cette nation est économe et non point prodigue, ménageant
+plus son avoir que sa réputation; effrayée de l'exemple des autres, elle
+travaillait non comme les Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son
+mieux.»--Raymond reçut aussi force présents d'Alexis (... quibus de die
+in diem de domo regis augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap.
+Bongars, p. 205). Godefroi en reçut également, mais il distribua tout au
+peuple et aux autres chefs. (Willelm. Tyr., l. II, c. XII.)
+
+_Ces gens du Midi, commerçants, industrieux, etc.._
+
+Guibert. Nov., l. II, c. XVIII: «L'armée de Raymond ne le cédait, à
+aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces
+Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du
+canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs, le
+caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et avides,
+âpres au travail; mais pour ne rien taire, peu belliqueux... Leur
+prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine que tout le
+courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute de
+pain, ils se contentaient de racines, ne faisant pas fi des cosses de
+légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils cherchaient
+leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton que chantent
+encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les Provençaux à la
+victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient souvent par
+avidité, et à leur grande honte; ils vendaient aux autres nations du
+chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils pouvaient
+s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque mulet bien gras,
+ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une blessure mortelle, et
+la bête mourait. Grande surprise de tous ceux qui, ignorant cet
+artifice, avaient vu naguère l'animal gras, vif, robuste et fringant:
+nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les spectateurs, effrayés
+de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, l'esprit du démon a soufflé
+sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du meurtre approchaient sans
+faire semblant de rien savoir, et comme on les prévenait de n'y pas
+toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir de cette viande que de
+faim. Ainsi celui qui supportait la perte s'apitoyait sur l'assassin,
+tandis que l'assassin se moquait de lui. Alors s'abattant tous comme des
+corbeaux sur ce cadavre, chacun arrachait son morceau, et l'envoyait
+dans son ventre ou au marché.»
+
+
+68--page 183--_Bohémond..._
+
+Guibert, 1. III, c. I: «Lorsque cette innombrable armée, composée des
+peuples venus de presque toutes les contrées de l'Occident, eut débarqué
+dans la Fouille, Bohémond, fils de Robert Guiscard, ne tarda pas à en
+être informé. Il assiégeait alors Amalfi. Il demanda le motif de ce
+pèlerinage, et apprit qu'ils allaient enlever Jérusalem, ou plutôt le
+sépulcre du Seigneur et les lieux saints, à la domination des Gentils.
+On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de
+haut parage, abandonnant, pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se
+portaient à cette entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils
+transportaient des armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient
+adoptées pour ce nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de
+guerre. On lui répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière
+française; qu'ils faisaient coudre à leurs vêtements, sur l'épaule ou
+partout ailleurs, une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que
+cela leur avait été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris
+d'armes, ils s'écriaient tous humbles et fidèles: Dieu le veut!»
+
+
+69--page 190--_Un matin les Francs virent flotter sur la ville le
+drapeau de l'empereur_, etc...
+
+«Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, sollicitant leur
+bienveillance par ses lettres et par la voix de ses députés; il leur
+rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, et pour
+l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» Willelm. Tyr., 1.
+III, c. XII.--Il envoya, dit Guibert, I. III, c. IX, des dons infinis
+aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes aumônes; il jetait ainsi
+des germes de haine parmi ceux de condition moyenne, dont sa
+munificence semblait se détourner.» Voy. aussi Raymond d'Agiles, p. 142.
+
+
+70--page 192--_Un homme du peuple, averti par une vision_, etc...
+
+Raymond, de Agil., p. 155: «Vidi ego hæc quæ loquor, et Dominicam
+lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres s'écrie: _Audile
+fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit lanceam, fallaciter
+occultalam forsitan_, c. X.
+
+
+71--page 193--_Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de
+Raymond_, etc...
+
+«Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord grande envie de
+tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il est est défendu de
+verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux expédients de
+Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, lorsqu'ils
+furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent les soldats de
+Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette haine, ajoute-t-il,
+c'était une querelle pour du fourrage, au siège d'Antioche. Des
+fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés ensemble au même endroit,
+et s'étaient battus à qui aurait le blé.--Depuis lors, chaque fois
+qu'ils se rencontraient, ils déposaient leurs fardeaux et se chargeaient
+d'une grêle de coups de poing; le plus fort emportait la proie.» C. 98,
+99, p. 316.--Ensuite Raymond et les siens soutinrent l'authenticité de
+la sainte lance; «parce que les autres nations, dans leur simplicité, y
+apportaient des offrandes; ce qui enflait la bourse de Raymond. Mais le
+rusé Bohémond (_non imprudens, multividus_, Rad. Cad., p. 317; Robert.
+Mon., ap. Bongars, p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la
+querelle.» C. 101, 102.
+
+
+72--page 196--_Le nom de Francs devint le nom commun des Occidentaux..._
+
+Guibert, 1. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais avec un
+archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et je
+l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que le
+roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape Pascal,
+ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette occasion,
+jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis alors: «Si vous
+tenez les Français pour tellement faibles ou lâches que vous croyiez
+pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont la célébrité s'est
+étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain
+s'adressa pour demander du secours contre les Turcs? N'est-ce pas aux
+Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes, ayant tenu conseil,
+résolurent alors de construire un fort sur le sommet d'une montagne
+qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en faire un nouveau point de
+défense contre les agressions des Turcs.» La langue française dominait
+donc dans l'armée des croisés. Voyez aussi les suites de la quatrième
+croisade.
+
+_Le roi de France n'en était pas moins appelé par les Grecs_: [Grec: ho
+basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggichou stratou].
+
+Mathieu Paris (ad ann. 1254) et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au roi
+de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois
+chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: «Dicunt
+se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo naturaliter debet
+esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, ap. Bongars, p. 7.
+
+
+73--page 198--_Godefroi languit et mourut..._
+
+Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine de Gentils lui
+envoya des présents infectés d'un poison mortel. Godefroi s'en servit
+sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita, et mourut bientôt
+après. Selon d'autres, il mourut de mort naturelle.»
+
+
+74--page 198--_Le langage des contemporains avant la croisade..._
+
+Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum tandem post
+multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis nobis jocundum
+atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de Toulouse fît un
+jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et le nez à ses
+prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et consilio comes
+claruerit non facile referendum est.»
+
+
+75--page 200--_Les chrétiens de la croisade ont essayé de valoir mieux
+qu'eux-mêmes..._
+
+Guib. Nov., l. IV, c. XV: «Unde fiebat, ut nec mentio scorti, nec nomen
+prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc ipso scelere,
+gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam inveniri
+constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere maritis,
+atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--«Les moeurs sensuelles
+des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. Après la grande
+bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les bois des enfants
+nouveau-nés dont les femmes turques étaient accouchées pendant le cours
+de l'expédition.» Guibert, l. V.
+
+
+76--page 201--_Avant l'an 1000 les paysans de la Normandie s'étaient
+ameutés..._
+
+Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes per diversos
+totius normannicæ patriæ plurima agentes conventicula, juxta suos
+libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum compendiis quam in
+aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti juris obice, legibus
+uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, inutiles suis remisit...
+His rustici expertis, festinato concionibus omissis, ad sua aratra sunt
+reversi.»
+
+
+77--page 203--_Ils se dirent avec le poète du douzième siècle..._
+
+Rob. Wace, _Roman de Rou_, vers 5979-6038:
+
+ Li païsan e li vilain
+ Cil del boscage et cil del plain,
+ Ne sai par kel entichement,
+ Ne ki les meu primierement;
+ Par vinz, par trentaines, par cenz
+ Unt tenuz plusurs parlemenz...
+ Privéement ont porparlè
+ E plusurs l'ont entre els juré
+ Ke jamez, par lur volonté,
+ N'arunt seingnur ne avoé.
+ Seingnur ne lur font se mal nun;
+ Ne poent aveir od els raisun,
+ Ne lur gaainz, ne lur laburs;
+ Cheseun jur vunt a grant dolurs...
+ Tute jur sunt lur bestes prises
+ Pur aïes e pur servises...
+
+ «Pur kei nus laissum damagier!
+ Metum nus fors de lor dangier;
+ Nus sumes homes cum il sunt,
+ Tex membres avum cum il unt,
+ Et altresi grans cors avum,
+ Et altretant sofrir poum.
+ Ne nus faut fors cuer sulement;
+ Alium nus par serement,
+ Nos aveir e nus defendum,
+ E tuit ensemble nus tenum.
+ Es nus voilent guerreier,
+ Bien avum, contre un chevalier,
+ Trente u quarante païsanz
+ Maniables e cumbatans.»
+
+
+78--page 218--_Abailard était un beau jeune homme..._
+
+Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. Duchesne):
+«Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat
+adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum, p. 10: «Juvenlutis
+ei formæ gratia.»
+
+_Personne ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire_,
+etc...
+
+Abel. Liber Calam., p. 12: «Jam (à l'époque de son amour) si qua
+invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta.
+Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti,
+frequentantur et decantantur regionibus, ab bis maxime quos vita simul
+oblectabat.»--Heloissæ epist. I{a}: «Duo autem, fateor, tibi specialiter
+inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras:
+dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos
+assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem exerciti
+recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo composita
+reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis quam cantus
+sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter tenebant: ut
+etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret immemores esse. Atque
+hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant. Et cum horum pars maxima
+earminum nostros decantaret amores, multis me regionibus brevi tempore
+nunciavit, et multarum in me feminarum accendit invidiam.»
+
+
+Page 218--_Il avait renoncé à l'escrime des tournois, par amour pour les
+combats de la parole..._
+
+Liber Calam., p. 4: «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam omnibus
+philosophiæ documentis prætuli, bis armis alia commutavi et trophæis
+bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas disputando
+perambulans provincias...»
+
+_Les seigneurs l'encourageaient..._
+
+Liber. Calam., p. 5: «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem
+habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti mei
+compos extiti.»
+
+
+79--page 219--_Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait,
+popularisait, humanisait..._
+
+«De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des docteurs. Nouveau
+Pierre-l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il entraînait après lui
+une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif de savoir, aventureuse
+et militante, impatiente de s'élancer vers un autre Orient inconnu, et
+d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, mais le Verbe éternellement
+vivant et Dieu lui-même. De l'Europe entière accouraient par milliers
+ces jeunes et ardents pèlerins de la pensée, tout bardés de logique et
+tout hérissés de syllogismes. «Rien ne les arrêtait, dit un
+contemporain, ni la distance, ni la profondeur des vallées, ni la
+hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni la mer et ses
+tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, la Gascogne,
+l'Espagne l'Angleterre, la Flandre, les Teutons et les Suédois
+célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et Rome, cette
+maîtresse des sciences, montrait en te passant ses disciples que ton
+savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, prieur de Deuil.)
+«Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, savait tout ce qu'il est
+possible de savoir.» De son école, où cinq mille auditeurs ordinairement
+venaient acheter sa doctrine à prix d'or, sortirent successivement un
+pape (Célestin II), dix-neuf cardinaux, plus de cinquante évêques ou
+archevêques, une multitude infinie de docteurs, et avec eux une espèce
+de régénération intérieure de l'Église d'Occident.» Les _Réformateurs au
+douzième siècle_, par M. N. Peyrat, p. 128, 1860.
+
+
+80--page 220--_Cette philosophie passa en un instant la mer et les
+Alpes..._
+
+Guill. de S. Theodor. epist. ad. S. Bern. (ap. S. Bernardi opera, t. I,
+p. 302): «Libri ejus transcunt maria, transvolant Alpes.»--Saint Bernard
+écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite, si placet, librum Petri
+Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim est, cum, sicut gloriatur,
+a pluribus lectitetur in Curia.»
+
+_Partout on discourait sur les mystères..._
+
+Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere
+Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum
+inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis
+tantum, sed a pueris et simplicibus, aut certe stultis, de S. Trinitate,
+quæ Deus est, disputaretur...» S. Bernardi opera, I, 309.--S. Bern.
+epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, eviscerantur
+arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie ventilantur.»
+
+
+81--page 224, note 1--_Abailard voulut réformer les moeurs de l'abbaye
+de Saint-Denis..._
+
+«Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis abbatia illa
+esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum videlicet ad lucra
+temporalia.» Liber Calamit., p. 27.
+
+
+82--page 226--_Saint Bernard vint avec répugnance au concile de Sens..._
+
+S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab
+adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis
+committi ratiunculis agitandam.»
+
+_Innocent II haïssait Abailard dans son disciple Arnaldo de Brescia..._
+
+S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus.)...
+antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnoldo de Brixia. Squama
+squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
+sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in unum
+adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant, p. 187: «Utinam tam sanæ
+esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, homo est
+neque manducans, neque bihens, solo cum diabolo esuriens et sitiens
+sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput columbæ, cauda
+scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, Francia repulit,
+Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il avait eu aussi pour
+maître Pierre de Brueys. Bulæus, _Hist. Universit. Paris._, II, 155.
+Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou ermite.--Trithemius
+rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant aux cardinaux: «Scio
+quod me brevi clam occidetis?... Ego testem invoco coelum et terram quod
+annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus præcepit. Vos autem contemnitis
+me et creatorem vestrum. Nec mirum si hominem me peccatorem vobis
+veritatem annuntiantem morti tradituri estis, cum etiam si S. Petrus
+hodie resurgeret, ei vitia vestra quæ nimis multiplicia sunt,
+reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., 106.
+
+
+83--page 231--_Robert d'Arbrissel bâtit aux femmes Fontevrault_, etc...
+
+L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en Bretagne.--Fondé vers 1100,
+il comptait déjà, selon Suger, en 1145, près de cinq mille
+religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées, chantaient et priaient; les
+hommes travaillaient.--Malade, il appelle ses moines, et leur dit:
+«Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum permanere velitis in vestro
+proposito; ut scilicet, pro animarum vestrarum salute, obediatis
+ancillarum Christi præcepto. Scitis enim quia quæcumque, Deo coopérante,
+alicubi ædiflcavi, earum potentatui atque dominatui subdidi... Quo
+audito, pene omnes unanimi voce dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de
+mourir il voulut donner un chef aux siens. «Scitis, dilectissimi mei,
+quod quidquid in mundo ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum
+feci: eisque potestatem omnem facultatum mearum præbui: et quod his
+majus est, et me et meos discipulos, pro animarum nostrarum salute,
+earum servitio submisi. Quamobrem disposui abbatissam ordinare.»
+Considérant qu'une vierge élevée dans le cloître, ne connaissant que les
+choses spirituelles et la contemplation, ne saurait gouverner les
+affaires extérieures, et se reconnaître au milieu du tumulte du monde,
+il nomme une femme veuve et lui recommande que jamais on ne prenne pour
+abbesse une des femmes élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de
+parler peu, de ne point manger de chair, de se vêtir grossièrement.
+
+_Il enseignait la nuit et le jour au milieu d'une foule de disciples des
+deux sexes_, etc...
+
+Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum
+cohabitationem, in quo genere quondam peccasti, diceris plus amare...
+Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
+noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
+inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
+præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
+familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter ipsas
+noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel aliquando
+egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus invenisti...
+Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante diximus, sæpe
+privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere cruciaris.» Lettre
+de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, publiée par le P.
+Sirmond (Daru, _Histoire de Bretagne_, I, 320): «Taceo de juvenculis
+quas sine examine religionem professas, mutata veste, per diversas
+cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti temeritatem miserabilis
+exitus probat; aliæ enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapsæ
+sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepereunt.» Clypeus nascentis ordinis
+Fontebraldensis, t. I, p. 69.
+
+
+84--page 232 et note 1--_Louis VII reconnaît expressément aux femmes le
+droit de siéger comme juges..._
+
+Voy. dans Duchesne, t. IV, la réponse du roi... «apud vos deciduntur
+negotia legibus imperatorum; benignior longe est consuetudo regni
+nostri, ubi si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et
+hæreditatem administrare conceditur.»
+
+
+85--page 236, note 1--_Sur les sceaux, le roi de France est toujours
+assis..._
+
+Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (1137, 1138, _Archives
+du Royaume_, K. 40), c'est comme Dux Aquitanorum. L'exception confirme
+la règle.
+
+
+86--page 236--_Le descendant de Guillaume-le-Conquérant, quel qu'il
+soit_, etc...
+
+On sait l'énorme grosseur de Guillaume-le-Conquérant (Voy. plus haut).
+«Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le roi de France.
+Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop étroite et le corps
+creva. Il dépensait pour sa table des sommes énormes (Gazas
+ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebal, Guill. Malmsb., 1.
+III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_
+(XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique manuscrite, un trait
+de violence singulière. Lorsque Baudoin de Flandre lui refusa sa fille
+Mathilde, «il passa jusques en la chambre de la comtesse; il trouva la
+fille au comte, si la prist par les trèces, si la traisna parmi la
+chambre et défoula à ses piés.»--Son fils aîné Robert était surnommé
+_Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order. Vit., ap. Scr. fr. XII,
+596:...facie obesa, corpore pingui, brevique stalura, unde vulgo
+_Gambaron_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait ruiner
+par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: Histrionibus et
+parasitis ac meretricibus; item, p. 681).--Le second fils du Conquérant,
+Guillaume-le-Roux, était de petite taille et fort replet; il avait les
+cheveux blonds et plats, et le visage couperosé (Lingard, t. II de la
+trad., p. 167). «Quand il mourut, dit Orderic Vital, ce fut la ruine des
+routiers, des débauchés et des filles publiques, et bien des cloches ne
+sonnèrent pas pour lui, qui avaient retenti longtemps pour des indigents
+ou de pauvres femmes» (Scr. rer. fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam
+conjugem nunquam habuit; sed obsconis fornicationibus et frequentibus
+moechiis inexplebiliter inhæsit.» P. 635: «Protervus et lascivus.» P.
+624: «se Erga Deum et ecclesiæ frequentationem cullumque frigidus
+extitit.»--Suger, ibid., p. 12: «Lascivio et animi desideriis deditus...
+Ecclesiarum crudelis exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxurias scelus
+lacendum exercebat, non occulte, sed ex impudentia coram sole,
+etc.»--Henri Beauclerc, son jeune frère, eut de ses nombreuses
+maîtresses plus de quinze bâtards. Suivant plusieurs écrivains, sa mort
+fut causée par sa voracité en mangeant un plat de lamproies (Lingard,
+II, 241). Ses fils, Guillaume et Richard, se souillaient des plus
+infâmes débauches. (Huntingd., p. 218: «Sodomitica tabe dicebantur, et
+erant irretiti.» Gervas., p. 1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe
+maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. X, 51) remarque que dès leur arrivée
+dans les Gaules, les Normands eurent presque toujours pour princes des
+bâtards.--Les Plantagenets semblèrent continuer cette race souillée.
+Henri II était roux, défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais
+toujours à cheval et à la chasse. (Petr. Blés., p. 98.) Il était, dit
+son secrétaire, plus violent qu'un lion (Leo et leone truculentior, dum
+vehementius excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors
+de sang, son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald.
+Cairibr., ap. Camden, p. 783). Dans un accès de rage, il mordit un page
+à l'épaule. Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le
+poursuivit jusque sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait
+de colère la paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un
+cardinal, après une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme
+mentir si hardiment (Ep. S. Thom., p. 566). Sur ses successeurs, Richard
+et Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, le Richard III de
+Shakespeare, comme celui de l'histoire.
+
+
+87--page 238--_Tous vrais saints quoique l'Église n'ait, canonisé que le
+dernier..._
+
+Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques auteurs. On lit
+dans une chronique française, insérée au douzième volume du _Recueil des
+historiens de France_, p. 226: «Il fu mors...; sains est, bien le
+savons»; et dans une chronique latine (ibid.): «...Et sanctus reputatur,
+prout alias in libro vitæ suæ legimus. 9
+
+
+88--page 239--_Louis VII avait été élevé dans le cloître de
+Notre-Dame..._
+
+Voy. une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90... «Ecclesiam
+parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali gremio,
+incipientis vito et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»
+
+
+89--page 241--_Saint Bernard refusa d'aller lui-même a la croisade..._
+
+En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem. (Operum, t. I,
+p. 85; voy. aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à l'évêque de Lincoln, au
+sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti pour la terre sainte,
+s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris l'habit: «Philippus vester
+volens proficisci Jerosolymam, compendium vise invenit, et cito pervenit
+quo volebat... Stantes sunt jam pedes ejus in atriis Jérusalem, et quem
+audierat in Euphrata, inventum in campis silvo libenter adorât in loco
+ubi steterunt pedes ejus. Ingressus est sanctam civitatem... Factus est
+ergo non curiosus tantum spectator, sed et devotus habitator, et civis
+conscriptus Jérusalem, non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina
+conjunctus est, quæ servit cum filiis suis, sed liberæ illius quæ est
+sursum mater nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est» (p.
+64).--Voici un passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées
+exprimées par saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent
+à la recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs
+fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une
+vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le cherchent
+longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils ont parcouru
+la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs têtes: Ô adorateurs
+d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de la boue? Adorez l'autre
+maison, celle que cherchent les élus!» (Ce beau fragment, dû à un jeune
+orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été inséré par M. Victor Hugo dans
+les notes de ses _Orientales_, p. 416 de la première édition.)
+
+
+90--page 254--_Les jurisconsultes appelés par Frédéric-Barberousse_,
+etc...
+
+Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, P. 2, p. 72.
+«Scias itaque omne jus populi in condendis legibustibi concessum, tua
+voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod principi placuit, legis habet
+vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium et poteslatem
+concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre Ramilfe de
+Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuel. reg. anglic., in
+proem.).
+
+
+91--page 257--_Becket conduisait en son propre nom_, etc...
+
+Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard, p. 321: «Le
+lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil le chancelier
+voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le cortège
+s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des airs
+nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient suivis de
+huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par cinq
+cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et protégé
+par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt en
+liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale pour
+distribuer à la populace; un autre portait tous les objets nécessaires à
+la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier de sa chambre à
+coucher, un troisième celui de sa cuisine, un quatrième portait sa
+vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux autres étaient destinés à
+l'usage de ses suivants. Après eux venaient douze chevaux de somme sur
+chacun desquels était un singe, avec un valet (groom) derrière, sur ses
+genoux; paraissaient ensuite les écuyers portant les boucliers et
+conduisant les chevaux de bataille de leurs chevaliers; puis encore
+d'autres écuyers, des enfants de gentilshommes, des fauconniers, les
+officiers de la maison, les chevaliers et les ecclésiastiques, deux à
+deux et à cheval, et le dernier de tous enfin, arrivait le chancelier
+lui-même, conversant avec quelques amis. Comme il passait, on entendait
+les habitants du pays s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi
+d'Angleterre, quand son chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20,
+2.
+
+
+Page 258--_Un second lui-même..._
+
+Le prédécesseur de Becket, au siège de Kenterbury, lui écrivait: «In
+aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Blés, epist.
+78).--Petrus Cellensis: Secundum post regem in quatuor regnis quis te
+ignorat?» (Marten. Thes, anecd. III.)--Le clergé anglais écrit à Thomas:
+«In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut dominationis suo
+loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta sunt, potestati
+vestro cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos reputarit opinio,
+qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. S. Thom., p. 190.
+
+
+92--page 259--_Depuis le fameux Dunstan..._
+
+S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à Edgar, et lui
+fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur traité de
+réconciliation: 1º qu'il publierait un code de lois qui apportât plus
+d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º qu'il ferait
+passer à ses propres frais dans les différentes provinces des copiés des
+saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et même, selon Lingard,
+le véritable texte d'Osbern doit être: «...Justas legum rationes
+sanciret, _sancitas conscriberet_, _scriptas_ per omnes fines imperii
+sui populis custodiendas mandaret au lieu de _sanctas conscriberet
+seripluras_.--Lingard, _Antiquités de l'Église anglo-saxonne_, I, p.
+489.
+
+
+93--page 265--_La lutte de Becket fut imitée par l'évêque de
+Poitiers..._
+
+Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des instructions
+plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voy. la lettre de
+l'évêque ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid., 572, 575, etc.) les
+lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir au courant de
+l'état des affaires de Thomas à Becket.--En 1166, l'évêque de Poitiers
+céda, et fit sa paix avec Henri II. Joann. Saresber. epist., ibid., 523.
+
+
+94--page 273--_Becket se retira fort abattu..._
+
+Mais Louis, se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de jours après, il
+le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des siens pensant qu'on
+allait lui intimer l'ordre de quitter la France.--«Invenerunt regem
+tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, archiepiscopo assurgentem.
+Considerantibus autem illis, et diutius facto silentio, rex tandem,
+quasi invitus abeundi daret licentiam, subito mirantibus cunctis
+prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad pedes archiepiscopi, cum
+singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus vidisti.» Et congemirians
+cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. Nos omnes cæci sumus...
+Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac culpa me miserum absolve:
+regnum meum et meipsum ex hac ora tibi offero.» Gervas. Cantuar., ap.
+Scr. fr. XIII, 33. _Vit. quadrip._, p. 96.
+
+
+95--page 280--_Jean de Salisbury..._
+
+Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de ce nom. Du
+temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury qu'on accusa de
+toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour reconquérir ses
+privilèges. Il écrit, en 1159: «Régis tota in me incahduit indignatio...
+Quod quis nomen romanum apud nos invocat mihi imponunt; quod in
+electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis examinandis, vel
+umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia vindicare, mihi
+imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios episcopos quid facere
+oporteat solus instruam...» J. Sareber. epist., ap. Scr. fr. XVI,
+496.--Dans son Policraticus (Leyde 1639,. p. 206), il avance qu'il est
+bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, et de le tuer (Aures
+tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et justum.).--Dans
+l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un caractère
+intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses propriétés,
+Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p. 509: il fait
+souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514, etc., et donne à
+Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble guère se
+piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté n'accorde au libre
+arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. 97). Il ne faut pas se
+hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les leçons d'Abailard; il vante
+saint Bernard et son disciple Eugène III. (Ibid., p. 311.)
+
+
+96--page 287--_Henri II déclara l'Angleterre fief du saint-siège..._
+
+«Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a domino Alexandro
+papa et catholicis ejus suceessoribus recipiemus et tenebimus regnum
+Angliæ.» Baron. Annal., XII, 637.--À la fin de la même année il écrivait
+encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est regnum Angliæ, et quantum at
+feudatirii juris obligationem, vobis duntaxat teneor et astringor.»
+Petr. Blés., epist., ap. Scr. fr. XVI, 650.
+
+
+97--page 300--_Philippe Ier, couronné à sept ans, lut lui-même le
+serment qu'il devait prêter..._
+
+Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, dum adhuc septennis
+esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo regno unicuique
+episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»
+
+
+98--page 302--_Philippe II à quatorze ans malade de peur_, etc...
+
+Chronica reg. Franc, ibid., 214: «.... Remansit in silva sine societate
+Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem per carbonarium
+fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi contigit infirmitas, quæ
+distulit coronationem.»
+
+_Il chasse et dépouille les Juifs..._
+
+Ibid... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui baptizari
+noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15.000 marcs.» Rad. de
+Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, _Vita Phil. Aug._, ap. Scr.
+fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs dettes, à
+l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la chronique de
+Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.
+
+_Les hérétiques furent impitoyablement livrés à l'Église..._
+
+Guillelmi Britonis Philippidos, I. I: «Dans tout son royaume il ne
+permit pas de vivre à une seule personne qui contredît les lois de
+l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou
+qui niât les sacrements.»
+
+
+99--page 306 et note 1--_Un messie paraît dans Anvers..._
+
+Bulæus, _Historia Universit. Pariensis_, II, 98.--Per matronas et
+mulierculas... errores suos spargere.»--«Veluti rex, stipatus
+satellitibus, vexillum et gladium proferentibus... declamabat.» Epistol.
+Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II, IIe partie, p. 479.
+
+
+100--page 306 et note 2--_En Bretagne, Éon de l'Étoile..._
+
+Guill. Neubrig., 1. I: «Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella,
+illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;... eratque per diabolicas
+præstigias potens ad capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime
+ac monasterioirum infestator.» Voy. aussi Othon de Freysingen, c. LIV,
+LV, Robert du Mont, Guibert de Nogent; Bulæus, 11, 241, D. Morice, p.
+100, Roujoux, _Histoire des ducs de Bretagne_, t. II.
+
+
+101--page 306--_Amaury de Chartres et David de Dinan_, etc...
+
+Rigord., ibid., p. 375: «...Quod quilibet Christianus teneatur ceredere
+se esse membrum Christi.»--Concil. Paris, ibid.: «Omnia unum, quia
+quidquid est, est Deus, Deus visibilibus indutus instrumentis.--Filius
+incarnatus, i.e. visibili formæ subjectus.--Filius usque nunc operatus
+est, sed Spiritus sanctus ex hoc nune usque ad mundi consummationem
+inchoat operari.»
+
+
+102--page 307--_Aristote prend place presque au niveau de
+Jésus-Christ..._
+
+Averroès, ap. Gieseler, IIe partie, p. 378: «Aristoteles est exemplar,
+quod natura invenit ad demonstrandam ultimam perfectionem humanam.»
+Corneille Agrippa disait, au quatorzième siècle: «Aristoteles fuit
+præcursor Christi in naturalibus; sicut Joannes Baptista... in
+gratuitis.» Ibid.
+
+
+103--page 314--_Les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient
+frapper des monnaies sarrasines..._
+
+Epistola papæ Clementis IV, episc. Maglonensi, 1266; in Thes. novo
+anecd., t. II, p. 403: «Sane de moneta Miliarensi quam in tua dioecesi
+facis cudi miramur plurimum cujus hoc agis consilio... Quis enim
+catholicus monetam debet cudere cum titulo Machometi?... Si
+consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio te et prædecessores
+tuos accusas.»--En 1268, saint Louis écrit à son frère Alfonse, comte de
+Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son comtal Venaissin,
+on bat monnaie avec une inscription mahométane: «In cujus (monetæ)
+superscriptione sil mentio de nomine perfidi Mahometi, et dicatur ibi
+esse propheta Dei; quod est ad laudem et exaltationem ipsius, et
+detestationem et contemptum fidei et nominis christiani: rogamus vos
+qualinus ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.»--Cette lettre,
+selon Bonamy (ac. des Inscr., XXX, 725), se trouverait dans un registre
+longtemps perdu, et restitué au Trésor des Chartes en 1748. Cependant ce
+registre n'y existe point aujourd'hui, comme je m'en suis assuré.
+
+
+104--page 315--_Le bourgeois paraissait dans les tournois..._
+
+Dans les _Preuves de l'Histoire générale du Languedoc_, t. III, p. 607,
+on trouve une attestation de plusieurs _Damoisels_ (Domicelli),
+chevaliers, juristes, etc. «Quod usus et consuetudo sunt et fuerunt
+longissimis temporibus observati, et tanto tempore quod in contrarium
+memoria non existitit in senescallia Belliquadri et in Provincia, quod
+Burgenses consueverunt a nobilibus et baronibus et etiam ab
+archiepiscopis et episcopis, sine principis auctoritate et licentia,
+impune cingulum militare assumere, et signa militaria habere et portare,
+et gaudere privilegio militari.»--Chron. Languedoc, ap. D. Vaissète,
+_Preuves de l'Histoire du Languedoc_: «Ensuite parla un autre baron
+appelé Valats, et il dit au comte: «Seigneur, ton frère te donne un bon
+conseil (le conseil d'épargner les Toulousains), et si tu me veux
+croire, tu feras ainsi qu'il t'a dit et montré; car, seigneur, tu sais
+bien que la plupart sont gentilshommes, et par honneur et noblesse, tu
+ne dois pas faire ce que tu as délibéré.»
+
+
+105--page 315--_Les cours d'Amour..._
+
+Raynouard, _Poésies des troubadours_, II, p. 122. La cour d'Amour était
+organisée sur le modèle des tribunaux du temps. Il en existait encore
+une sous Charles VI, à la cour de France; on y distinguait des
+auditeurs, des maîtres des requêtes, des conseillers, des substituts du
+procureur général, etc., etc.; mais les femmes n'y siégeaient pas.
+
+
+106--page 319--_Dans les récits de leurs ennemis, on impute aux
+Albigeois des choses contradictoires_, etc...
+
+Selon les uns, Dieu a créé; selon d'autres, c'est le Diable (Mansi ap.
+Gieseler). Les uns veulent qu'on soit sauvé par les oeuvres (Ébrard), et
+les autres par la foi (Pierre de Vaux-Cernay). Ceux-là prêchent un Dieu
+matériel; ceux-ci pensent que Jésus-Christ n'est pas mort en effet, et
+qu'on n'a crucifié qu'une ombre. D'autre part, ces novateurs disent
+prêcher pour tous, et plusieurs d'entre eux excluent les femmes de la
+béatitude éternelle (Ébrard). Ils prétendent simplifier la loi, et
+prescrivent cent génuflexions par jour (Heribert). La chose dans
+laquelle ils semblent s'accorder, c'est la haine du Dieu de l'Ancien
+Testament. «Ce Dieu qui promet et qui ne tient pas, disent-ils, c'est un
+jongleur. Moïse et Josué étaient des routiers à son service.»
+
+«D'abord il faut savoir que les hérétiques reconnaissaient deux
+créateurs: l'un, des choses invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu;
+l'autre, du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu méchant. Ils
+attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second l'Ancien,
+qu'ils rejetaient absolument, hors quelques passages transportés de
+l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour ce dernier leur
+faisait admettre.
+
+«Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament était un menteur, parce
+qu'il est dit dans la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de
+l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort»; et
+pourtant, disaient-ils, après en avoir mangé, ils ne sont pas morts. Ils
+le traitaient aussi d'homicide, pour avoir réduit en cendres ceux de
+Sodome et de Gomorrhe, et détruit le monde par les eaux du déluge, pour
+avoir enseveli sous la mer Pharaon et les Égyptiens. Ils croyaient
+damnés tous les pères de l'Ancien Testament, et mettaient saint
+Jean-Baptiste au nombre des grands démons. Ils disaient même entre eux
+que ce Christ qui naquit dans la Bethléem terrestre et visible et fut
+crucifié à Jérusalem, n'était qu'un faux Christ; que Marie-Madeleine
+avait été sa concubine, et que c'était là cette femme surprise en
+adultère dont il est parlé dans l'Évangile. Pour le Christ,
+disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de corps
+réel, et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au corps de saint
+Paul.
+
+«D'autres hérétiques disaient qu'il n'y a qu'un créateur, mais qu'il eut
+deux fils, le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les
+créatures avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est parlé dans
+l'Apocalypse les avaient toutes corrompues.
+
+«Tous ces infidèles, membres de l'Antéchrist, premiers-nés de Satan,
+semence de péché, enfants de crime, à la langue hypocrite, séduisant par
+des mensonges le coeur des simples, avaient infecté du venin de leur
+perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'Église
+romaine n'était guère qu'une caverne de voleurs, et cette prostituée
+dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l'Église à ce
+point qu'ils enseignaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne
+diffère point de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très saint corps
+du Christ n'est rien de plus que le pain laïque; insinuant aux oreilles
+des simples ce blasphème horrible, que le corps du Christ, fût-il aussi
+grand que les Alpes, il serait depuis bien longtemps consommé et réduit
+à rien par tous ceux qui en ont mangé. La confirmation, la confession
+étaient choses vaines et frivoles; le saint mariage une prostitution, et
+nul ne pouvait être sauvé dans cet état en engendrant fils et filles.
+Niant aussi la résurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais
+quelles fables inouïes, disant que nos âmes sont ces esprits angéliques
+qui, précipités du ciel pour leur présomptueuse apostasie, laissèrent
+dans l'air leurs corps glorieux, et que ces âmes, après, avoir passé
+successivement sur la terre par sept corps quelconque, retournent,
+l'expiation ainsi terminée, reprendre leurs premiers corps.
+
+«Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hérétiques s'appelaient
+_Parfaits_ ou _Bons Hommes_; les autres s'appelaient les _Croyants_. Les
+Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de garder la
+chasteté, repoussaient avec horreur l'usage des viandes, des oeufs, du
+fromage; ils voulaient passer pour ne jamais mentir, tandis qu'ils
+débitaient, sur Dieu principalement, un mensonge perpétuel; ils disaient
+encore que pour aucune raison on ne devait jurer. On appelait Croyants
+ceux qui, vivant dans le siècle, et sans chercher à imiter la vie des
+Parfaits, espéraient pourtant être sauvés dans la foi de ceux-ci; ils
+étaient divisés par le genre de vie, mais unis dans la foi et
+l'infidélité. Les Croyants étaient livrés à l'usure; au brigandage, aux
+homicides et aux plaisirs de la chair, aux parjures et à tous les vices.
+En effet, ils péchaient avec toute sécurité et toute licence, parce
+qu'ils croyaient que sans restitution du bien mal acquis, sans
+confession ni pénitence, ils pouvaient se sauver, pourvu qu'à l'article
+de la mort ils pussent dire un _Pater_, et recevoir de leurs maîtres
+l'imposition des mains. Les hérétiques prenaient parmi les Parfaits des
+magistrats qu'ils appelaient diacres et évêques; les Croyants pensaient
+ne pouvoir se sauver s'ils ne recevaient d'eux en mourant l'imposition
+des mains. S'ils imposaient les mains à un mourant, quelque criminel
+qu'il fût, pourvu qu'il pût dire un _Pater_, ils le croyaient sauvé, et,
+selon leur expression, consolé; sans faire aucune satisfaction et sans
+autre remède, il devait s'envoler tout droit au ciel.
+
+«..... Certains hérétiques disaient que nul ne pouvait pécher depuis le
+nombril et plus bas. Ils traitent d'idolâtrie les images qui sont dans
+les églises, et appelaient les cloches les trompettes du démon. Ils
+disaient encore que ce n'était pas un plus grand péché de dormir avec sa
+mère ou sa soeur qu'avec toute autre. Une de leurs plus grandes folies,
+c'était de croire que si quelqu'un des Parfaits péchait mortellement en
+mangeant, par exemple, tant soit peu de viande, ou de fromage, ou
+d'oeufs, ou de toute autre chose défendue, tous ceux qu'il avait
+consolés perdaient l'Esprit-Saint, et il fallait les reconsoler; et ceux
+mêmes qui étaient sauvés, le péché du consolateur les faisait tomber du
+ciel.
+
+«Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un
+certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins
+mauvais que les autres; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de
+choses, et ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la
+plus grande partie de leurs infidélités, leur erreur consistait
+principalement en quatre points: en ce qu'ils portaient des sandales à
+la manière des apôtres; qu'ils disaient qu'il n'était permis en aucune
+façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier venu
+d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et sans
+avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps de
+Jésus-Christ.
+
+«Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des hérétiques.--Lorsque
+quelqu'un se rend aux hérétiques, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si
+tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à toute la foi que
+tient l'Église de Rome. Il répond: J'y renonce.--Reçois donc des Bons
+Hommes le Saint-Esprit. Et alors il lui souffle sept fois dans la
+bouche. Il lui dit encore:--Renonces-tu à cette croix que le prêtre t'a
+faite, au baptême, sur la poitrine, les épaules et la tête, avec l'huile
+et le chrême?--J'y renonce.--Crois-tu que cette eau opère ton salut?--Je
+ne le crois pas.--Renonces-tu à ce voile qu'à ton baptême le prêtre t'a
+mis sur la tête?--J'y renonce. C'est ainsi qu'il reçoit le baptême des
+hérétiques et renie celui de l'Église. Alors tous lui imposent les mains
+sur la tête et lui donnent un baiser, le revêtent d'un vêtement noir, et
+dès lors il est comme un d'entre eux.» Petrus Vall. Sarnaii, c. I, ap.
+Scr. fr. XIX, 5, 7. Extrait d'un ancien registre de l'Inquisition de
+Carcassonne. (_Preuves de l'Histoire du Languedoc_, III, 371.)
+
+_Un Nicétas de Constantinople avait présidé comme pape_, etc...
+
+Voy. Gieseler, II, P. 2e, p. 494-Sandii Nucleus hist. eccles., IV, 404:
+«Veniens papa Nicetas nomine a Constantinopoli..»
+
+_Un certain Ydros..._
+
+Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2e, 508.
+
+
+107--page 321 et note 1--_Innocent III..._
+
+«Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis, exercitatus in cantilena et
+psalmodia, statura mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III
+(Baluze, fol{o}), I, p. 1, 2.--Erfurt Chronic. S. Petrin. (1215): «Nec
+similem sui scientia, facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate
+judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.»
+
+
+108--page 324--_Les évêques devaient être nommés, déposés par le pape_,
+etc...
+
+Décretal. Greg., 1. II, til. 28, c. XI (Alex. III): «De appellationibus
+pro causis minimis interpositis volumus te tenere, quod eis, pro
+quacumque levi causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus
+fierent, deferendum.»
+
+_Le pape défaisait les rois et faisait les saints..._
+
+Decr. Greg., 1. III, tit, 45. c. I (Alex. III): «... Etiamsi per eum
+miracula plurima fierent, non liceret vobis ipsum pro Sancto, absque
+auctoritate romanæ ecclesiæ publice venerari.»--Conc. Lat. IV, c. LXII:
+«Reliquias inventas de novo nemo publice venerari præsumat, nisi prius
+auctoritate romani pontificis fuerint approbatæ.»--Innocent III en vint
+à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non solum universam ecclesiam,
+sed totum reliquit seculum gubernandum.»
+
+
+109--page 329--_Zenghi et son fils Nurheddin, deux saints de
+l'islamisme..._
+
+Extraits des histor. arabes, par M. Keinaud (_Bibl. des Croisades_, III,
+242): «Lorsque Noureddin priait dans le temple, ses sujets croyaient
+voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire.»--Il consacrait à la prière
+un temps considérable, il se levait au milieu de la nuit, faisait son
+ablution et priait jusqu'au jour.»-Dans une bataille, voyant les siens
+plier, il se découvrit la tête, se prosterna et dit tout haut: «Mon
+Seigneur et mon Dieu, mon souverain maître, je suis Mahmoud, ton
+serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant sa défense, c'est ta religion
+que tu défends. Il ne cessa de s'humilier, de pleurer, de se rouler à
+terre, jusqu'à ce que Dieu lui eût accordé la victoire.»--Il faisait
+pénitence pour les désordres auxquels on se livrait dans son camp, se
+revêtant d'un habit grossier, couchant sur la dure, s'abstenant de tout
+plaisir, et écrivant de tous côtés aux gens pieux pour réclamer leurs
+prières. Il bâtit beaucoup de mosquées, de khans, d'hôpitaux, etc.
+Jamais il ne voulut lever de contributions sur les maisons des sophis,
+des gens de loi, des lecteurs de l'Alcoran. «Son plaisir était de causer
+avec les chefs des moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les
+embrassait, les faisait asseoir à ses côtés sur son sopha, et
+l'entretien roulait sur quelque matière de religion. Aussi les dévots
+accouraient auprès de lui des pays les plus éloignés. Ce fut au point
+que les émirs en devinrent jaloux.»--Les historiens arabes, ainsi que
+Guillaume de Tyr, le peignent comme très rusé.
+
+_Les esprits forts ou philosophes furent poursuivis avec acharnement..._
+
+_Bibliothèque des Croisades_, p. 370.--On accusait Kilig Arslan d'avoir
+embrassé cette secte. Noureddin lui fit renouveler sa profession de foi
+à l'islamisme. «Qu'à cela ne tienne, dit Kilig Arslan; je vois bien que
+Noureddin en veut surtout aux mécréants.»
+
+
+Page 330--_Nuhreddin était un légiste..._
+
+Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit, suivant la doctrine
+d'Abou-Hanifa, un des plus célèbres jurisconsultes musulmans; il disait
+toujours: Nous sommes les ministres de la loi, notre devoir est d'en
+maintenir l'exécution; et quand il avait quelque affaire, il plaidait
+lui-même devant le cadi.--Le premier il institua une cour de justice,
+défendit la torture, et y substitua la preuve testimoniale.--Saladin se
+plaint dans une lettre à Noureddin de la douceur de ses lois. Cependant
+il dit ailleurs: «Tout ce que nous avons appris en fait de justice,
+c'est de lui que nous le tenons.»--Saladin lui-même employait son loisir
+à rendre la justice; on le surnomma le _Restaurateur de la justice sur
+la terre_.
+
+
+Page 330--_Salaheddin_, etc...
+
+La générosité de Saladin à l'égard des chrétiens est célébrée avec plus
+d'éclat par les historiens latins, et principalement par le continuateur
+de G. de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve dans ceux-ci
+quelques passages, obscurs à la vérité, mais qui indiquent que les
+musulmans avaient vu avec peine les sentiments généreux du sultan.
+Michaud, _Hist. des Croisades_, II, 346.
+
+
+110--page 344--_En vain Simon de Montfort et plusieurs autres se
+séparèrent des croisés..._
+
+Guy de Montfort, son frère, Simon de Néauphle, l'abbé de Vaux-Cernay,
+etc. Villehardouin, p. 171.--À Corfou, un grand nombre de croisés
+résolurent de rester dans cette île «riche et plenteuroise». Quand les
+chefs de l'armée en eurent avis, ils résolurent de les en détourner.
+«Alons à els et lor crions merci, que il aient por Dieu pitié d'els et
+de nos, et que il ne se honissent, et que il ne toillent la rescousse
+d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et allèrent toz ensemble en
+une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et menèrent avec als le fils
+l'empereor de Constantinople, et toz les evesques et toz les abbez de
+l'ost. Et cùm il vindrent là, si descendirent à pié. Et cil cùm il les
+virent, si descendirent de lor chevaus, et allèrent encontre, et li
+baron lor cheirent as piez, mult plorant, et distrent que il ne se
+moveroient tresque cil aroient créancé que il ne se mouroient d'els
+(avant qu'ils n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et quant cil
+virent ce, si orent mult grant pitié, et plorèrent mult durement.»
+Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de Zara vinrent proposer à Dandolo de
+rendre la place: «Endementières (tandis) que il alla parler as contes et
+as barons, icèle partie dont vos avez oi arrières, qui voloit l'ost
+depecier, parlèrent as messages, et distrent lor: Pourquoy volez vos
+rendre vostre cité, etc.» Ces manoeuvres firent rompre la
+capitulation.--Dans Zara, il y eut un combat entre les Vénitiens et les
+Français.
+
+
+111--page 363--_Dans le Midi, dédaigneuse opulence..._
+
+«Les princes et les seigneurs provençaux qui s'étaient rendus en grand
+nombre pendant l'été au château de Beaucaire, y célébrèrent diverses
+fêtes. Le roi d'Angleterre avait indiqué cette assemblée pour y négocier
+la réconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec Alphonse, roi
+d'Aragon; mais les deux rois ne s'y trouvèrent pas, pour certaines
+raisons; en sorte que tout cet appareil ne servit à rien. Le comte de
+Toulouse y donna cent mille sols à Raymond d'Agout, chevalier, qui,
+étant fort libéral, les distribua aussitôt à environ dix mille
+chevaliers qui assistèrent à cette cour. Bertrand Raimbaud fit labourer
+tous les environs du château, et y fit semer jusques à trente mille sols
+en deniers. On rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait trois
+cents chevaliers à sa suite, fit apprêter tous les mets dans sa cuisine
+avec des flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne
+estimée quarante mille sols. Raimand de Venous fit brûler, par
+ostentation, trente de ses chevaux devant toute l'assemblée.» _Histoire
+du Languedoc_, t. III, p. 37.--(D'après Gaufrid. Vos., p. 321.)
+
+
+112--page 363--_Cluny eut bientôt besoin d'une réforme..._
+
+Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard,
+tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait d'être le
+détracteur de Cluny, censure pourtant vivement les moeurs de cet ordre
+(édit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. X: «Mentior, si non vidi
+abbalem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere comilatu.» c. XI:
+«Omitto oratoriorum immensas altitudines..... etc.»
+
+_Cîteaux s'éleva à côté de Cluny_, etc...
+
+Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux: «Ô, ô, Pharisæorum
+novura genus!...vos sancti, vos singulares...unde et habitum insoliti
+coloris prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi
+monachorum, inter nigros vos candidos ostentatis.»
+
+
+113--page 367--_Innocent III avait écrit aux princes des paroles de
+ruine et de sang..._
+
+Innocent III écrit à Guillaume, comte de Forcalquier, une lettre, sans
+salut, pour l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos Dominus hactenus
+secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset, posuisset te ut rotam
+et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo multiplicasset fulgura, ut
+iniquitatem tuam de superficie terræ deleret, et justus lavaret munus
+suas in sanguine peccatoris. Nos etiam et prædecessores nostri... non
+solum in te (sicut fecimus) anathematis curassemus sententiam
+promulgare, imo etiam universos fildelium populos in tuum excidium
+armassemus.» Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno 1198.
+
+
+114--page 368--_Raymond VI, comte de Toulouse..._
+
+Nous citons le fragment suivant comme un monument de la haine des
+prêtres.
+
+«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques; et
+comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières.
+Encore aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout avec lui des
+hérétiques, afin que s'il venait à mourir, il meure entre leurs
+mains.--Il dit un jour aux hérétiques, je le tiens de bonne source,
+qu'il voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il
+s'instruisît dans leur foi, disons plutôt dans leur infidélité.--Il dit
+encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un de
+ses chevaliers pût embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le lui
+avait mainte fois conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent. De
+plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des provisions,
+il les recevait fort gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne
+souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est lui et quelques-uns de
+ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons de science certaine,
+il adorait les hérétiques en fléchissant les genoux, demandait leur
+bénédiction et leur donnait le baiser. Un jour que le comte attendait
+quelques personnes qui devaient venir le trouver, et qu'elles ne
+venaient point, il s'écria: «On voit bien que c'est le diable qui a fait
+ce monde, puisque rien ne nous arrive à souhait.» Il dit aussi au
+vénérable évêque de Toulouse, comme l'évêque me l'a raconté lui-même,
+que les moines de Cîteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils
+avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô hérésie inouïe!
+
+«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son
+palais, et qu'il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il est
+clair qu'il les entendait souvent la nuit.
+
+«Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe; or,
+il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette
+espèce, se moquait des gens par des grimaces d'histrion. Lorsque le
+célébrant se tourna vers le peuple en disant: _Dominus vobiscum_, le
+scélérat de comte dit à son bouffon de contrefaire le prêtre.--Il dit
+une fois qu'il aimerait mieux ressembler à un certain hérétique de
+Castres, dans le diocèse d'Albi, à qui on avait coupé les membres et qui
+traînait une vie misérable, que d'être roi ou empereur.
+
+«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve
+évidente en ce que jamais aucun légat du siège apostolique ne put
+l'amener à les chasser de sa terre, bien qu'il ait fait, sur les
+instances de ces légats, je ne sais combien d'abjurations.
+
+«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois
+que sa femme lui déplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en
+sorte qu'il eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il eut d'abord
+la soeur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; après elle, la fille du
+duc de Chypre; après elle, la soeur de Richard, roi d'Angleterre, sa
+cousine au troisième degré; celle-ci étant morte, il épousa la soeur du
+roi d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième degré. Je ne dois pas
+passer sous silence que lorsqu'il avait sa première femme, il l'engagea
+souvent à prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il voulait dire,
+elle lui demanda exprès s'il voulait qu'elle entrât à Cîteaux; il dit
+que non. Elle lui demanda encore s'il voulait qu'elle se fît religieuse
+à Fontevrault; il dit encore que non. Alors elle lui demanda ce qu'il
+voulait donc: il répondit que si elle consentait à se faire solitaire,
+il pourvoirait à tous ses besoins; et la chose se fit ainsi....
+
+«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa propre
+soeur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance, il
+recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec elles;
+et aucune femme ne lui plaisait guère s'il ne savait qu'elle eût couché
+avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie que pour ce
+crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son héritage. Le comte
+avait encore une merveilleuse affection pour les routiers, par les mains
+desquels il dépouillait les églises, détruisait les monastères, et
+dépossédait tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi que se
+comporta toujours ce membre du diable, ce fils de perdition, ce
+premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de la croix et de l'Église,
+cet appui des hérétiques, ce bourreau des catholiques, ce ministre de
+perdition, cet apostat couvert de crimes, cet égout de tous les péchés.
+
+«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, et tout
+en jouant il lui dit: «Le Dieu de Moïse, en qui vous «croyez, ne vous
+aiderait guère à ce jeu», et il ajouta: «Que «jamais ce Dieu ne me soit
+en aide!»--Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse en
+Provence, pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la nuit,
+il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques toulousains, et
+leur dit: «Mes «seigneurs et mes frères, la fortune de la guerre est
+variable; «quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains mon corps et mon
+«âme.» Puis il emmena avec lui deux hérétiques en habit séculier, afin
+que s'il venait à mourir il mourût entre leurs mains.--Un jour que ce
+maudit comte était malade dans l'Aragon, le mal faisant beaucoup de
+progrès, il se fit faire une litière, et dans cette litière se fît
+transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait
+transporter en si grande hâte, quoique accablé par une grave maladie, il
+répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y «a pas de Bons Hommes dans
+cette terre, entre les mains de qui je «puisse mourir.» Or, les
+hérétiques se font appeler Bons Hommes par leurs partisans. Mais il se
+montrait hérétique par ses signes et ses discours, bien plus clairement
+encore; car il disait: «Je sais «que je perdrai ma terre pour ces Bons
+Hommes; eh bien! la «perte de ma terre, et encore celle de la tête, je
+suis prêt à tout «souffrir.»
+
+
+115--page 383--_Le pape fut un instant ébranlé..._
+
+Il reprocha à Montfort «d'étendre des mains avides jusque sur celles des
+terres de Raymond qui n'étaient nullement infectées d'hérésie, et de ne
+lui avoir guère laissé que Montauban et Toulouse...» Don Pedro d'Aragon
+se plaignait qu'on envahît injustement les possessions de ses vassaux
+les comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, et que Montfort lui vint
+enlever ses propres terres tandis qu'il combattait les Sarrasins. Epist.
+Inn, III, 708-10.
+
+
+116--page 388--_Jean se soumit et fil hommage au pape..._
+
+Rymer, t. I, p. 111: «Johannes Dei gratia rex Angliæ.... libere
+concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino nostro papæ Innocentio
+ejusque catholicis successoribus totum regnum Angliæ, et totum regnum
+Hiberniæ, etc.... illa tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia
+romana mille marcas sterlingorum percipiat annualim, etc.»
+
+_Les barons déclarèrent leur roi dégradé par sa soumission aux
+prêtres..._
+
+Malh. Paris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ pro futuris sæculis,
+ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti, factus de rege
+liberrimo tributarius, firmarius, et vasallus servitutis.»
+
+
+117--page 397--_Innocent III voulut, dit-on, réparer..._
+
+«Quand le saint-père eut entendu tout ce que lui voulurent dire les uns
+et les autres, il jeta un grand soupir; puis s'étant retiré en son
+particulier et avec son conseil, lesdits seigneurs se retirèrent aussi
+en leur logis, attendant la réponse que leur voudrait faire le
+saint-père.
+
+«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui tous les prélats
+du parti du légat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrèrent
+que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres
+et seigneuries et refusait de les croire eux-mêmes, il ne fallait plus
+qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît rien pour
+elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un
+livre, et leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites
+terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées, ce serait leur
+faire grandement tort: car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon
+fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les
+autres qui étaient avec lui. «Par laquelle raison, dit-il, je leur donne
+congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur ceux qui
+les retiennent injustement.» Alors vous auriez vu lesdits prélats
+murmurer contre le saint-père et les princes, en telle sorte qu'on eût
+dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu'autrement, et le saint-père
+fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les prélats fussent émus
+comme ils l'étaient contre lui.
+
+«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que
+l'on connût dans tout le monde, vit et ouït lesdits prélats murmurer en
+cette sorte contre le saint-père et les princes, il se leva, prit la
+parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que tout ce
+que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose sinon une
+grande malice et méchanceté combinées contre lesdits princes et
+seigneurs, et contre toute vérité: «Car, seigneur, dit-il, tu sais bien,
+en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours été obéissant, et
+que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre ses places en tes
+mains et ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été aussi un des
+premiers qui se sont croisés; il a été au siège de Carcassonne contre
+son neveu le vicomte de Béziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il
+t'était obéissant, bien que le vicomte fût son neveu, de laquelle chose
+aussi ont été faites des plaintes. C'est pourquoi il me semble,
+seigneur, que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne lui rends et
+fais rendre ses terres, et tu en auras reproche de Dieu et du monde, et
+dorénavant, seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en toi ou en
+tes lettres, et qui y donne foi ni créance, ce dont toute l'Église
+militante pourra encourir diffamation et reproche. C'est pourquoi je
+vous dis que vous, évêque de Toulouse, vous avez grand tort, et montrez
+bien par vos paroles que vous n'aimez pas le comte Ramon, non plus que
+le peuple dont vous êtes pasteur; car vous avez allumé un tel feu dans
+Toulouse, que jamais il ne s'éteindra; vous avez été la cause principale
+de la mort de plus de dix mille hommes, et en ferez périr encore autant,
+puisque, par vos fausses représentations, vous montrez bien persévérer
+en les mêmes torts; et par vous et votre conduite la cour de Rome a été
+tellement diffamée que par tout le monde il en est bruit et renommée, et
+il me semble, seigneur, que pour la convoitise d'un seul homme tant de
+gens ne devraient pas être détruits ni dépouillés de leurs biens.»
+
+«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et quand il eut pensé,
+il dit: «Je vois bien et reconnais qu'il a été fait grand tort aux
+seigneurs et princes qui sont venus devers moi; mais toutefois j'en suis
+innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre qu'ont été
+faits ces torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont faits, car
+le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme véritablement
+obéissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.»
+
+«Alors donc se leva debout l'archevêque de Narbonne. Il prit la parole,
+et dit et montra au saint-père comment les princes n'étaient coupables
+d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et qu'on fît ce que
+voulait l'évêque de Toulouse, «qui toujours, continua-t-il, nous adonné
+de très damnables conseils, et le fait encore à présent; car je vous
+jure la foi que je dois à la sainte Église, que le comte Ramon a
+toujours été obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église, ainsi
+que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont
+révoltés contre ton légat et le comte de Montfort, il n'ont pas eu tort;
+car le légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes leurs terres,
+ont tué et massacré de leurs gens sans nombre, et l'évêque de Toulouse,
+ici présent, est cause de tout le mal qui s'y fait, et tu peux bien
+connaître, seigneur, que les paroles dudit évêque n'ont pas
+vraisemblance; car si les choses étaient comme il le dit et le donne à
+entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent ne seraient
+venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le vois.»
+
+«Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc appelé maître
+Théodise, lequel dit et montra au saint-père tout le contraire de ce que
+lui avait dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien, seigneur, lui
+dit-il, et es averti des très grandes peines que le comte de Montfort et
+le légat ont prises nuit et jour avec grand danger de leurs personnes,
+pour réduire et changer le pays des princes dont on a parlé, lequel
+était tout plein d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que
+maintenant le comte de Montfort et ton légat ont balayé et détruit
+lesdits hérétiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait
+avec grand travail et peine, ainsi que chacun le peut bien voir; et
+maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu ne peux rien faire ni user de
+rigueur contre ton légat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne
+cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui ôtais maintenant, tu
+lui ferais grand tort; car nuit et jour le comte de Montfort se
+travaille pour l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a dit.»
+
+«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux partis, répondit à
+maître Théodise et à ceux de sa compagnie qu'il savait bien tout le
+contraire de leur dire, car il avait été bien informé que le légat
+détruisait les bons et les justes, et laissait les méchants sans
+punition, et grandes étaient les plaintes qui chaque jour lui venaient
+de toutes parts contre le légat et le comte de Montfort. Tous ceux donc
+qui tenaient le parti du légat et du comte de Montfort se réunirent et
+vinrent devant le saint-père lui dire et le prier qu'il voulût laisser
+au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre,
+Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix et Comminges: «Et
+s'il arrive seigneur, lui dirent-ils, que tu lui veuilles ôter lesdits
+pays et terres, nous te jurons et promettons que tous nous l'aiderons et
+secourrons envers et contre tous.»
+
+«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur dit et répondit que,
+ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait
+rien de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé
+par lui; car, en pensant que la chose fût ainsi qu'ils le disaient, et
+que le comte Ramon eût fait tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait
+pas pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu a dit de sa
+bouche «que le père ne payerait pas l'iniquité du fils, ni le fils celle
+de son père», et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le
+contraire; d'un autre côté il était bien informé que le comte de
+Montfort avait fait mourir à tort et sans cause le vicomte de Béziers
+pour avoir sa terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais le
+vicomte de Béziers ne contribua à cette hérésie... Et je voudrais bien
+savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort parti pour le
+comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et inculper le
+vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait ainsi mourir,
+a ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?» Quand le saint-père
+eut ainsi parlé, tous ses prélats lui répondirent que bon gré mal gré,
+que ce fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait les terres et
+seigneuries, car ils l'aideraient à se défendre envers et contre tous,
+vu qu'il les avait bien et loyalement conquises.
+
+«L'évêque d'Osma, voyant ceci, dit au saint-père: «Seigneur, ne
+t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vérité, l'évêque
+de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces n'empêcheront pas que
+le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il
+trouvera pour cela aide et secours, car il est neveu du roi de France,
+et aussi de celui de l'Angleterre et d'autres grands seigneurs et
+princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son droit, quoiqu'il soit
+jeune.»
+
+«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous inquiétez pas de l'enfant,
+car si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je
+lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra Toulouse, Agen et
+aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété le comté de
+Venaissin, qui a été à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'Église,
+et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez de terres et
+seigneuries.» Le comte Ramon vint donc devers le saint-père avec tous
+les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur leurs affaires et la
+requête que chacun avait faite au saint-père, et le comte Ramon lui dit
+et montra comment ils avaient demeuré un long temps en attendant la
+réponse de leur affaire et de la requête que chacun lui avait faite. Le
+saint-père dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne pouvait rien
+faire pour eux, mais qu'il s'en retournât et lui laissât son fils, et
+quand le comte Ramon eut ouï la réponse du saint-père, il prit congé de
+lui et lui laissa son fils; et le saint-père lui donna sa bénédiction.
+Le comte Ramon sortit de Rome avec une partie de ses gens, et laissa les
+autres à son fils, et entre autres y demeura le comte de Foix, pour
+demander sa terre et voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon
+s'en alla droit à Viterbe pour attendre son fils et les autres qui
+étaient avec lui, comme on l'a dit.
+
+«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour
+savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-père eut
+vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui bailla
+ses lettres comme il était nécessaire en telle occasion, dont le comte
+de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia grandement le
+saint-père, lequel lui donna sa bénédiction et absolution de toutes
+choses jusqu'au jour présent. Quand l'affaire du comte de Foix fut
+finie, il partit de Rome, tira doit à Viterbe devers le comte Ramon, et
+lui conta toute son affaire, comment il avait eu son absolution, et
+comment aussi le saint-père lui avait rendu sa terre et seigneurie; il
+lui montra ses lettres, dont le comte Ramon fut grandement joyeux et
+allègre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent droit à Gênes, où ils
+attendirent le fils du comte Ramon.
+
+«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque le fils du comte
+Ramon eut demeuré à Rome l'espace de quarante jours, il se retira un
+jour devers le saint-père avec ses barons et les seigneurs qui étaient
+de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par
+l'enfant au saint-père, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant
+était sage et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de s'en
+retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; et quand le
+saint-père eut entendu et écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire et
+montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui, et se
+prit à lui dire: «Fils, écoute, que je te parle, et ce que je veux te
+dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien.
+
+«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du
+bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en quoi
+faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que tu ne
+demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comté de
+Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, pour
+servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait assemblé son
+concile. Alors tu pourras revenir deçà les monts pour avoir droit et
+raison de ce que tu demandes contre le comte de Montfort.»
+
+«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et
+lui dit: «Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de
+Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me
+saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé contre moi.» Le
+saint-père lui répondit: «Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien
+commencer et mieux achever.»
+
+Nous avons copié mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une
+traduction du _Poème des Albigeois_, sans oublier pourtant que la poésie
+est fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente d'improbable la
+supposition du poète qui prête au pape l'intention de défaire tout ce
+qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang. Voy.
+la note de la page 397.
+
+
+118--page 398--_Tout le Midi se jeta dans les bras de
+Philippe-Auguste..._
+
+Raymond VII écrit à Philippe-Auguste (juillet 1222): «Ad vos, domine,
+sicut ad meum unicum et principale recurro refugium... humiliter vos
+deprecans et exorans quatenus mei misereri velitis.» _Preuves de
+l'Histoire du Langued._, III, 275.--(Décembre 1222): «Cum... Amalricus
+supplicaverit nobis ut dignemini juxta beneplacitum vestrum, terram
+accipere vobis et hæredibus vestris in perpetuum, quam tenuit vel tenere
+debuit, ipse, vel pater suus in partibus Albigensibus et sibi vicinis,
+gaudemus super hoc, desiderantes Ecclesiam et terram illam sub umbra
+vestri nominis gubernari et rogantes affectuose quantum possumus,
+quatenus celsæ majestatis vestræ regia potestas, intuitu regis regum, et
+pro honore sanctæ matris Ecclesiæ ac regni vestri, terram prædictam ad
+oblationem et resignationem dicti comitis recipiatis; et invenietis nos
+et cæteros prælatos paratos vires nostras effundere in hoc negotio pro
+vobis, et expendere quidquid ecclesia in partibus illis habet, vel est
+habitura.» _Preuv. de l'Hist. du Langued._, III, 276.--(1223): «Dum
+dudum et diu soli sederemus in Biterris civitate, singulis momentis
+mortem expectantes, optataque nobis fuit in desiderio, vita nobis
+existente in supplicium, hostibus fidei et pacis undique gladios suos in
+capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende, intravit kal. Maii
+cursor ad nos, qui... nuntiavit nobis verbum bonum, verbum
+consolationis, et totius miseriæ nostræ allevationis, quod videlicet
+placet celsitudinis vestræ magnificentiæ, convocatis prælatis et
+baronibus regni vestri apud Melodunum, ad tractandum super remedio et
+succursu terræ, quæ facta est in horrendam desolationem et in sibilum
+sempiternum, nisi Dominus ministerio regiæ dexteræ vestræ citius
+succurratus, super quo, tanto moerore scalidi, tanta lugubratione
+defecti respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac manibus in
+coelum, referimus altissimo, in cujus manu corda regum consistunt,
+scientes hoc divinitus vobis esse inspiratum, etc.. Flexis itaque
+genibus, reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis, et
+singultibus lacerati, regiæ supplicamus majestati quatenus vobis
+inspiratæ gratiæ Dei non deesse velitis... quod universalis Ecclesiæ
+imminet subversio in regno vestro, nisi vos occurratis et succurratis,
+etc...» Ibid., 278.
+
+
+119--page 407--_Le dogme de l'immaculée conception_, etc...
+
+L'Église de Lyon l'avait instituée en 1134. Saint Bernard lui écrivit
+une longue lettre pour la tancer de cette nouveauté (Epist. 174). Elle
+fut approuvée par Alain de Lille et par Petrus Cellensis (L. VI, epist
+23; IX, 9 et 10). Le concile d'Oxford la condamna en 1222.--Les
+Dominicains se déclarèrent pour saint Bernard, l'Université pour
+l'Église de Lyon. Bulæus, _Hist. Univ. Paris_, II, 138, IV, 618, 964.
+Voyez Duns Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, qu. I, et dist. 18,
+qu. I. Il disputa, dit-on, pour l'immaculée conception, contre deux
+cents Dominicains, et amena l'Université à décider: «Ne ad ullos gradus
+scholasticos admitteretur ullus, qui prius non juraret se defensurum B.
+Virginem a noxa originaria.» Wadding., Ann. Minorum, ann. 1394. Bulæus,
+IV, p. 71.
+
+_«La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique, etc...»_
+
+Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. «Totam coelestem patriam
+amplexando dulciter continebat.»--Pierre Damiani disait que Dieu
+lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge. Il s'écrie dans un
+sermon (Sermo XI, de Annunt. B. Mar., p. 171): «O venter
+diffusiorcoelis, terris amplior, capacior elementis! etc.»--Dans un
+sermon sur la Vierge, de l'archevêque de Kenterbury, Étienne Langton, on
+trouve ces vers:
+
+ Bele Aliz matin leva,
+ Sun cors vesti et para,
+ Ens un vergier s'en entra,
+ Cink fleurettes y truva;
+ Un chapelet fit en a
+ De bele rose flurie.
+ Pur Dieu trahez vus en là,
+ Vus ki ne amez mie;
+
+Ensuite il applique mystiquement chaque vers à la mère du Sauveur, et
+s'écrie avec enthousiasme:
+
+ Ceste est la belle Aliz,
+ Ceste est la flur,
+ Ceste est le lis.
+
+ ROQUEFORT, _Poésies_ du douzième et du treizième siècle.
+
+On a attribué au franciscain saint Bonaventure le Psalterium minus et le
+Psalterium majus B. Mariæ Virginis. Ce dernier est une sorte de parodie
+sérieuse où chaque verset est appliqué à la Vierge. Psalm. I: «Universas
+enim foeminas vincis pulchritudine carnis!»
+
+
+120--page 410--_Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et
+évêques_, etc...
+
+Voy. la lettre des évêques du Midi à Louis VIII, _Preuves de l'Histoire
+du Lang._, p. 289, et les lettres d'Honorius III, ap. Scr. fr. XIX,
+699-723.
+
+
+121--page 411--_Le testament de Louis VIII_, etc...
+
+_Archives du royaume_, J, carton 401, Lettre et témoignage de
+l'archevêque de Sens et de l'évêque de Beauvais.--J, carton 403,
+_Testament de Louis VIII_.
+
+
+122--page 413--_La régente empêcha le comte de Champagne d'épouser la
+fille de Mauclerc..._
+
+Elle lui écrivit, dit-on: «Sire Thibaud de Champaigne, j'ai entendu que
+vous avez convenance et promis à prenre à femme la fille au comte Perron
+de Bretaigne. Partant vous mande que si ne voulez perdre quan que vous
+avez au royaume de France, que vous ne le faites. Si cher que avez tout
+tant que amez au dit royaume, ne le faites pas. La raison pourquoy vous
+sçavez bien. Je n'ai jamais trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que
+luy.» D. Morice, I, 158.
+
+
+123--page 414--_Soumission du comte de Toulouse..._
+
+Voy. les articles du Traité, inséré au tome III des Preuves de
+l'Histoire du Languedoc, p, 329, sqq., et au tome XIX du _Recueil des
+Historiens de France_, p. 219, sqq.
+
+
+124--page 417--_Saint Louis, Espagnol du côte de Blanche..._
+
+Il était parent par sa mère d'Alphonse X, roi de Castille; celui-ci lui
+avait promis des secours pour la croisade; mais il mourut en 1252, et
+saint Louis «en fut fort affligé.» Math. Paris, p. 565.--«À son retour,
+il fît frapper, dit Villani, des monnaies où les uns voient des
+menottes, en mémoire de sa captivité; les autres, les tours de
+Castille.» Ce qui vient à l'appui de cette dernière opinion, c'est que
+les frères de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent les tours de
+Castille dans leurs armes. Michaud, IV, 445.
+
+
+125--page 417--_Le sultan d'Égypte était le meilleur ami de Frédéric
+II..._
+
+Extraits d'historiens arabes, par Reinaud (_Bibl. des Croisades_, IV,
+417, sqq.). «L'émir Fakr-Eddin était entré fort avant, dit Yaféi, dans
+la confiance de l'empereur; ils avaient de fréquents entretiens sur la
+philosophie, et leurs opinions paraissaient se rapprocher sur beaucoup
+de points.--Ces étroites relations scandalisèrent beaucoup les
+chrétiens... «Je n'aurais pas tant insisté, dit-il à Fakr-Eddin, pour
+qu'on me remît Jérusalem, si je n'avais craint de perdre tout crédit en
+Occident; mon but n'a pas été de délivrer la ville sainte, ni rien de
+semblable; j'ai voulu conserver l'estime des Francs.»-«L'empereur était
+roux et chauve: il avait la vue faible; s'il avait été esclave, on n'en
+aurait pas donné deux cents drachmes. Ses discours montraient assez
+qu'il ne croyait pas à la religion chrétienne; quand il en parlait,
+c'était pour s'en railler... etc.. Un moezzin récita près de lui un
+verset de l'Alcoran qui nie la divinité de Jésus-Christ. Le sultan le
+voulut punir; Frédéric s'y opposa.»--Il se fâcha contre un prêtre qui
+était entré dans une mosquée l'Évangile à la main, et jura de punir
+sévèrement tout chrétien qui y entrerait sans une permission
+spéciale.--On a vu plus haut quelles relations amicales Richard
+entretenait avec Salaheddin et Malek-Adhel.--Lorsque Jean de Brienne fut
+assiégé dans son camp (en 1221), il fut comblé par le sultan de
+témoignages de bienveillance. «Dès lors, dit un auteur arabe (Makrizi),
+il s'établit entre eux une liaison sincère et durable, et tant qu'ils
+vécurent, ils ne cessèrent de s'envoyer des présents et d'entretenir un
+commerce d'amitié.» Dans une guerre contre les Kharismiens, les
+chrétiens de Syrie se mirent pour ainsi dire sous les ordres des
+infidèles. On voyait les chrétiens marcher leurs croix levées; les
+prêtres se mêlaient dans les rangs, donnaient des bénédictions, et
+offraient à boire aux musulmans dans leurs calices. Ibid., 445, d'après
+Ibn-Giouzi, témoin oculaire.
+
+
+126--page 420--_Les Mongols avançaient lents, irrésistibles..._
+
+«Ils avaient, dit Mathieu Paris, ravagé et dépeuplé la grande Hongrie:
+ils avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres menaçantes à tous
+les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu très haut pour
+dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les têtes de ces barbares
+sont grosses et disproportionnées avec leurs corps; ils se nourrissent
+de chairs crues et même de chair humaine; ce sont des archers
+incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir, avec lesquelles
+ils passent tous les fleuves; ils sont robustes, impies, inexorables;
+leur langue est inconnue à tous les peuples qui ont quelque rapport
+avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont riches en troupeaux
+de moutons, de boeufs, de chevaux si rapides qu'ils font trois jours de
+marche en un jour. Ils portent par devant une bonne armure, mais aucune
+par derrière, pour n'être jamais tentés de fuir. Ils nomment khan leur
+chef, dont la férocité est extrême. Habitant la plage boréale, les mers
+Caspiennes, et celles qui leur confinent, ils sont nommés Tartares, du
+nom du fleuve Tar. Leur nombre est si grand qu'ils semblent menacer le
+genre humain de sa destruction. Quoiqu'on eût déjà éprouvé d'autres
+invasions de la part des Tartares, la terreur était plus grande cette
+année, parce qu'ils semblaient plus furieux que de coutume; aussi les
+habitants de la Gothie et de la Frise, redoutant leurs attaques, ne
+vinrent point cette année, comme ils le faisaient d'ordinaire, sur les
+côtes d'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de harengs: les harengs
+se trouvèrent en conséquence tellement abondants en Angleterre, qu'on
+les vendait presque pour rien; même dans les endroits éloignés de la
+mer, on en donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une petite
+pièce de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et illustre par sa
+naissance, qui était venu en ambassade solennelle auprès du roi de
+France, principalement de la part du Vieux de la Montagne, annonçait ces
+événements au nom de tous les Orientaux, et il demandait du secours aux
+Occidentaux, pour réprimer la fureur des Tartares. Il envoya un de ses
+compagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui exposer les mêmes
+choses, et lui dire que si les musulmans ne pouvaient soutenir le choc
+de ces ennemis, rien ne les empêcherait d'envahir tout l'Occident.
+L'évêque de Winchester, qui était présent à cette audience (c'était le
+favori d'Henri III), et qui avait déjà revêtu la croix, prit d'abord la
+parole en plaisantant. «Laissons, dit-il, ces chiens se dévorer les uns
+les autres, pour qu'ils périssent plus tôt. Quand ensuite nous
+arriverons sur les ennemis du Christ qui resteront en vie, nous les
+égorgerons plus facilement, et nous en purgerons la surface de la terre.
+Alors le monde entier sera soumis à l'Église catholique, et il ne
+restera plus qu'un seul Pasteur et une seule bergerie.» Math. Paris, p.
+318.
+
+
+127--page 428--_Les envoyés du Vieux de la Montagne_, etc...
+
+Il envoya demander au roi l'exemption du tribut qu'il payait aux
+Hospitaliers et aux Templiers. «Darière l'amiral avoit un Bacheler bien
+atourné, qui tenoit trois coutiaus en son poing, dont l'un entroit ou
+manche de l'autre; pour ce que se l'amiral eust été refusé, il eust
+présenté au roy ces trois coutiaus pour li deffier. Darière celi qui
+tenoit les trois coutiaus, avoit un autre qui tenoit un bouqueran (pièce
+de toile de coton) entorteillé entour son bras, que il eust aussi
+présenté au roi pour li ensevelir, se il eust refusée la requeste au
+Vieil de la Montaigne.» Joinville, p. 95.--«Quand le viex chevauchoit,
+dit encore Joinville, il avoit un crieur devant li qui portait une hache
+danoise à lonc manche tout couvert d'argent, à tout pleins de coutiaus
+férus ou manche et crioit: «Tournés-vous «de devant celi qui porte la
+mort des rois entre ses mains.» P. 97.
+
+_Les Francs dans l'abondance s'énervaient..._
+
+Joinville, p. 37: «Le commun peuple se prist aus foles femmes, dont il
+avint que le roy donna congié à tout plein de ses gens, quant nous
+revinmes de prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait; et il me
+dit que il avoit trouvé de certein, que au giet d'une pierre menue,
+entour son paveillon tenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné
+congié, et ou temps du plus grant meschief que l'ost eust onques
+été.»--«Les barons qui deussent garder le leur pour bien emploier en
+lieu et en tens, se pristrent à donner les grans mangers et les
+outrageuses viandes.»
+
+
+128--page 428--_Un coup de vent ayant poussé saint Louis vers
+Damiette..._
+
+«Il est vraisemblable que saint Louis aurait opéré sa descente sur le
+même point que Bonaparte (à une demi-lieue d'Alexandrie), si la tempête
+qu'il avait essuyée en sortant de Limisso, et les vents contraires
+peut-être, ne l'avaient porté sur la côte de Damiette. Les auteurs
+arabes disent que le soudan du Caire, instruit des dispositions de saint
+Louis, avait envoyé des troupes à Alexandrie comme à Damiette, pour
+s'opposer au débarquement.» Michaud, IV, 236.
+
+
+129--page 433--_Saint Louis prisonnier..._
+
+On dit au roi que les amiraux avaient délibéré de le faire soudan de
+Babylone... «Et il me dit qu'il ne l'eust mie refusé. Et sachiez que il
+ne demoura (que ce dessein n'échoua) pour autre chose que pource que ils
+disoient que le Roy estoit le plus ferme crestien que en peust trouver;
+et cest exemple en monstroient, à ce que quant ils se partoient de la
+héberge, il prenoit sa croiz à terre et seignoit tout son cors; et
+disoient que se celle gent fesoient soudanc de li, il les occiroit tous,
+ou ils deviendroient crestiens.» Joinville, p. 78.
+
+_Les Arabes chantèrent sa défaite et plus d'un peuple chrétien_, etc...
+
+Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut composée à cette occasion se
+chante encore aujourd'hui.--Reinaud, Extraits d'historiens arabes
+(_Biblioth. des Croisades_, IV, 475).--Suivant Villani, Florence, où
+dominaient les Gibelins, célébra par des fêtes le revers des croisés.
+Michaud, IV, 373.
+
+_Sa mère était morte..._
+
+Joinville, p. 126: «À Sayette vindrent les nouvelles au Roy que sa mère
+estoit morte. Si grand deuil en mena, que de deux jours on ne pot
+oncques parler à li. Après ce m'envoia querre par un vallet de sa
+chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, là où il estoit tout
+seul, et il me vit et estandi ses bras et me dit: À! Seneschal! j'ai
+pardu ma mère.»--Lorsque saint Louis traitait avec le soudan pour sa
+rançon, il lui dit que s'il voulait désigner une somme raisonnable, il
+manderait à sa mère qu'elle la payât. «Et ils distrent: Comment est-ce
+que vous ne nous voulez dire que vous ferez ces choses? et le roy
+respondi que il ne savoit se la reine le vourroit faire pour ce que elle
+estoit sa dame.» Ibid., 73.
+
+
+130--page 436--_L'insurrection des Pastoureaux..._
+
+Math. Paris, p. 550, sqq.--«Aux premiers soulèvements du peuple de Sens,
+les rebelles se créèrent un clergé, des évêques, un pape avec ses
+cardinaux.» Continuateur de Nangis, 1315.--Les Pastoureaux avaient aussi
+une espèce de tribunal ecclésiastique. Ibid., 1320.--Les Flamands
+s'étaient soumis à une hiérarchie, à laquelle ils durent de pouvoir
+prolonger longtemps leur opiniâtre résistance. Grande Chron. de Flandre,
+quatorzième siècle.--Les plus fameux routiers avaient pris le titre
+d'archiprêtres. Froissart, vol. I, ch. CLXXVII.--Les Jacques eux-mêmes
+avaient formé une monarchie. Ibid., ch. CLXXXIV.--Les Maillotins
+s'étaient de même classés en dizaines, cinquantaines et centaines.
+Ibid., ch. CLXXXII-III-IV, Juvén. des Ursins, ann. 1382, et Anon. de
+Saint-Denis, hist. de Ch. VI; Monteil, t. I, p. 286.
+
+
+131--page 440--_Une association s'était formée_, etc...
+
+À la tête se trouvait Robert Twinge, chevalier du Yorkshire, qu'une
+provision papale avait privé du droit d'élire à un bénéfice provenant de
+sa famille. Ces associés, bien qu'ils ne fussent que quatre-vingts,
+parvinrent, par la célérité et le mystère de leurs mouvements, à
+persuader au peuple qu'ils étaient en bien plus grand nombre. Ils
+assassinèrent les courriers du pape, écrivirent des lettres menaçantes
+aux ecclésiastiques étrangers, etc. Au bout de huit mois, le roi
+interposa son autorité. Twinge se rendit à Rome, où il gagna son procès,
+et conféra le bénéfice, etc. Lingard, III, 161.
+
+
+132--page 447--_L'empereur Frédéric II..._
+
+«Frédéric, dit Villani (l. VI, c. I), fut un homme doué d'une grande
+valeur et de rares talents; il dut sa sagesse autant aux études qu'à sa
+prudence naturelle. Versé en toute chose, il parlait la langue latine,
+notre langue vulgaire (l'italien), l'allemand, le français, le grec et
+l'arabe. Abondant en vertus, il était généreux, et à ses dons il
+joignait encore la courtoisie; guerrier vaillant et sage, il fut aussi
+fort redouté. Mais il fut dissolu dans la recherche des plaisirs; il
+avait un grand nombre de concubines, selon l'usage des Sarrasins; comme
+eux, il était servi par des mameluks; il s'abandonnait à tous les
+plaisirs des sens, et menait une vie épicurienne, n'estimant pas
+qu'aucune autre vie dût venir après celle-ci... Aussi ce fut la raison
+principale pour laquelle il devint l'ennemi de la sainte Église.»
+
+«Frédéric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et Manfredi, t. VIII,
+p. 495), fut un homme d'un grand coeur; mais la sagesse, qui ne fut pas
+moins grande en lui, tempérait sa magnanimité, en sorte qu'une passion
+impétueuse ne déterminait jamais ses actions, mais qu'il procédait
+toujours avec la maturité de la raison... Il était zélé pour la
+philosophie; il la cultiva pour lui-même, il la répandit dans ses États.
+Avant les temps heureux de son règne, on n'aurait trouvé en Sicile que
+peu ou point de gens de lettres; mais l'empereur ouvrit dans son royaume
+des écoles pour les arts libéraux et pour toutes les sciences; il appela
+des professeurs de différentes parties du monde, et leur offrit des
+récompenses libérales. Il ne se contenta pas de leur accorder un
+salaire; il prit sur son propre trésor de quoi payer une pension aux
+écoliers les plus pauvres, afin que dans toutes les conditions les
+hommes ne fussent point écartés par l'indigence de l'étude de la
+philosophie. Il donna lui-même une preuve de ses talents littéraires,
+qu'il avait surtout dirigés vers l'histoire naturelle, en écrivant un
+livre sur la nature et le soin des oiseaux, où l'on peut voir combien
+l'empereur avait fait de progrès dans la philosophie. Il chérissait la
+justice, et la respectait si fort, qu'il était permis à tout homme de
+plaider contre l'empereur, sans que le rang du monarque lui donnât
+aucune faveur auprès des tribunaux, ou qu'aucun avocat hésitât à se
+charger contre lui de la cause du dernier de ses sujets. Mais, malgré
+cet amour pour la justice, il en tempérait quelquefois la rigueur par sa
+clémence.» (Traduction de Sismondi. Remarquez que Villani est guelfe, et
+Jamsila gibelin.)
+
+
+133--page 447--_Le royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai
+fils de Frédéric II..._
+
+Voici le portrait qu'en font les contemporains, Math. Spinelli,
+Ricordon, Summonte, Collonueio, etc. Il était doué d'un grand courage,
+aimait les arts, était généreux et avait beaucoup d'urbanité. Il était
+bien fait et beau de visage; mais il menait une vie dissolue; il
+déshonora sa soeur, mariée au comte de Caserte; il ne craignait ni Dieu
+ni les saints; il se lia avec les Sarrasins, dont il se servit pour
+tyranniser les ecclésiastiques, et s'adonna à l'astrologie
+superstitieuse des Arabes.--Il se vantait de sa naissance illégitime, et
+disait que les grands naissaient d'ordinaire d'unions défendues.
+Michaud, V, 43.
+
+
+134--page 452--_L'horreur pour les Sarrasins avait diminué..._
+
+Saint Louis montra pour les Sarrasins une grande douceur. «Il fesait
+riches moult de Sarrasins que il avait fèt baptizer, et les assembloit
+par mariages avecque crestiennes... Quand il estoit outre mer, il
+commanda et fist commander à sa gent que ils n'occissent pas les femmes
+ne les enfans des Sarrasins; ainçois les preissent vis et les amenassent
+pour fère les baptisier. Ausinc il commandoit en tant come il pooit, que
+les Sarrasins ne fussent pas ocis, mès fussent pris et tenuz en prizon.
+Et aucune foiz forfesait l'en en sa court d'escueles d'argent ou
+d'autres choses de telle manière; et doncques li benoiez rois le
+soufroit débonnèrement, et donnoit as larrons aucune somme d'argent, et
+les envéoit outre mer; et ce fist-il de plusieurs. Il fut tosjors à
+autrui moult plein de miséricorde et piteus.» Le Confesseur, p. 302,
+388.
+
+
+135--page 464--_Saint Louis envoyait des Mendiants pour surveiller les
+provinces_, etc...
+
+Math. Paris, ad. ann. 1247, p. 493.--Par son testament (1269), il leur
+légua ses livres et de fortes sommes d'argent, et institua pour nommer
+aux bénéfices vacants un conseil composé de l'évêque de Paris, du
+chancelier, du prieur des Dominicains et du gardien des Franciscains.
+Bulsæus, III, 1269.--Après la première croisade, il eut toujours deux
+confesseurs, l'un dominicain, l'autre franciscain; Gaufred., de Bell.
+loc, ap. Duchesne, V, 451.--Le confesseur de la reine Marguerite
+rapporte qu'il eut la pensée de se faire dominicain, et que ce ne fut
+qu'avec peine que sa femme l'en empêcha.--Il eut soin de faire
+transmettre au pape le livre de Guillaume de Saint-Amour. Le pape l'en
+remercia, en le priant de continuer aux moines sa protection. Bulæus,
+III, 313.
+
+
+136--page 466 et note I--_En 1246, Pierre Mauclerc forme une ligue
+contre le clergé_, etc...
+
+_Trésor des chartes_, Champagne, VI, nº 84; et ap. _Preuves des libertés
+de l'Église gallicane_, I, 29.
+
+1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc avec son fils le duc Jean, le
+comte d'Angoulême et le comte de Saint-Pol, et beaucoup d'autres
+seigneurs, contre le clergé.--«À tous ceux qui ces lettres verront, nous
+tuit, de qui le séel pendent en cet présent escript, faisons à sçavoir
+que nous, par la foy de nos corps, avons fiancez sommes tenu, nous et
+notre hoir, à tousjours à aider li uns à l'autre, et à tous ceux de nos
+terres et d'autres terres qui voudront estre de cette compagnie, à
+pourchacier, à requerre et à défendre nos droits et les leurs en bonne
+foy envers le clergié. Et pour ce que grieffsve chose seroit, nous tous
+assembler pour cette besogne, nous avons eleu, par le commun assent et
+octroy de nous tous, le duc de Bourgogne, le comte Perron de Bretaigne,
+le comte d'Angolesme et le comte de Sainct-Pol;... et si aucuns de cette
+compagnie estoient excommuniez, par tort conneu par ces quatre, que le
+clergié li feist, il ne laissera pas aller son droict ne sa querele pour
+l'excommuniement, ne pour autre chose que on li face, etc.» _Preuv. des
+lib. de l'Égl. gallic_, I, 99. Voy. aussi p. 95, 97, 98.
+
+
+137--page 467--_Cette âme tendre et pieuse, blessée dans tous ses
+amours_, etc...
+
+Lorsque saint Louis eut résolu de retourner en France «lors me dit robe
+entre ly et moy sanz plus, et me mist mes deux mains entre les seues, et
+le légat que je le convoiasse jusques à son hostel. Lors s'enclost en sa
+garde, commensa à plorer moult durement; et quand il pot parler, si me
+dit: Seneschal, je sui moult li, si en rent graces à Dieu, de ce que le
+roy et les autres pèlerins eschapent du grand péril là où vous avez esté
+en celle terre; et moult sui à mésaise de crier de ce que il me
+convendra lessier vos saintes compaingnies, et aler à la court de Rome,
+entre cel desloial gent qui y sont.»
+
+
+138--page 475--_Guillaume de Saint-Amour contre les Mendiants..._
+
+Les ordres Mendiants étaient fort effrayés. «Cum prædicto volumini
+respondere fuisset prædicto doctori (Thomæ), non sine singultu et
+lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna adversariorum tara
+gravium dubitabant, Fr. Thomas ipsum volumen accipiens et se fratrum
+orationibus recommendans...», Guill. de Thoco, vit. S. Thomæ, ap. Acta
+SS. Martis, I.
+
+
+139--page 476--_Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la
+règle..._
+
+Processus de S. Thom. Aquin., ap. Acta SS. Martis, I, p. 714: «Concludit
+quod Fr. Thomas in scripturis suis imposuit finem omnibus laborantibus
+usque ad finem sæculi, et quod omnes deinceps frustra
+laborarent.»--«Fuit (S. Thomas) magnus in corpore et rectæ staturæ...
+coloris triticei... magnum habens caput... aliquantulum calvus. Fuit
+tenerrimæ complexionis in carne.» Acta SS., p. 672.--«Fuit grossus.»
+Processus de S. Thom., ibid.
+
+
+140--page 482--_Le roi apparaît à la poésie féodale comme un lâche..._
+
+Passage de _Guill. au court nez_ (Paris, introd. de Berte aux grands
+pieds), cité dans _Gérard de Nevers_.
+
+ Grant fu la cort en la sale à Loon,
+ Moult ot as tables oiseax et venoison.
+ Qui que manjast la char et le poisson,
+ Oncques Guillaume n'en passa le menton:
+ Ains menja tourte, et but aigue à foison.
+ Quant mengier orent li chevalier baron,
+ Les napes otent escuier et garçon.
+ Li quens Guillaume mist le roi à raison:
+ --«Qu'as en pensé», dit-il, li fiés Charlon?
+ «Secores-moi vers la geste Mahon.»
+ Dist Loéis: «Nous en consillerons,
+ «Et le matin savoir le vous ferons
+ «Ma volonté, se je irai o non.»
+ Guillaume l'ot, si taint corne charbon,
+ Il s'abaissa, si a pris un baston.
+ Puis dit au roi: «Vostre fiez tos rendon,
+ «N'en tenrai mès vaillant une esperon,
+ Ne vostre ami ne serai ne voste hom,
+ Et si venrez, o vous voiliez o non.»
+
+ (Ms. de _Gérard de Nevers_, nº 7498, treizième siècle, corrigé sur le
+ texte le plus ancien du ms. de _Guillaume au Cornès_, nº 6995.)
+
+
+141--page 484--_On remonte au vieil élément indigène_, etc...
+
+Le principal dépôt des traditions bretonnes du moyen âge est l'ouvrage
+du fameux Geoffroi de Monmouth. Sur la véracité de cet auteur et les
+sources où il a puisé, voyez Ellis, _Intr. metrical_ romances; Turner,
+_Quarterly review_, janvier 1820; Delarue, _Bardes armoricains_; et
+surtout la dernière édition de Warton (1834), avec notes de Douce et de
+Park; voyez aussi les critiques de Ritson, quelques passages des poésies
+de Marie de France, publiés par M. de Roquefort, 1820, etc.
+
+
+142--page 487, note 2--_La fête de l'âne..._
+
+On chantait la prose suivante:
+
+ Orientis partibus
+ Adventavit asinus
+ Pulcher et fortissimus
+ Sarcinis aptissimus.
+ Hez, sire asnes, car chantez
+ Belle bouche rechignez,
+ Vous aurez du foin assez
+ Et de l'avoine à plantez.
+ Lentus erat pedibus
+ Nisi foret baculus
+ Et eum in clunibus
+ Pungeret aculeus.
+ Hez, sire asnes, etc.
+ Hic in collibus Sichem
+ Jam nutritus sub Ruben,
+ Transiit per Jordanem,
+ Saliit in Bethleem.
+ Hez, sire asnes, etc.
+ Ecce magnis auribus
+ Subjugalis filius
+ Asinus egregius
+ Asinorum dominus.
+ Hez, sire asnes, etc.
+ Saltu vincit hinnulos,
+ Damas et capreolos,
+ Super dromedarios
+ Velox Madianeos.
+ Hez, sire asnes, etc.
+ Aurum de Arabia,
+ Thus et myrrham de Saba,
+ Tulit in ecclesia
+ Virtus asinaria.
+ Hez, sire asnes, etc.
+ Dum trahit véhicula
+ Multa cum sarcinula,
+ Illius mandibula
+ Durat terit pabula.
+ Hez, sire asnes, etc.
+ Cum aristis hordeum
+ Comedit et corduum;
+ Triticum e palea
+ Segregat in area.
+ Hez, sire asnes, etc.
+ Amen dicas Asine (hic genuflectebatur)
+ Jam satur de gramine:
+ Amen, amen itera,
+ Aspernare vetera.
+ Hez va! hez va! hez va hez!
+ Biax sire asnes car allez
+ Belle bouche car chantez.
+
+ (Ms. du treizième siècle, ap. Ducange, _Glossar._)
+
+
+143--page 493--_La cathédrale de Cologne, le type de l'architecture
+gothique..._
+
+Les maîtres de cette ville ont bâti beaucoup d'autres églises. Jean
+Hûltz, de Cologne, continue le clocher de Strasbourg.--Jean de Cologne,
+en 1369, bâtit les deux églises de Campen, au bord du Zuiderzée, sur le
+plan de la cathédrale de Cologne.--Celle de Prague s'élève sur le même
+plan.--Celle de Metz y ressemble beaucoup.--L'évêque de Burgos, en 1442,
+emmène deux tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les tours de
+sa cathédrale. Ils font les flèches sur le plan de celle de
+Cologne.--Des artistes de Cologne bâtissent Notre-Dame de l'Épine, à
+Châlons-sur-Marne. Boisserée, p. 15.
+
+
+144--page 496--_Les méandres de l'église de Reims..._
+
+On voyait dans plusieurs églises, entre autres à Chartres et à Reims,
+une spirale de mosaïque, ou labyrinthe, ou _dædalus_, placé au centre de
+la croisée. On y venait en pèlerinage; c'était l'emblème de l'intérieur
+du temple de Jérusalem. Le labyrinthe de Reims portait le nom des quatre
+architectes de l'église. Povillon-Pierard, _Description de Notre-Dame de
+Reims_.--Celui de Chartres est surnommé _la lieue_; il a sept cent
+soixante-huit pieds de développement. Gilbert, _Description de
+Notre-Dame de Chartres_, p. 44.
+
+
+145--page 499--_La peinture sur vitres..._
+
+Les Romains se servaient depuis Néron des vitres colorées, surtout en
+bleu. Le beau rouge est plus fréquent dans les anciens vitraux; on
+disait proverbialement: _Vin couleur des vitraux de la Sainte-Chapelle._
+Ceux de cette église sont du premier âge; ceux de Saint-Gervais, du
+deuxième et du troisième, et de la main de Vinaigrier et de Jean Cousin.
+Au deuxième âge, les figures, devenant gigantesques, sont coupées par
+les vitres carrées. À cette époque appartiennent encore les beaux
+vitraux des grandes fenêtres de Cologne, qui portent la date de 1509,
+apogée de l'école allemande; ils sont traités dans une manière
+monumentale et symétrique.--Angelico da Fiesole est le patron des
+peintres sur verre. On cite encore Guillaume de Cologne et Jacques
+Allemand. Jean de Bruges inventa les émaux ou verres à deux couches.--La
+Réforme réduisit cet art en Allemagne à un usage purement héraldique. Il
+fleurit en Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis tant de
+réputation en ce genre, que Guillaume de Marseille fut appelé à Rome,
+par Jules II, pour décorer les fenêtres du Vatican. À l'époque de
+l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de clair obscur fait
+employer la grisaille pour les fenêtres d'Anet et d'Écouen; c'est le
+protestantisme entrant dans la peinture. En Flandre, l'école des grands
+coloristes (Rubens, etc.) amène le dégoût de la peinture sur verre.
+Voyez dans la _Revue française_ un extrait du rapport de M. Brongniart à
+l'Académie des sciences sur la peinture sur verre; voyez aussi la notice
+de M. Langlois sur les vitraux de Rouen.
+
+
+FIN DU TOME DEUXIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ LIVRE III.--TABLEAU DE LA FRANCE.
+
+
+ Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et
+ physiques. 1
+
+ L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une caractérisation
+ géographique et physiologique de la France. 2
+
+ La France se sépare en deux versants, occidental et oriental. 3
+
+ La France peut se diviser par ses produits en zones
+ latitudinales. 5
+
+ Bretagne. 7
+
+ Anjou. 19
+
+ Touraine. 20
+
+ Poitou. 22
+
+ Limousin. 28
+
+ Auvergne. 29
+
+ Rouergue. 31
+
+ Guyenne. _ibid._
+
+ Pyrénées. 33
+
+ Languedoc. 43
+
+ Provence. 47
+
+ Dauphiné. 55
+
+ Franche-Comté. 59
+
+ Lorraine. 60
+
+ Ardennes. 65
+
+ Lyonnais. 66
+
+ Autunois et Morvan. 70
+
+ Bourgogne. 71
+
+ Champagne. 73
+
+ Normandie. 78
+
+ Flandre. 80
+
+ Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île-de-France. 87
+
+ Centralisation. 93
+
+
+ LIVRE IV.
+
+
+ CHAPITRE Ier. _L'an 1000. Le roi de France et le pape français.
+ Robert et Gerbert.--France féodale._ 102
+
+ Croyance universelle à la fin prochaine du monde. 103
+
+ Calamités qui précèdent l'an 1000. 105
+
+ Le monde aspire à entrer dans l'Église. 107
+
+ Le roi de France, Robert, est un saint. 109
+
+ Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture;
+ dogme de la Présence réelle; pèlerinages. 113
+
+ Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets. 115
+
+ Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands. 116
+
+ Rivalité des maisons normandes de Normandie et de Blois. 117
+
+ Robert épouse Berthe, de la maison de Blois. 118
+
+ 1037. Mauvais succès d'Eudes-le-Champenois, héritier de la
+ maison de Blois. 119
+
+ La maison de Blois se divise en Blois et Champagne, et reste
+ inférieure aux Normands de Normandie. _ibid._
+
+ La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance. 120
+
+ Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra. _ibid._
+
+ 1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert,
+ et lui soumettent la Bourgogne. 122
+
+ 1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands. 124
+
+ 1031-1108. Nullité d'Henri Ier et de Philippe Ier. _ibid._
+
+
+ CHAPITRE II. _Onzième siècle.--Grégoire VII.--Alliance des
+ Normands et de l'Église.--Conquête des Deux-Siciles et
+ de l'Angleterre._ 126
+
+ Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre la
+ féodalité et l'Église. _ibid._
+
+ Matérialisme profond du monde féodal. 129
+
+ L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise. 133
+
+ Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres. 136
+
+ L'Église prétend à la domination universelle. 137
+
+ L'Empire est vaincu. 139
+
+ Le pape s'allie aux Normands. 140
+
+ Caractère conquérant et chicaneur des Normands. 141
+
+ 1000-1026. Leurs pèlerinages en Italie. 144
+
+ 1026. Premiers établissements des Normands en Italie. 145
+
+ 1037-1053. Les fils de Tancrède conquièrent la Pouille et les
+ Deux-Siciles. _ibid._
+
+ Guillaume-le-Bâtard, duc de Normandie. 147
+
+ Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église anglo-saxonne. 148
+
+ Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par le
+ Saxon Godwin. 149
+
+ Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après Édouard,
+ à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin. 150
+
+ 1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les
+ Normands. 154
+
+ Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur. 156
+
+ Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre. 157
+
+ Utilité de la conquête. Forte organisation sociale. 160
+
+ Puissance de la royauté et de l'église anglaise. _ibid._
+
+ Le saint-siège triomphe dans toute l'Europe par l'épée des
+ Français. 164
+
+
+ CHAPITRE III. _La Croisade._ (1095-1099.) 166
+
+ État de l'Islamisme en Asie. _ibid._
+
+ L'essence de l'Islamisme était l'unité. 167
+
+ La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites. 169
+
+ Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance
+ d'Hassan, 1090. 170
+
+ Faiblesse des Califats. 172
+
+ Jeunesse et vigueur du Christianisme. _ibid._
+
+ Pèlerinages armés; commencement des croisades. 173
+
+ Les Grecs appellent les princes de l'Occident. 176
+
+ 1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à Clermont. 178
+
+ Grandeur du mouvement populaire. 180
+
+ Les chefs. Godefroi de Bouillon, Hugues de Vermandois, Raymond
+ de Toulouse, etc. 181
+
+ Les Provençaux et les Normands. Bohémond. 182
+
+ Godefroi de Bouillon. 184
+
+ 1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople. 185
+
+ Haine mutuelle des croisés et des Grecs. 186
+
+ Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés. _ibid._
+
+ Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée. 189
+
+ Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde
+ Antioche. 191
+
+ 1099. Prise de Jérusalem. 193
+
+ Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité
+ française en Palestine. 194
+
+
+ CHAPITRE IV. _Suites de la croisade. Les Communes. Abailard.
+ Première moitié du douzième siècle._ 197
+
+ Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie
+ a diminué. 198
+
+ La pensée de l'égalité s'est développée. 199
+
+ Tentatives d'affranchissement. Communes. 200
+
+ Le roi s'appuie sur les communes contre les barons. 203
+
+ 1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et les
+ marchands. 208
+
+ La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis pour
+ la croisade. 209
+
+ Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de Brennerille,
+ 1119. 211
+
+ 1115. Expédition dans le Midi. 213
+
+ 1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la France
+ s'arme pour Louis VI. 214
+
+ La liberté se produit dans la philosophie. 215
+
+ Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école de
+ droit; université de Paris. _ibid._
+
+ Le Breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la
+ philosophie. Immense popularité de son enseignement. 219
+
+ Saint Bernard; sa puissance. 221
+
+ Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia. 223
+
+ 1119. Abailard se retire à Saint-Denis. 224
+
+ Il fonde le Paraclet pour Héloïse. 225
+
+ Il est condamné au concile de Sens. 226
+
+ Héloïse. La femme se relève par l'amour désintéressé. 227
+
+ Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre de
+ Fontevrault, 1106. 231
+
+ Progrès du culte de la Vierge. 232
+
+ La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. _ibid._
+
+
+ CHAPITRE V. _Le roi de France et le roi d'Angleterre.
+ Louis-le-Jeune, Henri II (Plantagenet).--Seconde croisade;
+ humiliation de Louis.--Thomas Becket, humiliation d'Henri
+ (seconde moitié du douzième siècle)._ 235
+
+ Le roi d'Angleterre violent, héroïque, impie. _ibid._
+
+ Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a
+ pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie. 237
+
+ Il est le symbole et le centre de la nation. _ibid._
+
+ 1137. Dévotion de Louis VII. 239
+
+ 1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry. 240
+
+ 1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence
+ entre la seconde croisade et la première. 241
+
+ L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la
+ croix. _ibid._
+
+ Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure. 243
+
+ Retour honteux de Louis VII. 244
+
+ La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie à
+ Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine. 246
+
+ Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus;
+ puissance de la féodalité. 247
+
+ Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires.
+ Nécessité d'une fiscalité violente. _ibid._
+
+ 1087. Guillaume-le-Roux. 248
+
+ 1100. Henri Beauclerc. 250
+
+ 1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur Henri
+ Plantagenet, comte d'Anjou. 251
+
+ 1154. Henri II. Ses vastes possessions. 252
+
+ Les vaincus espèrent sous Henri II. 253
+
+ Résurrection du droit romain. _ibid._
+
+ Le Saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier
+ d'Henri II. 255
+
+ Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse. 257
+
+ Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury. 258
+
+ Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent
+ les libertés de Kent. 259
+
+ Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri. 262
+
+ 1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de
+ Clarendon. 263
+
+ Les races vaincues soutiennent Becket. 265
+
+ Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de
+ l'Église. _ibid._
+
+ 1164. Il se réfugie en France. 270
+
+ Louis VII l'accueille et le protège. 271
+
+ Il excommunie ses persécuteurs. 271
+
+ Le pape se déclare contre lui. 272
+
+ Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon. 277
+
+ 1170. Menaces d'Henri II Quatre chevaliers normands assassinent
+ l'archevêque dans son église. _Passion_ de Becket. 281
+
+ Henri obtient son pardon du saint-siège. 287
+
+ Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore. 288
+
+ Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket. 290
+
+ Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils. 291
+
+ Caractère impie et parricide de cette famille. 292
+
+ Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne. 294
+
+ 1189. Malheur et mort d'Henri II. 296
+
+ Le roi de France surtout profite de la chute du roi
+ d'Angleterre. 299
+
+ Son dévouement à l'Église fait sa grandeur. 300
+
+ 1180. Philippe-Auguste. 301
+
+
+ CHAPITRE VI. 1200. _Innocent III.-- Le pape prévaut, par les armes
+ des Français du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur
+ d'Allemagne, sur l'empire grec et sur les Albigeois--Grandeur
+ du roi de France._ 304
+
+ Situation du monde à la fin du douzième siècle. _ibid._
+
+ Révolte contre l'Église. 305
+
+ Mysticisme sur le Rhin et aux Pays-Bas. 307
+
+ En Flandre, mysticisme industriel. 309
+
+ Rationalisme dans les Alpes. 311
+
+ Vaudois. _ibid._
+
+ Albigeois. 313
+
+ Liaison du Midi avec les juifs et les musulmans. _ibid._
+
+ Incrédulité et corruption. 314
+
+ Littérature Troubadours. 315
+
+ Situation politique du Midi. 316
+
+ Doctrines albigeoises, croyances manichéennes. 317
+
+ Danger de l'Église. 319
+
+ Innocent III. 321
+
+ Prétentions croissantes du saint-siège. 324
+
+ Opposition de l'empereur et du roi d'Angleterre. 325
+
+ Philippe-Auguste. 327
+
+ Richard Coeur-de-Lion. 328
+
+ 1187. Prise de Jérusalem. 329
+
+ Règne des Atabecks de Syrie, Zenghi et Nuhreddin. 330
+
+ Saladin. 331
+
+ Troisième croisade Frédéric-Barberousse meurt en chemin. 332
+
+ Les rois de France et d'Angleterre prennent la route de mer. 333
+
+ Leurs querelles en Sicile. _ibid._
+
+ Siège de Saint-Jean d'Acre. 334
+
+ Divisions des croisés. Philippe retourne en France. 337
+
+ L'empereur retient Richard prisonnier. 341
+
+ 1199. Retour et mort de Richard. _ibid._
+
+ Le divorce de Philippe-Auguste le brouille avec l'Église. 342
+
+ 1202-1204. Quatrième croisade. _ibid._
+
+ Les croisés empruntent des vaisseaux à Venise. 343
+
+ L'empereur grec implore leur secours. 345
+
+ Haines mutuelles des Grecs et des Latins. 346
+
+ Siège et prise de Constantinople. 348
+
+ Soulèvement du peuple. Murzuphle. 350
+
+ Seconde prise de Constantinople. 351
+
+ Partage de l'empire grec. Baudoin de Flandre, empereur. 352
+
+
+ CHAPITRE VII (Suite).--_Ruine de Jean. Défaite de l'empereur.
+ Guerre des Albigeois. Grandeur du roi de France._ (1204-1222). 354
+
+ L'Église frappe d'abord le roi d'Angleterre. 355
+
+ Danger continuel des rois d'Angleterre; mercenaires et
+ fiscalité. _ibid._
+
+ Désharmonie croissante de l'empire anglais. 356
+
+ Rivalité de Jean et de son neveu Arthur de Bretagne. 358
+
+ 1204. Meurtre d'Arthur. 359
+
+ Philippe-Auguste cite Jean devant sa cour. 360
+
+ Jean se ligue avec l'empereur et le comte de Toulouse. 361
+
+ Situation précaire de l'Église dans le Languedoc. _ibid._
+
+ Antipathie du Nord pour le Midi. 362
+
+ Ravages des routiers. _ibid._
+
+ Opposition des deux races dans les croisades. 363
+
+ La croisade est prêchée par l'ordre de Cîteaux. Sa splendeur. 364
+
+ Durando d'Huesca. 365
+
+ Saint Dominique. _ibid._
+
+ Le comte de Toulouse favorise les hérétiques. 367
+
+ 1208. Assassinat du légat Pierre de Castelnau. 368
+
+ Innocent III fait prêcher la croisade dans le nord de la
+ France. 369
+
+ À la tête des croisés, Simon de Montfort. Destinées de cette
+ famille. 372
+
+ Siège et massacre de Béziers. 374
+
+ Prise de Carcassonne. 375
+
+ Montfort accepte la dépouille du vicomte de Béziers. 376
+
+ Siège des châteaux de Minerve et de Termes. 377
+
+ Le comte de Toulouse se soumet à des conditions humiliantes. 379
+
+ Siège de Toulouse. 381
+
+ Tous les seigneurs des Pyrénées se déclarent pour Raymond. 382
+
+ Le roi d'Aragon fait défier Montfort. 383
+
+ Opposition des armées de Montfort et de don Pedro. 384
+
+ 1213. Bataille de Muret. _ibid._
+
+ Querelle de Jean et des moines de Kenterbury. 386
+
+ Le pape se déclare contre Jean et l'excommunie. _ibid._
+
+ Le pape arme la France. Jean se soumet. 388
+
+ Guerre de Philippe contre les Flamands. 389
+
+ Jean se ligue avec l'empereur Othon. 390
+
+ 1214. Bataille de Bouvines. 391
+
+ 1215. Soulèvement des barons d'Angleterre. Grande Charte. 392
+
+ Louis, fils de Philippe, descend en Angleterre. 395
+
+ 1216. Mort de Jean. Mort d'Innocent III. _ibid._
+
+ Doutes, et peut-être remords du pape. 396
+
+ 1222. Le Midi se jette dans les bras du roi de France. 398
+
+ Situation de l'Europe. L'avenir est au roi de France. _ibid._
+
+
+ CHAPITRE VIII. _Première moitié du treizième siècle. Mysticisme.
+ Louis IX. Sainteté du roi de France._ 400
+
+ Décadence de la papauté. _ibid._
+
+ Ordres mendiants, Dominicains et Franciscains. 401
+
+ Esprit austère des Dominicains. 402
+
+ Mysticisme des Franciscains. 403
+
+ Légende de saint François. _ibid._
+
+ Drames et farces mystiques. 406
+
+ Le mysticisme franciscain accueilli par les femmes. Clarisses
+ Dévotion à la Vierge. 407
+
+ Influence des femmes au treizième siècle. _ibid._
+
+ 1218. Louis VIII s'empare du Poitou et étend son influence en
+ Flandre. 409
+
+ Il reprend la croisade contre les Albigeois. 410
+
+ 1226. Il meurt. Régence de Blanche de Castille. 411
+
+ Elle s'appuie sur le comte de Champagne. 412
+
+ Ligue des barons. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne. 413
+
+ Nouvelle croisade en Languedoc. Soumission du comte de Toulouse.
+ Soumission des barons. 415
+
+ 1236. Saint Louis. Situation favorable du royaume. 416
+
+ Discrédit de l'empereur et du pape. 418
+
+ Saint Louis hérite des dépouilles des ennemis de l'Église. _ibid._
+
+ Ravages des Mongols en Asie. 419
+
+ L'empereur grec implore le secours de la France. 421
+
+ Saint Louis retenu par la guerre contre Henri III. 422
+
+ 1241. Batailles de Taillebourg et de Saintes. 423
+
+ 1258. Prise de Jérusalem par les Mongols. 424
+
+ Saint Louis, malade, prend la croix. 425
+
+ Séjour des croisés en Chypre. 427
+
+ Siège de Damiette. 428
+
+ Défaite de Mansourah. 429
+
+ Maladies dans le camp. 432
+
+ Prise du roi et d'une foule de croisés. 433
+
+ Il fortifie les places de la terre sainte et revient en
+ France. 436
+
+ Le mysticisme produit l'insurrection des Pastoureaux. 436
+
+ Saint Louis restitue des provinces à l'Angleterre. 437
+
+ Situation de l'Angleterre sous Henri III. 438
+
+ Il veut s'appuyer sur les hommes du Midi. 439
+
+ Insurrection des barons. Montfort. _ibid._
+
+ 1258. Statuts d'Oxford. 440
+
+ 1264. Saint Louis, pris pour arbitre, casse les Statuts. 441
+
+ Montfort appelle les communes au Parlement. _ibid._
+
+ Charles d'Anjou accepte la dépouille de la maison de
+ Souabe. 442
+
+ Caractère héroïque de cette maison gibeline. 443
+
+ Dur esprit des Guelfes. 444
+
+ La maison de Souabe se rend odieuse. 445
+
+ Conquête des Deux-Siciles par Charles d'Anjou. 447
+
+ 1270. Croisade de Tunis, et mort de Louis IX. 456
+
+ Sainteté de Louis IX. Son équité dans les jugements. 463
+
+ ÉCLAIRCISSEMENTS. 473
+
+ APPENDICE. 509
+
+
+FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol.
+2 / 10), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2/10)
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+Author: Jules Michelet
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+Editor: Gabriel Monod
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+Release Date: December 7, 2011 [EBook #38244]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
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+<div class="tn">
+<p>Note au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+</div>
+
+<p class="p4 center">&OElig;UVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET</p>
+
+<h1>HISTOIRE<br>
+ DE FRANCE</h1>
+<h1>MOYEN ÂGE</h1>
+
+<p class="p2 center">ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE</p>
+
+<p class="p4 center">TOME DEUXIÈME</p>
+
+<p class="p4 center">PARIS<br>
+ ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br>
+ 26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON<br>
+ Tous droits réservés.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE DE FRANCE</h1>
+
+<h2>LIVRE III</h2>
+
+<h3>TABLEAU DE LA FRANCE.</h3>
+
+
+<p>L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est le
+signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre est
+le serment dicté par Charles-le-Chauve à son frère, au traité de 843.
+C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la France,
+jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se caractérisent
+chacune par une dynastie féodale. Les populations, si longtemps
+flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons maintenant où
+les prendre, et, en même temps qu'elles existent et agissent à part,
+elles prennent peu à peu une voix; chacune a son histoire, chacune se
+raconte elle-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par
+laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins la
+révélation de la France. Pour la première fois elle se produit dans sa
+forme géographique. Lorsque le vent emporte le vain et uniforme
+brouillard dont l'empire allemand avait tout couvert et tout obscurci,
+le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par ses
+montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent ici aux
+divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion
+et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose
+bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à peu de chose
+près, aux quatre-vingt-six districts des Capitulaires, d'où sont sorties
+la plupart des souverainetés féodales, et la Révolution, qui venait
+donner le dernier coup à la féodalité, l'a imitée malgré elle.</p>
+
+<p>Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division
+politique de la France, formée d'après sa division physique et
+naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons
+raconter l'époque féodale ou <i>provinciale</i> (ce dernier nom la désigne
+aussi bien) sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne
+suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées;
+c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
+les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point où
+nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire et
+produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à leur
+berceau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se
+diviser d'elle-même.</p>
+
+<p>Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au
+Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
+regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
+onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des
+Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la
+Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur
+prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du côté
+occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à l'Océan;
+derrière, s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au
+loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et basse,
+simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour
+porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude
+Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans.</p>
+
+<p>Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont
+que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand
+mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à
+la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps
+modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont
+placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, dans
+leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre;
+ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici
+la Seine et Paris; là <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre
+présente à la France sa partie germanique; elle retient derrière elle
+les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, au contraire,
+adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace),
+oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se montre à l'autre
+par ce qu'il a de plus hostile.</p>
+
+<p>L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt
+parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse
+et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne,
+sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la
+splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux
+monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Océan. Le
+mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer elle-même ne
+la sépare de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des
+basses nuées jusqu'au <i>por</i> de Vénasque, et que la vue plonge sur
+l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde
+s'ouvre: devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un brouillard
+ondoyant sous un vent éternel.</p>
+
+<p>En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
+produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
+Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne
+amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin;
+tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge,
+s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier,
+l'olivier <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats du
+Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. En
+longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les
+rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les provinces
+frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné.
+La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre, Picardie et
+Normandie, d'autre part de Poitou et Guyenne, flotterait dans son
+immense développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur
+n&oelig;ud de la Bretagne.</p>
+
+<p class="p2">On l'a dit, <i>Paris, Rouen, le Havre sont une même ville dont la Seine
+est la grand'rue.</i> Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où les
+châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez de la
+Seine inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, quelles que
+soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent
+de nombre, les cultures aussi; les pâturages augmentent. Le pays est
+sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la
+Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble
+suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes
+de Caux, qui annonce si dignement les filles des conquérants de
+l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès Villedieu; à Saint-Malo,
+il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d'un moulin, tantôt
+les voiles d'un vaisseau. <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> D'autre part, les habits de peau
+commencent à Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de
+la Trappe, où les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms
+expressifs des villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi
+fougère), les eaux grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce
+la rude contrée.</p>
+
+<p>C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la
+France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le premier
+regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, aux Basques
+ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le Celte dans ses
+landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux pays mêlés par la
+conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié la géographie dans
+l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans l'espace et dans le
+temps.</p>
+
+<p>La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend ses
+champs de quartz et de schiste depuis les ardoisières de Châteaulin près
+Brest jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique.
+Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays disputé et flottant, un
+<i>border</i> comme celui d'Angleterre et d'Écosse, qui a échappé de bonne
+heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes,
+mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la
+pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne <i>bretonnante</i>,
+pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop
+fidèle à notre état primitif; peu français, tant il <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> est gaulois;
+et qui nous aurait échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré,
+comme dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises
+d'un génie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.</p>
+
+<p>Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois;
+souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait
+presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures
+que le fer de l'étranger. Quand les hommes du Nord couraient impunément
+nos côtes et nos fleuves, la résistance commença par le Breton Noménoé;
+les Anglais furent repoussés au quatorzième siècle par Duguesclin; au
+quinzième, par Richelieu; au dix-septième, poursuivis sur toutes les
+mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté religieuse et celles
+de la liberté politique n'ont pas de gloires plus innocentes et plus
+pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la
+République. C'est un Nantais, si l'on en croit la tradition, qui aurait
+poussé le dernier cri de Waterloo: <i>La garde meurt et ne se rend pas.</i></p>
+
+<p>Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et
+d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire
+de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la
+philosophie et de la littérature. Le Breton Pélage, qui mit l'esprit
+stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier dans l'Église en
+faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et
+le Breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à la philosophie
+<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le dédain des
+faits, le mépris de l'histoire et des langues, indiquent assez que ce
+génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques,
+avait plus de vigueur que d'étendue<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p>
+
+<p>Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier
+siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même
+partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit,
+sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et La Mettrie, a donné, de nos jours,
+Chateaubriand et La Mennais.</p>
+
+<p>Jetons maintenant un rapide coup d'&oelig;il sur la contrée.</p>
+
+<p>À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le
+Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
+corsaires et celle des négriers<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. L'aspect de Saint-Malo est
+singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
+nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans les
+tableaux, dans les monuments<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. Petite ville, riche, sombre et triste,
+nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île selon le
+flux ou reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où le varech
+pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, anguleux,
+découpés comme au rasoir. La guerre <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> est le bon temps pour
+Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils ont
+eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il fallait
+les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, qui
+couvaient déjà l'Océan<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p>
+
+<p>À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de
+Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
+vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout de
+la France: tout cela dans un port serré, où l'on étouffe entre deux
+montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
+port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
+vaisseaux de haut bord; il semble que ces lourdes masses vont venir à
+vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale est
+grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi porté à
+l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et l'air du
+bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe où la mer,
+échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de fureur que
+nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il est bien
+gardé. J'y ai vu mille canons<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. L'on y entrera pas; mais l'on n'en
+sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe de
+Brest<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante
+embarcation chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span>
+elle n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
+ports<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.</p>
+
+<p>Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la
+limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux
+ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut
+voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle
+entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à
+quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les
+s&oelig;urs sont en prière<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. Et même dans les moments de trêve, quand
+l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir
+en soi: <i>Tristis usque ad mortem?</i></p>
+
+<p>C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La
+nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Dès
+que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, hommes,
+femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas arrêter
+ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
+gendarmerie<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais on
+assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,
+promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> vaisseaux
+sur les écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui,
+pour arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui
+coupaient le doigt avec les dents<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.</p>
+
+<p>L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,
+pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague
+l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par
+les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ
+stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme?
+L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux
+rochers rouges où s'abîme <i>l'enfer de Plogoff</i>, à côté de la <i>baie des
+Trépassés</i>, où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles?
+C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans
+frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon
+vaisseau est si petit, et la mer est si grande<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>!»</p>
+
+<p>Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie,
+peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut
+l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, d'Ouessant,
+les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent éteints; plus
+d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les
+démarches pour leur mariage<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. La <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> femme y travaille plus que
+l'homme, et dans les îles d'Ouessant elle y est plus grande et plus
+forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau,
+bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi
+s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont
+d'une étrange petitesse dans ces îles.</p>
+
+<p>Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à
+cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de
+côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce
+que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein,
+triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles
+y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des
+naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient
+aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et
+meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la
+pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition,
+est le berceau de Myrdhyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de
+l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, sous la
+fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté.</p>
+
+<p>Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
+Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
+toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes du
+roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements qu'on croirait ceux de la
+tempête, sont les <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> <i>crierien</i>, ombres des naufragés qui
+demandent la sépulture.</p>
+
+<p>À Lanvau, près Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande
+pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et
+Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
+marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
+informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
+dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
+pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou
+bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
+Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
+de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
+quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
+chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
+premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,
+aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul
+signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de
+Loc-Maria-Ker, encore si peu distincts qu'on est tenté de les prendre
+pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
+répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des
+Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous
+forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue.
+Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en filant, ont
+apporté ces rocs dans leur <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> tablier<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Ces pierres éparses
+sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers Morlaix, témoigne
+du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la
+lune<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la
+ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands
+monuments druidiques de Loc-Maria-Ker et de Carnac. Le premier de ces
+villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, <i>avec ses
+îles du Morbihan</i>, <i>plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an</i>,
+regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
+mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la
+moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
+sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement
+conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même
+ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe
+sans regarder; mais il vous a bien vu avec son &oelig;il oblique d'oiseau
+de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de
+<i>chouans</i>, que leur donnaient les <i>bleus</i>. Point de maisons sur les
+chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes
+landes, tristement parées <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> de bruyères roses et de diverses
+plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin.
+Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,
+affligent l'&oelig;il plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de
+paille et de fleurs dont se pare la folle d'<i>Hamlet</i>. En avançant vers
+Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons
+noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs
+sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac n'inspirent aucun
+étonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a
+quatorze pieds.</p>
+
+<p>Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
+haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de
+granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y
+sont très forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
+populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément
+religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
+pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. En Bretagne,
+comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de
+la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un
+prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays.
+Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome
+que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se
+<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dol.</p>
+
+<p>La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée
+du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes du clan.
+Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
+quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et
+plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils
+s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
+d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était
+inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur
+condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.
+Devant le plus fier des Rohan<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, ils se seraient redressés en disant,
+comme ils font, d'un ton si grave: <i>Me zo deuzar armoriq</i>: «Et moi aussi
+je suis Breton». Un mot profond a été dit sur la Vendée, et il
+s'applique aussi à la Bretagne: <i>Ces populations sont au fond
+républicaines</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>; républicanisme social, non politique.</p>
+
+<p>Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de
+l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans les derniers temps pour
+prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen âge.
+Pour que l'Anjou prévalût au douzième siècle sur la Bretagne, il a fallu
+que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et
+<span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur
+échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un
+siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois
+et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la
+province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la
+vieille devise du château des Bourbons (<i>Qui qu'on grogne, tel est mon
+plaisir</i>), alors commença la lutte légale des États, du Parlement de
+Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre
+des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique.
+Comprimée durement par Louis XIV<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, la résistance recommença sous
+Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un
+cure-dents son courageux factum contre les jésuites.</p>
+
+<p>Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute
+France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la
+langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation
+poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
+d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,
+devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,
+le bazvalan<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a> chantait un couplet de sa composition; la jeune fille
+répondait quelques vers; aujourd'hui ce sont des formules apprises
+<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> par c&oelig;ur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux
+des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de
+leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à
+T*** le savant ami de Le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne
+connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six
+mille volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une
+chaise séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la
+fièvre entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se
+ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rythme emphatique
+et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans
+compassion profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce
+défenseur expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.</p>
+
+<p>Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
+limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien
+jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-être
+qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole
+ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.</p>
+
+<p>Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé
+d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux
+barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour
+rompre la communication. À travers passe la grande Loire, tourbillonnant
+entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. <i>Quel torrent!</i>
+écrivait Carrier, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> enivré de la poésie de son crime, <i>quel
+torrent révolutionnaire que cette Loire!</i></p>
+
+<p>C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du Vendéen
+Bonchamps, qu'au neuvième siècle le Breton Noménoé, vainqueur des
+Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers
+l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. Mais
+l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette
+population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable petite
+noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La <i>noire
+ville</i> d'Angers porte, non seulement dans son vaste château et dans sa
+tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette
+église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers
+armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée,
+l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou.
+Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de
+la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre
+provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque
+temps réuni sous ses Plantagenets l'Angleterre, la Normandie, la
+Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses
+fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes de Naples,
+d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite
+soutenait la Rose rouge contre la Rose <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> blanche, et Lancastre
+contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de
+Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du
+catholicisme<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a> en France; Saumur, le petit royaume des prédicants et
+du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV bâtit
+La Flèche aux jésuites. Son château de Mornay, et son prodigieux
+<i>dolmen</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien
+autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de
+saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France,
+où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce grand et lucratif
+pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de
+lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de
+Tours; ses chanoines, c'étaient les Capets et les ducs de Bourgogne, de
+Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les
+archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait
+monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les
+tissus précieux et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces
+rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de
+prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à
+l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette
+molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat
+de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du
+tombeau d'Agnès <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon,
+Langeais, Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs
+châteaux le long de la rivière. C'est le pays du <i>rire</i> et du <i>rien
+faire</i>. Vive verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si
+vous regardez du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant
+l'eau réfléchit fidèlement le ciel: le sable au bas, puis le saule qui
+vient boire dans le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer
+et les îles fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres
+qui s'en vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et
+sensuelle contrée! c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme
+reine des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse
+obéissance, mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la
+splendeur de Fontevrault<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus
+d'un roi voulut y être enterré: même le farouche Richard C&oelig;ur-de-Lion
+leur légua son c&oelig;ur; il croyait que ce c&oelig;ur meurtrier et parricide
+finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la
+prière des vierges.</p>
+
+<p>Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
+sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
+Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis
+calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai
+plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai
+parlé des Celtes de <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> Bretagne, je veux m'acheminer vers les
+Ibères, vers les Pyrénées.</p>
+
+<p>Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de la
+Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très divers, mais
+non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent trois
+bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les
+contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
+Poitou est le centre du calvinisme au seizième siècle, il recrute les
+armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;
+et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et
+royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux hommes
+de la côte; la seconde, surtout au Bocage vendéen. Toutefois l'une et
+l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme
+républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: esprit
+indomptable: d'opposition au gouvernement central.</p>
+
+<p>Le Poitou, est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers
+que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les
+Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean.
+Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses légistes au
+Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même comme sa
+Mélusine<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>, assemblage de natures diverses, moitié femme et moitié
+serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> mulets
+et des vipères<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, que ce mythe étrange a dû naître.</p>
+
+<p>Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; il
+a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
+aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école
+chrétienne des Gaules. Saint-Hilaire a partagé les combats d'Athanase
+pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques
+rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du christianisme.
+C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui
+guida Clovis contre les Goths. Le roi de France était abbé de
+Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois
+cette dernière église, moins lettrée, mais mieux située, plus populaire,
+plus féconde en miracles, prévalut sur sa s&oelig;ur aînée. La dernière
+lueur de la poésie latine avait brillé à Poitiers avec Fortunat;
+l'aurore de la littérature moderne y parut au douzième siècle; Guillaume
+VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, excommunié pour avoir
+enlevé la vicomtesse de Châtellerault, conduisit, dit-on, cent mille
+hommes à la terre sainte<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, mais il emmena aussi la foule de ses
+maîtresses.<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a> C'est de lui qu'un vieil auteur dit: «Il fut bon
+troubadour, bon chevalier d'armes, et courut longtemps le monde pour
+tromper les dames.» Le <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> Poitou semble avoir été alors un pays de
+libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert de la Porée, né à
+Poitiers, et évoque de cette ville, collègue d'Abailard à l'école de
+Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut comme lui attaqué par
+saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se releva pas comme le
+logicien breton. La philosophie poitevine naît et meurt avec Gilbert.</p>
+
+<p>La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle
+avait commencé au neuvième siècle par la lutte que soutint contre
+Charles-le-Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de
+Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux
+fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse et Gérard de
+Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
+et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de
+ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
+populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
+Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
+tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
+s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur
+l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
+ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes
+brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec
+l'Église, m&oelig;urs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies
+domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> comtesse de
+Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne
+fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait
+cachée.</p>
+
+<p>Les fils d'Éléonore, Henri, Richard C&oelig;ur-de-Lion et Jean, ne surent
+jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
+lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans leur
+vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par les
+Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à l'Angleterre.
+Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du <i>marais</i> et de la plaine se
+laissa aller au mouvement général de la France. Fontenay fournit de
+grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du
+Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemart, Meilleraye,
+Mauléon). Le plus grand politique et l'écrivain le plus populaire de la
+France appartiennent au Poitou oriental: Richelieu et Voltaire; ce
+dernier, né à Paris, était d'une famille de Parthenay<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres verse
+ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et La Rochelle. Les
+deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont fort isolées de la
+France. La seconde, petite Hollande<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, répandue en marais, en canaux,
+ne regarde que l'Océan, que La Rochelle. La <i>ville blanche</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a> comme la
+ville noire, <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> La Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement
+un asile ouvert par l'Église aux juifs, aux serfs, aux <i>coliberts</i> du
+Poitou. Le pape protégea l'une comme l'autre<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a> contre les seigneurs.
+Elles grandirent affranchies de dîme et de tribut. Une foule
+d'aventuriers, sortis de cette populace sans nom, exploitèrent les mers
+comme marchands, comme pirates; d'autres exploitèrent la cour et mirent
+au service des rois leur génie démocratique, leur haine des grands. Sans
+remonter jusqu'au serf Leudaste, de l'île de Rhé, dont Grégoire de Tours
+nous a conservé la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal
+de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier
+sous Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se
+servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.</p>
+
+<p>La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût été
+le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux sièges contre Charles IX
+et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, et ce
+poignard que le maire avait déposé sur la table de l'Hôtel de Ville,
+pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils cédassent
+pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause protestante et son
+propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; on distingue encore à
+la marée basse les restes de l'immense digue. Isolée de la mer, la ville
+amphibie ne fit plus que languir. Pour mieux la museler, Rochefort
+<span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> fut fondé par Louis XIV à deux pas de La Rochelle, le port du
+roi à côté du port du peuple.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans
+l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle
+s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre
+nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
+vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre
+terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze rivières,
+et pas une navigable<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a> pays perdu dans ses haies et ses bois, n'était,
+quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus royaliste que bien
+d'autres provinces frontières, mais elle tenait à ses habitudes.
+L'ancienne monarchie, dans son imparfaite centralisation, les avait peu
+troublées; la Révolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup à
+l'unité nationale; brusque et violente, portant partout une lumière
+subite, elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvèrent
+des héros. On sait que le voiturier Cathelineau pétrissait son pain
+quand il entendit la proclamation républicaine; il essuya tout
+simplement ses bras et prit son fusil<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>. Chacun en fit autant et l'on
+marcha droit aux <i>bleus</i>. Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois,
+dans les ténèbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en
+corps de <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> peuple et en plaine. Ils étaient près de cent mille au
+siège de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière
+du <i>border</i> écossais, celle de Vendée une iliade.</p>
+
+<p>En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
+ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
+Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
+salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,
+froid, pluvieux<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>, qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
+granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de
+châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide et
+gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre
+l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le caractère
+remuant et spirituel des Méridionaux y est déjà frappant. Les noms des
+Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et
+surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se
+sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Ce drôle
+de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.</p>
+
+<p>Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et
+celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,
+dominée à l'ouest par la masse du Mont-Dore qui s'élève entre le Pic ou
+Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui
+paré presque partout d'une forte et rude végétation<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> Le
+noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.
+Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée
+ne fume encore, et que les <i>étouffis</i> du Mont-Dore ne rappellent la
+Solfatare et la Grotte du Chien. Villes noires, bâties de lave
+(Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous
+parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore,
+au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île basaltique où repose
+Clermont, vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le
+Puy-de-Dôme, ce joli <i>dé à coudre</i> de sept cents toises, voilé, dévoilé
+tour à tour par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni
+lui rester. C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel et
+contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes
+animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional,
+où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population
+reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une
+chaude et lourde atmosphère<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Chargée, comme les Limousins, de je ne
+sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race
+méridionale<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a> grelottant au vent du nord, et <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> comme resserrée,
+durcie, sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>, comme
+l'herbe rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres
+ponces, leurs pierreries communes<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>, leurs fruits communs qui
+descendent l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par
+excellence, est celle qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le
+bétail rouge. Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore
+souvent, les terres fortes et profondes de leurs plaines avec la petite
+charrue du Midi qui égratigne à peine le sol<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>. Ils ont beau émigrer
+tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu
+d'idées.</p>
+
+<p>Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une
+sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'âge
+n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure,
+les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et
+tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au
+besoin un nouveau livre contre le <i>parti-prêtre</i> ou pour la féodalité,
+ami et en même temps ennemi du moyen âge<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.</p>
+
+<p>Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans
+d'autres provinces de notre zone <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> moyenne, atteint son apogée
+dans l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>, ces logiciens
+du parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le
+pape: le chancelier de l'Hospital; les Arnauld; le sévère Domat,
+Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
+christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du dix-septième siècle
+qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme
+souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de
+l'ancienne foi.</p>
+
+<p>Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette
+province en marque le coin d'un accident bien rude<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>. Elle n'est
+elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau de
+houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille y brûle en plusieurs
+lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de
+volcanique<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la
+variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices,
+tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à
+l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se
+revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de
+trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan
+d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> dans
+l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux
+têtes d'argent. Le b&oelig;uf attelé par les cornes laboure la fertile
+vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les
+montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le
+mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À midi,
+un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un
+trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous
+voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie;
+pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de
+brique; la parole brusque, l'allure hardie et vive vous rappelleront
+aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont Français; le
+petit peuple est tout autre chose, peut-être Espagnol ou Maure. C'est
+ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes; sous nos rois,
+son Parlement lui a donné encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces
+légistes violents qui portèrent à Boniface VIII le soufflet de
+Philippe-le-Bel, s'en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques;
+ils en brûlèrent quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se
+prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le
+décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>. Ils se
+glorifiaient d'avoir le capitule de Rome, et la cave aux morts<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a> de
+Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitule de
+Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de
+fer, <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> comme celles des flamines romains; et le sénat gascon
+avait écrit sur les murs de sa curie: <i>Videant consules ne quid
+respublica detrimenti capiat.</i><a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a></p>
+
+<p>Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là, ou à
+peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn et
+la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit tout.
+Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l'Auvergne y
+coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des Cévennes, le
+Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes
+plus ou moins brusques, par Rodez et Alby. Le Nord donne les rivières,
+le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l'Ariège; et la Garonne, déjà
+grosse du Gers et de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante,
+qu'au midi répète l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare
+à peu près le Languedoc de la Guyenne, ces deux contrées si différentes
+sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux
+Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit
+comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci,
+longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de
+c&oelig;ur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre,
+vers l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde,
+y est deux fois plus large que la Tamise à Londres.</p>
+
+<p>Quelque belle et riche que soit cette vallée de la <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Garonne, on
+ne peut s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop
+puissant attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que vous preniez par
+Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de
+la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des arbres à
+liège, de vastes <i>pinadas</i>, route sombre et solitaire, sans autre
+compagnie que les troupeaux de moutons noirs <a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a> qui suivent leur
+éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la
+plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
+landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques
+du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux
+Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et
+de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des
+étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers,
+continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de
+notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur
+passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux
+plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome qu'il faut les voir
+marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils règnent; ils
+dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante
+compagnie de la <i>Mesta</i>, qui emploie de quarante à soixante mille
+bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l'Estramadure à la
+Navarre, à l'Aragon. Le berger <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> espagnol, plus farouche que le
+nôtre, a lui-même l'aspect d'une de ses bêtes, avec sa peau de mouton
+sur le dos, et aux jambes son <i>abarca</i> de peau velue de b&oelig;uf, qu'il
+attache avec des cordes.</p>
+
+<p>La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa
+grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics
+et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux
+deux bouts<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et
+fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l'année.
+Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français,
+les Basques à l'ouest, à l'est les Catalans et Roussillonnais<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, sont
+les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers
+irritables et capricieux, las de l'éternel passage des nations, ils
+ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre
+Roncevaux et la Seu d'Urgel.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer
+les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, qu'ils
+racontent cette histoire anté-historique. Ils y étaient, eux, et moi je
+n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée
+géologique, quand la masse embrasée du globe <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> souleva l'axe des
+Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture
+d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve
+<i>Maladetta</i>. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies
+de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des
+Alpes<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours; des
+masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent
+la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal
+dont chaque gradin est un mont<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>.</p>
+
+<p>Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>, mais
+seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux
+mers, ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le
+sublime<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces
+sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>;
+et cette atmosphère magique, qui <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> tour à tour rapproche, éloigne
+les objets<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies
+d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des grandes
+montagnes, qui se cachent derrière, comme un monstre sous un masque de
+belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave
+de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de
+blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, les
+neiges permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement
+d'un mont à l'autre; enfin, le prodigieux Cirque et ses tours dans le
+ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des
+<i>ponts de neige</i>, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus
+haute cascade de l'ancien monde<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.</p>
+
+<p>Ici finit la France. Le <i>por</i> de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce
+passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le
+père<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>, c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique
+plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre
+choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette
+embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
+deux coups de sa durandal. C'est le symbole du combat éternel de la
+France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> l'Europe
+et de l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les
+deux versants: combien le nôtre a l'avantage<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>! Le versant espagnol,
+exposé au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage; le français,
+en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à
+l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit
+de nos b&oelig;ufs<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>. Ce pays de vins et de pâturages est obligé
+d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et
+l'indigence; ici, la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse
+et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et
+leurs âpres sentiers<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux
+de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres,
+dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas
+que nous insultions à vos misères!</p>
+
+<p>Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c'est
+aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix mille
+âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là, vous trouverez souvent à
+la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du
+Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> d'Aragon, le
+chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Le voiturier
+basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois chevaux; il
+porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais
+et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la
+langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la
+mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de
+sa maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue
+au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Écosse ou d'Irlande
+qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident,
+immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant
+lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes
+antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux:
+«Savez-vous que nous datons de mille ans?&mdash;Et nous, dit le Basque, nous
+ne datons plus.»</p>
+
+<p>Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour
+souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au neuvième siècle,
+elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa
+tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturies et Léon, Aragon,
+Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
+Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu
+à peu. Leur dernier roi, Sanche-l'<i>Enfermé</i>, qui mourut d'un cancer, est
+le vrai symbole des destinées de son peuple. <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> Enfermée en effet
+dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par
+les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora même les
+musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche
+anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de
+Champagne; c'est Roland brisant sa durandal pour la soustraire à
+l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
+de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret,
+aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais, par
+un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non
+seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée
+l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri IV:
+<i>Lo que a de ser no puede faltar</i>: «Ce qui doit être ne peut manquer.»
+Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C'est une belle
+expression des origines primitives de la population française comme de
+la dynastie.</p>
+
+<p>Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
+Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au
+centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout
+cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y a disparu;
+le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des <i>Maures</i>,
+ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y figurent, d'une
+manière toute significative, le monde qui s'en va. La montagne
+elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> dans son
+existence. Les cimes décharnées qui la couronnent témoignent de sa
+caducité<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages;
+et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui
+couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les
+terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas
+avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, exfolié par le chaud, par le
+froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches.
+Au lieu d'un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné: le
+laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne rien lui-même. Les eaux qui
+filtraient doucement dans la vallée, à travers le gazon et les forêts, y
+tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines
+qu'il a faites. Quantités de hameaux ont quitté les hautes vallées faute
+de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres
+dévastations<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.</p>
+
+<p>Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous
+les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains
+communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus
+tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le
+progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la
+population pauvre commença d'ensemble cette &oelig;uvre de destruction. Ils
+escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles,
+<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent
+sacrifiés aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une
+paire de sabots<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>. En même temps le petit bétail, se multipliant sans
+nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux,
+les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre surtout, la bête de
+celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun,
+animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la
+Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de
+combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient plus le
+dixième de leur nombre en l'an X<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Il n'a pu arrêter pourtant cette
+guerre contre la nature.</p>
+
+<p>Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de
+ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand-de-Comminges
+et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre
+petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis
+noires, ses romances catalanes, si douces à recueillir le soir de la
+bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc,
+suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, au chant monotone de la
+cigale. Là, point de rivières navigables; le canal des deux mers n'a pas
+suffi pour y suppléer; mais force étangs salés, des terres salées aussi,
+où ne croît que le salicor<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>; d'innombrables <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> sources
+thermales, du bitume et du baume, c'est une autre Judée. Il ne tenait
+qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur
+pays. Ils n'avaient pas même à regretter la lèpre asiatique; nous en
+avons eu des exemples récents à Carcassonne<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est que, malgré le <i>cers</i> occidental, auquel Auguste dressa un autel,
+le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes
+ne guérissent guère à Narbonne<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. La plupart de ces villes sombres,
+dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines
+insalubres: Albi, Lodève, Agde <i>la noire</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>, à côté de son cratère.
+Montpellier, héritière de feu Maguelone, dont les ruines sont à côté;
+Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes
+même, a près d'elle et sous elle une terre malsaine, couverte de fleurs,
+tout aromatique et comme profondément médicamentée; ville de médecine,
+de parfums et de vert-de-gris<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout
+les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
+Sarrasins sur les Goths, <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> sous ceux-ci les Romains, les Ibères.
+Les murs de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues,
+d'inscriptions<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures
+gothiques, couronné de créneaux sarrasins, noirci par les flammes de
+Charles-Martel. Mais ce sont encore les plus vieux qui ont le plus
+laissé; les Romains ont enfoncé la plus profonde trace: leur Maison
+carrée, leur triple pont du Gard, leur énorme canal de Narbonne qui
+recevait les plus grands vaisseaux<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p>
+
+<p>Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
+C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
+Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre sans
+seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La
+féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme
+auxiliaire de l'Église, comme <i>familière</i> de l'Inquisition. Simon de
+Monfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
+féodale, gouvernée par la coutume de Paris, n'a fait que préparer
+l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique.
+Pays de liberté politique <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> et de servitude religieuse, plus
+fanatique que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
+d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous la
+forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de
+Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont
+toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le
+plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle,
+est de Carlat. De Limoux, les Chénier<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, les frères rivaux, non
+pourtant, comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre
+d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette population la
+vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le
+Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le
+n&oelig;ud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions.
+Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du treizième siècle.
+Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une
+haine traditionnelle qui, il est vrai, tient de moins en moins à la
+religion: ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si
+pauvres et si rudes; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec
+la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de
+rage envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.</p>
+
+<p>Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la
+légèreté spirituelle de la Guyenne et <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> de la pétulance emportée
+de la Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même
+différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
+Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
+conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et
+l'incrédulité aussi. La Guyenne, au contraire, le pays de Montaigne et
+de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme le
+plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis
+en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et
+très gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri
+IV: <i>Paris vaut bien une messe</i>; ou, comme il écrivait à Gabrielle, au
+moment de l'abjuration: <i>Je vais faire le saut périlleux!</i><a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a> Ces
+hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs
+s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par
+donner des rois à la France.</p>
+
+<p>Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le
+génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples
+d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, plus
+éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par
+l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des fleuves ou
+torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l'Hérault),
+les provinces de Languedoc et de <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> Provence forment à elles deux
+notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses
+étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système
+complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes: c'est lui
+qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. La Provence est
+adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses
+grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts
+vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau,
+sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence toute la
+vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins
+favorable, tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne,
+Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Aussi
+l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands
+événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le
+Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette
+Marseille et Toulon; elle semble élancée aux courses maritimes, aux
+croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.</p>
+
+<p>La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les
+chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés
+aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>.
+Les saints de Provence (de vrais saints que <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> j'honore) leur ont
+bâti des ponts<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a> et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et
+belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette &oelig;uvre, ont pris
+par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré mal gré,
+mené la farandole<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont
+fait en Provence des villes grecques, mauresques, italiennes. Ils ont
+préféré les figues fiévreuses de Fréjus<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a> à celles d'Ionie ou de
+Tusculum, combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes
+rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et
+lavande.</p>
+
+<p>Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler de
+ses marais pontins, et du val d'Olioulles, et de la vivacité de tigre du
+paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres
+du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste
+sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent
+mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'emmailloter du manteau
+espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de
+fêtes, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure
+l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent
+aussi. <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent
+des fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le
+suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à la terre du voisin. Nature
+capricieuse, passionnée, colère et charmante.</p>
+
+<p>Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est
+celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût
+qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la
+colère<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
+tourbillonnants. Le monstre, c'est le <i>drac</i>, la <i>tarasque</i>, espèce de
+tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines
+fêtes<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. La
+fête n'est pas belle s'il n'y a pas au moins un bras cassé.</p>
+
+<p>Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
+contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux
+pâturages. La fête de l'île, c'est la <i>Ferrade</i>. Un cercle de chariots
+est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les taureaux
+qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le jeune
+animal, et, pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge à une
+dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête écumante.</p>
+
+<p>Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non
+sans grâce. Il faut voir ces danseurs <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> infatigables danser la
+moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à
+treize, la danse des épées, le <i>bacchuber</i>, comme disent leurs voisins
+de Gap; ou bien, à Riez, jouer tous les ans la <i>bravade</i> des
+Sarrasins<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des Crillon;
+pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe de Lion.
+Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut capitan-pacha en
+1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais connu d'autre nom); né
+sur mer, d'une blanchisseuse, dans une barque battue par la tempête, il
+devint amiral et donna sur son bord une fête à Louis XIV; mais il ne
+méconnaissait pas pour cela ses vieux camarades, et voulut être enterré
+avec les pauvres, auxquels il laissa tout son bien.</p>
+
+<p>Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, au
+milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les campagnes
+même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la la France.
+Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des
+Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le
+lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres,
+intelligentes.</p>
+
+<p>Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature,
+dans la philosophie. La grande réclamation du Breton Pélage en faveur de
+la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span>
+Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lérins, la gloire du
+cinquième siècle. Quand le Breton Descartes affranchit la philosophie de
+l'influence théologique, le Provençal Gassendi tenta la même révolution
+au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de Saint-Malo,
+Maupertuis et La Mettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, avec un athée
+provençal (d'Argens).</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi, au douzième et au
+treizième siècle, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout
+ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée.
+C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés (au moins pour
+la parole), et quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont
+donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les
+rhétheurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse,
+démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence
+méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force
+du Rhône.</p>
+
+<p>Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien
+vaincu l'Italie au treizième siècle. Comment est-il si terne maintenant,
+en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes
+malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>, je ne vois
+partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
+l'antiquité, de ces ponts romains, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> de ces aqueducs, de ces arcs
+de Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
+l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>, qui lui
+donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je trouve
+une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au sérieux,
+et qui pourtant en conserve la trace<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. Un pays traversé par tous les
+peuples, aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais non, il s'est
+obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient,
+comme l'Italie, à l'antiquité.</p>
+
+<p>Franchissez les tristes embouchures du Rhône obstruées et marécageuses,
+comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville d'Arles. La vieille
+métropole du christianisme dans nos contrées méridionales, avait cent
+mille âmes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd'hui; elle
+n'est riche que de morts et de sépulcres<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. Elle a été longtemps le
+tombeau commun, la nécropole des Gaules. C'était un bonheur souhaité de
+pouvoir reposer dans ses champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au
+douzième siècle, dit-on, les habitants des deux rives mettaient, avec
+une pièce d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix, qu'on
+abandonnait au fleuve; ils étaient fidèlement <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> recueillis.
+Cependant cette ville a toujours décliné. Lyon l'a bientôt remplacée
+dans la primatie des Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la
+capitale, a passé rapide et obscur; ses grandes familles se sont
+éteintes.</p>
+
+<p>Quand de la côte et des pâturages d'Arles on monte aux collines
+d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique la
+ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes villes
+qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des colonies
+étrangères; la partie vraiment provençale était la moins puissante. Les
+comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les Catalans de la
+côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, qui avaient jadis
+délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, Sisteron, c'est-à-dire
+l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États du Midi, jusqu'à ce que
+vinrent les Français qui renversèrent Toulouse, rejetèrent les Catalans
+en Espagne, unirent les Provençaux, et les menèrent à la conquête de
+Naples. Ce fut la fin des destinées de la Provence. Elle s'endormit avec
+Naples sous un même maître. Rome prêta son pape à Avignon; les richesses
+et les scandales abondèrent. La religion était bien malade dans ces
+contrées, surtout depuis les Albigeois; elle fut tuée par la présence
+des papes. En même temps s'affaiblissaient et venaient à rien les
+vieilles libertés des municipes du Midi. La liberté romaine et la
+religion romaine, la république et le christianisme, l'antiquité et le
+moyen âge, s'y éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de
+<span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> cette décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement
+pour Laure que Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse;
+l'Italie aussi fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui
+se mourait chaque jour<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p>
+
+<p>La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, me
+semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus d'élan
+que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt bornée par
+le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y arrive pas.
+Les pâturages font place aux sèches collines, parées tristement de myrte
+et de lavande, parfumées et stériles.</p>
+
+<p>La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de
+Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,
+d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la Provence,
+au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme Pétrarque
+au moment de quitter ces belles contrées.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du
+Jura, aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées
+du Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir,
+isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer
+l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus dociles;
+il faut des hommes plus disciplinaires, plus capables de former un noyau
+compact, pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et
+de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est pas trop pour cela des
+populations serrées du centre, des bataillons normands, picards, des
+massives et profondes légions de la Lorraine et de l'Alsace.</p>
+
+<p>Les Provençaux appellent les Dauphinois les <i>Franciaux</i>. Le Dauphiné
+appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la
+latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de
+pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est.
+D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis
+le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la Lorraine,
+attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à
+l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de résistance et
+d'opposition signale ces provinces. Cela peut être incommode au dedans,
+mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles donnent aussi à la
+science des esprits sévères et analytiques: Mably et Condillac son
+frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mère; de
+Bourg-en-Bresse, <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> l'astronome Lalande, et Bichat, le grand
+anatomiste<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>.</p>
+
+<p>Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste
+raisonneurs et intéressés<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>, c'est la guerre. Qu'on parle de passer
+les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au
+Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la
+frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable
+usage de se faire tuer pour le pays<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. Et les femmes s'en mêlent
+souvent comme les hommes<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Elles ont dans toute cette zone du
+Dauphiné aux Ardennes un courage, une grâce d'amazones, que vous
+chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées
+dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles
+vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves,
+filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est
+que souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les leurs,
+fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce n'est pas
+seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une femme: en
+Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La
+Tour-du-Pin.&mdash;La Charce ferma la <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> frontière au duc de Savoie
+(1692). Le génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes
+une irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de
+d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,
+finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays
+avec Mélusine et la fée de Sassenage.</p>
+
+<p>Il y a dans les m&oelig;urs communes du Dauphiné une vive et franche
+simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers
+les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, la même
+bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment
+les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>. Sur ces
+pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où siffle le
+vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon c&oelig;ur et le
+bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par les communes
+suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour les veuves, et
+pour elles d'abord<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. De là partent des émigrations <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span>
+annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs d'eau,
+des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin, l'Auvergne, le
+Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs ambulants<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a> qui
+descendent tous les hivers des montagnes de Gap et d'Embrun. Ces maîtres
+d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre côté du
+Rhône. Les familles les reçoivent volontiers; ils enseignent les enfants
+et aident au ménage. Dans les plaines du Dauphiné, le paysan, moins bon
+et moins modeste, est souvent bel esprit: il fait des vers, et des vers
+satiriques.</p>
+
+<p>Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la
+France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, eurent
+intérêt de ménager leurs hommes; les <i>vavasseurs</i> y furent moins des
+arrière-vassaux que des petits nobles à peu près indépendants<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. La
+propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée à l'infini. Aussi la
+Révolution française n'a point été sanglante à Grenoble; elle y était
+faite d'avance<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>. La propriété est divisée au point que telle
+<span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant et habitant
+une chambre<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la
+choisit pour sa première station en revenant de l'île d'Elbe<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>; il
+voulait alors relever l'empire par la république.</p>
+
+<p>À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout le
+Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait dit,
+de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; ou
+plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque s'étant
+trouvé, au moins jusqu'au neuvième siècle, de nom ou de fait, le
+véritable <i>defensor civitatis</i>. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du
+Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avènement des comtes
+d'Albon comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, «avait toujours
+été un franc-aleu de l'évêque». C'est aussi par des conquêtes sur les
+évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die et de Valence. Ces
+barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, tantôt sur les mécréants
+du Languedoc<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>.</p>
+
+<p>Besançon<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, comme Grenoble, est encore une république <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span>
+ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble
+chapitre<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre
+l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille du
+Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis les
+replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>. Cependant
+Frédéric-Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle.
+Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la pauvre
+Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie de ces
+contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord, des chapelets
+pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont libres, ils
+couvrent les routes de la France de rouliers et de colporteurs.</p>
+
+<p>Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liège, comme Lyon; elle
+avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
+Meuse et la petite (la Moselle, <i>Mosula</i>), les trois villes
+ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, placées en triangle,
+formaient un terrain neutre, une île, un asile aux <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> serfs
+fugitifs. Les juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz.
+C'était le <i>border</i> français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait
+point de barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en
+Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de l'Alsace,
+ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient d'autant mieux
+la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des monuments
+carlovingiens<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>, avec ses douze grandes maisons, ses cent vingt
+pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où Charlemagne et son
+fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où l'on portait l'épée
+devant l'abbesse<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>, la Lorraine offrait une miniature de l'empire
+germanique. L'Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France,
+partout se trouvait la frontière. Là aussi se forma, et dans les vallées
+de la Meuse et de la Moselle, et dans les forêts des Vosges, une
+population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine,
+vivait sur le commun, sur le noble et le prêtre, qui les prenaient tour
+à tour à leur service. Metz était leur ville, à tous ceux qui n'en
+avaient pas, ville mixte s'il en fut jamais. On a essayé en vain de
+rédiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel.</p>
+
+<p>La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> pas au
+delà. Je 'm'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le
+monde germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant
+lotos qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche
+de Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en
+aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a> vers la rouge
+cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à l'Océan; ou
+peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux
+empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de
+pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse qui passa trois cents
+ans à écouter l'oiseau de la forêt<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>.</p>
+
+<p>Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au combat
+des deux races, au <i>Chêne des Partisans</i>, qu'on montre encore dans les
+Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse héroïque et de
+la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure dans celle de
+l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, Renard?), d'où
+viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la
+grande légende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des poèmes
+populaires: un épicier de Troyes a donné au quinzième siècle le dernier
+de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans la Lorraine eut des ducs
+alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et qui, au <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span>
+dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent presque
+toujours en guerre avec l'évêque et la république de Metz<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, avec la
+Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant épousé, en 1255, une
+fille du comte de Champagne, devenus Français par leur mère, ils
+secondèrent vivement la France contre les Anglais, contre le parti
+anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous tuer ou prendre en
+combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à Crécy, à Auray. Une
+fille des frontières de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne,
+Jeanne d'Arc, fit davantage: elle releva la moralité nationale; en elle
+apparut, pour la première fois, la grande image du peuple, sous une
+forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la
+France. Le duc même, qui avait un instant méconnu le roi et lié les
+pennons royaux à la queue de son cheval, maria pourtant sa fille à un
+prince du sang, au comte de Bar, René d'Anjou. Une branche cadette de
+cette famille a donné dans les Guise des chefs au parti catholique
+contre les calvinistes alliés de l'Angleterre et de la Hollande.</p>
+
+<p>En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
+d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et
+Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places
+fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> elle
+les couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour
+masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La grande
+forêt d'Ardenne, la <i>profonde</i> (ar duinn), s'étend de tous côtés, plus
+vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des bourgs, des
+pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne sont là que des
+clairières. Les bois recommencent toujours; toujours les petits chênes,
+humble et monotone océan végétal, dont vous apercevez de temps à autre,
+du sommet de quelque colline, les uniformes ondulations. La forêt était
+bien plus continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours à
+l'ombre, de l'Allemagne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à
+Notre-Dame-de-Liesse. Bien des histoires se sont passées sous ces
+ombrages; ces chênes tout chargés de gui, ils en savent long, s'ils
+voulaient raconter. Depuis les mystères des druides jusqu'aux guerres du
+Sanglier des Ardennes, au quinzième siècle; depuis le cerf miraculeux
+dont l'apparition convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et
+son amant. Ils dormaient, sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les
+surprit; mais il les vit si beaux, si sages, avec la large épée qui les
+séparait, qu'il se retira discrètement.</p>
+
+<p>Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait
+encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
+rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
+l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
+Renaud. Les quatre fils Aymon sont à <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> Château-Renaud comme à
+Uzès, aux Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui,
+pendant son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la
+Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la
+veillée<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la
+Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au
+vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et
+blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est
+finie. Les bois commencent; avec les bois, les pâturages et les petits
+moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile fait
+place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille
+de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout cela n'égaye
+pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose d'intelligent,
+de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée à vives arêtes.
+Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la
+petite Genève de Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est
+pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à penser. L'habitant est
+sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui
+sentent qu'ils valent mieux que leur fortune.</p>
+
+<p class="p2">Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span>
+Franche-Comté, Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout
+autrement douce, et plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des
+provinces du Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse,
+de poésie inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature.
+Ceux-ci n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans
+cesse le choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités,
+cultiver à loisir la fleur délicate de la civilisation.</p>
+
+<p>D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, avec
+son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les
+fleuves<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été
+toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple
+druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent l'autel
+d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le vaincu
+était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son discours avec
+sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le
+vieil usage celtique et germanique. On montre au pont de Saint-Nizier
+l'<i>arc merveilleux</i> d'où l'on précipitait les taureaux.</p>
+
+<p>La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour
+l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités
+nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une
+autre initiation, bien plus sainte, a son monument <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> dans les
+catacombes de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans
+Fourvières, la montagne des pèlerins. Lyon fut le siège de
+l'administration romaine, puis de l'autorité ecclésiastique pour les
+quatre Lyonnaises (Lyon, Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute
+la Celtique. Dans les terribles bouleversements des premiers siècles du
+moyen âge, cette grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule
+de fugitifs, et se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme
+Constantinople concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui
+reculait devant les Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni
+champs ni terre, rien que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle
+et commerçante. L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons
+des inscriptions tumulaires: <i>À la mémoire d'un vitrier africain</i>,
+habitant de Lyon. <i>À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de
+papier</i><a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers
+et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la
+pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
+poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
+meistersaengers de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
+forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent
+dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
+soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs noirs ateliers
+des idylles sur <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon,
+l'inspiration poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une
+jeune marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique,
+écrivit, comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de
+tristesse et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de
+Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un
+caractère lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'<i>homme du désir</i>
+(&#928;&#959;&#952;&#949;&#953;&#957;&#8056;&#962;, saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les
+derniers temps, saint Martin, l'<i>homme du désir</i>, établit son
+école<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>. Ballanche y est né<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>. L'auteur de l'<i>Imitation</i>, Jean
+Gerson, voulut y mourir<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme
+ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme
+aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le c&oelig;ur de
+l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés grossières
+sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire aussi de
+l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation intérieure de
+l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le
+tisserand d'Artois et de Flandre, dans <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> la cave où il vivait, se
+créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de doux songes
+et de visions; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se
+donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes
+les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs,
+comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou
+pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux
+premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante
+fraternité; et cette union des cours ne tenait pas uniquement à la
+communauté des opinions religieuses. Longtemps après les Vaudois, nous
+trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et
+mettent en commun leur fortune et leur vie<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.</p>
+
+<p>Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de
+la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre du
+Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. D'autre
+part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne voulant point
+reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville impériale. Malgré sa
+belle situation sur deux fleuves, entre tant de provinces, elle ne
+pouvait s'étendre. Elle avait derrière les deux Bourgognes, c'est-à-dire
+la féodalité française, et celle de l'Empire; devant, les Cévennes, et
+ses envieuses, Vienne et Grenoble.</p>
+
+<p>En remontant de Lyon au nord, vous avez à choisir <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> entre Chalon
+et Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière
+ville<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, Autun, la vieille cité druidique<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>, avait jeté Lyon au
+confluent du Rhône et et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle
+celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et
+Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La
+fille, assise sur la grande route des peuples, belle, aimable et facile,
+a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est restée
+seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses forêts
+mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui amena les
+Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever Lyon contre
+elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour s'appeler
+Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa divinité<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>, et
+se fit de plus en plus romaine. Elle déchut toujours; toutes les grandes
+guerres des Gaules se décidèrent autour d'elle et contre elle. Elle ne
+garda pas même ses fameuses écoles. Ce qu'elle garda, ce fut son génie
+austère. Jusqu'aux temps modernes, elle a donné des hommes d'État, des
+légistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant
+d'autres. Cet esprit sévère s'étend loin à l'ouest et au nord. De
+Vézelay, Théodore de Bèze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.</p>
+
+<p>La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité
+bourguignonne. Celui qui veut <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> connaître la vraie Bourgogne,
+l'aimable et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Chalon, puis
+tourner par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers
+Auxerre; bon pays, où les villes mettent des pampres dans leurs
+armes<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>, où tout le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons
+vivants et de joyeux noëls<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>. Aucune province n'eut plus grandes
+abbayes, plus riches, plus fécondes en colonies lointaines:
+Saint-Benigne à Dijon; près de Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas
+de Chalon. Telle était la splendeur de ces monastères, que Cluny reçut
+une fois le pape, le roi de France, et je ne sais combien de princes
+avec leur suite, sans que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus
+grande encore, ou du moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux,
+la mère de saint Bernard; son abbé, l'<i>abbé des abbés</i>, était reconnu
+pour chef d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux
+monastères. Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du
+treizième siècle, fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et
+prêchèrent la croisade des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché
+la seconde croisade de Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs,
+celui de la pompeuse et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée
+de la province, de celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbar, que
+sont parties les voix les plus retentissantes de la France, celles de
+saint Bernard, de Bossuet <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> et de Buffon. Mais l'aimable
+sentimentalité de la Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec
+plus de grâce au nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, madame de
+Chantal et sa petite-fille, madame de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le
+poète de l'âme religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui
+de l'histoire et de l'humanité<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.</p>
+
+<p>La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable de
+réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
+branches des Capets, ont donné, au douzième siècle, des souverains aux
+royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à tous
+les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, ni
+s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des Anglais. Le
+pauvre <i>roi de Bourges</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, d'Orléans et de Reims, l'a emporté sur le
+grand duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d'abord
+soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des
+communes de Flandre.</p>
+
+<p>Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
+Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
+démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait
+descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et
+l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit,
+le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore
+quelque chose <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et
+de Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de
+la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre
+n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses formes. La chair
+et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire.
+Citons seulement Crébillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque
+chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.</p>
+
+<p>C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne,
+de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Sans
+parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays est généralement
+plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont chétives; les
+minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières traînent leur
+eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune
+aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu sa frêle
+existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, au moins de
+pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture
+délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.</p>
+
+<p>De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est
+guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
+qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
+rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville autrefois
+de bourgeois et de prêtres, vraie s&oelig;ur de Tours, ville sucrée et tant
+soit peu dévote; chapelets et pains <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> d'épice, bons petits draps,
+petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.</p>
+
+<p>Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales, ont été
+l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui consacrait
+l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti les forces de
+la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant put
+se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la quatrième
+génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant
+leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que <i>le
+ventre anoblit</i><a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>. Cette précaution illusoire n'empêcha pas les
+enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. La
+noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin ils
+jetèrent la vaine honte, et se firent commerçants.</p>
+
+<p>Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
+la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des
+Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de
+luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits
+Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les Médicis,
+trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de soie, de
+fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise était
+profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute
+l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton,
+des cuirs<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>: nos tanneurs <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> du faubourg Saint-Marceau sont
+originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à
+tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne grâce
+au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce
+tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer de la
+généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu
+commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt roi de
+Jérusalem, et tantôt de Navarre, il se trouvait fort bien de l'amitié de
+ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des seigneurs, et qu'ils
+le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l'insulte brutale du
+fromage mou que Robert d'Artois lui fit jeter au visage.</p>
+
+<p>Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques
+transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
+contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique
+de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, naïveté<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>
+dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des facétieux récits
+sur le noble chevalier, sur l'honnête et <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> débonnaire mari, sur
+M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en
+Flandre, s'étendit en longs poèmes, en belles histoires. La liste de nos
+poètes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et Guyot de Provins.
+Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes leurs gestes:
+Villehardouin, Joinville et le cardinal de Retz nous ont conté eux-mêmes
+les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de
+la Champagne. Pendant que le comte Thibault faisait peindre ses poésies
+sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses
+orientales, les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les
+histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus
+piquant pamphlet de la langue est dû en grande partie à des procureurs
+de Troyes<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>: c'est la <i>Satyre Ménippée</i>.</p>
+
+<p>Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne
+que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
+Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme a
+toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois
+degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi, l'éloquence et la
+rhétorique bourguignonne<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>; la grâce et l'ironie champenoise. C'est
+le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines
+blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Nord,
+plein de caprice<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a> et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la
+terre; c'est le fils du travail, de la société<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>. Là crut aussi cette
+<i>chose légère</i><a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>, profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse,
+qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.</p>
+
+<p>Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve
+des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse et la Seine avec la Marne
+son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de
+dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines
+dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France
+devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête basse en face
+de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes superbes, elle
+enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de magnifiques
+plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de
+Normandie<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et
+se ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et
+laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
+triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
+existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands
+qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où
+celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle?
+Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière?
+Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon une
+imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes
+eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange
+français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui
+a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes d'armes
+et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève acerbe est la
+même des deux côtés du détroit. Caen, la <i>ville de sapience</i>, conserve
+le grand monument de la fiscalité anglo-normande, l'échiquier de
+Guillaume-le-Conquérant. La Normandie n'a rien à envier, les bonnes
+traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des
+champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du
+Code civil<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand
+pour l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est
+moins avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la
+Normandie la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture,
+industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire
+par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan va parfois au
+sublime: témoin tant d'héroïques marins<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, témoin le grand Corneille.
+Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie,
+quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. Le vieux poème de
+Rou paraît au douzième siècle avec Abailard; au dix-septième siècle,
+Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et
+féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse haut, mais
+tombe vite. Il tombe dans l'indigente correction de Malherbe, dans la
+sécheresse de Mézeray, dans les ingénieuses recherches de la Bruyère et
+de Fontenelle. Les héros mêmes du grand Corneille, toutes les fois
+qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d'insipides
+plaideurs, livrés aux subtilités d'une dialectique vaine et stérile.</p>
+
+<p>Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et
+forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé;
+<i>solidis fundatum ossibus intus</i>. Sur ces grasses et plantureuses
+campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et
+<span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à
+l'envi, grossissent à plaisir. Le b&oelig;uf et le cheval y gonflent, à
+jouer l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant
+un peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
+musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
+département du Nord.</p>
+
+<p>La force prolifique des Bolg d'Irlande se retrouve chez nos Belges de
+Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, dans
+ces vastes et sombres communes industrielles d'Ypres, de Gand, de
+Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. Il ne
+fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en sortaient à
+l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous
+forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. Contre de telles masses
+la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.</p>
+
+<p>Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros
+et grossiers qu'ils étaient<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, ils faisaient merveilleusement leurs
+affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
+l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel ne
+fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit mieux
+la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et
+la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> pour
+l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissart, et
+dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses empereurs-historiens de
+Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au
+moins en ce qui concerne les m&oelig;urs publiques.</p>
+
+<p>M&oelig;urs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au
+nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère,
+plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature
+devient puissante<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. L'histoire, le récit ne suffisent plus à
+satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du
+dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec le
+fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture aussi
+prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture normande,
+aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille;
+mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit
+en courbes molles, en arrondissements voluptueux. La courbe tantôt
+s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde
+et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante tour d'Anvers s'élève
+doucement étagée, comme une gigantesque corbeille tressée des joncs de
+l'Escaut.</p>
+
+<p>Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande,
+éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs
+ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span>
+noirs. Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas
+moins coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent
+la vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en
+aperçoit en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre
+de plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace
+pas le peuple de marbre des cités d'Italie<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>. Par-dessus ces églises,
+au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, l'honneur
+et la joie de la commune flamande. Le même air, joué d'heure en heure
+pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de
+générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés sur
+l'établi<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.</p>
+
+<p>Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est
+pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de vives et
+vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et des sens.
+Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des hommes rouges
+et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>. Il
+faut des supplices atroces, des martyrs indécents et horribles, des
+Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement belles. Au delà de
+l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les
+hautes digues de Hollande, <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> commence la sombre et sérieuse
+peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme et
+Grotius<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers,
+le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. Tous
+les mystères seront travestis<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a> dans ses tableaux idolâtriques qui
+frissonnent encore de la fougue et de la brutalité du génie<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>. Cet
+homme terrible, sorti du sang slave<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>, nourri dans l'emportement
+<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> des Belges, né à Cologne, mais ennemi de l'idéalisme allemand,
+a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée de la nature.</p>
+
+<p>Cette frontière des races et des langues<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a> européennes est un grand
+théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite,
+multiplient à étouffer, puis les batailles y pourvoient. Là se combat à
+jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du
+monde, qui eut lieu, dit-on, aux funérailles d'Attila, elle se
+renouvelle incessamment en Belgique, entre la France, l'Angleterre et
+l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C'est là le coin de
+l'Europe, le rendez-vous des guerres. Voilà pourquoi elles sont si
+grasses, ces plaines; le sang n'a pas le temps d'y sécher! Lutte
+terrible et variée! À nous les batailles de Bouvines, Roosebeck, Lens,
+Steinkerke, Denain, Fontenoy, Fleurus, Jemmapes; à eux, celles des
+Éperons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>?</p>
+
+<p>Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à seul:
+vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous toute la
+gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo? Y a-t-il tant à
+s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière
+levée de la France, légion imberbe, sortie à peine <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> des lycées
+et du baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire,
+ménagée dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard
+<i>de miséricorde</i> dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?</p>
+
+<p>Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
+Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a> et d'Anvers
+en ruines<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Tous les autres pays, Russie, Autriche, Italie, Espagne,
+France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au couchant; le grand
+vaisseau européen semble flotter, la voile enflée du vent qui jadis
+souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à l'est, comme pour
+braver le monde, <i>unum omnia contra</i>. Cette dernière terre du vieux
+continent est la terre héroïque, l'asile éternel des bannis, des hommes
+énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides
+poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par les barbares, Saxons
+proscrits par Charlemagne, Danois affamés, Normands avides, et
+l'industrialisme flamand persécuté, et le calvinisme vaincu, tous ont
+passé la mer, et pris pour patrie la grande île: <i>Arva, beata petamus
+arva, divites et insulas</i>... Ainsi l'Angleterre a engraissé <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> de
+malheurs et grandi de ruines. Mais à mesure que tous ces proscrits,
+entassés dans cet étroit asile, se sont mis à se regarder, à mesure
+qu'ils ont remarqué les différences de races et de croyances qui les
+séparaient, qu'ils se sont vus Kymry, Gaëls, Saxons, Danois, Normands,
+la haine et le combat sont venus. Ç'a été comme ces combats bizarres
+dont on régalait Rome, ces combats d'animaux étonnés d'être ensemble:
+hippopotames et lions, tigres et crocodiles. Et quand les amphibies,
+dans leur cirque fermé de l'Océan, se sont assez longtemps mordus et
+déchirés, ils se sont jetés à la mer, ils ont mordu la France. Mais la
+guerre intérieure, croyez-le bien, n'est pas finie encore. La Bête
+triomphante a beau narguer le monde sur son trône des mers. Dans son
+amer sourire se mêle un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en
+puisse plus à tourner l'aigre et criante roue de Manchester, soit que le
+taureau de l'Irlande, qu'elle tient à terre, se retourne et mugisse.</p>
+
+<p>La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
+l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français
+sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais.
+La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
+arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque
+et d'Anvers<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>, voilà, quoi que ces hommes aient fait du reste, des
+noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement obligé
+<span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers
+ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf,
+ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient
+secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur
+taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.</p>
+
+<p>La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service.
+Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre
+l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de
+près l'Anglais qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est des
+nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa personnalité par
+la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque le moi par le
+non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence des grandes
+guerres anglaises, par opposition à la fois, et par composition.
+L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord,
+que nous venons de parcourir. La composition est l'ouvrage des provinces
+centrales, dont il nous reste à parler.</p>
+
+<p class="p2">Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait
+s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce
+serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la dynastie; il ne
+faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les
+plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Saône, de la
+Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation des races, ce
+serait sur la <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la
+Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus
+politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est un
+centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre de
+l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre
+et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves qui
+l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom
+d'Île-de-France.</p>
+
+<p>On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
+de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.
+Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
+n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les
+provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
+le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
+Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
+brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui tombe
+comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et
+vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de bonne heure
+l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse couper,
+diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur prêtant ses
+eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie
+l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans
+nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes
+et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus
+qu'une ville. Il faut <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> la voir entre Pont-de-l'Arche et Rouen,
+la belle rivière, comme elle s'égare dans ses îles innombrables,
+encadrées au soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du
+long, les pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses
+blanchâtres. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de
+Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et
+les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins
+l'agitation sans progrès visible. La Seine marche et porte la pensée de
+la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la
+lointaine Amérique.</p>
+
+<p>Paris a pour première ceinture Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, Reims,
+qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une ceinture
+extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz
+et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône
+l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa
+densité au Nord; au Midi, les cercles qu'il décrit se relâchent et
+s'élargissent.</p>
+
+<p>Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au
+siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre
+jurisprudence: <span class="smcap">Établissements de France et d'Orléans;&mdash;Coutumes de
+France et de Vermandois</span><a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois,
+entre le coude de la Loire et les <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> sources de l'Oise, entre
+Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son
+assiette et son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans
+les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des
+clans galliques, Bourges, Clermont (<i>Agendicum, urbs Arvernorum</i>). Elle
+l'avait cherché dans les capitales de l'église Mérovingienne et
+Carlovingienne, Tours et Reims<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p>
+
+<p>La France capétienne du <i>roi de Saint-Denys</i>, entre la féodale Normandie
+et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à Orléans, à
+Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de
+Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se rapprochent les
+deux grands fleuves, le sort de cette ville a été souvent celui de la
+France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne d'Arc, des Guises,
+rappellent tout ce qu'elle a vu de sièges et de guerres. La sérieuse
+Orléans<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a> est près de la Touraine, près de la molle et rieuse patrie
+de Rabelais, comme la colérique Picardie à côté de l'ironique Champagne.
+L'histoire de l'antique France semble entassée en Picardie. La royauté,
+sous Frédégonde et Charles-le-Chauve, résidait à Soissons<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, à Crépy,
+Verberie, Attigny; vaincue par la féodalité, elle se réfugia sur la
+montagne de Laon. Laon, Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et
+prisons tour <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> à tour, reçurent Louis-le-Débonnaire,
+Louis-d'Outremer, Louis XI. La royale tour de Laon a été détruite en
+1832; celle de Péronne dure encore. Elle dure, la monstrueuse tour
+féodale des Coucy<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.</p>
+
+<p class="poem10">
+ Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,<br>
+<span class="add1em">Je suis le sire de Coucy.</span></p>
+
+<p>Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande pensée
+de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de
+Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais,
+et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut
+dite et jugée par le Picard Saint-Simon<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.</p>
+
+<p>Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette ardente
+Picardie. Les premières communes de France sont les grandes villes
+ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. Le même
+pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un ermite
+d'Amiens<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a> avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, à
+Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a> la
+changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda
+sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, elle
+fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de Condorcet
+en Camille Desmoulins, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> de Desmoulins en Gracchus
+Bab&oelig;uf<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>. Elle fut chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de
+la nouvelle France: «Je suis vilain et très vilain.» Entre ces vilains,
+plaçons au premier rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la
+noble pensée de l'armée<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>.</p>
+
+<p>Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilège de
+l'Éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans le
+c&oelig;ur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge le
+sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>. La plupart
+de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur, Goujon,
+Cousin, Mansart, Lenôtre, David<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>, appartiennent aux provinces
+septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous regardons cette
+petite France de Liège, isolée au milieu <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> de la langue
+étrangère, nous y trouvons notre Grétry<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>.</p>
+
+<p>Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une
+manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la
+monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;
+ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un pays,
+mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France exprime des
+rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire Jérusalem, la croisade
+du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de
+Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au
+pouvoir royal, d'un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains
+si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces
+dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit
+universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en
+Molière et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général
+dans le génie français; ou si l'on veut y chercher quelque chose de
+local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève
+d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique
+et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume
+parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la
+Sainte-Chapelle.</p>
+
+<p>Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire: le
+général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment
+s'est formé en une <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> ville ce grand et complet symbole du pays?
+Il faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
+Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la
+plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
+qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de
+toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas ainsi.
+De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, particulières,
+résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous
+l'avons vu en Juillet<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
+centre aux extrémités, et d'embrasser de l'&oelig;il ce vaste et puissant
+organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,
+opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif, de voir
+l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la
+Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la
+Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre
+la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la
+convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la
+résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.</p>
+
+<p>Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes
+organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
+cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
+Poitou, <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et
+Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
+Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.</p>
+
+<p>La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des
+secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des
+fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et
+guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au
+centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les provinces
+frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les
+traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et renouvellent
+sans cesse d'une population énergique le centre énervé par le
+froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la
+guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
+politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et
+elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui elles
+s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se reconnaissent
+à peine:</p>
+
+<p class="quote">
+ «Miranturque novas frondes et non sua poma.»</p>
+
+<p>Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
+attriste au premier coup d'&oelig;il. La vie est au centre, aux extrémités;
+l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et
+la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le
+sort des provinces centralisées qui ne sont pas <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> le centre même.
+Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, atténuées.
+Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par
+lui. Mais plus grandes sont-elles par cette préoccupation de l'intérêt
+central, que les provinces excentriques ne peuvent l'être par
+l'originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné
+Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La
+riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms
+comparables à leur opposer? Dans la France, la première gloire est
+d'être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais
+souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles
+sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme
+provincial avant de vaincre l'Europe.</p>
+
+<p>C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
+frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque
+chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France
+allemande, à l'Espagne une France espagnole, à l'Italie une France
+italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
+néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
+souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont
+entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime pas l'ibérienne
+Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la
+France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une
+force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span>
+diverses par quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur
+lui. Pousse donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de
+ton onduleux territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à
+la dure Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et
+solennelle Espagne oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue
+provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
+bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère
+belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la
+réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
+Champagne.</p>
+
+<p>Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui
+l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de
+côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de
+Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une
+Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et
+l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?
+L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne:
+l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>.
+Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut
+l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la
+centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la
+vie <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> locale est faible. Je dirai même que c'est là la beauté de
+notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte
+d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non plus le désert de la
+Haute-Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en
+Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a
+qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un
+pays, une race; la France est une personne.</p>
+
+<p>La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans
+l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
+reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.</p>
+
+<p>Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et
+autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsues se
+trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des
+renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes
+respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué qu'un de
+ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des autres. À
+mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir
+plus intimement les uns aux autres, et l'individualité du grand tout se
+prononcer davantage.... L'individualité dans les animaux composés ne
+consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais
+encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui
+devient plus grand à mesure qu'on approche des degrés supérieurs. La
+centralisation est plus complète, à mesure <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> que l'animal monte
+dans l'échelle<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>.» Les nations peuvent se classer comme les animaux.
+La jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces
+parties entre elles, la réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une
+à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité sociale. C'est celle de la
+France, le pays du monde où la nationalité, où la personnalité
+nationale, se rapproche le plus de la personnalité individuelle.</p>
+
+<p>Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de la
+vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le
+genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce
+problème. La formation des monarchies, des empires, sont les degrés par
+où il y arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le christianisme
+un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la Révolution,
+l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux progrès dans cette
+route. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui, par son
+exemple et par l'énergie de son action, a le plus avancé la
+centralisation du monde.</p>
+
+<p>Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit
+provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la
+conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner
+des partis hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre
+n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux
+populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>
+rapide sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le
+reste. Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de m&oelig;urs et
+de langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties
+solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a
+joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis au
+rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.</p>
+
+<p>Ainsi s'est formé l'esprit général, universel, de la contrée. L'esprit
+local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race,
+a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été
+vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles.
+Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son soleil; le
+Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la
+réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,
+l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation
+merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du
+particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, il
+s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine est
+spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de
+l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la
+patrie.</p>
+
+<p class="p2">Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette
+pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares
+ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en
+faire partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même,
+si puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui
+est en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira,
+la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal,
+de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte
+lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, idée
+abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à l'idée
+de la patrie universelle, de la cité de la Providence.</p>
+
+<p class="p2">À l'époque où cette histoire est parvenue, au dixième siècle, nous
+sommes bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que
+l'humanité souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à
+quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore!
+quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
+s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
+amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle l'a
+si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des
+entrailles même du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
+grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du cour, qui
+mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant
+souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes
+ne suffiront, pas à nous consoler.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> LIVRE IV</h2>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p class="chaptitle">L'an 1000. Le roi de France et le pape français. Robert et
+ Gerbert. France féodale.</p>
+
+
+<p>Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans
+l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au
+dixième siècle, à l'avènement des Capets. Chaque province a dès lors son
+histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense
+concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une
+sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et
+discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,
+terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
+naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. Fantastique
+et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on croit entendre à
+la fois tout cantique, et des <i>Dies iræ</i>, et des <i>Alleluia</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde
+devait finir avec l'an 1000 de l'Incarnation<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>. Avant le
+christianisme, les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix
+siècles, et la prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager
+sur cette terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces
+croyances. Le monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de
+la cité antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre
+intime et profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à
+l'ordre, et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de
+miracles et de légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à
+travers de sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible
+fût autre chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune.
+L'armée d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du
+safran<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente,
+avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le
+diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se
+présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant
+d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de Dieu
+et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait pas un
+matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il eût bien
+pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en effet la mort,
+et qu'en finissant, le monde, comme ce saint <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> du Légendaire,
+<i>commençât de vivre et cessât de mourir</i>. «Et tunc vivere incepit,
+morique desiit.»</p>
+
+<p>Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et l'effroi
+du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales du dixième
+et du onzième siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur roideur
+contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez
+comme elles implorent, les mains jointes, ce moment souhaité et
+terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit les faire
+sortir de leurs ineffables tristesses et les faire passer du néant à
+l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir
+après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, celui de Charlemagne
+s'en était allé aussi; le christianisme avait cru d'abord pouvoir
+remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur,
+ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre chose, et l'on
+attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le sépulcral
+<i>in-pace</i>; le serf attendait sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse
+tour; le moine attendait, dans les abstinences du cloître, dans les
+tumultes solitaires du cour, au milieu des tentations et des chutes, des
+remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait
+cruellement autour de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui
+disait gaiement à l'oreille: «Tu es damné<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>!»</p>
+
+<p>Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> quel prix!
+Il leur valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer
+à jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir
+aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de
+l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du cloître,
+du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.</p>
+
+<p class="p2">Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités
+qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que l'ordre
+des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des lois
+nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des malades
+semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et tombait en
+pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux de
+pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martial, à
+Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur
+qui entourait l'église ne pouvait les rebuter. La plupart des évêques du
+Midi s'y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs églises. La
+foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des
+saints<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde
+depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. «Le muid
+de blé, dit un contemporain<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, s'éleva à soixante sols d'or. Les
+riches <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les
+racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent
+aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts
+saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les
+mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un &oelig;uf, un fruit,
+et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla
+au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût
+été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine, il y en
+eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia
+point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même
+chair, la mangea, et fut brûlé de même.»</p>
+
+<p>«...Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de Castanedo, un
+misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui
+demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint
+à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et
+d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que plusieurs, tirant
+de la craie du fond de la terre, la mêlaient à la farine. Une autre
+calamité survint: c'est que les loups, alléchés par la multitude des
+cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les
+gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> fils traînait
+le père, le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient
+défaillir; et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait
+souvent après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant
+assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que,
+puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on
+pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
+demeurât sans culture.»</p>
+
+<p>Ces excessives misères brisèrent les c&oelig;urs et leur rendirent un peu
+de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau,
+tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de
+se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait
+quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que
+son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion de la peste
+de Limoges, ils coururent de bon c&oelig;ur aux pieds des évêques, et
+s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les églises, à ne
+plus infester les grands chemins, à ménager du moins ceux qui
+voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant
+les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi matin),
+toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela <i>la paix</i>, plus tard
+<i>la trêve de Dieu</i><a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.</p>
+
+<p>Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à
+l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel
+des donations de <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes
+portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche,
+disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou
+baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou
+encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté
+chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants et
+ses hoirs.»</p>
+
+<p>Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point, ils aspiraient à
+quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils
+se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient
+dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. Ceux-ci
+n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les ducs et
+les rois de devenir moines, ou frères convers. Guillaume I<sup>er</sup>, duc de
+Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumièges, si l'abbé le
+lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un capuchon et une
+étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit coffre, et en
+garda toujours la clef à sa ceinture<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>. Hugues I<sup>er</sup>, duc de
+Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi
+se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans
+l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le
+Psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon habitation aux
+siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit l'abbé.
+Celui-ci appela l'empereur dans le <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> chapitre des moines, et lui
+demanda quelle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu,
+répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre,
+et ne plus servir que Dieu avec vos frères.&mdash;Voulez-vous donc, reprit
+l'abbé, promettre, selon notre règle et à l'exemple de Jésus-Christ,
+l'obéissance jusqu'à la mort?&mdash;Je le veux, reprit l'empereur.&mdash;Eh bien!
+je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre
+âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte
+du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de
+l'empire que Dieu vous a confié, et de veiller de tout votre pouvoir,
+avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.»
+L'empereur, lié par son v&oelig;u, obéit à regret. Au reste, il était moine
+depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme.
+L'Église l'honore sous le nom de saint Henri.</p>
+
+<p>Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de
+France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était
+très pieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent
+musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: <i>Adsit nobis gratia</i>; les
+rythmes <i>Judea et Hierusalem, Concede nobis quæsumus</i>, et <i>Cornelius
+centurio</i>, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur l'autel de
+Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone <i>Eripe</i>, et plusieurs
+autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un
+jour de faire quelque chose en mémoire <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> d'elle; il écrivit
+alors le rythme <i>O constantia martyrum</i>! que la reine, à cause du nom de
+Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église de
+Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, pour
+diriger le ch&oelig;ur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les
+moines et les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait
+certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une
+dévotion particulière, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis
+diriger le ch&oelig;ur pendant la messe; et tandis qu'il chantait
+dévotement avec les moines <i>Agnus Dei, dona nobis pacem</i>, les murs du
+château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession; ce
+que Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.»</p>
+
+<p>«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme
+d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
+sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette
+lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet
+argent fût nécessaire; et trouvant un pauvre en haillons, il lui demande
+prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce
+qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher
+au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. L'autre revient avec
+un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent
+de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac
+du <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> pauvre en lui recommandant, selon sa coutume, de bien
+prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la reine vint, elle
+s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par
+plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'était
+fait<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.»</p>
+
+<p>«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
+ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait fait
+faire une châsse de cristal toute entourée d'or, où il eut soin de ne
+mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer ses
+grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il
+faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait mis un
+&oelig;uf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme les
+paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, celui
+qui dit la vérité selon son c&oelig;ur, celui dont la langue ne trompe pas,
+et qui n'a jamais fait de mal à son prochain<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>!»</p>
+
+<p>La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il soupait à
+Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna
+d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux
+pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne
+s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces
+qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva
+de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa
+emporter contre le saint à des paroles violentes: <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> «Quel ennemi
+de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe d'or?&mdash;Personne,
+répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans doute plus nécessaire à
+celui qui l'a pris qu'à moi, et, Dieu aidant, lui profitera.»&mdash;Un autre
+voleur lui coupant la moitié de la frange de son manteau, Robert se
+retourna, et lui dit: «Va-t'en, va-t'en; contente-toi de ce que tu as
+pris; un autre aura besoin du reste.» Le voleur s'en alla tout
+confus.&mdash;Même indulgence pour ceux qui volaient les choses saintes. Un
+jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un clerc nommé Ogger qui
+montait furtivement à l'autel, posait un cierge par terre, et emportait
+le chandelier dans sa robe. Les clercs se troublent, qui auraient dû
+empêcher ce vol. Ils interrogent le seigneur roi, et il proteste qu'il
+n'a rien vu. Cela vint aux oreilles de la reine Constance; enflammée de
+fureur, elle jure par l'âme de son père qu'elle fera arracher les yeux
+aux gardiens, s'ils ne rendent ce qu'on a volé au trésor du saint et du
+juste. Dès qu'il le sut, ce sanctuaire de piété, il appela le larron, et
+lui dit: «Ami Ogger, va-t'en d'ici, que mon inconstante Constance ne te
+mange pas. Ce que tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance.
+Que le Seigneur soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire
+sa route; et quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux
+siens: «Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier?
+Le Seigneur l'a donné à son pauvre.»&mdash;Une autre fois enfin, comme il se
+relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés dans
+un coin; aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait
+<span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour
+eux<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>.»</p>
+
+<p>Telle fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le
+premier roi; car son père, Hugues-Capet<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>, se défia de son droit, et
+ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la chape,
+comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert que se
+passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la colère
+divine fut désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme incarnée
+la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore un peu;
+elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter à ses
+jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à travailler, à
+bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de trois ans après
+l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans
+l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent
+renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en
+avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient
+rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde
+se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche
+des églises<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.»</p>
+
+<p>Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, des
+visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes reliques,
+depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les saints
+vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> la terre,
+et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de
+consolations<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>.» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le dogme
+de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans l'ombre,
+éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau d'immense
+poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. «Tout cela se
+trouvait annoncé comme par un présage certain dans la position même de
+la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire.
+En effet, pendant que l'Orient avec ses peuples féroces était caché
+derrière la face du Sauveur, l'Occident, placé devant ses regards,
+recevait de ses yeux la lumière de la foi dont il devait être bientôt
+rempli. Sa droite toute-puissante, étendue pour le grand &oelig;uvre de
+miséricorde, montrait le Nord qui allait être adouci par l'effet de la
+parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations
+barbares et tumultueuses du Midi<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.»</p>
+
+<p>La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de
+tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
+pensée de l'avenir et le mouvement de l'humanité. De grands signes
+éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme
+pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape français,
+Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il appelle tous
+les princes au nom de la cité sainte<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>, précède d'un siècle les
+prédications de Pierre-l'Ermite. Prêchée <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> alors par un Français
+et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des Français,
+la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les
+Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la profonde
+sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il faut que le
+monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique fonde la
+papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux Français, de
+Gerbert et de Robert.</p>
+
+<p>Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à
+Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller étudier
+les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand Othon le
+fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il professe aux
+fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert.
+Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait déposer, et obtient
+sa place par l'influence d'Hugues-Capet. Ce fut une grande chose pour
+les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils aident à le faire
+archevêque, il aide à les faire rois.</p>
+
+<p>Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de Ravenne,
+enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne),
+donne des lois aux républiques; il règne par le pontificat et par la
+science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il ne mourra
+qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à Rome dans
+une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente et réclame
+le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez les musulmans.
+Gerbert étudiait alors; trouvant <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> l'étude longue, il se donna
+au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille des
+chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, et
+l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc il est
+à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. <i>Tu ne savais pas que
+j'étais logicien!</i><a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>»</p>
+
+<p>Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers
+Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi
+homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient généralement pour
+une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul Robert-le-Fort avait
+défendu le pays contre les Normands; Eudes combattit sans cesse les
+empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens; mais les rois qui
+suivent jusqu'à Louis-le-Gros n'ont rien de militaire. Les chroniques ne
+manquent pas de nous dire, à l'avènement de chacun de ces princes, qu'il
+était fort <i>chevalereux</i>; nous voyons cependant qu'ils ne se soutiennent
+guère que par le secours des Normands et des évêques, surtout celui de
+Reims. Vraisemblablement les évêques payaient, les Normands combattaient
+pour eux. Ces princes, amis des prêtres, auxquels ils devaient leur
+grandeur, cherchaient sans doute par leur conseil à se rattacher au
+passé, et, par <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> de lointaines alliances avec le monde grec, à
+primer les Carlovingiens en antiquité. Hugues-Capet demanda pour son
+fils la main d'une princesse de Constantinople<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>. Son petit-fils
+Henri I<sup>er</sup> épousa la fille du czar de Russie, princesse byzantine par
+une de ses aïeules, qui appartenait à la maison macédonienne. La
+prétention de cette maison était de remonter à Alexandre-le-Grand, à
+Philippe, et par eux à Hercule. Le roi de France appela son fils
+Philippe, et ce nom est resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces
+généalogies flattaient les traditions romanesques du moyen âge, qui
+expliquait à sa manière la parenté réelle des races indo-germaniques, en
+tirant les Francs des Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats
+d'Alexandre<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.</p>
+
+<p>L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage des
+prêtres, auxquels Hugues-Capet rendit ses nombreuses abbayes; l'ouvrage
+aussi du duc de Normandie, Richard-sans-Peur. Celui-ci, traité si mal
+dans son enfance par Louis-d'Outre-mer<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>, plus d'une fois trahi par
+Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les Carlovingiens.
+Hugues-Capet était son pupille et son beau-frère. Il convenait
+d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti ecclésiastique et à la
+dynastie que ce parti élevait; il espérait sans doute y primer par
+l'épée. C'était de même l'espérance de la maison normande de Blois,
+Tours et Chartres; ceux-ci, <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> qui possédaient en outre les
+établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, descendaient d'un
+Thiébolt, selon quelques-uns parent de Rollon, mais lié avec le roi
+Eudes, comme Rollon avec Charles-le-Simple. Thiébolt avait épousé une
+s&oelig;ur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du
+vieux pirate Hastings<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>. Son fils, Thibault-le-Tricheur, épousa une
+fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des Carlovingiens, et soutint
+les Capets contre les empereurs d'Allemagne. Rivaux jaloux des Normands
+de Normandie, les Normands de Blois refusèrent quelque temps de
+reconnaître Hugues-Capet, en haine de ceux qui l'avaient fait roi. Mais
+il les apaisa en faisant épouser à son fils, le roi Robert, la fameuse
+Berthe, veuve d'Eudes I<sup>er</sup> de Blois (fils de Thibault-le-Tricheur).
+Cette veuve, héritière du royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son
+frère, pouvait donner aux Capets quelques prétentions sur ce royaume,
+légué par Rodolphe à l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grégoire V,
+créature des empereurs, saisit-il le prétexte d'une parenté éloignée
+pour forcer Robert de quitter sa femme et l'excommunier sur son refus.
+On connaît l'histoire ou la fable de l'abandon de Robert, délaissé de
+ses serviteurs, qui jetaient au feu tout ce qu'il avait touché, et la
+légende de Berthe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de
+plusieurs cathédrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui
+semble désigner l'épouse de Robert<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils
+nommé Eudes, comme son père, et surnommé <i>le Champenois</i>, parce qu'il
+ajouta à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne.
+Eudes osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en
+possession du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère;
+il soumit tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois
+par la Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>, il
+prétendit relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha
+vers Aix-la-Chapelle, ou il comptait se faire couronner aux fêtes de
+Noël. Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liège
+et de Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le
+défirent. Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui
+retrouva sur son corps un signe caché<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a> (1037).</p>
+
+<p>Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne,
+cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que
+guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et Champagne
+n'eurent ni l'esprit de suite ni la ténacité de leurs rivaux de
+Normandie et d'Anjou.</p>
+
+<p>La maison d'Anjou n'était ni normande comme celles de Blois et de
+Normandie, ni saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait
+comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>
+chasseur<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>. Son fils se mit au service de Charles-le-Chauve, et
+combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques terres
+dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, petit-fils
+de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, furent
+d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien
+que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la Touraine et le
+Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. Plus unis et
+plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que les Poitevins et
+Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de grands avantages,
+s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et poussèrent jusqu'à Saintes.
+Ils succédèrent à la prépondérance qu'avaient eue un instant les comtes
+de Blois et de Champagne. Quand le roi Robert fut obligé de quitter
+Berthe, veuve et mère de ces comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit
+épouser sa nièce Constance, fille du comte de Toulouse<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>. Le frère de
+Foulques, Bouchard, était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux
+importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de
+Paris. Ainsi le bon Robert, dans la main des Angevins, docile à sa femme
+Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes et
+vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui essaya
+de rappeler Berthe, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> fut tué impunément sous ses yeux. Beauvais
+appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve et la mère.
+L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une lettre où il le
+désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà fort mal avec
+l'Église pour les biens, qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour Rome
+avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du pape, fît un
+pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de Beaulieu près
+Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. Toute la vie de ce
+méchant homme fut une alternative de victoires signalées, de crimes et
+de pèlerinages; il alla trois fois à la terre sainte. La dernière fois,
+il revint à pied et mourut de fatigue à Metz. De ses deux femmes, il
+avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé l'autre comme adultère. Mais il
+fonda une foule de monastères (Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.),
+bâtit force châteaux (Montrichard, Montbazon, Mirebeau,
+Château-Gonthier). On montre encore à Angers sa noire <span class="smcap">Tour du Diable</span>.
+C'est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils,
+Geoffroy Martel, défit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois
+et exigea la Touraine pour rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme
+tuteur du jeune comte. Malgré ses discordes intérieures, la maison
+d'Anjou finit par prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes
+deux se lièrent par mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre.
+Mais les comtes de Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un
+instant, tandis que les Angevins le gardèrent du douzième au treizième
+siècle, sous le <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> nom de <i>Plantagenets</i><a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>, y joignirent
+quelque temps tout notre littoral de la Flandre aux Pyrénées, et
+faillirent y joindre la France.</p>
+
+<p>L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque temps
+dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an 1012, nous
+voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de
+Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci dominent
+alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner la Bourgogne.
+Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la Seine. Le pauvre
+Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui les évêques et les
+abbés de Bourgogne, leur demandait pardon de leur faire la guerre<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>.
+La liaison était ancienne entre les Capets et les ducs de Bourgogne. Le
+premier duc, Richard-le-Justicier, père de Boson, roi de Bourgogne
+cisjurane, eut pour fils Raoul, qui fit roi de France le duc Robert en
+l'an 922, et le fut ensuite lui-même; puis un gendre de Richard fit
+passer le duché de Bourgogne à deux frères de Hugues-Capet. Le dernier
+de ces deux frères adopta le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard
+par son père, mais Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume,
+fondateur de la maison de Franche-Comté, attaqué par les Normands et
+Robert, menacé d'un autre côté <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> par l'empereur, qui réclamait
+le royaume de Bourgogne, fut obligé de renoncer au titre de duché. Je
+dis au titre, car les seigneurs étaient si puissants dans ce pays que la
+dignité ducale n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de
+Robert, nommé comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne
+(1032). On sait que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle
+de Franche-Comté à la Castille.</p>
+
+<p>À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues-Capet
+et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre le
+Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la Bourgogne.
+Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue victoire
+d'Hugues-Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort indépendant du
+Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque influence sur les
+m&oelig;urs et le gouvernement de la France septentrionale. Constance,
+fille du comte de Toulouse, nièce de celui d'Anjou, régna, comme on a
+vu, sous Robert. Pour prolonger cette domination après la mort de son
+mari (1031), elle voulait élever au trône son second fils Robert, au
+préjudice de l'aîné, Henri; mais l'Église se déclara pour l'aîné. Les
+évêques de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons,
+Troyes et Langres assistèrent à son sacre, ainsi que les comtes de
+Champagne et de Poitou. Le duc des Normands le prit sous sa protection,
+et força Robert de se contenter du duché de Bourgogne. C'est la tige de
+cette première maison de Bourgogne qui fonda le royaume <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> de
+Portugal. Toutefois le Normand ne donna la royauté à Henri qu'affaiblie
+et désarmée pour ainsi dire. Il se fit céder le Vexin, et se trouva
+ainsi établi à six lieues de Paris. Henri essaya en vain d'échapper à
+cette servitude et de reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui
+eurent lieu contre le nouveau duc de Normandie, Guillaume-le-Bâtard. Ce
+Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant,
+battit ses barons et battit le roi. Ce fut peut-être le salut de
+celui-ci, que le duc ait tourné contre l'Angleterre ses armes et sa
+politique.</p>
+
+<p>Henri et son fils, Philippe I<sup>er</sup> (1031-1108), restèrent spectateurs
+inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent l'Europe
+sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades normandes de
+Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de Jérusalem, ni à
+la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent tranquillement
+l'empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, et refusèrent de
+seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la
+grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La royauté française n'est
+guère encore qu'une espérance, un titre, un droit. La France féodale,
+qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement tout excentrique.
+Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne les yeux du centre
+encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte de l'Empire et du
+Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en Angleterre, sous le
+drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la terre sainte avec toute
+la France. Alors il <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> sera temps de revenir aux Capets, et de
+voir comment l'Église les prit pour instruments à la place des Normands,
+trop indociles; comment elle fît leur fortune, et les éleva si haut
+qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="chaptitle">Onzième siècle.&mdash;Grégoire VII.&mdash;Alliance des Normands et de
+ l'Église.&mdash;Conquête des Deux-Siciles et de l'Angleterre.</p>
+
+
+<p>Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille
+aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu
+l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le onzième
+siècle, à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut
+les seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse
+l'empereur des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie
+et de Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et
+lorsque les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la
+France a la part principale dans cet événement, qui contribue si
+puissamment à leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la
+lutte du Sacerdoce et de l'Empire.</p>
+
+<p class="p2">Au onzième siècle, la querelle est entre le Saint-Pontificat romain, et
+le Saint-Empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion
+des barbares, prend <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> son nom pour lui succéder; non seulement
+elle veut lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois
+reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore une
+suprématie morale; elle s'intitule le <i>Saint-Empire</i>; hors de l'Empire,
+point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les puissances
+célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes des autres;
+de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les ducs, ceux-ci
+sur les margraves et les barons. Voilà une prétention superbe, mais en
+même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une société séculière
+prend le titre de société sainte, et prétend réfléchir dans la vie
+civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine, mettre le ciel sur la
+terre. L'empereur tient le globe dans sa main aux jours de cérémonie;
+son chancelier appelle les autres souverains les <i>rois
+provinciaux</i><a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>, ses jurisconsultes le déclarent la <i>loi
+vivante</i><a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>; il prétend établir sur la terre une sorte de paix
+perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe
+encore entre les nations.</p>
+
+<p>Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En est-il
+digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? Lui
+appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande
+révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain poursuit
+depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> d'Allemagne qui va
+le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la
+consommation des temps?</p>
+
+<p>Ils disent que leur grand empereur Frédéric-Barberousse n'est pas mort;
+il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une montagne.
+Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et les
+broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une table de
+pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe avait crû
+autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. L'empereur, soulevant
+à peine sa tête appesantie, dit seulement au berger: Les corbeaux
+volent-ils encore autour de la montagne?&mdash;Oui, encore.&mdash;Ah! bon, je puis
+me rendormir.</p>
+
+<p>Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au
+Saint-Empire du moyen âge, ni à la Sainte-Alliance des temps modernes
+qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la
+loi, la réconciliation définitive des nations.</p>
+
+<p>Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort avec
+la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce et
+Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des
+compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à la
+dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi
+joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le
+suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et
+candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes
+empereurs de la maison <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> de Souabe, cette race de poètes et de
+parfaits chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire
+du monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les
+reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le fils
+fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle de ses
+cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi Enzio qui
+ait de si beaux cheveux blonds<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>. Ces beaux cheveux blonds, et ces
+poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de rien. Le frère de
+saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au pauvre jeune Conradin,
+et la maison de France succéda à la prépondérance des empereurs.</p>
+
+<p>L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont il
+est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque
+chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme
+profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le
+rocher où s'élève sa tour. <i>Nulle terre sans seigneur</i>, nul seigneur
+sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé selon qu'on peut
+dire qu'il est de <i>haut</i> ou de <i>bas lieu</i>. Le voilà localisé, immobile,
+fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante armure.</p>
+
+<p>La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité.
+Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à
+l'aîné. Personne immortelle, <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> indifférente, impitoyable, elle
+ne connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que
+dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent,
+ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la
+forte expression du moyen âge, il faut <i>qu'il serve son fief</i>.</p>
+
+<p>Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander;
+n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa
+mère<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas moins
+que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel.
+Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de là,
+les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul au foyer
+où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et
+peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le
+grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frères; il
+faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.</p>
+
+<p>Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de
+s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien
+devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient corps
+et biens. <i>Bonne aubaine</i> pour lui; ils deviendraient ses <i>cubains;</i>
+autant presque vaudrait dire ses <i>serfs</i>, ses <i>juifs</i>. Tout malheureux
+qui cherche asile, tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au
+seigneur; il a l'<i>aubaine</i> et le <i>bris</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient
+les cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les
+barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle devient
+elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent chevaliers
+sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques s'indignent qu'on
+leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille les aider à monter.
+C'est un destrier qu'il leur faut, et ils s'élancent d'eux-mêmes<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>.
+Ils chevauchent, ils chassent, ils combattent, ils bénissent à coups de
+sabre, et <i>imposent avec la masse d'armes de lourdes pénitences</i>. C'est
+une oraison funèbre d'évêque: <i>bon clerc et brave soldat.</i> À la bataille
+d'Hastings, un abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font
+tuer. Les évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et
+<i>peu vaillant</i><a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>. Les évêques deviennent barons, et les barons
+évêques. Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye;
+ils font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands
+sièges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table,
+balbutie deux mots de <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> catéchisme<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>, il est élu; il prend
+charge d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en
+son nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en
+pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, léguer,
+bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux glaives;
+tour à tour il combat, il excommunie, il tue, damne à son choix.</p>
+
+<p>Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et
+vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de l'Église
+par les abstinences du célibat<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>; qu'ils eussent la splendeur
+sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les consolations du
+mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des fourmilières de petits
+prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel leurs repas de famille, et
+que du pain sacré ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte
+espérance! ils grandiront ces petits, s'il plaît à Dieu! ils succéderont
+tout naturellement aux abbayes, aux évêchés de leur père. Il serait dur
+de les ôter de ces palais, de ces églises: l'église elle leur
+appartient; c'est leur fief, à eux. Ainsi l'hérédité succède à
+l'élection, la naissance au mérite. L'Église imite la féodalité et la
+dépasse; plus d'une fois elle fit part aux filles, une fille eut en dot
+un évêché<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>. La femme du prêtre marche près de <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> lui à
+l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à l'épouse du comte.</p>
+
+<p>C'était fait du christianisme<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>, si l'Église se matérialisait dans
+l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était
+dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une
+telle Église n'aurait soulevé la voûte du ch&oelig;ur de Cologne, ni la
+flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard,
+ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le
+recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit
+d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité asiatique,
+qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.</p>
+
+<p>L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au
+c&oelig;ur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était
+réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans les
+moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus mystique;
+disons encore, la plus démocratique alors; cette vie d'abstinences était
+moins recherchée des nobles. Les cloîtres se peuplaient de fils de
+serfs<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>. En face de cette Église splendide et orgueilleuse, qui se
+parait d'un faste aristocratique, se dressa l'autre, pauvre, sombre,
+solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances.
+<span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui donna l'unité. À
+l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie pontificale: l'Église
+s'incarna dans un moine.</p>
+
+<p>Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. C'était
+un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à cette
+poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet
+ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.</p>
+
+<p>Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur,
+et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité
+religieuse du moine, qu'il décida le pape à se rendre à Rome pieds nus,
+et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se soumettre
+à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que l'empereur
+nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; ces papes
+allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait cesser les
+épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour à tour
+la papauté à leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de
+douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. Toutefois, c'était
+peut-être encore pis que le pape fût nommé par l'empereur, et que les
+deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il devait arriver, comme à
+Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle fût anéantie: la
+vie, c'est la lutte et l'équilibre des forces; l'unité, l'identité,
+c'est la mort.</p>
+
+<p>Pour que l'Église échappât à la domination des <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> laïques, il
+fallait qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa
+force par la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se
+plongeât dans les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la
+chasteté. C'est par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes
+qui le précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié
+n'était plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se
+liguent, enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils
+veulent garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos
+évêchés, nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le
+réformateur ne recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher
+le peuple contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les
+pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois débridé,
+un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à outrager ce
+qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait les pieds, à
+déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, souffletés,
+mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré, on dispersa
+leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient; un hardi mysticisme
+s'infiltrait dans le peuple; il s'habituait à mépriser la forme, à la
+briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration révolutionnaire
+de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les moyens furent
+atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou concubine du
+roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche, courut l'Italie
+au milieu des menaces et des malédictions, sans souci de sa vie,
+dévoilant avec un pieux <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> cynisme la turpitude de l'Église<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>.
+C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le théologien Manegold
+enseigna que les adversaires de la réforme étaient tuables sans
+difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation d'un moine
+révolté<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. L'Église, armée d'une pureté farouche, ressembla aux
+vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la Tauride.</p>
+
+<p>Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen âge
+repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
+Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la
+pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
+avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le
+monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un péché,
+tout au moins un péché véniel<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.</p>
+
+<p>Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église: elle se rédima de
+la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. Alors,
+dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu et sa
+force, elle interrogea <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> le siècle, et le somma de lui rendre la
+primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de
+France<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>, l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la
+monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent appelés
+à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux évêques,
+de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la matière
+entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la la nature; il faut
+que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force, l'élection à
+l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, le soleil, et la
+lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, il y a le pape, et
+l'empereur qui est le reflet du pape<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>; simple reflet, ombre pâle,
+qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde revenant à l'ordre
+véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il y aura hiérarchie
+selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le plus digne. Le pape
+mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le tombeau délivré du
+Christ son vicaire recevra le serment de l'empereur, et l'hommage des
+rois.»</p>
+
+<p>Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de
+l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le
+fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature que Grégoire VII fut dur
+dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri III
+avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux; la toute-puissance
+féodale en Allemagne, une <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> immense influence en Italie, et la
+prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome: il
+n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit de
+n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas une
+pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: «J'ai suivi
+la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans l'exil<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>»
+(1073-86.)</p>
+
+<p>On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
+n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se
+rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
+chemise sur la neige dans les cours du château de Canossa<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>, il
+fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> voulait la
+paix. Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était
+coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le
+jugement, comme la réconciliation était impossible. Rien ne réconciliera
+l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et la nature.</p>
+
+<p>La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils
+d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil
+empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui
+étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les
+vêtements royaux<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>, il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
+encore, de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son
+salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, il
+vint à Spire, à l'église même de la Vierge qu'il avait bâtie, demander à
+être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et qu'il
+pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La terre même
+fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture dans une cave
+de Liège.</p>
+
+<p>Dans cette lutte terrible que le saint-siège poursuivit dans toute
+l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord
+la fameuse comtesse <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Mathilde, si puissante en Italie, la
+fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, Française d'origine, avait
+grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle était
+alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était pour
+Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut tué
+Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde au
+contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle
+réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme
+Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force de
+son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et intercédait
+pour lui<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.</p>
+
+<p>Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape étaient
+nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la croisade de
+Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe.
+Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands devinrent les
+soldats du saint-siége.</p>
+
+<p>J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple mixte,
+où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément scandinave. Sans
+doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme
+d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs nazaires<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, on serait
+tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes
+et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient français dès
+la troisième génération, et n'avaient plus alors parmi <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> eux
+personne qui entendît le danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs
+enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>. Les noms de ceux qui
+suivent Guillaume-le-Bâtard, sont purement français<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>. Les
+conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit Ingulf, la langue
+anglo-saxonne. Leur préférence était pour la civilisation romaine et
+ecclésiastique. Ce génie de scribes et de légistes qui a rendu leur nom
+proverbial en Europe, nous le trouvons chez eux dès le dixième et le
+onzième siècle. C'est ce qui explique en partie cette multitude
+prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas
+autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers nous dit que la
+Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la multitude des
+monastères. Ces monastères étaient des écoles d'écriture, de
+philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui donna tant
+d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec Guillaume et
+de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un légiste
+italien.</p>
+
+<p>Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à
+présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
+héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
+cheval de <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> l'envoyé grec<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>. En Sicile, Roger, combattant
+cinquante mille Sarrasins, avec cent trente chevaliers, est renversé
+sous son cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les
+ennemis des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point
+ces forces surnaturelles. Les Allemands qui les combattirent en Italie,
+se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et
+les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings, se montrent peu
+marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.</p>
+
+<p>Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens
+Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des
+prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Église,
+et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la <i>lance de Judas</i>,
+comme parle Dante<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>. Le héros de cette race, c'est Robert-l'<span class="smcap">Avisé</span>
+(Guiscard, <i>Wise</i>).</p>
+
+<p>La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils
+pussent butiner grand'chose les uns sur les autres<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>. Il leur fallait
+donc aller, comme ils disaient, <i>gaaignant</i><a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a> par l'Europe. Mais
+l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas au onzième siècle
+facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits chevaux des
+Hongrois galopaient jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> Tibre, jusqu'à la Provence.
+Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque
+défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec
+ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait
+le petit bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et
+l'homme par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup à <i>gaaigner</i> en voyageant
+ainsi. Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs
+ensemble, bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de
+bourdons et coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec
+eux. Alors, qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement,
+avec leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres
+pèlerins, qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à
+Saint-Jacques-de-Compostelle; on respectait d'ordinaire une dévotion si
+bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pèlerinages: il
+n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis,
+c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur
+le chemin, et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces
+pèlerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de
+commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>. Le
+meilleur négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de
+saint George, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand
+profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander
+<span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> son église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à
+tout événement d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.</p>
+
+<p>C'est un pèlerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du
+'sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis dire,
+trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes,
+des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui
+voltigeaient sur toutes les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins normands
+aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les
+rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de
+Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs byzantins,
+et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples les établit
+au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue
+(1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
+Cotentin<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>, Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants;
+sept des douze étaient de la même mère.</p>
+
+<p>Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de
+se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s'acheminèrent
+vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier normand était
+devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se défrayant sur
+les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou <i>kata pan</i>)
+byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à mesure qu'il
+leur vint <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> des compatriotes, et qu'ils se virent assez forts,
+ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Pouille
+et la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait
+ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en vain de se défendre.
+Ils réunirent contre les Normands jusqu'à soixante mille Italiens. Les
+Normands, qui étaient, dit-on, quelques centaines d'hommes bien armés,
+dissipèrent cette multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leur
+secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d'Orient et
+d'Occident se confédérèrent contre les fils du gentilhomme de Coutances.
+Le tout-puissant empereur, Henri-le-Noir (Henri III), chargea son pape
+Léon IX, qui était un Allemand de la famille impériale, d'exterminer ces
+brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nuée
+d'Italiens. Au moment du combat les Italiens s'évanouirent, et
+laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci
+n'eurent garde de le maltraiter; ils s'agenouillèrent dévotement aux
+pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief
+de l'Église tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la
+Pouille, la Calabre, et de l'autre côté du détroit. Le pape devint,
+malgré lui, suzerain du royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette
+scène bizarre fut renouvelée un siècle après. Un descendant de ces
+premiers Normands fit encore un pape prisonnier; il le força de recevoir
+son hommage, et se fit de plus déclarer lui et ses successeurs légats du
+saint-siège en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait
+effectivement indépendants, <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> et leur assurait ce droit
+d'investiture qui fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du
+Sacerdoce et de l'Empire.</p>
+
+<p>La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert-l'<i>Avisé</i>
+(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses
+neveux<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>, qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne
+traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un
+peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en
+volant des chevaux<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>, puis il passa en Sicile et en fit la conquête
+sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque.
+Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les
+panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie
+méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des
+Deux-Siciles.</p>
+
+<p>Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, au
+milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les
+mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des États
+barbaresques au seizième siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur
+empire fut même envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
+Allemands enfin, dans <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> leur éternelle expédition d'Italie,
+vinrent plus d'une fois heurter lourdement contre nos Français de
+Naples. Les papes vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les
+yeux sur les brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux
+contre les empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome
+Henri IV victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à
+Salerne.</p>
+
+<p>Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira
+de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume-<i>le-Bâtard</i> (il
+s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse naissance du
+côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un
+tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura volontiers des
+autres fils de sa mère<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à
+la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en vint à bout. C'était
+un gros homme chauve, très brave, très avide, et très <i>saige</i>, à la
+manière du temps, c'est-à-dire, horriblement perfide. On prétendait
+qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui
+disputait le Maine était mort en sortant d'un dîner de réconciliation,
+et il avait mis la main sur cette province. L'Anjou et la Bretagne,
+déchirées par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu
+l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> Flandre et de
+la Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de
+Flandre. Cette alliance faisait sa force; aussi il entra dans une grande
+colère quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard,
+Lanfranc qui enseignait à l'école monastique du Bec, parlait contre ce
+mariage entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient
+les moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme
+d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté
+sur un mauvais cheval boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de
+Normandie, lui dit-il, fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le
+parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et
+le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il
+avait prêché. Lanfranc réussit. Guillaume et Mathilde en furent quittes
+pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.</p>
+
+<p>C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine,
+déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs
+projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre
+côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>. Celle-ci, pour
+n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au
+saint-siège. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés par
+eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris bientôt
+cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> et
+fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point philosophique,
+comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps de saint Colomban
+et de Jean-l'Érigène. L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir
+été grossière et barbare<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>. Cette île était, depuis des siècles, un
+théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord, Celtes,
+Saxons, Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous, comme celles du
+Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à
+discrétion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'étaient
+enfuis dans les forêts, étaient devenus <i>têtes de loup</i>, comme on
+appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le
+retour et le rétablissement d'Édouard-le-Confesseur, fils d'un roi saxon
+et d'une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu
+un saint, pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien
+ni mal. Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en
+lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue
+d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un
+court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande.
+Ami des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles
+années, il fît de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant
+chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les Danois,
+mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui ou par ses
+fils le duché de Wessex, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> et les comtés de Kent, Sussex,
+Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre.
+On accusait Godwin, d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, et
+de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni
+du roi ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son
+cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. Les
+Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils
+de Godwin devinrent maîtres<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>, et l'un d'eux, nommé Harold, qui avait
+en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour
+se faire désigner par lui pour son successeur.</p>
+
+<p>Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent
+avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait désigné
+Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, qu'Édouard
+l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait
+comme valables les donations faites au dernier moment. Guillaume déclara
+cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois de Normandie ou
+celles d'Angleterre<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>. Un hasard singulier avait donné à leur duc une
+apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi.</p>
+
+<p>Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu,
+vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit
+qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
+frère <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> et son neveu, qu'il retenait comme otages. Guillaume le
+traita bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le
+fit chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
+jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>
+après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de
+Guillaume, et marier sa s&oelig;ur à un comte normand. Pour mieux confirmer
+cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui
+contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les <i>Niebelungen</i>, Siegfried
+devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>. Dans les
+idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'<i>homme</i> de Guillaume.</p>
+
+<p>À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans sa
+nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie, qui lui parla
+en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que
+tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et saints
+reliquaires<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.» Harold répondit que le serment n'avait pas été libre,
+qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté était au
+peuple. «Quant à ma s&oelig;ur, dit-il, elle est morte dans l'année.
+Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur un ton de
+douceur et <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> d'amitié, priant le roi de remplir au moins une des
+conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il
+avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors
+Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et
+poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le
+plus sûr et le plus ferme.</p>
+
+<p>Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en
+rapportait au jugement du pape<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>, et le procès de l'Angleterre fut
+plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression
+furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, l'expulsion d'un
+Normand porté par Édouard à l'archevêché de Kenterbury, et remplacé par
+un Saxon, enfin le serment d'Harold et une promesse qu'Édouard aurait
+faite à Guillaume de lui laisser la royauté. Les envoyés normands
+comparurent devant le pape: Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée
+aux Normands. Cette décision hardie fut prise à l'instigation
+d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut
+envoyé à Guillaume avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre.</p>
+
+<p>L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule d'hommes
+d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en vint de la
+Frandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de l'Aquitaine. Les
+Normands, au contraire, hésitaient à aider leur seigneur dans une
+entreprise hasardeuse dont le succès <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> pouvait faire de leur
+pays une province de l'Angleterre. La Normandie était d'ailleurs menacée
+par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adressé à Guillaume le
+plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était mise en mouvement comme
+pour conquérir la Normandie, pendant que celle-ci allait conquérir
+l'Angleterre. Conan, amenant une grande armée, entra solennellement en
+Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour
+appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manquèrent
+peu à peu, il laissa aller les rênes, le cor était empoisonné. Cette
+mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une
+foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer,
+et le suivirent en Angleterre.</p>
+
+<p>Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
+étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis les
+Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que
+Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut
+aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de
+Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre ne
+pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une
+grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons combattaient à
+pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec de longues
+lances<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> les
+plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>; c'est
+peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux
+normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>; ainsi une
+bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se
+défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient,
+combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une
+flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était si
+mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelque temps dans la Manche,
+elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres.</p>
+
+<p>Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de
+flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de
+repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
+mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie avec
+laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. Cependant le
+Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au
+Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume avec lui: «S'il
+s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que je lui offre,
+vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que
+lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés de la bouche du
+pape, et que j'en ai la bulle<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>.» Ce message produisit son effet. Les
+Saxons doutèrent de leur cause. Les frères même d'Harold l'engagèrent à
+ne pas combattre <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> de sa personne, puisqu'après tout,
+disaient-ils, il avait juré<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>.</p>
+
+<p>Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que
+les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
+nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra la
+messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. Guillaume
+lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des reliques sur
+lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de lui l'étendard
+bénit par le pape.</p>
+
+<p>D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, restèrent
+sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et impassibles.
+Quoique Harold eût l'&oelig;il crevé d'une flèche, les Normands eurent
+d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que
+le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette bataille trois
+chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et
+les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils
+descendirent en plaine, et la cavalerie normande reprit le dessus. Les
+lances prévalurent sur les haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout
+fut tué, ou se dispersa (1066).</p>
+
+<p>Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi
+saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'<i>abbaye de la
+Bataille</i>, selon le v&oelig;u qu'il avait fait à saint Martin, patron des
+soldats de la Gaule. <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> On y lisait naguère encore les noms des
+conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
+d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en
+face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il la garde
+encore.»</p>
+
+<p>Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards pour
+les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée le
+cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
+garder les bonnes lois d'Édouard-le-Confesseur; il s'attacha Londres, et
+confirma les privilèges des hommes de Kent. C'était le plus belliqueux
+des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée anglaise, celui
+où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux conservées.
+Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, réclama contre la
+tyrannie du frère de Guillaume, les privilèges des hommes de Kent, il
+fut écouté favorablement du roi. Le conquérant essaya même d'apprendre
+l'anglais<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>, afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de cette
+langue. Il se piquait d'être justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un
+archevêché pour une conduite peu édifiante. Cependant il fondait une
+garde de châteaux, et s'assurait de tous les lieux forts.</p>
+
+<p>Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les
+vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus absolu
+en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens auxquels il
+avait <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils n'avaient
+pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec les Saxons.
+Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans doute pour
+éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui l'avaient suivi le
+temps de se rebuter et de se disperser. Mais, pendant son absence,
+éclata une grande révolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu'en
+une bataille ils eussent été vaincus sans retour. Guillaume eut alors
+grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un
+partage. L'Angleterre tout entière fut mesurée, décrite; soixante mille
+fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat
+consigné dans le livre noir de la conquête, le <i>Doomsday book</i>, le livre
+du jour du Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de
+spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>.
+Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus.
+Beaucoup d'entre eux conservèrent des biens, et cela dans tous les
+comtés. Un seul est porté pour quarante et un manoirs dans le comté
+d'York<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.</p>
+
+<p>On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le
+conquérant:</p>
+
+<p>«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels
+furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous
+l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés
+quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> homme très
+sage et très puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses
+prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et
+sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu même où
+Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre, il éleva un noble monastère, y
+plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut très honoré;
+trois fois chaque année, il portait sa couronne, lorsqu'il était en
+Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à la Pentecôte, à
+Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était accompagné de
+tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques
+diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au surplus
+très rude et très sévère; aussi personne n'osait rien entreprendre
+contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes des comtes qui
+lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs évêchés, des abbés de
+leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; enfin, il n'épargna pas
+même son propre frère Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres
+choses, nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il établit dans cette
+contrée; toute personne recommandable pouvait voyager à travers le
+royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun
+homme n'en aurait osé tuer un autre, en eût-il reçu la plus forte
+injure. Il donna des lois à l'Angleterre, et par son habileté il était
+parvenu à la connaître si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il
+ne sût à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrit sur
+ses registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit
+des châteaux. Il <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> gouverna aussi l'île de Man; de plus, sa
+puissance lui soumit l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il
+gouverna le comté appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût
+conquis l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir
+aux armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des
+douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et
+opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses sujets
+bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec
+justice, mais presque toujours injustement et sans nécessité. Il était
+fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait ses terres à rentes
+aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait quelqu'un qui en offrît
+plus que le premier n'avait donné, le roi lui adjugeait à l'instant; un
+troisième venait-il encore enchérir, le roi cédait encore au plus
+offrant. Il se souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis
+prenaient l'argent des pauvres, et combien de choses ils faisaient
+illégalement. Car plus ils parlaient de loi, plus ils la violaient. Il
+établit plusieurs deer-friths<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>, et il fit à cet égard des lois
+portant que quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vue. Ce
+qu'il avait établi pour les biches, il le fit pour les sangliers; car il
+aimait autant les bêtes fauves que s'il eût été leur père. Il en fit
+autant pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les
+riches se plaignirent, et les pauvres murmuraient; mais il était si dur
+qu'il n'avait aucun souci de la <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> haine d'eux tous. Il fallait
+suivre en tout la volonté du roi si l'on voulait vivre, si l'on voulait
+avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme peut-il
+être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui-même
+autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant
+avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses fautes<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>!»</p>
+
+<p>Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon
+moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la
+première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et
+flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre.
+Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les barons
+furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le serment
+des arrière-vassaux comme celui des vassaux. Le roi de France obtenait
+aisément l'hommage des vassaux, mais il n'eût pas été bien venu à
+demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui des barons, des
+chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là cependant; une royauté
+qui ne portait que sur l'hommage des grands vassaux était purement
+nominale. Éloignée, par son élévation dans la hiérarchie, des rangs
+inférieurs qui faisaient la force réelle, elle restait solitaire et
+faible à la pointe de cette pyramide, tandis que les grands vassaux,
+placés au milieu, en tenaient sous eux la base puissante.</p>
+
+<p>Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> normande
+dans le premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la
+part du roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur
+de cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de
+s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur universel
+de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à qui il
+voulut. Tutelles et mariages, il fît argent de tout, mangeant le bien
+des enfants dont il avait la garde-noble, tirant finance de ceux qui
+voulaient épouser des femmes riches, et des femmes qui refusaient ses
+protégés<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>. Ces droits féodaux existaient sur le continent, mais sous
+forme bien différente. Le roi de France pouvait réclamer contre un
+mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas imposer un mari à la
+fille de son vassal; la garde-noble des mineurs était exercée, mais
+conformément à la hiérarchie féodale; celle des arrière-vassaux l'était
+au profit des vassaux et non du roi.</p>
+
+<p>Indépendamment du <i>danegeld</i>, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir à
+la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des
+vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même un
+impôt, sous l'honorable nom d'<i>escuage</i>. C'était une dispense d'aller à
+la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux
+donner quelque argent que de suivre leur aventureux souverain <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>
+dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il s'arrangeait fort de
+cet échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il
+achetait celui des soldats mercenaires, Gascons, Brabançons, Gallois et
+autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre
+l'aristocratie. Elle se trouvait payer la bride et le mors que le roi
+lui mettait à la bouche.</p>
+
+<p>Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte et
+politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour
+discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eut si forte
+part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à lui
+seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette Église eut
+son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une espèce de
+patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de
+celui de Rome, et qui d'autre part s'interposa souvent entre le roi et
+le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des vaincus<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>.
+«L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de Guillaume, animé et
+armé de la faveur du pape et de celle du roi, attaqua, écrasa les
+prélats et les grands qui se montraient rebelles à l'autorité
+royale<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume
+passait sur le continent.</p>
+
+<p>Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande fut
+un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de ceux
+de l'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> les peuples la police tyrannique mais
+régulière qui régnait dans la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette
+organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la désolation
+des campagnes<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>. Leur forte et compacte population prépara à
+l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu les tribunaux
+saxons des comtés et des <i>hundred</i>, pour resserrer d'autant les
+juridictions féodales, qui d'autre part rencontraient par en haut un
+obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. Ainsi
+l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, commença à
+connaître l'ordre public. Cet ordre développa une prodigieuse force
+sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la conquête, malgré tant de
+calamités, s'élevèrent ces merveilleux monuments que toute la puissance
+du temps présent pourrait à peine égaler. Les basses et sombres églises
+saxonnes s'élancèrent en flèches hardies, en majestueuses tours. Si la
+diversité des races et des langues retarda l'essor de la littérature,
+l'art du moins commença. C'est sur ces monuments, sur la force sociale
+qu'ils révèlent qu'il faut juger la conquête, et non sur les calamités
+passagères qui l'ont accompagnée.</p>
+
+<p class="p2">Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de Rome
+s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins infiniment.
+Ceux de Naples dès <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> leur origine, ceux de l'Angleterre au temps
+d'Henri II et de Jean, se reconnurent pour feudataires du saint-siège.
+Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient
+et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux formidables du roi de
+France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans réserve aux papes. En
+même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires du
+Cid, occupaient par mariage le royaume de Castille et fondaient celui de
+Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts l'Église triomphait dans
+l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en Espagne, en Angleterre
+et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou accompli la croisade
+contre les ennemis du pape et de la foi.</p>
+
+<p>Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des
+autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le
+grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe
+sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
+grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le
+christianisme vînt au secours. Le monde du onzième siècle avait dans sa
+diversité un principe commun de vie, la religion; une forme commune,
+féodale et guerrière. Une guerre religieuse pouvait seule l'unir; il ne
+devait oublier les diversités de races et d'intérêts politiques qui le
+déchiraient qu'en présence d'une diversité générale et plus grande si
+grande qu'en comparaison toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se
+croire une et le devenir qu'en se voyant en face de l'Asie. <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>
+C'est à quoi travaillèrent les papes, dès l'an 1000. Un pape français,
+Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes chrétiens au nom de
+Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la tête de cinquante mille
+chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce fut Urbain II, Français
+comme Gerbert, qui en eut la gloire. L'Allemagne avait sa croisade en
+Italie; l'Espagne chez elle-même. La guerre sainte de Jérusalem, résolue
+en France au concile de Clermont, prêchée par le Français
+Pierre-l'Ermite, fut accomplie surtout par des Français. Les croisades
+ont leur idéal en deux Français: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles
+sont fermées par saint Louis. Il appartenait à la France de contribuer
+plus que tous les autres au grand événement qui fit de l'Europe une
+nation.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="chaptitle">La Croisade. 1095-1099.</p>
+
+<p>Il y avait bien longtemps que ces deux s&oelig;urs, ces deux moitiés de
+l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane,
+s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la
+croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'&oelig;il fut
+d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et que
+le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce qu'elles
+étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans leur vie de
+religion.</p>
+
+<p>L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus
+vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents
+ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
+croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
+vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des
+Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est
+aussi le dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au
+matérialisme qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son
+opposition héroïque du royaume de la lumière contre celui des ténèbres,
+d'Iran contre Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était
+dans l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi.
+Ni l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce
+de Mahomet qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple
+élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère
+Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la
+Judée?</p>
+
+<p>Dieu est Dieu, voilà l'islamisme, c'est la religion de l'unité.
+Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
+d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
+être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
+suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu
+encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem;
+quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
+les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
+familles sans nom commun, sans signes propres<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, sans perpétuité,
+semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une maison,
+et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> ni à l'homme
+ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière vole
+au désert; égaux comme les grains de sable, sous l'&oelig;il d'un Dieu
+niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie.</p>
+
+<p>Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle que le
+christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu par
+les Saints, la Vierge, les Anges et Jésus, Mahomet la supprime; toute
+hiérarchie périt, la divine et l'humaine. Dieu recule dans le ciel à une
+profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique et l'écrase.
+Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur la plaine aride.
+Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le ciel, la terre,
+rien entre; point de montagne qui nous rapproche du ciel, point de douce
+vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme impitoyablement tendu
+d'un sombre azur, comme un brûlant casque d'acier.</p>
+
+<p>L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
+stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
+Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et
+terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà
+que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à
+Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la ventilation
+du cimeterre, n'allumera plus son ardeur farouche, il va s'humaniser. Je
+crains pour son austérité les paradis du harem, et ses roses solitaires
+et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La chair maudite par cette
+<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> religion superbe<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a> s'obstine à réclamer; la matière
+proscrite revient sous autre forme, et se venge avec la violence d'un
+exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au sérail, mais
+elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la Vierge, et ils
+se battent depuis mille ans pour Fatema. Ils ont rejeté le Dieu-homme et
+repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils proclament celle d'Ali.
+Ils ont condamné le magisme, le règne de la lumière, et ils enseignent
+que Mahomet est la lumière incarnée; selon d'autres, Ali est cette
+lumière; les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons
+incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaïl, a disparu de la terre; mais
+sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir de la chercher. Les califes
+fatemites d'Égypte étaient les représentants visibles de cette famille
+d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prévalu dans les
+montagnes orientales de l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait
+pu étouffer le magisme<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>. Elles éclatèrent au huitième et au neuvième
+siècle, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes
+<span class="smcap">Ismaïlites</span>, se mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le
+sabre à la main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille;
+mais l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
+ruine des Abassides et du Coran.</p>
+
+<p>La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les Fatemites
+fondèrent au Caire la loge ou <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> <i>maison de la sagesse</i>; immense
+et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion et
+d'athéisme<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>. La seule doctrine certaine de ces protées de
+l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser
+conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au
+mysticisme, du mysticisme à la philosophie, au doute, à l'absolue
+indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et
+jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de ce
+dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le
+recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
+des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et
+l'indifférence du juste et de l'injuste.</p>
+
+<p>Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée dans
+les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où
+sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
+tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle.
+Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations
+intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et
+leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un
+certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des Fatemites,
+qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut (c'est-à-dire <i>Repaire
+des vautours</i>); il l'appela dans son audace la <i>Demeure de la fortune</i>.
+Il y fonda une association dont le fatemisme était le masque, mais
+<span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> dont la secrète pensée semble avoir été la ruine de toute
+religion. Cette corporation avait, comme la loge du Caire, ses savants,
+ses missionnaires; Alamut était plein de livres et d'instruments de
+mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les sectaires pénétraient
+partout sous mille déguisements, comme médecins, astrologues, orfèvres,
+etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, c'était l'assassinat. Ces
+hommes terribles se présentaient un à un pour poignarder un sultan, un
+calife, et se succédaient sans peur, sans découragement, à mesure qu'on
+les taillait en pièces<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>. On assure que, pour leur inspirer ce
+courage furieux, le chef les fascinait par des breuvages enivrants, les
+portait endormis dans des lieux de délices, et leur persuadait ensuite
+qu'ils avaient goûté les prémices du paradis promis aux hommes
+dévoués<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>. Sans doute à ces moyens se joignit le vieil héroïsme
+montagnard, qui a fait de cette contrée le berceau des vieux libérateurs
+de la Perse, et celui des modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères
+se vantaient de leurs fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le
+chef des Assassins prenait pour titre celui de <i>scheick de la Montagne</i>;
+c'était de même celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur
+l'autre versant de la même chaîne.</p>
+
+<p>Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> pas une fois
+d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa
+domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes
+entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un
+inexprimable effroi. Les princes, sommés de livrer leurs forteresses,
+n'osaient ni les céder ni les garder; ils les démolissaient. Il n'y
+avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque
+instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un meurtrier.
+Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à son réveil, un
+poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il leur paya tribut,
+et les exempta de tout impôt, de tout péage.</p>
+
+<p>Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
+sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
+de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte et
+vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des
+Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille montagne
+persane, en face du califat, comme le poignard près de la tête du
+sultan.</p>
+
+<p>Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment des
+croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
+balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
+chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, et
+la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme
+s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
+effet il ne résista <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
+c'est-à-dire en devenant barbare.</p>
+
+<p class="p2">Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange.
+L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
+je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
+pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui
+montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
+d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>; ou bien
+c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
+est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité
+s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines.
+L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne
+négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les belles
+Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la persévérance de
+François I<sup>er</sup> pour la conquête d'Italie.</p>
+
+<p>La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. Ulysse
+ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son Ithaque. Dans
+l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur Asgard, leur ville
+des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent mieux. En courant à
+l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. Nos croisés, qui
+marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, s'aperçurent que la
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> patrie divine n'était point au torrent de Cédron, ni dans
+l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, et
+attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les Arabes
+s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le
+vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour nous
+servir de siège, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans son
+sein<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et
+l'Orient s'étaient entendus.</p>
+
+<p>Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple
+monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes
+antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes les
+luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme
+chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie par
+les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même temps que
+la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et soulevés au ciel
+dans les gigantesques piliers, dans les arceaux aériens de nos
+cathédrales.</p>
+
+<p>Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis l'an
+1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre et
+espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et
+s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, aux
+Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y portaient
+d'eux-mêmes. C'était <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> pourtant un dangereux et pénible voyage.
+Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau du
+Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un
+contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour
+vous<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>!</p>
+
+<p>Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les pèlerins.
+Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les traitèrent bien
+encore. Tout changea lorsque le calife Hakem, fils d'une chrétienne, se
+donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita cruellement les
+chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà venu, et les Juifs
+qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on n'aborda guère le
+saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme aux derniers temps les
+Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. On sait la
+ridicule histoire de ce comte d'Anjou, Foulques Nerra, qui avait tant à
+expier, et qui alla tant de fois à Jérusalem. Condamné par les infidèles
+à salir le saint tombeau, il trouva moyen de verser au lieu d'urine un
+vin précieux<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>. Il revint à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à
+Metz.</p>
+
+<p>Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient bas. Ces hommes si
+fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des torrents
+de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses qu'il
+plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes de
+Barcelone, de Flandre, de Verdun <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> accomplirent, dans le onzième
+siècle, ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril;
+seulement les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054,
+l'évêque de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put
+arriver. Treize ans après les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de
+Bamberg et d'Utrecht s'associèrent à quelques chevaliers Normands, et
+formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à
+grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant les
+Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant emparés de
+Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les partisans de
+l'incarnation, Alides et chrétiens. L'empire grec, resserré chaque jour,
+vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople.
+D'autre part les Fatemites tremblaient derrière les remparts de Damiette
+et du Caire. Ils s'adressèrent, comme les Grecs, aux princes de
+l'Occident. Alexis Comnène était déjà lié avec le comte de Flandre,
+qu'il avait accueilli magnifiquement à son passage; ses ambassadeurs
+célébraient avec le génie hâbleur des Grecs les richesses de l'Orient,
+les empires, les royaumes qu'on pouvait y conquérir; les lâches allaient
+jusqu'à vanter la beauté de leurs filles et de leurs femmes<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>, et
+semblaient les promettre aux Occidentaux.</p>
+
+<p>Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple et lui
+communiquer cet ébranlement profond <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> qui le porta vers
+l'Orient. Il y avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres
+saintes. La vie de l'Espagne n'était qu'une croisade; chaque jour on
+apprenait quelque victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence,
+bien autrement importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans,
+conquérants de la Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la
+croisade depuis un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse
+lettre au nom de Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent
+en Afrique et y massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on
+sentait bien que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le
+danger animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers
+imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, de
+détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins portaient
+dans l'Orient; ils chargèrent leurs galères de terre prise en Judée,
+rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent une
+Terre-Sainte dans le Campo-Santo de Pise.</p>
+
+<p>Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse du
+peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères du
+moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de
+Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la
+fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
+pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la
+puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que
+d'aller devant soi par la grande route 12 <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> que Charlemagne
+avait, disait-on, frayée autrefois<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>, de marcher sans se lasser vers
+le soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la
+bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était
+arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
+D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été tenter
+Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus simples des
+créatures, une oie et une chèvre<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>. Pieuse et touchante confiance de
+l'humanité enfant!</p>
+
+<p>Un Picard, qu'on nommait trivialement <i>Coucou Piètre</i> (Pierre Capuchon,
+ou Pierre-l'Ermite, <i>à Cucullo</i>), contribua, dit-on, puissamment par son
+éloquence à ce grand mouvement du peuple<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. Au retour d'un pèlerinage
+à Jérusalem, il décida le pape français Urbain II à prêcher la croisade
+à Plaisance, puis à Clermont (1095). La prédication fut à peu près
+inutile en Italie; en France tout le monde s'arma. Il y eut au concile
+de Clermont quatre cents évêques ou abbés mitrés. Ce fut le triomphe de
+l'Église et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l'empereur
+et le roi de France, y furent condamnés, aussi bien que les Turcs, et la
+querelle des investitures mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la
+croix rouge à son épaule; les <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> étoffes, les vêtements rouges
+furent mis en pièces, et n'y suffirent pas<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du
+monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils
+avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants: ils
+avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de prédications; ils
+se prêchaient les uns les autres, dit le contemporain, et de parole et
+d'exemple. «C'était, continue-t-il, l'accomplissement du mot de Salomon:
+<i>Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par
+bandes.</i> Elles n'avaient pas pris l'essor des bonnes &oelig;uvres, ces
+sauterelles tant qu'elles restaient engourdies et glacées dans leur
+iniquité. Mais dès qu'elles se furent échauffées aux rayons du soleil de
+justice, elles s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de
+roi; toute âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour
+camarade de guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre
+qu'aux Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats?...
+Vous auriez vu les Écossais, couverts d'un manteau hérissé, accourir du
+fond de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos
+ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
+leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils faisaient
+signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne.</p>
+
+<p>«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> envie de
+partir, qui se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur
+prédisant un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain,
+les moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur
+avoir pour quelque argent et partaient avec ceux dont ils s'étaient
+d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui
+se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
+vieillards tremblants sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir
+les pauvres ferrer leurs b&oelig;ufs comme des chevaux, traînant dans des
+chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces petits,
+à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient dans leur
+simplicité: N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>?»</p>
+
+<p>Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer,
+s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne s'inquiétaient
+de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. Dieu en
+refuserait-il un à la délivrance du Saint-Sépulcre? Pierre-l'Ermite
+marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres suivirent un
+brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient <i>Gautier-sans-avoir</i>. Dans
+tant de milliers d'hommes, ils n'avaient pas huit chevaux. Quelques
+Allemands imitèrent les Français et partirent sous la conduite d'un des
+leurs, nommé Gotteschalk. Tous ensemble descendirent la vallée du
+Danube, la route d'Attila, la grande route du genre humain<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de
+leur sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de Juifs, ils les
+faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
+meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent
+ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
+Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les
+chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
+fournit des vaisseaux et les fit passer en Asie, comptant sur les
+flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire
+qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements, et
+qu'on en bâtit les murs d'une ville.</p>
+
+<p>Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des
+grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais bien
+des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de France,
+Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche Étienne de
+Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume-le-Conquérant, enfin le
+comte de Flandre, partirent en même temps. Tous égaux, point de chef.
+Ceux-ci firent peu d'honneur à la croisade. Le gros Robert<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>, l'homme
+du monde qui perdit le plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem
+que par dés&oelig;uvrement. Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au
+bout.</p>
+
+<p>Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> était, sans
+comparaison, le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de
+réunir les comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette
+grandeur lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne
+reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>; tout le
+Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, de
+Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef ecclésiastique
+de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui était sujet de
+Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et civilisés comme
+les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de piété ni de bravoure.
+On leur trouvait trop de savoir et de savoir-faire, trop de loquacité.
+Les hérétiques abondaient dans leurs cités demi-moresques; leurs
+m&oelig;urs étaient un peu mahométanes. Les princes avaient force
+concubines. Raymond, en partant, laissa ses États à un de ses bâtards.</p>
+
+<p>Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins
+riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
+affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
+quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain
+Bohémond, bâtard de Robert-l'Avisé, et non moins avisé que son père,
+n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède,
+Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté
+paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégeait Amalfi, quand on lui
+apprit le passage des <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> croisés. Il s'informa curieusement de
+leurs noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>;
+puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux
+de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le
+vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé avec
+l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus grands d'une
+coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de la poitrine;
+il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux, les mains
+charnues et un peu grandes. À y faire attention, on s'apercevait qu'il
+était tant soit peu courbé. Il avait la peau très blanche, et ses
+cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient pas les oreilles, au
+lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. Je ne puis dire de
+quelle couleur était sa barbe; ses joues et son menton étaient rasés; je
+crois pourtant qu'elle était rousse. Son &oelig;il, d'un bleu tirant sur le
+vert de mer (&#947;&#955;&#945;&#965;&#967;&#8056;&#957;), laissait entrevoir sa bravoure et sa
+violence. Ses larges narines aspiraient l'air librement, au gré du cour
+ardent qui battait dans cette vaste poitrine. Il y avait de l'agrément
+dans cette figure, mais l'agrément était détruit par la terreur. Cette
+taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque chose qui n'était
+point aimable, et qui même ne semblait pas de l'homme. Son sourire me
+semblait plutôt comme un frémissement de menace... Il n'était
+qu'artifice et ruse; son langage était précis, ses réponses ne donnaient
+aucune prise<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.»</p>
+
+<p>Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> la voix du
+peuple, qui est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à
+Godefroi<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>, fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de
+Bouillon et de Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue,
+dit-on, de Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et
+de grands malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère
+d'Édouard-le-Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons
+l'appelaient contre Guillaume-le-Conquérant. Son grand-père maternel,
+Godefroi-le-Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua
+de même en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de
+toute la Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des
+Carlovingiens. Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme,
+Béatrix d'Este, mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement
+retenue prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son
+patrimoine, et donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand
+l'empereur Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens
+l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la croisade,
+ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia l'étendard de
+l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait fait chanceler,
+et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. Mais Godefroi le
+raffermit: du fer de ce drapeau il tua l'anti-César, Rodolphe, le roi
+des prêtres (1080), et le porta ensuite, son victorieux drapeau, sur les
+murs de Borne, où il monta le <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> premier<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>. Toutefois, d'avoir
+violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, ce fut une grande
+tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade fut publiée, il
+vendit ses terres à l'évêque de Liège, et partit pour la terre sainte.
+Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il voulait aller avec
+une armée à Jérusalem<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Dix mille chevaliers le suivirent avec
+soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains, Allemands.</p>
+
+<p>Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
+n'était pas grand de taille, et son frère Beaudoin le passait de la
+tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il
+fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un revers
+la tête d'un b&oelig;uf ou d'un chameau<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>. En Asie, s'étant écarté, il
+trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un ours: il attira
+la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité de ses cruelles
+morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté singulière. Il ne se
+maria point, et mourut vierge à trente-huit ans<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>.</p>
+
+<p>Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 août
+1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa route
+par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils de
+<span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Guillaume-le-Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le
+frère du roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie
+jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres
+tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de
+Saint-Gilles, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la Dalmatie.
+Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par les déserts
+de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins dangereux; il valait
+mieux éviter les villes, et ne rencontrer les Grecs qu'en rase campagne.
+La sauvage apparition des premiers croisés, sous Pierre-l'Ermite, avait
+épouvanté les Byzantins; ils se repentaient amèrement d'avoir appelé les
+Francs, mais il était trop tard; ils entraient en nombre innombrable par
+toutes les vallées, par toutes les avenues de l'Empire. Le rendez-vous
+était à Constantinople. L'empereur eut beau leur dresser des pièges, les
+barbares s'en jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de
+Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tous ces corps d'armée, qu'il
+avait cru détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer
+leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler
+devant eux cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire
+que le torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de
+costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité
+même de ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les
+Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils
+s'établissaient amicalement, dans l'Empire, faisaient comme chez eux,
+prenant <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par
+exemple les plombs des églises pour les revendre aux Grecs<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>. Le
+sacré palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et
+d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et
+d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au cérémonial
+tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, qui faisait
+l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le tuer.</p>
+
+<p>C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour
+des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre Occident. Ces
+dômes d'or, ces palais de marbre, tous les chefs-d'&oelig;uvre de l'art
+antique entassés dans la capitale depuis que l'empire s'était tant
+resserré; tout cela composait un ensemble étonnant et mystérieux qui les
+confondait; ils n'y entendaient rien: la seule variété de tant
+d'industries et de marchandises était pour eux un inexplicable problème.
+Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils avaient grande envie de tout
+cela; ils doutaient même que la ville sainte valût mieux. Nos Normands
+et nos Gascons auraient bien voulu terminer là la croisade; ils auraient
+dit volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: «N'est-ce
+pas là Jérusalem?»</p>
+
+<p>Ils se souvinrent alors de tous les pièges que les Grecs leur avaient
+dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des
+aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
+imputèrent <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> les maladies épidémiques que les alternatives de la
+famine et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée.
+Bohémond et le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de
+ménagements à ces empoisonneurs, et qu'en punition il fallait prendre
+Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre sainte.
+La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le Normand comprit
+qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner seulement l'Empire
+au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il n'était pas venu pour
+faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla comme lui, et tira bon
+parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu'il voulut par
+l'empereur<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.</p>
+
+<p>Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces
+conquérants, qui pouvaient l'écraser<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>, à lui faire hommage et lui
+soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond,
+puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains dans
+les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. Dans
+la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; ne la
+possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée et pour
+amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> Grecs
+seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce
+qu'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des
+vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.</p>
+
+<p>«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter serment.
+Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut l'audace
+de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien, connaissant
+de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte Beaudoin prit
+cet insolent par la main et l'ôta de sa place, lui faisant entendre que
+ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser assis à côté d'eux ceux
+qui leur avaient fait hommage et qui étaient devenus leurs hommes; il
+fallait, disait-il, se conformer aux usages du pays où l'on vivait.
+L'autre ne répondait rien, mais il regardait l'empereur d'un air irrité,
+murmurant en sa langue quelques mots qu'on, pourrait traduire ainsi:
+Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont
+debout! L'empereur remarqua le mouvement de ses lèvres, et se fit
+expliquer ses paroles par un interprète, mais pour le moment il ne dit
+rien encore. Seulement, lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie,
+se retiraient et saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux et
+lui demanda qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc,
+dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon
+pays il y a, à la rencontre de trois routes, une vieille église où
+quiconque a envie de se battre en duel vient prier Dieu et attendre son
+adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>
+personne n'a osé venir.»&mdash;«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas
+encore trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>.»</p>
+
+<p>Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
+avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. Les
+Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés.
+Ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, auraient pu, avec toute leur
+valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les
+assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin, les Francs virent
+flotter sur la ville le drapeau de l'empereur, et il leur fut signifié
+du haut des murs de respecter une ville impériale<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>.</p>
+
+<p>Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par
+les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient
+encore plus de leur grand nombre. Malgré les secours des Grecs, aucune
+provision ne suffisait, l'eau manquait à chaque instant sur ces arides
+collines. En une seule halte, cinq cents personnes moururent de soif.
+«Les chiens de chasse des grands seigneurs, que l'on conduisait en
+laisse, expirèrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons
+moururent sur le poing de ceux qui les portaient. Des femmes
+accouchèrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans
+souci de leurs enfants nouveau-nés<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
+légère contre celle des Turcs. Mais que <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> pouvaient des hommes
+pesamment armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés
+voyageait, si je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de
+cimeterres. Une seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur
+offrirent la bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que
+pesaient les bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec
+tant d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense.</p>
+
+<p>Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait
+voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour
+qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves
+ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé, l'épée à la main, la ville de
+Tarse; Beaudoin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les
+premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
+fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs et
+ne voulait pas être retardé<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>.</p>
+
+<p>La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre
+cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent
+cinquante-trois évêchés<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>. C'était là une belle proie pour le comte
+de Saint-Gilles et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler
+d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il pratiqua
+les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, virent flotter
+sur les murs le drapeau rouge des Normands<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Mais il ne put les
+empêcher d'y <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> entrer, ni le comte Raymond de s'y fortifier dans
+quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville une abondance
+funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en foule. Bientôt
+les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient réduits de
+nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs vint les
+assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, Hugues de
+France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans ressources et
+s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade.</p>
+
+<p>Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que
+Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons, où
+ils se tenaient blottis, que d'y mettre le feu. La religion fournit un
+secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
+annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait
+la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>. Il prouva
+la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y brûla, mais
+on n'en cria pas moins au miracle<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. On donna aux chevaux tout ce qui
+restait de fourrage, et tandis que les Turcs jouaient et buvaient,
+croyant tenir ces affamés, ils sortent par toutes les portes, et en tête
+la sainte lance. Leur nombre leur sembla doublé par les <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>
+escadrons des anges. L'innombrable armée des Turcs fut dispersée, et les
+croisés se retrouvèrent maîtres de la campagne d'Antioche et du chemin
+de Jérusalem.</p>
+
+<p>Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en garder
+les tours<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part de la
+croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée et de
+l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on,
+réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers
+et leurs hommes. Le peuple, avait trouvé son tombeau dans l'Asie Mineure
+et dans Antioche.</p>
+
+<p>Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les Francs
+contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus à enlever
+aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On prétend
+qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. Les croisés qui,
+dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la cité sainte,
+avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés par les
+assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siège, s'établir
+dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il semblait que le
+démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de l'armée du Christ.
+Sur les murailles paraissaient des sorcières qui lançaient des paroles
+funestes sur les assiégeants. Ce ne fut point par des paroles qu'on leur
+répondit. Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent
+une des magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>. Le
+<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par
+les Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction
+du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le
+comte de Saint-Gilles et pour le duc de Lorraine. Enfin les croisés
+ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute
+l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le
+vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de
+la Passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les murailles
+de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut effroyable<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>. Les
+croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant aucun compte des temps,
+croyaient en chaque infidèle qu'ils rencontraient à Jérusalem frapper un
+des bourreaux de Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire
+quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent, avec
+larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
+tombeau. Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête,
+qui aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une
+enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on
+interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le comte
+de Saint-Gilles, le plus riche des croisés, eût été élu probablement;
+mais ses serviteurs craignant de rester avec lui à Jérusalem, ils
+n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent la royauté.
+Ceux du duc de <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Lorraine, interrogés à leur tour, après avoir
+bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il restait
+trop longtemps dans les églises, au delà même des offices, qu'il allait
+toujours s'enquérant aux prêtres des histoires représentées dans les
+images et les peintures sacrées, au grand mécontentement de ses amis,
+qui l'attendaient pour le repas<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>. Godefroi se résigna, mais il ne
+voulut jamais prendre la couronne royale dans un lieu où le Sauveur en
+avait porté une d'épines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avoué
+et baron du Saint-Sépulcre. Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le
+royaume, le conquérant ne fit point d'objection, il céda tout devant le
+peuple, se réservant la jouissance seulement, c'est-à-dire la défense.
+Dès la première année, il lui fallut battre une armée innombrable
+d'Égyptiens, qui vinrent attaquer les croisés à Ascalon. C'était une
+guerre éternelle, une misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi
+se trouvait avoir conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait
+infesté par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à
+peine cultiver les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut
+bien rester avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois
+cents chevaliers<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.</p>
+
+<p>C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi,
+au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
+asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y organisa
+<span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de
+l'Occident. L'ordre hiérarchique et tout le détail de la justice féodale
+y fut réglé dans les fameuses <i>Assises de Jérusalem</i> par Godefroi et ses
+barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de Jaffa, un baron de
+Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms les plus vénérables de
+l'antiquité biblique semblent un travestissement. Que la forteresse de
+David fût crénelée par un duc de Lorraine, qu'un géant barbare de
+l'Occident, un Gaulois, une tête blonde masquée de fer, s'appelât le
+marquis de Tyr, voilà ce que n'avait pas vu Daniel.</p>
+
+<p>La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les Normands
+en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. La langue
+française succéda, comme langue politique, à l'universalité de la langue
+latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de Francs devint le
+nom commun des Occidentaux<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>. Et quelque faible encore que fût la
+royauté française, le frère du triste Philippe I<sup>er</sup>, cet Hugues de
+Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins appelé par les
+Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi des rois.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="chaptitle">Suites de la Croisade. Les Communes. Abailard. Première moitié du
+douzième siècle.</p>
+
+<p>Il appartient à Dieu de se réjouir sur son &oelig;uvre et de dire: Ceci est
+bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, quand
+il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a vaincu, et
+qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît plus, le laisse
+tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. Alors ce n'est plus
+pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec tant d'efforts, qu'à
+s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand il eut
+conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris Rome. Godefroi de Bouillon
+n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il s'assit découragé sur cette
+terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous
+sommes tous en ceci Alexandre et Godefroi. L'historien comme le héros.
+Le sec et froid Gibbon lui-même exprime une émotion mélancolique, quand
+il a fini son grand ouvrage<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>. Et <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> moi, si j'ose aussi
+parler, j'entrevois, avec autant de crainte que de désir, l'époque où
+j'aurai terminé la longue croisade à travers les siècles, que
+j'entreprends pour ma patrie.</p>
+
+<p>La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent
+au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem
+tant désirée. Six cent mille hommes s'étaient croisés. Ils n'étaient
+plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
+pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents
+chevaliers; quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Édesse, avec
+Beaudoin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent l'Europe.
+Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver la trace;
+elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, sur une
+route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! Il ne faut
+pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en dégoût, Godefroi
+n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.</p>
+
+<p>C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. Ce
+résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins
+réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines
+d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des contemporains
+avant et après la croisade.</p>
+
+<p>«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
+Turcs, pressés de tous côtés par <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> les nôtres, se jeter en
+fuyant les uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les
+précipices; c'était un spectacle assez amusant et délectable<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>.»</p>
+
+<p>Tout est changé après la croisade<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>. Le frère et successeur de
+Godefroi, le roi Beaudoin, épouse une femme issue d'une famille illustre
+«parmi les gentils du pays». Lui-même adopte leurs usages, prend une
+robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à l'orientale.
+Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. Blessé, il refuse à
+ses médecins la permission de blesser un prisonnier pour étudier son
+mal<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. Il a pitié d'une prisonnière musulmane qui accouche dans son
+armée; il arrête sa marche, plutôt que de l'abandonner dans le
+désert<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>.</p>
+
+<p>Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de
+charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette
+communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un
+instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme
+européen<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur
+entreprise, la plupart ont goûté <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> de la vertu et rêvé la
+sainteté. Ils ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus
+chrétiens, au moins en haine des infidèles<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>.</p>
+
+<p>Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
+désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de
+l'affranchissement<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>. Le grand mouvement de la croisade ayant un
+instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au grand
+air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et rencontrèrent
+la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, qu'on avait cru
+entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus lard dans la
+prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui l'opprimait
+de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable qui ne
+descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les
+arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux, la
+communauté de misère amollit son c&oelig;ur. Plus d'un serf put dire au
+baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le désert; je
+vous ai couvert <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de mon corps au siège d'Antioche ou de
+Jérusalem.»</p>
+
+<p>Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. Dans
+cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, ce fut
+souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce que
+valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. Les
+parents de tant de morts se trouvèrent parents des martyrs. Ils
+appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de
+l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé
+Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères des
+rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était point
+allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres avait
+été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de Bouillon.</p>
+
+<p>L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus
+misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent ou
+suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun devait disposer du
+fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils s'enhardirent
+à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de vendre et
+d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il pouvait bien
+se faire que les hommes fussent égaux.</p>
+
+<p>Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas nettement
+produite. On nous dit bien que dès avant l'an 1000 les paysans de la
+Normandie s'étaient ameutés: mais cette tentative fut réprimée <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>
+sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, dispersèrent les
+vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il n'en fut plus
+parlé<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>. Les paysans, en général, étaient trop isolés. Leurs
+<i>jacqueries</i> devaient échouer dans tout le moyen âge. Ils étaient aussi,
+malheureusement, il faut le dire, trop dégradés par l'esclavage, trop
+brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: leur victoire eût
+été celle de la barbarie.</p>
+
+<p>Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au
+pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les
+seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population de
+ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter leur
+force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et
+commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
+mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons,
+beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers dans les villes de
+passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, au
+moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien laisser
+un peu de liberté à ces hommes: ils portaient tout dans leurs bras, ils
+auraient quitté le pays.</p>
+
+<p>C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les
+villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
+privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs
+franchises. L'occasion, <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> en général, fut la défense des
+populations contre l'oppression et les brigandages des seigneurs
+féodaux; en particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays
+féodal par excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic
+Vital, la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que
+les prêtres accompagnassent le roi aux sièges ou aux combats, avec les
+bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon le
+même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle
+suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle
+d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis-le-Gros,
+après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des
+communes marchant sous la bannière de leurs paroisses (1119). Mais ces
+communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce
+fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant
+leur bannière paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers,
+d'avoir, avec Louis-le-Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort,
+d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se dirent avec le poète du
+douzième siècle: «Nous sommes hommes comme ils sont; tout aussi grand
+c&oelig;ur nous avons; tout autant souffrir nous pouvons<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>.» Ils
+voulurent tous quelques franchises, quelques privilèges; ils offrirent
+de l'argent; ils surent en trouver, indigents et misérables qu'ils
+étaient; pauvres artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grâce
+<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> au pied d'un château, serfs réfugiés autour d'une, église:
+tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils s'ôtèrent les morceaux
+de la bouche, aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi,
+vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés.</p>
+
+<p>Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit bruit.
+Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de la
+Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, partagées
+entre deux seigneurs laïque et ecclésiastique, s'adressèrent au roi pour
+faire garantir solennellement des concessions souvent violées, et
+maintinrent une liberté précaire au prix de plusieurs siècles de guerres
+civiles. C'est à ces villes qu'on a plus particulièrement donné le nom
+de <i>communes</i>. Ces guerres sont un petit, mais dramatique incident de la
+grande révolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes
+diverses dans toutes les villes du nord de la France.</p>
+
+<p>C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes avaient
+si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de tant
+d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. Les
+premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies
+ecclésiastiques<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait jeté là
+les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été donné par
+Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons
+plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> tout
+autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que
+montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des proportions
+colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de cette terrible et
+orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente mille soldats de ses
+portes, battait le roi de France et emprisonnait l'empereur<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>?
+Toutefois, grandes ou petites, elles furent héroïques, nos communes
+picardes, et combattirent bravement. Elles eurent aussi leur beffroi,
+leur tour, non pas inclinée et vêtue de marbre, comme les <i>miranda</i>
+d'Italie<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>, mais parée d'une cloche sonore qui n'appelait pas en vain
+les bourgeois à la bataille contre l'évêque ou le seigneur. Les femmes y
+allaient comme les hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à
+l'attaque du château d'Amiens, et s'y firent toutes blesser<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>; ainsi
+plus tard Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Gaillarde et rieuse
+population d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des m&oelig;urs
+légères, des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était
+leur joie, au douzième siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros
+cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
+cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
+effarouchaient de leurs risées la bête féodale<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.</p>
+
+<p>On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt
+vrai<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>. Ce sont les communes qui <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> ont fondé le roi. Sans
+elles, il n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de
+l'Angleterre et des Deux-Siciles auraient probablement conquis la
+France. Ce sont les communes, ou pour employer un mot plus général et
+plus exact, ce sont les <i>bourgeoisies</i>, qui, sous la bannière du saint
+de la paroisse, conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et
+le roi à cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de
+Saint-Denis<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>. Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de
+Tours, chanoine de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait
+saintement le brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et
+l'exécrable férocité des Coucy.</p>
+
+<p>Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité
+avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre
+petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs de
+ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants par la
+vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe I<sup>er</sup>, ou
+même le brave Louis VI, le gros homme pâle<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>, entre <i>les rouges</i>
+Guillaume d'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> et de Normandie, les Robert de Flandre,
+conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume
+de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou historiens, enfin
+les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes des empereurs,
+sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la mort de Godefroi
+de Bouillon?</p>
+
+<p>Le roi, qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? Pas
+grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
+droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les
+prêtres, et renouvelé par les poèmes qui commencent alors. En face de ce
+droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans
+héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait une
+grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être bien avec
+celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité d'héritier
+universel était éminemment populaire. En attendant, l'Église le
+soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef militaire
+contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à l'époque où
+Philippe I<sup>er</sup> épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, qu'il avait
+enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de Chartres, le fameux
+Yves, fulmina contre lui, le pape lança l'interdit, le concile de Lyon
+condamna le roi; mais toute l'Église du Nord lui resta favorable; il eut
+pour lui les évêques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon,
+Senlis, Arras, etc.</p>
+
+<p>Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> avait
+été d'abord surnommé l'<i>Éveillé</i>. Son règne est en effet le réveil de la
+royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est pour
+elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, pour
+les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres d'Église
+étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on sentira
+combien leur défenseur faisait &oelig;uvre charitable et humaine. Il est
+vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, armaient
+leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs pèlerins, leurs
+marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs fêtes; il assurait la
+grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et de Paris à Reims. Le roi
+et le comte de Blois et de Champagne s'efforçaient de mettre un peu de
+sécurité entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserré
+entre les grandes masses féodales de l'Anjou, de la Normandie, de la
+Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la Somme. Le cercle compris entre ces
+grands fiefs fut la première arène de la royauté, le théâtre de son
+histoire héroïque. C'est là que le roi soutint d'immenses guerres, des
+luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos
+faubourgs. Nos champs prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs
+Iliades. Les Montfort et les Garlande soutenaient souvent le roi; les
+Coucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre
+lui; tous les environs étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait
+aller encore avec quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on
+ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et
+malencontreuse <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour
+de Montlhéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une
+armée de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris.</p>
+
+<p>La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry
+prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
+chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses
+frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à
+l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
+surnom de <i>Danseur de corde</i>. Cela humanisa le fier baron; il donna à
+l'un des fils du roi sa fille et son château<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>. C'était lui donner la
+route entre Paris et Orléans.</p>
+
+<p>L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de
+Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner
+en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, sentit
+qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la terre
+sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et matière à
+quelques bons contes<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>. De son duché d'Aquitaine, ne lui souciait
+guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour quelque argent
+comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses hommes, toutes ses
+maîtresses<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>. Pour les Languedociens, c'était une croisade non
+interrompue entre <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> Tripoli et Toulouse. Alphonse <i>Jourdain</i>
+était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de Jérusalem:
+elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y ruina. Les
+Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les populations
+commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne heure, c'était un
+excellent marché; ils en tiraient les denrées du Levant, à l'envi des
+Pisans et des Vénitiens.</p>
+
+<p>Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. Elle
+allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la croisade,
+entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas
+besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait bien à les
+occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, plus grand
+chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. Il commença à
+devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui, cet adversaire des
+petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de l'empereur Henri
+IV, qui se plaignait au <i>roi des Celtes</i> de la violence du pape<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>.
+Son titre faisait une telle illusion sur ses forces que, des Pyrénées,
+le comte de Barcelone lui demanda du secours contre la terrible invasion
+des Almoravides qui menaçaient l'Espagne et l'Europe. De même, quand le
+héros de la croisade, ce glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint
+implorer la compassion du peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut
+faire une chose populaire en épousant la s&oelig;ur de Louis-le-Gros<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>.
+Bohémond n'avait <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> garde de solliciter les secours des Normands,
+ses compatriotes; le comte de Barcelone se défiait de ses voisins de
+Toulouse. Personne ne se défiait du roi de France.</p>
+
+<p>Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
+églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le voisinage
+des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des conventions, et de
+là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces conquérants ne
+respectaient rien. La toute petite royauté de France ne leur aurait pas
+tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou. Le comte d'Anjou
+demanda et obtint le titre de sénéchal du roi de France. C'était le
+droit de mettre les plats sur la table; mais la féodalité ennoblissait
+tous les offices domestiques, et le comte d'Anjou était trop puissant
+pour croire qu'on pût tirer jamais parti contre lui de cette domesticité
+volontaire, qui équivalait à une étroite ligue contre les Normands.</p>
+
+<p>Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient contre
+le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la réalité,
+la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur victoire à
+Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois se
+rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
+résultat. Dans cette célèbre bataille du douzième siècle, il y eut, dit
+Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps
+chevaleresques sont les temps héroïques (1119).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des
+communes, qui pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages.
+Elles étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient
+rien tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait
+tirer un parti bien plus avantageux encore de la protection
+ecclésiastique, lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au
+concile de Reims, où siégeaient quinze archevêques et deux cents
+évêques. Louis s'y présenta, accusa humblement devant le pape le roi
+normand d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des
+gens et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les
+évêques, dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marle, brigand
+séditieux qui ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils
+d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux
+barons de France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des
+lois, et ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de
+l'armée chrétienne. Le comte de Nevers, revenant paisiblement, avec mon
+congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par le
+comte Thibault, quoiqu'une foule de seigneurs aient supplié Thibault de
+ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute sa
+terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats français
+attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait bien assez de
+sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un ennemi du roi
+d'Angleterre.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> l'homme
+de l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
+d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>. Ce droit
+n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. Louis
+d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon Dieu et
+selon le monde.</p>
+
+<p>Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis-le-Gros prit
+sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
+de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre.
+Lorsque le comte de Flandre, Charles-le-Bon, eut été massacré par les
+hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea le
+comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre pour
+comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à regarder le
+roi de France comme le ministre de la Providence.</p>
+
+<p>Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses expéditions
+dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de Bourges avait vendu
+au roi son comté<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>. Cette possession, dont le roi était séparé par
+tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l'importance lorsqu'en
+1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du Berry, appela le roi à son
+secours contre le frère de son prédécesseur, qui lui disputait cette
+seigneurie. Louis-le-Gros y passa avec une armée et le <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>
+protégea efficacement. Dès lors, il eut pied dans le Midi. Par deux
+fois, il y fit une espèce de croisade en faveur de l'évêque de Clermont,
+qui se disait opprimé par le comte d'Auvergne. Les grands vassaux du
+Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons
+normands le suivirent volontiers. C'était un grand plaisir pour eux de
+faire une campagne dans le Midi. Les réclamations du comte de Poitiers,
+duc d'Aquitaine et suzerain du comte d'Auvergne, ne furent point
+écoutées. Quelques années après, l'évêque du Puy-en-Velay demanda un
+privilège au roi de France, prétextant l'absence de son seigneur, le
+comte de Toulouse, qui était alors à la terre sainte (1134).</p>
+
+<p>On vit, dès l'an 1124, combien le roi de France était devenu puissant.
+L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune aux
+évêques et au roi. Son gendre, Henri Beauclerc, l'engageait d'ailleurs à
+envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la ville de Reims. À
+l'instant toutes les milices s'armèrent<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>. Les grands seigneurs
+envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, celui
+de Vermandois, le comte même de Champagne, qui faisait alors la guerre à
+Louis-le-Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de
+Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent contre les Allemands, qui
+n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la France du Nord, sous
+Louis-le-Gros, contre l'Allemagne semblait annoncer, un siècle d'avance,
+la victoire <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> de Bouvines, comme son expédition en Auvergne fait
+déjà penser à la conquête du Midi au treizième siècle.</p>
+
+<p>Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du
+peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de
+Saint-Denis. <i>Montjoye Saint-Denys</i> fut le cri de la France. Saint-Denis
+et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. Il y eut un
+centre, et la vie s'y porta; un c&oelig;ur de peuple y battit. Le premier
+signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles et la voix
+d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des communes
+de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien breton. Le
+disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui réveilla
+l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en douter, des
+s&oelig;urs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette grande commune du
+monde antique.</p>
+
+<p>La chaîne des libres penseurs rompue, ce semblé, après
+Jean-le-Scot<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>, s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape
+en l'an 1000. Élève à Cordoue et maître à Reims<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>, Gerbert eut pour
+disciple Fulbert de <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours,
+effraya l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le
+chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait
+de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme
+vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme
+hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées
+qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la poésie
+à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains de la
+première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut étouffé pour
+quelque temps.</p>
+
+<p>Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les
+Lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de Kenterbury,
+combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit original,
+trouva déjà le fameux argument de Descartes pour l'existence de Dieu:
+«Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le concevoir<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>». Ce fut pour
+lui une grande joie d'avoir fait cette découverte après une longue
+insomnie. Il inscrivit sur son livre: «L'insensé a dit: Il n'y a pas de
+Dieu.» Un moine osa trouver la preuve faible, et intituler sa réponse:
+«Petit livre pour l'insensé<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>.» Ces premiers combats n'étaient que
+des préludes. Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>.
+<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> C'était alors la querelle des investitures, la lutte
+matérielle, la guerre contre l'empereur. Une autre lutte allait
+commencer, bien plus grave, dans la sphère de l'intelligence, lorsque la
+question descendrait de la politique à la théologie, à la morale, et que
+la moralité même du christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage
+vint après Arius, Abailard après Bérenger.</p>
+
+<p>L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient
+occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de Laon
+et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient:
+les Vaudois avaient traduit la Bible en langue vulgaire, les Institutes
+furent aussi traduites; le droit fut enseigné en face de la théologie, à
+Orléans et à Angers. L'existence de l'école de Paris était pour l'Église
+un danger. Les idées, jusque-là dispersées, surveillées dans les
+diverses écoles ecclésiastiques, allaient converger vers un centre. Ce
+grand nom d'<i>Université</i> commençait, dans la capitale de la France, au
+moment où l'universalité de la langue française semblait presque
+accomplie. Les conquêtes des Normands, la première croisade, l'avaient
+porté partout, ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en
+Sicile, à Jérusalem. Cette circonstance seule donnait à la France
+centrale, à Paris, une force immense d'attraction. Le français de Paris
+devint peu à peu <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> proverbial<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>. La féodalité avait trouvé
+dans la ville royale son centre politique; cette ville allait devenir la
+capitale de la pensée humaine.</p>
+
+<p>Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un
+beau jeune homme<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>, brillant, aimable, de noble race<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>. Personne
+ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
+chantait lui-même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le
+temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il
+fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi) ou
+les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux
+écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis
+Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne, où brillait
+Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui
+soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui et le condamna au
+silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, qui
+était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce chevalier
+errant de la dialectique, démontant les plus fameux champions. Il dit
+lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à celle des tournois,
+que par amour pour les combats de la parole<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>. Vainqueur dès lors et
+sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où résidait Louis-le-Gros,
+et où les seigneurs <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> commençaient à venir en foule. Ces
+chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait battu les
+prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence les plus
+suffisants des clercs.</p>
+
+<p>Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait que
+pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix humaine.
+Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et dogmatique de
+l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du latin du moyen âge,
+apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le hardi
+jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, humanisait<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>. À
+peine laissait-il quelque chose d'obscur et de divin dans les plus
+formidables mystères. Il semblait que jusque-là l'Église eût bégayé, et
+qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et facile; il traitait poliment
+la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main.
+Il ramenait la religion à la philosophie, la morale à l'humanité<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>.
+<i>Le crime n'est pas dans l'acte</i>, <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> disait-il, <i>mais dans
+l'intention</i>, dans la conscience. Ainsi plus de péché d'habitude ni
+d'ignorance. <i>Ceux-là même n'ont pas péché qui ont crucifié Jésus, sans
+savoir qu'il fût le Sauveur.</i> Qu'est-ce que le péché originel? <i>Moins un
+péché qu'une peine.</i> Mais alors pourquoi la Rédemption, la Passion, s'il
+n'y a pas eu péché? <i>C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer
+la loi de l'amour à celle de la crainte.</i></p>
+
+<p>Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer et
+les Alpes<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se
+mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les
+écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits,
+hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle était
+comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les simples
+étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se taisait.</p>
+
+<p>Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué par
+la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une peine,
+cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard se
+défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le christianisme
+par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt davantage en
+déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il se laissait
+pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la foi.</p>
+
+<p>Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée,
+réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> les hommes
+s'étaient immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de
+martyrs volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles
+des moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées
+devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile,
+qui n'avait que faire de tout cela<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>.</p>
+
+<p>L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé de
+Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. Originaire
+de la haute Bourgogne<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>, du pays de Bossuet et de Buffon, il avait
+été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, s&oelig;ur et rivale de
+Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fit, un
+demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva
+Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans la pauvre
+Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la <i>vallée
+d'Absinthe</i>. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs qu'il lui
+fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre
+chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. Forcé de
+répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouva tout-puissant
+malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une lettre de saint
+Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de France. Lorsque le
+schisme éclata par l'élévation simultanée d'Innocent II et d'Anaclet,
+saint Bernard fut chargé par l'Église de <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> France de choisir, et
+choisit Innocent<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>. L'Angleterre et l'Italie résistaient: l'abbé de
+Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis, prenant le pape par la
+main, il le mena par toutes les villes d'Italie, qui le reçurent à
+genoux. On s'étouffait pour toucher le saint, on s'arrachait un fil de
+sa robe; toute sa route était tracée par des miracles.</p>
+
+<p>Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous
+l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
+et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi
+d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure,
+d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
+s'isoler. Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit
+son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir
+demanda où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du
+sang cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
+Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À peine
+pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher la
+croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme qu'on
+croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec sa barbe
+rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, à
+peine un peu de vie aux joues<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>. Ses prédications étaient terribles;
+<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs maris;
+ils l'auraient tous suivi aux monastères; Pour lui, quand il avait jeté
+le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à Clairvaux,
+rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de feuilles<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>,
+et calmait un peu dans l'explication du Cantique des cantiques, qui
+l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.</p>
+
+<p>Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès
+d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
+prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher
+son Dieu!</p>
+
+<p>Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais
+celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation
+commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. Les
+hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes avec
+amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
+tout-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais
+venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honorée de mon
+amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> dit
+précisément le même mot en racontant dans ses <i>Confessions</i> le succès de
+la <i>Nouvelle Héloïse</i>.</p>
+
+<p>L'Héloïse du douzième siècle était une pauvre orpheline, d'origine
+incertaine, mais de naissance probablement cléricale et monastique<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.
+Née vers 1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré
+d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où
+elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de
+dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de
+Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les leçons
+d'Abailard. On sait le reste.</p>
+
+<p>Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). Les
+désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta pour
+quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son
+enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
+reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses
+triomphes. Le prieuré de Maisoncelle<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>, qui lui avait été offert pour
+rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus dans
+ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. Les
+écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit d'enseigner.
+On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de saint Bernard,
+assembla <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> contre lui un concile à Soissons. Abailard faillit y
+être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses ennemis, il ne
+put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à travers ses larmes,
+tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être examiné, ses ennemis
+prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné sans l'autorisation de
+l'Église.</p>
+
+<p>Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut
+obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint
+Denys-l'Aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende,
+c'était s'attaquer à la religion de la monarchie<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>. La cour, qui le
+soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte de
+Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux lieues de
+Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec lui, il se
+bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de la Trinité,
+qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le Consolateur, le
+Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était affluèrent autour
+de lui; ils construisirent des cabanes, une ville s'éleva dans le
+désert, à la science, à la liberté; il fallut bien qu'il remontât en
+chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força encore de se taire
+et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante,
+dont il n'entendait pas la langue. C'était son sort de ne trouver aucun
+repos. Ses moines bretons, qu'il voulait réformer, essayèrent de
+l'empoisonner dans le calice. <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Dès lors, l'infortuné mena une
+vie errante, et songea même, dit-on, à se réfugier en terre infidèle.
+Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible
+adversaire qui le poursuivait partout de son zèle et de sa sainteté. À
+l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il demanda à saint Bernard un duel
+logique par-devant le concile de Sens. Le roi, les comtes de Champagne
+et de Nevers, une foule d'évêques devaient assister et juger des coups.
+Saint Bernard y vint avec répugnance<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>, sentant son infériorité. Mais
+les menaces du peuple et les cruelles inimitiés scholastiques le
+tirèrent d'affaire.</p>
+
+<p>Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages
+incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur haine.
+On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la soumission.
+Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et le peuple
+ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se trouble,
+s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il avait
+sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. Innocent
+II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans son
+disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie et appelait les
+villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. Celui-ci l'avait
+prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de Cluny. L'abbé
+Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au bout de deux
+ans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen
+âge, fils de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. Sous
+un autre point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école
+<i>humaine et sentimentale</i>, qui s'est reproduite dans Fénelon et
+Rousseau. On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait
+assidûment saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher
+d'Abailard, il faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo
+et Héloïse, le républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo
+est le germe du <i>Contrat social</i>, et dans les lettres de l'ancienne
+<i>Héloïse</i>, on entrevoit la <i>Nouvelle</i>.</p>
+
+<p>Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante
+d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen âge se
+trouve si complètement effacée; ce peuple qui se souvient des dieux de
+la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié Héloïse. Il
+visite encore le gracieux monument qui réunit les deux époux<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>, avec
+autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée d'hier. C'est la
+seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.</p>
+
+<p>La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
+d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans
+l'ombre; elle n'eût <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> voulu d'autre gloire que celle de son
+époux. À l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit
+le Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de
+théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables
+s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard, Héloïse
+fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans son amour
+si constant et si désintéressé.</p>
+
+<p>La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des
+sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi je ne cherchai
+que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon
+désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; je
+ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni mes
+voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je
+trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de
+ta concubine (<i>concubinæ vel scorti</i>). Plus je m'humiliais pour toi,
+plus j'espérais gagner dans ton c&oelig;ur. Oui! quand le maître du monde,
+quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais
+mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice
+(<i>tua dici meretrix, quam illius imperatrix</i>).» Elle explique d'une
+manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme
+d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose messéante et déplorable, que celui
+que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et le prît
+pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie
+ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages
+des <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
+servantes<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>?»</p>
+
+<p>La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la
+passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
+lettres de son amante; il y répond avec méthode et par chapitres. Il
+intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou
+bien: «À sa chère s&oelig;ur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le
+ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son
+époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa
+s&oelig;ur; à Abailard, Héloïse<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>!» La passion lui arrache des mots qui
+sortent tout à fait de la réserve religieuse du douzième siècle: «Dans
+toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
+que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et
+non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>.»
+Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre le
+voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus grand
+des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il que
+l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? C'est
+mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> du moins,
+accepte cette immolation volontaire<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>!»</p>
+
+<p>Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les mystiques,
+avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de l'âme
+religieuse<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>. La femme s'y éleva pour la première fois dans les
+écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son dieu
+visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en sainte
+Catherine et sainte Thérèse.</p>
+
+<p>La restauration de la femme eut lieu principalement au douzième siècle.
+Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée
+par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion
+l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de la
+sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il
+reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
+d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions
+dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. La
+femme est communément désignée, dans les écrivains ecclésiastiques et
+dans les Capitulaires, par ce mot dégradant: <i>Vas infirmius.</i> Quand
+Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme et
+la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse Ève,
+dont la séduction <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> a perdu Adam, et qui le poursuit toujours
+dans ses fils.</p>
+
+<p>Un mouvement tout contraire commença au douzième siècle. Le libre
+mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait
+traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
+remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du Christ,
+fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il veut bientôt
+des Fontevrault par toute la chrétienté<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>. L'aventureuse charité de
+Robert s'adressait de préférence aux grandes pécheresses; il enseignait
+dans les plus odieux séjours la clémence de Dieu, son incommensurable
+miséricorde. «Un jour qu'il était venu à Rouen, il entra dans un mauvais
+lieu, et s'assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes
+l'entourent, croyant qu'il est venu pour faire folie. Lui, il prêche les
+paroles de vie, et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle qui
+commandait aux autres lui dit:&mdash;Qui es-tu, toi qui dis de telles choses,
+tiens pour certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette
+maison pour commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne
+qui parlât de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses
+fussent vraies!...&mdash;À l'instant, il les fit sortir de la ville, il les
+conduisit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire
+pénitence, il les fit passer du démon au Christ<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>.»</p>
+
+<p>C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>
+d'Arbrissel enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de
+disciples des deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les
+railleries amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces
+réunions donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux
+Breton. Il couvrait tout du large manteau de la grâce.</p>
+
+<p>La grâce prévalant sur la loi, il se fit insensiblement une grande
+révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge
+devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples et tous
+les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie
+chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de l'immaculée
+conception (1134).</p>
+
+<p>La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons
+intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
+Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le
+second Philippe I<sup>er</sup>, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
+trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>. Louis
+VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>. Les femmes,
+juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, siègent aussi
+comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires sérieuses. Le
+roi de France reconnaît expressément ce <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> droit<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>. Nous
+verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le fameux
+Simon de Montfort.</p>
+
+<p>Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes y
+rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle: en
+Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en
+Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
+La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des m&oelig;urs et le
+progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent
+avec elles les souverainetés dans des maisons étrangères; elles mêlent
+le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la
+centralisation des grandes monarchies.</p>
+
+<p>Une seule entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut point
+le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui transféraient
+les autres États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et elle ne
+donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément féminin,
+l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint point du
+dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, la
+perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des
+choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité de
+notre mobile patrie.</p>
+
+<p class="p2">Le caractère commun de la période qui suit la croisade, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> et que
+nous venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
+d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été
+une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu:
+affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
+femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce
+retentissement de la croisade, comme la croisade elle-même, devait avoir
+toute sa puissance et son effet en France, chez le plus sociable des
+peuples.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="chaptitle">Le roi de France et le roi d'Angleterre, Louis-le-Jeune, Henri II
+ (Plantagenet).&mdash;Seconde croisade; humiliation de Louis.&mdash;Thomas à
+ Becket, humiliation d'Henri [seconde moitié du douzième siècle].</p>
+
+
+<p>L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec
+Guillaume-le-Conquérant au milieu du onzième siècle, n'atteignit toute
+sa violence qu'au douzième, sous les règnes de Louis-le-Jeune et d'Henri
+II, de Richard C&oelig;ur-de-Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa
+catastrophe vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la
+confiscation de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle
+et demi (1209-1346).</p>
+
+<p class="p2">Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
+anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume-le-Bâtard à Richard
+C&oelig;ur-de-Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros
+furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il
+faut pénétrer le vrai caractère du roi de France <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> et du roi
+d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.</p>
+
+<p>Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine
+majesté immobile<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>. Il est calme et insignifiant en comparaison de
+son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis-le-Gros et la
+triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de France
+semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi d'Angleterre, comme
+son vassal et son fils; méchant fils qui bat son père. Le descendant de
+Guillaume-le-Conquérant<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>, quel qu'il soit, c'est un homme rouge,
+cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et féroce,
+glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violent, fort
+mal avec l'Église. Il faut dire aussi qu'il n'a pas si bon temps que le
+roi de France. Il a bien plus d'affaires; il gouverne à coups de lance
+trois ou quatre peuples dont il n'entend pas la langue. Il faut qu'il
+contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons,
+qu'il repousse aux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là,
+le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est
+son suzerain d'abord; il est fils aîné de l'Église, fils légitime;
+l'autre est le bâtard, le fils de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le
+roi de France a la loi pour lui, <i>cette vieille mère avec son frein
+rouillé, qu'on appelle la loi</i><a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>. L'autre <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> s'en moque; il
+est fort, il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand
+mystère du douzième siècle, le roi de France joue le personnage du bon
+Dieu, l'autre celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter
+d'un côté à Robert-le-Diable, de l'autre à la fée Mélusine. «C'est
+l'usage dans notre famille, disait Richard C&oelig;ur-de-Lion, que les fils
+haïssent le père; du diable nous venons, et nous retournons au
+diable<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>.» Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira
+beaucoup sans doute; il est né endurant: le roi d'Angleterre peut lui
+voler sa femme et ses provinces<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>; mais il recouvrera tout un matin.
+Les griffes lui poussent sous son hermine. Le <i>saint homme de roi</i> sera
+tout à l'heure Philippe-Auguste ou Philippe-le-Bel.</p>
+
+<p>Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit se
+développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi du
+peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force n'éclate
+pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, d'une
+progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression
+générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout entière,
+plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est
+faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être impersonnel, il
+vit dans l'universalité, dans le peuple, dans l'Église, fille du peuple;
+c'est un personnage profondément <i>catholique</i> dans le sens étymologique
+du mot.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Le bon roi Dagobert, Louis-le-Débonnaire, Robert-le-Pieux,
+Louis-le-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous
+vrais saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>, celui
+qui fut puissant. Le scrupuleux Louis-le-Jeune est déjà saint Louis,
+mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
+conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. Par
+ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux: c'est presque
+l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec
+l'Église; Louis-le-Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade,
+Robert pour la reine Berthe, Philippe I<sup>er</sup> pour Bertrade;
+Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée
+de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une
+mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une armoire
+quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la
+bonne Marguerite.</p>
+
+<p class="p2">Louis-le-Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation
+d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de
+la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait aussi
+mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses vastes
+États qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda bientôt à son
+père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de faire de sa fille
+une reine. <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Le jeune roi avait été élevé bien dévotement dans
+le cloître de Notre-Dame<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a> c'était un enfant sans aucune méchanceté,
+et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son précepteur, Suger, abbé
+de Saint-Denis<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. Au commencement pourtant l'agrandissement de ses
+États, qui se trouvaient presque triplés par son mariage, semble lui
+avoir enflé le c&oelig;ur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme
+sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons, le
+comte même de Champagne, refusèrent de le suivre à cette conquête du
+Midi. En même temps le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous
+ce pieux jeune roi, avait risqué <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> de nommer son neveu à
+l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines. Saint Bernard et
+Pierre-le-Vénérable réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le
+neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de Champagne, dont la
+s&oelig;ur venait d'être répudiée par un cousin de Louis VII. Louis et son
+cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent sur le comte de
+Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg de Vitry. Les
+flammes gagnèrent malheureusement la principale église, où la plupart
+des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize
+cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt leurs cris; le
+vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y périrent.</p>
+
+<p>Cet horrible événement brisa le c&oelig;ur du roi. Il devint tout à coup
+docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience
+était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais
+permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siège de Bourges. Le pontife
+avait exigé qu'il renonçât à ce serment, et Louis se repentait et
+d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé.
+L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
+croyait responsable de tous les sacrilèges commis pendant les trois ans
+qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme timorée,
+il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, égorgé en
+une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des
+Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient secourus, ils
+n'avaient à attendre que la <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> mort. Louis VII fut ému; il se
+crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, que son
+frère aîné, mort avant Louis-le-Gros, avait pris la croix, et qu'en lui
+laissant le trône il semblait lui avoir transmis l'obligation
+d'accomplir son v&oelig;u (1147).</p>
+
+<p>Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente,
+quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le
+dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, n'était
+plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près Jérusalem et
+le Saint-Sépulcre. On s'était douté que la religion et la sainteté
+n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui s'étend entre le
+Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue matérialiste qui
+localisait la religion avait perdu son empire. Suger détourna en vain le
+roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la prêcha à Vézelay et,
+en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût nécessaire au salut. Il
+refusa d'y aller lui-même, et de guider l'armée, comme on l'en
+priait<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>. Il n'y eut point cette fois l'immense entraînement de la
+première croisade. Saint Bernard exagère visiblement quand il nous dit
+que pour sept femmes il restait un homme. Dans la réalité, on peut
+évaluer à deux cent mille hommes les deux corps d'armée qui descendirent
+le Danube sous l'empereur Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands
+étaient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui
+relevaient de l'Empire, les évêques de Toul et de Metz, <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> les
+comtés de Savoie et de Montferrat, tous les seigneurs du royaume
+d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de France. Dans celle-ci
+marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de
+Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de
+Courtenay, et une foule d'autres. On y voyait aussi la reine Éléonore,
+dont la présence était peut-être nécessaire pour assurer l'obéissance de
+ses Poitevins et de ses Gascons. C'est la première fois qu'une femme a
+cette importance dans l'histoire.</p>
+
+<p>Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le roi
+de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir de la
+première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le seul que
+pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection de
+l'armée, voulait visiter les saints lieux. Le roi de France préféra
+cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur
+d'Allemagne, Conrad, du roi de Hongrie et de l'empereur de
+Constantinople, Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel et
+Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi
+l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de
+conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, sous
+l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien n'égalait leur
+impatience et leur brutal emportement. L'empereur Manuel Comnène, dont
+les victoires avaient restauré l'empire grec, les servit à souhait; il
+se hâta d'expédier ces barbares au delà du Bosphore, <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> et les
+lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse,
+celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent occasion d'user leur
+bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces
+montagnes, sur ces pentes rapides où la cavalerie turque voltigeait,
+apparaissant tantôt à leur côté et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent,
+à la grande dérision des Grecs, des Français même. <i>Pousse, pousse,
+Allemand</i>, criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conservé
+ces deux mots sans les traduire<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>.</p>
+
+<p>Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
+la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force
+d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent,
+eux aussi, dans l'intérieur du pays et y éprouvèrent les mêmes
+désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit
+périr. Chaque jour le roi, bien confessé et administré, se lançait à
+travers la cavalerie turque<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. Mais rien n'y faisait. L'armée aurait
+péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert, auquel le
+commandement fut remis comme au plus digne et sur lequel nous ne savons
+malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous leurs maux
+la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur
+vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était engagé à
+fournir. L'historien Nicétas <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> avoue lui-même que l'empereur
+trahissait les croisés<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>. La chose fut visible lorsqu'ils arrivèrent
+à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y reçurent les
+fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit loyalement avec
+Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait refusé d'écouter
+ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer de Constantinople.</p>
+
+<p>Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
+encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en
+faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons étaient
+à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils déclarèrent qu'ils
+iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux à tous
+ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte
+de Flandre, du sire de Bourbon et d'un corps de cavalerie grecque que le
+roi loua pour les protéger. Il donna ensuite tout ce qui lui restait à
+ces pauvres gens, et s'embarqua avec Éléonore. Mais les Grecs qui
+devaient les défendre les livrèrent eux-mêmes, ou les réduisirent en
+esclavage; ceux qui échappèrent le durent au prosélytisme des Turcs, qui
+leur firent embrasser leur religion.</p>
+
+<p>Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui
+s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils
+pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la terre
+sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> des
+malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut
+rien entreprendre, pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, oncle
+de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa nièce
+semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y retenir,
+partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre sainte. Il n'y
+fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur rivalité leur fit
+manquer le siège de Damas, qu'ils avaient entrepris. Ils retournèrent
+honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant
+par les vaisseaux des Grecs, n'avait été délivré que par la rencontre
+d'une flotte des Normands de Sicile.</p>
+
+<p>C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision.
+Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux
+infidèles? Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les barons
+étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le péché à
+lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore avait
+montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré dès
+Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle était
+parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour mari<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>.
+Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un bel esclave
+sarrasin. On disait qu'elle avait reçu des présents du chef des
+infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency.
+Louis se soumit au jugement du concile, et <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> perdit d'un coup
+les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de
+la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui elle
+voudra la prépondérance de l'Occident.</p>
+
+<p>Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le
+divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet,
+duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie,
+bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la France
+occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi
+d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux du
+roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur Étienne de
+Blois, dont le fils avait épousé une s&oelig;ur de Louis VII. Ainsi tout
+tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.</p>
+
+<p>Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre,
+dont la rivalité avec la France va nous occuper.</p>
+
+<p>La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance
+anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque baron
+avait exercée en petit autour de son manoir, elle se reproduisit en
+grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et le
+servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de nos
+colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre langue,
+autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable férocité, nul
+respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs presque égaux du
+roi, comme compagnons <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> de sa conquête; le seul comte de Moreton
+avait plus de six cents fiefs<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>. Ces barons voulaient bien se dire
+hommes du roi; mais réellement il n'était que le premier d'entre eux.
+Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de ce roi.
+Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu nombreux au
+milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si brutalement, ils avaient
+besoin d'un centre où recourir en cas de révolte, d'un chef qui put les
+rallier, qui représentât la partie normande au milieu de la conquête.
+Voilà ce qui explique pourquoi l'ordre féodal fut si fort dans le pays
+même où les vassaux plus puissants devaient être plus tentés de le
+mépriser.</p>
+
+<p>La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique
+et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, elle
+se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui que
+remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix basse.
+C'est pour lui que le banni saxon, dans la <i>Forêt nouvelle</i><a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>, où le
+poursuivait le shériff, gardait sa meilleure flèche; les forêts ne
+valaient rien pour les rois normands. C'est contre lui, tout autant que
+contre les Saxons, que le baron se faisait bâtir ces gigantesques
+châteaux, dont l'insolente beauté atteste encore combien peu on y a
+plaint la sueur de l'homme. Ce roi si <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> détesté ne pouvait
+manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des lois terribles, sans
+mesure et sans pitié. Contre les Normands, il y fallait plus de
+précautions; il appelait sans cesse des soldats du continent, des
+Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus redoutables à
+l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la langue, les
+Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs fois il n'hésita
+pas à se servir des Saxons eux-mêmes<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>. Mais il y renonçait bientôt.
+Il n'eut pu devenir le roi des Saxons qu'en renversant tout l'ouvrage de
+la conquête.</p>
+
+<p>Voilà la situation où se trouva déjà le fils du Conquérant,
+Guillaume-le-Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui rencontrait
+partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux barons; passant et
+repassant la mer; courant, avec la roideur d'un sanglier, d'un bout à
+l'autre de ses États; furieux d'avidité, <i>merveilleux marchand de
+soldats</i><a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>, dit le chroniqueur; destructeur rapide de toute richesse;
+ennemi de l'humanité, de la loi, de la nature, l'outrageant à plaisir;
+sale dans les voluptés, meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère
+montait sur son visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il
+bredouillait des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!</p>
+
+<p>Les tonnes d'or passaient comme un schelling. Une pauvreté incurable le
+travaillait; il était pauvre de <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> toute sa violence, de toute sa
+passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme
+ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain
+prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme
+devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un rude
+engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela, il fit deux
+choses: il refit le <i>Doomsday book</i>, revit et corrigea le livre de la
+conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la spoliation en
+sous-&oelig;uvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut encore en
+tirer quelque chose. Mais après lui rien n'y restait. On l'avait baptisé
+du nom de <i>Flambard</i><a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. Des vaincus, il passa aux vainqueurs, d'abord
+aux prêtres; il mit la main sur les biens d'Église. L'archevêque de
+Kenterbury serait mort de faim sans la charité de l'abbé de Saint-Alban.
+Les scrupules n'arrêtaient point Flambard. Grand justicier, grand
+trésorier, chapelain du roi encore (c'était le chapelain qu'il fallait à
+Guillaume), il suçait l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi
+jusqu'à ce que Guillaume eût rencontré sa fin dans cette belle forêt que
+le Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire
+donc, de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec
+lui. Le diable le prit au mot, et emporta cette âme qui lui était si
+bien due.</p>
+
+<p>Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard
+Guillaume devait passer au plus <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> habile, au plus hardi. Ce
+royaume volé appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant
+donna la Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit
+Henri, le plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?&mdash;Patience, mon fils,
+dit le mourant, tout te reviendra tôt ou tard.» Le plus jeune était
+aussi le plus avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile,
+le suffisant, le scribe, le vrai Normand. Il commença partout promettre
+aux Saxons, aux gens d'Église; il donna par écrit des chartes, des
+libertés, tout autant qu'on voulut<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>. Il battit Robert avec des
+soldats mercenaires, l'attira, le garda, bien logé, bien nourri dans un
+château fort, où il vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui
+n'aimait que la table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui
+fit crever les yeux<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Au reste, le fratricide et le parricide
+étaient, l'usage, héréditaire de cette famille. Déjà les fils du.
+Conquérant avaient combattu et blessé leur père<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>. Sous prétexte de
+justice féodale, Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier,
+livra ses propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur
+arracha les yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>
+essaya de les venger en tirant elle-même une flèche contre la poitrine
+de son père. Les Plantagenets, qui ne descendaient de cette race
+diabolique que du côté maternel, n'en dégénérèrent pas.</p>
+
+<p>Après Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois,
+et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du comte
+d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des comtes de
+Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait les communes
+commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et protégeait
+également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et poètes, c'est
+d'eux que descendra le fameux Thibault, le trouvère, celui qui fit
+peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au
+milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne pouvait se
+soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, Brabançons,
+Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et Londres. Les autres
+communes d'Angleterre étaient encore à naître. Quant au clergé, Étienne
+ne resta pas longtemps bien avec lui. Il défendit d'enseigner le droit
+canon, et osa emprisonner des évêques. Alors Mathilde reparut. Elle
+débarqua presque seule; vraie fille du Conquérant, insolente, intrépide,
+elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle
+s'enfuit la nuit, à pied sur la neige et sans ressources. Étienne, qui
+la tint une fois assiégée, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage
+à son ennemie, et la laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita
+pas mieux, quand elle le prit à son tour, abandonné de ses barons
+(1153). Il fut <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> contraint de reconnaître pour son successeur
+cet heureux Henri Plantagenet, comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui
+nous avons vu tout à l'heure Éléonore de Guyenne remettre sa main et ses
+États.</p>
+
+<p>Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
+France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces.
+Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses
+dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, depuis
+la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette
+suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en vain.
+Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le laissa en
+dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit la Gascogne,
+il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte.
+Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse
+elle-même, si le roi de France ne s'était jeté dans la ville pour la
+défendre (1159). Le Toulousain fut du moins obligé de lui faire hommage.
+Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait
+pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d'avoir un pied dans
+les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit
+le Berri, le Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>. Il eut même
+le secret de détacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi.
+Enfin à sa mort il possédait les pays qui répondent à quarante-sept
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> de nos départements, et le roi de France n'en avait pas vingt.</p>
+
+<p>Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité
+singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, Henri
+Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne; son père Angevin. Il
+réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était le lien des
+vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout
+avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en lui
+l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection
+d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint de
+gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de Galles et
+de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et
+trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la découverte
+devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la consommation des
+temps.</p>
+
+<p>Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des
+vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la
+jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque
+de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
+être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité sous
+un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait légué.
+L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi de
+Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de Bologne,
+fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait confirmé cette
+autorisation, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> sentant tout le parti que le pouvoir impérial
+tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc d'Anjou, Henri
+Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce même empereur
+Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les traditions de
+l'école de Bologne. Dès 1124, l'évêque d'Angers était un savant
+juriste<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de
+Guillaume-le-Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord
+enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. «Ce fut, dit
+un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie
+et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de
+Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius persévéra,
+mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux disciples, les arts
+libéraux et les lettres divines, vint au Bec et s'y fit moine<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>.</p>
+
+<p>Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément, à
+l'époque de l'avènement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés
+par l'empereur Frédéric-Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), lui
+dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles
+remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a été
+accordé; votre volonté est <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> le droit, car il est dit: <i>Ce qui a
+plu au prince a force de loi; le peuple a remis tout son empire et son
+pouvoir à lui et en lui</i><a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>.»</p>
+
+<p>L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes
+investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour
+la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire
+impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du commandement
+en domination superbe et violente, c'est la royauté, la tyrannie<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>.»
+Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de Tite-Live,
+expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n'était
+pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous un monarque, la
+suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe.</p>
+
+<p>Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par
+leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout, désormais, nous
+les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur dictant
+tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume-le-Bâtard s'attacha
+Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui
+confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une fois il lui donna
+raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, nouveau conquérant de
+l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait
+aussi étudié le droit à Auxerre<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>. Thomas à Becket, c'était son nom,
+était alors au service de l'archevêque de Kenterbury. Il avait,
+<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> par son influence, retenu ce prélat dans le parti de Mathilde
+et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers ordres, n'étant ainsi
+ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais
+sa naissance était un grand obstacle; il était, dit-on, fils d'une femme
+sarrasine, qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>. Sa
+mère semblait lui fermer les dignités de l'Église, et son père celles de
+l'État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de
+pareilles gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son
+arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux.
+Rien ne lui résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux
+des familles médiocres<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>, abaissant ceux-là, élevant ceux-ci,
+nivelant tout. L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres
+d'Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de
+Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa
+femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne.
+C'est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu
+l'homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et
+hardi, homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,
+partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné sans
+réserve à cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>
+héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père.
+Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons,
+contre les évêques normands. Il força ceux-ci, à payer l'<i>escuage</i>,
+malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour
+être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, il
+l'emmena, dans le midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur
+laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait en
+son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de
+quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux
+pour former plusieurs garnisons dans le Midi<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>. Il est évident qu'un
+armement si disproportionné avec la fortune du plus riche particulier
+était mis sous le nom d'un homme sans conséquence, pour moins alarmer
+les barons.</p>
+
+<p>Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de la
+jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d'Aragon,
+les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne,
+étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci semblait près de
+conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine
+après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ
+à Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de
+France s'y était jeté, et défendait à Henri comme suzerain de rien
+entreprendre contre une ville qu'il protégeait. Ce scrupule n'arrêtait
+pas Becket; il conseillait de brusquer <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> l'attaque. Mais Henri
+craignit d'être abandonné de ses vassaux, s'il risquait une violation si
+éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour
+dédommagement que la gloire d'avoir combattu et désarmé un chevalier
+ennemi.</p>
+
+<p>L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à
+Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ses barons, exigeait des
+dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande
+eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il avait été
+richement doté, par la conquête. Henri voulut avoir l'Église dans sa
+main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de
+l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté
+anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter
+l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second
+lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux puissances, il
+eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au seizième siècle,
+entre les mains d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il lui était
+commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme naguère il y
+avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon
+<i>Breakspear</i><a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a> venait bien d'être élu pape précisément à l'époque de
+l'avènement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y répugnait: «Prenez
+garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>.» Le roi ne
+<span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> l'écouta pas, et le fit primat, au grand scandale du clergé
+normand.</p>
+
+<p>Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siège de Kenterbury avait
+été occupé par des Normands. Les rois et les barons, n'auraient pas osé
+confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les archevêques
+de Kenterbury n'étaient pas seulement primats d'Angleterre, ils se
+trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les
+trouvons presque toujours à la tête des résistances nationales, depuis
+le fameux Dunstan<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>, qui abaissa si impitoyablement la royauté
+anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui fit signer la Grande Charte
+au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les
+gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l'Angleterre.
+Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contrée.</p>
+
+<p>Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,
+embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé en
+face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
+l'avant-garde; et c'était en effet le privilège des hommes de Kent de
+former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a dans tous les
+temps livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à la
+descente. Là débarquèrent César, puis Hengist, puis
+Guillaume-le-Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent
+est une terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda
+son premier monastère. L'abbé <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> de ce monastère et l'archevêque
+de Kenterbury étaient seigneurs de ce pays et les gardiens de ses
+privilèges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre
+Guillaume-le-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings,
+marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt
+mouvante. Cette forêt, c'étaient les hommes de Kent, portant devant eux
+un rempart mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et
+arrachèrent à Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en
+soit de cette douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la
+servitude universelle, et ne connurent guère d'autre domination que
+celle de l'Église. C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous
+les évêques de Quimper, conservaient une liberté relative, et
+insultaient tous les ans la féodalité dans la statue du vieux roi
+Grallon.</p>
+
+<p>La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
+aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal entre
+les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons <i>gavel-kind</i>, par les
+Irlandais <i>gabhaïl cine</i> (établissement de famille) est commune, avec
+certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l'Irlande
+et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.</p>
+
+<p>Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siège de
+Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent
+qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
+droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume-le-Conquérant,
+voulant traiter les hommes de <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Kent comme l'étaient les
+habitants des autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva
+devant tout le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux
+Anglais qui étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra
+ses hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>.»
+Dans une autre occasion, «le roi ordonna de convoquer sans délai tout le
+comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout
+Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes.
+Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu là
+pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes il fut
+décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi, l'archevêque
+de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine juridiction, en toute
+indépendance et sécurité<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
+favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui
+s'était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays:
+«Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui
+aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la
+vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
+Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua le
+plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier
+héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut préparer,
+quoi <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même
+archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les
+serments de Beauclerc, lorsqu'il jura pour la seconde fois sa charte des
+privilèges féodaux et ecclésiastiques.</p>
+
+<p>Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
+Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa
+nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint
+qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa
+mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura des Saxons, des pauvres,
+des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme
+eux. Désormais il s'éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors
+comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenterbury, ne fut
+pas le moins puissant<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>.</p>
+
+<p>Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait
+indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il
+l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles
+somma plusieurs barons de restituer au siège de Kenterbury une terre que
+leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il ne
+connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été pris
+sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de savoir si
+l'ouvrage <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> de la conquête serait détruit, si l'archevêque saxon
+prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille
+d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume-le-Bâtard avait rendu si fort
+dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle aujourd'hui.
+Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu'évêques;
+l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de
+l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se tinrent prêts à
+jurer ce qui lui plairait. Ainsi l'alarme donnée par Becket à cette
+Église toute féodale mettait le roi à même de se faire accorder par elle
+une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé demander.</p>
+
+<p>Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
+(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au
+roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après
+l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,
+sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.&mdash;Lorsque dans un
+procès l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le
+roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale.
+Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si
+le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bénéfice
+de clergie.&mdash;Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l'on se
+soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier.&mdash;Aucun
+ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du
+roi.&mdash;Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par
+<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les laïques.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit d'Henri.
+Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les
+sièges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait
+affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les évêchés
+allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des
+agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L'Église, soumise
+au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d'aumônes
+et d'écoles, d'offices religieux, devaient nourrir les Brabançons et les
+Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L'Église
+anglicane, perdant avec l'excommunication l'arme unique qui lui restât,
+enfermée dans l'île sans relation avec Rome, avec la communauté du monde
+chrétien, allait perdre tout esprit d'universalité, de <i>catholicité</i>. Ce
+qu'il y avait de plus grave, c'était l'anéantissement des tribunaux
+ecclésiastiques et la suppression du <i>bénéfice de clergie</i>. Ces droits
+donnaient lieu à de grands abus sans doute; bien des crimes étaient
+impunément commis par des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable
+barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douzième
+siècle, on est obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était
+alors une ancre de salut. L'Église était presque la seule voie par où
+les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par
+l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent
+avec courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus
+de timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>,
+et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien,
+auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description
+de l'Irlande<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le
+suivit dans l'exil au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
+Salisbury<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté les
+messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre
+d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.</p>
+
+<p>Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose
+que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans Thomas
+Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de
+l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant
+celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins
+vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le
+reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y bâtit dans son
+exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> aucun pèlerinage plus
+en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit
+qu'en une seule année il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une
+tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 livres sterling à la
+chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reçut que
+quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une offrande.</p>
+
+<p>Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce
+qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa
+mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée
+d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>, ces goûts
+de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur plaisait
+encore. Il conserva, sous l'habit de prêtre, une âme de chevalier,
+loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine les élans. Dans
+une des plus périlleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et
+les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre en pièces, l'un d'eux
+osa l'appeler traître; il se retourna vivement et répliqua: «Si le
+caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche se repentirait de
+son insolence.»</p>
+
+<p>Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée
+de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et sans
+secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient ceux du
+genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> que
+Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en
+avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre
+Frédéric-Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef
+de la ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il négociait,
+combattait, fuyait et revenait; il animait les partis, provoquait des
+désertions, faisait des traités, fondait des villes. Il se serait bien
+gardé d'indisposer le plus grand roi de la chrétienté, je parle d'Henri
+II, lorsqu'il avait déjà contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec
+Henri fut pleine de timides et honteux ménagements; il ne cherchait qu'à
+gagner du temps par de misérables équivoques, par des lettres et des
+contre-lettres, vivant au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la
+France, agissant en diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de
+France acceptait le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait
+et mourait pour elle. Étrange politique, qui devait apprendre au peuple
+à chercher partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et
+l'idéal de la sainteté.</p>
+
+<p>Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes les
+tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De là, une
+hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. Il
+succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru qu'on
+en voulait à sa vie, soit qu'il fût retenu encore par ses obligations
+envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un homme qui
+pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part, il devait beaucoup
+à Henri, de l'autre, encore plus à son Église <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> de Kent, à celle
+d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul les droits.
+Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État et la
+religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes, de
+Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.</p>
+
+<p>«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église
+anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela
+devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été
+chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes et
+des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc abandonné
+de Dieu.»</p>
+
+<p>Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.
+Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout à
+ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la montagne,
+lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, si tu veux
+tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains reconnaissent
+ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du
+Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge
+aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et
+le plus hardi, est celui des <i>Conformités du Christ et de saint
+François</i>.</p>
+
+<p>L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond, de la question,
+devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
+pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute
+cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> se brisât
+contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se
+présentât un obstacle, c'est aussi trop fort à supporter pour cet enfant
+gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait.</p>
+
+<p>Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et
+tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut
+contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des
+barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne,
+premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis en
+conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement, et se
+présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix
+d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de lui
+arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l'accusèrent
+d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir célébré la messe sous
+l'invocation du diable, et ils voulaient le déposer. On l'aurait tué
+alors en sûreté de conscience. Le roi attendait impatiemment. Les voies
+de fait commençaient déjà; quelques-uns rompaient des pailles et les lui
+jetaient. L'archevêque en appela au pape, se retira lentement, et les
+laissa interdits. Ce fut là la première tentation, la comparution devant
+Hérode et Caïphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit
+dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la
+ville, et fit comme la Cène avec eux<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. La nuit même il partit, et
+parvint avec peine sur le continent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé.
+Il mit au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il
+bannit tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa
+tous, vieillards, femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on
+d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui qui
+en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre cents,
+arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer de leur
+misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette procession
+d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient les lettres des évêques
+d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le félicitaient de la
+pauvreté apostolique où il était réduit; ils espéraient que ses
+abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les consolations des amis
+de Job.</p>
+
+<p>L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. Réfugié
+à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, il
+s'essaya aux austérités de ces moines<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>. De là il écrivit au pape,
+s'accusant d'avoir été intrus dans son siège épiscopal, et déclarant
+qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à Sens, avait
+peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il
+condamna plusieurs articles des constitutions de Clarendon, <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>
+mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire qu'il le
+rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il froidement
+à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le consolateur des
+pauvres.»</p>
+
+<p>Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était
+trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était
+d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux.
+L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un
+martyr. Aussi l'accueillit-il avec faveur, ajoutant que la protection
+des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
+accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier
+en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
+demander vengeance contre l'<i>ancien archevêque</i>: «Et qui donc l'a
+déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans ma
+terre le moindre des clercs.»</p>
+
+<p>Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne
+recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à
+Vézelay, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait prêché
+la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du plus
+solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il
+excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les détenteurs
+des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient communiqué avec
+l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait nominativement six des
+favoris du <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> roi; il ne le nommait pas lui-même, et tenait
+encore le glaive suspendu sur lui.</p>
+
+<p>Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de
+fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
+arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête
+enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit
+écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux
+dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il
+envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître
+l'antipape, et menaçait même de se faire musulman<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>; puis il
+s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient
+parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même
+temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
+alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui
+donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir au pape
+de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon.
+Tant il languissait de perdre son ennemi!</p>
+
+<p>Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après
+lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à
+ce qu'il fût rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement ces
+lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le pape
+dans sa bourse<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour les
+possessions qu'ils <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> avaient dans ses États, firent entendre
+doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de
+France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de
+s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que nous
+avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du siècle
+l'exilé pour la cause de Dieu<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>?»</p>
+
+<p>Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa
+passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était
+reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils, et promis de
+partager ses États entre ses enfants<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Louis se porta donc pour
+médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi
+d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant
+l'honneur du royaume, et l'archevêque l'honneur de Dieu.
+«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos
+mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants
+des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français
+s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des
+seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois
+remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>.</p>
+
+<p>Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il n'eut
+plus ni pain ni gîte, et fut réduit <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> à vivre des aumônes du
+peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui attribue
+la construction. L'architecture était un des arts dont la tradition se
+perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. Nous voyons un peu
+après, dans la croisade des Albigeois, maître Théodise, archidiacre de
+Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, les titres de légiste et
+d'architecte<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>.</p>
+
+<p>Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
+essaya de transporter à l'archevêque d'York les droits de Kenterbury, et
+lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans
+l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne
+sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis ce
+jour il n'était plus roi», parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans
+l'oreille du jeune roi et des assistants.</p>
+
+<p>Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la
+cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
+des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la
+pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment
+dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, qui
+devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a envahi les
+biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'Église, porté la main
+sur les oints du Seigneur, les <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> emprisonnant, les mutilant,
+leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se justifier par
+le duel, ou par les épreuves de l'eau et du feu. Et l'on veut, au milieu
+de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se taisent, ils se
+tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai pasteur de l'Église,
+se joindra, à nous...</p>
+
+<p>«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices,
+être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a appelé,
+moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai choisi,
+par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, d'endurer
+jusqu'à la mort la proscription, l'exil, les plus extrêmes misères,
+plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. Qu'ils
+agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent
+dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je sais que le
+mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, je rendrai
+compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de rien, ni les
+présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons bientôt vous et
+moi, très saint père, devant le tribunal du Christ. C'est au nom de sa
+majesté, et de son jugement formidable, que je vous demande justice
+contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»</p>
+
+<p>Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône étrangère.
+Ceux qui nous secouraient sont épuisés; ceux qui avaient pitié de notre
+exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur pape... Écrasés
+par l'Église romaine, nous qui, seuls <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> dans le monde
+occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la
+cause du Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra cela
+du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, cette
+Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, morts ou
+vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout souffrir pour
+l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes d'endurer la
+persécution pour sa justice!</p>
+
+<p>«...Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
+toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
+et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus que,
+par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma proscription et
+la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux exilés, les innocents
+sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les faibles, les pauvres de
+Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la justice de Dieu. Au
+contraire, sont absous les sacrilèges, les homicides, les ravisseurs
+impénitents, des hommes dont j'ose dire librement que, s'ils
+comparaissaient devant saint Pierre même, le monde aurait beau les
+défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les envoyés du roi promettent
+nos dépouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien! que Dieu voie et
+juge. Je suis prêt à mourir. Qu'ils arment pour ma perte le roi
+d'Angleterre, et s'ils veulent, tous les rois du monde: moi, Dieu
+aidant, je ne m'écarterai de ma fidélité a l'Église, ni en la vie, ni en
+la mort. Pour le reste, je remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui
+que je suis proscrit; <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> qu'il remédie et pourvoie. J'ai
+désormais le ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu'ils
+s'adressent à elle, ceux qui se prévalent de leur iniquité, et qui, dans
+leur triomphe sur la justice et l'innocence, reviennent glorieux, à la
+contrition de l'Église. Plût à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu
+tant de malheureux et d'innocents!...»</p>
+
+<p>Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
+plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France
+avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches
+trompeuses et dilatoires», et il n'était, en cela, que l'organe de toute
+la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York pour
+usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne
+restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à
+Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
+montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir
+l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se
+quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils avaient
+fait l'un pour l'autre, au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux
+sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une sorte de
+solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.&mdash;Me prenez-vous
+donc pour un traître?» répliqua, vivement le roi. L'archevêque s'inclina
+et partit.</p>
+
+<p>Ce dernier mot d'Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le baiser
+de paix, et pour messe de <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> réconciliation il fit dire une messe
+des morts<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée aux
+martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je crois
+bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un martyre»;
+à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit délivrée, même au
+prix de mon sang!»&mdash;Le roi de France avait dit aussi: «Pour moi, je ne
+voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en
+Angleterre, s'il vous refuse le baiser de paix.» Et le comte Thibault de
+Champagne ajouta: «Ce n'est pas même assez du baiser.»</p>
+
+<p>Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort, et s'y résignait. À son
+départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé lui
+vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda s'il
+lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en son
+pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini pour
+moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son serviteur la
+fin qui l'attend.&mdash;Quoi de commun, dit l'abbé en badinant, entre un bon
+vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez
+de boire?» L'archevêque répondit: «Il est vrai, j'accorde quelque chose
+aux plaisirs du corps<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>, mais le Seigneur est bon, il justifie
+l'indigne et l'impie.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens
+s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri avait
+promis, ni argent ni escorte. Loin de là, il apprenait que les
+détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il
+passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les
+biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas le
+temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable écrivit à
+Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait voir plus
+longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne chrétienne,
+périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La nécessité me ramène,
+infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y retourne, par votre
+permission; j'y périrai pour la sauver, si votre piété ne se hâte d'y
+pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours à
+vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à moi ou aux miens, Dieu vous
+bénisse, vous et vos enfants!»</p>
+
+<p>Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au
+mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et
+ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de
+Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage,
+ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le
+patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage;
+mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de l'église de
+Boulogne, et que le comte, son seigneur l'envoyait les prévenir de ne
+point s'embarquer, parce <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> que des troupes de gens armés se
+tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou tuer
+l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la certitude
+d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne
+m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence pour
+le pasteur et pour le troupeau.&mdash;Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et
+j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y trouverai ma
+Passions.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à tout prix,
+célébrer dans son église la naissance du Sauveur.</p>
+
+<p>Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
+Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
+se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se
+prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs vêtements
+sous ses pas, et criaient: Béni celui qui vient au nom du Seigneur! Les
+prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous
+disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois,
+qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert
+pour le monde<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>. Cette foule intimida les Normands qui étaient venus
+avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées. Pour lui, il
+parvint à Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en
+chaire, il prêcha sur ce texte: «Je suis venu pour mourir au milieu de
+vous.» Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son
+intention les prières des agonisants<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien
+effrayé quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre.
+On racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs,
+d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de
+Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles du
+pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet
+la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à Henri, et à
+l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se connaissant
+plus, s'écria: «Quoi! un homme qui a mangé mon pain, un misérable qui
+est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royauté!
+le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon trône! et pas un des
+lâches que je nourris n'aura le c&oelig;ur de me débarrasser de ce prêtre!»
+C'était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa
+bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas en vain. Quatre des
+chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils laissaient impuni
+l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal,
+telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient l'un à l'autre le
+seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas la décision des
+juges que le roi avait commis pour faire le procès à Becket. Leur
+honneur était compromis, s'il mourait autrement que de leur main.</p>
+
+<p>Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent tous
+en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de
+soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>
+l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques
+clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les quatre
+satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur
+rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à
+l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni
+en leur nom ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le Christ du
+Seigneur se taisait aussi.»</p>
+
+<p>Enfin Renaud-fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer
+des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en
+public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais celui qui
+gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout
+voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il vit bien
+qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer tout le
+monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci.»</p>
+
+<p>Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre de
+faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de
+lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles,
+et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
+l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
+saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent:
+«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
+voulez encore nous excommunier tous?» Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me
+garde! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> qu'il a
+jetés dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux,
+agitant leurs bras et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux
+assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet
+homme, pour le représenter en temps et lieu.&mdash;Eh quoi, dit l'archevêque,
+croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni
+pour aucun homme vivant.&mdash;Tu as raison, dit l'un des Normands, Dieu
+aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en vain Hugues de
+Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui semblait devoir être
+le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent pas, et partirent en
+tumulte, avec de grandes menaces.</p>
+
+<p>La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma devant
+l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui
+travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les
+gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat
+de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un
+cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l'y entraîner
+de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vêpres
+avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église»,
+dit l'archevêque; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le
+cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef
+par une grille entr'ouverte.</p>
+
+<p>Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui fermaient
+les verroux des portes: «Au nom de votre v&oelig;u d'obéissance,
+s'écria-t-il, nous vous <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> défendons de fermer la porte. Il ne
+convient pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux
+des siens qui étaient restés dehors.</p>
+
+<p>À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que
+Renaud-fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte
+de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant:
+«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le suivirent
+de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant leurs
+épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la
+grille du ch&oelig;ur; lui-même le leur défendit et quitta l'autel pour les
+en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre
+en sûreté dans l'église souterraine ou de monter l'escalier par lequel,
+à travers beaucoup de détours, on arrivait au faîte de l'édifice. Ces
+deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers.
+Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est
+le traître?» Becket ne répondit rien. «Où est l'archevêque?&mdash;Le voici,
+répondit Becket, mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire
+dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?
+&mdash;Que tu meures.&mdash;Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant
+vos épées; mais au nom de Dieu tout-puissant je vous défends de toucher
+à aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce
+moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules,
+et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit pas
+un mouvement; <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors
+de l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux,
+et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à
+exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>.&mdash;Et se
+tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit:
+«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches de
+moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es
+mort.»&mdash;Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la
+main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. Un
+second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre
+terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur le
+pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied le
+cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le
+royaume et fait insurger les Anglais.»</p>
+
+<p>Ils disaient en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi; eh
+bien! qu'il soit roi maintenant<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>!» Et au milieu de ces bravades, ils
+n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir s'il
+était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit
+jaillir la cervelle<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>. Il ne pouvait le tuer à son gré.</p>
+
+<p>C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le
+détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c'est
+le purifier, l'orner et <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> l'achever. Aucune parure ne lui va
+mieux que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé,
+les partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait,
+Rome hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang,
+couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury
+jusqu'au ciel. «Il fut roi», comme avaient dit les meurtriers, répétant,
+sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut d'accord sur
+lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait délaissé, le
+proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué, reçurent à
+Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une componction
+hypocrite et pleurant à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison
+épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les
+rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils se
+disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: «Véritablement, cet
+homme était un juste.» Dans les récits de sa mort, tout le peuple
+s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit plus complètement
+la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, on les mettait à
+l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort
+hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne
+tenaient pas pour sacré; Thomas a péri dans l'église même, et dans la
+semaine de Noël, le jour des Saints-Innocents.»</p>
+
+<p>Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui
+attribuait le meurtre. Le roi de France, le <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> comte de
+Champagne, l'avaient solennellement accusé par-devant le pape.
+L'archevêque de Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication.
+Ceux mêmes qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur.
+Il apaisa la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands
+écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger ni
+boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que
+nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui d'abord
+avait affecté une grande colère, finit pourtant par s'attendrir. Le roi
+jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas; il offrit aux légats
+de se soumettre à la flagellation; il mit aux pieds du pape la conquête
+de l'Irlande, qu'il venait de faire; il imposa, dans cette île, le
+denier de saint Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions
+de Clarendon, s'engagea à payer pour la croisade, à y aller lui-même
+quand le pape l'exigerait, et déclara l'Angleterre fief du
+saint-siège<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon
+marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri,
+réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de
+celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs
+qu'alléguait le jeune prince pour revendiquer la couronne, paraissaient
+alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent sembler aujourd'hui.
+D'abord, le roi lui-même, en le servant à table au jour de son
+couronnement, <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> avait dit imprudemment qu'il abdiquait. Le moyen
+âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II suffisait pour
+rendre la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre
+est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de
+toute jurisprudence: <i>Qui virgula cadit, causa cadit.</i></p>
+
+<p>D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une
+satisfaction incomplète. Aux uns il paraissait encore souillé du sang
+d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se soumettre
+à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un
+tribut expiatoire, le croyaient encore en état de pénitence. Un tel état
+semblait inconciliable avec la royauté. Louis-le-Débonnaire en avait
+paru dégradé, avili pour toujours.</p>
+
+<p>Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient
+encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur
+père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la
+nature. Nous avons vu qu'Henri I<sup>er</sup> crut devoir sacrifier ses propres
+enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir sacrifier
+leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri lui-même
+regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus puissant,
+puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eut forcés de lui
+faire hommage.</p>
+
+<p>Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses
+fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune
+Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand les
+<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi
+d'Angleterre, ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la
+pompe des habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre me parlez-vous?
+dit Louis: le voici, le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de
+celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre,
+sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne, et
+s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné le
+royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera remède
+avant qu'il soit peu.»</p>
+
+<p>Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte de
+Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France.
+Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une
+activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. Mais il
+entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec une
+flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le comté
+de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir l'Angleterre. Il
+se hâta d'engager des mercenaires, des routiers brabançons et gallois.
+Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se déclara vassal du
+saint-siège pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, ajoutant cette
+clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons
+véritables rois d'Angleterre qu'autant que les seigneurs papes nous
+tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre lettre, il prie
+Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de l'Église romaine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à
+Kenterbury. Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et
+s'achemina en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux.
+Parvenu au tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant:
+«C'était un spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les
+assistants.» Puis il se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde,
+évêques, abbés, simples moines, fut invité à donner successivement au
+roi quelques coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du
+Christ, dit le chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut
+fouetté pour nos péchés, l'autre pour les siens<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Go to footnote 411"><span class="smaller">[411]</span></a>.» «Tout le jour et
+toute la nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre
+d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était venu;
+il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après matines, il fit
+le tour des autels et des corps saints; puis, de l'église supérieure, il
+redescendit encore dans la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le
+jour vint, il demanda à entendre la messe; il but de l'eau bénite du
+martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna joyeux de Kenterbury.»</p>
+
+<p>Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie
+était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était
+devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. Tous
+les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs
+châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les
+jeunes princes y étaient soutenus <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> par le roi de France, et
+surtout par la haine du joug étranger. Au douzième siècle, comme au
+neuvième, les guerres des fils contre le père ne firent que couvrir
+celles des races diverses qui voulaient s'affranchir d'une union
+contraire à leurs intérêts et à leur génie. La Guyenne, le Poitou,
+faisaient effort pour se détacher de l'empire anglais, comme la France
+de Louis-le-Débonnaire et de Charles-le-Chauve avait brisé l'unité de
+l'empire carlovingien.</p>
+
+<p>La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs
+découragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient
+point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre
+d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur défendait de
+renouveler des tentatives d'affranchissement qui tournaient à leur
+ruine. Mais c'était moins le patriotisme que l'inquiétude d'esprit, le
+vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi.
+On peut en juger par ce qui nous reste du plus célèbre d'entre eux, le
+troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance était de jouer
+quelque bon tour à son seigneur le roi Henri II, d'armer contre lui
+quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou Richard; puis, quand tout
+était en feu, d'en faire un beau sirvente dans son château de Hautefort,
+comme ce Romain qui, du haut d'une tour, chantait l'incendie au milieu
+de Rome embrasée. S'il y avait chance d'un peu de repos, vite ce démon
+du trouble lançait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos,
+et les rejetait dans la guerre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités
+perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses fils,
+leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition des deux
+familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume-le-Conquérant
+et d'Henri I<sup>er</sup> avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre la poitrine
+de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu.
+La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une femme du Midi,
+cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les dressa au
+parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races
+diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux,
+par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des
+Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les
+discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils
+étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se
+haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne
+remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le
+rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, avait
+eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme leur avait
+dit: «De vous il ne naîtra rien de bon.» Éléonore elle-même eut pour
+amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle avait d'Henri
+risquaient fort d'être les frères de leur père. On citait sur celui-ci
+de mot de saint Bernard<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>: «Il vient du Diable, au <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Diable
+il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que saint
+Bernard<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. Cette origine diabolique était pour eux un titre de
+famille, et ils la justifiaient par leurs &oelig;uvres. Lorsqu'un clerc
+vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se
+réconcilier avec son père et de ne pas imiter Absalon: «Quoi! tu
+voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de
+naissance?&mdash;À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je ne
+veux rien à votre détriment.&mdash;Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors
+le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille que nous
+ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et aucun de
+nous n'y renoncera jamais.»</p>
+
+<p>Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,
+aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle
+n'allait guère à la messe, et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa
+de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa
+son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu'elle avait
+à sa droite; elle enleva les deux autres qu'elle tenait à gauche, sous
+un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut jamais<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>.
+C'est à peu près l'histoire de la Mélusine de Poitou et de Dauphiné.
+Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et moitié serpent,
+Mélusine avait bien <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> soin de se tenir cachée ce jour-là. Son
+mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était Geoffroi à la
+Grand'Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, sur la porte du
+fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir quelqu'un de la
+famille, Mélusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des
+cris.</p>
+
+<p>La véritable Mélusine, mêlée de natures contradictoires, mère et fille
+d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guyenne. Son mari la
+punit des rébellions de ses fils en la tenant prisonnière dans un
+château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté
+d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes
+du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime
+l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon
+l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de
+Merlin<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a>:</p>
+
+<p>«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé
+le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin
+désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, Aquitaine,
+réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de l'Aquilon va
+s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre son seigneur,
+le roi du Sud...</p>
+
+<p>«Dis-moi, aigle double<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>, dis-moi, où donc étais-tu quand tes
+aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres contre
+le roi de l'Aquilon?... Voilà <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> pourquoi tu as été enlevée de
+ton pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés
+en pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté
+royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu
+dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine
+double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, reviens
+à tes villes, pauvre prisonnière.</p>
+
+<p>«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes conseillers?
+Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse;
+d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, errent en
+différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; car le roi du
+Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiège. Crie donc, ne te
+lasse point de crier; élève ta voix comme la trompette, pour que tes
+fils l'entendent, car le jour approche où tes fils te délivreront, où tu
+reverras ton pays natal<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Go to footnote 417"><span class="smaller">[417]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le
+persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait
+dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant,
+chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le
+viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait
+toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>,
+héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et
+lorsqu'il eut obtenu pour <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> son fils une fille du roi de France,
+qui n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>.</p>
+
+<p>Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait reposé
+son c&oelig;ur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. C'est
+comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut
+qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher
+Rosamonde<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Go to footnote 420"><span class="smaller">[420]</span></a>, et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite à
+l'égard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui
+ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils, Henri et
+Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins voir son père et
+lui demander pardon; mais la trahison était si ordinaire chez ces
+princes, que le vieux roi hésita pour venir, et il apprit bientôt qu'il
+n'était plus temps<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>.</p>
+
+<p>Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean.
+Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le
+vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même,
+abjura <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> son hommage et se déclara vassal du nouveau roi de
+France, Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi
+d'Angleterre, une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils
+mangeaient au même plat et couchaient dans le même lit. La prédication
+de la croisade suspendit à peine les hostilités entre le père et le
+fils. Le vieux roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord
+de l'Anjou par le roi de France, à l'ouest par les Bretons, au sud par
+les Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé
+d'accepter la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut
+qu'il s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa
+miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour toutes
+ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ses fils, et, à ce
+qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de France vinrent
+le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les noms des
+partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du traité. Le
+premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant prononcer ce
+nom, <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur
+son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et hagards:
+«Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon c&oelig;ur, mon fils de
+prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour
+l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé
+de moi?»&mdash;On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien de
+plus vrai.&mdash;«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant son
+visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra, je n'ai
+plus souci ni de moi ni du monde<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>.»</p>
+
+<p>La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle
+ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous
+Jean. La cour de Rome profita de leurs revers pour faire reconnaître
+deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et Jean s'avouèrent
+expressément vassaux et tributaires du pape.</p>
+
+<p>La puissance temporelle du saint-siège s'accrut; mais en peut-on dire
+autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose dans
+le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui savait si
+bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au moment pour
+escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une haute idée du
+savoir-faire des papes, mais en même temps quelques doutes sur leur
+sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre l'Allemagne. Il
+s'était fort habilement défendu lui-même contre <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> l'empereur et
+l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu pour les libertés
+de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause chrétienne? Un
+prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le pape avait
+accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. Et
+maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de l'Occident.
+Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le proclamer
+elle-même. Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le
+pape, et le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie.
+Puis l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes
+ne dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent
+dans Arnaldo de Brescia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans ce
+qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation religieuse,
+Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher ailleurs qu'à
+Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de l'Église.</p>
+
+<p>Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de Saint
+Thomas et l'abaissement d'Henri; mais bien plutôt au roi de France.
+C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait
+abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait
+porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul protecteur. Le
+roi de France avait le premier dénoncé à Rome le meurtre de
+l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et quoiqu'il
+eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient gré. Le pape
+lui-même, lorsque l'empereur l'avait <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> chassé de l'Italie, c'est
+en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique plus d'une
+fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, c'est avec
+celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les moins
+interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, c'était le
+roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. «Ton royaume,
+écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni avec l'Église que
+l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également.» Dans les
+temps mêmes où l'Église châtiait le roi de France, elle lui conservait
+une affection maternelle. Au temps de Philippe I<sup>er</sup>, pendant que le
+roi et le royaume étaient frappés de l'interdit pour l'enlèvement de
+Bertrade, tous les évêques du Nord restèrent dans son parti, et le pape
+Pascal II lui-même ne se fit pas scrupule de le visiter.</p>
+
+<p>En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs
+milices. Sur les terres mêmes du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
+appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric-Barberousse, dont on
+craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche de
+l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le clergé
+n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et recevant de lui
+une éducation toute cléricale? Philippe I<sup>er</sup>, couronné à sept ans, lut
+lui-même le serment qu'il devait prêter<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>. Louis VI fut élevé à
+l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître de Notre-Dame.
+Trois de ses frères furent <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> moines. Personne plus que lui ne
+regarda avec respect et terreur les privilèges de l'Église<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>. Il
+révérait les prêtres et faisait passer devant lui le moindre clerc. Il
+faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les austérités des moines.
+Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en
+Angleterre pour visiter le tombeau du saint. Que dis-je? le roi de
+France n'était-il pas saint lui-même? Philippe I<sup>er</sup>, Louis-le-Gros,
+Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne pouvaient suffire à
+l'empressement du simple peuple. Le roi d'Angleterre ne se serait pas
+avisé de revendiquer ainsi le don des miracles<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>.</p>
+
+<p>Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu et selon le
+monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
+plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il avait
+mis dans ses armes la mystique fleur de lis, où le moyen âge croyait
+voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il touchait la
+régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer quelques sommes au
+clergé, sous prétexte de croisade.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce,
+et de l'invasion d'Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> aucun roi ne fut davantage
+selon le c&oelig;ur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus
+pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions
+de la monarchie. La <i>Philippide</i> de Guillaume-le-Breton, imitation
+classique de l'<i>Énéide</i> par un chapelain du roi, nous a trompés sur le
+véritable caractère de Philippe II. Les romans ont achevé de le
+transfigurer en héros de chevalerie. Dans le fait, les grands succès de
+son règne, et la victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa
+politique et de la protection de l'Église.</p>
+
+<p>Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons d'abord
+à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans une
+forêt<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>. Le premier acte de son règne est éminemment populaire et
+agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite alors en grande
+réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille les Juifs.
+C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un soulagement
+pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs
+prisons, ne manquaient pas d'applaudir.</p>
+
+<p>Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à
+l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les rois
+anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
+compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
+l'association populaire des <i>capuchons</i><a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>. Les <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> seigneurs
+qui vexaient les églises eurent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de
+Bourgogne, son cousin, pour l'obliger à ménager les prélats de cette
+province. Il défendit l'Église de Reims contre une semblable oppression.
+Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager à respecter les saintes
+églises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du
+clergé de France. On publiait que les barons d'Othon IV voulaient
+partager les biens ecclésiastiques et spolier l'Église, comme faisaient
+les alliés d'Othon, le roi Jean d'Angleterre et les mécréants du
+Languedoc.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="chaptitle">1200. Innocent III.&mdash;Le pape prévaut, par les armes des Français
+ du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne, sur
+ l'empire grec et sur les Albigeois.&mdash;Grandeur du roi de France.</p>
+
+
+<p>La face du monde était sombre à la fin du douzième siècle. L'ordre
+ancien était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était
+plus la lutté matérielle du pape et de l'empereur, se chassant
+alternativement de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII.
+Au onzième siècle, le mal était à la superficie, en 1200 au c&oelig;ur. Un
+mal profond, terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu
+revenir à la querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur
+la question du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le chef de
+la ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu
+les libertés italiennes, et trahi celle d'Angleterre. Ainsi l'Église
+allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et le
+devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de
+l'immobiliser, ce mouvement, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> d'arrêter le temps au passage, de
+fixer la terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III
+parut y réussir; Boniface VIII périt dans l'effort.</p>
+
+<p>Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade
+avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle
+avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais
+sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive,
+multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et
+reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires de
+la grande semaine de la création: la nature, s'essayant, jeta d'abord
+des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux avortons dont
+les restes inspirent l'horreur.</p>
+
+<p>Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie du douzième siècle,
+qui se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante:
+c'était un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et
+de la grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: <i>Christ n'a rien
+eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu</i>, il est reproduit
+au douzième siècle sous forme barbare et mystique. L'homme déclare que
+la fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à soi, et se
+sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement
+dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahométisme même, ennemi
+de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Déjà les Fatemites
+d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef des Assassins déclare aussi
+qu'il est l'iman si longtemps <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> attendu, l'esprit incarné d'Ali.
+Le méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour tel par
+les siens. En Europe, un messie paraît dans Anvers, et toute la populace
+le suit<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le vieux
+gnosticisme d'Irlande<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a>. Amaury de Chartres et son disciple, le
+Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien est matériellement
+un membre du Christ<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>, autrement dit, que Dieu est perpétuellement
+incarné dans le genre humain. Le Fils a régné assez, disent-ils; règne
+maintenant le Saint-Esprit. C'est sous quelque rapport l'idée de Lessing
+sur l'éducation du genre humain.</p>
+
+<p>Rien n'égale l'audace de ces docteurs, qui pour la plupart professent à
+l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en 1200). On a cru
+étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple
+Pierre-le-Lombard, qui de Paris régente toute la philosophie européenne;
+on compte près de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit
+d'innovation a reçu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit à côté de
+la théologie qu'elle ébranle; les papes défendent aux <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> prêtres
+de professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laïques.
+La métaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses
+commentateurs, apportés d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par
+ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de
+Souabe (Frédéric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la
+Grèce et de l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend
+place presque au niveau de Jésus-Christ<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>. Défendu d'abord par les
+papes, puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout
+bas les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averroès et les
+subtilités de la kabbale. La dialectique entre en possession de tous les
+sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay
+enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi
+l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion
+chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit Jésus, comme
+j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la
+rabaisser<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a>.»</p>
+
+<p>Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école de
+Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux
+municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.</p>
+
+<p>Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur
+deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le
+mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoire
+et de mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque
+entre Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et
+le granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des
+villes saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit,
+il devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles plaines; il
+coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets étendus des
+pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela n'est pas
+facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste, calme et douce
+nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle l'homme aux éléments,
+et, comme dans la ballade, l'attire altéré au fond des fraîches ondes;
+peut-être l'attrait poétique de la Vierge, dont les églises s'élèvent
+tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de Cologne, la ville des onze
+mille vierges. Elle n'existait pas au douzième siècle, cette merveille
+de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses rampes aériennes dont les
+degrés vont au ciel; l'église de la Vierge n'existait pas, mais la
+Vierge existait. Elle était partout sur le Rhin, simple femme allemande;
+belle ou laide, je n'en sais rien, mais si pure, si touchante et si
+résignée. Tout cela se voit dans le tableau de l'Annonciation à Cologne.
+L'ange y présente à la Vierge, non un beau lis, comme dans les tableaux
+italiens, mais un livre, une dure sentence, la passion du Christ avant
+sa naissance, avant la conception toutes les douleurs du c&oelig;ur
+maternel. La Vierge aussi a eu sa Passion; c'est <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> elle, c'est
+la femme qui a restauré le génie allemand. Le mysticisme s'est réveillé
+par les béguines d'Allemagne et des Pays-Bas<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a>. Les chevaliers, les
+nobles minnesingers chantaient la femme réelle, la gracieuse épouse du
+landgrave de Thuringe, tant célébrée aux combats poétiques de la
+Wartbourg. Le peuple adorait la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à
+cette douce Allemagne. Chez ce peuple, le symbole du mystère est la
+rose; simplicité et profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est
+donné de ne pas vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.</p>
+
+<p>Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut
+et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme
+des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde d'hommes
+misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque jour
+renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et pauvres,
+méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette place au
+soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants, ils
+apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des campagnes, le
+chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de prisonniers, moines
+de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus malheureux encore par
+le mariage, et souffrant des souffrances de leurs enfants. Ces pauvres
+gens, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> tisserands la plupart, avaient bien besoin de Dieu; Dieu
+les visita au douzième siècle, illumina leurs sombres demeures, et les
+berça du moins d'apparitions et de songes. Solitaires et presque
+sauvages, au milieu des cités les plus populeuses du monde, ils
+embrassèrent le Dieu de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des
+cathédrales, le Dieu riche des riches et des prêtres, leur devint peu à
+peu étranger. Qui voulait leur ôter leur foi, ils se laissaient brûler,
+pleins d'espoir et jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi, poussés à
+bout, ils sortaient de leurs caves, éblouis du jour, farouches, avec ce
+gros et dur &oelig;il bleu si commun en Belgique, mal armés de leurs
+outils, mais terribles de leur aveuglement et de leur nombre. À Gand,
+les tisserands occupaient vingt-sept carrefours, et formaient à eux
+seuls un des trois membres de la cité. Autour d'Ypres au treizième et au
+quatorzième siècle, ils étaient plus de deux cent mille.</p>
+
+<p>Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes
+multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais
+gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes,
+qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de leurs
+mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de battre
+l'ennemi sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des boulangers,
+qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui pratiquaient
+sans scrupule leur métier sur des hommes. Dans la boue de ces rues, dans
+la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans ce triste et
+confus murmure, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> il y a, nous l'avons éprouvé, quelque chose
+qui porte à la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de Gand, de
+Bruges, d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient au premier
+coup de cloche sous la bannière du burgmeister; pourquoi? Ils ne le
+savaient pas toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux. C'était le
+comte, c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la cause. Ces
+Flamands n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient stipulé, en 1193,
+dans les privilèges de Gand, qu'ils destitueraient leurs curés et
+chapelains à volonté.</p>
+
+<p>Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des
+révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais,
+dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers,
+avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les
+mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en
+Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens, raison
+simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de
+Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant
+italien; elle fut reprise, au douzième siècle, sur le versant français
+par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit de maîtres
+d'école nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys,
+descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine, toujours
+prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son disciple, en eut
+encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; partout la foule
+les suivait; laissant là le clergé, <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> brisant les croix, ne
+voulant plus de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés un instant,
+reparaissent à Lyon sous le marchand <i>Vaud</i> ou Valdus; en Italie, à la
+suite d'Arnaldo de Brescia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est
+plus dangereuse que celle-ci, <i>parce qu'aucune n'est plus durable</i><a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>.
+Il a raison, ce n'est pas autre chose que la révolte du raisonnement
+contre l'autorité. Les partisans de Valdus, les Vaudois, s'annonçaient
+d'abord comme voulant seulement reproduire l'Église des premiers temps
+dans la pureté, dans la pauvreté apostolique; on les appelait les
+pauvres de Lyon. L'Église de Lyon, comme nous l'avons dit ailleurs,
+avait toujours eu la prétention d'être restée fidèle aux traditions du
+christianisme primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander
+autorisation au pape; c'était demander la permission de se séparer de
+l'Église. Repoussés, poursuivis, proscrits, ils n'en subsistèrent pas
+moins dans les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier
+berceau de leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de
+Cabrières, sous François I<sup>er</sup>, jusqu'à la naissance du Zwinglianisme
+et du Calvinisme, qui les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent
+en eux, pour leur Église récente, une sorte de perpétuité secrète
+pendant le moyen âge, contre la perpétuité catholique.</p>
+
+<p>Le caractère de la réforme au douzième siècle<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a> fut donc le
+rationalisme dans les Alpes et sur le Rhône, <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> le mysticisme sur
+le Rhin. En Flandre, elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.</p>
+
+<p>Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé au
+coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il présentait
+une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain, sarrasin et
+gothique. Ces éléments divers y formaient de dures oppositions. Là
+devait avoir lieu le grand combat des croyances et des races. Quelles
+croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux mêmes qui les combattirent,
+n'y surent rien distinguer, et ne trouvèrent d'autre moyen de désigner
+ces fils de la confusion, que par le nom d'une ville: <i>Albigeois.</i></p>
+
+<p>L'élément sémitique, juif et arabe était fort en Languedoc. Narbonne
+avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs
+étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils
+florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y
+tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les chrétiens
+et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les sciences
+applicables aux besoins matériels, médecine et mathématiques, étaient
+l'étude commune aux hommes des trois religions<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>. Montpellier était
+plus lié avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif
+associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer.
+Depuis les <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> croisades surtout, le Haut-Languedoc s'était comme
+incliné à la Méditerranée, et tourné vers l'Orient; les comtes de
+Toulouse étaient comtes de Tripoli. Les m&oelig;urs et la foi équivoque des
+chrétiens de la terre sainte avaient reflué dans nos provinces du Midi.
+Les belles monnaies, les belles étoffes d'Asie<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a> avaient fort
+réconcilié nos croisés avec le monde mahométan. Les marchands du
+Languedoc s'en allaient toujours en Asie la croix sur l'épaule, mais
+c'était beaucoup plus pour visiter le marché d'Acre que le
+Saint-Sépulcre de Jérusalem. L'esprit mercantile avait tellement dominé
+les répugnances religieuses, que les évêques de Maguelonne et de
+Montpellier faisaient frapper des monnaies sarrasines, gagnaient sur les
+espèces, et escomptaient sans scrupule l'empreinte du croissant<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>.</p>
+
+<p>La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais
+ici ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, qui
+pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi étaient des
+gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur noblesse.
+Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans
+leur généalogie quelque grand'mère sarrasine ou juive. Nous avons déjà
+vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine, l'adversaire de Charles-Martel,
+avait donné sa fille à un émir sarrasin. Dans les romans carlovingiens,
+les chevaliers chrétiens épousent sans scrupule leur belle libératrice,
+la fille du sultan. À dire vrai, dans ce pays <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> de droit romain,
+au milieu des vieux municipes de l'Empire, il n'y avait pas précisément
+de nobles, ou plutôt tous l'étaient; les habitants des villes, s'entend.
+Les villes constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes.
+Le bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et
+couronnée de tours. Il paraissait dans les tournois, et souvent
+désarçonnait le noble, qui n'en faisait que rire<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>.</p>
+
+<p>Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand
+de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à
+souffler, la guerre et à la chanter. Bertrand donne au fils d'Éléonore
+de Guyenne, au bouillant Richard, un sobriquet: <i>Oui et non</i><a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>. Mais
+ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces mobiles esprits du
+Midi.</p>
+
+<p>Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu
+d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique et
+légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les
+formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la discussion
+des questions légères de la galanterie<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>. Pour être pédantesques, les
+décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle comtesse de
+Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et des rois, décide
+dans un arrêt conservé religieusement que l'époux divorcé peut fort bien
+redevenir l'amant de sa femme mariée à un autre. Éléonore de Guyenne
+prononce que le véritable amour ne peut exister entre <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> époux;
+elle permet de prendre pour quelque temps une autre amante afin
+d'éprouver la première. La comtesse de Flandre, princesse de la maison
+d'Anjou (vers 1134), la comtesse de Champagne, fille d'Éléonore, avaient
+institué de pareils tribunaux dans le nord de la France; et probablement
+ces contrées, qui prirent part à la croisade des Albigeois, avaient été
+médiocrement édifiées de la jurisprudence des dames du Midi.</p>
+
+<p>Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons d'autant
+mieux sa révolution religieuse.</p>
+
+<p>Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un
+comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la
+première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il
+avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette grande
+puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au Nord, les comtes de
+Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande maison de
+Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon, traitaient le
+comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession de plusieurs
+siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone avaient la
+prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de
+Louis-le-Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils Bernard
+avait été proscrit par Charles-le-Chauve. Les comtes de Roussillon, de
+Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même origine. Tous
+étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère mieux <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>
+avec les maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux Pyrénées,
+c'étaient des seigneurs pauvres et braves, singulièrement entreprenants,
+gens à vendre, espèces de condottieri que la fortune destinait aux plus
+grandes choses; je parle des maisons de Foix, d'Albret et d'Armagnac.
+Les Armagnac prétendaient aussi au comté de Toulouse et l'attaquaient
+souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué au quatorzième et au quinzième
+siècle; histoire tragique, incestueuse, impie. Le Rouergue et
+l'Armagnac, placés en face l'un de l'autre, aux deux coins de
+l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec Nîmes, la partie énergique,
+souvent atroce, du Midi. Armagnac, Comminges, Béziers, Toulouse,
+n'étaient jamais d'accord que pour faire la guerre aux Églises. Les
+interdits ne les troublaient guère. Le comte de Comminges gardait
+paisiblement trois épouses à la fois. Si nous en croyons les
+chroniqueurs ecclésiastiques, le comte de Toulouse, Raimond VI, avait un
+harem. Cette Judée de la France, comme on a appelé le Languedoc, ne
+rappelait pas l'autre seulement par ses bitumes et ses oliviers; elle
+avait aussi Sodome et Gomorrhe, et il était à craindre que la vengeance
+des prêtres ne lui donnât sa mer Morte.</p>
+
+<p>Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce qui ne
+surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le manichéisme, la
+plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a fait oublier les
+autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge en Espagne.
+Rapporté, ce semble, en Languedoc de la <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> Bulgarie et de
+Constantinople<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>, il y prit pied aisément. Le dualisme persan leur
+sembla expliquer la contradiction que présentent également l'univers et
+l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un monde
+hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu un dieu mauvais à qui ils
+pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de contraire au
+Nouveau<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>; à ce dieu revenaient encore la dégradation du
+christianisme et l'avilissement de l'Église. En eux-mêmes, et dans leur
+propre corruption, ils reconnaissaient la main d'un créateur malfaisant,
+qui s'était joué du monde. Au bon Dieu l'esprit, au mauvais la chair.
+Celle-ci, il fallait l'immoler. C'est là le grand mystère du
+manichéisme. Ici se présentait un double chemin. Fallait-il la dompter,
+cette chair par l'abstinence, jeûner, fuir le mariage, restreindre la
+vie, prévenir la naissance, et dérober au démon créateur tout ce que lui
+peut ravir la volonté? Dans ce système, l'idéal de la vie c'est la mort,
+et la perfection serait le suicide. Ou bien, faut-il dompter la chair,
+en l'assouvissant, faire taire le monstre en emplissant sa gueule
+aboyante, y jeter quelque chose de soi pour sauver le <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> reste...
+au risque d'y jeter tout, et d'y tomber soi-même tout entier?</p>
+
+<p>En conservant sur les Albigeois notre récit basé sur le poème orthodoxe
+qu'a publié M. Fauriel et sur la Chronique en prose qu'on en a tirée au
+quatorzième siècle, nous renvoyons à la savante histoire de M. Schmidt,
+reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans les archives de
+Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons impatiemment l'ouvrage de M.
+N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire
+écrite jusqu'ici sur le seul témoignage des persécuteurs (1860).]</p>
+
+<p>Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens du
+Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur
+impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute s'appliquent
+à des sectes différentes<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>.</p>
+
+<p>Ainsi à côté de l'Église s'élevait une autre Église dont la Rome était
+Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près de Toulouse,
+en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. La Lombardie, la
+France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été représentées par
+leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la pratique des manichéens
+d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement. L'Orient, la Grèce
+byzantine, envahissaient définitivement l'Église occidentale. Les
+Vaudois eux-mêmes, dont le rationalisme semble un fruit spontané de
+l'esprit humain, avaient fait écrire leurs premiers livres par un
+certain Ydros, qui, à en juger par son nom, doit aussi être un Grec.
+Aristote et les Arabes entraient en même temps dans la science. Les
+antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient.
+L'empereur d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. Le roi
+de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre,
+Sanche-l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef des
+Almohades. Richard C&oelig;ur-de-Lion se déclara frère d'armes du sultan
+Malek-Adhel, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> et lui offrit sa s&oelig;ur. Déjà Henri II avait
+menacé le pape de se faire mahométan. On assure que Jean offrit
+réellement aux Almohades d'apostasier pour obtenir leurs secours. Ces
+rois d'Angleterre étaient étroitement unis avec le Languedoc et
+l'Espagne. Richard donna une de ses s&oelig;urs au roi de Castille, l'autre
+à Raimond VI. Il céda même à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les
+prétentions de la maison de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les hérétiques,
+les mécréants, s'unissaient, se rapprochaient de toutes parts. Des
+coïncidences fortuites y contribuaient; par exemple, le mariage de
+l'empereur Henri VI avec l'héritière de Sicile établit des
+communications continuelles entre l'Allemagne, l'Italie et cette île
+toute arabe. Il semblait que les deux familles humaines, l'européenne et
+l'asiatique, allassent à la rencontre l'une de l'autre; chacune d'elles
+se modifiait, comme pour différer moins de sa s&oelig;ur. Tandis que les
+Languedociens adoptaient la civilisation moresque et les croyances de
+l'Asie, le mahométisme s'était comme christianisé dans l'Égypte, dans
+une grande partie de la Perse et de la Syrie, en adoptant sous diverses
+formes le dogme de l'incarnation<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>.</p>
+
+<p>Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et
+l'inquiétude de son chef visible! Le pape avait depuis Grégoire VII
+réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir.
+Guindé à <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les
+périls qui l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au
+moyen âge, cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche,
+il y siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de celle
+de Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux
+rives du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il voyait
+de là je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main à la
+destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par
+génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti
+d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la
+terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de
+l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la
+moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.</p>
+
+<p>Le pape était alors un Romain. Innocent III<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>. Tel péril, tel homme.
+Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il
+s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle <i>la
+possession actuelle</i>; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait
+croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, était le
+défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; elle en
+avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le demandeur,
+c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y
+prendre mal, dans son inexpérience, chicanant sur des textes, au lieu
+d'invoquer l'équité. Qui lui eût <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> demandé ce qu'il voulait, il
+était impossible de l'entendre; des voix confuses s'élevaient pour
+répondre. Tous demandaient choses différentes. En politique, ils
+attestaient la république antique. En religion, les uns voulaient
+supprimer le culte, et revenir aux apôtres. Les autres remontaient plus
+haut, et rentraient dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux;
+ou bien préféraient la stricte unité de l'islamisme. L'islamisme
+avançait vers l'Europe; en même temps que Saladin reprenait Jérusalem,
+les Almohades d'Afrique envahissaient l'Espagne, non avec des armées,
+comme les anciens Arabes, mais avec le nombre et l'aspect effroyable
+d'une migration de peuple. Ils 'étaient trois ou quatre cent mille à la
+bataille de Tolosa. Que serait-il advenu du monde si le mahométisme eût
+vaincu? On tremble d'y penser. Il venait de porter un fruit terrible:
+l'ordre des Assassins. Déjà tous les princes chrétiens et musulmans
+craignaient pour leur vie. Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on,
+avec l'ordre, et l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois
+anglais étaient suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de
+Richard, Conrad de Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de
+Jérusalem, tomba sous leurs poignards, au milieu de sa capitale.
+Philippe-Auguste affecta de se croire menacé, et prit des gardes, les
+premiers qu'aient eus nos rois. Ainsi la crainte et l'horreur animaient
+l'Église et le peuple; les récits effrayants circulaient. Les Juifs,
+vivante image de l'Orient au milieu du christianisme, semblaient là pour
+entretenir la haine des religions. Aux époques <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> de fléaux
+naturels, de catastrophes politiques, ils correspondaient, disait-on,
+avec les infidèles, et les appelaient. Riches sous leurs haillons,
+retirés, sombres et mystérieux, ils prêtaient aux accusations de toute
+espèce. Dans ces maisons toujours fermées, l'imagination du peuple
+soupçonnait quelque chose d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient
+des enfants chrétiens pour les crucifier à l'image de Jésus-Christ<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Go to footnote 447"><span class="smaller">[447]</span></a>.
+Des hommes en butte à tant d'outrages pouvaient en effet être tentés de
+justifier la persécution par le crime.</p>
+
+<p>Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du
+peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela
+remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi
+faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que l'égoïsme
+ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non, tout
+indique qu'au treizième siècle ils étaient encore convaincus de leur
+droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le
+défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique
+parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de
+sectaires<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a>. Et <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent
+III la tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore
+l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de
+l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des
+dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait
+l'église de Latran, près de tomber.</p>
+
+<p>Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil.
+Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient de
+nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses
+prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII,
+au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. Ceux
+de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal,
+d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer
+tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses
+canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le sacerdoce
+par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le concentrèrent
+dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient être nommés,
+déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs jugements
+réformés à Rome<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>. Là résidait l'Église elle-même, le trésor des
+miséricordes et des vengeances; le pape, seul juge du juste et du vrai,
+disposait souverainement du crime et de l'innocence, défaisait les rois,
+et faisait les saints.</p>
+
+<p>Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> le roi
+d'Angleterre et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape.
+L'empereur était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne
+d'inonder périodiquement l'Italie<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>, puis de refluer, sans laisser
+grande trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les
+défilés du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en
+Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de
+Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits
+impériaux. Quand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que leur roi
+de Germanie, leur César, avait tous les droits de l'ancien empire
+romain, il allait à Monza près Milan, au grand dépit des villes, prendre
+la couronne de fer. Mais la campagne n'était pas belle, s'il ne poussait
+jusqu'à Rome et ne se faisait couronner de la main du pape. Les choses
+en venaient rarement jusque-là. Les barons allemands étaient bientôt
+fatigués du soleil italien; ils avaient fait leur temps loyalement, ils
+s'écoulaient peu à peu; l'empereur presque seul repassait, comme il
+pouvait, les monts. Il emportait du moins une magnifique idée de ses
+droits. Le difficile était de la réaliser. Les seigneurs allemands, qui
+avaient écouté patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient guère
+à leur chef de pratiquer ces leçons. Il en prit mal de l'essayer aux
+plus grands empereurs, même à Frédéric-Barberousse. Cette idée <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>
+d'un droit immense, d'une immense impuissance, toutes les rancunes de
+cette vieille guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-être
+le seul empereur en qui on ne retrouve rien de la débonnaireté
+germanique. Il fut pour Naples et la Sicile, héritage de sa femme, un
+conquérant sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonné
+par sa femme, ou consommé de ses propres violences. Son fils, pupille du
+pape Innocent III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des
+Arabes, le plus terrible ennemi de l'Église.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et
+son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa chaîne.
+C'était justement alors le <i>C&oelig;ur-de-Lion</i>, l'Aquitain Richard, le
+vrai fils de sa mère Éléonore, celui dont les révoltes la vengeaient des
+infidélités d'Henri II. Richard et Jean son frère aimaient le Midi, le
+pays de leur mère: ils s'entendaient avec Toulouse, avec les ennemis de
+l'Église. Tout en promettant ou faisant la croisade, ils étaient liés
+avec les musulmans.</p>
+
+<p>Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de Flandre
+(1180), et dirigé par un Clément de Metz son gouverneur, et maréchal du
+palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa mère et ses
+oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait les Capétiens à
+la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre étaient
+descendus<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Go to footnote 451"><span class="smaller">[451]</span></a>. Le comte de <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> Flandre rendait au roi Amiens,
+c'est-à-dire la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le
+Valois et le Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la
+Somme, on pouvait à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une
+fois maître de la Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et
+pouvait prendre la Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en
+vain de ressaisir Amiens, en se confédérant avec les oncles du roi<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Go to footnote 452"><span class="smaller">[452]</span></a>.
+Celui-ci employa l'intervention du vieil Henri II, qui craignait en
+Philippe l'ami de son fils Richard, et il obtint encore que le comte de
+Flandre rendrait une partie du Vermandois (Oise). Puis, quand le Flamand
+fut près de partir pour la croisade, Philippe, soutenant la révolte de
+Richard contre son père, s'empara des deux places si importantes du Mans
+et de Tours; par l'une il inquiétait la Normandie et la Bretagne; par
+l'autre, il dominait la Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les
+trois grands archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les
+métropoles de Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.</p>
+
+<p>La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le
+trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui
+lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenait
+lui-même le <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> rival de Philippe, rival brillant qui avait tous
+les défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux.
+Le fils d'Éléonore était surtout célébré pour cette valeur emportée qui
+s'est rencontrée souvent chez les méridionaux<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a>. À peine l'enfant
+prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il donna, vendit, perdit,
+gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent comptant, et partir pour
+la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un trésor de cent mille
+marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie. Ce n'était pas assez:
+il vendit à l'évêque de Durham le Northumberland pour sa vie. Il vendit
+au roi d'Écosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse suzeraineté qui
+avait tant coûté à ses pères. Il donna à son frère Jean, croyant se
+l'attacher, un comté en Normandie et sept en Angleterre; c'était près
+d'un tiers du royaume. Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne
+sacrifiait en Europe.</p>
+
+<p>La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II
+avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné la
+ruine de Jérusalem (1187). Ce malheur était pour les rois défunts un
+péché énorme qui pesait sur leur âme, une tache à leur mémoire que leurs
+fils semblaient tenus de laver. Quelque peu impatient que pût être
+Philippe-Auguste d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui
+devenait impossible de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé
+cinquante ans auparavant la seconde <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> croisade, que devait-il
+être de celle de Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre
+sainte, pour ainsi dire, que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul
+port qui pût recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les
+communications avec l'Occident.</p>
+
+<p>Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prétendant au royaume de
+Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la
+malheureuse ville. Au milieu s'élevait le Saint-Sépulcre, et par-dessus
+un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ.
+Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des chrétiens
+occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine et
+criaient: «Malheur à moi<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>!»</p>
+
+<p>Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et
+de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de
+Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux
+saints de l'islamisme<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>, originaires de l'Irak (Babylonie), avaient
+fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, rivale et
+ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks
+s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient
+l'interprétation, dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au
+calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des
+chefs militaires qui se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui
+volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides, les
+Assassins, <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> les esprits forts, les <i>phelassefé</i> ou philosophes,
+furent poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis à mort, tout
+comme les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions
+ennemies, étrangères l'une à l'autre, s'accordaient à leur insu pour
+proscrire à la même époque la liberté de la pensée. Nuhreddin était un
+légiste, comme Innocent III; et son général, Salaheddin (Saladin)
+renversa les schismatiques musulmans d'Égypte, pendant que Simon de
+Montfort exterminait les schismatiques chrétiens du Languedoc.</p>
+
+<p>Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que les
+enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des Assassins,
+et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce barbare, le
+Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au service d'une
+toute petite dévotion<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Go to footnote 456"><span class="smaller">[456]</span></a>, nature humaine et généreuse qui s'imposait
+l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse vérité, c'est qu'un
+circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan pouvait naître
+chevalier par la pureté du c&oelig;ur et la magnanimité.</p>
+
+<p>Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une
+part, il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer des
+croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il
+renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le
+<span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> roi Lusignan à la bataille de Tibériade<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Go to footnote 457"><span class="smaller">[457]</span></a>, et s'empara de
+la ville sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une
+manière frappante, avec la dureté des chrétiens d'Asie pour leurs
+frères. Tandis que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs
+de Jérusalem, Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du
+siège à la délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient
+entre les mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra pour
+sa part deux mille.</p>
+
+<p>La France avait, presque seule, accompli la première croisade.
+L'Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut
+populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des
+chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les
+premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux
+passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, l'empereur
+Frédéric-Barberousse était déjà parti par le chemin de terre avec une
+grande et formidable armée. Il voulait relever sa réputation militaire
+et religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficultés
+auxquelles avaient succombé Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure,
+Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux et fatigué de tant de
+malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs,
+et des embûches du sultan <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> d'Iconium, sur lequel il remporta
+une mémorable victoire<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Go to footnote 458"><span class="smaller">[458]</span></a>; mais ce fut pour périr sans gloire dans les
+eaux d'une méchante petite rivière d'Asie. Son fils, Frédéric de Souabe,
+lui survécut à peine un an; languissant et malade, il refusa d'écouter
+les médecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se laissa mourir,
+emportant la gloire de la virginité<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Go to footnote 459"><span class="smaller">[459]</span></a>, comme Godefroi de Bouillon.</p>
+
+<p>Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la
+route de mer, avec des vues bien bien différentes. Dès la Sicile, les
+deux amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de
+Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des
+Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la
+croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople, puis
+à Antioche. Le Gascon-Normand Richard eut de même envie de faire halte
+dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait roi, n'avait pour
+lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, qui réclamaient, au
+nom de Constance, fille du dernier roi et femme de l'empereur. Tancrède
+avait fait mettre en prison la veuve de son prédécesseur, qui était
+s&oelig;ur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas mieux demandé que de
+venger cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il avait planté son drapeau
+sur Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource que de gagner à tout prix
+Philippe-Auguste, qui, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> comme suzerain de Richard, le força
+d'ôter son drapeau. La jalousie en était venue au point qu'à entendre
+les Siciliens, le roi de France les eût sollicités de l'aider à
+exterminer les Anglais. Il fallut que Richard se contentât de vingt
+mille onces d'or, que Tancrède lui offrit comme douaire de sa s&oelig;ur;
+il devait lui en donner encore vingt mille pour dot d'une de ses filles
+qui épouserait le neveu de Richard. Le roi de France ne lui laissa pas
+prendre tout seul cette somme énorme. Il cria bien haut contre la
+perfidie de Richard, qui avait promis d'épouser sa s&oelig;ur, et qui avait
+amené en Sicile, comme fiancée, une princesse de Navarre. Il savait fort
+bien que cette s&oelig;ur avait été séduite par le vieil Henri II; Richard
+demanda de prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent.
+Philippe prit sans scrupule l'argent et la honte.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de
+l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se
+trouvaient sa mère et sa s&oelig;ur, et qui avait été jeté à la côte,
+Richard ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans
+difficulté, et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste
+l'attendait déjà devant Acre, refusant de donner l'assaut avant
+l'arrivée de son frère d'armes.</p>
+
+<p>Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui
+vinrent successivement combattre dans cette arène du siège d'Acre<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Go to footnote 460"><span class="smaller">[460]</span></a>.
+Cent vingt mille y périrent<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461" title="Go to footnote 461"><span class="smaller">[461]</span></a>; et ce n'était pas, comme à la première
+croisade, <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou
+serfs, mélange de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui
+s'en allaient à l'aventure où les menait la fureur divine, l'&oelig;stre de
+la croisade. Ceux-ci étaient des chevaliers, des soldats, la fleur de
+l'Europe. Toute l'Europe y fut représentée, nation par nation. Une
+flotte sicilienne était venue d'abord, puis les Belges, Frisons et
+Danois; puis, sous le comte de Champagne, une armée de Français, Anglais
+et Italiens; puis les Allemands, conduits par le duc de Souabe, après la
+mort de Frédéric-Barberousse. Alors arrivèrent avec les flottes de
+Gênes, de Pise, de Marseille, les Français de Philippe-Auguste, et les
+Anglais, Normands-Bretons, Aquitains de Richard C&oelig;ur-de-Lion. Même
+avant l'arrivée des deux rois, l'armée était si formidable, qu'un
+chevalier s'écriait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire!</p>
+
+<p>D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les
+princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de
+l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la ville
+d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin devaient
+nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins qu'une
+anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers toute
+l'Europe jusqu'au c&oelig;ur du pays des Francs<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Go to footnote 462"><span class="smaller">[462]</span></a>. Ce projet téméraire
+eût <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le
+faible empire grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au moment
+même où quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la barrière de
+l'Espagne et des Pyrénées.</p>
+
+<p>Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. Tout ce qu'on
+savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne et la
+féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu
+grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent les
+historiens arabes, avaient apporté des laves de l'Etna et les lançaient
+dans les villes, <i>comme les foudres dardées contre les anges rebelles</i>.
+Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le roi Richard
+lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la colère, dont toute
+la vie fut comme un accès de violence furieuse, s'acquit parmi les
+Sarrasins un renom impérissable de vaillance et de cruauté. Lorsque la
+garnison d'Acre eut été forcée de capituler, Saladin refusant de
+racheter les prisonniers, Richard les fit tous égorger entre les deux
+camps. Cet homme terrible n'épargnait ni l'ennemi, ni les siens, ni
+lui-même. Il revient de la mêlée, dit un historien, tout hérissé de
+flèches, semblable à une pelote couverte d'aiguilles<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Go to footnote 463"><span class="smaller">[463]</span></a>. Longtemps
+encore après, les mères arabes faisaient taire leurs petits enfants en
+leur nommant le roi Richard; et quand le cheval d'un Sarrasin bronchait,
+le cavalier lui disait: Crois-tu donc avoir vu Richard
+d'Angleterre<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Go to footnote 464"><span class="smaller">[464]</span></a>?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de résultat.
+Toutes les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit, représentées
+au siège d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun
+combattait comme pour son compte, et tâchait de nuire aux autres, bien
+loin de les seconder; les Génois, les Pisans, les Vénitiens, rivaux de
+guerre et de commerce, se regardaient d'un &oelig;il hostile. Les Templiers
+et les Hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains. Il y
+avait dans le camp deux rois de Jérusalem, Gui de Lusignan soutenu par
+Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat appuyé par Richard. La
+jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. Étant tombé
+malade, il l'accusait de l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié de
+l'île de Chypre et de l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la croisade
+et s'embarqua presque seul, laissant là les Français honteux de son
+départ<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465" title="Go to footnote 465"><span class="smaller">[465]</span></a>. Richard, resté seul, ne réussit pas mieux; il choquait tout
+le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arboré
+leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le fossé.
+Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre
+Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où
+il approchait de la <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> ville, le duc de Bourgogne l'abandonna
+avec ce qui restait de Français. Dès lors tout était perdu; un chevalier
+lui montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer, et ramena sa
+cotte d'armes devant ses yeux, disant: «Seigneur, ne permettez pas que
+je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la délivrer<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466" title="Go to footnote 466"><span class="smaller">[466]</span></a>.»</p>
+
+<p>Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe
+s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais, c'est
+vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople, partout
+ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des prétextes
+plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des chrétiens.
+L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement diminué; les
+miracles, les révélations qui ont signalé la première croisade,
+disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition militaire, une
+lutte de races autant que de religion; ce long siège est pour le moyen
+âge comme un siège de Troie. La plaine d'Acre est devenue à la longue
+une patrie commune pour les deux partis. On s'est mesuré, on s'est vu
+tous les jours, on s'est connu, les haines se sont effacées. Le camp des
+chrétiens est devenu une grande ville fréquentée par les marchands des
+deux religions<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467" title="Go to footnote 467"><span class="smaller">[467]</span></a>. Ils se voient volontiers, ils dansent <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>
+ensemble, et les ménestrels chrétiens associent leurs voix au son des
+instrument arabes<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468" title="Go to footnote 468"><span class="smaller">[468]</span></a>. Les mineurs des deux partis, qui se rencontrent
+dans leur travail souterrain, conviennent de ne pas se nuire. Bien plus,
+chaque parti en vient à se haïr lui-même plus que l'ennemi. Richard est
+moins ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste, et Saladin déteste les
+Assassins et les Alides plus que les chrétiens<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469" title="Go to footnote 469"><span class="smaller">[469]</span></a>.</p>
+
+<p>Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses
+affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il
+semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la
+chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée,
+s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne
+point nuire à son rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour
+demander au pape d'être délié de son serment<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470" title="Go to footnote 470"><span class="smaller">[470]</span></a>. Il entre en France à
+temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il
+<span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> oblige sa fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en
+laisser une partie comme douaire à sa veuve; mais il garde pour lui-même
+l'Artois et Saint-Omer, en mémoire de sa femme Isabelle de Flandre.
+Cependant, il excite les Aquitains à la révolte, il encourage le frère
+de Richard à se saisir du trône. Les renards font leur main, dans
+l'absence du lion. Qui sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer
+ou prendre. Il fut pris en effet, pris par des chrétiens, en trahison.
+Ce même duc d'Autriche qu'il avait outragé, dont il avait jeté la
+bannière dans les fossés de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant
+incognito sur ses terres, et le livra à l'empereur Henri VI<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471" title="Go to footnote 471"><span class="smaller">[471]</span></a>.
+C'était le droit du moyen âge. L'étranger qui passait sur les terres du
+seigneur sans son consentement lui appartenait. L'empereur ne s'inquiéta
+pas du privilège de la croisade. Il avait détruit les Normands de
+Sicile, il trouva bon d'humilier, ceux d'Angleterre. D'ailleurs Jean et
+Philippe-Auguste lui offraient autant d'argent que Richard en eût donné
+pour sa rançon. Il l'eût gardé sans doute; mais la vieille Éléonore, le
+pape, les seigneurs allemands eux-mêmes, lui firent honte de retenir
+prisonnier le héros de la croisade. Il ne le lâcha toutefois qu'après
+avoir exigé de lui une énorme rançon de cent cinquante mille <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>
+marcs d'argent; de plus, il fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête,
+Richard lui fît hommage, dans une diète de l'Empire. Henri lui concéda
+en retour le titre dérisoire du royaume d'Arles. Le héros revint chez
+lui (1194), après une captivité de treize mois, roi d'Arles, vassal de
+l'Empire et ruiné. Il lui suffit de paraître pour réduire Jean et
+repousser Philippe. Ses dernières années s'écoulèrent sans gloire dans
+une alternative de trêves et de petites guerres. Cependant les comtes de
+Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de Champagne et de Blois étaient pour
+lui contre Philippe. Il périt au siège de Chaluz, dont il voulait forcer
+le seigneur à lui livrer un trésor (1199)<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472" title="Go to footnote 472"><span class="smaller">[472]</span></a>. Jean lui succéda,
+quoiqu'il eût désigné pour son héritier le jeune Arthur, son neveu, duc
+de Bretagne.</p>
+
+<p>Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands
+vassaux étaient jaloux de son agrandissement; et il s'était imprudemment
+brouillé avec le pape, dont l'amitié avait élevé si haut sa maison.
+Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir
+d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la
+jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de
+son père, il la répudia pour épouser Agnès de Méranie de la maison de
+Franche-Comté. Ce malheureux <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> divorce, qui le brouilla
+plusieurs années avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit
+spectateur immobile et impuissant des grands événements qui se passèrent
+alors, de la mort de Richard et de la quatrième croisade.</p>
+
+<p>Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où
+avait échoué leur héros, Richard C&oelig;ur-de-Lion. Cependant, l'impulsion
+donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les politiques
+essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI prêcha lui-même
+l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier la captivité de
+Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les princes allemands
+prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par Constantinople,
+d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui leur persuadait
+que la Sicile était le véritable chemin de la terre sainte. Il en tira
+un puissant secours pour conquérir ce royaume dont sa femme était
+héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien, arabe, était
+d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit maître qu'en
+faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme elle-même
+l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri, nourri par les
+juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des Césars, comptait
+se faire un point de départ pour envahir l'empire grec, comme avait fait
+Robert Guiscard, puis revenir en Italie, et réduire le pape au niveau du
+patriarche de Constantinople.</p>
+
+<p>Cette conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la suite,
+l'effet imprévu de la quatrième <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> croisade. La mort de Saladin,
+l'avènement d'un jeune pape, plein d'ardeur (Innocent III), semblaient
+ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarmée de
+sa puissance. La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout
+populaire dans le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être
+roi de Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix,
+et avec lui la plupart de ses vassaux; ce puissant seigneur était à lui
+seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux
+son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de
+cette grande expédition, le premier historien de la France en langue
+vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait
+raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades. Les
+seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les comtes de
+Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les Dampierre, les
+Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait de la terre
+sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au nom des
+chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au Hainaut, à la
+Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de Champagne, se
+trouva, par la mort prématurée de celui-ci, le chef principal de la
+croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient trop d'affaires;
+l'Empire était divisé entre deux empereurs.</p>
+
+<p>On ne songeait plus à prendre la route de terre. On connaissait trop
+bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré les Latins qui se
+trouvaient à Constantinople<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473" title="Go to footnote 473"><span class="smaller">[473]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> et essayé de faire périr à
+son passage l'empereur Frédéric-Barberousse. Pour faire le trajet par
+mer, il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vénitiens<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474" title="Go to footnote 474"><span class="smaller">[474]</span></a>. Ces
+marchands profitèrent du besoin des croisés, et n'accordèrent pas à
+moins de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils voulurent
+être associés à la croisade, en fournissant cinquante galères. Avec
+cette petite mise, ils stipulaient la moitié des conquêtes. Le vieux
+doge Dandolo, octogénaire et presque aveugle, ne voulut remettre à
+personne la direction d'une entreprise qui pouvait être si profitable à
+la république et déclara qu'il monterait lui-même sur la flotte<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475" title="Go to footnote 475"><span class="smaller">[475]</span></a>. Le
+marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre prince, qui avait fait
+les guerres saintes, et dont le frère Conrad s'était illustré par la
+défense de Tyr, fut chargé du commandement en chef, et promit d'amener
+les Piémontais et les Savoyards.</p>
+
+<p>Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur
+déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient
+pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait
+emporté; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs
+que la somme ne fût complète<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476" title="Go to footnote 476"><span class="smaller">[476]</span></a>. Alors l'excellent doge <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>
+intercéda, et remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir à
+la rigueur dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croisés
+s'acquittassent en assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la
+ville de Zara, en Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des
+Vénitiens, pour reconnaître le roi de Hongrie. Le roi de Hongrie avait
+lui-même pris la croix; c'était mal commencer la croisade que d'attaquer
+une de ses villes. Le légat du pape eut beau réclamer, le doge lui
+déclara que l'armée pouvait se passer de ses directions, prit la croix
+sur son bonnet ducal, et entraîna les croisés devant Zara<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477" title="Go to footnote 477"><span class="smaller">[477]</span></a>, puis
+devant Trieste. Ils conquirent, pour leurs bons amis de Venise, presque
+toutes les villes de l'Istrie.</p>
+
+<p>Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à
+cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille, une
+aventure inespérée et la plus étrange du monde». Un jeune prince grec,
+fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient embrasser
+les genoux des croisés, et leur promettre des avantages immenses, s'ils
+veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous riches à jamais,
+l'Église grecque se soumettra au pape, et l'empereur rétabli les aidera
+de tout son pouvoir à reconquérir Jérusalem. Dandolo est le premier
+touché de l'infortune du prince. Il décida les croisés à <i>commencer la
+croisade par Constantinople</i>. En vain le pape lança l'interdit, en vain
+Simon de Montfort et <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> plusieurs autres<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478" title="Go to footnote 478"><span class="smaller">[478]</span></a> se séparèrent d'eux
+et cinglèrent vers Jérusalem. La majorité suivit les chefs, Beaudoin et
+Boniface, qui se rangeaient à l'avis des Vénitiens.</p>
+
+<p>Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés croyaient
+faire &oelig;uvre sainte en lui soumettant l'Église grecque malgré lui.
+L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs ne pouvaient
+plus croître. La vieille guerre religieuse, commencée par Photius au
+neuvième siècle<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479" title="Go to footnote 479"><span class="smaller">[479]</span></a>, avait repris au onzième (vers l'an 1053)<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480" title="Go to footnote 480"><span class="smaller">[480]</span></a>.
+Cependant l'opposition commune contre les mahométans, qui menaçaient
+Constantinople, semblait devoir amener une réunion. L'empereur
+Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les légats du
+pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans le langage de
+leurs adversaires ils crurent n'entendre que des blasphèmes, et, des
+deux côtés l'horreur augmenta. Ils se quittèrent en consacrant la
+rupture des deux Églises par une excommunication mutuelle (1054).</p>
+
+<p>Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les
+Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines
+nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent la
+brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison des
+Grecs. À chaque croisade, les Francs <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> qui passaient par
+Constantinople délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et ils
+l'auraient fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de
+Louis-le-Jeune. Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si terrible
+sous le tyran Andronic, les Latins établis à Constantinople furent
+enveloppés dans un même massacre (avril 1182)<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481" title="Go to footnote 481"><span class="smaller">[481]</span></a>. L'intérêt du
+commerce en ramena un grand nombre sous les successeurs d'Andronic,
+malgré le péril continuel. C'était au sein même de Constantinople une
+colonie ennemie, qui appelait les Occidentaux et devait les seconder, si
+jamais ils tentaient un coup de main sur la capitale de l'empire grec.
+Entre tous les Latins, les seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient
+cette grande chose. Concurrents des Génois pour le commerce du Levant,
+ils craignaient d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom de
+Constantinople et des précieuses richesses enfermées dans ses murs où
+l'empire romain s'était réfugié, sa position dominante entre l'Europe et
+l'Asie promettait à qui pourrait la prendre le monopole du commerce et
+la domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient
+autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur du
+patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan
+Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> contribuer
+toute la Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur
+Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas,
+bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la croisade,
+assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune Alexis ne fit
+qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il, un flot sur un
+flot.»</p>
+
+<p>Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et brutale
+qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les motifs des
+Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire qu'ils
+attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette prodigieuse
+Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises innombrables,
+qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés, lorsqu'ils virent ces
+myriades d'hommes sur les remparts, ils ne purent se défendre de quelque
+émotion: «Et sachez, dit Villehardouin, que il ne ot si hardi cui le
+cuer ne frémist... Chacun regardoit ses armes... que par tems en aront
+mestier.»</p>
+
+<p>La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée.
+Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les
+Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait
+négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents
+bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun
+contre la flotte latine; aucun n'essaya de descendre le courant pour y
+jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage,
+magnifiquement armés, mais au premier signe <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> des croisés ils
+s'évanouirent<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482" title="Go to footnote 482"><span class="smaller">[482]</span></a>. Dans la réalité, cette cavalerie légère n'eût pu
+soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville n'avait
+que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes troupes, je
+parle de la garde varangienne, composée de Danois et de Saxons, réfugiés
+d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise. La rivalité
+commerciale et politique armait partout les Pisans contre les Vénitiens.</p>
+
+<p>Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent
+forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard
+de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge
+s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallut perdre cet
+avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette
+cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même, l'empereur
+désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur, le vieil
+Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer triomphants dans
+Constantinople.</p>
+
+<p>Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel
+empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en
+ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient,
+menaçaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manières,
+et l'empereur lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux
+dés avec le prince Alexis, ils le coiffèrent <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> d'un bonnet de
+laine ou de poil. Ils choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et
+se scandalisaient de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une
+mosquée ou une synagogue, ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se
+défendirent. Le feu fut mis à quelques maisons; l'incendie gagna, il
+embrasa la partie la plus peuplée de Constantinople, dura huit jours et
+s'étendit sur une surface d'une lieue.</p>
+
+<p>Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva
+contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de calamités.
+La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les sénateurs. Il
+fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens qui, ce semble,
+eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des murs, et
+attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans cette ville
+immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur convenait-il de
+laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour rentrer en ennemis
+dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet mis à mort, et remplacé
+par un prince de la maison royale, Alexis Murzuphle, qui se montra digne
+des circonstances critiques où il acceptait l'empire. Il commença par
+repousser les propositions captieuses des Vénitiens, qui offraient
+encore de se contenter d'une somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné
+et rendu odieux au peuple, comme son prédécesseur. Murzuphle leva de
+l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des vaisseaux, et par deux
+fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le péril était grand pour les
+Latins. Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une
+<span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> armée. Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs
+ne purent soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment
+terrible, un chevalier latin, qui renversait tout devant lui, leur parut
+haut de cinquante pieds<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483" title="Go to footnote 483"><span class="smaller">[483]</span></a>.</p>
+
+<p>Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils
+défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des vierges
+et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée. Telle fut
+l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été ajoutés à la
+part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il resta aux
+Francs cinq cent mille marcs<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484" title="Go to footnote 484"><span class="smaller">[484]</span></a>. Un nombre innombrable de monuments
+précieux, entassés dans Constantinople, depuis que l'empire avait perdu
+tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se les
+disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour
+détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une
+prostituée chanta et dansa dans la chaire du patriarche<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485" title="Go to footnote 485"><span class="smaller">[485]</span></a>. Les
+barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils vinrent au
+tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> surprise que le
+législateur était encore tout entier dans son tombeau.</p>
+
+<p>À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de Justinien,
+et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux Dandolo.
+Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent; il ne leur convenait pas de
+donner à une famille ce qui était à la république. Pour la gloire de
+restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils voulaient, ces
+marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une longue chaîne de
+comptoirs, qui leur assurât toute la route de l'Orient. Ils prirent pour
+eux les rivages et les îles; de plus, trois des huit quartiers de
+Constantinople, avec le titre bizarre de <i>seigneurs d'un quart et demi
+de l'empire grec</i><a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486" title="Go to footnote 486"><span class="smaller">[486]</span></a>.</p>
+
+<p>L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre,
+descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de
+Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie de
+l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée en
+fiefs.</p>
+
+<p>Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape.
+Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un
+grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié
+par le succès une guerre condamnée du saint-siège. L'union des deux
+Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté, avait été
+consommé par des hommes frappés de l'interdit. Il ne restait au pape
+qu'à réformer <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> sa sentence et pardonner à ces conquérants qui
+voulaient bien demander pardon. La tristesse d'Innocent III est visible
+dans sa réponse à l'empereur Beaudoin. Il se compare au pêcheur de
+l'Évangile, qui s'effraye de la pêche miraculeuse; puis il prétend
+audacieusement qu'il est pour quelque chose dans le succès; qu'il a, lui
+aussi, <i>tendu le filet</i>: «Hoc unum audacter affirmo, qui laxavi retia in
+capturam<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487" title="Go to footnote 487"><span class="smaller">[487]</span></a>.» Mais il était au-dessus de sa toute-puissance de
+persuader une telle chose, de faire que ce qu'il avait dit n'eût pas été
+dit, qu'il eût approuvé ce qu'il avait désapprouvé. La conquête de
+l'empire grec ébranlait son autorité dans l'Occident plus qu'elle ne
+retendait dans l'Orient.</p>
+
+<p>Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands qu'on
+eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins encore que
+le royaume latin de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira
+d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence; ses
+m&oelig;urs et sa langue, déjà portées si loin par la première croisade, se
+répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le roi de
+Macédoine, étaient cousins du roi de France. Le comte de Blois eut le
+duché de Nicée; le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, près
+d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin, réunit les
+offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore après
+la chute de l'empire latin de <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Constantinople, vers 1300, le
+Catalan Montaner nous assure que dans la principauté de Morée et le
+duché d'Athènes, «on parlait français aussi bien qu'à Paris<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488" title="Go to footnote 488"><span class="smaller">[488]</span></a>».</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> CHAPITRE VII<br>
+SUITE.</h3>
+
+<p class="chaptitle">Ruine de Jean.&mdash;Défaite de l'empereur.&mdash;Guerre des Albigeois.&mdash;Grandeur
+ du roi de France. (1204-1222.)</p>
+
+<p>Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux
+Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde.
+L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat; elle
+est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour arbitre.
+Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de reprendre une
+épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne sont pas si
+dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les Manichéens en Languedoc
+et aux Pyrénées. Tout le littoral de la France sur les deux mers, semble
+prêt à se détacher de l'Église. Le rivage de la Méditerranée et celui de
+l'Océan obéissent à deux princes d'une foi douteuse, les rois d'Aragon
+et d'Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l'hérésie,
+Béziers, Carcassonne, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> Toulouse, où le grand concile des
+Manichéens s'est assemblé.</p>
+
+<p>Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guyenne, voisin, et
+aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et
+le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était
+préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne
+s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils
+achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni
+dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources
+et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois
+n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité violente, qui
+augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse,
+et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces troupes qui
+ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution
+duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des mercenaires,
+c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie normande; continuer
+à s'en servir, c'était marcher dans une route de perdition certaine. Le
+roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des deux races qui
+divisaient l'île; Normands et Saxons devaient finir par s'entendre pour
+l'abaissement de la royauté; la perte des provinces françaises devait
+être le premier résultat de cette révolution.</p>
+
+<p>Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina
+l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres,
+disait-il, si je pouvais <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> trouver un acheteur<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489" title="Go to footnote 489"><span class="smaller">[489]</span></a>.» D'une mer
+à l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490" title="Go to footnote 490"><span class="smaller">[490]</span></a>. Il
+fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée
+par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut
+guerroyer le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son départ, il
+le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné le présent,
+il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver un homme qui
+voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son successeur, bon
+ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance condamné à une
+pauvreté irrémédiable, à une incurable impuissance.</p>
+
+<p>Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles
+ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus
+loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait
+la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie
+de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et
+l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi les
+droits de duché d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient ensemble, bon
+gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi d'Angleterre avait
+toujours pour lui quelqu'une de ces provinces continentales. Le Normand
+Guillaume et ses deux premiers successeurs purent compter sur la
+Normandie, Henri II sur les Angevins, ses compatriotes; Richard
+C&oelig;ur-de-Lion <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> plut généralement aux Poitevins, aux
+Aquitains, compatriotes de sa mère, Éléonore de Guyenne. Il releva la
+gloire des méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il faisait
+des vers en leur langue, il les avait en foule autour de lui: son
+principal lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces
+diverses populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles
+s'apercevaient qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi,
+séparé d'elles par tant d'intérêts différents, était en réalité un
+prince étranger. La fin du règne de Richard acheva de désabuser les
+sujets continentaux de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les
+revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui
+fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un pays
+tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue Richard?
+Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui firent signer
+la Grande Charte; il se rejeta sur l'Église, elle le déposa. Le pape et
+son protégé, le roi de France, profitèrent de sa ruine. Le roi
+d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer la Normandie,
+la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser.</p>
+
+<p>Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais se trouva
+provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son neveu.
+Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de Jean, avait
+été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un libérateur et un
+vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> baptisé du nom
+national d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille
+Éléonore seule tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour
+l'unité de l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait divisé<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491" title="Go to footnote 491"><span class="smaller">[491]</span></a>.
+Arthur en effet faisait bon marché de cette unité: il offrait au roi de
+France de lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût la Bretagne, le
+Maine, la Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean eût été
+réduit à l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses
+garnisons dans les meilleures places d'Arthur, et, n'espérant pas s'y
+maintenir, il les démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son
+allié, se tourna de nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la
+France, envahit le Poitou et assiégea sa grand'mère Éléonore dans
+Mirebeau. Ce n'était pas chose nouvelle dans cette race de voir les fils
+armés contre leurs parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa
+mère, défit Arthur et le prit avec la plupart des grands seigneurs de
+son parti. Que devint le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais.
+Mathieu Paris prétend que Jean, qui l'avait bien traité d'abord, fut
+alarmé des menaces et de l'obstination du jeune Breton; «Arthur
+disparut, dit-il, et Dieu veuille qu'il en ait été autrement que ne le
+rapporte la malveillante renommée!» Mais Arthur avait excité trop
+d'espérances pour que l'imagination des peuples se soit résignée à cette
+incertitude. On assura que Jean l'avait fait périr. On ajouta bientôt
+qu'il l'avait tué de <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> sa propre main. Le chapelain de
+Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean prit Arthur dans
+un bateau, qu'il lui donna lui-même deux coups de poignard, et le jeta
+dans la rivière, à trois milles du château de Rouen<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492" title="Go to footnote 492"><span class="smaller">[492]</span></a>. Les Bretons
+rapprochaient de leur pays le lieu de la scène; ils la plaçaient près de
+Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres qui présentent un précipice
+tout le long de l'Océan. Ainsi allait la tradition grandissant de détail
+et d'intérêt dramatique. Enfin dans la pièce de Shakespeare, Arthur est
+un tout jeune enfant sans défense, dont les douces et innocentes paroles
+désarment le plus farouche assassin.</p>
+
+<p>Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il
+avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les
+infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour
+se préserver de ses émissaires<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493" title="Go to footnote 493"><span class="smaller">[493]</span></a>. Il exploita contre Jean le bruit de
+la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il
+assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de France, la
+cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans de Charlemagne.
+Déjà il l'y avait appelé pour se justifier d'avoir enlevé au comte de la
+Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il
+lui fut refusé. Condamné sans être entendu, il leva une armée en
+Angleterre et en Irlande, employant les dernières violences pour forcer
+les barons de le suivre, <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> jusqu'à saisir les biens de ceux qui
+refusaient, à d'autres, le septième de leur revenu. Tout cela ne servit
+de rien. Ils s'assemblèrent, mais une fois réunis à Portsmouth, ils lui
+firent déclarer par l'archevêque Hubert qu'ils étaient décidés à ne
+point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre? La plupart,
+quoique Normands d'origine, étaient devenus étrangers à la Normandie.
+Ils ne se souciaient pas de se battre pour fortifier leur roi contre
+eux, et le mettre à même de réduire ses sujets insulaires avec ceux du
+continent.</p>
+
+<p>Jean s'était aussi adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la
+paix et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, <i>non du fief,
+mais du péché</i><a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494" title="Go to footnote 494"><span class="smaller">[494]</span></a>. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de
+la Normandie (1204). Jean, lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils
+n'avaient aucun secours à attendre. Il s'était plongé en désespéré dans
+les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, et
+avant de répondre, il voulut achever la partie. «Il dînait tous les
+jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil du
+matin jusqu'à l'heure du repas<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495" title="Go to footnote 495"><span class="smaller">[495]</span></a>.» Cependant, s'il n'agissait point
+lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de France.
+Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il s'entendait
+d'une part avec les <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Flamands, de l'autre avec les seigneurs du
+midi de la France, et élevait à sa cour son autre neveu, fils du comte
+de Toulouse.</p>
+
+<p>Ce comte, le roi d'Aragon, et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le
+Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à
+peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce
+côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires
+isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre l'Église.
+Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était
+une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir leur tonsure en
+public<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496" title="Go to footnote 496"><span class="smaller">[496]</span></a>. Ceux qui se résignaient à porter la robe cléricale,
+c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient
+prendre pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu'un
+missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des cris de
+dérision. La sainteté, l'éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient
+hué saint Bernard<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497" title="Go to footnote 497"><span class="smaller">[497]</span></a>.</p>
+
+<p>La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée;
+elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur
+concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans doute
+leur Rome, et son Capitole eût remplacé l'autre. L'église nouvelle
+envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation éclatait dans les
+pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en Picardie, en Flandre,
+en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> aux
+portes de Rome, à Viterbe. Les populations du Nord voyaient parmi elles
+les soldats mercenaires, les <i>routiers</i>, pour la plupart au service
+d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on racontait de l'impiété du Midi. Ils
+venaient partie du Brabant, partie de l'Aquitaine; le Basque Marcader
+était l'un des principaux lieutenants de Richard C&oelig;ur-de-Lion. Les
+montagnards du Midi, qui aujourd'hui descendent en France ou en Espagne
+pour gagner de l'argent par quelque petite industrie, en faisaient
+autant au moyen âge, mais alors la seule industrie était la guerre. Ils
+maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs
+femmes des vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient
+chanter la messe par dérision. C'était encore un de leurs plaisirs de
+salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les
+jambes, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers
+étaient chers aux princes, précisément à cause de leur impiété, qui les
+rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier,
+inspiré de la Vierge Marie, forma l'association des <i>capuchons</i> pour
+l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple,
+fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix
+mille<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498" title="Go to footnote 498"><span class="smaller">[498]</span></a>.</p>
+
+<p>Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient
+jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui rapprochèrent
+l'Orient et l'Occident; eurent aussi pour effet de révéler à l'Europe
+<span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à l'autre sous
+l'aspect le plus choquant; esprit mercantile plus que chevaleresque,
+dédaigneuse opulence<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499" title="Go to footnote 499"><span class="smaller">[499]</span></a>, élégance et légèreté moqueuse, danses et
+costumes moresques, figures sarrasines. Les aliments mêmes étaient un
+sujet d'éloignement entre les deux races; les mangeurs d'ail, d'huile et
+de figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang moresque et juif,
+et le Languedoc leur semblait une autre Judée.</p>
+
+<p>L'Église du treizième siècle se fit une arme de ces antipathies de races
+pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des
+infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les
+bénédictins de Cîteaux.</p>
+
+<p>Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint Benoît;
+mais cet ordre était tout un peuple; au onzième siècle, se forma un
+ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation
+bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire
+VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une réforme<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500" title="Go to footnote 500"><span class="smaller">[500]</span></a>.
+Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première croisade.
+Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et vineuse
+Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de saint
+Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle primitive de
+saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit blanc,
+déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et seraient
+<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours
+à s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus
+les Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent.
+Ils eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze cents de
+femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé l'abbé des abbés. Ils étaient
+déjà si riches, vingt ans après leur institution, que l'austérité de
+saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne pour fonder
+Clairvaux. Les moines de Cîteaux étaient alors les seuls moines pour le
+peuple. On les forçait de monter en chaire et de prêcher la croisade.
+Saint Bernard fut l'apôtre de la seconde, et le législateur des
+Templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de Portugal,
+Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis, relevaient de Cîteaux et
+lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient ainsi leur
+influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes des deux
+Bourgognes lui donnaient des rois.</p>
+
+<p>Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la discipline,
+presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de
+bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre-le-Venérable y
+avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux corrompue conserva,
+dans la richesse et le luxe, la dureté de son institution primitive.
+Elle resta animée du génie sanguinaire des croisades, et continua de
+prêcher la foi en négligeant les &oelig;uvres. Plus même l'indignité des
+prédicateurs rendait leurs paroles vaines et stériles, plus ils
+s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> d'effet de leur
+éloquence à ceux qui sur leurs m&oelig;urs jugeaient leur doctrine. Furieux
+d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple n'en faisait
+que rire.</p>
+
+<p>Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un magnifique
+appareil pour aller en Languedoc travailler à la conversion des
+hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, l'évêque d'Osma et
+l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, n'hésitèrent point à
+leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient l'effet de leurs
+discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut marcher contre les
+fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous ne les réduirez point
+par des paroles.» Les Cisterciens descendirent de leurs montures et
+suivirent les deux Espagnols.</p>
+
+<p>Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un
+Durando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent III
+la permission de former une confrérie des <i>pauvres catholiques</i>, où
+pussent entrer les <i>pauvres de Lyon</i>, les Vaudois. La croyance
+différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On
+espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les m&oelig;urs des
+Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des
+catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le
+zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint suspect aux
+évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.</p>
+
+<p>En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> furent
+autorisés par le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce
+Dominique, ce terrible fondateur de l'inquisition, était un noble
+Castillan<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501" title="Go to footnote 501"><span class="smaller">[501]</span></a>. Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui
+s'allie si souvent au fanatisme<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502" title="Go to footnote 502"><span class="smaller">[502]</span></a>. Lorsqu'il étudiait à Palencia, une
+grande famine régnant dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses
+livres, pour secourir les pauvres.</p>
+
+<p>L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de
+saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit en
+France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié profonde
+tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel château, en
+Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente ans<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503" title="Go to footnote 503"><span class="smaller">[503]</span></a>. Les
+petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit d'ignorance couvrait ce
+pays, et les bêtes de la forêt du Diable s'y promenaient
+librement<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504" title="Go to footnote 504"><span class="smaller">[504]</span></a>.»</p>
+
+<p>D'abord, l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait
+l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près
+Montréal, pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout ce
+qu'il possédait; et entendant dire à une femme que <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> si elle
+quittait les Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se
+vendre comme esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.</p>
+
+<p>Tout ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou de logique
+n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser; d'ailleurs,
+l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit aux paroles
+de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à l'un d'eux,
+Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du Languedoc: les
+habitants l'auraient tué. Pour lui, ils ne mirent point les mains sur sa
+personne; ils se contentaient de lui jeter de la boue; ils lui
+attachaient, dit un de ses biographes, de la paille derrière le dos.
+L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria: «Seigneur, abaisse
+ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur ouvrir les
+yeux<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505" title="Go to footnote 505"><span class="smaller">[505]</span></a>.»</p>
+
+<p>On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la
+catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical,
+il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de sang<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506" title="Go to footnote 506"><span class="smaller">[506]</span></a>. Le
+comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194,
+porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis
+de sa famille, les rois d'Aragon comtes de basse Provence, et les rois
+d'Angleterre ducs de Guyenne, il ne craignait plus rien et ne gardait
+aucun ménagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute Provence, il
+se servit constamment <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> de ces routiers que proscrivait
+l'Église<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507" title="Go to footnote 507"><span class="smaller">[507]</span></a>. Il poussa la guerre sans distinguer les terres laïques ou
+ecclésiastiques, sans égard au dimanche ou au carême, chassa des évêques
+et s'entoura d'hérétiques et de juifs<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508" title="Go to footnote 508"><span class="smaller">[508]</span></a>.</p>
+
+<p>Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, quand
+il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa ruine.
+Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre, souscrivît avec ses
+ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques, et ouvrît
+ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, fut excommunié, et se
+soumit; mais il cherchait à éluder l'exécution de ses promesses. Le
+moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait sa
+perfidie; le prince, peu habitué à de telles paroles, laissa échapper
+des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles peut-être que
+celles d'Henri II contre Thomas à Becket. L'effet fut le même; le
+dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur
+tombât sans effet; ceux qu'il nourrissait à sa table croyaient lui
+appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un
+chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le
+poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte
+de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la s&oelig;ur
+étaient hérétiques.</p>
+
+<p>Tel fut le commencement de cette épouvantable <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> tragédie (1208).
+Innocent III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et de
+la soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le nord de
+la France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople avait
+habitué les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les chrétiens.
+Ici la proximité était tentante; il ne s'agissait point de traverser les
+mers: on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas pillé les riches
+campagnes, les cités opulentes du Languedoc. L'humanité aussi était mise
+en jeu pour rendre les âmes cruelles; le sang du légat réclamait,
+disait-on, le sang des hérétiques<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509" title="Go to footnote 509"><span class="smaller">[509]</span></a>.</p>
+
+<p>La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de
+toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de
+l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le plus
+riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence,
+maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis Maguelonne;
+le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi d'Aragon le
+Gévaudan, pour dot de leurs s&oelig;urs. Duc de Narbonne, il était suzerain
+de Nîmes, Béziers, Uzès, et des comtés de Foix et Comminges dans les
+Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas partout exercée au
+même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de l'alliance du comte de
+Foix, refusait de dépendre de Toulouse. Toulouse <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> elle-même
+était une sorte de république. En 1202, nous voyons les consuls de cette
+cité faire la guerre en l'absence de Raymond VI aux chevaliers de
+l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour
+médiateur. Sous son père, Raymond V, les commencements de l'hérésie
+avaient été accompagnés d'un tel essor d'indépendance politique, que le
+comte lui-même sollicita les rois de France et d'Angleterre
+d'entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte
+de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade, mais sous Raymond VI, et à
+ses dépens.</p>
+
+<p>Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, etc.,
+où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué d'unir tout
+le Midi contre l'Église et de lui donner un chef, s'il eût frappé
+d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses soumissions,
+l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout son peuple, reçut
+des mains des prêtres la flagellation dans l'église même où Pierre de
+Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire passer devant le
+tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il se chargeait de
+conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite des hérétiques, lui
+qui les aimait dans le c&oelig;ur, de les mener sur les terres de son
+neveu, le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans la protection
+qu'il leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa ruine en prêtant
+la main à celle de ses voisins, et se déshonorait pour vivre un jour de
+plus.</p>
+
+<p>Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance et
+s'était enfermé dans Carcassonne, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> lorsqu'arriva du côté du
+Rhône la principale armée des croisés; d'autres venaient par le Velay,
+d'autres par l'Agénois. «Et fut tant grand le siège, tant de tentes que
+de pavillons, qu'il semblait que tout le monde y fût réuni<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510" title="Go to footnote 510"><span class="smaller">[510]</span></a>.»
+Philippe-Auguste n'y vint pas: <i>il avait à ses côtés deux grands et
+terribles lions</i><a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511" title="Go to footnote 511"><span class="smaller">[511]</span></a>, le roi Jean et l'empereur Othon, le neveu de
+Jean. Mais les Français y vinrent, si le roi n'y vint pas<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512" title="Go to footnote 512"><span class="smaller">[512]</span></a>: à leur
+tête, les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun,
+Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de
+Saint-Pol, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule
+de seigneurs. Le plus puissant était le duc de Bourgogne. Les
+Bourguignons savaient le chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout
+dans les croisades d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de
+Cîteaux était nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains,
+voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune
+province ne fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus
+vaillants que l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui
+construisait les machines et dirigeait les sièges, fut un légiste,
+maître Théodise, archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui
+encore qui fit, à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés
+(1215)<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513" title="Go to footnote 513"><span class="smaller">[513]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant,
+celui qui a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de
+Montfort, du chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des
+Montfort semble avoir été possédée d'une ambition atroce. Ils
+prétendaient descendre ou d'un fils du roi Robert, ou des comtes de
+Flandre, issus de Charlemagne. Leur grand'mère Bertrade, qui laissa son
+mari, le comte d'Anjou, pour le roi Philippe I<sup>er</sup>, et les gouverna
+l'un et l'autre en même temps, essaya d'empoisonner son beau-fils,
+Louis-le-Gros, et de donner la couronne à ses fils. Louis eut pourtant
+confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux qui lui donna, dit-on, après sa
+défaite de Brenneville, le conseil d'appeler à son secours les milices
+des communes sous leurs bannières paroissiales. Au treizième siècle,
+Simon de Montfort, dont nous allons parler, faillit être roi du Midi.
+Son second fils, cherchant en Angleterre la fortune qu'il avait manquée
+en France, combattit pour les communes anglaises et leur ouvrit l'entrée
+du parlement. Après avoir eu dans ses mains le roi et le royaume, il fut
+vaincu et tué. Son fils (petit-fils du célèbre Montfort, chef de la
+croisade des Albigeois) le vengea en égorgeant, en Italie, au pied des
+autels, le neveu du roi d'Angleterre qui venait de la terre sainte<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514" title="Go to footnote 514"><span class="smaller">[514]</span></a>.
+Cette <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> action perdit les Montfort, on prit en horreur cette
+race néfaste, dont le nom s'attachait à tant de tragédies et de
+révolutions.</p>
+
+<p>Simon de Montfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, était
+déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans les guerres à outrance
+des Templiers et des Assassins. À son retour de la terre sainte, il
+trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui partait, mais il
+refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape et sauva l'abbé de
+Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie il lut aux croisés la
+défense du pontife. Cette action signala Montfort et prépara sa
+grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible exécuteur des
+décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques. Raymond VI l'avouait,
+lui dont Montfort avait fait la ruine<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515" title="Go to footnote 515"><span class="smaller">[515]</span></a>. Sans parler de son courage,
+de ses m&oelig;urs sévères et de son invariable confiance en Dieu, il
+montrait aux moindres des siens des égards bien nouveaux dans les
+croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé, sur leurs chevaux,
+une rivière grossie par l'orage, les piétons, les faibles, ne pouvaient
+passer; Montfort repassa à l'instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers,
+et resta avec les pauvres gens, en grand péril d'être attaqué par
+l'ennemi<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516" title="Go to footnote 516"><span class="smaller">[516]</span></a>. On <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> lui tint compte aussi dans cette guerre
+horrible d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on repoussait d'une
+place, et d'avoir fait respecter l'honneur des femmes prisonnières. Sa
+femme, à lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas indigne de lui;
+lorsque la plupart des croisés eurent abandonné Montfort, elle prit la
+direction d'une nouvelle armée et l'amena à son époux.</p>
+
+<p>L'armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Cîteaux et
+par l'évêque même de la ville, qui avait dressé la liste de ceux qu'il
+désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et, voyant
+les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le
+surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs
+ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les
+chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la
+ville pêle-mêle avec les assiégés et s'en trouvèrent maîtres. Le seul
+embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les
+tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à
+lui<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517" title="Go to footnote 517"><span class="smaller">[517]</span></a>.»</p>
+
+<p>«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant
+hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire: les prêtres
+de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde
+fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses
+habits, ni clerc qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant de
+l'épée. Un tant <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> seulement n'en put échapper. Ces meurtres et
+tueries furent la plus grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La
+ville fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté
+et brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y demeura chose
+vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'était pas
+hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de
+Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le comte de
+Genève, appelé Gui-le-Comte, le seigneur d'Anduze, appelé Pierre
+Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les Lombards;
+il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels y étaient
+venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit, à cause du
+pardon<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518" title="Go to footnote 518"><span class="smaller">[518]</span></a>.»</p>
+
+<p>Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres
+disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux, dans
+sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger que
+vingt mille.</p>
+
+<p>L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat.
+Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que
+Carcassonne, où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle,
+vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout
+ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui treizième:
+«Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux jeune homme; le
+<span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est pour moi
+qu'ils se trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant d'hommes,
+de femmes et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut impossible de
+tenir. Ils s'enfuirent par une issue souterraine qui conduisait à trois
+lieues. Le vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant
+les croisés, et le légat le fit arrêter en trahison. Cinquante
+prisonniers furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.</p>
+
+<p>Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de
+perpétuer la croisade, de veiller en armes sur les cadavres et les
+cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à hériter
+des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes et vêtir leur
+chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas: «Il me semble,
+dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans lui
+prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en dirent
+autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu prier. Le
+vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut bientôt, tout à
+fait à propos pour Montfort<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519" title="Go to footnote 519"><span class="smaller">[519]</span></a>. Il ne lui resta plus qu'à se faire
+confirmer par le pape le don des légats; il mit sur chaque maison un
+tribut de trois deniers au profit de l'Église de Rome.</p>
+
+<p>Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette
+manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné, c'était
+à lui de garder, s'il pouvait. <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> Il ne lui resta guère de cette
+immense armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands.
+Bientôt il n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand prix.
+Il lui fallut donc attendre une nouvelle croisade et amuser les comtes
+de Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier profita
+de ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis à Rome, et
+protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui fit bonne mine,
+et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnèrent
+encore du temps, lui assignèrent le terme de trois mois pour se
+justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses,
+sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le malheureux
+Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution qui devait lui
+assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait tout, déclare
+que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a manqué aux
+petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle dans les
+grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit le
+débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire, elles
+n'arriveront pas jusqu'au Seigneur<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520" title="Go to footnote 520"><span class="smaller">[520]</span></a>.»</p>
+
+<p>Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de
+croisés. Les Albigeois, n'osant plus se fier à aucune ville, après le
+désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans quelques
+châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause commune avec
+eux; ils avaient beaucoup de nobles <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> dans leur parti, comme les
+protestants du seizième siècle. Le château de Minerve, qui se trouvait à
+la porte de Narbonne, était une de leurs principales retraites.
+L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré détourner la
+croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les
+hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens domaines du
+vicomte de Béziers, se réfugièrent en foule vers Narbonne. La multitude
+enfermée dans le château de Minerve ne pouvait subsister qu'en faisant
+des courses jusqu'aux portes de cette ville. Les Narbonnais appelèrent
+eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce siège fut terrible. Les assiégés
+n'espéraient et ne voulaient aucune pitié. Forcés de se rendre, le légat
+offrit la vie à ceux qui abjureraient. Un des croisés s'en indignait:
+«N'ayez pas peur, dit le prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se
+convertira.» En effet, ceux-ci étaient des <i>parfaits</i>, c'est-à-dire les
+premiers dans la hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au
+nombre de cent quarante, coururent au bûcher et s'y jetèrent
+d'eux-mêmes. Montfort, poussant au Midi, assiégea le fort château de
+Termes, autre asile de l'église albigeoise. Il y avait trente ans que
+personne dans ce château n'avait approché des sacrements. Les machines
+nécessaires pour battre la place furent construites par l'archidiacre de
+Paris. Il y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent
+le crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour
+les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au
+risque de frapper le Christ. Parmi ceux <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> qu'on brûla, il y en
+avait un qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il
+fût brûlé<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521" title="Go to footnote 521"><span class="smaller">[521]</span></a>; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher et
+ne firent que consumer ses liens.</p>
+
+<p>Il était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux forts dans les
+montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse.
+Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le monde; à l'empereur, au
+roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon. Les deux premiers,
+menacés par l'Église et la France, ne pouvaient le secourir. L'Espagne
+était occupée des progrès des Maures. Philippe-Auguste écrivit au pape.
+Le roi d'Aragon en fit autant et essaya de gagner Montfort lui-même. Il
+consentait à recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de
+Béziers, et pour l'assurer de sa bonne foi il lui confiait son propre
+fils. En même temps, ce prince généreux, voulant montrer qu'il
+s'associait sans réserve à la fortune du comte de Toulouse, lui donna
+une de ses s&oelig;urs en mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut
+depuis Raymond VII. Il alla lui-même intercéder pour le comté au concile
+d'Arles. Mais ces prêtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes
+furent obligés de s'enfuir de la ville, sans prendre congé des évêques,
+qui voulaient les faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils
+voulaient que Raymond se soumît:</p>
+
+<p>«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont
+venus lui porter aide et <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> secours, ou viendront lui en porter,
+et les renverra tous, sans en retenir un seul. Il sera obéissant à
+l'Église, fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus,
+et lui sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans
+tout son pays il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte
+Raymond chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques et
+leurs alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains desdits
+légats et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et plaisir,
+tous et chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et cela dans le
+terme d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, tant noble
+qu'homme de bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, mais rien que
+de mauvaises capes noires. Il fera abattre et démolir en son pays
+jusqu'à ras de terre, et sans en rien laisser, tous les châteaux et
+places de défense. Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne
+pourra habiter dans aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors
+aux champs, comme vilains et paysans. Dans toutes ses terres il ne se
+payera aucun péage, si ce n'est ceux qu'on avait accoutumé de payer et
+lever par les anciens usages. Chaque chef de maison payera chaque année
+quatre deniers toulousains au légat, ou à ceux qu'il aura chargés de les
+lever. Le comte fera rendre tout ce qui lui sera rentré des revenus de
+sa terre, et tous les profits qu'il en aura eus. Quand le comte de
+Montfort ira et chevauchera par ses terres et pays, lui ou quelqu'un de
+ses gens, tant petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu'il
+prendra, ni ne lui résistera <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> en quoi que ce soit. Quand le
+comte Raymond aura fait et accompli tout ce que dessus, il s'en ira
+outre-mer pour faire la guerre aux Turcs et infidèles dans l'ordre de
+Saint-Jean, sans jamais en revenir que le légat ne le lui ait mandé.
+Quand il aura fait et accompli tout ce que dessus, toutes ses terres et
+seigneuries lui seront rendues et livrées par le légat ou le comte de
+Montfort, quand il leur plaira<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522" title="Go to footnote 522"><span class="smaller">[522]</span></a>.»</p>
+
+<p>C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore
+Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant
+évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance
+qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette
+ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom
+de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour secourir
+Montfort qui assiégeait le château de Lavaur<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523" title="Go to footnote 523"><span class="smaller">[523]</span></a>. Ce refus de secours
+fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger Toulouse. Il
+voulait profiter d'une armée de croisés qui venait d'arriver des
+Pays-Bas et de l'Allemagne, <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> et qui, entre autres grands
+seigneurs, comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de
+Toulouse, en procession, chantant des litanies et dévouant à la mort le
+peuple qu'ils abandonnaient. L'évêque demandait expressément que son
+troupeau fût traité comme Béziers et Carcassonne.</p>
+
+<p>Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en
+tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette
+année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut
+l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du vivant
+de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne sachant
+plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée qui lui
+venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la croisade en
+pays orthodoxe<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524" title="Go to footnote 524"><span class="smaller">[524]</span></a>.</p>
+
+<p>Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour
+Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à forcer
+Simon de lever le siège de Toulouse. Le comte de Foix faillit l'accabler
+à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort ressaisirent
+la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en voyant les grands
+souverains avouer plus ou moins ouvertement l'intérêt qu'ils portaient à
+Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre, Savary de Mauléon, était avec
+les troupes <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> d'Aragon et de Foix à Castelnaudary<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525" title="Go to footnote 525"><span class="smaller">[525]</span></a>.
+Malheureusement le roi d'Angleterre n'osait pas agir directement. Le roi
+d'Aragon était obligé de joindre toutes ses forces à celles des autres
+princes d'Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui
+s'avançaient au nombre de trois ou quatre cent mille. On sait avec
+quelle gloire les Espagnols forcèrent à las Navas de Tolosa les chaînes
+dont les musulmans avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est
+une ère nouvelle pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe
+contre l'Afrique; la lutte des races et des religions est terminée (16
+juillet 1212).</p>
+
+<p>Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent
+alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526" title="Go to footnote 526"><span class="smaller">[526]</span></a>. Le roi
+de France ne cacha point l'intérêt que lui inspirait Raymond. Mais le
+pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui
+profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait
+recourir à la force et envoya défier Simon. Celui-ci, toujours humble et
+prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il était bien
+vrai qu'il l'eût défié, et en quoi, lui vassal fidèle de la couronne
+d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même temps il se
+tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple était pour
+ses adversaires; mais les hommes de Montfort étaient des chevaliers
+pesamment armés et comme invulnérables, ou bien des mercenaires d'un
+courage éprouvé et qui <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> avaient vieilli dans cette guerre. Don
+Pedro avait force milices des villes, et quelques corps de cavalerie
+légère, habituée à voltiger comme les Maures. La différence morale des
+deux armées était plus forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés,
+administrés, et avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les
+historiens, son fils lui-même, nous le représentent comme occupé de
+toute autre pensée.</p>
+
+<p>Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en
+comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon, fort
+habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et d'une
+armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de monde
+contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira une
+lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y trouva
+que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de Toulouse,
+lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait chasser les
+Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le prêtre ayant lu,
+répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?&mdash;Ce que je veux dire?
+reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains peu un roi qui
+vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une femme.»</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort
+s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret près Toulouse, il
+feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur eux
+de tout le poids de sa lourde cavalerie, ils les dispersa, et en tua,
+dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> que huit hommes
+et un seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'étaient
+entendus pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un d'eux prit
+d'abord pour lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes;
+puis il dit: «Le roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro
+s'élança alors et dit: «Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant ils
+le percèrent de coups.</p>
+
+<p>Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, époux
+léger; mais qui aurait eu le c&oelig;ur de s'en souvenir? Quand Montfort le
+vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, le farouche
+général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.</p>
+
+<p>L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans
+l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de Flandre,
+l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon.</p>
+
+<p>Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations avec
+le saint-siège; la séparation semblait accomplie déjà, comme au seizième
+siècle. Innocent avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé contre lui un
+nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque où le pontife
+commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme moins
+belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses ennemis à
+la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église anglicane,
+était en outre, comme nous l'avons vu, un personnage politique. C'était
+bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la
+<span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en
+formaient la partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil esprit
+breton et saxon. Rien n'était plus important pour le roi que de mettre
+dans une telle place un homme à lui; il y faisait nommer par les
+prélats, par son Église normande. Mais les moines du couvent de
+Saint-Augustin à Kenterbury réclamaient toujours cette élection, comme
+un droit imprescriptible de leur maison, métropole primitive du
+christianisme anglais.</p>
+
+<p>Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis,
+ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières
+élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait
+demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses
+yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique,
+d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez. Il
+avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de cette
+Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la Vierge
+Marie. Jean n'apprit pas plus tôt la consécration de l'archevêque qu'il
+chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur leurs
+biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il
+confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les
+oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit
+vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui osât
+en donner signification au roi. <i>Effecti sunt quasi canes muti, non
+audentes latrare.</i> On se disait tout bas la terrible nouvelle; mais
+<span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> personne n'osait ni la promulguer ni s'y conformer.
+L'archidiacre Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr
+sous une chape de plomb. De crainte d'être abandonné de ses barons, il
+avait exigé d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de communier
+avec lui. Pour lui, il acceptait hardiment ce rôle d'adversaire de
+l'Église; il récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le roi
+était le fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre de la
+colère divine. Cet endurcissement et cette sécurité de Jean faisaient
+trembler: il semblait s'y complaire. Il mangeait à son aise les biens
+ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se
+moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il voulait aux
+prêtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand ils
+refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une. Il jouit
+cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c'était: Par Dieu et
+ses dents! <i>Per dentes Dei<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527" title="Go to footnote 527"><span class="smaller">[527]</span></a>!...</i> C'était le dernier terme de cet
+esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois d'Angleterre,
+dans les violences furieuses de Guillaume-le-Roux et du C&oelig;ur-de-Lion,
+dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de cette famille.
+<i>Mal! sois mon bien<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528" title="Go to footnote 528"><span class="smaller">[528]</span></a>!...</i></p>
+
+<p>Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient
+tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure que
+le succès de Montfort fut <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> décidé, son danger augmenta<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529" title="Go to footnote 529"><span class="smaller">[529]</span></a>.
+Cette terreur, cette vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous
+peine de mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard
+Henri VIII sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape
+lui-même. La chose n'était pas faisable au treizième siècle; Jean
+n'essaya pas. En 1212, Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêche la
+croisade contre Jean, et chargea le roi de France d'exécuter la sentence
+apostolique. Une flotte, une armée immense, furent assemblées par
+Philippe. De son côté, Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à soixante
+mille hommes. Mais dans cette multitude, il n'y avait guère de gens sur
+qui il pût compter. Le légat du pape, qui avait passé le détroit, lui
+fit comprendre son péril; la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais
+non pas donner l'Angleterre au roi de France. Il se soumit et fit
+hommage au pape, s'engageant de lui payer un tribut de mille marcs
+sterling d'or<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530" title="Go to footnote 530"><span class="smaller">[530]</span></a>. La cérémonie de l'hommage féodal n'avait rien de
+honteux. Les rois étaient souvent vassaux de seigneurs peu puissants,
+pour quelques terres <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> qu'ils tenaient d'eux en fief. Le roi
+d'Angleterre avait toujours été vassal du roi de France pour la
+Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait hommage de l'Angleterre à
+Alexandre III et Richard à l'empereur. Mais les temps avaient changé.
+Les barons affectèrent de croire leur roi dégradé par sa soumission aux
+prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur. Un ermite avait prédit qu'à
+l'Ascension Jean ne serait plus roi; il voulut prouver qu'il l'était
+encore, et fit traîner le prophète à la queue d'un cheval qui le mit en
+pièces.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses
+du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et
+l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les
+ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat
+encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands.
+Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure réputation
+d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet
+la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Ypres,
+Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient cette dernière
+ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils
+ne purent la soustraire à l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se
+vengèrent en incendiant les villes de Dam et de Lille<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531" title="Go to footnote 531"><span class="smaller">[531]</span></a>.</p>
+
+<p>Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte
+de Toulouse, venait de perdre <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> toutes ses espérances avec la
+bataille de Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). Celui
+d'Angleterre dut se repentir d'avoir laissé écraser les Albigeois, qui
+auraient été ses meilleurs alliés. Il en chercha d'autres en Espagne, en
+Afrique; il s'adressa, dit-on, aux mahométans, au chef même des
+Almohades<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532" title="Go to footnote 532"><span class="smaller">[532]</span></a>, aimant mieux se damner et se donner au diable qu'à
+l'Église.</p>
+
+<p>Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore
+abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son neveu
+Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au c&oelig;ur de l'hiver
+(vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à La Rochelle. Il
+devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les
+Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le moment était bien
+choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule
+se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord étaient
+alarmés des progrès de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait
+été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il possédait. Le comte de
+Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne
+avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les
+comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans cette
+ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore
+Hugues de Boves, le plus célèbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre
+empereur de <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Brunswick, qui n'était lui-même qu'un routier au
+service de son oncle, le roi d'Angleterre. On prétend que les confédérés
+ne voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre eût
+eu Paris; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient
+donné les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de
+Jean<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533" title="Go to footnote 533"><span class="smaller">[533]</span></a>.</p>
+
+<p>La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir
+été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne
+passait guère quinze ou vingt mille hommes. Philippe ayant envoyé contre
+Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son
+armée, qu'il conduisait lui-même, des milices de Picardie. Les Belges
+laissèrent Philippe dévaster leurs terres <i>royalement</i><a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534" title="Go to footnote 534"><span class="smaller">[534]</span></a> pendant un
+mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le
+rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines (27 août
+1214). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin
+oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se
+tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit,
+évidemment altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la
+servilité classique avec laquelle l'historien-poète se croit obligé de
+calquer sa Philippide sur l'<i>Énéide</i> de Virgile. Il faut, à toute force,
+que Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter
+comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre,
+que les <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le
+roi de France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des
+fantassins armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par
+Guillaume des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de
+Richard C&oelig;ur-de-Lion, et fut emporté dans la déroute des siens. La
+gloire du courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers
+brabançons; ces vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas
+se rendre aux Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers
+s'obstinèrent moins, ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes
+armures, un homme démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent
+entre les mains de Philippe-Auguste, ceux de Flandre de Boulogne, de
+Salisbury, de Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n'étant
+point rachetés par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il
+donna d'autres prisonniers à rançonner aux milices des communes qui
+avaient pris part au combat.</p>
+
+<p>Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il eut
+d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent, Ancenis,
+Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, qu'une terreur
+panique leur fit tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite
+qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil
+qu'ils avaient fait à Jean; il se tint heureux que le pape lui obtînt
+une trêve pour soixante mille marcs d'argent, et il repassa en
+Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L'occasion était belle pour
+les barons; ils la saisirent. Au <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> mois de janvier 1215, et de
+nouveau le 15 juin, ils lui firent signer l'acte célèbre, connu sous le
+nom de <i>Grande Charte</i>. L'archevêque de Kenterbury, Langton,
+ex-professeur de l'Université de Paris, prétendit que les libertés qu'on
+réclamait du roi n'étaient autres que les vieilles libertés anglaises,
+reconnues déjà par Henri Beauclerc dans une charte semblable<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535" title="Go to footnote 535"><span class="smaller">[535]</span></a>. Jean
+promettait aux barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgré
+elles; de ne plus ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale
+ou garde-noble; aux habitants des villes de respecter leurs franchises;
+à tous les hommes libres de leur permettre d'aller et venir comme ils
+voudraient; de ne plus emprisonner ni dépouiller personne
+arbitrairement; de ne point faire saisir le <i>contenment</i> des pauvres
+gens (outils, ustensiles, etc.); de ne point lever, sans consentement du
+parlement des barons, l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas
+prévus par les lois féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses
+officiers les denrées et les voitures nécessaires à sa maison. La cour
+royale des plaids communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au
+milieu de la cité, sous l'&oelig;il du peuple, à Westminster. Enfin, les
+juges, constables et baillis devaient être désormais des personnes
+versées dans la science des lois. Cet article seul transférait la
+puissance judiciaire aux scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes
+de condition inférieure. Ce que le roi accordait à ses tenanciers
+immédiats, ils devaient à leur tour l'accorder <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> à leurs
+tenanciers inférieurs. Ainsi, pour la première fois, l'aristocratie
+sentait qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur le roi qu'en
+stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là l'ancienne opposition
+des vainqueurs et des vaincus, des fils des Normands et des fils des
+Saxons, disparut et s'effaça.</p>
+
+<p>Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout aussi
+bien me demander ma couronne<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536" title="Go to footnote 536"><span class="smaller">[536]</span></a>.» Il signa et tomba ensuite dans un
+horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bête
+enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il
+fit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons,
+flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service,
+pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons
+rebelles<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537" title="Go to footnote 537"><span class="smaller">[537]</span></a>; il voulait refaire sur les Normands la conquête de
+Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les barons
+effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de celui-ci
+avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette princesse
+n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne pouvait
+transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même. Le pape
+intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de Kenterbury avait
+été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span>
+d'attaquer le roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune Louis, fils
+de Philippe, feignant d'agir contre le gré de son père<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538" title="Go to footnote 538"><span class="smaller">[538]</span></a>, n'en passa
+pas moins en Angleterre à la tête d'une armée. Tous les comtés de la
+Kentie, l'archevêque lui-même et la ville de Londres se déclarèrent pour
+les Français. Jean se trouva encore une fois abandonné, seul, exilé dans
+son propre royaume. Il fallut qu'il cherchât sa vie chaque jour dans le
+pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brûlait la maison où il
+avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y
+subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec
+lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au
+passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et
+mourut. C'était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de
+Jean, Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit
+bientôt tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de
+repasser en France, en renonçant à la couronne d'Angleterre<a id="footnotetag539" name="footnotetag539"></a><a href="#footnote539" title="Go to footnote 539"><span class="smaller">[539]</span></a>.</p>
+
+<p>Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet,
+19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l'ennemi de l'Église
+était abaissé. Et pourtant <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> cette fin victorieuse avait été
+triste. Que souhaitait-il donc? il avait écrasé Othon, et fait un
+empereur de son jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon et
+d'Angleterre avait montré au monde ce que c'était que de se jouer de
+l'Église; l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de
+sang, qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce
+terrible dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?</p>
+
+<p>Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée:
+son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la
+persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait
+par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix
+basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui
+conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille
+hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille
+hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions
+le glaive ne se fût point trompé? Tant de villes en cendres, tant
+d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir le
+péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: celui-ci était comte de
+Toulouse et marquis de Provence<a id="footnotetag540" name="footnotetag540"></a><a href="#footnote540" title="Go to footnote 540"><span class="smaller">[540]</span></a>, celui-là archevêque de Narbonne;
+les autres, évêques. L'Église, qu'y avait-elle gagné? Une exécration
+immense, et le pape un doute.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte
+de Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent
+se jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les
+larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on<a id="footnotetag541" name="footnotetag541"></a><a href="#footnote541" title="Go to footnote 541"><span class="smaller">[541]</span></a>,
+réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une
+restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunément
+qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre
+propre c&oelig;ur, il ébranle l'idole à laquelle vous avez sacrifié; elle
+vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle
+échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour
+elle.</p>
+
+<p>Les souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, s'ils
+furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les Raymond,
+ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse.
+L'héritier légitime ne le recouvra que pour le céder bientôt.
+L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d'âme,
+était vaincu dans le c&oelig;ur, quand une pierre, lancée des murs de
+Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)<a id="footnotetag542" name="footnotetag542"></a><a href="#footnote542" title="Go to footnote 542"><span class="smaller">[542]</span></a>. Son fils, Amaury de
+Montfort, céda au roi de France ses droits sur le Languedoc; <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>
+tout le Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de
+Philippe-Auguste<a id="footnotetag543" name="footnotetag543"></a><a href="#footnote543" title="Go to footnote 543"><span class="smaller">[543]</span></a>. En 1222, le légat lui-même et les évêques du Midi
+le suppliaient à genoux d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en
+effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conquête et
+doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de
+Montfort avait donnés pour être régis selon la Coutume de Paris,
+pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient
+un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs
+occasions le roi de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus
+d'équité et de douceur.</p>
+
+<p>Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous
+découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de
+principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France.</p>
+
+<p>Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et
+Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse et de
+l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du pape,
+et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le comte de
+Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de France et
+d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés religieuses et
+politiques de la cité de Toulouse. Représentant du principe féodal, il
+eût voulu anéantir le <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> principe municipal qui gênait son
+pouvoir. Le roi d'Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses
+barons, la lutte d'Henri II. Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils
+d'Henri-le-Lion, sorti d'une famille toute guelfe, tout ennemie des
+empereurs, mais Anglais par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près
+de ses oncles, Richard et Jean, se souvint de sa mère plus que de son
+père, tourna des Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des
+princes de Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur
+du jeune Frédéric II. Othon, abandonné des Guelfes, abandonné des
+Gibelins, se trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et recevait
+une solde de son oncle Jean pour combattre l'Église et Philippe-Auguste,
+qui le défit à Bouvines. Telle était l'immense contradiction de
+l'Europe. Les princes étaient contre les libertés municipales pour les
+libertés religieuses. L'empereur était guelfe et le pape gibelin. Le
+pape, en attaquant les rois sous le rapport religieux, les soutenait
+contre les peuples sous le rapport politique. Il sacra le roi d'Aragon,
+il annula la Grande Charte, et blâma l'archevêque de Kenterbury, de même
+qu'Alexandre III avait abandonné Becket. Le pape renonçait ainsi à son
+ancien rôle de défenseur des libertés politiques et religieuses. Le roi
+de France, au contraire, sanctionnait à cette époque une foule de
+chartes communales. Il prenait part à la croisade du Midi, mais
+seulement autant qu'il fallait pour constater sa foi. Lui seul, en
+Europe, avait une position forte et simple; à lui seul était l'avenir.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="chaptitle">Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. Louis IX. Sainteté
+ du roi de France.</p>
+
+<p>Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le
+chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. Il
+a triomphé partout, et de l'empereur, et du roi Jean, et des Albigeois
+hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont
+devenus deux fiefs du saint-siège, et la mort tragique du roi d'Aragon a
+été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succès
+divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons, au milieu du
+treizième siècle, abandonné d'une grande partie de l'Europe, mendiant à
+Lyon la protection française; au commencement du siècle suivant,
+outragé, battu, souffleté par son bon ami le roi de France, obligé enfin
+de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C'est au profit de la France
+qu'auront succombé les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de
+l'Église et l'Église elle-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à
+Boniface VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord, c'est
+que la victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant
+contre la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de
+croître sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si
+le glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si
+c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et déchire,
+si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère de
+sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un roi,
+au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce
+laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son insu, un coup
+terrible à l'Église.</p>
+
+<p>Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le
+mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de
+mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par le
+mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre
+toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination,
+constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une
+lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s'en
+faire un instrument.</p>
+
+<p>Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le pape
+essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la
+prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de la
+culture, où les bénédictins avaient défriché la terre <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> et
+l'esprit des barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la
+croisade, des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la
+croisade. Au temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par
+les moines auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et
+reclus ne servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le
+monde pour répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l'Église
+eut ses <i>prêcheurs</i>, c'est le nom même de l'ordre de saint Dominique. Le
+monde venant moins à elle, elle alla à lui<a id="footnotetag544" name="footnotetag544"></a><a href="#footnote544" title="Go to footnote 544"><span class="smaller">[544]</span></a>. Le tiers ordre de saint
+Dominique et de saint François reçut une foule d'hommes qui ne pouvaient
+quitter le siècle, et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la
+perfection monastique. Saint Louis et sa mère appartenaient au tiers
+ordre de saint François.</p>
+
+<p>Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils eurent,
+dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint Dominique,
+fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous
+l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade de
+Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut
+ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint François. Il fut le
+principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des jésuites. Les
+dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent
+l'inquisition et l'enseignement de la <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> théologie dans
+l'enceinte même du palais pontifical<a id="footnotetag545" name="footnotetag545"></a><a href="#footnote545" title="Go to footnote 545"><span class="smaller">[545]</span></a>. Pendant que les franciscains
+couraient le monde dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se
+relevant de l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie;
+embrassant le monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le
+sombre esprit de saint Dominique s'enferma au sacré palais de Latran,
+aux voûtes granitiques de l'Escurial<a id="footnotetag546" name="footnotetag546"></a><a href="#footnote546" title="Go to footnote 546"><span class="smaller">[546]</span></a>.</p>
+
+<p>L'ordre de saint François fut moins embarrassé; il se lança tête baissée
+dans l'amour de Dieu<a id="footnotetag547" name="footnotetag547"></a><a href="#footnote547" title="Go to footnote 547"><span class="smaller">[547]</span></a>; il s'écria, comme plus tard Luther: «Périsse
+la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond fut un
+marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien <i>François</i>,
+parce qu'en effet il ne parlait guère que <i>français</i>. «C'était, dit son
+biographe, dans sa première jeunesse, un homme de vanité, un bouffon, un
+farceur, un chanteur; léger, prodigue, hardi... Tête ronde, front petit,
+yeux noirs et sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles
+petites et comme dressées, langue aiguë et ardente, voix véhémente et
+douce; dents serrées, blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col
+grêle, bras courts, doigts longs, ongles <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> longs, jambe maigre,
+pied petit, de chair peu ou point<a id="footnotetag548" name="footnotetag548"></a><a href="#footnote548" title="Go to footnote 548"><span class="smaller">[548]</span></a>.» Il avait vingt-cinq ans
+lorsqu'une vision le convertit. Il monte à cheval, va vendre ses étoffes
+à Foligno, en rapporte le prix à un vieux prêtre, et sur son refus,
+jette l'argent par la croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre,
+mais son père le poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son
+père le rattrape, le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de
+pierres. Les siens l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien
+en présence de l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père
+tous ses habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son
+manteau.</p>
+
+<p>Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les
+louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il
+est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le
+plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le
+saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui;
+il les prêche, ils écoutent: «Oiseaux, mes frères, disait-il,
+n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes et tout
+ce qu'il vous faut?» Puis, satisfait de leur docilité, il les bénit et
+leur permet de s'envoler<a id="footnotetag549" name="footnotetag549"></a><a href="#footnote549" title="Go to footnote 549"><span class="smaller">[549]</span></a>. Il exhortait ainsi toutes les créatures à
+louer et remercier Dieu. Il <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> les aimait, sympathisait avec
+elles; il sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les
+chasseurs, et vendait son manteau pour racheter un agneau de la
+boucherie. La nature morte elle-même, il l'embrassait dans son immense
+charité. Moissons, vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous
+et les appelait tous à l'amour divin<a id="footnotetag550" name="footnotetag550"></a><a href="#footnote550" title="Go to footnote 550"><span class="smaller">[550]</span></a>.</p>
+
+<p>Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche
+marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux
+qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités
+forcenées, comparables à celles des fakirs de l'Inde, se pendant à des
+cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis, quand
+ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François chercha
+longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de la
+prédication<a id="footnotetag551" name="footnotetag551"></a><a href="#footnote551" title="Go to footnote 551"><span class="smaller">[551]</span></a>. Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de consulter
+sainte Claire et le frère Sylvestre; ils décidèrent pour la prédication.
+Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit les reins d'une corde et partit
+pour Rome. «Tel était son transport, dit le biographe, quand il parut
+devant le pape, qu'il pouvait à peine contenir ses pieds, et
+tressaillait comme s'il eût dansé<a id="footnotetag552" name="footnotetag552"></a><a href="#footnote552" title="Go to footnote 552"><span class="smaller">[552]</span></a>.» Les politiques de la cour de
+Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape réfléchit et l'autorisa. Il
+<span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> demandait pour grâce unique de prêcher, de mendier, de n'avoir
+rien au monde, sauf une pauvre église de Sainte-Marie-des-Anges, dans le
+petit champ de la <i>Portiuncule</i>, qu'il rebâtit de ce qu'on lui donnait.
+Cela fait, il partagea le monde à ses compagnons, gardant pour lui
+l'Égypte, où il espérait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan
+s'obstina à le renvoyer.</p>
+
+<p>Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François
+réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout le
+monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds nus,
+jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux les
+femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi-Saint,
+développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments
+dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un
+jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est
+pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les
+côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le
+scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une sensualité
+de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa pudeur à
+l'objet aimé.</p>
+
+<p>C'était une grande joie pour saint François d'Assise de faire pénitence
+dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de volaille par
+nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de coups de corde, et
+l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de poulet à votre insu!»
+À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable, comme celle où naquit
+le Sauveur. On y <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> voyait le b&oelig;uf, l'âne, le foin; pour que
+rien n'y manquât, lui-même il bêlait comme un mouton, en prononçant
+<i>Bethleem</i>, et quand il en venait à nommer le doux Jésus, il passait la
+langue sur les lèvres et les léchait comme s'il eût mangé du miel<a id="footnotetag553" name="footnotetag553"></a><a href="#footnote553" title="Go to footnote 553"><span class="smaller">[553]</span></a>.</p>
+
+<p>Ces folles représentations, ces courses furieuses à travers l'Europe,
+qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des
+prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des excès.
+Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui avait
+marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le tout-puissant
+génie dramatique qui poussait saint François à l'imitation complète de
+Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa vie et sa naissance; il
+lui fallut aussi la passion. Dans ses dernières années on le portait sur
+une charrette, par les rues et les carrefours, versant le sang par le
+côté, et imitant, par ces stigmates, ceux du Seigneur.</p>
+
+<p>Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et en
+revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la
+grâce. Sainte Clara d'Assise commença les Clarisses<a id="footnotetag554" name="footnotetag554"></a><a href="#footnote554" title="Go to footnote 554"><span class="smaller">[554]</span></a>. Le dogme de
+l'immaculée conception devint de plus en plus populaire<a id="footnotetag555" name="footnotetag555"></a><a href="#footnote555" title="Go to footnote 555"><span class="smaller">[555]</span></a>. Ce fut le
+point principal de la religion, la thèse favorite que soutinrent les
+théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle les Franciscains,
+chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une dévotion sensuelle
+<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à saint
+Dominique dans le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu dans la
+bouche de Crishna, ou comme Brama reposant dans la fleur du lotos. «La
+Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout
+en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, de telle capacité et
+immensité qu'il contenait et embrassait doucement toute la céleste
+patrie.»</p>
+
+<p>Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guyenne
+et des Cours d'amour, que, dès le douzième siècle, la femme prit sur la
+terre une place proportionnée à l'importance nouvelle qu'elle avait
+acquise dans la hiérarchie céleste. Au treizième, elle se trouve, au
+moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes d'Occident.
+Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant, comme la
+comtesse de Champagne pour le jeune Thibault, comme celle de Flandre
+pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi la plus
+grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre. Jeanne de
+Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les honneurs et
+les insignes virils; elle réclama au sacre de saint Louis le droit du
+comte de Flandre, celui de porter l'épée nue, l'épée de la France<a id="footnotetag556" name="footnotetag556"></a><a href="#footnote556" title="Go to footnote 556"><span class="smaller">[556]</span></a>.</p>
+
+<p>Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la force
+féodale au nom d'un enfant, il <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> faut pourtant se rappeler
+combien toute circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir
+royal. La royauté n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la
+portait. La mort de Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son
+fils, le faible et maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement,
+Louis-le-Lion, ne joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en
+Angleterre, il est vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En Flandre,
+il maintint la comtesse Jeanne, lui rendant le service de garder son
+mari prisonnier à la tour du Louvre. Cette Jeanne était fille de
+Beaudoin, le premier empereur de Constantinople, qu'on croyait tué par
+les Bulgares. Un jour le voilà qui reparaît en Flandre; sa fille refuse
+de le reconnaître, mais le peuple l'accueille, et elle est obligée de
+fuir près de Louis VIII, qui la ramène avec une armée. Le vieillard ne
+pouvait répondre à certaines questions; et vingt ans d'une dure
+captivité pouvaient bien avoir altéré sa mémoire. Il passa pour
+imposteur, et la comtesse le fit périr. Tout le peuple la regarda comme
+parricide.</p>
+
+<p>La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en fut
+bientôt de même du Languedoc. Louis VIII y était appelé par l'Église
+contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond VII<a id="footnotetag557" name="footnotetag557"></a><a href="#footnote557" title="Go to footnote 557"><span class="smaller">[557]</span></a>. D'autre
+part, une bonne partie des méridionaux désirait finir à tout prix, par
+l'intervention de la France, cette guerre de tigres qui se faisait chez
+eux depuis si longtemps. Louis avait prouvé sa douceur et sa loyauté au
+siège de <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Marmande, où il essaya en vain de sauver les
+assiégés. Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et évêques
+déclarèrent qu'ils conseillaient au roi de se charger de l'affaire des
+Albigeois. Louis VIII se mit en effet en marche à la tête de toute la
+France du Nord; les cavaliers seuls étaient dans cette armée au nombre
+de cinquante mille. L'alarme fut grande dans le Midi. Une foule de
+seigneurs et de villes s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire
+hommage. Les républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice
+espéraient pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit
+passage hors de ses murs; mais en même temps elle s'entendait avec le
+comte de Toulouse pour détruire tous les fourrages à l'approche de la
+cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond,
+elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les
+podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du comte
+de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même, et sur
+son refus il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en faveur de
+cette ville impériale, ne furent point écoutées. Il fallut qu'elle payât
+rançon, donnât des otages et abattît ses murailles. Tout ce qu'on trouva
+dans la ville, de Français et de Flamands, fut égorgé par les
+assiégeants. Une grande partie du Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi,
+Carcassonne, se livrèrent, et Louis VIII établit des sénéchaux dans
+cette dernière ville et à Beaucaire. Il semblait qu'il dût accomplir
+dans cette campagne toute la conquête du Midi. Mais le siège d'Avignon
+avait été un retard fatal; les chaleurs <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> occasionnèrent une
+épidémie meurtrière dans son armée. Lui-même il languissait, lorsque le
+duc de Bretagne et les comtes de Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et
+de Champagne s'entendirent pour se retirer. Ils se repentaient tous
+d'avoir aidé aux succès du roi; le comte de Champagne, amant de la reine
+(telle est du moins la tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis,
+qui mourut peu après son départ (1226).</p>
+
+<p>La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les
+lois féodales, à son oncle Philippe-le-Hurepel (le grossier), comte de
+Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait
+également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui
+assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme
+commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du
+système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer
+dans la voie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le
+légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien
+attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve
+régente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune
+mention<a id="footnotetag558" name="footnotetag558"></a><a href="#footnote558" title="Go to footnote 558"><span class="smaller">[558]</span></a>. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le royaume à
+une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le comte de
+Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries
+poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands
+seigneurs, n'en fut <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> pas moins le plus puissant appui de la
+royauté après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et,
+d'autre part, la Champagne aimait la France; les grandes villes
+industrielles de Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser
+avec le pouvoir pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la turbulence
+militaire des seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti de la paix,
+de l'ordre, de la sûreté des routes. Quiconque voyageait, marchand ou
+pèlerin, était, à coup sûr, pour le roi. Ceci explique encore la haine
+furieuse des grands seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne
+heure abandonné leur ligue. La jalousie de la féodalité contre
+l'industrialisme, qui entra pour beaucoup dans les guerres de Flandre et
+de Languedoc, ne fut point certainement étrangère aux affreux ravages
+que les seigneurs firent dans la Champagne, pendant la minorité de saint
+Louis.</p>
+
+<p>Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune
+roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du
+roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu
+d'un fils de Louis-le-Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, et
+par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait
+entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs l'homme le plus propre
+à profiter d'une telle position. Élevé aux écoles de Paris, grand
+dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise, mais de c&oelig;ur légiste,
+chevalier, ennemi des prêtres, il en fut surnommé <i>Mauclerc</i>.</p>
+
+<p>Cet homme remarquable, certainement le premier <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> de son temps,
+entreprit bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en
+France, d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les
+prêtres et les seigneurs. Il s'attacha les paysans, leur accorda des
+droits de pâture, d'usage du bois mort, des exemptions de péage. Il eut
+encore pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la
+Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol,
+Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon, Rohan,
+le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de <i>bris</i>, qui leur
+donnait les vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre l'Église,
+l'accusait de simonie par-devant les barons, employait contre les
+prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise d'eux-mêmes.
+Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un curé refusant
+d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât lui-même avec le
+corps.</p>
+
+<p>Cette lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir vigoureusement
+contre la France. Il lui eût fallu du moins être bien appuyé de
+l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et volaient le jeune
+Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une guerre honorable.
+Il devait passer la mer en 1226; une révolte le retint. Mauclerc
+l'attendait encore en 1229, mais le favori d'Henri III fut corrompu par
+la régente et rien ne se trouva prêt. Elle eut encore l'adresse
+d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille de Mauclerc<a id="footnotetag559" name="footnotetag559"></a><a href="#footnote559" title="Go to footnote 559"><span class="smaller">[559]</span></a>.
+Les barons, sentant la faiblesse de la <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> ligue; n'osaient,
+malgré toute leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi enfant,
+dont la régente employait le nom. En 1228, sommés par elle d'amener
+leurs hommes contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux chevaliers
+seulement.</p>
+
+<p>L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la
+conseillait, d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle croisade
+fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps, mais les
+croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes qui
+faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant qu'il
+n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il fallut
+qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y
+autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la
+possession du bas Languedoc, promît Toulouse après sa mort, comme dot de
+sa fille Jeanne, qu'un des frères du roi devait épouser<a id="footnotetag560" name="footnotetag560"></a><a href="#footnote560" title="Go to footnote 560"><span class="smaller">[560]</span></a>. Quant à la
+haute Provence, il la donnait à l'Église: c'est l'origine du droit des
+papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris, s'humilia,
+reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se constitua, pour
+six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette tour, où six comtes
+avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte de Flandre venait à
+peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se tua de désespoir,
+était devenue le château, la maison de plaisance, où les grands barons
+logeaient chacun à son tour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de
+comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur le
+nombre mystique des douze apôtres et sur les traditions poétiques des
+romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et régulière.
+Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les pairs se
+trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et de Paris,
+les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de Chartres,
+de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de Montmorency, et
+beaucoup d'autres barons et chevaliers.</p>
+
+<p>Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux
+soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent séparément
+avec la régente. Toute la haine des seigneurs, forcés de céder à
+Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut obligé de se réfugier
+à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de prendre la
+croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'était s'avouer coupable.</p>
+
+<p>Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord, s'écoula pour
+ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibault et
+Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et laissèrent
+le royaume en paix. Thibault se trouva roi de Navarre par la mort du
+père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois, Sancerre et
+Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi d'Aragon, qui, à
+la même époque, commençait sa croisade contre <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> Majorque et
+Valence, amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un grand nombre de
+<i>faidits</i> provençaux et languedociens; c'était les proscrits de la
+guerre des Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui n'était comte de
+Bretagne que du chef de sa femme, abdiqua le comté, le laissa à son
+fils, et fut nommé par le pape Grégoire IX général en chef de la
+nouvelle croisade d'Orient.</p>
+
+<p>Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la majorité
+de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis
+Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les
+progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avènement du
+grand-père de saint Louis.</p>
+
+<p>Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la
+Normandie à la Picardie. Il avait en quelque sorte fondé Paris, en lui
+donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux, des aqueducs,
+une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en autorisant et
+soutenant son Université. Il avait fondé la juridiction royale en
+inaugurant l'assemblée des pairs par un acte populaire et humain, la
+condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur. Les grandes
+puissances féodales s'affaissaient; la Flandre, la Champagne, le
+Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le roi s'était formé un
+grand parti dans la noblesse; il avait créé une démocratie dans
+l'aristocratie, si je puis dire; je parle des cadets: il fit consacrer
+en principe qu'ils ne dépendraient plus de leurs aînés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage,
+Louis IX, avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais
+dans la réalité, il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la
+fière Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis
+n'étaient pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut
+un sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps le
+devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de
+Blanche<a id="footnotetag561" name="footnotetag561"></a><a href="#footnote561" title="Go to footnote 561"><span class="smaller">[561]</span></a>, Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune prince suça avec
+le lait une piété ardente, qui semble avoir été étrangère à la plupart
+de ses prédécesseurs, et que ses successeurs n'ont guère connue
+davantage.</p>
+
+<p>Cet homme qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva
+précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances
+étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre, que le moyen âge avait
+rêvées, le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, qu'étaient-elles
+devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le dernier
+degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une égale
+horreur.</p>
+
+<p>D'un côté, c'était l'empereur, au milieu de son cortège de légistes
+bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi, charmant poète et mauvais
+croyant. Il avait des gardes sarrasines, une université sarrasine, des
+concubines arabes. Le sultan d'Égypte était son meilleur ami<a id="footnotetag562" name="footnotetag562"></a><a href="#footnote562" title="Go to footnote 562"><span class="smaller">[562]</span></a>. Il
+avait, disait-on, écrit ce livre horrible <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> dont on parlait
+tant: <i>De Tribus impostoribus</i>, Moïse, Mahomet et Jésus, qui n'a jamais
+été écrit. Beaucoup de gens soupçonnaient que Frédéric pouvait fort bien
+être l'Antéchrist.</p>
+
+<p>Le pape n'inspirait guère plus de confiance que l'empereur. La foi
+manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque
+besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était
+difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait
+revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du
+meurtre fût devenue la génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne
+demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de leur
+bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes, ils
+prenaient tour à tour le ton de la menace et de la plainte: ils
+demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec
+tant d'ardeur? la délivrance de Jérusalem? Aucunement. L'amélioration
+des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout cela. Eh! quoi
+donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir embrasé le leur,
+depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des Albigeois.</p>
+
+<p>La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être l'héritier des
+Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui que
+Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son fils
+Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt mille
+hommes dans Béziers, et Folquet, dix mille dans Toulouse. Ceux qui
+avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants, des
+ennemis <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> de Dieu; il y avait pourtant dans tout cela bien des
+morts; et dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang.
+Voilà, sans doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint
+Louis. Il avait grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église, pour
+se justifier à lui-même son père et son aïeul, qui avait accepté de tels
+dons. Position critique pour une âme timorée; il ne pouvait restituer
+sans déshonorer son père et indigner la France. D'autre part, il ne
+pouvait garder, ce semble, sans consacrer tout ce qui s'était fait, sans
+accepter tous les excès, toutes les violences de l'Église.</p>
+
+<p>Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore,
+c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande puissance,
+bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains, c'était là, sans
+doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce côté, il y avait tout
+au moins la chance d'une mort sainte.</p>
+
+<p>Jamais la croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime.
+Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans
+tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était comme le bruit des
+grandes eaux avant le déluge, comme le craquement des digues, comme le
+premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'étaient ébranlés
+du Nord, et peu à peu descendaient par toute l'Asie. Ces pasteurs,
+entraînant les nations, chassant devant eux l'humanité avec leurs
+troupeaux, semblaient, décidés à effacer de la terre toute ville, toute
+construction, toute trace de culture, à refaire du globe un désert, une
+libre prairie, où l'on <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> pût désormais errer sans obstacle. Ils
+délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine
+septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de
+cent villes et regorgement de plusieurs millions d'hommes, à cette
+beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient
+détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient du moins
+par le massacre des habitants; témoin ces pyramides de têtes de morts
+qu'ils firent élever dans la plaine de Bagdad<a id="footnotetag563" name="footnotetag563"></a><a href="#footnote563" title="Go to footnote 563"><span class="smaller">[563]</span></a>.</p>
+
+<p>Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie,
+avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les
+arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le calife
+du Caire, les Assassins, les chrétiens de terre sainte, attendaient le
+Jugement. Toute dispute allait être finie, toute haine réconciliée; les
+Mongols s'en chargeaient. De là, sans doute, ils passeraient en Europe,
+pour accorder le pape et l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de
+France. Alors, ils n'auraient plus qu'à faire manger l'avoine à leurs
+chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de Rome, et le règne de l'Antéchrist
+allait commencer.</p>
+
+<p>Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu; déjà
+ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En l'an
+1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter leurs
+femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng selon <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> leur
+usage sur les côtes d'Angleterre<a id="footnotetag564" name="footnotetag564"></a><a href="#footnote564" title="Go to footnote 564"><span class="smaller">[564]</span></a>. En Syrie, on s'attendait d'un
+moment à l'autre à voir apparaître les grosses têtes jaunes et les
+petits chevaux échevelés. Tout l'Orient était réconcilié. Les princes
+mahométans, entre autres le Vieux de la Montagne, avaient envoyé une
+ambassade suppliante au roi de France, et l'un des ambassadeurs passa en
+Angleterre.</p>
+
+<p>D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à saint
+Louis son danger, son dénuement et sa misère. Ce pauvre empereur s'était
+vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer amitié, la
+main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus pour se chauffer que
+les poutres de son palais. Quand l'impératrice vint, plus tard, implorer
+de nouveau la pitié de saint Louis, Joinville fut obligé, pour la
+présenter, de lui donner une robe. L'empereur offrait à saint Louis de
+lui céder à bon compte un inestimable trésor, la vraie couronne d'épines
+qui avait ceint le front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le
+roi de France, c'est que ce commerce de reliques avait bien l'air d'être
+un cas de simonie; mais il n'était pas défendu pourtant de faire un
+présent à celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de
+cent soixante mille livres, et de plus saint Louis donna le produit
+d'une confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de
+profiter lui-même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques
+jusqu'à Vincennes, et plus tard, fonda pour elles la Sainte-Chapelle de
+Paris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les
+affaires d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le
+comte de Montfort, se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut
+d'autre gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y
+gagna quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait
+quitter encore son royaume, et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se
+formait contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé le
+frère du roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour
+garder ses États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était allié
+aux rois d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait
+épouser ou Marguerite de la Marche, s&oelig;ur utérine d'Henri III, ou
+Béatrix de Provence. Par ce dernier mariage, il eût réuni la Provence au
+Languedoc, déshérité sa fille au profit des enfants qu'il eût eus de
+Béatrix, et réuni tout le Midi. La précipitation fit avorter ce grand
+projet. Dès 1242, les inquisiteurs furent massacrés à Avignon;
+l'héritier légitime de Nîmes, Béziers et Carcassonne, le jeune
+Trencavel, se hasarda à reparaître. Les confédérés agirent l'un après
+l'autre, Raymond était réduit quand les Anglais prirent les armes. Leur
+campagne en France fut pitoyable; Henri III avait compté sur son
+beau-père, le comte de la Marche, et les autres seigneurs qui l'avaient
+appelé. Quand ils se virent et se comptèrent, alors commencèrent les
+reproches et les altercations. Les Français n'avançaient pas moins; ils
+auraient tourné et pris l'armée anglaise au pont de Taillebourg, sur la
+Charente, si Henri n'eût obtenu <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> une trêve par l'intercession
+de son frère Richard, en qui Louis révéra le héros de la dernière
+croisade, celui qui avait racheté et rendu à l'Europe tant de
+chrétiens<a id="footnotetag565" name="footnotetag565"></a><a href="#footnote565" title="Go to footnote 565"><span class="smaller">[565]</span></a>. Henri profita de ce répit pour décamper et se retirer
+vers Saintes. Louis le serra de près; un combat acharné eut lieu dans
+les vignes, et le roi d'Angleterre finit par s'enfuir dans la ville, et
+de là vers Bordeaux (1242).</p>
+
+<p>Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha de
+poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas moins
+le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la féodalité. Le
+comte de Toulouse n'obtint grâce que comme cousin de la mère de saint
+Louis. Son vassal, le comte de Foix, déclara qu'il voulait dépendre
+immédiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme, l'orgueilleuse
+Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mère d'Henri III, furent obligés
+de céder. Ce vieux comte, faisant hommage au frère du roi, Alphonse,
+nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui se disait
+mortellement offensé par lui, et demandait à le combattre par-devant son
+suzerain. Alphonse insistait durement pour que le vieillard fit raison
+au jeune homme. L'événement n'était pas douteux, et déjà Isabelle,
+craignant de périr après son mari, s'était réfugiée au couvent de
+Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point ce combat
+inégal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la Marche que
+<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> son ennemi, qui avait juré de laisser pousser ses cheveux
+jusqu'à ce qu'il eût vengé son outrage, se les fit couper solennellement
+devant tous les barons, et déclara qu'il en avait assez.</p>
+
+<p>En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un
+saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en
+avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre, Louis
+lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que son
+serment<a id="footnotetag566" name="footnotetag566"></a><a href="#footnote566" title="Go to footnote 566"><span class="smaller">[566]</span></a>. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux qui
+tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes de
+l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit d'opter
+librement<a id="footnotetag567" name="footnotetag567"></a><a href="#footnote567" title="Go to footnote 567"><span class="smaller">[567]</span></a>. Il eût voulu, pour ôter toute cause de guerre, obtenir
+d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce prix, il lui eût rendu
+le Poitou.</p>
+
+<p>Telles étaient la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à
+Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait
+signé quatorze ans auparavant.</p>
+
+<p>Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile de
+la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258); une
+autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens,
+précurseurs des Mongols, avaient envahi la terre sainte; ils avaient
+remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une
+sanglante victoire. <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Cinq cents templiers y étaient restés;
+c'était tout ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la terre sainte;
+puis les Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces
+barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs; les
+habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés.</p>
+
+<p>Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes
+nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de sa
+vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le drap
+sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu mieux,
+au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la croix
+rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé le voir
+mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin, outre-mer,
+sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des siens dans cette
+inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un siècle. Sa mère, les
+prêtres eux-mêmes le pressaient d'y renoncer. Il fut inflexible; cette
+idée qu'on lui croyait si fatale fut, selon toute apparence, ce qui le
+sauva; il espéra, il voulut vivre, et vécut en effet. Dès qu'il fut
+convalescent, il appela sa mère, l'évêque de Paris, et leur dit:
+«Puisque vous croyez que je n'étais pas parfaitement en moi-même quand
+j'ai prononcé mes v&oelig;ux, voilà ma croix que j'arrache de mes épaules,
+je vous la rends... Mais à présent, continua-t-il, vous ne pouvez nier
+que je ne sois dans la pleine jouissance de toutes mes facultés;
+rendez-moi donc ma croix; car celui qui sait toute chose sait aussi
+qu'aucun aliment n'entrera dans ma <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> bouche jusqu'à ce j'aie été
+marqué de nouveau de son signe.&mdash;C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent
+tous les assistants; ne nous opposons plus à sa volonté.» Et personne,
+dès ce jour, ne contredit son projet.</p>
+
+<p>Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature,
+c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre
+Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand concile
+à Lyon<a id="footnotetag568" name="footnotetag568"></a><a href="#footnote568" title="Go to footnote 568"><span class="smaller">[568]</span></a>. Cette ville impériale tenait pourtant à la France, sur le
+territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà du Rhône. Saint
+Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur, ne consentit pas
+sans répugnance à recevoir le pape. Il fallut que tous les moines de
+Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du roi, et il laissa attendre le
+pape quinze jours pour savoir sa détermination. Innocent, dans sa
+violence, contrariait de tout son pouvoir la croisade d'Orient; il eût
+voulu tourner les armes du roi de France contre l'empereur ou contre le
+roi d'Angleterre, qui était sorti un moment de sa servilité à l'égard du
+saint-siège. Déjà, en 1239, il avait offert la couronne impériale à
+saint Louis pour son frère, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la
+couronne d'Angleterre. Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour
+entraver la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui
+faire violer son v&oelig;u<a id="footnotetag569" name="footnotetag569"></a><a href="#footnote569" title="Go to footnote 569"><span class="smaller">[569]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à
+légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se
+réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea
+même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il
+pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une
+somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et Béziers. Il
+l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la
+guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de
+Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la guerre
+sainte une expiation, une réconciliation universelle.</p>
+
+<p>Ce n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint Louis
+projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On pensait
+alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la terre
+sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi il avait
+emporté une grande quantité d'instruments de labourage et d'outils de
+toute espèce<a id="footnotetag570" name="footnotetag570"></a><a href="#footnote570" title="Go to footnote 570"><span class="smaller">[570]</span></a>. Pour faciliter les communications régulières, il
+voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de Provence étaient
+à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui d'Aigues-Mortes.</p>
+
+<p>Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses
+approvisionnements<a id="footnotetag571" name="footnotetag571"></a><a href="#footnote571" title="Go to footnote 571"><span class="smaller">[571]</span></a>. Là il s'arrêta, et <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> longtemps, soit
+pour attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit
+peut-être pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les
+ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi des
+Francs. Les chrétiens vinrent d'abord, de Constantinople, d'Arménie, de
+Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés de ce Vieux de la
+Montagne dont on faisait tant de récits<a id="footnotetag572" name="footnotetag572"></a><a href="#footnote572" title="Go to footnote 572"><span class="smaller">[572]</span></a>. Les Mongols mêmes
+parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme d'après
+leur haine pour les autres mahométans, se ligua avec eux contre les deux
+papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du Caire.</p>
+
+<p>Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes; ils se
+familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs. Ceux-ci,
+dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat corrupteur.
+Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même de la tente du
+roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui l'avait suivi.</p>
+
+<p>Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre
+Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la première
+ville<a id="footnotetag573" name="footnotetag573"></a><a href="#footnote573" title="Go to footnote 573"><span class="smaller">[573]</span></a>, il eut hâte d'attaquer; lui-même il se jeta dans l'eau
+l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins, qui étaient en
+bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges, et, voyant les
+Francs inébranlables, elles s'enfuirent à toute bride. La forte ville de
+Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le premier effroi. Maître
+d'une <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> telle place, il fallait se hâter de saisir Alexandrie ou
+le Caire. Mais la même foi qui inspirait la croisade faisait négliger
+les moyens humains qui en auraient assuré le succès. Le roi d'ailleurs,
+roi féodal, n'était sans doute pas assez maître pour arracher ses gens
+au pillage d'une riche ville; il en fut comme à Chypre, ils ne se
+laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las eux-mêmes de leurs excès.
+Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse et la réserve se faisaient
+attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc, déjà expérimenté dans la
+guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurât d'abord d'Alexandrie; le roi
+insista pour le Caire. Il fallait donc s'engager dans ce pays coupé de
+canaux, et suivre la route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La
+marche fut d'une singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des
+ponts, faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois
+pour franchir les dix lieues qui sont de Damiette à Mansourah<a id="footnotetag574" name="footnotetag574"></a><a href="#footnote574" title="Go to footnote 574"><span class="smaller">[574]</span></a>. Pour
+atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue qui devait
+soutenir le Nil et leur livrer passage. Cependant ils souffraient
+horriblement des feux grégeois que leur lançaient les Sarrasins, et qui
+les brûlaient sans remède, enfermés dans leurs armures<a id="footnotetag575" name="footnotetag575"></a><a href="#footnote575" title="Go to footnote 575"><span class="smaller">[575]</span></a>. Ils
+restèrent ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils
+auraient pu s'épargner tant de <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> peine et de travail. Un Bédouin
+leur indiqua un gué (8 février).</p>
+
+<p>L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque
+difficulté. Les templiers, qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à
+attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les traita
+de lâches et se lança, tête baissée, dans la ville dont les portes
+étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave chevalier,
+qui était sourd, et qui criait à tue-tête: «Sus! sus! à l'ennemi<a id="footnotetag576" name="footnotetag576"></a><a href="#footnote576" title="Go to footnote 576"><span class="smaller">[576]</span></a>!»
+Les templiers n'osèrent rester derrière; tous entrèrent, tous périrent.
+Les mameluks, revenus de leur étonnement, barrèrent les rues de pièces
+de bois, et des fenêtres ils écrasèrent les assaillants.</p>
+
+<p>Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; il
+combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes chevaliers, dit
+Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa bataille, avec grand
+bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrêta sur un
+chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis, car il paraissait
+dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume d'or à son chef, une
+épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui annonça la mort du comte
+d'Artois, et le roi répondit «que Dieu en feust adoré de ce que il li
+donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult grosses». Quelqu'un
+vint lui demander des nouvelles de son <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> frère: «Tout ce que je
+sais, dit-il, c'est qu'il est en paradis<a id="footnotetag577" name="footnotetag577"></a><a href="#footnote577" title="Go to footnote 577"><span class="smaller">[577]</span></a>.»</p>
+
+<p>Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français
+défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le comte
+d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était à pied
+au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par deux
+troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était accablé
+par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le roi le sauva
+en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La crinière de son
+cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de Poitiers fut un
+moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d'être délivré
+par les bouchers, les vivandiers et les femmes de l'armée. Le sire de
+Briançon ne put conserver son terrain qu'à l'aide des machines du duc de
+Bourgogne, qui tiraient au travers de la rivière. Gui de Mauvoisin,
+couvert de feu grégeois, n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les
+bataillons du comte de Flandre, des barons d'outre-mer que commandait
+Gui d'Ibelin, et de Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours
+l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et
+Louis rendit grâces à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance
+qu'il en avait reçue; c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre,
+avec des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une
+redoutable cavalerie.</p>
+
+<p>Il devait bien voir que le succès était impossible, et <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> se
+hâter de retourner vers Damiette; mais il ne pouvait s'y décider. Sans
+doute, le grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait
+la chose difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette
+armée, campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des
+barbots du Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avait contracté
+d'étranges et hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait autour
+de leurs gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé de la leur
+couper; ce n'était par tout le camp que des cris douloureux comme de
+femmes en mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des morts. Un
+jour, pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la messe de son
+lit, fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier prêt à
+s'évanouir. «Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta la messe
+tout entièrement: ne oncques plus ne chanta.»</p>
+
+<p>Ces morts faisaient horreur; chacun craignait de les toucher et de leur
+donner la sépulture; en vain le roi, plein de respect pour ces martyrs,
+donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses propres mains. Tant de
+corps abandonnés augmentaient le mal chaque jour; il fallut songer à la
+retraite pour sauver au moins ce qui restait. Triste et incertaine
+retraite d'une armée amoindrie, affaiblie, découragée. Le roi, qui avait
+fini par être malade comme les autres, eût pu se mettre en sûreté, mais
+il ne voulut jamais abandonner son peuple<a id="footnotetag578" name="footnotetag578"></a><a href="#footnote578" title="Go to footnote 578"><span class="smaller">[578]</span></a>. Tout mourant qu'il
+était, il entreprit <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> d'exécuter sa retraite par terre, tandis
+que les malades étaient embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle,
+qu'on fut bientôt obligé de le faire entrer dans une petite maison et de
+le déposer sur les genoux d'une <i>bourgeoise de Paris</i>, qui se trouvait
+là.</p>
+
+<p>Cependant les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les Sarrasins,
+qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un
+immense massacre commença; ils déclarèrent en vain qu'ils voulaient se
+rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des
+prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur
+demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obéit,
+entre autres tous les mariniers de Joinville.</p>
+
+<p>Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le
+sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent
+Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur
+d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besans d'or.
+Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks, auxquels il devait sa
+victoire, se révoltent et l'égorgent au pied des galères où les Français
+étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> les
+meurtriers pénétrèrent en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui
+avait arraché le c&oelig;ur au soudan vint au roi, sa main, tout
+ensanglantée, et lui dit: «Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton
+ennemi, qui t'eût fait mourir s'il eût vécu?» Et le roi ne lui répondit
+oncques rien. Il en vint bien trente, les épées toutes nues et les
+haches danoises aux mains dans notre galère, continue Joinville. Je
+demandai à monseigneur Beaudoin d'Ibelin, qui savoit bien le
+sarrasinois, ce que ces gens disoient, et il me répondit qu'ils disoient
+qu'ils nous venoient les têtes trancher. Il y avoit tout plein de gens
+qui se confessoient à un frère de la Trinité, qui étoit au comte
+Guillaume de Flandre; mais, quant à moi, je ne me souvins oncques de
+péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que plus je me défendrois ou
+plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors me signai et
+m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache danoise à
+charpentier, et dis: «Ainsi mourut sainte Agnès.» Messire Gui d'Ibelin,
+connétable de Chypre, s'agenouilla à côté de moi, et je lui dis: «Je
+vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné.» Mais quand je me levai
+d'illec, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'eût dite ni
+racontée<a id="footnotetag579" name="footnotetag579"></a><a href="#footnote579" title="Go to footnote 579"><span class="smaller">[579]</span></a>.»</p>
+
+<p>Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son
+mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma
+Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un
+vieux <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant
+d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le
+chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous
+demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins
+prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me
+prennent», et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai
+volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant qu'ils
+vous eussent pris<a id="footnotetag580" name="footnotetag580"></a><a href="#footnote580" title="Go to footnote 580"><span class="smaller">[580]</span></a>.»</p>
+
+<p>Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les
+Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des
+feux de joie. Il resta pourtant un an à la terre sainte pour aider à la
+défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors de
+l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa, Sidon,
+Saint-Jean d'Acre, et ne se sépara de ce triste pays que lorsque les
+barons de la terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son séjour ne
+pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de recevoir une
+nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tôt en France.
+Sa mère était morte: malheur immense pour un tel fils qui, pendant si
+longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait quittée malgré elle
+pour cette désastreuse expédition, où il devait laisser sur la terre
+infidèle un de ses frères, tant de loyaux serviteurs, les os de tant de
+martyrs. La vue de la France elle-même ne put le consoler: «Si
+j'endurais seul la honte et le malheur, <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> disait-il à un évêque,
+si mes péchés n'avaient pas tourné au préjudice de l'Église universelle,
+je me résignerais. Mais, hélas! toute la chrétienté est tombée par moi
+dans l'opprobre et la confusion<a id="footnotetag581" name="footnotetag581"></a><a href="#footnote581" title="Go to footnote 581"><span class="smaller">[581]</span></a>.»</p>
+
+<p>L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le
+revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église;
+c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on
+remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le peuple
+par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit, l'enthousiasme
+sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce caractère
+révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire nettement dans les
+jacqueries des siècles suivants, particulièrement dans la révolte des
+paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes, en 1538, il apparut
+déjà dans l'insurrection des <i>Pastoureaux</i><a id="footnotetag582" name="footnotetag582"></a><a href="#footnote582" title="Go to footnote 582"><span class="smaller">[582]</span></a>, qui éclata pendant
+l'absence de saint Louis. C'étaient les plus misérables habitants des
+campagnes, des bergers surtout, qui, entendant dire que le roi était
+prisonnier, s'armèrent, s'attroupèrent, formèrent une grande armée,
+déclarèrent qu'ils voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un
+simple prétexte, peut-être l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà
+formée de Louis, lui avait-elle donné un immense et vague espoir de
+soulagement et de délivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers
+se montraient partout ennemis des prêtres et les massacraient; ils
+conféraient eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> pour
+chef un homme inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de
+Hongrie<a id="footnotetag583" name="footnotetag583"></a><a href="#footnote583" title="Go to footnote 583"><span class="smaller">[583]</span></a>. Ils traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande
+partie de la France. On parvint cependant à dissiper et détruire ces
+bandes<a id="footnotetag584" name="footnotetag584"></a><a href="#footnote584" title="Go to footnote 584"><span class="smaller">[584]</span></a>.</p>
+
+<p>Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute
+ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son
+devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans les
+pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché tout
+désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour satisfaire
+cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères, ses enfants,
+ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le
+Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à
+condition qu'Henri renonçât à ses droits sur la Normandie, la Touraine,
+l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les provinces cédées ne le lui
+pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé, elles refusèrent de
+célébrer sa fête.</p>
+
+<p>Cette préoccupation excessive des choses de la conscience aurait ôté à
+la France toute action extérieure. Mais la France n'était pas encore
+dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi. La France
+débordait au dehors.</p>
+
+<p>D'une part, l'Angleterre gouvernée par des Poitevins, <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> par des
+Français du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du
+Nord, Simon de Montfort, comte de Leicester, second fils du fameux
+Montfort, chef de la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les
+Provençaux sous Charles d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le
+royaume des Deux-Siciles, et consommèrent en Italie la ruine de la
+maison de Souabe.</p>
+
+<p>Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de Jean.
+Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait pu se
+relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de l'Église;
+autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils avaient
+pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il donna à des
+Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que les barons
+normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur famille. Les
+barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de l'Église, et s'en
+prenaient au roi qu'ils accusaient de faiblesse. Serré entre ces deux
+partis, et recevant tous les coups qu'ils portaient, à qui le roi
+pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos Français du Midi, aux Poitevins
+surtout, compatriotes de sa mère.</p>
+
+<p>Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient
+favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des barons.
+C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions du droit
+impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de Justinien dans
+la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait de faire prévaloir
+les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort différent; elles
+contribuèrent <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> à l'élévation de la royauté en France, et la
+ruinèrent en Angleterre et en Allemagne.</p>
+
+<p>Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées
+permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III ne
+savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui
+l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier
+d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se trouvait
+nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les besoins
+étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se constituer;
+on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient faibles, ou
+nulles; la production industrielle, qui alimente la prodigieuse
+consommation du fisc dans les temps modernes, avait à peine commencé.
+C'était encore l'âge du privilège; les barons, le clergé, tout le monde,
+avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne rien payer. Depuis la Grande
+Charte surtout, une foule d'abus lucratifs ayant été supprimés, le
+gouvernement anglais semblait n'être plus qu'une méthode pour faire
+mourir le roi de faim.</p>
+
+<p>La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué
+l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre
+régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un
+élément nouveau, le peuple, qui peu à peu les mit d'accord. À une
+révolution il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du
+conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les ministres
+poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille contre
+<span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> les hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint
+Louis, haïssait ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays.
+Simon pensa qu'il ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et
+passa en Angleterre. Les Montfort, comtes de Leicester, appartenaient
+aux deux pays. Le roi Henri combla Simon; il lui donna sa s&oelig;ur, et
+l'envoya en Guyenne réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y
+conduisit avec tant de dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna
+contre le roi. Ce roi n'avait jamais été plus puissant en apparence, ni
+plus faible en réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pièce à
+pièce les dépouilles de la maison de Souabe. Son frère, Richard de
+Cornouailles, venait d'acquérir, argent comptant, le titre d'empereur,
+et le pape avait concédé à son fils celui de roi de Naples. Cependant
+toute l'Angleterre était pleine de troubles. On n'avait su d'autre
+remède à la tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les
+agents du pape; une association s'était formée dans ce but<a id="footnotetag585" name="footnotetag585"></a><a href="#footnote585" title="Go to footnote 585"><span class="smaller">[585]</span></a>. En
+1258, un <i>Parlement</i> fut assemblé à Oxford; c'est la première fois que
+les assemblées prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau juré la
+Grande Charte, et s'était mis en tutelle entre les mains de vingt-quatre
+barons. Au bout de six ans de guerres, les deux partis invoquèrent
+l'arbitrage de saint Louis. Le pieux roi, également inspiré de la Bible
+et du droit romain, décida qu'<i>il fallait obéir aux puissances</i>, et
+annula les statuts d'Oxford, déjà cassés par le pape. Le roi Henri
+<span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> devait rentrer en possession de toute sa puissance, sauf les
+chartes et louables coutumes du royaume d'Angleterre antérieures aux
+statuts d'Oxford (1264).</p>
+
+<p>Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un
+signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il
+intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants
+dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille! Au douzième
+siècle, un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis-le-Gros,
+après la bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son
+père, l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi
+de la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la
+participation des droits politiques, essayant toutefois d'associer la
+religion à ses projets, et de faire de cette guerre une croisade<a id="footnotetag586" name="footnotetag586"></a><a href="#footnote586" title="Go to footnote 586"><span class="smaller">[586]</span></a>.</p>
+
+<p>Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de saint Louis,
+elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce jugement.
+C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve qu'il s'était
+jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque, l'influence du clergé
+d'une part, de l'autre celle des légistes, le préoccupaient de l'idée du
+droit absolu de la royauté. Cette grande et subite puissance de la
+France, pendant les discordes et l'abaissement de l'Angleterre et de
+l'Empire, était une tentation. Elle portait Louis à quitter peu à peu le
+rôle de médiateur <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> pacifique qu'il s'était contenté autrefois
+de jouer entre le pape et l'empereur. L'illustre et infortunée maison de
+Souabe était abattue; le pape mettait à l'encan ses dépouilles. Il les
+offrait à qui en voudrait, au roi d'Angleterre, au roi de France. Louis
+refusa d'abord pour lui-même, mais il permit à son frère Charles
+d'accepter. C'était mettre un royaume de plus dans sa maison, mais aussi
+sur sa conscience le poids d'un royaume. L'Église, il est vrai,
+répondait de tout. Le fils du grand Frédéric II, Conrad, et le bâtard
+Manfred, étaient, disait-on, des impies, des ennemis du pape, des
+princes plus mahométans que chrétiens. Cependant, tout cela suffisait-il
+pour qu'on leur prît leur héritage? et si Manfred était coupable,
+qu'avait-il fait le fils de Conrad, le pauvre petit Corradino, le
+dernier rejeton de tant d'empereurs? Il avait à peine trois ans.</p>
+
+<p>Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani
+a laissé un portrait si terrible, cet <i>homme noir, qui dormait
+peu</i><a id="footnotetag587" name="footnotetag587"></a><a href="#footnote587" title="Go to footnote 587"><span class="smaller">[587]</span></a>, fut un démon tentateur pour saint Louis. Il avait épousé
+Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence. Les trois
+<span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> aînées étaient reines<a id="footnotetag588" name="footnotetag588"></a><a href="#footnote588" title="Go to footnote 588"><span class="smaller">[588]</span></a>, et faisaient asseoir Béatrix sur
+un escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et
+avide de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe à
+quel prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait souhaiter
+une consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux Français; si
+les vaisseaux de Marseille assujettie portaient le pavillon de France,
+il fallait qu'au moins ce pavillon triomphât sur les mers, et humiliât
+ceux des Italiens.</p>
+
+<p>Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de
+Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la lutte
+du sacerdoce et de l'empire. Qu'on m'excuse de cette digression. Cette
+famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler.</p>
+
+<p>La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric-Barberousse,
+de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino en qui elle devait
+s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes violents et
+tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester indifférent à son
+sort: ce caractère est l'héroïsme des affections privées. C'était le
+trait commun de tout le parti gibelin: le dévouement de l'homme à
+l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manquèrent
+d'amis prêts à combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le
+méritaient par leur magnanimité. C'est à Godefroi de Bouillon, au fils
+des ennemis héréditaires <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> de sa famille qu'Henri IV remit le
+drapeau de l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance
+admirable. Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frédéric
+d'Autriche, enfants héroïques que le vainqueur ne sépara pas dans la
+mort. La patrie elle-même, que les Gibelins d'Italie troublèrent tant de
+fois, elle leur était chère, alors même qu'ils l'immolaient. Dante a
+placé dans l'enfer le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli
+Uberti. Mais, de la façon dont il en parle, il n'est point de noble
+c&oelig;ur qui ne voudrait place à côté d'un tel homme sur la couche de
+feu. «Hélas! dit l'ombre héroïque, je n'étais pas seul à la bataille où
+nous vainquîmes Florence, mais au conseil où les vainqueurs proposaient
+de la détruire, je parlai seul, et la sauvai.»</p>
+
+<p>Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci,
+vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté,
+sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère et prêts à immoler le
+genre humain à une idée. Pour juger ce parti, il faut l'observer, soit
+dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, soit dans l'épuration
+successive par où Florence descendit, comme dans les cercles d'un autre
+enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des Guelfes blancs aux Guelfes
+noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de la <i>Société guelfe</i>. Là, elle
+demanda, comme remède, le mal même qui lui avait fait horreur dans les
+Gibelins, la tyrannie; tyrannie violente, et puis tyrannie douce, quand
+le sentiment s'émoussa.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa
+route et par l'alliance de l'Église et par celle de la France, crut
+atteindre son but dans la proscription des nobles. On rasa leurs
+châteaux hors des villes; dans les villes, on prit leurs maisons fortes;
+on les mit si bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes, que dans
+cette dernière ville on anoblissait pour dégrader, et que pour
+récompenser un noble, on l'élevait à la dignité de plébéien. Alors les
+marchands furent contents et se crurent forts. Ils dominèrent les
+campagnes à leur tour, comme avaient fait les citoyens des villes
+antiques. Toutefois, que substituèrent-ils à la noblesse, au principe
+militaire qu'ils avaient détruit? des soldats de louage qui les
+trompèrent, les rançonnèrent et devinrent leurs maîtres, jusqu'à ce que
+les uns et les autres furent accablés par l'invasion des étrangers.</p>
+
+<p>Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti
+guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de forme
+dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une métamorphose
+hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et Galéas
+Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté ou inventé des Phalaris
+et des Agathocle.</p>
+
+<p>L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut la
+maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de
+former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler
+les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la
+porte de l'Église; et par ses colonies <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> mahométanes de Luceria
+et de Nocéra<a id="footnotetag589" name="footnotetag589"></a><a href="#footnote589" title="Go to footnote 589"><span class="smaller">[589]</span></a>, elle constitua la papauté en état de siège. Alors
+devait commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne
+s'accommoda pas mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire
+prévaloir chez elle le droit romain, c'est-à-dire, le nivellement de
+l'ancien Empire; la seule loi de succession, en rendant les partages
+égaux entre les frères, eût divisé et abaissé toutes les grandes
+maisons. La dynastie de Souabe fut haïe en Allemagne comme italienne, en
+Italie comme allemande ou comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric
+II vit son beau-père, Jean de Brienne, saisir le temps où il était à la
+terre sainte, pour lui enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il
+avait désigné son héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V
+contre son père, tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli
+pour toujours dans les prisons de Bologne<a id="footnotetag590" name="footnotetag590"></a><a href="#footnote590" title="Go to footnote 590"><span class="smaller">[590]</span></a>. Enfin, son chancelier,
+son ami le plus cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Après
+ce dernier coup, il ne restait plus qu'à se voiler la tête, comme César
+aux ides de mars. Frédéric abjura toute ambition, demanda à résigner
+tout pour se retirer à la terre sainte; il voulait, du moins, mourir en
+paix. Le pape ne le permit pas.</p>
+
+<p>Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siège de Parme, il
+faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea
+l'horrible Eccelino, lui <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> donna le vicariat de l'Empire, et
+l'on vit par toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes,
+mutilés, qui racontaient les vengeances du vicaire impérial.</p>
+
+<p>Frédéric mourut à la peine<a id="footnotetag591" name="footnotetag591"></a><a href="#footnote591" title="Go to footnote 591"><span class="smaller">[591]</span></a>, et le pape en poussa des cris de joie.
+Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi<a id="footnotetag592" name="footnotetag592"></a><a href="#footnote592" title="Go to footnote 592"><span class="smaller">[592]</span></a>.
+Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi d'Angleterre et
+le roi de Castille se crurent tous deux empereurs. Le fils de Conrad, le
+petit Corradino, n'était pas en âge de disputer rien à personne; mais le
+royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai fils de Frédéric II,
+brillant, spirituel, débauché, impie comme son père, homme à part, que
+personne n'aima ni ne haït à demi. Il se faisait gloire d'être bâtard,
+comme tant de héros et de dieux païens<a id="footnotetag593" name="footnotetag593"></a><a href="#footnote593" title="Go to footnote 593"><span class="smaller">[593]</span></a>. Tout son appui était dans
+les Sarrasins, qui lui gardaient les places et les trésors de son père.
+Il ne se fiait guère qu'à eux; il en avait appelé neuf mille encore de
+Sicile, et dans sa dernière bataille c'est à leur tête qu'il chargeait
+l'ennemi<a id="footnotetag594" name="footnotetag594"></a><a href="#footnote594" title="Go to footnote 594"><span class="smaller">[594]</span></a>.</p>
+
+<p>On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il
+donna aux siens, <i>de frapper aux chevaux</i>. C'était agir contre toute
+chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie
+française <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> avait trop d'avantage sur une armée composée
+principalement de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite,
+il voulut mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois.
+<i>Hoc est signum Dei</i>, dit-il; il se jeta à travers les Français et y
+trouva la mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre
+excommunié; mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre,
+et lui dressèrent un tombeau<a id="footnotetag595" name="footnotetag595"></a><a href="#footnote595" title="Go to footnote 595"><span class="smaller">[595]</span></a>.</p>
+
+<p>Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche conquérant de
+Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents avides qui, fondant
+comme des sauterelles, mangèrent le fruit, l'arbre et presque la
+terre<a id="footnotetag596" name="footnotetag596"></a><a href="#footnote596" title="Go to footnote 596"><span class="smaller">[596]</span></a>. Les choses allèrent si loin que le pape lui-même, qui avait
+appelé le fléau, se repentit, et fit des remontrances à Charles d'Anjou.
+Les plaintes retentissaient dans toute l'Italie, et au delà des Alpes.
+Tout le parti gibelin de Naples, de Toscane, Pise surtout, implorait le
+secours du jeune Corradino. La mère de l'héroïque enfant le retint
+longtemps, inquiète de le voir si jeune encore entrer dans cette funèbre
+Italie, où toute sa famille avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut
+quinze ans, il n'y eut plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric
+d'Autriche, dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune.
+Ils <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie.
+Parvenus à peine dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et
+laissa le jeune fils des empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec
+trois ou quatre mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent
+devant Rome, le pape qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces
+victimes.»</p>
+
+<p>Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie,
+des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui, comme
+dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible; Il y avait
+une grande ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils rencontrèrent, derrière
+le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou, ils passèrent hardiment le
+fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils trouvèrent devant eux. Ils
+croyaient la victoire gagnée, lorsque Charles, qui, sur l'avis d'un
+vieux et rusé chevalier, s'était retiré derrière une colline avec ses
+meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs fatigués et
+dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et furent écrasés.</p>
+
+<p>Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette
+race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se
+persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain,
+qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de lèse-majesté;
+et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors de tout droit? On
+prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui écrivit: <i>Vita
+Corradini mors Caroli</i><a id="footnotetag597" name="footnotetag597"></a><a href="#footnote597" title="Go to footnote 597"><span class="smaller">[597]</span></a>. Charles nomma parmi ses créatures <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span>
+des juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la chose était si
+inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour défendre Corradino;
+les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de lire la
+sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément. Le propre gendre de
+Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'échafaud, et tua le juge
+d'un coup d'épée, en disant: «Il ne t'appartient pas, misérable, de
+condamner à mort si noble et si gentil seigneur!»</p>
+
+<p>Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable
+ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa échapper aucune plainte: «Ô ma
+mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi!» Puis il jeta
+son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement ramassé, fut porté à
+la s&oelig;ur de Corradino, à son beau-frère le roi d'Aragon. On sait les
+Vêpres siciliennes.</p>
+
+<p>Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en
+restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe était
+aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque les papes
+poursuivirent par tout le monde ce qui restait <i>de cette race de
+vipères</i><a id="footnotetag598" name="footnotetag598"></a><a href="#footnote598" title="Go to footnote 598"><span class="smaller">[598]</span></a>, le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la fille de
+l'empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la blessa au
+c&oelig;ur en plaçant à côté d'elle, dans son propre château et à sa table,
+une odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de rendre
+hommage. L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son sang,
+résolut de fuir. Un fidèle <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> serviteur de sa maison lui amena un
+bateau sur l'Elbe, au pied de la roche qui dominait le château. Elle
+devait descendre par une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le
+péril qui l'arrêtait; mais elle laissait un petit enfant. Au moment de
+partir, elle voulut le voir encore et l'embrasser, endormi dans son
+berceau. Ce fut là un déchirement!... Dans le transport de la douleur
+maternelle, elle ne l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut; il
+est connu dans l'histoire sous le nom de Frédéric-<i>le-Mordu</i>; ce fut le
+plus implacable ennemi de son père.</p>
+
+<p>Jusqu'à quel point saint Louis eut-il part à cette barbare conquête de
+Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est à lui que le
+pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de Souabe, «comme
+à son défenseur, comme à son bras droit<a id="footnotetag599" name="footnotetag599"></a><a href="#footnote599" title="Go to footnote 599"><span class="smaller">[599]</span></a>». Nul doute qu'il n'ait du
+moins autorisé l'entreprise de son frère. Le dernier et le plus sincère
+représentant du moyen âge devait en épouser aveuglément la violence
+religieuse. Cette guerre de Sicile était encore une croisade. Faire la
+guerre aux Hohenstaufen, alliés des Arabes, c'était encore combattre les
+infidèles; c'était une &oelig;uvre pieuse d'enlever à la maison de Souabe
+cette Italie du Midi qu'elle livrait aux Arabes de Sicile, de fermer
+l'Europe à l'Afrique, la chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le
+principe du moyen âge, déjà attaqué de tout côté, devenait plus âpre et
+plus violent dans les âmes qui lui restaient fidèles. Personne ne
+<span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> veut mourir, pas plus les systèmes que les individus. Ce vieux
+monde, qui sentait la vie lui échapper tout à l'heure, se contractait et
+devenait plus farouche. Commençant lui-même à douter de soi, il n'en
+était que plus cruel pour ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces
+éprouvaient sans se l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi
+par l'intolérance.</p>
+
+<p>Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir,
+fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à tâtons, telle
+était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le principe commun des
+persécutions religieuses et des croisades. Cette idée s'affaiblissait
+singulièrement dans les âmes au treizième siècle. L'horreur pour les
+Sarrasins avait diminué<a id="footnotetag600" name="footnotetag600"></a><a href="#footnote600" title="Go to footnote 600"><span class="smaller">[600]</span></a>; le découragement était venu et la
+lassitude. L'Europe sentait confusément qu'elle avait peu de prise sur
+cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux siècles, d'apprendre à
+fond ce que c'était que ces effroyables guerres. Les croisés qui, sur la
+foi de nos poèmes chevaleresques, avaient été chercher des empires de
+Trébizonde, des paradis de Jéricho, des Jérusalem d'émeraudes et de
+saphirs, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours,
+tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre
+ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des bords de
+la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la bouche
+n'était plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers
+<span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> l'Orient. On crut avoir assez fait, on négligea la terre
+sainte, et quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa
+perte: «Dieu a donc juré, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun
+chrétien, et de faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et
+puisque son Fils, qui devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de
+la folie à s'y opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son
+pouvoir. Je voudrais qu'il ne fût plus question de croisade contre les
+Sarrasins, puisque Dieu les protège contre les chrétiens<a id="footnotetag601" name="footnotetag601"></a><a href="#footnote601" title="Go to footnote 601"><span class="smaller">[601]</span></a>.»</p>
+
+<p>Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre
+eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée
+d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières
+places qu'ils eussent alors en Syrie; Césarée, Arzuf, Saphet, Japha,
+Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut je
+ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur foi;
+plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept mille
+furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage.</p>
+
+<p>À ces terribles nouvelles il y eut en Europe tristesse et douleur, mais
+aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son c&oelig;ur. Il ne dit
+rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix. Clément IV,
+qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l'en
+détourner; il semblait qu'il <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> jugeât la croisade de notre point
+de vue moderne, qu'il comprît que cette dernière entreprise ne
+produirait rien encore. Mais il était impossible que l'homme du moyen
+âge, son vrai fils, son dernier enfant abandonnât le service de Dieu,
+qu'il reniât ses pères, les héros des croisades, qu'il laissât au vent
+les os des martyrs, sans entreprendre de les inhumer. Il ne pouvait
+rester assis dans son palais de Vincennes, pendant que le mameluk
+égorgeait les chrétiens, ou tuait leurs âmes en leur arrachant leur foi.
+Saint Louis entendait de la Sainte-Chapelle les gémissements des
+mourants de la Palestine, et les cris des vierges chrétiennes. Dieu
+renié en Asie, maudit en Europe pour les triomphes de l'infidèle, tout
+cela pesait sur l'âme du pieux roi. Il n'était d'ailleurs revenu qu'à
+regret de la terre sainte. Il en avait emporté un trop poignant
+souvenir; la désolation d'Égypte, les merveilleuses tristesses du
+désert, l'occasion perdue du martyre, c'étaient là des regrets pour
+l'âme chrétienne.</p>
+
+<p>Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du
+Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte
+couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses
+austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et
+personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers,
+Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre, comte
+de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils du
+comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de Castille,
+d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> d'Angleterre.
+Saint Louis s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il
+se portait pour arbitre de leurs différends, il les aidait à s'équiper.
+Il donna soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi
+d'Angleterre. En même temps, pour s'attacher le Midi, il appelait pour
+la première fois les représentants des bourgeois aux assemblées des
+sénéchaussées de Carcassonne et de Beaucaire. C'est le commencement des
+États du Languedoc.</p>
+
+<p>La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne,
+Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le
+suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme l'expression
+de la pensée du temps:</p>
+
+<p>«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à matines, et me fu avis
+en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et m'estoit
+avis que plusieurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble vermeille
+de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua que ce rêve
+signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de Reims voulait
+dire que la croisade «serait de petit esploit».&mdash;«Je entendi que touz
+ceulz firent peché mortel, qui li loèrent l'allée.»&mdash;«De la voie que il
+fist à Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource que je n'i fu pas,
+la merci Dieu<a id="footnotetag602" name="footnotetag602"></a><a href="#footnote602" title="Go to footnote 602"><span class="smaller">[602]</span></a>.»</p>
+
+<p>Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et partant
+à regret, traîna deux mois <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> dans les environs malsains
+d'Aigues-Mortes. Personne ne savait encore de quel côté elle allait se
+diriger. L'effroi était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque
+du Nil, et depuis elle est restée comblée. L'empereur grec, qui
+craignait l'ambition de Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des
+deux Églises.</p>
+
+<p>Cependant l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les Pisans,
+Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne, et
+fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses malades,
+déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de vingt
+jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette lenteur,
+d'atteindre l'Égypte ou la terre sainte. On persuada au roi de cingler
+vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain de la
+Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands secours
+de Tunis<a id="footnotetag603" name="footnotetag603"></a><a href="#footnote603" title="Go to footnote 603"><span class="smaller">[603]</span></a>; peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance, que de
+l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait d'ailleurs que
+l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le Soudan de Tunis à se
+convertir. Ce pays était en relations amicales avec la Castille et la
+France. Naguère saint Louis faisant baptiser à Saint-Denis un juif
+converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis assistassent à la
+cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à votre maître que je
+désire si fort le salut de son âme, que je voudrais être dans les
+prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie et ne jamais revoir la
+lumière du jour, si je pouvais, à <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> ce prix, rendre votre roi et
+son peuple chrétiens comme cet homme.»</p>
+
+<p>Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et
+l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois,
+sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des
+croisés aimaient mieux la violence. On disait que Tunis était une riche
+ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette dangereuse
+expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis, commencèrent
+les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils rencontrèrent devant
+Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle; les Maures ne
+paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et fatiguer les
+chrétiens. Après avoir langui quelques jours: sur la plage brûlante, les
+chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce qui restait de la
+grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé par deux cents
+soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins, réfugiés dans les
+voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou suffoqués par la fumée ou
+la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines de cadavres, qu'il fît ôter
+pour y loger avec les siens<a id="footnotetag604" name="footnotetag604"></a><a href="#footnote604" title="Go to footnote 604"><span class="smaller">[604]</span></a>. Il devait attendre à Carthage son
+frère, Charles d'Anjou, avant de marcher sur Tunis. La plus grande
+partie de l'armée resta sous le soleil d'Afrique, dans la profonde
+poussière du sable soulevé par les vents, au milieu des cadavres et de
+la puanteur des morts. Tout autour rôdaient les Maures qui <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span>
+enlevaient toujours quelqu'un. Point d'arbres, point de nourriture
+végétale; pour eau, des mares infectes, des citernes pleines d'insectes
+rebutants. En huit jours la peste avait éclaté; les comtes de Vendôme,
+de la Marche, de Viane, Gaultier de Nemours, maréchal de France; les
+sires de Montmorency, de Piennes, de Brissac, de Saint-Briçon,
+d'Apremont, étaient déjà morts. Le légat les suivit bientôt. N'ayant
+plus la force de les ensevelir, on les jetait dans le canal, et les eaux
+en étaient couvertes. Cependant le roi et ses fils étaient eux-mêmes
+malades: le plus jeune mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit
+jours après que le confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui
+apprendre. C'était le plus chéri de ses enfants; sa mort, annoncée à un
+père mourant, était pour celui-ci une attache de moins à la terre, un
+appel de Dieu, une tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans
+regret, accomplit-il cette dernière &oelig;uvre de la vie chrétienne,
+répondant les litanies et les psaumes, dictant pour son fils une belle
+et touchante instruction, accueillant même les ambassadeurs des Grecs,
+qui venaient le prier d'intervenir en leur faveur auprès de son frère
+Charles d'Anjou, dont l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté,
+il leur promit de s'employer avec zèle, s'il vivait, pour leur conserver
+la paix; mais, dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de Dieu.</p>
+
+<p class="p2">Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur
+la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour,
+le lundi, li benoiez rois <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> tendi ses mains jointes au ciel, et
+dist: Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le
+condui en son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il
+ne soit contreint renier ton saint nom.</p>
+
+<p>«En la nuit devant le jour que il trespassast, endementières (tandis)
+que il se reposoit, il souspira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô
+Jérusalem<a id="footnotetag605" name="footnotetag605"></a><a href="#footnote605" title="Go to footnote 605"><span class="smaller">[605]</span></a>!»</p>
+
+<p>La croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen âge avait
+donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En
+Philippe-le-Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps
+modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade
+brûlée dans la personne des Templiers.</p>
+
+<p>L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété:
+c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts. Mais
+les grands et les papes savent bien entre eux ce qu'ils doivent en
+penser<a id="footnotetag606" name="footnotetag606"></a><a href="#footnote606" title="Go to footnote 606"><span class="smaller">[606]</span></a>. Quelque temps après (1327), nous voyons le Vénitien Sanuto
+proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne suffisait pas,
+disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.» Le moyen qu'il
+proposait, <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la route
+de la Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus par
+Alexandrie et Damiette<a id="footnotetag607" name="footnotetag607"></a><a href="#footnote607" title="Go to footnote 607"><span class="smaller">[607]</span></a>. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne;
+le commerce, et non la religion, va devenir le mobile des expéditions
+lointaines.</p>
+
+<p>Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression en un roi de
+France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie. C'est
+là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre le
+clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorité
+religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi, juste et pieux,
+équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle put être sur les
+consciencieuses déterminations de cette âme pure et candide, l'influence
+des légistes, des modestes et rusés conseillers qui, plus tard, se
+firent si bien connaître? c'est ce que personne ne pouvait apprécier
+encore.</p>
+
+<p>L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux roi
+se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux, que par
+conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce que ses
+habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du pouvoir
+royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les subtiles pensées
+des légistes étaient acceptées, promulguées par la simplicité d'un
+saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si pure, prenaient
+l'autorité d'un jugement de Dieu.</p>
+
+<p>«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> boiz de
+Vinciennes après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit
+seoir entour li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li;
+sans destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de sa
+bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui partie
+avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous déliverra l'un
+après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre des Fontaines et
+monseigneur Geoffroy de Villette, et disoit à l'un d'eulz: Délivrez moi
+ceste partie. Et quant il véoit aucune chose à amender en la parole de
+ceulz qui parloient pour autrui, il meisme l'amendoit de sa bouche. Je
+le vi aucune fois en esté, que pour délivrer sagent, il venoit ou jardin
+de Paris, une cote de chamelot vestue, un seurcot de tyreteinne sanz
+manches, un mentel de cendal noir entour son col, moult bien pigné et
+sanz coife, et un chapel de paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre
+tapis pour nous seoir entour li.</p>
+
+<p>«Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour li en
+estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière que je
+vous ai dit devant du bois de Vinciennes<a id="footnotetag608" name="footnotetag608"></a><a href="#footnote608" title="Go to footnote 608"><span class="smaller">[608]</span></a>.»</p>
+
+<p>En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par
+lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour avait
+été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient obligés
+de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au soleil
+couché.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui
+chassaient dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les
+grands vassaux réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du
+combat. Le roi dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des
+personnes dont on doit avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler avant
+par gage de bataille, car l'on ne trouveroit pas de legier (facilement)
+aucun qui se vousissent combatre pour teles manières de persones contre
+barons du royaume...»</p>
+
+<p>«Quand les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous tenoient tout
+nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor compleinte de vos
+méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en certains cas par
+bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos, que vos ne deviez
+pas aler avant par bataille, mes par enquestes en tele besoigne; et
+disiez encore <i>que bataille n'est pas voie de droit</i><a id="footnotetag609" name="footnotetag609"></a><a href="#footnote609" title="Go to footnote 609"><span class="smaller">[609]</span></a>.» Jean
+Thourot, qui avait pris vivement la défense d'Enguerrand de Coucy,
+s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi, j'aurais fait pendre tous
+les barons; car un premier pas fait, le second ne coûte plus rien.» Le
+roi qui entendit ce propos le rappela: «Comment, Jean, vous dites que je
+devrais faire pendre mes barons? Certainement je ne les ferai pas
+pendre, mais je les châtierai s'ils méfont.»</p>
+
+<p>Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> <i>un mal homme
+et qui ne se vouloit chastier</i>, demandèrent à Simon de Nielle, leur
+seigneur, et qui avait haute justice en sa terre, la permission de le
+tuer, de peur qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la
+famille. Simon refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas
+permettre; «car il voloit que toute justice fut fète des malféteurs par
+tout son royaume en apert et devant le pueple, et que nule justice ne
+fut fète en report (secret)<a id="footnotetag610" name="footnotetag610"></a><a href="#footnote610" title="Go to footnote 610"><span class="smaller">[610]</span></a>.»</p>
+
+<p>Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son frère Charles
+d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété qu'il
+possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son conseil:
+«et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust rendue, et que
+il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la possession puisque il ne
+la voloit vendre ne eschangier<a id="footnotetag611" name="footnotetag611"></a><a href="#footnote611" title="Go to footnote 611"><span class="smaller">[611]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que, pour
+se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes, cette âme
+admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les
+circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit.</p>
+
+<p>Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par laquelle
+le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne le comté de
+Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les jambes de
+l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> dirent
+qu'il n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il répondit:
+«Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je alasse outremer,
+et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel brisé est semblable
+au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne conscience ladite contée
+retenir<a id="footnotetag612" name="footnotetag612"></a><a href="#footnote612" title="Go to footnote 612"><span class="smaller">[612]</span></a>.»</p>
+
+<p>Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les
+parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa
+grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon.</p>
+
+<p>Le roi posa le doigt sur le verset où il en était: «<i>Beati qui
+custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore.</i>» Puis il
+ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture. Le
+prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur cela
+saint Louis lui ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au gibet.</p>
+
+<p>Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les
+questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des
+Mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des <i>missi
+dominici</i> de Charlemagne<a id="footnotetag613" name="footnotetag613"></a><a href="#footnote613" title="Go to footnote 613"><span class="smaller">[613]</span></a>. Cette Église mystique le rendait fort
+contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage de
+résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes.</p>
+
+<p>Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre dit
+en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont,
+arcevesques, evesques, <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> m'ont dit que je vous deisse que la
+crestienté se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me
+dites comment ce est?»&mdash;«Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si
+peu les excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens
+mourir excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire
+satisfaction à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour ce
+que faire le devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos baillifs,
+que touz ceulz qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les
+contreingne par la prise de leurs biens à ce que il se facent
+absoudre.»&mdash;«À ce respondi le roys que il leur commanderoit volentiers
+de touz ceulz dont on le feroit certein que il eussent tort... Et le roy
+dist que il ne le feroit autrement; car ce seroit contre Dieu et contre
+raison, se il contreignoit, la gent à eulz absoudre, quant les clercs
+leur feroient tort<a id="footnotetag614" name="footnotetag614"></a><a href="#footnote614" title="Go to footnote 614"><span class="smaller">[614]</span></a>.»</p>
+
+<p>La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au
+treizième siècle un esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et
+guelfe contre les empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut
+toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes légales
+qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus redoutable. Dès
+le commencement du treizième siècle, les seigneurs avaient vivement
+soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les évêques. En 1225, ils
+déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou prendront les armes si le
+roi ne remédie aux empiètements <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> du pouvoir ecclésiastique;
+l'Église, acquérant toujours et ne lâchant rien, eût en effet tout
+absorbé à la longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc forme, avec le
+duc de Bourgogne et les comtes d'Angoulême et de Saint-Pol, une ligue à
+laquelle accède une grande partie de la noblesse. Les termes de cet acte
+sont d'une extraordinaire énergie. La main des légistes est visible; on
+croirait lire déjà les paroles de Guillaume de Nogaret<a id="footnotetag615" name="footnotetag615"></a><a href="#footnote615" title="Go to footnote 615"><span class="smaller">[615]</span></a>.</p>
+
+<p>Saint Louis s'associa, dans la simplicité de son c&oelig;ur, à cette lutte
+des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui devait tourner à
+son profit<a id="footnotetag616" name="footnotetag616"></a><a href="#footnote616" title="Go to footnote 616"><span class="smaller">[616]</span></a>; il s'associait avec la même bonne foi à celle des
+juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le droit de
+retirer une terre donnée à l'Église.</p>
+
+<p>Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> coûtait
+moins, sans doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité
+ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le siècle
+abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts, l'enfonçaient
+d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre et pieuse,
+blessée au dehors dans tous ses amours<a id="footnotetag617" name="footnotetag617"></a><a href="#footnote617" title="Go to footnote 617"><span class="smaller">[617]</span></a>, se retirait au dedans et
+cherchait en soi. La lecture et la contemplation devinrent toute sa vie.
+Il se mit à lire l'Écriture et les Pères, surtout saint Augustin. Il fit
+copier des manuscrits<a id="footnotetag618" name="footnotetag618"></a><a href="#footnote618" title="Go to footnote 618"><span class="smaller">[618]</span></a>, se forma une bibliothèque: c'est de ce
+faible commencement que la Bibliothèque Royale devait sortir. Il se
+faisait faire des lectures pieuses pendant le repas, et le soir au
+moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier son c&oelig;ur d'oraisons et
+de prières. Il restait souvent si longtemps prosterné, qu'en se
+relevant, dit l'historien, il était saisi de vertige et disait tout bas
+aux chambellans: «Où suis-je?» Il craignait d'être entendu de ses
+chevaliers<a id="footnotetag619" name="footnotetag619"></a><a href="#footnote619" title="Go to footnote 619"><span class="smaller">[619]</span></a>.</p>
+
+<p>Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son c&oelig;ur.«Li beneoiz
+rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se compleignoit à
+son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li disoit
+débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit en la
+létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> prions que tu nous
+doignes fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire
+Diex, je n'ose requerre fontaine de lermes; ainçois me soufisissent
+petites goûtes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et aucune
+foiz reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz li donna à
+notre sires lermes en oroison: lesqueles, quant il les sentoit courre
+par sa face souef (doucement), et entrer dans sa bouche, eles li
+sembloient si savoureuses et très douces, non pas seulement au cuer, mès
+à la bouche<a id="footnotetag620" name="footnotetag620"></a><a href="#footnote620" title="Go to footnote 620"><span class="smaller">[620]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour
+divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint Louis,
+dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, toute arabe
+d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de
+Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de
+poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile
+et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore assez
+retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds. Il lui
+fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de silex;
+cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins
+d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont
+servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté, de
+crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des
+Valois.</p>
+
+<p>Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> la
+sainte couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels,
+il la tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu,
+il habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David
+prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre
+encore, au midi de la petite église, une étroite cellule qu'on croit
+avoir été l'oratoire de saint Louis.</p>
+
+<p>Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité,
+s'étaient doutés qu'<i>il était déjà saint</i>, et plus saint que les
+prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui est
+escrite de saint Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel les
+prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de prestres et
+de prélaz desirroient estre semblables au beneoit roi en ses vertuz et
+en ses meurs; car l'on croit méesmement que il fust saint dès que il
+vivoit<a id="footnotetag621" name="footnotetag621"></a><a href="#footnote621" title="Go to footnote 621"><span class="smaller">[621]</span></a>.»</p>
+
+<p>Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient présens
+tous revestu, li arcevesques de Sur et li evesques de Damiète, et leur
+clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient leur nez
+pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys estouper le sien,
+tant le faisoit fermement et dévotement<a id="footnotetag622" name="footnotetag622"></a><a href="#footnote622" title="Go to footnote 622"><span class="smaller">[622]</span></a>.»</p>
+
+<p>Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> qui allaient
+en pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le
+<i>saint roy</i>;&mdash;«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié à
+l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et sanz
+nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il a là hors un grant
+peuple de la grant Herménie qui vont en Jérusalem, et me proient, sire,
+que je leur face monstrer le <i>saint roy</i>; mès je ne bée jà à baisier vos
+(cependant je ne désire pas encore avoir à baiser vos reliques).» Et il
+rist moult clèrement, et me dit que je l'es alasse querre; et si fis-je.
+Et quant ils orent veu le roy, ils le commandèrent à Dieu et le roy
+eulz<a id="footnotetag623" name="footnotetag623"></a><a href="#footnote623" title="Go to footnote 623"><span class="smaller">[623]</span></a>.»</p>
+
+<p>Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les dernières
+paroles qu'il écrivit pour sa fille: «Chière fille, la mesure par
+laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure<a id="footnotetag624" name="footnotetag624"></a><a href="#footnote624" title="Go to footnote 624"><span class="smaller">[624]</span></a>.»</p>
+
+<p>Et dans l'instruction à son fils Philippe:</p>
+
+<p>«Se il avient que aucune querele qui soit meue entre riche et povre
+viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil,
+ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant que tu
+connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre cremetus
+(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu
+entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton tens, ou du tens à
+tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit grant,
+ou en terre, ou en deniers, ou en <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> autre chose<a id="footnotetag625" name="footnotetag625"></a><a href="#footnote625" title="Go to footnote 625"><span class="smaller">[625]</span></a>.»&mdash;«L'amour
+qu'il avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné filz en une
+moult grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. «Biau fils, fit-il, je
+te pri que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je
+aimeraie miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le peuple du
+royaume bien et loïalement, que tu le gouvernasses mal apertement<a id="footnotetag626" name="footnotetag626"></a><a href="#footnote626" title="Go to footnote 626"><span class="smaller">[626]</span></a>.»</p>
+
+<p>Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être
+ému.</p>
+
+<p><a id="eclaircissements" name="eclaircissements"></a>
+<h3><span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> ÉCLAIRCISSEMENTS</h3>
+
+<p class="chaptitle">LUTTE DES MENDIANTS ET DE L'UNIVERSITÉ.&mdash;SAINT
+ THOMAS.&mdash;DOUTES DE SAINT LOUIS.&mdash;LA PASSION, COMME
+ PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.</p>
+
+
+<p>L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps
+de saint Louis, entre l'Université et les Ordres Mendiants. Voici
+l'histoire de l'Université: au douzième siècle, elle se détache de son
+berceau, de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de
+Paris; au treizième, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape;
+au quatorzième contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et
+forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se
+formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils
+troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs m&oelig;urs<a id="footnotetag627" name="footnotetag627"></a><a href="#footnote627" title="Go to footnote 627"><span class="smaller">[627]</span></a>.
+C'était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique
+intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement, il en
+sortit sept papes<a id="footnotetag628" name="footnotetag628"></a><a href="#footnote628" title="Go to footnote 628"><span class="smaller">[628]</span></a> et une foule de cardinaux et d'évêques. Les plus
+illustres étrangers, l'Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante,
+venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de Duns
+Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> Paris.
+Pétrarque fut aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université
+que de celle du Capitole. Au seizième siècle, encore, lorsque Ramus
+rendait quelque vie à l'Université en attendant la Saint-Barthélemy, nos
+écoles de la rue du Fouarre furent visitées de Torquato Tasso. Pur
+raisonnement toutefois, vaine logique, subtile et stérile chicane<a id="footnotetag629" name="footnotetag629"></a><a href="#footnote629" title="Go to footnote 629"><span class="smaller">[629]</span></a>,
+nos <i>artistes</i> (les dialecticiens de l'Université se donnaient ce nom)
+devaient être bientôt primés.</p>
+
+<p>Les vrais artistes du peuple au treizième siècle, orateurs, comédiens,
+mimes, bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci
+parlaient d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de
+saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui
+avait eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le
+monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimer se reposer avec
+saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du
+Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi
+nouvelle et un nouvel Évangile.</p>
+
+<p>Ce titre formidable: <i>Introduction à l'Évangile éternel</i>, fut mis en
+effet en tête d'un livre par Jean de Parme<a id="footnotetag630" name="footnotetag630"></a><a href="#footnote630" title="Go to footnote 630"><span class="smaller">[630]</span></a>, général des
+Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques,
+avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> professa
+que, de même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau,
+celui-ci avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à
+la perfection, qu'il avait encore six ans à vivre, mais qu'alors un
+Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence et
+d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la lettre<a id="footnotetag631" name="footnotetag631"></a><a href="#footnote631" title="Go to footnote 631"><span class="smaller">[631]</span></a>.</p>
+
+<p>Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent
+acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique.
+C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs
+était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura,
+Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de
+l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne<a id="footnotetag632" name="footnotetag632"></a><a href="#footnote632" title="Go to footnote 632"><span class="smaller">[632]</span></a>. Il
+publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et
+spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et
+autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et
+mendiants: <i>Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la
+mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls
+prédits à l'Église pour les derniers temps</i>, etc. Sa force est dans
+l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez le
+piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible que
+l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait entre
+les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et jalousie
+de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230,
+époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente, se retira à
+Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et l'Université
+se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant était
+Albert-le-Grand et le logicien saint Thomas<a id="footnotetag633" name="footnotetag633"></a><a href="#footnote633" title="Go to footnote 633"><span class="smaller">[633]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de
+Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert-le-Grand,
+archevêque de Mayence, et saint Bonaventure, général des
+Franciscains<a id="footnotetag634" name="footnotetag634"></a><a href="#footnote634" title="Go to footnote 634"><span class="smaller">[634]</span></a>. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la
+discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de
+Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> de Jean de
+Parme, frappant également les raisonneurs et les mystiques, les
+partisans de la lettre et ceux de l'esprit<a id="footnotetag635" name="footnotetag635"></a><a href="#footnote635" title="Go to footnote 635"><span class="smaller">[635]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de
+s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint
+Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde
+grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation,
+essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute
+hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en
+admiration. Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle
+qui durerait jusqu'à la consommation des temps<a id="footnotetag636" name="footnotetag636"></a><a href="#footnote636" title="Go to footnote 636"><span class="smaller">[636]</span></a>. Cet homme
+extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne s'est
+placé dans sa vie; vie toute abstraite, dont les seuls événements sont
+des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et ne
+cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où
+fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et
+de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand b&oelig;uf muet de
+Sicile<a id="footnotetag637" name="footnotetag637"></a><a href="#footnote637" title="Go to footnote 637"><span class="smaller">[637]</span></a>. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le
+sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, et
+il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s'aperçut
+pas d'une horrible tempête; une autrefois, sa préoccupation était si
+forte, qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses
+doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et même à la
+table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur
+la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible contre les
+Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût écrit. Dans
+sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint
+Augustin; mais dans la question de la grâce, il s'écarte visiblement de
+ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien de l'Église, il
+fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du gouvernement
+ecclésiastiques. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est
+incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et
+pourtant s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte à
+celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église. C'est par cette porte
+qu'est entré Luther.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> Tel est donc l'aspect du monde au treizième siècle. Au sommet,
+<i>le grand b&oelig;uf muet de Sicile</i>, ruminant la question. Ici, l'homme et
+la liberté; là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à
+droite, l'observation qui proteste de la liberté humaine; à gauche, la
+logique qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue,
+la logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme
+en Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une
+indivisible unité, où se perdent la liberté, la moralité, la vie
+pratique elle-même. Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur la
+pente, combattant par le bon sens sa propre logique, qui l'eût emporté.
+Il s'arrêta, ce ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre les deux
+abîmes, dont il mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'Église,
+il tint la balance, chercha l'équilibre et mourut à la peine. Le monde
+qui le vit d'en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une région
+supérieure, n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de
+cette abstraite existence.</p>
+
+<p>Au-dessous de cette région sublime, battaient le vent et l'orage.
+Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la métaphysique,
+sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa
+Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles
+antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement
+que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute l'harmonie du moyen
+âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel on s'était établi
+commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit
+se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se virent
+condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui
+ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de bonne heure forcé de
+lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il était et
+défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis se porter pour arbitre
+entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrétienté,
+rappeler à la modération celui qu'il eût voulu pouvoir prendre pour
+règle de sainteté. Les Mendiants l'avaient ensuite attiré par leur
+mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-François, il prit
+parti contre l'Université. Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté
+d'un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances.
+On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute
+l'inquiétude qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut
+être pris pour le type de l'<i>honnête homme</i> au <span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> treizième
+siècle. C'est un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère, et
+l'âme pieuse et candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis
+recule, et s'obstine dans la foi.</p>
+
+<p>Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbon et Joinville: «Quant
+le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les raisons
+pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si encommençoit
+la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions grant pièce
+desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: «Maistre Robert, je
+vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le
+remenant vous demourast: car <i>preudomme</i> est si grant chose et si bonne
+chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche<a id="footnotetag638" name="footnotetag638"></a><a href="#footnote638" title="Go to footnote 638"><span class="smaller">[638]</span></a>.»</p>
+
+<p>«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler à vous pour le soutil
+sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je
+appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande: la
+demande fut telle: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...<a id="footnotetag639" name="footnotetag639"></a><a href="#footnote639" title="Go to footnote 639"><span class="smaller">[639]</span></a>»</p>
+
+<p>Saint Louis raconte à Joinville, qu'un chevalier assistant à une
+discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des
+docteurs juifs, et sur sa réponse, lui donna sur la tête un coup de son
+bâton qui le renversa.&mdash;«Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il
+n'est très bon clerc, ne doit desputer à eulz; mes l'omme lay, quant il
+ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas défendre la loy crestienne,
+sinon de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant
+comme elle y peut entrer<a id="footnotetag640" name="footnotetag640"></a><a href="#footnote640" title="Go to footnote 640"><span class="smaller">[640]</span></a>.»</p>
+
+<p>Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable
+s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit on
+garder et en tele manière déffendre de cest agait <span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> (piège), que
+en die à l'ennemi quand il envoie tele temptacion, Va t'en, doit on dire
+à l'ennemi: tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz
+les articles de la foy, etc...<a id="footnotetag641" name="footnotetag641"></a><a href="#footnote641" title="Go to footnote 641"><span class="smaller">[641]</span></a>»</p>
+
+<p>Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien
+croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir
+dire<a id="footnotetag642" name="footnotetag642"></a><a href="#footnote642" title="Go to footnote 642"><span class="smaller">[642]</span></a>.»</p>
+
+<p>Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour
+l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne pouvait
+«son c&oelig;ur à hurter à croire au sacrement de l'autel.» L'évêque lui
+demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s'y
+complaisait: le théologien répondit qu'elle le chagrinait fort, et qu'il
+se ferait hacher plutôt que de rejeter l'Eucharistie. L'évêque alors le
+consola en lui assurant qu'il avait plus de mérite que celui qui n'a
+point de doutes<a id="footnotetag643" name="footnotetag643"></a><a href="#footnote643" title="Go to footnote 643"><span class="smaller">[643]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2">Quelques légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent
+attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d'âmes
+devaient douter et souffrir en silence! ce qu'il y avait de cruel, de
+poignant dans cette première défaillance de la foi, c'est qu'on hésitait
+à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, endurcis aux tourments
+du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au
+premier moment où l'âme, tiède de foi et d'amour, sentit glisser en soi
+le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout horreur et
+surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, cette âme candide et
+croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans
+l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur l'objet aimé.</p>
+
+<p>Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir que
+cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir
+que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer de glace
+où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux
+branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on croit
+encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si le
+doute est <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée,
+cela n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous
+l'enfer!... Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à
+côté. Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au
+quinzième et au seizième siècle. Luther est là-dessus un grand maître;
+personne n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme:
+«Ah! si saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de
+lui-même quel genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas
+l'aiguillon de la chair, ce n'était point la bonne Thécla, comme le
+rêvent les papistes... Jérôme et les autres Pères n'ont pas connu les
+plus hautes tentations; ils n'en ont senti que de puériles, celles de la
+chair, qui pourtant ont bien aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise
+ont eu la leur; <i>ils ont tremblé devant le glaive</i>... Celle-là, c'est
+quelque chose de plus haut que le désespoir causé par les péchés...
+lorsqu'il est dit: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé; c'est
+comme s'il disait: Tu m'es ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis
+juste et innocent.»</p>
+
+<p>Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l'âme,
+où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est là le dernier
+terme de la Passion, le sommet de la croix.</p>
+
+<p>Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout
+entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La
+littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du
+troisième siècle au quinzième, tout est suspendu à ce mystère.</p>
+
+<p>Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire,
+n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix,
+et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la
+sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque c&oelig;ur
+d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa croix et ses
+stigmates.</p>
+
+<p>Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre
+humain, ont connu ces épreuves. Toutes ont approché plus ou moins de cet
+idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait: «Vertu,
+tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai suivi la
+justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil.»</p>
+
+<p>Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à
+l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable
+grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter
+cette divine amertume du fruit de la <span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> science, dont il était
+dit au commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous
+deviendrez des dieux.»</p>
+
+<p>Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes
+intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé
+en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s'amoncelant vers le
+ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui
+voulaient monter au Seigneur!</p>
+
+<p>Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue
+deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique,
+échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser
+l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde
+confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied
+de la croix.</p>
+
+<p>Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière,
+amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre
+religieuse et populaire.</p>
+
+<p>La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la
+guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait existé
+chez nous, dès lors et même avant, des poèmes d'origine celtique où les
+dernières luttes de l'Occident contre les Romains et les Allemands aient
+été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur, je le crois
+volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer l'importance du principe
+indigène, de l'élément celtique. Ce qui est propre à la France, c'est
+d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier tout, d'être
+la France, et d'être le monde. Notre nationalité est bien puissamment
+attractive, tout y vient bon gré mal gré; c'est la nationalité la moins
+exclusivement nationale, la plus humaine. Le fond indigène a été
+plusieurs fois submergé, fécondé par les alluvions étrangères. Toutes
+les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents.
+Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les
+traditions celtiques, comme la pluie murmurante dans les chênes verts de
+mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingiens tombait des
+Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux monts de la Souabe et de l'Alsace qui
+ne nous aient versé par l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie
+érudite d'Alexandre et de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux
+monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la
+croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les
+fleuves retrouvés du paradis.</p>
+
+<p>L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère
+et Hérodote; de là nos poèmes carlovingiens, avec <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> les guerres
+saintes d'Espagne, la victoire de Charles-Martel, et la mort de
+Roland<a id="footnotetag644" name="footnotetag644"></a><a href="#footnote644" title="Go to footnote 644"><span class="smaller">[644]</span></a>. La littérature est d'abord la conscience d'une nationalité.
+Le peuple est unifié en un homme. Roland meurt aux passages solennels
+des montagnes qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les
+Philènes divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de
+la patrie. Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe
+du héros, son gigantesque <i>tumulus</i>; ce sont les Pyrénées elles-mêmes.
+Mais le héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un
+Christ guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze
+compagnons; comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son
+calvaire pyrénéen, il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de Toulouse
+à Saragosse. Il sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et l'insouciant
+Charlemagne, ne veulent point entendre. Il sonne, et la chrétienté, pour
+laquelle il meurt, s'obstine à ne pas répondre. Alors il brise son épée,
+il veut mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin, ni de ses propres
+armes. Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent,
+elles crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation, de
+l'injuste abandon du monde.</p>
+
+<p>Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant de
+bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la croisade,
+s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au centre de la
+Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit oublier l'unité
+chrétienne et impériale qui domine encore les poèmes carlovingiens. La
+poésie chevaleresque, éprise de la force individuelle, de l'orgueil
+héroïque, qui fut l'âme du monde féodal, prit en haine la royauté, la
+loi, l'unité. La dissolution de l'Empire, la résistance des seigneurs au
+pouvoir central sous Charles-le-Chauve et les derniers Carlovingiens,
+fut célébrée, dans <i>Gérard de Roussillon</i>, dans les <i>Quatre fils Aymon</i>,
+galopant à quatre sur un même coursier: pluralité significative. Mais
+l'idéal ne se pluralise pas; il est placé dans un seul, dans Renaud,
+Renaud de <i>Montauban</i><a id="footnotetag645" name="footnotetag645"></a><a href="#footnote645" title="Go to footnote 645"><span class="smaller">[645]</span></a>, le héros sur sa montagne, sur sa tour; dans
+la plaine les assiégeants, roi et peuple, innombrables contre un seul,
+et à peine rassurés. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre, et
+représentant l'idée du nombre, ne peut être compris de cette poésie
+féodale; il lui apparaît comme un lâche<a id="footnotetag646" name="footnotetag646"></a><a href="#footnote646" title="Go to footnote 646"><span class="smaller">[646]</span></a>. Déjà Charlemagne a fait
+une triste <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> figure dans l'autre cycle. Il a laissé périr
+Roland. Ici, il poursuit lâchement Renaud, Gérard de Roussillon, il
+prévaut sur eux par la ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne
+Eurysthée, persécutant Hercule et le soumettant à de rudes travaux.</p>
+
+<p>Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est
+ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel
+contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par
+l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il
+représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être
+dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra sur le
+baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà
+implicitement dans un drame satirique qui, de l'Asie à la France, a été
+accueilli, traduit de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et
+de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un rustre, un
+<i>vilain</i>; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses subtilités,
+il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, doté à plaisir de
+tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout savant et sage, se
+voit vaincu par ce rustre malin<a id="footnotetag647" name="footnotetag647"></a><a href="#footnote647" title="Go to footnote 647"><span class="smaller">[647]</span></a>. Contre l'autorité, contre le roi
+et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud, c'est l'épée, c'est la force;
+celle du bouffon populaire, tout autrement perçante, c'est le
+raisonnement et l'ironie.</p>
+
+<p>Le roi doit vaincre le baron, non seulement en puissance, mais en
+popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne heure
+tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée de
+l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la féodalité ne
+fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours dans les cités
+l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité.</p>
+
+<p>La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la
+guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais
+l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle étend
+son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux
+frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme
+celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de l'Italie
+à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades viennent
+les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres lointaines.&mdash;Que
+cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la conquête infinie. On se
+souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais
+l'Occident <span class="pagenum"><a id="page484" name="page484"></a>(p. 484)</span> n'adopte Alexandre et César qu'à condition qu'ils
+deviennent Occidentaux. On leur confère l'ordre de chevalerie. Alexandre
+devient un paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux des
+Français; les Saxons descendent des soldats de César, les Bretons de
+Brutus. La parenté des peuples indo-germaniques que la science devait
+démontrer de nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa divine prescience.</p>
+
+<p>Cependant le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre,
+le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité, en vain pour compléter la
+conquête du monde, Aristote devenu magicien a conduit par l'air et
+l'Océan l'Alexandre chevaleresque<a id="footnotetag648" name="footnotetag648"></a><a href="#footnote648" title="Go to footnote 648"><span class="smaller">[648]</span></a>. L'élément étranger ne suffisant
+pas, on remonte au vieil élément indigène jusqu'au dolmen celtique,
+jusqu'au tombeau d'Arthur<a id="footnotetag649" name="footnotetag649"></a><a href="#footnote649" title="Go to footnote 649"><span class="smaller">[649]</span></a>. Arthur revient, non plus ce petit chef
+de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non, un Arthur
+épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce roi des
+preux, avec sa reine Geneviève et ses douze paladins autour de la
+Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, après ce long sommeil
+où la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la femme; la
+femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui tient
+le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants, dans les
+forêts, à l'aventure, faibles et agités, tournant dans leur interminable
+épopée, comme dans ce cercle de Dante où flottent les victimes de
+l'amour au gré d'un vent éternel.</p>
+
+<p>Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette Table des
+douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est
+tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie mondaine,
+et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane qui
+cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à
+celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est
+changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils
+s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, au
+mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est point
+la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid, d'Hypérion,
+d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de Salomon, la
+coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie recueillit
+son précieux sang. La simple vue de cette coupe, où <span class="pagenum"><a id="page485" name="page485"></a>(p. 485)</span> Graal
+prolonge la vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de la
+coupe et du temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni Arthur, ni
+Parceval ne sont dignes de la toucher. Pour en avoir approché,
+l'amoureux Lancelot reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La
+nouvelle chevalerie du Graal est conférée par des prêtres; c'est un
+évêque qui fait Titurel chevalier. Cette poésie sacerdotale place si
+haut son idéal qu'il en est stérile et impuissant. Elle a beau exalter
+les vertus du Graal, il reste solitaire; les enfants de Parceval, de
+Lancelot et de Gauvin, peuvent seuls en approcher. Et quand on veut
+enfin réaliser le vrai chevalier, le digne gardien du Graal, on est
+obligé de prendre un sir Galahad, parfait de tout point, saint dès son
+vivant, mais fort ignoré. Ce héros obscur, mis au monde tout exprès, n'a
+pas grande influence.</p>
+
+<p>Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus
+sophistique et plus subtile, elle devint la s&oelig;ur de la scolastique,
+une scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les
+jongleurs la colportaient en petits poèmes par les cours et les
+châteaux, elle s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les
+entraves de la versification la plus artificielle et la plus laborieuse
+qui fût jamais. Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman, du symbole à
+l'allégorie, c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle grimaça encore
+pendant le quatorzième siècle dans les tristes imitations du triste
+<i>Roman de la Rose</i>, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la voix de
+la dérision populaire dans les contes et les fabliaux.</p>
+
+<p>La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle fait
+de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était plu dans
+sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme Parceval,
+brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener par les
+degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros chrétien, et
+elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle de Roland à
+celui du Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a mené errant
+par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres, à la
+recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique, et
+aussi ses faiblesses.</p>
+
+<p>La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à
+l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval, qui prolonge
+pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là,
+cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie et
+s'est fait charbonnier, <span class="pagenum"><a id="page486" name="page486"></a>(p. 486)</span> Renaud de Montauban se fait maçon, et
+porte des pierres sur son dos pour aider à la construction de la
+cathédrale de Cologne.</p>
+
+<p>L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de
+la passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame
+ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la
+poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine.</p>
+
+<p>L'église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette
+misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané.
+Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas
+en vain que l'Église avait droit d'asile<a id="footnotetag650" name="footnotetag650"></a><a href="#footnote650" title="Go to footnote 650"><span class="smaller">[650]</span></a>; c'était alors l'asile
+universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L'homme y
+priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité.
+Elle appelait aux travaux des champs<a id="footnotetag651" name="footnotetag651"></a><a href="#footnote651" title="Go to footnote 651"><span class="smaller">[651]</span></a>, aux affaires civiles,
+quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, c'est dans les
+églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à Saint-Marc que les
+députés de l'Europe vinrent demander une flotte pour la quatrième
+croisade. Le commerce se faisait autour des églises: les pèlerinages
+étaient des foires. Les marchandises étaient bénites. Les animaux, comme
+aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la bénédiction; l'Église
+ne la refusait point; elle laissait <i>approcher ces petits</i>. Naguère, à
+Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au parvis Notre-Dame, et
+chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait
+mieux, on mangeait dans l'église même, et après le repas venait la
+danse. L'Église se prêtait à ces joies enfantines.</p>
+
+<p class="poem10">
+ ... Pandentemque sinus et tota veste vocantem<br>
+ Cæruleum in gremium.</p>
+
+<p>Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple,
+exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné
+tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée <span class="pagenum"><a id="page487" name="page487"></a>(p. 487)</span> et la langue du
+peuple. La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants
+pathétiques, comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages
+qui nous a été conservé. Le peuple élevait la voix, non pas le peuple
+fictif qui parle dans le ch&oelig;ur, mais le vrai peuple venu du dehors,
+lorsqu'il entrait, innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de
+la cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant enfant, comme le saint
+Christophe de la légende, brut, ignorant, passionné, mais docile,
+implorant l'initiation, demandant à porter le Christ sur ses épaules
+colossales. Il entrait, amenant dans l'église le hideux dragon du péché;
+il le traînait, soûlé de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup
+de la prière qui doit l'immoler<a id="footnotetag652" name="footnotetag652"></a><a href="#footnote652" title="Go to footnote 652"><span class="smaller">[652]</span></a>. Quelquefois aussi, reconnaissant
+que la bestialité était en lui-même, il exposait dans des extravagances
+symboliques sa misère, son infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête
+des Fous, <i>fatuorum</i><a id="footnotetag653" name="footnotetag653"></a><a href="#footnote653" title="Go to footnote 653"><span class="smaller">[653]</span></a>. Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée
+par le christianisme, comme l'adieu de l'homme à la sensualité qu'il
+abjurait, se reproduisait aux fêtes de l'enfance du Christ, à la
+Circoncision, aux Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où
+l'humanité, sauvée du démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël
+et à Pâques. Le clergé lui-même y prenait part. Ici les chanoines
+jouaient à la balle dans l'église, là on traînait outrageusement
+l'odieux hareng du carême<a id="footnotetag654" name="footnotetag654"></a><a href="#footnote654" title="Go to footnote 654"><span class="smaller">[654]</span></a>. La bête comme l'homme était réhabilitée.
+L'humble témoin de la naissance du Sauveur, le fidèle animal qui de son
+haleine le réchauffa tout petit dans la crèche, qui le porta avec sa
+mère en Égypte, qui l'amena triomphant dans Jérusalem, il avait sa part
+de la joie<a id="footnotetag655" name="footnotetag655"></a><a href="#footnote655" title="Go to footnote 655"><span class="smaller">[655]</span></a>. Sobriété, <span class="pagenum"><a id="page488" name="page488"></a>(p. 488)</span> patience, ferme résignation, le
+moyen âge distinguait en l'âne je ne sais combien de vertus chrétiennes.
+Pourquoi eût-on rougi de lui? Le Sauveur n'en avait pas rougi<a id="footnotetag656" name="footnotetag656"></a><a href="#footnote656" title="Go to footnote 656"><span class="smaller">[656]</span></a>...
+Quel mal en tout cela? Tout n'est-il pas permis à l'enfant? Plus tard,
+l'Église imposa silence au peuple, l'éloigna, le tint à distance. Mais
+aux premiers siècles du moyen âge, l'Église s'effarouchait si peu de ces
+drames populaires qu'elle en reproduisait sur ses murailles les traits
+les plus hardis. À Rouen<a id="footnotetag657" name="footnotetag657"></a><a href="#footnote657" title="Go to footnote 657"><span class="smaller">[657]</span></a>, un cochon joue du violon; à Chartres,
+c'est un âne<a id="footnotetag658" name="footnotetag658"></a><a href="#footnote658" title="Go to footnote 658"><span class="smaller">[658]</span></a>; à Essonne, un évêque tient une marotte<a id="footnotetag659" name="footnotetag659"></a><a href="#footnote659" title="Go to footnote 659"><span class="smaller">[659]</span></a>.
+Ailleurs, ce sont les images des vices et des péchés sculptés dans la
+licence d'un pieux cynisme<a id="footnotetag660" name="footnotetag660"></a><a href="#footnote660" title="Go to footnote 660"><span class="smaller">[660]</span></a>. L'artiste n'a pas reculé devant
+l'inceste de Loth, ni les infamies de Sodome<a id="footnotetag661" name="footnotetag661"></a><a href="#footnote661" title="Go to footnote 661"><span class="smaller">[661]</span></a>.</p>
+
+<p>Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et
+de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne ne
+riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe
+d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec elle.
+Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté; il mettait <i>sous
+le chandelier l'âme de sa mère</i>. L'amour de la mère et du fils, de Marie
+et de Jésus, était pour l'Église une riche source de pathétique.
+Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la Vierge, portée
+par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de la Sicile antique
+cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la
+grande place, on lui présente tout à coup <span class="pagenum"><a id="page489" name="page489"></a>(p. 489)</span> l'image du Sauveur;
+elle tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'envolent
+de son sein portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle.</p>
+
+<p>À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi
+des langues de feu; les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures
+étaient illuminées<a id="footnotetag662" name="footnotetag662"></a><a href="#footnote662" title="Go to footnote 662"><span class="smaller">[662]</span></a>. À d'autres fêtes, l'illumination était au
+dehors<a id="footnotetag663" name="footnotetag663"></a><a href="#footnote663" title="Go to footnote 663"><span class="smaller">[663]</span></a>. Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces prodigieux
+monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes,
+animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant
+et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentelés, avec les
+riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumière et la
+voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas, dans l'ombre,
+répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le vrai drame, le
+vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité à travers les
+trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité
+passagère pour la fixer et l'éterniser dans la <i>Divina Commedia</i>.</p>
+
+<p>Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du
+moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y
+entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont
+l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix
+du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond
+symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est
+maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications
+philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'église est un musée
+gothique que visitent les habiles: ils tournent autour, regardent
+irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien
+ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur plaît dans
+l'église, ce n'est <span class="pagenum"><a id="page490" name="page490"></a>(p. 490)</span> pas l'église elle-même; ce sera le travail
+délicat de ses ornements, la frange de son manteau, sa dentelle de
+pierre, quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en décadence.</p>
+
+<p>Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou
+telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces
+pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand
+mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis tenté
+de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé dans
+l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris, de
+Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La pierre
+s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de l'artiste.
+L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au moyen âge:
+«Le maître des pierres vives», <i>Magister de vivis lapidibus</i><a id="footnotetag664" name="footnotetag664"></a><a href="#footnote664" title="Go to footnote 664"><span class="smaller">[664]</span></a>.</p>
+
+<p>On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique du
+tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome l'a
+condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le ch&oelig;ur. Cette
+église, comme la cité romaine, est encore restreinte, exclusive; elle ne
+s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle veut une initiation.
+Elle aime encore les ténèbres des Catacombes où elle naquit; elle se
+creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son berceau. Les
+catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée, ils attendent
+encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au dehors le cimetière;
+la tour elle-même, l'organe et la voix de l'église, s'élève à côté. La
+pesante arcade romane scelle de son poids l'église souterraine,
+ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi tant que le christianisme
+est en lutte, tant que dure la tempête des invasions, tant que le monde
+ne croit pas à sa durée. Mais lorsque l'ère fatale de l'an 1000 a passé,
+lorsque la hiérarchie ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde,
+qu'elle s'est complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la
+chrétienté, enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son
+unité, alors l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour
+embrasser le monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle
+soulève ses voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade
+romaine reparaît l'ogive orientale.</p>
+
+<p>Voilà un prodigieux entassement, une &oelig;uvre d'Encelade. <span class="pagenum"><a id="page491" name="page491"></a>(p. 491)</span> Pour
+soulever ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs<a id="footnotetag665" name="footnotetag665"></a><a href="#footnote665" title="Go to footnote 665"><span class="smaller">[665]</span></a>, les
+géants, ce semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais
+non, ce n'est pas là une &oelig;uvre de géants, ce n'est pas un confus amas
+de choses énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là quelque
+chose de plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souffle de
+l'esprit. Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant
+les royaumes et brisant les empires; c'est lui encore qui a gonflé les
+voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie
+puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a
+suscité d'un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L'esprit
+est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine
+dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il
+en forme et déforme les traits; il creuse l'&oelig;il de méditations,
+d'expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées,
+les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe
+au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son
+enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors,
+au dedans de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit
+bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue; il y
+grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous
+ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée
+intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte
+mystérieuse où le monde païen l'avait tenu<a id="footnotetag666" name="footnotetag666"></a><a href="#footnote666" title="Go to footnote 666"><span class="smaller">[666]</span></a>, il la lança au ciel
+cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus
+haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir
+d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la
+respiration, si fortement battait ce c&oelig;ur du genre humain, qu'il fit
+jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour
+recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond
+<span class="pagenum"><a id="page492" name="page492"></a>(p. 492)</span> de la croisée gothique, de cet <i>&oelig;il ogival</i><a id="footnotetag667" name="footnotetag667"></a><a href="#footnote667" title="Go to footnote 667"><span class="smaller">[667]</span></a>, quand il
+fait effort pour s'ouvrir, au douzième siècle. Cet &oelig;il de la croisée
+gothique est le signe par lequel se classe la nouvelle architecture.
+L'art ancien, adorateur de la matière, se classait par l'appui matériel
+du temple, par la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art
+moderne, fils de l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme,
+mais la physionomie, mais l'&oelig;il; non la colonne, mais la croisée; non
+le plein, mais le vide. Au douzième et au treizième siècle, la croisée,
+enfoncée dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïde
+dans une grotte de granit, est toute retirée en soi; elle médite et
+rêve. Peu à peu elle avance du dedans au dehors; elle arrive à la
+superficie extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques,
+triomphantes de la gloire céleste. Mais le quatorzième siècle est à
+peine passé que ces roses s'altèrent; elles se changent en figures
+flamboyantes; sont-ce des flammes, des c&oelig;urs ou des larmes? Tout cela
+peut-être à la fois.</p>
+
+<p>Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit, quoi
+qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau
+l'étendre<a id="footnotetag668" name="footnotetag668"></a><a href="#footnote668" title="Go to footnote 668"><span class="smaller">[668]</span></a>, la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe. Non,
+tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos
+saints, vos fleurs de pierre, vos forêts de marbre, vos grands christs
+dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut qu'autour
+de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle rayonne de
+chapelles<a id="footnotetag669" name="footnotetag669"></a><a href="#footnote669" title="Go to footnote 669"><span class="smaller">[669]</span></a>. Au delà de l'autel, dressons un autel, un sanctuaire
+derrière le sanctuaire; cachons derrière le ch&oelig;ur la chapelle de la
+Vierge; il me semble que là nous respirerons mieux; là il y aura des
+genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne peut plus
+soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par delà la
+mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font
+obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du sanctuaire,
+que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon du ciel?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page493" name="page493"></a>(p. 493)</span> Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit,
+qui semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux,
+elle se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante
+fécondité au nombre, au rythme d'une géométrie savante. La géométrie et
+l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a calculé
+dans les derniers temps que la courbe la plus propre à faire une voûte
+solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie comme la plus
+belle, pour le dôme de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture
+gothique, dans la cathédrale de Cologne<a id="footnotetag670" name="footnotetag670"></a><a href="#footnote670" title="Go to footnote 670"><span class="smaller">[670]</span></a>; c'est un corps régulier
+qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la régularité
+des cristaux. La croix de l'église normale est strictement déduite de la
+figure par laquelle Euclide construit le triangle équilatéral<a id="footnotetag671" name="footnotetag671"></a><a href="#footnote671" title="Go to footnote 671"><span class="smaller">[671]</span></a>. Ce
+triangle, principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des
+voûtes; il tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse
+maigreur des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des
+arcades byzantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs
+subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le
+nombre humain, celui des doigts; douze le nombre divin, le nombre
+astronomique; ajoutez-y sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les
+tours<a id="footnotetag672" name="footnotetag672"></a><a href="#footnote672" title="Go to footnote 672"><span class="smaller">[672]</span></a> et dans tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du
+carré et se subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le
+triangle, s'exfolient en hexagone, en dodécagone<a id="footnotetag673" name="footnotetag673"></a><a href="#footnote673" title="Go to footnote 673"><span class="smaller">[673]</span></a>. La colonne a dans
+le rapport de son diamètre à la hauteur les proportions de l'ordre
+dorique<a id="footnotetag674" name="footnotetag674"></a><a href="#footnote674" title="Go to footnote 674"><span class="smaller">[674]</span></a>. La hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au
+principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l'architecture
+gothique subsistent les traditions de l'antiquité.</p>
+
+<p>L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante <span class="pagenum"><a id="page494" name="page494"></a>(p. 494)</span>
+pieds. Ce nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la
+hauteur des colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de la largeur de
+l'arcade, la façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a
+trois fois la largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de
+l'arcade. La largeur du tout est égale à la longueur du ch&oelig;ur et de
+la nef<a id="footnotetag675" name="footnotetag675"></a><a href="#footnote675" title="Go to footnote 675"><span class="smaller">[675]</span></a>, égale à la hauteur du milieu de la voûte<a id="footnotetag676" name="footnotetag676"></a><a href="#footnote676" title="Go to footnote 676"><span class="smaller">[676]</span></a>. La longueur
+est à la hauteur comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas-côtés,
+se reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants qui
+soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du
+Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du
+ch&oelig;ur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent.</p>
+
+<p>Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes
+les églises. Celle de Reims a 7 entrées; celle de Reims et de Chartres 7
+chapelles autour du ch&oelig;ur. Le ch&oelig;ur de Notre-Dame de Paris a 7
+arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois 9), large de 42 (6
+fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours, et le diamètre d'une
+des grandes roses; les tours de la même église ont 216 pieds (17 fois
+12). On y compte 297 colonnes (297:3=99, qui, divisé par 3=33, qui,
+divisé par 3=11), et 45 chapelles (5x9). Le clocher qui en surmontait la
+croisée avait 104 pieds comme la voûte principale. Notre-Dame de Reims a
+dans son &oelig;uvre 408 pieds (:2 donne 204, hauteur des tours de
+Notre-Dame de Paris; 204:17=12)<a id="footnotetag677" name="footnotetag677"></a><a href="#footnote677" title="Go to footnote 677"><span class="smaller">[677]</span></a>. Chartres 396 pieds (:6=66, qui
+divisé par 2=33=3x11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen et des
+cathédrales de Strasbourg et de <span class="pagenum"><a id="page495" name="page495"></a>(p. 495)</span> Chartres sont toutes les trois
+de longueur égale (244 pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est haute de
+110 pieds (110:10=11), longue de 110, large de 27 (3<sup>e</sup> puissance de
+3)<a id="footnotetag678" name="footnotetag678"></a><a href="#footnote678" title="Go to footnote 678"><span class="smaller">[678]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2">À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique sacrée?
+Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents (Vitet,
+Église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que
+l'<i>architecture ogivale</i>, celle qu'on dit improprement gothique, est due
+tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons. L'<i>architecture
+romane</i>, celle des prêtres, finit au douzième siècle.</p>
+
+<p>Les maçons, cette, vaste et obscure association partout répandue, eurent
+leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe aussi
+ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau païen,
+sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le monde le
+grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de Salomon. Avec
+quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et perdus dans
+l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes, il faut, pour le
+savoir, parcourir les parties les plus reculées, les plus inaccessibles
+des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts aériens, aux dernières
+pointes de ces flèches où le couvreur ne se hasarde qu'en tremblant,
+vous rencontrerez souvent, solitaires sous l'&oelig;il de Dieu, aux coups
+du vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d'&oelig;uvre d'art
+et de sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie. Pas un nom, pas un
+signe, une lettre: il eût cru voler sa gloire à Dieu. Il a travaillé
+pour Dieu seul, <i>pour le remède de son âme</i>. Un nom qu'ils ont pourtant
+conservé par une gracieuse préférence, c'est celui d'une vierge qui
+travailla pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui
+couronnent la prodigieuse flèche, y fut placée par sa faible main<a id="footnotetag679" name="footnotetag679"></a><a href="#footnote679" title="Go to footnote 679"><span class="smaller">[679]</span></a>.
+Ainsi dans la légende, le roc que tous les efforts des hommes n'avaient
+pu ébranler, roule sous le pied d'un enfant<a id="footnotetag680" name="footnotetag680"></a><a href="#footnote680" title="Go to footnote 680"><span class="smaller">[680]</span></a>. C'est aussi une vierge
+que la patronne des <i>maçons</i>, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue
+géométrique, sa rose mystérieuse, sur le plan de la <span class="pagenum"><a id="page496" name="page496"></a>(p. 496)</span> cathédrale
+de Cologne. Une autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour,
+percée d'une trinité de fenêtres.</p>
+
+<p>Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le
+comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il
+s'en fût tenu au même type<a id="footnotetag681" name="footnotetag681"></a><a href="#footnote681" title="Go to footnote 681"><span class="smaller">[681]</span></a>, s'il fût resté assujetti par l'harmonie
+géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties de
+l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul et
+l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de
+l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente
+personnalité<a id="footnotetag682" name="footnotetag682"></a><a href="#footnote682" title="Go to footnote 682"><span class="smaller">[682]</span></a>; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de Paris,
+sur les tombeaux de Rouen<a id="footnotetag683" name="footnotetag683"></a><a href="#footnote683" title="Go to footnote 683"><span class="smaller">[683]</span></a>, sur les pierres tumulaires et les
+méandres de l'église de Reims<a id="footnotetag684" name="footnotetag684"></a><a href="#footnote684" title="Go to footnote 684"><span class="smaller">[684]</span></a>. L'inquiétude du nom et de la gloire,
+la rivalité des efforts poussa ces artistes à des actes désespérés. À
+Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant son neveu par
+envie. Vous voyez dans une église de cette dernière ville, sur la même
+pierre, les figures hostiles et menaçantes d'Alexandre de Berneval et de
+son disciple poignardé par lui. Leurs chiens, couchés à leurs pieds, se
+menacent encore. L'infortuné jeune homme, dans la tristesse d'un destin
+inaccompli, porte sur sa poitrine l'incomparable rose où il eut le
+malheur de surpasser son maîtres<a id="footnotetag685" name="footnotetag685"></a><a href="#footnote685" title="Go to footnote 685"><span class="smaller">[685]</span></a>.</p>
+
+<p>Comment compter nos belles églises du treizième siècle? Je voulais du
+moins parler de Notre-Dame de Paris<a id="footnotetag686" name="footnotetag686"></a><a href="#footnote686" title="Go to footnote 686"><span class="smaller">[686]</span></a>. Mais quelqu'un a marqué ce
+monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais ne se
+hasardera d'y toucher. C'est sa chose <span class="pagenum"><a id="page497" name="page497"></a>(p. 497)</span> désormais, c'est son
+fief, c'est le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille
+cathédrale, une cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de
+l'autre, aussi haute que ses tours. Si je regardais cette église, ce
+serait comme livre d'histoire, comme le grand registre des destinées de
+la monarchie. On sait que son portail, autrefois chargé des images de
+tous les rois de France, est l'&oelig;uvre de Philippe-Auguste; le portail
+sud-est de saint Louis<a id="footnotetag687" name="footnotetag687"></a><a href="#footnote687" title="Go to footnote 687"><span class="smaller">[687]</span></a>, le septentrional de Philippe-le-Bel<a id="footnotetag688" name="footnotetag688"></a><a href="#footnote688" title="Go to footnote 688"><span class="smaller">[688]</span></a>;
+celui-ci fut fondé de la dépouille des Templiers, pour détourner sans
+doute la malédiction de Jacques Molay<a id="footnotetag689" name="footnotetag689"></a><a href="#footnote689" title="Go to footnote 689"><span class="smaller">[689]</span></a>. Ce portail funèbre a dans sa
+porte rouge le monument de Jean-sans-Peur<a id="footnotetag690" name="footnotetag690"></a><a href="#footnote690" title="Go to footnote 690"><span class="smaller">[690]</span></a>, l'assassin du duc
+d'Orléans. La grande et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à
+l'histoire plus qu'à la religion. Elle a peu d'élan, peu de ce mouvement
+d'ascension si frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne.
+Les bandes longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrêtent
+l'élan; ce sont plutôt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de
+prier.</p>
+
+<p>Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims,
+celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des
+cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie
+colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste,
+la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte
+plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise
+l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée
+batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils
+font la moue à la ville, tandis qu'au pied du Clocher-à-l'Ange le peuple
+est pilorié.</p>
+
+<p>Saint-Denis est l'église des tombeaux; non pas une sombre et triste
+nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi
+et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de saint Louis qui l'a
+bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée et légère, comme pour
+moins peser sur les morts. La nef s'élève au ch&oelig;ur par un escalier
+qui semble attendre le cortège des générations qui doivent monter,
+descendre, avec la dépouille des rois.</p>
+
+<p>À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait
+atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la <span class="pagenum"><a id="page498" name="page498"></a>(p. 498)</span>
+virginité, moment court, moment adorable, où rien ne peut rester
+ici-bas. Au moment de la beauté pure, il en succède un autre que nous
+connaissons bien aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie
+a déjà pesé, quand la science du bien et du mal perce dans un triste
+sourire, qu'un pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors
+ce n'est pas trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles
+du c&oelig;ur. C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle
+fut l'église gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une
+délicieuse coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles
+imposants<a id="footnotetag691" name="footnotetag691"></a><a href="#footnote691" title="Go to footnote 691"><span class="smaller">[691]</span></a>, charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours,
+comme des chatons de diamants, fine et transparente dentelle de pierre
+filée au fuseau des fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et
+triomphante, à mesure qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau
+faire, souffrante beauté, le bracelet flotte autour d'un bras amaigri;
+vous savez trop, la pensée vous brûle, vous languissez d'amour
+impuissant.</p>
+
+<p>L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il
+s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il la
+creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint la
+s&oelig;ur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut
+aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série
+de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. On
+trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les
+subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des
+troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la
+passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et
+aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a
+entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité
+extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et
+exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans
+l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche
+dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d'un
+c&oelig;ur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer,
+déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras
+pas ton Dieu.</p>
+
+<p>En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, <span class="pagenum"><a id="page499" name="page499"></a>(p. 499)</span> ce
+que l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et
+naturelle du christianisme se développa de plus en plus et envahit
+l'Église. La végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit
+sur la terre et donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme,
+des représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints,
+des apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui
+reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture<a id="footnotetag692" name="footnotetag692"></a><a href="#footnote692" title="Go to footnote 692"><span class="smaller">[692]</span></a>;
+celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses
+s&oelig;urs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla
+la sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, l'homme mit partout
+son image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis en
+son propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refusé
+l'asile du temple à ces pauvres morts? Ils se contentèrent d'abord d'une
+simple dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la
+tombe s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe fut un mausolée,
+un catafalque de pierre qui emplit l'église, que dis-je? ce fut une
+chapelle, une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison, fut
+heureux de garder lui-même une chapelle<a id="footnotetag693" name="footnotetag693"></a><a href="#footnote693" title="Go to footnote 693"><span class="smaller">[693]</span></a>.</p>
+
+<p>La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un
+léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain.
+L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né de la croyance au
+miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision;
+j'emprunte le mot de saint Augustin: <i>Credo quia absurdum</i>. La maison
+divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes colonnes;
+si elle accepte un appui matériel, c'est pure condescendance; il lui
+suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s'il
+est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines
+colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l'architecture gothique
+le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais c'est aussi
+son principe de mort. Le jour où l'amour manquera, l'étrangeté, la
+bizarrerie des formes, ressortiront à loisir, et le <span class="pagenum"><a id="page500" name="page500"></a>(p. 500)</span> sentiment
+du beau sera choqué, tout aussi bien que la logique<a id="footnotetag694" name="footnotetag694"></a><a href="#footnote694" title="Go to footnote 694"><span class="smaller">[694]</span></a>.</p>
+
+<p>L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit
+l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La
+laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion
+d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché,
+le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié; mais
+enfin il y est. Le génie grec divinise souvent la bête; les lions de
+Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique
+bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le
+diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne?
+Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans ce
+pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté
+effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas craint
+d'offrir à l'âme sanctifiée.</p>
+
+<p>Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le,
+quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de
+l'église s'appuie sur d'innombrables contre-forts<a id="footnotetag695" name="footnotetag695"></a><a href="#footnote695" title="Go to footnote 695"><span class="smaller">[695]</span></a>, laborieusement
+dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir
+entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée d'une vieille maison
+qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.</p>
+
+<p>Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable
+dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société
+d'où il est sorti, était trop inégale et trop injuste. Le régime des
+castes, si peu atténué qu'il était par le christianisme<a id="footnotetag696" name="footnotetag696"></a><a href="#footnote696" title="Go to footnote 696"><span class="smaller">[696]</span></a>, subsistait
+encore. L'Église sortie du peuple eut, <span class="pagenum"><a id="page501" name="page501"></a>(p. 501)</span> de bonne heure, peur du
+peuple; elle s'en éloigna, elle fit alliance avec la féodalité, sa
+vieille ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle
+s'associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes
+qu'elle-même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte
+au pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du quinzième siècle,
+punis d'avoir résisté à l'établissement d'un impôt<a id="footnotetag697" name="footnotetag697"></a><a href="#footnote697" title="Go to footnote 697"><span class="smaller">[697]</span></a>. Cette figure du
+peuple pilorié est un stigmate pour l'Église elle-même. La voix des
+suppliciés s'élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un
+tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par
+corvées, élevées des dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de
+l'orgueil des évêques et des seigneurs, toutes remplies de leurs
+insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces
+pierres il y avait trop de pleurs.</p>
+
+<p>Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir
+sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la
+<i>consommation</i>. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait
+reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un Christ
+éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se représente
+partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour
+acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire,
+étrangère, souvent contraire à l'influence ecclésiastique. Le peuple,
+tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre le saint, le
+Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, il élève, il épure cet idéal
+dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il
+apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon
+roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de
+guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple <i>baron</i> du
+Saint-Sépulcre. L'idéal grandit encore dans Thomas de Kenterbury,
+délaissé de l'Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré
+de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l'heure
+l'idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au
+quinzième siècle, non seulement dans l'homme du peuple, mais dans la
+femme, dans Jeanne-la-Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le
+peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page502" name="page502"></a>(p. 502)</span> Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de
+son Dieu en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa
+dans un présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, qui mit
+sur la terre un ciel, elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle
+parut la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan poussa sur
+l'église inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est dans les
+grotesques du quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu; il
+n'a jamais pu apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est
+jamais qu'un moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour
+s'être fait humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être devenu
+grand comme le monde.</p>
+
+<p>En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen
+âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous
+aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre
+mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est en vain
+que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours
+suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints
+font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent des
+grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur...»
+Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde
+oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur dépouille. Dieu lui
+accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de cadran. (1833.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page503" name="page503"></a>(p. 503)</span> J'ai tiré ce volume, en grande partie, des Archives nationales.
+Un mot seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait à
+l'auteur un devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquités, sur le
+paisible théâtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirés. Son
+livre, c'est sa vie.</p>
+
+<p>Le noyau des Archives est le Trésor des chartes et la collection des
+registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de beaucoup
+la plus considérable des Archives (section historique, domaniale et
+topographique, législative et administrative), occupent au Marais le
+triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans l'antiquité,
+histoire dans l'histoire. Une tour du quatorzième siècle garde l'entrée
+de la royale colonnade du palais des Soubise. On s'explique en entrant
+la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne puis, prince ne daigne,
+Rohan suis.»</p>
+
+<p>Le <i>Trésor des chartes</i> contient dans ses registres la suite des actes
+du gouvernement depuis le treizième siècle, dans ses chartes, les actes
+diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion
+des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce qui
+constituait, comme on le disait, <i>les droits du roi</i>. C'était le vieil
+arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en brèche
+la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut confié
+tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à un
+chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur général.
+Parmi ces <i>trésoriers des chartes</i>, il faut citer un Budé, deux de
+Thou<a id="footnotetag698" name="footnotetag698"></a><a href="#footnote698" title="Go to footnote 698"><span class="smaller">[698]</span></a>. Les destinées de ce précieux dépôt ne furent autres que
+<span class="pagenum"><a id="page504" name="page504"></a>(p. 504)</span> celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité royale prit
+plus de nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des chartes;
+véritable trésor, en effet, où l'on trouvait des titres à exploiter, où
+l'on péchait des terres, des châteaux, mainte fois des provinces. Les
+fils de Philippe-le-Bel, cette génération avide, firent faire le premier
+inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la France,
+après les guerres des Anglais, se cherchait elle-même, visita le Trésor
+et s'affligea de la confusion qui s'y était mise (1371); le trésor était
+comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre sous Charles
+VIII. Sous Henri III, le désordre est au comble. De savants hommes y
+aident: Brisson et du Tillet, <i>qui travaillent pour le roi</i>, emportent
+et dissipent les pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de
+la <i>France ancienne</i>, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet
+inventaire des droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu.
+Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter les Archives: par toute
+la France il rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un
+grand et admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers
+qu'il employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi,
+les Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son &oelig;uvre,
+réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce
+travail est le livre des <i>Droits du roy</i>, de Pierre Du Puy. C'est un
+savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme
+intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de
+l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne; que la Lorraine,
+dépendance originaire du royaume <i>français</i> d'Austrasie et de
+Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une telle
+érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter la
+centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives,
+trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins
+légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi
+quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux
+archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses titres.
+Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit son droit
+de franc-aleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits
+anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes
+voulaient des écrits.</p>
+
+<p>Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux,
+notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. Il
+fallait une lettre de cachet au trésorier des <span class="pagenum"><a id="page505" name="page505"></a>(p. 505)</span> chartes pour
+avoir droit de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être
+réunie à celle de procureur général au Parlement de Paris. M.
+d'Aguesseau provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un
+homme qui était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées
+au Trésor des chartes et qui en faisait trafic<a id="footnotetag699" name="footnotetag699"></a><a href="#footnote699" title="Go to footnote 699"><span class="smaller">[699]</span></a>.</p>
+
+<p>La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la
+confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les
+avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, sont
+venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de
+Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables et
+fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de Clotaire,
+sont sortis de leur asile ecclésiastique et sont venus comparaître à
+cette grande revue des morts. Dans cette concentration violente et
+rapide de tant de titres, beaucoup périrent, beaucoup furent détruits:
+les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous le titre
+de <i>Bureau du triage des titres</i>. La confiscation révolutionnaire ne
+s'appuyant pas sur l'autorité des textes, des titres écrits, comme la
+confiscation monarchique, n'avait que faire de ces parchemins. Son titre
+unique était le <i>Contrat social</i>, comme le <i>Coran</i> pour celui qui brûla
+la bibliothèque d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des
+monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle
+opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères, châteaux,
+dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le plancher, réunit
+tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble de papiers, les
+fenêtres mêmes étaient obstruées, tandis que l'archiviste louait
+plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait faire des recherches, il
+fallait de la chandelle en plein midi. La Révolution, une fois pour
+toutes, y porta le jour.</p>
+
+<p>Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de la
+science) furent deux députés de la Convention: MM. Camus et Daunou. M.
+Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la république avec
+la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M.
+Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des Archives, et à cette
+époque les archives de France devenaient celles du monde. Cette
+prodigieuse <span class="pagenum"><a id="page506" name="page506"></a>(p. 506)</span> classification lui appartient. C'était alors un
+glorieux temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la
+première fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou recevait les
+dépouilles du Vatican. D'autre part du Nord et du Midi, arrivaient à
+l'hôtel Soubise les archives d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique; deux
+de nos collègues étaient allés chercher celles de Hollande.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.
+On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des
+inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.
+Toutefois, il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.
+Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, quoique
+même plusieurs ministères continuent de garder les leurs, l'encombrement
+finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons, car nous sommes
+la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute révolution se fait
+à notre profit. Il nous suffit d'attendre: «Patiens, quia æternus.»</p>
+
+<p>Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la
+monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga; la charte de
+Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République
+dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille<a id="footnotetag700" name="footnotetag700"></a><a href="#footnote700" title="Go to footnote 700"><span class="smaller">[700]</span></a>, minute des Droits
+de l'homme, urne des députés, et la grande machine républicaine, le coin
+des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ait laissé
+quelque chose; le pape nous a repris ses archives, mais nous avons gardé
+par représailles les brancards sur lesquels il fut porté au sacre de
+l'empereur. À côté de ces jouets sanglants de la Providence, est placé
+l'immuable étalon des mesures que chaque année l'on vient consulter. La
+température est invariable aux Archives.</p>
+
+<p>Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes
+manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux,
+j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de
+Saint-Vannes: «Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux
+siècles des siècles!»</p>
+
+<p>Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir, dans le silence apparent de
+ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de
+la mort. Ces papiers, ces parchemins <span class="pagenum"><a id="page507" name="page507"></a>(p. 507)</span> laissés là depuis
+longtemps ne demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers
+ne sont pas des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de
+peuples. D'abord, les familles et les fiefs, blasonnés dans leur
+poussière, réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient,
+alléguant qu'à tort la centralisation avait cru les anéantir. Les
+ordonnances de nos rois prétendaient n'avoir pas été effacées par la
+multitude des lois modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme
+disait ce fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de
+mort. Tous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à
+cent langues que faisait taire rudement la grande voie de la République
+et de l'Empire.</p>
+
+<p>Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît.
+Tous, vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme
+individuel, le général comme général; le Fief a raison, la Monarchie
+davantage, encore plus la République!... La province doit revivre;
+l'ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte
+géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que, la
+diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à son
+tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de
+classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle
+systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter mal
+aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque chose de
+revivre.</p>
+
+<p>Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se
+soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme dans
+le <i>Jugement dernier</i> de Michel-Ange, ou dans la <i>Danse des morts</i>.
+Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de la
+reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ne trouveront cela ni
+beau ni vrai; ils seront choqués surtout de la dureté des oppositions
+provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire observer aux
+critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne reconnaissent point
+leurs aïeux, que nous avons entre tous les peuples, nous autres
+Français, ce don que souhaitait un ancien, le don d'oublier. Les chants
+de Roland et de Renaud, etc., ont certainement été populaires; les
+fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà si loin au seizième
+siècle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes: «Il n'y a, dans
+notre vieille littérature, que le <i>Roman de la Rose</i>.» Du temps de Du
+Bellay, la France a été Rabelais, plus tard Voltaire. Rabelais est
+maintenant dans le domaine de l'érudition. Voltaire est <span class="pagenum"><a id="page508" name="page508"></a>(p. 508)</span> déjà
+moins lu. Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant lui-même.</p>
+
+<p>La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette
+vieille France hétérogène que j'ai décrite. Le Gascon ne voudra pas
+reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. À quoi je
+répondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France. Je
+la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de ses vieilles
+originalités de provinces. Les derniers volumes de cette histoire la
+présenteront dans son unité (1833).</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page509" name="page509"></a>(p. 509)</span> APPENDICE</h3>
+
+<a id="app1" name="app1"></a>
+<p>1&mdash;page <a href="#page4">4</a>&mdash;<i>En latitude, les zones de la France se marquent par leurs
+produits...</i></p>
+
+<p>Arthur Young, <i>Voyage agronomique</i>, t. II de la traduction, p. 189: «La
+France peut se diviser en trois parties principales, dont la première
+comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, les oliviers.
+Ces plants forment les trois districts: 1<sup>o</sup> du Nord, où il n'y a pas de
+vignobles; 2<sup>o</sup> du Centre, où il n'y a pas de maïs; 3<sup>o</sup> du Midi, où l'on
+trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne de démarcation
+entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas la vigne, est,
+comme je l'ai moi-même observé, à Coucy, à trois lieues du nord de
+Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le Maine, et à
+Herbignai près Guérande, en Bretagne.»&mdash;Cette limitation, peut-être trop
+rigoureuse, est pourtant généralement exacte.</p>
+
+<p>Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est enrichi
+en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol et de
+climat qui caractérise notre patrie:</p>
+
+<p>«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y
+voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
+châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
+partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du
+seizième siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des
+plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à
+procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du
+trouvère Thibault, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
+jardins de roses. Constantinople <span class="pagenum"><a id="page510" name="page510"></a>(p. 510)</span> nous a fourni le marronnier
+d'Inde au commencement du dix-septième siècle. Nous avons longtemps
+envié à la Turquie la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents
+espèces plus belles que celles des autres pays. L'orme était à peine
+connu en France avant François I<sup>er</sup>, et l'artichaut avant le seizième
+siècle. Le mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du
+quatorzième siècle. Fontainebleau est redevable de ses chasselas
+délicieux à l'île de Chypre. Nous sommes allés chercher le saule
+pleureur aux environs de Babylone; l'acacia dans la Virginie; le frêne
+noir et le thuya, au Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope,
+aux Cordillières; le réséda en Égypte; le millet altier, en Guinée; le
+ricin et le micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au
+Brésil; la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique;
+l'amomon, à Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie;
+l'hémérocalle jaune, en Sibérie; la balsamine, dans l'Inde; la
+tubéreuse, dans l'île de Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans
+l'Orient; le raifort, à la Chine; la rhubarbe, en Tartane; le blé
+sarrasin, en Grèce; le lin de la Nouvelle-Zélande, dans les terres
+australes.» Depping (<i>Description de la France</i>, t. I, p. 51).&mdash;V. aussi
+de Candolle, sur la <i>Statistique végétale de la France</i>, et A. de
+Humboldt, <i>Géographie botanique</i>.</p>
+
+<a id="app2" name="app2"></a>
+<p class="p2">2&mdash;page <a href="#page7">7</a>&mdash;<i>Le génie de la Bretagne</i>, etc...</p>
+
+<p>Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à droite ni à
+gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui semblait donner
+tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement de l'homme dans
+la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinoza.</p>
+
+<a id="app3" name="app3"></a>
+<p class="p2">3&mdash;page <a href="#page8">8</a>&mdash;<i>Saint-Malo et Nantes</i>, etc...</p>
+
+<p>Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il pas ajouter
+si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur payer tout ce
+que leur doit la France?</p>
+
+<p>Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des
+familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie et
+l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on veut
+faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, et les
+m&oelig;urs y valent mieux que dans aucune ville maritime.</p>
+
+<a id="app4" name="app4"></a>
+<p class="p2">4&mdash;page <a href="#page11">11</a>, note <a href="#footnote13">3</a>&mdash;<i>Dans les Hébrides et autres îles</i>, etc... V.
+Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's Hébrides, etc. Naguère <span class="pagenum"><a id="page511" name="page511"></a>(p. 511)</span>
+encore, le paysan qui voulait se marier demandait femme au lord de
+Barra, qui régnait dans ces îles depuis trente-cinq générations. Solin,
+c. <span class="smcap">XXII</span>, assure déjà que le roi des Hébrides n'a point de femmes à lui,
+mais qu'il use de toutes.</p>
+
+<a id="app5" name="app5"></a>
+<p class="p2">5&mdash;page <a href="#page14">14</a> et <a href="#footnote15">note</a>&mdash;<i>Superstitions bretonnes...</i></p>
+
+<p>D'autres se découvrent quand l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I,
+193).&mdash;Le respect des lacs et des fontaines s'est aussi conservé: ils y
+apportent à certain jour du beurre et du pain. (Cambry, III, 35. Voy.
+aussi Depping, 1, 76.)&mdash;Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait
+solennellement, le premier jour de l'an: <span class="smcap">Guy-na-né</span>. (Cambry, II,
+26.)&mdash;Dans l'Anjou, les enfants demandaient leurs étrennes, en criant:
+<span class="smcap">Ma Gullanneu</span> (Bodin, <i>Recherches sur Saumur</i>).&mdash;Dans le département de
+la Haute-Vienne en criant: <span class="smcap">Gui-gne-leu</span>.&mdash;Il y a peu d'années que dans
+les Orcades la fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden
+(? Logan, II, 360.)&mdash;La fête du Soleil se célébrerait encore dans un
+village du Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (<i>Sur les Dialectes du
+Dauphiné</i>, p. 11).&mdash;Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité,
+voir paraître <i>trois soleils</i>.&mdash;À la Saint-Jean, on allait voir danser
+le soleil levant. (Bodin, <i>loco citato</i>.)&mdash;Les Angevins appelaient le
+soleil <i>Seigneur</i>, et la lune <i>Dame</i>. (Idem, <i>Recherches sur l'Anjou</i>,
+I, 86.)</p>
+
+<a id="app6" name="app6"></a>
+<p class="p2">6&mdash;page <a href="#page16">16</a>&mdash;<i>Un mot profond a été dit sur la Vendée</i>, etc..</p>
+
+<p>Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises de Nantes,
+octobre 1832.</p>
+
+<a id="app7" name="app7"></a>
+<p class="p2">7&mdash;page <a href="#page18">18</a>&mdash;<i>Le dolmen de Saumur...</i></p>
+
+<p>C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds de long sur
+dix de large et huit de haut, le tout formé de onze pierres énormes. Ce
+dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un autre qu'on aperçoit
+sur une colline. J'ai souvent remarqué cette disposition dans les
+monuments druidiques, par exemple, à Carnac.</p>
+
+<a id="app8" name="app8"></a>
+<p class="p2">8&mdash;page <a href="#page21">21</a>&mdash;<i>L'abbaye de Fontevrault...</i></p>
+
+<p>En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de colonnes et
+de pilastres, cinq grandes églises, et plusieurs statues, entre autres
+celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard C&oelig;ur-de-Lion,
+avait disparu.</p>
+
+<a id="app9" name="app9"></a>
+<p class="p2">9&mdash;page <a href="#page22">22</a>&mdash;<i>Le Poitou, le pays du mélange, des mulets...</i></p>
+
+<p>Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la Provence,
+<span class="pagenum"><a id="page512" name="page512"></a>(p. 512)</span> le Languedoc, l'Espagne même.&mdash;La naissance d'une mule est
+plus fêtée que celle d'un fils.&mdash;Vers Mirebeau, un âne étalon vaut
+jusqu'à 3,000 francs. (Dupin, <i>Statistique des Deux-Sèvres</i>.)</p>
+
+<p><i>Des vipères...</i></p>
+
+<p>Les pharmaciens en achetaient beaucoup dans le Poitou.&mdash;Poitiers
+envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. (<i>Stat. de la Vendée</i>,
+par l'ingénieur La Bretonnière.)</p>
+
+<a id="app10" name="app10"></a>
+<p class="p2">10&mdash;page <a href="#page25">25</a>&mdash;<i>Vers La Rochelle, une petite Hollande</i>, etc..</p>
+
+<p>Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La difficulté à
+vaincre, c'était moins le flux de la mer que les débordements de la
+Sèvre.&mdash;Les digues sont souvent menacées.&mdash;Les <i>cabaniers</i> (habitants de
+fermes appelées cabanes) marchent avec des bâtons de douze pieds pour
+sauter les fossés et les canaux.&mdash;Le <i>Marais mouillé</i>, au delà des
+digues, est sous l'eau tout l'hiver. (La Bretonnière.)&mdash;Noirmoutiers est
+à douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et on trouve des digues
+artificielles sur une longueur de onze mille toises.&mdash;Les Hollandais
+desséchèrent le <i>marais du Petit-Poitou</i>, par un canal appelé <i>Ceinture
+des Hollandais</i>. (<i>Statistique</i> de Peuchet et Chanlaire. Voyez aussi la
+<i>Description de la Vendée</i>, par M. Cavoteau, 1812.)</p>
+
+<a id="app11" name="app11"></a>
+<p class="p2">11&mdash;page <a href="#page26">26</a>&mdash;<i>Le pape protégea La Rochelle contre les seigneurs...</i></p>
+
+<p>Raymond Perraud, né à La Rochelle, évêque et cardinal, homme actif et
+hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles qui défendent à
+tout juge forain de les citer à son tribunal.</p>
+
+<a id="app12" name="app12"></a>
+<p class="p2">12&mdash;page <a href="#page27">27</a>&mdash;<i>La Vendée qui a quatorze rivières, et pas une
+navigable...</i></p>
+
+<p>Voy. <i>Statist. du départ. de la Vienne</i>, par le préfet Cochon, an
+X.&mdash;Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable jusqu'à Limoges;
+depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans la Dordogne; elle
+eût joint Bordeaux et Paris par la Loire; mais la Vienne a trop de
+rochers.&mdash;On pourrait rendre le Clain navigable jusqu'à Poitiers, de
+manière à continuer la navigation de la Vienne. Châtellerault s'y est
+opposé par jalousie contre Poitiers.&mdash;Si la Charente devenait navigable
+jusqu'au-dessus de Civray, cette navigation, unie au Clain par un canal,
+ferait communiquer en temps de guerre Rochefort, la Loire et
+Paris.&mdash;Voy. aussi Texier, <i>Haute-Vienne</i>; et La Bretonnière, <i>Vendée</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page513" name="page513"></a>(p. 513)</span> <i>N'était ni plus religieuse ni plus royaliste que bien d'autres
+provinces frontières...</i></p>
+
+<p>J'ai déjà cité le mot remarquable de M. le capitaine Galleran.&mdash;Genoude,
+<i>Voyage en Vendée</i>, 1821: «Les paysans disent: Sous le règne de M. Henri
+(de Larochejaquelein).»&mdash;Ils appelaient <i>patauds</i> ceux des leurs qui
+étaient républicains. Pour dire le bon français, ils disaient <i>le parler
+noblat</i>.&mdash;Les prêtres avaient peu de propriétés dans la Vendée; toutes
+les forêts nationales, dit La Bretonnière (p. 6), proviennent du comte
+d'Artois ou des émigrés; une seule, de cent hectares, appartenait au
+clergé.</p>
+
+<a id="app13" name="app13"></a>
+<p class="p2">13&mdash;page <a href="#page29">29</a>&mdash;<i>Dans les montagnes d'Auvergne...</i></p>
+
+<p>L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou neuf heures.
+(Legrand d'Aussy, p. 283.) Voy. divers détails de m&oelig;urs, dans les
+<i>Mémoires</i> de M. le comte de Montlosier, 1{er} vol.&mdash;Consulter aussi
+l'élégant tableau du Puy-de-Dôme par M. Duché; les curieuses Recherches
+de M. Gonod sur les antiquités de l'Auvergne; Delarbre, etc.</p>
+
+<a id="app14" name="app14"></a>
+<p class="p2">14&mdash;page <a href="#page31">31</a>&mdash;<i>Le Rouergue...</i></p>
+
+<p>C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au roi (Louis
+VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. Voy. le
+<i>Glossaire</i> de Laurière, t. I, p. 164, au mot <i>Commun de paix</i>, et la
+Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile de Clermont,
+publié par Marca.&mdash;Sur le Rouergue, voyez Peuchet et Chanlaire,
+<i>Statistique de l'Aveyron</i>, et surtout l'estimable ouvrage de M.
+Monteil.</p>
+
+<a id="app15" name="app15"></a>
+<p class="p2">15&mdash;page <a href="#page34">34</a>&mdash;<i>Dans les Landes les troupeaux de moutons noirs</i>, etc...</p>
+
+<p>Millin, t. IV, p. 347.&mdash;On trouve aussi beaucoup de moutons noirs dans
+le Roussillon (Voy. Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. Cette couleur
+n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.</p>
+
+<p><i>Vous les rencontrez montant des plaines</i>, etc...</p>
+
+<p>Arthur Young, t. III, p. 83.&mdash;En Provence, l'émigration des moutons est
+presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et
+de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix mille à
+quarante mille. La route est de vingt à trente jours. (Darluc, <i>Hist.
+nat. de Provence</i>, 1782, p. 303,329.)&mdash;<i>Statistique de la Lozère</i>, par
+M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31: «Les moutons
+quittent les basses Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin de
+floréal, et arrivent sur les <span class="pagenum"><a id="page514" name="page514"></a>(p. 514)</span> montagnes de la Lozère et de la
+Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le bas Languedoc
+au retour des frimas.»&mdash;Laboulinière, I, 245: Les troupeaux des Pyrénées
+émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.</p>
+
+<p><i>En Espagne, sous la protection de la compagnie de la Mesta</i>, etc..</p>
+
+<p><i>A year in Spain, by an American</i>, 1832: Au seizième siècle, les
+troupeaux de la Mesta se composaient d'environ sept millions de têtes.
+Tombés à deux millions et demi au commencement du dix-septième, ils
+remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent à
+cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de
+bétail.&mdash;Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils
+abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le
+tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de leur
+être favorables. La <i>Mesta</i> emploie des <i>alcades</i>, des <i>entregadors</i>,
+des <i>achagueros</i>, qui, au nom de la corporation, harcèlent et accablent
+les fermiers.</p>
+
+<a id="app16" name="app16"></a>
+<p class="p2">16&mdash;page <a href="#page36">36</a>&mdash;<i>L'escalier colossal des Pyrénées</i>, etc..</p>
+
+<p>Dralet, 1,5,&mdash;Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un coup et à la
+fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, dont le fond est
+le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne. Elles
+dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles
+s'ouvre l'immense perspective des plaines de l'Aragon. Au nord, les
+montagnes primitives s'enchaînent étroitement et forment une bande de
+plus de quatre myriamètres d'épaisseur... Cette bande se compose de sept
+ou huit rangs, de hauteur graduellement décroissante.» Cette
+description, contredite par M. Laboulinière, est confirmée par M. Élie
+de Beaumont. L'axe granitique des Pyrénées est du côté de la France.</p>
+
+<a id="app17" name="app17"></a>
+<p class="p2">17&mdash;page <a href="#page38">38</a>&mdash;<i>Comparez les deux versants</i>, etc..</p>
+
+<p>Dralet, II, p. 197: «Le territoire espagnol, sujet à une évaporation
+considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir les bêtes à
+cornes; et comme les ânes, les mules et mulets se contentent d'une
+pâture moins succulente que les autres animaux destinés aux travaux de
+l'agriculture, ils sont généralement employés par les Espagnols pour le
+labourage et le transport des denrées. Ce sont nos départements
+limitrophes et l'ancienne province de Poitou, qui leur fournissent ces
+animaux; et la quantité en est considérable. Quant aux animaux destinés
+aux boucheries, c'est nous qui en approvisionnons aussi les provinces
+septentrionales, particulièrement <span class="pagenum"><a id="page515" name="page515"></a>(p. 515)</span> la Catalogne et la Biscaye.
+La ville seule de Barcelone traite avec des fournisseurs français pour
+lui fournir chaque jour cinq cents moutons, deux cents brebis, trente
+b&oelig;ufs, cinquante boucs châtrés, et elle reçoit en outre plus de six
+mille cochons qui partent de nos départements méridionaux pendant
+l'automne de chaque année. Ces fournitures coûtent à la ville de
+Barcelone deux millions huit cent mille francs par an, et l'on peut
+évaluer à une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes
+de la Catalogne. La Catalogne paie en piastres et quadruples, en huile
+et lièges, en bouchons.» Les choses ont dû, toutefois, changer beaucoup
+depuis l'époque où écrivait Dralet (1812).</p>
+
+<a id="app18" name="app18"></a>
+<p class="p2">18&mdash;page <a href="#page38">38</a>&mdash;<i>Aux foires de Tarbes</i>, etc..</p>
+
+<p>Arthur Young, t. I, p. 57 et 116: «Nous rencontrâmes des montagnards
+<i>qui me rappelèrent ceux d'Écosse</i>; nous avions commencé par en voir à
+Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de grandes
+culottes.»&mdash;«On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de la farine
+d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe,
+ainsi qu'à Lochabar.»&mdash;Toutefois, indépendamment de la différence de
+race et de m&oelig;urs, il y en a une autre essentielle entre les
+montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées: c'est que ceux-ci sont plus
+riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses
+populations qui les entourent.</p>
+
+<p><i>Le Béarnais et le Basque...</i></p>
+
+<p>Iharce de Bidassouet, Gantabres et Basques, 1825, in-8<sup>o</sup>: «Le peuple
+basque, qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses champs,
+et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de cochons,
+vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
+Pyrénées...»&mdash;Laboulinière, t. III, p. 416:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Bearnes<br>
+ Faus et courtes.<br>
+ Bigordan<br>
+ Pir que can.</p>
+
+<p>«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le
+Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
+mêlée d'un peu de rudesse.»&mdash;Dralet, I, 170: «Ces deux peuples <i>ont
+d'ailleurs peu de ressemblance</i>. Le Béarnais, forcé par les neiges de
+mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses m&oelig;urs et
+perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il
+conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le
+Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; <span class="pagenum"><a id="page516" name="page516"></a>(p. 516)</span>
+mais la crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait
+recourir aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en
+est de même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la
+Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle
+part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du
+Comminges, du Conserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont
+bâties le long de cette chaîne de montagnes.»</p>
+
+<a id="app19" name="app19"></a>
+<p class="p2">19&mdash;page <a href="#page41">41</a>&mdash;<i>Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de
+bois de chauffage...</i></p>
+
+<p>Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en
+Espagne.&mdash;Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait une branche
+d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterels, et la défend des
+neiges.-Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées vient du mot
+grec <i>pur</i> (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été mis par les
+bergers, toutes les forêts brûlèrent.»&mdash;Procès-verbal du 8 mai 1670: «Il
+n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses reprises par la
+malice des habitants, ou pour faire convertir les bois en prés ou
+terrains labourables.»</p>
+
+<a id="app20" name="app20"></a>
+<p class="p2">20&mdash;page <a href="#page43">43</a>, note <a href="#footnote71">2</a>&mdash;<i>Le Cers</i>, etc..</p>
+
+<p>Senec. Quæst. natur. I. III, c. <span class="smcap">XI</span>: «Infestat..... Galliam Circius: cui
+ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem
+c&oelig;li sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in
+Gallia moraretur, et vovit et fecit.»</p>
+
+<a id="app21" name="app21"></a>
+<p class="p2">21&mdash;page <a href="#page45">45</a>&mdash;<i>Les deux Chénier...</i></p>
+
+<p>Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père était consul
+général; mais leur famille était de Limoux, et leurs aïeux avaient
+occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de Languedoc et de
+Roussillon.</p>
+
+<a id="app22" name="app22"></a>
+<p class="p2">22&mdash;page <a href="#page48">48</a>&mdash;<i>Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus...</i></p>
+
+<p>Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles, id., III, 645.&mdash;Papon, I,
+20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum vento
+fastidiosa.&mdash;En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à Innocent
+III qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: «multi ex
+prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, nequivimus colloquio
+interesse; sicque factura est ut necessario negotium differetur.»(Epist.
+Innoc. III, éd. Baluze, II, 762.) Il y eut des lépreux à Martigues
+jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. <span class="pagenum"><a id="page517" name="page517"></a>(p. 517)</span> En général, les
+maladies cutanées sont communes en Provence. (Millin, IV, 35.)</p>
+
+<p><i>Les marais pontins de la Provence...</i></p>
+
+<p>Il y a quatre cent mille arpents de marais. (Peuchet et Chanlaire,
+<i>Statistique des Bouches-du-Rhône</i>.) Voy. aussi la <i>Grande Statistique</i>
+de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4<sup>o</sup>.&mdash;Les marais d'Hyères rendent cette
+ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des fruits
+et des fleurs. De même à Fréjus. (<i>Statistique du Var</i>, par Fauchet,
+préfet, an IX, p. 52, sqq.)</p>
+
+<a id="app23" name="app23"></a>
+<p class="p2">23&mdash;page <a href="#page49">49</a>&mdash;<i>Le Rhône symbole de la contrée...</i></p>
+
+<p>On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du culte
+sanguinaire de Mithra. On voit à Arles, à Tain et à Valence des autels
+tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la Bâtie-Mont-Saléon,
+ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en 1804, on a trouvé un
+groupe mithriaque.&mdash;À Fourvières, on a trouvé un autel mithriaque
+consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon consacré à
+Septime-Sévère. (Millin, <i>passim</i>.)</p>
+
+
+<p class="p2">Page <a href="#page52">52</a> et note <a href="#footnote87">1</a>&mdash;<i>Le drac, la tarasque...</i></p>
+
+<p>Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en Espagne.&mdash;L'Isère
+est surnommée le <i>serpent</i>, comme le Drac le <i>dragon</i>; tous deux
+menacent Grenoble:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Le serpent et le dragon<br>
+ Mettront Grenoble en savon.</p>
+
+<p>&mdash;À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
+<i>graouilli</i>; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la langue
+des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre dont la
+ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.&mdash;À Rouen, c'est un
+mannequin d'osier, la <i>gargouille</i>, à qui on remplissait autrefois la
+gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait délivré la ville de
+ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme saint Marcel délivra
+Paris du monstre de la Bièvre, etc.</p>
+
+<a id="app24" name="app24"></a>
+<p class="p2">24&mdash;page <a href="#page51">51</a>&mdash;<i>Fréjus...</i></p>
+
+<p>«Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les communes voisines
+ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de leur population.»
+(Fauchet, an IX, <i>loc. cit.</i>)</p>
+
+<a id="app25" name="app25"></a>
+<p class="p2">25&mdash;page <a href="#page52">52</a> et note <a href="#footnote87">1</a>&mdash;<i>Fidélité du peuple provençal aux vieux
+usages...</i></p>
+
+<p>Millin, III, 346. La fête patronale de chaque village s'appelle
+<span class="pagenum"><a id="page518" name="page518"></a>(p. 518)</span> <i>Romna-Vagi</i>, et par corruption <i>Romerage</i>, parce qu'elle
+précédait souvent un voyage de Rome que le seigneur faisait ou faisait
+faire (?)&mdash;Millin, III, 336. C'est à Noël qu'on brûle le <i>caligneau</i> ou
+<i>calandeau</i>; c'est une grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et
+d'huile. On criait autrefois en la plaçant: <i>Calene ven, tout ben ven</i>,
+calende vient, tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre
+le feu à la bûche; la flamme s'appelle <i>caco fuech</i>, feu d'amis. On
+trouve le même usage en Dauphiné. (Champollion-Figeac, p. 124.) On
+appelle <i>chalendes</i> le jour de Noël. De ce mot on a fait <i>chalendal</i>,
+nom que l'on donne à une grosse bûche que l'on met au feu la veille de
+Noël au soir, et qui reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès
+qu'elle est placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en
+faisant le signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: <i>balisa la
+chalendal</i>. Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et
+l'on ne peut pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins
+par la gale.-Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois
+chiches à certaines fêtes, non seulement à Marseille, mais en Italie, en
+Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville
+croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une
+<i>sesierou</i>, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce jour
+que s'est perpétué l'usage de manger des <i>sesés</i>.&mdash;À certaines fêtes,
+les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux Panepsies.)</p>
+
+<a id="app26" name="app26"></a>
+<p class="p2">26&mdash;page <a href="#page52">52</a>, note <a href="#footnote88">2</a>&mdash;<i>Procession du bon roi René à Aix</i>, etc...</p>
+
+<p>Millin, II, 299. On y voyait le duc d'Urbin (le malheureux général du
+roi René) et la duchesse d'Urbin montés sur des ânes; on y voyait une
+âme que se disputaient deux diables; les chevaux <i>frux</i> ou fringants, en
+carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le temple de Salomon, et
+l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'<i>abbé de la
+jeunesse</i> couvert de poudre et de rubans, etc., etc.</p>
+
+<a id="app27" name="app27"></a>
+<p class="p2">27&mdash;page <a href="#page56">56</a>&mdash;<i>Ces hommes de la frontière, raisonneurs et intéressés...</i></p>
+
+<p>On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois des traces
+singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires qui
+jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière assez
+intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne
+pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la
+Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un
+procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur
+<span class="pagenum"><a id="page519" name="page519"></a>(p. 519)</span> éducation était faite, et ils retournaient à la
+charrue.» (Champollion-Figeac, <i>Patois du Dauphiné</i>, p. 67.)</p>
+
+<a id="app28" name="app28"></a>
+<p class="p2">28&mdash;page <a href="#page60">60</a>&mdash;<i>Metz, Toul et Verdun...</i></p>
+
+<p>Sur les m&oelig;urs des habitants des Trois-Évêchés et de la Lorraine en
+général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se trouve à la
+bibliothèque publique de Metz: <i>Description exacte et fidèle du pays
+Messin</i>, etc.&mdash;Les trois évêques étaient princes du Saint-Empire.&mdash;Le
+comté de Créange et la baronnie de Fenestrange étaient deux
+francs-alleus de l'Empire.</p>
+
+<a id="app29" name="app29"></a>
+<p class="p2">29&mdash;page <a href="#page61">61</a>&mdash;<i>On portail l'épée devant l'abbesse de Remiremont...</i></p>
+
+<p>Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de la
+ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux états de
+Lorraine.&mdash;La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre
+cures. La <i>sonzier</i>, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la justice
+de Valdajoz (val-de-joux), consistant en dix-neuf villages; tous les
+essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.
+L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un
+grand <i>sonzier</i>, etc..</p>
+
+<a id="app30" name="app30"></a>
+<p class="p2">30&mdash;page <a href="#page62">62</a>&mdash;<i>Les légendes du Rhin...</i></p>
+
+<p>Un duc d'Alsace et de Lorraine, au septième siècle, souhaitait un fils;
+il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui vint plus
+tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et triste,
+solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la repoussa
+d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un monastère, qui
+depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre de la hauteur
+Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y venaient en pèlerinage:
+l'empereur Charles IV, Richard C&oelig;ur-de-Lion, un roi de Danemark, un
+roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la femme de Charlemagne et
+celle de Charles-le-Gros.&mdash;À Winstein, au nord du Bas-Rhin, le diable
+garde dans un château taillé dans le roc de précieux trésors.&mdash;Entre
+Haguenau et Wissembourg, une flamme fantastique sort de la <i>fontaine de
+la poix</i> (Pechelbrunnen); cette flamme, c'est le <i>chasseur</i>, le fantôme
+d'un ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc.&mdash;Le génie musical et
+enfantin de l'Allemagne commence avec ses poétiques légendes. Les
+ménétriers d'Alsace tenaient régulièrement leurs assemblées. Le sire de
+Rapolstein s'intitulait le <i>Roi des Violons</i>. Les violons <span class="pagenum"><a id="page520" name="page520"></a>(p. 520)</span>
+d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et devaient se présenter, ceux de la
+Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de la Basse à Bischwiller.</p>
+
+<a id="app31" name="app31"></a>
+<p class="p2">31&mdash;page <a href="#page70">70</a>&mdash;<i>Les Segusii lyonnais étaient une colonie d'Autun...</i></p>
+
+<p><i>Gallia Christiana</i>, t. IV.&mdash;Dans un diplôme de l'an
+1189, Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
+quand l'un des sièges vient à vaquer, le droit de régale et
+d'administration.&mdash;L'évêque d'Autun était de droit président des états
+de Bourgogne.&mdash;On se rappelle les liaisons qui existaient entre saint
+Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.</p>
+
+<a id="app32" name="app32"></a>
+<p class="p2">32&mdash;page <a href="#page70">70</a>&mdash;<i>En vain Autun déposa sa divinité...</i></p>
+
+<p>Inscription trouvée à Autun:</p>
+
+<p class="center">
+ DEAE BIBRACTI<br>
+ P. CAPRIL PACATUS<br>
+ I <span class="overline smcap">II II</span> I VIR AUGUSTA,<br>
+ V. S. L. M.</p>
+
+<p class="right20"><span class="smcap">Millin</span>, I, 337.</p>
+
+<p><i>Et se fit de plus en plus romaine...</i></p>
+
+<p>Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que le
+parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. «Le
+sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des bandes
+fanatiques de Maricus, Boïe de la lie du peuple, qui se donnait pour un
+dieu et pour le libérateur des Gaules.» (<i>Annal</i>, I. II, c. <span class="smcap">LXI</span>.) On a
+vu, au I<sup>er</sup> vol., la révolte de Sacrovir.&mdash;Enfin les Bagaudes
+saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles
+M&oelig;niennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance
+Chlore.&mdash;François I<sup>er</sup> visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome
+française». Autun avait été appelée la s&oelig;ur de Rome, selon Eumène,
+ap. Scr. fr. I, 712, 716, 717.</p>
+
+<p><i>Toutes les grandes guerres des Gaules</i>, etc....:</p>
+
+<p>Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur
+Tétricus, qui y faisait frapper ses médailles.-Saccagée par les
+Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451,
+par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on ne
+put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. (<i>Histoire d'Autun</i>,
+par Joseph de Rosny, 1802.)</p>
+
+<a id="app33" name="app33"></a>
+<p class="p2">33&mdash;page <a href="#page71">71</a>&mdash;<i>En Bourgogne les villes mettent des pampres dans leurs
+armes...</i></p>
+
+<p>Un bas-relief de Dijon représente les triumvirs tenant chacun un
+<span class="pagenum"><a id="page521" name="page521"></a>(p. 521)</span> gobelet Ce trait est local.&mdash;La culture de la vigne, si
+ancienne dans ce pays, a singulièrement influé sur le caractère de son
+histoire, en multipliant la population dans les classes inférieures. Ce
+fut le principal théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les
+vignerons se révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils
+appelaient le roi Mâchas.</p>
+
+<p><i>Pays de bons vivants</i>, etc....</p>
+
+<p>La <i>Fête des Fous</i> se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.&mdash;Les chanoines
+jouaient à la balle (<i>pelota</i>), jusqu'en 1538, dans la nef de la
+cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
+doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. (Millin, I.)</p>
+
+<a id="app34" name="app34"></a>
+<p class="p2">34&mdash;page <a href="#page72">72</a>&mdash;<i>L'aimable sentimentalité de la Bourgogne</i>, etc...</p>
+
+<p>N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite ville de
+Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-C&oelig;ur, où mourut
+madame de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le pays
+du traducteur de la <i>Symbolique</i> et de l'auteur de l'<i>Histoire de la
+Liberté de conscience</i>, MM. Guigniaut et Dargaud.</p>
+
+<a id="app35" name="app35"></a>
+<p class="p2">35&mdash;page <a href="#page74">74</a>&mdash;<i>La coutume de Troyes déclare que</i> «<i>le ventre anoblit</i>»...</p>
+
+<p>Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France, et même sous
+la première race (Voy. Beaumanoir). Charles V (15 novembre 1370)
+assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À la deuxième
+rédaction de la Coutume de Chaumont, les nobles de pères réclament
+contre; Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.&mdash;La Coutume de
+Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants; de là
+l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de Dampierre,
+vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui partagèrent
+entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs, Eustache de
+Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un chapitre de moines. Le
+second tiers fut divisé en quatre parts, et chaque part en douze lots,
+lesquels se sont divisés entre diverses maisons et les domaines de la
+ville et du roi.</p>
+
+<a id="app36" name="app36"></a>
+<p class="p2">36&mdash;page <a href="#page76">76</a>&mdash;<i>Les histoires allégoriques et satiriques de Renard et
+Isengrin...</i></p>
+
+<p>L'esprit railleur du nord de la France éclate dans les fêtes populaires.</p>
+
+<p>En Champagne et ailleurs, <i>roi de l'aumône</i> (bourgeois élu: pour
+<span class="pagenum"><a id="page522" name="page522"></a>(p. 522)</span> délivrer deux prisonniers, etc.); <i>roi de l'éteuf</i> (ou de la
+balle) (Dupin, Deux-Sèvres); <i>roi des arbalétriers</i> avec ses chevaliers
+(Cambry, Oise, II); <i>roi des guétifs</i> ou pauvres, encore en 1770
+almanach d'Artois, 1770; <i>roi des rosiers</i> ou des jardiniers,
+aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.&mdash;À Paris,
+<i>fêtes des sous-diacres</i> ou <i>diacres soûls</i>, qui faisaient un évêque des
+fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons
+obscènes; on mangeait sur l'autel.&mdash;À Évreux, le 1<sup>er</sup> mai, le jour de
+Saint-Vital, c'était la <i>fête des cornards</i>; on se couronnait de
+feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se
+jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs lançaient
+des <i>casse-museau</i> (galettes).&mdash;À Beauvais, on promenait une fille et un
+enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en ch&oelig;ur était
+<i>hihan!</i>&mdash;À Reims, les chanoines marchaient sur deux files, traînant
+chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de l'autre...&mdash;À
+Bouchain, fête du <i>prévôt des étourdis</i>; à Chalon-sur-Saône, des
+<i>gaillardons</i>; à Paris, des <i>enfants sans-souci</i>, du <i>régiment de la
+calotte</i>, et de la <i>confrérie de l'aloyau</i>.&mdash;À Dijon, procession de la
+<i>mère folle</i>.&mdash;À Harfleur, au mardi gras, <i>fête de la scie</i>. (Dans les
+armes du président Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats
+baisent les dents de la scie. Deux masques portent le <i>bâton friseux</i>
+(montants de la scie). Puis on porte le <i>bâton friseux</i> à un époux qui
+bat sa femme.&mdash;Dès le temps de la conquête de Guillaume existait
+l'association de la <i>chevalerie d'Honfleur</i>.</p>
+
+<a id="app37" name="app37"></a>
+<p class="p2">37&mdash;page <a href="#page81">81</a>&mdash;<i>Plus on avance au nord dans cette grasse Flandre</i>, etc...</p>
+
+<p>Voy. les <i>Coutumes du comté de Flandre</i>, traduites par Legrand, Cambrai.
+1719, I<sup>er</sup> vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26: Niemandt en sal
+bastaerdi wesen van de m&oelig;der: <i>Personne ne sera bâtard de la mère</i>;
+mais ils succéderont à la mère avec les autres légitimes (non au père).
+Ceci montre bien que ce n'est pas le motif religieux ou moral qui les
+exclut de la succession du père, mais le doute de la paternité. Dans
+cette Coutume, il y a communauté, partage égal dans les successions,
+etc.</p>
+
+<p><i>La Flandre est une Lombardie prosaïque...</i></p>
+
+<p>Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
+était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès
+l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
+l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
+Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.</p>
+
+<a id="app38" name="app38"></a>
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page523" name="page523"></a>(p. 523)</span> 38&mdash;page <a href="#page84">84</a> et note <a href="#footnote148">1</a>&mdash;<i>Cette frontière des races et des
+langues...</i></p>
+
+<p>La Marche, ou marquisat d'Anvers, créée par Othon II, fut donnée par
+Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi de
+Bouillon.&mdash;C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un fossé
+qui séparait l'Empire de la France. À Louvain, dit un voyageur, la
+langue est germanique, les m&oelig;urs hollandaises et la cuisine
+française.&mdash;Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
+(<i>Al-ost, Ost-ende</i>); en France, comme chez toutes les nations
+celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, <i>l'île</i>).</p>
+
+<p><i>Les hommes poussent vite, multiplient à étouffer...</i></p>
+
+<p>Avant l'émigration des tisserands, en Angleterre, vers 1382, il y avait
+à Louvain cinquante mille tisserands. (Forster, I, 364.) À Ypres (sans
+doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
+1342.&mdash;En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées. (Oudegherst,
+<i>Chronique de Flandre</i>, folio 301.)&mdash;Ce pays humide est dans plusieurs
+parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme blême, on
+disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»&mdash;Au reste, la Belgique a
+moins souffert des inconvénients naturels de son territoire que des
+révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de 1492; Gand,
+par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit la grandeur
+d'Amsterdam en fermant l'Escaut.</p>
+
+<a id="app39" name="app39"></a>
+<p class="p2">39&mdash;page <a href="#page90">90</a>&mdash;<i>... dans les chefs-lieux des clans galliques, Bourges</i>,
+etc...</p>
+
+<p>Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. L'archevêque de
+Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et métropolitain. Il
+étendait sa juridiction comme patriarche sur les archevêques de Narbonne
+et de Toulouse, comme primat sur ceux de Bordeaux et d'Auch
+(métropolitain de la 2<sup>me</sup> et 3<sup>me</sup> Aquitaine); comme métropolitain,
+il avait anciennement onze suffragants, les évêques de Clermont,
+Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, Castres,
+Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne lui laissa
+sous sa juridiction que les cinq premiers de ces sièges.</p>
+
+<a id="app40" name="app40"></a>
+<p class="p2">40&mdash;page <a href="#page91">91</a>&mdash;<i>La tour des Coucy...</i></p>
+
+<p>La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et trois cent cinq
+de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds d'épaisseur.
+Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le <span class="pagenum"><a id="page524" name="page524"></a>(p. 524)</span> 18
+septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en
+bas.&mdash;Un ancien roman donne à l'un des ancêtres des Coucy neuf pieds de
+hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux
+Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de
+grandeur colossale.&mdash;Parmi les Coucy, citons seulement: Thomas de Marle,
+auteur de la <i>Loi de Vervins</i> (législation favorable aux vassaux), mort
+en 1130; Raoul I<sup>er</sup>, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de
+Gabriel de Vergy, mort à la croisade en 1191; Enguerrand VII, qui refusa
+l'épée de connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.&mdash;On a
+prétendu à tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône
+pendant la minorité de saint Louis. (<i>Art de vérifier les dates</i>, XII,
+219, sqq.)</p>
+
+<a id="app41" name="app41"></a>
+<p class="p2">41&mdash;page <a href="#page92">92</a> et note <a href="#footnote163">3</a>&mdash;<i>L'Artois...</i></p>
+
+<p>Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a donné en un même
+homme un grand poète et un grand critique, je parle de Sainte-Beuve.</p>
+
+<a id="app42" name="app42"></a>
+<p class="p2">42&mdash;page <a href="#page103">103</a>&mdash;<i>Le monde devait finir avec l'an 1000...</i></p>
+
+<p>Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266): «Dum jamjamque
+adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum gregibus
+suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, etc.»&mdash;Trithemii
+Chronic., ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat (Bernhardus, eremita
+Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi consummandum.»&mdash;Abbas
+Floriacensis, ann. 990 (Gallandius, XIV, 141): «De fine mundi coram
+populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, quod statim finito mille
+annorum numero Ante-christus adveniret, et non longo post tempore
+universale judicium succederet.»&mdash;Will. Godelli chronic., ap. Scr. fr.
+X, 262: «Ann. Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito,
+timor et m&oelig;ror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi
+finem sæculi adesse.»&mdash;Rad. Glaber, l. IV, ibid. 49: «Æstimabatur enim
+ordo temporum et elementorum præterita ab initio moderans secula in
+chaos decidisse perpetuum, atque humani generis interitum.»</p>
+
+<a id="app43" name="app43"></a>
+<p class="p2">43&mdash;page <a href="#page104">104</a>&mdash;<i>Le diable lui disait</i>: «<i>Tu es damné!</i>»...</p>
+
+<p>Raoul Glaber, I. V, c. I: «Astitit mihi ex parte pedum lectuli forma
+homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura mediocris, collo gracili,
+facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte rugosa et contracta,
+depressis naribus, os exporrectum, labellis tumentibus, mento subtracto
+ac perangusto, barba caprina, aures hirtas et <span class="pagenum"><a id="page525" name="page525"></a>(p. 525)</span> præacutas,
+capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis, occipitio acuto,
+pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, vestibus sordidis,
+conatu æstuans, ac toto corpore præceps; arripiensque summitatem strati
+in quo cubabam, totum terribiliter concussit lectum.....»</p>
+
+<a id="app44" name="app44"></a>
+<p class="p2">44&mdash;page <a href="#page105">105</a>&mdash;<i>Calamités qui précèdent l'an 1000...</i></p>
+
+<p>Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.&mdash;Chronic. Ademari Cabannens,
+ibid. 147.</p>
+
+
+<p class="p2">Page <a href="#page106">106</a>&mdash;<i>Plusieurs tirant de la craie du fond de la terre</i>, etc...</p>
+
+<p>Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
+l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la
+glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite
+sur les marchés de Java.&mdash;Alex. de Humboldt, <i>Tableaux de la Nature</i>,
+trad. par Eyriès (1808), I, 200.</p>
+
+<a id="app45" name="app45"></a>
+<p class="p2">45&mdash;page <a href="#page107">107</a>&mdash;<i>La paix ou la trêve de Dieu...</i></p>
+
+<p>Glaber, l. V, c. 1: «On vit bientôt aussi les peuples d'Aquitaine et
+toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant à la crainte ou
+à l'amour du Seigneur, adopter successivement une mesure qui leur était
+inspirée par la grâce divine. On ordonna que, depuis le mercredi soir
+jusqu'au matin du lundi suivant, personne n'eût la témérité de rien
+enlever par la violence, ou de satisfaire quelque vengeance
+particulière, ou même d'exiger caution; que celui qui oserait violer ce
+décret public payerait cet attentat de sa vie, ou serait banni de son
+pays et de la société des chrétiens. Tout le monde convint aussi de
+donner à cette loi le nom de <i>treugue</i> (trêve) <i>de Dieu</i>.»</p>
+
+<a id="app46" name="app46"></a>
+<p class="p2">46&mdash;page <a href="#page113">113</a>&mdash;<i>Capet...</i></p>
+
+<p>Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, et venait de
+<i>Capito</i>, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête est souvent un
+signe d'imbécillité. Une chronique appelle <i>Capet</i> Charles-le-Simple
+(Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., ap. Scr. fr. IX,
+55).&mdash;Mais il est évident que Capet: est pris pour <i>Chapet</i>, ou
+<i>Cappatus</i>.&mdash;Plusieurs chroniques françaises, écrites longtemps après,
+ont traduit <i>Hue Chapet</i> ou <i>Chappet</i>. (Scr. fr. X, 293, 303,
+313.)&mdash;Chronic. S. Medard. Suess., ibid. IX, 56: Hugo, cognominatus
+<i>Chapet</i>. Voy. aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et Chronic.
+Andegav., X, 272, etc. Alberic. Tr.-Font. IX, 286: Hugo <i>Cappatus</i>, et
+plus loin: <i>Cappet</i>.&mdash;Guill. Nang.: IX, 82: Hugo <span class="pagenum"><a id="page526" name="page526"></a>(p. 526)</span>
+<i>Capucii</i>.&mdash;Chron. Sith., VII, 269.&mdash;Chron. Strozz. X, 273: Hugo
+<i>Caputius</i>.&mdash;Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le
+pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.&mdash;L'ancien étendard
+des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de là, dit le
+moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire le nom de
+<i>Chapelle</i>: «Capella, quo nomine Francorum reges propter cappam S.
+Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad
+bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» (L. I, c. <span class="smcap">IV</span>.)</p>
+
+<a id="app47" name="app47"></a>
+<p class="p2">47&mdash;page <a href="#page114">114</a>&mdash;<i>La lettre où Gerbert appelle tous les princes au nom de
+la cité sainte...</i></p>
+
+<p>Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426: «Ea quæ est Hierosolymis,
+universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: «Cum bene vigeas,
+immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, spes mihi maxima
+per te caput attollendi jam pene attritum. An quicquam diffiderem de te,
+rerum domina, si me recognoscis tuam? Quisquamne tuorum famosam cladem
+illatam mihi putare debebit ad se minime pertinere utque rerum infima
+abhorrere? Et quamvis nunc dejecta, tamen habuit me orbis terrarum
+optimam sui partem: penes me Prophetarum oracula, Patriarcharum
+insignia; hinc clara mundi lumina prodierunt Apostoli; hinc Christi
+fidem repetit orbis terrarum, apud me redemptorem suum invenit. Etenim
+quamvis ubique sit divinitate, tamen hic humanitate natus, passus,
+sepultus, hinc ad c&oelig;los elatus. Sed cum Propheta dixerit: «Erit
+sepulchrum ejus gloriosum», paganis loca cuncta subvertentibus, tentat
+Diabolus reddere inglorium. Enitere ergo, miles Christi, esto signifer
+et compugnator, et quod armis nequis, consilii et opum auxilio subveni.
+Quid est quod das, aut cui das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne
+quod habes gratis dedit, nec tamen gratis recipit; et hic eum
+multiplicat et in futuro rémunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo
+crescas; et peccata relaxat, ut secum regnando vivas.»&mdash;«Les Pisans
+partirent sur cette lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre
+prodigieux d'infidèles en Afrique.» (Scr. fr. X, 426.)</p>
+
+<p><i>Ce Gerbert n'était pas moins qu'un magicien...</i></p>
+
+<p>Guill. Malmsbur., I. II, ap. Scr. fr. X, 243: «Non absurdum, si lilteris
+mandemus quæ per omnium ora volitant.....Divinationibus et
+incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus
+perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium
+portendit, didicil; ibi excire tenues ex inferno figuras.... Per
+incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur <span class="pagenum"><a id="page527" name="page527"></a>(p. 527)</span>
+hominium.»&mdash;Fr. Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam
+nigromancia arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur
+obiisse.»&mdash;Chronic. reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum
+philosophum, quin potius nigromanticum.»</p>
+
+<a id="app48" name="app48"></a>
+<p class="p2">48&mdash;page <a href="#page117">117</a>&mdash;<i>Les traditions romanesques du moyen âge</i>, etc...</p>
+
+<p>Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de Cologne, César,
+exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, bat les Souabes, les
+Bavarois, les Saxons, anciens soldats d'Alexandre. Il rencontre enfin
+les Francs, descendus comme lui des Troyens, les gagne, les ramène en
+Italie, chasse de Rome Caton et Pompée, et fonde la monarchie barbare.
+(Schilter, t. I.)</p>
+
+<a id="app49" name="app49"></a>
+<p class="p2">49&mdash;page <a href="#page118">118</a>&mdash;<i>Une reine qui a un pied d'oie...</i></p>
+
+<p>P. Damiani epist., t. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua suscepit filium,
+anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos etiam, virum scilicet
+et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi simul excommunicavere
+sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus omnem undique populum terror
+invasit, ut ab ejus universi societate recederent, etc.»&mdash;Voy. la
+Dissertation de Bullet sur la reine <i>Pédauque</i> (pied-d'oie).</p>
+
+<a id="app50" name="app50"></a>
+<p class="p2">50&mdash;page <a href="#page120">120</a>&mdash;<i>Constance, fille du comte de Toulouse</i>, etc...</p>
+
+<p>Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.&mdash;Will. Godellus, ibid. 262.
+«Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.» (Rad.
+Glaber, 1. III, c <span class="smcap">II</span>.)&mdash;Guillaume Taille-Fer l'avait eue d'Arsinde,
+fille de Geoffroi Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et s&oelig;ur de Foulques.</p>
+
+<p><i>Hugues de Beauvais fut tué impunément sous les yeux du roi Robert...</i></p>
+
+<p>Rad. Glaber, l. III, c. <span class="smcap">II</span>: «Missi a Fulcone.... Hugonem ante regem
+trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto tristis
+effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»</p>
+
+<a id="app51" name="app51"></a>
+<p class="p2">51&mdash;page <a href="#page131">131</a>&mdash;<i>Ces prêtres imposent des pénitences avec la masse
+d'armes</i>, etc...</p>
+
+<p>Voy. un chant suisse inséré dans le <i>Des Knaben Wunderhorn</i>.&mdash;V. aussi
+<i>Actes du concile de Vernon</i>, en 845, article 8. (Baluze, II,
+17.)&mdash;Dithmar. chron., l. II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna
+les princes de Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit
+une oreille et fut laissé parmi les <span class="pagenum"><a id="page528" name="page528"></a>(p. 528)</span> morts. Un Hongrois voulut
+l'achever. «Tunc ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis
+luctamen victor hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates
+incolumis notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et
+omni Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et
+servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad
+dedecus sed ad honorem magis.»&mdash;Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.
+197.</p>
+
+<a id="app52" name="app52"></a>
+<p class="p2">52&mdash;page <a href="#page132">132</a>&mdash;<i>Il ne manquait à ces vaillants prêtres</i>, etc...</p>
+
+<p>Nicol. a Clemangis, de præsul., simon., p. 165: «Denique laïci usque
+adeo persuasum habent nullos cælibes esse, ut in plerisque parochiis non
+aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam habeat, quo vel sic
+suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem usquequaqué sunt extra
+periculum.&mdash;Voy. aussi Muratori, VI, 335. On avait déclaré que les
+enfants nés d'an prêtre et d'une femme libre seraient serfs de l'Église;
+ils ne pouvaient être admis dans le clergé, ni hériter selon la loi
+civile, ni être entendus comme témoins. (Schroeckh, Kirchengeschichte,
+p. 22, ap. Voigt, Hildebrand, als Papst Gregorius der siebente, und sein
+Zeitalter, 1815.)</p>
+
+<p class="poem30">
+ Rex immortalis! quam longo tempore talis<br>
+ Mundit risus erunt, quos presbyteri genuerunt?</p>
+
+<p class="right20">Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.</p>
+
+
+<p class="p2">Page <a href="#page132">132</a> et note <a href="#footnote205">2</a>&mdash;<i>Les prêtres mariés au moyen âge...</i></p>
+
+<p>D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542.&mdash;Il en était de même
+en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron et
+Harduin, abbé du Bec. «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri
+publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus
+hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui traductas,
+si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»</p>
+
+<a id="app53" name="app53"></a>
+<p class="p2">53&mdash;page <a href="#page133">133</a>&mdash;<i>Les cloîtres se peuplaient de fils de serfs...</i></p>
+
+<p>Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit au roi:
+«Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent servitute
+progeniti.» (Guibertus Novigentinus, de <i>Vita sua</i>, l. III, c.
+<span class="smcap">VIII</span>.)&mdash;Voy. plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne et
+Louis-le-Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un
+serf.&mdash;Voy. un passage de Thégan, <i>App. 162</i>, au 1<sup>er</sup> volume.</p>
+
+<a id="app54" name="app54"></a>
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page529" name="page529"></a>(p. 529)</span> 54&mdash;p. <a href="#page137">137</a>&mdash;<i>L'adultère et la simonie du roi de France...</i></p>
+
+<p>Gregor. VII. epist. ad episc: «Francorum Rex vester qui non rex, sed
+tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et facinoribus
+polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam Franciam omne
+divinum officium publice celebrari interdicite.»&mdash;Bruno, de Bello Sax.,
+p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus noluisset rex obediens
+existere... se eum velut putre membrum anathematis gladio ab unitate S.
+Matris Ecclesiæ minabatur abscindere.»</p>
+
+<a id="app55" name="app55"></a>
+<p class="p2">55&mdash;page <a href="#page137">137</a>&mdash;<i>Sur la terre il y a le pape, et l'empereur qui est le
+reflet du pape</i>, etc...</p>
+
+<p>Gregorii VII epist. ad reg. Angl., ibid. 6: «Sicut ad mundi
+pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus reprasentandam, Solem
+et Lunam omnibus aliis eminentiora disposuit (Deus) luminaria,
+sic...»&mdash;V. aussi Innoc. III, l. I, epist. 401.&mdash;Bonifacii VIII epist.,
+ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id est,
+ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et imperialem.
+Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, sic...»&mdash;La
+glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra sit septies
+major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut pontiflcatus
+dignitas quadragies septies sit major regali dignitate.»&mdash;Laurentius va
+plus loin: «... Papam esse millies septingenties quater imperatore el
+regibus sublimiorem.» (Gieseler, II.)</p>
+
+<a id="app56" name="app56"></a>
+<p class="p2">56&mdash;page <a href="#page141">141</a>&mdash;<i>Les Normands parlaient français dès la troisième
+génération</i>, etc...</p>
+
+<p>Guill. Gemetic, l. III, c. <span class="smcap">VIII</span>: «Quem (Richard I) confestim pater
+Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis exterisque
+hominibus sciret aperte dare responsa.»&mdash;Voy. Depping, <i>Hist. des
+expéditions normandes</i>, t. II; Estrup, <i>Remarques faites dans un voyage
+en Normandie</i>, Copenhague, 1821; et <i>Antiquités des Ango-Normands</i>.&mdash;On
+trouve aux environs de Bayeux <i>Saon</i> et <i>Saonet</i>. Plusieurs familles
+portent le nom de <i>Saisne</i>, <i>Sesne</i>. Un capitulaire de Charles-le-Chauve
+(Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux par le mot d'<i>Otlingua
+Saxonia</i>.&mdash;Le nom de Caen est saxon aussi: <i>Cathim</i>, maison du conseil.
+(<i>Mém. de l'Acad. des Inscript.</i>, t. XXXI, p. 242.)&mdash;Beaucoup de
+Normands m'ont assuré que dans leur province on ne rencontrait guère le
+blond prononcé et le roux que dans le pays de Bayeux et de Vire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page530" name="page530"></a>(p. 530)</span> Page <a href="#page142">142</a>&mdash;<i>Les Allemands se moquaient de leur petite taille...</i></p>
+
+<p>Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V. 259.</p>
+
+<p class="poem30">
+ Corpora dérident Normannica, quæ breviora<br>
+ Esse videbantur.</p>
+
+<p><i>Dans leur guerre contre les Grecs et les Vénitiens, se montrent peu
+marins...</i></p>
+
+<p>Gibbon, XI, 151.</p>
+
+<p><i>Rasés comme les prêtres...</i></p>
+
+<p>Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.</p>
+
+<p><i>Il leur fallait aller gaaignant par l'Europe...</i></p>
+
+<p>Gaufred. Malaterra, l. I, c. <span class="smcap">III</span>: «Est gens astutissima, injuriarum
+ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et
+dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et
+avaritiam quoddam modium habens.»&mdash;Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185:
+«Cum fato ponderare perfîdiam, cum nummo mutare sententiam.»&mdash;Guill.
+Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.</p>
+
+<p class="poem30">
+ Audit... quia gens semper Normannica prona<br>
+ Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.</p>
+
+<p>&mdash;«Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui venaient à
+encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.»
+(Guill. Gemetic, l. VII, <span class="smcap">XIX</span>, <span class="smcap">XXX</span>.)&mdash;Guill. Apul., l. I, p. 259.</p>
+
+<a id="app57" name="app57"></a>
+<p class="p2">57&mdash;page <a href="#page144">144</a>&mdash;<i>Les fils de Tancrède de Hauteville...</i></p>
+
+<p>Chronic. Malleac, ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum generis esset
+ignoti et pauperculi.»&mdash;Richard. Cluniac.: «Robertus Wiscardi, vir
+pauper, miles tamen.»&mdash;Alberic. ap. Leibnitzii Access. histor., p. 124:
+«Mediocri parentela.»</p>
+
+<p><i>Ils s'en allèrent sans argent</i>, etc...</p>
+
+<p>Gaufred. Malaterra, l. I, c. <span class="smcap">V</span>: «Per diversa loca militariter lucrum
+quærentes.»</p>
+
+<p><i>Le gouverneur</i> (<i>ou Kata. pan</i>)...</p>
+
+<p>&#922;&#945;&#964;&#8048; &#960;&#8118;&#957;, commandant général. C'est ce que Guillaume de Pouille
+exprime par ce vers:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Quod <i>Catapan</i> Græcî, nos <i>juxta</i> dicimus <i>omne</i>.</p>
+
+<p class="right20">L. I, p. 254.</p>
+
+<p><i>Cette république de condottieri</i>, etc...</p>
+
+<p>Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:</p>
+
+<p class="poem30">
+ <span class="pagenum"><a id="page531" name="page531"></a>(p. 531)</span> Pro numero comitum bis sex statuere plateas,<br>
+ Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.</p>
+
+<p class="right20">Id., <i>ibid.</i>, p. 256.</p>
+
+<a id="app58" name="app58"></a>
+<p class="p2">58&mdash;page <a href="#page147">147</a>&mdash;<i>Guillaume-le-Bâtard</i> (<i>il s'intitule ainsi lui-même</i>).</p>
+
+<p>«Ego Guillelmus, cognomento Bastardus...» Voy. une charte citée au
+douzième volume du <i>Recueil des Historiens de France</i>, p. 568.&mdash;Ce nom
+de Bâtard n'était sans doute pas une injure en Normandie. On lit dans
+Raoul Glaber, l. IV, c. <span class="smcap">VI</span> (ap. Scr. fr., X, 51): «Bobertus ex concubinâ
+Willelmum genuerat... cui... universos sui ducaminis principes
+militaribus adstrinxit sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu
+ipsius gentis in Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum
+principes extitisse.»</p>
+
+
+<p class="p2">Page <a href="#page156">156</a>&mdash;<i>C'était un gros homme chauve</i>, etc...</p>
+
+<p>Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190: «Justæ fuit staturæ,
+immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris ingentis
+in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam obesitas ventris
+nimium protensa.»</p>
+
+<a id="app59" name="app59"></a>
+<p class="p2">59&mdash;page <a href="#page148">148</a>, note <a href="#footnote230">1</a>&mdash;<i>En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition
+contre les Normands...</i></p>
+
+<p>«Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient le duc de
+Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, mais nous
+avons combattu pour notre perte, avec la terrible population d'un seul
+comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens de guerre,
+mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec leurs cruches aux
+plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, reconnaissant sa folie,
+rougit, plein de douleur.» (Will. Gemetic, l. V, c. <span class="smcap">IV</span>, ap. Scr. fr. X,
+186.) En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait
+offert de rendre aux fils d'Ethelred moitié de l'Angleterre. (Id., l. V,
+c. <span class="smcap">XII</span>; ibid., XI, 37.)</p>
+
+<a id="app60" name="app60"></a>
+<p class="p2">60&mdash;page <a href="#page149">149</a>&mdash;<i>L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été
+grossière et barbare...</i></p>
+
+<p>«Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury, avaient, longtemps avant
+l'arrivée des Normands, abandonné les études des lettres et de la
+religion. Les clercs se contentaient d'une instruction tumultuaire; à
+peine balbutiaient-ils les paroles des sacrements, et ils
+s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la grammaire. Ils buvaient
+tous ensemble, et c'était là l'étude à laquelle ils consacraient
+<span class="pagenum"><a id="page532" name="page532"></a>(p. 532)</span> les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs revenus à table,
+dans de petites et misérables maisons. Bien différents des Français et
+des Normands, qui, dans leurs vastes et superbes édifices, ne font que
+très peu de dépense. De là tous les vices qui accompagnent l'ivrognerie,
+qui efféminent le c&oelig;ur des hommes. Aussi, après avoir combattu
+Guillaume avec plus de témérité et d'aveugle fureur que de science
+militaire, vaincus sans peine en une seule bataille, ils tombèrent eux
+et leur patrie dans un dur esclavage.&mdash;Les habits des Anglais leur
+descendaient alors jusqu'au milieu du genou; ils portaient des cheveux
+courts, et la barbe rasée; leurs bras étaient chargés de bracelets d'or,
+leur peau était relevée par des peintures et des stigmates colorés; leur
+gloutonnerie allait jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson
+jusqu'à l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à
+leurs vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent
+les m&oelig;urs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont
+encore (au milieu du douzième siècle, époque où écrivait Guillaume de
+Malmesbury) soigneux dans leurs habits jusqu'à la recherche, délicats
+dans leur nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire et
+ne pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque
+la force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption.
+Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense
+modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient
+dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, ils
+les protègent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la
+moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la
+perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous les
+peuples ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils rendent aux
+étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils ne dédaignent
+point de contracter des mariages avec leurs sujets.» (Willelm.
+Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI,
+185.)&mdash;Math. Paris (éd. 1644), p. 4: «Optimates (Saxonum)... more
+christiano ecclesiam mane non petebant, sed in cubiculis et inter
+uxorios amplexus matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
+festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori
+qui grammaticam didicisset.»&mdash;Order. Vital, l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242:
+«Anglos agrestes et pene illiteratos invencrunt Normanni.»</p>
+
+<a id="app61" name="app61"></a>
+<p class="p2">61&mdash;page <a href="#page150">150</a>&mdash;<i>Harold livré à Guillaume...</i></p>
+
+<p>Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87: «Heraldus ei fidelitatem sancto
+ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, quamdiu superesset,
+<span class="pagenum"><a id="page533" name="page533"></a>(p. 533)</span> ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut anglica
+monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; traditurum
+interim... castrum Doveram.» (Voy. aussi Guill. Malmsb., ibid. 176,
+etc.).&mdash;Suivant les uns, dit Wace (<i>Roman de Rou</i>, ap. Scr. fr. XIII,
+223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui disant que
+Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (Voy. aussi Eadmer,
+XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer au duc la
+promesse du trône d'Angleterre:</p>
+
+<p class="poem30">
+ N'en sai mie voire ocoison,<br>
+ Mais l'un et l'autre escrit trovons.</p>
+
+<p>Guillaume de Jumièges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
+154), Orderic Vital (ibid., 234), la <i>Chronique de Normandie</i> (XIII,
+222), affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son successeur.
+Eadmer même ne le nie point (XI, 192).&mdash;Au lit de mort, Edward, obsédé
+par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de Hoved., ap. Scr.
+fr. XI, 312, <i>Roman de Rou</i> et <i>Chronique de Normandie</i>, t. XIII, p.
+224.)</p>
+
+<a id="app62" name="app62"></a>
+<p class="p2">62&mdash;page <a href="#page156">156</a>&mdash;<i>Le conquérant essaya même d'apprendre l'anglais...</i></p>
+
+<p>Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem plerumque
+sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas illum
+compescebat.»&mdash;Il avait commencé par réprimer par des règlements sévères
+la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101: «Tutæ erant a
+vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu impudicarum...
+vetabantur. Potare militem in tabernis non multum concessit...
+seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. Portus et quælibet
+itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam fîeri jussit.» Ce
+passage du panégyriste de Guillaume a été copié par le consciencieux
+Orderic Vital, ibid., 238.&mdash;«L'homme faible et sans armes, dit encore
+Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son cheval, partout où
+il lui plaisait, sans trembler à la vue des escadrons des
+chevaliers.»&mdash;«Une fille chargée d'or, dit Huntingdon, eût impunément
+traversé tout le royaume.»&mdash;(Scr. fr. XI, 211.) Plus tard, la résistance
+des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et le poussa à ces violences dont
+retentissent toutes les Chroniques.</p>
+
+<a id="app63" name="app63"></a>
+<p class="p2">63&mdash;page <a href="#page168">168</a>&mdash;<i>La chair maudite par l'islamisme...</i></p>
+
+<p>«Chez les musulmans les mots «femmes» et «objet défendu <span class="pagenum"><a id="page534" name="page534"></a>(p. 534)</span> par la
+religion» peuvent se dire l'un pour l'autre. (Bibl. des Croisades, t.
+IV, p. 169.)</p>
+
+<p><i>Ils se battent depuis mille ans pour Fatema...</i></p>
+
+<p>Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les musulmans
+l'appellent la Dame du Paradis.&mdash;Quelques Schyytes (sectateurs d'Ali)
+soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas moins restée vierge,
+et que Dieu s'est incarné dans ses enfants. (<i>Description des Monuments
+musulmans</i> du cabinet de M. de Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.)</p>
+
+<p><i>Ils proclament l'incarnation d'Ali...</i></p>
+
+<p>Aujourd'hui encore des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont
+dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire
+qu'<i>Ali était Dieu</i> ont été persuadés que peu s'en fallait, et les
+Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne
+crois pas qu'il en soit loin.»&mdash;Les Schyytes disent à ce sujet que tel
+était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était
+impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple lui
+criait: <i>Tu es Dieu!</i>&mdash;À ces mots, Ali les faisait mourir; ensuite il
+les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu es
+Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, quand
+ils peignent sa figure, il lui couvrent le visage. (Reinaud, II, 163.)</p>
+
+<p><i>Mahomet est la lumière incréée...</i></p>
+
+<p>Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet
+était sous l'&oelig;il de Dieu, et cette idée, substance à la fois
+spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le
+ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi la
+Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.&mdash;Les Occidentaux
+crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces nations, dit Guibert
+de Nogent, ont leur pape comme nous.» (L. V, ap. Bongars, p. 312-13.)</p>
+
+<a id="app64" name="app64"></a>
+<p class="p2">64&mdash;<a href="#page169">169</a>&mdash;<i>Les Fatemites fondèrent au Caire la loge ou maison de la
+sagesse...</i></p>
+
+<p>Hammer, <i>Histoire des Assassins</i>, p. 4.&mdash;La <i>maison de la sagesse</i> n'est
+peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire dont Guillaume de
+Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La progression de
+richesses et de grandeur semblerait correspondre à des degrés
+d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de ce
+précieux monument:</p>
+
+<p>«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans
+la ville du Caire, conduits par le Soudan, pour <span class="pagenum"><a id="page535" name="page535"></a>(p. 535)</span> s'acquitter de
+leur mission; ils montèrent au palais, appelé <i>Casher</i> dans la langue du
+pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,
+l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des
+passages étroits et privés de jour, et à chaque porte des cohortes
+d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts
+répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits
+dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand
+jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées d'or
+et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et dignes dans
+toute leur étendue de ta magnificence royale; la richesse de la matière
+et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et le regard avide,
+charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine à s'en rassasier.
+Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau limpide; on entendait les
+gazouillements variés d'une multitude d'oiseaux inconnus à notre monde,
+de forme et de couleur étranges, et pour chacun d'eux une nourriture
+diverse et selon le goût de son espèce. Admis plus loin encore, sous la
+conduite du chef des eunuques, ils trouvent des édifices aussi
+supérieurs aux premiers en élégance que ceux-ci l'emportaient sur la
+plus vulgaire maison. Là était une étonnante variété de quadrupèdes,
+telle qu'en imagine le caprice des peintres, telle qu'en peuvent décrire
+les mensonges poétiques, telle qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on
+en trouve dans les pays de l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident
+n'a rien vu et presque jamais rien ouï de pareil.-Après beaucoup de
+détours et de corridors qui auraient pu arrêter les regards de l'homme
+le plus occupé, on arriva au palais même, où des corps plus nombreux
+d'hommes armés et de satellites proclamaient par leur nombre et leur
+costume la magnificence incomparable de leur maître; l'aspect des lieux
+annonçait aussi son opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils
+furent entrés dans l'intérieur du palais, le Soudan, pour honorer son
+maître selon la coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui
+rendit en suppliant un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce
+d'adoration. Tout à coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les
+rideaux, tissus de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle
+et voilaient ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il
+apparut sur un trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois,
+entouré d'un petit nombre de domestiques et d'eunuques familiers.»
+Willelm. (Tyrens., l. XIX, c. <span class="smcap">XVII</span>.)</p>
+
+<p><i>Ils menaient par neuf degrés de la, religion au mysticisme...</i></p>
+
+<p>Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer, à la dévotion
+<span class="pagenum"><a id="page536" name="page536"></a>(p. 536)</span> le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à
+s'élever de l'amour du réel à celui de l'idéal.</p>
+
+<p>Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:</p>
+
+<p>«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est derrière
+un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;</p>
+
+<p>«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le c&oelig;ur de
+Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa
+tant de soupirs pour celle qu'il adorait.» (Reinaud, I, 52.)</p>
+
+<p><i>Du mysticisme à l'absolue indifférence...</i></p>
+
+<p>Le principe de la doctrine ésotérique était: <i>Rien n'est vrai et tout
+est permis.</i> (Hammer, p. 87.) Un imam célèbre écrivit contre les
+Hassanites un livre intitulé: <i>De la Folie des partisans de
+l'indifférence en matière de religion.</i></p>
+
+<a id="app65" name="app65"></a>
+<p class="p2">65&mdash;page <a href="#page178">178</a>&mdash;<i>Pierre-l'Ermite...</i></p>
+
+<p>Guibert. Nov., l. II, c. <span class="smcap">VIII</span>: «Le petit peuple, dénué de ressources,
+mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre-l'Ermite, et lui obéit
+comme à son maître, du moins tant que les choses se passèrent dans notre
+pays. J'ai découvert que cet homme, originaire, si je ne me trompe, de
+la ville d'Amiens, avait mené d'abord une vie solitaire sous l'habit de
+moine, dans je ne sais quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit
+de là, j'ignore par quelle inspiration; mais nous le vîmes alors
+parcourant les villes et les bourgs, et prêchant partout: le peuple
+l'entourait en foule, l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté
+par de si grands éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais
+rendu à personne de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans
+la distribution de toutes les choses qui lui étaient données. Il
+ramenait à leurs maris les femmes prostituées, non sans y ajouter
+lui-même des dons, et rétablissait la paix et la bonne intelligence
+entre ceux qui étaient désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout
+ce qu'il faisait ou disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose
+de divin; en sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet,
+pour les garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme
+louable, mais pour le vulgaire qui aime toutes les choses
+extraordinaires. Il ne portait qu'une tunique de laine, et, par-dessus,
+un manteau de bure qui lui descendait jusqu'aux talons: il avait les
+bras et les pieds nus, ne mangeait point ou presque point de pain, et se
+nourrissait de vin et de poissons.»</p>
+
+<a id="app66" name="app66"></a>
+<p class="p2">66&mdash;page <a href="#page180">180</a>&mdash;<i>Tous ensemble descendirent la vallée du Danube...</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page537" name="page537"></a>(p. 537)</span> Les environs du Rhin prirent peu de part à la
+croisade.&mdash;Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos,
+propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit, hæc
+expeditio minus permovit. (Alberic, ap. Leibnit. Acces., p. 119.)&mdash;Voyez
+Guibert, l. II, c. <span class="smcap">I</span>.</p>
+
+<a id="app67" name="app67"></a>
+<p class="p2">67&mdash;page <a href="#page181">181</a>&mdash;<i>Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles...</i></p>
+
+<p>Willelm. Tyr., l. VIII, c. <span class="smcap">VI</span>, 9, 10.&mdash;Guibert. Novig., l. VII, c. viii:
+Au siège de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée, par les hérauts,
+que quiconque apporterait trois pierres pour combler le fossé recevrait
+un denier de lui. Or il fallut, pour achever cet ouvrage, trois jours et
+trois nuits.»&mdash;Radulph. Cadom., c. <span class="smcap">XV</span>, ap. Muratori, V, 291: «Il fut
+tout d'abord un des principaux chefs, et plus tard, lorsque l'argent des
+autres s'en fut allé, le sien arriva et lui donna le pas. C'est qu'en
+effet toute cette nation est économe et non point prodigue, ménageant
+plus son avoir que sa réputation; effrayée de l'exemple des autres, elle
+travaillait non comme les Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son
+mieux.»&mdash;Raymond reçut aussi force présents d'Alexis (... quibus de die
+in diem de domo regis augebatur. Albert. Aq., l. II, c. <span class="smcap">XXIV</span>, ap.
+Bongars, p. 205). Godefroi en reçut également, mais il distribua tout au
+peuple et aux autres chefs. (Willelm. Tyr., l. II, c. <span class="smcap">XII</span>.)</p>
+
+<p><i>Ces gens du Midi, commerçants, industrieux, etc..</i></p>
+
+<p>Guibert. Nov., l. II, c. <span class="smcap">XVIII</span>: «L'armée de Raymond ne le cédait, à
+aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces
+Provençaux.»&mdash;Radulph. Cadom., c. <span class="smcap">LXI</span>: «Autant la poule diffère du
+canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les m&oelig;urs,
+le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et
+avides, âpres au travail; mais pour ne rien taire, peu belliqueux...
+Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine que tout le
+courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute de
+pain, ils se contentaient de racines, ne faisant pas fi des cosses de
+légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils cherchaient
+leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton que chantent
+encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les Provençaux à la
+victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient souvent par
+avidité, et à leur grande honte; ils vendaient aux autres nations du
+chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils pouvaient
+s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque mulet bien gras,
+ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une blessure mortelle, et
+la <span class="pagenum"><a id="page538" name="page538"></a>(p. 538)</span> bête mourait. Grande surprise de tous ceux qui, ignorant
+cet artifice, avaient vu naguère l'animal gras, vif, robuste et
+fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les spectateurs,
+effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, l'esprit du démon a
+soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du meurtre approchaient
+sans faire semblant de rien savoir, et comme on les prévenait de n'y pas
+toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir de cette viande que de
+faim. Ainsi celui qui supportait la perte s'apitoyait sur l'assassin,
+tandis que l'assassin se moquait de lui. Alors s'abattant tous comme des
+corbeaux sur ce cadavre, chacun arrachait son morceau, et l'envoyait
+dans son ventre ou au marché.»</p>
+
+<a id="app68" name="app68"></a>
+<p class="p2">68&mdash;page <a href="#page183">183</a>&mdash;<i>Bohémond...</i></p>
+
+<p>Guibert, 1. III, c. <span class="smcap">I</span>: «Lorsque cette innombrable armée, composée des
+peuples venus de presque toutes les contrées de l'Occident, eut débarqué
+dans la Fouille, Bohémond, fils de Robert Guiscard, ne tarda pas à en
+être informé. Il assiégeait alors Amalfi. Il demanda le motif de ce
+pèlerinage, et apprit qu'ils allaient enlever Jérusalem, ou plutôt le
+sépulcre du Seigneur et les lieux saints, à la domination des Gentils.
+On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de
+haut parage, abandonnant, pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se
+portaient à cette entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils
+transportaient des armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient
+adoptées pour ce nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de
+guerre. On lui répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière
+française; qu'ils faisaient coudre à leurs vêtements, sur l'épaule ou
+partout ailleurs, une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que
+cela leur avait été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris
+d'armes, ils s'écriaient tous humbles et fidèles: Dieu le veut!»</p>
+
+<a id="app69" name="app69"></a>
+<p class="p2">69&mdash;page <a href="#page190">190</a>&mdash;<i>Un matin les Francs virent flotter sur la ville le
+drapeau de l'empereur</i>, etc...</p>
+
+<p>«Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, sollicitant leur
+bienveillance par ses lettres et par la voix de ses députés; il leur
+rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, et pour
+l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» Willelm. Tyr., 1.
+III, c. <span class="smcap">XII</span>.&mdash;Il envoya, dit Guibert, I. III, c. <span class="smcap">IX</span>, des dons infinis
+aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes aumônes; il jetait ainsi
+des germes de haine parmi ceux de condition <span class="pagenum"><a id="page539" name="page539"></a>(p. 539)</span> moyenne, dont sa
+munificence semblait se détourner.» Voy. aussi Raymond d'Agiles, p. 142.</p>
+
+<a id="app70" name="app70"></a>
+<p class="p2">70&mdash;page <a href="#page192">192</a>&mdash;<i>Un homme du peuple, averti par une vision</i>, etc...</p>
+
+<p>Raymond, de Agil., p. 155: «Vidi ego hæc quæ loquor, et Dominicam
+lanceam ibi (in pugna) ferebam.»&mdash;Foulcher de Chartres s'écrie: <i>Audile
+fraudem et non fraudem!</i> et ensuite: <i>Invenit lanceam, fallaciter
+occultalam forsitan</i>, c. <span class="smcap">X</span>.</p>
+
+<a id="app71" name="app71"></a>
+<p class="p2">71&mdash;page <a href="#page193">193</a>&mdash;<i>Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de
+Raymond</i>, etc...</p>
+
+<p>«Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord grande envie de
+tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il est est défendu de
+verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux expédients de
+Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, lorsqu'ils
+furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent les soldats de
+Raymond, avec force soufflets.&mdash;L'origine de cette haine, ajoute-t-il,
+c'était une querelle pour du fourrage, au siège d'Antioche. Des
+fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés ensemble au même endroit,
+et s'étaient battus à qui aurait le blé.&mdash;Depuis lors, chaque fois
+qu'ils se rencontraient, ils déposaient leurs fardeaux et se chargeaient
+d'une grêle de coups de poing; le plus fort emportait la proie.» C. 98,
+99, p. 316.&mdash;Ensuite Raymond et les siens soutinrent l'authenticité de
+la sainte lance; «parce que les autres nations, dans leur simplicité, y
+apportaient des offrandes; ce qui enflait la bourse de Raymond. Mais le
+rusé Bohémond (<i>non imprudens, multividus</i>, Rad. Cad., p. 317; Robert.
+Mon., ap. Bongars, p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la
+querelle.» C. 101, 102.</p>
+
+<a id="app72" name="app72"></a>
+<p class="p2">72&mdash;page <a href="#page196">196</a>&mdash;<i>Le nom de Francs devint le nom commun des Occidentaux...</i></p>
+
+<p>Guibert, 1. II, c. <span class="smcap">I</span>: «L'année dernière je m'entretenais avec un
+archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et je
+l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que le
+roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape Pascal,
+ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette occasion,
+jusqu'à les appeler par dérision <i>Francons</i>. Je lui dis alors: «Si vous
+tenez les Français pour tellement faibles ou lâches que vous croyiez
+pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont la célébrité s'est
+étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi <span class="pagenum"><a id="page540" name="page540"></a>(p. 540)</span> donc à qui le pape
+Urbain s'adressa pour demander du secours contre les Turcs? N'est-ce pas
+aux Français?»&mdash;Id., l. IV, c. <span class="smcap">III</span>: «Nos princes, ayant tenu conseil,
+résolurent alors de construire un fort sur le sommet d'une montagne
+qu'ils avaient appelée <i>Malreguard</i>, pour s'en faire un nouveau point de
+défense contre les agressions des Turcs.» La langue française dominait
+donc dans l'armée des croisés. Voyez aussi les suites de la quatrième
+croisade.</p>
+
+<p><i>Le roi de France n'en était pas moins appelé par les Grecs</i>:
+&#8001;
+&#946;&#945;&#963;&#953;&#955;&#949;&#8058;&#962;
+&#964;&#8182;&#957;
+&#946;&#945;&#963;&#953;&#955;&#8051;&#969;&#957;,
+&#967;&#945;&#8054;
+&#7936;&#961;&#967;&#951;&#947;&#8056;&#962;
+&#964;&#959;&#8166;
+&#934;&#961;&#945;&#947;&#947;&#953;&#967;&#959;&#8166;
+&#963;&#964;&#961;&#945;&#964;&#959;&#8166;.</p>
+
+<p>Mathieu Paris (ad ann. 1254) et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au roi
+de France le titre de <i>Rex regum</i>, et de chef de tous les rois
+chrétiens.&mdash;Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: «Dicunt
+se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo naturaliter debet
+esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, ap. Bongars, p. 7.</p>
+
+<a id="app73" name="app73"></a>
+<p class="p2">73&mdash;page <a href="#page198">198</a>&mdash;<i>Godefroi languit et mourut...</i></p>
+
+<p>Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine de Gentils lui
+envoya des présents infectés d'un poison mortel. Godefroi s'en servit
+sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita, et mourut bientôt
+après. Selon d'autres, il mourut de mort naturelle.»</p>
+
+<a id="app74" name="app74"></a>
+<p class="p2">74&mdash;page <a href="#page198">198</a>&mdash;<i>Le langage des contemporains avant la croisade...</i></p>
+
+<p>Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum tandem post
+multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis nobis jocundum
+atque delectabile.»&mdash;Il raconte encore que le comte de Toulouse fît un
+jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et le nez à ses
+prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et consilio comes
+claruerit non facile referendum est.»</p>
+
+<a id="app75" name="app75"></a>
+<p class="p2">75&mdash;page <a href="#page200">200</a>&mdash;<i>Les chrétiens de la croisade ont essayé de valoir mieux
+qu'eux-mêmes...</i></p>
+
+<p>Guib. Nov., l. IV, c. <span class="smcap">XV</span>: «Unde fiebat, ut nec mentio scorti, nec nomen
+prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc ipso scelere,
+gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam inveniri
+constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere maritis,
+atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»&mdash;«Les m&oelig;urs
+sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. Après
+la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les bois des
+enfants nouveau-nés dont les femmes turques <span class="pagenum"><a id="page541" name="page541"></a>(p. 541)</span> étaient accouchées
+pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.</p>
+
+<a id="app76" name="app76"></a>
+<p class="p2">76&mdash;page <a href="#page201">201</a>&mdash;<i>Avant l'an 1000 les paysans de la Normandie s'étaient
+ameutés...</i></p>
+
+<p>Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes per diversos
+totius normannicæ patriæ plurima agentes conventicula, juxta suos
+libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum compendiis quam in
+aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti juris obice, legibus
+uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, inutiles suis remisit...
+His rustici expertis, festinato concionibus omissis, ad sua aratra sunt
+reversi.»</p>
+
+<a id="app77" name="app77"></a>
+<p class="p2">77&mdash;page <a href="#page203">203</a>&mdash;<i>Ils se dirent avec le poète du douzième siècle...</i></p>
+
+<p>Rob. Wace, <i>Roman de Rou</i>, vers 5979-6038:</p>
+
+<div class="poem30">
+<p>Li païsan e li vilain<br>
+ Cil del boscage et cil del plain,<br>
+ Ne sai par kel entichement,<br>
+ Ne ki les meu primierement;<br>
+ Par vinz, par trentaines, par cenz<br>
+ Unt tenuz plusurs parlemenz...<br>
+ Privéement ont porparlè<br>
+ E plusurs l'ont entre els juré<br>
+ Ke jamez, par lur volonté,<br>
+ N'arunt seingnur ne avoé.<br>
+ Seingnur ne lur font se mal nun;<br>
+ Ne poent aveir od els raisun,<br>
+ Ne lur gaainz, ne lur laburs;<br>
+ Cheseun jur vunt a grant dolurs...<br>
+ Tute jur sunt lur bestes prises<br>
+ Pur aïes e pur servises...</p>
+
+<p>«Pur kei nus laissum damagier!<br>
+ Metum nus fors de lor dangier;<br>
+ Nus sumes homes cum il sunt,<br>
+ Tex membres avum cum il unt,<br>
+ Et altresi grans cors avum,<br>
+ Et altretant sofrir poum.<br>
+ Ne nus faut fors cuer sulement;<br>
+ Alium nus par serement,<br>
+ Nos aveir e nus defendum,<br>
+ E tuit ensemble nus tenum.<br>
+ Es nus voilent guerreier,<br>
+ Bien avum, contre un chevalier,<br>
+ Trente u quarante païsanz<br>
+ Maniables e cumbatans.»</p>
+</div>
+
+<a id="app78" name="app78"></a>
+<p class="p2">78&mdash;page <a href="#page218">218</a>&mdash;<i>Abailard était un beau jeune homme...</i></p>
+
+<p>Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. Duchesne):
+«Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat
+adolescentiam?»&mdash;Abelardi Liber Calamitatum mearum, p. 10: «Juvenlutis
+ei formæ gratia.»</p>
+
+<p><i>Personne ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire</i>,
+etc...</p>
+
+<p>Abel. Liber Calam., p. 12: «Jam (à l'époque de son amour) si qua
+invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta.
+Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut <span class="pagenum"><a id="page542" name="page542"></a>(p. 542)</span> et ipse
+nosti, frequentantur et decantantur regionibus, ab bis maxime quos vita
+simul oblectabat.»&mdash;Heloissæ epist. I<sup>a</sup>: «Duo autem, fateor, tibi
+specialiter inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere
+poteras: dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime
+philosophos assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam
+laborem exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel
+rhythmo composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam
+dictaminis quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen
+incessanter tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non
+sineret immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ
+suspirabant. Et cum horum pars maxima earminum nostros decantaret
+amores, multis me regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me
+feminarum accendit invidiam.»</p>
+
+
+<p class="p2">Page <a href="#page218">218</a>&mdash;<i>Il avait renoncé à l'escrime des tournois, par amour pour les
+combats de la parole...</i></p>
+
+<p>Liber Calam., p. 4: «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam omnibus
+philosophiæ documentis prætuli, bis armis alia commutavi et trophæis
+bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas disputando
+perambulans provincias...»</p>
+
+<p><i>Les seigneurs l'encourageaient...</i></p>
+
+<p>Liber. Calam., p. 5: «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem
+habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti mei
+compos extiti.»</p>
+
+<a id="app79" name="app79"></a>
+<p class="p2">79&mdash;page <a href="#page219">219</a>&mdash;<i>Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait,
+popularisait, humanisait...</i></p>
+
+<p>«De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des docteurs. Nouveau
+Pierre-l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il entraînait après lui
+une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif de savoir, aventureuse
+et militante, impatiente de s'élancer vers un autre Orient inconnu, et
+d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, mais le Verbe éternellement
+vivant et Dieu lui-même. De l'Europe entière accouraient par milliers
+ces jeunes et ardents pèlerins de la pensée, tout bardés de logique et
+tout hérissés de syllogismes. «Rien ne les arrêtait, dit un
+contemporain, ni la distance, ni la profondeur des vallées, ni la
+hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni la mer et ses
+tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, la Gascogne,
+l'Espagne l'Angleterre, la Flandre, les Teutons et les Suédois
+célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et Rome, cette
+maîtresse des sciences, montrait <span class="pagenum"><a id="page543" name="page543"></a>(p. 543)</span> en te passant ses disciples
+que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, prieur de
+Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, savait tout ce
+qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq mille auditeurs
+ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix d'or, sortirent
+successivement un pape (Célestin II), dix-neuf cardinaux, plus de
+cinquante évêques ou archevêques, une multitude infinie de docteurs, et
+avec eux une espèce de régénération intérieure de l'Église d'Occident.»
+Les <i>Réformateurs au douzième siècle</i>, par M. N. Peyrat, p. 128, 1860.</p>
+
+<a id="app80" name="app80"></a>
+<p class="p2">80&mdash;page <a href="#page220">220</a>&mdash;<i>Cette philosophie passa en un instant la mer et les
+Alpes...</i></p>
+
+<p>Guill. de S. Theodor. epist. ad. S. Bern. (ap. S. Bernardi opera, t. I,
+p. 302): «Libri ejus transcunt maria, transvolant Alpes.»&mdash;Saint Bernard
+écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite, si placet, librum Petri
+Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim est, cum, sicut gloriatur,
+a pluribus lectitetur in Curia.»</p>
+
+<p><i>Partout on discourait sur les mystères...</i></p>
+
+<p>Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere
+Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum
+inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis
+tantum, sed a pueris et simplicibus, aut certe stultis, de S. Trinitate,
+quæ Deus est, disputaretur...» S. Bernardi opera, I, 309.&mdash;S. Bern.
+epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, eviscerantur
+arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie ventilantur.»</p>
+
+<a id="app81" name="app81"></a>
+<p class="p2">81&mdash;page <a href="#page224">224</a>, note <a href="#footnote341">1</a>&mdash;<i>Abailard voulut réformer les m&oelig;urs de l'abbaye
+de Saint-Denis...</i></p>
+
+<p>«Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis abbatia illa
+esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum videlicet ad lucra
+temporalia.» Liber Calamit., p. 27.</p>
+
+<a id="app82" name="app82"></a>
+<p class="p2">82&mdash;page <a href="#page226">226</a>&mdash;<i>Saint Bernard vint avec répugnance au concile de Sens...</i></p>
+
+<p>S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab
+adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis
+committi ratiunculis agitandam.»</p>
+
+<p><i>Innocent II haïssait Abailard dans son disciple Arnaldo de Brescia...</i></p>
+
+<p>S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus.)...
+antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnoldo de <span class="pagenum"><a id="page544" name="page544"></a>(p. 544)</span> Brixia.
+Squama squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
+sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in unum
+adversus Dominum.»&mdash;Epist. ad episc. Constant, p. 187: «Utinam tam sanæ
+esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, homo est
+neque manducans, neque bihens, solo cum diabolo esuriens et sitiens
+sanguinem animarum.»&mdash;Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput columbæ, cauda
+scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, Francia repulit,
+Germania abominatur, Italia non vult recipere.»&mdash;Il avait eu aussi pour
+maître Pierre de Brueys. Bulæus, <i>Hist. Universit. Paris.</i>, II, 155.
+Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou ermite.&mdash;Trithemius
+rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant aux cardinaux: «Scio
+quod me brevi clam occidetis?... Ego testem invoco c&oelig;lum et terram
+quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus præcepit. Vos autem
+contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si hominem me peccatorem
+vobis veritatem annuntiantem morti tradituri estis, cum etiam si S.
+Petrus hodie resurgeret, ei vitia vestra quæ nimis multiplicia sunt,
+reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., 106.</p>
+
+<a id="app83" name="app83"></a>
+<p class="p2">83&mdash;page <a href="#page231">231</a>&mdash;<i>Robert d'Arbrissel bâtit aux femmes Fontevrault</i>, etc...</p>
+
+<p>L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en Bretagne.&mdash;Fondé vers 1100,
+il comptait déjà, selon Suger, en 1145, près de cinq mille
+religieuses.&mdash;Les femmes étaient cloîtrées, chantaient et priaient; les
+hommes travaillaient.&mdash;Malade, il appelle ses moines, et leur dit:
+«Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum permanere velitis in vestro
+proposito; ut scilicet, pro animarum vestrarum salute, obediatis
+ancillarum Christi præcepto. Scitis enim quia quæcumque, Deo coopérante,
+alicubi ædiflcavi, earum potentatui atque dominatui subdidi... Quo
+audito, pene omnes unanimi voce dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de
+mourir il voulut donner un chef aux siens. «Scitis, dilectissimi mei,
+quod quidquid in mundo ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum
+feci: eisque potestatem omnem facultatum mearum præbui: et quod his
+majus est, et me et meos discipulos, pro animarum nostrarum salute,
+earum servitio submisi. Quamobrem disposui abbatissam ordinare.»
+Considérant qu'une vierge élevée dans le cloître, ne connaissant que les
+choses spirituelles et la contemplation, ne saurait gouverner les
+affaires extérieures, et se reconnaître au milieu du tumulte du monde,
+il nomme une femme veuve et lui recommande que jamais on ne prenne pour
+abbesse une des <span class="pagenum"><a id="page545" name="page545"></a>(p. 545)</span> femmes élevées dans le cloître.&mdash;Il recommande
+aussi de parler peu, de ne point manger de chair, de se vêtir
+grossièrement.</p>
+
+<p><i>Il enseignait la nuit et le jour au milieu d'une foule de disciples des
+deux sexes</i>, etc...</p>
+
+<p>Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum
+cohabitationem, in quo genere quondam peccasti, diceris plus amare...
+Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
+noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
+inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
+præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
+familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter ipsas
+noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel aliquando
+egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus invenisti...
+Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante diximus, sæpe
+privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere cruciaris.» Lettre
+de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, publiée par le P.
+Sirmond (Daru, <i>Histoire de Bretagne</i>, I, 320): «Taceo de juvenculis
+quas sine examine religionem professas, mutata veste, per diversas
+cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti temeritatem miserabilis
+exitus probat; aliæ enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapsæ
+sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepereunt.» Clypeus nascentis ordinis
+Fontebraldensis, t. I, p. 69.</p>
+
+<a id="app84" name="app84"></a>
+<p class="p2">84&mdash;page <a href="#page232">232</a> et note <a href="#footnote354">1</a>&mdash;<i>Louis VII reconnaît expressément aux femmes le
+droit de siéger comme juges...</i></p>
+
+<p>Voy. dans Duchesne, t. IV, la réponse du roi... «apud vos deciduntur
+negotia legibus imperatorum; benignior longe est consuetudo regni
+nostri, ubi si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et
+hæreditatem administrare conceditur.»</p>
+
+<a id="app85" name="app85"></a>
+<p class="p2">85&mdash;page <a href="#page236">236</a>, note <a href="#footnote355">1</a>&mdash;<i>Sur les sceaux, le roi de France est toujours
+assis...</i></p>
+
+<p>Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (1137, 1138, <i>Archives
+du Royaume</i>, K. 40), c'est comme Dux Aquitanorum. L'exception confirme
+la règle.</p>
+
+<a id="app86" name="app86"></a>
+<p class="p2">86&mdash;page <a href="#page236">236</a>&mdash;<i>Le descendant de Guillaume-le-Conquérant, quel qu'il
+soit</i>, etc...</p>
+
+<p>On sait l'énorme grosseur de Guillaume-le-Conquérant (Voy. plus haut).
+«Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le <span class="pagenum"><a id="page546" name="page546"></a>(p. 546)</span> roi de
+France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop étroite et
+le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes énormes (Gazas
+ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebal, Guill. Malmsb., 1.
+III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'<i>Art de vérifier les Dates</i>
+(XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique manuscrite, un trait
+de violence singulière. Lorsque Baudoin de Flandre lui refusa sa fille
+Mathilde, «il passa jusques en la chambre de la comtesse; il trouva la
+fille au comte, si la prist par les trèces, si la traisna parmi la
+chambre et défoula à ses piés.»&mdash;Son fils aîné Robert était surnommé
+<i>Courte-Heuse</i>, ou <i>Bas-Court</i> (Order. Vit., ap. Scr. fr. XII,
+596:...facie obesa, corpore pingui, brevique stalura, unde vulgo
+<i>Gambaron</i> cognominatus est, et <i>Brevis-ocrea</i>); il se laissait ruiner
+par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: Histrionibus et
+parasitis ac meretricibus; item, p. 681).&mdash;Le second fils du Conquérant,
+Guillaume-le-Roux, était de petite taille et fort replet; il avait les
+cheveux blonds et plats, et le visage couperosé (Lingard, t. II de la
+trad., p. 167). «Quand il mourut, dit Orderic Vital, ce fut la ruine des
+routiers, des débauchés et des filles publiques, et bien des cloches ne
+sonnèrent pas pour lui, qui avaient retenti longtemps pour des indigents
+ou de pauvres femmes» (Scr. rer. fr. XII, 679).&mdash;Ibid. «Legitimam
+conjugem nunquam habuit; sed obsconis fornicationibus et frequentibus
+moechiis inexplebiliter inhæsit.» P. 635: «Protervus et lascivus.» P.
+624: «se Erga Deum et ecclesiæ frequentationem cullumque frigidus
+extitit.»&mdash;Suger, ibid., p. 12: «Lascivio et animi desideriis deditus...
+Ecclesiarum crudelis exactor, etc.»&mdash;Huntingd., p. 216: «Luxurias scelus
+lacendum exercebat, non occulte, sed ex impudentia coram sole,
+etc.»&mdash;Henri Beauclerc, son jeune frère, eut de ses nombreuses
+maîtresses plus de quinze bâtards. Suivant plusieurs écrivains, sa mort
+fut causée par sa voracité en mangeant un plat de lamproies (Lingard,
+II, 241). Ses fils, Guillaume et Richard, se souillaient des plus
+infâmes débauches. (Huntingd., p. 218: «Sodomitica tabe dicebantur, et
+erant irretiti.» Gervas., p. 1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe
+maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. X, 51) remarque que dès leur arrivée
+dans les Gaules, les Normands eurent presque toujours pour princes des
+bâtards.&mdash;Les Plantagenets semblèrent continuer cette race souillée.
+Henri II était roux, défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais
+toujours à cheval et à la chasse. (Petr. Blés., p. 98.) Il était, dit
+son secrétaire, plus violent qu'un lion (Leo et leone truculentior, dum
+vehementius excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors
+de sang, son teint s'animait, sa voix <span class="pagenum"><a id="page547" name="page547"></a>(p. 547)</span> tremblait d'émotion
+(Girald. Cairibr., ap. Camden, p. 783). Dans un accès de rage, il mordit
+un page à l'épaule. Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le
+poursuivit jusque sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait
+de colère la paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un
+cardinal, après une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme
+mentir si hardiment (Ep. S. Thom., p. 566). Sur ses successeurs, Richard
+et Jean, voyez plus bas.&mdash;L'idéal, c'est Richard III, le Richard III de
+Shakespeare, comme celui de l'histoire.</p>
+
+<a id="app87" name="app87"></a>
+<p class="p2">87&mdash;page <a href="#page238">238</a>&mdash;<i>Tous vrais saints quoique l'Église n'ait, canonisé que le
+dernier...</i></p>
+
+<p>Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques auteurs. On lit
+dans une chronique française, insérée au douzième volume du <i>Recueil des
+historiens de France</i>, p. 226: «Il fu mors...; sains est, bien le
+savons»; et dans une chronique latine (ibid.): «...Et sanctus reputatur,
+prout alias in libro vitæ suæ legimus. 9</p>
+
+<a id="app88" name="app88"></a>
+<p class="p2">88&mdash;page <a href="#page239">239</a>&mdash;<i>Louis VII avait été élevé dans le cloître de
+Notre-Dame...</i></p>
+
+<p>Voy. une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90... «Ecclesiam
+parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali gremio,
+incipientis vito et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»</p>
+
+<a id="app89" name="app89"></a>
+<p class="p2">89&mdash;page <a href="#page241">241</a>&mdash;<i>Saint Bernard refusa d'aller lui-même a la croisade...</i></p>
+
+<p>En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem. (Operum, t. I,
+p. 85; voy. aussi p. 323.)&mdash;En 1129, il écrit à l'évêque de Lincoln, au
+sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti pour la terre sainte,
+s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris l'habit: «Philippus vester
+volens proficisci Jerosolymam, compendium vise invenit, et cito pervenit
+quo volebat... Stantes sunt jam pedes ejus in atriis Jérusalem, et quem
+audierat in Euphrata, inventum in campis silvo libenter adorât in loco
+ubi steterunt pedes ejus. Ingressus est sanctam civitatem... Factus est
+ergo non curiosus tantum spectator, sed et devotus habitator, et civis
+conscriptus Jérusalem, non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina
+conjunctus est, quæ servit cum filiis suis, sed liberæ illius quæ est
+sursum mater nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est» (p.
+64).&mdash;Voici un passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées
+exprimées par saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent
+à la recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs
+<span class="pagenum"><a id="page548" name="page548"></a>(p. 548)</span> fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au
+milieu d'une vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils
+le cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils
+ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs têtes:
+Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de la boue?
+Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce beau fragment,
+dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été inséré par M.
+Victor Hugo dans les notes de ses <i>Orientales</i>, p. 416 de la première
+édition.)</p>
+
+<a id="app90" name="app90"></a>
+<p class="p2">90&mdash;page <a href="#page254">254</a>&mdash;<i>Les jurisconsultes appelés par Frédéric-Barberousse</i>,
+etc...</p>
+
+<p>Radevicus, II, c. <span class="smcap">IV</span>, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, P. 2, p. 72.
+«Scias itaque omne jus populi in condendis legibustibi concessum, tua
+voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod principi placuit, legis habet
+vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium et poteslatem
+concesserit.»&mdash;Le conseiller de Henri II, le célèbre Ramilfe de
+Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuel. reg. anglic., in
+proem.).</p>
+
+<a id="app91" name="app91"></a>
+<p class="p2">91&mdash;page <a href="#page257">257</a>&mdash;<i>Becket conduisait en son propre nom</i>, etc...</p>
+
+<p>Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.&mdash;Lingard, p. 321: «Le
+lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil le chancelier
+voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le cortège
+s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des airs
+nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient suivis de
+huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par cinq
+cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et protégé
+par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt en
+liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale pour
+distribuer à la populace; un autre portait tous les objets nécessaires à
+la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier de sa chambre à
+coucher, un troisième celui de sa cuisine, un quatrième portait sa
+vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux autres étaient destinés à
+l'usage de ses suivants. Après eux venaient douze chevaux de somme sur
+chacun desquels était un singe, avec un valet (groom) derrière, sur ses
+genoux; paraissaient ensuite les écuyers portant les boucliers et
+conduisant les chevaux de bataille de leurs chevaliers; puis encore
+d'autres écuyers, des enfants de gentilshommes, des fauconniers, les
+officiers de la maison, les chevaliers et les ecclésiastiques, deux à
+deux et à cheval, et le dernier de tous enfin, arrivait le chancelier
+<span class="pagenum"><a id="page549" name="page549"></a>(p. 549)</span> lui-même, conversant avec quelques amis. Comme il passait, on
+entendait les habitants du pays s'écrier: «Quel homme doit donc être le
+roi d'Angleterre, quand son chancelier voyage en tel équipage?» Steph.,
+20, 2.</p>
+
+<p class="p2">Page <a href="#page258">258</a>&mdash;<i>Un second lui-même...</i></p>
+
+<p>Le prédécesseur de Becket, au siège de Kenterbury, lui écrivait: «In
+aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Blés, epist.
+78).&mdash;Petrus Cellensis: Secundum post regem in quatuor regnis quis te
+ignorat?» (Marten. Thes, anecd. III.)&mdash;Le clergé anglais écrit à Thomas:
+«In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut dominationis suo
+loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta sunt, potestati
+vestro cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos reputarit opinio,
+qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. S. Thom., p. 190.</p>
+
+<a id="app92" name="app92"></a>
+<p class="p2">92&mdash;page <a href="#page259">259</a>&mdash;<i>Depuis le fameux Dunstan...</i></p>
+
+<p>S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à Edgar, et lui
+fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur traité de
+réconciliation: 1<sup>o</sup> qu'il publierait un code de lois qui apportât plus
+d'impartialité dans l'administration de la justice; 2<sup>o</sup> qu'il ferait
+passer à ses propres frais dans les différentes provinces des copiés des
+saintes Écritures pour l'instruction du peuple.&mdash;Et même, selon Lingard,
+le véritable texte d'Osbern doit être: «...Justas legum rationes
+sanciret, <i>sancitas conscriberet</i>, <i>scriptas</i> per omnes fines imperii
+sui populis custodiendas mandaret au lieu de <i>sanctas conscriberet
+seripluras</i>.&mdash;Lingard, <i>Antiquités de l'Église anglo-saxonne</i>, I, p.
+489.</p>
+
+<a id="app93" name="app93"></a>
+<p class="p2">93&mdash;page <a href="#page265">265</a>&mdash;<i>La lutte de Becket fut imitée par l'évêque de
+Poitiers...</i></p>
+
+<p>Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des instructions
+plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voy. la lettre de
+l'évêque ap. Scr. fr. XVI, 216.&mdash;Voyez aussi (ibid., 572, 575, etc.) les
+lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir au courant de
+l'état des affaires de Thomas à Becket.&mdash;En 1166, l'évêque de Poitiers
+céda, et fit sa paix avec Henri II. Joann. Saresber. epist., ibid., 523.</p>
+
+<a id="app94" name="app94"></a>
+<p class="p2">94&mdash;page <a href="#page273">273</a>&mdash;<i>Becket se retira fort abattu...</i></p>
+
+<p>Mais Louis, se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de jours après, il
+le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des siens <span class="pagenum"><a id="page550" name="page550"></a>(p. 550)</span>
+pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la
+France.&mdash;«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat,
+archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius facto
+silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam, subito
+mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad pedes
+archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus vidisti.»
+Et congemirians cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. Nos omnes
+cæci sumus... P&oelig;niteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac culpa me
+miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac ora tibi offero.» Gervas.
+Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. <i>Vit. quadrip.</i>, p. 96.</p>
+
+<a id="app95" name="app95"></a>
+<p class="p2">95&mdash;page <a href="#page280">280</a>&mdash;<i>Jean de Salisbury...</i></p>
+
+<p>Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de ce nom. Du
+temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury qu'on accusa de
+toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour reconquérir ses
+privilèges. Il écrit, en 1159: «Régis tota in me incahduit indignatio...
+Quod quis nomen romanum apud nos invocat mihi imponunt; quod in
+electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis examinandis, vel
+umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia vindicare, mihi
+imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios episcopos quid facere
+oporteat solus instruam...» J. Sareber. epist., ap. Scr. fr. XVI,
+496.&mdash;Dans son Policraticus (Leyde 1639,. p. 206), il avance qu'il est
+bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, et de le tuer (Aures
+tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et justum.).&mdash;Dans
+l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un caractère
+intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses propriétés,
+Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p. 509: il fait
+souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514, etc., et donne à
+Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble guère se
+piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté n'accorde au libre
+arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. 97). Il ne faut pas se
+hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les leçons d'Abailard; il vante
+saint Bernard et son disciple Eugène III. (Ibid., p. 311.)</p>
+
+<a id="app96" name="app96"></a>
+<p class="p2">96&mdash;page <a href="#page287">287</a>&mdash;<i>Henri II déclara l'Angleterre fief du saint-siège...</i></p>
+
+<p>«Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a domino Alexandro
+papa et catholicis ejus suceessoribus recipiemus et tenebimus regnum
+Angliæ.» Baron. Annal., XII, 637.&mdash;À la fin de la même année il
+écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis <span class="pagenum"><a id="page551" name="page551"></a>(p. 551)</span> est regnum
+Angliæ, et quantum at feudatirii juris obligationem, vobis duntaxat
+teneor et astringor.» Petr. Blés., epist., ap. Scr. fr. XVI, 650.</p>
+
+<a id="app97" name="app97"></a>
+<p class="p2">97&mdash;page <a href="#page300">300</a>&mdash;<i>Philippe I<sup>er</sup>, couronné à sept ans, lut lui-même le
+serment qu'il devait prêter...</i></p>
+
+<p>Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, dum adhuc septennis
+esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo regno unicuique
+episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»</p>
+
+<a id="app98" name="app98"></a>
+<p class="p2">98&mdash;page <a href="#page302">302</a>&mdash;<i>Philippe II à quatorze ans malade de peur</i>, etc...</p>
+
+<p>Chronica reg. Franc, ibid., 214: «.... Remansit in silva sine societate
+Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem per carbonarium
+fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi contigit infirmitas, quæ
+distulit coronationem.»</p>
+
+<p><i>Il chasse et dépouille les Juifs...</i></p>
+
+<p>Ibid... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui baptizari
+noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15.000 marcs.» Rad. de
+Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.&mdash;Rigordus, <i>Vita Phil. Aug.</i>, ap. Scr.
+fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs dettes, à
+l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la chronique de
+Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.</p>
+
+<p><i>Les hérétiques furent impitoyablement livrés à l'Église...</i></p>
+
+<p>Guillelmi Britonis Philippidos, I. I: «Dans tout son royaume il ne
+permit pas de vivre à une seule personne qui contredît les lois de
+l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou
+qui niât les sacrements.»</p>
+
+<a id="app99" name="app99"></a>
+<p class="p2">99&mdash;page <a href="#page306">306</a> et note <a href="#footnote428">1</a>&mdash;<i>Un messie paraît dans Anvers...</i></p>
+
+<p>Bulæus, <i>Historia Universit. Pariensis</i>, II, 98.&mdash;Per matronas et
+mulierculas... errores suos spargere.»&mdash;«Veluti rex, stipatus
+satellitibus, vexillum et gladium proferentibus... declamabat.» Epistol.
+Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II, II<sup>e</sup> partie, p. 479.</p>
+
+<a id="app100" name="app100"></a>
+<p class="p2">100&mdash;page <a href="#page306">306</a> et note <a href="#footnote429">2</a>&mdash;<i>En Bretagne, Éon de l'Étoile...</i></p>
+
+<p>Guill. Neubrig., 1. I: «Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella,
+illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;... eratque per diabolicas
+præstigias potens ad capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime
+ac monasterioirum infestator.» Voy. aussi Othon de Freysingen, c. <span class="smcap">LIV</span>,
+<span class="smcap">LV</span>, Robert du Mont, Guibert de <span class="pagenum"><a id="page552" name="page552"></a>(p. 552)</span> Nogent; Bulæus, 11, 241, D.
+Morice, p. 100, Roujoux, <i>Histoire des ducs de Bretagne</i>, t. II.</p>
+
+<a id="app101" name="app101"></a>
+<p class="p2">101&mdash;page <a href="#page306">306</a>&mdash;<i>Amaury de Chartres et David de Dinan</i>, etc...</p>
+
+<p>Rigord., ibid., p. 375: «...Quod quilibet Christianus teneatur ceredere
+se esse membrum Christi.»&mdash;Concil. Paris, ibid.: «Omnia unum, quia
+quidquid est, est Deus, Deus visibilibus indutus instrumentis.&mdash;Filius
+incarnatus, i.e. visibili formæ subjectus.&mdash;Filius usque nunc operatus
+est, sed Spiritus sanctus ex hoc nune usque ad mundi consummationem
+inchoat operari.»</p>
+
+<a id="app102" name="app102"></a>
+<p class="p2">102&mdash;page <a href="#page307">307</a>&mdash;<i>Aristote prend place presque au niveau de
+Jésus-Christ...</i></p>
+
+<p>Averroès, ap. Gieseler, II<sup>e</sup> partie, p. 378: «Aristoteles est exemplar,
+quod natura invenit ad demonstrandam ultimam perfectionem humanam.»
+Corneille Agrippa disait, au quatorzième siècle: «Aristoteles fuit
+præcursor Christi in naturalibus; sicut Joannes Baptista... in
+gratuitis.» Ibid.</p>
+
+<a id="app103" name="app103"></a>
+<p class="p2">103&mdash;page <a href="#page314">314</a>&mdash;<i>Les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient
+frapper des monnaies sarrasines...</i></p>
+
+<p>Epistola papæ Clementis IV, episc. Maglonensi, 1266; in Thes. novo
+anecd., t. II, p. 403: «Sane de moneta Miliarensi quam in tua di&oelig;cesi
+facis cudi miramur plurimum cujus hoc agis consilio... Quis enim
+catholicus monetam debet cudere cum titulo Machometi?... Si
+consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio te et prædecessores
+tuos accusas.»&mdash;En 1268, saint Louis écrit à son frère Alfonse, comte de
+Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son comtal Venaissin,
+on bat monnaie avec une inscription mahométane: «In cujus (monetæ)
+superscriptione sil mentio de nomine perfidi Mahometi, et dicatur ibi
+esse propheta Dei; quod est ad laudem et exaltationem ipsius, et
+detestationem et contemptum fidei et nominis christiani: rogamus vos
+qualinus ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.»&mdash;Cette lettre,
+selon Bonamy (ac. des Inscr., XXX, 725), se trouverait dans un registre
+longtemps perdu, et restitué au Trésor des Chartes en 1748. Cependant ce
+registre n'y existe point aujourd'hui, comme je m'en suis assuré.</p>
+
+<a id="app104" name="app104"></a>
+<p class="p2">104&mdash;page <a href="#page315">315</a>&mdash;<i>Le bourgeois paraissait dans les tournois...</i></p>
+
+<p>Dans les <i>Preuves de l'Histoire générale du Languedoc</i>, t. III, p. 607,
+on trouve une attestation de plusieurs <i>Damoisels</i> (Domicelli),
+<span class="pagenum"><a id="page553" name="page553"></a>(p. 553)</span> chevaliers, juristes, etc. «Quod usus et consuetudo sunt et
+fuerunt longissimis temporibus observati, et tanto tempore quod in
+contrarium memoria non existitit in senescallia Belliquadri et in
+Provincia, quod Burgenses consueverunt a nobilibus et baronibus et etiam
+ab archiepiscopis et episcopis, sine principis auctoritate et licentia,
+impune cingulum militare assumere, et signa militaria habere et portare,
+et gaudere privilegio militari.»&mdash;Chron. Languedoc, ap. D. Vaissète,
+<i>Preuves de l'Histoire du Languedoc</i>: «Ensuite parla un autre baron
+appelé Valats, et il dit au comte: «Seigneur, ton frère te donne un bon
+conseil (le conseil d'épargner les Toulousains), et si tu me veux
+croire, tu feras ainsi qu'il t'a dit et montré; car, seigneur, tu sais
+bien que la plupart sont gentilshommes, et par honneur et noblesse, tu
+ne dois pas faire ce que tu as délibéré.»</p>
+
+<a id="app105" name="app105"></a>
+<p class="p2">105&mdash;page <a href="#page315">315</a>&mdash;<i>Les cours d'Amour...</i></p>
+
+<p>Raynouard, <i>Poésies des troubadours</i>, II, p. 122. La cour d'Amour était
+organisée sur le modèle des tribunaux du temps. Il en existait encore
+une sous Charles VI, à la cour de France; on y distinguait des
+auditeurs, des maîtres des requêtes, des conseillers, des substituts du
+procureur général, etc., etc.; mais les femmes n'y siégeaient pas.</p>
+
+<a id="app106" name="app106"></a>
+<p class="p2">106&mdash;page <a href="#page319">319</a>&mdash;<i>Dans les récits de leurs ennemis, on impute aux
+Albigeois des choses contradictoires</i>, etc...</p>
+
+<p>Selon les uns, Dieu a créé; selon d'autres, c'est le Diable (Mansi ap.
+Gieseler). Les uns veulent qu'on soit sauvé par les &oelig;uvres (Ébrard),
+et les autres par la foi (Pierre de Vaux-Cernay). Ceux-là prêchent un
+Dieu matériel; ceux-ci pensent que Jésus-Christ n'est pas mort en effet,
+et qu'on n'a crucifié qu'une ombre. D'autre part, ces novateurs disent
+prêcher pour tous, et plusieurs d'entre eux excluent les femmes de la
+béatitude éternelle (Ébrard). Ils prétendent simplifier la loi, et
+prescrivent cent génuflexions par jour (Heribert). La chose dans
+laquelle ils semblent s'accorder, c'est la haine du Dieu de l'Ancien
+Testament. «Ce Dieu qui promet et qui ne tient pas, disent-ils, c'est un
+jongleur. Moïse et Josué étaient des routiers à son service.»</p>
+
+<p>«D'abord il faut savoir que les hérétiques reconnaissaient deux
+créateurs: l'un, des choses invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu;
+l'autre, du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu méchant. Ils
+attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second <span class="pagenum"><a id="page554" name="page554"></a>(p. 554)</span>
+l'Ancien, qu'ils rejetaient absolument, hors quelques passages
+transportés de l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour ce
+dernier leur faisait admettre.</p>
+
+<p>«Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament était un menteur, parce
+qu'il est dit dans la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de
+l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort»; et
+pourtant, disaient-ils, après en avoir mangé, ils ne sont pas morts. Ils
+le traitaient aussi d'homicide, pour avoir réduit en cendres ceux de
+Sodome et de Gomorrhe, et détruit le monde par les eaux du déluge, pour
+avoir enseveli sous la mer Pharaon et les Égyptiens. Ils croyaient
+damnés tous les pères de l'Ancien Testament, et mettaient saint
+Jean-Baptiste au nombre des grands démons. Ils disaient même entre eux
+que ce Christ qui naquit dans la Bethléem terrestre et visible et fut
+crucifié à Jérusalem, n'était qu'un faux Christ; que Marie-Madeleine
+avait été sa concubine, et que c'était là cette femme surprise en
+adultère dont il est parlé dans l'Évangile. Pour le Christ,
+disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de corps
+réel, et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au corps de saint
+Paul.</p>
+
+<p>«D'autres hérétiques disaient qu'il n'y a qu'un créateur, mais qu'il eut
+deux fils, le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les
+créatures avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est parlé dans
+l'Apocalypse les avaient toutes corrompues.</p>
+
+<p>«Tous ces infidèles, membres de l'Antéchrist, premiers-nés de Satan,
+semence de péché, enfants de crime, à la langue hypocrite, séduisant par
+des mensonges le c&oelig;ur des simples, avaient infecté du venin de leur
+perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'Église
+romaine n'était guère qu'une caverne de voleurs, et cette prostituée
+dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l'Église à ce
+point qu'ils enseignaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne
+diffère point de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très saint corps
+du Christ n'est rien de plus que le pain laïque; insinuant aux oreilles
+des simples ce blasphème horrible, que le corps du Christ, fût-il aussi
+grand que les Alpes, il serait depuis bien longtemps consommé et réduit
+à rien par tous ceux qui en ont mangé. La confirmation, la confession
+étaient choses vaines et frivoles; le saint mariage une prostitution, et
+nul ne pouvait être sauvé dans cet état en engendrant fils et filles.
+Niant aussi la résurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais
+quelles fables inouïes, disant que nos âmes sont ces esprits angéliques
+qui, précipités du ciel pour leur présomptueuse apostasie, laissèrent
+dans l'air leurs corps glorieux, et que ces âmes, après, avoir passé
+successivement <span class="pagenum"><a id="page555" name="page555"></a>(p. 555)</span> sur la terre par sept corps quelconque,
+retournent, l'expiation ainsi terminée, reprendre leurs premiers corps.</p>
+
+<p>«Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hérétiques s'appelaient
+<i>Parfaits</i> ou <i>Bons Hommes</i>; les autres s'appelaient les <i>Croyants</i>. Les
+Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de garder la
+chasteté, repoussaient avec horreur l'usage des viandes, des &oelig;ufs, du
+fromage; ils voulaient passer pour ne jamais mentir, tandis qu'ils
+débitaient, sur Dieu principalement, un mensonge perpétuel; ils disaient
+encore que pour aucune raison on ne devait jurer. On appelait Croyants
+ceux qui, vivant dans le siècle, et sans chercher à imiter la vie des
+Parfaits, espéraient pourtant être sauvés dans la foi de ceux-ci; ils
+étaient divisés par le genre de vie, mais unis dans la foi et
+l'infidélité. Les Croyants étaient livrés à l'usure; au brigandage, aux
+homicides et aux plaisirs de la chair, aux parjures et à tous les vices.
+En effet, ils péchaient avec toute sécurité et toute licence, parce
+qu'ils croyaient que sans restitution du bien mal acquis, sans
+confession ni pénitence, ils pouvaient se sauver, pourvu qu'à l'article
+de la mort ils pussent dire un <i>Pater</i>, et recevoir de leurs maîtres
+l'imposition des mains. Les hérétiques prenaient parmi les Parfaits des
+magistrats qu'ils appelaient diacres et évêques; les Croyants pensaient
+ne pouvoir se sauver s'ils ne recevaient d'eux en mourant l'imposition
+des mains. S'ils imposaient les mains à un mourant, quelque criminel
+qu'il fût, pourvu qu'il pût dire un <i>Pater</i>, ils le croyaient sauvé, et,
+selon leur expression, consolé; sans faire aucune satisfaction et sans
+autre remède, il devait s'envoler tout droit au ciel.</p>
+
+<p>«..... Certains hérétiques disaient que nul ne pouvait pécher depuis le
+nombril et plus bas. Ils traitent d'idolâtrie les images qui sont dans
+les églises, et appelaient les cloches les trompettes du démon. Ils
+disaient encore que ce n'était pas un plus grand péché de dormir avec sa
+mère ou sa s&oelig;ur qu'avec toute autre. Une de leurs plus grandes
+folies, c'était de croire que si quelqu'un des Parfaits péchait
+mortellement en mangeant, par exemple, tant soit peu de viande, ou de
+fromage, ou d'&oelig;ufs, ou de toute autre chose défendue, tous ceux qu'il
+avait consolés perdaient l'Esprit-Saint, et il fallait les reconsoler;
+et ceux mêmes qui étaient sauvés, le péché du consolateur les faisait
+tomber du ciel.</p>
+
+<p>«Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un
+certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins
+mauvais que les autres; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de
+choses, et ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la
+plus grande partie de leurs infidélités, leur <span class="pagenum"><a id="page556" name="page556"></a>(p. 556)</span> erreur
+consistait principalement en quatre points: en ce qu'ils portaient des
+sandales à la manière des apôtres; qu'ils disaient qu'il n'était permis
+en aucune façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier
+venu d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et
+sans avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps de
+Jésus-Christ.</p>
+
+<p>«Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des hérétiques.&mdash;Lorsque
+quelqu'un se rend aux hérétiques, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si
+tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à toute la foi que
+tient l'Église de Rome. Il répond: J'y renonce.&mdash;Reçois donc des Bons
+Hommes le Saint-Esprit. Et alors il lui souffle sept fois dans la
+bouche. Il lui dit encore:&mdash;Renonces-tu à cette croix que le prêtre t'a
+faite, au baptême, sur la poitrine, les épaules et la tête, avec l'huile
+et le chrême?&mdash;J'y renonce.&mdash;Crois-tu que cette eau opère ton salut?&mdash;Je
+ne le crois pas.&mdash;Renonces-tu à ce voile qu'à ton baptême le prêtre t'a
+mis sur la tête?&mdash;J'y renonce. C'est ainsi qu'il reçoit le baptême des
+hérétiques et renie celui de l'Église. Alors tous lui imposent les mains
+sur la tête et lui donnent un baiser, le revêtent d'un vêtement noir, et
+dès lors il est comme un d'entre eux.» Petrus Vall. Sarnaii, c. I, ap.
+Scr. fr. XIX, 5, 7. Extrait d'un ancien registre de l'Inquisition de
+Carcassonne. (<i>Preuves de l'Histoire du Languedoc</i>, III, 371.)</p>
+
+<p><i>Un Nicétas de Constantinople avait présidé comme pape</i>, etc...</p>
+
+<p>Voy. Gieseler, II, P. 2<sup>e</sup>, p. 494-Sandii Nucleus hist. eccles., IV,
+404: «Veniens papa Nicetas nomine a Constantinopoli..»</p>
+
+<p><i>Un certain Ydros...</i></p>
+
+<p>Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2<sup>e</sup>, 508.</p>
+
+<a id="app107" name="app107"></a>
+<p class="p2">107&mdash;page <a href="#page321">321</a> et note <a href="#footnote446">1</a>&mdash;<i>Innocent III...</i></p>
+
+<p>«Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis, exercitatus in cantilena et
+psalmodia, statura mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III
+(Baluze, fol<sup>o</sup>), I, p. 1, 2.&mdash;Erfurt Chronic. S. Petrin. (1215): «Nec
+similem sui scientia, facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate
+judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.»</p>
+
+<a id="app108" name="app108"></a>
+<p class="p2">108&mdash;page <a href="#page324">324</a>&mdash;<i>Les évêques devaient être nommés, déposés par le pape</i>,
+etc...</p>
+
+<p>Décretal. Greg., 1. II, til. 28, c. <span class="smcap">XI</span> (Alex. III): «De appellationibus
+pro causis minimis interpositis volumus te tenere, quod eis, pro
+quacumque levi causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus
+fierent, deferendum.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page557" name="page557"></a>(p. 557)</span> <i>Le pape défaisait les rois et faisait les saints...</i></p>
+
+<p>Decr. Greg., 1. III, tit, 45. c. <span class="smcap">I</span> (Alex. III): «... Etiamsi per eum
+miracula plurima fierent, non liceret vobis ipsum pro Sancto, absque
+auctoritate romanæ ecclesiæ publice venerari.»&mdash;Conc. Lat. IV, c. <span class="smcap">LXII</span>:
+«Reliquias inventas de novo nemo publice venerari præsumat, nisi prius
+auctoritate romani pontificis fuerint approbatæ.»&mdash;Innocent III en vint
+à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non solum universam ecclesiam,
+sed totum reliquit seculum gubernandum.»</p>
+
+<a id="app109" name="app109"></a>
+<p class="p2">109&mdash;page <a href="#page329">329</a>&mdash;<i>Zenghi et son fils Nurheddin, deux saints de
+l'islamisme...</i></p>
+
+<p>Extraits des histor. arabes, par M. Keinaud (<i>Bibl. des Croisades</i>, III,
+242): «Lorsque Noureddin priait dans le temple, ses sujets croyaient
+voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire.»&mdash;Il consacrait à la prière
+un temps considérable, il se levait au milieu de la nuit, faisait son
+ablution et priait jusqu'au jour.»-Dans une bataille, voyant les siens
+plier, il se découvrit la tête, se prosterna et dit tout haut: «Mon
+Seigneur et mon Dieu, mon souverain maître, je suis Mahmoud, ton
+serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant sa défense, c'est ta religion
+que tu défends. Il ne cessa de s'humilier, de pleurer, de se rouler à
+terre, jusqu'à ce que Dieu lui eût accordé la victoire.»&mdash;Il faisait
+pénitence pour les désordres auxquels on se livrait dans son camp, se
+revêtant d'un habit grossier, couchant sur la dure, s'abstenant de tout
+plaisir, et écrivant de tous côtés aux gens pieux pour réclamer leurs
+prières. Il bâtit beaucoup de mosquées, de khans, d'hôpitaux, etc.
+Jamais il ne voulut lever de contributions sur les maisons des sophis,
+des gens de loi, des lecteurs de l'Alcoran. «Son plaisir était de causer
+avec les chefs des moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les
+embrassait, les faisait asseoir à ses côtés sur son sopha, et
+l'entretien roulait sur quelque matière de religion. Aussi les dévots
+accouraient auprès de lui des pays les plus éloignés. Ce fut au point
+que les émirs en devinrent jaloux.»&mdash;Les historiens arabes, ainsi que
+Guillaume de Tyr, le peignent comme très rusé.</p>
+
+<p><i>Les esprits forts ou philosophes furent poursuivis avec acharnement...</i></p>
+
+<p><i>Bibliothèque des Croisades</i>, p. 370.&mdash;On accusait Kilig Arslan d'avoir
+embrassé cette secte. Noureddin lui fit renouveler sa profession de foi
+à l'islamisme. «Qu'à cela ne tienne, dit Kilig <span class="pagenum"><a id="page558" name="page558"></a>(p. 558)</span> Arslan; je vois
+bien que Noureddin en veut surtout aux mécréants.»</p>
+
+
+<p class="p2">Page <a href="#page330">330</a>&mdash;<i>Nuhreddin était un légiste...</i></p>
+
+<p>Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit, suivant la doctrine
+d'Abou-Hanifa, un des plus célèbres jurisconsultes musulmans; il disait
+toujours: Nous sommes les ministres de la loi, notre devoir est d'en
+maintenir l'exécution; et quand il avait quelque affaire, il plaidait
+lui-même devant le cadi.&mdash;Le premier il institua une cour de justice,
+défendit la torture, et y substitua la preuve testimoniale.&mdash;Saladin se
+plaint dans une lettre à Noureddin de la douceur de ses lois. Cependant
+il dit ailleurs: «Tout ce que nous avons appris en fait de justice,
+c'est de lui que nous le tenons.»&mdash;Saladin lui-même employait son loisir
+à rendre la justice; on le surnomma le <i>Restaurateur de la justice sur
+la terre</i>.</p>
+
+
+<p class="p2">Page <a href="#page330">330</a>&mdash;<i>Salaheddin</i>, etc...</p>
+
+<p>La générosité de Saladin à l'égard des chrétiens est célébrée avec plus
+d'éclat par les historiens latins, et principalement par le continuateur
+de G. de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve dans ceux-ci
+quelques passages, obscurs à la vérité, mais qui indiquent que les
+musulmans avaient vu avec peine les sentiments généreux du sultan.
+Michaud, <i>Hist. des Croisades</i>, II, 346.</p>
+
+<a id="app110" name="app110"></a>
+<p class="p2">110&mdash;page <a href="#page344">344</a>&mdash;<i>En vain Simon de Montfort et plusieurs autres se
+séparèrent des croisés...</i></p>
+
+<p>Guy de Montfort, son frère, Simon de Néauphle, l'abbé de Vaux-Cernay,
+etc. Villehardouin, p. 171.&mdash;À Corfou, un grand nombre de croisés
+résolurent de rester dans cette île «riche et plenteuroise». Quand les
+chefs de l'armée en eurent avis, ils résolurent de les en détourner.
+«Alons à els et lor crions merci, que il aient por Dieu pitié d'els et
+de nos, et que il ne se honissent, et que il ne toillent la rescousse
+d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et allèrent toz ensemble en
+une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et menèrent avec als le fils
+l'empereor de Constantinople, et toz les evesques et toz les abbez de
+l'ost. Et cùm il vindrent là, si descendirent à pié. Et cil cùm il les
+virent, si descendirent de lor chevaus, et allèrent encontre, et li
+baron lor cheirent as piez, mult plorant, et distrent que il ne se
+moveroient tresque cil aroient créancé que il ne se mouroient d'els
+(avant qu'ils n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et quant cil
+virent ce, si orent mult grant pitié, et plorèrent mult durement.»
+Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de Zara <span class="pagenum"><a id="page559" name="page559"></a>(p. 559)</span> vinrent proposer à
+Dandolo de rendre la place: «Endementières (tandis) que il alla parler
+as contes et as barons, icèle partie dont vos avez oi arrières, qui
+voloit l'ost depecier, parlèrent as messages, et distrent lor: Pourquoy
+volez vos rendre vostre cité, etc.» Ces man&oelig;uvres firent rompre la
+capitulation.&mdash;Dans Zara, il y eut un combat entre les Vénitiens et les
+Français.</p>
+
+<a id="app111" name="app111"></a>
+<p class="p2">111&mdash;page <a href="#page363">363</a>&mdash;<i>Dans le Midi, dédaigneuse opulence...</i></p>
+
+<p>«Les princes et les seigneurs provençaux qui s'étaient rendus en grand
+nombre pendant l'été au château de Beaucaire, y célébrèrent diverses
+fêtes. Le roi d'Angleterre avait indiqué cette assemblée pour y négocier
+la réconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec Alphonse, roi
+d'Aragon; mais les deux rois ne s'y trouvèrent pas, pour certaines
+raisons; en sorte que tout cet appareil ne servit à rien. Le comte de
+Toulouse y donna cent mille sols à Raymond d'Agout, chevalier, qui,
+étant fort libéral, les distribua aussitôt à environ dix mille
+chevaliers qui assistèrent à cette cour. Bertrand Raimbaud fit labourer
+tous les environs du château, et y fit semer jusques à trente mille sols
+en deniers. On rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait trois
+cents chevaliers à sa suite, fit apprêter tous les mets dans sa cuisine
+avec des flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne
+estimée quarante mille sols. Raimand de Venous fit brûler, par
+ostentation, trente de ses chevaux devant toute l'assemblée.» <i>Histoire
+du Languedoc</i>, t. III, p. 37.&mdash;(D'après Gaufrid. Vos., p. 321.)</p>
+
+<a id="app112" name="app112"></a>
+<p class="p2">112&mdash;page <a href="#page363">363</a>&mdash;<i>Cluny eut bientôt besoin d'une réforme...</i></p>
+
+<p>Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard,
+tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait d'être le
+détracteur de Cluny, censure pourtant vivement les m&oelig;urs de cet ordre
+(édit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. <span class="smcap">X</span>: «Mentior, si non vidi
+abbalem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere comilatu.» c. <span class="smcap">XI</span>:
+«Omitto oratoriorum immensas altitudines..... etc.»</p>
+
+<p><i>Cîteaux s'éleva à côté de Cluny</i>, etc...</p>
+
+<p>Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux: «Ô, ô, Pharisæorum
+novura genus!...vos sancti, vos singulares...unde et habitum insoliti
+coloris prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi
+monachorum, inter nigros vos candidos ostentatis.»</p>
+
+<a id="app113" name="app113"></a>
+<p class="p2">113&mdash;page <a href="#page367">367</a>&mdash;<i>Innocent III avait écrit aux princes des paroles de
+ruine et de sang...</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page560" name="page560"></a>(p. 560)</span> Innocent III écrit à Guillaume, comte de Forcalquier, une
+lettre, sans salut, pour l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos
+Dominus hactenus secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset,
+posuisset te ut rotam et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo
+multiplicasset fulgura, ut iniquitatem tuam de superficie terræ deleret,
+et justus lavaret munus suas in sanguine peccatoris. Nos etiam et
+prædecessores nostri... non solum in te (sicut fecimus) anathematis
+curassemus sententiam promulgare, imo etiam universos fildelium populos
+in tuum excidium armassemus.» Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno 1198.</p>
+
+<a id="app114" name="app114"></a>
+<p class="p2">114&mdash;page <a href="#page368">368</a>&mdash;<i>Raymond VI, comte de Toulouse...</i></p>
+
+<p>Nous citons le fragment suivant comme un monument de la haine des
+prêtres.</p>
+
+<p>«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques; et
+comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières.
+Encore aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout avec lui des
+hérétiques, afin que s'il venait à mourir, il meure entre leurs
+mains.&mdash;Il dit un jour aux hérétiques, je le tiens de bonne source,
+qu'il voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il
+s'instruisît dans leur foi, disons plutôt dans leur infidélité.&mdash;Il dit
+encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un de
+ses chevaliers pût embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le lui
+avait mainte fois conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent. De
+plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des provisions,
+il les recevait fort gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne
+souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est lui et quelques-uns de
+ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons de science certaine,
+il adorait les hérétiques en fléchissant les genoux, demandait leur
+bénédiction et leur donnait le baiser. Un jour que le comte attendait
+quelques personnes qui devaient venir le trouver, et qu'elles ne
+venaient point, il s'écria: «On voit bien que c'est le diable qui a fait
+ce monde, puisque rien ne nous arrive à souhait.» Il dit aussi au
+vénérable évêque de Toulouse, comme l'évêque me l'a raconté lui-même,
+que les moines de Cîteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils
+avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô hérésie inouïe!</p>
+
+<p>«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son
+palais, et qu'il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il est
+clair qu'il les entendait souvent la nuit.</p>
+
+<p>«Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe;
+<span class="pagenum"><a id="page561" name="page561"></a>(p. 561)</span> or, il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les
+bateleurs de cette espèce, se moquait des gens par des grimaces
+d'histrion. Lorsque le célébrant se tourna vers le peuple en disant:
+<i>Dominus vobiscum</i>, le scélérat de comte dit à son bouffon de
+contrefaire le prêtre.&mdash;Il dit une fois qu'il aimerait mieux ressembler
+à un certain hérétique de Castres, dans le diocèse d'Albi, à qui on
+avait coupé les membres et qui traînait une vie misérable, que d'être
+roi ou empereur.</p>
+
+<p>«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve
+évidente en ce que jamais aucun légat du siège apostolique ne put
+l'amener à les chasser de sa terre, bien qu'il ait fait, sur les
+instances de ces légats, je ne sais combien d'abjurations.</p>
+
+<p>«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois
+que sa femme lui déplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en
+sorte qu'il eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il eut d'abord
+la s&oelig;ur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; après elle, la fille
+du duc de Chypre; après elle, la s&oelig;ur de Richard, roi d'Angleterre,
+sa cousine au troisième degré; celle-ci étant morte, il épousa la
+s&oelig;ur du roi d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième degré. Je ne
+dois pas passer sous silence que lorsqu'il avait sa première femme, il
+l'engagea souvent à prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il
+voulait dire, elle lui demanda exprès s'il voulait qu'elle entrât à
+Cîteaux; il dit que non. Elle lui demanda encore s'il voulait qu'elle se
+fît religieuse à Fontevrault; il dit encore que non. Alors elle lui
+demanda ce qu'il voulait donc: il répondit que si elle consentait à se
+faire solitaire, il pourvoirait à tous ses besoins; et la chose se fit
+ainsi....</p>
+
+<p>«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa propre
+s&oelig;ur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance, il
+recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec elles;
+et aucune femme ne lui plaisait guère s'il ne savait qu'elle eût couché
+avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie que pour ce
+crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son héritage. Le comte
+avait encore une merveilleuse affection pour les routiers, par les mains
+desquels il dépouillait les églises, détruisait les monastères, et
+dépossédait tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi que se
+comporta toujours ce membre du diable, ce fils de perdition, ce
+premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de la croix et de l'Église,
+cet appui des hérétiques, ce bourreau des catholiques, ce ministre de
+perdition, cet apostat couvert de crimes, cet égout de tous les péchés.</p>
+
+<p>«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, <span class="pagenum"><a id="page562" name="page562"></a>(p. 562)</span>
+et tout en jouant il lui dit: «Le Dieu de Moïse, en qui vous «croyez, ne
+vous aiderait guère à ce jeu», et il ajouta: «Que «jamais ce Dieu ne me
+soit en aide!»&mdash;Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse
+en Provence, pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la
+nuit, il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques
+toulousains, et leur dit: «Mes «seigneurs et mes frères, la fortune de
+la guerre est variable; «quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains mon
+corps et mon «âme.» Puis il emmena avec lui deux hérétiques en habit
+séculier, afin que s'il venait à mourir il mourût entre leurs mains.&mdash;Un
+jour que ce maudit comte était malade dans l'Aragon, le mal faisant
+beaucoup de progrès, il se fit faire une litière, et dans cette litière
+se fît transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se
+faisait transporter en si grande hâte, quoique accablé par une grave
+maladie, il répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y «a pas de Bons
+Hommes dans cette terre, entre les mains de qui je «puisse mourir.» Or,
+les hérétiques se font appeler Bons Hommes par leurs partisans. Mais il
+se montrait hérétique par ses signes et ses discours, bien plus
+clairement encore; car il disait: «Je sais «que je perdrai ma terre pour
+ces Bons Hommes; eh bien! la «perte de ma terre, et encore celle de la
+tête, je suis prêt à tout «souffrir.»</p>
+
+<a id="app115" name="app115"></a>
+<p class="p2">115&mdash;page <a href="#page383">383</a>&mdash;<i>Le pape fut un instant ébranlé...</i></p>
+
+<p>Il reprocha à Montfort «d'étendre des mains avides jusque sur celles des
+terres de Raymond qui n'étaient nullement infectées d'hérésie, et de ne
+lui avoir guère laissé que Montauban et Toulouse...» Don Pedro d'Aragon
+se plaignait qu'on envahît injustement les possessions de ses vassaux
+les comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, et que Montfort lui vint
+enlever ses propres terres tandis qu'il combattait les Sarrasins. Epist.
+Inn, III, 708-10.</p>
+
+<a id="app116" name="app116"></a>
+<p class="p2">116&mdash;page <a href="#page388">388</a>&mdash;<i>Jean se soumit et fil hommage au pape...</i></p>
+
+<p>Rymer, t. I, p. 111: «Johannes Dei gratia rex Angliæ.... libere
+concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino nostro papæ Innocentio
+ejusque catholicis successoribus totum regnum Angliæ, et totum regnum
+Hiberniæ, etc.... illa tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia
+romana mille marcas sterlingorum percipiat annualim, etc.»</p>
+
+<p><i>Les barons déclarèrent leur roi dégradé par sa soumission aux
+prêtres...</i></p>
+
+<p>Malh. Paris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ pro <span class="pagenum"><a id="page563" name="page563"></a>(p. 563)</span> futuris
+sæculis, ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti,
+factus de rege liberrimo tributarius, firmarius, et vasallus
+servitutis.»</p>
+
+<a id="app117" name="app117"></a>
+<p class="p2">117&mdash;page <a href="#page397">397</a>&mdash;<i>Innocent III voulut, dit-on, réparer...</i></p>
+
+<p>«Quand le saint-père eut entendu tout ce que lui voulurent dire les uns
+et les autres, il jeta un grand soupir; puis s'étant retiré en son
+particulier et avec son conseil, lesdits seigneurs se retirèrent aussi
+en leur logis, attendant la réponse que leur voudrait faire le
+saint-père.</p>
+
+<p>«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui tous les prélats
+du parti du légat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrèrent
+que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres
+et seigneuries et refusait de les croire eux-mêmes, il ne fallait plus
+qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît rien pour
+elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un
+livre, et leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites
+terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées, ce serait leur
+faire grandement tort: car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon
+fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les
+autres qui étaient avec lui. «Par laquelle raison, dit-il, je leur donne
+congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur ceux qui
+les retiennent injustement.» Alors vous auriez vu lesdits prélats
+murmurer contre le saint-père et les princes, en telle sorte qu'on eût
+dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu'autrement, et le saint-père
+fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les prélats fussent émus
+comme ils l'étaient contre lui.</p>
+
+<p>«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que
+l'on connût dans tout le monde, vit et ouït lesdits prélats murmurer en
+cette sorte contre le saint-père et les princes, il se leva, prit la
+parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que tout ce
+que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose sinon une
+grande malice et méchanceté combinées contre lesdits princes et
+seigneurs, et contre toute vérité: «Car, seigneur, dit-il, tu sais bien,
+en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours été obéissant, et
+que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre ses places en tes
+mains et ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été aussi un des
+premiers qui se sont croisés; il a été au siège de Carcassonne contre
+son neveu le vicomte de Béziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il
+t'était obéissant, bien que le vicomte fût son neveu, de laquelle chose
+aussi ont été faites des <span class="pagenum"><a id="page564" name="page564"></a>(p. 564)</span> plaintes. C'est pourquoi il me
+semble, seigneur, que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne lui
+rends et fais rendre ses terres, et tu en auras reproche de Dieu et du
+monde, et dorénavant, seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en
+toi ou en tes lettres, et qui y donne foi ni créance, ce dont toute
+l'Église militante pourra encourir diffamation et reproche. C'est
+pourquoi je vous dis que vous, évêque de Toulouse, vous avez grand tort,
+et montrez bien par vos paroles que vous n'aimez pas le comte Ramon, non
+plus que le peuple dont vous êtes pasteur; car vous avez allumé un tel
+feu dans Toulouse, que jamais il ne s'éteindra; vous avez été la cause
+principale de la mort de plus de dix mille hommes, et en ferez périr
+encore autant, puisque, par vos fausses représentations, vous montrez
+bien persévérer en les mêmes torts; et par vous et votre conduite la
+cour de Rome a été tellement diffamée que par tout le monde il en est
+bruit et renommée, et il me semble, seigneur, que pour la convoitise
+d'un seul homme tant de gens ne devraient pas être détruits ni
+dépouillés de leurs biens.»</p>
+
+<p>«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et quand il eut pensé,
+il dit: «Je vois bien et reconnais qu'il a été fait grand tort aux
+seigneurs et princes qui sont venus devers moi; mais toutefois j'en suis
+innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre qu'ont été
+faits ces torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont faits, car
+le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme véritablement
+obéissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.»</p>
+
+<p>«Alors donc se leva debout l'archevêque de Narbonne. Il prit la parole,
+et dit et montra au saint-père comment les princes n'étaient coupables
+d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et qu'on fît ce que
+voulait l'évêque de Toulouse, «qui toujours, continua-t-il, nous adonné
+de très damnables conseils, et le fait encore à présent; car je vous
+jure la foi que je dois à la sainte Église, que le comte Ramon a
+toujours été obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église, ainsi
+que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont
+révoltés contre ton légat et le comte de Montfort, il n'ont pas eu tort;
+car le légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes leurs terres,
+ont tué et massacré de leurs gens sans nombre, et l'évêque de Toulouse,
+ici présent, est cause de tout le mal qui s'y fait, et tu peux bien
+connaître, seigneur, que les paroles dudit évêque n'ont pas
+vraisemblance; car si les choses étaient comme il le dit et le donne à
+entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent ne seraient
+venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le vois.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page565" name="page565"></a>(p. 565)</span> «Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc appelé
+maître Théodise, lequel dit et montra au saint-père tout le contraire de
+ce que lui avait dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien, seigneur,
+lui dit-il, et es averti des très grandes peines que le comte de
+Montfort et le légat ont prises nuit et jour avec grand danger de leurs
+personnes, pour réduire et changer le pays des princes dont on a parlé,
+lequel était tout plein d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que
+maintenant le comte de Montfort et ton légat ont balayé et détruit
+lesdits hérétiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait
+avec grand travail et peine, ainsi que chacun le peut bien voir; et
+maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu ne peux rien faire ni user de
+rigueur contre ton légat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne
+cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui ôtais maintenant, tu
+lui ferais grand tort; car nuit et jour le comte de Montfort se
+travaille pour l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a dit.»</p>
+
+<p>«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux partis, répondit à
+maître Théodise et à ceux de sa compagnie qu'il savait bien tout le
+contraire de leur dire, car il avait été bien informé que le légat
+détruisait les bons et les justes, et laissait les méchants sans
+punition, et grandes étaient les plaintes qui chaque jour lui venaient
+de toutes parts contre le légat et le comte de Montfort. Tous ceux donc
+qui tenaient le parti du légat et du comte de Montfort se réunirent et
+vinrent devant le saint-père lui dire et le prier qu'il voulût laisser
+au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre,
+Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix et Comminges: «Et
+s'il arrive seigneur, lui dirent-ils, que tu lui veuilles ôter lesdits
+pays et terres, nous te jurons et promettons que tous nous l'aiderons et
+secourrons envers et contre tous.»</p>
+
+<p>«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur dit et répondit que,
+ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait
+rien de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé
+par lui; car, en pensant que la chose fût ainsi qu'ils le disaient, et
+que le comte Ramon eût fait tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait
+pas pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu a dit de sa
+bouche «que le père ne payerait pas l'iniquité du fils, ni le fils celle
+de son père», et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le
+contraire; d'un autre côté il était bien informé que le comte de
+Montfort avait fait mourir à tort et sans cause le vicomte de Béziers
+pour avoir sa terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais le
+vicomte de Béziers ne contribua à cette hérésie... <span class="pagenum"><a id="page566" name="page566"></a>(p. 566)</span> Et je
+voudrais bien savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort
+parti pour le comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et
+inculper le vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait
+ainsi mourir, a ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?» Quand
+le saint-père eut ainsi parlé, tous ses prélats lui répondirent que bon
+gré mal gré, que ce fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait les
+terres et seigneuries, car ils l'aideraient à se défendre envers et
+contre tous, vu qu'il les avait bien et loyalement conquises.</p>
+
+<p>«L'évêque d'Osma, voyant ceci, dit au saint-père: «Seigneur, ne
+t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vérité, l'évêque
+de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces n'empêcheront pas que
+le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il
+trouvera pour cela aide et secours, car il est neveu du roi de France,
+et aussi de celui de l'Angleterre et d'autres grands seigneurs et
+princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son droit, quoiqu'il soit
+jeune.»</p>
+
+<p>«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous inquiétez pas de l'enfant,
+car si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je
+lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra Toulouse, Agen et
+aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété le comté de
+Venaissin, qui a été à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'Église,
+et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez de terres et
+seigneuries.» Le comte Ramon vint donc devers le saint-père avec tous
+les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur leurs affaires et la
+requête que chacun avait faite au saint-père, et le comte Ramon lui dit
+et montra comment ils avaient demeuré un long temps en attendant la
+réponse de leur affaire et de la requête que chacun lui avait faite. Le
+saint-père dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne pouvait rien
+faire pour eux, mais qu'il s'en retournât et lui laissât son fils, et
+quand le comte Ramon eut ouï la réponse du saint-père, il prit congé de
+lui et lui laissa son fils; et le saint-père lui donna sa bénédiction.
+Le comte Ramon sortit de Rome avec une partie de ses gens, et laissa les
+autres à son fils, et entre autres y demeura le comte de Foix, pour
+demander sa terre et voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon
+s'en alla droit à Viterbe pour attendre son fils et les autres qui
+étaient avec lui, comme on l'a dit.</p>
+
+<p>«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour
+savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-père eut
+vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui bailla
+ses lettres comme il était nécessaire en telle occasion, <span class="pagenum"><a id="page567" name="page567"></a>(p. 567)</span> dont
+le comte de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia
+grandement le saint-père, lequel lui donna sa bénédiction et absolution
+de toutes choses jusqu'au jour présent. Quand l'affaire du comte de Foix
+fut finie, il partit de Rome, tira doit à Viterbe devers le comte Ramon,
+et lui conta toute son affaire, comment il avait eu son absolution, et
+comment aussi le saint-père lui avait rendu sa terre et seigneurie; il
+lui montra ses lettres, dont le comte Ramon fut grandement joyeux et
+allègre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent droit à Gênes, où ils
+attendirent le fils du comte Ramon.</p>
+
+<p>«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque le fils du comte
+Ramon eut demeuré à Rome l'espace de quarante jours, il se retira un
+jour devers le saint-père avec ses barons et les seigneurs qui étaient
+de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par
+l'enfant au saint-père, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant
+était sage et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de s'en
+retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; et quand le
+saint-père eut entendu et écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire et
+montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui, et se
+prit à lui dire: «Fils, écoute, que je te parle, et ce que je veux te
+dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien.</p>
+
+<p>«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du
+bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en quoi
+faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que tu ne
+demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comté de
+Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, pour
+servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait assemblé son
+concile. Alors tu pourras revenir deçà les monts pour avoir droit et
+raison de ce que tu demandes contre le comte de Montfort.»</p>
+
+<p>«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et
+lui dit: «Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de
+Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me
+saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé contre moi.» Le
+saint-père lui répondit: «Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien
+commencer et mieux achever.»</p>
+
+<p>Nous avons copié mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une
+traduction du <i>Poème des Albigeois</i>, sans oublier pourtant que la poésie
+est fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente d'improbable la
+supposition du poète qui prête au pape l'intention de défaire tout ce
+qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang. Voy.
+la note de la page <a href="#page397">397</a>.</p>
+
+<a id="app118" name="app118"></a>
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page568" name="page568"></a>(p. 568)</span> 118&mdash;page <a href="#page398">398</a>&mdash;<i>Tout le Midi se jeta dans les bras de
+Philippe-Auguste...</i></p>
+
+<p>Raymond VII écrit à Philippe-Auguste (juillet 1222): «Ad vos, domine,
+sicut ad meum unicum et principale recurro refugium... humiliter vos
+deprecans et exorans quatenus mei misereri velitis.» <i>Preuves de
+l'Histoire du Langued.</i>, III, 275.&mdash;(Décembre 1222): «Cum... Amalricus
+supplicaverit nobis ut dignemini juxta beneplacitum vestrum, terram
+accipere vobis et hæredibus vestris in perpetuum, quam tenuit vel tenere
+debuit, ipse, vel pater suus in partibus Albigensibus et sibi vicinis,
+gaudemus super hoc, desiderantes Ecclesiam et terram illam sub umbra
+vestri nominis gubernari et rogantes affectuose quantum possumus,
+quatenus celsæ majestatis vestræ regia potestas, intuitu regis regum, et
+pro honore sanctæ matris Ecclesiæ ac regni vestri, terram prædictam ad
+oblationem et resignationem dicti comitis recipiatis; et invenietis nos
+et cæteros prælatos paratos vires nostras effundere in hoc negotio pro
+vobis, et expendere quidquid ecclesia in partibus illis habet, vel est
+habitura.» <i>Preuv. de l'Hist. du Langued.</i>, III, 276.&mdash;(1223): «Dum
+dudum et diu soli sederemus in Biterris civitate, singulis momentis
+mortem expectantes, optataque nobis fuit in desiderio, vita nobis
+existente in supplicium, hostibus fidei et pacis undique gladios suos in
+capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende, intravit kal. Maii
+cursor ad nos, qui... nuntiavit nobis verbum bonum, verbum
+consolationis, et totius miseriæ nostræ allevationis, quod videlicet
+placet celsitudinis vestræ magnificentiæ, convocatis prælatis et
+baronibus regni vestri apud Melodunum, ad tractandum super remedio et
+succursu terræ, quæ facta est in horrendam desolationem et in sibilum
+sempiternum, nisi Dominus ministerio regiæ dexteræ vestræ citius
+succurratus, super quo, tanto m&oelig;rore scalidi, tanta lugubratione
+defecti respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac manibus in
+c&oelig;lum, referimus altissimo, in cujus manu corda regum consistunt,
+scientes hoc divinitus vobis esse inspiratum, etc.. Flexis itaque
+genibus, reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis, et
+singultibus lacerati, regiæ supplicamus majestati quatenus vobis
+inspiratæ gratiæ Dei non deesse velitis... quod universalis Ecclesiæ
+imminet subversio in regno vestro, nisi vos occurratis et succurratis,
+etc...» Ibid., 278.</p>
+
+<a id="app119" name="app119"></a>
+<p class="p2">119&mdash;page <a href="#page407">407</a>&mdash;<i>Le dogme de l'immaculée conception</i>, etc...</p>
+
+<p>L'Église de Lyon l'avait instituée en 1134. Saint Bernard lui <span class="pagenum"><a id="page569" name="page569"></a>(p. 569)</span>
+écrivit une longue lettre pour la tancer de cette nouveauté (Epist.
+174). Elle fut approuvée par Alain de Lille et par Petrus Cellensis (L.
+VI, epist 23; IX, 9 et 10). Le concile d'Oxford la condamna en
+1222.&mdash;Les Dominicains se déclarèrent pour saint Bernard, l'Université
+pour l'Église de Lyon. Bulæus, <i>Hist. Univ. Paris</i>, II, 138, IV, 618,
+964. Voyez Duns Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, qu. I, et dist.
+18, qu. I. Il disputa, dit-on, pour l'immaculée conception, contre deux
+cents Dominicains, et amena l'Université à décider: «Ne ad ullos gradus
+scholasticos admitteretur ullus, qui prius non juraret se defensurum B.
+Virginem a noxa originaria.» Wadding., Ann. Minorum, ann. 1394. Bulæus,
+IV, p. 71.</p>
+
+<p><i>«La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique, etc...»</i></p>
+
+<p>Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. «Totam c&oelig;lestem patriam
+amplexando dulciter continebat.»&mdash;Pierre Damiani disait que Dieu
+lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge. Il s'écrie dans un
+sermon (Sermo XI, de Annunt. B. Mar., p. 171): «O venter
+diffusiorc&oelig;lis, terris amplior, capacior elementis! etc.»&mdash;Dans un
+sermon sur la Vierge, de l'archevêque de Kenterbury, Étienne Langton, on
+trouve ces vers:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Bele Aliz matin leva,<br>
+ Sun cors vesti et para,<br>
+ Ens un vergier s'en entra,<br>
+ Cink fleurettes y truva;<br>
+ Un chapelet fit en a<br>
+ De bele rose flurie.<br>
+ Pur Dieu trahez vus en là,<br>
+ Vus ki ne amez mie;</p>
+
+<p>Ensuite il applique mystiquement chaque vers à la mère du Sauveur, et
+s'écrie avec enthousiasme:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Ceste est la belle Aliz,<br>
+ Ceste est la flur,<br>
+ Ceste est le lis.</p>
+
+<p class="right20"><span class="smcap">Roquefort</span>, <i>Poésies</i> du douzième
+ et du treizième siècle.</p>
+
+<p>On a attribué au franciscain saint Bonaventure le Psalterium minus et le
+Psalterium majus B. Mariæ Virginis. Ce dernier est une sorte de parodie
+sérieuse où chaque verset est appliqué à la Vierge. Psalm. I: «Universas
+enim f&oelig;minas vincis pulchritudine carnis!»</p>
+
+<a id="app120" name="app120"></a>
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page570" name="page570"></a>(p. 570)</span> 120&mdash;page <a href="#page410">410</a>&mdash;<i>Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et
+évêques</i>, etc...</p>
+
+<p>Voy. la lettre des évêques du Midi à Louis VIII, <i>Preuves de l'Histoire
+du Lang.</i>, p. 289, et les lettres d'Honorius III, ap. Scr. fr. XIX,
+699-723.</p>
+
+<a id="app121" name="app121"></a>
+<p class="p2">121&mdash;page <a href="#page411">411</a>&mdash;<i>Le testament de Louis VIII</i>, etc...</p>
+
+<p><i>Archives du royaume</i>, J, carton 401, Lettre et témoignage de
+l'archevêque de Sens et de l'évêque de Beauvais.&mdash;J, carton 403,
+<i>Testament de Louis VIII</i>.</p>
+
+<a id="app122" name="app122"></a>
+<p class="p2">122&mdash;page <a href="#page413">413</a>&mdash;<i>La régente empêcha le comte de Champagne d'épouser la
+fille de Mauclerc...</i></p>
+
+<p>Elle lui écrivit, dit-on: «Sire Thibaud de Champaigne, j'ai entendu que
+vous avez convenance et promis à prenre à femme la fille au comte Perron
+de Bretaigne. Partant vous mande que si ne voulez perdre quan que vous
+avez au royaume de France, que vous ne le faites. Si cher que avez tout
+tant que amez au dit royaume, ne le faites pas. La raison pourquoy vous
+sçavez bien. Je n'ai jamais trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que
+luy.» D. Morice, I, 158.</p>
+
+<a id="app123" name="app123"></a>
+<p class="p2">123&mdash;page <a href="#page414">414</a>&mdash;<i>Soumission du comte de Toulouse...</i></p>
+
+<p>Voy. les articles du Traité, inséré au tome III des Preuves de
+l'Histoire du Languedoc, p, 329, sqq., et au tome XIX du <i>Recueil des
+Historiens de France</i>, p. 219, sqq.</p>
+
+<a id="app124" name="app124"></a>
+<p class="p2">124&mdash;page <a href="#page417">417</a>&mdash;<i>Saint Louis, Espagnol du côte de Blanche...</i></p>
+
+<p>Il était parent par sa mère d'Alphonse X, roi de Castille; celui-ci lui
+avait promis des secours pour la croisade; mais il mourut en 1252, et
+saint Louis «en fut fort affligé.» Math. Paris, p. 565.&mdash;«À son retour,
+il fît frapper, dit Villani, des monnaies où les uns voient des
+menottes, en mémoire de sa captivité; les autres, les tours de
+Castille.» Ce qui vient à l'appui de cette dernière opinion, c'est que
+les frères de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent les tours de
+Castille dans leurs armes. Michaud, IV, 445.</p>
+
+<a id="app125" name="app125"></a>
+<p class="p2">125&mdash;page <a href="#page417">417</a>&mdash;<i>Le sultan d'Égypte était le meilleur ami de Frédéric
+II...</i></p>
+
+<p>Extraits d'historiens arabes, par Reinaud (<i>Bibl. des Croisades</i>,
+<span class="pagenum"><a id="page571" name="page571"></a>(p. 571)</span> IV, 417, sqq.). «L'émir Fakr-Eddin était entré fort avant, dit
+Yaféi, dans la confiance de l'empereur; ils avaient de fréquents
+entretiens sur la philosophie, et leurs opinions paraissaient se
+rapprocher sur beaucoup de points.&mdash;Ces étroites relations
+scandalisèrent beaucoup les chrétiens... «Je n'aurais pas tant insisté,
+dit-il à Fakr-Eddin, pour qu'on me remît Jérusalem, si je n'avais craint
+de perdre tout crédit en Occident; mon but n'a pas été de délivrer la
+ville sainte, ni rien de semblable; j'ai voulu conserver l'estime des
+Francs.»-«L'empereur était roux et chauve: il avait la vue faible; s'il
+avait été esclave, on n'en aurait pas donné deux cents drachmes. Ses
+discours montraient assez qu'il ne croyait pas à la religion chrétienne;
+quand il en parlait, c'était pour s'en railler... etc.. Un moezzin
+récita près de lui un verset de l'Alcoran qui nie la divinité de
+Jésus-Christ. Le sultan le voulut punir; Frédéric s'y opposa.»&mdash;Il se
+fâcha contre un prêtre qui était entré dans une mosquée l'Évangile à la
+main, et jura de punir sévèrement tout chrétien qui y entrerait sans une
+permission spéciale.&mdash;On a vu plus haut quelles relations amicales
+Richard entretenait avec Salaheddin et Malek-Adhel.&mdash;Lorsque Jean de
+Brienne fut assiégé dans son camp (en 1221), il fut comblé par le sultan
+de témoignages de bienveillance. «Dès lors, dit un auteur arabe
+(Makrizi), il s'établit entre eux une liaison sincère et durable, et
+tant qu'ils vécurent, ils ne cessèrent de s'envoyer des présents et
+d'entretenir un commerce d'amitié.» Dans une guerre contre les
+Kharismiens, les chrétiens de Syrie se mirent pour ainsi dire sous les
+ordres des infidèles. On voyait les chrétiens marcher leurs croix
+levées; les prêtres se mêlaient dans les rangs, donnaient des
+bénédictions, et offraient à boire aux musulmans dans leurs calices.
+Ibid., 445, d'après Ibn-Giouzi, témoin oculaire.</p>
+
+<a id="app126" name="app126"></a>
+<p class="p2">126&mdash;page <a href="#page420">420</a>&mdash;<i>Les Mongols avançaient lents, irrésistibles...</i></p>
+
+<p>«Ils avaient, dit Mathieu Paris, ravagé et dépeuplé la grande Hongrie:
+ils avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres menaçantes à tous
+les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu très haut pour
+dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les têtes de ces barbares
+sont grosses et disproportionnées avec leurs corps; ils se nourrissent
+de chairs crues et même de chair humaine; ce sont des archers
+incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir, avec lesquelles
+ils passent tous les fleuves; ils sont robustes, impies, inexorables;
+leur langue est inconnue à tous <span class="pagenum"><a id="page572" name="page572"></a>(p. 572)</span> les peuples qui ont quelque
+rapport avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont riches en
+troupeaux de moutons, de b&oelig;ufs, de chevaux si rapides qu'ils font
+trois jours de marche en un jour. Ils portent par devant une bonne
+armure, mais aucune par derrière, pour n'être jamais tentés de fuir. Ils
+nomment khan leur chef, dont la férocité est extrême. Habitant la plage
+boréale, les mers Caspiennes, et celles qui leur confinent, ils sont
+nommés Tartares, du nom du fleuve Tar. Leur nombre est si grand qu'ils
+semblent menacer le genre humain de sa destruction. Quoiqu'on eût déjà
+éprouvé d'autres invasions de la part des Tartares, la terreur était
+plus grande cette année, parce qu'ils semblaient plus furieux que de
+coutume; aussi les habitants de la Gothie et de la Frise, redoutant
+leurs attaques, ne vinrent point cette année, comme ils le faisaient
+d'ordinaire, sur les côtes d'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de
+harengs: les harengs se trouvèrent en conséquence tellement abondants en
+Angleterre, qu'on les vendait presque pour rien; même dans les endroits
+éloignés de la mer, on en donnait quarante ou cinquante d'excellents
+pour une petite pièce de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et
+illustre par sa naissance, qui était venu en ambassade solennelle auprès
+du roi de France, principalement de la part du Vieux de la Montagne,
+annonçait ces événements au nom de tous les Orientaux, et il demandait
+du secours aux Occidentaux, pour réprimer la fureur des Tartares. Il
+envoya un de ses compagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui
+exposer les mêmes choses, et lui dire que si les musulmans ne pouvaient
+soutenir le choc de ces ennemis, rien ne les empêcherait d'envahir tout
+l'Occident. L'évêque de Winchester, qui était présent à cette audience
+(c'était le favori d'Henri III), et qui avait déjà revêtu la croix, prit
+d'abord la parole en plaisantant. «Laissons, dit-il, ces chiens se
+dévorer les uns les autres, pour qu'ils périssent plus tôt. Quand
+ensuite nous arriverons sur les ennemis du Christ qui resteront en vie,
+nous les égorgerons plus facilement, et nous en purgerons la surface de
+la terre. Alors le monde entier sera soumis à l'Église catholique, et il
+ne restera plus qu'un seul Pasteur et une seule bergerie.» Math. Paris,
+p. 318.</p>
+
+<a id="app127" name="app127"></a>
+<p class="p2">127&mdash;page <a href="#page428">428</a>&mdash;<i>Les envoyés du Vieux de la Montagne</i>, etc...</p>
+
+<p>Il envoya demander au roi l'exemption du tribut qu'il payait aux
+Hospitaliers et aux Templiers. «Darière l'amiral avoit un Bacheler bien
+atourné, qui tenoit trois coutiaus en son poing, dont l'un <span class="pagenum"><a id="page573" name="page573"></a>(p. 573)</span>
+entroit ou manche de l'autre; pour ce que se l'amiral eust été refusé,
+il eust présenté au roy ces trois coutiaus pour li deffier. Darière celi
+qui tenoit les trois coutiaus, avoit un autre qui tenoit un bouqueran
+(pièce de toile de coton) entorteillé entour son bras, que il eust aussi
+présenté au roi pour li ensevelir, se il eust refusée la requeste au
+Vieil de la Montaigne.» Joinville, p. 95.&mdash;«Quand le viex chevauchoit,
+dit encore Joinville, il avoit un crieur devant li qui portait une hache
+danoise à lonc manche tout couvert d'argent, à tout pleins de coutiaus
+férus ou manche et crioit: «Tournés-vous «de devant celi qui porte la
+mort des rois entre ses mains.» P. 97.</p>
+
+<p><i>Les Francs dans l'abondance s'énervaient...</i></p>
+
+<p>Joinville, p. 37: «Le commun peuple se prist aus foles femmes, dont il
+avint que le roy donna congié à tout plein de ses gens, quant nous
+revinmes de prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait; et il me
+dit que il avoit trouvé de certein, que au giet d'une pierre menue,
+entour son paveillon tenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné
+congié, et ou temps du plus grant meschief que l'ost eust onques
+été.»&mdash;«Les barons qui deussent garder le leur pour bien emploier en
+lieu et en tens, se pristrent à donner les grans mangers et les
+outrageuses viandes.»</p>
+
+<a id="app128" name="app128"></a>
+<p class="p2">128&mdash;page <a href="#page428">428</a>&mdash;<i>Un coup de vent ayant poussé saint Louis vers
+Damiette...</i></p>
+
+<p>«Il est vraisemblable que saint Louis aurait opéré sa descente sur le
+même point que Bonaparte (à une demi-lieue d'Alexandrie), si la tempête
+qu'il avait essuyée en sortant de Limisso, et les vents contraires
+peut-être, ne l'avaient porté sur la côte de Damiette. Les auteurs
+arabes disent que le soudan du Caire, instruit des dispositions de saint
+Louis, avait envoyé des troupes à Alexandrie comme à Damiette, pour
+s'opposer au débarquement.» Michaud, IV, 236.</p>
+
+<a id="app129" name="app129"></a>
+<p class="p2">129&mdash;page <a href="#page433">433</a>&mdash;<i>Saint Louis prisonnier...</i></p>
+
+<p>On dit au roi que les amiraux avaient délibéré de le faire soudan de
+Babylone... «Et il me dit qu'il ne l'eust mie refusé. Et sachiez que il
+ne demoura (que ce dessein n'échoua) pour autre chose que pource que ils
+disoient que le Roy estoit le plus ferme crestien que en peust trouver;
+et cest exemple en monstroient, à ce que quant ils se partoient de la
+héberge, il prenoit sa croiz à terre et seignoit tout son cors; et
+disoient que se celle gent fesoient soudanc de li, il les occiroit tous,
+ou ils deviendroient crestiens.» Joinville, p. 78.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page574" name="page574"></a>(p. 574)</span> <i>Les Arabes chantèrent sa défaite et plus d'un peuple
+chrétien</i>, etc...</p>
+
+<p>Suivant M. Rifaut, la chanson qui fut composée à cette occasion se
+chante encore aujourd'hui.&mdash;Reinaud, Extraits d'historiens arabes
+(<i>Biblioth. des Croisades</i>, IV, 475).&mdash;Suivant Villani, Florence, où
+dominaient les Gibelins, célébra par des fêtes le revers des croisés.
+Michaud, IV, 373.</p>
+
+<p><i>Sa mère était morte...</i></p>
+
+<p>Joinville, p. 126: «À Sayette vindrent les nouvelles au Roy que sa mère
+estoit morte. Si grand deuil en mena, que de deux jours on ne pot
+oncques parler à li. Après ce m'envoia querre par un vallet de sa
+chambre. Quant je ving devant li en sa chambre, là où il estoit tout
+seul, et il me vit et estandi ses bras et me dit: À! Seneschal! j'ai
+pardu ma mère.»&mdash;Lorsque saint Louis traitait avec le soudan pour sa
+rançon, il lui dit que s'il voulait désigner une somme raisonnable, il
+manderait à sa mère qu'elle la payât. «Et ils distrent: Comment est-ce
+que vous ne nous voulez dire que vous ferez ces choses? et le roy
+respondi que il ne savoit se la reine le vourroit faire pour ce que elle
+estoit sa dame.» Ibid., 73.</p>
+
+<a id="app130" name="app130"></a>
+<p class="p2">130&mdash;page <a href="#page436">436</a>&mdash;<i>L'insurrection des Pastoureaux...</i></p>
+
+<p>Math. Paris, p. 550, sqq.&mdash;«Aux premiers soulèvements du peuple de Sens,
+les rebelles se créèrent un clergé, des évêques, un pape avec ses
+cardinaux.» Continuateur de Nangis, 1315.&mdash;Les Pastoureaux avaient aussi
+une espèce de tribunal ecclésiastique. Ibid., 1320.&mdash;Les Flamands
+s'étaient soumis à une hiérarchie, à laquelle ils durent de pouvoir
+prolonger longtemps leur opiniâtre résistance. Grande Chron. de Flandre,
+quatorzième siècle.&mdash;Les plus fameux routiers avaient pris le titre
+d'archiprêtres. Froissart, vol. I, ch. <span class="smcap">CLXXVII</span>.&mdash;Les Jacques eux-mêmes
+avaient formé une monarchie. Ibid., ch. <span class="smcap">CLXXXIV</span>.&mdash;Les Maillotins
+s'étaient de même classés en dizaines, cinquantaines et centaines.
+Ibid., ch. <span class="smcap">CLXXXII-III-IV</span>, Juvén. des Ursins, ann. 1382, et Anon. de
+Saint-Denis, hist. de Ch. VI; Monteil, t. I, p. 286.</p>
+
+<a id="app131" name="app131"></a>
+<p class="p2">131&mdash;page <a href="#page440">440</a>&mdash;<i>Une association s'était formée</i>, etc...</p>
+
+<p>À la tête se trouvait Robert Twinge, chevalier du Yorkshire, qu'une
+provision papale avait privé du droit d'élire à un bénéfice provenant de
+sa famille. Ces associés, bien qu'ils ne fussent que quatre-vingts,
+parvinrent, par la célérité et le mystère de leurs mouvements, à
+persuader au peuple qu'ils étaient en bien plus grand <span class="pagenum"><a id="page575" name="page575"></a>(p. 575)</span> nombre.
+Ils assassinèrent les courriers du pape, écrivirent des lettres
+menaçantes aux ecclésiastiques étrangers, etc. Au bout de huit mois, le
+roi interposa son autorité. Twinge se rendit à Rome, où il gagna son
+procès, et conféra le bénéfice, etc. Lingard, III, 161.</p>
+
+<a id="app132" name="app132"></a>
+<p class="p2">132&mdash;page <a href="#page447">447</a>&mdash;<i>L'empereur Frédéric II...</i></p>
+
+<p>«Frédéric, dit Villani (l. VI, c. <span class="smcap">I</span>), fut un homme doué d'une grande
+valeur et de rares talents; il dut sa sagesse autant aux études qu'à sa
+prudence naturelle. Versé en toute chose, il parlait la langue latine,
+notre langue vulgaire (l'italien), l'allemand, le français, le grec et
+l'arabe. Abondant en vertus, il était généreux, et à ses dons il
+joignait encore la courtoisie; guerrier vaillant et sage, il fut aussi
+fort redouté. Mais il fut dissolu dans la recherche des plaisirs; il
+avait un grand nombre de concubines, selon l'usage des Sarrasins; comme
+eux, il était servi par des mameluks; il s'abandonnait à tous les
+plaisirs des sens, et menait une vie épicurienne, n'estimant pas
+qu'aucune autre vie dût venir après celle-ci... Aussi ce fut la raison
+principale pour laquelle il devint l'ennemi de la sainte Église.»</p>
+
+<p>«Frédéric, dit Nicolas de Jamsila (Hist. Conradi et Manfredi, t. VIII,
+p. 495), fut un homme d'un grand c&oelig;ur; mais la sagesse, qui ne fut
+pas moins grande en lui, tempérait sa magnanimité, en sorte qu'une
+passion impétueuse ne déterminait jamais ses actions, mais qu'il
+procédait toujours avec la maturité de la raison... Il était zélé pour
+la philosophie; il la cultiva pour lui-même, il la répandit dans ses
+États. Avant les temps heureux de son règne, on n'aurait trouvé en
+Sicile que peu ou point de gens de lettres; mais l'empereur ouvrit dans
+son royaume des écoles pour les arts libéraux et pour toutes les
+sciences; il appela des professeurs de différentes parties du monde, et
+leur offrit des récompenses libérales. Il ne se contenta pas de leur
+accorder un salaire; il prit sur son propre trésor de quoi payer une
+pension aux écoliers les plus pauvres, afin que dans toutes les
+conditions les hommes ne fussent point écartés par l'indigence de
+l'étude de la philosophie. Il donna lui-même une preuve de ses talents
+littéraires, qu'il avait surtout dirigés vers l'histoire naturelle, en
+écrivant un livre sur la nature et le soin des oiseaux, où l'on peut
+voir combien l'empereur avait fait de progrès dans la philosophie. Il
+chérissait la justice, et la respectait si fort, qu'il était permis à
+tout homme de plaider contre l'empereur, sans que le rang du monarque
+lui donnât aucune faveur auprès des tribunaux, ou qu'aucun avocat
+hésitât à se charger contre lui de la <span class="pagenum"><a id="page576" name="page576"></a>(p. 576)</span> cause du dernier de ses
+sujets. Mais, malgré cet amour pour la justice, il en tempérait
+quelquefois la rigueur par sa clémence.» (Traduction de Sismondi.
+Remarquez que Villani est guelfe, et Jamsila gibelin.)</p>
+
+<a id="app133" name="app133"></a>
+<p class="p2">133&mdash;page <a href="#page447">447</a>&mdash;<i>Le royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai
+fils de Frédéric II...</i></p>
+
+<p>Voici le portrait qu'en font les contemporains, Math. Spinelli,
+Ricordon, Summonte, Collonueio, etc. Il était doué d'un grand courage,
+aimait les arts, était généreux et avait beaucoup d'urbanité. Il était
+bien fait et beau de visage; mais il menait une vie dissolue; il
+déshonora sa s&oelig;ur, mariée au comte de Caserte; il ne craignait ni
+Dieu ni les saints; il se lia avec les Sarrasins, dont il se servit pour
+tyranniser les ecclésiastiques, et s'adonna à l'astrologie
+superstitieuse des Arabes.&mdash;Il se vantait de sa naissance illégitime, et
+disait que les grands naissaient d'ordinaire d'unions défendues.
+Michaud, V, 43.</p>
+
+<a id="app134" name="app134"></a>
+<p class="p2">134&mdash;page <a href="#page452">452</a>&mdash;<i>L'horreur pour les Sarrasins avait diminué...</i></p>
+
+<p>Saint Louis montra pour les Sarrasins une grande douceur. «Il fesait
+riches moult de Sarrasins que il avait fèt baptizer, et les assembloit
+par mariages avecque crestiennes... Quand il estoit outre mer, il
+commanda et fist commander à sa gent que ils n'occissent pas les femmes
+ne les enfans des Sarrasins; ainçois les preissent vis et les amenassent
+pour fère les baptisier. Ausinc il commandoit en tant come il pooit, que
+les Sarrasins ne fussent pas ocis, mès fussent pris et tenuz en prizon.
+Et aucune foiz forfesait l'en en sa court d'escueles d'argent ou
+d'autres choses de telle manière; et doncques li benoiez rois le
+soufroit débonnèrement, et donnoit as larrons aucune somme d'argent, et
+les envéoit outre mer; et ce fist-il de plusieurs. Il fut tosjors à
+autrui moult plein de miséricorde et piteus.» Le Confesseur, p. 302,
+388.</p>
+
+<a id="app135" name="app135"></a>
+<p class="p2">135&mdash;page <a href="#page464">464</a>&mdash;<i>Saint Louis envoyait des Mendiants pour surveiller les
+provinces</i>, etc...</p>
+
+<p>Math. Paris, ad. ann. 1247, p. 493.&mdash;Par son testament (1269), il leur
+légua ses livres et de fortes sommes d'argent, et institua pour nommer
+aux bénéfices vacants un conseil composé de l'évêque de Paris, du
+chancelier, du prieur des Dominicains et du gardien des Franciscains.
+Bulsæus, III, 1269.&mdash;Après la première croisade, il <span class="pagenum"><a id="page577" name="page577"></a>(p. 577)</span> eut
+toujours deux confesseurs, l'un dominicain, l'autre franciscain;
+Gaufred., de Bell. loc, ap. Duchesne, V, 451.&mdash;Le confesseur de la reine
+Marguerite rapporte qu'il eut la pensée de se faire dominicain, et que
+ce ne fut qu'avec peine que sa femme l'en empêcha.&mdash;Il eut soin de faire
+transmettre au pape le livre de Guillaume de Saint-Amour. Le pape l'en
+remercia, en le priant de continuer aux moines sa protection. Bulæus,
+III, 313.</p>
+
+<a id="app136" name="app136"></a>
+<p class="p2">136&mdash;page <a href="#page466">466</a> et note <a href="#footnote615">1</a>&mdash;<i>En 1246, Pierre Mauclerc forme une ligue
+contre le clergé</i>, etc...</p>
+
+<p><i>Trésor des chartes</i>, Champagne, VI, n<sup>o</sup> 84; et ap. <i>Preuves des
+libertés de l'Église gallicane</i>, I, 29.</p>
+
+<p>1247. Ligue de Pierre de Dreux Mauclerc avec son fils le duc Jean, le
+comte d'Angoulême et le comte de Saint-Pol, et beaucoup d'autres
+seigneurs, contre le clergé.&mdash;«À tous ceux qui ces lettres verront, nous
+tuit, de qui le séel pendent en cet présent escript, faisons à sçavoir
+que nous, par la foy de nos corps, avons fiancez sommes tenu, nous et
+notre hoir, à tousjours à aider li uns à l'autre, et à tous ceux de nos
+terres et d'autres terres qui voudront estre de cette compagnie, à
+pourchacier, à requerre et à défendre nos droits et les leurs en bonne
+foy envers le clergié. Et pour ce que grieffsve chose seroit, nous tous
+assembler pour cette besogne, nous avons eleu, par le commun assent et
+octroy de nous tous, le duc de Bourgogne, le comte Perron de Bretaigne,
+le comte d'Angolesme et le comte de Sainct-Pol;... et si aucuns de cette
+compagnie estoient excommuniez, par tort conneu par ces quatre, que le
+clergié li feist, il ne laissera pas aller son droict ne sa querele pour
+l'excommuniement, ne pour autre chose que on li face, etc.» <i>Preuv. des
+lib. de l'Égl. gallic</i>, I, 99. Voy. aussi p. 95, 97, 98.</p>
+
+<a id="app137" name="app137"></a>
+<p class="p2">137&mdash;page <a href="#page467">467</a>&mdash;<i>Cette âme tendre et pieuse, blessée dans tous ses
+amours</i>, etc...</p>
+
+<p>Lorsque saint Louis eut résolu de retourner en France «lors me dit robe
+entre ly et moy sanz plus, et me mist mes deux mains entre les seues, et
+le légat que je le convoiasse jusques à son hostel. Lors s'enclost en sa
+garde, commensa à plorer moult durement; et quand il pot parler, si me
+dit: Seneschal, je sui moult li, si en rent graces à Dieu, de ce que le
+roy et les autres pèlerins eschapent du grand péril là où vous avez esté
+en celle terre; et moult sui à mésaise de crier de ce que il me
+convendra lessier vos saintes compaingnies, <span class="pagenum"><a id="page578" name="page578"></a>(p. 578)</span> et aler à la court
+de Rome, entre cel desloial gent qui y sont.»</p>
+
+<a id="app138" name="app138"></a>
+<p class="p2">138&mdash;page <a href="#page475">475</a>&mdash;<i>Guillaume de Saint-Amour contre les Mendiants...</i></p>
+
+<p>Les ordres Mendiants étaient fort effrayés. «Cum prædicto volumini
+respondere fuisset prædicto doctori (Thomæ), non sine singultu et
+lacrymis, assignatum, qui de statu ordinis de pugna adversariorum tara
+gravium dubitabant, Fr. Thomas ipsum volumen accipiens et se fratrum
+orationibus recommendans...», Guill. de Thoco, vit. S. Thomæ, ap. Acta
+SS. Martis, I.</p>
+
+<a id="app139" name="app139"></a>
+<p class="p2">139&mdash;page <a href="#page476">476</a>&mdash;<i>Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la
+règle...</i></p>
+
+<p>Processus de S. Thom. Aquin., ap. Acta SS. Martis, I, p. 714: «Concludit
+quod Fr. Thomas in scripturis suis imposuit finem omnibus laborantibus
+usque ad finem sæculi, et quod omnes deinceps frustra
+laborarent.»&mdash;«Fuit (S. Thomas) magnus in corpore et rectæ staturæ...
+coloris triticei... magnum habens caput... aliquantulum calvus. Fuit
+tenerrimæ complexionis in carne.» Acta SS., p. 672.&mdash;«Fuit grossus.»
+Processus de S. Thom., ibid.</p>
+
+<a id="app140" name="app140"></a>
+<p class="p2">140&mdash;page <a href="#page482">482</a>&mdash;<i>Le roi apparaît à la poésie féodale comme un lâche...</i></p>
+
+<p>Passage de <i>Guill. au court nez</i> (Paris, introd. de Berte aux grands
+pieds), cité dans <i>Gérard de Nevers</i>.</p>
+
+<p class="poem30">
+ Grant fu la cort en la sale à Loon,<br>
+ Moult ot as tables oiseax et venoison.<br>
+ Qui que manjast la char et le poisson,<br>
+ Oncques Guillaume n'en passa le menton:<br>
+ Ains menja tourte, et but aigue à foison.<br>
+ Quant mengier orent li chevalier baron,<br>
+ Les napes otent escuier et garçon.<br>
+ Li quens Guillaume mist le roi à raison:<br>
+ &mdash;«Qu'as en pensé», dit-il, li fiés Charlon?<br>
+ «Secores-moi vers la geste Mahon.»<br>
+ Dist Loéis: «Nous en consillerons,<br>
+ «Et le matin savoir le vous ferons<br>
+ «Ma volonté, se je irai o non.»<br>
+ Guillaume l'ot, si taint corne charbon,<br>
+ Il s'abaissa, si a pris un baston.<br>
+ Puis dit au roi: «Vostre fiez tos rendon,<br>
+ «N'en tenrai mès vaillant une esperon,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page579" name="page579"></a>(p. 579)</span> Ne vostre ami ne serai ne voste hom,<br>
+ Et si venrez, o vous voiliez o non.»</p>
+
+<p class="right20">(Ms. de <i>Gérard de Nevers</i>, n<sup>o</sup> 7498, treizième siècle, corrigé sur le
+ texte le plus ancien du ms. de <i>Guillaume au Cornès</i>, n<sup>o</sup> 6995.)</p>
+
+<a id="app141" name="app141"></a>
+<p class="p2">141&mdash;page <a href="#page484">484</a>&mdash;<i>On remonte au vieil élément indigène</i>, etc...</p>
+
+<p>Le principal dépôt des traditions bretonnes du moyen âge est l'ouvrage
+du fameux Geoffroi de Monmouth. Sur la véracité de cet auteur et les
+sources où il a puisé, voyez Ellis, <i>Intr. metrical</i> romances; Turner,
+<i>Quarterly review</i>, janvier 1820; Delarue, <i>Bardes armoricains</i>; et
+surtout la dernière édition de Warton (1834), avec notes de Douce et de
+Park; voyez aussi les critiques de Ritson, quelques passages des poésies
+de Marie de France, publiés par M. de Roquefort, 1820, etc.</p>
+
+<a id="app142" name="app142"></a>
+<p class="p2">142&mdash;page <a href="#page487">487</a>, note <a href="#footnote655">2</a>&mdash;<i>La fête de l'âne...</i></p>
+
+<p>On chantait la prose suivante:</p>
+
+<p class="poem30">
+<span class="add1em">Orientis partibus</span><br>
+ Adventavit asinus<br>
+ Pulcher et fortissimus<br>
+ Sarcinis aptissimus.<br>
+ Hez, sire asnes, car chantez<br>
+ Belle bouche rechignez,<br>
+ Vous aurez du foin assez<br>
+ Et de l'avoine à plantez.<br>
+<span class="add1em">Lentus erat pedibus</span><br>
+ Nisi foret baculus<br>
+ Et eum in clunibus<br>
+ Pungeret aculeus.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.<br>
+<span class="add1em">Hic in collibus Sichem</span><br>
+ Jam nutritus sub Ruben,<br>
+ Transiit per Jordanem,<br>
+ Saliit in Bethleem.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.<br>
+<span class="add1em">Ecce magnis auribus</span><br>
+ Subjugalis filius<br>
+ Asinus egregius<br>
+ Asinorum dominus.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.<br>
+<span class="add1em">Saltu vincit hinnulos,</span><br>
+ Damas et capreolos,<br>
+ Super dromedarios<br>
+ Velox Madianeos.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.<br>
+<span class="add1em">Aurum de Arabia,</span><br>
+ Thus et myrrham de Saba,<br>
+ Tulit in ecclesia<br>
+ Virtus asinaria.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.<br>
+<span class="add1em">Dum trahit véhicula</span><br>
+ Multa cum sarcinula,<br>
+ Illius mandibula<br>
+ Durat terit pabula.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.<br>
+<span class="add1em">Cum aristis hordeum</span><br>
+ Comedit et corduum;<br>
+ Triticum e palea<br>
+ Segregat in area.<br>
+ Hez, sire asnes, etc.<br>
+<span class="add1em">Amen dicas Asine (hic genuflectebatur)</span><br>
+ Jam satur de gramine:<br>
+ Amen, amen itera,<br>
+ Aspernare vetera.<br>
+ Hez va! hez va! hez va hez!<br>
+ Biax sire asnes car allez<br>
+ Belle bouche car chantez.</p>
+
+<p class="right20">(Ms. du treizième siècle, ap. Ducange, <i>Glossar.</i>)</p>
+
+
+<a id="app143" name="app143"></a>
+<p class="p2"><span class="pagenum"><a id="page580" name="page580"></a>(p. 580)</span> 143&mdash;page <a href="#page493">493</a>&mdash;<i>La cathédrale de Cologne, le type de
+l'architecture gothique...</i></p>
+
+<p>Les maîtres de cette ville ont bâti beaucoup d'autres églises. Jean
+Hûltz, de Cologne, continue le clocher de Strasbourg.&mdash;Jean de Cologne,
+en 1369, bâtit les deux églises de Campen, au bord du Zuiderzée, sur le
+plan de la cathédrale de Cologne.&mdash;Celle de Prague s'élève sur le même
+plan.&mdash;Celle de Metz y ressemble beaucoup.&mdash;L'évêque de Burgos, en 1442,
+emmène deux tailleurs de pierres de Cologne pour terminer les tours de
+sa cathédrale. Ils font les flèches sur le plan de celle de
+Cologne.&mdash;Des artistes de Cologne bâtissent Notre-Dame de l'Épine, à
+Châlons-sur-Marne. Boisserée, p. 15.</p>
+
+<a id="app144" name="app144"></a>
+<p class="p2">144&mdash;page <a href="#page496">496</a>&mdash;<i>Les méandres de l'église de Reims...</i></p>
+
+<p>On voyait dans plusieurs églises, entre autres à Chartres et à Reims,
+une spirale de mosaïque, ou labyrinthe, ou <i>dædalus</i>, placé au centre de
+la croisée. On y venait en pèlerinage; c'était l'emblème de l'intérieur
+du temple de Jérusalem. Le labyrinthe de Reims portait le nom des quatre
+architectes de l'église. Povillon-Pierard, <i>Description de Notre-Dame de
+Reims</i>.&mdash;Celui de Chartres est surnommé <i>la lieue</i>; il a sept cent
+soixante-huit pieds de développement. Gilbert, <i>Description de
+Notre-Dame de Chartres</i>, p. 44.</p>
+
+<a id="app145" name="app145"></a>
+<p class="p2">145&mdash;page <a href="#page499">499</a>&mdash;<i>La peinture sur vitres...</i></p>
+
+<p>Les Romains se servaient depuis Néron des vitres colorées, surtout en
+bleu. Le beau rouge est plus fréquent dans les anciens vitraux; on
+disait proverbialement: <i>Vin couleur des vitraux de la Sainte-Chapelle.</i>
+Ceux de cette église sont du premier âge; ceux de Saint-Gervais, du
+deuxième et du troisième, et de la main de Vinaigrier et de Jean Cousin.
+Au deuxième âge, les figures, devenant gigantesques, sont coupées par
+les vitres carrées. À cette époque appartiennent encore les beaux
+vitraux des grandes fenêtres de Cologne, qui portent la date de 1509,
+apogée de l'école allemande; ils sont traités dans une manière
+monumentale et symétrique.&mdash;Angelico da Fiesole est le patron des
+peintres sur verre. On cite encore Guillaume de Cologne et Jacques
+Allemand. Jean de Bruges inventa les émaux ou verres à deux couches.&mdash;La
+Réforme réduisit cet art en Allemagne à un usage purement héraldique. Il
+fleurit en Suisse jusqu'en 1700. La France avait acquis tant de
+réputation en ce genre, que Guillaume de Marseille fut appelé à Rome,
+par Jules II, pour décorer les fenêtres du Vatican. <span class="pagenum"><a id="page581" name="page581"></a>(p. 581)</span> À l'époque
+de l'influence italienne, le besoin d'harmonie et de clair obscur fait
+employer la grisaille pour les fenêtres d'Anet et d'Écouen; c'est le
+protestantisme entrant dans la peinture. En Flandre, l'école des grands
+coloristes (Rubens, etc.) amène le dégoût de la peinture sur verre.
+Voyez dans la <i>Revue française</i> un extrait du rapport de M. Brongniart à
+l'Académie des sciences sur la peinture sur verre; voyez aussi la notice
+de M. Langlois sur les vitraux de Rouen.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DU TOME DEUXIÈME.</p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page583" name="page583"></a>(p. 583)</span> TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<div class="toc">
+
+<p class="p2 center">LIVRE III.&mdash;<span class="smcap">Tableau de la France.</span></p>
+
+<ul class="none">
+<li>Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et physiques.
+<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li>
+
+<li>L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une caractérisation
+ géographique et physiologique de la France.
+<span class="ralign"><a href="#page2">2</a></span></li>
+
+<li>La France se sépare en deux versants, occidental et oriental.
+<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li>
+
+<li>La France peut se diviser par ses produits en zones latitudinales.
+<span class="ralign"><a href="#page5">5</a></span></li>
+
+<li>Bretagne.
+<span class="ralign"><a href="#page7">7</a></span></li>
+
+<li>Anjou.
+<span class="ralign"><a href="#page19">19</a></span></li>
+
+<li>Touraine.
+<span class="ralign"><a href="#page20">20</a></span></li>
+
+<li>Poitou.
+<span class="ralign"><a href="#page22">22</a></span></li>
+
+<li>Limousin.
+<span class="ralign"><a href="#page28">28</a></span></li>
+
+<li>Auvergne.
+<span class="ralign"><a href="#page29">29</a></span></li>
+
+<li>Rouergue.
+<span class="ralign"><a href="#page31">31</a></span></li>
+
+<li>Guyenne.
+<span class="ralign"><a href="#page31"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>Pyrénées.
+<span class="ralign"><a href="#page33">33</a></span></li>
+
+<li>Languedoc.
+<span class="ralign"><a href="#page43">43</a></span></li>
+
+<li>Provence.
+<span class="ralign"><a href="#page47">47</a></span></li>
+
+<li>Dauphiné.
+<span class="ralign"><a href="#page55">55</a></span></li>
+
+<li>Franche-Comté.
+<span class="ralign"><a href="#page59">59</a></span></li>
+
+<li>Lorraine.
+<span class="ralign"><a href="#page60">60</a></span></li>
+
+<li>Ardennes.
+<span class="ralign"><a href="#page65">65</a></span></li>
+
+<li>Lyonnais.
+<span class="ralign"><a href="#page66">66</a></span></li>
+
+<li>Autunois et Morvan.
+<span class="ralign"><a href="#page70">70</a></span></li>
+
+<li>Bourgogne.
+<span class="ralign"><a href="#page71">71</a></span></li>
+
+<li>Champagne.
+<span class="ralign"><a href="#page73">73</a></span></li>
+
+<li>Normandie.
+<span class="ralign"><a href="#page78">78</a></span></li>
+
+<li>Flandre.
+<span class="ralign"><a href="#page80">80</a></span></li>
+
+<li>Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île-de-France.
+<span class="ralign"><a href="#page87">87</a></span></li>
+
+<li>Centralisation.
+<span class="ralign"><a href="#page93">93</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="p2 center">LIVRE IV.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Chapitre I</span><sup>er</sup>. <i>L'an 1000. Le roi de France et le pape français.
+ Robert et Gerbert.&mdash;France féodale.</i>
+<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Croyance universelle à la fin prochaine du monde.
+<span class="ralign"><a href="#page103">103</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Calamités qui précèdent l'an 1000.
+<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le monde aspire à entrer dans l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page107">107</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le roi de France, Robert, est un saint.
+<span class="ralign"><a href="#page109">109</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture; dogme
+ de la Présence réelle; pèlerinages.
+<span class="ralign"><a href="#page113">113</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets.
+<span class="ralign"><a href="#page115">115</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands.
+<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Rivalité des maisons normandes de Normandie et de Blois.
+<span class="ralign"><a href="#page117">117</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Robert épouse Berthe, de la maison de Blois.
+<span class="ralign"><a href="#page118">118</a></span></li>
+
+<li>1037. Mauvais succès d'Eudes-le-Champenois, héritier de la maison de
+ Blois.
+<span class="ralign"><a href="#page119">119</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La maison de Blois se divise en Blois et Champagne, et reste
+ inférieure aux Normands de Normandie.
+<span class="ralign"><a href="#page119"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance.
+<span class="ralign"><a href="#page120">120</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra.
+<span class="ralign"><a href="#page120"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert, et lui
+ soumettent la Bourgogne.
+<span class="ralign"><a href="#page122">122</a></span></li>
+
+<li>1031. Henri I<sup>er</sup>. Il se brouille avec les Normands.
+<span class="ralign"><a href="#page124">124</a></span></li>
+
+<li>1031-1108. Nullité d'Henri I<sup>er</sup> et de Philippe I<sup>er</sup>.
+<span class="ralign"><a href="#page124"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+
+<li><span class="smcap">Chapitre II.</span> <i>Onzième siècle.&mdash;Grégoire VII.&mdash;Alliance des
+ Normands et de l'Église.&mdash;Conquête des Deux-Siciles et
+ de l'Angleterre.</i>
+<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre la
+ féodalité et l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page126"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Matérialisme profond du monde féodal.
+<span class="ralign"><a href="#page129">129</a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise.
+<span class="ralign"><a href="#page133">133</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres.
+<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'Église prétend à la domination universelle.
+<span class="ralign"><a href="#page137">137</a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'Empire est vaincu.
+<span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le pape s'allie aux Normands.
+<span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Caractère conquérant et chicaneur des Normands.
+<span class="ralign"><a href="#page141">141</a></span></li>
+
+<li>1000-1026. Leurs pèlerinages en Italie.
+<span class="ralign"><a href="#page144">144</a></span></li>
+
+<li>1026. Premiers établissements des Normands en Italie.
+<span class="ralign"><a href="#page145">145</a></span></li>
+
+<li>1037-1053. Les fils de Tancrède conquièrent la Pouille et les Deux-Siciles.
+<span class="ralign"><a href="#page145"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Guillaume-le-Bâtard, duc de Normandie.
+<span class="ralign"><a href="#page147">147</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église anglo-saxonne.
+<span class="ralign"><a href="#page148">148</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par le
+ Saxon Godwin.
+<span class="ralign"><a href="#page149">149</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après Édouard, à
+ l'exclusion d'Harold, fils de Godwin.
+<span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li>
+
+<li>1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les Normands.
+<span class="ralign"><a href="#page154">154</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur.
+<span class="ralign"><a href="#page156">156</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page157">157</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Utilité de la conquête. Forte organisation sociale.
+<span class="ralign"><a href="#page160">160</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Puissance de la royauté et de l'église anglaise.
+<span class="ralign"><a href="#page160"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le saint-siège triomphe dans toute l'Europe par l'épée des
+ Français.
+<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></li>
+
+
+<li><span class="smcap">Chapitre III.</span> <i>La Croisade.</i> (1095-1099.)
+<span class="ralign"><a href="#page166">166</a></span></li>
+
+<li class="add2em">État de l'Islamisme en Asie.
+<span class="ralign"><a href="#page166"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'essence de l'Islamisme était l'unité.
+<span class="ralign"><a href="#page167">167</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites.
+<span class="ralign"><a href="#page169">169</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance
+ d'Hassan, 1090.
+<span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Faiblesse des Califats.
+<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Jeunesse et vigueur du Christianisme.
+<span class="ralign"><a href="#page172"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Pèlerinages armés; commencement des croisades.
+<span class="ralign"><a href="#page173">173</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les Grecs appellent les princes de l'Occident.
+<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li>
+
+<li>1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à Clermont.
+<span class="ralign"><a href="#page178">178</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Grandeur du mouvement populaire.
+<span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les chefs. Godefroi de Bouillon, Hugues de Vermandois, Raymond
+ de Toulouse, etc.
+<span class="ralign"><a href="#page181">181</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les Provençaux et les Normands. Bohémond.
+<span class="ralign"><a href="#page182">182</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Godefroi de Bouillon.
+<span class="ralign"><a href="#page184">184</a></span></li>
+
+<li>1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople.
+<span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Haine mutuelle des croisés et des Grecs.
+<span class="ralign"><a href="#page186">186</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés.
+<span class="ralign"><a href="#page186"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée.
+<span class="ralign"><a href="#page189">189</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde
+ Antioche.
+<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li>
+
+<li>1099. Prise de Jérusalem.
+<span class="ralign"><a href="#page193">193</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité française
+ en Palestine.
+<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li>
+
+
+<li><span class="smcap">Chapitre IV.</span> <i>Suites de la croisade. Les Communes. Abailard. Première
+ moitié du douzième siècle.</i>
+<span class="ralign"><a href="#page197">197</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie a
+ diminué.
+<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La pensée de l'égalité s'est développée.
+<span class="ralign"><a href="#page199">199</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Tentatives d'affranchissement. Communes.
+<span class="ralign"><a href="#page200">200</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le roi s'appuie sur les communes contre les barons.
+<span class="ralign"><a href="#page203">203</a></span></li>
+
+<li>1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et les
+ marchands.
+<span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis pour la
+ croisade.
+<span class="ralign"><a href="#page209">209</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de Brennerille,
+ 1119.
+<span class="ralign"><a href="#page211">211</a></span></li>
+
+<li>1115. Expédition dans le Midi.
+<span class="ralign"><a href="#page213">213</a></span></li>
+
+<li>1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la France
+ s'arme pour Louis VI.
+<span class="ralign"><a href="#page214">214</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La liberté se produit dans la philosophie.
+<span class="ralign"><a href="#page215">215</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école de
+ droit; université de Paris.
+<span class="ralign"><a href="#page215"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le Breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la
+ philosophie. Immense popularité de son enseignement.
+<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Saint Bernard; sa puissance.
+<span class="ralign"><a href="#page221">221</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia.
+<span class="ralign"><a href="#page223">223</a></span></li>
+
+<li>1119. Abailard se retire à Saint-Denis.
+<span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il fonde le Paraclet pour Héloïse.
+<span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il est condamné au concile de Sens.
+<span class="ralign"><a href="#page226">226</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Héloïse. La femme se relève par l'amour désintéressé.
+<span class="ralign"><a href="#page227">227</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre de
+ Fontevrault, 1106.
+<span class="ralign"><a href="#page231">231</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Progrès du culte de la Vierge.
+<span class="ralign"><a href="#page232">232</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc.
+<span class="ralign"><a href="#page232"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+
+<li><span class="smcap">Chapitre V.</span> <i>Le roi de France et le roi d'Angleterre. Louis-le-Jeune,
+ Henri II (Plantagenet).&mdash;Seconde croisade; humiliation
+ de Louis.&mdash;Thomas Becket, humiliation d'Henri (seconde
+ moitié du douzième siècle).</i>
+<span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le roi d'Angleterre violent, héroïque, impie.
+<span class="ralign"><a href="#page235"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a pour lui
+ le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie.
+<span class="ralign"><a href="#page237">237</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il est le symbole et le centre de la nation.
+<span class="ralign"><a href="#page237"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>1137. Dévotion de Louis VII.
+<span class="ralign"><a href="#page239">239</a></span></li>
+
+<li>1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry.
+<span class="ralign"><a href="#page240">240</a></span></li>
+
+<li>1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence entre
+ la seconde croisade et la première.
+<span class="ralign"><a href="#page241">241</a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'empereur Conrad et une foule de princes prennent
+ la croix.
+<span class="ralign"><a href="#page241"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure.
+<span class="ralign"><a href="#page243">243</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Retour honteux de Louis VII.
+<span class="ralign"><a href="#page244">244</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie à
+ Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine.
+<span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus; puissance
+ de la féodalité.
+<span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires. Nécessité
+ d'une fiscalité violente.
+<span class="ralign"><a href="#page247"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>1087. Guillaume-le-Roux.
+<span class="ralign"><a href="#page248">248</a></span></li>
+
+<li>1100. Henri Beauclerc.
+<span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li>
+
+<li>1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur Henri
+ Plantagenet, comte d'Anjou.
+<span class="ralign"><a href="#page251">251</a></span></li>
+
+<li>1154. Henri II. Ses vastes possessions.
+<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les vaincus espèrent sous Henri II.
+<span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Résurrection du droit romain.
+<span class="ralign"><a href="#page253"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le Saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier
+ d'Henri II.
+<span class="ralign"><a href="#page255">255</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse.
+<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury.
+<span class="ralign"><a href="#page258">258</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent
+ les libertés de Kent.
+<span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri.
+<span class="ralign"><a href="#page262">262</a></span></li>
+
+<li>1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de
+ Clarendon.
+<span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les races vaincues soutiennent Becket.
+<span class="ralign"><a href="#page265">265</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de
+ l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page265"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>1164. Il se réfugie en France.
+<span class="ralign"><a href="#page270">270</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Louis VII l'accueille et le protège.
+<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il excommunie ses persécuteurs.
+<span class="ralign"><a href="#page271">271</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le pape se déclare contre lui.
+<span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon.
+<span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li>
+
+<li>1170. Menaces d'Henri II Quatre chevaliers normands assassinent
+ l'archevêque dans son église. <i>Passion</i> de Becket.
+<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Henri obtient son pardon du saint-siège.
+<span class="ralign"><a href="#page287">287</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore.
+<span class="ralign"><a href="#page288">288</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket.
+<span class="ralign"><a href="#page290">290</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils.
+<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Caractère impie et parricide de cette famille.
+<span class="ralign"><a href="#page292">292</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne.
+<span class="ralign"><a href="#page294">294</a></span></li>
+
+<li>1189. Malheur et mort d'Henri II.
+<span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le roi de France surtout profite de la chute du roi d'Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page299">299</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Son dévouement à l'Église fait sa grandeur.
+<span class="ralign"><a href="#page300">300</a></span></li>
+
+<li>1180. Philippe-Auguste.
+<span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li>
+
+
+<li><span class="smcap">Chapitre VI.</span> 1200. <i>Innocent III.&mdash; Le pape prévaut, par les armes
+ des Français du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur
+ d'Allemagne, sur l'empire grec et sur les Albigeois&mdash;Grandeur du roi de France.</i>
+<span class="ralign"><a href="#page304">304</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Situation du monde à la fin du douzième siècle.
+<span class="ralign"><a href="#page304"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Révolte contre l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page305">305</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Mysticisme sur le Rhin et aux Pays-Bas.
+<span class="ralign"><a href="#page307">307</a></span></li>
+
+<li class="add2em">En Flandre, mysticisme industriel.
+<span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Rationalisme dans les Alpes.
+<span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Vaudois.
+<span class="ralign"><a href="#page311"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Albigeois.
+<span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Liaison du Midi avec les juifs et les musulmans.
+<span class="ralign"><a href="#page313"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Incrédulité et corruption.
+<span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Littérature Troubadours.
+<span class="ralign"><a href="#page315">315</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Situation politique du Midi.
+<span class="ralign"><a href="#page316">316</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Doctrines albigeoises, croyances manichéennes.
+<span class="ralign"><a href="#page317">317</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Danger de l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page319">319</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Innocent III.
+<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Prétentions croissantes du saint-siège.
+<span class="ralign"><a href="#page324">324</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Opposition de l'empereur et du roi d'Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page325">325</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Philippe-Auguste.
+<span class="ralign"><a href="#page327">327</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Richard C&oelig;ur-de-Lion.
+<span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li>
+
+<li>1187. Prise de Jérusalem.
+<span class="ralign"><a href="#page329">329</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Règne des Atabecks de Syrie, Zenghi et Nuhreddin.
+<span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Saladin.
+<span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Troisième croisade Frédéric-Barberousse meurt en chemin.
+<span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les rois de France et d'Angleterre prennent la route de mer.
+<span class="ralign"><a href="#page333">333</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Leurs querelles en Sicile.
+<span class="ralign"><a href="#page333"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Siège de Saint-Jean d'Acre.
+<span class="ralign"><a href="#page334">334</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Divisions des croisés. Philippe retourne en France.
+<span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'empereur retient Richard prisonnier.
+<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></li>
+
+<li>1199. Retour et mort de Richard.
+<span class="ralign"><a href="#page341"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le divorce de Philippe-Auguste le brouille avec l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page342">342</a></span></li>
+
+<li>1202-1204. Quatrième croisade.
+<span class="ralign"><a href="#page342"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Les croisés empruntent des vaisseaux à Venise.
+<span class="ralign"><a href="#page343">343</a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'empereur grec implore leur secours.
+<span class="ralign"><a href="#page345">345</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Haines mutuelles des Grecs et des Latins.
+<span class="ralign"><a href="#page346">346</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Siège et prise de Constantinople.
+<span class="ralign"><a href="#page348">348</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Soulèvement du peuple. Murzuphle.
+<span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Seconde prise de Constantinople.
+<span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Partage de l'empire grec. Baudoin de Flandre, empereur.
+<span class="ralign"><a href="#page352">352</a></span></li>
+
+
+<li><span class="smcap">Chapitre VII</span> (Suite).&mdash;<i>Ruine de Jean. Défaite de l'empereur.
+ Guerre des Albigeois. Grandeur du roi de France.</i>
+ (1204-1222).
+<span class="ralign"><a href="#page354">354</a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'Église frappe d'abord le roi d'Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page355">355</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Danger continuel des rois d'Angleterre; mercenaires et
+ fiscalité.
+<span class="ralign"><a href="#page355"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Désharmonie croissante de l'empire anglais.
+<span class="ralign"><a href="#page356">356</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Rivalité de Jean et de son neveu Arthur de Bretagne.
+<span class="ralign"><a href="#page358">358</a></span></li>
+
+<li>1204. Meurtre d'Arthur.
+<span class="ralign"><a href="#page359">359</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Philippe-Auguste cite Jean devant sa cour.
+<span class="ralign"><a href="#page360">360</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Jean se ligue avec l'empereur et le comte de Toulouse.
+<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Situation précaire de l'Église dans le Languedoc.
+<span class="ralign"><a href="#page361"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Antipathie du Nord pour le Midi.
+<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Ravages des routiers.
+<span class="ralign"><a href="#page362"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Opposition des deux races dans les croisades.
+<span class="ralign"><a href="#page363">363</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La croisade est prêchée par l'ordre de Cîteaux. Sa
+ splendeur.
+<span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Durando d'Huesca.
+<span class="ralign"><a href="#page365">365</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Saint Dominique.
+<span class="ralign"><a href="#page365"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le comte de Toulouse favorise les hérétiques.
+<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li>
+
+<li>1208. Assassinat du légat Pierre de Castelnau.
+<span class="ralign"><a href="#page368">368</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Innocent III fait prêcher la croisade dans le nord de la
+ France.
+<span class="ralign"><a href="#page369">369</a></span></li>
+
+<li class="add2em">À la tête des croisés, Simon de Montfort. Destinées de cette
+ famille.
+<span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Siège et massacre de Béziers.
+<span class="ralign"><a href="#page374">374</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Prise de Carcassonne.
+<span class="ralign"><a href="#page375">375</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Montfort accepte la dépouille du vicomte de Béziers.
+<span class="ralign"><a href="#page376">376</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Siège des châteaux de Minerve et de Termes.
+<span class="ralign"><a href="#page377">377</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le comte de Toulouse se soumet à des conditions humiliantes.
+<span class="ralign"><a href="#page379">379</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Siège de Toulouse.
+<span class="ralign"><a href="#page381">381</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Tous les seigneurs des Pyrénées se déclarent pour Raymond.
+<span class="ralign"><a href="#page382">382</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le roi d'Aragon fait défier Montfort.
+<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Opposition des armées de Montfort et de don Pedro.
+<span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li>
+
+<li>1213. Bataille de Muret.
+<span class="ralign"><a href="#page384"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Querelle de Jean et des moines de Kenterbury.
+<span class="ralign"><a href="#page386">386</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le pape se déclare contre Jean et l'excommunie.
+<span class="ralign"><a href="#page386"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le pape arme la France. Jean se soumet.
+<span class="ralign"><a href="#page388">388</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Guerre de Philippe contre les Flamands.
+<span class="ralign"><a href="#page389">389</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Jean se ligue avec l'empereur Othon.
+<span class="ralign"><a href="#page390">390</a></span></li>
+
+<li>1214. Bataille de Bouvines.
+<span class="ralign"><a href="#page391">391</a></span></li>
+
+<li>1215. Soulèvement des barons d'Angleterre. Grande Charte.
+<span class="ralign"><a href="#page392">392</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Louis, fils de Philippe, descend en Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page395">395</a></span></li>
+
+<li>1216. Mort de Jean. Mort d'Innocent III.
+<span class="ralign"><a href="#page395"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Doutes, et peut-être remords du pape.
+<span class="ralign"><a href="#page396">396</a></span></li>
+
+<li>1222. Le Midi se jette dans les bras du roi de France.
+<span class="ralign"><a href="#page398">398</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Situation de l'Europe. L'avenir est au roi de France.
+<span class="ralign"><a href="#page398"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+
+<li><span class="smcap">Chapitre VIII.</span> <i>Première moitié du treizième siècle. Mysticisme.
+ Louis IX. Sainteté du roi de France.</i>
+<span class="ralign"><a href="#page400">400</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Décadence de la papauté.
+<span class="ralign"><a href="#page400"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Ordres mendiants, Dominicains et Franciscains.
+<span class="ralign"><a href="#page401">401</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Esprit austère des Dominicains.
+<span class="ralign"><a href="#page402">402</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Mysticisme des Franciscains.
+<span class="ralign"><a href="#page403">403</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Légende de saint François.
+<span class="ralign"><a href="#page403"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Drames et farces mystiques.
+<span class="ralign"><a href="#page406">406</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le mysticisme franciscain accueilli par les femmes. Clarisses
+ Dévotion à la Vierge.
+<span class="ralign"><a href="#page407">407</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Influence des femmes au treizième siècle.
+<span class="ralign"><a href="#page407"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>1218. Louis VIII s'empare du Poitou et étend son influence en Flandre.
+<span class="ralign"><a href="#page409">409</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il reprend la croisade contre les Albigeois.
+<span class="ralign"><a href="#page410">410</a></span></li>
+
+<li>1226. Il meurt. Régence de Blanche de Castille.
+<span class="ralign"><a href="#page411">411</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Elle s'appuie sur le comte de Champagne.
+<span class="ralign"><a href="#page412">412</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Ligue des barons. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne.
+<span class="ralign"><a href="#page413">413</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Nouvelle croisade en Languedoc. Soumission du comte de Toulouse.
+ Soumission des barons.
+<span class="ralign"><a href="#page415">415</a></span></li>
+
+<li>1236. Saint Louis. Situation favorable du royaume.
+<span class="ralign"><a href="#page416">416</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Discrédit de l'empereur et du pape.
+<span class="ralign"><a href="#page418">418</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Saint Louis hérite des dépouilles des ennemis de l'Église.
+<span class="ralign"><a href="#page418"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Ravages des Mongols en Asie.
+<span class="ralign"><a href="#page419">419</a></span></li>
+
+<li class="add2em">L'empereur grec implore le secours de la France.
+<span class="ralign"><a href="#page421">421</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Saint Louis retenu par la guerre contre Henri III.
+<span class="ralign"><a href="#page422">422</a></span></li>
+
+<li>1241. Batailles de Taillebourg et de Saintes.
+<span class="ralign"><a href="#page423">423</a></span></li>
+
+<li>1258. Prise de Jérusalem par les Mongols.
+<span class="ralign"><a href="#page424">424</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Saint Louis, malade, prend la croix.
+<span class="ralign"><a href="#page425">425</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Séjour des croisés en Chypre.
+<span class="ralign"><a href="#page427">427</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Siège de Damiette.
+<span class="ralign"><a href="#page428">428</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Défaite de Mansourah.
+<span class="ralign"><a href="#page429">429</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Maladies dans le camp.
+<span class="ralign"><a href="#page432">432</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Prise du roi et d'une foule de croisés.
+<span class="ralign"><a href="#page433">433</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il fortifie les places de la terre sainte et revient en
+ France.
+<span class="ralign"><a href="#page436">436</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Le mysticisme produit l'insurrection des Pastoureaux.
+<span class="ralign"><a href="#page436">436</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Saint Louis restitue des provinces à l'Angleterre.
+<span class="ralign"><a href="#page437">437</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Situation de l'Angleterre sous Henri III.
+<span class="ralign"><a href="#page438">438</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Il veut s'appuyer sur les hommes du Midi.
+<span class="ralign"><a href="#page439">439</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Insurrection des barons. Montfort.
+<span class="ralign"><a href="#page439"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>1258. Statuts d'Oxford.
+<span class="ralign"><a href="#page440">440</a></span></li>
+
+<li>1264. Saint Louis, pris pour arbitre, casse les Statuts.
+<span class="ralign"><a href="#page441">441</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Montfort appelle les communes au Parlement.
+<span class="ralign"><a href="#page441"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li class="add2em">Charles d'Anjou accepte la dépouille de la maison de
+ Souabe.
+<span class="ralign"><a href="#page442">442</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Caractère héroïque de cette maison gibeline.
+<span class="ralign"><a href="#page443">443</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Dur esprit des Guelfes.
+<span class="ralign"><a href="#page444">444</a></span></li>
+
+<li class="add2em">La maison de Souabe se rend odieuse.
+<span class="ralign"><a href="#page445">445</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Conquête des Deux-Siciles par Charles d'Anjou.
+<span class="ralign"><a href="#page447">447</a></span></li>
+
+<li>1270. Croisade de Tunis, et mort de Louis IX.
+<span class="ralign"><a href="#page456">456</a></span></li>
+
+<li class="add2em">Sainteté de Louis IX. Son équité dans les jugements.
+<span class="ralign"><a href="#page463">463</a></span></li>
+
+<li>ÉCLAIRCISSEMENTS.
+<span class="ralign"><a href="#page473">473</a></span></li>
+
+<li>APPENDICE.
+<span class="ralign"><a href="#page509">509</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="p2 center">FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.</p>
+
+<p class="p2 center smaller">IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS</p>
+
+<h3>Notes</h3>
+<div class="footnote">
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: <a href="#app1"><i>App. 1.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: <a href="#app2"><i>App. 2.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: <a href="#app3"><i>App. 3.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux
+de cartes, ou lourdement étagées de balustrades, qu'on voit à Tréguier
+et à Landerneau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le ch&oelig;ur
+est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,
+etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Par exemple, le <i>Républicain</i>, vaisseau de cent vingt
+canons, en 1793.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Dieppe, le Havre, La Rochelle, Cette, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>:
+
+<p class="poemcenter">
+ <i>Goélans, goélans,<br>
+ Ramenez-nous nos maris, nos amans!</i></p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent
+envisager le <i>bris</i> comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
+droit de <i>bris</i> était, comme on sait, l'un des privilèges féodaux les
+plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: «J'ai
+là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des
+rois.»</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il
+est superflu d'ajouter que la trace de ces m&oelig;urs barbares disparaît
+chaque jour.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: <i>Voyage de Cambry.</i></p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: <i>Ibid.</i>&mdash;Dans les Hébrides et autres îles, l'homme prenait
+la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, il la
+cédait à un autre. <a href="#app4"><i>App. 4.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
+Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi un
+caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Cet astre est toujours redoutable aux populations
+celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:
+«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se
+mettent à genoux, et disent un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i>. Dans plusieurs
+lieux, ils l'appellent Notre-Dame. <a href="#app5"><i>App. 5.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Dans la Cornouaille.&mdash;Il leur est arrivé de même dans les
+guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment
+après.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: On connaît les prétentions de cette famille descendue des
+Mac Tiern de Léon. Au seizième siècle, ils avaient pris cette devise qui
+résume leur histoire: «<i>Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis.</i>»</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: <a href="#app6"><i>App. 6.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Voy. les Lettres de madame de Sévigné, 1675, de septembre
+en décembre. Il y eut un très grand nombre d'hommes roués, pendus,
+envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les
+filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se
+présentait avec un bas bleu et un bas blanc.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Charles-le-Chauve, à son tour, s'en fit élever une en
+regard de la Bretagne.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Du moins à l'époque mérovingienne.</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: <a href="#app7"><i>App. 7.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: <a href="#app8"><i>App. 8.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Voy. les <a href="#eclaircissements">Éclaircissements</a>.</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: <a href="#app9"><i>App. 9.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Il arriva avec six hommes devant Antioche.</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous»; le comte
+lui répondit: «Quand tu te peigneras.» L'évêque était chauve.</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
+ville, au village de Saint-Loup.</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: <a href="#app10"><i>App. 10.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à La Rochelle, à
+cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.</p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: <a href="#app11"><i>App. 11.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: <a href="#app12"><i>App. 12.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable
+cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300.000 hommes
+décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service militaire,
+qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent
+pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un seul
+volontaire.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
+<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
+communs et grossiers, abondants il est vrai.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
+épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très fertile.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: <a href="#app13"><i>App. 13.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude
+jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants
+espagnols. (De Pradt.)</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit
+à la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais
+renouvelés.</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
+pierreries grossières de l'Auvergne.</p>
+
+<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que
+l'<i>araire</i>, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
+tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.&mdash;Arthur
+Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre,
+et calomniait sa fertilité.</p>
+
+<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: 1833.</p>
+
+<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
+et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hospital, d'Aigueperse; Anne
+Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris,
+au seizième siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: <a href="#app14"><i>App. 14.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
+<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: La houille forme plus des deux tiers du sol de ce
+département.</p>
+
+<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la
+Force.)</p>
+
+<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: On y conservait des morts de cinq cents ans.</p>
+
+<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Millin.</p>
+
+<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: <a href="#app15"><i>App. 15.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
+<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Le mot basque <i>murua</i> signifie muraille et Pyrénées. (W.
+de Humboldt.)</p>
+
+<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
+<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: A. Young, I. «Le Roussillon est vraiment une partie de
+l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de m&oelig;urs. Les
+villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. Les
+pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.»&mdash;La partie centrale des
+Pyrénées, le comté de Foix (Ariège), est toute française d'esprit et de
+langage; peu ou point de mots catalans.</p>
+
+<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la
+verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de
+faux.»&mdash;Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la
+jolie nuance appelée <i>vert d'eau</i>.&mdash;Dralet. «Les rivières des Pyrénées,
+dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme celles des
+Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»</p>
+
+<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: <a href="#app16"><i>App. 16.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: On sait que le grand poète des Pyrénées, M. Ramond, a
+cherché le Mont-Perdu pendant dix ans.&mdash;Quelques-uns, dit-il,
+assuraient, que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime
+du Mont-Perdu qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept
+degrés.»&mdash;Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées
+françaises, comme le Vignemale est la plus haute des Pyrénées
+espagnoles.</p>
+
+<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la
+<i>Hourquette des cinq Ours</i>, que le vieil astronome Plantade expira près
+de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est beau!»</p>
+
+<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la
+décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
+entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
+sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outre-passer sans en
+perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; et
+s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en sauve un
+peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une vision, ou celui
+qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.»</p>
+
+<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Laboulinière.</p>
+
+<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur.
+(Dralet.)</p>
+
+<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
+<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Ibid.</p>
+
+<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne, à
+l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui
+de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.</p>
+
+<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a>
+<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: <a href="#app17"><i>App. 17.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une
+ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau
+monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez
+tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et
+la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de
+ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays sauvage,
+désert et pauvre.»</p>
+
+<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: <a href="#app18"><i>App. 18.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le
+chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
+ans, selon Buffon.</p>
+
+<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: <a href="#app19"><i>App. 19.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Dralet.</p>
+
+<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
+glaces de Venise.</p>
+
+<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Trouvé.</p>
+
+<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la
+tête à Bordeaux.&mdash;Le cers et l'autan dominent alternativement en
+Languedoc. Le cers (<i>cyrch</i>, impétuosité, en gallois) est le vent
+d'ouest, violent, mais salubre.&mdash;L'autan est le vent du sud-est, le vent
+d'Afrique, lourd et putréfiant. <a href="#app20"><i>App. 20.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Proverbe: <i>Agde, ville noire, caverne de voleurs.</i> Elle
+est bâtie de laves. Lodève est noire aussi.</p>
+
+<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Montpellier est célèbre par ses distilleries et
+parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de
+Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.&mdash;Autrefois
+Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
+de Montpellier y étaient seules propres.</p>
+
+<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Sous François I<sup>er</sup>, les murs de Narbonne furent réparés
+et couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les
+inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-relief près des
+portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de
+têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
+près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut
+lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.&mdash;Sur les murs
+d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant
+d'un théâtre.</p>
+
+<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
+<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Le canal était large de cent pas, long de deux mille et
+profond de trente.</p>
+
+<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: <a href="#app21"><i>App. 21.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire
+trois fois. (<i>Tout boun Gascoun qués pot réprenqué très coqs.</i>)</p>
+
+<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis, et
+de Louis XIV.</p>
+
+<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois
+d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes,
+comme depuis Avignon et Beaucaire.</p>
+
+<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de
+construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet eut
+porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda l'ordre
+des <i>frères pontifes</i>, qui contribuèrent à la construction du pont du
+Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.</p>
+
+<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
+<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue
+Fischer s'appelle la <i>Turque</i>; une autre, la <i>Moresque</i>. Ces noms et les
+rapports de plusieurs de ces danses avec le <i>bolero</i>, doivent faire
+présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en France.</p>
+
+<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
+<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: <a href="#app22"><i>App. 22.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
+<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: <a href="#app23"><i>App. 23.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a>
+<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre
+enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui jette.</p>
+
+<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a>
+<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval
+Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.</p>
+
+<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: <a href="#app24"><i>App. 24.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Dans ses jolies danses moresques, dans les <i>romérages</i> de
+ses bourgs, dans les usages de la bûche <i>calendaire</i>, des pois chiches à
+certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. <a href="#app25"><i>App. 25.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade
+dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. <a href="#app26"><i>App. 26.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Si come ad Arli, ove 'l Rodano stagna,<br>
+ Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.</p>
+
+<p class="right20"><span class="smcap">Dante</span>, Inferno, c. IX.</p>
+
+<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
+poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a perdu
+Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable où le
+pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une ombre:</p>
+
+<p>«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les voilà,
+les douces collines où naquit la belle lumière, qui, tant que le ciel le
+permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant les gonfle
+de pleurs.</p>
+
+<p>«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe, est veuve, et troubles
+sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid où
+j'aurais voulu vivre et mourir!</p>
+
+<p>«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui ont
+consumé mon c&oelig;ur, quelque repos après tant de fatigues.</p>
+
+<p>«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes
+feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»</p>
+
+<p class="right20">Sonnet <span class="smcap">CCLXXIX</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
+<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de
+Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le
+grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des plus
+distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles Nodier,
+Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le caractère de son
+génie fut modifié par une éducation allemande.</p>
+
+<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: <a href="#app27"><i>App. 27.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq
+mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers et
+militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.</p>
+
+<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante
+armure des princesses de la maison de Bouillon.</p>
+
+<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Cette simplicité, ces m&oelig;urs presque patriarcales,
+tiennent en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le
+vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux ou
+trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.&mdash;Les
+domestiques mangent à la table des maîtres.&mdash;Au 1<sup>er</sup> novembre (c'est le
+<i>misdu</i> de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'&oelig;ufs et de
+farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on
+célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.&mdash;On retrouve en
+Dauphiné, comme en Bretagne, les <i>brayes</i> celtiques.</p>
+
+<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de
+toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées on croit qu'il
+existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde l'entrée
+avec une faulx.</p>
+
+<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
+<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de
+bétail, etc., on se cotise pour la réparer.</p>
+
+<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
+<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents
+instituteurs. (Peuchet.)</p>
+
+<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
+<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse
+dauphinoise. On l'appelait l'<i>écarlate des gentilshommes</i>. C'est le pays
+de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous Henri IV.
+Le premier y laissa un long souvenir; on disait <i>prouesse de Terrail</i>,
+comme <i>loyauté de Salvaing</i>, <i>noblesse de Sassenage</i>.&mdash;Près de la vallée
+du Graisivaudan est le territoire de Royans, <i>la vallée Chevallereuse</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
+<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et
+baisant le dos de la main du seigneur, l'homme du peuple, aussi à
+genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.&mdash;De même
+à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à genoux.</p>
+
+<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
+<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec
+un courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le
+cardeur de laine Michel Lando, dans l'insurrection des Ciompi.</p>
+
+<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
+<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Perrin Dulac. (Grenoble.)</p>
+
+<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,
+qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.</p>
+
+<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
+<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
+seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille
+calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
+Adrets et de Montbrun.&mdash;Le plus célèbre des protestants dauphinois fut
+Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en
+1559; il est enterré à Westminster.</p>
+
+<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a>
+<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: L'ancienne devise de Besançon était: <i>Plût à Dieu!</i>&mdash;À
+Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, la
+devise de Philippe-le-Bon: <i>Autre n'auray.</i> Plusieurs monuments de Dijon
+portaient celle de Philippe-le-Hardi: <i>Moult me tarde.</i>&mdash;À Besançon
+naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort
+en 1564.</p>
+
+<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
+<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché
+en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur
+trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
+quartiers, huit de chaque côté.</p>
+
+<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a>
+<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France.
+On compte trente forêts sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.&mdash;Beaucoup
+de fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de
+b&oelig;ufs, peu de moutons; mauvaises laines.</p>
+
+<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a>
+<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: <a href="#app28"><i>App. 28.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
+<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: On voyait à Metz le tombeau de Louis-le-Débonnaire et
+l'original des Annales de Metz, mss. de 894.&mdash;Les abeilles, dont il est
+si souvent question dans les Capitulaires, donnaient à Metz son hydromel
+si vanté.</p>
+
+<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
+<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Pour être <i>dame de Remiremont</i>, il fallait prouver deux
+cents ans de noblesse des deux côtés.&mdash;Pour être chanoinesse, ou
+<i>demoiselle</i> à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères et
+mères nobles. <a href="#app29"><i>App. 29.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a>
+<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: <a href="#app30"><i>App. 30.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
+<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par
+l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de
+cette femme qui, sous Louis-le-Débonnaire, entendit l'orgue pour la
+première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes
+allemandes, la musique donne la vie et la mort.</p>
+
+<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
+<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: À Metz, naquirent le maréchal Fabert, Custines, et cet
+audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa
+s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.</p>
+
+<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a>
+<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à
+Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait humblement
+chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs énormes pour bâtir la
+sainte église de Cologne.</p>
+
+<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a>
+<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer,
+séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive gauche
+de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon
+relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
+Saint-Irénée.</p>
+
+<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
+<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Millin.</p>
+
+<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
+<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Il était né à Amboise en 1743.&mdash;Il n'y a pas longtemps
+encore, on chantait l'office à Lyon sans orgues, livres, ni instruments
+comme au premier âge du christianisme.</p>
+
+<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a>
+<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Ainsi que Ampère, De Gerando, Camille Jordan, de
+Senancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.</p>
+
+<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: En 1429.&mdash;Saint Rémi de Lyon soutint contre Jean Scot le
+parti de Gotteschalk et de la grâce.&mdash;Selon Du Boulay, c'est à Lyon que
+fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.&mdash;Sous Louis
+XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze couvents.</p>
+
+<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
+<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs
+s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des c&oelig;urs d'or.</p>
+
+<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
+<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: <a href="#app31"><i>App. 31.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
+<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Autun avait dans ses armes d'abord le serpent druidique,
+puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.</p>
+
+<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
+<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: <a href="#app32"><i>App. 32.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a>
+<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. <a href="#app33"><i>App. 33.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
+<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Voy. le curieux recueil de la Monnoye.&mdash;Piron était de
+Dijon (né en 1640, mort en 1727.)</p>
+
+<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
+<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à
+Charolles. <a href="#app34"><i>App. 34.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
+<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Charles VII.</p>
+
+<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
+<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: <a href="#app35"><i>App. 35.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
+<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y
+bâtit Saint-Urbain, et fît représenter sur une tapisserie son père
+faisant des souliers.</p>
+
+<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
+<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: L'ancien type du paysan du nord de la France est
+l'honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même,
+considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe
+dans un désespoir enfantin, et qu'il devient <i>rageur</i>, il prend le nom
+de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé,
+quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean.&mdash;Ces
+mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux
+d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.&mdash;Les noms le plus
+communément portés par les domestiques, dans la vieille France
+aristocratique, étaient des noms de provinces: Lorrain, Picard, et
+surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
+disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y
+ait beaucoup de malice et d'ironie.</p>
+
+<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
+<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Passerat et Pithou, <a href="#app36"><i>App. 36.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a>
+<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Sur la montagne de Langres, naquit Diderot. C'est la
+transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux
+caractères.</p>
+
+<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
+<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Cela doit s'entendre, non seulement du vin, mais de la
+vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses.
+Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents
+parfaitement semblables il n'y a souvent que celui du milieu qui donne
+de bon vin.</p>
+
+<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
+<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Une terre qui, semée de froment, occuperait cinq ou six
+ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes
+et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien le vin de
+Champagne exige de façons.</p>
+
+<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
+<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: La Fontaine dit de lui-même:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Je suis chose légère, et vole à tout sujet,<br>
+ Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet.<br>
+ À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.<br>
+ J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,<br>
+ Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;<br>
+ Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.</p>
+
+<p>«Le poète, dit Platon, est chose légère et sacrée.»</p>
+
+<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a>
+<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Du côté de Coutances particulièrement les figures et le
+paysage sont singulièrement anglais.</p>
+
+<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a>
+<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président
+d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à quatre
+frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il est
+nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement séparées.»&mdash;Les
+Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, dit un auteur du
+onzième siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des
+orateurs...</p>
+
+<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
+<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les
+Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret,
+qu'ils en ont perdu la gloire.</p>
+
+<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
+<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une
+foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du
+<i>Mannekenpiss</i>, «le plus vieux bourgeois de la ville»; on lui donne un
+habit neuf aux grandes fêtes.</p>
+
+<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
+<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: <a href="#app37"><i>App. 37.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
+<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille
+statues et figurines.</p>
+
+<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a>
+<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
+développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.</p>
+
+<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
+<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Voy. au Musée du Louvre le tableau intitulé: <i>Fête
+Flamande</i>. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.</p>
+
+<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
+<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour
+la partie flamande Rubens, et pour la wallonne ou celtique Grétry. La
+spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les penseurs
+ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire l'apothéose du moi
+humain, et Spinoza, celle de la nature. Toutefois la philosophie propre
+à la Hollande, c'est une philosophie pratique qui s'applique aux
+rapports politiques des peuples: Grotius.</p>
+
+<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
+<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Son élève, Van Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne
+à genoux devant une hostie.</p>
+
+<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
+<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à
+Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et
+officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux
+d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à Anvers
+la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et lui,
+derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au vent.
+Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.&mdash;Sa Flagellation est horrible
+de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le
+pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par dessous sa main, et
+rit au nez du spectateur. La copie de Van Dyck semble bien pâle à côté
+du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le Portement de
+Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. La Madeleine
+essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère qui débarbouille
+son enfant.&mdash;On peut voir au même Musée le Martyre de saint Liévin, une
+scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la chair du martyr, et
+qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une pince, un autre tient
+dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. Au milieu de ses
+horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes carnations.&mdash;Le
+Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de peindre une foule
+de corps de femmes dans des attitudes passionnées; mais son
+chef-d'&oelig;uvre est peut-être cette terrible colonne de corps humains
+qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.</p>
+
+<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a>
+<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus
+impétueux en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de
+Pologne, Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande,
+Écosse, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a>
+<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par
+le traité de 1648 et par le <i>traité de la Barrière</i> (1715). Ce nom est
+significatif.&mdash;<a href="#app38"><i>App. 38.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
+<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: La grande bataille des temps modernes s'est livrée
+précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas
+en deçà de ce nom flamand, on trouve le <i>Mont-Saint-Jean</i>.&mdash;Le monticule
+qu'on a élevé dans cette plaine semble un <i>tumulus</i> barbare, celtique ou
+germanique.</p>
+
+<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
+<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la
+reine Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient
+plus que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de
+lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. Cherbourg
+n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, d'Ostende à
+Brest.</p>
+
+<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a>
+<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au c&oelig;ur
+de l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Saint-Hélène, est une
+des grandes causes pour lesquelles je suis ici: la cession d'Anvers est
+un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de
+Chatillon.»</p>
+
+<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
+<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.</p>
+
+<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a>
+<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain;
+en Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,
+Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.</p>
+
+<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a>
+<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: <a href="#app39"><i>App. 39.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a>
+<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les
+Orléanais avaient reçu le sobriquet de <i>guépins</i>. On dit aussi: «La
+glose d'Orléans est pire que le texte.»&mdash;La Sologne a un caractère
+analogue: «Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»</p>
+
+<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
+<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Pepin y fut élu, en 750. Louis-d'Outre-mer y mourut.</p>
+
+<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
+<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: <a href="#app40"><i>App. 40.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a>
+<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Cette famille récente, qui prétendait remonter à
+Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands écrivains
+du dix-septième siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.</p>
+
+<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a>
+<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Pierre-l'Ermite.</p>
+
+<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
+<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Calvin, né en 1509, mort en 1564.</p>
+
+<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
+<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.&mdash;Camille
+Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.&mdash;Bab&oelig;uf, né à
+Saint-Quentin, mort en 1797.&mdash;Béranger est né à Paris, mais d'une
+famille picarde.</p>
+
+<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
+<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Né à Pithon ou à Ham. Plusieurs généraux de la Révolution
+sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.&mdash;Ajoutons à
+la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de
+gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; Boutillier,
+l'auteur de la Somme rurale; l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix;
+les d'Estrées et les Genlis.</p>
+
+<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
+<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: J'en dis autant de l'Artois qui a produit tant de
+mystiques. <a href="#app41"><i>App. 41.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
+<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Claude-le-Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600,
+mort en 1682.&mdash;Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,
+mort en 1665.&mdash;Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1665.&mdash;Jean Cousin,
+fondateur de l'École française, né à Soucy près Sens, vers 1501.&mdash;Jean
+Goujon, né à Paris, mort en 1572.&mdash;Germain Pilon, né à Loué, à six
+lieues du Mans, mort à la fin du seizième siècle.&mdash;Pierre Lescot,
+l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en
+1510, mort en 1571.&mdash;Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava
+quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en 1635.&mdash;Mansart,
+l'architecte de Versailles et des Invalides, né à Paris en 1645, mort en
+1708.&mdash;Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
+<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Né en 1741, mort en 1813.</p>
+
+<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
+<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Écrit en 1833.</p>
+
+<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
+<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
+mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à
+l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres
+philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et
+politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
+sont alsaciennes d'origine.</p>
+
+<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
+<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Dugès.</p>
+
+<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a>
+<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: <a href="#app42"><i>App. 42.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
+<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Raoul Glaber.</p>
+
+<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
+<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: <a href="#app43"><i>App. 43.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
+<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: <a href="#app44"><i>App. 44.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
+<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Glaber.&mdash;Sur soixante-treize ans, il y en eut
+quarante-huit de famines et d'épidémies.&mdash;An 987, grande famine et
+épidémie&mdash;989, grande famine.&mdash;990-994, famine et mal des
+<i>ardents</i>.&mdash;1001, grande famine.&mdash;1003-1008, famine et mortalité.&mdash;1010,
+famine, mal des <i>ardents</i>, mortalité.&mdash;1027-1029, famine
+(anthropophages).&mdash;1031-1033, famine atroce.&mdash;1035, famine,
+épidémie.&mdash;1045-1046, famine en France et en Allemagne.&mdash;1053-1058,
+famine et mortalité pendant cinq ans.&mdash;1059, famine de sept ans,
+mortalité.</p>
+
+<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a>
+<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: <a href="#app45"><i>App. 45.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a>
+<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Guillaume de Jumièges.</p>
+
+<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a>
+<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: <i>Vie de saint Richard.</i></p>
+
+<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a>
+<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Chronique de Sithiu.</p>
+
+<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a>
+<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Helgaud.</p>
+
+<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a>
+<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a>
+<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: Helgaud.</p>
+
+<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a>
+<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: <a href="#app46"><i>App. 46.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a>
+<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Glaber.</p>
+
+<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a>
+<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: Glaber.</p>
+
+<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a>
+<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a>
+<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: <a href="#app47"><i>App. 47.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a>
+<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Dante, <i>Inferno</i>, c. XXVIII:</p>
+
+<p class="poemcenter">
+ Tu non pensavi qu'io loico fossi!</p>
+
+<p>Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,
+dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert-le-Grand. Ce qui est
+remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative de
+deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus forte
+trace, et ressuscite au quinzième siècle dans Faust, l'inventeur de
+l'imprimerie.</p>
+
+<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a>
+<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: Lettre de Gerbert.</p>
+
+<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a>
+<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: <a href="#app48"><i>App. 48.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a>
+<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le
+sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de
+Jumièges.)</p>
+
+<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a>
+<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: Alberic, ad ann. 904.</p>
+
+<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a>
+<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: <a href="#app49"><i>App. 49.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a>
+<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Glaber.</p>
+
+<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a>
+<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Id. C'est l'Histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse
+Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles-le-Téméraire.</p>
+
+<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a>
+<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Voy. tome I, p. 323, et <i>App. 186.</i></p>
+
+<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a>
+<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire
+à la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité,
+bizarres d'habits comme de m&oelig;urs, rasés comme des histrions, sans foi
+ni loi». <a href="#app50"><i>App. 50.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a>
+<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.</p>
+
+<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a>
+<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Il allait entreprendre le siège du couvent de
+Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la
+rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en personne,
+et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)</p>
+
+<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a>
+<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous
+les rois dans une diète solennelle, sous Frédéric-Barberousse: <i>Reges
+provinciales.</i></p>
+
+<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a>
+<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: Imperator est <i>animata lex</i> in terris.</p>
+
+<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a>
+<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils
+eurent un fils qui s'appela <i>Bentivoglio</i> (<i>je te veux du bien</i>). C'est,
+selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.</p>
+
+<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a>
+<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.</p>
+
+<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a>
+<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé
+par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses
+serviteurs considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa monture
+près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le prenait pour
+infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit passer de l'autre
+côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et le fit appeler
+aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort leste et fort
+agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la sérénité de notre
+Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortège ordinaire, sois donc
+le compagnon de tous nos travaux.» <a href="#app51"><i>App. 51.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a>
+<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau
+citer ces mots de l'Évangile: <i>Mets ton épée au fourreau</i>; on obtint du
+pape sa déposition.</p>
+
+<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a>
+<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Atto de Verceil.</p>
+
+<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a>
+<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: <a href="#app52"><i>App. 52.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a>
+<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés: ceux de
+Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et
+évêques; celui de Dol pillait son église pour doter ses filles. (Lettres
+du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par
+Mabillon.)&mdash;Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on
+refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs
+bénéfices en dot à leurs filles (au neuvième siècle). Leurs femmes
+prenaient publiquement la qualité de prêtresses.</p>
+
+<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a>
+<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours
+l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et dépassés.
+(1860.)</p>
+
+<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a>
+<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: <a href="#app53"><i>App. 53.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a>
+<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Damiani: «Lorsqu'à Lodi les b&oelig;ufs gras de l'Église
+m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents,
+comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se
+fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui permettait le
+mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu m'importe votre concile;
+je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent
+pas avec les décisions des évêques de Rome.» Ailleurs, s'adressant aux
+femmes des clercs, il leur dit: «C'est à vous que je m'adresse,
+séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du Paradis, poison des
+âmes, glaive des c&oelig;urs, huppes, chouettes, louves, sangsues
+insatiables, etc.»</p>
+
+<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a>
+<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de
+l'abbé, et peu de temps après le fit évêque.</p>
+
+<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a>
+<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
+peu plus tard.</p>
+
+<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a>
+<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: <a href="#app54"><i>App. 54.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a>
+<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: <a href="#app55"><i>App. 55.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a>
+<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma
+désolation sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée par
+la fourbe du diable de la foi catholique; et si je tourne mes regards
+vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
+plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans
+l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils
+gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une
+ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve
+aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à son
+intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels je
+vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que les
+juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur moi-même,
+je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; de sorte
+que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut de
+l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; car
+si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut de la
+sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à Rome,
+où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme frappé de
+mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se
+renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont
+malheureusement que trop éloignées.»</p>
+
+<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a>
+<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Gregor. cp.&mdash;Il se jeta aux pieds du pape, les bras
+étendus en croix, et demanda pardon.&mdash;«C'était la première fois, dit
+Otton de Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai
+beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.»</p>
+
+<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a>
+<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le
+vis, touché jusqu'au fond du c&oelig;ur, de douleur autant que d'affection
+paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
+de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés
+auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
+lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son
+nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils
+vengeurs des fautes de leurs pères.» (Sigebert de Gembloux.)</p>
+
+<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a>
+<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: À l'entrevue de Canossa.</p>
+
+<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a>
+<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: Voy. la tapisserie de Bayeux.</p>
+
+<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a>
+<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: <a href="#app56"><i>App. 56.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a>
+<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barhason, Blundel,
+Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispencer,
+Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe,
+Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, Rous, Rond,
+Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner,
+Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste
+plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore
+plusieurs autres listes.</p>
+
+<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a>
+<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une
+chèvre, et les jette par-dessus une muraille.</p>
+
+<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a>
+<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
+corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)</p>
+
+<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a>
+<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune
+fille resta suspendu pendant trois ans a un arbre au bord d'une rivière,
+sans que personne y touchât.</p>
+
+<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a>
+<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Wace, <i>Roman de Rou</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a>
+<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Baronius.</p>
+
+<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a>
+<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: <a href="#app57"><i>App. 57.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a>
+<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard
+qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que si sa place de
+San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la
+liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.»
+Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
+ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle, pour le prier
+d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit
+Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»</p>
+
+<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a>
+<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Gaufridus Malaterra.</p>
+
+<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a>
+<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les
+outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des
+assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: «La
+peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux
+d'entre eux.» (Guill. de Jumièges.) <a href="#app58"><i>App. 58.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a>
+<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à
+l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les
+Normands. <a href="#app59"><i>App. 59.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a>
+<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: <a href="#app60"><i>App. 60.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a>
+<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Guillaume de Poitiers.</p>
+
+<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a>
+<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a>
+<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: <a href="#app61"><i>App. 61.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a>
+<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de
+Siegfried, pour l'humilier.</p>
+
+<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a>
+<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de
+Guillaume le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous fait
+savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en
+Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»</p>
+
+<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a>
+<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du
+pape.» (Ingulf.)</p>
+
+<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a>
+<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Voy. la tapisserie de Bayeux.</p>
+
+<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a>
+<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Guillaume de Poitiers.</p>
+
+<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a>
+<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Orderic Vital.</p>
+
+<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a>
+<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Chronique de Normandie.</p>
+
+<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a>
+<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.</p>
+
+<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a>
+<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: <a href="#app62"><i>App. 62.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a>
+<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Voy. l'ouvrage de M. Augustin Thierry.</p>
+
+<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a>
+<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Hallam.</p>
+
+<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a>
+<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Les <i>deer-friths</i> étaient des forêts dans lesquelles les
+bêtes fauves étaient sous la protection ou <i>frith</i> du roi.</p>
+
+<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a>
+<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: Chronic. Saxon.</p>
+
+<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a>
+<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour
+n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la
+comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
+espèce pour que le même roi tint sa paix avec la femme de Henri Pinel;
+un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (<i>pro
+licentia comedendi</i>). (Hallam.)</p>
+
+<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a>
+<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Voy. plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
+Langton, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a>
+<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Mathieu Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a>
+<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Hallam.</p>
+
+<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a>
+<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles et non
+héréditaires.</p>
+
+<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a>
+<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: <a href="#app63"><i>App. 63.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a>
+<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Hammer.</p>
+
+<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a>
+<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: <a href="#app64"><i>App. 64.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a>
+<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à
+cent vingt-quatre.</p>
+
+<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a>
+<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au
+grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une tour
+élevée, garnie à chaque créneau de deux <i>fedavis</i> (dévoués); il fit un
+signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de la tour.
+«Si vous le désirez, dit-il au comté, tous ces hommes vont en faire
+autant.»</p>
+
+<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a>
+<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: L'Islandais dit encore aujourd'hui, <i>désir des figues</i>,
+pour un ardent désir.</p>
+
+<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a>
+<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: Guillaume de Tyr.</p>
+
+<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a>
+<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Pierre d'Auvergne.</p>
+
+<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a>
+<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Gesta Consulum Andegav.</p>
+
+<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a>
+<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Guibert de Nogent.</p>
+
+<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a>
+<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait
+lui-même commander la croisade.</p>
+
+<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a>
+<b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs
+montagnes sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un b&oelig;uf; qu'une
+vache mena Cadmus en Béotie, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote265" name="footnote265"></a>
+<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: <a href="#app65"><i>App. 65.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a>
+<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge
+(Albéric des Trois-Fontaines).</p>
+
+<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a>
+<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Guibert de Nogent.</p>
+
+<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a>
+<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: <a href="#app66"><i>App. 66.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a>
+<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Voy. <a href="#app66"><i>App. 66.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a>
+<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: <a href="#app67"><i>App. 67.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a>
+<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: <a href="#app68"><i>App. 68.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a>
+<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Anne Comnène.</p>
+
+<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a>
+<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Né à Bezi près Nivelle, dans un château qu'on montrait
+encore à la fin du dernier siècle.</p>
+
+<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a>
+<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit v&oelig;u
+de se croiser et fut guéri. (Albéric.)</p>
+
+<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a>
+<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Guibert de Nogent.-Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que
+le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
+contemporain, que des rois sortiraient d'elle.</p>
+
+<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a>
+<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Robert-le-Moine.&mdash;Une autre fois il coupa un Turc par le
+milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
+urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» (Raoul de Caen.)</p>
+
+<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a>
+<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à
+Jérusalem.</p>
+
+<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a>
+<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite
+par Pierre-l'Ermite.</p>
+
+<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a>
+<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: On le mena dans une galerie du palais où une porte,
+ouverte comme par hasard, lui laissait voir une chambre remplie du haut
+en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles
+conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor!&mdash;Il est à
+vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
+Comnène.)</p>
+
+<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a>
+<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...
+«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» (Guibert de Nogent.)</p>
+
+<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a>
+<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Anne Comnène.</p>
+
+<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a>
+<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: <a href="#app69"><i>App. 69.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a>
+<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Albert d'Aix.</p>
+
+<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a>
+<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Raymond d'Agiles.</p>
+
+<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a>
+<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Trois cent soixante églises. (Guibert de
+Nogent.)&mdash;Albéric ne compte que trois cent quarante églises.</p>
+
+<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a>
+<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Foulcher de Chartres.</p>
+
+<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a>
+<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: <a href="#app70"><i>App. 70.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a>
+<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il
+avait douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et
+le peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher
+sain et sauf, mais la foule se précipita sur lui pour déchirer ses
+habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre homme,
+ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.</p>
+
+<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a>
+<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: <a href="#app71"><i>App. 71.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a>
+<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Guillaume de Tyr.</p>
+
+<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a>
+<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le
+siège, les plus cruels traitements de la part des infidèles. (Guillaume
+de Tyr.)</p>
+
+<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a>
+<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: Guillaume de Tyr.</p>
+
+<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a>
+<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas
+la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)</p>
+
+<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a>
+<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: <a href="#app72"><i>App. 72.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a>
+<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et
+agréable compagnon de ma vie.» (Mém. de Gibbon.)</p>
+
+<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a>
+<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: <a href="#app73"><i>App. 73.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a>
+<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: <a href="#app74"><i>App. 74.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a>
+<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un
+certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
+aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»</p>
+
+<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a>
+<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Guibert.&mdash;Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
+croisés: «Dieu les punit pour avoir exercé d'affreuses violences contre
+les juifs; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force
+pour contraindre personne à venir à lui.»</p>
+
+<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a>
+<b><a href="#footnotetag300">300</a></b>: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau.
+(Guillaume de Tyr.)</p>
+
+<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a>
+<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à
+leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
+veut!&mdash;Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de
+nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée,
+Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
+Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
+Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton
+venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, quoique
+divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de frères et de
+proches parents unis dans un même esprit par l'amour du Seigneur. Si
+l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui appartenait, celui qui
+l'avait trouvé le portait avec lui bien soigneusement, et pendant
+plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de recherches il eût découvert
+celui qui l'avait perdu, et le lui rendait de son plein gré, comme il
+convient à des hommes qui ont entrepris un saint pèlerinage.»</p>
+
+<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a>
+<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: <a href="#app75"><i>App. 75.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a>
+<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»</p>
+
+<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a>
+<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: <a href="#app76"><i>App. 76.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a>
+<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: <a href="#app77"><i>App. 77.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a>
+<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: Voy. Thierry, <i>Lettres sur l'Histoire de France</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a>
+<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: Maximilien, en 1492.</p>
+
+<p><a id="footnote308" name="footnote308"></a>
+<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: <i>Miranda</i>, c'est-à-dire <i>les merveilles</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a>
+<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: Guibert de Nogent.</p>
+
+<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a>
+<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a>
+<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la
+couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la même
+politique; à son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il
+regardait comme séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerrie
+d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient
+semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en
+eut de ceux qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs
+mourir et détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.»
+(Gr. Chron. de Saint-Denis.)&mdash;Il abolit la commune de Vézelay.</p>
+
+<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a>
+<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: C'est le fameux oriflamme. Il devint l'étendard des rois
+de France, lorsque Philippe I<sup>er</sup> eut acquis le Vexin qui relevait de
+l'abbaye de Saint-Denis.</p>
+
+<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a>
+<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle
+toute sa vie. (Orderic Vital.)</p>
+
+<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a>
+<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: Philippe I<sup>er</sup> disait à son fils, Louis-le-Gros: «Age,
+flli, serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo
+et fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.»
+(Suger.)</p>
+
+<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a>
+<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.</p>
+
+<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a>
+<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»</p>
+
+<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a>
+<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: Sigebert de Gemblours.</p>
+
+<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a>
+<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Suger.</p>
+
+<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a>
+<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans
+attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit
+en prison plusieurs moines. (Suger.)&mdash;Ainsi l'exception prouve ici la
+règle.</p>
+
+<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a>
+<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: Il le lui avait acheté 60.000 liv. Foulques-le-Réchin
+avait aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.</p>
+
+<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a>
+<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: Suger.</p>
+
+<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a>
+<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
+plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
+de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de Saxe,
+puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, Guillaume
+de Jumièges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, Guillaume de
+Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel Raoul Glaber,
+et un siècle après, entre une foule d'historiens de la croisade,
+l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au Midi.</p>
+
+<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a>
+<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient
+formées aux grands foyers ecclésiastiques: d'abord, à Poitiers, à Reims,
+puis au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liège. Orléans et Angers
+professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé
+s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins
+enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de
+Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.</p>
+
+<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a>
+<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Proslogium, c. II.</p>
+
+<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a>
+<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: Libellus pro insipiente.</p>
+
+<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a>
+<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir
+ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui
+avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?</p>
+
+<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a>
+<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle
+parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à
+Stratford-Athbow; car pour le français de Paris, elle n'en savait
+rien.»</p>
+
+<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a>
+<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>: <a href="#app78"><i>App. 78.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a>
+<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et
+renonça à son droit d'aînesse.</p>
+
+<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a>
+<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié
+les lois.</p>
+
+<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a>
+<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: <a href="#app79"><i>App. 79.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a>
+<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la
+tour (très mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De cette
+montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au pied de
+cette tour une terrible assemblée, non seulement les auditeurs
+d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, toute la
+scolastique; non seulement la savante Héloïse, l'enseignement des
+langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.</p>
+
+<p>Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
+Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait lieu
+de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre chose.
+C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout de grande
+douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la sombre et dure
+théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le monde, bien plus
+que par sa logique et sa théorie des universaux.</p>
+
+<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a>
+<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: <a href="#app80"><i>App. 80.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a>
+<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai
+exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
+lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être
+entendu.</p>
+
+<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a>
+<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar
+n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.&mdash;Il était né en 1091.</p>
+
+<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a>
+<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: Voy. sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
+villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au
+roi d'Angleterre et à l'empereur.</p>
+
+<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a>
+<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»</p>
+
+<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a>
+<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans
+les saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu
+en méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a
+coutume de dire en plaisantant à ses amis qu'il n'a jamais eu en cela
+d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»&mdash;Saint Bernard écrit à
+un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede;
+aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
+docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes stillant
+dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant frumento?»</p>
+
+<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a>
+<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première
+abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne en Champagne; ou,
+selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux
+prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de
+Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)</p>
+
+<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a>
+<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Sur les terres de Thibault, comte de Champagne.</p>
+
+<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a>
+<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: Il voulut aussi réformer les m&oelig;urs du couvent. Cela
+déplut à la cour, dit-il lui même. <a href="#app81"><i>App. 81.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a>
+<b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: <a href="#app82"><i>App. 82.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a>
+<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
+dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, plusieurs
+s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, qui devint le
+client et l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le néant des cours
+(nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent pour Salerne ou
+Montpellier, où les croyants de la nature et de la science trouvaient un
+abri. Voy. <i>Renaissance</i>, Introduction.</p>
+
+<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a>
+<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: À Paris, au cimetière de l'Est.</p>
+
+<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a>
+<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.</p>
+
+<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a>
+<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
+sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo Heloissa.»</p>
+
+<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a>
+<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc
+offendere quam Deum vereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
+me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»</p>
+
+<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a>
+<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>:</p>
+
+<p class="poem30">
+<span class="lspaced1">...</span> O maxime conjux!<br>
+ O thalamis indigne meis! hoc juris habebat<br>
+ In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,<br>
+ Si miserum factura fui? Nunc accipe p&oelig;nas,<br>
+ Sed quas sponte luam.</p>
+
+<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a>
+<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: Comment. in epist. ad Romanos.</p>
+
+<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a>
+<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: <a href="#app83"><i>App. 83.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a>
+<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: Manuscrit de l'abbaye de Vaux-Cernay (cité, par Bayle).</p>
+
+<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a>
+<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.</p>
+
+<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a>
+<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant
+lui ou devant son épouse...&mdash;La septième année de notre règne, et le
+premier de celui de la reine Adèle»&mdash;Adèle prit la croix avec son
+mari.&mdash;Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la
+régence.</p>
+
+<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a>
+<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: En 1134, Ermengarde de Narbonne, succédant à son frère,
+demande et obtient de Louis-le-Jeune l'autorisation de juger, chose
+interdite aux femmes par Constantin et Justinien. <a href="#app84"><i>App. 84.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a>
+<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: Cela est très frappant dans leurs sceaux. Le roi
+d'Angleterre est représenté sur une face assis, sur l'autre à cheval, et
+brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. <a href="#app85"><i>App. 85.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a>
+<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: <a href="#app86"><i>App. 86.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a>
+<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: «The rusty curb of old father antic the law.»
+(Shakespeare.)</p>
+
+<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a>
+<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»</p>
+
+<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a>
+<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la
+Guyenne, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a>
+<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: <a href="#app87"><i>App. 87.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a>
+<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: <a href="#app88"><i>App. 88.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a>
+<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: Suger était né, probablement aux environs de Saint-Omer,
+en 1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand. Lorsque Philippe I<sup>er</sup>
+confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis-le-Gros,
+ce fut Suger que l'abbé en chargea.&mdash;Sa conduite, comme celle de ses
+moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ep. 78); mais plus
+tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ep. 309), une vie
+exemplaire.&mdash;Il écrivit lui-même un livre sur les constructions qu'il
+fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny ayant admiré quelque
+temps les ouvrages et les bâtiments que Suger avait fait construire, et
+s'étant retourné vers la très petite cellule que cet homme, éminemment
+ami de la sagesse, avait arrangée pour sa demeure, il gémit
+profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme nous condamne tous, il
+bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais uniquement pour Dieu.» Tout
+le temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son
+propre usage que cette humble cellule, d'à peine dix pieds en largeur et
+quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir
+sa vie, qu'il avouait avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du
+monde. C'était là que, dans les heures qu'il avait de libres, il
+s'adonnait à la lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il
+évitait le tumulte et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là,
+comme le dit un sage, il n'était jamais moins seul que quand il était
+seul; là, en effet, il appliquait son esprit à la lecture des plus
+grands écrivains, à quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait
+avec eux, étudiait avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de
+plume, que de la paille sur laquelle était étendue, non pas une fine
+toile, mais une couverture assez grossière de simple laine, que
+recouvraient, pendant le jour, des tapis décents.» (<i>Vie de Suger</i>, par
+Guillaume, moine de Saint-Denis.)</p>
+
+<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a>
+<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: <a href="#app89"><i>App. 89.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote364" name="footnote364"></a>
+<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: &#928;&#959;&#8059;&#964;&#950;&#951;, &#913;&#955;&#945;&#956;&#8049;&#957;&#949;.</p>
+
+<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a>
+<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: Odon de Deuil: «...Et à son retour, il demandait toujours
+vêpres et compiles, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de
+toutes ses &oelig;uvres.»</p>
+
+<p><a id="footnote366" name="footnote366"></a>
+<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes
+le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»</p>
+
+<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a>
+<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: «Se monacho, non regi nupsisse.»</p>
+
+<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a>
+<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Hallam.&mdash;Il est vrai que ces possessions étaient
+dispersées: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en
+Yorkshire, 99 dans le comté de Northampton, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a>
+<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: <i>Nove forest.</i> C'était un espace de trente milles que le
+Conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six paroisses
+et en chassant les habitants.</p>
+
+<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a>
+<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: Ainsi Guillaume-le-Roux et son successeur Henri Beauclerc
+appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de leur
+frère aîné, Robert Courte-Heuse.</p>
+
+<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a>
+<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: «Mirabilis militum mercator et solidator.» (Suger.)</p>
+
+<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a>
+<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Orderic Vital.</p>
+
+<p><a id="footnote373" name="footnote373"></a>
+<b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
+anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de
+ma main, et je le confirmerai par serment.»&mdash;On dressa la charte, on en
+fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se
+rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math.
+Paris.)</p>
+
+<p><a id="footnote374" name="footnote374"></a>
+<b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: Math. Paris.&mdash;Lingard en doute, parce qu'aucun
+contemporain n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à
+ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans
+un fossé glacé, mérite-t-il ce doute?</p>
+
+<p><a id="footnote375" name="footnote375"></a>
+<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le
+combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent
+encore, et Guillaume maudit son fils.</p>
+
+<p><a id="footnote376" name="footnote376"></a>
+<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le
+comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre.
+(Gaufred Vosiens.)</p>
+
+<p><a id="footnote377" name="footnote377"></a>
+<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes
+au treizième et au quatorzième siècle. Sous l'épiscopat de Guillaume Le
+Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient
+professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf évêques qui formèrent
+l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à
+l'Université d'Angers.</p>
+
+<p><a id="footnote378" name="footnote378"></a>
+<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: Robert de Monte.&mdash;Orderic Vital: «La renommé de sa
+science se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples
+accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de
+Flandre.»</p>
+
+<p><a id="footnote379" name="footnote379"></a>
+<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: <a href="#app90"><i>App. 90.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote380" name="footnote380"></a>
+<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Radevicus.</p>
+
+<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a>
+<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Lingard.</p>
+
+<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a>
+<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
+habitants de l'Occident, c'étaient <i>Londres</i>, et <i>Gilbert</i>, le nom de
+son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
+arrivée à Londres, elle courait les rues en répétant: «Gilbert!
+Gilbert!» et elle retrouva celui qu'elle appelait.</p>
+
+<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a>
+<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: Radulph. Niger.</p>
+
+<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a>
+<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: <a href="#app91"><i>App. 91.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a>
+<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: C'est le seul Anglais qui ait été pape.</p>
+
+<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a>
+<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter
+nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»</p>
+
+<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a>
+<b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: <a href="#app92"><i>App. 92.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a>
+<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: Vie de saint Lanfranc.</p>
+
+<p><a id="footnote389" name="footnote389"></a>
+<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: Spence.</p>
+
+<p><a id="footnote390" name="footnote390"></a>
+<b><a href="#footnotetag390">390</a></b>: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de
+se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents que
+la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien il
+était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son
+assistance les rênes du gouvernement.</p>
+
+<p><a id="footnote391" name="footnote391"></a>
+<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: <a href="#app93"><i>App. 93.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote392" name="footnote392"></a>
+<b><a href="#footnotetag392">392</a></b>: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
+comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à sa
+place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de
+nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa
+lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa
+patrie lui en garda une profonde reconnaissance. «Tant que durera notre
+pays, dit un poète gallois, ceux qui écrivent et ceux qui chantent se
+souviendront de ta noble audace.»</p>
+
+<p><a id="footnote393" name="footnote393"></a>
+<b><a href="#footnotetag393">393</a></b>: <a href="#app94"><i>App. 94.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote394" name="footnote394"></a>
+<b><a href="#footnotetag394">394</a></b>: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut
+des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller
+voir l'oiseau; cela faillit le trahir.</p>
+
+<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a>
+<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: Dixit: «Sinite pauperes Christi..... omnes intrare
+nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et
+atria circumquaque discumbentium.</p>
+
+<p><a id="footnote396" name="footnote396"></a>
+<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
+frère qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât
+secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à
+l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit
+bientôt assez grièvement malade.» (Vita quadrip.)</p>
+
+<p><a id="footnote397" name="footnote397"></a>
+<b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: Jean de Salisbury.</p>
+
+<p><a id="footnote398" name="footnote398"></a>
+<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote399" name="footnote399"></a>
+<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de
+trois cents hommes.</p>
+
+<p><a id="footnote400" name="footnote400"></a>
+<b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses
+terres, ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.</p>
+
+<p><a id="footnote401" name="footnote401"></a>
+<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: <a href="#app95"><i>App. 95.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote402" name="footnote402"></a>
+<b><a href="#footnotetag402">402</a></b>: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de
+Guillaume-le-Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et
+magnifique produit de l'architecture romane.</p>
+
+<p><a id="footnote403" name="footnote403"></a>
+<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait
+pas de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.</p>
+
+<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a>
+<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée
+que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne
+prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
+réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
+coups de discipline, autant le jour, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote405" name="footnote405"></a>
+<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Vita quadrip.; Jean de Salisbury.</p>
+
+<p><a id="footnote406" name="footnote406"></a>
+<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: Roger de Hoveden.</p>
+
+<p><a id="footnote407" name="footnote407"></a>
+<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: Thierry.</p>
+
+<p><a id="footnote408" name="footnote408"></a>
+<b><a href="#footnotetag408">408</a></b>: «Modo sit rex, modo sit rex.» Et in hoc similes illis qui
+Domino in cruce pendenti insultabant.» (Vit. quadrip.)</p>
+
+<p><a id="footnote409" name="footnote409"></a>
+<b><a href="#footnotetag409">409</a></b>: <i>Ibid.</i></p>
+
+<p><a id="footnote410" name="footnote410"></a>
+<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: <a href="#app96"><i>App. 96.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote411" name="footnote411"></a>
+<b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: Robert du Mont.</p>
+
+<p><a id="footnote412" name="footnote412"></a>
+<b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: J. Bromton.</p>
+
+<p><a id="footnote413" name="footnote413"></a>
+<b><a href="#footnotetag413">413</a></b>: J. Bromton: «Richardus... asserens non esse mirandum, si
+de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo
+revertentes et ad Diabolum transeuntes.»</p>
+
+<p><a id="footnote414" name="footnote414"></a>
+<b><a href="#footnotetag414">414</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote415" name="footnote415"></a>
+<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: La prophétie était: «<i>Aquila rupti f&oelig;deris tertia
+nidificatione gaudebit.</i>»</p>
+
+<p><a id="footnote416" name="footnote416"></a>
+<b><a href="#footnotetag416">416</a></b>: «<i>Aquila bispertita.</i> Il désigne ainsi Éléonore.»</p>
+
+<p><a id="footnote417" name="footnote417"></a>
+<b><a href="#footnotetag417">417</a></b>: Richard de Poitiers.</p>
+
+<p><a id="footnote418" name="footnote418"></a>
+<b><a href="#footnotetag418">418</a></b>: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter,
+ut incestus.»</p>
+
+<p><a id="footnote419" name="footnote419"></a>
+<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: J. Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»</p>
+
+<p><a id="footnote420" name="footnote420"></a>
+<b><a href="#footnotetag420">420</a></b>: Id.: «Huic puollæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis
+architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile
+deprehenderetur.»</p>
+
+<p><a id="footnote421" name="footnote421"></a>
+<b><a href="#footnotetag421">421</a></b>: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier
+Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le
+vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, en
+traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et
+s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui
+prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens,
+sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas
+faute.&mdash;Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance habituelle
+que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il est vrai que
+j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.&mdash;Et moi, je crois, dit le roi, que
+votre sens vous a failli.&mdash;Oui, seigneur, répliqua Bertrand d'un ton
+grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune roi, votre fils, est
+mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et la connaissance.»&mdash;Au
+nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement à entendre prononcer, le
+roi d'Angleterre fondit en larmes et s'évanouit. Quand il revint à lui,
+il était tout changé; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne
+voyait plus dans l'homme qui était en son pouvoir que l'ancien ami du
+fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort
+ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand,
+sire Bertrand, lui dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez
+perdu le sens pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme
+qui fût au monde; et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie,
+votre avoir et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes
+grâces, et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que
+vous avez reçus.» (Thierry.)</p>
+
+<p><a id="footnote422" name="footnote422"></a>
+<b><a href="#footnotetag422">422</a></b>: Thierry.</p>
+
+<p><a id="footnote423" name="footnote423"></a>
+<b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: <a href="#app97"><i>App. 97.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote424" name="footnote424"></a>
+<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend
+à Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs
+de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils
+cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après
+que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de
+Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et
+l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps
+conservée en mémoire de ses libertés.</p>
+
+<p><a id="footnote425" name="footnote425"></a>
+<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir
+qu'après avoir pris le titre et les armes des rois de France.</p>
+
+<p><a id="footnote426" name="footnote426"></a>
+<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: <a href="#app98"><i>App. 98.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote427" name="footnote427"></a>
+<b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun
+v&oelig;u; ils se promettaient seulement de travailler en commun au
+maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite
+image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, ils
+enveloppèrent sept mille <i>routiers</i> ou <i>cotereaux</i>, parmi lesquels se
+trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau ardoient
+les mostiers et les églises, et traînoient après eux les prêtres et les
+gens de religion, et les appeloient <i>cantadors</i> par dérision; quand ils
+les battoient et tormentoient, lors disoient-ils: <i>cantadors, cantets</i>.»
+(Chroniq. de Saint-Denis.)&mdash;Leurs concubines se faisaient des coiffes
+avec les nappes de la communion, et brisaient les calices à coups de
+pierres. (Guillaume de Nangis.)</p>
+
+<p><a id="footnote428" name="footnote428"></a>
+<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: Il proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe et
+de la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert
+d'habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné de
+trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins.&mdash;<a href="#app99"><i>App.
+99.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote429" name="footnote429"></a>
+<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les
+doctrines gnostiques. C'était un gentilhomme de Loudéac; d'abord ermite
+dans la forêt de Brocéliande, il y reçut de Merlin le conseil d'écouter
+les premières paroles de l'Évangile, à la messe. Il se crut désigné par
+ces mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc., et se donna dès lors
+pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples, qu'il appelait
+<i>Sapience</i>, <i>Jugement</i>, <i>Science</i>, etc. <a href="#app100"><i>App. 100.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote430" name="footnote430"></a>
+<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: <a href="#app101"><i>App. 101.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote431" name="footnote431"></a>
+<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: <a href="#app102"><i>App. 102.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote432" name="footnote432"></a>
+<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Math. Paris: «Dieu le punit: il devint si idiot que son
+fils eut peine à lui faire rapprendre le <i>Pater</i>.»</p>
+
+<p><a id="footnote433" name="footnote433"></a>
+<b><a href="#footnotetag433">433</a></b>: Math. Paris: «In Alemannia mulierum continentium, quæ se
+Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut
+solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.»&mdash;<i>Behgin</i>, du saxon
+<i>beggen</i>, dans Ulphilas <i>bedgan</i> (en allem. <i>beten</i>), prier.</p>
+
+<p><a id="footnote434" name="footnote434"></a>
+<b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: Inter omnes sectas quæ sunt vel fuerunt... est
+diuturnior.» (Reinerus.)</p>
+
+<p><a id="footnote435" name="footnote435"></a>
+<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N.
+Peyrat: <i>Les Réformateurs de la France et de l'Italie au douzième
+siècle.</i> 1860.</p>
+
+<p><a id="footnote436" name="footnote436"></a>
+<b><a href="#footnotetag436">436</a></b>: Que de choses nous leur devons: la distillation, les
+sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la
+lithotritie, ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta
+qu'au dix-septième siècle, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable
+instrument des sciences (1860). Voy. <i>Renaissance</i>, Introduction.</p>
+
+<p><a id="footnote437" name="footnote437"></a>
+<b><a href="#footnotetag437">437</a></b>: Richard portait à Chypre un manteau de soie brodé de
+croissants d'argent.</p>
+
+<p><a id="footnote438" name="footnote438"></a>
+<b><a href="#footnotetag438">438</a></b>: <a href="#app103"><i>App. 103.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote439" name="footnote439"></a>
+<b><a href="#footnotetag439">439</a></b>: <a href="#app104"><i>App. 104.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote440" name="footnote440"></a>
+<b><a href="#footnotetag440">440</a></b>: <i>Oc et non.</i></p>
+
+<p><a id="footnote441" name="footnote441"></a>
+<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: <a href="#app105"><i>App. 105.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote442" name="footnote442"></a>
+<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: On appelait les hérétiques <i>Bulgares</i>, ou <i>Catharins</i>, du
+mot grec &#967;&#945;&#952;&#945;&#961;&#8056;&#962;, i.e. <i>pur</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote443" name="footnote443"></a>
+<b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay.</p>
+
+<p><a id="footnote444" name="footnote444"></a>
+<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: <a href="#app106"><i>App. 106.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote445" name="footnote445"></a>
+<b><a href="#footnotetag445">445</a></b>: Le mahométisme se réconcilie en ce moment dans l'Inde
+avec les religions du pays, comme avec le christianisme au temps de
+Frédéric II. (Note de 1833.)</p>
+
+<p><a id="footnote446" name="footnote446"></a>
+<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: On le nomma pape à trente-sept ans... «propter honestatem
+morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem». <a href="#app107"><i>App.
+107.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote447" name="footnote447"></a>
+<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque
+année à Toulouse, le jour de la Passion.&mdash;Au Puy, toutes les fois qu'il
+s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de ch&oelig;ur
+qui décidaient: «<i>afin que la grande innocence des juges corrigeât la
+grande malice des plaideurs</i>». Dans la Provence, dans la Bourgogne, on
+leur interdisait l'entrée des bains publics, excepté le vendredi, le
+jour de Vénus, où les bains étaient ouverts aux baladins et aux
+prostituées.</p>
+
+<p><a id="footnote448" name="footnote448"></a>
+<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute
+l'histoire est l'an 1200, le 93 de l'Église. C'est l'époque de
+l'organisation de la grande police ecclésiastique basée sur la
+confession. Ils ont exterminé un peuple et une civilisation. Voy.
+<i>Renaissance</i>, Introduction.</p>
+
+<p><a id="footnote449" name="footnote449"></a>
+<b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un
+serment d'hommage et de fidélité. <a href="#app108"><i>App. 108.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote450" name="footnote450"></a>
+<b><a href="#footnotetag450">450</a></b>: «L'Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de
+fer sur l'Italie.» (Cornel. Zanfliet.) Rome se défendait par son climat:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;<br>
+ Romanæ febres stabili sunt jure fideles.</p>
+
+<p class="right20">(Pierre Damien.)</p>
+
+<p><a id="footnote451" name="footnote451"></a>
+<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé, puis épousé Judith,
+fille de Charles-le-Chauve.</p>
+
+<p><a id="footnote452" name="footnote452"></a>
+<b><a href="#footnotetag452">452</a></b>: Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements de grands
+vassaux, il dit sans s'étonner, en présence de sa cour, au rapport d'une
+ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que il facent orendroit
+(dorénavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang vilonies, si me
+les convient à souffrir; se à Dieu plest, ils affoibloieront et
+envieilliront, et je croistrai se Dieu plest, en force et en povoir: si
+en serai en tores (à mon tour) vengié à mon talent.»</p>
+
+<p><a id="footnote453" name="footnote453"></a>
+<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: Par exemple chez le roi Murat et le maréchal Lannes.</p>
+
+<p><a id="footnote454" name="footnote454"></a>
+<b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: Boha-Eddin.</p>
+
+<p><a id="footnote455" name="footnote455"></a>
+<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: <a href="#app109"><i>App. 109.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote456" name="footnote456"></a>
+<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui
+permettait, et faisait lire l'Alcoran à tous ses serviteurs. Ayant vu un
+jour un petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché
+jusqu'aux larmes.</p>
+
+<p><a id="footnote457" name="footnote457"></a>
+<b><a href="#footnotetag457">457</a></b>: Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince
+d'Antioche, le marquis de Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable
+du royaume, les grands maîtres du Temple et de Jérusalem, et presque
+toute la noblesse de la terre sainte.</p>
+
+<p><a id="footnote458" name="footnote458"></a>
+<b><a href="#footnotetag458">458</a></b>: L'historien prétend que les Turcs étaient plus de trois
+cent mille.</p>
+
+<p><a id="footnote459" name="footnote459"></a>
+<b><a href="#footnotetag459">459</a></b>: «Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus
+venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione
+divinà corpus suum per libidinem maculare.»</p>
+
+<p><a id="footnote460" name="footnote460"></a>
+<b><a href="#footnotetag460">460</a></b>: Boha-Eddin.</p>
+
+<p><a id="footnote461" name="footnote461"></a>
+<b><a href="#footnotetag461">461</a></b>: Le catalogue des morts contient les noms de six
+archevêques, douze évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents
+barons.&mdash;Suivant Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille
+musulmans.</p>
+
+<p><a id="footnote462" name="footnote462"></a>
+<b><a href="#footnotetag462">462</a></b>: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la
+bouche même de Saladin.</p>
+
+<p><a id="footnote463" name="footnote463"></a>
+<b><a href="#footnotetag463">463</a></b>: Gaut. de Vinisauf.</p>
+
+<p><a id="footnote464" name="footnote464"></a>
+<b><a href="#footnotetag464">464</a></b>: Joinville. «Le roy Richart fist tant d'armes outremer à
+celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient
+pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu,
+fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre? Et
+quant les enfans aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient: Tai-toy,
+tay-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te tuera.»</p>
+
+<p><a id="footnote465" name="footnote465"></a>
+<b><a href="#footnotetag465">465</a></b>: Devant Ptolémaïs, plusieurs barons français passèrent
+sous les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle
+plus, depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de <i>Richard</i>, mais
+de <i>Trichard</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote466" name="footnote466"></a>
+<b><a href="#footnotetag466">466</a></b>: Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un
+sien chevalier lui escria: Sire, Sire, venez juesques ici, et je vous
+monstrerai Jérusalem.» Et quant il oy ce, il geta sa cote à armer devant
+ses yex tout en plorant, et dit à Nostre-Seigneur: «Biau Sire Diex, je
+te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la
+puis délivrer des mains de tes ennemis.»</p>
+
+<p><a id="footnote467" name="footnote467"></a>
+<b><a href="#footnotetag467">467</a></b>: Par exemple le camp de Ptolémaïs, en 1191.</p>
+
+<p><a id="footnote468" name="footnote468"></a>
+<b><a href="#footnotetag468">468</a></b>: Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin,
+et les émirs à celle de Richard.</p>
+
+<p><a id="footnote469" name="footnote469"></a>
+<b><a href="#footnotetag469">469</a></b>: Saladin envoya aux rois chrétiens, à leur arrivée, des
+prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyèrent des bijoux.
+Philippe et Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance avec les
+musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de croissants
+d'argent.&mdash;Richard fit proposer en mariage à Malek-Adhel sa s&oelig;ur,
+veuve de Guillaume de Sicile; sous les auspices de Saladin et de
+Richard, les deux époux devaient régner ensemble sur les musulmans et
+les chrétiens, et gouverner le royaume de Jérusalem. Saladin parut
+accepter cette proposition sans répugnance; les imans et les docteurs de
+la loi en furent fort surpris; les évêques chrétiens menacèrent Jeanne
+et Richard de l'excommunication. Saladin voulut connaître les statuts de
+la chevalerie, et Malek-Adhel envoya son fils à Richard, pour que le
+jeune musulman fût fait chevalier dans l'assemblée des barons
+chrétiens.</p>
+
+<p><a id="footnote470" name="footnote470"></a>
+<b><a href="#footnotetag470">470</a></b>: Le pape refusa.</p>
+
+<p><a id="footnote471" name="footnote471"></a>
+<b><a href="#footnotetag471">471</a></b>: Comme Richard venait d'arriver à Vienne, après trois
+jours de marche, épuisé de fatigue et de faim, son valet, qui parlait le
+saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au
+marché. Il fit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de
+cour et affectant de belles manières; on aperçut à sa ceinture des gants
+richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de l'époque;
+cela le rendit suspect, le bruit du débarquement de Richard s'était
+répandu en Autriche: on l'arrêta, et la torture lui fit tout avouer.</p>
+
+<p><a id="footnote472" name="footnote472"></a>
+<b><a href="#footnotetag472">472</a></b>:</p>
+
+<p class="poemcenter">
+ TELUM LIMOGLÆ<br>
+ OCCIDIT LEONEM AUGLIÆ.</p>
+
+<p>Une religieuse de Kenterbury fit à Richard cette épitaphe:</p>
+
+<p>«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le trône
+d'Angleterre; une arbalète les a détrônés.» (Rog. de Hoveden.)</p>
+
+<p><a id="footnote473" name="footnote473"></a>
+<b><a href="#footnotetag473">473</a></b>: Un légat fut massacré, et sa tête traînée à la queue d'un
+chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux
+malades de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre mille des
+Latins, qui furent vendus aux Turcs.</p>
+
+<p><a id="footnote474" name="footnote474"></a>
+<b><a href="#footnotetag474">474</a></b>: Ce fut Villehardouin qui porta la parole.</p>
+
+<p><a id="footnote475" name="footnote475"></a>
+<b><a href="#footnotetag475">475</a></b>: Villehardouin.</p>
+
+<p><a id="footnote476" name="footnote476"></a>
+<b><a href="#footnotetag476">476</a></b>: Un grand nombre de croisés avaient craint les difficultés
+du passage par Venise, et s'étaient allés embarquer à d'autres ports.
+Ces divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute
+l'entreprise.</p>
+
+<p><a id="footnote477" name="footnote477"></a>
+<b><a href="#footnotetag477">477</a></b>: Le pape menaça les croisés de l'excommunication, parce
+que le roi de Hongrie, ayant pris la croix, était sous la protection de
+l'Église.</p>
+
+<p><a id="footnote478" name="footnote478"></a>
+<b><a href="#footnotetag478">478</a></b>: <a href="#app110"><i>App. 110.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote479" name="footnote479"></a>
+<b><a href="#footnotetag479">479</a></b>: En 858, le laïque Photius fut mis à la place du
+patriarche Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas I<sup>er</sup> prit le
+parti d'Ignace. Photius anathématisa le pape en 867.</p>
+
+<p><a id="footnote480" name="footnote480"></a>
+<b><a href="#footnotetag480">480</a></b>: Par une lettre du patriarche Michel à l'évêque de Trani,
+sur les azymes et le sabbat, et les observances de l'Église romaine.</p>
+
+<p><a id="footnote481" name="footnote481"></a>
+<b><a href="#footnotetag481">481</a></b>: Dans une lettre encyclique, où il raconte la prise de
+Constantinople, Beaudoin accuse les Grecs d'avoir souvent contracté des
+alliances avec les infidèles; de renouveler le baptême, de n'honorer le
+Christ que par des peintures (Christum solis honorare picturis):
+d'appeler les Latins du nom de <i>chiens</i>, de ne pas se croire coupables
+en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du légat envoyé à
+Constantinople en 1183.</p>
+
+<p><a id="footnote482" name="footnote482"></a>
+<b><a href="#footnotetag482">482</a></b>: Dans un autre engagement: «Li Grieu lor tornèrent les
+dos, si furent desconfiz à la première assemblée (au premier choc).»
+(Villehardouin.)</p>
+
+<p><a id="footnote483" name="footnote483"></a>
+<b><a href="#footnotetag483">483</a></b>: Ailleurs il se contente de dire: «Ces Francs étaient
+aussi hauts que leurs piques.»</p>
+
+<p><a id="footnote484" name="footnote484"></a>
+<b><a href="#footnotetag484">484</a></b>: Villehardouin.</p>
+
+<p><a id="footnote485" name="footnote485"></a>
+<b><a href="#footnotetag485">485</a></b>: Nicétas: «Les croisés se revêtaient, non par besoin, mais
+pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire
+des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs
+chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'après notre
+coutume, doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans leurs
+mains du papier, de l'encre et des écritoires pour nous railler, comme
+si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils
+passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets
+délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que
+du b&oelig;uf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, des fèves et
+une sauce très forte.»</p>
+
+<p><a id="footnote486" name="footnote486"></a>
+<b><a href="#footnotetag486">486</a></b>: Sanuto.</p>
+
+<p><a id="footnote487" name="footnote487"></a>
+<b><a href="#footnotetag487">487</a></b>: Il écrivit au clergé et à l'université de France qu'on
+envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants
+de Constantinople.</p>
+
+<p><a id="footnote488" name="footnote488"></a>
+<b><a href="#footnotetag488">488</a></b>: «E parlaven axi bell frances, com dins en Paris.»</p>
+
+<p><a id="footnote489" name="footnote489"></a>
+<b><a href="#footnotetag489">489</a></b>: «Londonias quoque venderem si emptorem idoneum
+invenirem.» (Guill. Neubrig.)</p>
+
+<p><a id="footnote490" name="footnote490"></a>
+<b><a href="#footnotetag490">490</a></b>: Roger de Hoveden.</p>
+
+<p><a id="footnote491" name="footnote491"></a>
+<b><a href="#footnotetag491">491</a></b>: Au fait, l'Aquitaine était son héritage, et elle avait
+transféré ses droits à Jean.</p>
+
+<p><a id="footnote492" name="footnote492"></a>
+<b><a href="#footnotetag492">492</a></b>: Guillaume-le-Breton.</p>
+
+<p><a id="footnote493" name="footnote493"></a>
+<b><a href="#footnotetag493">493</a></b>: Mais il eut peine à persuader. Il suffit, pour détruire
+l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne que Richard
+fit circuler.</p>
+
+<p><a id="footnote494" name="footnote494"></a>
+<b><a href="#footnotetag494">494</a></b>: Lettre d'Innocent III.</p>
+
+<p><a id="footnote495" name="footnote495"></a>
+<b><a href="#footnotetag495">495</a></b>: Math. Paris: «Cum regina epulabatur quotidie splendide,
+somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.&mdash;Omnimodis cum
+regina sua vivebat deliciis.»</p>
+
+<p><a id="footnote496" name="footnote496"></a>
+<b><a href="#footnotetag496">496</a></b>: Guillelm. de Podio Laur.</p>
+
+<p><a id="footnote497" name="footnote497"></a>
+<b><a href="#footnotetag497">497</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote498" name="footnote498"></a>
+<b><a href="#footnotetag498">498</a></b>: Le Velay ne tarde pas à faire hommage à
+Philippe-Auguste.</p>
+
+<p><a id="footnote499" name="footnote499"></a>
+<b><a href="#footnotetag499">499</a></b>: <a href="#app111"><i>App. 111.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote500" name="footnote500"></a>
+<b><a href="#footnotetag500">500</a></b>: <a href="#app112"><i>App. 112.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote501" name="footnote501"></a>
+<b><a href="#footnotetag501">501</a></b>: «Sa prière était si ardente qu'il en devenait comme
+insensé. Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le
+troubler, jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit
+dans l'église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne
+bougea point, et le diable s'enfuit en hurlant.» (Acta S. Dominici.)</p>
+
+<p><a id="footnote502" name="footnote502"></a>
+<b><a href="#footnotetag502">502</a></b>: Lorsqu'on recueillit les témoignages pour la canonisation
+de saint Dominique, un moine déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la
+messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur le
+visage <i>qu'une goutte n'attendait pas l'autre</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote503" name="footnote503"></a>
+<b><a href="#footnotetag503">503</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay.</p>
+
+<p><a id="footnote504" name="footnote504"></a>
+<b><a href="#footnotetag504">504</a></b>: Guill. de Pod. Laur.</p>
+
+<p><a id="footnote505" name="footnote505"></a>
+<b><a href="#footnotetag505">505</a></b>: Acta S. Dominici: «Domine, mitte manum, et corrige eos,
+ut eis saltem hæc vexatio tribuat intellectam!»</p>
+
+<p><a id="footnote506" name="footnote506"></a>
+<b><a href="#footnotetag506">506</a></b>: <a href="#app113"><i>App. 113.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote507" name="footnote507"></a>
+<b><a href="#footnotetag507">507</a></b>: C'était pour la plupart des Aragonais.</p>
+
+<p><a id="footnote508" name="footnote508"></a>
+<b><a href="#footnotetag508">508</a></b>: <a href="#app114"><i>App. 114.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote509" name="footnote509"></a>
+<b><a href="#footnotetag509">509</a></b>: Innoc. ep. ad Philipp. August.: «Eia igitur, miles
+Christi; cia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi
+sanguinis vocom audias.»&mdash;Ad Comit, Baron., etc.: «Eia, Christi milites!
+eia, strenui militio christiano tirones!»</p>
+
+<p><a id="footnote510" name="footnote510"></a>
+<b><a href="#footnotetag510">510</a></b>: Chron. Langued.</p>
+
+<p><a id="footnote511" name="footnote511"></a>
+<b><a href="#footnotetag511">511</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay.</p>
+
+<p><a id="footnote512" name="footnote512"></a>
+<b><a href="#footnotetag512">512</a></b>: La religion semblait être devenue plus sombre et plus
+austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi
+n'était point de règle; sous son fils Louis VII, il était si
+rigoureusement observé que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en
+dispenser.</p>
+
+<p><a id="footnote513" name="footnote513"></a>
+<b><a href="#footnotetag513">513</a></b>: «C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme
+circonspect, prudent, et très zélé pour les affaires de Dieu, et il
+aspirait sur toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour
+refuser au comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait
+accordée.»</p>
+
+<p><a id="footnote514" name="footnote514"></a>
+<b><a href="#footnotetag514">514</a></b>: Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué
+en combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de
+l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de
+l'église sans que Charles osât donner l'ordre de l'arrêter. Arrivé à la
+porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.&mdash;Qu'avez-vous fait?
+lui dit l'un d'eux.&mdash;Je me suis vengé.&mdash;Comment? Votre père ne fut-il
+pas traîné?...&mdash;À ces mots Montfort rentre dans l'église, saisit par les
+cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque sur la place
+publique.</p>
+
+<p><a id="footnote515" name="footnote515"></a>
+<b><a href="#footnotetag515">515</a></b>: Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le comte de Toulouse
+vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la
+prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un prince.»</p>
+
+<p><a id="footnote516" name="footnote516"></a>
+<b><a href="#footnotetag516">516</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay.</p>
+
+<p><a id="footnote517" name="footnote517"></a>
+<b><a href="#footnotetag517">517</a></b>: «Cædite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus.» (Cæsar
+Heisterhach.)</p>
+
+<p><a id="footnote518" name="footnote518"></a>
+<b><a href="#footnotetag518">518</a></b>: Chron. Langued.</p>
+
+<p><a id="footnote519" name="footnote519"></a>
+<b><a href="#footnotetag519">519</a></b>: «... Donc fouc bruyt per tota la terre, que lo dit comte
+de Montfort l'avia fait morir.» (Chron. Langued.)</p>
+
+<p><a id="footnote520" name="footnote520"></a>
+<b><a href="#footnotetag520">520</a></b>: Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio aquarum multarum ad
+Deum non approximabis.»</p>
+
+<p><a id="footnote521" name="footnote521"></a>
+<b><a href="#footnotetag521">521</a></b>: «S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mérite;
+s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés.» (Pierre
+de Vaux-Cernay.)</p>
+
+<p><a id="footnote522" name="footnote522"></a>
+<b><a href="#footnotetag522">522</a></b>: «À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on
+entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d'autres
+chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna
+aussitôt qu'on les suspendît tous à des potences; mais dès qu'Aimery,
+qui était le plus grand d'entre eux, eût été pendu, les potences
+tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était, on ne les avait pas
+suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait un
+grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les pèlerins,
+recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt tous
+massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était s&oelig;ur
+d'Aimery et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans
+un puits que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins rassemblèrent
+les innombrables hérétiques que contenait le château, et les brûlèrent
+vifs avec une joie extrême.»</p>
+
+<p><a id="footnote523" name="footnote523"></a>
+<b><a href="#footnotetag523">523</a></b>: Chron. Langued.</p>
+
+<p><a id="footnote524" name="footnote524"></a>
+<b><a href="#footnotetag524">524</a></b>: «Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept
+Vaudois, et les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, <i>avec une joie
+indicible</i>.»&mdash;À Lavaur, ils avaient brûlé «d'innombrables hérétiques
+<i>avec une joie extrême</i>».</p>
+
+<p><a id="footnote525" name="footnote525"></a>
+<b><a href="#footnotetag525">525</a></b>: Jean lui-même s'opposa formellement au siège de Marmande,
+et menaça d'attaquer les croisés.</p>
+
+<p><a id="footnote526" name="footnote526"></a>
+<b><a href="#footnotetag526">526</a></b>: <a href="#app115"><i>App. 115.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote527" name="footnote527"></a>
+<b><a href="#footnotetag527">527</a></b>: Son père jurait: «Par les yeux de Dieu!»</p>
+
+<p><a id="footnote528" name="footnote528"></a>
+<b><a href="#footnotetag528">528</a></b>: «Evil, be thou my good.» (Milton.)&mdash;Je regrette que
+Shakespeare n'ait pas osé donner une seconde partie de <i>Jean</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote529" name="footnote529"></a>
+<b><a href="#footnotetag529">529</a></b>: Le roi d'Angleterre était l'ennemi personnel des
+Montfort; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre
+la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants
+chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume
+des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant
+les deux armées contre Richard C&oelig;ur-de-Lion, et lui donna
+l'humiliation d'avoir trouvé son égal.&mdash;Le second fils de Simon de
+Montfort doit, comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes
+anglaises, la lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci
+n'osa pas envoyer des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il
+témoigna la plus grande colère à ceux de ses barons qui se joignaient à
+Montfort; lorsqu'il vint en Guyenne, ils quittèrent tous l'armée des
+croisés. Des seigneurs de la cour de Jean défendirent, contre Montfort,
+Castelnaudary et Marmande.</p>
+
+<p><a id="footnote530" name="footnote530"></a>
+<b><a href="#footnotetag530">530</a></b>: <a href="#app116"><i>App. 116.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote531" name="footnote531"></a>
+<b><a href="#footnotetag531">531</a></b>: Où pourtant on parlait français.</p>
+
+<p><a id="footnote532" name="footnote532"></a>
+<b><a href="#footnotetag532">532</a></b>: Math. Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote533" name="footnote533"></a>
+<b><a href="#footnotetag533">533</a></b>: Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que
+douze chevaux, un évêque six, un abbé trois.</p>
+
+<p><a id="footnote534" name="footnote534"></a>
+<b><a href="#footnotetag534">534</a></b>: Guillaume-le-Breton.</p>
+
+<p><a id="footnote535" name="footnote535"></a>
+<b><a href="#footnotetag535">535</a></b>: Hallam soupçonne ici une fraude pieuse.</p>
+
+<p><a id="footnote536" name="footnote536"></a>
+<b><a href="#footnotetag536">536</a></b>: Il est dit dans la <i>Grande Charte</i> que si les ministres
+du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des
+vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre,
+nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la prise de
+nos châteaux, etc.....» La consécration de la guerre civile, tel est le
+premier essai de garantie.</p>
+
+<p><a id="footnote537" name="footnote537"></a>
+<b><a href="#footnotetag537">537</a></b>: Math. Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote538" name="footnote538"></a>
+<b><a href="#footnotetag538">538</a></b>: On assembla à Melun la cour des pairs. Louis dit à
+Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous
+m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre, il
+ne vous appartient point d'en décider... Je vous demande seulement de ne
+pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé a combattre
+jusqu'à la mort, s'il le faut, pour recouvrer l'héritage de ma femme.»
+Le roi déclara qu'il ne donnerait à son fils aucun appui.</p>
+
+<p><a id="footnote539" name="footnote539"></a>
+<b><a href="#footnotetag539">539</a></b>: À en croire les Anglais, il aurait même promis de rendre,
+à son avènement, les conquêtes de Philippe-Auguste.</p>
+
+<p><a id="footnote540" name="footnote540"></a>
+<b><a href="#footnotetag540">540</a></b>: Dans une charte de l'an 1215. Monfort s'intitule: «Simon,
+providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et
+Carcassonæ vice-comes, et dominus Montis-fortis.»</p>
+
+<p><a id="footnote541" name="footnote541"></a>
+<b><a href="#footnotetag541">541</a></b>: Chronique languedocienne. <a href="#app117"><i>App. 117.</i></a>&mdash;Les actes
+d'Innocent III donnent une idée toute contraire. On peut lire surtout
+ses deux lettres, jusqu'ici inédites (<i>Archives, Trésor des Chartes</i>,
+reg. J. <span class="smcap">XIII</span>-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques et barons du
+Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les résultats de la
+croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin d'encourager le
+jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de
+rester fidèles à Simon de Montfort.</p>
+
+<p><a id="footnote542" name="footnote542"></a>
+<b><a href="#footnotetag542">542</a></b>: Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue
+et d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère
+supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son
+insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de
+remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de
+Saint-Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la
+tête, et il expira sur la place.»</p>
+
+<p><a id="footnote543" name="footnote543"></a>
+<b><a href="#footnotetag543">543</a></b>: <a href="#app118"><i>App. 118.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote544" name="footnote544"></a>
+<b><a href="#footnotetag544">544</a></b>: Les universités venaient de quitter saint Augustin pour
+Aristote: les Mendiants remontèrent à saint Augustin.</p>
+
+<p><a id="footnote545" name="footnote545"></a>
+<b><a href="#footnotetag545">545</a></b>: Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en
+1216, et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré Palais.</p>
+
+<p><a id="footnote546" name="footnote546"></a>
+<b><a href="#footnotetag546">546</a></b>: Fondé par Philippe II.</p>
+
+<p><a id="footnote547" name="footnote547"></a>
+<b><a href="#footnotetag547">547</a></b>: Cet énervant mysticisme ne fit pas le salut de l'Église.
+Le franciscain Eudes Rigaud, devenu archevêque de Rouen (1248-1269),
+enregistre chaque soir dans son journal les témoignages les plus
+accablants contre l'épouvantable corruption des couvents et des églises
+de son diocèse. Ce journal a été publié en 1845. D'autre part la
+publication du cartulaire de Saint-Bertin jette le plus triste jour sur
+la vie des moines aux onzième et douzième siècles (1860). Voy.
+<i>Renaissance</i>, Introduction.</p>
+
+<p><a id="footnote548" name="footnote548"></a>
+<b><a href="#footnotetag548">548</a></b>: <i>Vie de saint François</i>, par Thomas de Cellano. (Thomas
+de Cellano fut son disciple, et écrivit deux fois sa vie, par ordre de
+Grégoire IX.)</p>
+
+<p><a id="footnote549" name="footnote549"></a>
+<b><a href="#footnotetag549">549</a></b>: Th. Cellan.: «Fratres mei aves, multum debetis laudare
+Creatorem, etc...» Un jour que des hirondelles l'empêchaient de prêcher
+par leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ hirundines, etc.»
+Elles obéirent aussitôt.</p>
+
+<p><a id="footnote550" name="footnote550"></a>
+<b><a href="#footnotetag550">550</a></b>: Th. Cellan.: «Segetes, vineas, lapides et silvas, et
+omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad
+divinum monebat amorem, etc... Omnes creaturas <i>fratres</i> nomine
+nuncupabat; <i>frater</i> cinis, <i>soror</i> musca, etc.»</p>
+
+<p><a id="footnote551" name="footnote551"></a>
+<b><a href="#footnotetag551">551</a></b>: <i>Vie de saint François</i>, par saint Bonaventure.</p>
+
+<p><a id="footnote552" name="footnote552"></a>
+<b><a href="#footnotetag552">552</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote553" name="footnote553"></a>
+<b><a href="#footnotetag553">553</a></b>: Le foin de l'étable fit des miracles; il guérissait les
+animaux malades.</p>
+
+<p><a id="footnote554" name="footnote554"></a>
+<b><a href="#footnotetag554">554</a></b>: Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle
+particulière. Agnès de Bohême l'établit en Allemagne.</p>
+
+<p><a id="footnote555" name="footnote555"></a>
+<b><a href="#footnotetag555">555</a></b>: <a href="#app119"><i>App. 119.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote556" name="footnote556"></a>
+<b><a href="#footnotetag556">556</a></b>: Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme
+succédait, pour la première fois, à un sultan (Chegger-Eddour à
+Almoadan).</p>
+
+<p><a id="footnote557" name="footnote557"></a>
+<b><a href="#footnotetag557">557</a></b>: <a href="#app120"><i>App. 120.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote558" name="footnote558"></a>
+<b><a href="#footnotetag558">558</a></b>: <a href="#app121"><i>App. 121.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote559" name="footnote559"></a>
+<b><a href="#footnotetag559">559</a></b>: <a href="#app122"><i>App. 122.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote560" name="footnote560"></a>
+<b><a href="#footnotetag560">560</a></b>: <a href="#app123"><i>App. 123.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote561" name="footnote561"></a>
+<b><a href="#footnotetag561">561</a></b>: <a href="#app124"><i>App. 124.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote562" name="footnote562"></a>
+<b><a href="#footnotetag562">562</a></b>: <a href="#app125"><i>App. 125.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote563" name="footnote563"></a>
+<b><a href="#footnotetag563">563</a></b>: Tamerlan, après avoir ruiné Damas de fond en comble, fit
+frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était:
+<span class="smcap">Destruction</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote564" name="footnote564"></a>
+<b><a href="#footnotetag564">564</a></b>: <a href="#app126"><i>App. 126.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote565" name="footnote565"></a>
+<b><a href="#footnotetag565">565</a></b>: Math. Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote566" name="footnote566"></a>
+<b><a href="#footnotetag566">566</a></b>: Math. Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote567" name="footnote567"></a>
+<b><a href="#footnotetag567">567</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote568" name="footnote568"></a>
+<b><a href="#footnotetag568">568</a></b>: Math. Paris.&mdash;«Écrasons d'abord le dragon, disait-il, et
+nous écraserons bientôt ces vipères de roitelets.»</p>
+
+<p><a id="footnote569" name="footnote569"></a>
+<b><a href="#footnotetag569">569</a></b>: «Les barons anglais n'osaient passer à la terre sainte,
+craignant les pièges de la cour de Rome (muscipulas Romanæ curiæ
+formidantes).» (Math. Paris.)</p>
+
+<p><a id="footnote570" name="footnote570"></a>
+<b><a href="#footnotetag570">570</a></b>: «Ligones, Iridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.»
+(Math. Paris.)</p>
+
+<p><a id="footnote571" name="footnote571"></a>
+<b><a href="#footnotetag571">571</a></b>: Joinville: «Et quant on les véoit il sembloit que ce
+fussent montaingnes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc-temps,
+les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que l'erbe vert.»</p>
+
+<p><a id="footnote572" name="footnote572"></a>
+<b><a href="#footnotetag572">572</a></b>: <a href="#app127"><i>App. 127.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote573" name="footnote573"></a>
+<b><a href="#footnotetag573">573</a></b>: <a href="#app128"><i>App. 128.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote574" name="footnote574"></a>
+<b><a href="#footnotetag574">574</a></b>: Bonaparte pensait que si saint Louis avait man&oelig;uvré
+comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8
+juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au Caire.</p>
+
+<p><a id="footnote575" name="footnote575"></a>
+<b><a href="#footnotetag575">575</a></b>: «Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous
+getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses mains
+vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex, gardez-moy
+ma gent.» (Joinville.)</p>
+
+<p><a id="footnote576" name="footnote576"></a>
+<b><a href="#footnotetag576">576</a></b>: Joinville: «Le bon comte de Soissons se moquoit à moy, et
+me disoit: «Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la
+quoife Dieu, encore en parlerons-nous de ceste journée es chambres des
+dames.»</p>
+
+<p><a id="footnote577" name="footnote577"></a>
+<b><a href="#footnotetag577">577</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote578" name="footnote578"></a>
+<b><a href="#footnotetag578">578</a></b>: «Le roi de France eût pu échapper aux mains des
+Égyptiens, soit à cheval, soit dans un bateau; mais ce prince généreux
+ne voulut jamais abandonner ses troupes.» (Aboul-Mahassen.)&mdash;En revenant
+de l'île de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et
+trois toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le
+quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens de
+ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cents
+personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme je
+fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois demourroient
+en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant de gent comme il
+a céans en péril de mort; ainçois demourrai céans pour mon peuple
+sauver.» (Joinville.)</p>
+
+<p><a id="footnote579" name="footnote579"></a>
+<b><a href="#footnotetag579">579</a></b>: Joinville. <a href="#app129"><i>App. 129.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote580" name="footnote580"></a>
+<b><a href="#footnotetag580">580</a></b>: <a href="#app129"><i>App. 129.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote581" name="footnote581"></a>
+<b><a href="#footnotetag581">581</a></b>: Math. Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote582" name="footnote582"></a>
+<b><a href="#footnotetag582">582</a></b>: <a href="#app130"><i>App. 130.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote583" name="footnote583"></a>
+<b><a href="#footnotetag583">583</a></b>: Il prétendait avoir à la main une lettre de la Vierge
+Marie, qui appelait les bergers à la terre sainte, et pour accréditer
+cette fable il tenait cette main constamment fermée.</p>
+
+<p><a id="footnote584" name="footnote584"></a>
+<b><a href="#footnotetag584">584</a></b>: «Quasi canes rabidi passim detruncati.» (Math. Paris.)</p>
+
+<p><a id="footnote585" name="footnote585"></a>
+<b><a href="#footnotetag585">585</a></b>: <a href="#app131"><i>App. 131.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote586" name="footnote586"></a>
+<b><a href="#footnotetag586">586</a></b>: La veille de la bataille de Lewes, il ordonna à chaque
+soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur l'épaule,
+et d'employer le soir suivant à des actes de religion.</p>
+
+<p><a id="footnote587" name="footnote587"></a>
+<b><a href="#footnotetag587">587</a></b>: «Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux
+dans les armes, sévère, et fort redouté de tous les rois du monde,
+magnanime, et de hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes
+entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans toutes
+ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant presque
+jamais, décent comme un religieux, zélé catholique, âpre à rendre
+justice, féroce dans ses regards. Sa taille était grande et nerveuse, sa
+couleur olivâtre, son nez fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun
+autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait presque point. Il
+fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais avide d'acquérir, de
+quelque part que ce fût, des terres, des seigneuries et de l'argent pour
+fournir à ses entreprises. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes, aux
+troubadours et aux gens de cour.» (Villani.)</p>
+
+<p><a id="footnote588" name="footnote588"></a>
+<b><a href="#footnotetag588">588</a></b>: Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de
+l'empereur Richard de Cornouailles.</p>
+
+<p><a id="footnote589" name="footnote589"></a>
+<b><a href="#footnotetag589">589</a></b>: 1223, 1247. Nocéra fut surnommée <i>Nocéra de' Pagani</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote590" name="footnote590"></a>
+<b><a href="#footnotetag590">590</a></b>: À la mort de Corradino il voulut s'échapper, enfermé dans
+un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a que
+le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux blonds!....»</p>
+
+<p><a id="footnote591" name="footnote591"></a>
+<b><a href="#footnotetag591">591</a></b>: <a href="#app132"><i>App. 132.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote592" name="footnote592"></a>
+<b><a href="#footnotetag592">592</a></b>: Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six ans.</p>
+
+<p><a id="footnote593" name="footnote593"></a>
+<b><a href="#footnotetag593">593</a></b>: <a href="#app133"><i>App. 133.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote594" name="footnote594"></a>
+<b><a href="#footnotetag594">594</a></b>: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'à
+Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie.
+Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour négocier.
+Charles répondit: «Va dire au sultan de Nocéra que je ne veux que
+bataille, et qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il me mettra
+en paradis.»</p>
+
+<p><a id="footnote595" name="footnote595"></a>
+<b><a href="#footnotetag595">595</a></b>: Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les
+confins du royaume de Naples et de la campagne de Rome.</p>
+
+<p><a id="footnote596" name="footnote596"></a>
+<b><a href="#footnotetag596">596</a></b>: À tous les emplois qui existaient dans l'ancienne
+administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants
+qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires
+était plus que doublé.</p>
+
+<p><a id="footnote597" name="footnote597"></a>
+<b><a href="#footnotetag597">597</a></b>: Giannonne.</p>
+
+<p><a id="footnote598" name="footnote598"></a>
+<b><a href="#footnotetag598">598</a></b>: «De vipereo semine Frederici secundi.»</p>
+
+<p><a id="footnote599" name="footnote599"></a>
+<b><a href="#footnotetag599">599</a></b>: Nangis.</p>
+
+<p><a id="footnote600" name="footnote600"></a>
+<b><a href="#footnotetag600">600</a></b>: <a href="#app134"><i>App. 134.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote601" name="footnote601"></a>
+<b><a href="#footnotetag601">601</a></b>: Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard, <i>Choix des poésies
+des Troubadours</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote602" name="footnote602"></a>
+<b><a href="#footnotetag602">602</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote603" name="footnote603"></a>
+<b><a href="#footnotetag603">603</a></b>: De plus, les pirates de Tunisie nuisaient beaucoup aux
+navires chrétiens.</p>
+
+<p><a id="footnote604" name="footnote604"></a>
+<b><a href="#footnotetag604">604</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote605" name="footnote605"></a>
+<b><a href="#footnotetag605">605</a></b>: Petri de Condeto epist.</p>
+
+<p><a id="footnote606" name="footnote606"></a>
+<b><a href="#footnotetag606">606</a></b>: Pétrarque raconte qu'une fois on délibérait à Rome sur le
+chef que l'on donnerait à une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi
+de Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis au consistoire, où
+l'élection devait se faire. Comme il ignorait le latin, il fit entrer
+avec lui un de ses courtisans pour lui servir d'interprète. Don Sanche
+ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le monde applaudit à ce choix. Le
+prince, au bruit des applaudissements, demanda à son interprète de quoi
+il était question. «Le pape, lui dit l'interprète, vient de vous créer
+roi d'Égypte.&mdash;Il ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche, lève-toi
+et proclame le saint-père calife de Bagdad.»</p>
+
+<p><a id="footnote607" name="footnote607"></a>
+<b><a href="#footnotetag607">607</a></b>: Voy. t. III, <i>App. 144</i> et <i>145.</i></p>
+
+<p><a id="footnote608" name="footnote608"></a>
+<b><a href="#footnotetag608">608</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote609" name="footnote609"></a>
+<b><a href="#footnotetag609">609</a></b>: Le Confesseur.&mdash;Entre autres peines que saint Louis
+infligea à Enguerrand, il lui ôta toute haute justice de bois et de
+viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre à mort.</p>
+
+<p><a id="footnote610" name="footnote610"></a>
+<b><a href="#footnotetag610">610</a></b>: Le Confesseur.</p>
+
+<p><a id="footnote611" name="footnote611"></a>
+<b><a href="#footnotetag611">611</a></b>: Id.</p>
+
+<p><a id="footnote612" name="footnote612"></a>
+<b><a href="#footnotetag612">612</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote613" name="footnote613"></a>
+<b><a href="#footnotetag613">613</a></b>: <a href="#app135"><i>App. 135.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote614" name="footnote614"></a>
+<b><a href="#footnotetag614">614</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote615" name="footnote615"></a>
+<b><a href="#footnotetag615">615</a></b>: «Attendu que la superstition des clercs (oubliant que
+c'est par la guerre et le sang répandu, sous Charlemagne et d'autres,
+que le royaume de France a été converti de l'erreur des gentils à la foi
+catholique) absorbe tellement la juridiction des princes séculiers, que
+ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de libres,
+bien que, suivant la loi des premiers conquérants, ce soient eux plutôt
+que nous devrions juger.... Nous tous grands du royaume, considérant
+attentivement que ce n'est pas par le droit écrit, ni par l'arrogance
+cléricale, mais par les sueurs guerrières qu'a été conquis le royaume...
+nous statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à l'avenir qui que
+ce soit devant le juge ordinaire ou délégué, sinon pour hérésie, pour
+mariage et pour usure, à peine pour l'infracteur de la perte de tous ses
+biens et de la mutilation d'un membre; nous avons envoyé à cet effet nos
+mandataires, afin que notre juridiction revive et respire enfin, et que
+ces hommes enrichis de nos dépouilles soient réduits à l'état de
+l'Église primitive, qu'ils vivent dans la contemplation, tandis que nous
+mènerons, comme nous le devons, la vie active, et qu'ils nous fassent
+voir des miracles que depuis si longtemps notre siècle ne connaît plus.»
+<a href="#app136"><i>App. 136.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote616" name="footnote616"></a>
+<b><a href="#footnotetag616">616</a></b>: En 1240, le pape ayant manifesté le projet de rompre les
+trêves conclues entre lui et Frédéric II, saint Louis, pour l'en
+empêcher, fait arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur son
+clergé de France par son légat.</p>
+
+<p><a id="footnote617" name="footnote617"></a>
+<b><a href="#footnotetag617">617</a></b>: <a href="#app137"><i>App. 137.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote618" name="footnote618"></a>
+<b><a href="#footnotetag618">618</a></b>: «Il aimoit mieux faire copier les manuscrits que de se
+les faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.»
+(Gaufred. de Bello loco.)&mdash;Les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire
+grattés et regrattés par les moines copistes) furent comme une
+Saint-Barthélemy des chefs-d'&oelig;uvre de l'antiquité. Voir <i>Renaiss.</i>,
+Introd.</p>
+
+<p><a id="footnote619" name="footnote619"></a>
+<b><a href="#footnotetag619">619</a></b>: Le Confesseur.</p>
+
+<p><a id="footnote620" name="footnote620"></a>
+<b><a href="#footnotetag620">620</a></b>: Le Confesseur.</p>
+
+<p><a id="footnote621" name="footnote621"></a>
+<b><a href="#footnotetag621">621</a></b>: Le Confesseur.&mdash;«Il fesait fère le service Dieu si
+solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz les
+autres pour la longueur de l'ofice.»</p>
+
+<p><a id="footnote622" name="footnote622"></a>
+<b><a href="#footnotetag622">622</a></b>: Guill. de Nangis.</p>
+
+<p><a id="footnote623" name="footnote623"></a>
+<b><a href="#footnotetag623">623</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote624" name="footnote624"></a>
+<b><a href="#footnotetag624">624</a></b>: Le Confesseur.</p>
+
+<p><a id="footnote625" name="footnote625"></a>
+<b><a href="#footnotetag625">625</a></b>: Le Confesseur.</p>
+
+<p><a id="footnote626" name="footnote626"></a>
+<b><a href="#footnotetag626">626</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote627" name="footnote627"></a>
+<b><a href="#footnotetag627">627</a></b>: Jacques de Vitri: «Meretrices publicæ ubique cleros
+transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et cadem
+domo scholæ erant superius, prostibula inferius.»</p>
+
+<p><a id="footnote628" name="footnote628"></a>
+<b><a href="#footnotetag628">628</a></b>: L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple
+d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent III.</p>
+
+<p><a id="footnote629" name="footnote629"></a>
+<b><a href="#footnotetag629">629</a></b>: Pierre-le-Chantre et d'autres écrivains contemporains
+rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de
+philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part
+de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après
+sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte de
+thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.» Il
+lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus
+qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in
+sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa
+sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le
+lendemain Silo dit à ses écoliers:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Linquo coax ranis, cras corvis, vanaque vanis;<br>
+ Ad logicen pergo, quæ mortis non timet ergo,</p>
+
+<p>et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.» (Bulæus.)</p>
+
+<p><a id="footnote630" name="footnote630"></a>
+<b><a href="#footnotetag630">630</a></b>: Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire
+ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les Ordres
+Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de
+Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui succéda,
+commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux de ses
+adhérents. L'un y passa dix-huit ans, l'autre y mourut.</p>
+
+<p><a id="footnote631" name="footnote631"></a>
+<b><a href="#footnotetag631">631</a></b>: Hermann Cornerus.</p>
+
+<p><a id="footnote632" name="footnote632"></a>
+<b><a href="#footnotetag632">632</a></b>: Ce portrait a été gravé en tête de ses &oelig;uvres.
+(Constance, 1732, in-4<sup>o</sup>.)</p>
+
+<p><a id="footnote633" name="footnote633"></a>
+<b><a href="#footnotetag633">633</a></b>: MM. Jourdain et Hauréau ont démontré sur quel terrain peu
+solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860).&mdash;Voir
+<i>Renaissance</i>, Introd.</p>
+
+<p><a id="footnote634" name="footnote634"></a>
+<b><a href="#footnotetag634">634</a></b>: <a href="#app138"><i>App. 138.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote635" name="footnote635"></a>
+<b><a href="#footnotetag635">635</a></b>: Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et
+Jean de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)</p>
+
+<p><a id="footnote636" name="footnote636"></a>
+<b><a href="#footnotetag636">636</a></b>: <a href="#app139"><i>App. 139.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote637" name="footnote637"></a>
+<b><a href="#footnotetag637">637</a></b>: Ce mot est significatif pour qui a présente la figure
+rêveuse et monumentale des grands b&oelig;ufs de l'Italie du sud.</p>
+
+<p><a id="footnote638" name="footnote638"></a>
+<b><a href="#footnotetag638">638</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote639" name="footnote639"></a>
+<b><a href="#footnotetag639">639</a></b>: Joinville. Il demanda ensuite a Joinville lequel il
+aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux.
+Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés
+mortels.&mdash;«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout
+seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me deistes vous
+hier ce?» Et je li dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous
+deisles comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme
+d'estre en péché mortel, etc.»</p>
+
+<p><a id="footnote640" name="footnote640"></a>
+<b><a href="#footnotetag640">640</a></b>: Id. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son
+fiuz.... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir
+les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la
+terre soit de ce bien purgée.» (Le Confesseur.)</p>
+
+<p><a id="footnote641" name="footnote641"></a>
+<b><a href="#footnotetag641">641</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote642" name="footnote642"></a>
+<b><a href="#footnotetag642">642</a></b>: Id.&mdash;Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du
+Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le
+voir; pour moi, je le vois dans mon c&oelig;ur.»</p>
+
+<p><a id="footnote643" name="footnote643"></a>
+<b><a href="#footnotetag643">643</a></b>: Joinville.</p>
+
+<p><a id="footnote644" name="footnote644"></a>
+<b><a href="#footnotetag644">644</a></b>: Voy. sur la <i>Chanson de Roland</i>, par Génin,
+<i>Renaissance</i>, Introd.</p>
+
+<p><a id="footnote645" name="footnote645"></a>
+<b><a href="#footnotetag645">645</a></b>: <i>Alban</i>, <i>Alp.</i>, mont.</p>
+
+<p><a id="footnote646" name="footnote646"></a>
+<b><a href="#footnotetag646">646</a></b>: <a href="#app140"><i>App. 140.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote647" name="footnote647"></a>
+<b><a href="#footnotetag647">647</a></b>: <i>Le Dit Marcoul et Salomon</i>, n<sup>o</sup> 7218, et fonds de
+Notre-Dame N., n<sup>o</sup> 2.</p>
+
+<p><a id="footnote648" name="footnote648"></a>
+<b><a href="#footnotetag648">648</a></b>: Voy. le poème d'<i>Alexandre</i>, par Lambert-le-Court et
+Alexandre de Paris, né à Bernay.</p>
+
+<p><a id="footnote649" name="footnote649"></a>
+<b><a href="#footnotetag649">649</a></b>: <a href="#app141"><i>App. 141.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote650" name="footnote650"></a>
+<b><a href="#footnotetag650">650</a></b>: Ainsi à Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et
+Sainte-Geneviève, etc. L'abbé Lebeuf a remarqué sur la façade de cette
+dernière église un énorme anneau de fer où passaient leur bras ceux qui
+venaient demander asile.&mdash;C'était encore dans l'église qu'on venait
+déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints du <i>mal
+des ardents</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote651" name="footnote651"></a>
+<b><a href="#footnotetag651">651</a></b>: La <i>cloche d'argent</i>, à Reims, sonnait le 1<sup>er</sup> mars,
+pour annoncer la reprise des travaux agricoles.</p>
+
+<p><a id="footnote652" name="footnote652"></a>
+<b><a href="#footnotetag652">652</a></b>: Voy. <a href="#app31"><i>App. 31.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote653" name="footnote653"></a>
+<b><a href="#footnotetag653">653</a></b>: Le légat, Pierre de Capoue, défendit en 1198 la
+célébration de cette fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa
+guère en France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.&mdash;En
+1671, les enfants de ch&oelig;ur de la Sainte-Chapelle prétendaient encore
+commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premières
+stalles, avec la chape et le bâton cantoral.&mdash;À Bayeux, le jour des
+Innocents, les enfants de ch&oelig;ur, ayant à leur tête un petit évêque
+qui faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines les
+basses.</p>
+
+<p><a id="footnote654" name="footnote654"></a>
+<b><a href="#footnotetag654">654</a></b>: Voy. <a href="#app36"><i>App. 36.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote655" name="footnote655"></a>
+<b><a href="#footnotetag655">655</a></b>: À Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la fête de
+l'Âne.&mdash;Ducange: «In fine missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite,
+missa est, ter hinnannabit; populus vero vice: Deo gratias, ter
+respondebit: <i>Hinham, hinham, hinham.</i>» <a href="#app142"><i>App. 142.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote656" name="footnote656"></a>
+<b><a href="#footnotetag656">656</a></b>:</p>
+
+<p class="poem30">
+ Nostri nec p&oelig;nitet illas,<br>
+ Nec te p&oelig;niteat pecoris, divine poeta.</p>
+
+<p class="right20">(<span class="smcap">Virg.</span>)</p>
+
+<p><a id="footnote657" name="footnote657"></a>
+<b><a href="#footnotetag657">657</a></b>: Au portail septentrional de la cathédrale (portail des
+Libraires).</p>
+
+<p><a id="footnote658" name="footnote658"></a>
+<b><a href="#footnotetag658">658</a></b>: Sur un contrefort du clocher vieux.</p>
+
+<p><a id="footnote659" name="footnote659"></a>
+<b><a href="#footnotetag659">659</a></b>: À l'église de Saint-Guenault, des rats rongent le globe
+du monde.&mdash;Aristote n'échappe pas à ce rire universel. À Rouen, il est
+représenté courbé, les mains à terre, et portant une femme sur son dos.</p>
+
+<p><a id="footnote660" name="footnote660"></a>
+<b><a href="#footnotetag660">660</a></b>: Voy. les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame
+d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essonne, etc. Dans l'église de l'Épine,
+petit village près Châlon, il se trouve des sculptures très
+remarquables, mais aussi très obscènes. Saint Bernard écrit vers 1125, à
+Guillaume de Saint-Thierry; «À quoi bon tous ces monstres grotesques en
+peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres à la vue des gens qui
+pleurent leurs péchés? À quoi sert cette belle difformité, ou cette
+beauté difforme? Que signifient ces singes immondes, ces lions furieux,
+ces centaures monstrueux?»</p>
+
+<p><a id="footnote661" name="footnote661"></a>
+<b><a href="#footnotetag661">661</a></b>: C'était le sujet d'un bas-relief extérieur de la
+cathédrale de Reims, que l'on a fait effacer.</p>
+
+<p><a id="footnote662" name="footnote662"></a>
+<b><a href="#footnotetag662">662</a></b>: À la Sainte-Chapelle on voyait descendre de la voûte la
+figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait de
+l'eau sur les mains du célébrant.&mdash;À Reims, le jour de la Dédicace, on
+plaçait un cierge allumé entre chaque arcade.</p>
+
+<p><a id="footnote663" name="footnote663"></a>
+<b><a href="#footnotetag663">663</a></b>: «Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris,
+était une Vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de
+la Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.» (Gilbert.)&mdash;Dans
+certaines églises, le prêtre représentait au portail l'Ascension de
+Notre-Seigneur.&mdash;Quelquefois même le clergé devait être obligé
+d'accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de l'église;
+par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche, comme on
+l'avait fait à celle de Notre-Dame de Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote664" name="footnote664"></a>
+<b><a href="#footnotetag664">664</a></b>: Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza fît venir
+d'Allemagne pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet.
+Franchetti.)</p>
+
+<p><a id="footnote665" name="footnote665"></a>
+<b><a href="#footnotetag665">665</a></b>: Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été
+l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de la
+cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent encore,
+s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent quarante-trois pieds
+de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de cinq cents pieds de
+Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de Paris).</p>
+
+<p><a id="footnote666" name="footnote666"></a>
+<b><a href="#footnotetag666">666</a></b>: À peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes
+postérieures au douzième siècle. (Caumont.) C'est au douzième et au
+treizième siècle qu'a lieu le grand élan de l'architecture ogivale.</p>
+
+<p><a id="footnote667" name="footnote667"></a>
+<b><a href="#footnotetag667">667</a></b>: On donne pour racine au mot <i>ogive</i> le mot allemand
+<i>aug</i>, &oelig;il; les angles curvilignes ressemblent aux coins de l'&oelig;il.
+(Gilbert.)</p>
+
+<p><a id="footnote668" name="footnote668"></a>
+<b><a href="#footnotetag668">668</a></b>: Au treizième siècle, le ch&oelig;ur devint plus long qu'il
+n'était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour du
+sanctuaire, et ils furent toujours bordés de chapelles.</p>
+
+<p><a id="footnote669" name="footnote669"></a>
+<b><a href="#footnotetag669">669</a></b>: Ce fut surtout au onzième siècle qu'on employa
+généralement cette disposition.</p>
+
+<p><a id="footnote670" name="footnote670"></a>
+<b><a href="#footnotetag670">670</a></b>: <a href="#app143"><i>App. 143.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote671" name="footnote671"></a>
+<b><a href="#footnotetag671">671</a></b>: Nous empruntons cette observation, et généralement tous
+les détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne,
+par Boisserée (franç. et allem.),1823.</p>
+
+<p><a id="footnote672" name="footnote672"></a>
+<b><a href="#footnotetag672">672</a></b>: Les églises métropolitaines avaient des tours; les
+églises inférieures, seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie se
+conservait jusque dans la forme extérieure de l'église.</p>
+
+<p><a id="footnote673" name="footnote673"></a>
+<b><a href="#footnotetag673">673</a></b>: De plus, le ch&oelig;ur est terminé par cinq côtés d'un
+dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un octogone.</p>
+
+<p><a id="footnote674" name="footnote674"></a>
+<b><a href="#footnotetag674">674</a></b>: Ce rapport est celui de 1 à 6, et de 1 à 7.</p>
+
+<p><a id="footnote675" name="footnote675"></a>
+<b><a href="#footnotetag675">675</a></b>: Le porche, le carré de la transversale, les chapelles
+avec le bas-côté qui les sépare du ch&oelig;ur, sont chacun égaux à la
+largeur de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale.
+La largeur de la transversale, ou croisée, est, avec sa longueur totale,
+dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du ch&oelig;ur et de la nef,
+dans le rapport de 2 à 3.</p>
+
+<p><a id="footnote676" name="footnote676"></a>
+<b><a href="#footnotetag676">676</a></b>: La hauteur des voûtes latérales égale 2/5 de la largeur
+totale, c'est-à-dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds.&mdash;Pour la voûte du milieu,
+la largeur dans l'&oelig;uvre est à la hauteur dans le rapport de 2 à 7, et
+pour les voûtes latérales, dans le rapport de 1 à 3. À l'extérieur, la
+largeur principale de l'église égale la hauteur totale. La longueur est
+à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même rapport entre la hauteur de
+chaque étage et celle de l'ensemble.</p>
+
+<p><a id="footnote677" name="footnote677"></a>
+<b><a href="#footnotetag677">677</a></b>: La longueur extérieure est de 348 p. 8 p.; 438 est
+divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divisé par 12, il donne 365,5, le
+nombre des jours de l'année plus une fraction, ce qui est un degré
+encore d'exactitude.&mdash;Il y a 36 piliers-butants extérieurs, 34
+intérieurs.&mdash;L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21
+arcades latérales.</p>
+
+<p><a id="footnote678" name="footnote678"></a>
+<b><a href="#footnotetag678">678</a></b>: Nous sommes revenus sur ce point de vue dans
+l'Introduction du volume sur la <i>Renaissance</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote679" name="footnote679"></a>
+<b><a href="#footnotetag679">679</a></b>: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui
+commença les tours en 1277. (1833.) Il est établi maintenant que la
+flèche est de 1439. (1860.)</p>
+
+<p><a id="footnote680" name="footnote680"></a>
+<b><a href="#footnotetag680">680</a></b>: C'est la légende du Mont Saint-Michel.</p>
+
+<p><a id="footnote681" name="footnote681"></a>
+<b><a href="#footnotetag681">681</a></b>: La voûte du ch&oelig;ur est seule achevée; elle a deux cents
+pieds de hauteur. M. Boisserée a ajouté à sa <i>Description</i> un projet de
+restauration et d'achèvement, d'après les plans primitifs des
+architectes qui ont été retrouvés, il y a peu années.</p>
+
+<p><a id="footnote682" name="footnote682"></a>
+<b><a href="#footnotetag682">682</a></b>: On voit Ingelramme diriger les travaux à Notre-Dame de
+Rouen, et construire le Bec en 1214; Robert de Luzarche bâtir, en 1220,
+la cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de Long-Pont, en
+1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le
+portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.</p>
+
+<p><a id="footnote683" name="footnote683"></a>
+<b><a href="#footnotetag683">683</a></b>: Le tombeau de Marcdargent à Saint-Ouen.</p>
+
+<p><a id="footnote684" name="footnote684"></a>
+<b><a href="#footnotetag684">684</a></b>: <a href="#app144"><i>App. 144.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote685" name="footnote685"></a>
+<b><a href="#footnotetag685">685</a></b>: Berneval acheva, vers le commencement du quinzième
+siècle, la croisée de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son
+élève fit celle du nord, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut
+pendu.</p>
+
+<p><a id="footnote686" name="footnote686"></a>
+<b><a href="#footnotetag686">686</a></b>: Alexandre III posa la première pierre de Notre-Dame de
+Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223.
+La nef est également du commencement du treizième siècle.</p>
+
+<p><a id="footnote687" name="footnote687"></a>
+<b><a href="#footnotetag687">687</a></b>: Il fut commencé en 1257.</p>
+
+<p><a id="footnote688" name="footnote688"></a>
+<b><a href="#footnotetag688">688</a></b>: Il fut commencé en 1312 ou 1313.</p>
+
+<p><a id="footnote689" name="footnote689"></a>
+<b><a href="#footnotetag689">689</a></b>: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le brûla.</p>
+
+<p><a id="footnote690" name="footnote690"></a>
+<b><a href="#footnotetag690">690</a></b>: 1404-19.</p>
+
+<p><a id="footnote691" name="footnote691"></a>
+<b><a href="#footnotetag691">691</a></b>: Ces triangles sont l'ornement de prédilection du
+quatorzième siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de
+croisées du treizième. Voyez celles de Notre-Dame de Paris.</p>
+
+<p><a id="footnote692" name="footnote692"></a>
+<b><a href="#footnotetag692">692</a></b>: La peinture sur vitres commence au onzième siècle. <a href="#app145"><i>App.
+145.</i></a></p>
+
+<p><a id="footnote693" name="footnote693"></a>
+<b><a href="#footnotetag693">693</a></b>: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul
+autel, une seule image du premier au douzième siècle? Il s'agit, bien
+entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait
+saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la
+première fois à côté du Fils au commencement du treizième siècle et ne
+siège à la première place qu'en 1360. Voy. <i>Renaissance</i>, Introduction.
+(1860.)</p>
+
+<p><a id="footnote694" name="footnote694"></a>
+<b><a href="#footnotetag694">694</a></b>: L'architecture tomba de la poésie au roman, du
+merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe au
+quinzième siècle, lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs
+pointes de haut en bas. Voir les clochers de Saint-Pierre de Caen, qui
+semblent prêts à vous écraser.</p>
+
+<p><a id="footnote695" name="footnote695"></a>
+<b><a href="#footnotetag695">695</a></b>: Ces béquilles architecturales exigent un continuel
+raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne
+soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent
+parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de Thésée. Voy.
+<i>Renaissance</i>, Introduction. (1860.)</p>
+
+<p><a id="footnote696" name="footnote696"></a>
+<b><a href="#footnotetag696">696</a></b>: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore.
+Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de
+l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même
+sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que cette
+forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore dans les
+colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave et est
+l'allié du maître. Voy. <i>Renaissance</i>, Introduction. (1860.)</p>
+
+<p><a id="footnote697" name="footnote697"></a>
+<b><a href="#footnotetag697">697</a></b>: Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de
+cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de
+l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés de
+coups, présentent des rôles d'impôts lacérés.</p>
+
+<p><a id="footnote698" name="footnote698"></a>
+<b><a href="#footnotetag698">698</a></b>: Voir la notice du Du Puy, sur l'<i>Histoire du Trésor des
+chartes</i>, manuscrit in-4<sup>o</sup> de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin
+de son livre sur les <i>Droits du Roy</i>. (1655.) Voy. aussi Bonamy, dans
+les <i>Mémoires de l'Académie des Inscriptions</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote699" name="footnote699"></a>
+<b><a href="#footnotetag699">699</a></b>: Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une
+copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la Bibliothèque du Roi,
+fonds de Clairambault.</p>
+
+<p><a id="footnote700" name="footnote700"></a>
+<b><a href="#footnotetag700">700</a></b>: Ces divers objets ont été déposés aux Archives en vertu
+des décrets de nos Assemblées républicaines.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen Âge; (Vol.
+2 / 10), by Jules Michelet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 2/10 ***
+
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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