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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres, Tome II + Voyage en Égypte et en Syrie + +Author: Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney + +Release Date: December 7, 2011 [EBook #38242] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + + + +VOYAGE + +EN ÉGYPTE ET EN SYRIE, + +PENDANT + +LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785, + +SUIVI + +DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS, + +PUBLIÉES EN 1788 ET 1789. + +PAR C. F. VOLNEY, + +COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, +HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA. + +TOME PREMIER. + +[Illustration: colophon] + +PARIS, + +PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE. +FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS. + +M DCCC XXV. + + + + +OEUVRES + +DE C. F. VOLNEY. + +DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE. + +TOME II. + +IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, + +RUE JACOB, Nº 24. + + + + +ÉTAT PHYSIQUE + +DE + +L'ÉGYPTE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +De l'Égypte en général, et de la ville d'Alexandrie. + + +C'est en vain que l'on se prépare, par la lecture des livres, au +spectacle des usages et des moeurs des nations; il y aura toujours loin +de l'effet des récits sur l'esprit à celui des objets sur les sens. Les +images tracées par des sons n'ont point assez de correction dans le +dessin, ni de vivacité dans le coloris; leurs tableaux conservent +quelque chose de nébuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive et +prompte à s'effacer. Nous l'éprouvons surtout, si les objets que l'on +veut nous peindre nous sont étrangers; car l'imagination ne trouvant pas +alors des termes de comparaison tout formés, elle est obligée de +rassembler des membres épars pour en composer des corps nouveaux; et +dans ce travail prescrit vaguement et fait à la hâte, il est difficile +qu'elle ne confonde pas les traits et n'altère pas les formes. Doit-on +s'étonner si, venant ensuite à voir les modèles, elle n'y reconnaît pas +les copies qu'elle s'en est tracées, et si elle en reçoit des +impressions qui ont tout le caractère de la nouveauté? + +Tel est le cas d'un Européen qui arrive, transporté par mer, en Turkie. +Vainement a-t-il lu les histoires et les relations; vainement, sur leurs +descriptions, a-t-il essayé de se peindre l'aspect des terrains, l'ordre +des villes, les vêtements, les manières des habitants; il est neuf à +tous ces objets, leur variété l'éblouit; ce qu'il en avait pensé se +dissout et s'échappe, il reste livré aux sentiments de la surprise et de +l'admiration. + +Parmi les lieux propres à produire ce double effet, il en est peu qui +réunissent autant de moyens qu'Alexandrie en Égypte. Le nom de cette +ville, qui rappelle le génie d'un homme si étonnant; le nom du pays, qui +tient à tant de faits et d'idées; l'aspect du lieu, qui présente un +tableau si pittoresque; ces palmiers qui s'élèvent en parasol; ces +maisons à terrasse, qui semblent dépourvues de toit; ces flèches grêles +des minarets, qui portent une balustrade dans les airs, tout avertit le +voyageur qu'il est dans un autre monde. Descend-il à terre, une foule +d'objets inconnus l'assaille par tous ses sens; c'est une langue dont +les sons barbares et l'accent âcre et guttural effraient, son oreille; +ce sont des habillements d'une forme bizarre, des figures d'un +caractère étrange. Au lieu de nos visages nus, de nos têtes enflées de +cheveux, de nos coiffures triangulaires, et de nos habits courts et +serrés, il regarde avec surprise ces visages brûlés, armés de barbe et +de moustaches; cet amas d'étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce +long vêtement qui, tombant du cou aux talons, voile le corps plutôt +qu'il ne l'habille; et ces pipes de six pieds; et ces longs chapelets +dont toutes les mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui portent +l'eau dans des sacs de cuir; et ces ânes sellés et bridés, qui +transportent légèrement leur cavalier en pantoufles; et ce marché mal +fourni de dattes et de petits pains ronds et plats; et cette foule +immonde de chiens errants dans les rues; et ces espèces de fantômes +ambulants qui, sous une draperie d'une seule pièce, ne montrent d'humain +que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, tout entier à ses sens, son +esprit est nul pour la réflexion; ce n'est qu'après être arrivé au gîte +si désiré quand on vient de la mer, que, devenu plus calme, il considère +avec réflexion ces rues étroites et sans pavé, ces maisons basses et +dont les jours rares sont masqués de treillages, ce peuple maigre et +noirâtre, qui marche nu-pieds, et n'a pour tout vêtement qu'une chemise +bleue, ceinte d'un cuir ou d'un mouchoir rouge. Déjà l'air général de +misère qu'il voit sur les hommes, et le mystère qui enveloppe les +maisons, lui font soupçonner la rapacité de la tyrannie, et la défiance +de l'esclavage. Mais un spectacle qui bientôt attire toute son +attention, ce sont les vastes ruines qu'il aperçoit du côté de la terre. +Dans nos contrées, les ruines sont un objet de curiosité: à peine +trouve-t-on, aux lieux écartés, quelque vieux château dont le +délabrement annonce plutôt la désertion du maître, que la misère du +lieu. Dans Alexandrie, au contraire, à peine sort-on de la ville neuve +dans le continent, que l'on est frappé de l'aspect d'un vaste terrain +tout couvert de ruines. Pendant deux heures de marche, on suit une +double ligne de murs et de tours, qui formaient l'enceinte de l'ancienne +Alexandrie. La terre est couverte des débris de leurs sommets; des pans +entiers sont écroulés; les voûtes enfoncées, les créneaux dégradés, et +les pierres rongées et défigurées par le salpêtre. On parcourt un vaste +intérieur sillonné de fouilles, percé de puits, distribué par des murs à +demi enfouis, semé de quelques colonnes anciennes, de tombeaux modernes, +de palmiers, de nopals[1], et où l'on ne trouve de vivant, que des +chacals, des éperviers et des hiboux. Les habitants, accoutumés à ce +spectacle, n'en reçoivent aucune impression; mais l'étranger, en qui les +souvenirs qu'il rappelle s'exaltent par l'effet de la nouveauté, +éprouve une émotion qui souvent passe jusqu'aux larmes, et qui donne +lieu à des réflexions dont la tristesse attache autant le coeur que leur +majesté élève l'ame. + +Je ne répéterai point les descriptions faites par tous les voyageurs, +des antiquités remarquables d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pocoke, +Niebhur, et dans les lettres que vient de publier Savary, tous les +détails sur les bains de Cléopâtre, sur ses deux obélisques, sur les +catacombes, les citernes, et sur la colonne mal appelée de Pompée[2]. +Ces noms ont de la majesté; mais les objets vus en original perdent de +l'illusion des gravures. La seule colonne, par la hardiesse de son +élévation, par le volume de sa circonférence, et par la solitude qui +l'environne, imprime un vrai sentiment de respect et d'admiration. + +Dans son état moderne, Alexandrie est l'entrepôt d'un commerce assez +considérable. Elle est la porte de toutes les denrées qui sortent de +l'Égypte vers la Méditerranée, les riz de Damiât exceptés. Les Européens +y ont des comptoirs, où des facteurs traitent de nos marchandises par +échanges. On y trouve toujours des vaisseaux de Marseille, de Livourne, +de Venise, de Raguse et des états du grand-seigneur; mais l'hivernage y +est dangereux. Le port neuf, le seul où l'on reçoive les Européens, +s'est tellement rempli de sable, que dans les tempêtes les vaisseaux +frappent le fond avec la quille; de plus, ce fond étant de roche, les +câbles des ancres sont bientôt coupés par le frottement; et alors un +premier vaisseau chassé sur un second le pousse sur un troisième, et de +l'un à l'autre ils se perdent tous. On en eut un exemple funeste il y a +16 à 18 ans; 42 vaisseaux furent brisés contre le môle, dans un coup de +vent du nord-ouest; et depuis cette époque, on a de temps à autre essuyé +des pertes de 14, de 8, de 6, etc. Le port vieux, dont l'entrée est +ouverte par la bande de terre appelée cap des Figues[3], n'est pas sujet +à ce désastre; mais les Turks n'y reçoivent que des bâtiments musulmans. +Pourquoi, dira-t-on en Europe, ne réparent-ils pas le port neuf? C'est +qu'en Turkie l'on détruit sans jamais réparer. On détruira aussi le port +vieux, où l'on jette depuis 200 ans le lest des bâtiments. L'esprit turk +est de ruiner les travaux du passé et l'espoir de l'avenir; parce que +dans la barbarie d'un despotisme ignorant, il n'y a point de lendemain. + +Considérée comme ville de guerre, Alexandrie n'est rien. On n'y voit +aucun ouvrage de fortification; le _phare_ même, avec ses hautes tours, +n'en est pas un. Il n'a pas quatre canons en état, et pas un canonnier +qui sache pointer. Les 500 janissaires qui doivent former sa garnison, +réduits à moitié, sont des ouvriers qui ne savent que fumer la pipe. Les +Turks sont heureux que les _Francs_ soient intéressés à ménager cette +ville. Une frégate de Malte ou de Russie suffirait pour la mettre en +cendres: mais cette conquête serait inutile. Un étranger ne pourrait s'y +maintenir, parce que le terrain est sans eau. Il faut la tirer du Nil +par un _kalidj_[4], ou un canal de 12 lieues, qui l'amène chaque année +lors de l'inondation. Elle remplit les souterrains ou citernes creusés +sous l'ancienne ville, et cette provision doit durer jusqu'à l'année +suivante. L'on sent que si un étranger voulait s'y établir, le canal lui +serait fermé. + +C'est par ce canal seulement qu'Alexandrie tient à l'Égypte; car, par sa +position hors du Delta, et par la nature de son sol, elle appartient +réellement au désert d'Afrique: ses environs sont une campagne de sable, +plate, stérile, sans arbres, sans maisons, où l'on ne trouve que la +plante[5] qui donne la soude, et une ligne de palmiers qui suit la trace +des eaux du Nil par le _kalidj_. + +Ce n'est qu'à Rosette, appelée dans le pays _Rachid_, que l'on entre +vraiment en Égypte: là, l'on quitte les sables blanchâtres qui sont +l'attribut de la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et léger, +qui fait le caractère distinctif de l'Égypte; alors, aussi pour la +première fois, on voit les eaux de ce Nil si fameux: son lit, encaissé +dans deux rives à pic, ressemble assez bien à la Seine entre Auteuil et +Passy. Les bois de palmiers qui le bordent, les vergers que ses eaux +arrosent, les limoniers, les orangers, les bananiers, les pêchers et +d'autres arbres, donnent par leur verdure perpétuelle, un agrément à +Rosette, qui tire surtout son illusion du contraste d'Alexandrie et de +la mer que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de là au Kaire est encore +propre à la fortifier. + +Dans ce voyage, qui se fait en remontant par le fleuve, on commence à +prendre une idée générale du sol, du climat et des productions de ce +pays si célèbre. Rien n'imite mieux son aspect, que les marais de la +basse Loire, ou les plaines de la Flandre; mais il faut en supprimer la +foule des maisons de campagne et des arbres, et y substituer quelques +bois clairs de palmiers et de sycomores, et quelques villages de terre +sur des élévations factices. Tout ce terrain est d'un niveau si égal et +si bas, que lorsqu'on arrive par mer, on n'est pas à trois lieues de la +côte, au moment où l'on découvre à l'horizon les palmiers et le sable +qui les supporte; de là, en remontant le fleuve, on s'élève par une +pente si douce, qu'elle ne fait pas parcourir à l'eau plus d'une lieue à +l'heure. Quant au tableau de la campagne, il varie peu; ce sont toujours +des palmiers isolés ou réunis, plus rares à mesure que l'on avance; des +villages bâtis en terre et d'un aspect ruiné; une plaine sans bornes, +qui, selon les saisons, est une mer d'eau douce, un marais fangeux, un +tapis de verdure ou un champ de poussière; de toutes parts un horizon +lointain et vaporeux, où les yeux se fatiguent et s'ennuient; enfin, +vers la jonction des deux bras du fleuve, l'on commence à découvrir dans +l'est les montagnes du Kaire, et dans le sud tirant vers l'ouest, trois +masses isolées que l'on reconnaît à leur forme angulaire pour les +pyramides. De ce moment, l'on entre dans une vallée qui remonte au midi, +entre deux chaînes de hauteurs parallèles. Celle d'orient, qui s'étend +jusqu'à la mer Rouge, mérite le nom de montagne par son élévation +brusque, et celui de désert par son aspect nu et sauvage; mais celle du +couchant n'est qu'une crête de rocher couvert de sable, que l'on a bien +définie en l'appelant digue ou chaussée naturelle. Pour se peindre en +deux mots l'Égypte, que l'on se représente d'un côté une mer étroite et +des rochers; de l'autre d'immenses plaines de sable, et au milieu, un +fleuve coulant dans une vallée longue de 150 lieues, large de 3 à 7, +lequel, parvenu à 30 lieues de la mer, se divise en deux branches, dont +les rameaux s'égarent sur un terrain libre d'obstacles, et presque sans +pente. + +Le goût de l'histoire naturelle, ce goût si répandu à l'honneur du +siècle, demandera sans doute des détails sur la nature du sol et des +minéraux de ce grand terrain; mais malheureusement la manière dont on y +voyage est peu propre à satisfaire sur cette partie. Il n'en est pas de +la Turkie comme de l'Europe; chez nous, les voyages sont des promenades +agréables; là, ils sont des travaux pénibles et dangereux. Ils sont tels +surtout pour les Européens, qu'un peuple superstitieux s'opiniâtre à +regarder comme des sorciers, qui viennent enlever par magie des trésors +gardés sous les ruines par des génies. Cette opinion ridicule, mais +enracinée, jointe à l'état de guerre et de trouble habituel, ôte toute +sûreté et s'oppose à toute découverte. On ne peut s'écarter seul dans +les terres; on ne peut pas même s'y faire accompagner. On est donc borné +aux rivages du fleuve, et à une route connue de tout le monde; et cette +marche n'apprend rien de neuf. Ce n'est qu'en rassemblant ce que l'on a +vu par soi-même et ce que d'autres ont observé, que l'on peut acquérir +quelques idées générales. D'après un pareil travail, on est porté à +établir que la charpente de l'Égypte entière, depuis _Asouan_ (ancienne +Syène) jusqu'à la Méditerranée, est un lit de pierre calcaire, +blanchâtre et peu dure, tenant des coquillages dont les analogues se +trouvent dans les deux mers voisines[6]. Elle a cette qualité dans les +pyramides et dans le rocher libyque qui les supporte. On la retrouve la +même dans les citernes, dans les catacombes d'Alexandrie, et dans les +écueils de la côte où elle se prolonge. On la retrouve, encore dans la +montagne de l'Est, à la hauteur du Kaire et les matériaux de cette ville +en sont composés. Enfin, c'est cette même pierre calcaire, qui forme les +immenses carrières qui s'étendent de _Saouâdi_ à _Manfaloût_, dans un +espace de plus de 25 lieues, selon le témoignage de Siccard. Ce +missionnaire nous apprend aussi que l'on trouve des marbres dans la +vallée des _Chariots_, au pied des montagnes qui bordent la mer Rouge, +et dans les montagnes au nord-est d'_Asouan_. Entre cette ville et la +cataracte, sont les principales carrières de granit rouge; mais il doit +en exister d'autres plus bas, puisque sur la rive opposée de la mer +Rouge, les montagnes d'Oreb, de Sinaï, et leurs dépendances, à deux +journées vers le nord, en sont formées[7]. Non loin d'_Asouan_, vers-le +nord-est, est une carrière de pierre serpentine, employée brute par les +habitants à faire des vases qui vont au feu. Dans la même ligne, sur la +mer Rouge, était jadis une mine d'émeraudes dont on a perdu la trace. Le +cuivre est le seul métal dont les anciens aient fait mention pour ces +contrées. La route de Suez est le local où l'on trouve le plus de +cailloux dits d'Égypte, quoique le fonds soit une pierre calcaire, dure +et sonnante: c'est aussi là qu'on a recueilli des pierres que leur forme +a fait prendre pour du bois pétrifié. En effet, elles ressemblent à des +bûches taillées en biseau par les bouts, et sont percées de petits trous +que l'on prendrait volontiers pour des trachées; mais le hasard, en +m'offrant une veine considérable de cette espèce, dans la route des +Arabes Haouatât[8], m'a prouvé que c'était un vrai minéral[9]. + +Des objets plus intéressants sont les deux lacs de Natron, décrits par +le même Siccard; ils sont situés dans le désert de _Chaïat_ ou de +Saint-Macaire, à l'ouest du Delta. Leur lit est une espèce de fosse +naturelle, de 3 à 4 lieues de long, sur un quart de large; le fond en +est solide et pierreux. Il est sec pendant 9 mois de l'année; mais en +hiver il transsude de la terre une eau d'un rouge violet, qui remplit +le lac à 5 ou 6 pieds de hauteur; le retour des chaleurs la faisant +évaporer, il reste une couche de sel épaisse de 2 pieds, et très-dure, +que l'on détache à coups de barre de fer. On en retire jusqu'à 36,000 +quintaux par an. Ce phénomène, qui indique un sol imprégné de sel, est +répété dans toute l'Égypte. Partout où l'on creuse, on trouve de l'eau +saumâtre, contenant du natron, du sel marin et un peu de nitre. Lors +même qu'on inonde les jardins pour les arroser, on voit, après +l'évaporation et l'absorption de l'eau, le sel effleurir à la surface de +la terre; et ce sol, comme tout le continent de l'Afrique et de +l'Arabie, semble être de sel, ou le former. + +Au milieu de ces minéraux de diverses qualités, au milieu de ce sable +fin et rougeâtre, propre à l'Afrique, la terre de la vallée du Nil se +présente avec des attributs qui en font une classe distincte. Sa couleur +noirâtre, sa qualité argileuse et liante, tout annonce son origine +étrangère; et en effet, c'est le fleuve qui l'apporte du sein de +l'Abissinie: l'on dirait que la nature s'est plu à former par art une +île habitable dans une contrée à qui elle avait tout refusé. Sans ce +limon gras et léger, jamais l'Égypte n'eût rien produit: lui seul semble +contenir les germes de la végétation et de la fécondité; encore ne les +doit-il qu'au fleuve qui le dépose. + + + + +CHAPITRE II. + +Du Nil, et de l'extension du Delta. + + +Toute l'existence physique et politique de l'Égypte dépend du Nil: lui +seul subvient à ce premier besoin des êtres organisés, le besoin de +l'eau, si fréquemment senti dans les climats chauds, si vivement irrité +par la privation de cet élément. Le Nil seul, sans le secours d'un ciel +avare de pluie, porte partout l'aliment de la végétation; par un séjour +de trois mois sur la terre, il l'imbibe d'une somme d'eau capable de lui +suffire le reste de l'année. Sans son débordement, on ne pourrait +cultiver qu'un terrain très-borné, et avec des soins très-dispendieux; +et l'on a raison de dire qu'il est la mesure de l'abondance, de la +prospérité, de la vie. Si le Portugais Albukerque eût pu exécuter son +projet de le dériver de l'Éthiopie dans la mer Rouge, cette contrée si +riche ne serait qu'un désert aussi sauvage que les solitudes qui +l'environnent. A voir l'usage que l'homme fait de ses forces, doit-on +reprocher à la nature de ne lui en avoir pas accordé davantage? + +C'est donc à juste titre que les Égyptiens ont eu dans tous les temps, +et conservent même de nos jours, un respect religieux pour le Nil[10]; +mais il faut pardonner à un Européen, si, lorsqu'il les entend vanter la +beauté de ses eaux, il sourit de leur ignorance. Jamais ces eaux +troubles et fangeuses n'auront pour lui le charme des claires fontaines +et des ruisseaux limpides; jamais, à moins d'un sentiment exalté par la +privation, le corps d'une Égyptienne, hâlé et ruisselant d'une eau +jaunâtre, ne lui rappellera les Naïades sortant du bain. Six mois de +l'année l'eau du fleuve est si bourbeuse, qu'il faut la faire déposer +pour la boire[11]: pendant les trois mois qui précèdent l'inondation, +réduite à une petite profondeur, elle s'échauffe dans son lit, devient +verdâtre, fétide et remplie de vers; et il faut recourir à celle que +l'on a reçue et conservée dans les citernes. Dans toutes les saisons, +les gens délicats ont soin de la parfumer. Au reste, l'on ne fait en +aucun pays un aussi grand usage d'eau. Dans les maisons, dans les rues, +partout, le premier objet qui se présente est un vase d'eau, et le +premier mouvement d'un Égyptien est de le saisir et d'en boire un grand +trait, qui n'incommode point, grace à l'extrême transpiration. Ces +vases, qui sont de terre cuite non vernissée, laissent filtrer l'eau au +point qu'ils se vident en quelques heures. L'objet que l'on se propose +par ce mécanisme est d'entretenir l'eau bien fraîche, et l'on y parvient +d'autant mieux qu'on l'expose à un courant d'air plus vif. Dans quelques +lieux de la Syrie l'on boit l'eau qui a transsudé; mais en Égypte l'on +boit celle qui reste dans le vase. + +Depuis quelques années, l'action du Nil sur le terrain de l'Égypte est +devenue un problème qui partage les savants et les naturalistes. En +considérant la quantité de limon que le fleuve dépose, et en rapprochant +les témoignages des anciens des observations des modernes, plusieurs +pensent que le Delta a pris un accroissement considérable tant en +élévation qu'en étendue. Savary vient de donner plus de poids à cette +opinion, dans les Lettres qu'il a publiées sur l'Égypte; mais comme les +faits et les autorités qu'il allègue me donnent des résultats différents +des siens, je crois devoir porter nos contradictions au tribunal du +public. La discussion en devient d'autant plus nécessaire que ce +voyageur ayant demeuré deux ans sur les lieux, son témoignage ne +tarderait pas de passer en loi: établissons les questions, et traitons +d'abord de l'agrandissement du Delta. + +Un historien grec, qui a dit sur l'Égypte ancienne presque tout ce que +nous en savons, et ce que chaque jour constate, Hérodote d'Halicarnasse, +écrivait, il y a 22 siècles: + +«L'Égypte, où abordent les Grecs (le Delta), est une terre acquise, un +don du fleuve, ainsi que tout le pays marécageux qui s'étend en +remontant jusqu'à trois jours de navigation»[12]. + +Les raisons qu'il allègue de cette assertion prouvent qu'il ne la +fondait pas sur des préjugés. «En effet, ajoute-t-il, le terrain de +l'Égypte, qui est un limon noir et gras, diffère absolument, et du sol +de l'Afrique, qui est de sable rouge, et de celui de l'Arabie, qui est +argileux et rocailleux... Ce limon est apporté de l'Éthiopie par le +Nil... et les coquillages que l'on trouve dans le désert prouvent assez +que jadis la mer s'étendait plus avant dans les terres.» + +En reconnaissant cet empiètement du fleuve si conforme à la nature, +Hérodote n'en a pas déterminé les proportions. Savary a cru pouvoir le +suppléer: examinons son raisonnement. + +_En croissant en hauteur_, «l'Égypte[13] s'est aussi augmentée en +longueur; entre plusieurs faits que l'histoire présente, j'en choisirai +un seul. Sous le règne de Psammétique, les Milésiens abordèrent avec +trente vaisseaux à l'embouchure Bolbitine, aujourd'hui celle de Rosette, +et s'y fortifièrent. Ils bâtirent une ville qu'ils nommèrent _Metelis_ +(_Strabo_, lib. XVII): c'est la même que _Faoué_, qui, dans les +vocabulaires coptes, a conservé le nom de _Messil_. Cette ville, +autrefois port de mer, s'en trouve actuellement éloignée de 9 lieues: +c'est l'espace dont le Delta s'est prolongé depuis Psammétique jusqu'à +nous.» + +Rien de si précis au premier aspect que ce raisonnement; mais en +recourant à l'original, dont Savary s'autorise, on trouve que le fait +principal manque. Voici le texte de Strabon, traduit à la lettre[14]. + +«Après l'embouchure Bolbitine, est un cap sablonneux et bas, appelé +_Corne de l'Agneau_, lequel s'étend assez loin (en mer); puis vient la +_Guérite de Persée_ et le _Mur des Milésiens_: car les Milésiens, au +temps de Kyaxares, roi des Mèdes, qui fut aussi le temps de Psammétique, +roi d'Égypte, ayant abordé avec trente vaisseaux à l'embouchure +Bolbitine, ils descendirent à terre, et construisirent l'ouvrage qui +porte leur nom. Quelque temps après, s'étant avancés vers le nome de +Saïs, et ayant battu les troupes d'_Inarès_ dans un combat sur le +fleuve, ils fondèrent la ville de _Naucratis_, un peu au-dessous de +_Schedia_. Après le _Mur des Milésiens_, en allant vers l'embouchure +Sebennytique, sont des lacs, tels que celui de Rutos, etc.» + +Tel est le passage de Strabon au sujet des Milésiens; on n'y voit pas la +moindre mention de _Metelis_, dont le nom même n'existe pas dans son +ouvrage. C'est Ptolomée qui l'a fourni à d'Anville[15], sans le +rapporter aux Milésiens: et à moins que Savary ne prouve l'identité de +_Metelis_ et du _mur Milésien_ par des recherches faites sur les lieux, +on ne doit pas admettre ses conclusions. + +Il a pensé qu'Homère lui offrait un témoignage analogue dans les +passages où il parle de la distance de l'île du Phare à l'Égypte: le +lecteur va juger s'il est plus fondé. Je cite la traduction de madame +Dacier[16], moins brillante, mais plus littérale qu'aucune autre; et ici +le littéral nous importe le plus. + +«Dans la mer d'Égypte, vis-à-vis du Nil,» raconte Ménélas, «il y a une +certaine île qu'on appelle le Phare; elle est éloignée d'une des +embouchures de ce fleuve, d'autant de chemin qu'en peut faire en un jour +un vaisseau qui a le vent en poupe.» Et plus bas, Protée dit à Ménélas: +«Le destin inflexible ne vous permet pas de revoir votre patrie.... que +vous ne soyez retourné encore dans le fleuve Égyptus, et que vous n'ayez +offert des hécatombes parfaites aux immortels. + +«Il dit,» reprend Ménélas, «et mon coeur fut saisi de douleur et de +tristesse, parce que ce dieu m'ordonnait de rentrer dans le fleuve +Égyptus, dont le chemin est difficile et dangereux.» + +De ces passages, et surtout du premier, Savary veut induire que le +Phare, aujourd'hui joint au rivage, en était jadis très-éloigné: mais +lorsque Homère parle de la distance de cette île, il ne l'applique pas à +ce _rivage_ en face, comme l'a traduit le voyageur; il l'applique _à la +terre d'Égypte_, au _fleuve du Nil_. En second lieu, par _journée de +navigation_, on aurait tort d'entendre l'espace indéfini que pouvaient +parcourir les vaisseaux ou, pour mieux dire, les bateaux des anciens. En +usitant ce terme, les Grecs lui attribuaient une valeur fixe de 540 +stades. Hérodote[17], qui nous apprend expressément ce fait, en donne +un exemple quand il dit que le Nil a empiété sur la mer le terrain qui +va en remontant jusqu'à trois jours de navigation; et les 1,620 stades +qui en résultent, reviennent au calcul plus précis de 1,500 stades, +qu'il compte ailleurs d'Héliopolis à la mer. Or, en prenant avec +d'Anville les 540 stades pour 27,000 toises, ou près d'un +demi-degré[18], on trouve, par le compas, que cette mesure est la +distance du Phare au Nil même; elle s'applique surtout à deux tiers de +lieue au-dessus de Rosette, dans un local où l'on a quelque droit de +placer la ville qui donnait son nom à l'embouchure Bolbitine; et il est +remarquable que c'était celle que fréquentaient les Grecs, et où +abordèrent les Milesiens, un siècle et demi après Homère. Rien ne prouve +donc l'empiètement du Delta ou du continent aussi rapide qu'on le +suppose; et si l'on voulait le soutenir, il resterait à expliquer +comment ce rivage, qui n'a pas gagné une demi-lieue depuis Alexandre, en +gagna 11 dans le temps infiniment moindre qui s'écoula de Ménélas à ce +conquérant[19].» + +Il existait un moyen plus authentique d'évaluer cet empiètement; c'est +la mesure positive de l'Égypte, donnée par Hérodote. Voici son texte: +«La largeur de l'Égypte sur la mer, depuis le golfe Plintinite jusqu'au +marais Serbonide, près du Casius, est de 3,600 stades; et sa longueur de +la mer à Héliopolis est de 1,500 stades.» + +Ne parlons que de ce dernier article, le seul qui nous intéresse. Par +des comparaisons faites avec cette sagacité qui lui était propre, +d'Anville a prouvé que le stade d'Hérodote doit s'évaluer entre 50 et 51 +toises de France. En prenant ce dernier terme, les 1,500 stades +équivalent à 76,000 toises, qui, à raison de 57,000 au degré sous ce +parallèle, donnent un degré et près de 20 minutes et demie. Or, d'après +les observations astronomiques de Niebuhr, voyageur du roi de Danemarck +en 1761[20], la différence de latitude entre Héliopolis (aujourd'hui la +Matarée) et la mer, étant d'un degré 29 minutes sous Damiât, et d'un +degré 24 minutes sous Rosette, il en résulte d'un côté 3 minutes et +demie, ou une lieue et demie d'empiètement; et 8 minutes et demie, ou 3 +lieues et demie de l'autre: c'est-à-dire que l'ancien rivage répond à +11,800 toises au-dessous de Rosette; ce qui s'éloigne peu du sens que je +trouve au passage d'Homère, tandis que, sur la branche de Damiât, +l'application tombe 950 toises au-dessous de cette ville. Il est vrai +qu'en mesurant immédiatement par le compas, la ligne du rivage remonte +environ 3 lieues plus haut du côté de Rosette, et tombe sur Damiât même; +ce qui vient du triangle opéré par la différence de longitude. Mais +alors _Bolbitine_, mentionnée par Hérodote, est hors de limite; et il +n'est plus vrai que Busiris (Abousir) soit, comme le dit Hérodote[21], +au milieu du Delta. On ne doit pas le dissimuler; ce que les anciens +rapportent, et ce que nous connaissons du local, n'est point assez +précis pour déterminer rigoureusement les empiètements successifs. Pour +raisonner sûrement, il faudrait des recherches semblables à celles de +Choiseul-Gouffier sur le Méandre[22], il faudrait des fouilles sur le +terrain; et de pareils travaux exigent une réunion de moyens qui n'est +donnée qu'à peu de voyageurs. Il y a surtout ici cette difficulté que le +terrain sablonneux qui forme le bas Delta, subit d'un jour à l'autre de +grands changements. Le Nil et la mer n'en sont pas les seuls agents; le +vent lui-même en est un puissant: tantôt il comble des canaux et +repousse le fleuve, comme il a fait pour l'ancien bras Canopique; tantôt +il entasse le sable et ensevelit les ruines, au point d'en faire perdre +le souvenir. Niebuhr en cite un exemple remarquable. Pendant qu'il était +à Rosette (en 1762), le hasard fit découvrir dans les collines de sable +qui sont au sud de la ville, diverses ruines anciennes, et entre autres +vingt belles colonnes de marbre d'un travail grec, sans que la tradition +pût dire quel avait été le nom du lieu[23]. Tout le désert adjacent m'a +paru dans le même cas. Cette partie jadis coupée de grands canaux et +remplie de villes, n'offre plus que des collines d'un sable jaunâtre, +très-fin, que le vent entasse au pied de tout obstacle, et qui souvent +submerge les palmiers. Aussi, malgré le travail de d'Anville, ne peut-on +se tenir assuré de l'application qu'il a faite de plusieurs lieux +anciens au local actuel. + +Savary a été beaucoup plus exact dans ce qu'il rapporte d'une de ces +révolutions du Nil[24], par laquelle il paraît que jadis ce fleuve coula +tout entier dans la Libye, au sud de Memphis. Mais le récit d'Hérodote +lui-même, dont il tire ce fait, souffre des difficultés. Ainsi, lorsque +cet historien dit, d'après les prêtres d'Héliopolis, que Menès, premier +roi d'Égypte, barra le coude que faisait le fleuve, deux lieues et quart +(cent stades) au-dessus de Memphis[25], et qu'il creusa un lit nouveau à +l'orient de cette ville, ne s'ensuit-il pas que Memphis avait été +jusqu'alors dans un désert aride, loin de toute eau; cette hypothèse +peut-elle s'admettre? Peut-on croire littéralement à ces immenses +travaux de _Menès_, qui aurait fondé une ville citée comme existante +avant lui; qui aurait creusé des canaux et des lacs, jeté des ponts, +construit des palais, des temples, des quais, etc.: et tout cela dans +l'origine première d'une nation, et dans l'enfance de tous les arts? Ce +Menès lui-même est-il un être historique, et les récits des prêtres sur +cette antiquité ne sont-ils pas tous mythologiques? Je suis donc porté à +croire que le cours barré par Menès était seulement une dérivation +nuisible à l'arrosement du Delta; et cette conjecture paraît d'autant +plus probable, que, malgré le témoignage d'Hérodote, cette partie de la +vallée, vue des pyramides, n'offre aucun étranglement qui fasse croire à +un ancien obstacle. D'ailleurs, il me semble que Savary a trop pris sur +lui de faire aboutir à la digue mentionnée au-dessus de Memphis, le +grand ravin appelé _bahr bela ma_, ou _fleuve sans eau_, comme indiquant +l'ancien lit du Nil. Tous les voyageurs cités par d'Anville le font +aboutir au Faïoume, dont il paraît une suite plus naturelle[26]. Pour +établir ce fait nouveau, il faudrait avoir vu les lieux; et je n'ai +jamais ouï dire au Kaire que Savary se soit avancé plus au sud que les +pyramides de _Djizé_. La formation du Delta, qu'il déduit de ce +changement, répugne également à se concevoir; car, _dans cette +révolution subite_, comment imaginer _que le poids énorme des eaux, qui +vint se jeter à l'entrée du golfe[27], fit refluer celles de la mer_? Le +choc de deux masses liquides ne produit qu'un mélange, dont il résulte +bientôt un niveau commun; en faisant abonder plus d'eau, on dut couvrir +davantage. Il est vrai que le voyageur ajoute: _Les sables et le limon +que le Nil entraîne s'y amoncelèrent; l'île du Delta, peu considérable +d'abord, sortit des eaux de la mer, dont elle recula les limites_. Mais +comment une île sort-elle de la mer? Les eaux courantes aplanissent +bien plus qu'elles n'amoncellent: ceci nous conduit à la question de +l'exhaussement. + + + + +CHAPITRE III. + +De l'exhaussement du Delta. + + +Hérodote, qui l'a connue aussi bien que la précédente, ne s'est pas +expliqué davantage sur ses proportions; mais il a rapporté un fait dont +Savary s'appuie pour tirer des conséquences positives. Voici le précis +de son raisonnement: + +«Du temps de Moeris, qui vivait 500 ans avant la guerre de Troie[28], 8 +coudées suffisaient pour inonder le Delta (_Hérod._, lib. II) dans toute +son étendue. Lorsque Hérodote vint en Égypte, il en fallait 15; sous +l'empire des Romains, 16; sous les Arabes, 17: aujourd'hui le terme +favorable est 18, et le Nil croît jusqu'à 22. Voilà donc, dans l'espace +de 3,284 ans, le Delta élevé de quatorze coudées.» + +Oui, si l'on admet les faits tels qu'ils sont présentés; mais en les +reprenant dans leurs sources, on trouve des accessoires qui dénaturent +et les principes et les conséquences. Citons d'abord le texte +d'Hérodote. + +«Les prêtres égyptiens,» dit cet auteur[29], rapportent qu'au temps du +roi Moeris, le Nil inondait le Delta, en s'élevant seulement à 8 +coudées. De nos jours, s'il n'en atteint 16 ou au moins 15, il ne se +répand pas sur le pays. Or, depuis la mort de Moeris jusqu'à ce moment, +il ne s'est pas encore écoulé 900 ans.» + +Calculons: de Moeris à Hérodote, 900 ans. + + d'Hérodote à l'an 1777, 2,237, ou, + si l'on veut, 2,240 + ______ + TOTAL 3,140 + +Pourquoi cette différence de 144 ans en excès dans le calcul de Savary? +pourquoi suit-il d'autres comptes que ceux de son auteur? Mais passons +sur la chronologie. + +Du temps d'Hérodote, il fallait 16 coudées, ou au moins 15 pour inonder +le Delta. Du temps des Romains, il n'en fallait pas davantage: 15 et 16 +sont toujours le terme désigné: + +_Avant Pétrone_, dit Strabon[30], _l'abondance ne régnait en Égypte que +quand le Nil s'élevait à quatorze coudées_. Mais ce gouverneur obtenant +par art ce que refusait la nature, on a vu _sous sa préfecture +l'abondance régner à_ 12. Les Arabes ne s'expriment pas autrement. Il +existe un livre en leur langue qui contient le tableau de toutes les +crues du Nil, depuis la 27^{e} année de l'hégire (622) jusqu'à la +875^{e} (1470); et cet ouvrage constate que, dans les époques les plus +récentes, toutes les fois que le Nil a 14 coudées de profondeur dans son +lit, il y a récolte et provision pour une année; que s'il en a 16, il y +a provision pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant à 18, il y +a disette; ce qui revient exactement au récit d'Hérodote. Le livre que +je cite est arabe, mais ses résultats sont aux mains de tout le monde; +il suffit de consulter le mot _Nil_ dans la Bibliothèque orientale de +d'Herbelot, ou les _extraits_ de Kâlkâchenda, dans le _Voyage_ du +docteur Shaw. + +La nature des coudées ne peut faire équivoque. Fréret, d'Anville et +Bailly ont prouvé que la coudée égyptienne, toujours définie 24 doigts, +égalait 20 et demi de nos pouces[31]; et la coudée actuelle, appelée +_drâa masri_, est précisément divisée en 24 doigts, et revient à 20 et +demi de nos pouces. Mais les colonnes employées pour mesurer la hauteur +du fleuve ont subi une altération qu'il importe de ne pas omettre. + +«Dans les premiers temps que les Arabes occupèrent l'Égypte,» a dit +_Kâlkâchenda_, «ils s'aperçurent que, lorsque le Nil n'atteignait pas le +terme de l'abondance, chacun s'empressait de faire sa provision pour +l'année; ce qui troublait incontinent l'ordre public. On en porta +plainte au kalif Omar, qui donna ordre à _Amrou_ d'examiner la chose; et +voici ce qu'Amrou lui manda: Ayant fait les recherches que vous nous +avez prescrites, nous avons trouvé que quand le Nil monte à 14 coudées, +il procure une récolte _suffisante_ pour l'année; que s'il atteint 16 +coudées, elle est _abondante_; mais qu'à 12 et à 18 elle est mauvaise. +Or, ce fait étant connu du peuple par les proclamations d'usage, il +s'ensuit des mesures qui portent du trouble dans le commerce.» + +Omar, pour remédier à cet abus, eût peut-être voulu abolir les +proclamations; mais la chose n'étant pas praticable, il imagina, sur +l'avis d'Abou-taaleb, un expédient qui vint au même but. Jusqu'alors la +_colonne de mesure_, dite _nilomètre_[32], avait été divisée par coudées +de 24 doigts; Omar la fit détruire, et, lui en substituant une autre +qu'il établit dans l'île de Rouda, il prescrivit que les 12 coudées +inférieures fussent composées de 28 doigts au lieu de 24, pendant que +les coudées supérieures resteraient comme auparavant à 24. De là il +arriva que désormais, lorsque le Nil marqua 12 coudées sur la colonne, +il en avait réellement 14; car ces 12 coudées ayant chacune 4 doigts en +excès, il en résultait une surabondance de 48 doigts ou deux coudées. +Alors, quand on proclama 14 coudées, terme d'une récolte _suffisante_, +l'inondation était réellement au degré _d'abondance_: la multitude, +partout trompée par les mots, s'en laissa imposer. Mais cette altération +n'a pu échapper aux historiens arabes; et ils ajoutèrent que les +colonnes du _Said_ ou haute Égypte continuèrent d'être divisées par 24 +doigts; que le terme 18 (vieux style) fut toujours nuisible; que 19 +était très-rare, et 20 presqu'un prodige[33]. + +Rien n'est donc moins constant que la progression alléguée, et nous +pouvons établir contre elle un premier fait: que dans une période connue +de 18 siècles, l'état du Nil n'a pas changé. Comment arrive-t-il donc +aujourd'hui qu'il se montre si différent? Comment, depuis l'an 1473, +a-t-il passé si subitement de 15 à 22? Ce problème me paraît facile à +résoudre. Je n'en chercherai pas l'explication dans les faits physiques, +mais dans les accessoires de la chose. Ce n'est point le Nil qui a +changé; c'est la colonne, ce sont ses dimensions. Le mystère dont les +Turcs l'enveloppent empêche la plupart des voyageurs de s'en assurer; +mais Pocoke, qui parvint à la voir en 1739, rapporte que tout était +confus et inégal dans l'échelle des coudées. Il observe même qu'elle lui +parut neuve, et cette circonstance fait penser que les Turks, à +l'imitation d'Omar, se sont permis une nouvelle altération. Enfin, il +est un fait qui lève tout doute à cet égard: Niebuhr[34], qu'on ne +suspectera pas d'avoir imaginé une observation, ayant mesuré en 1762 les +vestiges de l'inondation sur un mur de Djizé, a trouvé que, le 1^{er} +juin, le Nil avait baissé de vingt-quatre pieds de France. Or +vingt-quatre pieds réduits en coudées, à raison de vingt pouces et demi +chacune, font précisément quatorze coudées un pouce. Il est vrai qu'il +reste encore dix-huit jours de décroissance; mais en les portant à une +demi-coudée par une estimation dont Pocoke fournit les termes de +comparaison,[35] on n'a que quatorze coudées et demie, qui reviennent +exactement au calcul ancien. + +Il est un dernier fait allégué par Savary, auquel je ne puis non plus +souscrire sans restrictions. «_Depuis mon séjour en Égypte_,» dit-il, +lettre 1^{re}, p. 14, j'ai fait deux fois le tour du Delta, je l'ai même +traversé par le canal de Menoufe. Le fleuve coulait à pleines rives dans +les grandes branches de Rosette, de Damiette, et dans celles qui +traversent l'intérieur du pays; mais il ne débordait pas sur la terre, +excepté dans les lieux bas, où l'on saignait les digues pour arroser les +campagnes couvertes de riz.» + +_De là il conclut_ «que le Delta est actuellement dans la situation la +plus favorable pour l'agriculture, parce qu'en perdant l'inondation, +cette île a gagné, chaque année, les trois mois que la Thébaïde reste +sous les eaux.» Il faut l'avouer, rien de plus étrange que ce gain. Si +le Delta a gagné à n'être plus inondé, pourquoi désira-t-on si fort de +tout temps l'inondation?--_Les saignées y suppléent._--Mais on a tort de +comparer le Delta aux marais de la Seine. L'eau n'est à fleur de terre +que vers la mer; partout ailleurs, elle est inférieure au niveau du sol, +et le rivage s'élève d'autant plus qu'on remonte davantage. Enfin, si +je dois citer mon témoignage, j'atteste que descendant du Kaire à +Rosette par le canal de Menoufe, j'ai observé, les 26, 27 et 28 +septembre 1783, que, quoique les eaux se retirassent depuis plus de +quinze jours, les campagnes étaient encore submergées en partie, et +qu'elles portaient aux lieux découverts les traces de l'inondation. Le +fait allégué par Savary ne peut donc être attribué qu'à une mauvaise +inondation; et l'on ne doit point croire que l'exhaussement ait changé +l'état du Delta[36], ni que les Égyptiens soient réduits à n'avoir plus +d'eau que par des moyens mécaniques, aussi dispendieux que bornés.[37] + +Il nous reste à résoudre la difficulté des huit coudées de Moeris, et je +ne pense pas qu'elle ait des causes d'une autre nature. Il paraît +qu'après ce prince, il arriva une révolution dans les mesures, et que +d'une coudée l'on en fit deux. Cette conjecture est d'autant plus +probable, que du temps de Moeris, l'Égypte ne formait pas un même +royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan à la mer. Sésostris, qui +fut postérieur à Moeris, les réunit par conquête. Mais après ce prince, +ils rentrèrent dans leur division, qui dura jusqu'à Psammetik. Cette +révolution dans les mesures conviendrait très-bien à Sésostris qui en +opéra une générale dans le gouvernement. C'est lui qui établit des lois +et une administration nouvelles; qui fit élever des digues et des +chaussées pour asseoir les villes et les villages, et creuser une +quantité de canaux telle, dit Hérodote,[38] que l'Égypte abandonna les +chariots dont elle avait jusqu'alors fait usage. + +Au reste, il est bon d'observer que les degrés de l'inondation ne sont +pas les mêmes par toute l'Égypte. Ils suivent au contraire une règle de +diminution graduelle, à mesure que le fleuve descend. A Asouan, le +débordement est d'un sixième plus fort qu'au Kaire; et lorsque dans +cette dernière ville on compte vingt-sept pieds, à peine en a-t-on +quatre à Rosette et à Damiât. La raison en est qu'outre la masse d'eau +qu'absorbent les terrains, le fleuve resserré dans un seul lit et dans +une vallée étroite, s'élève davantage: quand au contraire il a passé le +Kaire, n'étant plus contenu par les montagnes, et se divisant en mille +rameaux, il arrive nécessairement que sa nappe perd en profondeur ce +qu'elle gagne en surface. + +On jugera sans doute, d'après ce que j'ai dit, que l'on s'est trop tôt +flatté de connaître les termes précis de l'agrandissement et de +l'exhaussement du Delta. Mais en rejetant des circonstances illusoires, +je ne prétends pas nier le fond même des faits; leur existence est trop +bien attestée par le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par +exemple, l'exhaussement du sol me paraît prouvé par un fait sur lequel +on a peu insisté. Quand on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses, +comme en mars, on remarque, à mesure que l'on remonte, que le rivage +s'élève graduellement au-dessus de l'eau; en sorte que si à Rosette il +en excède de deux pieds de niveau, il l'excède de trois et quatre dès +Faoué, et de plus de douze au Kaire[39]: or, en raisonnant sur ce fait, +on en peut tirer la preuve d'un exhaussement par dépôt; car la couche du +limon étant en proportion avec l'épaisseur des nappes d'eau qui la +déposent, elle doit être plus forte ou plus faible, selon que ces +nappes sont plus ou moins profondes, et nous ayons vu qu'elles observent +une gradation analogue d'Asouan à la mer. + +D'un autre côté, l'accroissement du Delta s'annonce d'une manière +frappante par la forme de l'Égypte sur la Méditerranée. Quand on en +considère la projection sur une carte, on voit que le terrain qui est +dans la ligne du fleuve, ce terrain formé d'une matière étrangère, a +pris une saillie demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie +et d'Afrique qu'il déborde, ont une direction rentrante vers le fond du +Delta, qui décèle que jadis ce terrain fut un golfe que le temps a +rempli. + +Ce comblement, commun à tous les fleuves, s'est exécuté par un mécanisme +qui leur est également commun: les eaux des pluies et des neiges roulant +des montagnes dans les vallées, ne cessent d'entraîner les terres +qu'elles arrachent par leur chute. La partie pesante de ces débris, +comme les cailloux et les sables, s'arrête bientôt, si un courant rapide +ne la chasse. Mais si les eaux ne trouvent qu'un terreau fin et léger, +elles s'en chargent en abondance, et en roulent les bancs avec facilité. +Le Nil, qui a trouvé de pareils matériaux dans l'Abissinie et l'Afrique +intérieure, s'en est servi pour hâter ses travaux; ses eaux s'en sont +chargées, son lit s'en est rempli; souvent même il s'en embarrasse au +point d'être gêné dans son cours. Mais quand l'inondation lui rend ses +forces, il chasse ces bancs vers la mer, en même temps qu'il en amène +d'autres pour la saison suivante: arrivées à son embouchure, les boues +s'entassent et forment des grèves, parce que la pente ne donne plus +assez d'action au courant, et parce que la mer forme un équilibre de +résistance. La stagnation qui s'ensuit force la partie ténue, qui +jusqu'alors avait surnagé, à se déposer, et elle se dépose surtout aux +lieux où il y a moins de mouvement, tels que les rivages. Ainsi la côte +s'enrichit peu à peu des débris du pays supérieur du Delta même; car si +le Nil enlève à l'Abissinie pour donner à la Thébaïde, il enlève à la +Thébaïde pour porter au Delta, et au Delta pour porter à la mer. Partout +où ses eaux ont un courant, il dépouille le même sol qu'il enrichit. +Quand on remonte au Kaire dans les eaux basses, on voit partout les +bords taillés à pic, s'écrouler par pans. Le Nil qui les mine par le +pied, privant d'appui leur terre légère, elle tombe dans son lit. Dans +les grandes eaux, elle s'imbibe, se délaye; et lorsque le soleil et la +sécheresse reviennent, elle se gerce et s'écroule encore par grands pans +que le Nil entraîne. C'est ainsi que plusieurs canaux se sont comblés, +et que d'autres se sont élargis, en élevant sans cesse le lit du fleuve. +Le plus fréquenté de nos jours, celui qui vient de _Nadir_ à la branche +de Damiât, est dans ce cas. Ce canal, creusé d'abord de main d'homme, +est devenu semblable à la Seine en plusieurs endroits. Il supplée même +à la branche-mère qui va de _Batn el Baqara_ à _Nadir_, et qui se comble +au point que si on ne la dégorge pas, elle finira par devenir terre +ferme: la raison en est que le fleuve tend sans cesse à la ligne droite +dans laquelle il a plus de force; c'est par cette même raison qu'il a +préféré la branche Bolbitine, qui n'était d'abord qu'un canal factice, à +la branche Canopique[40]. + +De ce mécanisme du fleuve, il résulte encore que les principaux +comblemens doivent se faire sur la ligne des plus grandes embouchures et +du plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme à cette théorie. +En jetant l'oeil sur la carte, on s'aperçoit que la saillie des terres +est surtout dans la direction des branches de Rosette et de Damiât. Le +terrain latéral et l'intermédiaire sont demeurés lac et marais indivis +entre le continent et la mer, parce que les petits canaux qui s'y +rendent n'ont pu opérer qu'un comblement imparfait. Ce n'est qu'avec la +plus grande lenteur que les dépôts et les limons s'élèvent; sans doute +même ce moyen ne parviendrait jamais à les porter au-dessus des eaux, +s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif qui est la mer. C'est +elle qui travaille sans relâche à élever le niveau des rives basses +au-dessus de ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer sur +le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils rencontrent en arrivant; +leur battement accumule ensuite cette digue légère, et lui donne un +exhaussement qu'elle n'eût jamais pris dans les eaux tranquilles. Ce +fait est sensible pour quiconque marche au bord de la mer, sur un rivage +bas et mouvant: mais il faut que la mer n'ait pas de courant sur la +plage; car si elle perd aux lieux où elle est en _remous_, elle gagne à +ceux où elle est en mouvement. Quand les grèves sont enfin à fleur +d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au lieu de dire qu'elle en +élève le niveau au-dessus de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le +niveau de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on creuse, +rassemblent en de petits espaces les nappes qui étaient répandues sur de +plus grands[41]. C'est ainsi que le Delta a dû se former avec une +lenteur qui a demandé plus de siècles que nous n'en connaissons; mais le +temps ne manque pas à la nature[42]. + +Il reste certainement beaucoup d'observations à faire ou à recommencer +dans ce pays; mais, comme je l'ai déja dit, elles ont de grandes +difficultés. Pour les vaincre, il faudrait du temps, de l'adresse et de +la dépense; à bien des égards même, les obstacles accessoires sont plus +graves que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait une épreuve +récente pour le nilomètre. En vain a-t-il tenté de séduire les gardiens; +en vain a-t-il donné et promis des sequins aux _crieurs_, pour en +obtenir les vraies hauteurs du Nil; leurs rapports contradictoires ont +prouvé leur mauvaise foi ou leur ignorance commune. On dira peut-être +qu'il faudrait établir des colonnes dans des maisons particulières; mais +ces opérations, simples en théorie, sont impossibles en pratique: on +s'exposerait à des risques trop graves. Cette curiosité même que les +Francs portent avec eux, chagrine de plus en plus les Turks. Ils pensent +que l'on en veut à leur pays; et ce qui se passe de la part des Russes, +joint à des préjugés répandus, affermit leurs soupçons. C'est un bruit +général dans l'empire à ce moment, que _les temps prédits sont arrivés; +que la puissance et la religion des Musulmans vont être détruites; que +le roi Jaune va venir établir un empire nouveau, etc._ Mais il est temps +de reprendre nos idées. + +Je passe légèrement sur la saison[43] du débordement, assez connue; sur +sa gradation insensible et non subite comme celle de nos rivières; sur +ses diversités qui le montrent tantôt faible et tantôt fort, quelquefois +même nul: cas très-rare, mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous +ces objets sont trop connus pour les répéter; on sait également que les +causes de ces phénomènes qui furent une énigme pour les anciens[44], +n'en sont plus une pour les Européens. Depuis que leurs voyageurs leur +ont appris que l'Abissinie et la partie adjacente de l'Afrique sont +inondées de pluie en mai, juin et juillet, ils ont conclu, avec raison, +que ce sont ces pluies qui, par la disposition du terrain, affluant de +mille rivières, se rassemblent dans une même vallée, pour venir sur des +rives lointaines offrir le spectacle imposant d'une masse d'eau qui +emploie trois mois à s'écouler. On laisse aux physiciens grecs cette +action des vents de nord ou étésiens, qui, par une prétendue pression, +arrêtaient le cours du fleuve; il est même étonnant qu'ils aient jamais +admis cette explication; car le vent n'agissant que sur la surface de +l'eau, il n'empêche point le fond d'obéir à la pente. En vain des +modernes ont allégué l'exemple de la Méditerranée, qui, par la durée des +vents d'est, découvre la côte de Syrie d'un pied ou un pied et demi, +pour recouvrir de la même quantité celles d'Espagne et de Provence, et +qui, par les vents d'ouest, opère l'inverse: il n'y a aucune comparaison +entre une mer sans pente et un fleuve, entre la nappe de la Méditerranée +et celle du Nil, entre vingt-six pieds et dix-huit pouces. + + + + +CHAPITRE IV. + +Des vents et de leurs phénomènes. + + +Ces vents du nord, dont le retour a lieu chaque année aux mêmes époques, +ont un emploi plus vrai, celui de porter en Abissinie une prodigieuse +quantité de nuages. Depuis avril jusqu'en juillet, on ne cesse d'en +voir remonter vers le sud, et l'on serait quelquefois tenté d'en +attendre de la pluie; mais cette terre brûlée leur demande en vain un +bienfait qui doit lui revenir sous une autre forme. Jamais il ne pleut +dans le Delta en été; dans tout le cours de l'année même, il y pleut +rarement, et en petite quantité. L'année 1761, observée par Niebuhr, fut +un cas extraordinaire que l'on cite encore. Les accidens que les pluies +causèrent dans la basse Égypte, dont une foule de villages, bâtis en +terre, s'écroulèrent, prouvent assez qu'on y regarde comme rare cette +abondance d'eau. Il faut d'ailleurs observer qu'il pleut d'autant moins +que l'on s'élève davantage vers le Saïd. Ainsi, il pleut plus souvent à +Alexandrie et à Rosette qu'au Kaire, et au Kaire qu'à _Minié_. La pluie +est presque un prodige à _Djirdjé_. Nous autres habitants de contrées +humides, nous ne concevons pas comment un pays peut subsister sans +pluie[45]; mais dans l'Égypte, outre la somme d'eau dont la terre fait +provision lors de l'inondation, les rosées qui tombent dans les nuits +d'été suffisent à la végétation. Les melons d'eau, connus à Marseille +sous le nom de _pastèques_, du mot arabe _battik_, en sont une preuve +sensible; car souvent ils n'ont au pied qu'une poussière sèche; et +cependant leurs feuilles ne manquent pas de fraîcheur. Ces rosées ont de +commun avec les pluies qu'elles sont plus abondantes vers la mer, et +plus faibles à mesure qu'elles s'en éloignent; et elles en diffèrent en +ce qu'elles sont moindres l'hiver, et plus fortes l'été. A Alexandrie, +dès le coucher du soleil, en avril, les vêtements et les terrasses sont +trempés comme s'il avait plu. Comme les pluies encore, ces rosées sont +fortes ou faibles, à raison de l'espèce du vent qui souffle. Le sud et +le sud-est n'en donnent point; le nord en apporte beaucoup, et l'ouest +encore davantage. On explique aisément ces différences, quand on observe +que les deux premiers viennent des déserts de l'Afrique et de l'Arabie, +où ils ne trouvent pas une goutte d'eau; que le nord, au contraire, et +l'ouest chassent sur l'Égypte l'évaporation de la Méditerranée, qu'ils +traversent, l'un dans sa largeur, et l'autre dans toute sa longueur. Je +trouve même, en comparant mes observations à ce sujet en Provence, en +Syrie et en Égypte, à celles de Niebuhr en Arabie et à Bombai, que cette +position respective des mers et des continents est la cause des diverses +qualités d'un même vent qui se montre pluvieux dans un pays, pendant +qu'il est toujours sec dans l'autre; ce qui dérange beaucoup les +systèmes des astrologues anciens et modernes, sur les influences des +planètes. + +Un autre phénomène aussi remarquable, est le retour périodique de chaque +vent, et son appropriation, pour ainsi dire, à certaines saisons de +l'année. L'Égypte et la Syrie offrent en ce genre une régularité digne +de fixer l'attention. + +En Égypte, lorsque le soleil se rapproche de nos zones, les vents qui se +tenaient dans les parties de l'est, passent aux rumbs de nord, et s'y +fixent. Pendant juin, ils soufflent constamment nord et nord-ouest; +aussi est-ce la vraie saison du passage au Levant, et un vaisseau peut +espérer de jeter l'ancre en Cypre ou à Alexandrie, le quatorzième et +quelquefois le onzième jour de son départ de Marseille. Les vents +continuent en juillet de souffler nord, variant à droite et à gauche du +nord-ouest au nord-est. Sur la fin de juillet, dans tout le cours d'août +et la moitié de septembre, ils se fixent nord pur, et ils sont modérés, +plus vifs le jour, plus calmes la nuit; alors même il règne sur la +Méditerranée une bonace générale, qui prolonge les retours en France +jusqu'à soixante-dix et quatre-vingt jours. + +Sur la fin de septembre, lorsque le soleil repasse la ligne, les vents +reviennent vers l'est, et sans y être fixés, ils en soufflent plus que +d'aucun autre rumb, le nord seul excepté. Les vaisseaux profitent de +cette saison, qui dure tout octobre et une partie de novembre, pour +revenir en Europe, et les traversées pour Marseille sont de trente à +trente-cinq jours. A mesure que le soleil passe à l'autre tropique, les +vents deviennent plus variables, plus tumultueux; leurs régions les plus +constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest. Ils se maintiennent +tels en décembre, janvier et février, qui, pour l'Égypte comme pour +nous, sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de la Méditerranée, +entassées et appesanties par le froid de l'air, se rapprochent de la +terre, et forment les brouillards et les pluies. Sur la fin de février +et en mars, quand le soleil revient vers l'équateur, les vents tiennent +plus que dans aucun autre temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier +mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit régner le sud-est, le sud pur +et le sud-ouest. Ils sont mêlés d'ouest, de nord et d'est; celui-ci +devient le plus habituel sur la fin d'avril; et pendant mai, il partage +avec le nord l'empire de la mer, et rend les retours en France encore +plus courts que dans l'autre équinoxe. + + +DU VENT CHAUD, OU KAMSÎN. + +Ces vents du sud dont je viens de parler, ont en Égypte le nom générique +de vents de _cinquante_ (jours)[46], non qu'ils durent cinquante jours +de suite, mais parce qu'ils paraissent plus fréquemment dans les 50 +jours qui entourent l'équinoxe. Les voyageurs les ont fait connaître en +Europe sous le nom de vents _empoisonnés_[47], ou, plus correctement, +_vents chauds du désert_. Telle est en effet leur propriété; elle est +portée à un point si excessif, qu'il est difficile de s'en faire une +idée sans l'avoir éprouvée; mais on en peut comparer l'impression à +celle qu'on reçoit de la bouche d'un four banal, au moment qu'on en tire +le pain. Quand ces vents commencent à souffler, l'air prend un aspect +inquiétant. Le ciel, toujours si pur en ces climats, devient trouble; le +soleil perd son éclat, et n'offre plus qu'un disque violacé. L'air n'est +pas nébuleux, mais gris et poudreux, et réellement il est plein d'une +poussière très-déliée qui ne se dépose pas et qui pénètre partout. Ce +vent, toujours léger et rapide, n'est pas d'abord très-chaud; mais à +mesure qu'il prend de la durée, il croît en intensité. Les corps animés +le reconnaissent promptement au changement qu'ils éprouvent. Le poumon, +qu'un air trop raréfié ne remplit plus, se contracte et se tourmente. La +respiration devient courte, laborieuse; la peau est sèche, et l'on est +dévoré d'une chaleur interne. On a beau se gorger d'eau, rien ne +rétablit la transpiration. On cherche en vain la fraîcheur; les corps +qui avaient coutume de la donner trompent la main qui les touche. Le +marbre, le fer, l'eau, quoique le soleil soit voilé, sont chauds. Alors +on déserte les rues, et le silence règne comme pendant la nuit. Les +habitants des villes et des villages s'enferment dans leurs maisons, et +ceux du désert dans leurs tentes ou dans les puits creusés en terre, où +ils attendent la fin de ce genre de tempête. Communément elle dure trois +jours: si elle passe, elle devient insupportable. Malheur aux voyageurs +qu'un tel vent surprend en route loin de tout asile! ils en subissent +tout l'effet, qui est quelquefois porté jusqu'à la mort. Le danger est +surtout au moment des rafales; alors la vitesse accroît la chaleur au +point de tuer subitement avec des circonstances singulières; car tantôt +un homme tombe frappé entre deux autres qui restent sains, et tantôt il +suffit de se porter un mouchoir aux narines, ou d'enfoncer le nez dans +un trou de sable, comme font les chameaux, ou de fuir au galop comme +font les Arabes qui sentent venir la _mofette_, nom qui paraît en effet +convenir à cet air: il est d'ailleurs constant qu'il est plus dangereux +de Mossul à Bagdad qu'en aucun autre lieu; ce que l'on attribue à la +qualité sulfureuse et minéralogique du pays qu'il parcourt depuis +l'Euphrate. Il est remarquable qu'il n'incommode pas les caravanes qui +sont alors sur la route de Damas à Alep; à Bagdad, il est mortel sur +les minarets, sur les terrasses, sur le pont, et non dans les lieux bas. +Si l'on ajoute qu'aussitôt après la mort il y a hémorrhagie par le nez +et par la bouche, que le cadavre demeure chaud, enfle, devient bleu, et +se déchire aisément, il paraîtra de plus en plus probable que cet air +meurtrier est un air inflammable, chargé dans certains cas d'acide +sulfureux. + +Une autre qualité de ce vent est son extrême sécheresse; elle est telle, +que l'eau dont on arrose un appartement s'évapore en peu de minutes. Par +cette extrême aridité, il flétrit et dépouille les plantes; et en +pompant trop subitement l'émanation des corps animés, il crispe la peau, +ferme les pores, et cause cette chaleur fébrile qui accompagne toute +transpiration supprimée. + +Ces vents chauds ne sont point particuliers à l'Égypte; ils ont lieu en +Syrie, plus cependant sur la côte et dans le désert que sur les +montagnes. Niebuhr les a trouvés en Arabie, à Bombai, dans le Diarbekr; +l'on en éprouve aussi en Perse, en Afrique, et même en Espagne: partout +leurs effets se ressemblent, mais leur direction diffère selon les +lieux. En Égypte, le plus violent vient du sud-sud-ouest; à la _Mekke_, +il vient de l'est; à _Surate_, du nord; à _Barsa_, du nord-ouest; à +_Bagdad_, de l'ouest; et en _Syrie_, du sud-est. Ce contraste, qui +embarrasse au premier coup d'oeil, devient à la réflexion le moyen de +résoudre l'énigme. En examinant les sites géographiques, on trouve que +c'est toujours des continents déserts que vient le vent chaud; et en +effet, il est naturel que l'air qui couvre les immenses plaines de la +Lybie et de l'Arabie, n'y trouvant ni ruisseaux, ni lacs, ni forêts, s'y +échauffe par l'action d'un soleil ardent, par la réflexion du sable, et +prenne le degré de chaleur et de sécheresse dont il est capable. S'il +survient une cause quelconque qui détermine un courant à cette masse, +elle s'y précipite, et porte avec elle les qualités étonnantes qu'elle a +acquises. Il est si vrai que ces qualités sont dues à l'action du soleil +sur les sables, que ces mêmes vents n'ont point dans toutes les saisons +la même intensité. En Égypte, par exemple, on assure que les vents du +sud, en décembre et janvier, sont aussi froids que le nord; et la raison +en est que le soleil, passé à l'autre tropique, n'embrase plus l'Afrique +septentrionale, et que l'Abissinie, si montueuse, est couverte de neige: +il faut que le soleil se soit rapproché de l'équateur pour produire ces +phénomènes. Par une raison semblable, le sud a un effet bien moindre en +Chypre, où il arrive rafraîchi par les vapeurs de la Méditerranée. Dans +cette île, c'est le nord qui le remplace; on s'y plaint qu'en été il est +d'une chaleur insupportable, pendant qu'il est glacial en hiver: ce qui +résulte évidemment de l'Asie mineure, qui, dans l'été, est embrasée, +pendant qu'en hiver elle est couverte de glaces. Au reste, ce sujet +offre une foule de problèmes faits pour piquer la curiosité d'un +physicien. Ne serait-il pas en effet intéressant de savoir: + +1º D'où vient ce rapport des saisons et de la marche du soleil à +l'espèce des vents et aux régions d'où ils soufflent? + +2º Pourquoi, sur toute la Méditerranée, les rumbs de nord sont les plus +habituels, au point que sur 12 mois on peut dire qu'ils en règnent 9? + +3º Pourquoi les vents d'est reviennent si régulièrement après les +équinoxes, et pourquoi à cette époque il y a communément un coup de vent +plus fort? + +4º Pourquoi les rosées sont plus abondantes en été qu'en hiver; et +pourquoi les nuages étant un effet de l'évaporation de la mer, et +l'évaporation étant plus forte l'été que l'hiver, il y a cependant plus +de nuages l'hiver que l'été? + +5º Enfin pourquoi la pluie est si rare en Égypte, et pourquoi les nuages +se rendent de préférence en Abissinie? + +Mais il est temps d'achever le tableau physique que j'ai commencé. + + + + +CHAPITRE V. + +Du climat et de l'air. + + +Le climat de l'Égypte passe avec raison pour très-chaud, puisqu'en +juillet et août le thermomètre de Réaumur se soutient, dans les +appartements les plus tempérés, à 24 et 25 degrés au-dessus de la +glace[48]. Au Saïd, il monte encore plus haut, quoique je ne puisse rien +dire de précis à cet égard. Le voisinage du soleil, qui dans l'été est +presque perpendiculaire, est sans doute une cause première de cette +chaleur; mais quand on considère que d'autres pays, sous la même +latitude, sont plus frais, on juge qu'il en existe une seconde cause +aussi puissante que la première, laquelle est le niveau du terrain peu +élevé au-dessus de la mer. A raison de cette température, l'on ne doit +distinguer que deux saisons en Égypte, le printemps et l'été, +c'est-à-dire la fraîcheur et les chaleurs. Ce second état dure depuis +mars jusqu'en novembre, et même dès la fin de février le soleil, à neuf +heures du matin, n'est pas supportable pour un Européen. Dans toute +cette saison, l'air est embrasé, le ciel étincelant, et la chaleur +accablante pour les corps qui n'y sont pas habitués. Sous l'habit le +plus léger, et dans l'état du plus grand repos, on fond en sueur. Elle +devient même si nécessaire, que la moindre suppression est une maladie; +en sorte qu'au lieu du salut ordinaire, _Comment vous portez-vous?_ on +devrait dire: _Comment suez-vous?_ L'éloignement du soleil tempère un +peu ces chaleurs. Les vapeurs de la terre, abreuvée par le Nil, et +celles qu'apportent les vents d'ouest et du nord, absorbant le feu +répandu dans l'air, procurent une fraîcheur agréable, et même des froids +piquants, si l'on en voulait croire les naturels et quelques négociants +européens; mais les Égyptiens, presque nus et accoutumés à suer, +frissonnent à la moindre fraîcheur. Le thermomètre, qui se tient au plus +bas en février à 9 et 8 degrés de Réaumur au-dessus de la glace, fixe +nos idées à cet égard, et l'on peut dire que la neige et la grêle sont +des phénomènes que tel Égyptien de cinquante ans n'a jamais vus. Quant à +nos négociants, ils doivent leur sensibilité à l'abus des fourrures; il +est porté au point que dans l'hiver ils ont souvent deux ou trois +enveloppes de renard, et que dans les ardeurs de juin ils conservent +l'hermine ou le petit-gris; ils prétendent que la fraîcheur qu'on +éprouve à l'ombre en est une raison indispensable; et en effet les +courants du nord et d'ouest, qui règnent presque toujours, établissent +une assez grande fraîcheur partout où le soleil ne donne pas: mais le +noeud secret et plus véritable est que la pelisse est le galon de la +Turkie et l'objet favori du luxe; elle est l'enseigne de l'opulence, +l'étiquette de la dignité, parce que l'investiture des places +importantes est toujours constatée par le présent d'une pelisse, comme +si l'on voulait dire à l'homme qu'on revêt, qu'il est désormais assez +grand seigneur pour ne s'occuper qu'à transpirer. + +Avec ces chaleurs et l'état marécageux qui dure trois mois, on pourrait +croire que l'Égypte est un pays malsain: ce fut ma première pensée en y +arrivant; et lorsque je vis au Kaire les maisons de nos négociants +assises le long du _Kalidi_, où l'eau croupit jusqu'en avril, je crus +que les exhalaisons devaient leur causer bien des maladies; mais leur +expérience trompe cette théorie: les émanations des eaux stagnantes, si +meurtrières en Chypre et à Alexandrette, n'ont point cet effet en +Égypte. La raison m'en paraît due à la siccité habituelle de l'air, +établie, et par le voisinage de l'Afrique et de l'Arabie, qui aspirent +sans cesse l'humidité, et par les courants perpétuels des vents qui +passent sans obstacle. Cette siccité est telle, que les viandes +exposées, même en été, au vent du nord, ne se putréfient point, mais se +dessèchent et se durcissent à l'égal du bois. Les déserts offrent des +cadavres ainsi desséchés, qui sont devenus si légers, qu'un homme +soulève aisément d'une seule main la charpente entière d'un chameau[49]. + +A cette sécheresse, l'air joint un état salin dont les preuves s'offrent +partout. Les pierres sont rongées de natron, et l'on en trouve dans les +lieux humides de longues aiguilles cristallisées que l'on prendrait pour +du salpêtre. Le mur du jardin des jésuites au Kaire, bâti avec des +briques et de la terre, est partout recouvert d'une croûte de ce natron, +épaisse comme un écu de 6 livres; et lorsqu'on a inondé les carrés de ce +jardin avec l'eau du _Kalidj_, on voit, à sa retraite, la terre +brillante de toutes parts de cristaux blancs que l'eau n'a certainement +pas apportés, puisqu'elle ne donne aucun indice de sel au goût et à la +distillation. + +C'est sans doute cette propriété de l'air et de la terre, jointe à la +chaleur, qui donne à la végétation une activité presque incroyable dans +nos climats froids. Partout où les plantes ont de l'eau, leurs +développements se font avec une rapidité prodigieuse. Quiconque va au +Kaire ou à Rosette peut constater que l'espèce de courge appelée _qara_, +pousse en 24 heures des filons de près de 4 pouces de long. Mais une +observation importante, par laquelle je termine, est que ce sol paraît +exclusif et intolérant. Les plantes étrangères y dégénèrent rapidement: +ce fait est constaté par des observations journalières. Nos négociants +sont obligés de renouveler chaque année les graines, et de faire venir +de Malte des choux-fleurs, des betteraves, des carottes et des salsifis. +Ces graines semées réussissent d'abord très-bien; mais si l'on sème +ensuite les graines qu'elles produisent, il n'en résulte que des plantes +étiolées. Pareille chose est arrivée aux abricots, aux poires et aux +pêches qu'on a transportés à Rosette. La végétation de cette terre +paraît trop brusque pour bien nourrir des tissus spongieux et charnus; +il faudrait que la nature s'y fût accoutumée par gradation, et que le +climat se les fût appropriés par les soins de la culture. + + + + +ÉTAT POLITIQUE + +DE + +L'ÉGYPTE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Des diverses races des habitants de l'Égypte. + + +Au milieu des révolutions qui n'ont cessé d'agiter la fortune des +peuples, il est peu de pays qui aient conservé purs et sans mélange leur +habitants naturels et primitifs. Partout cette même cupidité qui porte +les individus à empiéter sur leurs propriétés respectives, a suscité les +nations les unes contre les autres: l'issue de ce choc d'intérêts et de +forces a été d'introduire dans les états un étranger vainqueur, qui, +tantôt usurpateur insolent, a dépouillé la nation vaincue du domaine que +la nature lui avait accordé; et tantôt conquérant plus timide ou plus +civilisé, s'est contenté de participer à des avantages que son sol natal +lui avait refusés. Par-là se sont établies dans les états des races +diverses d'habitants, qui quelquefois, se rapprochant de moeurs et +d'intérêts, ont mêlé leur sang; mais qui, le plus souvent, divisés par +des préjugés politiques ou religieux, ont vécu rassemblés sur le même +sol sans jamais se confondre. Dans le premier cas, les races, perdant +par leur mélange les caractères qui les distinguaient, ont formé un +peuple homogène où l'on n'a plus aperçu les traces de la révolution. +Dans le second, demeurant distinctes, leurs différences perpétuées sont +devenues un monument qui a survécu aux siècles, et qui peut, en quelques +cas, suppléer au silence de l'histoire. + +Tel est le cas de l'Égypte: enlevée depuis 23 siècles à ses +propriétaires naturels, elle a vu s'établir successivement dans son sein +des Perses, des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des Arabes, des +Géorgiens, et enfin cette race de Tartares connus sous le nom de Turks +ottomans. Parmi tant de peuples, plusieurs y ont laissé des vestiges de +leur passage; mais comme dans leur succession ils se sont mêlés, il en +est résulté une confusion qui rend moins facile à connaître le caractère +de chacun. Cependant on peut encore distinguer dans la population de +l'Égypte quatre races principales d'habitants. + +La 1^{re} et la plus répandue est celle des Arabes, qu'on doit diviser +en 3 classes: 1º La postérité de ceux qui, lors de l'invasion de ce pays +par Amrou, l'an 640, accoururent de l'Hedjâz et de toutes les parties +de l'Arabie s'établir dans ce pays justement vanté par son abondance. +Chacun s'empressa d'y posséder des terres, et bientôt le Delta fut +rempli de ces étrangers, au préjudice des Grecs vaincus. Cette première +race, qui s'est perpétuée dans la classe actuelle des _fellâhs ou +laboureurs_ et des artisans, a conservé sa physionomie originelle; mais +elle a pris une taille plus forte et plus élevée: effet naturel d'une +nourriture plus abondante que celle des déserts. En général les paysans +d'Égypte atteignent 5 pieds 4 pouces; plusieurs vont à 5 pieds 6 et 7; +leur corps est musculeux sans être gras, et robuste comme il convient à +des hommes endurcis à la fatigue. Leur peau hâlée par le soleil est +presque noire; mais leur visage n'a rien de choquant. La plupart ont la +tête d'un bel oval, le front large et avancé, et sous un sourcil noir un +oeil noir, enfoncé et brillant; le nez assez grand, sans être aquilin; +la bouche bien taillée et toujours de belles dents. Les habitans des +villes, plus mélangés, ont une physionomie moins uniforme, moins +prononcée. Ceux des villages, au contraire, ne s'alliant jamais que dans +leurs familles, ont des caractères plus généraux, plus constants, et +quelque chose de rude dans l'aspect, qui tire sa cause des passions +d'une ame sans cesse aigrie par l'état de guerre et de tyrannie qui les +environne. + +2º Une deuxième classe d'Arabes est celle des Africains ou +Occidentaux[50], venus à diverses reprises et sous divers chefs se +réunir à la première; comme elle, ils descendent des conquérants +musulmans qui chassèrent les Grecs de la Mauritanie; comme elle, ils +exercent l'agriculture et les métiers; mais ils sont plus spécialement +répandus dans le _Saïd_, où ils ont des villages et même des princes +particuliers. + +3º. La 3^{e} classe est celle des _Bedouins_ ou hommes des déserts[51], +connus des anciens sous le nom de _Scenites_, c'est-à-dire habitant sous +des tentes. Parmi ceux-là, les uns, dispersés par familles, habitent les +rochers, les cavernes, les ruines et les lieux écartés où il y a de +l'eau; les autres, réunis par tribus, campent sous des tentes basses et +enfumées, et passent leur vie dans un voyage perpétuel. Tantôt dans le +désert, tantôt sur les bords du fleuve, ils ne tiennent à la terre +qu'autant que l'intérêt de leur sûreté ou la subsistance de leurs +troupeaux les y attachent. Il est des tribus qui, chaque année, après +l'inondation, arrivent du sein de l'Afrique pour profiter des herbes +nouvelles, et qui au printemps se renfoncent dans le désert; d'autres +sont stables en Égypte, et y louent des terrains qu'ils ensemencent et +changent annuellement. Toutes observent entre elles des limites +convenues qu'elles ne franchissent point, sous peine de guerre. Toutes +ont à peu près le même genre de vie, les mêmes usages, les mêmes moeurs. +Ignorants et pauvres, les Bédouins conservent un caractère original, +distinct des nations qui les environnent. Pacifiques dans leur camp, ils +sont partout ailleurs dans un état habituel de guerre. Les laboureurs, +qu'ils pillent, les haïssent; les voyageurs, qu'ils dépouillent, en +médisent; les Turks, qui les craignent, les divisent et les corrompent. +On estime que leurs tribus en Égypte pourraient former trente mille +cavaliers; mais ces forces sont tellement dispersées et désunies, qu'on +les y traite comme des voleurs et des vagabonds. + +Une seconde race d'habitants est celle des _Coptes_, appelés en arabe +_el Qoubt_. On en trouve plusieurs familles dans le Delta; mais le grand +nombre habitent le _Saïd_, où ils occupent quelquefois des villages +entiers. L'histoire et la tradition attestent qu'ils descendent du +peuple dépouillé par les Arabes, c'est-à-dire de ce mélange d'Égyptiens, +de Perses, et surtout de Grecs qui, sous les Ptolémées et les +Constantins, ont si long-temps possédé l'Égyte. Ils diffèrent des Arabes +par leur religion, qui est le christianisme; mais ils sont encore +distincts des chrétiens par leur secte, qui est celle d'Eutychès. Leur +adhésion aux opinions théologiques de cet homme leur a attiré de la part +des autres Grecs des persécutions qui les ont rendus irréconciliables. +Lorsque les Arabes conquirent le pays, ils en profitèrent pour les +affaiblir mutuellement. Les _Coptes_ ont fini par expulser leurs rivaux; +et comme ils connaissent de tout temps l'administration intérieure de +l'Égypte, ils sont devenus les dépositaires des registres des terres et +des tribus. Sous le nom d'_écrivains_, ils sont au Kaire les +_intendants_, les _secrétaires_ et les _traitants_ du gouvernement et +des beks. Ces _écrivains_, méprisés des _Turks_ qu'ils servent, et haïs +des paysans qu'ils vexent, forment une espèce de corps dont est chef +l'écrivain du _commandant_ principal. C'est lui qui dispose de tous les +emplois de cette partie, qu'il n'accorde, selon l'esprit de ce +gouvernement, qu'à prix d'argent. + +On prétend que le nom de _Coptes_ leur vient de la ville de _Coptos_, où +ils se retirèrent, dit-on, lors des persécutions des Grecs; mais je lui +crois une origine plus naturelle et plus ancienne. Le terme arabe +_Qoubti_, un _Copte_, me semble une altération évidente du grec +_Ai-goupti-os_, un _Égyptien_; car on doit remarquer que _y_ était +prononcé _ou_ chez les anciens Grecs, et que les Arabes n'ayant, ni _g_ +devant _a o u_, ni la lettre _p_, remplacent toujours ces lettres par +_q_ et _b_: les _Coptes_ sont donc proprement les représentans des +_Égyptiens_[52]; et il est un fait singulier qui rend cette acception +encore plus probable. En considérant le visage de beaucoup d'individus +de cette race, j'y ai trouvé un caractère particulier qui a fixé mon +attention: tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux, qui n'est ni grec +ni arabe; tous ont le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la +lèvre grosse; en un mot, une vraie figure de mulâtre. J'étais tenté de +l'attribuer au climat[53], lorsque, ayant été visiter le Sphinx, son +aspect me donna le mot de l'énigme. En voyant cette tête caractérisée +_nègre_ dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable +d'Hérodote, où il dit[54]: _Pour moi, j'estime que les Colches sont une +colonie des Égyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et +les cheveux crépus_; c'est-à-dire, que les anciens Égyptiens étaient de +vrais nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique[55]; et dès lors +on explique comment leur sang, allié depuis plusieurs siècles à celui +des Romains et des Grecs, a dû perdre l'intensité de sa première +couleur, en conservant cependant l'empreinte de son moule originel. On +peut même donner à cette observation une étendue très-générale, et poser +en principe que la physionomie est une sorte de monument propre en bien +des cas à constater ou éclaircir les témoignages de l'histoire, sur les +origines des peuples. Parmi nous, un laps de neuf cents ans n'a pu +effacer la nuance qui distinguait les habitans des Gaules, de ces +_hommes du Nord_, qui, sous Charles-le-Gros, vinrent occuper la plus +riche de nos provinces. Les voyageurs qui vont par mer de Normandie en +Danemarck, parlent avec surprise de la ressemblance fraternelle des +habitans de ces deux contrées, conservée malgré la distance des lieux et +des temps. La même observation se présente, quand on passe de Franconie +en Bourgogne; et si l'on parcourait avec attention la France, +l'Angleterre ou toute autre contrée, on y trouverait la trace des +émigrations écrite sur la face des habitans. Les Juifs n'en portent-ils +pas d'ineffaçables, en quelque lieu qu'ils soient établis? Dans les +états où la noblesse représente un peuple étranger introduit par +conquête, si cette noblesse ne s'est point alliée aux indigènes, ses +individus ont une empreinte particulière. Le sang kalmouque se distingue +encore dans l'Inde; et si quelqu'un avait étudié les diverses nations +de l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait peut-être des +analogies qu'on a oubliées. + +Mais en revenant à l'Égypte, le fait qu'elle rend à l'histoire offre +bien des réflexions à la philosophie. Quel sujet de méditation, de voir +la barbarie et l'ignorance actuelle des Coptes, issues de l'alliance du +génie profond des Égyptiens et de l'esprit brillant des Grecs; de penser +que cette race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave et l'objet de +nos mépris, est celle-là même à laquelle nous devons nos arts, nos +sciences, et jusqu'à l'usage de la parole; d'imaginer enfin que c'est au +milieu des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de +l'humanité, que l'on a sanctionné le plus barbare des esclavages, et mis +en problème _si les hommes noirs ont une intelligence de l'espèce des +blancs_! + +Le langage est un autre monument dont les indications ne sont pas moins +justes ni moins instructives. Celui dont usaient ci-devant les _Coptes_, +s'accorde à constater les faits que j'établis. D'un côté, la forme de +leurs lettres et la majeure partie de leurs mots démontrent que la +nation grecque, dans un séjour de mille ans, a imprimé fortement son +empreinte sur l'Égypte[56]; mais d'autre part, l'alphabet copte a cinq +lettres, et le dictionnaire beaucoup de mots qui sont comme les débris +et les restes de l'ancien égyptien. Ces mots, examinés avec critique, +ont une analogie sensible avec les idiomes des anciens peuples +adjacents, tels que les Arabes, les Éthiopiens, les Syriens et même les +riverains de l'Euphrate; et l'on peut établir comme un fait certain que +toutes ces langues ne furent que des dialectes dérivés d'un fonds +commun. Depuis plus de trois siècles, celui des Coptes est tombé en +désuétude; les Arabes conquérants, en dédaignant l'idiome des peuples +vaincus, leur ont imposé avec leur joug, l'obligation d'apprendre leur +langue. Cette obligation même devint une loi, lorsque, sur la fin du +premier siècle de l'_hedjire_, le kalife _Ouâled I^{er}_ prohiba la +langue grecque dans tout son empire: de ce moment l'arabe prit un +ascendant universel; et les autres langues, reléguées dans les livres, +ne subsistèrent plus que pour les savants qui les négligèrent. Tel a été +le sort du copte dans les livres de dévotion et d'église, les seuls +connus où il existe: les prêtres et les moines ne l'entendent plus; et +en Égypte comme en Syrie, musulman ou chrétien, tout parle arabe et +n'entend que cette langue. + +Il se présente à ce sujet des observations qui, dans la géographie et +l'histoire, ne sont pas sans importance. Les voyageurs, en traitant des +pays qu'ils ont vus, sont dans l'usage et souvent dans l'obligation de +citer des mots de la langue qu'on y parle. C'est une obligation, par +exemple, s'il s'agit de noms propres de peuples, d'hommes, de villes, de +rivières et d'autres objets particuliers au pays; mais de là est survenu +l'abus, que transportant les mots d'une langue à l'autre, on les a +défigurés à les rendre méconnaissables. Ceci est arrivé surtout aux pays +dont je traite; et il en est résulté, dans les livres d'histoire et de +géographie, un chaos incroyable. Un Arabe qui saurait le français, ne +reconnaîtrait pas dans nos cartes dix mots de sa langue, et nous-mêmes +lorsque nous l'avons apprise, nous éprouvons le même inconvénient. Il a +plusieurs causes. + +1º L'ignorance où sont la plupart des voyageurs de la langue arabe, et +surtout de sa prononciation; et cette ignorance a été cause que leur +oreille, novice à des sons étrangers, en a fait une comparaison vicieuse +aux sons de leur propre langue. + +2º La nature de plusieurs prononciations qui n'ont point d'analogies +dans la langue où on les transporte. Nous l'éprouvons tous les jours +dans le _th_ des Anglais et dans le _jota_ des Espagnols: quiconque ne +les a pas entendus, ne peut s'en faire une idée; mais c'est bien pis +avec les Arabes, dont la langue a trois voyelles et sept à huit +consonnes étrangères aux Européens. Comment les peindre pour leur +conserver leur nature, et ne les pas confondre avec d'autres qui font +des sens différents[57]? + +3º Enfin, une troisième cause de désordre est la conduite des écrivains +dans la rédaction des livres de cartes. En empruntant leurs +connaissances de tous les Européens qui ont voyagé en Orient, ils ont +adopté l'orthographe des noms propres, telle qu'ils l'ont trouvée dans +chacun; mais ils n'ont pas fait attention que les diverses nations de +l'Europe, en usant également des lettres romaines, leur donnent des +valeurs différentes. Par exemple, l'_u_ des Italiens n'est pas notre +_u_, mais _ou_; leur _gh_, n'est pas _gé_, mais _gué_; leur _c_, n'est +pas _cé_, mais _tché_: de là une diversité apparente de mots qui sont +cependant les mêmes. C'est ainsi que celui qu'on doit écrire en +français, _chaik_ ou _chêk_, est écrit tour à tour _schek_[58], _shekh_, +_schech_, _sciek_, selon qu'on l'a tiré de l'anglais, de l'allemand ou +de l'italien, chez qui ces combinaisons de _sh_, _sch_, _sc_, ne sont +que notre _che_. Les Polonais écriraient _szech_, et les Espagnols, +_chej_; cette différence de finale, _j_, _ch_, et _kh_, vient de ce que +la lettre arabe est le _jota_ espagnol, _ch_ allemand[59], qui n'existe +point chez les Anglais, les Français et les Italiens. C'est encore par +des raisons semblables, que les Anglais écrivent _Rooda_, l'île que les +Italiens écrivent _Ruda_, et que nous devons prononcer comme les Arabes, +_Rouda_; que Pocoke écrit _harammé_, pour _harâmi_, un _voleur_; que +Niebuhr écrit _dsjebel_, pour _djebel_, une _montagne_; que d'Anville, +qui a beaucoup usé de mémoires anglais, écrit _Shâm_ pour _Châm_, la +_Syrie_, _wadi_ pour _ouâdi_, une vallée, et mille autres exemples. + +Par là, comme je l'ai dit, s'est introduit un désordre d'orthographe qui +confond tout; et si l'on n'y remédie, il en résultera pour le moderne, +l'inconvénient dont on se plaint pour l'ancien. C'est avec leur +ignorance des langues _barbares_, et avec leur manie d'en plier les sons +à leur gré, que les Grecs et les Romains nous ont fait perdre la trace +des noms originaux, et nous ont privés d'un moyen précieux de +reconnaître l'état ancien dans celui qui subsiste. Notre langue, comme +la leur, a cette délicatesse; elle dénature tout, et notre oreille +rejette comme barbare tout ce qui lui est inusité. Sans doute il est +inutile d'introduire des sons nouveaux; mais il serait à propos de nous +rapprocher de ceux que nous traduisons, et de leur assigner, pour +représentants, les plus rapprochés des nôtres, en leur ajoutant des +signes convenus. Si chaque peuple en faisait autant, la nomenclature +deviendrait une, comme ses modèles[60]; et ce serait un premier pas vers +une opération qui devient de jour en jour plus pressante et plus facile, +un alphabet général qui puisse convenir à toutes les langues, ou du +moins à celles de l'Europe. Dans le cours de cet ouvrage, je citerai le +moins qu'il me sera possible de mots arabes; mais lorsque j'y serai +obligé, qu'on ne s'étonne pas si je m'éloigne souvent de l'orthographe +de la plupart des voyageurs. A en juger par ce qu'ils ont écrit, il ne +paraît pas qu'aucun ait saisi les vrais éléments de l'alphabet arabe, ni +connu les principes à suivre dans la translation des mots à notre +écriture[61]. Je reviens à mon sujet. + +Une troisième race d'habitants en Égypte est celle des _Turks_, qui sont +les maîtres du pays, ou qui du moins en ont le titre. Dans l'origine, +ce nom de Turk n'était point particulier à la nation à qui nous +l'appliquons; il désignait en général des peuples répandus à l'orient et +même au nord de la mer Caspienne, jusqu'au-delà du lac Aral, dans les +vastes contrées qui ont pris d'eux leur dénomination de +_Tourk-estân_[62]. Ce sont ces mêmes peuples dont les anciens Grecs ont +parlé sous le nom de Parthes, de Massagètes, et même de Scythes, auquel +nous avons substitué celui de _Tartares_. Pasteurs et vagabonds comme +les Arabes bedouins, ils se montrèrent, dans tous les temps, guerriers +farouches et redoutables. Ni Kyrus ni Alexandre ne purent les subjuguer; +mais les Arabes furent plus heureux. Environ quatre-vingts ans après +Mahomet, ils entrèrent, par ordre du kalife _Ouâled I_, dans les pays +des Turks, et leur firent connaître leur religion et leurs armes. Ils +leur imposèrent même des tributs; mais l'anarchie s'étant glissée dans +l'empire, les gouverneurs rebelles se servirent d'eux pour résister aux +_kalifes_, et ils furent mêlés dans toutes les affaires. Ils ne +tardèrent pas d'y prendre un ascendant qui dérivait de leur genre de +vie. En effet, toujours sous des tentes, toujours les armes à la main, +ils formaient un peuple guerrier, et une milice rompue à toutes les +manoeuvres des combats. Ils étaient divisés, comme les Bedouins, en +tribus ou _camps_, appelés dans leur langue _ordou_, dont nous avons +fait _horde_, pour désigner leurs peuplades. Ces tribus, alliées ou +divisées entre elles pour leurs intérêts, avaient sans cesse des guerres +plus ou moins générales; et c'est à raison de cet état, que l'on voit +dans leur histoire plusieurs peuples également nommés _Turks_, +s'attaquer, se détruire et s'expulser tour à tour. Pour éviter la +confusion, je réserverai le nom de _Turks_ propres à ceux de +Constantinople, et j'appellerai _Turkmans_ ceux qui les précédèrent. + +Quelques hordes de _Turkmans_ ayant donc été introduites dans l'empire +arabe, elles parvinrent en peu de temps à faire la loi à ceux qui les +avaient appelées comme alliées ou comme stipendiaires. Les _kalifes_ en +firent eux-mêmes une expérience remarquable. _Motazzam_[63], frère et +successeur d'_Almamoun_, ayant pris pour sa garde un corps de Turkmans, +se vit contraint de quitter Bagdad à cause de leurs désordres. Après +lui, leur pouvoir et leur insolence s'accrurent au point qu'ils +devinrent les arbitres du trône et de la vie des princes; ils en +massacrèrent trois en moins de trois ans. Les kalifes, délivrés de cette +première tutelle, ne devinrent pas plus sages. Vers 935, +_Radi-b'ellah_[64] ayant encore déposé son autorité dans les mains d'un +Turkman, ses successeurs retombèrent dans les premières chaînes; et sous +la garde des _emirs-el-omara_, ils ne furent plus que des fantômes de +puissance. Ce fut dans les désordres de cette anarchie qu'une foule de +_hordes_ turkmanes pénétrèrent dans l'empire, et qu'elles fondèrent +divers états indépendants, plus ou moins passagers, dans le _Kerman_, le +_Korasan_, à _Iconium_, à _Alep_, à _Damas_ et en _Égypte_. + +Jusqu'alors les Turks actuels, distingués par le nom d'_Ogouzians_, +étaient restés à l'orient de la Caspienne et vers le Djihoun; mais dans +les premières années du 13^{e} siècle, _Djenkiz-Kan_ ayant amené toutes +les tribus de la haute Tartarie contre les princes de _Balk_ et de +_Samarqand_, les Ogouzians ne jugèrent pas à propos d'attendre les +_Mogols_: ils partirent sous les ordres de leur chef _Soliman_, et +poussant devant eux leurs troupeaux, ils vinrent (en 1214) camper dans +l'_Aderbedjân_, au nombre de cinquante mille cavaliers. Les Mogols les y +suivirent, et les poussèrent plus à l'ouest dans l'Arménie. Soliman +s'étant noyé (en 1220) en voulant passer l'Euphrate à cheval, _Ertogrul_ +son fils prit le commandement des hordes, et s'avança dans les plaines +de l'Asie mineure, où des pâturages abondants attiraient ses troupeaux. +La bonne conduite de ce chef lui procura dans ces contrées une force et +une considération qui firent rechercher son alliance par d'autres +princes. De ce nombre fut le Turkman _Ala-el-din_, sultan à Iconium. Cet +Ala-el-din se voyant vieux et inquiété par les Tartares de +_Djenkiz-Kan_, accorda des terres aux Turks d'Ertogrul, et le fit même +général de toutes ses troupes. Ertogrul répondit à la confiance du +sultan, battit les _Mogols_, acquit de plus en plus du crédit et de la +puissance, et les transmit à son fils _Osman_, qui reçut d'un +_Ala-el-din_, successeur du premier, le Qofetân, le tambour et les +queues de cheval, symboles du commandement chez tous les Tartares. Ce +fut cet _Osman_ qui, pour distinguer ses _Turks_ des autres, voulut +qu'ils portassent désormais son nom, et qu'on les appelât _Osmanlès_, +dont nous avons fait Ottomans[65]. Ce nouveau nom devint bientôt +redoutable aux Grecs de Constantinople, sur qui Osman envahit des +terrains assez considérables pour en faire un royaume puissant. Bientôt +il lui en donna le titre, en prenant lui-même, en 1300, la qualité de +_soltân_, qui signifie _souverain absolu_. On sait comment ses +successeurs, héritiers de son ambition et de son activité, continuèrent +de s'agrandir aux dépens des Grecs; comment de jour en jour, leur +enlevant des provinces en Europe et en Asie, ils les resserrèrent jusque +dans les murs de Constantinople; et comment enfin Mahomet II, fils +d'Amurat, ayant emporté cette ville en 1453, anéantit ce rejeton de +l'empire de Rome. Alors les Turks, se trouvant libres des affaires +d'Europe, reportèrent leur ambition sur les provinces du midi. Bagdâd, +subjuguée par les Tartares, n'avait plus de kalifes depuis deux cents +ans[66]; mais une nouvelle puissance formée en Perse, avait succédé à +une partie de leurs domaines. Une autre, formée dans l'Égypte, dès le +dixième siècle, et subsistant alors sous le nom de _Mamlouks_, en avait +détaché la Syrie et le Diarbekr. Les Turks se proposèrent de dépouiller +ces rivaux. _Bayazid_, fils de Mahomet, exécuta une partie de ce dessein +contre le _sofi_ de Perse, en s'emparant de l'Arménie; et Sélim son fils +le compléta contre les _Mamlouks_. Ce sultan les ayant attirés près +d'Alep en 1517, sous prétexte de l'aider dans la guerre de Perse, tourna +subitement ses armes contre eux, et leur enleva de suite la Syrie et +l'Égypte, où il les poursuivit. De ce moment le sang des Turks fut +introduit dans ce pays; mais il s'est peu répandu dans les villages. On +ne trouve presque qu'au Kaire des individus de cette nation: ils y +exercent les arts, et occupent les emplois de religion et de guerre. +Ci-devant ils y joignaient toutes les places du gouvernement; mais +depuis environ trente ans, il s'est fait une révolution tacite, qui, +sans leur ôter le titre, leur a dérobé la réalité du pouvoir. + +Cette révolution a été l'ouvrage d'une quatrième et dernière race, dont +il nous reste à parler. Ses individus, nés tous au pied du Caucase, se +distinguent des autres habitans par la couleur blonde de leurs cheveux, +étrangère aux naturels de l'Égypte. C'est cette espèce d'hommes que nos +croisés y trouvèrent dans le treizième siècle, et qu'ils appelèrent +_Mamelus_, ou plus correctement _Mamlouks_. Après avoir demeuré presque +anéantis pendant deux cent trente ans sous la domination des Ottomans, +ils ont trouvé moyen de reprendre leur prépondérance. L'histoire de +cette milice, les faits qui l'amenèrent pour la première fois en Égypte, +la manière dont elle s'y est perpétuée et rétablie, enfin son genre de +gouvernement, sont des phénomènes politiques si bizarres, qu'il est +nécessaire de donner quelques pages à leur développement. + + + + +CHAPITRE II. + +Précis de l'histoire des Mamlouks. + + +Les Grecs de Constantinople, avilis par un gouvernement despotique et +bigot, avaient vu, dans le cours du septième siècle, les plus belles +provinces de leur empire devenir la proie d'un peuple nouveau. Les +Arabes, exaltés par le fanatisme de _Mahomet_, et plus encore par le +délire de jouissances jusqu'alors inconnues, avaient conquis, en +quatre-vingts ans, tout le nord de l'Afrique jusqu'aux Canaries, et tout +le midi de l'Asie jusqu'à l'Indus et aux déserts tartares. Mais le livre +du _prophète_, qui enseignait la méthode des ablutions, des jeûnes et +des prières, n'avait point appris la science de la législation, ni ces +principes de la morale naturelle, qui sont la base des empires et des +sociétés. Les Arabes savaient vaincre et nullement gouverner: aussi +l'édifice informe de leur puissance ne tarda-t-il pas de s'écrouler. Le +vaste empire des _kalifes_, passé du despotisme à l'anarchie, se +démembra de toutes parts. Les gouverneurs temporels, désabusés de la +sainteté de leur chef spirituel, s'érigèrent partout en souverains, et +formèrent des états indépendants. L'Égypte ne fut pas la dernière à +suivre cet exemple; mais ce ne fut qu'en 969[67] qu'il s'y établit une +puissance régulière, dont les princes, sous le nom de _kalifes +fâtmîtes_, disputèrent à ceux de Bagdâd jusqu'au titre de leur dignité. +Ces derniers, à cette époque, privés de leur autorité par la milice +turkmane, n'étaient plus capables de réprimer ces prétentions. Ainsi les +_kalifes_ d'Égypte restèrent maîtres paisibles de ce riche pays, et ils +en eussent pu former un état puissant. Mais toute l'histoire des Arabes +s'accorde à prouver que cette nation n'a jamais connu _la science du +gouvernement_. Les souverains d'Égypte, despotes comme ceux de Bagdâd, +marchèrent par les mêmes routes à la même destinée. Ils se mêlèrent de +querelles de sectes, ils en firent même de nouvelles, et persécutèrent +pour avoir des prosélytes. L'un d'eux, nommé _Hâkem-b'amr-ellâh_[68], +eut l'extravagance de se faire reconnaître pour dieu incarné, et la +barbarie de mettre le feu au Kaire pour se désennuyer. D'autres +dissipèrent les fonds publics par un luxe bizarre. Le peuple foulé les +prit en aversion; et leurs courtisans, enhardis par leur faiblesse, +aspirèrent à les dépouiller. Tel fut le cas d'_Adhad-el-dîn_, dernier +rejeton de cette race. Après une invasion des croisés, qui lui avaient +imposé un tribut, un de ses généraux, déposé, le menaça de lui enlever +un pouvoir dont il se montrait peu digne. Se sentant incapable de +résister par lui-même, et sans espoir dans sa nation qu'il avait +aliénée, il eut recours aux étrangers. En vain le raisonnement et +l'expérience de tous les temps lui dictaient que ces étrangers, +dépositaires de sa personne, en seraient aussi les maîtres; une première +imprudence en nécessita une seconde: il appela une race de Turkmans et +de Kourdes qui s'étaient fait un état dans le nord de la Syrie, et il +implora _Nour-el-dîn_, souverain d'Alep, qui dévorant déja l'Égypte, se +hâta d'y envoyer une armée. Elle délivra effectivement _Adhad_ du tribut +des Francs et des prétentions de son général; mais le kalife ne fit que +changer d'ennemis: on ne lui laissa que l'ombre de la puissance; et +_Selâh-el-dîn_, qui prit, en 1171, le commandement des troupes, finit +par le faire étrangler. C'est ainsi que les Arabes d'Égypte furent +assujettis à des étrangers, dont les princes commencèrent une nouvelle +dynastie dans la personne de _Selâh-el-dîn_. + +Pendant que ces choses se passaient en Égypte, pendant que les croisés +d'Europe se faisaient chasser de Syrie pour leurs désordres, des +mouvements extraordinaires préparaient d'autres révolutions dans la +haute Asie. Djenkiz-Kan, devenu seul chef de presque toutes les hordes +tartares, n'attendait que le moment d'envahir les états voisins: une +insulte faite à des marchands sous sa protection, détermina sa marche +contre le sultan de Balk et l'orient de la Perse. Alors, c'est-à-dire +vers 1218, ces contrées devinrent le théâtre d'une des plus sanglantes +calamités dont l'histoire des conquérants fasse mention. Les Mogols, le +fer et la flamme à la main, pillant, égorgeant, brûlant, sans +distinction d'âge ni de sexe, réduisirent tout le pays du Sihoun au +Tigre en un désert de cendres et d'ossements. Ayant passé au nord de la +Caspienne, ils poussèrent leurs ravages jusque dans la Russie et le +Cuban. Ce fut cette expédition, arrivée en 1227, dont les suites +introduisirent les Mamlouks en Égypte. Les Tartares, las d'égorger, +avaient ramené une foule de jeunes esclaves des deux sexes; leurs camps +et les marchés de l'Asie en étaient remplis. Les successeurs de +_Selâh-el-dîn_, qui, à titre de _Turkmans_, conservaient des +correspondances vers la Caspienne, virent dans cette rencontre une +occasion de se former à bon marché une milice dont ils connaissaient la +beauté et le courage. Vers l'an 1230, l'un d'eux fit acheter jusqu'à +12,000 jeunes gens qui se trouvèrent _Tcherkâsses_, _Mingreliens_ et +_Abazans_. Il les fit élever dans les exercices militaires, et en peu de +temps il eut une légion des plus beaux et des meilleurs soldats de +l'Asie, mais aussi des plus mutins, comme il ne tarda pas de +l'éprouver. Bientôt cette milice, semblable aux gardes prétoriennes, +lui fit la loi. Elle fut encore plus audacieuse sous son successeur, +qu'elle déposa. Enfin, en 1250, peu après le désastre de saint Louis, +ces soldats tuèrent le dernier prince _turkman_, et lui substituèrent un +de leurs chefs, avec le titre de _sultan_[69], en gardant pour eux celui +de _Mamlouks_, qui signifie un esclave militaire[70]. + +Telle est cette milice d'esclaves devenus despotes, qui depuis plusieurs +siècles régit les destins de l'Égypte. Dès l'origine, les effets +répondirent aux moyens: sans contrat social entre eux que l'intérêt du +moment, sans droit public avec la nation que celui de la conquête, les +Mamlouks n'eurent pour règle de conduite et de gouvernement que la +violence d'une soldatesque effrenée et grossière. Le premier chef qu'ils +élurent, ayant occupé cet esprit turbulent à la conquête de la Syrie, il +obtint un règne de 17 ans; mais depuis lui pas un seul n'est parvenu à +ce terme. Le fer, le cordon, le poison, le meurtre public ou +l'assassinat privé, ont été le sort d'une suite de tyrans, dont on +compte 47 dans une espace de 257 ans. Enfin, en 1517, Sélim, sultan des +Ottomans, ayant pris et fait pendre Toumâm-bek, leur dernier chef, mit +fin à cette dynastie[71]. + +Selon les principes de la politique turke, Sélim devait exterminer tout +le corps des Mamlouks; mais une vue plus raffinée le fit pour cette fois +déroger à l'usage. Il sentit, en établissant un pacha dans l'Égypte, que +l'éloignement de la capitale deviendrait une grande tentation de +révolte, s'il lui confiait la même autorité que dans les autres +provinces. Pour parer à cet inconvénient, il combina une forme +d'administration telle, que les pouvoirs, partagés entre plusieurs +corps, gardassent un équilibre qui les tînt tous dans sa dépendance: la +portion des Mamlouks échappés à son premier massacre lui parut propre à +ce dessein. Il établit donc un _diouân_, ou _conseil_ de régence, qui +fut composé du pacha et des chefs des 7 corps militaires. L'office du +pacha fut de notifier à ce conseil les ordres de la _Porte_, de faire +passer le tribut, de veiller à la sûreté du pays contre les ennemis +extérieurs, de s'opposer à l'agrandissement des divers partis; de leur +côté, les membres du conseil eurent le droit de rejeter les ordres du +pacha, en motivant les refus; de le déposer même, et de ratifier toutes +les ordonnances civiles ou politiques. Quant aux _Mamlouks_, il fut +arrêté qu'on prendrait parmi eux les 24 gouverneurs ou beks des +provinces: on leur confia le soin de contenir les Arabes, de veiller à +la perception des tributs et à toute la police intérieure; mais leur +autorité fut purement passive, et ils ne durent être que les instruments +des volontés du conseil. L'un d'eux, résidant au Kaire, eut le titre de +_chaik-el-beled_[72], qu'on doit traduire par _gouverneur de la ville_, +dans un sens purement civil, c'est-à-dire, sans aucun pouvoir militaire. + +Le sultan établit aussi des tributs, dont une partie fut destinée à +soudoyer 20,000 hommes de pied et un corps de 12,000 cavaliers, +résidants sur le pays: l'autre, à procurer à la Mekke et à Médine des +provisions de blé dont elles manquent; et la troisième, à grossir le +kazné ou trésor de Constantinople, et à soutenir le luxe du _sérail_. +Du reste, le peuple, qui devait subvenir à ces dépenses, ne fut compté, +comme l'a très-bien observé Savary, que comme un agent passif, et resta +soumis comme auparavant à toute la rigueur d'un despotisme militaire. + +Cette forme de gouvernement n'a pas mal répondu aux intentions de Sélim, +puisqu'elle a duré plus de 2 siècles; mais depuis 50 ans, la Porte +s'étant relâchée de sa vigilance, il s'est introduit des nouveautés dont +l'effet a été de multiplier les _Mamlouks_; de reporter en leurs mains +les richesses et le crédit, et enfin, de leur donner sur les Ottomans un +ascendant qui a réduit à peu de chose le pouvoir de ceux-ci. Pour +concevoir cette révolution, il faut connaître par quels moyens les +_Mamlouks_ se sont perpétués et multipliés en Égypte. + +En les voyant subsister en ce pays depuis plusieurs siècles, on croirait +qu'ils s'y sont reproduits par la voie ordinaire de la génération; mais +si leur premier établissement fut un fait singulier, leur perpétuation +en est un autre qui n'est pas moins bizarre. Depuis 550 ans qu'il y a +des _Mamlouks_ en Égypte, pas un seul n'a donné lignée subsistante; il +n'en existe pas une famille à la seconde génération: tous leurs enfants +périssent dans le premier ou le second âge. Les Ottomans sont presque +dans le même cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent qu'en +épousant des femmes indigènes, ce que les _Mamlouks_ ont toujours +dédaigné[73]. Qu'on explique pourquoi des hommes bien constitués, mariés +à des femmes saines, ne peuvent naturaliser sur les bords du Nil un sang +formé aux pieds du Caucase, et qu'on se rappelle que les plantes +d'Europe refusent également d'y maintenir leur espèce; on pourra hésiter +de croire ce double phénomène; mais il n'en est pas moins constant, et +il ne paraît pas nouveau; les anciens ont des observations qui y sont +analogues: ainsi, lorsque Hippocrate[74] dit que chez les Scythes et les +Égyptiens, tous les individus se ressemblent, et que ces deux nations +ne ressemblent à aucune autre; lorsqu'il ajoute que dans le pays de ces +deux peuples, le climat, les saisons, les éléments et le terrain ont une +uniformité qu'ils n'ont point ailleurs, n'est-ce pas reconnaître cette +espèce d'intolérance dont je parle? Quand de tels pays impriment un +caractère si particulier à ce qui leur appartient, n'est-ce pas une +raison de repousser tout ce qui leur est étranger? Il semble alors que +le seul moyen de naturalisation pour les animaux et pour les plantes, +est de se ménager une affinité avec le climat, en s'alliant aux espèces +indigènes; et les _Mamlouks_, ainsi que je l'ai dit, s'y sont refusés. +Le moyen qui les a perpétués et multipliés est donc le même qui les y a +établis; c'est-à-dire qu'ils se sont régénérés par des esclaves +transportés de leur pays originel. Depuis les Mogols, ce commerce n'a +pas cessé sur les bords du Kuban et du Phase[75]; comme en Afrique, il +s'y entretient, et par les guerres que se font les nombreuses peuplades +de ces contrées, et par la misère des habitants qui vendent leurs +propres enfants pour vivre. Ces esclaves des deux sexes, transportés +d'abord à Constantinople, sont ensuite répandus dans tout l'empire, où +ils sont achetés par les gens riches. Les Turks, en s'emparant de +l'Égypte, auraient dû sans doute y prohiber cette dangereuse +marchandise: ne l'ayant pas fait, ils se sont attiré le revers qui +aujourd'hui les dépossède; ce revers a été préparé de longue main par +plusieurs abus. Depuis long-temps la Porte négligeait les affaires de +cette province. Pour contenir les pachas, elle avait laissé le divan +étendre son pouvoir, et les chefs des _janissaires_ et des _azâbs_ +étaient devenus tout-puissants. Les soldats eux-mêmes, devenus citoyens +par les mariages qu'ils avaient contractés, n'étaient plus les créatures +de Constantinople. Un changement arrivé dans la discipline avait aggravé +le désordre. Dans l'origine, les sept corps militaires avaient des +caisses communes; et quoique la société fût riche, les particuliers, ne +disposant de rien, ne pouvaient rien. Les chefs, que cette disposition +gênait, eurent le crédit de la faire abolir, et ils obtinrent la +permission de posséder des propriétés foncières, des terres et des +villages. Or, comme ces terres et ces villages dépendaient des +gouverneurs _mamlouks_, il fallut les ménager, pour qu'ils ne les +grevassent point. De ce moment, les _beks_ acquirent une influence sur +les gens de guerre, qui jusqu'alors les avaient dédaignés; et cette +influence devint d'autant plus grande, que leur gestion leur procurait +des richesses considérables: ils les employèrent à se faire des amis et +des créatures; ils multiplièrent leurs esclaves, et après les avoir +affranchis, ils les poussèrent de tout leur crédit aux grades de la +milice et du gouvernement. Ces parvenus conservant pour leurs patrons un +respect que l'usage de l'Orient consacre, ils leur formèrent des +factions dévouées à toutes leurs volontés. Telle fut la marche par +laquelle _Ybrahim_, l'un des kiâyas[76] ou colonels vétérans des +_janissaires_, parvint vers 1746 à se saisir de tous les pouvoirs: il +avait tellement multiplié et avancé ses affranchis, que sur les 24 beks +que l'on devait compter, il y en avait 8 de sa _maison_. Il en retirait +une prépondérance d'autant plus certaine, que le pacha laissait toujours +des places vacantes pour en percevoir les émoluments. D'autre part, ses +largesses lui avaient attaché les officiers et les soldats de son corps. +Enfin l'association de _Rodoan_, le plus accrédité des colonels _azâbs_, +mettait le sceau à sa puissance. Le pacha, maîtrisé par cette faction, +ne fut plus qu'un fantôme, et les ordres du sultan s'évanouirent devant +ceux d'Ybrahim. A sa mort, arrivée en 1757, sa _maison_, c'est-à-dire +ses affranchis, divisés entre eux, mais réunis contre les autres, +continuèrent de faire la loi. Rodoan, qui avait succédé à son collègue, +ayant été chassé et tué par une cabale de jeunes _beks_, on vit divers +_commandants_ se succéder dans un assez court espace. Enfin, vers 1766, +un des principaux acteurs des troubles, _Ali-bek_, qui pendant plusieurs +années a fixé l'attention de l'Europe, prit un ascendant décidé sur ses +rivaux, et sous le titre d'_émir-hadj_ et de _chaik-el-beled_, parvint à +s'arroger toute la puissance. L'histoire des Mamlouks étant liée à la +sienne, nous allons continuer l'une en exposant l'autre. + + + + +CHAPITRE III. + +Précis de l'histoire d'Ali-Bek[77]. + + +La naissance d'Ali-bek est soumise aux mêmes incertitudes que celle de +la plupart des _Mamlouks_. Vendus en bas âge par leurs parents, ou +enlevés par des ennemis, ces enfants conservent peu le souvenir de leur +origine et de leur patrie, souvent même ils les cèlent. L'opinion là +plus accréditée sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans, l'un des +peuples qui habitent le Caucase, et dont les esclaves sont les plus +recherchés[78]. Les marchands qui font ce commerce le transportèrent, +dans l'une de leurs cargaisons annuelles, au Kaire: il y fut acheté par +les frères Isaac et Yousef, juifs douaniers, qui en firent présent à +Ybrahim Kiâya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12 à 14 ans; mais les +Orientaux, tant musulmans que chrétiens, ne tenant point de registres de +naissance, on ne sait jamais leur âge précis. Ali, chez son nouveau +patron, remplit les fonctions des Mamlouks, qui sont presque en tout +celles des pages chez les princes. Il reçut l'éducation d'usage, qui +consiste à bien manier un cheval, à tirer la carabine et le pistolet, à +lancer le _djerid_, à frapper du sabre, et même un peu, à lire et à +écrire. Dans tous ces exercices, il montra une pétulance qui lui valut +le surnom turk de _djendâli_, c'est-à-dire, _fou_. Mais les soucis de +l'ambition parvinrent à le calmer. Vers l'âge de 18 à 20 ans, son patron +lui laissa croître la barbe, c'est-à-dire, qu'il l'affranchit; car chez +les Turks un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient qu'aux +esclaves et aux femmes, et de là cette impression défavorable qu'ils +reçoivent du premier aspect de tout Européen. En l'affranchissant, +Ybrahim lui donna une femme, des revenus, et le promut au grade de +_kâchef_ ou _gouverneur_ de district; enfin il le mit au rang des 24 +beks. Ces divers grades, le crédit et les richesses qu'il y acquit, +éveillèrent l'ambition d'Ali-bek. La mort de son patron, arrivée en +1757, ouvrit à ses projets une libre carrière. Il se mêla dans toutes +les intrigues qui se firent pour élever ou supplanter les commandants. +Rodoan Kiâya lui dut sa ruine. Après Rodoan, diverses factions portèrent +tour à tour leurs chefs à sa place. Celui qui l'occupait en 1762, était +Abd-el-Rahmân, peu puissant par lui-même, mais soutenu par plusieurs +maisons confédérées. Ali était alors _chaik-el-beled_; il saisit le +moment qu'Abd-el-Rahmân conduisait la caravane de la Mekke, pour le +faire exiler; mais lui-même eut bientôt son tour, et fut condamné à +passer à Gaze. Gaze, dépendant d'un pacha turk, n'était point un lieu +assez agréable ni assez sûr pour qu'il acceptât cet exil; aussi n'en +prit-il la route que par feinte, et dès le troisième jour il tourna vers +_Saïd_, où il fut rejoint par ses partisans. Ce fut à Djirdjé qu'un +séjour de 2 ans mûrit sa tête, et qu'il prépara les moyens d'obtenir et +d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis que son argent lui fit +au Kaire l'ayant enfin rappelé en 1766, il parut subitement dans cette +ville, et en une seule nuit il tua 4 beks de ses ennemis, en exila 4 +autres, et se trouva désormais chef du parti le plus nombreux. Devenu +dépositaire de toute l'autorité, il résolut de l'employer à s'agrandir +encore davantage. Son ambition ne se borna plus au simple titre de +_commandant_ ni de _quaiem-maquam_. La suzeraineté de Constantinople +offensa son orgueil, et il n'aspira pas moins qu'au titre de _sultan_ +d'Égypte. Toutes ses démarches furent relatives à ce but: il chassa le +pacha, qui n'était plus qu'un être de représentation; il refusa le +tribut accoutumé; enfin, en 1768, il battit monnaie à son propre +coin[79]. La Porte ne vit pas sans indignation ces atteintes à son +autorité; mais pour les réprimer il eût fallu une guerre ouverte, et les +circonstances n'étaient pas favorables. L'Arabe _Dâher_, établi dans +_Acre_, tenait en échec la Syrie; et le divan de Constantinople, occupé +des affaires de la Pologne et des prétentions des Russes, n'avait +d'attention que pour le Nord. On tenta la voie usitée des capidjis; mais +le poison ou le poignard surent toujours prévenir le cordon qu'ils +portaient. _Ali-bek_, profitant des circonstances, poussa de plus en +plus ses entreprises et ses succès. Depuis plusieurs années, une partie +du Saïd était occupée par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux, +nommé _Hammâm_, y formait une puissance capable d'inquiéter. Ali +commença par se délivrer de ce souci, et sous prétexte que ce chaik +recélait un dépôt confié par Ybrahim Kiâya, et qu'il accueillait des +rebelles, il envoya contre lui, en 1769, un corps, de Mamlouks commandé +par son favori Mohammad-bek qui détruisit en une seule journée Hammâm et +sa puissance. + +La fin de cette même année vit une autre expédition dont les suites +devaient rejaillir jusque sur l'Europe. Ali-bek arma des vaisseaux à +_Suez_, et les chargeant de Mamlouks, il ordonna au bek _Hasan_ d'aller +occuper Djedda, port de la Mekke, pendant qu'un corps de cavalerie, sous +la conduite de _Mohammad-bek_, marcha par terre à la Mekke même, qui fut +prise sans coup férir et livrée au pillage. Son dessein était de faire +de Djedda l'entrepôt du commerce de l'Inde; et ce projet suggéré par un +jeune négociant vénitien[80] admis à sa confiance, devait faire +abandonner le trajet par le cap de Bonne-Espérance, et lui substituer +l'ancienne route de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais, sans +parler du revers qui termina cette entreprise[81], la suite des faits a +prouvé qu'on s'était trop pressé, et qu'avant d'introduire l'or dans un +pays, il faut y établir des lois. + +Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du Saïd, et du chérif de la +Mekke, se crut fait désormais pour commander au monde entier. Ses +courtisans lui dirent qu'il était aussi puissant que le sultan de +Constantinople, et il le crut comme ses courtisans. Un peu de +raisonnement lui eût démontré que la proportion de l'Égypte au reste de +l'empire n'en fait qu'un bien petit état, et que 7 ou 8,000 cavaliers +qu'il commandait étaient peu de chose en comparaison de 100,000 +janissaires dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks ne savent +point de géographie; et Ali, qui voyait l'Égypte de près, la trouvait +plus grande que la Turkie qu'il voyait de loin. Il résolut donc de +commencer le cours de ses conquêtes. La Syrie, qui était à sa porte, fut +naturellement la première qu'il se proposa: tout favorisait ses vues. La +guerre des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les forces des Turks +dans le Nord. Le chaik Dâher, révolté, était un allié puissant et +fidèle; enfin les concussions du pacha de Damas, en disposant les +esprits à la révolte, offraient la plus belle occasion d'envahir son +gouvernement, et de mériter le titre de libérateur des peuples. Ali +saisit très-bien cet ensemble, et il ne différa de se mettre en +mouvement, qu'autant que l'exigeaient les préparatifs nécessaires. +Toutes les mesures étant prises, il publia, en décembre 1770, un +manifeste contre _Osman_, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks +occuper Gaze, pour s'assurer l'entrée de la Palestine. Osman n'apprit +pas plus tôt l'invasion, qu'il accourut. Les Mamlouks, effrayés de sa +diligence et du nombre de ses troupes, se tinrent, la bride en main, +prêts à fuir au premier signal; mais _Dâher_, l'homme le plus diligent +qu'ait vu depuis long-temps la Syrie, _Dâher_ accourut d'Acre, et les +tira d'embarras. Osman, campé près de Yâfa, prit la fuite sans rendre de +combat. Dâher occupa Yâfa, Ramlé et toute la Palestine, et la route +resta ouverte à la grande armée qu'on attendait. + +Elle arriva sur la fin de février 1771: les gazettes du temps, qui +comptèrent 60,000 hommes, ont fait croire en Europe que c'était une +armée semblable à celles de Russie ou d'Allemagne; mais les Turks, et +surtout ceux de l'Asie, diffèrent encore plus des Européens par l'état +militaire que par les usages et les moeurs. Il s'en faut beaucoup que +60,000 hommes, chez eux, soient 60,000 soldats comme les nôtres. L'armée +dont il s'agit en est un exemple: elle pouvait monter réellement à +40,000 têtes qu'il faut classer comme il suit; savoir, 5,000 Mamlouks, +tous à cheval, et c'était là véritablement l'armée; environ 1,500 +Barbaresques à pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks n'en +connaissent pas; chez eux, l'homme à cheval est tout. En outre, chaque +Mamlouk ayant à sa suite deux valets à pied armés d'un bâton, il en +résulte 10,000 valets; plus, un excédant de valets et de _serrâdjs_ ou +valets à cheval pour les beks et kâchefs, évalué 2,000, et tout le reste +vivandiers et goujats: voilà cette armée, telle que me l'ont dépeinte +en Palestine des personnes qui l'ont vue et suivie. Elle était commandée +par le favori d'_Ali-bek, Mohammad-bek_, surnommé _Aboudâhâb_, ou père +de l'or, à raison du luxe de sa tente et de ses harnais. Quant à l'ordre +et à la discipline, il n'en faut pas faire mention. Les armées des +Mamlouks et des Turks ne sont qu'un amas confus de cavaliers sans +uniformes, de chevaux de toute taille et de toutes couleurs, marchant +sans observer ni rangs, ni distributions. Cette foule s'achemina vers +Acre, laissant sur son passage les traces de son indiscipline et de sa +rapacité: là se fit la réunion des troupes du chaik Dâher, qui +consistaient en 1,500 _Safadiens_[82] à cheval, commandés par son fils +_Ali_; en 1,200 cavaliers _Mottouâlis_, ayant pour chef le chaik +_Nâsif_, et à peu près 1,000 Barbaresques à pied. Cette réunion opérée, +et le plan concerté, l'on marcha vers Damas dans le courant d'avril. +Osman, qui avait eu le loisir de se préparer, avait de son côté +rassemblé une armée nombreuse et aussi mal ordonnée. Les pachas de +Saïd[83], de Tripoli et d'Alep s'étaient joints à lui, et ils +attendaient l'ennemi sous les murs mêmes de Damas. Il ne faut pas +s'imaginer ici des mouvements combinés, tels que ceux qui, depuis 100 +ans, ont fait de la guerre parmi nous une science de calcul et de +réflexion. Les Asiatiques n'ont pas les premiers éléments de cette +conduite. Leurs armées sont des _cohues_, leurs marches des pillages, +leurs campagnes des incursions, leurs batailles des batteries; le plus +fort ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent fuit sans combat; +s'il attend de pied ferme, on s'aborde, on se mêle; on tire les +carabines, on rompt des lances, on se taille à coups de sabre; on n'a +presque jamais de canon, et lorsqu'il y en a, il est de peu de service. +La terreur se répand souvent sans raison: un parti fuit; l'autre le +presse, et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur, et +souvent la campagne finit avec la bataille. + +Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en 1771. L'armée d'Ali-bek et +de Dâher marcha contre Damas. Les pachas l'attendirent; on s'approcha, +et le 6 juin on en vint à une affaire décisive: les Mamlouks et les +Safadiens fondirent avec tant de fureur sur les Turks, que ceux-ci, +épouvantés du carnage, prirent la fuite; les pachas ne furent pas les +derniers à se sauver; les alliés, maîtres du terrain, s'emparèrent sans +effort de la ville qui n'avait ni soldats ni murs. Le château seul +résista. Ses murailles ruinées n'avaient pas un canon, encore moins de +canonniers; mais il y avait un fossé marécageux, et derrière les ruines +quelques fusiliers; et cela suffit pour arrêter cette armée de +cavaliers: cependant, comme les assiégés étaient vaincus par l'opinion, +ils capitulèrent le troisième jour, et la place devait être livrée le +lendemain, lorsque le point du jour amena la plus étrange des +révolutions. Au moment que l'on attendait le signal de la reddition, +Mohammad fait tout à coup crier la retraite, et tous ses cavaliers +tournent vers l'Égypte. En vain Ali-Dâher et Nâsif surpris, accourent et +demandent la cause d'un retour si incroyable: le _Mamlouk_ ne répond à +leurs instances que par une menace hautaine, et tout décampe en +confusion. Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on eût dit que +l'ennemi les chassait l'épée dans les reins; la route de Damas au Kaire +fut couverte de piétons, de cavaliers épars, de munitions et de bagages +abandonnés. On attribua dans le temps cette aventure bizarre à un +prétendu bruit de la mort d'Ali-bek; mais le vrai noeud de l'énigme fut +une conférence secrète qui se passa de nuit dans la tente de +Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force était sans succès, employa la +séduction. Il trouva moyen d'introduire chez le général égyptien un +agent délié qui, sous prétexte de traiter de pacification, tenta de +semer la révolte et la discorde. Il insinua à Mohammad que le rôle qu'il +jouait était aussi peu convenable à son honneur qu'à sa sûreté; qu'il se +trompait s'il croyait que le sultan dût laisser impunies les saillies +d'Ali-bek; que c'était un sacrilége de violer une ville sainte comme +Damas, l'une des deux portes de la _Kîabé_[84]; qu'il s'étonnait que lui +Mohammad préférât à la faveur du sultan celle d'un de ses esclaves, et +qu'il plaçât un second maître entre son souverain et lui; que d'ailleurs +on savait que ce maître, en l'exposant chaque jour à de nouveaux +dangers, le sacrifiait, et à son ambition personnelle, et à la jalousie +de son kiâya, le Copte _Rezq_. Ces raisons, et surtout ces deux +dernières, qui portaient sur des faits connus, frappèrent vivement +Mohammad et ses beks: aussitôt ils délibérèrent, et se lièrent par +serment sur le _sabre_ et le _Qôran_; ils décidèrent qu'on partirait +sans délai pour le Kaire. Ce fut en conséquence de ce dessein qu'ils +décampèrent si brusquement, en abandonnant leur conquête: ils marchèrent +avec tant de précipitation, que le bruit de leur arrivée ne les précéda +au Kaire que de six heures. Ali-bek en fut épouvanté, et il eût désiré +de punir sur-le-champ son général; mais Mohammad parut si bien +accompagné, qu'il n'y eut pas moyen de rien tenter contre sa personne: +il fallut dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus aisément, +qu'il devait sa fortune bien plus encore à cet art qu'à son courage. + +Privé tout à coup des fruits d'une guerre dispendieuse, Ali-bek ne +renonça pas à ses projets. Il continua d'envoyer des secours à son +allié Dâher, et il prépara une seconde armée pour l'année 1772; mais la +fortune, lasse de faire pour lui plus que sa prudence, cessa de le +favoriser. Un premier revers fut la perte de plusieurs _cayâsses_ ou +bateaux qu'un corsaire russe enleva à la vue de Damiât, au moment qu'ils +portaient des riz à Dâher; mais un autre accident bien plus grave, fut +l'évasion de Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine à oublier l'affaire +de Damas; néanmoins, par un reste de cet amour que l'on a pour ceux à +qui l'on a fait du bien, il ne pouvait se décider à un coup violent, +quand un propos glissé par le négociant vénitien qui jouissait de sa +confiance, vint l'y déterminer. «Les sultans des Francs,» disait un jour +Ali-bek à cet Européen, de qui je le tiens, «les sultans des Francs +ont-ils des enfants aussi riches que mon fils Mohammad? Non, seigneur, +lui répondit le courtisan: ils s'en donnent bien de garde; car ils +prétendent que les enfants trop grands sont souvent pressés d'hériter de +leurs pères.» Ce mot pénétra comme un trait dans le coeur d'Ali-bek. De +ce moment il vit dans Mohammad un rival dangereux, et il résolut sa +perte. Pour l'effectuer sans risques, il envoya d'abord un ordre à +toutes les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk dans la +soirée ou pendant la nuit; puis il fit signifier à Mohammad d'aller +sur-le-champ en exil au Saïd. Il comptait, par cette contradiction, que +Mohammad serait arrêté aux portes, et que les gardiens s'emparant de sa +personne, on en aurait bon marché; mais le hasard trompa ces mesures +vagues et timides. La fortune voulut que par un malentendu, on crût +Mohammad chargé d'ordres particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa +suite, et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit de la méprise, +le fit poursuivre; mais Mohammad tint une contenance si menaçante, qu'on +n'osa l'attaquer. Il se retira au Saïd, frémissant de colère et plein du +désir de la vengeance. Un autre danger l'y attendait. Ayoub-bek, +lieutenant d'Ali, feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exilé, +l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et le Qôran de faire +cause commune avec lui. Peu de temps après on surprit des lettres de cet +Ayoub à Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment la tête de +son ennemi. Mohammad, ayant découvert la trame, fit saisir le traître; +et, après lui avoir coupé les poings et la langue, il l'envoya au Kaire +recevoir la récompense de son patron. + +Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune et las des hauteurs +d'Ali-bek, désertèrent en foule vers son rival. Les Arabes de _Hammâm_, +par ressentiment et par espoir de butin, se joignirent à eux. En +quarante jours Mohammad se vit assez fort pour descendre du Saïd et +venir camper à 4 lieues du Kaire. Ali-bek, troublé de son approche, +hésita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le plus mauvais. +Craignant de se voir trahi s'il marchait en personne, il fit avancer un +corps de troupes sous la conduite d'Ismaël-bek, dont il avait lieu de se +défier, et lui-même campa avec sa maison aux portes du Kaire. Ismaël, +qui avait trempé dans l'affaire de Damas, ne fut pas plus tôt en +présence de l'ennemi, qu'il passa de son côté; ses troupes, +déconcertées, se replièrent en fuyant vers le Kaire: pendant qu'elles se +rejoignaient au corps de réserve, les Arabes et les Mamlouks qui les +poursuivaient les attaquèrent si brusquement que la déroute devint +générale. Ali-bek perdant courage ne songea plus qu'à sauver ses trésors +et sa personne. Il rentra précipitamment dans la ville, et, pillant à la +hâte sa propre maison, il prit la fuite vers Gaze, suivi de 800 Mamlouks +qui s'attachèrent à sa fortune. Il voulait passer sur-le-champ jusqu'à +Acre, chez son allié Dâher; mais les habitants de Nâblous et de Yâfa lui +fermèrent la route. Il fallut que Dâher vînt lui-même lever les +obstacles. L'Arabe le reçut avec cette simplicité et cette franchise qui +de tout temps ont fait le caractère de sa nation, et il l'emmena à Acre. +Saïde alors assiégée par les troupes d'Osman et par les Druzes, +demandait des secours. Il alla les porter, et Ali l'y accompagna. Leurs +troupes réunies formaient environ 7,000 cavaliers. A leur approche les +Turks levèrent le siége, et se retirèrent à une lieue au nord de la +ville, sur la rivière d'_Aoula_. Ce fut là que se livra, en juillet +1772, la bataille la plus considérable et la plus méthodique de toute +cette guerre. L'armée turke, trois fois plus forte que celle des deux +alliés, fut complètement battue. Les sept pachas qui la commandaient +prirent la fuite, et Saïde resta à _Dâher_, et à son gouverneur +_Degnizlé_. De retour à _Acre_, Ali-bek et Dâher allèrent châtier les +habitants de Yâfa, qui s'étaient révoltés pour garder à leur profit un +dépôt de munitions et de vêtements qu'une flottille d'Ali y avait laissé +avant qu'il fût chassé du Kaire. La ville, occupée par un chaik de +_Nâblous_, ferma ses portes, et il fallut l'assiéger. Cette expédition +commença en juillet, et dura 8 mois, quoique Yâfa n'eût pour enceinte +qu'un vrai mur de jardin sans fossé; mais en Syrie et en Égypte on est +encore plus novice dans la guerre de siége que dans celle de campagne: +enfin les assiégés capitulèrent en février 1773. Ali, désormais libre, +ne songea plus qu'à repasser au Kaire. _Dâher_ lui offrait des secours; +les Russes, avec qui Ali avait contracté une alliance en traitant +l'affaire du corsaire, promettaient de le seconder: seulement il fallait +du temps pour rassembler ces moyens épars, et Ali s'impatientait. Les +promesses de Rezq, son oracle et son kiâya, irritaient encore sa +pétulance. Ce Copte ne cessait de lui dire que l'heure de son retour +était venue; que les astres en présentaient les signes les plus +favorables; que la perte de Mohammad était présagée de la manière la +plus certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait fermement à +l'astrologie, et qui se fiait d'autant plus à Rezq, que souvent ses +prédictions avaient réussi, ne pouvait plus supporter de délais. Les +nouvelles du Kaire achevèrent de lui faire perdre patience. Dans les +premiers jours d'avril on lui remit des lettres signées de ses amis, par +lesquelles ils lui marquaient qu'on était las de son ingrat esclave, et +qu'on n'attendait que sa présence pour le chasser. Sur-le-champ il +arrêta son départ, et sans donner aux Russes le temps d'arriver, il +partit avec ses Mamlouks et 1,500 Safadiens commandés par _Osman_, fils +de _Dâher_; mais il ignorait que les lettres du Kaire étaient une ruse +de Mohammad; que ce bek les avait exigées par violence pour le tromper +et l'attirer dans un piége qu'il lui tendait. En effet, Ali, s'étant +engagé dans le désert qui sépare Gaze de l'Égypte, rencontra près de +_Salêhie_ un corps de 1,000 Mamlouks d'élite qui l'attendaient. Ce corps +était conduit par le jeune bek _Mourâd_, qui, épris de la femme +d'Ali-bek, l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrât la tête de +cet illustre infortuné. A peine Mourâd eut-il aperçu la poussière qui +annonçait au loin les ennemis, que fondant sur eux avec sa troupe, il +les mit en désordre; pour comble de bonheur il rencontra Ali-bek dans la +mêlée, l'attaqua, le blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le +conduisit à Mohammad. Celui-ci, campé deux lieues en arrière, reçut son +ancien maître avec ce respect exagéré si familier aux _Turks_ et cette +sensibilité que sait feindre la perfidie. Il lui donna une tente +magnifique, recommanda qu'on en prît le plus grand soin, se dit mille +fois _son esclave, baisant la poussière de ses pieds_; mais le troisième +jour ce spectacle se termina par la mort d'Ali-bek, due, selon les uns, +aux suites de sa blessure, selon les autres, au poison: les deux cas +sont si également probables, qu'on n'en peut rien décider. + +Ainsi se termina la carrière de cet homme, qui, pendant quelque temps, +avait fixé l'attention de l'Europe, et donné à bien des politiques +l'espérance d'une grande révolution. On ne peut nier qu'il n'ait été un +homme extraordinaire; mais l'on s'en fait une idée exagérée, quand on le +met dans la classe des grands hommes: ce que racontent de lui des +témoins dignes de foi, prouve que s'il eut le germe des grandes +qualités, le défaut de culture les empêcha de prendre ce développement +qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crédulité en astrologie, +qui détermina plus souvent ses actions que des motifs réfléchis. Passons +aussi sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat même de ses +bienfaiteurs[85], par lesquels il acquit ou maintint sa puissance. Sans +doute, la morale d'une société anarchique est moins sévère que celle +d'une société paisible; mais en jugeant les ambitieux par leurs propres +principes, on trouvera qu'Ali-bek a mal connu ou mal suivi son plan +d'agrandissement, et qu'il a lui-même préparé sa perte. On a droit +surtout de lui reprocher trois fautes: 1º Cette imprudente passion de +conquêtes, qui épuisa sans fruit ses revenus et ses forces, et lui fit +négliger l'administration intérieure de son propre pays. 2º Le repos +précoce auquel il se livra, ne faisant plus rien que par ses +lieutenants; ce qui diminua parmi les Mamlouks le respect qu'on avait +pour lui, et enhardit les esprits à la révolte. 3º Enfin, les richesses +excessives qu'il entassa sur la tête de son favori, et qui lui +procurèrent le crédit dont il abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali +ne devait-il pas craindre la séduction des adulateurs, qui en tout pays +se rassemblent autour de l'opulence? Cependant il faut admirer dans +Ali-bek une qualité qui le distingue de la foule des tyrans qui ont +gouverné l'Égypte: si les vices d'une mauvaise éducation l'empêchèrent +de connaître la vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut le +désir; et ce désir ne fut jamais celui des âmes vulgaires. Il ne lui +manqua que d'être approché par des hommes qui en connussent les routes; +et parmi ceux qui commandent, il en est peu dont on puisse faire cet +éloge. + +Je ne puis passer sous silence une observation que j'ai entendu faire +au Kaire. Ceux des négocians européens qui ont vu le règne d'Ali-bek et +sa ruine, après avoir vanté la bonté de son administration, son zèle +pour la justice et sa bienveillance pour les Francs, ajoutent avec +surprise que le peuple ne le regretta point; ils en prennent occasion de +répéter ces reproches d'inconstance et d'ingratitude qu'on a coutume de +faire au peuple; mais en examinant tous les accessoires, ce fait ne m'a +pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence. En Égypte, comme en tous +pays, les jugements du peuple sont dictés par l'intérêt de sa +subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la lui rendent aisée ou +difficile, qu'il les aime ou les hait, les blâme ou les approuve: et +cette manière de juger ne peut être ni aveugle ni injuste. En vain lui +diront-ils que l'honneur de l'empire, la gloire de la nation, +l'encouragement du commerce et des beaux-arts exigent telle ou telle +opération. Le besoin de vivre doit passer avant tout; et quand la +multitude manque de pain, elle a du moins le droit de refuser sa +reconnaissance et son admiration. Qu'importait au peuple d'Égypte +qu'Ali-bek conquît le Saïd, la Mekke et la Syrie, si ses conquêtes ne +rendaient pas son sort meilleur? Et il en devint pire; car ces guerres +aggravèrent les contributions par leurs frais. La seule expédition de la +Mekke coûta vingt-six millions de France. Les sorties de blé +qu'occasionnèrent les armées, jointes au monopole de quelques +négociants en faveur, causèrent une famine qui désola le pays pendant +tout le cours de 1770 et 1771. Or, quand les habitans du Kaire et les +paysans des villages mouraient de faim, avaient-ils tort de murmurer +contre Ali-bek? avaient-ils tort de condamner le commerce de l'Inde, si +tous ses avantages devaient se concentrer en quelques mains? Quand Ali +dépensait 225,000 livres pour l'inutile poignée d'un _kandjar_[86], si +les joailliers vantaient sa magnificence, le peuple n'avait-il pas le +droit de détester son luxe? Cette libéralité, que ses courtisans +appelaient vertu, le peuple, aux dépens de qui elle s'exerçait, +n'avait-il pas raison de l'appeler vice? Était-ce un mérite à cet homme +de prodiguer un or qui ne lui coûtait rien? Était-ce une justice de +satisfaire, aux dépens du public, ses affections ou ses obligations +particulières, comme il fit avec son panetier[87]? On ne peut le nier, +la plupart des actions d'Ali-bek offrent bien moins les principes +généraux de la justice et de l'humanité, que les motifs d'une ambition +et d'une vanité personnelles. L'Égypte n'était à ses yeux qu'un domaine, +et le peuple un troupeau dont il pouvait disposer à son gré. Doit-on +s'étonner après cela, si les hommes qu'il traita en maître impérieux, +l'ont jugé en mercenaires mécontents? + + + + +CHAPITRE IV. + +Précis des événements arrivés depuis la mort d'Ali-bek jusqu'en 1785. + + +Depuis la mort d'Ali-bek, le sort des Égyptiens ne s'est pas amélioré: +ses successeurs n'ont pas même imité ce qu'il y avait de louable dans sa +conduite. _Mohammad-bek_, qui prit sa place au mois d'avril 1773, n'a +montré, pendant deux ans de règne, que les fureurs d'un brigand et les +noirceurs d'un traître. D'abord, pour colorer son ingratitude envers son +patron, il avait feint de n'être que le vengeur des droits du sultan, et +le ministre de ses volontés; en conséquence, il avait envoyé à +Constantinople le tribut interrompu depuis six ans, et le serment d'une +obéissance sans bornes. Il renouvela sa soumission à la mort d'Ali-bek; +et, sous prétexte de prouver son zèle pour le sultan, il demanda la +permission de faire la guerre à l'Arabe _Dâher_. La Porte, qui eût +elle-même sollicité cette démarche comme une faveur, se trouva trop +heureuse de l'accorder comme une grace: elle y ajouta le titre de pacha +du Kaire, et Mohammad ne songea plus qu'à cette expédition. On pourra +demander quel intérêt politique avait un gouverneur d'Égypte à détruire +l'Arabe _Dâher_, rebelle en Syrie. Mais ici la politique n'était pas +plus consultée qu'en d'autres occasions. Les mobiles étaient des +passions particulières, et entre autres un ressentiment personnel à +Mohammad-bek. Il ne pouvait oublier une lettre sanglante que _Dâher_ lui +avait écrite lors de la révolution de Damas, ni toutes les démarches +hostiles que le chaik avait faites contre lui en faveur d'Ali-bek. +D'ailleurs la cupidité se joignait à la haine. Le ministre de Dâher, +_Ybrahim-Sabbâr_[88], passait pour avoir entassé des trésors +extraordinaires, et l'Égyptien voyait, en perdant Dâher, le double +avantage de s'enrichir et de se venger. Il ne balança donc pas à +entreprendre cette guerre, et il en fit les préparatifs avec toute +l'activité que donne la haine. Il se munit d'un train d'artillerie +extraordinaire; il fit venir des canonniers étrangers, et il en confia +le commandement à l'Anglais Robinson; il fit transporter de Suez un +canon de 16 pieds de longueur, qui restait depuis long-temps inutile. +Enfin, au mois de février 1776, il parut en Palestine avec une armée +égale à celle qu'il avait menée contre Damas. A son approche, les gens +de Dâher qui occupaient _Gaze_, ne pouvant espérer de s'y soutenir, se +retirèrent; il s'en empara, et sans s'arrêter il marcha contre Yâfâ. +Cette ville, qui avait une garnison, et dont les habitants avaient tous +l'habitude de la guerre, se montra moins docile que Gaze, et il fallut +l'assiéger. L'histoire de ce siége serait un monument curieux de +l'ignorance de ces contrées dans l'art militaire; quelques faits +principaux en donneront une idée suffisante. + +_Yâfâ_, l'ancienne Ioppé, est située sur un rivage dont le niveau +général est peu élevé au-dessus de la mer. Le seul emplacement de la +ville se trouve être une colline en pain de sucre, d'environ 130 pieds +perpendiculaires. Les maisons, distribuées sur la pente, offrent le coup +d'oeil pittoresque des gradins d'un amphithéâtre; sur la pointe est une +petite citadelle qui domine le tout; le bas de la colline est enceint +d'un mur sans rempart, de 12 à 14 pieds de haut, sur 2 ou 3 +d'épaisseur. Les créneaux qui règnent sur son faîte sont les seuls +signes qui le distinguent d'un mur de jardin. Ce mur, qui n'a point de +fossé, est entouré de jardins, où les limons, les oranges et les +poncires acquièrent dans un sol léger une grosseur prodigieuse: voilà la +ville qu'attaquait Mohammad. Elle avait pour défenseurs 5 à 600 +_Safadiens_ et autant d'habitants, qui, à la vue de l'ennemi, prirent +leur sabre et leur fusil à pierre et à mèche. Ils avaient quelques +canons de bronze de 24 livres de balles, sans affûts; il les élevèrent +tant bien que mal sur quelques charpentes faites à la hâte: et comptant +le courage et la haine pour la force, ils répondirent aux sommations de +l'ennemi par des menaces et des coups de fusil. + +Mohammad, voyant qu'il fallait les emporter de vive force, vint asseoir +son camp devant la ville; mais le Mamlouk savait si peu les règles de +l'art, qu'il se plaça à demi-portée du canon; les boulets qui tombèrent +sur ses tentes l'avertirent de sa faute: il recula: nouvelle expérience, +nouvelle leçon; enfin il trouva la mesure, et se fixa: on planta sa +tente, où le luxe le plus effréné fut déployé de toutes parts: on dressa +tout autour et sans ordre, celles des Mamlouks; les Barbaresques firent +des huttes avec les troncs et les branches des orangers et des +limoniers; et la suite de l'armée s'arrangea comme elle put: on +distribua, tant bien que mal, quelques gardes, et, sans faire de +retranchements, on se réputa campé. Il fallait dresser des batteries; on +choisit un terrain un peu élevé vers le sud-est de la ville, et là, +derrière quelques murs de jardin, on pointa 8 pièces de gros canons à +200 pas de la ville, et l'on commença de tirer, malgré les fusiliers de +l'ennemi, qui, du haut des terrasses, tuèrent plusieurs canonniers. Tout +cet ordre paraîtra si étrange en Europe, que l'on sera tenté d'en +douter; mais ces faits n'ont pas 11 ans: j'ai vu les lieux, j'ai entendu +nombre de témoins oculaires, et je regarde comme un devoir de n'altérer +ni en bien ni en mal des faits sur lesquels l'esprit d'une nation doit +être jugé. + +On sent qu'un mur de 3 pieds d'épaisseur et sans rempart fut bientôt +ouvert d'une large brèche; il fallut, non pas y monter, mais la +franchir. Les Mamlouks voulaient qu'on le fît à cheval; mais on leur fit +comprendre que cela était impossible; et, pour la première fois, ils +consentirent à marcher à pied. Ce dut être un spectacle curieux de les +voir avec leurs immenses culottes de _sailles_ de Venise, embarrassés de +leurs beniches retroussés, le sabre courbe à la main et le pistolet au +côté, avancer en trébuchant parmi les décombres d'une muraille. Ils +crurent avoir tout surmonté, quand ils eurent franchi cet obstacle; mais +les assiégés, qui jugeaient mieux, attendirent qu'ils eussent débouché +sur le terrain vide qui est entre la ville et le mur; là ils les +assaillirent, du haut des terrasses et des fenêtres des maisons, d'une +telle grêle de balles, que les Mamlouks n'eurent pas même l'envie de +mettre le feu; ils se retirèrent, persuadés que cet endroit était un +coupe-gorge impénétrable, puisqu'on n'y pouvait entrer à cheval. +Mourâd-bek les ramena plusieurs fois, toujours inutilement. Mohammad-bek +séchait de désespoir, de rage et de soucis: 46 jours se passèrent ainsi. +Cependant les assiégés, dont le nombre diminuait par les attaques +réitérées, et qui ne voyaient pas qu'on leur préparât des secours du +côté d'_Acre_, s'ennuyaient de soutenir seuls la cause de Dâher. Les +musulmans surtout se plaignaient que les chrétiens, occupés à prier, se +tenaient plus dans les églises qu'au champ de bataille. Quelques +personnes ouvrirent des pourparlers: on proposa d'abandonner la place si +les Égyptiens donnaient des sûretés: on arrêta des conditions, et l'on +pouvait regarder le traité comme conclu, lorsque dans la sécurité qu'il +occasionait, quelques Mamlouks entrèrent dans la ville. La foule les +suivit, ils voulurent piller, on voulut se défendre, et l'attaque +recommença; l'armée alors s'y précipita en foule, et la ville éprouva +les horreurs du sac; femmes, enfants, vieillards, hommes faits, tout fut +passé au fil du sabre; et Mohammad, aussi lâche que barbare, fit ériger +sous ses yeux, pour monument de sa victoire, une pyramide de toutes les +têtes de ces infortunés: on assure qu'elles passaient 1200. Cette +catastrophe, arrivée le 19 mai 1776, répandit la terreur dans tout le +pays. Le chaik Dâher même s'enfuit d'Acre, où son fils Ali le remplaça. +Cet Ali, dont la Syrie célèbre encore l'active intrépidité, mais qui en +a terni la gloire par ses révoltes perpétuelles contre son père; cet Ali +crut que Mohammad, avec qui il avait fait un traité, le respecterait; +mais le Mamlouk, arrivé aux portes d'Acre, lui déclara que, pour prix de +son amitié, il voulait la tête de Dâher même. Ali, trompé, rejeta le +parricide, et abandonna la ville aux Égyptiens; ils la pillèrent +complètement: à peine les négociants français furent-ils épargnés; +bientôt même ils se virent dans un danger affreux. Mohammad, instruit +qu'ils étaient dépositaires des richesses d'Ybrahim, Kiâya de Dâher, +leur déclara que s'ils ne les restituaient, il les ferait tous égorger. +Le dimanche suivant était assigné pour cette terrible recherche, quand +le hasard vint les délivrer, eux et la Syrie, de ce fléau. Mohammad, +saisi d'une fièvre maligne, périt en 2 jours à la fleur de l'âge[89]. +Les chrétiens de Syrie sont persuadés que cette mort fut une punition du +prophète Élie, dont il viola l'église sur le Carmel. Ils racontent même +que, dans son agonie, il le vit plusieurs fois sous la forme d'un +vieillard, et qu'il s'écriait sans cesse: _Otez-moi ce vieillard qui +m'assiége et m'épouvante_. Mais ceux qui approchèrent de ce général dans +ses derniers moments, ont rapporté au Kaire, à des personnes dignes de +foi, que cette vision, effet du délire, avait son origine dans le +souvenir de meurtres particuliers, et que la mort de Mohammad fut due +aux causes bien naturelles d'un climat connu pour malsain, d'une chaleur +excessive, d'une fatigue immodérée et des soucis cuisants que lui avait +causés le siége de Yâfa. Il n'est pas hors de propos de remarquer à ce +sujet, que si l'on écrivait l'histoire des chrétiens de Syrie et +d'Égypte, elle serait aussi remplie de prodiges et d'apparitions qu'au +temps passé. + +Cette mort ne fut pas plus tôt connue, que toute cette armée, par une +déroute semblable à celle de Damas, prit en tumulte le chemin de +l'Égypte. Mourâd-bek, à qui la faveur de Mohammad avait acquis un grand +crédit, se hâta de regagner le Kaire, pour y disputer le commandement à +Ybrahim-bek. Celui-ci, également affranchi et favori du mort, n'eut pas +plus tôt appris l'état des affaires, qu'il prit des mesures pour +s'assurer une autorité dont il était dépositaire depuis l'absence de son +patron. Tout annonçait une guerre ouverte; mais les deux rivaux, +mesurant chacun leurs moyens, se trouvèrent une égalité qui leur fit +craindre l'issue d'un combat. Ils prirent le parti de la paix, et ils +passèrent un accord, par lequel l'autorité resta indivise, à condition +cependant qu'Ybrahim conserverait le titre de _chaik-el-beled_, ou de +_commandant_: l'intérêt de leur sûreté commune décida surtout cet +arrangement. Depuis la mort d'Ali-bek, les beks et les kachefs, issus de +sa _maison_[90], frémissaient en secret de voir la puissance passée aux +mains d'une faction nouvelle; la supériorité de Mohammad, ci-devant leur +égal, avait blessé leurs prétentions; celle de ses esclaves leur parut +encore plus insupportable: ils résolurent de s'en affranchir; et ils +commencèrent des intrigues et des cabales qui aboutirent à former une +ligue contre Ybrahim et Mourâd. Elle eut pour chef cet Ismaël-bek qui +avait trahi Ali-bek, et qui restait seul bek de la création d'Ybrahim +Kiâfa. Il se conduisit avec tant d'artifice, que Mourâd et Ybrahim +furent obligés d'évacuer le Kaire de leur propre mouvement; ils se +réfugièrent sous la protection du château; mais Ismaël les y ayant +assiégés, ils prirent le parti de passer au Saïd. Peu après, la conduite +tyrannique de ce chef leur procura une foule de transfuges avec lesquels +ils revinrent l'attaquer, et ils le chassèrent à leur tour. Ismaël +dépossédé s'enfuit à Gaze, d'où il passa par mer à _Derné_ à l'ouest +d'Alexandrie, et se rendit par le désert au Saïd. D'autre part, +_Hasan-bek_, ci-devant gouverneur de Djedda, ayant été exilé du Kaire et +s'étant pareillement réfugié au Saïd, ces deux chefs s'unirent +d'intérêts, et formèrent un parti qui subsiste encore. Mourâd et +Ybrahim, inquiets de sa durée, ont tenté plusieurs fois de le détruire, +sans en pouvoir venir à bout. Ils avaient fini par accorder aux rebelles +un district au-dessus de Djirdjé; mais ces Mamlouks, qui ne soupirent +qu'après les délices du Kaire, ayant fait quelques mouvements en 1783, +Mourâd-bek crut devoir faire une tentative pour les exterminer: +j'arrivai dans le temps qu'il en faisait les préparatifs. Ses gens, +répandus sur le Nil, arrêtaient tous les bateaux qu'ils rencontraient, +et, le bâton à la main, forçaient les malheureux patrons de les suivre +au Kaire; chacun fuyait pour se dérober à une corvée qui ne devait +rapporter aucun salaire. Dans la ville, on avait imposé une contribution +de 500,000 dahlers[91] sur le commerce; on forçait les boulangers et les +divers marchands à fournir leurs denrées au-dessous du prix qu'elles +leur coûtaient, et toutes ces extorsions, si abhorrées en Europe, +étaient des choses d'usage. Tout fut prêt dans les premiers jours +d'avril, et Mourâd partit pour le Saïd. Les nouvelles de Constantinople +et celles d'Europe qui les répètent, peignirent dans le temps cette +expédition comme une guerre considérable, et l'armée de Mourâd comme une +puissante armée; elle l'était relativement à ses moyens et à l'état de +l'Égypte; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle ne passait pas 2,000 +cavaliers. A voir l'altération habituelle des nouvelles de +Constantinople, il faut croire, ou que les Turks de la capitale +n'entendent rien aux affaires de l'Égypte et de la Syrie, ou qu'ils +veulent en imposer aux Européens. Le peu de communication qu'il y a +entre ces parties éloignées de l'empire, rend le premier cas plus +probable que le second. D'un autre côté, il semblerait que la résidence +de nos négociants dans les diverses échelles dût nous éclaircir; mais +les négociants, renfermés dans leurs _kans_ comme dans des prisons, ne +s'embarrassent que peu de tout ce qui est étranger à leur commerce, et +ils se contentent de rire des gazettes qu'on leur envoie d'Europe. +Quelquefois ils ont voulu les redresser; mais on a fait un si mauvais +emploi de leurs renseignements, qu'ils ont renoncé à un soin onéreux et +sans profit. + +Mourâd, parti du Kaire, conduisit ses cavaliers à grandes journées le +long du fleuve; les équipages, les munitions, suivaient dans les +bateaux, et le vent du nord, qui règne le plus souvent, favorisait leur +diligence. Les exilés, au nombre d'environ 500, étaient placés +au-dessus de Djirdjé. Lorsqu'ils apprirent l'arrivée de l'ennemi, la +division se mit parmi eux: quelques-uns voulaient combattre, d'autres +voulaient capituler; plusieurs prirent ce dernier parti, et se rendirent +à Mourâd-bek; mais Hasan et Ismaël, toujours inébranlables, remontèrent +vers Asouan, suivis d'environ 250 cavaliers. Mourâd les poursuivit +jusque vers la cataracte, où ils s'établirent sur des lieux escarpés si +avantageux, que les Mamlouks, toujours ignorants dans la guerre de +poste, tinrent pour impossible de les forcer. D'ailleurs, craignant +qu'une trop longue absence du Kaire n'y fît éclore des nouveautés contre +lui-même, Mourâd se hâta d'y revenir, et les exilés, sortis d'embarras, +revinrent prendre possession de leur poste au Saïde, comme ci-devant. + +Dans une société où les passions des particuliers ne sont point dirigées +vers un but général; où chacun, ne pensant qu'à soi, ne voit dans +l'incertitude du lendemain que l'intérêt du moment; où les chefs, +n'imprimant aucun sentiment de respect, ne peuvent maintenir la +subordination: dans une pareille société, un état fixe et constant est +une chose impossible; le choc tumultueux des parties incohérentes doit +donner une mobilité perpétuelle à la machine entière: c'est ce qui ne +cesse d'arriver dans la société des Mamlouks au Kaire. A peine Mourâd +fut-il de retour, que de nouvelles combinaisons d'intérêts excitèrent +de nouveaux troubles; outre sa faction et celles d'Ybrahim et de la +maison d'Ali-bek, il y avait encore au Kaire divers beks sortis d'autres +maisons étrangères à celles-là. Ces beks, que leur faiblesse +particulière faisait négliger par les factions dominantes, s'avisèrent, +au mois de juillet 1783, de réunir leurs forces, jusqu'alors isolées, et +de former un parti qui eût aussi ses prétentions au commandement. Le +hasard voulut que cette ligue fût éventée, et leurs chefs, au nombre de +5, se virent condamnés à l'improviste à passer en exil dans le Delta. +Ils feignirent de se soumettre; mais à peine furent-ils sortis de la +ville, qu'ils prirent la route du Saïde, refuge ordinaire et commode de +tous les mécontents: on les poursuivit inutilement pendant une journée +dans le désert des pyramides; ils échappèrent aux Mamlouks et aux +Arabes, et ils arrivèrent sans accident à Minié, où ils s'établirent. Ce +village, situé 40 lieues au-dessus du Kaire, et placé sur le bord du Nil +qu'il domine, était très-propre à leur dessein. Maîtres du fleuve, ils +pouvaient arrêter tout ce qui descendait du Saïde: ils surent en +profiter; l'envoi de blé que cette province fait chaque année en cette +saison était une circonstance favorable; ils la saisirent; et le Kaire, +frustré de son approvisionnement, se vit menacé de la famine. D'autre +part, les beks et les propriétaires dont les terres étaient dans le +_Faïoum_ et au-delà perdirent leurs revenus, parce que les exilés les +mirent à contribution. Ce double désordre exigeait une nouvelle +expédition. Mourâd-bek, fatigué de la précédente, refusa d'en faire une +autre; Ybrahim-bek s'en chargea. Dès le mois d'août, malgré le +_Ramâdan_, on en fit les préparatifs: comme à l'autre, on saisit tous +les bateaux et leurs patrons; on imposa des contributions; on +contraignit les fournisseurs. Enfin, dans les premiers jours d'octobre, +Ybrahim partit avec une armée qui passait pour formidable, parce qu'elle +était d'environ 3,000 cavaliers. La marche se fit par le Nil, attendu +que les eaux de l'inondation n'avaient pas encore évacué tout le pays, +et que le terrain restait fangeux. En peu de jours on fut en présence. +Ybrahim, qui n'a pas l'humeur si guerrière que Mourâd, n'attaqua point +les confédérés; il entra en négociation, et il conclut un traité verbal, +dont les conditions furent le retour des beks et leur rétablissement. +Mourâd, qui soupçonna quelque trame contre lui dans cet accord, en fut +très-mécontent: la défiance s'établit plus que jamais entre lui et son +rival. L'arrogance que les exilés montrèrent dans un divan général +acheva de l'alarmer: il se crut trahi; et, pour en prévenir l'effet, il +sortit du Kaire avec ses agents, et il se retira au Saïde. On crut qu'il +y avait une guerre ouverte; mais Ybrahim temporisa. Au bout de 4 mois, +Mourâd vint à Djizé, comme pour décider la querelle par une bataille: +pendant 25 jours, les deux partis, séparés par le fleuve, restèrent en +présence sans rien faire. On pourparla; mais Mourâd, mécontent des +conditions, et ne se trouvant pas assez fort pour en dicter de vive +force, retourna au Saïde. Il y fut suivi par des envoyés qui, après 4 +mois de négociations, parvinrent enfin à le ramener au Kaire: les +conditions furent qu'il continuerait de partager l'autorité avec +Ybrahim, et que les 5 beks seraient dépouillés de leurs biens. Ces beks, +se voyant sacrifiés par Ybrahim, prirent la fuite; Mourâd les +poursuivit, et, les ayant fait prendre par les Arabes du désert, il les +ramena au Kaire pour les y garder à vue. Alors la paix sembla rétablie; +mais ce qui s'était passé entre les deux commandants leur avait trop +dévoilé à chacun leurs véritables intentions, pour qu'ils pussent +désormais vivre comme amis. Chacun d'eux, bien convaincu que son rival +n'épiait que l'occasion de le perdre, veilla pour éviter une surprise, +ou la préparer. Cette guerre sourde en vint au point d'obliger +Mourâd-bek de quitter le Kaire en 1784; mais, en se campant aux portes, +il y tint une si bonne contenance, qu'Ybrahim, effrayé à son tour, +s'enfuit avec ses gens au Saïde. Il y resta jusqu'en mars 1785, que, par +un nouvel accord, il est revenu au Kaire. Il y partage comme ci-devant +l'autorité avec son rival, en attendant que quelque nouvelle intrigue +lui fournisse l'occasion de prendre sa revanche. Tel est le sommaire +des révolutions qui ont agité l'Égypte dans ces dernières années. Je +n'ai point détaillé la foule d'incidents dont les événements ont été +compliqués, parce que, outre leur incertitude, ils ne portent ni intérêt +ni instruction: ce sont toujours des cabales, des intrigues, des +trahisons, des meurtres, dont la répétition finit par ennuyer; c'en est +assez si le lecteur saisit la chaîne des faits principaux, et en tire +des idées générales sur les moeurs et l'état politique du pays qu'il +étudie. Il nous reste à joindre sur ces deux objets de plus grands +éclaircissements. + + + + +CHAPITRE V. + +État présent de L'Égypte. + + +Depuis la révolution d'Ybrahim Kiâya, et surtout depuis celle d'Ali-bek, +le pouvoir des Ottomans en Égypte est devenu plus précaire que dans +aucune autre province. Il est bien vrai que la Porte y conserve toujours +un pacha; mais ce pacha, resserré et gardé à vue dans le château du +Kaire, est plutôt le prisonnier des Mamlouks que le substitut du sultan. +On le dépose, on l'exile, on le chasse à volonté; et, sur la simple +sommation d'un héraut vêtu de noir[92], il _descend_ de son palais +comme le plus simple particulier. Quelques pachas, choisis à dessein par +la Porte, ont tenté, par des manéges secrets, de rétablir les pouvoirs +de leur dignité; mais les beks ont rendu ces intrigues si dangereuses, +qu'ils se bornent maintenant à passer tranquillement les trois ans que +doit durer leur captivité, et à manger en paix la pension qu'on leur +alloue. + +Cependant les beks, dans la crainte de porter le divan à quelque parti +violent, n'osent déclarer leur indépendance. Tout continue de se faire +au nom du sultan: ses ordres sont reçus, comme l'on dit, _sur la tête et +sur les yeux_, c'est-à-dire avec le plus grand respect; mais cette +apparence illusoire n'est jamais suivie de l'exécution. Le tribut est +souvent suspendu, et il subit toujours des défalcations. On passe en +compte des dépenses, telles que le curage des canaux, le transport des +décombres du Kaire à la mer, le paiement des troupes, la réparation des +mosquées, etc., etc., qui sont autant de dépenses fausses et simulées. +On trompe sur le degré de l'inondation des terres: la crainte seule des +caravelles qui, chaque année, viennent à Damiât et à Alexandrie, fait +acquitter la contribution des riz et des blés; encore trouve-t-on le +moyen d'altérer les fournissements effectifs en capitulant avec ceux +qui les reçoivent. De son côté, la Porte, fidèle à sa politique +ordinaire, ferme les yeux sur tous ces abus; elle sent que, pour les +réprimer, il faudrait des efforts coûteux, et peut-être même une guerre +ouverte qui compromettrait sa dignité: d'ailleurs, depuis plusieurs +années, des intérêts plus pressants l'obligent de rassembler vers le +nord toutes ses forces; occupée de sa propre sûreté dans Constantinople, +elle laisse aux circonstances le soin de rétablir son pouvoir dans les +provinces éloignées: elle fomente les divisions des divers partis, pour +empêcher qu'aucun ne prenne consistance; et cette méthode, qui ne l'a +point encore trompée, est également avantageuse à ses grands officiers, +qui se font de gros revenus en vendant aux rebelles leur protection et +leur influence. L'amiral actuel, _Hasan-Pacha_, a su plus d'une fois +s'en prévaloir vis-à-vis de Mourâd et d'Ybrahim, de manière à en obtenir +des sommes considérables. + + + + +CHAPITRE VI. + +Constitution de la Milice des Mamlouks. + + +En s'emparant du gouvernement de l'Égypte, les Mamlouks ont pris des +mesures qui semblent leur en assurer la possession. La plus efficace, +sans doute, est l'a précaution qu'ils ont eue d'avilir les corps +militaires des _azâbs_ et des _janissaires_. Ces deux corps, qui jadis +étaient la terreur du pacha, ne sont plus que des simulacres aussi vains +que lui-même. La Porte a encore cette faute à se reprocher: car, dès +avant l'instruction d'Ybrahim _Kiâya_, le nombre des troupes turkes, qui +devait être de 40,000 hommes, partie cavalerie, avait été réduit à plus +de moitié par l'avarice des commandants, qui détournaient les payes à +leur profit; après Ybrahim, Ali-bek compléta ce désordre. D'abord il se +défit de tous les chefs qui pouvaient lui faire ombrage; il laissa +vaquer les places sans les remplir; il ôta aux commandants toute +influence, et il avilit toutes les troupes turkes, au point +qu'aujourd'hui les janissaires, les azâbs et les 5 autres corps ne sont +qu'un ramas d'artisans, de goujats et de vagabonds qui gardent les +portes de qui les paie, et qui tremblent devant les Mamlouks comme la +populace du Kaire. C'est véritablement dans le corps de ces Mamlouks que +consiste toute la force militaire de l'Égypte: parmi eux, quelques +centaines sont répandues dans le pays et les villages pour y maintenir +l'autorité, y percevoir les tributs, et veiller aux exactions; mais la +masse est rassemblée au Kaire. D'après les supputations de personnes +instruites, leur nombre ne doit pas excéder 8,500 hommes, tant beks, +kâchefs, que simples affranchis et Mamlouks encore esclaves; dans ce +nombre, il y a une foule de jeunes gens qui n'ont pas atteint 20 et 22 +ans. La plus forte maison est celle d'_Ybrahim-bek_, qui a environ 600 +Mamlouks: après lui vient Mourâd, qui n'en a pas plus de 400, mais qui, +par son audace et sa prodigalité, fait contre-poids à l'opulence avare +de son rival; le reste des beks, au nombre de 18 à 20, en a depuis 50 +jusqu'à 200. Il y a en outre un grand nombre de Mamlouks que l'on +pourrait appeler vagues, en ce qu'étant issus de maisons éteintes, ils +s'attachent à l'une ou à l'autre, selon leur intérêt, prêts à changer +pour qui leur donnera davantage. Il faut encore compter quelques +_Serrâdjes_, espèce de domestiques à cheval, qui portent les ordres des +beks, et remplissent les fonctions d'huissiers: le tout ensemble ne va +pas à 10,000 cavaliers. On ne doit point compter d'infanterie: elle +n'est point estimée en Turkie, et surtout dans les provinces d'Asie. Les +préjugés des anciens Perses et des Tartares règnent encore dans ces +contrées: la guerre n'y étant que l'art de fuir ou de poursuivre, +l'homme de cheval qui remplit le mieux ce double but est réputé le seul +homme de guerre; et comme chez les barbares, l'homme de guerre est le +seul homme distingué, il en est résulté, pour la marche à pied, quelque +chose d'avilissant qui l'a fait réserver au peuple. C'est à ce titre que +les Mamlouks ne permettent aux habitants de l'Égypte que les mulets et +les ânes, et qu'eux seuls ont le privilége d'aller à cheval; ils en +usent dans toute son étendue: à la ville, à la campagne, en visite, même +de porte en porte, on ne les voit jamais qu'à cheval. Leur habillement +est venu se joindre aux préjugés pour leur en imposer l'obligation. Cet +habillement, qui, pour la forme, ne diffère point de celui de tous les +gens aisés en Turkie, mérite d'être décrit. + + + + +§ I. + +Vêtements des Mamlouks. + + +D'abord c'est une ample chemise de toile de coton claire et jaunâtre, +par-dessus laquelle on revêt une espèce de robe de chambre en toile des +Indes, ou en étoffes légères de Damas et d'Alep. Cette robe appelée +_antari_, tombe du cou aux chevilles, et croise sur le devant du corps +jusque vers les hanches, où elle se fixe par 2 cordons. Sur cette +première enveloppe vient une seconde, de la même forme, de la même +ampleur, et dont les larges manches tombent également jusqu'au bout des +doigts. Celle-ci s'appelle _coftân_; elle se fait ordinairement +d'étoffes de soie plus riches que la première. Une longue ceinture serre +ces deux vêtements à la taille, et partage le corps en deux paquets. +Par-dessus ces deux pièces en vient une 3^{e}, que l'on appelle +_djoubé_; elle est de drap sans doublure, elle a la même forme générale, +excepté que ses manches sont coupées au coude. Dans l'hiver, et souvent +même dans l'été, ce _djoubé_ est garni d'une fourrure, et devient +_pelisse_. Enfin on met par-dessus ces 3 enveloppes une dernière, que +l'on appelle _beniche_. C'est le manteau ou l'habit de cérémonie. Son +emploi est de couvrir exactement tout le corps, même le bout des doigts, +qu'il serait très-indécent de laisser paraître devant les grands. Sous +ce beniche, le corps a l'air d'un long sac d'où sortent un cou nu et une +tête sans cheveux, couverte d'un turban. Celui des Mamlouks, appelé +_qâouq_, est un cylindre jaune, garni en dehors d'un rouleau de +mousseline artistement compassé. Leurs pieds sont couverts d'un chausson +de cuir jaune qui remonte jusqu'aux talons, et d'une pantoufle sans +quartier, toujours prête à rester en chemin. Mais la pièce la plus +singulière de cet habillement est une espèce de pantalon dont l'ampleur +est telle, que dans sa hauteur, il arrive au menton, et que chacune de +ses jambes pourrait recevoir le corps entier: ajoutez que les Mamlouks +le font de ce drap de Venise qu'on appelle _saille_, qui, quoique aussi +moelleux que l'elbeuf, est plus épais que la bure; et que, pour marcher +plus à l'aise, ils y renferment, sous une ceinture à coulisse, toute la +partie pendante des vêtements dont nous avons parlé. Ainsi emmaillotés, +on conçoit que les Mamlouks ne sont pas des piétons agiles; mais ce que +l'on ne conçoit qu'après avoir vu les hommes de divers pays, est qu'ils +regardent leur habillement comme très-commode. En vain leur objecte-t-on +qu'à pied il empêche de marcher, qu'à cheval il charge inutilement, et +que tout cavalier démonté est un homme perdu; ils répondent: _C'est +l'usage_, et ce mot répond à tout. + + + + +§ II. + +Équipage des Mamlouks. + + +Voyons si l'équipage de leur cheval est mieux raisonné. Depuis que l'on +a pris en Europe le bon esprit de se rendre compte des motifs de chaque +chose, on a senti que le cheval, pour exécuter ses mouvements sous le +cavalier, avait besoin d'être le moins chargé qu'il est possible, et +l'on a allégé son harnais autant que le permettait la solidité. Cette +révolution, que le 18^{e} siècle a vu éclore parmi nous, est encore bien +loin des Mamlouks, dont l'esprit est resté au 12^{e} siècle. Toujours +guidés par l'usage, ils donnent au cheval une selle dont la charpente +grossière est chargée de fer, de bois et de cuir. Sur cette selle +s'élève un troussequin de 8 pouces de hauteur, qui couvre le cavalier +jusqu'aux reins, pendant que, sur le devant, un pommeau, saillant de 4 à +5 pouces, menace sa poitrine quand il se penche. Sous la selle, au lieu +de coussins, ils étendent 3 épaisses couvertures de laine: le tout est +fixé par une sangle qui passe sur la selle, et s'attache, non par des +boucles à ardillon, mais par des noeuds de courroies peu solides et +très-compliqués. D'ailleurs, ces selles ont un large poitrail et +manquent de croupière, ce qui les jette trop sur les épaules du cheval. +Les étriers sont une plaque de cuivre plus longue et plus large que le +pied, et dont les côtés, relevés d'un pouce, viennent mourir à l'anse +d'où ils pendent. Les angles de cette plaque sont tranchants, et +servent, au lieu d'éperon, à ouvrir les flancs par de longues blessures. +Le poids ordinaire d'une paire de ces étriers est de 9 à 10 livres, et +souvent ils passent 12 et 13. La selle et les couvertures n'en pèsent +pas moins de 25; ainsi le cheval porte d'abord un poids de 36 livres, ce +qui est d'autant plus ridicule, que les chevaux d'Égypte sont +très-petits. La bride est aussi mal conçue dans son genre; elle est de +l'espèce qu'on appelle _à la genette_, sans articulation. La gourmette, +qui n'est qu'un anneau de fer, serre le menton, au point d'en couper la +peau; aussi tous ces chevaux ont les barres brisées, et manquent +absolument de _bouche_: c'est un effet nécessaire des pratiques des +Mamlouks, qui, au lieu de la ménager comme nous, la détruisent par des +saccades violentes; ils les emploient surtout pour une manoeuvre qui +leur est particulière: elle consiste à lancer le cheval à bride abattue, +puis à l'arrêter subitement au plus fort de la course; saisi par le +mords, le cheval roidit les jambes, plie les jarrets, et termine sa +carrière en glissant d'une seule pièce, comme un cheval de bois: on +conçoit combien cette manoeuvre répétée perd les jambes et la bouche; +mais les Mamlouks lui trouvent de la grace, et elle convient à leur +manière de combattre. Du reste, malgré leurs jambes en crochets, et les +perpétuels mouvements de leurs corps, on ne peut nier qu'ils ne soient +des cavaliers fermes et vigoureux, et qu'ils n'aient quelque chose de +guerrier qui flatte l'oeil même d'un étranger; il faut convenir aussi +qu'ils ont mieux raisonné le choix de leurs armes. + + + + +§ III. + +Armes des Mamlouks. + + +La première est une carabine anglaise d'environ 30 pouces de longueur, +et d'un calibre tel, qu'elle peut lancer à la fois 10 à 12 balles, dont +l'effet, même sans adresse, est toujours meurtrier. En second lieu, ils +portent à la ceinture 2 grands pistolets qui tiennent au vêtement par +un cordon de soie. A l'arçon pend quelquefois une masse d'armes dont ils +se servent pour assommer; enfin, sur la cuisse gauche pend à une +bandoulière un sabre courbe, d'une espèce peu connue en Europe; sa lame, +prise en ligne droite, n'a pas plus de 24 pouces, mais, mesurée dans sa +courbure, elle en a 30. Cette forme, qui nous paraît bizarre, n'a pas +été adoptée sans motifs; l'expérience apprend que l'effet d'une lame +droite est borné au lieu et au moment de sa chute, parce qu'elle ne +coupe qu'en appuyant: une lame courbe, au contraire, présentant le +tranchant en retraite, glisse par l'effort du bras, et continue son +action dans un long espace. Les barbares, dont l'esprit s'exerce de +préférence sur les arts meurtriers, n'ont pas manqué cette observation, +et de là l'usage des cimeterres, si général et si ancien dans l'Orient. +Le commun des Mamlouks tire les siens de Constantinople et d'Europe; +mais les beks se disputent les lames de Perse et des anciennes fabriques +de Damas[93], qu'ils paient jusqu'à 40 et 50 louis. Les qualités qu'ils +en estiment sont la légèreté, la trempe égale et bien sonnante, les +ondulations du fer, et surtout la finesse du tranchant: il faut avouer +qu'elle est exquise; mais ces lames ont le défaut d'être fragiles comme +le verre. + + + + +§ IV. + +Éducation et exercices des Mamlouks. + + +L'art de se servir de ces armes fait le sujet de l'éducation des +Mamlouks, et l'occupation de toute leur vie. Chaque jour, de grand +matin, la plupart se rendent dans une plaine hors du Kaire; et là, +courant à toute bride, ils s'exercent à sortir prestement la carabine de +la bandoulière, à la tirer juste, à la jeter sous la cuisse, pour saisir +un pistolet qu'ils tirent et jettent par-dessus l'épaule: puis un +second, dont ils font de même, se fiant au cordon qui les attache, sans +perdre de temps à les replacer. Les beks présents les encouragent; et +quiconque brise le vase de terre qui sert de but reçoit des éloges et de +l'argent. Ils s'exercent aussi à bien manier le sabre, et surtout à +donner le coup de revers, qui prend de bas en haut, et qui est le plus +difficile à parer. Leurs tranchants sont si bons, et leurs mains si +adroites, que plusieurs coupent une tête de coton mouillé, comme un pain +de beurre. Ils tirent aussi l'arc, quoiqu'ils l'aient banni des combats; +mais leur exercice favori est celui du _Djerid_: ce nom, qui signifie +proprement _roseau_, se donne en général à tout bâton qu'on lance à la +main selon des principes qui ont dû être ceux des Romains pour le +_pilum_; au lieu de bâton, les Mamlouks emploient des branches fraîches +de palmier effeuillées. Ces branches, qui ont la forme d'une tige +d'artichaut, ont 4 pieds de longueur, et pèsent 5 à 6 livres. Armés de +ce trait, les cavaliers entrent en lice, et courant à toute bride, ils +se le lancent d'assez loin. Sitôt lancé, l'agresseur tourne bride, et +celui qui fuit poursuit et jette à son tour. Les chevaux, dressés par +l'habitude, secondent si bien leurs maîtres, qu'on dirait qu'ils y +prennent autant de plaisir; mais ce plaisir est dangereux, car il y a +des bras qui lancent avec tant de roideur, que souvent le coup blesse, +et même devient mortel. Malheur à qui n'esquivait pas le djerid +d'Ali-bek! Ces jeux, qui nous semblent barbares, tiennent de près à +l'état politique des nations. Il n'y a pas 3 siècles qu'ils existaient +parmi nous, et leur extinction est bien moins due à l'accident de Henri +II, ou à un esprit philosophique, qu'à un état de paix intérieure qui +les a rendus inutiles. Chez les Turks, au contraire, et chez les +Mamlouks, ils se sont conservés, parce que l'anarchie de leur société a +continué de faire un besoin de tout ce qui est relatif à la guerre. +Voyons si leurs progrès dans cette partie sont proportionnés à leur +pratique. + + + + +§ V. + +Art Militaire des Mamlouks. + + +Dans notre Europe, quand on parle de troupes et de guerre, on se figure +sur-le-champ une distribution d'hommes par compagnies, par bataillons, +par escadrons; des uniformes de tailles et de couleurs, des formations +par rangs et lignes, des combinaisons de manoeuvres particulières ou +d'évolutions générales; en un mot, tout un système d'opérations fondées +sur des principes réfléchis. Ces idées sont justes par rapport à nous; +mais quand on les transporte aux pays dont nous traitons, elles +deviennent autant d'erreurs. Les Mamlouks ne connaissent rien de notre +art militaire; ils n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni formation, ni +discipline, ni même de subordination. Leur réunion est un attroupement, +leur marche est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre est un +brigandage; ordinairement elle se fait dans la ville même du Kaire: au +moment qu'on y pense le moins, une cabale éclate, des beks montent à +cheval, l'alarme se répand, leurs adversaires paraissent: on se charge +dans la rue le sabre à la main; quelques meurtres décident la querelle, +et le plus faible ou le plus timide est exilé. Le peuple n'est pour rien +dans ces combats; que lui importe que les tyrans s'égorgent? Mais on ne +doit pas le croire spectateur tranquille, au milieu des balles et des +coups de cimeterre; ce rôle est toujours dangereux: chacun fuit du champ +de bataille, jusqu'au moment où le calme se rétablit. Quelquefois la +populace pille les maisons des exilés, et les vainqueurs n'y mettent pas +d'obstacle. A ce sujet, il est bon d'observer que ces phrases usitées +dans les nouvelles d'Europe: _les beks ont fait des recrues, les beks +ont ameuté le peuple, le peuple a favorisé un parti_, sont peu propres à +donner des idées exactes. Dans les démêlés des Mamlouks, le peuple n'est +jamais qu'un acteur passif. + +Quelquefois la guerre est transportée à la campagne, et les combattants +n'y déploient pas plus d'art. Le parti le plus fort ou le plus audacieux +poursuit l'autre; s'ils sont égaux en courage, ils s'attendent ou se +donnent un rendez-vous; et là, sans égard pour les avantages de +position, les deux troupes s'approchent en peloton, les plus hardis +marchent en tête; on s'aborde, on se défie, on s'attaque; chacun choisit +son homme: on tire, si l'on peut, et l'on passe vite au sabre; c'est là +que se déploient l'art du cavalier et la souplesse du cheval. Si +celui-ci tombe, l'autre est perdu. Dans les déroutes, les valets, +toujours présents, relèvent leur maître; et, s'il n'y a pas de témoins, +ils l'assomment pour prendre la ceinture de sequins qu'il a soin de +porter. Souvent la bataille se décide par la mort de 2 ou 3 personnes. +Depuis quelque temps surtout, les Mamlouks ont compris que leurs +patrons, étant les principaux intéressés, devaient courir les plus +grands risques, et ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage, +tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus, l'on capitule avec le +vainqueur, qui souvent a fait ses conditions d'avance. Il n'y a que +profit à rester tranquille; on est sûr de trouver un maître qui paie, et +l'on revient au Kaire vivre à ses dépens jusqu'à nouvelle fortune. + + + + +§ VI. + +Discipline des Mamlouks. + + +Ce caractère, qui cause la mobilité de cette milice, est une suite +nécessaire de sa constitution. Le jeune paysan vendu en Mingrelie ou en +Géorgie n'a pas plus tôt mis le pied en Égypte, que ses idées subissent +une révolution. Une carrière immense s'ouvre à ses regards. Tout se +réunit pour éveiller son audace et son ambition; encore esclave, il se +sent destiné à devenir maître, et déja il prend l'esprit de sa future +condition. Il calcule le besoin qu'a de lui son patron, et il lui fait +acheter ses services et son zèle: il les mesure sur le salaire qu'il en +reçoit, ou sur celui qu'il en attend. Or, comme cette société ne connaît +pas d'autre mobile que l'argent, il en résulte que le soin principal +des maîtres est de satisfaire l'avidité de leurs serviteurs pour +maintenir leur attachement. De là cette prodigalité des beks, ruineuse à +l'Égypte qu'ils pillent; de là cette insubordination des Mamlouks, +fatale à leurs chefs qu'ils dépouillent; de là ces intrigues qui ne +cessent d'agiter les grands et les petits. A peine un esclave est-il +affranchi, qu'il porte déja ses regards sur les premiers emplois. Qui +pourrait arrêter ses prétentions? Rien dans ceux qui commandent ne lui +offre cette supériorité de talents qui imprime le respect. Il n'y voit +que des soldats comme lui, parvenus à la puissance _par les décrets du +sort_; et s'il plaît au sort de le favoriser, il parviendra de même, et +il ne sera pas moins habile dans l'art de gouverner, puisque cet art ne +consiste qu'à prendre de l'argent et à donner des coups de sabre. De cet +ordre de choses est encore né un luxe effréné qui, levant les barrières +à tous les besoins, a donné à la rapacité des grands une étendue sans +bornes. Ce luxe est tel, qu'il n'y a point de Mamlouk dont l'entretien +ne coûte par an 2,500 livres, et il en est beaucoup qui coûtent le +double. A chaque ramâdan, il faut un habillement neuf, il faut des draps +de France, des sailles de Venise, des étoffes de Damas et des Indes. Il +faut souvent renouveler les chevaux, les harnais. On veut des pistolets +et des sabres damasquinés, des étriers dorés d'or moulu, des selles et +des brides plaquées d'argent. Il faut aux chefs, pour les distinguer du +vulgaire, des bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes de 2 et +300 louis, des châles de Kachemire[94] de 25 et 50 louis, et une foule +de pelisses, dont les moindres coûtent 500 livres[95]. Les femmes ont +rejeté, comme trop simple, l'ancien usage des garnitures de sequins sur +la tête et sur la poitrine; elles y ont substitué les diamants, les +émeraudes, les rubis, les perles fines; et, à la passion des châles et +des fourrures, elles ont joint celle des étoffes et des galons de Lyon. +Quand de tels besoins se trouvent dans une classe qui a en main toute +l'autorité, et qui ne connaît de droits ni de propriété, ni de vie, +qu'on juge des conséquences qu'ils doivent avoir, et pour les classes +obligées d'y fournir, et pour les moeurs mêmes de ceux qui les ont. + + + + +§ VII. + +Moeurs des Mamlouks. + + +Les moeurs des Mamlouks sont telles, qu'il est à craindre, en conservant +les simples traits de la vérité, d'encourir le soupçon d'une +exagération passionnée. Nés la plupart dans le rit grec, et circoncis au +moment qu'on les achète, ils ne sont aux yeux des Turks mêmes que des +_renégats_, sans foi ni religion. Étrangers entre eux, ils ne sont point +liés par ces sentiments naturels qui unissent les autres hommes. Sans +parents, sans enfants, le passé n'a rien fait pour eux; ils ne font rien +pour l'avenir. Ignorants et superstitieux par éducation, ils deviennent +farouches par les meurtres, séditieux par les tumultes, perfides par les +cabales, lâches par la dissimulation, et corrompus par toute espèce de +débauche. Ils sont surtout adonnés à ce genre honteux qui fut de tout +temps le vice des Grecs et des Tartares; c'est la première leçon qu'ils +reçoivent de leur maître d'armes. On ne sait comment expliquer ce goût, +quand on considère qu'ils ont tous des femmes, à moins de supposer +qu'ils recherchent dans un sexe le piquant des refus dont ils ont +dépouillé l'autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas un +seul Mamlouk sans tache; et leur contagion a dépravé les habitants du +Kaire, même les chrétiens de Syrie qui y demeurent. + + + + +§ VIII. + +Gouvernement des Mamlouks. + + +Telle est l'espèce d'hommes qui fait en ce moment le sort de l'Égypte; +ce sont des esprits, de cette trempe qui sont à la tête du +gouvernement: quelques coups de sabre heureux, plus d'astuce ou d'audace +mènent à cette prééminence; mais on conçoit qu'en changeant de fortune, +les parvenus ne changent point de caractère, et qu'ils portent l'ame des +esclaves dans la condition des rois. La souveraineté n'est pas pour eux +l'art difficile de diriger vers un but commun les passions diverses +d'une société nombreuse, mais seulement un moyen d'avoir plus de femmes, +de bijoux, de chevaux, d'esclaves, et de satisfaire leurs fantaisies. +L'administration, à l'intérieur et à l'extérieur, est conduite dans cet +esprit. D'un côté, elle se réduit à manoeuvrer vis-à-vis de la cour de +Constantinople, pour éluder le tribut ou les menaces du sultan; de +l'autre, à acheter beaucoup d'esclaves, à multiplier les amis, à +prévenir les complots, à détruire les ennemis secrets par le fer ou le +poison; toujours dans les alarmes, les chefs vivent comme les anciens +tyrans de Syracuse. Mourâd et Ybrahim ne dorment qu'au milieu des +carabines et des sabres. Du reste, nulle idée de police ni d'ordre +public[96]. L'unique affaire est de se procurer de l'argent; et le +moyen employé comme le plus simple est de le saisir partout où il se +montre, de l'arracher par violence à quiconque en possède, d'imposer à +chaque instant des contributions arbitraires sur les villages et sur la +douane, qui les reverse sur le commerce. + + + + +CHAPITRE VII. + + + + +§ I. + +État du peuple en Égypte. + + +On jugera aisément que, dans un tel pays, tout est analogue à un tel +régime. Là où le cultivateur ne jouit pas du fruit de ses peines, il ne +travaille que par contrainte, et l'agriculture est languissante: là où +il n'y a point de sûreté dans les jouissances, il n'y a point de cette +industrie qui les crée, et les arts sont dans l'enfance: là où les +connaissances ne mènent à rien, l'on ne fait rien pour les acquérir, et +les esprits sont dans la barbarie. Tel est l'état de l'Égypte. La +majeure partie des terres est aux mains des beks, des Mamlouks, des +gens de loi; le nombre des autres propriétaires est infiniment borné, et +leur propriété est sujette à mille charges. A chaque instant c'est une +contribution à payer, un dommage à réparer; nul droit de succession ni +d'héritage pour les immeubles; tout rentre au gouvernement, dont il faut +tout racheter. Les paysans y sont des manoeuvres à gages, à qui l'on ne +laisse pour vivre que ce qu'il faut pour ne pas mourir. Le riz et le blé +qu'ils cueillent passent à la table des maîtres, pendant qu'eux ne se +réservent que le _doura_, dont ils font un pain sans levain et sans +saveur quand il est froid. Ce pain, cuit à un feu formé de la fiente +séchée des buffles et des vaches[97], est, avec l'eau et les ognons +crus, leur nourriture de toute l'année: ils sont heureux s'ils y peuvent +ajouter de temps en temps du miel, du fromage, du lait aigre et des +dattes. La viande et la graisse, qu'ils aiment avec passion, ne +paraissent qu'aux plus grands jours de fête, et chez les plus aisés. +Tout leur vêtement consiste en une chemise de grosse toile bleue, et en +un manteau noir d'un tissu clair et grossier. Leur coiffure est une +toque d'une espèce de drap, sur laquelle ils roulent un long mouchoir de +laine rouge. Les bras, les jambes, la poitrine sont nus, et la plupart +ne portent pas de caleçon. Leurs habitations sont des huttes de terre, +où l'on étouffe de chaleur et de fumée, et où les maladies causées par +la malpropreté, l'humidité et les mauvais aliments, viennent souvent les +assiéger: enfin, pour combler la mesure, viennent se joindre à ces maux +physiques des alarmes habituelles, la crainte des pillages des Arabes, +des visites des Mamlouks, des vengeances des familles, et tous les +soucis d'une guerre civile continue. Ce tableau, commun à tous les +villages, n'est guère plus riant dans les villes. Au Kaire même, +l'étranger qui arrive est frappé d'un aspect général de ruine et de +misère; la foule qui se presse dans les rues n'offre à ses regards que +des haillons hideux et des nudités dégoûtantes. Il est vrai qu'on y +rencontre souvent des cavaliers richement vêtus; mais ce contraste de +luxe ne rend que plus choquant le spectacle de l'indigence. Tout ce que +l'on voit ou que l'on entend annonce que l'on est dans le pays de +l'esclavage et de la tyrannie. On ne parle que de troubles civils, que +de misère publique, que d'extorsions d'argent, que de bastonnades et de +meurtres. Nulle sûreté pour la vie ou la propriété. On verse le sang +d'un homme comme celui d'un boeuf. La justice même le verse sans +formalité. L'officier de nuit dans ses rondes, l'officier de jour dans +ses tournées, jugent, condamnent et font exécuter en un clin d'oeil et +sans appel. Des bourreaux les accompagnent, et au premier ordre la tête +d'un malheureux tombe dans le sac de cuir, où on la reçoit de peur de +souiller la place. Encore si l'apparence seule du délit exposait au +danger de la peine! mais souvent, sans autre motif que l'avidité d'un +homme puissant et la délation d'un ennemi, on cite devant un bek un +homme soupçonné d'avoir de l'argent; on exige de lui une somme; et s'il +la dénie, on le renverse sur le dos, on lui donne 2 et 300 coups de +bâton sur la plante des pieds, et quelquefois on l'assomme. Malheur à +qui est soupçonné d'avoir de l'aisance! Cent espions sont toujours prêts +à le dénoncer. Ce n'est que par les dehors de la pauvreté qu'il peut +échapper aux rapines de la puissance. + + + + +§ II. + +Misère et famine des dernières années. + + +C'est surtout dans les trois dernières années que cette capitale et +l'Égypte entière ont offert le spectacle de la misère la plus +déplorable. Aux maux habituels d'une tyrannie effrénée, à ceux qui +résultaient des troubles des années précédentes, se sont joints des +fléaux naturels encore plus destructeurs. La peste, apportée de +Constantinople au mois de novembre 1783, exerça pendant l'hiver ses +ravages accoutumés; on compta jusqu'à 1,500 morts sortis dans un jour +par les portes du Kaire[98]. Par un effet ordinaire dans ce pays, l'été +vint la calmer. Mais à ce premier fléau en succéda bientôt un autre +aussi terrible. L'inondation de 1783 n'avait pas été complète; une +grande partie des terres n'avait pu être ensemencée faute d'arrosement; +une autre ne l'avait pas été faute de semences: le Nil n'ayant pas +encore atteint, en 1784, les termes favorables, la disette se déclara +sur-le-champ. Dès la fin de novembre, la famine enlevait au Kaire +presque autant de monde que la peste; les rues, qui d'abord étaient +pleines de mendiants, n'en offrirent bientôt pas un seul: tout périt ou +déserta. Les villages ne furent pas moins ravagés; un nombre infini de +malheureux, qui voulurent échapper à la mort, se répandirent dans les +pays voisins. J'en ai vu la Syrie inondée; en janvier 1785, les rues de +Saïde, d'Acre, et la Palestine étaient pleines d'Égyptiens, +reconnaissables partout à leur peau noirâtre; et il en a pénétré jusqu'à +Alep et à Diarbekr. L'on ne peut évaluer précisément la dépopulation de +ces 2 années, parce que les Turks ne tiennent pas des registres de +morts, de naissances, ni de dénombrement[99]; mais l'opinion commune +était que le pays avait perdu le sixième de ses habitants. + +Dans ces circonstances, on a vu se renouveler tous ces tableaux dont le +récit fait frémir, et dont la vue imprime un sentiment d'horreur et de +tristesse qui s'efface difficilement. Ainsi que dans la famine arrivée +au Bengale, il y a quelques années, les rues et les places publiques +étaient jonchées de squelettes exténués et mourants; leurs voix +défaillantes imploraient en vain la pitié des passants; la crainte d'un +danger commun endurcissait les coeurs; ces malheureux expiraient adossés +aux maisons des beks, qu'ils savaient être approvisionnés de riz et de +blé, et souvent les Mamlouks, importunés par leurs cris, les chassaient +à coups de bâton. Aucun des moyens révoltants d'assouvir la rage de la +faim n'a été oublié; ce qu'il y a de plus immonde était dévoré; et je +n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France, au mois de mars +1785, j'ai vu sous les murs de l'ancienne Alexandrie, deux malheureux +assis sur le cadavre d'un chameau, et disputant aux chiens ses lambeaux +putrides. + +Il se trouve parmi nous des ames énergiques qui, après avoir payé le +tribut de compassion dû à de si grands malheurs, passent, par un retour +d'indignation, à en faire un crime aux hommes qui les endurent. Ils +jugent dignes de la mort ces peuples qui n'ont pas le courage de la +repousser, ou qui la reçoivent sans se donner la consolation de la +vengeance. On va même jusqu'à prendre ces faits en preuve d'un paradoxe +moral témérairement avancé; et l'on veut en appuyer ce prétendu axiome, +_que les habitants des pays chauds, avilis par tempérament et par +caractère, sont destinés par la nature à n'être jamais que les esclaves +du despotisme_. + +Mais a-t-on bien examiné si des faits semblables ne sont jamais arrivés +dans les climats qu'on veut honorer du privilége exclusif de la liberté? +A-t-on bien observé si les faits généraux dont on s'autorise, ne sont +point accompagnés de circonstances et d'accessoires qui en dénaturent +les résultats? Il en est de la politique comme de la médecine, où des +phénomènes isolés jettent dans l'erreur sur les vraies causes du mal. On +se presse trop d'établir en règles générales des cas particuliers: ces +principes universels qui plaisent tant à l'esprit ont presque toujours +le défaut d'être vagues. Il est si rare que les faits sur lesquels on +raisonne soient exacts, et l'observation en est si délicate, que l'on +doit souvent craindre d'élever des systèmes sur des bases imaginaires. + +Dans le cas dont il s'agit, si l'on approfondit les causes de +l'accablement des Égyptiens, on trouvera que ce peuple, maîtrisé par des +circonstances cruelles, est bien plus digne de pitié que de mépris. En +effet, il n'en est pas de l'état politique de ce pays comme de celui de +notre Europe. Parmi nous, les traces des anciennes révolutions +s'affaiblissant chaque jour, les étrangers vainqueurs se sont rapprochés +des indigènes vaincus; et ce mélange a formé des corps de nations +identiques, qui n'ont plus eu que les mêmes intérêts. Dans l'Égypte, au +contraire, et dans presque toute l'Asie, les peuples indigènes, asservis +par des révolutions encore récentes à des conquérants étrangers, ont +formé des corps mixtes dont les intérêts sont tous opposés. L'état est +proprement divisé en deux factions: l'une, celle du peuple vainqueur, +dont les individus occupent tous les emplois de la puissance civile et +militaire; l'autre, celle du peuple vaincu, qui remplit toutes les +classes subalternes de la société. La faction gouvernante, s'attribuant +à titre de conquête le droit exclusif de toute propriété, ne traite la +faction gouvernée que comme un instrument passif de ses jouissances; et +celle-ci à son tour, dépouillée de tout intérêt personnel, ne rend à +l'autre que le moins qu'il lui est possible: c'est un esclave à qui +l'opulence de son maître est à charge, et qui s'affranchirait volontiers +de sa servitude, s'il en avait les moyens. Cette impuissance est un +autre caractère qui distingue cette constitution des nôtres. Dans les +états de l'Europe, les gouvernements, tirant du sein même des nations +les moyens de les gouverner, il ne leur est ni facile ni avantageux +d'abuser de leur puissance; mais si, par un cas supposé, ils se +formaient des intérêts personnels et distincts, ils n'en pourraient +porter l'usage qu'à la tyrannie. La raison en est qu'outre cette +multitude qu'on appelle _peuple_, qui, quoique forte par sa masse, est +toujours faible par sa désunion, il existe un ordre mitoyen, qui, +participant des qualités du peuple et du gouvernement, fait en quelque +sorte équilibre entre l'un et l'autre. Cet ordre est la classe de tous +ces citoyens opulents et aisés, qui, répandus dans les emplois de la +société, ont un intérêt commun qu'on respecte les droits de sûreté et de +propriété dont ils jouissent. Dans l'Égypte, au contraire, point d'état +mitoyen, point de ces classes nombreuses de nobles, de gens de robe ou +d'église, de négociants, de propriétaires, etc., qui sont en quelque +sorte un corps intermédiaire entre le peuple et le gouvernement. Là, +tout est militaire ou homme de loi, c'est-à-dire homme du gouvernement; +ou tout est laboureur, artisan, marchand, c'est-à-dire _peuple_; et le +_peuple_ manque surtout du premier moyen de combattre l'oppression, +l'art d'unir et de diriger ses forces. Pour détruire ou réformer les +Mamlouks, il faudrait une ligue générale des paysans, et elle est +impossible à former: le système d'oppression est méthodique; on dirait +que partout les tyrans en ont la science infuse. Chaque province, chaque +district a son gouverneur, chaque village a son _lieutenant_[100] qui +veille aux mouvements de la multitude. Seul contre tous, s'il paraît +faible, la puissance qu'il représente le rend fort. D'ailleurs, +l'expérience prouve que partout où un homme a le courage de se faire +maître, il en trouve qui ont la bassesse de le seconder. Ce lieutenant +communique de son autorité à quelques membres de la société qu'il +opprime, et ces individus deviennent ses appuis: jaloux les uns des +autres, ils se disputent sa faveur, et il se sert de chacun tour à tour +pour les détruire tous également. Les mêmes jalousies, et des haines +invétérées divisent aussi les villages; mais en supposant une réunion +déja si difficile, que pourrait, avec des bâtons ou même des fusils, une +troupe de paysans à pied et presque nus, contre des cavaliers exercés et +armés de pied en cap? Je désespère surtout du salut de l'Égypte, quand +je considère la nature du terrain trop propre à la cavalerie. Parmi +nous, si l'infanterie la mieux constituée redoute encore la cavalerie en +plaine, que sera-ce chez un peuple qui n'a pas les premières idées de la +tactique, qui ne peut même les acquérir, parce qu'elles sont le fruit de +la pratique, et que la pratique est impossible? Ce n'est que dans les +pays de montagnes que la liberté a de grandes ressources; c'est là qu'à +la faveur du terrain, une petite troupe supplée au nombre par +l'habileté. Unanime, parce qu'elle est d'abord peu nombreuse, elle +acquiert chaque jour de nouvelles forces par l'habitude de les employer. +L'oppresseur moins actif, parce qu'il est déja puissant, temporise; et +il arrive enfin que ces troupes de paysans ou de voleurs qu'il méprisait +deviennent des soldats aguerris qui lui disputent dans les plaines l'art +des combats et le prix de la victoire. Dans les pays plats, au +contraire, le moindre attroupement est dissipé, et le paysan novice, qui +ne sait pas même faire un retranchement, n'a de ressource que dans la +pitié de son maître et la continuation de son servage. Aussi, s'il était +un principe général à établir, nul ne serait plus vrai que celui-ci: +_que les pays de plaine sont le siége de l'indolence et de l'esclavage; +et les montagnes, la patrie de l'énergie et de la liberté_[101]. Dans la +situation présente des Égyptiens, il pourrait encore se faire qu'ils ne +montrassent point de courage, sans qu'on pût dire que le germe leur en +manque, et que le climat le leur a refusé. En effet, cet effort continu +de l'ame, qu'on appelle _courage_, est une qualité qui tient bien plus +au moral qu'au physique. Ce n'est point le plus ou le moins de chaleur +du climat, mais plutôt l'énergie des passions et la confiance en ses +forces qui donnent l'audace d'affronter les dangers. Si ces deux +conditions n'existent pas, le courage peut rester inerte; mais ce sont +les circonstances qui manquent, et non la faculté. D'ailleurs, s'il est +des hommes capables d'énergie, ce doit être ceux dont l'ame et le corps +trempés, si j'ose dire, par l'habitude de souffrir, ont pris une roideur +qui émousse les traits de la douleur; et tels sont les Égyptiens. On se +fait illusion quand on se les peint comme énervés par la chaleur, ou +amollis par le libertinage. Les habitants des villes et les gens aisés +peuvent avoir cette mollesse, qui dans tout climat est leur apanage; +mais les paysans si méprisés, sous le nom _fellâhs_, supportent des +fatigues étonnantes. On les voit passer des jours entiers à tirer de +l'eau du Nil, exposés nus à un soleil qui nous tuerait. Ceux d'entre eux +qui servent de valets aux Mamlouks font tous les mouvements du +cavalier. A la ville, à la campagne, à la guerre, partout ils le +suivent, et toujours à pied; ils passent des journées entières à courir +devant ou derrière les chevaux; et quand ils sont las, ils s'attachent à +leur queue, plutôt que de rester en arrière. Des traits moraux +fournissent des inductions analogues à ces traits physiques. +L'opiniâtreté que ces paysans montrent dans leurs haines et leurs +vengeances[102], leur acharnement dans les combats qu'ils se livrent +quelquefois de village à village, le point d'honneur qu'ils mettent à +souffrir la bastonnade sans déceler leur secret[103], leur barbarie même +à punir dans leurs femmes et leurs filles le moindre échec à la +pudeur[104], tout prouve que si le préjugé a su leur trouver de +l'énergie sur certains points, cette énergie n'a besoin que d'être +dirigée, pour devenir un courage redoutable. Les émeutes et les +séditions que leur patience lassée excite quelquefois, surtout dans la +province de _Charqié_, indiquent un feu couvert qui n'attend, pour faire +explosion, que des mains qui sachent l'agiter. + + + + +§ III. + +États des arts et des esprits. + + +Mais un obstacle puissant à toute heureuse révolution en Égypte c'est +l'ignorance profonde de la nation; c'est cette ignorance qui, aveuglant +les esprits sur les causes des maux et sur leurs remèdes, les aveugle +aussi sur les moyens d'y remédier. + +Me proposant de revenir à cet article qui, comme plusieurs des +précédents, est commun à toute la Turkie, je n'insiste pas sur les +détails. Il suffit d'observer que cette ignorance répandue sur toutes +les classes étend ses effets sur tous les genres de connaissances +morales et physiques, sur les sciences, sur les beaux-arts, même sur les +arts mécaniques. Les plus simples y sont encore dans une sorte +d'enfance. Les ouvrages de menuiserie, de serrurerie, d'arquebuserie, y +sont grossiers. Les merceries, les quincailleries, les canons de fusil +et de pistolet viennent tous de l'étranger. A peine trouve-t-on au Kaire +un horloger qui sache raccommoder une montre, et il est européen. Les +joailliers y sont plus communs qu'à Smyrne et Alep; mais ils ne savent +pas monter proprement la plus simple rose. On y fait de la poudre à +canon, mais elle est brute. Il y a des raffineries, mais le sucre est +plein de mélasse, et celui qui est blanc devient trop coûteux. Les seuls +objets qui aient quelque perfection sont les étoffes de soie; encore le +travail en est bien moins fini, et le prix beaucoup plus fort qu'en +Europe. + + + + +CHAPITRE VIII. + +État du commerce. + + +Dans cette barbarie générale, on pourra s'étonner que le commerce ait +conservé l'activité qu'il déploie encore au Kaire; mais l'examen +attentif des sources d'où il la tire donne la solution du problème. + +Deux causes principales font du Kaire le siége d'un grand commerce: la +première est la réunion de toutes les consommations de l'Égypte dans +l'enceinte de cette ville. Tous les grands propriétaires, c'est-à-dire +les Mamlouks et les gens de loi, y sont rassemblés, et ils y attirent +leurs revenus, sans rien rendre au pays qui les fournit. + +La seconde est la position qui en fait un lieu de passage, un centre de +circulation dont les rameaux s'étendent par la mer Rouge dans l'Arabie +et dans l'Inde; par le Nil, dans l'Abissinie et l'intérieur de +l'Afrique; et par la Méditerranée, dans l'Europe et l'empire turk. +Chaque année il arrive au Kaire une caravane d'Abissinie, qui apporte +1,000 à 1,200 esclaves noirs, et des dents d'éléphant, de la poudre +d'or, des plumes d'autruche, des gommes, des perroquets et des +singes[105]. Une autre, formée aux extrémités de Maroc, et destinée pour +la Mekke, appelle les pèlerins, même des rives du Sénégal[106]. Elle +côtoie la Méditerranée en recueillant ceux d'Alger, de Tunis, de +Tripoli, etc., et arrive par le désert à Alexandrie, forte de 3 à 4,000 +chameaux. De là elle va au Kaire, où elle se joint à la caravane +d'Égypte. Toutes deux de concert partent ensuite pour la Mekke, d'où +elles reviennent 100 jours après. Mais les pèlerins de Maroc, qui ont +encore 600 lieues à faire, n'arrivent chez eux qu'après une absence +totale de plus d'un an. Le chargement de ces caravanes consiste en +étoffes de l'Inde, en _châles_, en gommes, en parfums, en perles, et +surtout en cafés de l'_Yémen_. Ces mêmes objets arrivent par une autre +voie à Suez, où les vents de sud amènent en mai 26 à 28 voiles parties +du port de Djedda. Le Kaire ne garde pas la somme entière de ces +marchandises; mais, outre la portion qu'il en consomme, il profite +encore des droits de passage et des dépenses des pèlerins. D'autre part, +il vient de temps en temps de Damas de petites caravanes qui apportent +des étoffes de soie et de coton, des huiles et des fruits secs. Dans la +belle saison la rade de Damiât a toujours quelques vaisseaux qui +débarquent les tabacs à pipe de _Lataqîé_. La consommation de cette +denrée est énorme en Égypte. Ces vaisseaux prennent du riz en échange, +pendant que d'autres se succèdent sans cesse à Alexandrie, et apportent +de Constantinople des vêtements, des armes, des fourrures, des passagers +et des merceries. D'autres encore arrivent de Marseille, de Livourne et +de Venise, avec des draps, des cochenilles, des étoffes et des galons de +Lyon, des épiceries, du papier, du fer, du plomb, des sequins de Venise, +et des dahlers d'Allemagne. Tous ces objets, transportés par mer à +Rosette sur des bateaux qu'on appelle _djerm_[107], y sont d'abord +déposés, puis rembarqués sur le Nil et envoyés au Kaire. D'après ce +tableau, il n'est pas étonnant que le commerce offre un spectacle +imposant dans cette capitale[108]; mais si l'on examine en quels canaux +se versent ces richesses, si l'on considère qu'une grande partie des +marchandises de l'Inde, et du café, passe à l'étranger; que la dette en +est acquittée avec des marchandises d'Europe et de Turkie; que la +consommation du pays consiste presque toute en objets de luxe qui ont +reçu leur dernier travail; enfin, que les produits donnés en retour +sont, en grande partie, des matières brutes, l'on jugera que tout ce +commerce s'exécute sans qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la +richesse de l'Égypte et le bien-être de la nation. + + + + +CHAPITRE IX. + +De l'isthme de Suez, et de la jonction de la Mer Rouge à la +Méditerranée. + + +J'ai parlé du commerce que le Kaire entretient avec l'Arabie et l'Inde +par la voie de Suez; ce sujet rappelle une question dont on s'occupe +assez souvent en Europe: savoir, s'il ne serait pas possible de couper +l'isthme qui sépare la mer Rouge de la Méditerranée, afin que les +vaisseaux pussent se rendre dans l'Inde par une route plus courte que +celle du cap de Bonne-Espérance. On est porté à croire cette opération +praticable, à raison du peu de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage +que j'ai fait à Suez, il m'a semblé voir des raisons de penser le +contraire. + +1º Il est bien vrai que l'espace qui sépare les deux mers n'est pas de +plus de 18 à 19 lieues communes; il est bien vrai encore que ce terrain +n'est point traversé par des montagnes, et que du haut des terrasses de +Suez l'on ne découvre avec la lunette d'approche sur une plaine nue et +rase, à perte de vue, qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest: +ainsi ce n'est point la différence des niveaux qui s'oppose à la +jonction[109]; mais le grand obstacle est que dans toute la partie où +la Méditerranée et la mer Rouge se répondent, le rivage de part et +d'autre est un sol bas et sablonneux, où les eaux forment des lacs et +des marais semés de grèves; en sorte que les vaisseaux ne peuvent +s'approcher de la côte qu'à une grande distance. Or, comment pratiquer +dans les sables mouvants un canal durable? D'ailleurs la plage manque de +ports, et il faudrait les construire de toutes pièces; enfin le terrain +manque absolument d'eau douce, et il faudrait pour une grande population +la tirer de fort loin, c'est-à-dire du Nil. + +Le meilleur et le seul moyen de jonction est donc celui qu'on a déja +pratiqué plusieurs fois avec succès; savoir, de faire communiquer les +deux mers par l'intermède du fleuve même: le terrain s'y prête sans +effort; car le mont Moqattam, s'abaissant tout à coup à la hauteur du +Kaire, ne forme plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire, autour +de laquelle règne une plaine d'un niveau égal depuis le bord du Nil +jusqu'à la pointe de la mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne +heure l'état de ce local, en prirent l'idée de joindre les deux mers par +un canal conduit au fleuve. Strabon observe que le premier fut construit +sous Sésostris, qui régnait du temps de la guerre de Troie[110]; et cet +ouvrage avait fait assez de sensation pour qu'on eût noté _qu'il avait +100 coudées (ou 170 pieds de large) sur une profondeur suffisante à un +grand vaisseau_. Après l'invasion des Grecs, les Ptolémées le +rétablirent. Sous l'empire des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il +n'y a pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples. _Du temps +d'Omar ebn-el Kattab_ (en 640), dit l'historien el-Makin, _les villes de +la Mekke et de Médine souffrant de la disette, ce kalife ordonna au +gouverneur d'Égypte, Amrou, de tirer un canal du Nil à Qolzoum, afin de +faire passer désormais par cette voie les contributions de blé et d'orge +destinées à l'Arabie_. Cent trente-quatre ans après, le kalife +Abou-Djafar-al-Mansor le fit obstruer par le motif inverse de couper les +vivres à un descendant d'Ali révolté à Médine; et depuis ce temps il n'a +pas été rouvert. Ce canal est le même qui, de nos jours, passe au Kaire, +et qui va se perdre dans la campagne au nord-est de _Berket-el-Hadj_, ou +_lac des Pèlerins_. _Qolzoum_, le _Clysma_ des Grecs, où il aboutissait, +est ruiné depuis plusieurs siècles; mais le nom et l'emplacement +subsistent encore dans un monticule de sable, de briques et de pierres, +situé à 300 pas au nord de Suez, sur le bord de la mer, en face du gué +qui conduit à la source d'_el-Nabâ_. J'ai vu cet endroit comme Niebuhr, +et les Arabes m'ont dit, comme à lui, qu'il s'appelait _Qolzoum_; ainsi +d'Anville s'est trompé lorsque, sur une indication vicieuse de Ptolémée, +il a rejeté _Clysma_ 8 lieues plus au sud. Je le crois également en +erreur dans l'application qu'il fait de Suez à l'ancienne _Arsinoé_. +Cette ville ayant été, selon les Grecs et les Arabes, au nord de Clysma, +on doit en chercher les traces, d'après l'indication de Strabon[111], +_tout au fond du golfe, en tirant vers l'Égypte_, sans aller néanmoins, +comme Savary, jusqu'à _Adjeroud_, qui est trop dans l'ouest: l'on doit +se borner au terrain bas qui s'étend environ 2 lieues au bout du golfe +actuel, cet espace étant tout ce qu'on peut accorder de retraite à la +mer depuis 17 siècles. Jadis ces cantons étaient peuplés de villes qui +ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux qui l'apportaient se sont +détruits, parce que dans ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement, +et par l'action du vent, et par la cavalerie des Arabes bedouins. +Aujourd'hui le commerce du Kaire avec Suez ne s'exerce qu'au moyen des +caravanes qui ont lieu lors de l'arrivée et du départ des vaisseaux, +c'est-à-dire sur la fin d'avril, ou au commencement de mai, et dans le +cours de juillet et d'août. Celle que j'accompagnai en 1783 était +composée d'environ 3,000 chameaux et de 5 à 6,000 hommes[112]. Le +chargement consistait en bois, voiles et cordages pour les vaisseaux de +Suez; en quelques ancres portées chacune par 4 chameaux; en barres de +fer, en étain, en plomb; en quelques ballots de draps et barils de +cochenille; en blés, orges, fèves, etc.; en piastres de Turkie, sequins +de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises étaient +destinées pour _Djedda_, la _Mekke_ et _Moka_, où elles acquittent la +dette des marchandises venues de l'Inde et du café d'Arabie, qui fait la +base des retours. Il y avait en outre une grande quantité de pèlerins, +qui préféraient la route de mer à celle de terre, et enfin les +provisions nécessaires, telles que le riz, la viande, le bois, et même +l'eau; car Suez est l'endroit du monde le plus dénué de tout. Du haut +des terrasses, la vue portée sur la plaine sablonneuse du nord et de +l'ouest, ou sur les rochers blanchâtres de l'Arabie à l'est, ou sur la +mer et le _Moqattam_ dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un brin +de verdure où se reposer. Des sables jaunes, ou une plaine d'eau +verdâtre, voilà tout ce qu'offre le séjour de Suez; l'état de ruine des +maisons en augmente la tristesse. La seule eau potable des environs +vient de _el-Nabâ_, c'est-à-dire la _source_, située à 3 heures de +marche sur le rivage d'Arabie; elle est si saumâtre qu'il n'y a qu'un +mélange de _rum_ qui puisse la rendre supportable à des Européens. La +mer pourrait fournir quantité de poissons et de coquillages; mais les +Arabes pêchent peu et mal: aussi, lorsque les vaisseaux sont partis, ne +reste-t-il à Suez que le Mamlouk qui en est le gouverneur, et 12 à 15 +personnes qui forment sa maison et la garnison. Sa forteresse est une +masure sans défense, que les Arabes regardent comme une citadelle, à +cause de 6 canons de bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers +grecs qui tirent en détournant la tête. Le port est un mauvais quai, où +les plus petits bateaux ne peuvent aborder que dans la marée haute: +c'est là néanmoins qu'on prend les marchandises pour les conduire, à +travers les bancs de sable, aux vaisseaux qui mouillent dans la rade. +Cette rade, située à une lieue de la ville, en est séparée par une plage +découverte au temps du reflux; elle n'a aucune protection, en sorte +qu'on y attaquerait impunément les 28 bâtiments que j'y ai comptés. Ces +bâtiments, par eux-mêmes, sont incapables de résistance, n'ayant chacun +pour toute artillerie que 4 pierriers rouillés. Chaque année leur nombre +diminue, parce que, naviguant terre à terre sur une côte pleine +d'écueils, il en périt toujours au moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux +ayant relâché à _el-Tor_ pour faire de l'eau, il fut surpris par les +Arabes pendant que l'équipage dormait à terre. Après en avoir débarqué +1,500 fardes de café, ils abandonnèrent le navire au vent, qui le jeta +sur la côte. Le chantier de Suez est peu propre à réparer ces pertes; on +y bâtit à peine une _cayasse_ en 3 ans. D'ailleurs, la mer, qui, par son +flux et reflux, accumule les sables sur cette plage, finira par +encombrer le _chenal_, et il arrivera à Suez ce qui est arrivé à +_Qolzoum_ et à _Arsinoé_. Si l'Égypte avait alors un bon gouvernement, +il profiterait de cet accident pour élever une autre ville dans la rade +même, où l'on pourrait l'exploiter par une chaussée de 7 à 8 pieds +d'élévation seulement, attendu que la marée ne monte pas à plus de 3 et +demi à l'ordinaire. Il réparerait ou recreuserait le canal du Nil, et il +économiserait les 500,000 livres que coûte chaque année l'escorte des +Arabes _Haouatât_ et _Ayaïdi_. Enfin, pour éviter la barre si dangereuse +du _Bogâz_ de Rosette, il rendrait navigable le canal d'Alexandrie, d'où +les marchandises se verseraient immédiatement dans le port. Mais de tels +soins ne seront jamais ceux du gouvernement actuel. Le peu de faveur +qu'il accorde au commerce n'est pas même fondé sur des motifs +raisonnables; s'il le tolère, ce n'est que parce qu'il y trouve un moyen +de satisfaire sa rapacité, une source où il puise sans s'embarrasser de +la tarir. Il ne sait pas même profiter du grand intérêt que les +Européens mettent à communiquer avec l'Inde. En vain les Anglais et les +Français ont essayé de prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir +cette route, il s'y est refusé, ou il les a rendus inutiles. L'on se +flatterait à tort de succès durables; car, lors même qu'on aurait conclu +des traités, les révolutions, qui du soir au matin changent le Kaire, en +annuleraient l'effet, comme il est arrivé au traité que le gouverneur du +Bengale avait conclu en 1775 avec Mohammad-bek. Telle est d'ailleurs +l'avidité et la mauvaise foi des _Mamlouks_, qu'ils trouveront toujours +des prétextes pour vexer les négociants, ou qu'ils augmenteront, contre +leur parole, les droits de douane. Ceux du café sont énormes en ce +moment. La balle ou _farde_ de cette denrée, pesant 370 à 375 livres, et +coûtant à _Moka_ 45 pataques[113], ou 236 livres tournois, paie à Suez +en droit de _bahr_ ou de mer 147 livres: plus, une addition de 69 +livres, imposée en 1783[114]; en sorte que, si l'on y joint les 6 pour +100 perçus à _Djedda_, on trouvera que les droits égalent presque le +prix d'achat[115]. + + + + +CHAPITRE X. + +Des douanes et des impôts. + + +La régie des douanes forme en Égypte, comme par toute la Turquie, un des +principaux emplois du gouvernement. L'homme qui l'exerce est tout à la +fois contrôleur et fermier général. Tous les droits d'entrée, de sortie +et de circulation dépendent de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il +lui plaît pour les percevoir. Il y joint les _paltes_ ou _priviléges_ +exclusifs des natrons de Terâné, des soudes d'Alexandrie, de la casse de +Thébaïde, et des sénés de Nubie; en un mot, il est le despote du +commerce, qu'il règle à son gré. Son bail n'est jamais que pour un an. +Le prix de sa ferme, en 1783, était de 1,000 bourses, qui, à raison de +500 piastres la bourse, et de 2 livres 10 sous la piastre, font +1,250,000 livres. Il est vrai qu'on y peut joindre un casuel +d'_avanies_, ou de demandes accidentelles; c'est-à-dire, que lorsque +_Mourâd-bek_ ou _Ibrahim_ ont besoin de 500,000 livres, ils font venir +le douanier, qui ne se dispense jamais de les compter. Mais sur le +rescrit qu'ils lui délivrent, il a la faculté de reverser l'_avanie_ sur +le commerce, dont il taxe à l'amiable les divers corps ou nations, tels +que les Francs, les Barbaresques, les Turks, etc., et il arrive souvent +que cela même devient une aubaine pour lui. Dans quelques provinces de +Turkie, le douanier est aussi chargé de la perception du _miri_, espèce +d'impôt qui porte uniquement sur les terres. Mais en Égypte cette régie +est confiée aux écrivains coptes, qui l'exercent sous la direction du +secrétaire du commandant. Ces écrivains ont les registres de chaque +village, et sont chargés de recevoir les paiements, et de les compter au +trésor; souvent ils profitent de l'ignorance des paysans pour ne point +porter en reçu les à-compte, et les font payer deux fois: souvent ils +font vendre les boeufs, les buffles, et jusqu'à la natte de ces +malheureux: l'on peut dire qu'ils sont en tout des agents dignes de +leurs maîtres. La taxe ordinaire devrait revenir à 33 piastres par +_feddân_, c'est-à-dire, à près de 83 livres par couple de boeufs; mais +elle se trouve quelquefois portée, par abus, jusqu'à 200 livres. On +estime que la somme totale du _miri_, perçue tant en argent qu'en blés, +orges, fèves, riz, etc., peut se monter de 46 à 50 millions de France, +lorsque le pain se vend un _fadda_ le _rotle_, c'est-à-dire 5 liards la +livre de 14 onces. + +Pour en revenir aux douanes, elles étaient ci-devant exercées, selon +l'ancien usage, par les Juifs; mais Ali-bek les ayant complètement +ruinés en 1769, par une avanie énorme, la douane a passé aux mains des +chrétiens de Syrie, qui la conservent encore. Ces chrétiens, venus de +Damas au Kaire il y a environ 50 ans, n'étaient d'abord que 2 ou 3 +familles; leurs bénéfices en attirèrent d'autres, et le nombre s'en est +multiplié jusqu'à près de 500. Leur modestie et leur économie les mirent +à portée de s'emparer d'une branche de commerce, puis d'une autre; enfin +ils se trouvèrent en état d'affermer la douane lors du désastre des +Juifs; et de ce moment ils ont acquis une opulence et pris des +prétentions qui pourront finir par le sort des Juifs. On en crut le +moment venu, lorsque leur chef, Antoine _Farâouan_, déserta furtivement +l'Égypte (en 1784), et vint à Livourne chercher la sûreté nécessaire +pour jouir d'une fortune de 3 millions; mais cet événement, qui n'avait +pas d'exemple[116], n'a pas eu de suites. + + + + +Du commerce des Francs au Kaire. + + +Après ces chrétiens, le corps des négociants le plus considérable est +celui des Européens, connus dans le Levant sous le nom de _Francs_. Dès +long-temps les Vénitiens ont eu au Kaire des établissements où ils +avaient des sailles, des étoffes de soie, des glaces, des merceries, +etc. Les Anglais y ont aussi participé en envoyant des draps, des armes +et quincailleries qui ont conservé jusqu'à ce jour une réputation de +supériorité. Mais les Français, en fournissant des objets semblables à +bien meilleur marché, ont depuis 20 ans obtenu la préférence et donné +l'exclusion à leurs rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer +de Suez au Kaire en 1779[117] a porté le dernier coup aux Anglais; et +depuis cette époque on n'a pas vu dans ces deux villes, même un seul +facteur de cette nation. La base du commerce des Français en Egypte +consiste, comme dans tout le Levant, en draps légers de Languedoc, +appelés _londrins_ premiers et _londrins_ seconds. Ils en débitent, +année commune, entre 900 et 1,000 ballots. Le bénéfice est de 35 et 40 +pour cent; mais les retraits qu'ils font leur donnant une perte de 20 et +25, le produit net reste de 15 pour cent. Les autres objets +d'importation sont du fer, du plomb, des épiceries, 120 barils de +cochenille, quelques galons, des étoffes de Lyon, divers articles de +mercerie, enfin des dahlers et des sequins. + +En échange, ils prennent des cafés d'Arabie, des gommes d'Afrique, des +toiles grossières de coton fabriquées à Manouf, et qu'on envoie en +Amérique; des cuirs crus, du safranon, du sel ammoniac et du riz[118]. +Ces objets acquittent rarement la dette, et l'on est toujours embarrassé +pour les retours; ce n'est pas cependant faute de productions variées, +puisque l'Égypte rend du blé, du riz, du doura[119], du millet, du +sésame, du coton, du lin, du séné, de la casse, des cannes à sucre, du +nitre, du natron, du sel ammoniac, du miel et de la cire. L'on pourrait +avoir des soies et du vin; mais l'industrie et l'activité manquent, +parce que l'homme qui cultiverait n'en jouirait pas. On estime que +l'importation des Français peut s'élever de 2 millions et demi à 3 +_millions de livres_. La France avait entretenu un consul jusqu'en 1777; +mais à cette époque, les dépenses qu'il causait engagèrent à le retirer: +on le transféra à Alexandrie, et les négociants, qui le laissèrent +partir sans réclamer d'indemnités, sont demeurés au Kaire à leur risques +et fortune. Leur situation, qui n'a pas changé, est à peu près celle des +Hollandais à Nangazaki, c'est-à-dire que, renfermés dans un grand +cul-de-sac, ils vivent entre eux sans beaucoup de communications au +dehors; ils les craignent même, et ne sortent que le moins qu'il est +possible, pour ne pas s'exposer aux insultes du peuple, qui hait le nom +des Francs, ou aux outrages des Mamlouks, qui les forcent dans les rues +de descendre de leurs ânes. Dans cette espèce de détention habituelle, +ils tremblent à chaque instant que la peste ne les oblige de se clore +dans leurs maisons, ou que quelque émeute n'expose leur _contrée_ au +pillage, ou que le commandant ne fasse quelque demande d'argent[120], ou +qu'enfin des beks ne les forcent à des fournissements toujours +dangereux. Leurs affaires ne leur causent pas moins de soucis. Obligés +de vendre à crédit, rarement sont-ils payés aux termes convenus. Les +lettres de change même n'ont aucune police, aucun recours en justice, +parce que la justice est un mal pire qu'une banqueroute: tout se fait +sur conscience, et cette conscience depuis quelque temps s'altère de +plus en plus: on leur diffère des payements pendant des années entières; +quelquefois on n'en fait pas du tout, presque toujours on les tronque. +Les chrétiens, qui sont leur principaux correspondants, sont à cet égard +plus infidèles que les Turks mêmes; et il est remarquable que, dans tout +l'empire, le caractère des chrétiens est très-inférieur à celui des +musulmans; cependant on s'est réduit à faire tout par leurs mains. +Ajoutez qu'on ne peut jamais réaliser les fonds, parce que l'on ne +recouvre sa dette qu'en s'engageant d'une créance plus considérable. Par +toutes ces raisons, le Kaire est l'échelle la plus précaire et la plus +désagréable de tout le Levant: il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons +françaises; en 1785, elles étaient réduites à 3, et bientôt peut-être +n'en restera-t-il pas une seule. Les chrétiens qui se sont établis +depuis quelque temps à Livourne, portent une atteinte fatale à cet +établissement par la correspondance immédiate qu'ils entretiennent avec +leurs compatriotes; et le grand-duc de Toscane, qui les traite comme ses +sujets, concourt de tout son pouvoir à l'augmentation de leur commerce. + + + + +CHAPITRE XI. + +De la ville du Kaire. + + +Le Kaire, dont j'ai déja beaucoup parlé, est une ville si célèbre, qu'il +convient de la faire encore mieux connaître par quelques détails. Cette +capitale de l'Égypte ne porte point dans le pays le nom d'_el-Qâhera_, +que lui donna son fondateur; les Arabes ne la connaissent que sous celui +de _Masr_, qui n'a pas de sens connu, mais qui paraît l'ancien nom +oriental de la basse Égypte[121]. Cette ville est située sur la rive +orientale du Nil, à un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive d'un +grand avantage. Le canal qui l'y joint ne saurait l'en dédommager, +puisqu'il n'a d'eau courante que pendant l'inondation. A entendre parler +du _grand Kaire_, il semblerait que ce dût être une capitale au moins +semblable aux nôtres; mais si l'on observe que chez nous-mêmes les +villes n'ont commencé à se décorer que depuis 100 ans, on jugera que +dans un pays où tout est encore au 10^{e} siècle, elles doivent +participer à la barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-t-il pas de ces +édifices publics ou particuliers, ni de ces places régulières, ni de ces +rues alignées, où l'architecture déploie ses beautés. Les environs sont +masqués par des collines poudreuses, formées des décombres qui +s'accumulent chaque jour[122]; et près d'elles la multitude des tombeaux +et l'infection des voiries choquent à la fois l'odorat et les yeux. Dans +l'intérieur, les rues sont étroites et tortueuses; et comme elles ne +sont point pavées, la foule des hommes, des chameaux, des ânes et des +chiens qui s'y pressent, élève une poussière incommode; souvent les +particuliers arrosent devant leurs portes, et à la poussière succèdent +la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage ordinaire de +l'Orient, les maisons sont à deux et trois étages, terminés par une +terrasse pavée ou glaisée; la plupart sont en terre et en briques mal +cuites; le reste est en pierres molles d'un beau grain, que l'on tire du +mont Moqattam, qui est voisin; toutes ces maisons ont un air de prison, +parce qu'elles manquent de jour sur la rue. Il est trop dangereux en +pareil pays d'être éclairé; l'on a même la précaution de faire la porte +d'entrée fort basse; l'intérieur est mal distribué; cependant chez les +grands on trouve quelques ornements et quelques commodités; on doit +surtout y priser de vastes salles où l'eau jaillit dans des bassins de +marbre. Le pavé, formé d'une marqueterie de marbre et de faïence +colorés, est couvert de nattes, de matelas, et, par-dessus le tout, d'un +riche tapis sur lequel on s'assied jambes croisées. Autour du mur règne +une espèce de sofa chargé de coussins mobiles propres à appuyer le dos +ou les coudes. A 7 ou 8 pieds de hauteur, est un rayon de planches +garnies de porcelaines de la Chine et du Japon. Les murs, d'ailleurs +nus, sont bigarrés de sentences tirées du Qôran, et d'arabesques en +couleurs, dont on charge aussi le portail des beks. Les fenêtres n'ont +point de verres ni de châssis mobiles, mais seulement un treillage à +jour, dont la façon coûte quelquefois plus que nos glaces. Le jour +vient des cours intérieures, d'où les sycomores renvoient un reflet de +verdure qui plaît à l'oeil. Enfin, une ouverture au nord ou au sommet du +plancher, procure un air frais, pendant que, par une contradiction assez +bizarre, on s'environne de vêtements et de meubles chauds, tels que les +draps de laine et les fourrures. Les riches prétendent; par ces +précautions, écarter les maladies, mais le peuple, avec sa chemise bleue +et ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte mieux. + + + + +Population du Kaire et de l'Égypte. + + +On fait souvent des questions sur la population du Kaire: si l'on en +veut croire le douanier Antoun _Farâoun_, cité par le baron de Tott, +elle approche de 700,000 ames, y compris _Boulâq_, faubourg et port +détaché de la ville; mais tous les calculs de population en Turkie sont +arbitraires, parce qu'on n'y tient point de registres de naissances, de +morts ou de mariages. Les musulmans ont même des préjugés superstitieux +contre les dénombrements. Les seuls chrétiens pourraient être recensés +au moyen des billets de leur capitation[123]. Tout ce qu'on peut dire de +certain, c'est que, d'après le plan géométrique de Niebuhr, levé en +1761, le Kaire a 3 lieues de circuit, c'est-à-dire à peu près le circuit +de Paris, pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte il y a +quantité de jardins, de cours, de terrains vides et de ruines. Or, si +Paris, dans l'enceinte des boulevards, ne donne pas plus de 700,000 +ames, quoique bâti à cinq étages, il est difficile de croire que le +Kaire, qui n'en a que deux, tienne plus de 250,000 ames. Il est +également impossible d'apprécier au juste la population de l'Égypte +entière. Néanmoins, puisqu'il est connu que le nombre des villes et des +villages ne passe pas 2,300[124], le nombre des habitants de chaque +lieu, ne pouvant s'évaluer l'un portant l'autre à plus de 1,000 âmes, +même en y confondant le Kaire, la population totale ne doit s'élever +qu'à 2,300,000 ames. La consistance des terres cultivables est, selon +d'Anville, de 2,000 et 100 lieues carrées: de là résulte, par chaque +lieue carrée, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que celui de France +même, pourra faire croire que l'Égypte n'est pas si dépeuplée qu'on +l'imagine; mais si l'on observe que les terres ne se reposent jamais, +et qu'elles sont toutes fécondes, on conviendra que cette population est +très-faible en comparaison de ce qu'elle a été, et de ce qu'elle +pourrait être. + +Parmi les singularités qui frappent un étranger au Kaire, on peut citer +la quantité prodigieuse de chiens hideux qui vaguent dans les rues, et +de milans, qui planent sur les maisons, en jetant des cris importuns et +lugubres. Les musulmans ne tuent ni les uns ni les autres, quoiqu'ils +les réputent également immondes[125]; au contraire, ils leur jettent +souvent les débris des tables, et les dévots font pour les chiens des +fondations d'eau et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource des +voiries, qui, à la vérité, n'empêche pas qu'ils n'endurent quelquefois +la faim et la soif; mais ce qui doit étonner, c'est que ces extrémités +ne sont jamais suivies de la rage. _Prosper Alpin_ en a déja fait la +remarque dans son _Traité de la médecine des Égyptiens_. La rage est +également inconnue en Syrie; cependant le nom de cette maladie existe +dans la langue arabe, et n'y a point une origine étrangère. + + + + +CHAPITRE XII. + +Des maladies de l'Égypte. + + + + +§ I. + +De la perte de la vue. + + +Ce phénomène dans le genre des maladies n'est pas le seul remarquable en +Égypte; il en est plusieurs autres qui méritent d'être rapportés. + +Le plus frappant de tous est la quantité prodigieuse des vues perdues ou +gâtées; elle est au point que, marchant dans les rues du Kaire, j'ai +souvent rencontré, sur 100 personnes, 20 aveugles, 18 borgnes, et 20 +autres dont les yeux étaient rouges, purulents ou tachés. Presque tout +le monde porte des bandeaux, indice d'une ophthalmie naissante ou +convalescente; ce qui ne m'a pas moins étonné est le sang-froid ou +l'apathie avec laquelle on supporte un si grand malheur. _C'était +écrit,_ dit le musulman; _louange à Dieu! Dieu l'a voulu,_ dit le +chrétien; _qu'il soit béni!_ Cette résignation est sans doute ce qu'il y +a de mieux à faire quand le mal est arrivé; mais par un abus funeste, en +empêchant de rechercher les causes, elle en devient une elle-même. +Parmi nous, quelques médecins ont traité cette question; mais n'ayant +point connu toutes les circonstances du fait, ils n'en ont pu parler que +vaguement. J'en vais faire un tableau général, afin que l'on puisse en +tirer la solution du problème. + +1º Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont point particulières à +l'Égypte; on les retrouve également en Syrie, avec cette différence +qu'elles y sont moins répandues; et il est remarquable que la côte de la +mer y est seule sujette. + +2º La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices, y est plus sujette +que tout le reste de l'Égypte[126]; le peuple, plus que les gens aisés; +les naturels, plus que les étrangers: rarement les Mamlouks en sont-ils +attaqués. Enfin, les paysans du Delta y sont plus sujets que les Arabes +bedouins. + +3º Les fluxions n'ont pas de saison bien marquée, quoi qu'en ait dit +_Prosper Alpin;_ c'est une endémie commune à tous les mois et à tous les +âges. + +En raisonnant sur ces éléments, il m'a semblé que l'on ne pouvait pas +admettre pour cause principale les vents du midi, parce qu'alors +l'épidémie devrait être propre au mois d'avril, et que les bedouins en +seraient affectés comme les paysans: on ne peut admettre non plus la +poussière fine répandue dans l'air, parce que les paysans y sont plus +exposés que les habitants de la ville: l'habitude de dormir sur les +terrasses a plus de réalité, mais cette cause n'est point unique ni +simple; car dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels que la +vallée du Balbek, le Diarbekr, les plaines de Haurân et dans les +montagnes, on dort sur les terrasses, sans que la vue en soit affectée. +Si donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les côtes de la Syrie, il +est dangereux de dormir à l'air, il faut que cet air prenne du voisinage +de la mer une qualité nuisible: cette qualité, sans doute, est +l'humidité jointe à la chaleur, qui devient alors un principe premier de +maladies. La salinité de cet air, si marquée dans le Delta, y contribue +encore par l'irritation et les démangeaisons qu'elle cause aux yeux, +ainsi que je l'ai éprouvé; enfin, le régime des Égyptiens me paraît +lui-même un agent puissant. Le fromage, le lait aigre, le miel, le +raisiné, les fruits verts, les légumes crus, qui sont la nourriture +ordinaire du peuple, produisent dans le bas-ventre un trouble qui, selon +l'observation des praticiens, se porte sur la vue; les oignons crus +surtout, dont ils abusent, ont pour l'échauffer une vertu que les moines +de Syrie m'ont fait remarquer sur moi-même. Des corps ainsi nourris +abondent en humeurs corrompues qui cherchent sans cesse un écouloir. +Détournées des voies internes par la sueur habituelle, elles viennent à +l'extérieur, et s'établissent où elles trouvent moins de résistance. +Elles doivent préférer la tête, parce que les Égyptiens, en la rasant +toutes les semaines, et en la couvrant d'une coiffure prodigieusement +chaude, en font un foyer principal de sueur. Or, pour peu que cette tête +reçoive une impression de froid en se découvrant, la transpiration se +supprime et se jette sur les dents, ou plus volontiers sur les yeux, +comme partie moins résistante. A chaque fluxion l'organe s'affaiblit et +il finit par se détruire. Cette disposition, transmise par la +génération, devient une nouvelle cause de maladie: de là vient que les +naturels y sont plus exposés que les étrangers. L'excessive +transpiration de la tête est un agent d'autant plus probable, que les +anciens Égyptiens, qui la portaient nue, n'ont point été cités par les +médecins pour être si affligés d'ophthalmies[127]; et les Arabes du +désert qui se la couvrent peu, surtout dans le bas âge, en sont de même +exempts. + + + + +§ II. + +De la petite-vérole. + + +Une grande partie des cécités en Égypte est causée par les suites de la +petite-vérole. Cette maladie, qui y est très-meurtrière, n'y est point +traitée selon une bonne méthode: dans les 3 premiers jours on y donne +aux malades du _debs_ ou raisiné, du miel et du sucre; et dès le 7^{e} +on leur permet le laitage et le poisson salé, comme en pleine santé: +dans la dépuration, on ne les purge jamais, et l'on évite surtout de +leur laver les yeux, encore qu'ils les aient pleins de pus, et que les +paupières soient collées par la sérosité desséchée: ce n'est qu'au bout +de 40 jours que l'on fait cette opération, et alors le séjour du pus, en +irritant le globe, y a déterminé un cautère qui ronge l'oeil entier. Ce +n'est pas que l'inoculation y soit inconnue, mais on s'en sert peu. Les +Syriens et les habitants de _l'Anadolie_, qui la connaissent depuis +long-temps, n'en usent guère davantage[128]. + +L'on doit regarder ces vices de régime comme des agents plus pernicieux +que le climat, qui n'a rien de malsain[129]; c'est à la mauvaise +nourriture surtout que l'on doit attribuer et les hideuses formes des +mendiants, et l'air misérable et avorté des enfants du Kaire. Ces +petites créatures n'offrent nulle part ailleurs un extérieur si +affligeant; l'oeil creux, le teint hâve et bouffi, le ventre gonflé +d'obstructions, les extrémités maigres et la peau jaunâtre, ils ont +l'air de lutter sans cesse contre la mort. Leurs mères ignorantes +prétendent que c'est _le regard malfaisant_ de quelque envieux qui les +ensorcelle, et ce préjugé ancien[130] est encore général et enraciné +dans la Turkie; mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture. +Aussi, malgré les talismans[131], en périt-il une quantité incroyable; +et cette ville possède, plus qu'aucune capitale, la funeste propriété +d'engloutir la population. + +Une maladie très-répandue au Kaire est celle que le vulgaire y appelle +_mal bénit_, et que nous nommons assez improprement _mal de Naples_: la +moitié du Kaire en est attaquée. La plupart des habitants croient que ce +mal leur vient par _frayeur_, par _maléfice_ ou par _malpropreté_. +Quelques-uns se doutent de la vraie cause; mais comme elle tient à un +article sur lequel ils sont infiniment réservés, ils n'osent s'en +vanter. Ce mal bénit est très-difficile à guérir: le mercure, sous +quelque forme qu'il soit, échoue ordinairement; les végétaux +sudorifiques réussissent mieux, sans cependant être infaillibles; +heureusement que le virus est peu actif, à raison de la grande +transpiration naturelle et artificielle. L'on voit, comme en Espagne, +des vieillards le porter jusqu'à 80 ans. Mais ses effets sont funestes +aux enfants qui en naissent infectés. Le danger est imminent pour +quiconque le rapporte dans un pays froid; il y fait des progrès rapides, +et se montre toujours plus rebelle dans cette transplantation. En Syrie, +à Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux, parce que l'hiver +y est plus rigoureux: faute de soins, il s'y termine avec tous les +symptômes qu'on lui connaît, ainsi que j'en ai vu deux exemples. + +Une incommodité particulière au climat d'Égypte, est une éruption à la +peau, qui revient toutes les années. Vers la fin de juin ou le +commencement de juillet, le corps se couvre de rougeurs et de boutons +dont la cuisson est très-importune. Les médecins, qui se sont aperçus +que cet effet venait constamment à la suite de l'eau nouvelle, lui en +ont rapporté la cause. Plusieurs ont pensé qu'elle dépendait des sels +dont ils ont supposé cette eau chargée; mais l'existence de ces sels +n'est point démontrée, et il paraît que cet accident a une raison plus +simple. J'ai dit que les eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril +dans le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis ce moment +forment des humeurs d'une mauvaise qualité. Lorsque l'eau nouvelle +arrive, il se fait dans le sang une espèce de fermentation, dont l'issue +est de séparer les humeurs vicieuses et de les chasser vers la peau, où +la transpiration les appelle: c'est une vraie dépuration purgative, et +toujours salutaire. + +Un autre mal encore trop commun au Kaire est une enflure de bourses, qui +souvent devient une énorme _hydrocèle_. On observe qu'il attaque de +préférence les Grecs et les Coptes; et par là, le soupçon de sa cause +tombe sur l'abus de l'huile dont ils usent plus des deux tiers de +l'année. L'on soupçonne aussi que les bains chauds y concourent, et leur +usage immodéré a d'autres effets qui ne sont pas moins nuisibles[132]. +Je remarquerai, à cette occasion, que, dans la Syrie comme dans +l'Égypte, une expérience constante a prouvé que l'eau-de-vie tirée des +figues ordinaires, ou de celles des sycomores, ainsi que l'eau-de-vie +des dattes et des fruits de _nopal_, a un effet très-prompt sur les +bourses, qu'elle rend douloureuses et dures dès le 3^{e} ou 4^{e} jour +que l'on a commencé d'en boire; et si l'on n'en cesse pas l'usage, le +mal dégénère en hydrocèle complète. + +L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le même inconvénient; elle est +toujours anisée et très-violente, parce qu'on la distille jusqu'à 3 +fois. Les chrétiens de Syrie et les coptes d'Égypte en font beaucoup +d'usage; ces derniers, surtout, en boivent des pintes entières à leur +souper: j'avais taxé ce fait d'exagération; mais il a fallu me rendre +aux preuves de l'évidence, sans cesser néanmoins de m'étonner que de +pareils excès ne tuent pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins +les symptômes de la profonde ivresse. + +Le printemps, qui dans l'Égypte est l'été de nos climats, amène des +fièvres malignes dont l'issue est toujours très-prompte. Un médecin +français qui en a traité beaucoup a remarqué que le kina, donné dans les +rémissions à la dose de 2 et 3 onces, a fréquemment sauvé des malades +aux portes de la mort[133]. Sitôt que le mal se déclare, il faut +s'astreindre rigoureusement au régime végétal acide; on s'interdit la +viande, le poisson, et surtout les oeufs; ils sont une espèce de poison +en Égypte. Dans ce pays comme en Syrie, les observations constatent que +la saignée est toujours plus nuisible qu'avantageuse, même lorsqu'elle +paraît le mieux indiquée: la raison en est que les corps nourris +d'aliments malsains, tels que les fruits verts, les légumes crus, le +fromage, les olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs; leur +tempérament est généralement bilieux, ainsi que l'annoncent leurs yeux +et leurs soucils noirs, leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur +maladie habituelle est le mal d'estomac; presque tous se plaignent +d'âcretés à la gorge et de nausées acides; aussi l'émétique et la crême +de tartre ont-ils du succès dans presque tous les cas. + +Les fièvres malignes deviennent quelquefois épidémiques, et alors on les +prendrait volontiers pour la peste, dont il me reste à parler. + + + + +§ III. + +De la peste. + + +Quelques personnes ont voulu établir parmi nous l'opinion que la peste +était originaire d'Égypte; mais cette opinion, fondée sur des préjugés +vagues, paraît démentie par les faits. Nos négociants établis depuis +longues années à Alexandrie assurent, de concert avec les Égyptiens, que +la peste ne vient jamais de l'intérieur du pays[134], mais qu'elle +paraît d'abord sur la côte à Alexandrie; d'Alexandrie elle passe à +Rosette, de Rosette au Kaire, du Kaire à Damiât et dans le reste du +Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours précédée de l'arrivée +de quelque bâtiment venant de Smyrne ou de Constantinople, et que si la +peste a été violente dans l'une de ces villes pendant l'été, le danger +est plus grand pour la leur pendant l'hiver qui suit. Il paraît constant +que son vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perpétue par +l'aveugle négligence des Turks; elle est au point que l'on vend +publiquement les effets des morts pestiférés. Les vaisseaux qui viennent +ensuite à Alexandrie, ne manquent jamais d'apporter des fournitures et +des habits de laine qui sortent de ces ventes, et ils les débitent au +bazar de la ville, où ils jettent d'abord la contagion. Les Grecs, qui +font ce commerce, en sont presque toujours les premières victimes. Peu à +peu l'épidémie gagne Rosette, et enfin le Kaire, en suivant la route +journalière des marchandises. Aussitôt qu'elle est constatée, les +négociants européens s'enferment dans leur _kan_ ou _contrée,_ eux et +leurs domestiques, et ils ne communiquent plus au dehors. Leurs vivres, +déposés à la porte du _kan,_ y sont reçus par un portier, qui les prend +avec des tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau destinée à +cet usage. Si l'on veut leur parler, ils observent toujours une distance +qui empêche tout contact de vêtements ou d'haleine; par ce moyen ils se +préservent du fléau, à moins qu'il n'arrive quelque infraction à la +police. Il y a quelques années qu'un chat, passé par les terrasses chez +nos négociants du Kaire, porta la peste à deux d'entre eux, dont l'un +mourut. + +L'on conçoit combien cet emprisonnement est ennuyeux: il dure jusqu'à 3 +et 4 mois, pendant lesquels les amusements se réduisent à se promener le +soir sur les terrasses, et à jouer aux cartes. + +La peste offre plusieurs phénomènes très-remarquables. A Constantinople, +elle règne pendant l'été, et s'affaiblit ou se détruit pendant l'hiver. +En Égypte, au contraire, elle règne pendant l'hiver, et juin ne manque +jamais de la détruire. Cette bizarrerie apparente s'explique par un même +principe. L'hiver détruit la peste à Constantinople, parce que le froid +y est très-rigoureux. L'été l'allume, parce que la chaleur y est humide, +à raison des mers, des forêts et des montagnes voisines. En Égypte, +l'hiver fomente la peste, parce qu'il est humide et doux; l'été la +détruit, parce qu'il est chaud et sec. Il agit sur elle comme sur les +viandes, qu'il ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante +qu'autant qu'elle se joint à l'humidité[135]. L'Égypte est affligée de +la peste tous les 4 ou 5 ans; les ravagés qu'elle y cause devraient la +dépeupler, si les étrangers qui y affluent sans cesse de tout l'empire +ne réparaient une grande partie de ses pertes. + +En Syrie, la peste est beaucoup plus rare: il y a 25 ans qu'on ne l'y a +ressentie. La raison en est sans doute la rareté des vaisseaux venant en +droiture de Constantinople. D'ailleurs on observe qu'elle ne se +naturalise pas aisément dans cette province. Transportée de l'Archipel, +ou même de Damiât, dans les rades de Lataqîé, Saïd ou Acre, elle n'y +prend point racine; elle veut des circonstances préliminaires et une +route combinée: il faut qu'elle passe du Kaire, en droiture à Damiât: +alors toute la Syrie est sûre d'en être infectée. + +L'opinion enracinée du fatalisme, et bien plus encore la barbarie du +gouvernement, ont empêché jusqu'ici les Turks de se mettre en garde +contre ce fléau meurtrier: cependant le succès des soins qu'ils ont vu +prendre aux Francs a fait depuis quelque temps impression sur plusieurs +d'entre eux. Les chrétiens du pays qui traitent avec nos négociants +seraient disposés à s'enfermer comme eux; mais il faudrait qu'ils y +fussent autorisés par la Porte. Il paraît qu'en ce moment elle s'occupe +de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait publié l'année dernière un édit +pour établir un lazaret à Constantinople, et 3 autres dans l'empire; +savoir, à Smyrne, en Candie et à Alexandrie. Le gouvernement de Tunis a +pris ce sage parti depuis quelques années; mais la police turke est +partout si mauvaise, qu'on doit espérer peu de succès de ces +établissements, malgré leur extrême importance pour le commerce, et pour +la sûreté des états de la Méditerranée[136]. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Tableau résumé de l'Égypte. + + +L'Égypte fournirait encore matière à beaucoup d'autres observations; +mais comme elles sont étrangères à mon objet, ou qu'elles rentrent dans +celles que j'aurai occasion de faire sur la Syrie, je ne m'étendrai pas +davantage. + +Si l'on se rappelle ce que j'ai exposé de la nature et de l'aspect du +sol; si l'on se peint un pays plat, coupé de canaux, inondé pendant 3 +mois, fangeux et verdoyant pendant 3 autres, poudreux et gercé le reste +de l'année; si l'on se figure sur ce terrain des villages de boue et de +briques ruinés, des paysans nus et hâlés, des buffles, des chameaux, +des sycomores, des dattiers clair-semés, des lacs, des champs cultivés, +et de grands espaces vides; si l'on y joint un soleil étincelant sur +l'azur d'un ciel presque toujours sans nuages, des vents plus ou moins +forts, mais perpétuels: l'on aura pu se former une idée rapprochée de +l'état physique du pays[137]. On a pu juger de l'état civil des +habitants, par leurs divisions en races, en sectes, en conditions; par +la nature d'un gouvernement qui ne connaît ni propriété, ni sûreté de +personnes, et par l'image d'un pouvoir illimité confié à une soldatesque +licencieuse et grossière: enfin l'on peut apprécier la force de ce +gouvernement en résumant son état militaire, la qualité de ses troupes; +en observant que dans toute l'Égypte et sur les frontières il n'y a ni +fort, ni redoute, ni artillerie, ni ingénieurs, et que, pour la marine, +on ne compte que les 28 vaisseaux et cayasses de Suez, armés chacun de 4 +pierriers rouillés, et montés par des marins qui ne connaissent pas la +boussole. C'est au lecteur à établir sur ces faits l'opinion qu'il doit +prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par hasard, que je le lui présente +sous un point de vue différent de quelques autres relations, cette +diversité ne devrait point l'étonner. Rien de moins unanime que les +jugements des voyageurs sur les pays qu'ils ont vus: souvent +contradictoires entre eux, celui-ci déprime ce que celui-là vante; et +tel peint comme un lieu de délices ce qui pour tel autre n'est qu'un +lieu fort ordinaire. On leur reproche cette contradiction; mais ils la +partagent avec leurs censeurs mêmes, puisqu'elle est dans la nature des +choses. Quoi que nous puissions faire, nos jugements sont biens moins +fondés sur les qualités réelles des objets, que sur les affections que +nous recevons, ou que nous portons déja en les voyant. Une expérience +journalière prouve qu'il s'y mêle toujours des idées étrangères, et de +là vient que le même pays qui nous a paru beau dans un temps nous paraît +quelquefois désagréable dans un autre. D'ailleurs, le préjugé des +habitudes premières est tel, que jamais l'on ne peut s'en dégager. +L'habitant des montagnes hait les plaines; l'habitant des plaines +déprise les montagnes. L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois un +temps brumeux. Nous aimons la verdure des forêts; le Suédois préfère la +blancheur des neiges: le Lapon, transporté de sa chaumière enfumée dans +les bosquets de Chantilly, y est mort de chaleur et de mélancolie. +Chacun a ses goûts, et juge en conséquence. Je conçois que, pour un +Égyptien, l'Égypte est et sera toujours le plus beau pays du monde, +quoiqu'il n'ait vu que celui-là. Mais, s'il m'est permis d'en dire mon +avis comme témoin oculaire, j'avoue que je n'en ai pas pris une idée si +avantageuse. Je rends justice à son extrême fertilité, à la variété de +ses produits, à l'avantage de sa position pour le commerce: je conviens +que l'Égypte est peu sujette aux intempéries qui font manquer nos +récoltes; que les ouragans de l'Amérique y sont inconnus; que les +tremblements qui de nos jours ont dévasté le Portugal et l'Italie y sont +très-rares, quoique non pas sans exemples[138]; je conviens même que la +chaleur qui accable les Européens n'est pas un inconvénient pour les +naturels: mais c'en est un grave que ces vents meurtriers de sud; c'en +est un autre que ce vent de nord-est qui donne des maux de tête +violents; c'en est encore un que cette multitude de scorpions, de +cousins, et surtout de mouches, telle que l'on ne peut manger sans +courir risque d'en avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus +monotone; toujours une plaine nue à perte de vue; toujours un horizon +plat et uniforme[139]; des dattiers sur leur tige maigre, ou des huttes +de terre sur des chaussées: jamais cette richesse de paysages, où la +variété des objets, où la diversité des sites occupent l'esprit et les +yeux par des scènes et des sensations renaissantes: nul pays n'est moins +pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres et des poètes: on +n'y trouve rien de ce qui fait le charme et la richesse de leurs +tableaux; et il est remarquable que ni les Arabes ni les anciens ne font +mention des poètes d'Égypte. En effet, que chanterait l'Égyptien sur le +chalumeau de Gessner et de Théocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux, ni +frais gazons, ni antres solitaires; il ne connaît ni les vallons, ni les +coteaux, ni les roches pendantes. Thompson n'y trouverait ni le +sifflement des vents dans les forêts, ni les roulements du tonnerre dans +les montagnes, ni la paisible majesté des bois antiques, ni l'orage +imposant, ni le calme touchant qui lui succède: un cercle éternel des +mêmes opérations ramène toujours les gras troupeaux, les champs +fertiles, le fleuve boueux, la mer d'eau douce, et les villages +semblables aux îles. Que si la pensée se porte à l'horizon qu'embrasse +la vue, elle s'effraie de n'y trouver que des déserts sauvages, où le +voyageur égaré, épuisé de soif et de fatigue, se décourage devant +l'espace immense qui le sépare du monde; il implore en vain la terre et +le ciel; ses cris, perdus sur une plaine rase, ne lui sont pas même +rendus par des échos: dénué de tout, et seul dans l'univers, il périt de +rage et de désespoir devant une nature morne, sans la consolation même +de voir verser une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin est +sans doute ce qui donne tant de prix au sol de l'Égypte. La nudité du +désert rend plus saillante l'abondance du fleuve, et l'aspect des +privations ajoute au charme des jouissances: elles ont pu être +nombreuses dans les temps passés, et elles pourraient renaître sous +l'influence d'un bon gouvernement; mais, dans l'état actuel, la richesse +de la nature y est sans effet et sans fruit. En vain célèbre-t-on les +jardins de Rosette et du Kaire; l'art des jardins, cet art si cher aux +peuples policés, est ignoré des Turks, qui méprisent les champs et la +culture. Dans tout l'empire les jardins ne sont que des vergers sauvages +où les arbres, jetés sans soin, n'ont pas même le mérite du désordre. En +vain se récrie-t-on sur les orangers et les cédrats qui croissent en +plein air: on fait illusion à notre esprit, accoutumé d'allier à ces +arbres les idées d'opulence et de culture qui chez nous les +accompagnent. En Égypte, arbres vulgaires, ils s'associent à la misère +des cabanes qu'ils couvrent, et ne rappellent que l'idée de l'abandon et +de la pauvreté. En vain peint-on le Turk mollement couché sous leur +ombre, heureux de fumer sa pipe sans penser: l'ignorance et la sottise +ont sans doute leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir; mais, je +l'avoue, je n'ai pu envier le repos des esclaves, ni appeler bonheur +l'apathie des automates. Je ne concevrais pas même d'où peut venir +l'enthousiasme que des voyageurs témoignent pour l'Égypte, si +l'expérience ne m'en eût dévoilé les causes secrètes. + + + + +Des exagérations des voyageurs. + + +On a dès long-temps remarqué dans les voyageurs une affectation +particulière à vanter le théâtre de leurs voyages, et les bons esprits, +qui souvent ont reconnu l'exagération de leurs récits, ont averti, par +un proverbe, de se tenir en garde contre leur prestige[140]; mais l'abus +subsiste, parce qu'il tient à des causes renaissantes. Chacun de nous en +porte le germe; et souvent le reproche appartient à ceux mêmes qui +l'adressent. En effet, qu'on examine un arrivant de pays lointains, +dans une société oisive et curieuse: la nouveauté de ses récits attire +l'attention sur lui; elle mène jusqu'à la bienveillance pour sa +personne; on l'aime parce qu'il amuse, et parce que ses prétentions sont +d'un genre qui ne peut choquer. De son côté, il ne tarde pas de sentir +qu'il n'intéresse qu'autant qu'il excite des sensations nouvelles. Le +besoin de soutenir, l'envie même d'augmenter l'intérêt, l'engagent à +donner des couleurs plus fortes à ses tableaux; il peint les objets plus +grands pour qu'ils frappent davantage: les succès qu'il obtient +l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se réfléchit sur lui-même; +et bientôt il s'établit entre ses auditeurs et lui une émulation et un +commerce par lequel il rend en étonnement ce qu'on lui paie en +admiration. Le merveilleux de ce qu'il a vu rejaillit d'abord sur +lui-même; puis, par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu, +et qui à leur tour le racontent: ainsi la vanité, qui se mêle à tout, +devient une des causes de ce penchant que nous avons tous, soit pour +croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs, nous voulons moins +être instruits qu'amusés, et c'est par ces raisons que les faiseurs de +contes, en tout genre, ont toujours occupé un rang distingué dans +l'estime des hommes et dans la classe des écrivains. + +Il est pour les voyageurs une autre cause d'enthousiasme: loin des +objets dont elle a joui, l'imagination privée s'enflamme; l'absence +rallume les désirs, et la satiété de ce qui nous environne prête un +charme à ce qui est hors de notre portée. On regrette un pays d'où l'on +désira souvent de sortir, et l'on se peint en beau les lieux dont la +présence pourrait être encore à charge. Les voyageurs qui ne font que +passer en Égypte ne sont pas dans cette classe, parce qu'ils n'ont pas +le temps de perdre l'illusion de la nouveauté; mais quiconque y séjourne +peut y être rangé. Nos négociants le savent, et ils ont fait à ce sujet +une observation qu'on doit citer: ils ont remarqué que ceux même d'entre +eux qui ont le plus senti les désagréments de cette demeure ne sont pas +plus tôt retournés en France, que tout s'efface de leur mémoire; leurs +souvenirs prennent de riantes couleurs; en sorte que 2 ans après on +n'imaginerait pas qu'ils y eussent jamais été. «Comment pensez-vous +encore à nous?» m'écrivait dernièrement un résident au Kaire; «comment +conservez-vous les idées vraies de ce lieu de misère[141], lorsque nous +avons éprouvé que tous ceux qui repassent les oublient au point de nous +étonner nous-mêmes?» Je l'avoue, des causes si générales et si +puissantes n'eussent pas été sans effet sur moi-même; mais j'ai pris un +soin particulier de m'en défendre, et de conserver mes impressions +premières, pour donner à mes récits le seul mérite qu'ils pussent avoir, +celui de la vérité. Il est temps de les reporter sur des objets d'un +intérêt plus vaste; mais comme le lecteur ne me pardonnerait pas de +quitter l'Égypte sans parler des ruines et des pyramides, j'en dirai +deux mots. + + + + +CHAPITRE XIV. + +Des ruines et des pyramides[142]. + + +J'ai déja exposé comment la difficulté habituelle des voyages en Égypte, +devenue plus grande en ces dernières années, s'opposait aux recherches +sur les antiquités. Faute de moyens, et surtout de circonstances +propres, on est réduit à ne voir que ce que d'autres ont vu, et à ne +dire que ce qu'ils ont déja publié. Par cette raison, je ne répéterai +pas ce qui se trouve déja répété plus d'une fois dans _Paul Luca_, +_Maillet_, _Siccard_, _Pocoke_, _Graves_, _Norden_, _Niebuhr_, et +récemment dans les Lettres de Savary. Je me bornerai à quelques +considérations générales. + +Les pyramides de Djizé sont un exemple frappant de cette difficulté +d'observer dont j'ai fait mention. Quoique situées à 4 lieues seulement +du Kaire, où il réside des Francs, quoique visitées par une foule de +voyageurs, on n'est point encore d'accord sur leurs dimensions. On a +mesuré plusieurs fois leur hauteur par les procédés géométriques, et +chaque opération a donné un résultat différent[143]. Pour décider la +question, il faudrait une nouvelle mesure solennelle, faite par des +personnes connues; mais en attendant, on doit taxer d'erreur tous ceux +qui donnent à la grande pyramide autant d'élévation que de base, attendu +que son triangle est très-sensiblement écrasé. La connaissance de cette +base me paraît d'autant plus intéressante, que je lui crois du rapport +à l'une des mesures carrées des Égyptiens; et dans la coupe des pierres, +si l'on trouvait des dimensions revenant souvent les mêmes, peut-être en +pourrait-on déduire leurs autres mesures. + +On se plaint ordinairement de ne point comprendre la description de +l'intérieur de la pyramide; et en effet, à moins d'être versé dans l'art +des plans, on a peine à se reconnaître sur la gravure. Le meilleur moyen +de s'en faire une idée, serait d'exécuter en terre crue ou cuite, une +pyramide dans des proportions réduites, par exemple, d'un pouce par +toise. Cette masse aurait 8 pieds 4 pouces de base, et à peu près 7 et +demi de hauteur: en la coupant en 2 portions de haut en bas, on y +pratiquerait le premier canal qui descend obliquement, la galerie qui +remonte de même, et la chambre sépulcrale qui est à son extrémité. +Norden fournirait les meilleurs détails; mais il faudrait un artiste +habitué à ce genre d'ouvrages. + +La ligne du rocher sur lequel sont assises les pyramides ne s'élève pas +au-dessus du niveau de la plaine de plus de 40 à 50 pieds. La pierre +dont il est formé, est, comme je l'ai dit, une pierre calcaire +blanchâtre, d'un grain pareil au beau moellon, ou à cette pierre connue +dans quelques provinces sous le nom de _rairie_. Celle des pyramides est +d'une nature semblable. Au commencement du siècle, on croyait, sur +l'autorité d'Hérodote, que les matériaux en avaient été transportés +d'ailleurs; mais des voyageurs, observant la ressemblance dont nous +parlons, ont trouvé plus naturel de les faire tirer du rocher même; et +l'on traite aujourd'hui de fable le récit d'Hérodote, et d'absurdité +cette translation de pierres. On calcule que l'aplanissement du rocher +en a dû fournir la majeure partie; et, pour le reste, on suppose des +souterrains invisibles, que l'on agrandit autant qu'il est besoin. Mais +si l'opinion ancienne a des invraisemblances, la moderne n'a que des +suppositions. Ce n'est point un motif suffisant de juger, que de dire: +_Il est incroyable que l'on ait transporté des carrières éloignées_; _il +est absurde d'avoir multiplié des frais qui deviennent énormes_, _etc._ +Dans les choses qui tiennent aux opinions et aux gouvernements des +peuples anciens, la mesure des probabilités est délicate à saisir: +aussi, quelque invraisemblable que paraisse le fait dont il s'agit, si +l'on observe que l'historien qui le rapporte a puisé dans les archives +originales; qu'il est très-exact dans tous ceux que l'on peut vérifier; +que le rocher libyque n'offre en aucun endroit des élévations semblables +à celles qu'on veut supposer, et que les souterrains sont encore à +connaître; si l'on se rappelle les immenses carrières qui s'étendent de +Saouâdi à Manfalout, dans un espace de 25 lieues; enfin, si l'on +considère que leurs pierres, qui sont de la même espèce, n'ont aucun +autre emploi apparent[144]; on sera porté tout au moins à suspendre son +jugement, en attendant une évidence qui le détermine. Pareillement +quelques écrivains se sont lassés de l'opinion que les pyramides étaient +des tombeaux, et ils en ont voulu faire des temples ou des +observatoires; ils ont regardé comme absurde qu'une nation sage et +policée fît une affaire d'état du sépulcre de son chef, et comme +extravagant qu'un monarque écrasât son peuple de corvées, pour enfermer +un squelette de 5 pieds dans une montagne de pierres: mais, je le +répète, on juge mal les peuples anciens, quand on prend pour terme de +comparaison nos opinions, nos usages. Les motifs qui les ont animés +peuvent nous paraître extravagants, peuvent l'être même aux yeux de la +raison, sans avoir été moins puissants, moins efficaces. On se donne des +entraves gratuites de contradictions, en leur supposant une sagesse +conforme à nos principes; nous raisonnons trop d'après nos idées, et pas +assez d'après les leurs. En suivant ici, soit les unes, soit les autres, +on jugera que les pyramides ne peuvent avoir été des observatoires +d'astronomie[145]; parce que le mont Moqattam en offrait un plus élevé, +et qui borne ceux-là; parce que tout observatoire élevé est inutile en +Égypte, où le sol est très-plat, et où les vapeurs dérobent les étoiles +plusieurs degrés au-dessus de l'horizon; parce qu'il est impossible de +monter sur la plupart des pyramides; enfin, parce qu'il était inutile de +rassembler 11 observatoires aussi voisins que le sont les pyramides, +grandes et petites, que l'on découvre du local de Djizé. D'après ces +considérations, on pensera que Platon, qui a fourni l'idée en question, +n'a pu avoir en vue que des cas accidentels; ou qu'il n'a ici que son +mérite ordinaire d'éloquent orateur. Si, d'autre part, on pèse les +témoignages des anciens et les circonstances des lieux, si l'on fait +attention qu'auprès des pyramides il se trouve 30 à 40 moindres +monuments, offrant des ébauches de la même figure pyramidale; que ce +lieu stérile, écarté de la terre cultivable, a la qualité requise des +Égyptiens pour être un cimetière, et que près de là était celui de toute +la ville de Memphis, la plaine des Momies; on sera persuadé que les +pyramides ne sont que des tombeaux. L'on croira que les despotes d'un +peuple superstitieux ont pu mettre de l'importance et de l'orgueil à +bâtir pour leur squelette une demeure impénétrable, quand on saura que, +dès avant Moïse, il était de dogme à Memphis que les ames reviendraient +au bout de 6,000 ans habiter les corps qu'elles avaient quittés: +c'était par cette raison que l'on prenait tant de soin de préserver ces +mêmes corps de la dissolution, et que l'on s'efforçait d'en conserver +les formes au moyen des aromates, des bandelettes et des sarcophages. +Celui qui est encore dans la chambre sépulcrale de la grande pyramide +est précisément dans les dimensions naturelles; et cette chambre, si +obscure et si étroite[146], n'a jamais pu convenir qu'à loger un mort. +On veut trouver du mystère à ce conduit souterrain qui descend +perpendiculairement dans le dessous de la pyramide; mais on oublie que +l'usage de toute l'antiquité fut de ménager des communications avec +l'intérieur des tombeaux, pour y pratiquer, aux jours prescrits par la +religion, les cérémonies funèbres, telles que les libations et les +offrandes d'aliments aux morts. Il faut donc revenir à l'opinion, toute +vieille qu'elle peut être, que les pyramides sont des tombeaux[147]; et +cet emploi, indiqué par toutes les circonstances locales, l'est encore +par un usage des Hébreux, qui, comme l'on sait, ont presque en tout +imité les Égyptiens, et qui, à ce titre, donnèrent la forme pyramidale +aux tombeaux d'Absalon et de Zakarie, que l'on voit encore dans la +vallée de Josaphat: enfin, il est constaté par le nom même de ces +monuments, qui, selon une analyse conforme à tous les principes de la +science, me donne mot à mot, _chambre_ ou _caveau_ du _mort_[148]. + +La grande pyramide n'est pas la seule qui ait été ouverte. Il y en a une +autre à _Saqâra_ qui offre les mêmes détails intérieurs. Depuis quelques +années, un bek a tenté d'ouvrir la 3^{e} en grandeur du local de Djizé, +pour en tirer le trésor supposé. Il l'a attaquée par le même côté et à +la même hauteur que la grande est ouverte; mais après avoir arraché 2 ou +300 pierres, avec des peines et une dépense considérable, il a quitté +sans succès son avaricieuse entreprise. L'époque de la construction de +la plupart des pyramides n'est pas connue; mais celle de la grande est +si évidente, qu'on n'eût jamais dû la contester. Hérodote l'attribue à +_Cheops_, avec un détail de circonstances qui prouve que ses auteurs +étaient bien instruits[149]. Or ce Cheops, dans sa liste, la meilleure +de toutes, se trouve le second roi après _Protée_[150], qui fut +contemporain de la guerre de Troie; et il en résulte, par l'ordre des +faits, que sa pyramide fut construite vers les années 140 et 160 de la +fondation du temple de Salomon, c'est-à-dire, 850 ans avant +Jésus-Christ. + +La main du temps, et plus encore celle des hommes, qui ont ravagé tous +les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les +pyramides. La solidité de leur construction, et l'énormité de leur +masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une +durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet +enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes +factices 10 lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure +qu'on s'en approche; on en est encore à une lieue, et déja elles +dominent tellement sur la terre, qu'on croit être à leur pied; enfin +l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on +y éprouve[151]: la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente; +l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des +temps qu'elles rappellent; le calcul du travail qu'elles ont coûté, +l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si +faible, qui rampe à leurs pieds; tout saisit à la fois le coeur et +l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de +respect: mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier +transport. Après avoir pris une si grande opinion de la puissance de +l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette +plus qu'un oeil de regret sur son ouvrage; on s'afflige de penser que, +pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter 20 ans une nation +entière; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû +coûter les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de +l'entassement de tant de matériaux. On s'indigne contre l'extravagance +des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages; ce sentiment +revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'Égypte: ces +labyrinthes, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure, +attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts, que +la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. +Alors on pardonne à l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustré +leur espoir; on en accorde moins de pitié à ces ruines; et tandis que +l'amateur des arts s'indigne dans Alexandrie de voir scier les colonnes +des palais, pour en faire des _meules_ de moulin, le philosophe, après +cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut +s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple +ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet au plus humble de ses +besoins l'orgueil d'un luxe inutile. + +C'est l'intérêt de ce peuple, sans doute, plus que celui des monuments, +qui doit dicter le souhait de voir passer en d'autres mains l'Égypte; +mais, ne fût-ce que sous cet aspect, cette révolution serait toujours +très-désirable. Si l'Égypte était possédée par une nation amie des +beaux-arts, on y trouverait, pour la connaissance de l'antiquité, des +ressources que désormais le reste de la terre nous refuse; peut-être y +découvrirait-on même des livres. Il n'y a pas 3 ans qu'on déterra près +de Damiât plus de 100 _volumes_ écrits en langue inconnue[152]; ils +furent incontinent brûlés sur la décision des chaiks du Kaire. A la +vérité le Delta n'offre plus de ruines bien intéressantes, parce que les +habitants ont tout détruit par besoin ou par superstition. Mais le Saïd +moins peuplé, mais la lisière du désert moins fréquentée en ont encore +d'intactes. On en doit surtout espérer dans les _Oasis_; dans ces îles +séparées du monde par une mer de sable, où nul voyageur connu n'a +pénétré depuis Alexandre. Ces cantons, qui jadis avaient des villes et +des temples, n'ayant point subi les dévastations des barbares, ont dû +garder leurs monuments, par cela même que leur population a dépéri ou +s'est anéantie; et ces monuments, enfouis dans les sables, s'y +conservent comme en dépôt pour la génération future. C'est à ce temps, +moins éloigné peut-être qu'on ne pense, qu'il faut remettre nos souhaits +et notre espoir. C'est alors qu'on pourra fouiller de toutes parts la +terre du Nil et les sables de la Libye; qu'on pourra ouvrir la petite +pyramide de Djizé, qui, pour être démolie de fond en comble, ne +coûterait pas 50,000 livres: c'est peut-être encore à cette époque qu'il +faut remettre la solution des hiéroglyphes, quoique les secours actuels +me paraissent suffisants pour y arriver. + +Mais c'en est assez sur des sujets de conjectures: il est temps de +passer à l'examen d'une autre contrée qui, sous les rapports de l'état +ancien et de l'état moderne, n'est pas moins intéressante que l'Égypte +elle-même. + + + + +NOTE. + + +Le premier des deux manuscrits arabes dont j'ai parlé, page 85, est +numéroté 786. Il paraît avoir été composé vers l'an 1620, par un homme +de loi, le chaik Merèï, fils de Yousef le Hanbalite. + +C'est une espèce de chronique à la manière des Orientaux, qui trace de +suite, mais sans cohérence de discours, les événements saillants des +règnes des princes, leur avénement au trône, leurs guerres, leurs +fondations pieuses, leur mort et quelques traits de leur caractère. +L'auteur en conduit la série depuis les premiers kalifes, sous qui se +fit la conquête de l'Égypte, jusqu'au pacha turk qui de son temps y +était vice-roi du sultan de Constantinople. Un extrait détaillé de cet +ouvrage serait à la fois étranger à mon sujet et trop long. Il me +suffira d'en donner les résultats principaux qui sont--que, depuis +l'invasion d'_Amrou_, lieutenant du kalife Omar, l'Égypte fut gouvernée +par les vice-rois des kalifes ses successeurs, dont le siége fut d'abord +à Damas, puis à Bagdad.--Que l'un de ces kalifes (_Maimoun_) s'étant +composé une garde d'esclaves turkmans, cette soldatesque finit par +envahir tous les emplois militaires de l'empire, et le gouvernement des +provinces.--Qu'un fils de ces soldats esclaves, nommé Ahmed-Ben-Touloun, +se rendit indépendant en Égypte vers 872, et forma un empire qui +s'étendit depuis Rahbé, près de Moussel, jusqu'en Barbarie.--(Le tribut +de l'Égypte passait 41,111,111 tournois, et il y avait 7,000 juments de +race dans les haras d'Ahmed)--Qu'après 30 ans, l'Égypte retourna aux +kalifes, qui ne furent pas plus prudents.--Qu'en 934, un soldat de +fortune, nommé Akchid, se déclara encore indépendant, et entretint +jusqu'à 400,000 hommes.--Qu'à sa mort, un esclave noir, appelé Kafour, +saisit le sceptre et régna avec un talent transcendant.--Qu'après lui, +en 968, les descendants de Fatime et d'Ali, reconnus pour kalifes en +Barbarie, s'emparèrent de l'Égypte, où ils régnèrent sous le nom de +fatimites.--Que l'un d'eux fonda en 969 la ville du Kaire actuel.--Que +cette famille régna jusqu'en 1200 dans une suite de princes qui, selon +la remarque de Merèï, furent tous des fous furieux ou stupides.--Sous +eux, l'Égypte tomba dans un gouffre de calamités, de pestes et de +famines, dont une dura 7 ans. L'auteur à cette occasion recense les +famines et les pestes, et en trouve 21 depuis 635 jusqu'en 1440. + +Les kalifes d'Égypte, comme ceux de Bagdad, s'étant formé une garde +d'étrangers, en devinrent comme eux la victime. Selah-el-din, Kourde +d'extraction, vizir du dernier fatimite, dépose son maître, et fonde la +dynastie dite d'Aïoub, du nom de son père.--Ce fut lui qui fit +construire le puits à escalier en limaçon, appelé puits de Josef. Son +armée était surtout composée de _cavaliers_ nommés en arabe _serrâdjin_, +dont les croisés firent leur mot _Sarrazins_. Cette dynastie régna 85 +ans sous 10 sultans. + +L'armée, alors composée de Mamlouks turkmans, ayant tué le dernier +aïoubite, un Turkman, nommé Ibek, saisit le sceptre, et établit la +dynastie des _Mamlouks_ turkmans.--Sous le court règne du fils d'Ibek, +Holagou-Kan et ses Mogols détruisent Bagdad et le kalifat en 1258.--Le +dixième sultan turkman, Qalaoun, s'étant formé une garde de 12,000 +Mamlouks tcherkasses, achetés dans les marchés de l'Asie, cette milice +devient la maîtresse, élit les princes, les dépose, les étrangle, +etc.--Un chef de ce corps, nommé Barqouq, est élu et ouvre la dynastie +des Mamlouks tcherkasses; il laissa en monnaie 25,000,000 tournois et +14,000,000 en meubles.--Le 23^{e} de cette dynastie fut attaqué par +Sélim II, qui, l'ayant tué dans une bataille livrée près d'Alep, +poursuivit en Égypte son successeur Toumâmbek, en qui finit le premier +empire des Mamlouks.--Résumant la série de ces princes, il se trouve que +48 sultans, dont 24 Turkmans et 24 Tcherkasses, n'ont régné que 263 ans: +que, sur les 24 Turkmans, 11 furent assassinés et 6 déposés: que sur +les 24 Tcherkasses, 6 furent assassinés et 11 déposés, et que nombre +d'entre eux n'ont régné que quelques mois: que tous ces princes ne +surent que faire la guerre, piller, ravager, et faire ensuite des +fondations pieuses de mosquées, d'écoles, etc.: que, sous le 11^{e} de +la race turkmane, on fut au moment de détourner le Nil dans la mer +Rouge, par le pied du mont Moqattam, et que les frais furent évalués +2,250,000 fr. Enfin Merèï donne la série des pachas, qui est de peu +d'intérêt, et termine par les principes du gouvernement musulman, qui +sont purement le despotisme de droit divin. + +Le second manuscrit, numéroté 695, est un _miroir_ ou tableau de +l'empire des Mamlouks, sultans d'Égypte, composé par Kalil, fils de +Châhin el Zâher, vizir du sultan Malek-el-_acheraf_ (8^{e} de la +dynastie tcherkasse). + +Cet ouvrage, d'un genre dont je ne connais aucun exemple parmi les +Arabes, est une espèce de statistique de l'empire des Mamlouks, au temps +de l'écrivain; on dirait, en le lisant, qu'il a décrit la cour de Louis +XIV. La table seule des chapitres en donnera une idée capable de le +faire apprécier, et j'y joindrai quelques-uns des détails qui m'ont paru +les plus curieux et les plus instructifs. + +Après une préface très-emphatique, selon l'usage musulman, après avoir +attesté qu'il n'y a qu'un Dieu, que Mahomet est son seul prophète, +Châhin décrit les qualités éminentes qui doivent composer le caractère +de tout mortel à qui _la plume du destin a tracé sur ses tables +indélébiles_ une carrière glorieuse; il prévient qu'ayant d'abord fait +un gros livre, il a ensuite trouvé plus sage de le réduire et de le +faire très-petit (ce qui est digne d'imitation), et il procède à la +table méthodique des chapitres. + +CHAPITRE I^{er}. Des titres qui assurent à l'Égypte la supériorité sur +les autres empires de la terre.--De ses lieux de dévotion et de +pèlerinage.--De ses monuments merveilleux, tant anciens que +modernes.--De ses limites.--De ses villes.--De ses frontières.--Des +provinces et des pays où s'étend sa domination. + +CHAPITRE II. Du pouvoir souverain.--Des qualités nécessaires à un +sultan.--De ses devoirs.--Des jours de _gala_ et de cérémonies +publiques.--Des habits d'uniforme de chaque classe d'officiers attachés +au sultan. + +CHAPITRE III. Du commandant des fidèles; de son rang; de son état.--Des +grands qâdis (juges) auxquels appartient de _lier_ et de _délier_.--Des +imâms.--Des gens de loi et des qâdis particuliers. + +CHAPITRE IV. Du vizir, à la fois premier ministre et surintendant des +finances de la maison du sultan.--Du trésor du sultan et de ses +administrateurs.--Des secrétaires d'état, ayant le département de la +chambre et des dépêches.--De l'inspecteur général des armées.--Du +parleur (ou grand avocat) du divan (conseil).--Du premier maître de la +bouche (maître d'hôtel) du sultan, ayant l'administration du trésor +particulier et du domaine, et généralement de tous les bureaux établis +pour l'administration des finances. + +CHAPITRE V. Des enfants du sultan régnant, et des princes du sang +royal.--Du régent.--Du vicaire de l'empire.--Du maître des écuries (ou +connétable).--Des émirs commandant à 1,000 Mamlouks.--Des émirs de la +musique guerrière, commandant à 40 Mamlouks; et des émirs inférieurs, +commandant à 20, à 10 et à 5 Mamlouks. + +CHAPITRE VI. Des grands officiers de la couronne, et généralement de +tous ceux qui remplissent des fonctions publiques et particulières +auprès du sultan.--Des officiers kavanis et des officiers khassekis, +tirés des Mamlouks affranchis, et faisant dans le palais l'office de +chambellans et de gardes du corps.--De leurs services et des places de +garnison où ils sont établis.--Des colombiers affectés à l'entretien des +pigeons messagers.--Du transport de la neige de la Syrie en Égypte, et +des postes royales établies dans tout l'empire. + +CHAPITRE VII. Des maisons des princesses, et du sous-intendant des +harems.--Des eunuques et des domestiques libres, faisant le service du +sérail.--Du garde-meuble de la couronne.--De la salle d'armes.--Des +magasins du sultan.--Des deux grands greniers royaux, et de tout ce qui +est relatif à cette administration, tant pour l'entrée que pour la +sortie des grains. + +CHAPITRE VIII. Des officiers du palais.--De la cuisine.--Des +écuries.--De la fauconnerie.--Des parties de chasse du sultan, et des +lieux affectés à l'entrepôt des filets et au logement des oiseleurs pour +la chasse des oiseaux aquatiques. + +CHAPITRE IX. Des inspecteurs du terrain, chargés de faire construire et +réparer les ponts, creuser les canaux, élever les digues et les +chaussées, et de présider à tous les travaux publics pendant la crue et +la diminution des eaux du Nil.--Des gouverneurs des provinces de +l'Égypte.--Des commandants particuliers.--Des gens en place dans les +villes et dans les villages, et du régime établi pour la perception des +impôts. + +CHAPITRE X. Des vice-rois préposés au gouvernement des 8 provinces de +Syrie.--Des grands qâdis.--Des émirs.--Des administrateurs et des autres +officiers employés dans les capitales de ces provinces.--Du nombre des +giundis et halqâ qui y sont en garnison, et des commandants particuliers +des villes et des châteaux répandus dans cet empire. + +CHAPITRE XI. Des émirs et des cheiks arabes.--Des émirs turkmans et +curdes, au service de l'état.--Des expéditions militaires.--Des camps +volants.--De la conquête de l'Yemen, du Diarbekr et de l'île de Cypre, +sous le règne du sultan _Malek-el-Acheraf_. + +CHAPITRE XII. Recueil de quelques faits historiques qu'il convient à +chacun de connaître et de méditer, pour en tirer des principes de +conduite. Ce chapitre est terminé par quelques morceaux de poésie +morale, composés par Malek-el-Kiâmel, prince souverain de la forteresse +de Heifa; et par une réponse de Malek-el-Acheraf à Mirza-Chah-Rok (fils +de Tamerlan.) + +CHAPITRE I^{er}. SECTION V. _Limites de l'Égypte._--Au sud, les limites +de l'Égypte partent des rives de la mer de _Qolzoum_ (mer Rouge), près +de la ville d'_Aidab_, et embrassant le pays des Haribs de Nubie, lequel +commence à la grande Cataracte, derrière le mont Djenadel, elles +s'étendent jusqu'aux monts d'Aden et aux rochers de _Habeche_ +(Abissinie). A l'est, ses bornes sont la mer Rouge, dont la côte est +aride et pleine de rochers. Depuis Suez, cette côte s'élargit vers +l'est. Sa plus grande largeur est depuis l'étang de Gorandel jusqu'au +_Tih_. Là est la frontière de Syrie. + +Au nord, elle est bornée par la mer, depuis les villes de Zàqat, de +Refah et d'Amedj, plus connue sous le nom d'_el-Arich_, frontière de +Syrie sur le golfe de Gaze. + +A l'ouest, elle comprend le territoire d'Alexandrie, le pays de Loïounet +et d'_el-Amidain_, jusqu'à l'_Acabé_ inclusivement (jadis _Catabathmus +magnus_, ou la grande descente); là, se détournant et resserrant les +deux Oasis, la ligne se rapproche du _Saïd_ (haute Égypte), pour se +joindre aux frontières du sud. + +Le Nil prend sa source au pied des monts de la Lune.--Pendant 60 +journées de marche, il coule en des pays habités.--Pendant 10 autres, en +des terres stériles.--Arrivé en Nubie, il y coule 60 journées, puis il +passe en des déserts 120 journées; enfin il rentre dans une terre +fertile jusqu'à la mer, où il se jette par les deux embouchures de +Damiette et de Rosette. + +SECTION VII. _Du Kaire et de ses faubourgs._--Le nouveau Kaire +(Masr-el-Qâhera) a 12 milles (ou 4 lieues) de long, depuis +_Târ-el-nabi_, jusqu'à _Sebààt-oudjouh_. Cet espace comprend le vieux +Kaire (_Masr-el-Qadim_), et 7 grands faubourgs. L'auteur entre dans de +longs détails de colléges, de mosquées, de palais, de parcs, et il +compare chaque faubourg à une grande ville de l'empire; l'un équivaut à +_Alep_; un autre, à _Alexandrie_; un troisième, à _Hems_; un quatrième, +à _Acre_: et il conclut 700,000 ames de population (ce qui me paraît +l'origine de l'opinion qui a subsisté depuis; mais les temps sont bien +changés.) + +Le vieux Kaire est le port de la haute Égypte. Sous le sultan +Nadjm-el-din, l'on y compta 1,800 bateaux. + +SECTION IX. _Division de l'Égypte._--L'Égypte se divise en 14 provinces: +7 au midi, et 7 au nord. Chaque province a 360 villages et plusieurs +villes. + +_Miniet_ est le nom général des ports et abords du Nil. + +_Monfalout_, territoire détaché de la province d'Ousiout, avec 30 +villages, fait de l'indigo superbe (en 1442). L'on y dépose le tribut de +cette province, qui se monte à 1,150,000 _ardeb_ de grains (l'ardeb de +192 livres.) + +A 3 journées ouest d'Ousiout, par un désert sablonneux et pierreux, est +_el-Ouah_ (oasis), ainsi nommé de son chef-lieu. + +Une autre oasis _du milieu_ a 2 villages, appelés _el-Qasr_, et +_el-Hindan_. + +Une troisième oasis, plus voisine de la haute Égypte, s'appelle _Dakilé_ +(intérieure), et a 2 villages dont les habitants vivent d'orge, de maïs +et de dattes. + +SECTION XI. _De la ville d'Alexandrie._--Alexandrie est le port le plus +fréquenté des étrangers; les nations franques y ont des consuls, gens +distingués, qui servent d'otages au sultan. Lorsqu'une de ces nations +fait tort à l'islamisme, on prend à partie son représentant, et on +l'oblige de réparer le mal.--La douane rend 1,000 dinars. Hors de la +ville se voit la fameuse colonne appelée _el-Saouâri_, ou le grand mât. +(Abulfeda a dit la même chose; et c'est ce mot _Saouâri_ que +quelques-uns ont pris pour _Sévère_, _empereur_.) J'ai ouï dire qu'une +personne avait trouvé le moyen de monter dessus et de s'asseoir sur son +chapiteau. + +CHAPITRE IV. _Du vizir ou grand ministre._--Le vizir est un ministre qui +a la prééminence sur tous les grands officiers.--Il est d'institution +divine. Aaron fut le vizir de Moïse. + +Le vizir surveille toutes les parties du gouvernement, tous les agents +de l'administration; il les établit et les dépose; les punit et les +récompense. + +Il tient le registre des recettes et des dépenses de l'état; il en +accroît le revenu, non par tyrannie, mais par sagesse et économie. + +Les revenus de l'empire consistent en revenus fixes, en revenus casuels, +et en droits seigneuriaux sur les cultivateurs. Les revenus fixes sont +la taxe en deniers comptants sur les terres productives; la douane, de +10 pour 100 en nature, sur le commerce d'importation et exportation; le +tribut des peuples conquis, la capitation des non-musulmans dite +_karadje_; les fermes de monopoles, dits _paltes_; les dîmes sur les +fruits de la terre; les impositions sur les fabriques et boutiques, et +la 5^{e} partie du butin légal. + +Les revenus casuels sont le 20^{e} sur les héritages collatéraux; les +amendes; le prix du sang versé; les impôts extraordinaires et les +investitures; le droit d'aubaine; les épaves; les trésors découverts; la +dîme sur les troupeaux _paissants_ et _passants_, et non sur les animaux +domestiques. + +Les droits seigneuriaux sur les cultivateurs sont: 1º droit d'arpentage; +2º droit de partage d'une terre léguée à divers cohéritiers; 3º droit +d'accroissement des terres et pâturages par l'effet du Nil; 4º droit de +bornage, ou limites de propriétés; 5º droit sur les machines à eau, +élevées sur le Nil pour les arrosages. + +Voilà les revenus légaux: on les lève selon des usages fixes, et ils ont +une destination utile à l'état, de manière que le sultan n'en est que le +dépositaire. + +De même que le vizir surveille les officiers, le sultan doit surveiller +le vizir; et le vizir conseiller le sultan, l'avertir et même le +reprendre. + +SECTION II. Le trésor royal est un département chargé d'une foule de +recettes grosses et petites. + +1º Droits sur la frontière d'Égypte vers la Syrie. + +2º Droits d'entrée sur tout ce qui entre au Kaire et en Égypte, excepté +sur ce qui est attribué au trésor privé. + +3º Aubaine sur les successions des étrangers. + +4º Régies et fermes du Kaire, telles que les boucheries, les cuirs, les +moulins à huile, à _sucre_; droits sur l'entrée des comestibles. + +Droits sur les natrons de Terrâné. + +Droit de Monfalout. + +Droits d'investiture, et redevances des fiefs affermés ou des pays +protégés. + +Droit de curage des canaux que doivent faire plusieurs provinces. + +Produit des cannes à sucre et des colqâz, cultivées pour le compte du +sultan. + +Produit des métairies et jardins du sultan, enrichis par les puits à +roue. + +Sur ces revenus le trésor paie et défraie: + +1º L'orge des écuries du sultan. + +2º La nourriture des écuries des courriers. + +3º La table du palais. + +4º Les réparations des maisons royales. + +5º La viande et toute la cuisine des Mamlouks du sultan; celle de tout +son domestique. + +6º L'entretien de ses offices. + +7º Les pensions de charité assignées sur l'aubaine. + +8º L'entretien des boeufs des métairies.--Le transport des trèfles et +pailles pour les écuries. + +Sous le sultan Barqoûq, tous ces frais se montaient par mois à 50,000 +dinars ou sequins de 7 livres. + +Le trésor est régi par un chef et une quantité de subalternes. Ce +département a pour huissiers et sbires une compagnie de Maures qui +portent les ordres et les exécutent. + +SECTION III. _Du premier secrétaire d'état, chef des dépêches et de la +chancellerie._--C'est un officier important, qui a toute la confiance du +sultan; il doit savoir citer le Qoran, les anecdotes des rois, les +sentences des sages, les beaux vers des poètes, etc. + +Son art est de faire parler dans tous ses écrits le sultan avec +noblesse, grandeur, esprit, grace; il doit faire des phrases rimées et +pompeuses; il expédie les actes d'alliance des kalifes et sultans; +l'installation des qâdis et des gouverneurs, les commissions de +bénéfices militaires en faveur des émirs et djondis, etc., et enfin les +lettres du sultan. + +Ces lettres ont un formulaire plein d'art, selon le rang des personnes. +Celles aux sujets s'appellent _mokâtebât_; celles aux étrangers, +_morâselât_. + +Le plus haut titre pour les étrangers est _el maqâm, el àâli_. + +Le moindre est _el madjlas_ ou _megeles, el àâli_. + +Pour les sujets, le plus haut titre est _el-maqarr, el-karim_ (votre +grace). + +Puis _maqarr-el-àâli_ (excellence). + +Puis _djenâb-el-kerim_ (cour magnifique). + +Puis _djenâb-el-àâli_ (cour très-haute); enfin _sadr-el-adjal_ (présence +auguste); _hadrat_ (présence simple). + +SECTION VI. _Trésor privé._ Le trésor privé est régi par un grand +officier qui administre les terres affectées à la solde des Mamlouks du +sultan, et plusieurs branches de revenus, dont la masse se nomme _trésor +privé_. Ces officiers ont souvent acquis d'immenses richesses. + +De ce département dépendent 160 villages, auxquels il faut ajouter +plusieurs pays de protection et de fermes. Les seuls villages de Menzalé +et de Faraskout, près Damiette, rendent chacun par an 30,000 dinars: +plus, les droits d'investiture des gouverneurs de province, des +inspecteurs du terrain, des commandants de bourgs et villages, des +commissaires de police.--Des gens instruits m'ont assuré que tout ce +trésor se montait à 400,000 dinars, et à 300,000 ardebs de blé, orge et +fèves. + +La dépense consiste en solde et entretien des Mamlouks du sultan; en +orge pour leurs chevaux; entretien des princesses et du harem; solde et +entretien de tout le service du palais, etc. + +SECTION VII. _Du Domaine._ Le domaine est le revenu propre du sultan; il +comprend: + +1º La douane d'Alexandrie sur le commerce des Francs. + +2º Les droits sur les épiceries venant des Indes. + +3º La vente des muges et poutargues de Damiette. + +4º Les droits sur les arts, métiers, cabarets, danseuses et filles +publiques. + +5º Droits sur les courtiers et interprètes. + +6º Produit des briqueteries. + +7º Ferme des chameaux pour le transport d'Alexandrie à Rosette. + +8º Douane des marchandises de l'Inde, placée à _el Tor_. + +9º Droits à Damiette sur beaucoup d'objets, et entre autres sur _la +raffinerie du sucre_. + +10º Le quint du butin légal. + +11º Ferme du lac Semanaoui et autres étangs. + +12º Droits sur Foua, entrepôt des Francs quand le canal d'Alexandrie +était navigable, ce qui a cessé depuis 120 ans (1320). + +13º Droits sur les terres de Broulos, de Nesterouh, du port de Rosette. + +14º Douanes du Saïd (haute Égypte) sur les Abissins qui apportent des +esclaves noirs, de la poudre d'or, etc., et paltes (monopoles) du sené +et de la casse. + +15º Droits des pays protégés et des pays affermés aux Arabes. + +Produit des nombreuses métairies et terres du domaine, arrosées par des +roues. + +Le loyer de Fondouq-el-Kerim, situé au vieux Kaire. + +Succession de tous les grands qui, dans l'Égypte, meurent sans héritiers +légitimes. + +Bénéfices de l'Hôtel des monnaies. + +Droit de la ville de Bairout. + +Douanes des marchandises de l'Inde, voiturées à Bedr, à Honain, à +Bouaib-el-aqabé. + +Voici maintenant les charges: + +1º Munitions de guerre pour toute expédition. + +2º Dépenses de la caravane et de la fête du sacrifice. + +3º Distribution des victimes aux grands et petits officiers. + +4º Dépenses de la fête pascale, du banquet et des réjouissances. + +5º Renouvellement de la garde-robe et des meubles du harem. + +6º _Idem_, du vêtement des Mamlouks. + +7º Veste d'honneur aux grands officiers, aux qâdis, aux émirs de 1^{re} +classe, aux kâchefs. (Au Bairam, tous les musulmans s'habillent à neuf, +eux et leur maison; cela s'appelle _kesoué_.) + +8º Entretien complet des employés pour l'impôt. + +9º Fourniture du harem et seraï, en sucreries, confitures, sorbets, +fruits, etc. + +10º Présents à faire aux souverains. + +11º Veste d'honneur (ou caftan annuel) à tous les gens en place de +l'empire (dans tout l'Islamisme les places ne sont que pour l'année +courante; le revêtu paie un don ou prix de babouches: le plus riche +l'emporte). Chacune de ces vestes diffère de forme, de couleur, de +richesse, selon le rang (en général le vêtement est très-dispendieux, +surtout pour les pelisses.) + +SECTION V. _Le grand avocat du conseil._--Lorsque pour une affaire +majeure le sultan assemble le conseil (diouân), il mande le prince des +croyants, les 4 grands qâdis, le vizir, les émirs de 1,000 cavaliers, et +le connétable. + +Avant la séance, le sultan explique ses intentions à un homme de +confiance et éloquent, qui est chargé de présenter l'affaire et de +répondre à toutes les objections. Le sultan garde le silence. + +On a imaginé cet officier, afin que le sultan ne soit jamais compromis, +et qu'on puisse faire des objections librement, toute erreur tombant sur +l'avocat ou rapporteur. + +CHAPITRE V. Les enfants des sultans sont élevés avec soin dans le harem. +C'est un usage ancien de faire enfermer tous ceux qui existent à +l'avénement d'un prince. Malek-el-acheraf donna la liberté à 40; mais +ils moururent dans la peste de l'an 1429, qui enleva jusqu'à 10,500 +têtes par jour. + +Quand un prince est mineur, il y a un régent que l'on nomme +nezâm-el-molk (celui qui met l'ordre dans le royaume). Quand le sultan +s'absente, il y a un vicaire _nâïeb-el-molk_. + +Le chef des émirs, ou _àtabek-el-àsâker_, est une espèce de connétable. + +Les émirs sont divisés en plusieurs classes. + +Ceux de la 1^{re} possèdent 100 Mamlouks, et commandent à 1,000: ils +devraient être 24. + +Ceux de la 2^{e} possèdent 40 Mamlouks: ils devraient être 40. La +musique guerrière joue à la porte de leurs hôtels à l'âsr (ou heure de +la 3^{e} prière); elle est composée de timbales, tambours et +clarinettes. Ces derniers instruments sont de date récente. + +Les émirs de 3^{e} classe devraient être au nombre de 20: ils ont chacun +20 Mamlouks. + +Les émirs de 4^{e} classe devraient être 50, et avoir chacun 10 +Mamlouks. + +Enfin la 5^{e} et dernière classe est de 30 émirs, qui ont chacun 5 +Mamlouks pour cortége. + +Parmi ces émirs, les uns ont de l'emploi dans l'état, d'autres n'ont que +leur titre et grade. + +L'armée se divise en plusieurs corps. Karabal Couli, prince tartare, +ayant, il y a plusieurs années, envoyé demander un tribut, sous peine +d'envoyer contre l'Égypte 20 toumans de cavaliers (200,000), le sultan +d'alors lui envoya pour toute réponse l'état suivant de ses troupes: + + 1º Les djendis el halqa, ou escorte du sultan. -- (_Maison + du roi._) 24,000 cavaliers. + + 2º Mamlouks du sultan. 10,000 + + Mamlouks des émirs. 8,000 + + Gendarmes à Damas. 12,000 + + Mamlouks des émirs de Damas. 3,000 + + Gendarmes à Alep. 6,000 + + Mamlouks des émirs d'Alep. 2,000 + + Gendarmes de Tripoli. 4,000 + + Mamlouks des émirs. 1,000 + + Gendarmes de Safad. 1,000 + + Mamlouks des émirs. 1,000 + + Garnisons des châteaux de Syrie, les + Mamlouks compris. 60,000 + ----------------- + 132,000 cavaliers. + +_Arabes sujets._ + + Tribu Bâli-fadl, enfants de Nouèïr. 24,000 + + Arabes de Hedjaz. 24,000 + + Tribu d'el-Aâli. 2,000 + + Arabes d'Irâq. 2,000 + + --d'Yemen. 2,000 + + --de Djezire. 2,000 + + --de Metrouq. 1,000 + + --de Djarm. 1,000 + + --Beni-oqbé et Beni-mehdi. 1,000 + + --el-Omara. 1,000 + + --de Hindam. 1,000 + + --Aâïd. 1,000 + + --Fezàrât. 1,000 + + --Mohârib. 1,000 + + --Qarîl. 1,000 + + --Qattâb. 1,000 + + --d'Égypte ensemble. 3,000 + + --Haouâra. 24,000 + + Turkmans répandus en hordes ou _camps_ + sur les terres de Syrie et de Diarbekr, + portés sur les registres au nombre de 180,000 + + Les Ochrân (l'on ne sait ce que c'est, + sinon d'autres Turkmans) divisés en + 35 districts, à chacun 1,000 cavaliers. 35,000 + + Kourdes. 20,000 + + Milices de l'Égypte, à raison de 33,000 + villages et de 2 cavaliers par village: + total 66,000 + ------------------- + En tout 526,000 cavaliers. + +_Des magasins et greniers du sultan._--Le sultan a des magasins où +s'entreposent tous les produits en nature de ses douanes, le poivre, la +cannelle, les épiceries, les sucres, les bois de construction. + +Il a aussi 2 greniers qui sont des merveilles. + +Dans l'un, nommé Chiouân, s'entreposent les grains, blés, riz, bois, +pailles, etc., pour l'usage du palais. + +Dans l'autre, nommé Hirâ, se déposent des grains auxquels on ne touche +qu'en cas de nécessité; quelquefois on prohibe la sortie. Ce grenier se +remplit et subvient aux disettes. C'est de là que se tirent les aumônes. +Dans une année le bénéfice de la vente se monta à 300,000 dinars (de 10 +liv. 3 s.). + +Il y a eu en Égypte 26 pestes et famines en 800 ans; quelquefois 3 en 25 +ans; et cela toujours en temps de trouble et de mauvais gouvernement. + +CHAPITRE IX. § 1^{er}. _Des inspecteurs du terrain labourable_, +Kochâf-el-Torâb.--Les inspecteurs du terrain sont choisis parmi les +émirs de la 1^{re} classe; ils sont expédiés tous les ans au +commencement du printemps, dans toutes les provinces de l'Égypte, pour +faire exécuter les travaux nécessaires à l'entretien des canaux, à +l'élévation des digues et chaussées, et tout ce qui est relatif à la +hausse et à la baisse des eaux du Nil. + +Le département du trésor royal est chargé, sur les droits qu'il perçoit, +de faire creuser certains canaux publics, qui facilitent l'écoulement +des eaux. Mais tout ce qui tient aux digues et chaussées nécessaires à +la solidité des ponts, se doit faire par corvées et contributions +réparties sur chaque village, en raison de l'étendue et de la fertilité +de son territoire. Lorsque le Nil commence à déborder, l'on ne saurait +trop veiller à la conservation des digues, chaussées et ponts, jusqu'à +ce que les terres soient assez abreuvées; car s'ils étaient emportés, +les eaux, s'écoulant de suite, laisseraient sans arrosement des contrées +entières. + +Quand le Nil décroît, il faut au contraire faciliter l'écoulement, afin +d'ensemencer les terres à temps. + +Quant aux ponts établis pour l'utilité locale de certains villages, +c'est aux possédant-biens de les entretenir. Les inspecteurs n'ont rien +à y voir. + +§ II. _Des kâchefs_, ou _inspecteurs des provinces_.--Les gouverneurs, +dits kâchefs, de l'Égypte, étaient autrefois au nombre de 3. + +L'un commandait des confins de Gizah exclusivement jusqu'à Genadel. Il +nommait 7 émirs, qui administraient sous ses ordres immédiats les 7 +provinces méridionales (Heptanomis et Thébaïs). + +Le second gouvernait la partie nord (Delta), ayant aussi sous lui 7 +émirs. + +Le troisième gouvernait la province de Gizah seulement. Celui-ci était +quelquefois un émir de la 1^{re} classe, chef de 1,000 cavaliers, comme +les 2 premiers; quelquefois un émir de la musique guerrière. + +Depuis quelque temps l'on a établi trois kâchefs pour le sud; l'un au +Faïoum, l'autre au Saïd inférieur, le troisième au Saïd supérieur. De +même on a divisé le nord en 3 kâchefliks. L'un contient les provinces de +l'est (Charqié); l'autre celle de l'ouest (Garbîe); le troisième, la +Béhiré, ou province du Lac, qui de tout temps a été un gouvernement +particulier. + +Mais, s'il m'est permis d'en dire mon avis, ces dispositions sont moins +favorables au bon ordre. + +En divisant les places, l'on a atténué la puissance et l'influence qui, +ci-devant réunies en peu de mains, permettaient aux commandants de +déployer cet appareil et cette magnificence toujours si imposants à la +multitude. + +Ci-devant, lorsqu'un _kâchef_ du Saïd ou du nord faisait sa tournée, le +calme devançait ses pas, et sa suite de 1,000 cavaliers occasionait une +circulation d'espèces qui vivifiait le commerce et l'agriculture. + +Parmi les émirs subalternes, quelques-uns sont encore nommés par les +kâchefs; mais le grand nombre est tombé à la nomination de +l'administrateur du trésor privé (oustadar), qui vend ces places et +paralyse le pouvoir des kâchefs. + +§ III. _Des fonctionnaires en chaque village et de la perception de +l'impôt._--Dans chaque ville et village principal il y a un qâdi, un +percepteur des droits pour le trésor royal, un autre pour le trésor +privé, un autre pour le domaine; plus, un commissaire royal de la +navigation (du Nil), un officier militaire pour la police, un fermier +adjudicataire, un inspecteur des canaux, et des syndics ou vieillards +bourgmestres. + +Autrefois l'impôt ne se levait qu'en nature, maintenant et depuis +long-temps tout est affermé, et les fermiers adjudicataires des villages +tiennent un état de maison si opulent, que beaucoup de petits souverains +d'Asie vivent avec moins d'éclat. + +Les fermiers de Menzalé et de Faraskour, rendent au domaine chacun +36,000 dinars[153]. + +Les autres villages, dont plusieurs rendent 12 à 20,000 dinars, sont +également affermés pour des sommes qui ne varient point[154]. + +Les terres affectées à l'apanage des djendis sont divisées par kirâts; +et chaque kirât est évalué à 1,000 dinars, environ 11,000 livres. + +CHAPITRE X. _Administration des provinces._ + +1º Province de Damas. + +2º Karak. + +3º Halab (Alep.) + +4º Tarâbolos (Tripoli.) + +5º Homs (Hems.) + +6º Safad. + +7º Gazzah (Gaze.) + +La première et la plus considérable province de la Syrie est celle de +Damas. + +Son vice-roi (kafil) a un appareil égal au sultan qu'il représente. Il +dispose à son gré de toutes les places civiles et militaires de son +gouvernement. + +Les grands officiers militaires sont l'émir généralissime des troupes, +le chef des portiers, 12 émirs de 1^{re} classe, 20 émirs de 2^{e} +classe, et 60 émirs à 10 et à 5 Mamlouks. + +Le tribunal de justice est composé de 4 grands qâdis des 4 écoles ou +sectes orthodoxes, et chacun d'eux nomme des substituts dans Damas et +dans les autres villes de la province, pour juger au civil et au +criminel. + +Les grands officiers de plume (mobâcherin) sont le secrétaire des +dépêches, le grand inspecteur de l'armée, l'oustadar ou chef du trésor +privé, celui du domaine, celui du trésor royal, et le vizir. + +Les agents exécutifs (arbâb-el-ouazaïef) sont 2 inspecteurs titrés +kâchefs faisant leur tournée à tour de rôle; les émirs des généralités, +les commandants de places, le grand maréchal des logis, le tribun de +l'armée, etc., presque comme au Kaire. + +Le château de Damas est confié au lieutenant du sultan et à 7 +officiers-portiers (capidjis). + +Quant aux djendis de garnison dans la province, ils devraient être +12,000, dont 2,000 près du vice-roi; le reste près des émirs, par +escadron de 500 hommes et non de 1,000 hommes, comme en Égypte. + +Karak tient le second rang de province. L'on écrit à son vice-roi sur du +papier rouge, parce que l'un des successeurs de Selâheldin, ayant donné +à ses 3 enfants son empire, savoir: à l'un l'Égypte; à l'autre la Syrie, +depuis Bisan jusqu'au Diarbekr; au 3^{e} le reste de la Syrie et Karak, +l'étiquette de ces sultans a passé à leurs vice-rois. + +Depuis quelque temps Karak n'a plus pour gouverneur que 2 capidjis; pour +tribunal, que 2 qâdis; pour garnison, que quelques Mamlouks et Babrites +(gens de la marine), avec un prince arabe qui commande à toutes les +tribus du ressort. + +Les 5 autres gouvernements sont administrés sur le même plan que celui +de Damas, mais avec moins de faste et de dépense: celui de Hama était +dès-lors ruiné. + +Il y a des forts et des châteaux qui ont des émirs particuliers. Leur +garnison est composée d'un lieutenant du sultan, d'un corps +d'affranchis-babrites, d'un chef de ronde, d'un tribun de l'armée, de +quelques Mamlouks du sultan, des portiers, et de quelques soldats du +pays qui montent la garde. + +L'auteur ne sait s'il doit regarder Malatié comme un château ou comme le +chef-lieu d'une province. C'est là que commandait Doqmaq, de qui fut +esclave Malek-el-acheraf sultan (maître du vizir auteur). + +CHAPITRE XI. _Des émirs et chaiks, arabes, turkmans et kourdes._--Les +Arabes répandus sur les terres d'Égypte et de Syrie sont divisés par +tribus, dont chacune a son émir. Cet émir a sous lui des chaiks chargés +du maintien de l'ordre et de la levée des contributions dont ils sont +fermiers, chacun dans leur district respectif. + +§ I. _Des expéditions militaires._--On distingue 2 espèces d'expéditions +(tedjârid), l'une contre l'étranger, l'autre contre le sujet rebelle. +Dans l'un et l'autre cas, l'armée est composée de cavaliers et d'archers +à pied, en nombre capable d'écraser l'ennemi qui ose se mesurer. + +On fait des camps volants, soit pour renforcer une place, soit pour +garder un poste, observer un ennemi, etc. + +L'ordre invariable des camps est que la tente du supérieur soit toujours +postée derrière celle de son subordonné, de manière que celle du sultan +est à la queue de toutes les autres. + +(Suivent ici 2 articles sur la conquête de l'Yemen par ordre de +Malek-el-acheraf, et de l'île de Cypre, qui la suivit peu de temps +après. Dans tous ces faits on ne voit que des boucheries d'hommes, sans +raison, et sans instruction pour le lecteur). + +CHAPITRE XII. Il contient, en 3 sections, des anecdotes historiques et +des maximes arabes qui se résument à dire, 1º que les princes sont +renversés par ceux qu'ils élèvent; 2º que la fatalité régit tout, et +qu'il faut être patient et résigné; 3º que l'inconstance et la mauvaise +foi sont la base du coeur humain. Et la conclusion est une lettre de +Malek-el-acheraf à Châh Rok, fils de Timour (Tamerlan), dans laquelle le +sultan égyptien répond des injures grossières au sultan tatar. + +_Des ouqâfs_, ou _fondations en Égypte_.--Les kalifes Ommiades et +Abbasides ont souvent fait des aumônes; mais ils prenaient les sommes +sur leur trésor; et il ne me paraît pas qu'ils aient jamais affecté des +terres à perpétuité. + +En Égypte ce fut Malek-el-Sâhêl, 16^{e} qualaounide, qui le premier +affecta 2 villages à l'entretien des Mahmals, fondés par Bibars. + +Aujourd'hui les rentes foncières en faveur de la Mekke et de Médine sont +si multipliées en Turkie, que, sans le gaspillage des régies, ces 2 +villes seraient les plus riches du globe. La raison en est que l'on +lègue souvent son bien à ces villes pour le conserver en usufruit à sa +race, en le préservant de la rapacité du gouvernement. D'autre part, les +princes et les riches font des legs pieux et expiatifs aux desservants +des riches et pauvres de ces villes. L'Égypte seule en est grevée, selon +Mohammad-ben-eshâq, savoir, de 6 grands legs principaux, appelés +_dechîchet-el-kobra_, ou grosse semoule. + + 1º Le legs de Djaqmaq, 10^{e} sultan circassien. + + 2º Le legs de Qâiet-baï[155], 17^{e} circassien. + + 3º De Tenâm, } émirs riches du temps des Tcherkasses. + + 4º De Kâouend, } + + 5º De Sélim 1^{er}. + + 6º De Soliman son fils. + +Les terres affectées par ces legs sont, savoir: + + Pour le premier, 6 villages dans le Kalioûb. + + Pour le second, 5 villages dans le Monoûf. + + Pour le troisième, 6 villages et une île dans le Garbié. + + Pour le quatrième, 9 villages dans le Daq-Halié, près de la Charqîé. + + Pour le cinquième, 2 villages dans la Béhairé. + + Pour le sixième, 5 villages dans le district de Foua. + + 7º Dans celui de Djizah, 3 villages. + + 8º Dans le Faïoum, 2 villages. + + 9º Dans le Behensaoûîé, 7 villages. + + 10º Dans le Saïd, 7 villages: total, 52 villages et l'île. + +Année commune, le produit de toutes ces terres, en froment, orge, fèves, +lentilles, pois-chiches, riz, est de 48,880 ardeb (l'ardeb pesant 192 +livres). + +Les mêmes terres donnent de plus en redevances pécuniaires 70 bourses +(87,000 fr.). + +A cette somme se joignent d'autres parties de rentes foncières, fondées +en divers endroits par des sultans, des pachas, des particuliers, tant +sur des terres que sur des maisons et boutiques; c'est ce que l'on +appelle el _sourer_. Ces aumônes s'élèvent, selon Mohammad-ben-ezhâq, à +164 bourses (205,000 fr.). Mais les détails des comptes n'en offrent que +141. + +A quoi il faut ajouter de semblables legs faits en Natolie (Roum-ili), +Alep, Damas, et tous les autres pays musulmans; ce qui constitue une +énorme richesse pour la Mekke et Médine. + +Soliman a d'ailleurs fondé 80 chameaux pour des pauvres qui veulent +faire le pèlerinage. + +_Colombiers des pigeons de message._--Ces colombiers sont établis dans +des tours construites de distance en distance sur toute l'étendue de +l'empire, dans l'intention de surveiller à la sûreté et à la +tranquillité publique. + +C'est à Moussel que l'on a commencé de se servir de pigeons pour porter +des lettres[156]. Lorsque les Fâtmîtes envahirent l'Égypte, ils y +établirent ces postes aériennes, et ils y attachèrent un si vif intérêt, +qu'ils assignèrent des fonds propres à une régie spéciale à cet objet. +Parmi les registres de ce bureau en était un où se trouvaient classées +les races de pigeons reconnus les plus propres. Le vertueux Madj-el-dîn +Abd-el-Dâher a composé sur cette matière un livre curieux, intitulé +_Tamâîm-el-Hàmâïm, Amulettes des pigeons_. + +Depuis long-temps les colombiers du _Saïd_ sont détruits par suite des +troubles qui ont ruiné le pays; mais ceux de la basse Égypte subsistent +(en 1450), et en voici l'état ainsi que pour la Syrie. + +_N. B._ Les distances ont été ajoutées par le traducteur, d'après +d'Anville et d'après ses propres connaissances. + +§ I^{er}. _Correspondance du Kaire avec Alexandrie._ + + + COLOMBIERS. + + Château de la Montagne (au Kaire) 0 + Monouf-el-ouliâ 39 + Damanhour-el-ouâhech 45 + Skanderié (Alexandrie) 36 + ------------ + 120 milles. + + +§ II. _Du Kaire à Damiette._ + + Château de la Montagne 0 + Tour de Beni òbaid 36 + Echmoun-el-rommân 36 + Doumiât 30 + ---------- + 102 milles. + + +§ III. _Du Kaire à Gazzah._ + + Du Kaire à Bilbais 27 + De Bilbais à Saléhié 27 + De Saléhié à Qâtia 42 + De Qâtia à Ouarrâdé 48 + De Ouarrâdé à Gazzé[157] 81 + ----------- + 225 milles. + + § IV. De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier 81 + à Nablous, 1 colombier 36 + ---------- + 117 milles. + + De Gazzé à Habroun 30 + à Sâfié, sur un ruisseau de ce nom 45 + à Karak 48 + ---------- + 123 milles. + + +§ V. _De Gazzé à Safad._ + + à El-qods (Jérusalem) 48 + à Djenîn 30 + à Bisan 24 + à Safad 24 + ---------- + 126 milles. + + +§ VI. _De Gazzé à Damas, 7 colombiers._ + + De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier 48 + à Genin 30 + à Bisân 24 + à Tâfés. 30 + à el-Sânemain 24 + à Damas. 30 + ---------- + 186 milles. + + _De Damas à Balbek, 1 colombier_ 48 milles. + +_De Damas à Halab, 7 colombiers._ + + à Damas, 1 colombier. + à Cara. 45 + à Hems. 36 + à Hama 24 + à Màrra. 30 + à Kan-tounâm. 30 + à Halab. 28 + ----------- + 193 milles. + +_De Halab à Behesna, 4 colombiers._ + + à Halab. + à el-Biré, sur la rive est de l'Euphrate. 66 + à Qalàt-el-Roum. 27 + à Behesna. 45 + ---------- + 138 milles. + + +_De Halab à Rahâbé, 4 colombiers._ + + à Halab. + à Qàbâqib. 75 + à Tadmour (Palmyre). 75 + à el-Rahâbé. 108 + ----------- + 258 milles. + + +_De Damas à Tarâbolos (Tripoli), 5 colombiers._ + + à Damas[158] + à Saida. 63 + à Bairout 24 + à Terbelé. 30 + à Tarâbolos. 24 + ------------ + 141 milles. + +Tels sont les colombiers entretenus dans l'empire pour la célérité des +dépêches. Chaque colombier a son directeur et ses _veilleurs_, qui +attendent à tour de rôle l'arrivée des pigeons: il y a en outre des +domestiques et des mules à chaque colombier pour les échanges respectifs +des pigeons. La dépense totale ne laisse pas que d'être considérable. + + +_Du transport de la neige, et des relais de hedjin pour cet effet._ + +Avant le sultan Barqouq, la neige venait de Damas au Kaire par des +bateaux qui partaient de Saïd et Bairout pour Damiet, où des bateaux +plus petits les relayaient jusqu'à Boulâq. Là, des chameaux la +transportaient au château, où on la déposait dans des citernes. Sous +Barqouq, et depuis lui, on l'a expédiée par des _hedjines_ (chameaux +coureurs) dont il se fait 70 départs depuis le 1^{er} juin jusqu'au 30 +novembre.... un toutes les 54 heures. + +Tous les 2 jours il part de Damas 5 _hedjines_ chargés, et guidés par un +homme expert et par un courrier porteur d'ordres au relais. Dans chaque +relais on entretient 6 hedjines. + +Les relais sont comme il suit: + + De Damas à el-Sânemain. 30 + à Tafés. 24 + à Erbed. 18 + à Djenîn. 36 + à Qàqoun. 18 + à Loudd. 18 + à Gazzé. 36 + ----------- + 180 milles. + + à el-Arich. 57 + à Ouarrâdé. 24 + à Moutailem. 24 + à Qâtiê. 24 + à Salèhié 42 + à Bilbeis 24 + au château du Kaire 27 + ------------ + 222 milles. + + +_Postes à cheval, dites barîd._ + +Le gouvernement a établi des postes sur les principaux chemins de +l'empire, les voici: + +(Il faut savoir que par _barîd_ (course) on entend un espace de 2 à 4 +lieues (un relais). + +La lieue est de 3 milles; le mille de 3,000 coudées, mesure d'el-Hachîm, +l'une des premières tribus arabes. + +La coudée est de 24 doigts; le doigt de 6 grains d'orge par le travers; +et le grain de 6 crins de la queue d'un mulet. + + +_Route du Kaire au Saïd._ + + Du Kaire à Gizah, en traversant le Nil 15 + à Bernecht 15 + à Minîet-el-Qâïd 18 + à Ouena 18 + à Siâtem 18 + à Dehrout 15 + à Iqlosena 18 + à Minîet Ebukasib 18 + à Achmounain 15 + à Dehrout-el-Cherif 12 + à Menhi 12 + à Manfalout 12 + à Ousiout 13 + à Tima 21 + à Maragat 12 + à Belensoun 12 + à Djirdgé 12 + à Belienet 15 + à Hou 21 + à Qôm-el-Ahmar 12 + à Derenbe 15 + à Kous, en traversant le Nil 12 + de Kous à Hedjré 15 + à Edoua 15 + à Esna, poste double 24 + ----------- + 385 milles. + +Là finissent les relais. Pour aller plus loin on loue les chevaux chez +des particuliers. + +D'Esna l'on se rend à Aïdab sur la mer Rouge, entrepôt de l'Yémen et de +Habach (Abissinie). + +Du Kaire à Scanderié, il y a deux routes; l'une par le Delta au milieu +des villages, l'autre par le désert à gauche du fleuve; + + Par le Delta, il y a du Kaire 0 + à Kalioub 9 + à Monouf 18 + à Mohallet-el-Marhoum 24 + à N'hararîé 24 + à Turkmânié 24 + à Scanderié 24 + ----------- + 123 milles. + + Par le désert ou chemin sec, il y a du + Kaire à Djaziret-el-Qît 18 + à Ouardan 12 + à Terrâné 12 + à Zàouiet-el-Mobarek 12 + à Damanhour 21 + à Louqîn 18 + à Skanderié 24 + ---------- + 117 milles. + +_Du Kaire à Doumiât._ + + Du Kaire à Kalioub. 9 + à Bilbais 18 + à Salehîé 24 + à Sadîé 12 + à Bainounet 12 + à Achmoun-el-Roumman 12 + à Faraskour 21 + à Doumiât 9 + ---------- + 117 milles. + + +_Du Kaire à Gazzé._ + + Du Kaire à Sâdié ci-dessus 63 + à Gorâbi 18 + à Qâtié 12 + à Màân 12 + à Motâilem 12 + à Seouâdé 12 + à Ouarrâdé 12 + à Bir-el-Qâdi 12 + à el-Arich 12 + à Karrîobé 12 + à Sâàqa 12 + à Refah 9 + à Salqa 12 + à Gazzé 12 + ----------- + 222 milles. + +_De Gazzé a Karak._ + + De Gazzé à Belaqis 12 + á Habroun 18 + a Djenba 12 + à Zouair 18 + à Safié 15 + à Kafar 24 + à Karak 21 + ----------- + 120 milles. + +De Karak à Choubak, extrémité nord de l'Arabie pétrée, il n'y a que 3 +relais pour environ 90. + +_De Gazzé à Damas._ + + De Gazzé à Djenîn 12 + à Bait-Derâs 12 + à Loudd 12 + à el-Oudjaâ 6 + à Tiret 6 + à Qâqoun 6 + à Fâmié 9 + à Djenin (en Safad) 9 + à Hettin 6 + à Zerîn 6 + à àïn-Djalout 6 + à Bisan 6 + à Erbed 12 + à Tâfes 18 + à Râs-el-Mâ 12 + à el-Sânemain 12 + à Gàbâgib 12 + à Kesoué 9 + à Damas 9 + ----------- + 180 milles. + + +_De Damas à el-Biré sur l'Euphrate._ + + De Damas à Kousair au nord 9 + à Qatifé, à l'est 12 + à Efterâq, au nord 6 + à Kastel 9 + à Qara 9 + à Gasoulé 12 + à Semsin 12 + à Hems 12 + à Rousten 12 + à Hama 12 + à Latmîn 9 + à Djerabolos 9 + à Marra 12 + à Ebad 12 + à Emâr 12 + à Kinesrin 9 + à Halab 12 + à el-Bab 30 + à Bait-Beré 30 + à el-Biré 15 + ---------- + 255 milles. + + +_De Damas à Djabar, boulevard de l'empire sur l'Euphrate._ + + De Damas à Homs; voyez ci-dessus 81 + De Homs vers l'est à Masnà 24 + à Qarnain 18 + à el-Baida 24 + à Tadmour 24 + à Kerbe 24 + à Sakné 18 + à Qabqab 18 + à Kaouamel 24 + à Rahàbé 24 + à Djabar 110 + ----------- + 389 milles. + + +_De Damas à Safad._ + + De Damas à Bouraid, nord-ouest 12 + à Qoulous 12 + à Orainbé 18 + à Nouran 12 + à Djabb Yousef 18 + à Safad 12 + --------- + 84 milles. + + +_De Damas à Bairout._ + + De Damas à Kan-Maiseloun 12 + à Harin, sur la Qasmîe 18 + à Saïd, par le Liban 33 + à Bairout 24 + ---------- + 87 milles. + + +_De Damas à Balbek._ + + à Zebdani 15 + à Boura 12 + à Balbek 13 + ---------- + 40 milles. + + +_De Damas à Tarâbolos._ + + De Damas à Gazoubé. (Voyez route de Halab) 55 + à Qadis 18 + à Aqmar 21 + à el-Akra 18 + à el-Arqâ 12 + à Tarâbolos 15 + ---------- + 139 milles. + + +_De Damas à Karak._ + + De Damas à el-Qatibé 12 + à Barâdié 18 + à Bordj el-Abiad 18 + à Hosbân 18 + à Qanbes 24 + à Dibiân 24 + à Qâtè-el-Modjeb 24 + à Safra 24 + à Karak 24 + ----------- + 186 milles. + + +_De Halab à Behesna et à Qaïsarié (Cézarée), frontière de l'empire en +Arménie._ + + De Halab à el-Semoûqa 12 + à Istidra 12 + à Bait-el-Fâr 18 + à Antab 12 + à Dair-Koûn 9 + à Qoûna 12 + à Arban 12 + à Behesna 9 + à el-Qaïsarïé 120 + ---------- + 216 milles. + +Depuis l'an 1412, le gouvernement a cessé d'entretenir des relais de +Behesna à Qaïsarïé. + +L'auteur traite ensuite de la Syrie dans les sections XII et XIII, d'une +manière étendue et intéressante, mais qu'il serait trop long de copier: +il suffira de dire qu'il divise, avec les géographes musulmans, la Syrie +en 5 contrées: + +1º La Palestine, depuis _el-Ariche_ jusqu'à Lajdoun, près le Qarmel. + +2º Le Haurân, pays varié de plaines et de montagnes dont la capitale est +Tabarié. + +3º Le Goutâh (ou pays creux) dont les principales villes sont Damas, +Tripoli, Safad, Balbek. + +4º Le pays des Hems, où l'on ne voit ni scorpions ni serpents. + +5º Le Kinesrin, qui a pour capitale Halab, et pour dépendances Antioche, +Ama, Serbin, etc. + +Dans l'administration de l'empire, la Syrie est divisée en 6 provinces +qui tirent leurs noms de leurs capitales. + +La première s'appelle province de _Gaza_, ville située en une plaine +fertile. Le district de Karak, dit aussi Moab, en est détaché, et +s'étend depuis _Oula_, dans l'Arabie pétrée, jusqu'au ruisseau Zizalé, +qui tombe dans le Jourdain: c'est un espace de 20 journées de chameaux +(à 6 lieues la journée). Le pays a beaucoup de villages; mais il y a +disette d'eau sur les routes, et une grande quantité de défilés entre +des rocs où un seul homme peut arrêter 100 cavaliers.--Karak est une des +plus fortes citadelles connues; on ne l'a jamais prise de force. + +La seconde est appelée province de _Safad_, et contient plus de 1,200 +villages. La ville est située très-agréablement sur le lac Tabarié, et a +une excellente forteresse. Sour (Tyr), qui en dépend, n'est qu'un +hameau. + +La troisième, dite province de Damas, est la plus riche en tout genre de +productions et en villages. L'auteur en compte plus de dix-huit cents, +et omet ceux de divers districts. + +La quatrième, dite province de Tripoli, contient plus de 3000 villages: +Hesn-el-akrad, château fort, forme sa limite à l'est. + +La cinquième, dite province de Hama, est riche en villages et en +châteaux forts: celui de Hama fut détruit par Tamerlan. + +La sixième, dite province de _Halab_, est très-étendue et très-riche. Le +château de Halab est fait de main d'homme, (il veut dire le monticule +qui porte le château). + +De Halab dépendent _Antioche_ sur l'Oronte; _Djabar_ sur l'Euphrate; +_Rahbé_ au sud de Djabar, sur la rive orientale du même fleuve; _Sis_ en +Arménie, peuplé de chrétiens; _Tarsous_ au bord de la mer en face de +Cypre; _Biré_ sur l'Euphrate, où il y a un pont de bateaux et un +très-grand nombre de châteaux et villes importantes que l'auteur décrit +en détail. (En sorte qu'à cette époque l'on ne peut pas évaluer la Syrie +à moins de 20,000 villes et villages: et en les supposant, l'un portant +l'autre, contenir 300 têtes, ce serait 6,000,000 d'habitants; état bien +différent de l'actuel, et je pense très-inférieur à l'ancien, du temps +de Titus et de Vespasien. + +(Je termine cette notice par quelques idées du vizir Châhin sur les +principes de la souveraineté). + +CHAPITRE II. SECTION I^{re}.--_De la puissance souveraine._ La puissance +souveraine est un rayon de la divinité. C'est par un effet miraculeux du +caractère sacré imprimé sur le front du despote (_sultan, maître +absolu_), que le bon ordre subsiste, que la révolte et la licence sont +châtiées, etc. + +Le but du pouvoir suprême est la conservation des particuliers et +l'accroissement du bien public par un gouvernement juste. Le sultan doit +user avec sagesse du sabre que Dieu a remis en ses mains pour défendre +l'empire, pour faire fleurir la religion, et faire observer les lois +divines et humaines. + +(_Merèï_, l'historien homme de loi ci-devant cité, répète souvent que +les principes de la loi sont de faire la guerre aux infidèles.--Que dans +les villes conquises l'on ne doit point leur permettre de bâtir ou +réparer leurs temples.--Que même il faudrait les détruire sans +exception). + +En même temps que Dieu ordonne au sultan de travailler au bonheur des +sujets, il ordonne aux sujets d'obéir aveuglément au sultan, d'exécuter +ses ordres sans examen, parce qu'il est dépositaire de la loi de Dieu et +du prophète. + +Le prophète a reçu de Dieu l'empire universel du monde; sa puissance, +quant aux lois et au sacerdoce, a été transmise à ses successeurs de +main en main jusqu'à ce jour et à _l'émir el-Moumenin_, qui donne au +sultan l'investiture du consentement des grands juges, des docteurs de +la loi, des grands officiers de la couronne et des commandants de +l'armée (ce qui modifie _la grace de Dieu_, presque comme en Europe). + +Par cette sanction le souverain _élu_ devient le maître du trésor de +l'état, le généralissime des troupes, le gouverneur des places, +l'administrateur de toutes les affaires de l'empire; et chacun doit +placer sa gloire à lui obéir. + +SECTION II. _Des devoirs du despote._--(Ce chapitre est un vrai traité +de morale chrétienne. Le sultan doit être pieux, pratiquer les actes de +la religion devant le peuple; il doit repousser l'orgueil, la +présomption, l'avarice, le mensonge; réprimer sa colère, avoir un +maintien digne, silencieux, imposant; être patient, juste, et en un mot +avoir les bonnes qualités d'esprit et de coeur qui, dans toute espèce de +gouvernement composent l'art _un_ de gouverner, quant à l'individu, mais +non quant aux bases du contrat social.) + +SECTION IV. _Devoirs des sujets._--Les devoirs des sujets consistent +dans le profond respect pour le sultan, dans l'exécution _aveugle_ de +ses ordres, le dévouement à son service, les bons conseils pour ses +succès. + +Le grand point du gouvernement est que chaque classe, chaque individu, +se tiennent dans les bornes qui leur sont assignées. + + + + +ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Géographie et Histoire Naturelle de la Syrie. + + +En sortant de l'_Égypte_ par l'isthme qui sépare l'_Afrique_ de +l'_Asie_, si l'on suit le rivage de la _Méditerranée_, l'on entre dans +une seconde province des Turks, connue parmi nous sous le nom de +_Syrie_. Ce nom, qui, comme tant d'autres, nous a été transmis par les +_Grecs_, est une altération de celui d'_Assyrie_, introduite chez les +_Ioniens_, qui en fréquentaient les côtes, après que les Assyriens de +Ninive eurent réduit cette contrée en province de leur empire[159]. Par +cette raison, le nom de _Syrie_ n'eut pas d'abord l'extension qu'il a +prise ensuite. On n'y comprenait ni la _Phénicie_ ni la _Palestine_. Les +habitants actuels, qui, selon l'usage constant des Arabes, n'ont point +adopté la nomenclature grecque, méconnaissent le nom de _Syrie_[160]; +ils le remplacent par celui de _Barr-el-Châm_[161], qui signifie _pays +de la gauche_; et par là ils désignent tout l'espace compris entre deux +lignes tirées, l'une d'_Alexandrette_ à l'_Euphrate_, l'autre de _Gaze_ +dans le désert d'_Arabie_, ayant pour bornes à l'_est_ ce même désert, +et à l'_ouest_ la _Méditerranée_. Cette dénomination de _pays de la +gauche_, par son contraste à celle de l'_Yamîn_ ou _pays de la droite_, +indique pour chef-lieu un local intermédiaire, qui doit être la Mekke; +et par son allusion au culte du soleil[162], elle prouve à la fois une +origine antérieure à Mahomet, et l'existence déja connue de ce culte au +temple de la _Kîabé_. + + + + +§ I. + +Aspect de la Syrie. + + +Quand on jette les yeux sur la carte de la _Syrie_, on observe que ce +pays n'est en quelque sorte qu'une chaîne de montagnes, qui d'un rameau +principal se distribuent à droite et à gauche en divers sens: la vue du +terrain est analogue à cet exposé. En effet, soit que l'on aborde par la +mer, soit que l'on arrive par les immenses plaines du désert, on +commence toujours à découvrir de très-loin l'horizon bordé d'un rempart +nébuleux qui court nord et sud, tant que la vue peut s'étendre: à mesure +que l'on approche, on distingue des entassements gradués de sommets, +qui, tantôt isolés, et tantôt réunis en chaînes, vont se terminer à une +ligne principale qui domine sur tout. On suit cette ligne sans +interruption, depuis son entrée par le nord jusque dans l'Arabie. +D'abord elle serre la mer entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_; puis, +après avoir cédé passage à cette rivière, elle reprend sa route au midi +en s'écartant un peu du rivage, et par une suite de sommets continus, +elle se prolonge jusqu'aux sources du Jourdain, où elle se divise en +deux branches, pour enfermer, comme en un bassin, ce fleuve et ses trois +lacs. Pendant ce trajet, il se détache de cette ligne, comme d'un tronc +principal, une infinité de rameaux qui vont se perdre, les uns dans le +désert, où ils forment divers bassins, tels que celui de _Damas_, de +_Haurân_, etc., les autres vers la mer, où ils se terminent quelquefois +par des chutes rapides, comme il arrive au _Carmel_, à la _Nakoure_, au +cap _Blanc_, et à presque tout le terrain entre _Bairout_[163] et +_Tripoli_. Plus communément ils conservent des pentes douces qui se +terminent en plaines, telles que celles d'_Antioche_, de _Tripoli_, de +_Tyr_, d'_Acre_, etc. + + + + +§ II. + +Des montagnes. + + +Ces montagnes, en changeant de niveaux et de lieux, changent aussi +beaucoup de formes et d'aspect. Entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_, les +sapins, les mélèzes, les chênes, les buis, les lauriers, les ifs et les +myrtes qui les couvrent, leur donnent un air de vie qui déride le +voyageur attristé de la nudité de Cypre[164]. Il rencontre même sur +quelques pentes des cabanes environnées de figuiers et de vignes; et +cette vue adoucit la fatigue d'une route qui, par des sentiers raboteux, +le conduit sans cesse du fond des ravins à la cime des hauteurs, et de +la cime des hauteurs le ramène au fond des ravins. Les rameaux +inférieurs, qui vont dans le nord d'_Alep_, n'offrent au contraire que +des rochers nus, sans verdure et sans terre. Au midi d'_Antioche_ et sur +la mer, les coteaux se prêtent à porter des oliviers, des tabacs et des +vignes[165]; mais du côté du désert, le sommet et la pente de cette +chaîne ne sont qu'une suite presque continue de roches blanches. Vers le +Liban, les montagnes s'élèvent, et cependant se couvrent en beaucoup +d'endroits d'autant de terre qu'il en faut pour devenir cultivables à +force d'industrie et de travail. Là, parmi les rocailles, se présentent +les restes peu magnifiques des cèdres si vantés[166], et plus souvent +des sapins, des chênes, des ronces, des mûriers, des figuiers et des +vignes. En quittant le pays des _Druzes_, les montagnes perdent de leur +hauteur, de leur aspérité, et deviennent plus propres au labourage; +elles se relèvent dans le sud-est du Carmel, et se revêtent de futaies +qui forment d'assez beaux paysages; mais en avançant vers la _Judée_, +elles se dépouillent, resserrent leurs vallées, deviennent sèches, +raboteuses, et finissent par n'être plus sur la mer _Morte_ qu'un +entassement de roches sauvages, pleines de précipices et de +cavernes[167]; pendant qu'à l'est du Jourdain et du lac, une autre +chaîne de rocs plus hauts et plus hérissés offre une perspective encore +plus lugubre, et annonce dans le lointain l'entrée du désert et la fin +de la terre habitable. + +La vue des lieux atteste que le point le plus élevé de toute la Syrie +est le _Liban_, au sud-est de Tripoli. A peine sort-on de _Larneca_, en +_Cypre_, que déja, à 30 lieues de distance, on voit à l'horizon sa +pointe nébuleuse. D'ailleurs, le même fait s'indique sensiblement sur +les cartes, par le cours des rivières. L'_Oronte_, qui des montagnes de +Damas va se perdre sous Antioche; la _Qâsmie_, qui du nord de _Balbek_ +se rend vers _Tyr_; le _Jourdain_, que sa pente verse au midi, prouvent +que le sommet général est au local indiqué. Après le Liban, le point le +plus saillant est le mont _Aqqar_: on le voit dès la sortie de _Marra_ +dans le désert, comme un énorme cône écrasé, que l'on ne cesse pendant +2 journées d'avoir devant les yeux. Personne jusqu'à ce jour n'a eu le +loisir ou la faculté de porter le baromètre sur ces montagnes pour en +connaître la hauteur; mais on peut la déduire d'une mesure naturelle, la +neige: dans l'hiver, tous les sommets en sont couverts depuis +_Alexandrette_ jusqu'à _Jérusalem_; mais dès mars, elle fond partout, le +Liban excepté: cependant elle n'y persiste toute l'année que dans les +sinuosités les plus élevées, et au _nord-est_, où elle est à l'abri des +vents de mer et de l'action du soleil. C'est ainsi que je l'ai vue à la +fin d'août 1784, lorsque j'étouffais de chaleur dans la vallée de +_Balbek_. Or, étant connu que la neige à cette latitude exige une +élévation de 15 à 1600 toises, on en doit conclure que le Liban atteint +cette hauteur, et qu'il est par conséquent bien inférieur aux Alpes, et +même aux Pyrénées[168]. + +Le _Liban_, dont le nom doit s'étendre à toute la chaîne du _Kesraouân_ +et du pays des _Druzes_, présente tout le spectacle des grandes +montagnes. On y trouve à chaque pas ces scènes où la nature déploie, +tantôt de l'agrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie, +toujours de la variété. Arrive-t-on par la mer, et descend-on sur le +rivage: la hauteur et la rapidité de ce rempart, qui semble fermer la +terre, le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent +l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte +ensuite jusqu'à ces sommets qui bornaient sa vue, l'immensité de +l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration: mais +pour jouir entièrement de la majesté de ce spectacle, il faut se placer +sur la cime même du Liban ou du _Sannine_. Là, de toutes parts, s'étend +un horizon sans bornes; là, par un temps clair, la vue s'égare et sur le +désert qui confine au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe: +l'ame croit embrasser le monde. Tantôt les regards, errant sur la chaîne +successive des montagnes, portent l'esprit, en un clin d'oeil, +d'_Antioche_ à _Jérusalem_; tantôt, se rapprochant de ce qui les +environne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage. Enfin, +l'attention, fixée par des objets distincts, examine avec détail les +rochers, les bois, les torrents, les coteaux, les villages et les +villes. On prend un plaisir secret à trouver petits ces objets qu'on a +vus si grands. On regarde avec complaisance la vallée couverte de nuées +orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda +si long-temps sur la tête; on aime à voir à ses pieds ces sommets, jadis +menaçants, devenus dans leur abaissement, semblables aux sillons d'un +champ, ou aux gradins d'un amphithéâtre; on est flatté d'être devenu le +point le plus élevé de tant de choses, et un sentiment d'orgueil les +fait regarder avec plus de complaisance. + +Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces montagnes, l'aspérité +des chemins, la rapidité des pentes, la profondeur des précipices +commencent par l'effrayer. Bientôt l'adresse des mulets qui le portent +le rassure, et il examine à son aise les incidents pittoresques qui se +succèdent pour le distraire. Là, comme dans les Alpes, il marche des +journées entières, pour arriver dans un lieu qui, dès le départ, est en +vue; il tourne, il descend; il côtoie, il grimpe; et dans ce changement +perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pas +les décorations de la scène. Tantôt ce sont des villages près de glisser +sur des pentes rapides, et tellement disposés, que les terrasses d'un +rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantôt c'est un +couvent placé sur un cône isolé, comme _Mar-Châiâ_ dans la vallée du +_Tigre_. Ici, un rocher percé par un torrent est devenu une arcade +naturelle, comme à _Nahr-el-Leben_[169]. Là, un autre rocher taillé à +pic, ressemble à une haute muraille; souvent, sur les côteaux, les +bancs de pierres, dépouillés et isolés par les eaux, ressemblent à des +ruines que l'art aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux, +trouvant des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire, et +formé des cavernes, comme à _Nahr-el-Kelb_, près d'Antoura: ailleurs, +elles se sont pratiqué des cours souterrains, où coulent des ruisseaux +pendant une partie de l'année, comme à _Mar-Eliâs-el-Roum_, et à +_Mar-Hanna_[170]; quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus +tragiques. On a vu par des dégels et des tremblements de terre, des +rochers perdre leur équilibre, se renverser sur les maisons voisines, +et en écraser les habitans; il y a environ 20 ans qu'un accident +semblable ensevelit, près de _Mardjordjôs_, un village qui n'a laissé +aucune trace. Plus récemment et près du même lieu, le terrain d'un +coteau chargé de mûriers et de vignes s'est détaché par un dégel subit, +et glissant sur le talus de roc qui le portait, est venu, semblable à un +vaisseau qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce dans la +vallée inférieure. Il en est résulté un procès bizarre, quoique juste, +entre le propriétaire du fonds indigène et celui du fonds émigré, et il +a été porté jusqu'au tribunal de l'émir Yousef, qui a compensé les +pertes. Il semblerait que ces accidents dussent jeter du dégoût sur +l'habitation de ces montagnes; mais, outre qu'ils sont rares, ils sont +compensés par un avantage qui rend leur séjour préférable à celui des +plus riches plaines; je veux dire par la sécurité contre les vexations +des Turks. Cette sécurité a paru un bien si précieux aux habitants, +qu'ils ont déployé dans ces rochers une industrie que l'on chercherait +vainement ailleurs. A force d'art et de travail, ils ont contraint un +sol rocailleux à devenir fertile. Tantôt, pour profiter des eaux, ils +les conduisent par mille détours sur les pentes, ou ils les arrêtent +dans les vallons par des chaussées; tantôt ils soutiennent les terres +prêtes à s'écrouler, par des terrasses et des murailles. Presque toutes +les montagnes ainsi travaillées, présentent l'aspect d'un escalier ou +d'un amphithéâtre, dont chaque gradin est un rang de vignes ou de +mûriers. J'en ai compté sur une même pente jusqu'à 100 et 120, depuis le +fond du vallon jusqu'au faîte de la colline; j'oubliais alors que +j'étais en Turkie, ou si je me le rappelais, c'était pour sentir plus +vivement combien est puissante l'influence même la plus légère de la +liberté. + + + + +§ III. + +Structure des montagnes. + + +La charpente de ces montagnes est formée d'un banc de pierre calcaire +dure, blanchâtre et sonnante comme le grès, disposée par lits +diversement inclinés. Cette pierre se représente presque la même dans +toute l'étendue de la Syrie; tantôt elle est nue, et elle a l'aspect des +rochers pelés de la côte de Provence: telle est la chaîne qui borde au +nord le chemin d'Antioche à Alep, et qui sert de lit au cours supérieur +du ruisseau qui coule en cette dernière ville. _Ermenâz_, village situé +entre _Serkin_ et _Kaftin_, a un défilé qui rassemble parfaitement à +ceux qu'on passe en allant de Marseille à Toulon. Si l'on va d'_Alep_ à +_Hama_, l'on rencontre sans cesse les veines du même roc dans la plaine, +tandis que les montagnes qui courent sur la droite, en offrent des +entassements qui figurent de grandes ruines de villes et de châteaux. +C'est encore cette même pierre qui, sous une forme plus régulière, +compose la masse du _Liban_, de l'_Anti-Liban_, des montagnes des +_Druzes_, de la _Galilée_, du _Carmel_, et se prolonge jusqu'au _sud_ du +_lac Asphaltite_; partout les habitants en construisent leurs maisons et +en font de la chaux. Je n'ai jamais vu ni entendu dire que ces pierres +tinssent des coquillages pétrifiés dans les parties hautes du Liban; +mais il existe entre _Bâtroun_ et _Djebaîl_ au _Kesrâouan_, à peu de +distance de la mer, une carrière de pierres schisteuses, dont les lames +portent des empreintes de plantes, de poissons, de coquillages, et +surtout d'ognons de mer. Le torrent d'_Azqâlan_, en Palestine, et aussi +pavé d'une pierre lourde, poreuse et salée, qui contient beaucoup de +petites volutes et de bivalves de la Méditerranée. Enfin Pocoke en a +trouvé une quantité dans les rochers qui bordent la mer Morte. + +En minéraux, le fer seul est abondant; les montagnes du Kesrâouan et des +Druzes en sont remplies. Chaque année, les habitants en exploitent +pendant l'été des mines qui sont simplement ocreuses. La Judée n'en doit +pas manquer, puisque Moïse observait, il y a plus de 3,000 ans, que ses +pierres étaient _de fer_. On parle d'une mine de cuivre à Antabès, au +nord d'Alep; mais elle est abandonnée: on m'a dit aussi chez les +Druzes, que dans l'éboulement de cette montagne dont j'ai parlé, on +avait trouvé un minéral qui rendit du plomb et de l'argent; mais comme +une pareille découverte aurait ruiné le canton, en y attirant +l'attention des Turks, l'on s'est hâté d'en étouffer tous les indices. + + + + +§ IV. + +Volcans et tremblements. + + +Le midi de la Syrie, c'est-à-dire le bassin du Jourdain, est un pays de +volcans; les sources bitumineuses et soufrées du lac Asphaltite, les +laves, les pierres-ponces jetées sur ces bords, et le bain chaud de +_Tabarié_, prouvent que cette vallée a été le siége d'un feu qui n'est +pas encore éteint. On observe qu'il s'échappe souvent du lac des +trombons de fumée, et qu'il se fait de nouvelles crevasses sur ses +rivages. Si les conjectures en pareille matière n'étaient pas sujettes à +être trop vagues, on pourrait soupçonner que toute la vallée n'est due +qu'à l'affaissement violent d'un terrain qui jadis versait le Jourdain +dans la Méditerranée. Il paraît du moins certain que l'accident des 5 +villes foudroyées, eut pour cause l'éruption d'un volcan alors embrasé. +Strabon dit expressément[171], que la _tradition des habitants du +pays_, c'est-à-dire des Juifs mêmes, était que _jadis la vallée du lac +était peuplée de 13 villes florissantes, et qu'elles furent englouties +par un volcan_. Ce récit semble confirmé par les ruines que les +voyageurs trouvent encore en grand nombre sur le rivage occidental. Les +éruptions ont cessé depuis long-temps; mais les tremblements de terre +qui en sont le supplément se montrent encore quelquefois dans ce canton: +la côte en général y est sujette, et l'histoire en cite plusieurs +exemples qui ont changé la face d'_Antioche_, de _Laodikée_, de +_Tripoli_, de _Béryte_, de _Sidon_, de _Tyr_, etc. De nos jours, en +1759, il en est arrivé un qui a causé les plus grands ravages: on +prétend qu'il tua dans la vallée de Balbek plus de 20,000 ames, dont la +perte ne s'est point réparée. Pendant 3 mois, ses secousses inquiétèrent +les habitants du Liban, au point qu'ils abandonnèrent leurs maisons, et +demeurèrent sous des tentes. Récemment (le 14 décembre 1783), lorsque +j'étais à Alep, on ressentit dans cette ville une commotion qui fut si +forte, qu'elle fit tinter la sonnette du consul de France. On a observé +en Syrie que les tremblements n'arrivent presque jamais que dans +l'hiver, après les pluies d'automne; et cette observation, conforme à +celle du docteur _Chá_ (Shaw), en Barbarie, semblerait indiquer que +l'action des eaux sur la terre et les minéraux desséchés est la cause de +ces mouvements convulsifs. Il n'est pas hors de propos de remarquer que +l'_Asie mineure_ y est également sujette. + + + + +§ V. + +Des sauterelles. + + +La Syrie partage avec l'Égypte, la Perse et presque tout le midi de +l'Asie, un autre fléau non moins redoutable, les nuées de sauterelles +dont les voyageurs ont parlé. La quantité de ces insectes est une chose +incroyable pour quiconque ne l'a pas vue par lui-même: la terre en est +couverte sur un espace de plusieurs lieues. On entend de loin le bruit +qu'elles font en broutant les herbes et les arbres comme d'une armée qui +fourrage à la dérobée. Il vaudrait mieux avoir affaire à des Tartares +qu'à ces petits animaux destructeurs: on dirait que le feu suit leurs +traces. Partout où leurs légions se portent, la verdure disparaît de la +campagne, comme un rideau que l'on plie; les arbres et les plantes, +dépouillés de feuilles, et réduits à leurs rameaux et à leurs tiges, +font succéder en un clin d'oeil le spectacle hideux de l'hiver aux +riches scènes du printemps. Lorsque ces nuées de sauterelles prennent +leur vol pour surmonter quelque obstacle, ou traverser plus rapidement +un sol désert, on peut dire, à la lettre, que le ciel en est obscurci. +Heureusement que ce fléau n'est pas trop répété; car il n'en est point +qui amène aussi sûrement la famine, et les maladies qui la suivent. Des +habitants de la Syrie ont fait la double remarque que les sauterelles +n'avaient lieu qu'à la suite des hivers trop doux, et qu'elles venaient +toujours du désert d'Arabie. A l'aide de cette remarque, l'on explique +très-bien comment le froid ayant ménagé les oeufs de ces insectes, ils +se multiplient si subitement, et comme les herbes venant à s'épuiser +dans les immenses plaines du désert, il en sort tout à coup des légions +si nombreuses. Quand elles paraissent sur la frontière du pays cultivé, +les habitants s'efforcent de les détourner, en leur opposant des +torrents de fumée; mais souvent les herbes et la paille mouillée leur +manquent: ils creusent aussi des fosses où il s'en ensevelit beaucoup; +mais les deux agents les plus efficaces contre ces insectes sont les +vents de sud et de sud-est, et l'oiseau appelé _samarmar_: cet oiseau, +qui ressemble bien au loriot, les suit en troupes nombreuses, comme +celles des étourneaux; et non-seulement il en mange à satiété, mais il +en tue tout ce qu'il en peut tuer: aussi les paysans le respectent-ils, +et l'on ne permet en aucun temps de le tirer. Quant aux vents de sud et +de sud-est, ils chassent violemment les nuages de sauterelles sur la +Méditerranée; et ils les y noient en si grande quantité, que lorsque +leurs cadavres sont rejetés sur le rivage, ils infectent l'air pendant +plusieurs jours à une grande distance. + + + + +§ VI. + +Qualités du sol. + + +On présume aisément que dans un pays aussi étendu que la Syrie, la +qualité du sol n'est pas partout la même: en général la terre des +montagnes est rude; celle des plaines est grasse, légère, et annonce la +plus grande fécondité. Dans le territoire d'Alep, jusque vers Antioche, +elle ressemble à de la brique pilée très-fine, ou à du tabac d'Espagne. +L'Oronte cependant, qui traverse ce district, a ses eaux teintes en +blanc; ce qui vient des terres blanches dont elles se sont chargées vers +leur source. Presque partout ailleurs la terre est brune, et ressemble à +un excellent terreau de jardin. Dans les plaines, telles que celles de +Hauran, de Gaze et de Balbek, souvent on aurait peine à trouver un +caillou. Les pluies d'hiver y font des boues profondes, et lorsque l'été +revient, la chaleur y cause, comme en Égypte, des gerçures qui ouvrent +la terre à plusieurs pieds de profondeur. + + + + +§ VII. + +Des rivières et des lacs. + + +Les idées exagérées, ou, si l'on veut, les grandes idées que l'histoire +et les relations aiment à donner des objets lointains, nous ont +accoutumés à parler des eaux de la Syrie avec un respect qui flatte +notre imagination. Nous aimons à dire le fleuve _Jourdain,_ le fleuve +_Oronte,_ le fleuve _Adonis._ Cependant, si l'on voulait conserver aux +noms le sens que l'usage leur assigne, nous ne trouverions guère en ce +pays que des _ruisseaux._ A peine l'_Oronte_ et le _Jourdain,_ qui sont +les plus considérables, ont-ils 60 pas de canal[172]; les autres ne +méritent pas que l'on en parle. Si, pendant l'hiver, les pluies et la +fonte des neiges leur donnent quelque importance, le reste de l'année on +ne reconnaît leur place que par les cailloux roulés ou les blocs de roc +dont leur lit est rempli. Ce ne sont que des torrents à cascades, et +l'on conçoit que les montagnes qui les fournissent n'étant qu'à deux pas +de la mer, leurs eaux n'ont pas le temps de s'assembler dans de longues +vallées, pour former des _rivières_. Les obstacles que ces mêmes +montagnes opposent en plusieurs lieux à leur issue, ont formé divers +lacs, tels que celui d'Antioche, d'Alep, de Damas, de _Houlé_, de +_Tabarié_, et celui que l'on a décoré du nom de _mér Morte_ ou lac +_Asphaltite_. Tous ces lacs, à la réserve du dernier, sont d'eau douce, +et contiennent plusieurs espèces de poissons étrangères[173] aux nôtres. + +Le seul lac _Asphaltite_ ne contient rien de vivant ni même de végétant. +On ne voit ni verdure sur ses bords, ni poisson dans ses eaux; mais il +est faux que son air soit empesté au point que les oiseaux ne puissent +le traverser impunément. Il n'est pas rare de voir des hirondelles voler +à sa surface, pour y prendre l'eau nécessaire à bâtir leurs nids. La +vraie cause de l'absence des végétaux et des animaux, est la salure âcre +de ses eaux, infiniment plus forte que celle de la mer. La terre qui +l'environne, également imprégnée de cette salure, se refuse à produire +des plantes; l'air lui-même qui s'en charge par l'évaporation, et qui +reçoit encore les vapeurs du soufre et du bitume, ne peut convenir à la +végétation: de là cet aspect de mort qui règne autour du lac. Du reste, +ses eaux ne présentent point un marécage; elles sont limpides et +incorruptibles, comme il convient à une dissolution de sel. L'origine de +ce minéral n'y est pas équivoque; car sur le rivage du sud-ouest il y a +des mines de sel gemme, dont j'ai rapporté des échantillons. Elles sont +situées dans le flanc des montagnes qui règnent de ce côté, et elles +fournissent de temps immémorial à la consommation des Arabes de ces +cantons, et même de la ville de Jérusalem. On trouve aussi sur ce rivage +des morceaux de bitume et de soufre, dont les Arabes font un petit +commerce; des fontaines chaudes, et des crevasses profondes, qui +s'annoncent de loin par de petites pyramides qu'on a bâties sur le bord. +On y rencontre encore une espèce de pierre qui exhale, en la frottant, +une odeur infecte, brûle comme le bitume, se polit comme l'albâtre, et +sert à paver les cours. Enfin l'on y voit, d'espace en espace, des blocs +informes, que des yeux prévenus prennent pour des statues mutilées, et +que les pèlerins ignorants et superstitieux regardent comme un monument +de l'aventure de la femme de Loth, quoiqu'il ne soit pas dit que cette +femme fût changée en pierre comme Niobé, mais en sel, qui a dû se fondre +l'hiver suivant. + +Quelques physiciens, embarrassés des eaux que le Jourdain ne cesse de +verser dans le lac, ont supposé qu'il avait une communication +souterraine avec la Méditerranée; mais, outre que l'on ne connaît aucun +gouffre qui puisse confirmer cette idée, _Hales_ a démontré par des +calculs précis, que l'évaporation était plus que suffisante pour +consommer les eaux du fleuve. Elle est en effet très-considérable; +souvent elle devient sensible à la vue, par des brouillards dont le lac +paraît tout couvert au lever du soleil, et qui se dissipent ensuite par +la chaleur. + + + + +§ VIII. + +Du climat. + + +On est assez généralement dans l'opinion que la Syrie est un pays +très-chaud; mais cette idée, pour être exacte, demande des distinctions: +1º à raison des latitudes qui ne laissent pas que de différer de 150 +lieues du fort au faible; en second lieu, à raison de la division +naturelle du terrain en pays bas et plat, et en pays haut ou de +montagnes: cette division cause des différences bien plus sensibles; +car, tandis que le thermomètre de Réaumur atteint sur les bords de la +mer 25 et 29 degrés, à peine dans les montagnes s'élève-t-il à 20 et +21[174]. Aussi dans l'hiver, toute la chaîne des montagnes se couvre de +neige, pendant que les terrains inférieurs n'en ont jamais, ou ne la +gardent qu'un instant. On devrait donc établir deux climats généraux: +l'un très-chaud, qui est celui de la côte et des plaines intérieures, +telles que celles de _Balbek_, _Antioche_, _Tripoli_, _Acre_, _Gaze_, +_Hauran_, etc.; l'autre tempéré et presque semblable au nôtre, lequel +règne dans les montagnes, surtout quand elles prennent une certaine +élévation. L'été de 1784 a passé chez les Druzes pour un des plus chauds +dont on eût mémoire; cependant je ne lui ai rien trouvé de comparable +aux chaleurs de _Saïde_ ou de _Bairout_. + +Sous ce climat, l'ordre des saisons est presque le même qu'au milieu de +la France: l'hiver, qui dure de novembre en mars, est vif et rigoureux. +Il ne se passe point d'années sans neiges, et souvent elles y couvrent +la terre de plusieurs pieds, et pendant des mois entiers; le printemps +et l'automne y sont doux, et l'été n'y a rien d'insupportable. Dans les +plaines, au contraire, dès que le soleil revient à l'équateur, on passe +subitement à des chaleurs accablantes, qui ne finissent qu'avec octobre. +En récompense, l'hiver est si tempéré, que les orangers, les dattiers, +les bananiers et autres arbres délicats, croissent en pleine terre: +c'est un spectacle pittoresque pour un Européen, dans Tripoli, de voir +sous ses fenêtres, en janvier, des orangers chargés de fleurs et de +fruits, pendant que sur sa tête le Liban est hérissé de frimas et de +neiges. Il faut néanmoins remarquer que dans les parties du nord, et à +l'est des montagnes, l'hiver est plus rigoureux, sans que l'été soit +moins chaud. A _Antioche_, à _Alep_, à _Damas_, on a tous les hivers +plusieurs semaines de glace et de neige; ce qui vient du gissement des +terres, encore plus que des latitudes. En effet, toute la plaine à l'est +des montagnes est un pays fort élevé au-dessus du niveau de la mer, +ouvert aux vents secs de nord et de nord-est, et à l'abri des vents +humides d'ouest et de sud-ouest. Enfin Antioche et Alep reçoivent des +montagnes d'Alexandrette, qui sont en vue, un air que la neige dont +elles sont long-temps couvertes, ne peut manquer de rendre très-piquant. + +Par cette disposition, la Syrie réunit sous un même ciel des climats +différents, et rassemble dans une enceinte étroite des jouissances que +la nature a dispersées ailleurs à de grandes distances de temps et de +lieux. Chez nous, par exemple, elle a séparé les saisons par des mois; +là, on peut dire qu'elles ne le sont que par des heures. Est-on +importuné dans _Saïde_ ou _Tripoli_ des chaleurs de juillet, six heures +de marche transportent sur les montagnes voisines, à la température de +mars. Par inverse, est-on tourmenté à Becharrai des frimas de décembre, +une journée ramène au rivage parmi les fleurs de mai[175]. Aussi les +poètes arabes ont-ils dit, que le _Sannîne_ portait l'hiver sur sa tête, +le printemps sur ses épaules, l'automne dans son sein, pendant que l'été +dormait à ses pieds. J'ai connu par moi-même la vérité de cette image +dans le séjour de huit mois que j'ai fait au monastère de +_Mar-Hanna_[176], à sept lieues de Baîrout. J'avais laissé à Tripoli, +sur la fin de février, les légumes nouveaux en pleine saison, et les +fleurs écloses: arrivé à _Antoura_[177]; je trouvai les herbes seulement +naissantes; et à _Mar-Hanna_, tout était encore sous la neige. Le +_Sannîne_ n'en fut dépouillé que sur la fin d'avril, et déja dans le +vallon qu'il domine, on commençait à voir boutonner les roses. Les +figues primes étaient passées à Baîrout, quand nous mangions les +premières, et les vers à soie y étaient en cocons, lorsque parmi nous +l'on n'avait effeuillé que la moitié des mûriers. A ce premier avantage, +qui perpétue les jouissances par leur succession, la Syrie en joint un +second, celui de les multiplier par la variété de ses productions. Si +l'art venait au secours de la nature, on pourrait y rapprocher dans un +espace de vingt lieues celles des contrées les plus distantes. Dans +l'état actuel, malgré la barbarie d'un gouvernement ennemi de toute +activité et de toute industrie, l'on est étonné de la liste que fournit +cette province. Outre le froment, le seigle, l'orge, les fèves et le +coton-plante qu'on y cultive partout, on y trouve encore une foule +d'objets utiles ou agréables, appropriés à divers lieux. La Palestine +abonde en _sésame_ propre à l'huile, et en _doura_ pareil à celui +d'Égypte[178]. Le maïs prospère dans le sol léger de Balbek, et le riz +même est cultivé avec succès sur les bords du marécage de _Haoulé_. On +ne s'est avisé que depuis peu de planter des cannes à sucre dans les +jardins de Saïde et de Baîrout; elles y ont égalé celle du Delta. +L'indigo croît sans art sur les bords du Jourdain au pays de _Bisân_; et +il ne demande que des soins pour acquérir de la qualité. Les coteaux de +_Lataqîé_ produisent des tabacs à fumer, qui font la base des relations +de commerce avec Damiâ et le Kaire. Cette culture est répandue +désormais dans toutes les montagnes. En arbres, l'olivier de Provence +croît à _Antioche_ et à _Ramlé_, à la hauteur des hêtres. Le mûrier +blanc fait la richesse de tout le pays des Druzes, par les belles soies +qu'il procure; et la vigne élevée en échalas, ou grimpant sur les +chênes, y donne des vins rouges et blancs qui pourraient égaler ceux de +Bordeaux. Avant le ravage des derniers troubles, _Yâfa_ voyait dans ses +jardins deux plants du coton-arbre de l'Inde, qui grandissaient à vue +d'oeil; et cette ville n'a pas perdu ses limons ni ses poncires +énormes[179] ni ses pastèques, préférées à celles de _Broulos_[180] +même. Gaze a des dattes comme la Mekke, et des grenades comme Alger. +Tripoli produit des oranges comme Malte; Baîrout, des figues comme +Marseille, et des bananes comme Saint-Domingue; Alep a le privilége +exclusif des pistaches, et Damas se vante avec justice de réunir tous +les fruits de nos provinces. Son sol pierreux convient également aux +pommes de la Normandie; aux prunes de la Touraine, et aux pêches de +Paris. On y compte vingt espèces d'abricots, dont l'une contient une +amande qui la fait rechercher dans toute la Turkie. Enfin, la plante à +cochenille qui croît sur toute la côte, nourrit peut-être déja cet +insecte précieux comme au Mexique et à Saint-Domingue[181]; et si l'on +fait attention que les montagnes de l'Yemen, qui produisent un café si +précieux, sont une suite de celles de la Syrie, et que leur sol et leur +température sont presque les mêmes[182], on sera porté à croire que la +_Judée_, surtout pourrait s'approprier cette denrée de l'_Arabie_. Avec +ces avantages nombreux de climat et de sol, il n'est pas étonnant que la +Syrie ait passé de tout temps pour un pays délicieux, et que les Grecs +et les Romains l'aient mise au rang de leurs plus belles provinces, à +l'égal même de l'Égypte. Aussi, dans ces derniers temps, un pacha qui +les connaît toutes les deux, étant interrogé à laquelle il donnait la +préférence, répondit: _L'Égypte, sans doute, est une excellente +métairie; mais la Syrie est une charmante maison de campagne_[183]. + + + + +§ IX. + +Qualités de l'air. + + +Je ne dois point oublier de parler des qualités de l'air et des eaux: +ces éléments offrent en Syrie quelques phénomènes remarquables. Sur les +montagnes, et dans toute la plaine élevée qui règne à leur orient, l'air +est léger, pur et sec; sur la côte, au contraire, et surtout depuis +Alexandrette jusqu'à Yâfa, il est humide et pesant: ainsi la Syrie est +partagée dans toute sa longueur en deux régions différentes, dont la +chaîne des montagnes est le terme de séparation, et même la cause; car +en s'opposant par sa hauteur au libre passage des vents d'ouest, elle +occasione dans la vallée l'entassement des vapeurs qu'ils apportent de +la mer; et comme l'air n'est léger qu'autant qu'il est pur, ce n'est +qu'après s'être déchargé de tout poids étranger, qu'il peut s'élever +jusqu'au sommet de ce rempart, et le franchir. Les effets relatifs à la +santé sont que l'air du désert et des montagnes, salubre pour les +poitrines bien constituées, est dangereux pour les délicates, et l'on +est obligé d'envoyer d'Alep à _Lataqîé_ ou à Saïde les Européens menacés +de la pulmonie. Cet avantage de l'air de la côte est compensé par de +plus graves inconvénients, et l'on peut dire qu'en général il est +malsain, qu'il fomente les fièvres intermittentes et putrides, et les +fluxions des yeux dont j'ai parlé à l'occasion du Delta. Les rosées du +soir et le sommeil sur les terrasses y sont suivis d'accidents qui ont +d'autant moins lieu dans les montagnes et dans les terres, qu'on +s'éloigne davantage de la mer; ce qui confirme ce que j'ai déja dit à +cet égard. + + + + +§ X. + +Qualités des eaux. + + +Les eaux ont une autre différence: dans les montagnes, celles des +sources sont légères et de très-bonne qualité; mais dans la plaine, soit +à l'_est_, soit à l'_ouest_, si l'on n'a pas une communication naturelle +ou factice avec les sources, l'on n'a que de l'eau saumâtre. Elle le +devient d'autant plus, qu'on s'avance davantage dans le désert, où il +n'y en a pas d'autre. Cet inconvénient rend les pluies si précieuses aux +habitants de la frontière, qu'ils se sont de tout temps appliqués à les +recueillir dans des puits et des souterrains hermétiquement fermés; +aussi, dans tous les lieux ruinés, les citernes sont-elles toujours le +premier objet qui se présente. + +L'état du ciel en Syrie, principalement sur la côte et dans le désert, +est en général plus constant et plus régulier que dans nos climats: +rarement le soleil s'y voile deux jours de suite; pendant tout l'été, +l'on voit peu de nuages et encore moins de pluies: elles ne commencent à +paraître que vers la fin d'octobre, et alors elles ne sont ni longues ni +abondantes; les laboureurs les désirent pour ensemencer ce qu'ils +appellent _la récolte d'hiver_, c'est-à-dire, le froment et l'orge[184]; +elles deviennent plus fréquentes et plus fortes en décembre et janvier, +où elles prennent souvent la forme de neige dans le pays élevé; il en +paraît encore quelques-unes en mars et en avril; l'on en profite pour +les _semences d'été_, qui sont le sésame, le doura, le tabac, le coton, +les fèves et les pastèques. Le reste de l'année est uniforme, et l'on se +plaint plus de sécheresse que d'humidité. + + + + +§ XI. + +Des vents. + + +Ainsi qu'en Égypte, la marche des vents a quelque chose de périodique et +d'approprié à chaque saison. Vers l'équinoxe de septembre, le nord-ouest +commence à souffler plus souvent et plus fort; il rend l'air sec, clair, +piquant; et il est remarquable que sur la côte il donne mal à la tête +comme en Égypte le nord-est, et cela plus dans la partie du nord que +dans celle du midi, nullement dans les montagnes. On doit encore +remarquer qu'il dure le plus souvent trois jours de suite, comme le sud +et le sud-est à l'autre équinoxe; il dure jusqu'en novembre, +c'est-à-dire environ cinquante jours, _alternant_ surtout avec le vent +d'est. Ces vents sont remplacés par le nord-ouest, l'ouest et le +sud-ouest, qui règnent de novembre en février. Ces deux derniers sont, +pour me servir de l'expression des Arabes, _les pères des pluies_; en +mars paraissent les pernicieux vents des parties du sud, avec les mêmes +circonstances qu'en Égypte; mais ils s'affaiblissent en s'avançant dans +le nord, et ils sont bien plus supportables dans les montagnes que dans +le pays plat. Leur durée à chaque reprise est ordinairement de +vingt-quatre heures ou de trois jours. Les vents d'est qui les relèvent, +continuent jusqu'en juin, que s'établit un vent de nord qui permet +d'aller et de revenir à la voile sur toute la côte; il arrive même en +cette saison, que chaque jour le vent fait le tour de l'horizon, et +passe avec le soleil de l'est au sud, et du sud à l'ouest, pour revenir +par le nord recommencer le même cercle. Alors aussi règne pendant la +nuit sur la côte un vent local, appelé _vent de terre_; il ne s'élève +qu'après le coucher du soleil, il dure jusqu'à son lever, et ne s'étend +qu'à deux ou trois lieues en mer. + +Les raisons de tous ces phénomènes sont sans doute des problèmes +intéressants pour la physique, et ils mériteraient qu'on s'occupât de +leur solution. Nul pays n'est plus propre aux observations de ce genre +que la Syrie. On dirait que la nature y a préparé tous les moyens +d'étudier ses opérations. Nous autres, dans nos climats brumeux, +enfoncés dans de vastes continents, nous pouvons rarement suivre les +grands changements qui arrivent dans l'air; l'horizon étroit qui borne +notre vue, borne aussi notre pensée; nous ne découvrons qu'une petite +scène; et les effets qui s'y passent ne se montrent qu'altérés par mille +circonstances. Là, au contraire, une scène immense est ouverte aux +regards; les grands agens de la nature y sont rapprochés dans un espace +qui rend faciles à saisir leurs jeux réciproques. C'est à l'ouest, la +vaste plaine liquide de la Méditerranée; c'est à l'est, la plaine du +désert, aussi vaste et absolument sèche: au milieu de ces deux plateaux +s'élèvent des montagnes dont les pics sont autant d'observatoires d'où +la vue porte à trente lieues. Quatre observateurs embrasseraient toute +la longueur de la Syrie; et là, des sommets du Casius, du Liban et du +Thabor, ils pourraient saisir tout ce qui se passe dans un horizon +infini: ils pourraient observer comment, d'abord claire, la région de la +mer se voile de vapeurs; comment ces vapeurs se coupent, se partagent, +et, par un mécanisme constant, grimpent et s'élèvent sur les montagnes; +comment, d'autre part, la région du désert, toujours transparente, +n'engendre jamais de nuages, et ne porte que ceux qu'elle reçoit de la +mer: ils répondraient à la question de Michaélis[185], _si le désert +produit des rosées_, que le désert n'ayant d'eau qu'en hiver après les +pluies, il ne peut donner de vapeurs qu'à cette époque. En voyant d'un +coup d'oeil la vallée de Balbek brûlée de chaleur, pendant que la tête +du Liban blanchit de glace et de neige, ils sentiraient la vérité des +axiomes désormais établis: _que la chaleur est plus grande, à mesure +qu'on se rapproche du plan de la terre, et moindre, à mesure que l'on +s'en éloigne_; en sorte qu'elle semble n'être qu'un effet de l'action +des rayons du soleil sur la terre. Enfin ils pourraient tenter avec +succès la solution de la plupart des problèmes qui tiennent à la +météorologie du globe. + + + + +CHAPITRE II. + +Considérations sur les phénomènes des vents, des nuages, des pluies, des +brouillards et du tonnerre. + + +En attendant que quelqu'un entreprenne ce travail avec les détails qu'il +mérite, je vais exposer en peu de mots quelques idées générales que la +vue des objets m'a fait naître. J'ai parlé des rapports que les vents +ont avec les saisons; et j'ai indiqué que le soleil, par l'analogie de +sa marche annuelle avec leurs accidents, s'annonçait pour en être +l'agent principal: son action sur l'air qui enveloppe la terre, paraît +être la cause première de tous les mouvements qui se passent sur notre +tête. Pour en concevoir clairement le mécanisme, il faut reprendre la +chaîne des idées à son origine, et se rappeler les propriétés de +l'élément mis en action. + +1º L'air, comme l'on sait, est un fluide dont toutes les parties, +naturellement égales et mobiles, tendent sans cesse à se mettre de +niveau, comme l'eau; en sorte que si l'on suppose une chambre de six +pieds en tous sens, l'air qu'on y introduira la remplira partout +également. + +2º Une seconde propriété de l'air est de se dilater ou de se resserrer, +c'est-à-dire, d'occuper un espace plus grand ou plus petit, avec une +même quantité donnée. Ainsi, dans l'exemple de la chambre supposée, si +l'on vide les deux tiers de l'air qu'elle contient, le tiers restant +s'étendra à leur place, et remplira encore toute la capacité; si, au +lieu de vider l'air, on y en ajoute le double, le triple, etc., la +chambre le contiendra également; ce qui n'arrive point à l'eau. + +Cette propriété de se dilater est surtout mise en action par la +présence du feu; et alors l'air échauffé rassemble dans un espace égal +moins de parties que l'air froid; il devient plus léger que lui, et il +en est poussé en haut. Par exemple, si dans la chambre supposée l'on +introduit un réchaud plein de feu, sur-le-champ l'air qui en sera touché +s'élèvera au plancher; et l'air qui était voisin prendra la place. Si +cet air est encore échauffé, il suivra le premier, et il s'établira un +courant de bas en haut,[186] par l'affluence de l'air latéral; en sorte +que l'air plus chaud se répandra dans la partie supérieure, et le moins +chaud dans l'inférieure, tous deux continuant de chercher à se mettre en +équilibre par la première loi de la fluidité.[187] + +Si maintenant on applique ce jeu à ce qui se passe en grand sur le +globe, on trouvera qu'il explique la plupart des phénomènes des vents. + +L'air qui enveloppe la terre, peut se considérer comme un océan +très-fluide dont nous occupons le fond, et dont la surface est à une +hauteur inconnue. Par la première loi, c'est-à-dire par sa fluidité, cet +océan tend sans cesse à se mettre en équilibre et à rester stagnant; +mais le soleil faisant agir la loi de la dilatation, y excite un +trouble qui en tient toutes les parties dans une fluctuation +perpétuelle. Ses rayons, appliqués à la surface de la terre, produisent +précisément l'effet du réchaud supposé dans la chambre; ils y +établissent une chaleur par laquelle l'air voisin se dilate et monte +vers la région supérieure. Si cette chaleur était la même partout, le +jeu général serait uniforme; mais elle se varie par une infinité de +circonstances qui deviennent les raisons des agitations que nous +remarquons. + +D'abord, il est de fait que la terre s'échauffe d'autant plus qu'elle se +rapproche davantage de la perpendiculaire du soleil: la chaleur est +nulle au pôle; elle est extrême sous la ligne. C'est par cette raison +que nos climats sont plus froids l'hiver, plus chauds l'été; et c'est +encore par-là que dans un même lieu et sous une même latitude, la +température peut être très-différente, selon que le terrain, incliné au +nord ou au midi, présente sa surface plus ou moins obliquement aux +rayons du soleil[188]. + +En second lieu, il est encore de fait que la surface des eaux produit +moins de chaleur que celle de la terre: ainsi, sur la mer, sur les lacs +et sur les rivières, l'air sera moins échauffé à même latitude que sur +le continent; partout même l'humidité est un principe de fraîcheur, et +c'est par cette raison qu'un pays couvert de forêts et rempli de +marécages, est plus froid que lorsque les marais sont desséchés et les +forêts abattues[189]. + +3º Enfin, une troisième considération également importante, est que la +chaleur diminue à mesure que l'on s'élève au-dessus du plan général de +la terre. Le fait en est démontré par l'observation des hautes +montagnes, dont les pics, sous la ligne même, portent une neige +éternelle, et attestent l'existence d'un froid permanent dans la région +supérieure. + +Si maintenant on se rend compte des effets combinés de ces diverses +circonstances, on trouvera qu'ils remplissent les indications de la +plupart des phénomènes que nous avons à expliquer. + +Premièrement, l'air des régions polaires étant plus froid et plus pesant +que celui de la zone équinoxiale, il en doit résulter, par la loi des +équilibres, une pression qui tend sans cesse à faire courir l'air des +deux pôles vers l'équateur. Et en ceci, le raisonnement est soutenu par +les faits, puisque l'observation de tous les voyageurs constate que les +vents les plus ordinaires dans les deux hémisphères, l'austral et le +boréal, viennent du quart d'horizon dont le pôle occupe le milieu, +c'est-à-dire, d'entre le nord-ouest et le nord-est. Ce qui se passe sur +la Méditerranée en particulier est tout-à-fait analogue. + +J'ai remarqué, en parlant de l'Égypte, que sur cette mer les rumbs de +nord sont les plus habituels, en sorte que sur douze mois de l'année ils +en règnent neuf. On explique ce phénomène d'une manière très-plausible, +en disant: le rivage de la Barbarie, frappé des rayons du soleil, +échauffe l'air qui le couvre; cet air dilaté s'élève, ou prend la route +de l'intérieur des terres; alors l'air de la mer trouvant de ce côté une +moindre résistance, s'y porte incontinent; mais comme il s'échauffe +lui-même, il suit le premier, et de proche en proche la Méditerranée se +vide; par ce mécanisme, l'air qui couvre l'Europe n'ayant plus d'appui +de ce côté, s'y épanche, et bientôt le courant général s'établit. Il +sera d'autant plus fort que l'air du nord sera plus froid; et de là +cette impétuosité des vents plus grande l'hiver que l'été: il sera +d'autant plus faible, qu'il y aura plus d'égalité entre l'air des +diverses contrées; et de là cette marche des vents plus modérée dans la +belle saison, et qui, même en juillet et août, finit par une espèce de +calme général, parce qu'alors le soleil, plus voisin de nous, échauffe +presque également tout l'hémisphère jusqu'au pôle. Ce cours uniforme et +constant que le nord-ouest prend en juin, vient de ce que le soleil, +rapproché jusqu'au parallèle d'_Asouan_ et presque des _Canaries_, +établit derrière l'_Atlas_ une aspiration voisine et régulière. Ce +retour périodique des vents d'est, à la suite de chaque équinoxe, a sans +doute aussi une raison géographique; mais pour la trouver, il faudrait +avoir un tableau général de ce qui se passe en d'autres lieux du +continent; et j'avoue que par-là elle m'échappe. J'ignore également la +raison de cette durée de _trois jours_, que les vents de _sud_ et de +_nord_ affectent d'observer à chaque fois qu'ils paraissent dans le +temps des équinoxes. + +Il arrive quelquefois dans la marche générale d'un même vent, des +différences qui viennent de la conformation des terrains; c'est-à-dire, +que si un vent rencontre une vallée, il en prend la direction à la +manière des courants de mer. De là sans doute vient que sur le golfe +Adriatique l'on ne connaît presque que le nord-ouest et le sud-est, +parce que telle est la direction de ce bras de mer: par une raison +semblable, tous les vents deviennent sur la mer Rouge _nord_ ou _sud_; +et si dans la Provence le nord-ouest ou _mistral_ est si fréquent, ce ne +doit être que parce que les courants d'air qui tombent des _Cévennes_ et +des _Alpes_, sont forcés de suivre la direction de la vallée du _Rhône_. + +Mais que devient la masse d'air pompée par la côte d'Afrique et la zone +torride? C'est ce dont on peut rendre raison de deux manières: + +1º L'air arrivé sous ces latitudes y forme un grand courant connu sous +le nom de _vent alizé d'est_, lequel règne, comme l'on sait, des +Canaries à l'Amérique[190]: parvenu là, il paraît qu'il y est rompu par +les montagnes du continent, et que détourné de sa première direction, il +revient dans un sens contraire former ce vent d'ouest qui règne sous le +parallèle du Canada; en sorte que par ce retour, les pertes des régions +polaires se trouvent réparées. + +2º L'air qui afflue de la Méditerranée sur l'Afrique, s'y dilatant par +la chaleur, s'élève dans la région supérieure; mais comme il se +refroidit à une certaine hauteur, il arrive que son premier volume se +réduit infiniment par la condensation. On pourrait dire qu'ayant alors +repris son poids, il devrait retomber; mais outre qu'en se rapprochant +de la terre, il se réchauffe et rentre en dilatation, il éprouve encore +de la part de l'air inférieur un effort puissant et continu qui le +soutient; ces deux couches de l'air supérieur refroidi et de l'air +inférieur dilaté, sont dans un effort perpétuel l'une à l'égard de +l'autre. Si l'équilibre se rompt, l'air supérieur obéissant à son poids, +peut fondre dans la région inférieure jusqu'à terre: c'est à des +accidents de ce genre que l'on doit ces torrents subits d'air glacé, +connus sous le nom d'_ouragans_ ou de _grains_ qui semblent tomber du +ciel, et qui apportent dans les saisons et les régions les plus chaudes, +le froid des zones polaires. Si l'air environnant résiste, leur effet +est borné à un court espace; mais s'ils rencontrent des courants déja +établis, ils en accroissent leurs forces, et ils deviennent des tempêtes +de plusieurs heures. Ces tempêtes sont sèches quand l'air est pur; mais +s'il est chargé de nuages, elles s'accompagnent d'un déluge d'eau et de +grêle que l'air froid condense en tombant. Il peut même arriver qu'il +s'établisse à l'endroit de la rupture une chute d'eau continue, à +laquelle viendront se résoudre les nuages environnants; et il en +résultera ces colonnes d'eau, connues sous le nom de _trombes_ et de +_typhons_[191]; ces trombes ne sont pas rares sur la côte de Syrie, +vers le cap _Ouedjh_ et vers le _Carmel_; et l'on observe qu'elles ont +lieu surtout au temps des équinoxes, et par un ciel orageux et couvert +de nuages. + +Les montagnes d'une certaine hauteur fournissent des exemples habituels +de cette chute de l'air refroidi dans la région supérieure. Lorsqu'aux +approches de l'hiver, leurs sommets se couvrent de nuages, il en émane +des torrents impétueux que les marins appellent _vents de neige_. Ils +disent alors que les _montagnes se défendent_, parce que ces vents en +repoussent, de quelque côté que l'on veuille en approcher. Le golfe de +Lyon et celui d'Alexandrette sont célèbres sur la Méditerranée par des +circonstances de cette espèce. + +On explique par les mêmes principes, les phénomènes de ces vents de +côtes, vulgairement appelés _vents de terre_. L'observation des marins +constate sur la Méditerranée, que pendant le jour ils viennent de la +mer; pendant la nuit, de la terre; qu'ils sont plus forts près des côtes +élevées, et plus faibles près des côtes basses. La raison en est que +l'air, tantôt dilaté par la chaleur du jour, tantôt condensé par le +froid de la nuit, monte et descend tour à tour de la terre sur la mer, +et de la mer sur la terre. Ce que j'ai observé en Syrie rend cet effet +palpable. La face du Liban qui regarde la mer, étant frappée du soleil +pendant le cours de la journée, et surtout depuis midi, il s'y excite +une chaleur qui dilate la couche d'air qui couvre la pente. Cet air +devenant plus léger, cesse d'être en équilibre avec celui de la mer; il +en est pressé, chassé en haut: mais le nouvel air qui le remplace +s'échauffant à son tour, marche bientôt à sa suite; et de proche en +proche il se forme un courant semblable à ce que l'on observe le long +des tuyaux de poêle ou de cheminée[192]. Lorsque le soleil se couche, +cette action cesse; la montagne se refroidit, l'air se condense; en se +condensant, il devient plus lourd, il retombe, et dès lors forme un +torrent qui coule le long de la pente à la mer: ce courant cesse le +matin, parce que le soleil revenu sur l'horizon, recommence le jeu de la +veille. Il ne s'avance en mer qu'à deux ou trois lieues, parce que +l'impulsion de sa chute est détruite par la résistance de la masse d'air +où il entre. C'est en raison de la hauteur et de la rapidité de cette +chute, que le cours du vent de terre se prolonge; il est plus étendu au +pied du _Liban_ et de la chaîne du nord, parce que dans cette partie les +montagnes sont plus élevées, plus rapides, plus voisines de la mer. Il a +des rafales violentes et subites à l'embouchure de la _Qâsmîé_[193]; +parce que la profonde vallée de _Bèqâà_ rassemblant l'air dans son +canal étroit, le lance comme par un tuyau. Il est moindre sur la côte de +Palestine, parce que les montagnes y sont plus basses, et qu'entre elles +et la mer il y a une plaine de quatre à cinq lieues. Il est nul à Gaze +et sur le rivage d'Égypte, parce que ce terrain plat n'a point une pente +assez marquée. Enfin, partout il est plus fort l'été, plus faible +l'hiver, parce qu'en cette dernière saison, la chaleur et la dilatation +sont bien moindres. + +Cet état respectif de l'air de la mer et de l'air des continents, est la +cause d'un phénomène observé dès long-temps: la propriété qu'ont les +terres en général, et surtout les montagnes, d'attirer les nuages. +Quiconque a vu diverses plages, a pu se convaincre que les nuages +toujours créés sur la mer, s'élèvent ensuite par une marche constante +vers les continents, et se dirigent de préférence vers les plus hautes +montagnes qui s'y trouvent. Quelques physiciens ont voulu voir en ceci +une _vertu d'attraction_; mais outre que cette _cause occulte_ n'a rien +de plus clair que l'_ancienne horreur du vide_, il est ici des agens +matériels qui rendent une raison mécanique de ce phénomène; je veux dire +les lois de l'équilibre des fluides, par lesquelles les masses de l'air +lourd poussent en haut les masses de l'air léger. En effet, les +continents étant toujours, à égalité de latitude et de niveau, plus +échauffés que les mers, il en doit résulter un courant habituel qui +porte l'air, et par conséquent les nuages, de la mer sur la terre. Ils +s'y dirigeront d'autant plus que les montagnes seront plus échauffées, +plus _aspirantes_: s'ils trouvent un pays plat et uni, ils glisseront +dessus sans s'y arrêter, parce que ce terrain étant également échauffé, +rien ne les y condense; c'est par cette raison qu'il ne pleut jamais, ou +que très-rarement, pendant l'été, en Égypte et dans les déserts d'Arabie +et d'Afrique. L'air de ces contrées échauffé et dilaté, repousse les +nuages, parce qu'ils sont une _vapeur_, et que toute vapeur est +constamment élevée par l'air chaud. Ils sont contraints de surnager dans +la région moyenne, où le courant régnant les porte vers les parties +élevées du continent, qui font en quelque sorte office de cheminée, +ainsi que je l'ai déja dit. Là, plus éloignés du plan de la terre, qui +est le grand foyer de la chaleur, ils sont refroidis, condensés, et, par +un mécanisme semblable à celui des chapiteaux dans la dilatation, leurs +particules se résolvent en pluies ou en neiges; en hiver, les effets +changent avec les circonstances: alors que le soleil est éloigné des +pays dont nous parlons, la terre n'étant plus si échauffée, l'air y +prend un état rapproché de celui des hautes montagnes; il devient plus +froid et plus dense; les vapeurs ne sont plus enlevées aussi haut; les +nuages se forment plus bas; souvent même ils tombent jusqu'à terre, où +nous les voyons sous le nom et la forme de _brouillards_. A cette +époque, accumulés par les vents d'ouest, et par l'absence des courants +qui les emportent pendant l'été, ils sont contraints de se résoudre sur +la plaine; et de là l'explication de ce problème:[194]_Pourquoi +l'évaporation étant plus forte en été qu'en hiver, il y a cependant plus +de nuages, de brouillards et de pluies en hiver qu'en été?_ De là encore +la raison de cet autre fait commun à l'Égypte et à la Palestine:[195]Que +_s'il y a une pluie continue et douce, elle se fera plutôt de nuit que +de jour_. Dans ces pays, on observe en général que les nuages et les +brouillards s'approchent de terre pendant la nuit, et s'en éloignent +pendant le jour, parce que la présence du soleil excite encore une +chaleur suffisante pour les repousser: j'en ai eu des preuves fréquentes +au Kaire, dans les mois de juillet et d'août 1783. Souvent au lever du +soleil nous avions du brouillard, le thermomètre étant à 17 degrés; 2 +heures après, le thermomètre étant à 20, et montant jusqu'à 24 degrés, +le ciel était couvert et parsemé de nuages qui couraient au sud. +Revenant de Suez à la même époque, c'est-à-dire du 24 au 25 juillet, +nous n'avions point eu de brouillard pendant les deux nuits que nous +avions couché dans le désert; mais étant arrivé à l'aube du jour en vue +de la vallée d'Égypte, je la vis couverte d'un lac de vapeurs qui me +parurent stagnantes: à mesure que le jour parut, elles prirent du +mouvement et de l'élévation; et il n'était pas 8 heures du matin, que la +terre était découverte, et l'air n'avait plus que des nuages épars qui +remontaient la vallée. L'année suivante, étant chez les Druzes, +j'observai des phénomènes presque semblables. D'abord, sur la fin de +juin il régna une suite de nuages que l'on attribua au débordement du +Nil sur l'Égypte[196], et qui effectivement venaient de cette partie, et +passaient au _nord-est_[197]. Après cette première irruption, il survint +sur la fin de juillet et en août une seconde saison de nuages. Tous les +jours, vers 11 heures ou midi, le ciel se couvrait, souvent le soleil ne +paraissait pas de la soirée; le pic du _Sannin_ se chargeait de nuages; +et plusieurs grimpant sur les pentes, couraient parmi les vignes et les +sapins: souvent étant à la chasse ils m'ont enveloppé d'un brouillard +blanc, humide, tiède et opaque, au point de ne pas voir à 4 pas. Vers +les 10 ou 11 heures de nuit, le ciel se démasquait, les étoiles +étincelaient, la nuit se passait sereine, le soleil se levait brillant, +et vers le midi l'effet de la veille recommençait. Cette répétition +m'inquiéta d'autant plus, que je concevais moins ce que devenait toute +cette somme de nuages. Une partie, à la vérité, passait la chaîne du +_Sannin_, et je pouvais supposer qu'elle allait sur l'Anti-Liban ou dans +le désert; mais celle qui était en route sur la pente, au moment où le +soleil se couchait, que devenait-elle, surtout ne laissant ni rosée ni +pluie capable de la consommer? Pour en découvrir la raison, j'imaginai +de monter plusieurs jours de suite, à l'aube du matin, sur un sommet +voisin, et là, plongeant sur la vallée et sur la mer par une ligne +oblique d'environ cinq lieues, j'examinai ce qui se passait. D'abord je +n'apercevais qu'un lac de vapeurs qui voilaient les eaux, et cet horizon +maritime me paraissait obscur, pendant que celui des montagnes était +très-clair: à mesure que le soleil l'éclairait, je distinguais des +nuages par le reflet de ses rayons; ils me paraissaient d'abord +très-bas, mais à mesure que la chaleur croissait, ils se séparaient, +montaient, et prenaient toujours la route de la montagne, pour y passer +le reste du jour, ainsi que je l'ai dit. Alors je supposai que ces +nuages que je voyais ainsi monter, étaient en grande partie ceux de la +veille qui, n'ayant pas achevé leur ascension, avaient été saisis par +l'air froid, et rejetés à la mer par le vent de terre. Je pensai qu'ils +y étaient retenus toute la nuit, jusqu'à ce que le vent de mer se +levant, les reportât sur la montagne, et les fit passer en partie +par-dessus le sommet, pour aller se résoudre de l'autre côté en rosée, +ou abreuver l'air altéré du désert. + +J'ai dit que ces nuages ne nous apportaient point de rosée; et j'ai +souvent remarqué que lorsque le temps était ainsi couvert, il y en avait +moins que lorsque le soleil était clair. En tout temps la rosée est +moins abondante sur ces montagnes qu'à la côte et dans l'Égypte: et cela +s'explique très-bien, en disant que l'air ne peut élever à cette hauteur +l'excès d'humidité dont il se charge; car la rosée est, comme l'on sait, +cet excès d'humide que l'air échauffé dissout pendant le jour, et qui, +se condensant par la fraîcheur du soir, retombe avec d'autant plus +d'abondance, que le lieu est plus voisin de la mer[198]: de là les +rosées excessives dans le Delta, moindres dans la Thébaïde et dans +l'intérieur du désert, selon ce que l'on m'en a dit; et si l'humidité ne +tombe point lorsque le ciel est voilé, c'est parce qu'elle a pris la +forme de nuages, ou que ces nuages l'interceptent. + +Dans d'autres cas, le ciel étant serein, l'on voit des nuages se +dissiper et se dissoudre comme de la fumée; d'autres fois se former à +vue d'oeil, et d'un point premier, devenir des masses immenses. Cela +arrive surtout sur la pointe du Liban, et les marins ont éprouvé que +l'apparition d'un nuage sur ce pic était un présage infaillible du vent +d'ouest. Souvent au coucher du soleil, j'ai vu de ces fumées s'attacher +aux flancs des rochers de _Nahr-el-Kelb_, et s'accroître si rapidement, +qu'en une heure la vallée n'était qu'un lac. Les habitants disent que ce +sont des vapeurs de la vallée; mais cette vallée étant toute de pierre +et presque sans eau, il est impossible que ce soient des émanations; il +est plus naturel de dire que ce sont les vapeurs de l'atmosphère, qui, +condensées à l'approche de la nuit, tombent en une pluie imperceptible, +dont l'entassement forme le lac fumeux que l'on voit. Les brouillards +s'expliquent par les mêmes principes; il n'y en a point dans les pays +chauds loin de la mer, ni pendant les sécheresses de l'été, parce qu'en +ces cas l'air n'a point d'humide excédent. Mais ils se montrent dans +l'automne après des pluies, et même en été après les ondées d'orages, +parce qu'alors la terre a reçu une matière d'évaporation, et pris un +degré de fraîcheur convenable à la condensation. Dans nos climats ils +commencent toujours à la surface des prairies, de préférence aux champs +labourés. Souvent au coucher du soleil on voit se former sur l'herbe une +nappe de fumée, qui bientôt croît en hauteur et en étendue. La raison en +est que les lieux humides et frais réunissent, plus que les lieux +poudreux, les qualités nécessaires à condenser les vapeurs qui tombent. +Il y a d'ailleurs une foule de considérations à faire sur la formation +et la nature de ces vapeurs, qui, quoique les mêmes, prennent à terre le +nom de _brouillards_, et dans l'air, celui de _nuages_. En combinant +leurs divers accidents, on s'aperçoit qu'ils suivent ces lois de +_combinaison_, de _dissolution_, de _précipitation_, et de _saturation_, +dont la physique moderne, sous le nom de _chimie_, s'occupe à développer +la théorie. Pour en traiter ici, il faudrait entrer dans des détails qui +m'écarteraient trop de mon sujet: je me bornerai à une dernière +observation relative au tonnerre. + +Le tonnerre a lieu dans le Delta comme dans la Syrie; mais il y a cette +différence entre ces deux pays, que dans le Delta et la plaine de +Palestine, il est infiniment rare l'été, et plus fréquent l'hiver; dans +les montagnes, au contraire, il est plus commun l'été, et infiniment +rare l'hiver. Dans les deux contrées, sa vraie saison est celle des +pluies, c'est-à-dire le temps des équinoxes, et surtout de celui +d'automne; il est encore remarquable qu'il ne vient jamais des parties +du continent, mais de celles de la mer: c'est toujours de la +Méditerranée que les orages arrivent sur le Delta[199] et la Syrie. +Leurs instants de préférence dans la journée sont le soir et le +matin;[200] ils sont accompagnés d'ondées violentes et quelquefois de +grêle qui couvrent une heure de temps la campagne de petits lacs. Ces +circonstances, et surtout cette association perpétuelle des nuages au +tonnerre, donnent lieu au raisonnement suivant: si le tonnerre se forme +constamment avec les nuages, s'il a un besoin absolu de leur intermède +pour se manifester, il est donc le produit de quelques-uns de leurs +éléments. Or, comment se forment les nuages? Par l'évaporation des +eaux. Comment se fait l'évaporation? Par la présence de l'élément du +feu. L'eau par elle-même n'est point volatile; il lui faut un agent pour +l'élever: cet agent est le feu, et de là ce fait déja observé, que +_l'évaporation est toujours en raison de la chaleur appliquée à l'eau_. +Chaque molécule d'eau est rendue volatile par une molécule de feu, et +sans doute aussi par une molécule d'air qui s'y combine. On peut +regarder cette combinaison comme un sel neutre, et la comparant au +nitre, l'on peut dire que l'eau y représente l'alkali, et le feu l'acide +nitreux. Les nuages ainsi composés, flottent dans l'air, jusqu'à ce que +des circonstances propres viennent les dissoudre; s'il se présente un +agent qui ait la faculté de rompre subitement la combinaison des +molécules, il arrive une détonation, accompagnée, comme dans le nitre, +de bruit et de lumière; par cet effet, la matière du feu et de l'air se +trouvant tout à coup dissipée, l'eau qui y était combinée, rendue à sa +pesanteur naturelle, tombe précipitamment de la hauteur où elle s'était +élevée: de là, ces ondées violentes qui suivent les grands coups de +tonnerre, et qui arrivent de préférence à la fin des orages, parce +qu'alors la matière du feu n'étant combinée qu'avec l'air seul, elle +fuse à la manière du nitre; et c'est sans doute ce qui produit ces +éclairs qu'on appelle _feux d'horizon_. Mais cette matière du feu +est-elle distincte de la matière électrique? Suit-elle, dans ses +combinaisons et ses détonations, des affinités et des lois +particulières? C'est ce que je n'entreprendrai pas d'examiner. Ces +recherches ne peuvent convenir à une relation de voyage: je dois me +borner aux faits, et c'est déja beaucoup d'y avoir joint quelques +explications qui en découlaient naturellement.[201] + + + + +ÉTAT POLITIQUE + +DE + +LA SYRIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Des habitants de la Syrie. + + +Ainsi que l'Égypte, la Syrie a dès long-temps subi des révolutions qui +ont mélangé les races de ses habitants. Depuis 2500 ans, l'on peut +compter dix invasions qui ont introduit et fait succéder des peuples +étrangers. D'abord ce furent les _Assyriens_ de _Ninive_ qui, ayant +passé l'Euphrate vers l'an 750 avant notre ère, s'emparèrent en soixante +années de presque tous le pays qui est au nord de la Judée. Les +_Chaldéens_ de _Babylone_ ayant détruit cette puissance dont ils +dépendaient, succédèrent comme par droit d'héritage à ses possessions, +et achevèrent de conquérir la Syrie, la seule île de Tyr exceptée. Aux +Chaldéens succédèrent les _Perses_ de _Cyrus_, et aux Perses les +Macédoniens d'_Alexandre_. Alors il sembla que la Syrie allait cesser +d'être vassale de puissances étrangères, et que, selon le droit naturel +de chaque pays, elle aurait un gouvernement propre; mais les peuples, +qui ne trouvèrent dans les Séleucides que des despotes durs et +oppresseurs, réduits à la nécessité de porter un joug, choisirent le +moins pesant, et la Syrie devint, par les armes de Pompée, province de +l'empire de Rome. + +Cinq siècles après, lorsque les enfants de _Théodose_ se partagèrent +leur immense patrimoine, elle changea de métropole sans changer de +maître, et elle fut annexée à l'empire de Constantinople. Telle était sa +condition, lorsque l'an 622 les tribus de l'Arabie, rassemblées sous +l'étendard de _Mahomet_, vinrent la posséder ou plutôt la dévaster. +Depuis ce temps, déchirée par les guerres civiles des Fâtmites et des +Ommiades, soustraite aux kalifes par leurs lieutenants rebelles, ravie à +ceux-ci par les milices turkmanes, disputée par les Européens croisés, +reprise par les Mamlouks d'Égypte, ravagée par _Tamerlan_ et ses +Tartares, elle est enfin restée aux mains des Turks ottomans, qui, +depuis 268 années, en sont les maîtres. + +Du trouble de tant de vicissitudes est resté un dépôt de population, +varié comme les parties dont il s'est formé; en sorte qu'il ne faut pas +regarder les habitants de la Syrie comme une même nation, mais comme un +alliage de nations diverses. + +On peut en faire trois classes principales: + +1º La postérité du peuple conquis par les Arabes, c'est-à-dire, les +Grecs du Bas-Empire. + +2º La postérité des Arabes conquérants. + +3º Le peuple dominant aujourd'hui, les Turks ottomans. + +De ces trois classes, les deux premières exigent des subdivisions à +raison des distinctions qui y sont survenues. Ainsi il faut diviser les +Grecs: + +1º En Grecs propres, dits vulgairement _schismatiques_, ou _séparés_ de +la communion de Rome. + +2º En Grecs latins, réunis à cette communion. + +3º En Maronites ou Grecs de la secte du moine Maron, ci-devant +indépendants des deux communions, aujourd'hui réunis à la dernière. + +Il faut diviser les Arabes, 1º en descendants propres des conquérants, +lesquels ont beaucoup mêlé leur sang, et qui sont la portion la plus +considérable. + +2º En Motouâlis, distincts de ceux-ci par des opinions religieuses. + +3º En Druzes, également distincts par une raison semblable. + +4º Enfin en _Ansârié_, qui sont aussi dérivés des Arabes. + +A ces peuples, qui sont les habitants agricoles et sédentaires de la +Syrie, il faut encore ajouter trois autres peuples _errants_ et +pasteurs: savoir, 1º les _Turkmans_; 2º les Kourdes; et 3º les Arabes +bedouins. + +Telles sont les races qui sont répandues sur le terrain compris entre la +mer et le désert, depuis Gaze jusqu'à Alexandrette. + +Dans cette énumération, il est remarquable que les peuples anciens n'ont +pas de représentants sensibles; leurs caractères se sont tous confondus +dans celui des Grecs, qui, en effet, par un séjour continué depuis +Alexandre, ont bien eu le temps de s'identifier l'ancienne population: +la terre seule, et quelques traits de moeurs et d'usages, conservent des +vestiges des siècles reculés. + +La Syrie n'a pas, comme l'Égypte, refusé d'adopter les races étrangères. +Toutes s'y naturalisent également bien; le sang y suit à peu près les +mêmes lois que dans le midi de l'Europe, en observant les différences +qui résultent de la nature du climat. Ainsi, les habitants des plaines +du midi sont plus basanés que ceux du nord, et ceux-là beaucoup plus que +les habitants des montagnes. Dans le Liban et le pays des Druzes, le +teint ne diffère pas de celui de nos provinces du milieu de la France. +On vante les femmes de Damas et de Tripoli pour leur blancheur, et même +pour la régularité des traits: sur ce dernier article il faut en croire +la renommée, puisque le voile qu'elles portent sans cesse ne permet à +personne de faire des observations générales. Dans plusieurs cantons, +les paysannes sont moins scrupuleuses, sans être moins chastes. En +Palestine, par exemple, on voit presque à découvert les femmes mariées; +mais la misère et la fatigue n'ont point laissé d'agréments à leur +figure; les yeux seuls sont presque toujours beaux partout; la longue +draperie qui fait l'habillement général, permet dans les mouvements du +corps d'en démêler la forme; elle manque quelquefois d'élégance, mais du +moins ses proportions ne sont pas altérées. Je ne me rappelle pas avoir +vu en Syrie et même en Égypte, deux sujets bossus ou contrefaits; il est +vrai que l'on y connaît peu ces tailles étranglées que parmi nous on +recherche: elles ne sont pas estimées en Orient; et les jeunes filles, +d'accord avec leurs mères, emploient de bonne heure jusqu'à des recettes +superstitieuses pour acquérir de l'embonpoint: heureusement la nature, +en résistant à nos fantaisies, a mis des bornes à nos travers, et l'on +ne s'aperçoit pas qu'en Syrie, où l'on ne se serre pas la taille, les +corps deviennent plus gros qu'en France, où on l'étrangle. + +Les Syriens sont en général de stature moyenne. Ils sont, comme dans +tous les pays chauds, moins replets que les habitants du Nord. Cependant +on trouve dans les villes quelques individus dont le ventre prouve, par +son ampleur, que l'influence du régime peut, jusqu'à un certain point, +balancer celle du climat. + +Du reste, la Syrie n'a de maladie qui lui soit particulière, que le +bouton d'Alep, dont je parlerai en traitant de cette ville. Les autres +maladies sont les dyssenteries, les fièvres inflammatoires, les +intermittentes, qui viennent à la suite des mauvais fruits dont le +peuple se gorge. La petite-vérole y est quelquefois très-meurtrière. +L'incommodité générale et habituelle est le mal d'estomac; et l'on en +conçoit aisément les raisons, quand on considère que tout le monde y +abuse de fruits non mûrs, de légumes crus, de miel, de fromage, +d'olives, d'huile forte, de lait aigre et de pain mal fermenté. Ce sont +là les aliments ordinaires de tout le monde; et les sucs acides qui en +résultent, donnent des âcretés, des nausées, et même des vomissements de +bile assez fréquents. Aussi la première indication en toute maladie +est-elle presque toujours l'émétique, qui cependant n'y est connu que +des médecins français. La saignée, comme je l'ai déja dit, n'est jamais +bien nécessaire ni fort utile. Dans les cas moins urgents, la crème de +tartre et les tamarins ont le succès le plus marqué. + +L'idiome général de la Syrie est la langue arabe. Niebuhr rapporte, sur +un ouï-dire, que le syriaque est encore usité dans quelques villages des +montagnes; mais quoique j'aie interrogé à ce sujet des religieux qui +connaissent le pays dans le plus grand détail, je n'ai rien appris de +semblable: seulement on m'a dit que les bourgs de _Maloula_ et de +_Sidnâïa_, près de Damas, avaient un idiome si corrompu, que l'on avait +beaucoup de peine à l'entendre. Mais cette difficulté ne prouve rien, +puisque dans la Syrie, comme dans tous les pays arabes, les dialectes +varient et changent à chaque endroit. On peut donc regarder le syriaque +comme une langue morte pour ces cantons. Les Maronites, qui l'ont +conservé dans leur liturgie et dans leur messe, ne l'entendent pas pour +la plupart en le récitant. Le grec est dans le même cas. Parmi les +moines et les prêtres schismatiques ou catholiques, il en est très-peu +qui le comprennent; il faut qu'ils en aient fait une étude particulière +dans les îles de l'Archipel: on sait d'ailleurs que le grec moderne est +tellement corrompu, qu'il ne suffit pas plus pour entendre Démosthènes, +que l'italien pour lire Cicéron. La langue turke n'est usitée en Syrie +que par les gens de guerre et du gouvernement, et par les hordes +turkmanes[202]. Quelques naturels l'apprennent pour le besoin de leurs +affaires, comme les Turks apprennent l'Arabe; mais la prononciation et +l'accent de ces deux langues ont si peu d'analogie, qu'elles demeurent +toujours étrangères l'une à l'autre. Les bouches turkes, habituées à une +prosodie nasale et pompeuse, parviennent rarement à imiter les sons +âcres et les aspirations fortes de l'arabe. Cette langue fait un usage +si répété de voyelles et de consonnes gutturales, que lorsqu'on l'entend +pour la première fois, on dirait des gens qui se gargarisent. Ce +caractère la rend pénible à tous les Européens; mais telle est la +puissance de l'habitude, que lorsque nous nous plaignons aux Arabes de +son aspérité, ils nous taxent de manquer d'oreille, et rejettent +l'inculpation sur nos propres idiomes. L'italien est celui qu'ils +préfèrent, et ils comparent avec quelque raison le français au turk, et +l'anglais au persan. Entre eux ils ont presque les mêmes différences. +L'arabe de Syrie est beaucoup plus rude que celui de l'Égypte; la +prononciation des gens de loi au Kaire passe pour un modèle de facilité +et d'élégance. Mais, selon l'observation de Niebuhr, celle des habitants +de l'Yemen et de la côte du sud est infiniment plus douce, et donne à +l'arabe un coulant dont on ne l'eût pas cru susceptible. On a voulu +quelquefois établir des analogies entre les climats et les +prononciations des langues; l'on a dit, par exemple, que les habitants +du nord parlaient plus des lèvres et des dents que les habitants du +midi. Cela peut être vrai pour quelques parties de notre continent; mais +pour en faire une application générale, il faudrait des observations +plus détaillées et plus étendues. L'on doit être réservé dans ces +jugements généraux sur les langues et sur leurs caractères, parce que +l'on raisonne toujours d'après la sienne, et par conséquent d'après un +préjugé d'habitude qui nuit beaucoup à la justesse du raisonnement. + +Parmi le peuple de la Syrie dont j'ai parlé, les uns sont répandus +indifféremment dans toutes les parties, les autres sont bornés à des +emplacements particuliers qu'il est à propos de déterminer. + +Les Grecs propres, les Turks et les Arabes paysans sont dans le premier +cas; avec cette différence, que les Turks ne se trouvent que dans les +villes, où ils exercent les emplois de guerre et de magistrature, et les +arts. Les Arabes et les Grecs peuplent les villages, et forment la +classe des laboureurs à la campagne, et le bas peuple dans les villes. +Le pays qui a le plus de villages grecs, est le pachalic de Damas. + +Les Grecs de la communion de Rome, bien moins nombreux que les +schismatiques, sont tous retirés dans les villes, où ils exercent les +arts et le négoce. La protection des _Francs_ leur a valu, dans ce +dernier genre, une supériorité marquée partout où il y a des comptoirs +d'Europe. + +Les _Maronites_ forment un corps de nation qui occupe presque +exclusivement tous les pays compris entre _Nahr-el-kelb_ (_rivière du +chien_) et _Nahr-el-bared_ (_rivière froide_), depuis le sommet des +montagnes à l'orient, jusqu'à la Méditerranée à l'occident. + +Les _Druzes_ leur sont limitrophes, et s'étendent depuis _Nahr-el-kelb_ +jusque près de _Sour_ (Tyr), entre la vallée de _Beqââ_ et la mer. + +Le pays des _Motouâlis_ comprenait ci-devant la vallée de _Beqââ_ +jusqu'à _Sour_. Mais ce peuple, depuis quelque temps, a essuyé une +révolution qui l'a presque anéanti. + +A l'égard des _Ansârié_, ils sont répandus dans les montagnes, depuis +_Nahr-âqqar_ jusqu'à Antâkié: on les distingue en diverses peuplades, +telles que les _Kelbié_, les _Qadmousié_, les _Chamsié_, etc. + +Les _Turkmans_, les _Kourdes_ et les _Bedouins_ n'ont pas de demeures +fixes, mais ils errent sans cesse avec leurs tentes et leurs troupeaux +dans des districts limités dont ils se regardent comme les +propriétaires: les hordes _turkmanes_ campent de préférence dans la +plaine d'Antioche; les _Kourdes_, dans les montagnes, entre Alexandrette +et l'Euphrate; et les _Arabes_ sur toute la frontière de la Syrie +adjacente à leurs déserts, et même dans les plaines de l'intérieur, +telles que celles de Palestine, de Beqââ et de Galilée. + + + + +CHAPITRE II. + +Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie. + + + + +§ I. + +Des Turkmans. + + +Les _Turkmans_ sont du nombre de ces peuplades tartares qui, lors des +grandes révolutions de l'empire des kalifes, émigrèrent de l'orient de +la mer _Caspienne_, et se répandirent dans les plaines de l'_Arménie_ et +de l'_Asie mineure_. Leur langue est la même que celle des Turks. Leur +genre de vie est assez semblable à celui des Arabes-Bedouins; comme eux, +ils sont pasteurs, et par conséquent obligés de parcourir de grands +espaces pour faire subsister leurs nombreux troupeaux. Mais il y a cette +différence, que les pays fréquentés par les Turkmans étant riches en +pâturages, ils peuvent en nourrir davantage, et se disperser moins que +les tribus du désert. Chacun de leurs _ordous_ ou camps reconnaît un +chef, dont le pouvoir n'est point déterminé par des statuts, mais +seulement dirigé par l'usage et par les circonstances; il est rarement +abusif, parce que la société est resserrée, et que la nature des choses +maintient assez d'égalité entre les membres. Tout homme en état de +porter les armes, s'empresse de les porter, parce que c'est de sa force +individuelle que dépendent sa considération et sa sûreté. Tous les biens +consistent en bestiaux, tels que les chameaux, les buffles, les chèvres +et surtout les moutons. Les Turkmans se nourrissent de laitage, de +beurre et de viande qui abondent chez eux. Ils en vendent le superflu +dans les villes et dans les campagnes, et ils suffisent presque seuls à +fournir les boucheries. Ils prennent en retour des armes, des habits, de +l'argent et des grains. Leurs femmes filent des laines, et font des +tapis dont l'usage existe dans ces contrées de temps immémorial, et +par-là indique l'existence d'un état toujours le même. Quant aux hommes, +toute leur occupation est de fumer la pipe et de veiller à la conduite +des troupeaux: sans cesse à cheval, la lance sur l'épaule, le sabre +courbe au côté, le pistolet à la ceinture, ils sont cavaliers vigoureux +et soldats infatigables. Souvent ils ont des discussions avec les Turks, +qui les redoutent; mais comme ils sont divisés entre eux de camp à camp, +ils ne prennent pas la supériorité que leur assureraient leurs forces +réunies. On peut compter environ 30,000 Turkmans errants dans le +pachalic d'Alep et celui de Damas, qui sont les seuls qu'ils fréquentent +dans la Syrie. Une grande partie de ces tribus passe en été dans +l'Arménie et la Caramanie, où elle trouve des herbes plus abondantes, +et revient l'hiver dans ses quartiers accoutumés. Les Turkmans sont +censés musulmans, et ils en portent assez communément le signe +principal, la circoncision. Mais les soins de religion les occupent peu, +et ils n'ont ni les cérémonies ni le fanatisme des peuples sédentaires. +Quant à leurs moeurs, il faudrait avoir vécu parmi eux pour en parler +sciemment. Seulement ils ont la réputation de n'être point voleurs comme +les Arabes, quoiqu'ils ne soient ni moins généreux qu'eux ni moins +hospitaliers; et quand on considère qu'ils sont aisés sans être riches, +exercés par la guerre, et endurcis par les fatigues et l'adversité, on +juge que ces circonstances doivent éloigner d'eux la corruption des +habitants des villes et l'avilissement de ceux des campagnes. + + + + +§ II. + +Des Kourdes. + + +Les Kourdes sont un autre corps de nation dont les tribus divisées se +sont également répandues dans la basse Asie, et ont pris surtout depuis +cent ans, une assez grande extension. Leur pays originel est la chaîne +des montagnes d'où partent les divers rameaux du Tigre, laquelle +enveloppant le cours supérieur du grand Zab, passe au midi jusqu'aux +frontières de l'Irak-Adjami ou _Persan_[203]. Dans la géographie +moderne, ce pays est désigné sous le nom de _Kourd-estan_. Il est +très-fertile en grains, en lin, en sésame, en riz, en excellents +pâturages, en noix de galle et même en soie. L'on y recueille un gland +doux, long de 2 ou 3 pouces, dont on fait une espèce de pain. Les plus +anciennes traditions et histoires de l'Orient en ont fait mention, et y +ont placé le théâtre de plusieurs événements mythologiques. Le Chaldéen +Bérose, et l'Arménien Mariaba, cités par Moïse de Chorène, rapportent +que ce fut dans les monts _Gord-ouées_[204] qu'aborda Xisuthrus, échappé +du déluge; et les circonstances de position qu'ils ajoutent, prouvent +l'identité, d'ailleurs sensible, de _Gord_ et _Kourd_. Ce sont ces mêmes +Kourdes que Xénophon cite sous le nom de _Kard_-uques, qui s'opposèrent +à la retraite des 10,000. Cet historien observe que, quoique enclavés de +toutes parts dans l'empire des Perses, ils avaient toujours bravé la +puissance du _grand roi_, et les armes de ses _satrapes_. Ils ont peu +changé dans leur état moderne; et quoiqu'en apparence tributaires des +Ottomans, ils portent peu de respect aux ordres du grand-seigneur et de +ses pachas. Niebuhr, qui passa en 1769 dans ces cantons, rapporte +qu'ils observent dans leurs montagnes une espèce de gouvernement féodal +qui me paraît semblable à ce que nous verrons chez les Druzes. Chaque +village a son chef; toute la nation est partagée en trois factions +principales et indépendantes. Les brouilleries naturelles à cet état +d'anarchie ont séparé de la nation un grand nombre de tribus et de +familles, qui ont pris la vie errante des Turkmans et des Arabes. Elles +se sont répandues dans le Diarbekr, dans les plaines d'Arzroum, +d'Érivan, de Sivas, d'Alep et de Damas: on estime que toutes leurs +peuplades réunies passent 140,000 _tentes_, c'est-à-dire, 140,000 hommes +armés. Comme les Turkmans, ces Kourdes sont pasteurs et vagabonds; mais +ils en diffèrent par quelques points de moeurs. Les Turkmans dotent +leurs filles pour les marier: les Kourdes ne les livrent qu'à prix +d'argent. Les Turkmans ne font aucun cas de cette ancienneté +d'extraction qu'on appelle _noblesse_: les Kourdes la prisent par-dessus +tout. Les Turkmans ne volent point: les Kourdes passent presque partout +pour des brigands. On les redoute à ce titre dans le pays d'Alep et +d'Antioche, où ils occupent, sous le nom de _Bagdachlié_, les montagnes +à l'est de _Beilam_, jusque vers _Klés_. Dans ce pachalic et dans celui +de Damas, leur nombre passe 20,000 tentes et cabanes, car ils ont aussi +des habitations sédentaires; ils sont censés _musulmans_, mais ils ne +s'occupent ni de dogmes ni de rites. Plusieurs parmi eux, distingués par +le nom de _Yazdié_, honorent le _Chaitân_ ou _Satan_, c'est-à-dire, le +génie _ennemi_ (de Dieu): cette idée, conservée surtout dans le Diarbekr +et sur les frontières de la Perse, est une trace de l'ancien système des +deux _principes_ du _bien_ et du _mal_, qui, sous des formes tour à tour +persanes, juives, chrétiennes et musulmanes, n'a cessé de régner dans +ces contrées. L'on a coutume de regarder _Zoroastre_ comme son premier +auteur; mais long-temps avant ce prophète, l'Égypte connaissait _Ormuzd_ +et _Ahrimane_ sous les noms d'_Osiris_ et de _Typhon_. On a tort +également de croire que ce système ne fut répandu qu'au temps de Darius, +fils d'Hystaspe, puisque Zoroastre, qui en fut l'apôtre, vécut en Médie +dans un temps parallèle au règne de Salomon. + +La langue, qui est le principal indice de fraternité des peuples, a chez +les Kourdes quelques diversités de dialecte, mais le fond en est persan, +mêlé de quelques mots arabes et chaldéens. Leurs lettres alphabétiques +sont purement persanes; la propagande en a fait imprimer à Rome un +vocabulaire composé par Maurice Garzoni, qui fournit des renseignements +satisfaisants sur cet objet. Il est à désirer que les gouvernements +encouragent cette branche de recherches. Depuis quelque temps le docteur +Pallas a publié un grand nombre de vocabulaires comparés: +malheureusement ils sont en caractères russes, et il est difficile de +croire que la nation russe amène toute l'Europe à admettre ses +caractères, de préférence aux romains. + + + + +§ III. + +Des Arabes-Bedouins. + + +Un troisième peuple errant dans la Syrie sont ces _Arabes-Bedouins_ que +nous avons déja trouvés en Égypte. Je n'en ai parlé que légèrement à +l'occasion de cette province, parce que ne les ayant vus qu'en passant +et sans savoir leur langue, leur nom ne me rappelait que peu d'idées; +mais les ayant mieux connus en Syrie, ayant même fait un voyage à un de +leurs camps près de _Gaze_, et vécu plusieurs jours avec eux, ils me +fournissent maintenant des faits et des observations que je vais +développer avec quelque détail. + +En général, lorsqu'on parle des _Arabes_, on doit distinguer s'ils sont +_cultivateurs_, ou s'ils sont _pasteurs_; car cette différence dans le +genre de vie en établit une si grande dans les moeurs et le génie, +qu'ils se deviennent presque étrangers les uns aux autres. Dans le +premier cas, vivant sédentaires, attachés à un même sol, et soumis à des +gouvernements réguliers, ils ont un état social qui les rapproche +beaucoup de nous. Tels sont les habitants de l'_Yemen_; et tels encore +les descendants des anciens conquérants, qui forment, en tout ou en +partie, la population de la Syrie, de l'Égypte et des états +barbaresques. Dans le second cas, ne tenant à la terre que par un +intérêt passager, transportant sans cesse leurs tentes d'un lieu à +l'autre, n'étant contraints par aucunes lois, ils ont une manière d'être +qui n'est ni celle des peuples policés, ni celle des sauvages, et qui +par cela même mérite d'être étudiée. Tels sont les _Bedouins_ ou +_habitants_ des vastes _déserts_ qui s'étendent depuis les confins de la +_Perse_ jusqu'aux rivages de _Maroc_. Quoique divisés par sociétés ou +tribus indépendantes, souvent même ennemies, on peut cependant les +considérer tous comme un même corps de nation. La ressemblance de leurs +langues est un indice évident de cette fraternité. La seule différence +qui existe entre eux, est que les tribus d'Afrique sont d'une formation +plus récente, étant postérieures à la conquête de ces contrées par les +_kalifes_ ou _successeurs_ de Mahomet; pendant que les tribus du désert +propre de l'_Arabie_ remontent, par une succession non interrompue, aux +temps les plus reculés. C'est de celles-ci spécialement que je vais +traiter, comme appartenant de plus près à mon sujet: c'est à elles que +l'usage de l'Orient approprie le nom d'_Arabes_, comme en étant la race +la plus ancienne et la plus pure. On y joint en synonyme celui de +_Bedâoui_, qui, ainsi que je l'ai observé, signifie _homme du désert_; +et ce synonyme me paraît d'autant plus exact, que dans les anciennes +langues de ces contrées, le terme _Arab_ désigne proprement une +_solitude_, un _désert_. + +Ce n'est pas sans raison que les habitants du désert se vantent d'être +la race la plus pure et la mieux conservée des peuples arabes: jamais en +effet ils n'ont été conquis; ils ne se sont pas même mélangés en +conquérant; car les conquêtes dont on fait honneur à leur nom en +général, n'appartiennent réellement qu'aux tribus de l'_Hedjâz_ et de +l'_Yemen_: celles de l'intérieur des terres n'émigrèrent point lors de +la révolution de Mahomet; ou si elles y prirent part, ce ne fut que par +quelques individus que des motifs d'ambition en détachèrent: aussi le +prophète, dans son _Qôran_, traite-t-il les Arabes du désert de +_rebelles_, d'_infidèles_; et le temps les a peu changés. On peut dire +qu'ils ont conservé à tous égards leur indépendance et leur simplicité +premières. Ce que les plus anciennes histoires rapportent de leurs +usages, de leurs moeurs, de leurs langues et même de leurs préjugés, se +trouve encore presque en tout le même; et si l'on y joint que cette +unité de caractère conservée dans l'éloignement des temps, subsiste +aussi dans l'éloignement des lieux, c'est-à-dire que les tribus les plus +distantes se ressemblent infiniment, on conviendra qu'il est curieux +d'examiner les circonstances qui accompagnent un état moral si +particulier. + +Dans notre Europe, et surtout dans notre France, où nous ne voyons point +de peuples errants, nous avons peine à concevoir ce qui peut déterminer +des hommes à un genre de vie qui nous rebute. Nous concevons même +difficilement ce que c'est qu'un _désert_, et comment un terrain a des +habitants s'il est stérile, ou n'est pas mieux peuplé s'il est +cultivable. J'ai éprouvé ces difficultés comme tout le monde, et, par +cette raison, je crois devoir insister sur les détails qui m'ont rendu +ces faits palpables. + +La vie errante et pastorale que mènent plusieurs peuples de l'Asie, +tient à deux causes principales. La première est la nature du sol, +lequel se refusant à la culture, force de recourir aux animaux qui se +contentent des herbes sauvages de la terre. Si ces herbes sont +clair-semées, un seul animal épuisera beaucoup de terrain, et il faudra +parcourir de grands espaces. Tel est le cas des Arabes dans le désert +propre de l'Arabie et dans celui de l'Afrique. + +La seconde cause pourrait s'attribuer aux habitudes, puisque le terrain +est cultivable et même fécond en plusieurs lieux, tels que la frontière +de Syrie, le _Diarbekr_, l'_Anadoli_, et la plupart des cantons +fréquentés par les Kourdes et les Turkmans. Mais en analysant ces +habitudes, il m'a paru qu'elles n'étaient elles-mêmes qu'un effet de +l'état politique de ces pays; en sorte qu'il faut en rapporter la cause +première au gouvernement lui-même. Des faits journaliers viennent à +l'appui de cette opinion; car toutes les fois que les hordes et les +tribus errantes trouvent dans un canton la paix et la sécurité jointes à +la _suffisance_, elles s'y habituent, et passent insensiblement à l'état +cultivateur et sédentaire. Dans d'autres cas, au contraire, lorsque la +tyrannie du gouvernement pousse à bout les habitants d'un village, les +paysans désertent leurs maisons, se retirent avec leurs familles dans +les montagnes, ou errent dans les plaines, avec l'attention de changer +souvent de domicile pour n'être pas surpris. Souvent même il arrive que +des individus, devenus voleurs pour se soustraire aux lois ou à la +tyrannie, se réunissent et forment de petits camps qui se maintiennent à +main armée, et deviennent, en se multipliant, de nouvelles hordes ou de +nouvelles tribus. On peut donc dire que dans les terrains cultivables, +la vie errante n'a pour cause que la dépravation du gouvernement, et il +paraît que la vie sédentaire et cultivatrice est celle à laquelle les +hommes sont le plus naturellement portés. + +A l'égard des Arabes, ils semblent condamnés d'une manière spéciale à la +vie vagabonde par la nature de leurs _déserts_. Pour se peindre ces +déserts, que l'on se figure, sous un ciel presque toujours ardent et +sans nuages, des plaines immenses et à perte de vue, sans maisons, sans +arbres, sans ruisseaux, sans montagnes; quelquefois les yeux s'égarent +sur un horizon ras et uni comme la mer. En d'autres endroits le terrain +se courbe en ondulations, ou se hérisse de rocs et de rocailles. Presque +toujours également nue, la terre n'offre que des plantes ligneuses +clair-semées, et des buissons épars, dont la solitude n'est que rarement +troublée par des gazelles, des lièvres, des sauterelles et des rats. Tel +est presque tout le pays qui s'étend depuis Alep jusqu'à la mer +d'Arabie, et depuis l'Égypte jusqu'au golfe Persique, dans un espace de +six cents lieues de longueur sur trois cents de large. + +Dans cette étendue cependant il ne faut pas croire que le sol ait +partout la même qualité; elle varie par veines et par cantons. Par +exemple, sur la frontière de Syrie, la terre est en général grasse, +cultivable, même féconde: elle est encore telle sur les bords de +l'Euphrate; mais en s'avançant dans l'intérieur et vers le midi, elle +devient crayeuse et blanchâtre, comme sur la ligne de Damas; puis +rocailleuse, comme dans le _Tîh_ et l'_Hédjâz_; puis enfin un pur sable, +comme à l'orient de l'_Yemen_. Cette différence dans les qualités du sol +produit quelques nuances dans l'état des _Bedouins_. Par exemple, dans +les cantons stériles, c'est-à-dire mal garnis de plantes, les tribus +sont faibles et très-distantes: tels sont le désert de Suez, celui de la +mer Rouge, et la partie intérieure du grand désert, qu'on appelle le +_Nadjd_.[205] Quand le sol est mieux garni, comme entre Damas et +l'Euphrate, les tribus sont moins rares, moins écartées; enfin, dans les +cantons cultivables, tels que le pachalic d'Alep, le Haurân et le pays +de Gaze, les camps sont nombreux et rapprochés. Dans les premiers cas, +les Bédouins sont purement pasteurs, et ne vivent que du produit des +troupeaux, de quelques dattes et de chair fraîche ou séchée au soleil, +que l'on réduit en farine. Dans le dernier, ils ensemencent quelques +terrains, et joignent le froment, l'orge et même le riz, à la chair et +au laitage. + +Quand on se rend compte des causes de la stérilité et de l'inculture du +désert, on trouve qu'elles viennent surtout du défaut de fontaines, de +rivières, et en général du manque d'eau. Ce manque d'eau lui-même vient +de la disposition du terrain, c'est-à-dire, qu'étant plan et privé de +montagnes, les nuages glissent sur sa surface échauffée, comme sur +l'Égypte: ils ne s'y arrêtent qu'en hiver, lorsque le froid de +l'atmosphère les empêche de s'élever, et les résout en pluie. La nudité +de ce terrain est aussi une cause de sécheresse, en ce que l'air le +couvre, s'échauffe plus aisément, et force les nuages de s'élever. Il +est probable que l'on produirait un changement dans le climat, si l'on +plantait tout le désert en arbres, par exemple, en sapins. + +L'effet des pluies qui tombent en hiver, est d'occasioner dans le lieu +où le sol est bon, comme sur la frontière de Syrie, une culture assez +semblable à celle de l'intérieur même de cette province; mais comme ces +pluies n'établissent ni sources, ni ruisseaux durables, les habitants +éprouvent l'inconvénient d'être sans eau pendant l'été. Pour y obvier, +il a fallu employer l'art, et construire des puits, des réservoirs et +des citernes, où l'on en amasse une provision annuelle. De tels ouvrages +exigent des avances de fonds et de travail, et sont encore exposés à +bien des risques. La guerre peut détruire en un jour le travail de +plusieurs mois, et la ressource de l'année. Un cas de sécheresse, qui +n'est que trop fréquent, peut faire avorter une récolte, et réduire à la +disette même de l'eau. Il est vrai qu'en creusant la terre, on en trouve +presque partout depuis 6 jusqu'à 20 pieds de profondeur; mais cette eau +est saumâtre, comme dans tout le désert d'Arabie et d'Afrique[206], +souvent même elle tarit: alors la soif et la famine surviennent; et si +le gouvernement ne prête pas des secours, les villages se désertent. On +sent qu'un tel pays ne peut avoir qu'une agriculture précaire, et que +sous un régime comme celui des Turks, il est plus sûr de vivre pasteur +errant, que laboureur sédentaire. + +Dans les cantons où le sol est rocailleux et sablonneux, comme dans le +_Tîh_, l'_Hedjâh_ et le _Nadj_, ces pluies font germer les graines des +plantes sauvages, raniment les buissons, les renoncules, les absinthes, +les _qalis_, etc., et forment dans les bas-fonds des lagunes où +croissent des roseaux et des herbes: alors la plaine prend un aspect +assez riant de verdure; c'est la saison de l'abondance pour les +troupeaux et pour leurs maîtres; mais au retour des chaleurs, tout se +dessèche, et la terre, poudreuse et grisâtre, n'offre plus que des tiges +sèches et dures comme le bois, que ne peuvent brouter ni les chevaux, ni +les boeufs, ni même les chèvres. Dans cet état, le désert deviendrait +inhabitable, et il faudrait le quitter, si la nature n'y eût attaché un +animal d'un tempérament aussi dur et aussi frugal que le sol est ingrat +et stérile, si elle n'y eût placé le chameau. Aucun animal ne présente +une analogie si marquée et si exclusive à son climat: on dirait qu'une +_intention préméditée_ s'est plu à régler les qualités de l'un sur +celles de l'autre. Voulant que le chameau habitât un pays où il ne +trouverait que peu de nourriture, la nature a économisé la matière dans +toute sa construction. Elle ne lui a donné la plénitude des formes ni du +boeuf, ni du cheval, ni de l'éléphant; mais le bornant au plus étroit +nécessaire, elle lui a placé une petite tête sans oreilles, au bout d'un +long cou sans chair. Elle a ôté à ses jambes et à ses cuisses tout +muscle inutile à les mouvoir; enfin elle n'a accordé à son corps +desséché que les vaisseaux et les tendons nécessaires pour en lier la +charpente. Elle l'a muni d'une forte mâchoire pour broyer les plus durs +aliments; mais de peur qu'il n'en consommât trop, elle a rétréci son +estomac, et l'a obligé à _ruminer_. Elle a garni son pied d'une masse de +chair qui, glissant sur la boue, et n'étant pas propre à grimper, ne lui +rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux comme celui de +l'Arabie; enfin elle l'a destiné visiblement à l'esclavage, en lui +refusant toutes défenses contre ses ennemis. Privé des cornes du +taureau, du sabot du cheval, de la dent de l'éléphant et de la légèreté +du cerf, que peut le chameau contre les attaques du lion, du tigre, ou +même du loup? Aussi, pour en conserver l'espèce, la nature le +cacha-t-elle au sein des vastes déserts, où la disette des végétaux +n'attirait nul gibier, et d'où la disette du gibier repoussait les +animaux voraces. Il a fallu que le sabre des tyrans chassât l'homme de +la terre habitable, pour que le chameau perdît sa liberté. Passé à +l'état domestique, il est devenu le moyen d'habitation de la terre la +plus ingrate. Lui seul subvient à tous les besoins de ses maîtres. Son +lait nourrit la famille arabe, sous les diverses formes de caillé, de +fromage et de beurre; souvent même on mange sa chair. On fait des +chaussures et des harnais de sa peau, des vêtements et des tentes de son +poil. On transporte par son moyen de lourds fardeaux; enfin, lorsque la +terre refuse le fourrage au cheval si précieux au Bedouin, le chameau +subvient par son lait à la disette, sans qu'il en coûte, pour tant +d'avantages, autre chose que quelques tiges de ronces ou d'absinthes, et +des noyaux de dattes pilés. Telle est l'importance du chameau pour le +désert, que si on l'en retirait, on en soustrairait toute la population, +dont il est l'unique pivot[207]. + +Voilà les circonstances dans lesquelles la nature a placé les Bedouins, +pour en faire une race d'hommes singulière au moral et au physique. +Cette singularité est si tranchante, que leurs voisins, les Syriens +mêmes, les regardent comme des hommes extraordinaires. Cette opinion a +lieu surtout pour les tribus du fond du désert, telles qu'_Anazé_, +_Kaibar_, _Taï_ et autres, qui ne s'approchent jamais des villes. +Lorsque, du temps de Dâher, il en vint des cavaliers jusqu'à _Acre_, ils +y firent la même sensation que feraient parmi nous des sauvages de +l'Amérique. On considérait avec surprise ces hommes plus petits, plus +maigres et plus noirs qu'aucuns Bedouins connus: leurs jambes sèches +n'avaient que des tendons sans mollets; leur ventre était collé à leur +dos; leurs cheveux étaient crêpés presque autant que ceux des nègres. De +leur côté, tout les étonnait; ils ne concevaient ni comment les maisons +et les minarets pouvaient se tenir debout, ni comment on osait habiter +dessous, et toujours au même endroit; mais surtout ils s'extasiaient à +la vue de la mer, et ils ne pouvaient comprendre ce _désert d'eau_. On +leur parla de mosquées, de prières, d'ablutions; et ils demandèrent ce +que cela signifiait, ce que c'était que Moïse, Jésus-Christ et Mahomet, +et pourquoi les habitants, n'étant pas de tribus séparées, suivaient des +chefs opposés. + +On sent que les Arabes des frontières ne sont pas si novices; il en est +même plusieurs petites tribus, qui vivant au sein du pays, comme dans la +vallée de _Beqââ_, dans celle du Jourdain, et dans la Palestine, se +rapprochent de la condition des paysans; mais ceux-là sont méprisés des +autres, qui les regardent comme des _Arabes bâtards_, et des _rayas_ ou +_esclaves des Turks_. + +En général, les Bedouins sont petits, maigres et hâlés, plus cependant +au sein du désert, moins sur la frontière du pays cultivé, mais là même, +toujours plus que les laboureurs du voisinage: un même camp offre aussi +cette différence, et j'ai remarqué que les _chaiks_, c'est-à-dire les +_riches_ et leurs serviteurs, étaient toujours plus grands et plus +charnus que le peuple. J'en ai vu qui passaient 5 pieds 5 et 6 pouces, +pendant que la taille générale n'est que de 5 pieds 2 pouces. On n'en +doit attribuer la raison qu'à la nourriture, qui est plus abondante pour +la première classe que pour la dernière[208]. On peut même dire que le +commun des Bedouins vit dans une misère et une famine habituelles. Il +paraîtra peu croyable parmi nous, mais il n'en est pas moins vrai que la +somme ordinaire des aliments de la plupart d'entre eux ne passe pas 6 +onces par jour: c'est surtout chez les tribus du Nadj et de l'Hedjâz, +que l'abstinence est portée à son comble. Six ou sept dattes trempées +dans du beurre fondu, quelque peu de lait doux ou caillé, suffisent à la +journée d'un homme. Il se croit heureux, s'il y joint quelques pincées +de farine grossière ou une boulette de riz. La chair est réservée aux +plus grands jours de fête; et ce n'est que pour un mariage ou une mort +que l'on tue un chevreau; ce n'est qu'aux chaiks riches et généreux +qu'il appartient d'égorger de jeunes chameaux, de manger du riz cuit +avec de la viande. Dans sa disette, le vulgaire, toujours affamé, ne +dédaigne pas les plus vils aliments: de là l'usage où sont les Bedouins +de manger des sauterelles, des rats, des lézards et des serpents grillés +sur des broussailles; de là leurs rapines dans les champs cultivés, et +leurs vols sur les chemins; de là aussi leur constitution délicate, et +leur corps petit et maigre, plutôt agile que vigoureux. Il y a ceci de +remarquable pour un médecin, dans leur tempérament, que leurs +déperditions en tout genre, même en sueurs, sont très-faibles; leur +sang est si dépouillé de sérosité, qu'il n'y a que la grande chaleur qui +puisse le maintenir dans sa fluidité. Cela n'empêche pas qu'ils ne +soient d'ailleurs assez sains, et que les maladies ne soient plus rares +parmi eux que parmi les habitants du pays cultivé. + +D'après ces faits, on ne jugera point que la frugalité des Arabes soit +une vertu purement de choix, ni même de climat. Sans doute l'extrême +chaleur dans laquelle ils vivent, facilite leur abstinence, en ôtant à +l'estomac l'activité que le froid lui donne. Sans doute aussi l'habitude +de la diète, en empêchant l'estomac de se dilater, devient un moyen de +la supporter; mais le motif principal et premier de cette habitude, est, +comme pour tous les autres hommes, la nécessité des circonstances où ils +se trouvent, soit de la part du sol, comme je l'ai expliqué, soit de la +part de leur état social qu'il faut développer. + +J'ai déja dit que les Arabes-Bedouins étaient divisés par tribus, qui +constituent autant de peuples particuliers. Chacune de ces tribus +s'approprie un terrain qui forme son domaine; elles ne diffèrent à cet +égard des nations agricoles, qu'en ce que ce terrain exige une étendue +plus vaste, pour fournir à la subsistance des troupeaux pendant toute +l'année. Chacune de ces tribus compose un ou plusieurs camps qui sont +répartis sur le pays, et qui en parcourent successivement les parties à +mesure que les troupeaux les épuisent: de là il arrive que sur un grand +espace il n'y a jamais d'habités que quelques points qui varient d'un +jour à l'autre; mais comme l'espace entier est nécessaire à la +subsistance annuelle de la tribu, quiconque y empiète, est censé violer +la propriété; ce qui ne diffère point encore du droit public des +nations. Si donc une tribu ou ses sujets entrent sur un terrain +étranger, ils sont traités en voleurs, en ennemis, et il y a guerre. Or, +comme les tribus ont entre elles des affinités par alliance de sang ou +par conventions, il s'ensuit des ligues qui rendent les guerres plus ou +moins générales. La manière d'y procéder est très-simple. Le délit +connu, l'on monte à cheval, l'on cherche l'ennemi, l'on se rencontre, on +parlemente; souvent on se pacifie, sinon l'on s'attaque par pelotons ou +par cavaliers; on s'aborde ventre à terre, la lance baissée; quelquefois +on la darde, malgré sa longueur, sur l'ennemi qui fuit: rarement la +victoire se dispute; le premier choc la décide; les vaincus fuient à +bride abattue sur la plaine rase du désert. Ordinairement la nuit les +dérobe au vainqueur. La tribu qui a du dessous lève le camp, s'éloigne à +marche forcée, et cherche un asile chez les alliés. L'ennemi satisfait +pousse les troupeaux plus loin, et les fuyards reviennent à leur +domaine. Mais, du meurtre de ces combats, il reste des motifs de haine +qui perpétuent les dissensions. L'intérêt de la sûreté commune à dès +long-temps établi chez les Arabes une loi générale, qui veut que le sang +de tout homme tué soit vengé par celui de son meurtrier; c'est ce qu'on +appelle le _târ_ ou _talion_: le droit en est dévolu au plus proche +parent du mort. Son honneur devant tous les Arabes y est tellement +compromis, que s'il néglige de prendre son _talion_, il est à jamais +deshonoré. En conséquence, il épie l'occasion de se venger; si son +ennemi périt par des causes étrangères, il ne se tient point satisfait, +et sa vengeance passe sur le plus proche parent. Ces haines se +transmettent comme un héritage du père aux enfants, et ne cessent que +par l'extinction de l'une des races, à moins que les familles ne +s'accordent en sacrifiant le coupable, ou en _rachetant le sang_ pour un +prix convenu en argent ou en troupeaux. Hors cette satisfaction, il n'y +a ni paix, ni trève, ni alliance entre elles, ni même quelquefois entre +les tribus réciproques: _Il y a du sang entre nous_, se dit-on en toute +affaire; et ce mot est une barrière insurmontable. Les accidents s'étant +multipliés par le laps de temps, il est arrivé que la plupart des tribus +ont des querelles, et qu'elles vivent dans un état habituel de guerre; +ce qui, joint à leur genre de vie, fait des Bedouins un peuple +militaire, sans qu'ils soient néanmoins avancés dans la pratique de cet +art. La disposition de leurs camps est un _rond_ assez irrégulier, +formé par une seule ligne de tentes plus ou moins espacées. Ces tentes, +tissues de poil de chèvre ou de chameau, sont noires ou brunes, à la +différence de celles des Turkmans, qui sont blanchâtres. Elles sont +tendues sur 3 ou 5 piquets de 5 à 6 pieds de hauteur seulement, ce qui +leur donne un air très-écrasé; dans le lointain, un tel camp ne paraît +que comme des taches noires; mais l'oeil perçant des Bedouins ne s'y +trompe pas. Chaque tente, habitée par une famille, est partagée par un +rideau en deux portions, dont l'une n'appartient qu'aux femmes. L'espace +vide du grand _rond_ sert à parquer chaque soir les troupeaux. Jamais il +n'y a de retranchement; les seules gardes avancées et les patrouilles +sont des chiens; les chevaux restent sellés, et prêts à monter à la +première alarme; mais comme il n'y a ni ordre ni distribution, ces +camps, déja faciles à surprendre, ne seraient d'aucune défense en cas +d'attaque: aussi arrive-t-il chaque jour des accidents, des enlèvements +de bestiaux; et cette guerre de maraude est une de celles qui occupent +davantage les Arabes. + +Les tribus qui vivent dans le voisinage des Turks, ont une position +encore plus orageuse: en effet, ces étrangers s'arrogeant, à titre de +conquête, la propriété de tout le pays, ils traitent les Arabes comme +des vassaux rebelles, ou des ennemis inquiets et dangereux. Sur ce +principe, ils ne cessent de leur faire une guerre sourde ou déclarée. +Les pachas se font une étude de profiter de toutes les occasions de les +troubler. Tantôt ils leur contestent un terrain qu'ils leur ont loué; +tantôt ils exigent un tribut dont on n'est pas convenu. Si l'ambition ou +l'intérêt divise une famille de chaiks, ils secourent tour à tour l'un +et l'autre parti, et finissent par les ruiner tous les deux. Souvent ils +font empoisonner ou assassiner les chefs dont ils redoutent le courage +ou l'esprit, fussent-ils même leurs alliés. De leur côté, les Arabes +regardant les Turks comme des usurpateurs et des traîtres, ne cherchent +que les occasions de leur nuire. Malheureusement le fardeau tombe plus +sur les innocents que sur les coupables: ce sont presque toujours les +paysans qui paient les délits des gens de guerre. A la moindre alarme, +on coupe leurs moissons, on enlève leurs troupeaux, on intercepte les +communications et le commerce: les paysans crient aux voleurs, et ils +ont raison; mais les Bedouins réclament le droit de la guerre, et +peut-être n'ont-ils pas tort. Quoi qu'il en soit, ces déprédations +établissent entre les Bédouins et les habitants du pays cultivé, une +mésintelligence qui les rend mutuellement ennemis. + +Telle est la situation des Arabes à l'extérieur. Elle est sujette à de +grandes vicissitudes, selon la bonne ou mauvaise conduite des chefs. +Quelquefois une tribu faible s'élève et s'agrandit, pendant qu'une +autre, d'abord puissante, décline ou même s'anéantit; non que tous ses +membres périssent, mais parce qu'ils s'incorporent à une autre; et ceci +tient à la constitution intérieure des tribus. Chaque tribu est composée +d'une ou de plusieurs familles principales, dont les membres portent le +titre de _chaiks_ ou _seigneurs_. Ces familles représentent assez bien +les _patriciens_ de Rome, et les _nobles_ de l'Europe. L'un de ces +chaiks commande en chef à tous les autres; c'est le général de cette +petite armée. Quelquefois il prend le titre d'_émir_, qui signifie +_commandant_ et prince. Plus il a de parens, d'enfants et d'alliés, plus +il est fort et puissant. Il y joint des serviteurs qu'il s'attache d'une +manière spéciale, en fournissant à tous leurs besoins. Mais en outre, il +se range autour de ce chef de petites familles qui, n'étant point assez +fortes pour vivre indépendantes, ont besoin de protection et d'alliance. +Cette réunion s'appelle _qâbilé_ ou _tribu_. On la distingue d'une autre +par le nom de son chef, ou par celui de la famille commandante. Quand on +parle de ses individus en général, on les appelle _enfants_ d'un tel, +quoiqu'ils ne soient pas réellement tous de son sang, et que lui-même +soit un homme mort depuis long-temps. Ainsi l'on dit: _beni Temîn_, +_oulâd Taï_; les enfants de _Temîn_ et de _Taï_. Cette façon de +s'exprimer est même passée par métaphore aux noms de pays; la phrase +ordinaire pour en désigner les habitants, est de dire _les enfants de +tel lieu_. Ainsi les Arabes disent _oulâd Masr_, les Égyptiens; _oulâd +Châm_, les Syriens; ils diraient _oulâd Fransa_, les Français; _oulâd +Mosqou_, les Russes; ce qui n'est pas sans importance pour l'histoire +ancienne. + +Le gouvernement de cette société est tout à la fois républicain, +aristocratique et même despotique, sans être décidément aucun de ces +états. Il est républicain, parce que le peuple y a une influence +première dans toutes les affaires, et que rien ne se fait sans un +consentement de majorité. Il est aristocratique, parce que les familles +des _chaiks_ ont quelques-unes des prérogatives que la force donne +partout. Enfin il est despotique, parce que le _chaik_ principal a un +pouvoir indéfini et presque absolu. Quand c'est un homme de caractère, +il peut porter son autorité jusqu'à l'abus; mais dans cet abus même il +est des bornes que l'état des choses rend assez étroites. En effet, si +un chef commettait une grande injustice; si, par exemple, il tuait un +Arabe, il lui serait presque impossible d'en éviter la peine: le +ressentiment de l'offense n'aurait nul respect pour son titre; il +subirait le _talion_; et s'il ne payait pas le sang, il serait +infailliblement assassiné; ce qui serait facile, vu la vie simple et +privée des chaiks dans le camp. S'il fatigue ses sujets par sa dureté, +ils l'abandonnent, et passent dans une autre tribu. Ses propres parents +profitent de ses fautes, pour le déposer et s'établir à sa place. Il n'a +point contre eux la ressource des troupes étrangères; ses sujets +communiquent entre eux trop aisément, pour qu'il puisse les diviser +d'intérêt et se faire une faction subsistante. D'ailleurs, comment la +soudoyer, puisqu'il ne retire de la tribu aucune espèce d'impôt; que la +plupart de ses sujets sont bornés au plus juste nécessaire, et qu'il est +réduit lui-même à des propriétés assez médiocres et déja chargées de +grosses dépenses? + +En effet, c'est le chaik principal qui, dans toute tribu, est chargé de +défrayer les allants et les venants; c'est lui qui reçoit les visites +des alliés et de quiconque a des affaires. Sur le prolongement de sa +tente, est un grand pavillon qui sert d'hospice à tous les étrangers et +aux passants. C'est là que se tiennent les assemblées fréquentes des +chaiks et des notables, pour décider des campements, des décampements, +de la paix, de la guerre, des démêlés avec les gouverneurs turks et les +villages, des procès et querelles des particuliers, etc. A cette foule +qui se succède, il faut donner le café, le pain cuit sous la cendre, le +riz et quelquefois le chevreau ou le chameau rôti; en un mot, il faut +tenir table ouverte; et il est d'autant plus important d'être généreux, +que cette générosité porte sur des objets de nécessité première. Le +crédit et la puissance dépendent de là: l'Arabe affamé place avant toute +vertu la libéralité qui le nourrit; et ce préjugé n'est pas sans +fondement; car l'expérience a prouvé que les _chaiks_ avares n'étaient +jamais des hommes à grandes vues: de là ce proverbe, aussi juste que +précis: _Main serrée, coeur étroit_. Pour subvenir à ces dépenses, le +_chaik_ n'a que ses troupeaux, quelquefois des champs ensemencés, le +casuel des pillages avec les péages des chemins; et tout cela est borné. +Celui chez qui je me rendis sur la fin de 1784, dans le pays de Gaz, +passait pour le plus puissant des cantons: cependant il ne m'a pas paru +que sa dépense fût supérieure à celle d'un gros fermier: son mobilier, +consistant en quelques pelisses, en tapis, en armes, en chevaux et en +chameaux, ne peut s'évaluer à plus de 50,000 livres; et il faut observer +que dans ce compte, quatre juments de race sont portées à 6,000 livres, +et chaque tête de chameau à 10 louis. On ne doit donc pas, lorsqu'il +s'agit des Bedouins, attacher nos idées ordinaires aux mots de _prince_ +et de _seigneur_: on se rapprocherait beaucoup plus de la vérité en les +comparant aux bons fermiers des pays de montagnes, dont ils ont la +simplicité dans les vêtements comme dans la vie domestique et dans les +moeurs. Tel chaik qui commande à 500 chevaux, ne dédaigne pas de seller +et de brider le sien, de lui donner l'orge et la paille hachée. Dans sa +tente, c'est sa femme qui fait le café, qui bat la pâte, qui fait cuire +la viande. Ses filles et ses parentes lavent le linge, et vont, la +cruche sur la tête et le voile sur le visage, puiser l'eau à la +fontaine: c'est précisément l'état dépeint par Homère, et par la Genèse +dans l'histoire d'Abraham. Mais il faut avouer qu'on a de la peine à +s'en faire une juste idée, quand on ne l'a pas vu de ses propres yeux. + +La simplicité, ou, si l'on veut, la pauvreté du commun des Bedouins, est +proportionnée à celle de leurs chefs. Tous les biens d'une famille +consistent en un mobilier, dont voici à peu près l'inventaire: quelques +chameaux mâles et femelles, des chèvres, des poules, une jument et son +harnais, une tente, une lance de treize pieds de long, un sabre courbe, +un fusil rouillé à pierre ou à rouet, une pipe, un moulin portatif, une +marmite, un seau de cuir, une poêlette à griller le café, une natte, +quelques vêtements, un manteau de laine noire; enfin, pour tous bijoux, +quelques anneaux de verre ou d'argent que la femme porte aux jambes et +au bras. Si rien de tout cela ne manque, le ménage est riche. Ce qui +manque au pauvre, et ce qu'il désire le plus, est la jument: en effet, +cet animal est le grand moyen de fortune; c'est avec la jument que le +Bedouin va en course contre les tribus ennemies, ou en maraude dans les +campagnes et sur les chemins. La jument est préférée au cheval, parce +qu'elle ne hennit point, parce qu'elle est plus docile, et qu'elle a du +lait qui, dans l'occasion, apaise la soif et même la faim de son +maître. + +Ainsi restreints au plus étroit nécessaire, les Arabes ont aussi peu +d'industrie que de besoins; tous leurs arts se réduisent à ourdir des +tentes grossières, à faire des nattes et du beurre. Tout leur commerce +consiste à échanger des chameaux, des chevreaux, des chevaux mâles et +des laitages, contre des armes, des vêtements, quelque peu de riz ou de +blé, et contre de l'argent qu'ils enfouissent. Leurs sciences sont +absolument nulles; ils n'ont aucune idée ni de l'astronomie, ni de la +géométrie, ni de la médecine. Ils n'ont aucun livre, et rien n'est si +rare, même parmi les chaiks, que de savoir lire. Toute leur littérature +consiste à réciter des contes et des histoires, dans le genre des _Mille +et une nuits_. Ils ont une passion particulière pour ces narrations; +elles remplissent une grande partie de leurs loisirs, qui sont +très-longs. Le soir ils s'asseyent à terre à la porte des tentes, ou +sous leur couvert, s'il fait froid, et là, rangés en cercle autour d'un +petit feu de fiente, la pipe à la bouche, et les jambes croisées, ils +commencent d'abord par rêver en silence, puis, à l'improviste, quelqu'un +débute par un _il y avait au temps passé_, et il continue jusqu'à la fin +les aventures d'un jeune chaik et d'une jeune Bedouine: il raconte +comment le jeune homme aperçut d'abord sa maîtresse à la dérobée, et +comme il en devint éperdument amoureux; il dépeint trait par trait la +jeune beauté, vante ses yeux noirs, grands et doux comme ceux d'une +gazelle; son regard mélancolique et passionné; ses sourcils courbés +comme deux arcs d'ébène; sa taille droite et souple comme une lance: il +n'omet ni sa démarche légère comme celle d'une _jeune pouline_, ni ses +paupières noircies de _kohl_, ni ses lèvres peintes de bleu, ni ses +ongles teints de _henné_ couleur d'or, ni sa gorge semblable à une +couple de grenades, ni ses paroles douces comme le miel. Il conte le +martyre du jeune amant, _qui se consume tellement de désirs et d'amour, +que son corps ne donne plus d'ombre_. Enfin, après avoir détaillé ses +tentatives pour voir sa maîtresse, les obstacles des parents, les +enlèvements des ennemis, la captivité survenue aux deux amants, etc., il +termine, à la satisfaction de l'auditoire, par les ramener unis et +heureux à la tente paternelle; et chacun de payer à son éloquence le _ma +cha allah_[209] qu'il a mérité. Les Bedouins ont aussi des chansons +d'amour, qui ont plus de naturel et de sentiment que celles des Turks et +des habitants des villes; sans doute parce que ceux-là ayant des moeurs +chastes, connaissent l'amour; pendant que ceux-ci, livrés à la débauche, +ne connaissent que la jouissance. + +En considérant que la condition des Bedouins, surtout dans l'intérieur +du désert, ressemble à beaucoup d'égards à celle des sauvages de +l'Amérique, je me suis quelquefois demandé pourquoi ils n'avaient point +la même férocité; pourquoi, éprouvant de grandes disettes, l'usage de la +chair humaine était inouï parmi eux; pourquoi, en un mot, leurs moeurs +sont plus douces et plus sociables. Voici les raisons que me donne +l'analyse des faits. + +Il semblerait d'abord que l'Amérique étant riche en pâturages, en lacs +et en forêts, ses habitants dussent avoir plus de facilité pour la vie +pastorale que pour toute autre. Mais si l'on observe que ces forêts, en +offrant un refuge aisé aux animaux, les soustraient au pouvoir de +l'homme, on jugera que le sauvage a été conduit par la nature du sol, à +être chasseur, et non pasteur. Dans cet état, toutes ses habitudes ont +concouru à lui donner un caractère violent. Les grandes fatigues de la +chasse ont endurci son corps; les faims extrêmes, suivies tout-à-coup de +l'abondance du gibier, l'ont rendu vorace. L'habitude de verser du sang +et de déchirer sa proie, l'a familiarisé avec le meurtre et avec le +spectacle de la douleur. Si la faim l'a persécuté, il a désiré la chair; +et trouvant à sa portée celle de son semblable, il a dû en manger; il a +pu se résoudre à le tuer pour s'en repaître. La première épreuve faite, +il s'en est fait une habitude; il est devenu anthropophage, +sanguinaire, atroce; et son ame a pris l'insensibilité de tous ses +organes. + +La position de l'Arabe est bien différente. Jeté sur de vastes plaines +rases, sans eau, sans forêts, il n'a pu, faute de gibier et de poisson, +être chasseur ou pêcheur. Le chameau a déterminé sa vie au genre +pastoral, et tout son caractère s'en est composé. Trouvant sous sa main +une nourriture légère, mais suffisante et constante, il a pris +l'habitude de la frugalité; content de son lait et de ses dattes, il n'a +point désiré la chair, il n'a point versé le sang: ses mains ne se sont +point accoutumées au meurtre, ni ses oreilles aux cris de la douleur: il +a conservé un coeur humain et sensible. + +Lorsque ce sauvage pasteur connut l'usage du cheval, son état changea un +peu de forme. La facilité de parcourir rapidement de grands espaces le +rendit vagabond: il était avide par disette, il devint voleur par +cupidité; et tel est resté son caractère. Pillard plutôt que guerrier, +l'Arabe n'a point un courage sanguinaire; il n'attaque que pour +dépouiller; et si on lui résiste, il ne juge pas qu'un peu de butin +vaille la peine de se faire tuer. Il faut verser son sang pour +l'irriter; mais alors on le trouve aussi opiniâtre à se venger, qu'il a +été prudent à se compromettre. + +On a souvent reproché aux Arabes cet esprit de rapine; mais, sans +vouloir l'excuser, on ne fait point assez d'attention qu'il n'a lieu +que pour l'étranger réputé ennemi, et par conséquent il est fondé sur le +droit public de la plupart des peuples. Quant à l'intérieur de leur +société, il y règne une bonne foi, un désintéressement, une générosité +qui feraient honneur aux hommes les plus civilisés. Quoi de plus noble +que ce droit d'asile établi chez toutes les tribus! Un étranger, un +ennemi même, a-t-il touché la tente du Bedouin, sa personne devient, +pour ainsi dire, inviolable. Ce serait une lâcheté, une honte éternelle, +de satisfaire même une juste vengeance aux dépens de l'hospitalité. Le +Bedouin a-t-il consenti à _manger le pain et le sel_ avec son hôte, rien +au monde ne peut le lui faire trahir. La puissance du sultan ne serait +pas capable de retirer un réfugié[210] d'une tribu, à moins de +l'exterminer tout entière. Ce Bedouin, si avide hors de son camp, n'y a +pas plus tôt remis le pied, qu'il devient libéral et généreux. Quelque +peu qu'il ait, il est toujours prêt à le partager. Il a même la +délicatesse de ne pas attendre qu'on le lui demande: s'il prend son +repas, il affecte de s'asseoir à la porte de sa tente, afin d'inviter +les passants; sa générosité est si vraie, qu'il ne la regarde pas comme +un mérite, mais comme un devoir: aussi prend-il sur le bien des autres +le droit qu'il leur donne sur le sien. A voir la manière dont en usent +les Arabes entre eux, on croirait qu'ils vivent en communauté de biens. +Cependant ils connaissent la propriété; mais elle n'a point chez eux +cette dureté que l'extension des faux besoins du luxe lui a donnée chez +les peuples agricoles. On pourra dire qu'ils doivent cette modération à +l'impossibilité de multiplier beaucoup leurs jouissances; mais si les +vertus de la foule des hommes ne sont dues qu'à la nécessité des +circonstances, peut-être les Arabes n'en sont-ils pas moins dignes +d'estime: ils sont du moins heureux que cette nécessité établisse chez +eux un état de choses qui a paru aux plus sages législateurs la +perfection de la police, je veux dire une sorte d'égalité ou de +rapprochement dans le partage des biens et l'ordre des conditions. Privé +d'une multitude de jouissances que la nature a prodiguées à d'autres +pays, ils ont moins de moyens de se corrompre et de s'avilir. Il est +moins facile à leurs chaiks de se former une faction qui asservisse et +appauvrisse la masse de la nation. Chaque individu pouvant se suffire à +lui-même, en garde mieux son caractère, son indépendance; et la pauvreté +particulière devient la cause et le garant de la liberté publique. + +Cette liberté s'étend jusque sur les choses de religion: il y a cette +différence remarquable entre les Arabes des villes et ceux du désert, +que pendant que les premiers portent le double joug du despotisme +politique et du despotisme religieux, ceux-là vivent dans une franchise +absolue de l'un et de l'autre: il est vrai que sur les frontières des +Turks, les Bedouins gardent par politique des apparences musulmanes; +mais elles sont si peu rigoureuses, et leur dévotion est si relâchée, +qu'ils passent généralement pour des infidèles, sans loi et sans +prophètes. Ils disent même assez volontiers que la religion de Mahomet +n'a point été faite pour eux: «Car, ajoutent-ils, comment faire des +ablutions, puisque nous n'avons point d'eau? Comment faire des aumônes, +puisque nous ne sommes pas riches? Pourquoi jeûner le ramadan, puisque +nous jeûnons toute l'année? Et pourquoi aller à la Mekke, si Dieu est +partout?» Du reste, chacun agit et pense comme il veut, et il règne chez +eux la plus parfaite tolérance. Elle se peint très-bien dans un propos +que me tenait un jour un de leurs chaiks, nommé _Ahmed_, fils de +_Bâhir_, chef de la tribu des _Ouahidié_. «Pourquoi, _me disait ce +chaik_, veux-tu retourner chez les Francs? Puisque tu n'as pas +d'aversion pour nos moeurs, puisque tu sais porter la lance et courir un +cheval comme un Bedouin, reste parmi nous. Nous te donnerons des +pelisses, une tente, une honnête et jeune Bédouine, et une bonne jument +de race. Tu vivras dans notre maison.... Mais ne sais-tu pas, _lui +répondis-je_, que né parmi les Francs, j'ai été élevé dans leur +religion? Comment les Arabes verront-ils un _infidèle_, ou que +penseront-ils d'un _apostat_?.... Et toi-même, _répliqua-t-il_, ne +vois-tu pas que les Arabes vivent sans soucis du prophète et du _livre_ +(le Qôran)? Chacun parmi nous suit la route de sa conscience. Les +actions sont devant les hommes; mais la religion est devant Dieu.» Un +autre chaik, conversant un jour avec moi, m'adressa par mégarde la +formule triviale: _Écoute, et prie sur le prophète;_ au lieu de la +réponse ordinaire, _J'ai prié;_ je répondis en souriant: _J'écoute_. Il +s'aperçut de sa méprise, et sourit à son tour. Un Turk de Jérusalem qui +était présent, prit la chose plus sérieusement. «O chaik, _lui dit-il,_ +comment peux-tu adresser les paroles des vrais croyants à un infidèle? +_La langue est légère_, répondit le chaik, _encore que le coeur soit +blanc_ (pur); _mais toi qui connais les coutumes des Arabes, comment +peux-tu offenser un étranger avec qui nous avons mangé le pain et le +sel?_ Puis se tournant vers moi: _Tous ces peuples du Frankestan dont tu +m'as parlé, qui sont hors de la loi du prophète, sont-ils plus nombreux +que les musulmans? On pense_, lui répondis-je, _qu'ils sont 5 ou 6 fois +plus nombreux, même en comptant les Arabes.... Dieu est juste_, +reprit-il, _il pèsera dans ses balances_[211].» + +Il faut l'avouer, il est peu de nations policées qui aient une morale +aussi généralement estimable que les Arabes bedouins; et il est +remarquable que les mêmes vertus se retrouvent presque également chez +les hordes turkmanes, et chez les Kourdes; en sorte qu'elles semblent +attachées à la vie pastorale. Il est d'ailleurs singulier que ce soit +chez ce genre d'hommes que la religion a le moins déformes extérieures, +au point que l'on n'a jamais vu chez les Bedouins, les Turkmans, ou les +Kourdes, ni prêtres, ni temples, ni culte régulier. Mais il est temps de +continuer la description des autres peuples de la Syrie, et de porter +nos considérations sur un état social tout différent de celui que nous +quittons, sur l'état des peuples agricoles et sédentaires. + + + + +CHAPITRE III. + +Des peuples agricoles de la Syrie. + + + + +§ I. + +Des Ansârié. + + +Le premier peuple agricole qu'il faut distinguer dans la Syrie du reste +de ses habitants, est celui que l'on appelle dans le pays du nom pluriel +d'_Ansârié_, rendu sur les cartes de Delisle par celui d'_Ensyriens_, et +sur celles de d'Anville par celui de _Nassaris_. Le terrain qu'occupent +ces _Ansârié_, est la chaîne de montagnes qui s'étend depuis _Antâkié_, +jusqu'au ruisseau dit _Nahr-el-Kébir_, ou la _Grande rivière_. Leur +origine est un fait historique peu connu, et cependant assez instructif. +Je vais le rapporter tel que le cite un écrivain qui a puisé aux sources +primitives[212]. + +»L'an des Grecs 1202 (c'est-à-dire, 891 de J-C.), il y avait dans les +environs de Koufa, au village de _Nasar_, un vieillard que ses jeûnes, +ses prières assidues et sa pauvreté faisaient passer pour un saint: +plusieurs gens du peuple s'étant déclarés ses partisans, il choisit +parmi eux 12 sujets pour répandre sa doctrine. Mais le commandant du +lieu, alarmé de ses mouvements, fit saisir le vieillard, et le fit +mettre en prison. Dans ce revers, son état toucha une fille esclave du +geôlier, et elle se proposa de le délivrer. Il s'en présenta bientôt une +occasion qu'elle ne manqua pas de saisir. Un jour que le geôlier s'était +couché ivre, et dormait d'un profond sommeil, elle prit tout doucement +les clefs qu'il tenait sous son oreiller, et après avoir ouvert la porte +au vieillard, elle vint les remettre en place, sans que son maître s'en +aperçut: le lendemain, lorsque le geolier vint pour visiter son +prisonnier, il fut d'autant plus étonné de trouver le lieu vide, qu'il +ne vit aucune trace de violence. Il crut alors que le vieillard avait +été délivré par un ange, et il s'empressa de répandre ce bruit pour +éviter la répréhension qu'il méritait. De son côté, le vieillard raconta +la même chose à ses disciples, et il se livra plus que jamais à la +prédication de ses idées. Il écrivit même un livre dans lequel on lit +entre autres choses: _Moi un tel, du village de Nasar, j'ai vu Christ, +qui est la parole de Dieu, qui est Ahmad, fils de Mohammad, fils de +Hanafa, de la race d'Ali, qui est aussi Gabriel; et il m'a dit_: _Tu es +celui qui lit (avec intelligence)_; _tu es l'homme qui dit vrai; tu es +le chameau qui préserve les fidèles de la colère; tu es la bête de +charge qui porte leur fardeau; tu es l'esprit (saint), et Jean, fils de +Zacharie. Va, et prêche aux hommes qu'ils fassent_ 4 _génuflexions en +priant; à savoir, deux avant le lever du soleil, et deux avant son +coucher, en tournant le visage vers Jérusalem; et qu'ils disent trois +fois_: _Dieu tout-puissant, Dieu très-haut, Dieu très-grand; qu'ils +n'observent plus que la_ 2^{e} _et_ 3^{e} _fête; qu'ils ne jeûnent que +deux jours par an; qu'ils ne se lavent point le prépuce, et qu'ils ne +boivent point de bière, mais du vin tant qu'il en voudront; enfin, +qu'ils s'abstiennent de la chair des bêtes carnassières._ Ce vieillard +étant passé en Syrie, répandit ces opinions chez les gens de la +campagne et du peuple, qui le crurent en foule; et après quelques +années, il s'évada, sans qu'on ait su ce qu'il devint». + +Telle fut l'origine de ce _Ansâriens_, qui se trouvèrent, pour la +plupart, être des habitants de ces montagnes dont nous avons parlé. Un +peu plus d'un siècle après cette époque, les Croisés portant la guerre +dans ces cantons, et marchant de _Marrah_ par l'Oronte vers le Liban, +rencontrèrent de ces _Nasiréens_, dont ils tuèrent un grand nombre. +Guillaume de Tyr[213], qui rapporte ce fait, les confond avec les +_assassins_, et peut-être ont-ils eu des traits communs. Quant à ce +qu'il ajoute que le terme _assassins_ avait cours chez les Francs comme +chez les Arabes, sans pouvoir en expliquer l'origine, il est facile d'en +résoudre le problème. Dans l'usage vulgaire de la langue arabe, +_Hassâsin_[214] signifie _des voleurs de nuit_, des gens qui tuent _en +guet-apens_; on emploie ce terme encore aujourd'hui dans ce sens au +Kaire et dans la Syrie: par cette raison il convint aux _Bâténiens_, qui +tuaient par surprise; les Croisés qui le trouvèrent en Syrie au moment +que cette secte faisait le plus de bruit, durent en adopter l'usage. Ce +qu'ils ont raconté du _vieux de la Montagne_, est une mauvaise +traduction de la phrase _Chaik-el-Djebal_, qu'il faut expliquer +_seigneur des montagnes_; et par-là, les Arabes ont désigné le chef des +_Bâténiens_, dont le siége principal était à l'orient du _Kourdestan_, +dans les _montagnes_ de l'ancienne Médie. + +Les _Ansârié_ sont, comme je l'ai dit, divisés en plusieurs peuplades ou +sectes; on y distingue les _Chamsiés_, ou adorateurs du _soleil_; les +_Kelbîé_, ou adorateurs du _chien_; et les _Quadmousié_, qu'on assure +rendre un culte particulier à l'organe qui, dans les femmes, correspond +à _Priape_[215]. Niebuhr, à qui l'on a fait les mêmes récits qu'à moi, +n'a pu les croire, _parce que_, dit-il, _il n'est pas probable que des +hommes se dégradent à ce point_; mais cette manière de raisonner est +démentie, et par l'histoire de tous les peuples, qui prouve que l'esprit +humain est capable des écarts les plus extravagants, et même par l'état +actuel de la plupart des pays, et surtout de ceux de l'Orient, où l'on +trouve un degré d'ignorance et de crédulité propre à recevoir ce qu'il y +a de plus absurde. Les cultes bizarres dont nous parlons, sont d'autant +plus croyables chez les _Ansârié_, qu'ils paraissent s'y être conservés +par une transmission continue des siècles anciens où ils régnèrent. Les +historiens[216] remarquent que malgré le voisinage d'Antioche, le +christianisme ne pénétra qu'avec la plus grande peine dans ces cantons; +il y comptait peu de prosélytes, même après le règne de Julien: de là, +jusqu'à l'invasion des Arabes, il eut peu le temps de s'établir; car il +n'en est pas toujours des révolutions d'opinions dans les campagnes +comme dans les villes. Dans celles ci, la communication facile et +continue répand plus promptement les idées, et décide en peu de temps de +leur sort par une chute ou un triomphe marqué. Les progrès que cette +religion put faire chez ces montagnards grossiers, ne servirent qu'à +aplanir les routes au mahométisme, plus analogue à leurs goûts; et il +résulta des dogmes anciens et modernes, un mélange informe auquel le +vieillard de _Nasar_ dut son succès. Cent cinquante ans après lui, +_Mohammad-el-Dourzi_ ayant à son tour fait une secte, les _Ansâriens_ +n'en admirent point le principal article, qui était la divinité du +_kalife Hakem_: par cette raison, ils sont demeurés distincts des +Druzes, quoiqu'ils aient d'ailleurs divers traits de ressemblance avec +eux. Plusieurs des _Ansârié_ croient à la métempsycose; d'autres +rejettent l'immortalité de l'ame; et en général, dans l'anarchie civile +et religieuse, dans l'ignorance et la grossièreté qui règnent chez eux, +ces paysans se font telles idées qu'ils jugent à propos, et suivent la +secte qui leur plaît, ou n'en suivent point du tout. + +Leurs pays est divisé en 3 districts principaux, tenus à _ferme_ par des +_chefs_ appelés _Moqaddamim_. Ils reportent leur tribut au pacha de +Tripoli, dont ils reçoivent leur titre chaque année. Leurs montagnes +sont communément moins escarpées que celles du Liban; elles sont en +conséquence plus propres à la culture, mais aussi elles sont plus +ouvertes aux Turks; et c'est par cette raison sans doute qu'avec une +plus grande fécondité en grain, en tabac à fumer, en vigne et en olives, +elles sont cependant moins peuplées que celles de leurs voisins les +Maronites et les Druzes, dont il faut nous occuper. + + + + +§ II. + +Des Maronites. + + +Entre les _Ansârié_ au nord, et les _Druzes_ au midi, habite un petit +peuple connu dès long-temps sous le nom de _Maouârné_, ou _Maronites_. +Leur origine première, et la nuance qui les distingue des _Latins_, dont +ils suivent la communion, ont été longuement discutées par des écrivains +ecclésiastiques; ce qu'il y a de plus clair et de plus intéressant dans +ces questions, peut se réduire à ce qui suit. + +Sur la fin du sixième siècle de l'église, lorsque l'esprit érémitique +était encore dans la ferveur de la nouveauté, vivait sur les bords de +l'_Oronte_ un nommé _Mâroun_, qui, par ses jeûnes, sa vie solitaire et +ses austérités, s'attira la considération du peuple d'alentour. Il +paraît que dans les querelles qui déja régnaient entre Rome et +Constantinople, il employa son crédit en faveur des Occidentaux. Sa +mort, loin de refroidir ses partisans, donna une nouvelle force à leur +zèle: le bruit se répandit qu'il se faisait des miracles près de son +corps: et sur ce bruit, il s'assembla de _Kinésrin_, d'_Aouâsem_ et +autres lieux, des gens qui lui dressèrent, dans _Hama_, une chapelle et +un tombeau; bientôt même il s'y forma un couvent qui prit une grande +célébrité dans toute cette partie de la Syrie. Cependant les querelles +des deux métropoles s'échauffèrent, et tout l'empire partagea les +dissensions des prêtres et des princes. Les affaires en étaient à ce +point, lorsque sur la fin du 7^{e} siècle, un moine du couvent de Hama, +nommé _Jean le Maronite_, parvint, par son talent pour la prédication, à +se faire considérer comme un des plus fermes appuis de la cause des +_Latins_ ou partisans du pape. Leurs adversaires, les partisans de +l'empereur, nommés par cette raison _melkites_, c'est-à-dire +_royalistes_, faisaient alors de grands progrès dans le Liban. Pour s'y +opposer avec succès, les Latins résolurent d'y envoyer _Jean le +Maronite_; en conséquence, ils le présentèrent à l'agent du pape, à +Antioche, lequel, après l'avoir sacré évêque de _Djebail_, l'envoya +prêcher dans ces contrées. Jean ne tarda pas à rallier ses partisans et +à en augmenter le nombre; mais traversé par les intrigues et même par +les attaques ouvertes des melkites, il jugea nécessaire d'opposer la +force à la force; il rassembla tous les Latins, et il s'établit avec eux +dans le Liban, où ils formèrent une société indépendante pour l'état +civil comme pour l'état religieux. C'est ce qu'indiqué un historien du +Bas-Empire[217], en ces termes: «L'an 8 de Constantin Pogonat (676 de +Jésus-Christ), les _Mardaïtes_ s'étant attroupés, s'emparèrent du Liban, +qui devint le refuge des vagabonds, des esclaves et de toute sorte de +gens. Ils s'y renforcèrent au point qu'ils arrêtèrent les progrès des +Arabes, et qu'ils contraignirent le kalife Moâouia à demander aux Grecs +une trêve de 30 ans, sous l'obligation d'un tribut de 50 chevaux de +race, de 100 esclaves, et de 10,000 pièces d'or.» + +Le nom de _mardaïtes_ qu'emploie ici l'auteur, est un terme _syriaque_ +qui signifie _rebelle_, et par son opposition à _melkite_ ou royaliste, +il prouve à la fois que le syriaque était encore usité à cette époque, +et que le schisme qui déchirait l'empire était autant civil que +religieux. D'ailleurs, il paraît que l'origine de ces deux factions et +l'existence d'une insurrection dans ces contrées, sont antérieures à +l'époque alléguée; car dès les premiers temps du mahométisme (622 de +Jésus-Christ) on fait mention de deux petits princes particuliers, dont +l'un, nommé _Youseph_, commandait à _Djebail_; et l'autre, nommé +_Kesrou_, gouvernait l'intérieur du pays, qui prit de lui le nom de +_Kesraouân_. On en cite encore après eux un autre qui fit une expédition +contre Jérusalem, et qui mourut très-âgé à _Beskonta_[218], où il +faisait sa résidence. Ainsi, dès avant Constantin Pogonat, ces montagnes +étaient devenues l'asile des _mécontents_ ou des _rebelles_, qui +fuyaient l'intolérance des empereurs et de leurs agents. Ce fut sans +doute par cette raison, et par une analogie d'opinions, que Jean et ses +disciples s'y réfugièrent; et ce fut par l'ascendant qu'ils y prirent, +ou qu'ils y avaient déja, que toute la nation se donna le nom de +_maronites_, qui n'était point injurieux comme celui de _mardaïtes_. +Quoi qu'il en soit, Jean ayant établi chez ces montagnards un ordre +régulier et militaire, leur ayant donné des armes et des chefs, ils +employèrent leur liberté à combattre les ennemis communs de l'empire et +de leur petit état; bientôt ils se rendirent maîtres de presque toutes +les montagnes jusqu'à Jérusalem. Le schisme qui arriva chez les +musulmans à cette époque, facilita leurs succès: _Moâouia_ révolté à +Damas contre Ali, kalife à Koufa, se vit obligé, pour n'avoir pas deux +guerres ensemble, de faire (en 678) un traité onéreux avec les Grecs. +Sept ans après, Abd-el-Malek le renouvela avec Justinien II, en exigeant +toutefois que l'empereur le délivrât des Maronites. Justinien eut +l'imprudence d'y consentir, et il y ajouta la lâcheté de faire +assassiner leur chef par un envoyé que cet homme trop généreux avait +reçu dans sa maison sous des auspices de paix. Après ce meurtre, cet +agent employa la séduction et l'intrigue si heureusement, qu'il emmena +12,000 hommes du pays; ce qui laissa une libre carrière aux progrès des +musulmans. Peu après, une autre persécution menaça les Maronites d'une +ruine entière; car le même Justinien envoya contre eux des troupes, sous +la conduite de Marcien et de Maurice, qui détruisirent le monastère de +Hama, et y égorgèrent 500 moines. De là ils vinrent porter la guerre +jusque dans le Kesraouân; mais heureusement que sur ces entrefaites +Justinien fut déposé, à la veille de faire exécuter un massacre général +dans Constantinople; et les Maronites, autorisés par son successeur, +ayant attaqué Maurice, taillèrent son armée en pièces dans un combat où +il périt lui-même. Depuis cette époque, on les perd de vue jusqu'à +l'invasion des Croisés, avec qui ils eurent tantôt des alliances et +tantôt des démêlés: dans cet intervalle, qui fut de plus de trois +siècles, une partie de leurs possessions leur échappa, et ils furent +restreints, vers le Liban, aux bornes actuelles; sans doute même ils +payèrent des tributs lorsqu'il se trouva des gouverneurs arabes ou +turkmans assez forts pour les exiger. Ils étaient dans ce cas vis-à-vis +du kalife d'Égypte _Hakem-B'amr-Ellah_, lorsque vers l'an 1014 il céda +leur côte à un prince turkman d'Alep. Deux cents ans après, +_Selah-eldîn_ ayant chassé les Européens de ces cantons, il fallut plier +sous sa puissance, et acheter la paix par des contributions. Ce fut +alors, c'est-à-dire vers l'an 1215, que les Maronites effectuèrent avec +Rome une réunion dont ils n'avaient jamais été éloignés, et qui subsiste +encore. Guillaume de Tyr, qui rapporte le fait, observe qu'ils avaient +40,000 hommes en état de porter les armes. Leur état, assez paisible +sous les Mamlouks, fut troublé par Sélim II; mais ce prince, occupé par +de plus grands soins, ne se donna pas la peine de les assujettir. Cette +négligence les enhardit; et de concert avec les Druzes et leur émir, le +célèbre Fakr-el-dîn, ils empiétèrent de jour en jour sur les Ottomans; +mais ces mouvements eurent une issue malheureuse; car Amurat III ayant +envoyé contre eux Ibrahim, pacha du Kaire, ce général les réduisit en +1588 à l'obéissance, et les soumit à un tribut annuel qu'ils paient +encore. + +Depuis ce temps, les pachas, jaloux d'étendre leur autorité et leurs +rapines, ont souvent tenté d'introduire dans les montagnes des +Maronites leurs garnisons et leurs agas; mais toujours repoussés, ils +ont été forcés de s'en tenir à la première capitulation. La sujétion des +Maronites se borne donc à payer un tribut au pacha de Tripoli dont leur +pas relève; chaque année il en donne la ferme à un ou plusieurs +_chaiks_[219], c'est-à-dire, à des _notables_ qui en font la répartition +par districts et par villages. Cet impôt est assis presque entier sur +les mûriers et les vignes, qui sont les principaux et presque les seuls +objets de culture. Il varie en plus et en moins, selon la résistance que +l'on peut opposer au pacha. Il y a aussi des douanes établies aux bords +maritimes, tels que _Djebail_ et _Bâtroun_; mais cet objet n'est pas +considérable. + +La forme du gouvernement n'est point fondée sur des conventions +expresses, mais seulement sur les usages et les coutumes. Cet +inconvénient eût eu sans doute des long-temps de fâcheux effets, s'ils +n'eussent été prévenus par plusieurs circonstances heureuses. La +première est la religion, qui mettant une barrière insurmontable entre +les Maronites et les musulmans, a empêché les ambitieux de se liguer +avec les étrangers pour asservir leur nation. La deuxième est la nature +du pays, qui offrant partout de grandes défenses, a donné à chaque +village, et presque à chaque famille, le moyen de résister par ses +propres forces, et par conséquent d'arrêter l'extension d'un seul +pouvoir; enfin l'on doit compter pour une troisième raison, la faiblesse +même de cette société, qui depuis son origine, environnée d'ennemis +puissants, n'a pu leur résister qu'en maintenant l'union entre ses +membres; et cette union n'a lieu, comme l'on sait, qu'autant qu'ils +s'abstiennent de l'oppression les uns des autres, et qu'ils jouissent +réciproquement de la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés. +C'est ainsi que le gouvernement s'est maintenu de lui-même dans un +équilibre naturel, et que les moeurs tenant lieu de lois, les Maronites +ont été préservés jusqu'à ce jour de l'oppression du despotisme et des +désordres de l'anarchie. + +On peut considérer la nation comme partagée en deux classes, le _peuple_ +et les _chaiks_. Par ce mot, on entend les plus _notables_ des +habitants, à qui l'ancienneté de leurs familles et l'aisance de leur +fortune donnent un état plus distingué que celui de la foule. Tous +vivent répandus dans les montagnes par villages, par hameaux, même par +maisons isolées; ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La nation entière +est agricole; chacun fait valoir de ses mains le petit domaine qu'il +possède ou qu'il tient à ferme. Les chaiks même vivent ainsi, et ils ne +se distinguent du peuple que par une mauvaise pelisse, un cheval, et +quelques légers avantages dans la nourriture et le logement: tous +vivent frugalement, sans beaucoup de jouissances, mais aussi sans +beaucoup de privations, attendu qu'ils connaissent peu d'objets de luxe. +En général, la nation est pauvre, mais personne n'y manque du +nécessaire; et si l'on y voit des mendiants, ils viennent plutôt des +villes de la côte que du pays même. La propriété y est aussi sacrée +qu'en Europe, et l'on n'y voit point ces spoliations ni ces avanies si +fréquentes chez les Turks. On voyage de nuit et de jour avec une +sécurité inconnue dans le reste de l'empire. L'étranger y trouve +l'hospitalité comme chez les Arabes; cependant l'on observe que les +Maronites sont moins généreux, et qu'ils ont un peu le défaut de la +lésine. Conformément aux principes du christianisme, ils n'ont qu'une +femme, qu'ils épousent souvent sans l'avoir vue, toujours sans l'avoir +fréquentée. Contre les préceptes de cette même religion, ils ont admis +ou conservé l'usage arabe du _talion_, et le plus proche parent de tout +homme assassiné doit le venger. Par une habitude fondée sur la défiance +et l'état politique du pays, tous les hommes, chaiks ou paysans, +marchent sans cesse armés du fusil et du poignard; c'est peut-être un +inconvénient; mais il en résulte cet avantage, qu'ils ne sont pas +novices à l'usage des armes dans les circonstances nécessaires, telles +que la défense de leur pays contre les Turcs. Comme le pays +n'entretient point de troupes régulières, chacun est obligé de marcher +lorsqu'il y a guerre; et si cette milice était bien conduite, elle +vaudrait mieux que bien des troupes d'Europe. Les recensements que l'on +a eu occasion de faire dans les dernières années, portent à trente-cinq +mille le nombre des hommes en état de manier le fusil. Dans les rapports +ordinaires, ce nombre supposerait une population totale d'environ +105,000 ames. Si l'on y ajoute un nombre de prêtres, de moines et de +religieuses, répartis dans plus de 200 couvents; plus, le peuple des +villes maritimes, telles que _Djebail_, _Bâtroun_, etc, l'on pourra +porter le tout à 115,000 ames. + +Cette quantité, comparée à la surface du pays, qui est d'environ 150 +lieues carrées, donne 760 habitants par lieue carrée, ce qui ne laisse +pas d'être considérable, attendu qu'une grande partie du Liban est +composée de rochers incultivables, et que le terrain, même aux lieux +cultivés, est rude et peu fertile. + +Pour la religion, les Maronites dépendent de Rome. En reconnaissant la +suprématie du pape, leur clergé a continué, comme par le passé, d'élire +un chef qui a le titre de _batraq_ ou _patriarche_ d'Antioche. Leurs +prêtres se marient comme aux premiers temps de l'église; mais leur femme +doit être vierge et non veuve, et ils ne peuvent passer à de secondes +noces. Ils célèbrent la messe en syriaque, dont la plupart ne +comprennent pas un mot. L'évangile seul se lit à haute voix en arabe, +afin que le peuple l'entende. La communion se pratique sous les deux +espèces. L'hostie est un petit pain rond, non levé, épais du doigt, et +un peu plus large qu'un écu de six livres. Le dessus porte un cachet qui +est la portion du célébrant. Le reste se coupe en petits morceaux, que +le prêtre met dans le calice avec le vin, et qu'il administre à chaque +personne, au moyen d'une cuiller qui sert à tout le monde. Ces prêtres +n'ont point, comme parmi nous, de bénéfices ou de rentes assignées; mais +ils vivent en partie du produit de leurs messes, des dons de leurs +auditeurs, et du travail de leurs mains. Les uns exercent des métiers; +d'autres cultivent un petit domaine; tous s'occupent pour le soutien de +leur famille et l'édification de leur troupeau. Ils sont un peu +dédommagés de leur détresse par la considération dont ils jouissent; ils +en éprouvent à chaque instant des effets flatteurs pour la vanité: +quiconque les aborde, pauvre ou riche, grand ou petit, s'empresse de +leur baiser la main: ils n'oublient pas de la présenter; et ils ne +voient pas avec plaisir les Européens s'abstenir de cette marque de +respect, qui répugne à nos moeurs, mais qui ne coûte rien aux naturels +accoutumés dès l'enfance à la prodiguer. Du reste, les cérémonies de la +religion ne sont pas pratiquées en Europe avec plus de publicité et de +liberté que dans le _Kesraouân_. Chaque village a sa chapelle, son +desservant, et chaque chapelle a sa cloche; chose inouïe dans le reste +de la Turkie. Les Maronites en tirent vanité; et pour s'assurer la durée +de ces franchises, ils ne permettent à aucun musulman d'habiter parmi +eux. Ils s'arrogent aussi le privilége de porter le turban vert, qui, +hors de leurs limites, coûterait la vie à un chrétien. + +L'Italie ne compte pas plus d'évêques que ce petit canton de la Syrie; +ils y ont conservé la modestie de leur état primitif: on en rencontre +souvent dans les routes, montés sur une mule, suivis d'un seul +sacristain. La plupart vivent dans les couvents, où ils sont vêtus et +nourris comme les simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne passe +pas 1,500 livres; et dans ce pays, où tout est à bon marché, cette somme +suffit pour leur procurer même l'aisance. Ainsi que les prêtres, ils +sont tirés de la classe des moines; leur titre, pour être élus, est +communément une prééminence de savoir: elle n'est pas difficile à +acquérir, puisque le vulgaire des religieux et des prêtres ne connaît +que le catéchisme et la Bible. Cependant il est remarquable que ces deux +classes subalternes sont plus édifiantes par leurs moeurs et par leur +conduite; qu'au contraire les évêques et le patriarche, toujours livrés +aux cabales et aux disputes de prééminence et de religion, ne cessent de +répandre le scandale et le trouble dans le pays, sous prétexte +d'exercer, selon l'ancien usage, la correction ecclésiastique: ils +s'excommunient mutuellement eux et leurs adhérents; ils suspendent les +prêtres, interdisent les moines, infligent des pénitences publiques aux +laïques; en un mot, ils ont conservé l'esprit brouillon et tracassier +qui a été le fléau du Bas-Empire. La cour de Rome, souvent importunée de +leurs débats, tâche de les pacifier, pour maintenir en ces contrées le +seul asile qu'y conserve sa puissance. Il y a quelque temps qu'elle fut +obligée d'intervenir dans une affaire singulière, dont le tableau peut +donner une idée de l'esprit des Maronites. + +Vers l'an 1755, il y avait dans le voisinage de la mission des jesuites, +une fille maronite, nommée _Hendîé_, dont la vie extraordinaire commença +de fixer l'attention du peuple. Elle jeûnait, elle portait le cilice, +elle avait le don des larmes; en un mot, elle avait tout l'extérieur des +anciens ermites, et bientôt elle en eut la réputation. Tout le monde la +regardait comme un modèle de piété, et plusieurs la réputèrent pour +sainte: de là aux miracles le passage est court; et bientôt en effet le +bruit courut qu'elle faisait des miracles. Pour bien concevoir +l'impression de ce bruit, il ne faut pas oublier que l'état des esprits +dans le Liban est presque le même qu'aux premiers siècles. Il n'y eut +donc ni incrédules ni plaisans, pas même de _douteurs_. _Hendîé_ profita +de cet enthousiasme pour l'exécution de ses projets; et se modelant en +apparence sur ses prédécesseurs dans la même carrière, elle désira +d'être fondatrice d'un ordre nouveau. Le coeur humain a beau faire; sous +quelque forme qu'il déguise ses passions, elles sont toujours les mêmes: +pour le conquérant comme pour le cénobite, c'est toujours également +l'ambition du pouvoir; et l'orgueil de la prééminence se montre même +dans l'excès de l'humilité. Pour bâtir le couvent, il fallait des fonds; +la fondatrice sollicita la piété de ses partisans, et les aumônes +abondèrent; elles furent telles, que l'on put élever en peu d'années +deux vastes maisons en pierre de taille, dont la construction a dû +coûter quarante mille écus. Le lieu, nommé le _Kourket_, est un dos de +colline au nord-ouest d'_Antoura_, dominant à l'ouest, sur la mer qui en +est très-voisine, et découvrant au sud jusqu'à la rade de _Baîrout_, +éloignée de quatre lieues. Le _Kourket_ ne tarda pas de se peupler de +moines et de religieuses. Le patriarche actuel fut le directeur-général; +d'autres emplois, grands et petits, furent conférés à divers prêtres ou +candidats, que l'on établit dans l'une des maisons. Tout réussissait à +souhait: il est vrai qu'il mourait beaucoup de religieuses; mais on en +rejetait la faute sur l'air, et il était difficile d'en imaginer la +vraie cause. Il y avait près de vingt ans que _Hendîé_ régnait dans ce +petit empire, quand un accident, impossible à prévoir, vint tout +renverser. Dans des jours d'été, un commissionnaire venant de Damas à +Baîrout, fut surpris par la nuit près de ce couvent: les portes étaient +fermées, l'heure indue; il ne voulut rien troubler; et content d'avoir +pour lit un monceau de paille, il se coucha dans la cour extérieure en +attendant le jour. Il y dormait depuis quelques heures, lorsqu'un bruit +clandestin de portes et de verrous vint l'éveiller. De cette porte, +sortirent trois femmes qui tenaient en main des pioches et des pelles; +deux hommes les suivaient, portant un long paquet blanc, qui paraissait +fort lourd. La troupe s'achemina vers un terrain voisin plein de pierres +et de décombres. Là, les hommes déposèrent leur fardeau, creusèrent un +trou où ils le mirent, recouvrirent le trou de terre qu'ils foulèrent, +et après cette opération, rentrèrent avec les femmes qui les suivirent. +Des hommes avec des religieuses, une sortie faite de nuit avec mystère, +un paquet déposé dans un trou caché, tout cela donna à penser au +voyageur. La surprise l'avait d'abord retenu en silence; bientôt les +réflexions firent naître l'inquiétude et la peur, et il se déroba dès +l'aube du jour pour se rendre à Baîrout. Il connaissait dans la ville un +marchand qui depuis quelques mois avait placé ses deux filles au +_Kourket_, avec une dot de 10,000 livres. Il alla le trouver hésitant +encore, et cependant brûlant d'impatience de raconter son aventure. L'on +s'assit jambes croisées, l'on alluma la longue pipe, et l'on prit le +café. Le marchand fait des questions sur le voyage; l'homme répond +qu'il a passé la nuit près du _Kourket_. On demande des détails; il en +donne: enfin il s'épanche, et conte ce qu'il a vu à l'oreille de son +hôte. Les premiers mots étonnent celui-ci; le paquet en terre +l'inquiète; bientôt la réflexion vient l'alarmer. Il sait qu'une de ses +filles est malade; il observe qu'il meurt beaucoup de religieuses. Ces +pensées le tourmentent; il n'ose admettre des soupçons trop graves, et +il ne peut les rejeter; il monte à cheval avec un ami; ils vont ensemble +au couvent; ils demandent à voir les deux novices: elles sont malades. +Le marchand insiste, et veut qu'on les apporte; on le refuse avec +humeur: il s'opiniâtre; on s'obstine: alors ses soupçons se tournent en +certitude. Il part le désespoir dans le coeur, et va trouver à +_Dair-el-Qamar_, _Saad_, kiâya[220] du prince _Yousef_, commandant de la +montagne. Il lui expose le fait et tous ses accessoires. Le kiâya en est +frappé; il lui donne des cavaliers et un ordre d'ouvrir de gré ou de +force: le qâdi se joint au marchand, et l'affaire devient juridique; +d'abord l'on fouille la terre, et l'on trouve que le paquet déposé est +un corps mort, que l'infortuné père reconnaît pour sa fille cadette: on +pénètre dans le couvent et l'on trouve l'autre en prison et près +d'expirer. Elle révéla des abominations qui firent frémir, et dont elle +allait, comme sa soeur, devenir la victime. On saisit la sainte, qui +soutint son rôle avec constance; l'on actionna les prêtres et le +patriarche. Ses ennemis se réunirent pour le perdre et profiter de sa +dépouille: il fut suspendu, déposé. L'affaire a été porté en 1776 à +Rome; la _Propagande_ a informé, et l'on a découvert des infamies de +libertinage, et des horreurs de cruauté. Il a été constaté que _Hendîé_ +faisait périr ses religieuses, tantôt pour profiter de leurs dépouilles, +tantôt parce qu'elle les trouvait rebelles à ses volontés; que cette +femme non-seulement communiait, mais même consacrait et disait la messe; +qu'elle avait sous son lit des trous par lesquels on introduisait des +parfums, au moment qu'elle prétendait avoir des extases et des visites +du Saint-Esprit; qu'elle avait une faction qui la prônait et publiait +qu'elle était la mère de Dieu, revenue en terre, et mille autres +extravagances. Malgré cela, elle a conservé un parti assez puissant pour +s'opposer à la rigueur du traitement qu'elle méritait: on l'a renfermée +dans divers couvents, d'où elle s'est souvent évadée. En 1783, elle +était à la visitation d'Antoura, et le frère de l'émir des Druzes +voulait la délivrer. Grand nombre de personnes croient encore à sa +sainteté; et sans l'accident du voyageur, ses ennemis actuels y +croiraient de même. Que penser des réputations, s'il en est qui tiennent +à si peu de chose? + +Dans le petit espace qui compose le pays des Maronites, on compte plus +de 200 couvents d'hommes ou de femmes. Leur règle est celle de saint +Antoine; ils la pratiquent avec une exactitude qui rappelle les temps +passés. Le vêtement des moines est une étoffe de laine brune et +grossière, assez semblable à la robe des capucins. Leur nourriture est +celle des paysans, avec cette exception, qu'ils ne mangent jamais de +viande. Ils ont des jeûnes fréquents, et de longues prières de jour et +de nuit; le reste de leur temps est employé à cultiver la terre, à +briser les rochers pour former les murs des terrasses qui soutiennent +les plants des vignes et des mûriers. Chaque couvent a un frère +cordonnier, un frère tailleur, un frère tisserand, un frère boulanger; +en un mot, un artiste de chaque métier nécessaire: on trouve presque +toujours un couvent de femmes à côté d'un couvent d'hommes; et cependant +il est rare d'entendre parler de scandales. Ces femmes elles-mêmes +mènent une vie très-laborieuse; et cette activité est sans doute ce qui +les garantit de l'ennui et des désordres qui accompagnent l'oisiveté: +aussi, loin de nuire à la population, on peut dire que ces couvents y +ont contribué, en multipliant par la culture les denrées dans une +proportion supérieure à leur consommation. La plus remarquable des +maisons des moines maronites, est _Qoz-haîé_, à 6 heures à l'est de +Tripoli. C'est là qu'on exorcise, comme aux premiers temps de l'église, +les possédés du diable. Il s'en trouve encore dans ces cantons: il y a +peu d'années que nos négociants de Tripoli en virent un qui exerça la +patience et le savoir des religieux. Cet homme, sain à l'extérieur, +avait des convulsions subites qui le faisaient entrer dans une fureur, +tantôt sourde, et tantôt éclatante. Il déchirait, il mordait, il +écumait; sa phrase ordinaire était: _Le soleil est ma mère, laissez-moi +l'adorer_. On l'inonda d'ablutions, on le tourmenta de jeûnes et de +prières, et l'on parvint, dit-on, à chasser le diable; mais d'après ce +qu'en rapportent des témoins éclairés, il paraît que ces possédés ne +sont pas autre chose que des hommes frappés de folie, de manie et +d'épilepsie; et il est très-remarquable que le même mot arabe désigne à +la fois l'_épilepsie_ et l'_obsession_[221]. + +La cour de Rome, en s'affiliant des Maronites, leur a donné un hospice +dans Rome, où ils peuvent envoyer plusieurs jeunes gens que l'on y élève +gratuitement. Il semblerait que ce moyen eût dû introduire parmi eux les +arts et les idées de l'Europe; mais les sujets de cette école, bornés à +une éducation purement monastique, ne rapportent dans leur pays que +l'italien, qui leur devient inutile, et un savoir théologique qui ne les +conduit à rien; aussi ne tardent-ils pas à rentrer dans la classe +générale. Trois ou quatre missionnaires que les capucins de France +entretiennent à Gâzir, à Tripoli et à Baîrout, n'ont pas opéré plus de +changements dans les esprits. Leur travail consiste à prêcher dans leur +église, à enseigner aux enfants le catéchisme, l'Imitation et les +Psaumes, et à leur apprendre à lire et à écrire. Ci-devant les jésuites +en avaient deux à leur maison d'Antoura; les lazaristes ont pris leur +place et continué leur mission. L'avantage le plus solide qui ait +résulté de ces travaux apostoliques, est que l'art d'écrire s'est rendu +plus commun chez les Maronites, et qu'à ce titre, ils sont devenus dans +ces cantons ce que sont les Coptes en Égypte, c'est-à-dire qu'ils se +sont emparés de toutes les places d'écrivains, d'intendants et de kiâyas +chez les Turks, et surtout chez les Druzes, leur alliés et leurs +voisins. + + + + +§ III. + +Des Druzes. + + +Les _Druzes_ ou _Derouz_, dont le nom fit quelque bruit en Europe sur la +fin du 16^{e} siècle, sont un petit peuple qui, pour le genre de vie, la +forme du gouvernement, la langue et les usages, ressemble infiniment aux +Maronites. La religion forme leur principale différence. Long-temps +celle des Druzes fut un problême; mais enfin l'on a percé le mystère, et +désormais l'on peut en rendre un compte assez précis, ainsi que de leur +origine, à laquelle elle est liée. Pour en bien saisir l'histoire, il +convient de reprendre les faits jusque dans leurs premières sources. + +Vingt-trois ans après la mort de Mahomet, la querelle d'_Ali_ son +gendre, et de _Moâouia_, gouverneur de Syrie, avait causé dans l'empire +arabe un premier schisme qui subsiste encore; mais à le bien prendre, la +scission ne portait que sur la puissance; et les musulmans, partagés +d'avis sur les représentants du prophète, demeuraient d'accord sur les +dogmes[222]. Ce ne fut que dans le siècle suivant que la lecture des +livres grecs suscita parmi les Arabes un esprit de discussion et de +controverse, jusqu'alors étranger à leur ignorance. Les effets en furent +tels que l'on devait les attendre; c'est-à-dire, que raisonnant sur des +matières qui n'étaient susceptibles d'aucune démonstration, et se +guidant par les principes abstraits d'une logique inintelligible, ils se +partagèrent en une foule d'opinions et de sectes. Dans le même temps, la +puissance civile tomba dans l'anarchie; et la religion, qui en tire les +moyens de garder son unité, suivit son sort: alors il arriva aux +musulmans ce qu'avaient déja éprouvé les chrétiens. Les peuples qui +avaient adopté le système de Mahomet, y joignirent leurs préjugés, et +les anciennes idées répandues dans l'Asie, se remontrèrent sous de +nouvelles formes: on vit renaître chez les musulmans, et la +métempsycose, et les transmigrations, et les _deux principes_ du bien et +du mal, et la résurrection au bout de 6,000 ans, telle que l'avait +enseignée Zoroastre: dans le désordre politique et religieux de l'état, +chaque inspiré se fit apôtre, chef de secte. On en compta plus de 60, +remarquables par le nombre de leurs partisans; toutes différant sur +quelques points de dogme, toutes s'inculpant d'hérésie et d'erreurs. +Les choses en étaient à ce point, lorsque dans le commencement du 11^{e} +siècle, l'Égypte devint le théâtre de l'un des plus bizarres spectacles +que l'histoire offre en ce genre. Écoutons les écrivains originaux[223]. +«L'an de l'hedjire 386 (996 de Jésus-Christ), dit _El-Makin_, parvint au +trône d'Égypte, à l'âge de 11 ans, le 3^{e} calife de la race des +Fâtmites, nommé _Hakem-b'amr-ellah_. Ce prince fut l'un des plus +extravagants dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir. D'abord +il fit maudire dans les mosquées les premiers kalifes, compagnons de +Mahomet; puis il révoqua l'anathème: il força les juifs et les chrétiens +d'abjurer leur culte; puis il leur permit de le reprendre. Il défendit +de faire des chaussures aux femmes, afin qu'elles ne pussent sortir de +leurs maisons. Pour se désennuyer, il fit brûler la moitié du Kaire, +pendant que ses soldats pillaient l'autre. Non content de ces fureurs, +il interdit le pèlerinage de la Mekke, le jeûne, les 5 prières; enfin, +il porta la folie au point de vouloir se faire passer pour Dieu. Il fit +dresser un registre de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s'en +trouva jusqu'au nombre de 16,000: cette idée fut appuyée par un faux +prophète qui était alors venu de la Perse en Égypte. Cet imposteur, +nommé _Mohammad-ben-Ismaël_, enseignait qu'il était inutile de pratiquer +le jeûne, la prière, la circoncision, le pèlerinage, et d'observer les +fêtes; que les prohibitions du porc et du vin étaient absurdes; que le +mariage des frères, des soeurs, des pères et des enfants était licite. +Pour être bien venu de _Hakem_, il soutint que ce kalife était Dieu +lui-même incarné; et au lieu de son nom _Hakem-b'amr-ellah_, qui +signifie _gouvernant par l'ordre de Dieu_, il l'appela _Hakem-b'amr-eh_, +qui signifie _gouvernant par son propre ordre_. Par malheur pour le +prophète, son nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir de la +fureur de ses ennemis: ils le tuèrent dans un émeute aux pieds même du +kalife, qui peu après fut aussi massacré sur le mont _Moqattam_, où il +entretenait, disait-il, commerce avec les anges.» + +La mort de ces deux chefs n'arrêta point les progrès de leurs opinions: +un disciple de Mohammad-ben-Ismaël, nommé _Hamz-ben-Ahmad_, les répandit +avec un zèle infatigable dans l'Égypte, dans la Palestine et sur la côte +de Syrie, jusqu'à Sidon et Béryte. Il paraît que ses prosélytes +éprouvèrent le même sort que les Maronites, c'est-à-dire que, persécutés +par la communion régnante, ils se réfugièrent dans les montagnes du +Liban, où ils pouvaient mieux se défendre; du moins est-il certain que +peu après cette époque, on les y trouve établis et formant une société +indépendante comme leurs voisins. Il semblerait que la différence de +leurs cultes eût dû les rendre ennemis; mais l'intérêt pressant de leur +sûreté commune les força de se tolérer mutuellement; et depuis lors, ils +se montrèrent presque toujours réunis, tantôt contre les Croisés ou +contre les sultans d'Alep, tantôt contre les Mamlouks et les Ottomans. +La conquête de la Syrie par ces derniers, ne changea point d'abord leur +état. Sélim I, qui au retour de l'Égypte ne méditait pas moins que la +conquête de l'Europe, ne daigna pas s'arrêter devant les rochers du +Liban. Soliman II, son successeur, sans cesse occupé de guerres +importantes, tantôt contre les chevaliers de Rhodes, les Persans ou +l'Yemen, tantôt contre les Hongrois, les Allemands et Charles-Quint, +Soliman II n'eut pas davantage le temps de songer aux Druzes. Ces +distractions les enhardirent; et non contents de leur indépendance, ils +descendirent souvent de leurs montagnes pour piller les sujets des +Turks. Les pachas voulurent en vain réprimer leurs incursions: leurs +troupes furent toujours battues ou repoussées. Ce ne fut qu'en 1588, +qu'Amurat III, fatigué des plaintes qu'on lui portait, résolut, à +quelque prix que ce fût, de réduire ces rebelles, et eut le bonheur d'y +réussir. Son général Ybrahim Pacha, parti du Kaire, attaqua les Druzes +et les Maronites avec tant d'adresse ou de vigueur, qu'il parvint à les +forcer dans leurs montagnes. La discorde survint parmi les chefs, et il +en profita pour tirer une contribution de plus d'un million de piastres, +et pour imposer un tribut qui a continué jusqu'à ce jour. + +Il paraît que cette expédition fut l'époque d'un changement dans la +constitution même des Druzes. Jusqu'alors ils avaient vécu dans une +sorte d'anarchie, sous le commandement de divers _chaiks_ ou +_seigneurs_. La nation était surtout partagée en deux factions, que l'on +retrouve chez tous les peuples arabes, et que l'on appelle parti +_Qaîsi_, et parti _Yamâni_.[224] Pour simplifier la régie, Ybrahim +voulut qu'il n'y eût qu'un seul chef qui fût responsable du tribut, et +chargé de la police. Par la nature même de son emploi, cet agent ne +tarda pas d'obtenir une grande prépondérance, et sous le nom de +gouverneur, il devint presque le roi de la république; mais comme ce +gouverneur fut tiré de la nation, il en résulta un effet que les Turks +n'avaient pas prévu et qui manqua de leur être funeste. Cet effet fut +que le gouverneur rassemblant dans ses mains tous les pouvoirs de la +nation, put donner à ses forces une direction unanime qui en rendit +l'action bien plus puissante. Elle fut naturellement tournée contre les +Turks, parce que les Druzes, en devenant leurs sujets, ne cessèrent pas +d'être leurs ennemis. Seulement ils furent obligés de prendre dans leurs +attaques les détours qui sauvassent des apparences, et ils firent une +guerre sourde, plus dangereuse peut-être qu'une guerre déclarée. + +Ce fut alors, c'est-à-dire dans les premières années du XVII^{e} siècle, +que la puissance des Druzes acquit son plus grand développement: elle le +dut aux talents et à l'ambition du célèbre émir _Fakr-el-dîn_, +vulgairement appelé _Fakar-dîn_. A peine ce prince se vit-il chef et +gouverneur de la nation, qu'il appliqua tous ses soins à diminuer +l'ascendant des Ottomans, à s'agrandir même à leurs dépens; et il y mit +un art dont peu de commandants en Turquie ont offert l'exemple. D'abord +il gagna la confiance de la Porte par toutes les démonstrations du +dévouement et de la fidélité. Les Arabes infestaient la plaine de +_Balbek_, et les pays de _Sour_ et d'_Acre_; il leur fit la guerre, en +délivra les habitants, et prépara ainsi les esprits à désirer son +gouvernement. La ville de _Baîrout_ était à sa bienséance en ce qu'elle +lui ouvrait une communication avec les étrangers, et entre autres avec +les Vénitiens, ennemis naturels des Turks. _Fakr-el-dîn_ se prévalut des +malversations de l'aga, et l'expulsa: il fit plus; il sut se faire un +mérite de cette hostilité auprès du divan, en payant un tribut plus +considérable. Il en usa de la même manière à l'égard de _Saïde_, de +_Balbek_ et de _Sour_; enfin, dès 1613, il se vit maître du pays jusqu'à +_Adjaloun_ et _Safad_. Les pachas de Damas et de Tripoli ne voyaient pas +d'un oeil tranquille ces empiètements. Tantôt ils s'y opposaient à force +ouverte, sans pouvoir arrêter _Fakr-el-dîn_; tantôt ils essayaient de le +perdre à la Porte par des instigations secrètes; mais l'émir qui y +entretenait aussi des espions et des protecteurs, en éludait toujours +l'effet. Cependant le divan finit par s'alarmer des progrès des Druzes, +et fit les préparatifs d'une expédition capable de les écraser. Soit +politique, soit frayeur, _Fakr-el-dîn_ ne jugea pas à propos d'attendre +cet orage. Il entretenait en Italie des relations, sur lesquelles il +fondait de grandes espérances: il résolut d'aller lui-même solliciter +les secours qu'on lui promettait, persuadé que sa présence échaufferait +le zèle de ses amis, pendant que son absence refroidirait la colère de +ses ennemis: en conséquence, il s'embarqua à Baîrout, et après avoir +remis les affaires dans les mains de son fils Ali, il se rendit à la +cour des Médicis à Florence. L'arrivée d'un prince d'Orient en Italie ne +manqua pas d'éveiller l'attention publique: l'on demanda quelle était sa +nation, et l'on rechercha l'origine des _Druzes_. Les faits historiques +et les caractères de religion se trouvèrent si équivoques, que l'on ne +sut si l'on en devait faire des musulmans ou des chrétiens. L'on se +rappela les croisades, et l'on supposa qu'un peuple réfugié dans les +montagnes et ennemi des naturels, devait être une race de Croisés. Ce +préjugé était trop favorable à _Fakr-el-dîn_, pour qu'il le décréditât; +il eut l'adresse au contraire de réclamer de prétendues alliances avec +la maison de _Lorraine_: il fut secondé par les missionnaires et les +marchands, qui se promettaient un nouveau théâtre de conversions et de +commerce. Dans la vogue d'une opinion, chacun renchérit sur les preuves. +Des savants à _origines_, frappés de la ressemblance des noms, voulurent +que _Druzes_ et _Dreux_ ne fussent qu'une même chose, et ils bâtirent +sur ce fondement le système d'une prétendue colonie de croisés français, +qui, sous la conduite d'un comte de Dreux, se serait établie dans le +Liban. La remarque que l'on a faite ensuite, que Benjamin de Tudèle cite +le nom de Druzes avant le temps des croisades, a porté coup à cette +hypothèse. Mais un fait qui eût dû la ruiner dès son origine, est +l'idiome dont se servent les Druzes. S'ils fussent descendus des Francs, +ils eussent conservé au moins quelques traces de nos langues; car une +société retirée dans un canton séparé où elle vit isolée, ne perd point +son langage. Cependant celui des Druzes est un arabe très-pur et qui n'a +pas un mot d'origine européenne. La véritable étymologie du nom de ce +peuple était depuis long-temps dans nos mains sans qu'on pût s'en +douter. Il vient du fondateur même de la secte, de Mohammad-ben-Ismaël +qui s'appelait en surnom _el-Dorzi_, et non pas _el-Darari_, comme le +portent nos imprimés. La confusion de ces deux mots, si divers dans +notre écriture, tient à la figure des deux lettres arabes _r_ et _z_, +lesquelles ne diffèrent qu'en ce que le _z_ porte un point, qu'on a +très-souvent omis ou effacé dans les manuscrits[225]. + +Après neuf ans de séjour en Italie, _Fakr-el-dîn_ revint reprendre le +gouvernement de son pays. Pendant son absence, Ali son fils avait +repoussé les Turks, calmé les esprits, et maintenu les affaires en assez +bon ordre. Il ne restait plus à l'émir qu'à employer les lumières qu'il +avait dû acquérir, à perfectionner l'administration intérieure et à +augmenter le bien-être de sa nation; mais au lieu de l'art sérieux et +utile de gouverner, il se livra tout entier aux arts frivoles et +dispendieux dont il avait pris la passion en Italie. Il bâtit de toutes +parts des maisons de plaisance; il construisit des bains et des jardins. +Il osa même, sans égard pour les préjugés du pays, les orner de +peintures et de sculptures qu'a proscrites le Qôran. Les effets de +cette conduite ne tardèrent pas à se manifester. Les Druzes, dont le +tribut continuait comme en pleine guerre, s'indisposèrent. La faction +_Yamâni_ se réveilla; l'on murmura contre les dépenses du prince: le +faste qu'il étalait ralluma la jalousie des pachas. Ils voulurent +augmenter les contributions: ils recommencèrent les hostilités. +_Fakr-el-dîn_ les repoussa: ils prirent occasion de sa résistance pour +le rendre odieux et suspect au sultan même. Le violent Amurat IV +s'offensa qu'un de ses sujets osât entrer en comparaison avec lui, et il +résolut de le perdre. En conséquence, le pacha de Damas reçut ordre de +marcher avec toutes ses forces contre Baîrout, résidence ordinaire de +_Fakr-el-dîn_. D'autre part, quarante galères durent investir cette +ville par mer, pour lui interdire tout secours. L'émir, qui comptait sur +sa fortune et sur un secours d'Italie, résolut d'abord de faire tête à +cet orage. Son fils Ali, qui commandait à _Safad_, fut chargé d'arrêter +l'armée turke; et en effet, il osa lutter contre elle, malgré une grande +disproportion de forces; mais après deux combats où il eut l'avantage, +ayant été tué dans une troisième attaque, les affaires changèrent tout à +coup de face, et tournèrent à la décadence. _Fakr-el-dîn_, effrayé de la +perte de ses troupes, affligé de la mort de son fils, amolli même par +l'âge et par une vie voluptueuse, _Fakr-el-dîn_ perdit le conseil et le +courage. Il ne vit plus de ressource que dans la paix; il envoya son +second fils la solliciter à bord de l'amiral turk, essayant de le +séduire par des présents; mais l'amiral retenant les présents et +l'envoyé, déclara qu'il voulait la personne même du prince. +_Fakr-el-dîn_ épouvanté prit la fuite; les Turks, maîtres de la +campagne, le poursuivirent; il se réfugia sur le lieu escarpé de _Niha_; +ils l'y assiégèrent. Après un an, voyant leurs efforts inutiles, ils le +laissèrent libre; mais peu de temps après, les compagnons de son +adversité, las de leurs disgrâces, le trahirent et le livrèrent aux +Turks. _Fakr-el-dîn_, dans les mains de ses ennemis, conçut un espoir de +pardon, et se laissa conduire à Constantinople. Amurat, flatté de voir à +ses pieds un prince aussi célèbre, eut d'abord pour lui cette +bienveillance que donne l'orgueil de la supériorité; mais bientôt revenu +au sentiment plus durable de la jalousie, il se rendit aux instigations +de ses courtisans; et dans un accès de son humeur violente, il le fit +étrangler vers 1632. + +Après la mort de _Fakr-el-dîn_, la postérité de ce prince ne continua +pas moins de posséder le commandement, sous le bon plaisir et la +suzeraineté des Turks: cette famille étant venue à manquer de lignée +mâle au commencement de ce siècle, l'autorité fut déférée, par +l'élection des _chaiks_, à la maison de _Chebak_, qui gouverne encore +aujourd'hui. Le seul émir de cette maison qui mérite quelque souvenir, +est l'émir _Melhem_, qui a régné depuis 1740 jusqu'en 1759. Dans cet +intervalle, il est parvenu à réparer les pertes que les Druzes avaient +essuyées à l'intérieur, et à leur rendre à l'extérieur la considération +dont ils étaient déchus depuis le revers de _Fakr-el-dîn_. Sur la fin de +sa vie, c'est-à-dire vers 1745, _Melhem_ se dégoûta des soucis du +gouvernement, et il abdiqua pour vivre dans une retraite religieuse, à +la manière des _Oqqâls_. Mais les troubles qui survinrent le rappelèrent +aux affaires jusqu'en 1759, qu'il mourut généralement regretté. Il +laissa 3 fils en bas âge: l'aîné, nommé _Yousef_, devait, selon la +_coutume_, lui succéder; mais comme il n'avait encore que onze ans, le +commandement fut dévolu à son oncle _Mansour_, par une disposition assez +générale du droit public de l'Asie, qui veut que les peuples soient +gouvernés par un homme en âge de raison. Le jeune prince était peu +propre à soutenir ses prétentions; mais un Maronite nommé +_Sad-el-Kouri_, à qui Melhem avait confié son éducation, se chargea de +ce soin. Aspirant à voir son pupille un prince puissant, pour être un +puissant visir, il travailla de tout son pouvoir à élever sa fortune. +D'abord il se retira avec lui à _Djebail_, au Kesraouân, où l'émir +_Yousef_ possédait de grands domaines; et là il prit à tâche de +s'affectionner les Maronites, en saisissant toutes les occasions de +servir les particuliers et la nation. Les gros revenus de son pupille, +et la modicité de ses dépenses, lui en fournirent de puissants moyens. +La ferme du Kesraouân était divisée entre plusieurs chaiks dont on était +peu content; _Sad_ en traita avec le pacha de Tripoli, et s'en rendit le +seul adjudicataire. Les _Motouâlis_ de la vallée de Balbek avaient fait, +depuis quelques années, des empiétements sur le Liban, et les Maronites +s'alarmaient du voisinage de ces musulmans intolérants. _Sad_ acheta du +pacha de Damas la permission de leur faire la guerre, et il les expulsa +en 1763. Les Druzes étaient toujours divisés en deux factions[226]: +_Sad_ lia ses intérêts à celle qui contrariait _Mansour_, et il prépara +sourdement la trame qui devait perdre l'oncle, pour élever le neveu. + +C'était alors le temps que l'Arabe Dâher, maître de la Galilée, et +résidant à Acre, inquiétait la Porte par ses progrès et ses prétentions: +pour y opposer un obstacle puissant, elle venait de réunir les pachalics +de Damas, de Saïde et de Tripoli, dans les mains d'Osman et de ses +enfants, et l'on voyait clairement qu'elle avait le dessein d'une guerre +ouverte et prochaine. _Mansour_, qui craignait les Turks sans oser les +braver, usa de la politique ordinaire en pareil cas; il feignit de les +servir, et favorisa leur ennemi. Ce fut pour _Sad_ une raison de prendre +la route opposée: il s'appuya des Turks contre la faction de _Mansour_, +et il manoeuvra avec assez d'adresse ou de bonheur, pour faire déposer +cet émir en 1770, et porter _Yousef_ à sa place. L'année suivante éclata +la guerre d'Ali-Bek contre Damas. _Yousef_, appelé par les Turks, entra +dans leur querelle; cependant il n'eut point le crédit de faire sortir +les Druzes de leurs montagnes, pour aller grossir l'armée ottomane. +Outre la répugnance qu'ils ont en tout temps à combattre hors de leur +pays, ils étaient en cette occasion trop divisés à l'intérieur pour +quitter leurs foyers, et ils eurent lieu de s'en applaudir. La bataille +de Damas se donna, et les Turks, comme nous l'avons vu, furent +complètement défaits. Le pacha de Saïde, échappé de la déroute, ne se +crut pas en sûreté dans sa ville, et vint chercher un asile dans la +maison même de l'émir _Yousef_. Le moment était peu favorable; mais la +fuite de Mohammad-Bek changea la face des affaires. L'émir croyant +Ali-Bek mort, et ne jugeant pas Dâher assez fort pour soutenir seul sa +querelle, se décida ouvertement contre lui. Saïde était menacée d'un +siége; il y détacha 1,500 hommes de sa faction pour l'en garantir. +Lui-même, déterminant les Druzes et les Maronites à le suivre, descendit +avec 25,000 paysans dans la vallée de _Beqâa_; et dans l'absence des +_Motouâlis_ qui servaient chez Dâher, il mit tout à feu et à sang, +depuis _Balbek_ jusqu'à _Sour_ (_Tyr_). Pendant que les Druzes, fiers de +cet exploit, marchaient en désordre vers cette dernière ville, 500 +Motouâlis, informés de ce qui se passait, accoururent d'Acre, saisis de +fureur et de désespoir, et fondirent si brusquement sur cette armée, +qu'ils la jetèrent dans la déroute la plus complète: telles furent la +surprise et la confusion des Druzes, que se croyant attaqués par Dâher +lui-même, et trahis les uns par les autres, ils s'entre-tuèrent +mutuellement dans leur fuite. Les pentes rapides de _Djezîn_, et les +bois de sapins qui se trouvèrent sur la route des fuyards, furent +jonchés de morts, dont très-peu périrent de la main des Motouâlis. +L'émir Yousef, honteux de cet échec, se sauva à _Dair-el-Qamar_. Peu +après, il voulut prendre sa revanche; mais ayant encore été battu dans +la plaine qui règne entre Saïde et Sour, il fut contraint de remettre à +son oncle Mansour l'anneau, qui, chez les Druzes, est le symbole du +commandement. En 1773, une nouvelle révolution le replaça; mais ce ne +fut qu'au prix d'une guerre civile qu'il put maintenir sa puissance. Ce +fut alors que pour s'assurer _Baîrout_ contre la faction adverse, il +invoqua le secours des Turks, et demanda au pacha de Damas un homme de +tête qui sût défendre cette ville. Le choix tomba sur un aventurier qui, +par sa fortune subséquente, et le rôle qu'il joue aujourd'hui, mérite +qu'on le fasse connaître. Cet homme, nommé _Ahmad_, est né en Bosnie, et +a pour langue naturelle le sclavon, ainsi que l'assurent les capitaines +de Raguse, avec qui il converse de préférence à tous les autres. On +prétend qu'il s'est banni de son pays à l'âge de 16 ans, pour éviter les +suites d'un viol qu'il voulut commettre sur sa belle-soeur; il vint à +Constantinople; et là ne sachant comment vivre, il se vendit aux +marchands d'esclaves, pour être transporté en Égypte. Arrivé au Kaire, +Ali-Bek l'acheta, et le plaça au rang de ses Mamlouks. Abmad ne tarda +pas à se distinguer par son courage et son adresse. Son patron l'employa +en plusieurs occasions à des coups de main dangereux, tels que les +assassinats des beks et des kâchefs qu'il suspectait. Ahmad s'acquitta +si bien de ces commissions, qu'il en acquit le surnom de _Djezzâr_, qui +signifie _égorgeur_. Il jouissait à ce titre de la faveur d'Ali, quand +un accident la troubla. Ce bek ombrageux ayant jugé à propos de +proscrire un de ses bienfaiteurs, nommé _Sâléh-Bek_, chargea _Djezzâr_ +de lui couper la tête. Soit remords, soit intérêt secret, _Djezzâr_ +répugna; il fit même des représentations. Mais apprenant le lendemain +que Mohammad-Bek avait rempli la commission, et qu'Ali tenait des +propos, il se jugea perdu; et pour éviter le sort de Sâléh-Bek, il +s'échappa clandestinement, et gagna Constantinople. Il y sollicita des +emplois proportionnés au rang qu'il avait tenu; mais y trouvant cette +affluence de concurrents qui assiégent toutes les capitales, il se traça +un autre plan, et vint à titre de simple soldat chercher du service en +Syrie. Le hasard le fit passer chez les Druzes, et il reçut +l'hospitalité dans la maison même du kiâya de l'émir Yousef. De là il se +rendit à Damas, où il obtint bientôt le titre d'Aga, avec un +commandement de 5 _drapeaux_, c'est-à-dire de 50 hommes: ce fut dans ce +poste que le sort vint le chercher pour en faire le commandant de +Baîrout. Djezzâr ne s'y vit pas plus tôt établi, qu'il s'en empara pour +les Turks. Yousef fut confondu de ce revers. Il demanda justice à Damas; +mais voyant qu'on se moquait même de ses plaintes, il traita par dépit +avec Dâher, et conclut avec lui une alliance offensive et défensive à +_Râs-el-aên_, près de _Sour_. Aussitôt Dâher uni aux Druzes, vint +assiéger Baîrout par terre, pendant que deux frégates russes, dont on +acheta le service pour 600 bourses, vinrent la canonner par mer. Il +fallut céder à la force. Après une résistance assez vigoureuse, Djezzâr +rendit sa personne et sa ville. Le chaik charmé de son courage, et +flatté de la préférence qu'il lui avait donnée sur l'émir, l'emmena à +Acre, et le traita avec toutes sortes de bontés. Il crut même pouvoir +lui confier une petite expédition en Palestine; mais Djezzâr arrivé près +de Jérusalem, repassa chez les Turks, et s'en retourna à Damas. La +guerre de Mohammad-Bek survint: Djezzâr se présenta au capitan-pacha, et +gagna sa confiance. Il l'accompagna au siége d'Acre; et lorsque l'amiral +eut détruit Dâher, ne voyant personne, plus propre que Djezzâr à remplir +les vues de la Porte dans ces contrées, il le nomma pacha de Saïde. +Devenu par cette révolution suzerain de l'émir Yousef, Djezzâr a +d'autant moins oublié son injure, qu'il a lieu de s'accuser +d'ingratitude. Par une conduite vraiment turke, feignant tour à tour la +reconnaissance et le ressentiment, il s'est tour à tour brouillé et +réconcilié avec lui, en exigeant toujours de l'argent pour prix de la +paix ou pour indemnité de la guerre. Ce manége lui a si bien réussi, +qu'en un espace de 5 années, il a tiré de l'émir environ 4,000,000 de +France, somme d'autant plus étonnante, que la ferme du pays des Druzes +ne se montait pas alors à 100,000 francs. En 1784, il lui fit la guerre, +le déposa, et mit à sa place l'émir du pays de _Hasbêya_, appelé +_Ismaël_. Yousef ayant de nouveau racheté ses bonnes graces, rentra sur +la fin de l'année à Dair-el-Qamar. Il poussa même la confiance jusqu'à +l'aller trouver à Acre, d'où l'on ne croyait pas qu'il revînt; mais +Djezzâr est trop habile pour verser le sang, quand il y a encore espoir +d'argent: il a fini par relâcher le prince, et le renvoyer même avec des +démonstrations d'amitié. Depuis lors, la Porte l'a nommé pacha de Damas, +où il réside aujourd'hui. Là, conservant la suzeraineté du pachalic +d'_Acre_ et du pays des Druzes, il a saisi _Sâd_, kiâya de l'émir, et +sous le prétexte qu'il est l'auteur des derniers troubles, il a menacé +de les lui faire payer de sa tête. Les Maronites, alarmés pour cet homme +qu'ils révèrent, ont offert 900 bourses pour sa rançon. Le pacha +marchande, et en aura 1,000; mais si, comme il est probable, l'or +s'épuise par tant de contributions, malheur au ministre et au prince! Le +sort de tant d'autres les attend; et l'on pourra dire qu'ils l'ont +mérité; car c'est l'impéritie de l'un et l'ambition de l'autre, qui, en +mêlant les Turks aux affaires des Druzes, ont porté à la tranquillité et +à la sûreté de leur nation, une atteinte dont elle sera long-temps à se +relever, si elle ne suit que le cours naturel des événements. + +Revenons à la religion des Druzes. Ce qu'on a vu des opinions de +_Mahommad-ben-Ismaël_, peut en être regardé comme la définition. Ils ne +pratiquent ni circoncision, ni prières, ni jeûne; ils n'observent ni +prohibitions, ni fêtes. Ils boivent du vin, mangent du porc, et se +marient de soeur à frère. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance +publique entre les enfants et les pères. D'après ceci, l'on conclura +avec raison que les Druzes n'ont pas de culte: cependant il faut en +excepter une classe qui a des usages religieux marqués. Ceux qui la +composent, sont au reste de la nation ce qu'étaient les _initiés_ aux +_profanes_, ils se donnent le nom d'_Oqqâls_, qui veut dire +_spirituels_, par opposé au vulgaire qu'ils appellent _Djâhel_ +(_ignorant_). Ils ont divers grades d'initiation, dont le plus élevé +exige le célibat. On les reconnaît au turban blanc qu'ils affectent de +porter, comme un symbole de leur pureté; et ils mettent tant d'orgueil à +cette pureté, qu'ils se croient souillés par l'attouchement de tout +profane. Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit dans leur vase, ils +les brisent, et de là l'usage assez répandu dans le pays, d'une espèce +de vase à robinet d'où l'on boit sans y porter les lèvres. Toutes leurs +pratiques sont enveloppées de mystères: ils ont des _oratoires_ toujours +_isolés_, toujours placés sur des _lieux hauts_, et ils y tiennent des +assemblées secrètes, où les femmes sont admises. On prétend qu'ils y +pratiquent quelques cérémonies en présence d'une petite statue qui +représente un boeuf ou un veau; et l'on a voulu déduire de là qu'ils +descendaient des Samaritains. Mais outre que ce fait n'est pas avéré, le +culte du boeuf pourrait avoir d'autres origines. Ils ont un ou deux +livres qu'ils cachent avec le plus grand soin; mais le hasard a trompé +leur jalousie; car dans une guerre civile qui arriva il y a six à sept +ans, l'émir Yousef, qui est _Djâhel_, en trouva un dans le pillage d'un +de leurs oratoires. Des personnes qui l'ont lu, assurent qu'il ne +contient qu'un jargon mystique, dont l'obscurité fait sans doute le +prix pour les adeptes. On y parle du _Hakem B'amr-eh_, par lequel ils +désignent _Dieu_ incarné dans la personne du kalife: on y fait mention +d'une autre vie, d'un lieu de peines et d'un lieu de bonheur, où les +_Oqqâls_ auront, comme de raison, la première place. On y distingue +divers degrés de perfection auxquels on arrive par des épreuves +successives. Du reste, ces sectaires ont toute la morgue et tous les +scrupules de la superstition: ils sont incommuniquants, parce qu'ils +sont faibles; mais il est probable que s'ils étaient puissants, ils +seraient promulgateurs et intolérants. Le reste des Druzes, étranger à +cet esprit, est tout-à-fait insouciant des choses religieuses. Les +chrétiens qui vivent dans leur pays, prétendent que plusieurs admettent +la métempsycose; que d'autres adorent le soleil, la lune, les étoiles: +tout cela est possible; car, ainsi que chez les _Ansârié_, chacun livré +à son sens suit la route qui lui plaît; et ces opinions sont celles qui +se présentent le plus naturellement aux esprits simples. Lorsqu'ils vont +chez les Turks, ils affectent des dehors musulmans; ils entrent dans les +mosquées et font les ablutions et la prière. Passent-ils chez les +Maronites, ils les suivent à l'église et prennent l'eau bénite comme +eux. Plusieurs, importunés par les missionnaires, se sont fait baptiser; +puis sollicités par des Turks, ils se sont laissé circoncire, et ont +fini par mourir sans être ni chrétiens, ni musulmans; ils ne sont pas si +inconséquents en matières politiques. + + + + +§ IV. + +Du gouvernement des Druzes. + + +Ainsi que les Maronites, les Druzes peuvent se partager en deux classes: +le peuple, et les _notables_ désignés par le nom de _chaiks_ et par +celui d'_émirs_, c'est-à-dire _descendants_ des _princes_. La condition +générale est celle de cultivateur. Soit comme fermier, soit comme +propriétaire, chacun vit sur son héritage, travaillant à ses mûriers et +à ses vignes: en quelques cantons l'on y joint les tabacs, les cotons et +quelques grains, mais ces objets sont peu considérables. Il paraît que +dans l'origine, toutes les terres furent, comme jadis parmi nous, aux +mains d'un petit nombre de familles. Mais pour les mettre en valeur, il +a fallu que les grands propriétaires fissent des ventes et des +arrentements; cette subdivision est devenue le principal mobile de la +force de l'état, en ce qu'elle a multiplié le nombre des intéressés à la +chose publique; cependant il subsiste des traces de l'inégalité +première, qui ont encore aujourd'hui des effets pernicieux. Les grands +biens que conservent quelques familles, leur donnent trop d'influence +sur toutes les démarches de la nation. Leurs intérêts particuliers ont +trop de poids dans la balance des intérêts publics. Ce qui s'est passé +dans ces derniers temps en a donné des exemples faits pour servir de +leçon. Toutes les guerres civiles ou étrangères qui ont troublé le pays, +ont été suscitées par l'ambition et les vues personnelles de quelques +maisons principales, telles que les _Lesbeks_, les _Djambelâts_, les +_Ismaëls de Solyma_, etc. Les chaiks de ces maisons, qui possèdent à eux +seuls le 10^{e} du pays, se sont fait des créatures par leur argent, et +ils ont fini par entraîner le reste des Druzes dans leurs dissensions. +Il est vrai que c'est peut-être à ce conflit de partis divers, que la +nation entière a dû l'avantage de n'être point asservie par son chef. + +Ce chef, appelé _hâkem_ ou _gouverneur_, et aussi _émir_ ou _prince_, +est une espèce de roi ou général qui réunit en sa personne les pouvoirs +civils et militaires. Sa dignité passe tantôt du père aux enfants, +tantôt du frère au frère, selon le droit de la force bien plus que selon +des lois convenues. Les femmes, dans aucun cas, ne peuvent y former des +prétentions à titre d'héritage. Elles sont déja exclues de la succession +dans l'état civil; à plus forte raison le seront-elles dans l'état +politique. En général les états de l'Asie sont trop orageux, et +l'administration y exige trop nécessairement les talents militaires, +pour que les femmes osent s'en mêler. Chez les Druzes, lorsque la lignée +mâle manque dans la famille régnante, c'est à l'homme de la nation qui +réunit le plus de suffrages et de moyens, que passe l'autorité. Mais +avant tout, il doit obtenir l'agrément des Turks dont il devient le +vassal et le tributaire. Il arrive même qu'à raison de leur suzeraineté, +ils peuvent nommer le _hâkem_ contre le gré de la nation, ainsi que l'a +pratiqué Djezzâr dans la personne d'_Ismaël de Hasbêya_; mais cet état +de contrainte ne dure qu'autant qu'il est maintenu par la violence qui +l'établit. Les fonctions du gouverneur sont de veiller à l'ordre public, +d'empêcher les émirs, les chaiks et les villages de se faire la guerre; +il a droit de les réprimer par la force, s'ils désobéissent. Il est +aussi chef de la justice, et nomme les _qâdis_, en se réservant +toutefois à lui seul le droit de vie et de mort; il perçoit le tribut, +dont il paie au pacha une somme convenue chaque année. Ce tribut varie +selon que la nation sait se faire redouter: au commencement du siècle, +il était de 160 bourses (200,000 livres). _Melhem_ força les Turks de le +réduire à 60. En 1784, l'émir Yousef en payait 80, et en promettait 90. +Ce tribut, que l'on appelle _miri_, est imposé sur les mûriers, sur les +vignes, sur les cotons et sur les grains. Tout terrain ensemencé paie à +raison de son étendue; chaque pied de mûrier est taxé 3 medins, +c'est-à-dire 3 sous 9 deniers. Le cent de pieds de vigne paie une +piastre ou 40 medins. Souvent l'on refait à neuf les rôles de +dénombrement; afin de conserver l'égalité dans l'imposition. Les chaiks +et émirs n'ont aucun privilége à cet égard, et l'on peut dire qu'ils +contribuent aux fonds publics à raison de leur fortune. La perception se +fait presque sans frais; chacun paie son contingent à _Dair-el-Qamar_, +s'il lui plaît, ou à des collecteurs du prince qui parcourent le pays +après la récolte des soies. Le bénéfice du tribut est pour le prince, en +sorte qu'il est intéressé à réduire les demandes des Turks: il le serait +aussi à augmenter l'impôt; mais cette opération exige le consentement +des notables, qui ont le droit de s'y opposer. Leur consentement est +également nécessaire pour la guerre et pour la paix. Dans ces cas, +l'_émir_ doit convoquer des assemblées générales, et leur exposer l'état +des affaires. Tout _chaik_ et tout paysan qui, par son esprit ou son +courage, a quelque crédit, a droit d'y donner sa voix; en sorte que l'on +peut regarder le gouvernement comme un mélange tempéré d'aristocratie, +de monarchie et de démocratie. Tout dépend des circonstances: si le +gouverneur est homme de tête, il est absolu; s'il en manque, il n'est +rien. La raison de cette vicissitude est qu'il n'y a point de lois +fixes; et ce cas, qui est commun à toute l'Asie, est la cause radicale +de tous les désordres de ses gouvernements. + +Ni l'émir principal, ni les émirs particuliers n'entretiennent de +troupes: ils n'ont que des gens attachés au service domestique de leur +maison, et quelques esclaves noirs. S'il s'agit de faire la guerre, +tout homme, chaik ou paysan, en état de porter les armes, est appelé à +marcher. Chacun alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques +balles, quelque peu de poudre fabriquée dans le village, et il se rend +au lieu désigné par le gouverneur. Si c'est une guerre civile, comme il +arrive quelquefois, les serviteurs, les fermiers, les amis s'arment +chacun pour leur patron, ou pour leur chef de famille, et se rangent +autour de lui. Souvent en pareil cas l'on croirait que les partis +échauffés vont se porter aux derniers désordres; mais rarement +passent-ils aux voies de fait, et surtout au meurtre: il intervient +toujours des médiateurs, et la querelle s'apaise d'autant plus vite, que +chaque patron est obligé d'entretenir ses partisans de vivres et de +munitions. Ce régime, qui a d'heureux effets dans les troublés civils, +n'est pas sans abus pour les guerres du dehors: celle de 1784 en a fait +preuve. Djezzâr, qui savait que toute l'armée vivait aux frais de l'émir +Yousef, affecta de temporiser; les Druzes qui trouvaient doux d'être +nourris sans rien faire, prolongèrent les opérations; mais l'émir +s'ennuya de payer, et il conclut un traité dont les conditions ont été +fâcheuses et pour lui, et par contrecoup pour la nation, puisqu'il est +constant que les vrais intérêts du prince et des sujets sont toujours +inséparables. + +Les usages dont j'ai été témoin dans ces circonstances, représentent +assez bien ceux des temps anciens. Lorsque l'émir et les chaiks eurent +décidé la guerre à _Dair-el-Qamar_, des crieurs montèrent le soir sur +les sommets de la montagne; et là ils commencèrent à crier à haute voix: +_A la guerre, à la guerre; prenez le fusil, prenez les pistolets; nobles +chaiks, montez à cheval; armez-vous de la lance et du sabre; rendez-vous +demain à Dair-el-Qamar. Zèle de Dieu! zèle des combats!_ Cet appel, +entendu des villages voisins, y fut répété; et comme tout le pays n'est +qu'un entassement de hautes montagnes et de vallées profondes, les cris +passèrent en peu d'heures jusqu'aux frontières. Dans le silence de la +nuit, l'accent des cris et le long retentissement des échos, joints à la +nature du sujet, avaient quelque chose d'imposant et de terrible. Trois +jours après, il y avait 15,000 _fusils_ à Dair-el-Qamar, et l'on eût pu +sur-le-champ entamer les opérations. + +L'on conçoit aisément que des troupes de ce genre ne ressemblent en rien +à notre militaire d'Europe; elles n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni +distribution; c'est un attroupement de paysans en casaque courte, les +jambes nues et le fusil à la main. A la différence des Turks et des +Mamlouks, ils sont tous à pied; les émirs seuls et les chaiks ont des +chevaux d'assez peu de service, vu la nature âpre et raboteuse du +terrain. La guerre qu'on y peut faire est purement une guerre de poste. +Jamais les Druzes ne se risquent en plaine; et ils ont raison: ils y +supporteraient d'autant moins le choc de la cavalerie, qu'ils n'ont pas +même de baïonnettes à leurs fusils. Tout leur art consiste à gravir sur +les rochers, à se glisser parmi les broussailles et les blocs de pierre, +et à faire de là un feu assez dangereux, en ce qu'ils sont à couvert, +qu'ils tirent à leur aise, et qu'ils ont acquis par la chasse et des +jeux d'émulation, l'habitude de tirer juste. Ils entendent assez bien +les irruptions à l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades et +tous les coups de main où l'on peut aborder l'ennemi promptement et +corps à corps. Ardents à pousser leurs succès, prompts à se décourager +et à reprendre courage, hardis jusqu'à la témérité, quelquefois même +féroces, ils ont surtout deux qualités qui font les excellentes troupes: +ils obéissent exactement à leurs chefs, et sont d'une sobriété et d'une +vigueur de santé désormais inconnues chez les nations civilisées. Dans +la campagne de 1784, ils passèrent trois mois en plein air, sans tentes, +et n'ayant pour tout meuble qu'une peau de mouton; cependant il n'y eut +pas plus de malades et de morts que s'ils eussent été dans leurs +maisons. Leurs vivres consistaient, comme en tout autre temps, en petits +pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en oignons crus, en +fromage, en olives, en fruit et quelque peu de vin. La table des chefs +était presque aussi frugale, et l'on peut assurer qu'ils ont vécu 100 +jours, où un même nombre de Français et d'anglais ne vivrait pas 10. Ils +ne connaissent ni la science des fortifications, ni l'artillerie, ni les +campements, en un mot, rien de ce qui fait l'art de la guerre. Mais s'il +se trouvait parmi eux quelques hommes qui en eussent l'idée, ils en +prendraient facilement le goût, et deviendraient une milice redoutable. +Elle serait d'autant plus aisée à former, que les mûriers et les vignes +ne suffisent pas pour les occuper toute l'année, et qu'il leur reste +beaucoup de temps[227] que l'on pourrait employer aux exercices +militaires. Dans les derniers recensements des hommes armés, on en a +compté près de 40,000; ce qui suppose pour le total de la population +environ 120,000 ames: il y a peu à y ajouter, parce qu'il n'y a point de +Druzes dans les villes de la côte. La surface du pays étant de 110 +lieues carrées, il en résulte pour chaque lieue, 1,090 ames; ce qui +égale la population de nos meilleures provinces. Pour sentir combien est +forte cette proportion, l'on observera que le sol est rude, qu'il reste +encore beaucoup de sommets incultes, que l'on ne recueille pas en +grains de quoi se nourrir 3 mois par an, qu'il n'y a aucune manufacture, +que toutes les exportations se bornent aux soies et aux cotons, dont la +balance surpasse de bien peu l'entrée du blé de _Haurân_, des huiles de +Palestine, du riz et du café que l'on tire de _Baîrout_. D'où vient donc +cette affluence d'hommes sur un si petit espace? Toute analyse faite, je +n'en puis voir de cause, que le rayon de liberté qui y luit. Là, à là +différence du pays turk, chacun jouit, dans la sécurité, de sa propriété +et de sa vie. Le paysan n'y est pas plus aisé qu'ailleurs; mais il est +tranquille: _il ne craint point_, comme je l'ai entendu dire plusieurs +fois, _que l'aga, le quâiemmaquâm, ou le bacha envoient des djendis[228] +piller la maison, enlever la famille, donner la bastonnade, etc._ Ces +excès sont inouis dans la montagne. La sécurité y a donc été un premier +moyen de population, par l'attrait que tous les hommes trouvent à se +multiplier partout où il y a de l'aisance. La frugalité de la nation, +qui consomme peu en tout genre, a été un second moyen aussi puissant. +Enfin un troisième est l'émigration d'une foule de familles chrétiennes +qui désertent journellement les provinces turkes pour venir s'établir +dans le Liban; elles y sont accueillies des Maronites par fraternité de +religion, et des Druzes par tolérance et par l'intérêt bien entendu de +multiplier dans leur pays le nombre des cultivateurs, des consommateurs +et des alliés. Tous vivent en paix; mais je dois dire que les Chrétiens +montrent souvent un zèle indiscret et tracassier, propre à la troubler. + +La comparaison que les Druzes ont souvent lieu de faire de leur sort, à +celui des autres sujets turks, leur a donné une opinion avantageuse de +leur condition, qui, par une gradation naturelle, a rejailli sur leurs +personnes. Exempts de la violence et des insultes du despotisme, ils se +regardent comme des hommes plus parfaits que leurs voisins, parce qu'ils +ont le bonheur d'être moins avilis. De là s'est formé un caractère plus +fier, plus énergique, plus actif, un véritable esprit républicain. On +les cite dans tout le Levant pour être inquiets, entreprenants, hardis +et braves jusqu'à la témérité: on les a vus en plein jour fondre dans +Damas, au nombre de 300 seulement, et y répandre le désordre et le +carnage. Il est remarquable qu'avec un régime presque semblable, les +Maronites n'ont point ces qualités au même degré: j'en demandai un jour +la raison dans une assemblée où l'on en faisait l'observation, au sujet +de quelques faits passés récemment; après un moment de silence, un +vieillard maronite écartant sa pipe de sa bouche, et roulant le bout de +sa barbe dans ses doigts, me répondit: _Peut-être les Druzes +craindraient-ils plus la mort, s'ils croyaient à ce qui la suit_. Ils +n'admettent pas non plus la morale du pardon des injures. Personne n'est +aussi ombrageux qu'eux sur le point d'honneur. Une insulte dite ou faite +à ce nom et à _la barbe_, est sur-le-champ punie de coups de _kandjar_ +ou de fusil, pendant que chez le peuple des villes, elle n'aboutit qu'à +des cris d'injures. Cette délicatesse a causé dans les manières et le +propos une réserve ou, si l'on veut, une politesse que l'on est surpris +de trouver chez les paysans. Elle passe même jusqu'à la dissimulation et +à la fausseté, surtout dans les chefs, que de plus grands intérêts +obligent à de plus grands ménagements. La circonspection est nécessaire +à tous, par les conséquences redoutables du _talion_, dont j'ai parlé. +L'usage peut nous en paraître barbare; mais il a le mérite de suppléer à +la justice régulière, toujours incertaine et lente dans des états +troublés et presque anarchiques. + +Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe, celui de l'hospitalité. +Quiconque se présente à leur porte à titre de suppliant ou de passager +est sûr de recevoir le logement et la nourriture de la manière la plus +généreuse et la moins affectée. J'ai vu en plusieurs rencontres de +simples paysans donner le dernier morceau de pain de leur maison au +passant affamé; et lorsque je leur faisais l'observation qu'ils +manquaient de prudence: _Dieu est libéral et magnifique_, +répondaient-ils, _et tous les hommes sont frères_. Aussi personne ne +s'avise de tenir auberge dans leur pays, non plus que dans le reste de +la Turkie. Lorsqu'ils contractent avec leur hôte l'engagement sacré du +_pain_ et du _sel_, rien ne peut par la suite le leur faire violer: on +en cite des traits qui font le plus grand honneur à leur caractère. Il y +a quelques années qu'un aga de janissaires, coupable de rébellion, +s'enfuit de Damas, et se retira chez les Druzes. Le pacha le sut et le +demanda à l'émir, sous peine de guerre; l'émir le demanda au chaik +_Talhouq_ qui l'avait reçu; mais le chaik indigné répondit: _Depuis +quand a-t-on vu les Druzes livrer leurs hôtes? Dites à l'émir que tant +que Talhouq gardera sa barbe, il ne tombera pas un cheveu de la tête de +son réfugié_. L'émir menaça de l'enlever de force; Talhouq arma sa +famille. L'émir, craignant une émeute, prit une voie usitée comme +juridique dans le pays; il déclara au chaik qu'il ferait couper 50 +mûriers par jour, jusqu'à ce qu'il rendît l'aga. On en coupa 1,000, et +Talhouq resta inébranlable. A la fin, les autres chaiks indignés prirent +fait et cause, et le soulèvement allait devenir général, quand l'aga, se +reprochant d'occasioner tant de désordres, s'évada à l'insu même de +Talhouq[229]. + +Les Druzes ont aussi le préjugé des Bedouins sur la naissance: comme +eux, ils attachent un grand prix à l'ancienneté des familles: cependant +l'on ne peut pas dire qu'il en résulte des inconvénients essentiels. La +noblesse des émirs et des chaiks ne les dispense pas de payer le tribut, +en proportion de leurs revenus; elle ne leur donne aucune prérogative, +ni dans la possession des biens-fonds, ni dans celle des emplois. On ne +connaît dans le pays, non plus que dans toute la Turkie, ni droits de +chasse, ni glèbe, ni dîmes seigneuriales ou ecclésiastiques, ni +francs-fiefs, ni lods et ventes: tout est, comme l'on dit, en +_franc-aleu_: chacun, après avoir payé son miri, sa ferme ou sa rente, +est maître chez soi. Enfin, par un avantage particulier, les Druzes et +les Maronites ne paient point le rachat des successions, et l'émir ne +s'arroge pas, comme le sultan, la propriété foncière et universelle: +néanmoins il existe dans la loi des héritages un abus qui a de fâcheux +effets. Les pères ont, comme dans le droit romain, la faculté +d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur plaît; et de là il est +arrivé, dans plusieurs familles de chaiks, que tous les biens se sont +rassemblés sur un même sujet, qui s'en est servi pour intriguer et +cabaler, pendant que ses parents sont demeurés, comme l'on dit, _princes +d'olives et de fromage_; c'est-à-dire, pauvres comme des paysans. + +Par une suite de leurs préjugés, les Druzes n'aiment pas à s'allier hors +de leurs familles. Ils préfèrent toujours leur parent, fût-il pauvre, à +un étranger riche; et l'on a vu plus d'une fois de simples paysans +refuser leurs filles à des marchands de Saïde et de Baîrout, qui +possédaient 12 et 15,000 piastres. Ils conservent aussi jusqu'à un +certain point l'usage des Hébreux, qui voulait que le frère épousât la +veuve du frère; mais il ne leur est pas particulier, et ils le +partagent, ainsi que plusieurs autres de cet ancien peuple, avec les +habitants de la Syrie, et en général avec les peuples arabes. + +En résumé, le caractère propre et distinctif des Druzes est, comme je +l'ai dit, une sorte d'esprit républicain qui leur donne plus d'énergie +qu'aux autres sujets turks, et une insouciance de religion qui contraste +beaucoup avec le zèle des musulmans et des chrétiens. Du reste, leur vie +privée, leurs usages, leurs préjugés sont ceux des autres Orientaux. Ils +peuvent épouser plusieurs femmes, et les répudier quand il leur plaît; +mais, à l'exception de l'émir et de quelques notables, les cas en sont +très-rares. Occupés de leurs travaux champêtres, ils n'éprouvent point +ces besoins factices, ces passions exagérées que le désoeuvrement donne +aux habitants des villes. Le voile que portent leurs femmes est lui-même +un préservatif de ces désirs qui troublent la société. Chaque homme ne +connaît de visage de femme que celui de la sienne, de sa mère, de sa +soeur et de sa belle-soeur. Chacun vit au sein de sa famille et se +répand peu au dehors. Les femmes, celles même des chaiks, pétrissent le +pain, brûlent le café, lavent le linge, font la cuisine, en un mot, +vaquent à tous les ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les vignes +et les mûriers, construisent des murs d'appui pour les terres, creusent +et conduisent, des canaux d'arrosement. Seulement le soir ils +s'assemblent quelquefois dans la cour, l'aire ou la maison du chef du +village ou de la famille; et là, assis en rond, les jambes croisées, la +pipe à la bouche, le poignard à la ceinture, ils parlent de la récolte +et des travaux, de la disette ou de l'abondance, de la paix ou de la +guerre, de la conduite de l'émir, de la quantité de l'impôt, des faits +du passé, des intérêts du présent, des conjectures de l'avenir. Souvent +les enfants, las de leurs jeux, viennent écouter en silence; et l'on est +étonné de les voir, à 10 ou 12 ans, raconter d'un air grave pourquoi +_Djezzâr_ a déclaré la guerre à l'émir _Yousef_, combien le prince a +dépensé de bourses, de combien l'on augmentera le miri, combien il y +avait de _fusils_ au camp, et qui possédait la meilleure jument. Ils +n'ont pas d'autre éducation: on ne leur fait lire ni les psaumes, comme +chez les Maronites, ni le _Qôran_, comme chez les musulmans; à peine les +chaiks savent-ils écrire un billet. Mais, si leur esprit est vide de +connaissances utiles ou agréables, du moins n'est-il pas préoccupé +d'idées fausses et nuisibles; et sans doute cette ignorance de la nature +vaut bien la sottise de l'art. Il en est du moins résulté un avantage, +qui est que les esprits étant tous à peu près égaux, l'inégalité des +conditions ne s'est pas rendue aussi sensible. En effet, l'on ne voit +point chez les Druzes cette grande distance entre les rangs qui, dans la +plupart des sociétés, avilit les petits sans améliorer les grands. +Chaiks ou paysans, tous se traitent avec cette familiarité raisonnable +qui ne tient ni de la licence, ni de la servitude. Le grand émir +lui-même n'est point un homme différent des autres: c'est un bon +gentilhomme campagnard, qui ne dédaigne pas de faire asseoir à sa table +le plus simple fermier. En un mot, ce sont les moeurs des temps anciens, +c'est-à-dire les moeurs de la vie champêtre, par laquelle toute nation a +été obligée de commencer; en sorte que l'on peut établir que tout peuple +chez qui on les trouve n'est encore qu'à la première époque de son état +social. + + + + +§ V. + +Des Motouâlis. + + +A l'orient du pays des Druzes, dans la vallée profonde qui sépare leurs +montagnes de celles du pays de Damas, habite un autre petit peuple connu +en Syrie sous le nom de _Motouâlis_. Le caractère qui les distingue des +autres habitants de la Syrie est qu'ils suivent le parti d'Ali, comme +les Persans, pendant que tous les Turks suivent celui d'_Omar_ ou de +_Moâouia_. Cette distinction, fondée sur le schisme qui, l'an 36 de +l'hedjire, partagea les Arabes sur les _successeurs_ de Mahomet, +entretient, comme je l'ai dit, une haine irréconciliable entre les deux +partis. Les sectateurs d'Omar, qui se regardent comme seuls +_orthodoxes_, se qualifient de _Sonnites_, qui a le même sens, et +appellent leurs adversaires _Chiites_, c'est-à-dire _sectateurs_ +(d'Ali). Le mot de _motouâli_ a la même signification dans le dialecte +de Syrie. Les sectateurs d'Ali, qui prennent ce nom en mauvaise part, y +substituent celui d'_Adlié_, qui veut dire partisans de la _justice_ +(littéralement justiciers); et ils ont pris cette dénomination en +conséquence d'un point de doctrine qu'ils ont élevé contre la croyance +des _sonnites_. Voici ce qu'en dit un petit ouvrage arabe, intitulé: +_Fragments théologiques sur les sectes et religions du monde_[230]. + +«On appelle _Adlié_ ou _Justiciers_, des sectaires qui prétendent que +Dieu n'agit que par des principes de justice conformes à la raison des +hommes. Dieu ne peut, disent-ils, proposer un culte impraticable, ni +ordonner des actions impossibles, ni obliger à des choses hors de +portée: mais en ordonnant l'obéissance, il donne la faculté, il éloigne +la cause du mal, il permet le raisonnement; il demande ce qui est +facile, et non ce qui est difficile; il ne rend point responsable de la +faute d'autrui; il ne punit point d'une action étrangère; il ne trouve +pas mauvais dans l'homme ce que lui-même a créé en lui, et il n'exige +pas qu'il prévienne ce que la destinée a décrété sur lui, parce que cela +serait une _injustice_ et une _tyrannie_ dont Dieu est incapable par la +perfection de son être.» A cette doctrine, qui choque diamétralement +celle des _Sonnites_, les Motouâlis ajoutent des pratiques exterieures +qui entretiennent leur aversion mutuelle. Par exemple, ils maudissent +Omar et Moâouia comme usurpateurs et rebelles: ils célèbrent Ali et +Hosain comme saints et martyrs. Ils commencent les ablutions par le +coude, au lieu de les commencer par le bout du doigt, comme les Turks; +ils se réputent souillés par l'attouchement des étrangers; et, contre +l'usage général du Levant, ils ne boivent ni ne mangent dans le vase qui +a servi à une personne qui n'est pas de leur secte, ils ne s'asseyent +même pas à la même table. + +Ces principes et ces usages, en isolant les Motouâlis de leurs voisins, +en ont fait une société distincte. On prétend qu'ils existent depuis +long-temps en corps de nation dans cette contrée; cependant leur nom n'a +point paru avant ce siècle dans les livres; il n'est pas même sur les +cartes de d'Anville: La Roque, qui parlait de leur pays il y a moins de +cent ans, ne les désigne que par celui d'_Amédiens_. Quoi qu'il en soit, +ils ont dans ces derniers temps fixé l'attention de la Syrie par leurs +guerres, leurs brigandages, leurs progrès et leurs revers. Avant le +milieu du siècle, ils ne possédaient que Balbek, leur chef-lieu, et +quelques cantons dans la vallée et dans l'Anti-Liban, d'où ils +paraissent originaires. A cette époque on les trouve gouvernés comme les +Druzes, c'est-à-dire partagés sous un nombre de _chaiks_ ayant un chef +principal, tiré de la famille de _Harfouche_. Après 1750, ils +s'étendirent dans le haut du Beqââ, et s'introduisirent dans le Liban, +où ils occupèrent des terrains appartenants aux Maronites jusque vers +_Becharrai_. Ils les incommodèrent même par leurs brigandages, au point +que l'émir Yousef se vit obligé de les attaquer à force ouverte et de +les chasser. D'autre part, leurs progrès les avaient conduits le long de +leur rivière jusqu'auprès de _Sour_ (Tyr). Ce fut dans ces +circonstances, en 1760, que Dâher eût l'adresse de se les attacher. Les +pachas de Saïde et de Damas réclamaient des tributs qu'on négligeait de +leur payer; ils se plaignaient de divers dégâts causés à leurs sujets +par les Motouâlis: ils eussent voulu les châtier; mais la vengeance +n'était ni sûre ni facile. Dâher intervint; il se rendit caution du +tribut, promit de surveiller les déprédations, et par ce moyen, il +s'acquit des alliés qui pouvaient, disait-on, armer dix mille cavaliers, +tous gens résolus et redoutés. Peu de temps après, ils s'emparèrent de +_Sour_ (Tyr), et ils firent de ce village leur entrepôt maritime: en +1771, ils servirent utilement Ali-Bek et Dâher contré les Ottomans. Mais +pendant leur absence, l'émir Yousef ayant armé les Druzes, vint saccager +leur pays. Il était devant le château de Djezîn, quand les Motouâlis +revenant de Damas, apprirent la nouvelle de cette invasion. Au récit des +barbaries qu'avaient commises les Druzes, un corps avancé de 500 hommes +seulement fut tellement saisi de rage, qu'il poussa sur-le-champ vers +l'ennemi, résolu de périr en se vengeant. Mais la surprise et le +désordre qu'ils jetèrent, et la discorde qui régnait entre les factions +de Mansour et de Yousef, favorisèrent cette manoeuvre désespérée, au +point que toute l'armée, composée de vingt-cinq mille hommes, subit la +déroute la plus complète. Dans les années suivantes, les affaires de +Dâher ayant pris une fâcheuse tournure, les Motouâlis se refroidirent +pour lui; enfin ils l'abandonnèrent dans la catastrophe où il perdit la +vie. Mais ils ont porté la peine de leur imprudence sous +l'administration du pacha qui lui a succédé. Depuis l'année 1777, +Djezzâr, maître d'_Acre_ et de _Saïde_, n'a cessé de travailler à leur +perte. Sa persécution les força en 1784 de se réconcilier avec les +Druzes et de faire cause commune avec l'émir Yousef, pour lui résister. +Quoique réduits à moins de 700 fusils, ils firent plus dans cette +campagne que 15 à 20,000 Druzes et Maronites rassemblés sous +Dair-el-Qamar. Eux seuls enlevèrent le lieu fort de _Mar-Djêbaa_, et +passèrent au fil du sabre 50 à 60 _Arnautes_[231] qui le gardaient. Mais +la mésintelligence des chefs druzes ayant fait avorter toutes les +opérations, le pacha a fini par s'emparer de toute la vallée et de la +ville même de Balbek. A cette époque, on ne comptait pas plus de 500 +familles de Motouâlis, qui se sont réfugiées dans l'Anti-Liban et dans +le Liban des Maronites; et désormais proscrites de leur sol natal, il +est probable qu'elles finiront par s'anéantir, et par emporter avec +elles le nom même de cette nation. + +Tels sont les peuples particuliers qui se trouvent compris dans +l'enceinte de la Syrie. Le reste de la population qui forme la plus +grande masse, est, comme je l'ai dit, composé de Turks, de Grecs, et de +la race arabe. Il me reste à faire un tableau de la distribution +géographique du pays, selon l'administration turke, et à y joindre +quelques considérations générales sur le résultat des forces et des +revenus, sur la forme du gouvernement, et enfin sur le caractère et les +moeurs de ces peuples. + +Mais avant de passer à ces objets, je crois devoir donner une idée des +mouvements qui ont failli dans ces derniers temps causer une révolution +importante, et susciter en Syrie une puissance indépendante: je veux +parler de l'insurrection du chaik _Daher_, qui pendant plusieurs années +a attiré les regards des politiques. Un exposé succinct de son histoire +sera d'autant plus intéressant, qu'il est neuf, et que ce que l'on en a +appris par les nouvelles publiques, a été peu propre à donner une idée +juste de l'état des affaires dans ces pays éloignés. + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS CE VOLUME. + + + + ÉTAT PHYSIQUE DE L'ÉGYPTE. + + Page. + + CHAPITRE PREMIER.--De l'Égypte en général, et de la + ville d'Alexandrie 1 + + CHAP. II.--Du Nil, et de l'extension du Delta 14 + + CHAP. III.--De l'exhaussement du Delta 27 + + CHAP. IV.--Des vents et de leurs phénomènes 44 + + CHAP. V.--Du climat et de l'air 54 + + + ÉTAT POLITIQUE DE L'ÉGYPTE. + + CHAPITRE I^{er}.--Des diverses races des habitants de + l'Égypte 59 + + CHAP. II.--Précis de l'histoire des Mamlouks 80 + + CHAP. III.--Précis de l'histoire d'Ali-Bek 92 + + CHAP. IV.--Précis des événements arrivés depuis la + mort d'Ali-Bek jusqu'en 1785 114 + + CHAP. V.--État présent de l'Égypte 129 + + CHAP. VI.--Constitution de la milice des Mamlouks 131 + + § I. Vêtements des Mamlouks 134 + + § II. Équipage des Mamlouks 136 + + § III. Armes des Mamlouks 138 + + § IV. Éducation et exercices des Mamlouks 140 + + § V. Art militaire des Mamlouks 142 + + § VI. Discipline des Mamlouks 144 + + § VII. Moeurs des Mamlouks 146 + + § VIII. Gouvernement des Mamlouks 147 + + CHAP. VII 149 + + § I. État du peuple en Égypte _ibid._ + + § II. Misère et famine des dernières années 152 + + § III. État des arts et des esprits 162 + + CHAP. VIII.--État du commerce 163 + + CHAP. IX.--De l'isthme de Suez, et de la jonction de + la mer Rouge à la Méditerranée 166 + + CHAP. X.--Des douanes et des impôts. 175 + + Du commerce des Francs au Kaire 178 + + CHAP. XI.--De la ville du Kaire 183 + + Population du Kaire et de l'Égypte 186 + + CHAP. XII.--Des maladies de l'Égypte 189 + + § I. De la perte de la vue _ibid._ + + § II. De la petite-vérole 193 + + § III. De la peste 199 + + CHAP. XIII.--Tableau résumé de l'Égypte 203 + + Des exagérations des voyageurs 210 + + CHAP. XIV. Des ruines et des pyramides 213 + + Note 226 + + + ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE. + + CHAPITRE I^{er}.--Géographie et histoire naturelle de la + Syrie 258 + + § I. Aspect de la Syrie 260 + + § II. Des montagnes 261 + + § III. Structure des montagnes 269 + + § IV. Volcans et tremblements 271 + + § V. Des sauterelles 273 + + § VI. Qualités du sol 275 + + § VII. Des rivières et des lacs 276 + + § VIII. Du climat 279 + + § IX. Qualités de l'air 286 + + § X. Qualités des eaux 288 + + § XI. Des vents 289 + + CHAP. II.--Considérations sur les phénomènes des vents, + des nuages, des pluies, des brouillards et du tonnerre 292 + + ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE. + + CHAPITRE I^{er}.--Des habitants de la Syrie 314 + + CHAP. II.--Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie. 324 + + § I. Des Turkmans _ibid._ + + § II. Des Kourdes 326 + + § III. Des Arabes-Bédouins 330 + + CHAP. III.--Des peuples agricoles de la Syrie 363 + + § I. Des Ansârié _ibid._ + + § II. Des Maronites 369 + + § III. Des Druzes 388 + + § IV. Du gouvernement des Druzes 411 + + § V. Des Motouâlis 427 + +FIN DE LA TABLE. + +[Illustration: VUE DE SPHYINX] + +[Illustration: VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ] + +[Illustration: CARTE DE L'ÉGYPTE] + + +NOTES: + +[1] _Vulgò_, raquette, arbre à cochenille. + +[2] Le calcul le plus suivi à Alexandrie porte la hauteur du fût, y +compris le chapiteau, à 96 pieds, et la circonférence à 28 pieds 3 +pouces. + +[3] Ras el-tin: prononcez, _tîne_. + +[4] Prononcez _kalidge_. + +[5] En arabe _el qali_, dont on a fait le nom du sel al-kali. + +[6] Ces coquillages sont surtout des hérissons, des volutes, des +bivalves, et une espèce en forme de lentilles. Voyez le docteur Shaw, +_Voyage au Levant_. + +[7] Celui-là est gris, taché de noir et quelquefois de rouge. + +[8] Chaque tribu a ses routes particulières, pour éviter les disputes. + +[9] D'ailleurs il n'existe pas dix arbres dans ce désert, et il paraît +incapable d'en produire. + +[10] Ils l'appellent _saint_, _béni_, _sacré_; et lors des nouvelles +eaux, c'est-à-dire de l'ouverture des canaux, on voit les mères plonger +les enfants dans le courant, avec le préjugé que ces eaux ont une vertu +purifiante et divine, telle que la supposèrent les anciens à tous les +fleuves. + +[11] On se sert, pour cet effet, d'amandes amères, dont on frotte le +vase, et alors elle est réellement légère et bonne. Mais il n'y a que la +soif, ou la prévention, qui puisse la mettre au-dessus de nos fontaines +et de nos grandes rivières, telles que la Seine et la Loire. + +[12] _Herod._, lib. II, p. 105, édit. Wesseling, in-fol. + +[13] _Lettres sur l'Égypte_, tom. 1, p. 16. + +[14] _Geogr. Strabonis, interpret. Casaubon._ édit. 1707, lib. XVII. p. +1152. + +[15] Voyez l'excellent _Mémoire de d'Anville sur l'Égypte_, in-4º, 1765, +p. 77. + +[16] Odyssée, liv. IV. + +[17] _Herod._, lib. II, p. 106 et 107. + +[18] Il ne s'en faut que de 1,300 toises. + +[19] On peut reprocher à Homère de n'être pas exact, quand il dit que le +Phare était vis-à-vis du Nil; mais pour l'excuser on peut dire que, +parlant de l'Égypte comme du bout du monde, il n'a pas dû se piquer +d'une précision stricte. En second lieu, la branche Canopique allait +jadis par les lacs s'ouvrir près d'Abouqir; et si, comme la vue du +terrain me le fait penser, elle passa jadis à l'ouest même d'Abouqir, +qui aurait été une île, Homère a pu dire, avec raison, que le Phare +était vis-à-vis du Nil. + +[20] Voyez _Voyage en Arabie_, par C. Niebuhr, in-4º, qu'il faut +distinguer de la _Description de l'Arabie_, par le même, 2 vol. in-4º. + +[21] Lib. II, p. 123. + +[22] Voyez _Voyage pittoresque de la Grèce_, tom. II. + +[23] Cette position convient beaucoup à Bolbitine. + +[24] _Lettre_ 1, p. 12. + +[25] _Herod._, lib. II. + +[26] En effet, on serait plus porté, sur l'inspection de la carte, à +croire que ce fut là jadis le cours du fleuve; quant aux pétrifications +de mâts et de vaisseaux entiers dont parle Siccard, elles auraient bien +besoin, pour être crues, d'être constatées par des voyageurs plus +éclairés que ce missionnaire. + +[27] Pag. 12 et suiv. + +[28] _Lettre 1_, p. 12. + +[29] Lib. II, p. 109. + +[30] Lib. XVII. + +[31] J'en ai mesuré plusieurs avec un pied-de-roi de cuivre, mais j'ai +trouvé qu'elles variaient toutes depuis une jusqu'à 3 lignes. Le drââ +Stambouli a 28 doigts, ou 24 pouces moins une ligne. + +[32] En arabe, _meqiâs, instrument mesureur, mesuroir_. + +[33] Le docteur Pocoke, qui a fait plusieurs bonnes observations sur le +Nil, s'est tout-à-fait perdu dans l'explication du texte de Kâlkâchenda: +il a cru, sur un premier passage louche, que le nilomètre du temps +d'Omar n'était que de douze coudées; et il a bâti sur cette erreur un +édifice de conjectures fausses. _Voyage de Pocoke_, tom. II, p. 278. + +[34] _Voyage en Arabie_, tom. 1, p. 102. + +[35] Le 17 mai, la colonne avait onze pieds hors de l'eau, le 3 juin +elle en avait onze et demi; donc en dix-sept jours il y eut une +demi-coudée. _Voyage de Pocoke_, tom. II. + +[36] Le lit du fleuve s'est exhaussé lui-même comme le reste du terrain. + +[37] Dans le bas Delta, on arrose par le moyen des roues, parce que +l'eau est à fleur de terre; mais dans le haut Delta, il faut établir des +chapelets sur les roues, ou élever l'eau par des potences mobiles. On en +voit beaucoup sur la route de Rosette au Kaire, et l'on se convaincra +que ce travail pénible a un effet très-borné. + +[38] _Herod._, lib. II. Cette anecdote chagrine beaucoup les +chronologistes modernes, qui placent Sésostris avant Moïse, au temps +duquel les chariots subsistaient encore; mais ce n'est pas la faute +d'Hérodote, si l'on n'a pas entendu son système de chronologie, le +meilleur de l'antiquité. + +[39] Il serait curieux de constater en quelle proportion il continue +jusqu'à Asouan. Des Coptes que j'ai interrogés à ce sujet, m'ont assuré +qu'il était infiniment plus élevé dans tout le Saïd qu'au Kaire. + +[40] _Hérod._, lib. II. + +[41] Cette quantité de canaux est une raison qui peut faire varier les +degrés de l'inondation: car s'il y en a beaucoup, et qu'ils soient +profonds, l'eau s'écoulera plus vite, et s'élèvera moins; s'il y en a +peu, et qu'ils soient superficiels, il arrivera le contraire. + +[42] Depuis la publication de ce voyage, l'on m'a fait connaître un +mémoire de Fréret (Acad. des Inscrip., tom. XVI), dans lequel ces +questions se trouvent avoir été débattues dès 1745. Dans ce Mémoire, ce +savant critique, attaquant de front le récit d'Hérodote et le témoignage +des prêtres égyptiens, prétend que le Delta n'a subi aucun changement +depuis les siècles les plus reculés: il fonde ses raisons contre son +accroissement, sur la position des villes de _Tanis_, de _Damiât_ et de +_Rosette_, mais les faits qu'il cite sont vagues, et la différence de la +mesure de Niebuhr en excès sur celle d'Hérodote, est un argument +péremptoire contre son sentiment. A l'égard de son exhaussement, il +prouve par plus d'auteurs que je n'en ai cités, que depuis Moeris +jusqu'à la fin du quinzième siècle, l'inondation n'a pas cessé d'être la +même: ce n'est que depuis ce temps que les voyageurs ont parlé d'une +inondation de 22 et 23 coudées. Le prince Radzivil est le premier qui en +ait fait mention en l'année 1583. Fréret, rejetant son témoignage et +celui des autres, soutient que l'inondation est toujours la même, et que +la différence des anciens aux modernes vient de ce que les uns comptent +depuis le fond de l'eau, pendant que les autres ne comptaient que depuis +la surface des eaux basses. Il invoque les observations de Shaw et de +Pocoke; mais en appuyant sa conséquence, elles démentent son +explication: en effet, d'après ces observations, la crue du Nil +au-dessus des plus basses eaux fut en 1714 de 10 coudées 26 doigts, qui, +jointes à 5 coudées et quelques doigts qu'avait déja le fleuve, donnent +16 coudées et quelques doigts au-dessus du fond: en 1715 la crue +au-dessus des basses eaux fut de 10 coudées, qui, jointes à 6 coudées +qu'avaient déja les eaux, forment 16 coudées: en 1738 elle fut de 11 +coudées 15 doigts, qui, jointes à 5 qu'avait le fleuve, font 16 coudées, +et non pas 20, comme le dit Fréret, p. 353. Donc les anciens ont compté +comme nous depuis le fond, et l'état reste le même que de tout temps. En +se trompant à cet égard, Fréret rapporte un fait qui, s'il est vrai, est +le noeud de l'énigme; car il dit avoir vu une coudée du nilomètre qui +n'a que 15 pouces 8 lignes de France; or 22 coudées de 15 pouces 8 +lignes font 344 pouces 8 lignes, tandis que 16 coudées en donnent 328, +ce qui ne laisse qu'un pied 4 pouces de différence; en sorte qu'il +serait possible que cette nouvelle coudée fût une innovation des Turks, +et que le méqîas portât plusieurs espèces de coudées. Du reste il n'a +point compris l'altération d'Omar, citée par _Kâlkâchenda_; et il est +loin de résoudre les 8 coudées de Moeris, en disant qu'elles proviennent +de la dérivation de Soulac. Ainsi, sans déroger au respect dû à Fréret, +je persiste dans mes conclusions. + +[43] On l'assigne au 19 juin précis, mais il serait difficile d'en +déterminer les premiers instans aussi rigoureusement que le veulent +faire les Coptes. + +[44] Cependant Démocrite l'avait devinée. Voyez l'_Histoire_ de Diodore +de Sicile, liv. II. Je suis même porté à croire qu'Homère en a eu +connaissance; car l'épithète qu'il donne au Nil (_diipetès_, tirant son +origine du ciel) est une allusion sensible aux pluies: et j'en conclus +que les anciens prêtres égyptiens ont eu une _physique_ plus étendue que +l'on ne pense; et que les traditions qui avaient cours dans la Grèce, +n'étaient qu'une émanation de leurs livres sacrés. + +[45] Lorsqu'il tombe de la pluie en Égypte et en Palestine, c'est une +joie générale de la part du peuple; il s'assemble dans les rues, il +chante, il s'agite et crie à pleine tête, _Ya, allah! ya mobârek!_ +c'est-à-dire: _O dieu! ô béni! etc._ + +[46] En arabe, _kamsîn_; mais le _k_ représente le _jota_ espagnol, ou +_ch_ allemand. + +[47] Les Arabes du désert les appellent _semoum_ ou _poison_; et les +Turks _châmyelé_ ou vent de Syrie, dont on a fait vent _samiel_. + +[48] L'astronome Beauchamp a souvent observé 37 et 38 degrés à Basra, et +cette chaleur a lieu sur la plupart des plages de la Perse, de l'Arabie +et de l'Inde.--Trente-deux et 33 degrés, qui sont la chaleur du sang, +sont très-fréquents en Floride et en Géorgie (d'Amérique). Ainsi +l'Égypte ne peut se classer que dans les pays de moyenne chaleur. + +[49] Cependant il faut observer que l'air, sur la côte, est infiniment +moins sec qu'en remontant dans les terres; aussi ne peut-on laisser, à +Alexandrie et à Rosette, du fer exposé 24 heures à l'air, qu'il ne soit +tout rouillé. + +[50] En arabe, _magârbe_, pluriel de _magrebi_, homme de _garb_, ou +_couchant_: ce sont nos _Barbaresques_. + +[51] En Arabe, _bedâoui_, formé de _bîd, désert, pays sans habitations_. + +[52] D'autant mieux qu'on les trouve au Saïde dès avant Dioclétien; et +qu'il paraît que le Saïde fut moins rempli par les Grecs que le Delta. + +[53] En effet, j'observe que la figure des nègres représente précisément +cet état de contraction que prend notre visage lorsqu'il est frappé par +la lumière et par une forte réverbération de chaleur. Alors le sourcil +se fronce; la pomme des joues s'élève; la paupière se serre; la bouche +fait la _moue_. Cette contraction des parties mobiles n'a-t-elle pas pu +et dû à la longue influer sur les parties solides, et mouler la +charpente même des os? Dans les pays froids, le vent, la neige, l'air +vif opèrent presque le même effet que l'excès de lumière dans les pays +chauds: et nous voyons que presque tous les sauvages ont quelque chose +de la tête du nègre; ensuite viennent les coutumes de mouler la tête des +enfants, et même le genre de coiffure, qui, par exemple, chez les +Tartares étant un bonnet haut, lequel serre les tempes et relève le +sourcil, me semble la cause du _sourcil de chèvre_ qu'on remarque chez +les Chinois et les Kalmouks: dans les zones tempérées et chez les +peuples qui habitent sous des toits, ces diverses circonstances n'ayant +pas lieu, les traits se montrent allongés par le repos des muscles, et +les yeux à fleur de tête, parce qu'ils sont protégés contre l'action de +l'air. + +[54] Lib. II, p. 150. + +[55] Cette observation qui, lors de la publication de ce voyage, en +1787, sembla plutôt neuve et piquante que fondée en vérité, se trouve +aujourd'hui portée à l'évidence par des faits eux-mêmes aussi piquants +que décisifs. Blumenbach, professeur très-distingué d'anatomie à +Gottingue, a publié en 1794 un mémoire duquel il résulte: + +1º Qu'il a eu l'occasion de disséquer plusieurs momies égyptiennes. + +2º Que les crânes de ces momies appartiennent à trois différentes races +d'hommes, savoir: l'une, la race éthiopienne caractérisée par les joues +élevées, les lèvres épaisses, le nez large et épaté, les prunelles +saillantes; ainsi, ajoute-t-il, que Volney nous représente les Coptes +d'aujourd'hui. + +La seconde race qui porte le caractère des Hindous, et la troisième qui +est mixte et participe des deux premières. + +Le docteur Blumenbach cite aussi, en preuve de la première race, le +sphinx gravé dans Norden, auquel les plus savants antiquaires n'avaient +pas fait attention jusque-là. J'y ajoute en cette édition pour nouveau +témoin, le même sphinx dessiné par l'un des artistes les plus distingués +de nos jours, M. Cassas, auteur du _Voyage pittoresque de la Syrie, de +l'Egypte, etc._ L'on y remarquera, outre des proportions gigantesques, +une disposition de traits qui établit de plus en plus ce que j'ai +avancé. + +[56] Voyez _le Dict. copte_, par Lacroze. + +[57] Il n'y a pas jusqu'au savant Pocoke qui, expliquant si bien les +livres, ne put jamais se passer d'interprète. Récemment, Vonhaven, +professeur d'arabe en Danemarck, ne put pas entendre même le _salam alai +kom_ (le bonjour), lorsqu'il vint en Égypte; et son compagnon, le jeune +Forskal, au bout d'un an, fut plus avancé que lui. + +[58] Pour faire sentir ces différences à la lecture, il faut appeler les +lettres une à une. + +[59] Pas dans tous les cas, mais après l'_o_ et l'_u_, comme dans +_buch_, un livre. + +[60] Lorsque les voyageurs français qui font actuellement le tour du +monde seront revenus, on verra la confusion qu'apportera dans leurs +récits la variété des orthographes anglaise et française. + +[61] Le lecteur curieux de ce genre d'étude peut consulter un ouvrage +que j'ai publié pour remplir l'objet que j'indique ici. Il est intitulé +_Simplification des langues orientales_, in-8º, et se trouve chez +Bossange frères, libraires, rue de Seine, nº 12, à Paris. + +[62] _Estân_ est un terme persan qui signifie _pays_, et s'applique en +finale aux noms propres; ainsi l'on dit _Arab-estân_, _Frank-estân_, +etc. + +[63] En 834. + +[64] _Qui se plaît en Dieu._ + +[65] Cette différence du _t_ à l'_s_, vient de ce que la lettre +originale est le _th_ anglais, que les étrangers traduisent tantôt _t_, +tantôt _s_. + +[66] En 1239, Holagou-kan, descendant de Djenkiz, abolit le kalifat dans +la personne de _Mostâzem_. + +[67] Ou 972, selon d'Herbelot. + +[68] _Commandant par ordre de Dieu._ + +[69] Nos anciens en firent _soldan_ et soudan, par le changement +fréquent d'_ol_ en _ou_; fol, _fou_; mol, _mou_. + +[70] _Mamlouk_, participe passif de _malak_, posséder, signifie _l'homme +possédé_ en propriété; ce qui a le sens d'_esclave_; mais cette espèce +est distinguée des esclaves domestiques, ou noirs, qu'on appelle _abd_. + +[71] L'histoire de ce premier empire des Mamlouks, et en général celle +de l'Égypte depuis l'invasion des Arabes, a laissé jusqu'à ce jour une +lacune dans nos connaissances: néanmoins il existe à la bibliothèque +nationale deux manuscrits arabes capables de satisfaire notre curiosité +à cet égard. La découverte en est due à M. Venture, interprète des +langues orientales, qui aujourd'hui accompagne le général Buonaparte, et +qui dans nos relations d'amitié et d'estime m'en a montré une traduction +presque achevée. Il est à désirer qu'elle soit un jour publiée; mais +comme le moment en paraît encore reculé, je crois faire une chose +agréable aux lettres et à l'amitié, en insérant une notice de ces +manuscrits que le lecteur trouvera à la fin de l'article de l'Égypte. + +[72] _Chaik_ signifie proprement un _vieillard, senior populi_; il a +pris la même acception en Orient que parmi nous; et il désigne un +_seigneur_, un commandant. + +[73] Les femmes des Mamlouks sont, comme eux, des esclaves transportées +de Géorgie, de Mingrelie, etc. On parle toujours de leur beauté, et il +faut y croire sur la foi de la renommée. Mais un Européen qui n'a été +qu'en Turkie n'a pas le droit d'en rendre témoignage. Ces femmes y sont +encore plus invisibles que les autres, et c'est sans doute à ce mystère +qu'elles doivent l'idée qu'on se fait de leur beauté. J'ai eu occasion +d'en demander des nouvelles à l'épouse d'un de nos négociants au Kaire, +à laquelle le commerce des galons et des étoffes de Lyon ouvrait tous +les _harem_. Cette dame, qui a plus d'un droit d'en bien juger, m'a +assuré que sur 1,000 à 1,200 femmes d'élite qu'elle a vues, elle n'en a +pas trouvé 10 qui fussent d'une vraie beauté; mais les Turks ne sont pas +si difficiles; pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle +est grasse, elle est admirable. _Son visage est comme la pleine lune; +ses hanches sont comme des coussins_, disent-ils pour exprimer le +superlatif de la beauté. On peut dire qu'ils la mesurent au quintal. Ils +ont d'ailleurs un proverbe remarquable pour les physiciens: _Prends une +blanche pour tes yeux; mais pour le plaisir, prends une Égyptienne_. +L'expérience leur a prouvé que les femmes du Nord sont réellement plus +froides que celles du Midi. + +[74] _Hippocrates, lib. de Aere, Locis et Aquis._ + +[75] Ce pays fut de tout temps une pépinière d'esclaves: il en +fournissait aux Grecs, aux Romains et à l'ancienne Asie. Mais n'est-il +pas singulier de lire dans Hérodote que jadis la Colchide (aujourd'hui +la Géorgie) reçut des habitants noirs de l'Égypte, et de voir +qu'aujourd'hui elle lui en rende de si différents? + +[76] Les corps militaires des janissaires, azâbs, etc., étaient +commandés par des kiâyas, qui, après un an d'exercice, se démettaient de +leur emploi, et devenaient vétérans, avec voix au _diouân_. + +[77] J'avais depuis long-temps rédigé cet article, lorsque Savary a +publié deux nouveaux volumes sur l'Égypte, dans l'un desquels se trouve +la vie de ce même Ali-bek. Je comptais y trouver des récits propres à +vérifier ou à redresser les miens; mais quel a été mon étonnement de +voir que nous n'avons presque rien de commun! Cette diversité m'a été +d'autant plus désagréable, que déja ne m'étant pas trouvé du même avis +sur d'autres objets, il pourra sembler à bien des lecteurs que je prends +à tâche de contrarier ce voyageur. Mais, outre que je ne connais point +la personne de Savary, je proteste que de telles partialités n'entrent +point dans mon caractère. Par quel accident arrive-t-il donc qu'ayant +été sur les mêmes lieux, ayant dû voir les mêmes témoins, nos récits +soient si divers? J'avoue que je n'en vois pas bien la raison: tout ce +que je puis assurer, c'est que pendant 6 mois que j'ai vécu au Kaire, +j'ai interrogé avec soin ceux de nos négociants et des marchands +chrétiens à qui une longue résidence et un esprit sage m'ont paru donner +un témoignage plus authentique. Je les ai trouvés d'accord sur les faits +principaux, et j'ai eu l'avantage d'entendre confirmer leurs récits par +un négociant vénitien (C. Rosetti), qui a été l'un des conseillers +intimes d'Ali-bek, et le promoteur de ses liaisons avec les Russes, et +de ses projets sur le commerce de l'Inde. Dans la Syrie, j'ai trouvé une +foule de témoins oculaires des événements communs au chaik Dâher et à +Ali-bek, et j'ai pu juger du degré d'instruction de mes auteurs +d'Égypte. Pendant huit mois que j'ai demeuré chez les Druzes, j'ai +appris de l'évêque d'Alep, alors évêque d'Acre, mille particularités +d'autant plus certaines, que le ministre de Dâher, _Ibrahim-Sabbâr_, +était fréquemment dans sa maison. En Palestine, j'ai vécu avec des +chrétiens et des musulmans qui ont commandé des troupes de Dâher, fait +le premier siége de Yâfa avec Ali-bek, et soutenu le second contre +Mohammad-bek. J'ai vu les lieux, j'ai entendu les témoins; j'ai reçu des +notes historiques de l'agent de Venise à _Yâfa_, qui a essuyé sa part de +tous les troubles. Voilà les matériaux sur lesquels j'ai rédigé ma +narration. Ce n'est pas que je n'aie trouvé quelques _variantes_ de +circonstances: quels faits n'en ont pas? La bataille de Fontenoi +n'a-t-elle pas dix versions différentes? Il suffit d'obtenir les +principaux résultats, d'admettre les plus grandes probabilités, et j'ai +pu apprendre par moi-même, en cette occasion, combien la stricte vérité +des faits historiques est difficile à établir. + +Ce n'est pas non plus que je n'aie entendu quelques-uns des récits de +Savary; et lui-même ne peut être taxé de les avoir imaginés; car sa +narration est, mot pour mot, celle d'un livre anglais imprimé en 1783, +et intitulé _Précis de la révolte d'Ali-bek_*, quoiqu'il n'y ait que +quarante pages consacrées à ce sujet, et que le reste ne traite que de +lieux communs, de moeurs et de géographie. J'étais au Kaire lorsque les +papiers publics rendirent compte de cet ouvrage; et je me rappelle bien +que lorsque nos négociants entendirent parler d'une Marie, femme +d'Ali-bek; d'un Grec Dâoud, père de ce commandant; d'une reconnaissance +comme celle de Joseph, ils se regardèrent avec étonnement, et finirent +_par rire des contes qu'on faisait en Europe_. Ainsi le facteur anglais, +qui était en Égypte en 1771, a beau réclamer l'autorité du kiâya +d'Ali-bek et d'une foule de beks qu'il a consultés _sans savoir +l'arabe_, on ne peut le regarder comme bien instruit. Je le suspecte +d'autant plus d'erreur, qu'il débute par une faute impardonnable, en +disant que le pays d'_Abaza_ est la même chose qu'_Amasée_, puisque l'un +est une contrée du Caucase, en tirant vers le Kuban, et l'autre une +ville de l'ancienne Cappadoce ou Natolie moderne. + +* An account of the history of the revolt of Ali-bek, etc. _London_, +1783, 1 vol. in-8º. + +[78] Les Turks estiment en premier lieu les esclaves Tchercasses ou +Circassiens, puis les Abazans; 3º les Mingreliens; 4º les Géorgiens; 5º +les Russes et les Polonais; 6º les Hongrois et les Allemands; 7º les +Noirs; et enfin les derniers de tous sont les Espagnols, les Maltais et +autres Francs, qu'ils déprisent comme étant ivrognes, débauchés, mutins +et de peu de travail. + +[79] Lors de sa ruine, ses piastres perdirent vingt pour cent, parce +qu'on prétendit qu'elles étaient surchargées d'alliage. Un négociant en +fit passer 10,000 à Marseille, et elles rendirent à la fonte un bénéfice +assez considérable. + +[80] C. Rosetti; son frère Balthasar Rosetti devait être douanier de +Djedda. + +[81] Peu après, les habitants de la Mekke chassèrent les Mamlouks du +port et de la ville, et rétablirent le chérif que l'on avait dépossédé. + +[82] Les gens de Dâher portaient ce nom, parce que le siége originel de +l'état de Dâher était à Safad, village de Galilée. + +[83] Prononcez _Sède_; c'est la ville qui a succédé à Sidon. + +[84] A raison du pèlerinage, dont les deux grandes caravanes partent du +Kaire et de Damas. + +[85] Tel que Sâlêh-bek. + +[86] Poignard qu'on porte à la ceinture. + +[87] Ali-bek, partant pour un exil (car il fut exilé jusqu'à trois +fois), était campé près du Kaire, ayant un délai de 24 heures pour payer +ses dettes: un nommé Hasan, janissaire, à qui il devait 500 sequins +(3,750 liv.), vint le trouver. Ali, croyant qu'il demandait son argent, +commença de s'excuser; mais Hasan, tirant 500 autres sequins, lui dit: +Tu es dans le malheur, prends encore ceux-ci. Ali, confondu de cette +générosité, jura, par la tête du prophète, que s'il revenait, il ferait +à cet homme une fortune sans exemple. En effet, à son retour, il le créa +son fournisseur général des vivres; et quoiqu'on l'avertît des +concussions scandaleuses de Hasan, jamais il ne les réprima. + +[88] _Sabbâr_ en grasseyant l'_r_, ce qui signifie _teinturier_; avec +l'_r_ ordinaire ce mot signifierait _sondeur_. + +[89] Au mois de juin 1776. + +[90] C'est-à-dire dont il avait été patron: chez les Mamlouks, +l'affranchi passe pour l'enfant de la _maison_. + +[91] 2,625,000 livres. + +[92] La formule de déposition consiste en ce mot: _Enzel_; c'est-à-dire, +_descends_ du château. + +[93] Je dis anciennes, car aujourd'hui on n'y fabrique plus d'acier. + +[94] Voyez, _Voyage_, tom. II, État politique de la Syrie, chap. III, la +note relative aux _châles_. + +[95] Les négociants européens, qui ont pris goût à ce luxe, ne croient +pas avoir une garde-robe décente quand elle ne passe pas 12 ou 15,000 +francs. + +[96] Lorsque j'étais au Kaire, des Mamlouks enlevèrent la femme d'un +Juif qui passait le Nil avec elle. Ce Juif ayant fait porter des +plaintes à Mourâd, ce bek répondit de sa voix de charretier: _Eh, +laissez ces jeunes gens s'ébattre!_ Le soir, les Mamlouks firent dire au +Juif qu'ils lui rendraient sa femme s'il comptait 100 piastres pour +_leurs peines,_ et il fallut en passer par-là. Il est remarquable que +dans les moeurs du pays, l'article des femmes est une chose plus sacrée +que la vie même. + +[97] On se rappelle que l'Égypte est un pays nu et sans bois. + +[98] En Turkie, les tombeaux, selon l'usage des anciens, sont toujours +hors des villes; et comme chaque tombeau a ordinairement une grande +pierre et une petite maçonnerie, il en résulte presque une seconde +ville, que l'on pourrait appeler, comme jadis à Alexandrie, _Nécropolis, +la ville des morts_. + +[99] Ils ont contre cet usage des préjugés superstitieux. + +[100] En arabe _qâiem maqâm_, mot à mot _tenant lieu_, dont on a fait +_caïmacan_. + +[101] En effet, la plupart des peuples anciens et modernes qui ont +déployé une grande activité se trouvent être des montagnards. Les +Assyriens, qui conquirent depuis l'Indus jusqu'à la Méditerranée, +vinrent des montagnes d'Atourie. Les Kaldéens étaient originaires des +mêmes contrées; les Perses de Cyrus sortirent des montagnes de +l'Élymaïde, les Macédoniens, des monts Rhodope. Dans les temps modernes, +les Suisses, les Écossais, les Savoyards, les Miquelets, les Asturiens, +les habitants des Cévennes, toujours libres, ou difficiles à soumettre, +prouveraient la généralité de cette règle, si l'exception des Arabes et +des Tartares n'indiquait qu'il est une autre cause morale qui appartient +aux plaines comme aux montagnes. + +[102] Quand un homme est tué par un autre, la famille du mort exige de +celle de l'assassin un _talion_, dont la poursuite se transmet de race +en race, sans jamais l'oublier. + +[103] Quand un homme a subi cette torture sans déceler son argent, on +dit de lui: _C'est un homme_, et ce mot l'indemnise. + +[104] Souvent, sur un soupçon, ils les égorgent; et ce préjugé a lieu +également dans la Syrie. Lorsque j'étais à Ramlé, un paysan se promena +plusieurs jours dans le marché, ayant son manteau taché du sang de sa +fille qu'il avait ainsi égorgée; le grand nombre l'approuvait: la +justice turke ne se mêle pas de ces choses. + +[105] Cette caravane vient par terre le long du Nil; c'est avec elle que +Bruce, Anglais, revint en 1772 de l'Abissinie, où il avait fait le +voyage le plus hardi qu'on ait tenté dans ce siècle. En traversant le +désert, la caravane manqua de vivres, et vécut pendant plusieurs jours +de gomme seulement. + +[106] J'ai vu au Kaire plusieurs noirs arrivés par cette caravane, qui +venaient du pays des _Foulis_, au nord du Sénégal, qui disaient avoir vu +des Francs dans leurs contrées. + +[107] Espèce de bateaux qui portent une immense voile latine rayée de +bleu et de brun comme du coutil. + +[108] En 1784, l'Égypte consommait pour 2 millions et demi de nos +denrées, et nous en rendait pour 3 millions. Or, cette branche étant au +moins le cinquième de tout son commerce, il ne peut s'évaluer à plus de +15 millions d'actif au total. + +[109] Les anciens ont pensé que la mer Rouge était plus élevée que la +Méditerranée; en effet, si l'on observe que, depuis le canal de Qolzoum +jusqu'à la mer, le Nil a encore une pente l'espace de 30 lieues, l'on ne +croira pas cette idée si ridicule, encore qu'il semble que le niveau dût +s'établir par le cap de Bonne-Espérance. Ajoutez qu'il est de fait que +des vents continus d'un même côté élèvent les eaux sur les rives +opposées: ainsi les vents d'est élèvent de 12 à 18 pouces le niveau de +la mer dans les ports de Toulon, de Marseille et de la Catalogne; et la +mousson de sud doit produire un effet semblable dans le canal long et +étroit de la mer Rouge: mais par inverse la mousson de nord doit +produire l'effet contraire; dans tous les cas l'expérience des anciens +est à recommencer. + +[110] Strabo, lib. XVII: or la guerre de Troie, selon des calculs qui me +sont particuliers, correspond au temps de Salomon. Voyez un _Mémoire sur +la chronologie ancienne_, inséré dans le _Journal des savants_, janvier +1782; et dans l'_Encyclopédie par ordre de matières_, tom. III des +Antiquités. + +[111] Lib. XVII. + +[112] Elle resta plus de 40 jours assemblée, différant son départ par +diverses raisons, entre autres à cause des jours _malheureux_ dont les +Turks ont la superstition comme les Romains. Enfin elle partit le 27 +juillet, et arriva le 29 à Suez, ayant marché 29 heures par la route des +Haouatâs, 1 lieue plus au sud que le lac des Pèlerins. + +[113] C'est le nom que les Provençaux donnent au dahler de l'Empire, +d'après les Arabes, qui l'appellent _Riâl oboutâqà_, ou _père de la +fenêtre_, à cause de son écusson, qui ressemble, selon eux, à une +fenêtre. Le dahler vaut 5 livres 5 sous de France. + +[114] En mai 1783, la flotte de Djedda, consistant en 28 voiles, dont 4 +vaisseaux percés pour 60 canons, apporta près de 30,000 fardes de café, +qui, à raison de 370 livres la farde, font un poids total de 11,100,000 +livres, ou 101,000 quintaux; mais il faut observer que les demandes de +cette année furent un tiers plus fortes qu'à l'ordinaire. Ainsi l'on +doit compter 60 à 70,000 quintaux par an. La farde payant 216 livres de +droits à Suez, les 30,000 fardes ont rendu à la douane 6,480,000 livres +tournois. + +[115] + + A Moka 16 liv. + A Suez 147 + Plus 69 + + Total des droits 232 + Achat 236 + --- + TOTAL 468 + +A quoi joignant le fret, les pertes, les déchets, on ne doit pas +s'étonner si le café moka se vend 45 et 50 sous la livre en Égypte, et 3 +francs à Marseille. + +[116] En général les Orientaux ont une aversion pour les moeurs +d'Europe, qui les éloigne de toute idée d'émigration. + +[117] Les nouvelles du temps parlèrent beaucoup de ce pillage, à +l'occasion de M. de Saint-Germain, de l'île de Bourbon, dont le désastre +fit du bruit en France. La caravane était composée d'officiers et de +passagers anglais et de quelques prisonniers français, qui étaient venus +sur 2 vaisseaux débarquer à Suez, pour passer en Europe par la voie du +Kaire. Les Arabes bedouins de _Tôr_, informés que ces passagers seraient +accompagnés d'un riche chargement, résolurent de les piller, et les +pillèrent en effet à cinq lieues de Suez. Les Européens, dépouillés nus +comme la main, et dispersés par la frayeur, se partagèrent en deux +bandes. Les uns retournèrent à Suez; les autres, au nombre de 7, croyant +pouvoir arriver au Kaire, s'enfoncèrent dans le désert. Bientôt la +fatigue, la soif, la faim et l'ardeur du soleil, les firent périr les +uns après les autres. Le seul M. de Saint-Germain résista à tous ces +maux. Pendant 3 jours et 2 nuits, il erra dans ce désert aride et nu, +glacé du vent de nord pendant la nuit (c'était en janvier), brûlé du +soleil pendant le jour, sans autre ombrage qu'un seul buisson, où il se +plongea la tête parmi les épines, sans autre boisson que son urine. +Enfin, le troisième jour, ayant aperçu l'eau de _Berket-el-Hadj_, il +s'efforça de s'y rendre; mais déja il était tombé trois fois de +faiblesse, et sans doute il fût resté à sa dernière chute, si un paysan, +monté sur son chameau, ne l'eût aperçu d'une grande distance. Cet homme +charitable le transporta chez lui, et l'y soigna pendant trois jours +avec la plus grande humanité. Au bout de ce terme, les négociants du +Kaire, informés de son aventure, firent apporter M. de Saint-Germain à +la ville; il y arriva dans l'état le plus déplorable. Son corps n'était +qu'une plaie; son haleine était celle d'un cadavre, et il ne lui restait +que le souffle de la vie. Cependant, à force de soins et d'attentions, +Charles Magallon, qui l'avait reçu dans sa maison, eut la satisfaction +de le sauver, et même de le rétablir. On a beaucoup parlé, dans le +temps, de la barbarie des Arabes, qui cependant ne tuèrent personne; +aujourd'hui l'on doit blâmer l'imprudence des Européens, qui dans toute +cette affaire se conduisirent comme des fous. Il régnait parmi eux la +plus grande discorde, et ils avaient poussé la négligence au point de +n'avoir pas un pistolet en état. Toutes les armes étaient au fond des +caisses. D'ailleurs, il paraît que les Arabes n'agirent pas de leur +propre mouvement: des personnes bien instruites assurent que l'affaire +avait été préparée à Constantinople par la compagnie anglaise de l'Inde, +qui voyait de mauvais oeil que des particuliers entrassent en +concurrence avec elle pour le débit des marchandises du Bengale; et ce +qui s'est passé dans le cours des poursuites a prouvé la vérité de cette +assertion. + +[118] Le blé est prohibé, et Pocoke remarquait en 1737 que cela avait +nui à la culture. + +[119] Espèce de grain assez semblable aux lentilles, qui croît par +touffes, sur un roseau de 6 à 7 pieds de haut: c'est le _holcus +arundinaccus_ de Linné. + +[120] Ils ont observé que ces avanies vont, année commune, à 63,000 +livres tournois. + +[121] Ce nom de _Masr_ a les mêmes consonnes que celui de _Mesr_-aïm, +allégué par les Hébreux; lequel, à raison de sa forme plurielle, semble +désigner proprement les habitants du Delta, pendant que ceux de la +Thébaïde s'appelaient _Benikous_ ou _enfants de kous_. + +[122] Le sultan Sélim avait assigné des bateaux pour les porter sans +cesse à la mer; mais on a détruit cet établissement pour en détourner +les deniers. + +[123] Elle s'appelle _karadj_; _k_ est ici le _jota_ espagnol. + +[124] D'Anville a connu deux listes des villages de l'Égypte: l'une, du +siècle dernier, compte 2,696 villes et villages; l'autre, du milieu de +celui-ci, 2,395, dont 957 au Saïd, et 1,439 dans le Delta (ce qui fait +cependant, comme l'observe aussi d'Anville, 2,396). Le résumé que je +donne est de l'année 1783. + +[125] Les tourterelles, dont il y a une prodigieuse quantité, font leurs +nids dans les maisons, et les enfants mêmes n'y touchent pas. + +[126] Il faut observer que les aveugles des villages viennent s'établir +à la mosquée des Fleurs (_el-Azhar_), où ils ont une espèce d'hôpital. +Lazaret me paraît venir de là. + +[127] Cependant, l'histoire observe que plusieurs des Faraons moururent +aveugles. + +[128] Ils la pratiquent en insérant un fil dans la chair, ou en faisant +respirer ou avaler de la poudre de boutons desséchée. + +[129] On peut citer en preuve les Mamlouks, qui, au moyen d'une bonne +nourriture et d'un régime bien entendu, jouissent de la santé la plus +robuste. + +[130] + + _Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._ + VIRG. + + +[131] On voit souvent en Égypte pendre sur le visage des enfants, et +même sur celui des hommes faits, de petits morceaux d'étoffes rouges, ou +des rameaux de corail et de verre coloré; leur usage est de fixer, par +leur couleur et leur mouvement, le premier coup d'oeil de _l'envieux_, +parce que c'est celui-là, disent-ils, qui _frappe_. + +[132] Les Égyptiens et les Turks en général ont pour le bain d'étuve une +passion difficile à concevoir dans un pays aussi chaud que le leur; mais +elle me paraît venir moins des sensations que des préjugés. La loi du +_Qôran_, qui ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir +conjugal, est elle seule un motif très-puissant; et la vanité qu'ils +attachent à l'exécuter en devient un autre qui n'est pas moins efficace. +Pour les femmes, il se joint à ces motifs, 1º que le bain est le seul +lieu d'assemblée où elles puissent faire parade de leur luxe et se +régaler de melons et fruits, de pâtisserie et autres friandises; 2º +qu'elles croient, ainsi que l'a remarqué Prosper Alpin, que le bain leur +donne cet embonpoint qui passe pour la beauté. Quant aux étrangers, +leurs opinions diffèrent comme leurs sensations. Plusieurs négociants du +Kaire aiment le bain, d'autres s'en sont trouvés maltraités, et je leur +ai ressemblé. Il m'a donné des vertiges et des tremblements de genoux +qui durèrent 2 jours. J'avoue qu'une eau vraiment brûlante, et qu'une +sueur arrachée par les convulsions du poumon autant que par la chaleur, +m'ont paru des plaisirs d'une espèce étrange, et je n'envierai plus aux +Turks ni leur opium, ni leurs étuves, ni leurs _masseurs trop +complaisants_. + +[133] Le lendemain il donne toujours un lavement pour évacuer ce kina. + +[134] Prosper Alpin, médecin vénitien, qui écrivait en 1591, dit +également que la peste n'est point originaire d'Égypte; qu'elle y vient +de Grèce, de Syrie, de Barbarie; que les chaleurs la tuent, etc. Voyez +_de Medicinâ Ægyptiorum_, p. 28. + +[135] Au Kaire, on a observé que les porteurs d'eau, sans cesse arrosés +de l'eau fraîche qu'ils portent dans une outre sur leur dos, ne sont +jamais attaqués de la peste: mais ici c'est _lotion,_ et non pas +humidité; d'autre part, l'astronome Beauchamp m'observe, dans une lettre +écrite de Bagdad, que la peste qui précéda 1787 moissonna tous les +porteurs d'eau de la ville. Les Européens même, malgré leurs lotions de +vinaigre, n'échappèrent pas, et cependant l'un d'eux qui en but des +verres entiers se sauva. Beauchamp fait d'ailleurs la remarque curieuse +que la peste ne passe jamais dans la Perse, dont le climat est en +général plus tempéré, et le sol montueux et couvert de végétaux. + +[136] L'année dernière en fait preuve, puisqu'il a éclaté dans Tunis une +peste aussi violente qu'on en ait jamais éprouvé. Elle fut apportée par +des bâtiments venant de Constantinople, qui corrompirent les gardes et +entrèrent en fraude sans faire de quarantaine. + +[137] Lorsque j'écrivais ceci en 1786, je ne connaissais pas la lettre +d'Amrou au kalife Omar, laquelle traite précisément sous les mêmes +rapports du même sujet. Le lecteur ne peut que me savoir gré de lui +citer ce morceau curieux de l'éloquence orientale. + + +_Lettre du kalife Omar ebn-el-Kattâb, à Amrou, son lieutenant en +Égypte._ + +O Amrou, fils d'el-Aâs, ce que je désire de toi, à la réception de cette +lettre, c'est que tu me fasses de l'Égypte une peinture assez exacte et +assez vive pour que je puisse m'imaginer voir de mes propres yeux cette +belle contrée. Salut. + + +_Réponse d'Amrou._ + +O prince des fidèles! peins-toi un désert aride, et une campagne +magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a la forme d'une +colline de sable, et l'autre du ventre d'un cheval étique ou du dos d'un +chameau: voilà l'Égypte! Toutes ses productions et toutes ses richesses, +depuis Asouan (Syène) jusqu'à Menchâ, viennent d'un fleuve béni qui +coule avec majesté au milieu d'elle. Le moment de la crue et de la +retraite de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la +lune; il y a une époque fixe dans l'année où toutes les sources de +l'univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la +Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux augmentent, +sortent de son lit, et couvrent toute la face de l'Égypte pour y déposer +un limon productif. Il n'y a plus de communication d'un village à +l'autre, que par le moyen de barques légères, aussi nombreuses que les +feuilles de palmier. + +Lorsqu'ensuite arrive le moment où ses eaux cessent d'être nécessaires à +la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le +destin lui a prescrites, pour laisser recueillir le trésor qu'il a caché +dans le sein de la terre. + +Un peuple protégé du ciel, et qui comme l'abeille ne semble destiné qu'à +travailler pour les autres, sans profiter lui-même du prix de ses +sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et y dépose des +semences dont il attend la fécondité du bienfait de cet _être_ qui fait +croître et mûrir les moissons.--Le germe se développe, la tige s'élève, +l'épi se forme par le secours d'une rosée qui supplée aux pluies, et qui +entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante +récolte succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi, ô prince des +fidèles! que l'Égypte offre tour à tour l'image d'un désert poudreux, +d'une plaine liquide et argentée, d'un marécage noir et limoneux, d'une +prairie verte et ondoyante, d'un parterre orné de fleurs variées, et +d'un guéret couvert de moissons jaunissantes: béni soit le créateur de +tant de merveilles! + +Trois choses, ô prince des fidèles! contribuent essentiellement à la +prospérité de l'Égypte et au bonheur de ses habitants. La première, de +ne point adopter légèrement des projets inventés par l'avidité fiscale, +et tendants à accroître l'impôt; la seconde, d'employer le tiers des +revenus à l'entretien des canaux, des ponts et des digues; la troisième, +de ne lever l'impôt qu'en nature, sur les fruits que la terre produit. +Salut. + +[138] Il y en eut un très-violent entre autres l'an 1112. + +[139] On peut, à ce sujet, consulter les planches de _Norden_, qui +rendent cet état sensible. + +[140] _Multum mentitur qui multum vidit_ + +[141] Personne n'a moins que moi de sujets d'humeur contre l'Égypte: j'y +ai éprouvé, de la part de nos négociants, l'accueil le plus généreux et +le plus honnête; jamais il ne m'est arrivé aucun accident désagréable, +pas même de mettre pied à terre devant les Mamlouks. Il est vrai que le +plus souvent, et malgré la honte qu'on y attribue, je ne marchais qu'à +pied dans les rues. + +[142] La vue des pyramides, que je joins à cette édition, et qui manque +aux premières, n'est pas prise du bord du fleuve même, qui en est trop +distant, mais du bord du canal qui se trouve dans la plaine avant +d'arriver au rocher, et qui n'est rempli qu'au temps de l'inondation. Le +talent de l'artiste me paraît avoir donné dans ce dessin circonscrit +l'idée la plus étendue et la plus exacte de ces prodigieux monuments. + +[143] A la liste de ces différences, alléguée par Savary, il faut +ajouter la mesure récente de Niebuhr qui donne à la grande pyramide 480 +pieds de hauteur perpendiculaire. + +[144] Je n'entends pas les seules pyramides de Djizé, mais toutes en +général. Quelques-unes, comme celle de Bayamont, n'ont de rochers ni +dessous, ni aux environs. Voyez _Pocoke_. + +[145] Néanmoins je ne conteste pas à la plus grande des pyramides la +propriété que lui a découverte l'ingénieux et savant Dupuis. + +[146] Elle a 13 pas de long sur 11 de large, et à peu près autant de +hauteur. + +[147] La grande pyramide elle-même en est un; mais s'il est constaté que +le côté de sa base équivaut juste à 1 stade alexandrin (de 684 pieds 9 +pouces 60 centièmes), et se trouve être exactement la 500 partie d'un +degré du cercle terrestre, tel que nous-mêmes le connaissons; si, comme +l'observe l'ingénieux et savant Dupuis, ses pans sont disposés sous un +angle tel qu'à l'entrée du soleil dans les signes équinoxiaux son disque +paraît placé au sommet pour le spectateur à genoux à la base, il faut +convenir que dans la construction de celle-là l'on a combiné d'autres +motifs. Au reste, ces questions seront bientôt éclaircies par les +savants qui sont en Égypte. + +[148] Voici la marche de cette étymologie. Le mot français _pyramide_, +est le grec _pyramis, idos_; mais dans l'ancien grec, l'_y_ était +prononcé _ou_; donc il faut dire _pouramis_. Lorsque les Grecs, après la +guerre de Troie, fréquentèrent l'Égypte, ils ne devaient point avoir, +dans leur langue, le nom de cet objet nouveau pour eux; ils dûrent +l'emprunter des Égyptiens. _Pouramis_ n'est donc pas grec, mais +égyptien. Or, il paraît constant que les dialectes de l'Égypte, qui +étaient variés, ont eu de grandes analogies avec ceux des pays voisins, +tels que l'Arabie et la Syrie. Il est vrai que, dans ces langues, _p_ +est une prononciation inconnue; mais il est de fait aussi que les Grecs, +en adoptant des mots _barbares_, les altéraient presque toujours, et +confondaient souvent un son avec un autre à peu près semblable. Il est +de fait encore, que, dans des mots connus, _p_ se trouve sans cesse pris +pour _b_, qui n'en diffère presque pas. Dans cette donnée, _pouramis_ +devient _bouramis_. Or, dans le dialecte de la Palestine, _bour_ +signifie _toute excavation_ en terre, une _citerne_, une _prison_ +proprement _souterraine_, un _sépulcre_. Voyez _Buxtorf_, _Lexicon +hebr._ Reste _amis_, où l's finale me paraît une terminaison substituée +au _t_, qui n'était point dans le génie grec, et qui faisait l'oriental, +_a-mit, du mort_; _bour a-mit, caveau du mort_; cette substitution de +l'_s_ au _t_ a un exemple dans _atribis_, bien connu pour être +_atribit_: c'est aux connaisseurs à juger s'il est beaucoup +d'étymologies qui réunissent autant de conditions que celle-ci. + +[149] Ce prince, dit-il, régna cinquante ans, et il en employa vingt à +bâtir la pyramide. Le tiers de l'Égypte fut employé, par corvées, à +tailler, à transporter et à élever les pierres. + +[150] Il est remarquable que si l'on écrivait le nom égyptien allégué +par les Grecs, en caractères phéniciens, on se servirait des mêmes +lettres que nous prononçons _pharao_; l'_o_ final est dans l'hébreu un +_h_, qui à la fin des mots devient très-souvent _t_. + +[151] Je ne connais rien de plus propre à figurer les pyramides, à +Paris, que l'Hôtel des Invalides, vu du Cours-la-Reine. La longueur du +bâtiment étant de six cents pieds, égale précisément la base de la +grande pyramide; mais pour s'en figurer la hauteur et la solidité, il +faut supposer que la face mentionnée s'élève en un triangle dont la +pointe excède la hauteur du dôme des deux tiers de ce dôme même (il a +300 pieds): de plus, que la même face doit se répéter sur 4 côtés en +carré, et que tout le massif qui en résulte, est plein, et n'offre à +l'extérieur qu'un immense talus disposé, par gradins. + +[152] Je tiens ce fait des négociants d'Acre, qui le racontent sur la +foi d'un capitaine de Marseille, qui, dans le temps, chargeait du riz à +Damiât. + +[153] Environ 437,000 livres. En 1780, Mourad-bek retirait de Faraskour +100,000 pataques ou 525,000 livres. + +[154] Voilà pourquoi tout prospérait, car l'impôt foncier variable +chaque année tue l'industrie et perd les états. (_Note de Volney_). + +[155] _Baï_ en turkman signifie _riche;_ c'est le _bey_ tunisien. _Daï_ +ou _dey_ signifie _brave_. + +[156] Ces lettres, appelées bàtaïq, contenaient l'avis pur et simple; +elles s'attachaient sous l'aile: elles étaient datées du lieu, du jour, +de l'heure. On expédiait par duplicata: à l'arrivée de l'oiseau, la +sentinelle le portait au sultan même, qui détachait l'écrit. Les pigeons +bien dressés étaient hors de prix. Ces établissements étaient fort +coûteux, mais très-utiles. On appelait les pigeons les _anges des rois_. + +[157] Le traducteur croit que l'on a oublié un colombier à el-Arich, +fondé sur la trop grande distance incommode au transport des pigeons. + +[158] On suppose ici l'omission d'un colombier sur les montagnes. + +[159] C'est-à-dire vers l'an 750 avant Jésus-Christ. Voilà pourquoi +Homère, qui écrivit au commencement de ce siècle-là, ne l'a point citée, +quoiqu'il fasse mention des habitants du pays: il s'est servi du nom +oriental _Aram_, altéré dans _Ariméén_, et _Erembos_. + +[160] Les géographes le citent cependant quelquefois, en l'écrivant +_Souria_, selon la traduction perpétuelle de l'_y_ en _ou_ arabe. + +[161] Prononcez _châm_ et non _kâm_; et, règle générale dans les mots +arabes que je cite, prononcez _ch_ comme dans _charme_, fût-il à la fin +du mot. D'Anville écrit _shâm_, parce qu'il suit l'orthographe anglaise, +dans laquelle _sh_ est notre _ch_: _El-Châm_ tout seul est le nom de la +ville de _Damas_, réputée capitale de la Syrie. J'ignore pourquoi Savary +en a fait _El-Chams_, ville du soleil. + +[162] Dans l'antiquité, les peuples qui adoraient le soleil, lui rendant +leur hommage au moment de son lever, se supposèrent toujours la face +tournée à l'orient. Le nord fut _la gauche_, le midi _la droite_, et le +couchant _le derrière_, appelé, en oriental, _acheron_ et _akaron_. + +[163] L'ancienne _Béryte_. + +[164] Tous les vaisseaux qui vont à Alexandrette touchent en Cypre, dont +la partie méridionale est une plaine nue et ravagée. + +[165] Il faut en excepter le mont _Casius,_ qui s'élève sur Antioche +comme un énorme pic. Mais Pline passe l'hyperbole, quand il dit que de +sa pointe on découvre en même temps l'aurore et le crépuscule. + +[166] Il n'y a plus que 4 ou 5 de ces arbres qui aient quelque +apparence. + +[167] C'est le terrain appelé grottes d'Engaddi, où se retirèrent de +tout temps les vagabonds. Il y en a qui tiendraient 1,500 hommes. + +[168] On estime que le mont Blanc, le plus élevé des Alpes, a 2,400 +toises au-dessus du niveau de la mer; et le pic d'Ossian dans les +Pyrénées, 1,900. + +[169] La rivière du Lait, qui se verse dans _Nahr-el-Salib_, appelée +aussi rivière du _Bairout_; cette arcade a plus de 160 pieds de long sur +85 de large, et près de 200 pieds d'élévation au-dessus du torrent. + +[170] Ces ruisseaux souterrains sont communs dans toute la Syrie; il y +en a près de Damas, aux sources de l'Oronte, et à celles du Jourdain. +Celui de _Mar-Hanna_, couvent de Grecs, près du village de _Chouaîr_, +s'ouvre par un gouffre appelé _el-Bâlouè_, c'est-à-dire +_l'engloutisseur_; c'est une bouche d'environ 10 pieds de large, située +au fond d'un entonnoir. A 15 pieds de profondeur est une espèce de +premier fond; mais il ne fait que masquer une ouverture latérale +très-profonde. Il y a quelques années qu'on le ferma, parce qu'il avait +servi à receler un meurtre. Les pluies d'hiver étant venues, les eaux +s'accumulèrent et firent un lac assez profond; mais quelques filets +d'eau s'étant fait jour parmi les pierres, elles furent bientôt +dégarnies de la terre qui les liait: alors la masse des eaux faisant +effort, l'obstacle creva tout-à-coup avec une explosion semblable à un +coup de tonnerre; la réaction de l'air comprimé fut telle, qu'il jaillit +une trombe d'eau à plus de 200 pas sur une maison voisine. Le courant +établi par cette issue forma un tournoiement qui engloutit les arbres et +les vignes plantés dans l'entonnoir, et alla les rejeter par la seconde +issue. + +[171] Lib. XVI, p. 264. + +[172] Il est vrai que le Jourdain est profond; mais si l'Oronte n'était +arrêté par des barres multipliées, il resterait à sec pendant l'été. + +[173] Le lac d'Antioche abonde surtout en anguilles et en une espèce de +poisson rouge de médiocre qualité. Les Grecs, qui sont des jeûneurs +perpétuels, en font une grande consommation. Le lac de Tabarié est +encore plus riche; il est surtout rempli de crabes; mais comme ses +environs ne sont peuplés que de musulmans, il est peu pêché. + +[174] Sur toute la côte de Syrie, et notamment à Tripoli, les plus bas +degrés du thermomètre en hiver sont 9 et 8 degrés au-dessus de la glace; +en été, dans les appartements bien clos, il va jusqu'à 25 et demi et 26. +Quant au baromètre, il est remarquable que, dans les derniers jours de +mai, il se fixe à 28 pouces, et ne varie plus jusqu'en octobre. + +[175] C'est ce que pratiquent plusieurs des habitants de ce canton, qui +passent l'hiver près de Tripoli, pendant que leurs maisons sont +ensevelies sous la neige. + +[176] Mar-_Hanna_ el-_Chouair_; c'est-à-dire _Saint-Jean_ près du +village de _Chouair_. Ce monastère est dans une vallée de rocailles, qui +verse dans celle de _Nahr-el-Kelb_, ou _torrent du Chien_. Les religieux +sont grecs-catholiques, de l'ordre de Saint-Basile: j'aurai occasion +d'en parler plus amplement. + +[177] Maison ci-devant des jésuites, occupée aujourd'hui par les +lazaristes. + +[178] Je n'ai jamais vu en Syrie de sarrasin, et l'avoine y est rare. On +n'y donne aux chevaux que de l'orge et de la paille. + +[179] J'en ai vu qui pesaient 18 livres. + +[180] _Broulos_, sur la côte d'Égypte, a des pastèques meilleures que +dans le reste du Delta, où les fruits sont en général trop aqueux. + +[181] On a long-temps cru que l'insecte de la cochenille appartenait +exclusivement au Mexique; et les Espagnols, pour s'en assurer la +propriété, ont défendu l'exportation de la cochenille vivante, sous +peine de mort; mais Thierri, qui réussit à l'enlever en 1771, et qui la +transporta à Saint-Domingue, a trouvé que les nopals de cette île en +avaient dès avant son arrivée. Il paraît que la nature ne sépare presque +jamais les insectes des plantes qui leur sont appropriées. + +[182] La disposition du terrain de l'Yemen et du Téhama a beaucoup +d'analogie avec celle de la Syrie. Voyez Niebuhr, _Voyage en Arabie_. + +[183] Pour compléter l'histoire naturelle de la Syrie, il convient de +dire qu'elle produit tous nos animaux domestiques; mais elle y ajoute le +buffle et le chameau, dont l'utilité est si connue. En fauves, on y +trouve dans les plaines des gazelles qui remplacent notre chevreuil; +dans les montagnes et les marais, quantité de sangliers moins grands et +moins féroces que les nôtres. Le cerf et le daim n'y sont point connus; +le loup et le vrai renard le sont très-peu; mais il y a une prodigieuse +quantité de l'espèce mitoyenne appelée _chacal_ (en Syrie ou le nomme +_ouâoui_, par imitation de son cri; et en Égypte _dîb_ ou _loup_). Les +chacals habitent par troupes aux environs des villes, dont ils mangent +les charognes; ils n'attaquent jamais personne, et ne savent défendre +leur vie que par la fuite. Chaque soir ils semblent se donner le mot +pour hurler, et leurs cris, qui sont très-lugubres, durent quelquefois +un quart d'heure. Il y a aussi dans les lieux écartés des hyènes (en +arabe _daba_) et des onces, faussement appelés tigres _(Némr)_. Le +Liban, le pays des Druzes et de Nâblous, le mont Carmel et les environs +d'Alexandrette, sont leurs principaux séjours. En récompense, on est +exempt des lions et des ours; le gibier d'eau est très-abondant; celui +de terre n'est que par cantons. Le lièvre et la grosse perdrix rouge +sont les plus communs; le lapin, s'il y en a, est infiniment rare; le +francolin ne l'est point à Tripoli, et près de Yâfa. Enfin, il ne faut +pas oublier d'observer que l'espèce du colibri existe dans le territoire +de Saïd. M. J.-B. Adanson, ci-devant interprète en cette ville, qui +cultive l'histoire naturelle avec autant de goût que de succès, en a +trouvé un dont il a fait présent à son frère l'académicien. C'est, avec +le pélican, le seul oiseau bien remarquable de la Syrie. + +[184] Les semailles de _la récolte d'hiver_, qu'on appelle _chetâouîé_, +n'ont lieu dans toute la Syrie qu'à l'arrivée des pluies d'automne, +c'est-à-dire vers la Toussaint. L'époque de cette récolte varie ensuite +selon les lieux. En _Palestine_, et dans le _Haurân_, on coupe le +froment et l'orge dès la fin d'avril et dans le courant de mai. Mais à +mesure que l'on va dans le nord, ou que l'on s'élève dans les montagnes, +la moisson se retarde jusqu'en juin et juillet. + +Les semailles de _la récolte d'été_ ou _saîfié_ se font aux pluies de +printemps, c'est-à-dire en mars et avril, et leur moisson a lieu dans +les mois de septembre et d'octobre. + +Les vendanges, dans les montagnes, se font sur la fin de septembre; les +vers à soie y éclosent en avril et mai, et font leurs cocons en juillet. + +[185] Voyez _les questions_ de Michaélis, proposées aux voyageurs du roi +de Danemarck. + +[186] C'est le mécanisme des cheminées et des bains d'étuves. + +[187] Il y a d'ailleurs un effort de l'air dilaté contre les barrières +qui l'emprisonnent; mais cet effet est indifférent à notre objet. + +[188] Voilà pourquoi, comme l'a très-bien observé Montesquieu, la +Tartarie, sous le parallèle de l'Angleterre et de la France, est +infiniment plus froide que ces contrées. + +[189] Ceci explique pourquoi la Gaule était plus froide jadis que de nos +jours. + +[190] Franklin a pensé que la cause du vent _alizé d'est_ tenait à la +rotation de la terre; mais si cela est, pourquoi le vent d'est n'est-il +pas perpétuel? Comment d'ailleurs expliquer dans cette hypothèse les +deux moussons de l'Inde, tellement disposées que leurs alternatives sont +marquées précisément par le passage du soleil dans la ligne équinoxiale; +c'est-à-dire que les vents d'ouest et de sud règnent pendant les 6 mois +que le soleil est dans la zone boréale, et les vents d'est et de nord +pendant les 6 mois qu'il est dans la zone australe. Ce rapport ne +prouve-t-il pas que tous les accidents des vents dépendent uniquement de +l'action du soleil sur l'atmosphère du globe? La lune, qui a un effet si +marqué sur l'océan, peut en avoir aussi sur les vents; mais l'influence +des autres planètes paraît une chimère qui ne convient qu'à l'astrologie +des anciens. + +[191] Franklin en donne la même explication. + +[192] Il est souvent sensible à la vue; mais on le rend encore plus +évident en approchant des tuyaux une soie effilée ou la flamme d'une +petite bougie. + +[193] Ces rafales sont si brusques, qu'elles font quelquefois _chavirer_ +les bateaux. Peu s'en est fallu que je n'en aie fait l'expérience. + +[194] Voyez article de l'Égypte. + +[195] J'en ai fait l'observation en Palestine dans les mois de novembre, +décembre et janvier 1784 et 85. La plaine de Palestine, surtout vers +Gaze, est à peu près dans les mêmes circonstances de climat que +l'Égypte. + +[196] Il n'est pas inutile d'observer que le Nil établit alors un +courant sur toute la côte de Syrie, qui porte de Gaze en Cypre. + +[197] Il me paraît que c'est la même colonne dont parle le baron de +Tott. J'ai pareillement constaté l'état vaporeux de l'horizon d'Égypte, +dont il fait mention. + +[198] Ceci résout un problème qu'on m'a proposé à _Yâfa_: savoir, +pourquoi l'on sue plus à _Yâfa_ sur les bords de la mer qu'à _Ramlé_ qui +est à trois lieues dans les terres. La raison en est que l'air de Yâfa +étant saturé d'humidité, ne pompe qu'avec lenteur l'émanation du corps, +pendant qu'à Ramlé l'air plus avide la pompe plus vite. C'est aussi par +cette raison que dans nos climats l'haleine est visible en hiver, et non +en été. + +[199] J'ignore ce qui se passe à cet égard dans la haute Égypte: quant +au Delta, il paraît que quelquefois il reçoit des nuages et du tonnerre +de la mer Rouge. Le jour que je quittai le Kaire (26 septembre 1783), à +la nuit tombante, il parut un orage dans le sud-est qui bientôt donna +plusieurs coups de tonnerre, et finit par une grêle violente de la +grosseur des pois ronds de la plus forte espèce. Elle dura 10 à 12 +minutes, et nous eûmes le temps, mes compagnons de voyage et moi, d'en +ramasser dans le bateau assez pour en remplir deux grands verres, et +dire que nous avons bu à la glace en Égypte. Il est d'ailleurs bon +d'observer que c'était l'époque où la mousson de sud commence sur la mer +Rouge. + +[200] Niebuhr a également observé à Moka et à Bombai que les orages +venaient toujours de la mer. + +[201] Il semble aussi que les étoiles volantes sont une combinaison +particulière de la matière du feu. Les Maronites de _Mar-Elias_ m'ont +assuré qu'une de ces étoiles tombée il y a 3 ans sur deux mulets du +couvent, les tua en faisant un bruit semblable à un coup de pistolet, +sans laisser plus de traces que le tonnerre. + +[202] Alexandrette et _Beilan_ qui en est voisin, parlent turk; mais on +peut les regarder comme _frontières_ de la Caramanie, où le turk est la +langue vulgaire. + +[203] _Adjam_ est le nom des Perses en arabe. Les Grecs l'ont connu et +exprimé par _achemen-ides_. + +[204] Strabon, liv. II, dit que le Niphate et sa chaîne sont dits +_Gordonæi_. + +[205] Prononcez _Najd_. + +[206] Cette qualité saline est si inhérente au sol, qu'elle passe jusque +dans les plantes. Toutes celles du désert abondent en soude et en sel de +Glauber. Il est remarquable que la dose de ces sels diminue en se +rapprochant des montagnes, où elle finit par être presque nulle; et, +tout considéré, cette qualité saline doit être la vraie cause de la +stérilité du désert. + +[207] Je connais 4 espèces distinctes de chameaux: la 1^{re}, le chameau +tel que je viens de le décrire, et qui est proprement le chameau arabe, +porteur de fardeaux, n'ayant qu'une bosse et très-peu de poil sur le +corps. + +La 2^{e} est le chameau _coureur_, appelé _hedjin_ au Kaire, plus svelte +dans toutes ses formes, n'ayant qu'une bosse; c'est le véritable +_dromadaire_ des Grecs. Nous en avons maintenant deux à Paris, que l'on +a vus aux fêtes du Champ-de-Mars. Ces deux espèces sont répandues depuis +Maroc jusqu'en Perse. + +La 3^{e} espèce est le chameau _turkman_, répandu d'Alep à +Constantinople et au nord de la Perse. Il n'a qu'une bosse; il est moins +haut que le chameau arabe; il a les jambes plus courtes, plus grosses, +le corps plus trapu et infiniment mieux couvert de poil. Celui du cou +pend jusqu'à terre et est généralement brun. + +La 4^{e} est le chameau _tartare_ ou _bactrien_, répandu dans toute la +Chine et la Tartarie. Celui-là a deux bosses. L'on ne voit que de +ceux-là à Pékin, tandis qu'ils sont si rares dans la basse Asie, que je +citerais une foule de voyageurs, même Arabes, qui, comme moi, n'y en ont +jamais vu aucun.--Buffon a totalement confondu ces espèces. + +[208] Cette cause est également sensible dans la comparaison des +chameaux arabes aux chameaux turkmans, car ces derniers, vivant dans des +pays riches en fourrages, sont devenus une espèce plus forte en membres, +et plus charnue que les premiers. + +[209] Exclamation d'éloge, comme si l'on disait, _admirablement bien_. + +[210] Les Arabes font une distinction de leurs hôtes, en hôte +_mostadjir_, ou _implorant protection_; et en hôte _matnoub_, ou _qui +plante sa tente au rang des autres_, c'est-à-dire qui se naturalise. + +[211] Niebuhr rapporte dans sa _Description de l'Arabie_, tome II, page +208, édition de Paris, que depuis 30 ans il s'est élevé dans le _Najd_ +une nouvelle religion, dont les principes sont analogues aux +dispositions d'esprit dont je parle. «Ces principes sont, dit ce +voyageur, que Dieu seul doit être invoqué et adoré comme auteur de tout; +qu'on ne doit faire mention d'aucun prophète en priant, parce que cela +touche à l'idolâtrie; que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, etc., sont à la +vérité de grands hommes, dont les actions sont édifiantes; mais que nul +livre n'a été inspiré par l'ange Gabriel, ou par tout autre esprit +céleste. Enfin, que les voeux faits dans un péril menaçant ne sont +d'aucun mérite ni d'aucune obligation. + +«Je ne sais, ajoute Niebuhr, jusqu'où l'on peut compter sur le rapport +du Bedouin qui m'a raconté ces choses. Peut-être était-ce sa façon même +de penser; car les Bedouins se disent bien mahométans, mais ils ne +s'embarrassent ordinairement ni de Mohammed ni du Qôran.» + +Cette insurrection a eu pour auteurs deux Arabes, qui, après avoir +voyagé, pour affaires de commerce, dans la Perse et le Malabar, ont +formé des raisonnements sur la diversité des religions qu'ils ont vues, +et en ont déduit cette tolérance générale. L'un d'eux, nommé +_Abel-el-Ouaheb_, s'était formé dans le _Najd_ un état indépendant dès +1760: le second, appelé _Mekrâmi_, chaik de _Nadjerân_, avait adopté les +mêmes opinions, et par sa valeur il s'était élevé à une assez grande +puissance dans ces contrées. Ces deux exemples me rendent encore plus +probable une conjecture que j'avais déja formée, que rien n'est plus +facile que d'opérer une grande révolution politique et religieuse dans +l'Asie. + +[212] Assemani, _Bibliothèque orientale_. + +[213] Liv. XX, chap. 30. + +[214] La racine _Hass_, par une _H_ majeure, signifie tuer, +_assassiner_, écouter pour _surprendre_; mais le composé _hassâs_ manque +dans Golius. + +[215] On assure qu'ils ont des assemblées nocturnes, où après quelques +lectures ils éteignent la lumière, et se mêlent comme les anciens +Gnostiques. + +[216] _Oriens Christ._, tom. II, pag. 680. + +[217] Cedrenus. + +[218] Village du Kesraouân. + +[219] Dans les montagnes, le mot _chaik_ signifie proprement un notable, +un seigneur campagnard. + +[220] Nom des ministres des petits princes. + +[221] _Kabal_ et _Kabat_. Le _K_ est ici le jota espagnol. + +[222] Là cause radicale de toute cette grande querelle fut l'aversion +qu'_Aïcha_, femme de Mahomet, avait conçue contre _Ali_, à l'occasion, +dit-on, d'une infidélité qu'il avait révélée au prophète: elle ne put +lui pardonner cette indiscrétion; et après lui avoir donné trois fois +l'exclusion au kalifat par ses intrigues, voyant qu'il l'emportait à la +quatrième, elle résolut de le perdre à force ouverte. Dans ce dessein, +elle souleva contre lui divers chefs des Arabes, et entre autres +_Amron_, gouverneur d'Égypte, et _Moâouia_, gouverneur de Syrie. Ce +dernier se fit proclamer _kalife_ ou _successeur_ dans la ville de +Damas. _Ali_, pour le déposséder, lui déclara la guerre; mais la +nonchalance de sa conduite perdit ses affaires. Après quelques +hostilités, où les avantages furent balancés, il périt, à Koufa, par la +main d'un _assassin_ ou _bâtenien_. Ses partisans élurent à sa place son +fils _Hosain_; mais ce jeune homme, peu propre à des circonstances aussi +épineuses que celles où il se trouvait, fut tué dans une rencontre par +les partisans de Moâouia. Cette mort acheva de rendre les deux factions +irréconciliables. Leur haine devint une raison de ne plus s'accorder sur +les commentaires du _Qôran_. Les docteurs des deux partis prirent +plaisir à se contrarier, et dès-lors se forma le partage des musulmans +en deux sectes, qui se traitent mutuellement d'hérétiques. Les Turks +suivent celle qui regarde _Omar_ et _Moâouia_, comme successeurs +légitimes du prophète. Les Persans au contraire suivent le parti d'Ali. + +[223] El-Makin, lib. I, _Hist. Arab._ + +[224] Ces factions se distinguent par la couleur qu'elles affectent à +leurs drapeaux; celui des _Qaîsis_ est rouge, et celui des _Yamânis_ +blanc. + +[225] Cette découverte appartient à un Michel Drogman, barataire de +France à Saïde sa patrie; il a fait un _Mémoire sur les Druzes_, dont il +a donné les deux seules copies qu'il eût, l'une au chevalier de +_Taulès_, consul à Saïde, et l'autre au baron de _Tott_, lorsqu'il passa +en 1777 pour inspecter cette échelle. + +[226] Le parti _Qaîsi_ et le _Yamâni_, qui portent aujourd'hui le nom +des deux familles qui sont à la tête, les _Djambelâts_ et les _Lesbeks_. + +[227] A raison de ce loisir, lorsque la récolte des soies est faite dans +le Liban, il en part beaucoup de paysans, qui vont, comme nos Limousins, +faire les récoltes dans la plaine. + +[228] Gens de guerre. + +[229] J'ai trouvé dans un recueil manuscrit d'anecdotes arabes un autre +trait qui, quoique étranger aux Druzes, me semble trop beau pour être +omis. + +«Au temps des kalifes, dit l'auteur, lorsque _Abdalah_ le _verseur de +sang_ eut égorgé tout ce qu'il put saisir de descendants d'_Ommiah_, +l'un d'eux, nommé _Ébrahim_, fils de _Soliman_, fils d'_Abd-el-Malek_, +eut le bonheur d'échapper, et se sauva à Koufa, où il entra déguisé. Ne +connaissant personne à qui il pût se confier, il entra au hasard sous le +portique d'une grande maison, et s'y assit. Peu après le maître arrive, +suivi de plusieurs valets, descend de cheval, entre, et, voyant +l'étranger, il lui demande _qui il est_. Je suis un infortuné, répond +Ébrahim, qui te demande _l'asyle_. Dieu te protège, dit l'homme riche; +entre, et sois en paix. Ébrahim vécut plusieurs mois dans cette maison, +sans que son hôte lui fît de questions. Mais lui-même, étonné de le voir +tous les jours sortir et rentrer à cheval à la même heure, se hasarda un +jour à lui en demander la raison. J'ai appris, répondit l'homme riche, +qu'un nommé Ébrahim, fils de Soliman, est caché dans cette ville: il a +tué mon père, et je le cherche pour prendre mon _talion_. _Alors je +connus_, dit Ébrahim, _que Dieu m'avait conduit là à dessein; j'adorai +son décret, et, me résignant à la mort_, je répliquai: _Dieu_ a pris ta +cause; _homme offensé_, _ta victime est à tes pieds_. L'homme riche +étonné répondit: O étranger! je vois que l'adversité te pèse, et +qu'ennuyé de la vie, tu cherches un moyen de la perdre; mais ma main est +liée pour le crime. Je ne te trompe pas, dit Ébrahim: ton père était un +tel; nous nous rencontrâmes en tel endroit, et l'affaire se passa de +telle et telle manière. Alors un tremblement violent saisit l'homme +riche; ses dents se choquèrent comme à un homme transi de froid, ses +yeux étincelèrent de fureur, et se remplirent de larmes. Il resta ainsi +quelque temps le regard fixé contre terre; enfin, levant la tête vers +Ébrahim: Demain le sort, dit-il, te joindra à mon père; et Dieu aura +pris mon talion. Mais, moi, comment violer l'asyle de ma maison? +Malheureux étranger, fuis de ma présence; tiens, voilà 100 sequins; sors +promptement; et que je ne te revoie jamais.» + +[230] Abârât-el-Motka lamin fi mazâheb oua Dianât-el-Dònia. + +[231] Nom que les Turks donnent aux soldats Macédoniens et aux Épirotes. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome II, by +Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME II *** + +***** This file should be named 38242-8.txt or 38242-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/4/38242/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres, Tome II + Voyage en Égypte et en Syrie + +Author: Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney + +Release Date: December 7, 2011 [EBook #38242] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>VOYAGE<br /><br /> +EN ÉGYPTE ET EN SYRIE,</h1> + +<p class="cb"><small>PENDANT</small><br /><br /> +LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785,<br /><br /> +<small>SUIVI</small><br /> +DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,<br /><br /> +<small>PUBLIÉES EN 1788 ET 1789.</small><br /><br /> +<big>PAR C. F. VOLNEY,</big><br /><br /> +<small>COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,<br /> +HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.</small></p> + +<p class="cb"><br /><br />TOME PREMIER.</p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/colophon.png" width="81" height="94" alt="colophon" title="colophon" /> +</p> + +<p class="cb">PARIS,<br /> +PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.<br /> +FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.<br /> +———<br /> +M DCCC XXV.</p> + +<p> +<br /><br /> +<br /> +</p> + +<p class="cb"> +<big>ŒUVRES<br /> +<br /> +<big>DE C. F. VOLNEY.</big></big><br /> +<br /> +DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.<br /> +<br /> +TOME II.<br /> +</p> + +<p> +<br /><br /> +<br /> +</p> + +<p class="c"><small><small> +IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,<br /> +<br /> +RUE JACOB, Nº 24.</small></small> +</p> + +<table border="2" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="" +style="margin:5% auto 2% auto;"> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE</a></td></tr> +</table> + +<p> +<br /><br /> +<br /> +</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2><a name="ETAT_PHYSIQUE_E" id="ETAT_PHYSIQUE_E"></a>ÉTAT PHYSIQUE<br /><br /> +DE<br /><br /> +L'ÉGYPTE.</h2> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.<br /><br /> +De l'Égypte en général, et de la ville d'Alexandrie.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">C</span><small>'EST</small> en vain que l'on se prépare, par la lecture +des livres, au spectacle des usages et des mœurs +des nations; il y aura toujours loin de l'effet des +récits sur l'esprit à celui des objets sur les sens. Les +images tracées par des sons n'ont point assez de +correction dans le dessin, ni de vivacité dans le +coloris; leurs tableaux conservent quelque chose +de nébuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive +et prompte à s'effacer. Nous l'éprouvons surtout, +si les objets que l'on veut nous peindre nous +sont étrangers; car l'imagination ne trouvant pas +alors des termes de comparaison tout formés, elle +est obligée de rassembler des membres épars pour +en composer des corps nouveaux; et dans ce travail +prescrit vaguement et fait à la hâte, il est difficile<a name="page_002" id="page_002"></a> +qu'elle ne confonde pas les traits et n'altère +pas les formes. Doit-on s'étonner si, venant ensuite +à voir les modèles, elle n'y reconnaît pas les copies +qu'elle s'en est tracées, et si elle en reçoit des impressions +qui ont tout le caractère de la nouveauté?</p> + +<p>Tel est le cas d'un Européen qui arrive, transporté +par mer, en Turkie. Vainement a-t-il lu les +histoires et les relations; vainement, sur leurs descriptions, +a-t-il essayé de se peindre l'aspect des +terrains, l'ordre des villes, les vêtements, les manières +des habitants; il est neuf à tous ces objets, +leur variété l'éblouit; ce qu'il en avait pensé se +dissout et s'échappe, il reste livré aux sentiments +de la surprise et de l'admiration.</p> + +<p>Parmi les lieux propres à produire ce double +effet, il en est peu qui réunissent autant de moyens +qu'Alexandrie en Égypte. Le nom de cette ville, +qui rappelle le génie d'un homme si étonnant; le +nom du pays, qui tient à tant de faits et d'idées; +l'aspect du lieu, qui présente un tableau si pittoresque; +ces palmiers qui s'élèvent en parasol; ces +maisons à terrasse, qui semblent dépourvues de +toit; ces flèches grêles des minarets, qui portent +une balustrade dans les airs, tout avertit le voyageur +qu'il est dans un autre monde. Descend-il à +terre, une foule d'objets inconnus l'assaille par tous +ses sens; c'est une langue dont les sons barbares +et l'accent âcre et guttural effraient, son oreille; +ce sont des habillements d'une forme bizarre,<a name="page_003" id="page_003"></a> +des figures d'un caractère étrange. Au lieu de nos +visages nus, de nos têtes enflées de cheveux, de +nos coiffures triangulaires, et de nos habits courts +et serrés, il regarde avec surprise ces visages brûlés, +armés de barbe et de moustaches; cet amas +d'étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce long +vêtement qui, tombant du cou aux talons, voile +le corps plutôt qu'il ne l'habille; et ces pipes de +six pieds; et ces longs chapelets dont toutes les +mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui +portent l'eau dans des sacs de cuir; et ces ânes +sellés et bridés, qui transportent légèrement leur +cavalier en pantoufles; et ce marché mal fourni +de dattes et de petits pains ronds et plats; et cette +foule immonde de chiens errants dans les rues; +et ces espèces de fantômes ambulants qui, sous +une draperie d'une seule pièce, ne montrent d'humain +que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, +tout entier à ses sens, son esprit est nul pour la +réflexion; ce n'est qu'après être arrivé au gîte si +désiré quand on vient de la mer, que, devenu +plus calme, il considère avec réflexion ces rues +étroites et sans pavé, ces maisons basses et dont +les jours rares sont masqués de treillages, ce +peuple maigre et noirâtre, qui marche nu-pieds, +et n'a pour tout vêtement qu'une chemise bleue, +ceinte d'un cuir ou d'un mouchoir rouge. Déjà l'air +général de misère qu'il voit sur les hommes, et le +mystère qui enveloppe les maisons, lui font soupçonner<a name="page_004" id="page_004"></a> +la rapacité de la tyrannie, et la défiance de +l'esclavage. Mais un spectacle qui bientôt attire +toute son attention, ce sont les vastes ruines qu'il +aperçoit du côté de la terre. Dans nos contrées, +les ruines sont un objet de curiosité: à peine +trouve-t-on, aux lieux écartés, quelque vieux château +dont le délabrement annonce plutôt la désertion +du maître, que la misère du lieu. Dans +Alexandrie, au contraire, à peine sort-on de la +ville neuve dans le continent, que l'on est frappé +de l'aspect d'un vaste terrain tout couvert de ruines. +Pendant deux heures de marche, on suit une double +ligne de murs et de tours, qui formaient l'enceinte +de l'ancienne Alexandrie. La terre est couverte +des débris de leurs sommets; des pans entiers sont +écroulés; les voûtes enfoncées, les créneaux dégradés, +et les pierres rongées et défigurées par le +salpêtre. On parcourt un vaste intérieur sillonné +de fouilles, percé de puits, distribué par des murs +à demi enfouis, semé de quelques colonnes anciennes, +de tombeaux modernes, de palmiers, de +nopals<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, et où l'on ne trouve de vivant, que des +chacals, des éperviers et des hiboux. Les habitants, +accoutumés à ce spectacle, n'en reçoivent aucune +impression; mais l'étranger, en qui les souvenirs +qu'il rappelle s'exaltent par l'effet de la nouveauté,<a name="page_005" id="page_005"></a> +éprouve une émotion qui souvent passe jusqu'aux +larmes, et qui donne lieu à des réflexions dont la +tristesse attache autant le cœur que leur majesté +élève l'ame.</p> + +<p>Je ne répéterai point les descriptions faites par +tous les voyageurs, des antiquités remarquables +d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pocoke, +Niebhur, et dans les lettres que vient de publier +Savary, tous les détails sur les bains de Cléopâtre, +sur ses deux obélisques, sur les catacombes, les citernes, +et sur la colonne mal appelée de Pompée<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. +Ces noms ont de la majesté; mais les objets vus +en original perdent de l'illusion des gravures. La +seule colonne, par la hardiesse de son élévation, +par le volume de sa circonférence, et par la solitude +qui l'environne, imprime un vrai sentiment +de respect et d'admiration.</p> + +<p>Dans son état moderne, Alexandrie est l'entrepôt +d'un commerce assez considérable. Elle est la +porte de toutes les denrées qui sortent de l'Égypte +vers la Méditerranée, les riz de Damiât exceptés. +Les Européens y ont des comptoirs, où des facteurs +traitent de nos marchandises par échanges. +On y trouve toujours des vaisseaux de Marseille, +de Livourne, de Venise, de Raguse et des états<a name="page_006" id="page_006"></a> +du grand-seigneur; mais l'hivernage y est dangereux. +Le port neuf, le seul où l'on reçoive les Européens, +s'est tellement rempli de sable, que dans +les tempêtes les vaisseaux frappent le fond avec la +quille; de plus, ce fond étant de roche, les câbles +des ancres sont bientôt coupés par le frottement; +et alors un premier vaisseau chassé sur un second +le pousse sur un troisième, et de l'un à l'autre ils +se perdent tous. On en eut un exemple funeste +il y a 16 à 18 ans; 42 vaisseaux furent brisés +contre le môle, dans un coup de vent du nord-ouest; +et depuis cette époque, on a de temps à +autre essuyé des pertes de 14, de 8, de 6, etc. +Le port vieux, dont l'entrée est ouverte par la +bande de terre appelée cap des Figues<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, n'est +pas sujet à ce désastre; mais les Turks n'y reçoivent +que des bâtiments musulmans. Pourquoi, +dira-t-on en Europe, ne réparent-ils pas le +port neuf? C'est qu'en Turkie l'on détruit sans +jamais réparer. On détruira aussi le port vieux, +où l'on jette depuis 200 ans le lest des bâtiments. +L'esprit turk est de ruiner les travaux du +passé et l'espoir de l'avenir; parce que dans la +barbarie d'un despotisme ignorant, il n'y a point +de lendemain.</p> + +<p>Considérée comme ville de guerre, Alexandrie<a name="page_007" id="page_007"></a> +n'est rien. On n'y voit aucun ouvrage de fortification; +le <i>phare</i> même, avec ses hautes tours, n'en +est pas un. Il n'a pas quatre canons en état, et +pas un canonnier qui sache pointer. Les 500 +janissaires qui doivent former sa garnison, réduits +à moitié, sont des ouvriers qui ne savent que fumer +la pipe. Les Turks sont heureux que les <i>Francs</i> +soient intéressés à ménager cette ville. Une frégate +de Malte ou de Russie suffirait pour la mettre en +cendres: mais cette conquête serait inutile. Un +étranger ne pourrait s'y maintenir, parce que le +terrain est sans eau. Il faut la tirer du Nil par un +<i>kalidj</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, ou un canal de 12 lieues, qui l'amène +chaque année lors de l'inondation. Elle remplit +les souterrains ou citernes creusés sous l'ancienne +ville, et cette provision doit durer jusqu'à l'année +suivante. L'on sent que si un étranger voulait s'y +établir, le canal lui serait fermé.</p> + +<p>C'est par ce canal seulement qu'Alexandrie tient +à l'Égypte; car, par sa position hors du Delta, et +par la nature de son sol, elle appartient réellement +au désert d'Afrique: ses environs sont une campagne +de sable, plate, stérile, sans arbres, sans +maisons, où l'on ne trouve que la plante<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> qui +donne la soude, et une ligne de palmiers qui suit +la trace des eaux du Nil par le <i>kalidj</i>.<a name="page_008" id="page_008"></a></p> + +<p>Ce n'est qu'à Rosette, appelée dans le pays <i>Rachid</i>, +que l'on entre vraiment en Égypte: là, l'on +quitte les sables blanchâtres qui sont l'attribut de +la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et +léger, qui fait le caractère distinctif de l'Égypte; +alors, aussi pour la première fois, on voit les eaux +de ce Nil si fameux: son lit, encaissé dans deux +rives à pic, ressemble assez bien à la Seine entre +Auteuil et Passy. Les bois de palmiers qui le bordent, +les vergers que ses eaux arrosent, les limoniers, +les orangers, les bananiers, les pêchers et +d'autres arbres, donnent par leur verdure perpétuelle, +un agrément à Rosette, qui tire surtout son +illusion du contraste d'Alexandrie et de la mer +que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de là au +Kaire est encore propre à la fortifier.</p> + +<p>Dans ce voyage, qui se fait en remontant par le +fleuve, on commence à prendre une idée générale +du sol, du climat et des productions de ce +pays si célèbre. Rien n'imite mieux son aspect, +que les marais de la basse Loire, ou les plaines de +la Flandre; mais il faut en supprimer la foule des +maisons de campagne et des arbres, et y substituer +quelques bois clairs de palmiers et de sycomores, +et quelques villages de terre sur des élévations +factices. Tout ce terrain est d'un niveau si +égal et si bas, que lorsqu'on arrive par mer, on +n'est pas à trois lieues de la côte, au moment où +l'on découvre à l'horizon les palmiers et le sable<a name="page_009" id="page_009"></a> +qui les supporte; de là, en remontant le fleuve, +on s'élève par une pente si douce, qu'elle ne fait +pas parcourir à l'eau plus d'une lieue à l'heure. +Quant au tableau de la campagne, il varie peu; +ce sont toujours des palmiers isolés ou réunis, +plus rares à mesure que l'on avance; des villages +bâtis en terre et d'un aspect ruiné; une plaine +sans bornes, qui, selon les saisons, est une mer +d'eau douce, un marais fangeux, un tapis de verdure +ou un champ de poussière; de toutes parts +un horizon lointain et vaporeux, où les yeux se +fatiguent et s'ennuient; enfin, vers la jonction +des deux bras du fleuve, l'on commence à découvrir +dans l'est les montagnes du Kaire, et dans +le sud tirant vers l'ouest, trois masses isolées que +l'on reconnaît à leur forme angulaire pour les +pyramides. De ce moment, l'on entre dans une +vallée qui remonte au midi, entre deux chaînes +de hauteurs parallèles. Celle d'orient, qui s'étend +jusqu'à la mer Rouge, mérite le nom de montagne +par son élévation brusque, et celui de désert +par son aspect nu et sauvage; mais celle du couchant +n'est qu'une crête de rocher couvert de +sable, que l'on a bien définie en l'appelant digue +ou chaussée naturelle. Pour se peindre en deux +mots l'Égypte, que l'on se représente d'un côté +une mer étroite et des rochers; de l'autre d'immenses +plaines de sable, et au milieu, un fleuve +coulant dans une vallée longue de 150 lieues,<a name="page_010" id="page_010"></a> +large de 3 à 7, lequel, parvenu à 30 lieues de la +mer, se divise en deux branches, dont les rameaux +s'égarent sur un terrain libre d'obstacles, +et presque sans pente.</p> + +<p>Le goût de l'histoire naturelle, ce goût si répandu +à l'honneur du siècle, demandera sans doute +des détails sur la nature du sol et des minéraux +de ce grand terrain; mais malheureusement la manière +dont on y voyage est peu propre à satisfaire +sur cette partie. Il n'en est pas de la Turkie comme +de l'Europe; chez nous, les voyages sont des promenades +agréables; là, ils sont des travaux pénibles +et dangereux. Ils sont tels surtout pour les +Européens, qu'un peuple superstitieux s'opiniâtre +à regarder comme des sorciers, qui viennent enlever +par magie des trésors gardés sous les ruines +par des génies. Cette opinion ridicule, mais enracinée, +jointe à l'état de guerre et de trouble habituel, +ôte toute sûreté et s'oppose à toute découverte. +On ne peut s'écarter seul dans les terres; +on ne peut pas même s'y faire accompagner. On +est donc borné aux rivages du fleuve, et à une +route connue de tout le monde; et cette marche +n'apprend rien de neuf. Ce n'est qu'en rassemblant +ce que l'on a vu par soi-même et ce que d'autres +ont observé, que l'on peut acquérir quelques idées +générales. D'après un pareil travail, on est porté +à établir que la charpente de l'Égypte entière, depuis +<i>Asouan</i> (ancienne Syène) jusqu'à la Méditerranée,<a name="page_011" id="page_011"></a> +est un lit de pierre calcaire, blanchâtre +et peu dure, tenant des coquillages dont les analogues +se trouvent dans les deux mers voisines<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. +Elle a cette qualité dans les pyramides et dans le +rocher libyque qui les supporte. On la retrouve +la même dans les citernes, dans les catacombes +d'Alexandrie, et dans les écueils de la côte où +elle se prolonge. On la retrouve, encore dans la +montagne de l'Est, à la hauteur du Kaire et les +matériaux de cette ville en sont composés. Enfin, +c'est cette même pierre calcaire, qui forme les immenses +carrières qui s'étendent de <i>Saouâdi</i> à +<i>Manfaloût</i>, dans un espace de plus de 25 lieues, +selon le témoignage de Siccard. Ce missionnaire +nous apprend aussi que l'on trouve des marbres +dans la vallée des <i>Chariots</i>, au pied des montagnes +qui bordent la mer Rouge, et dans les montagnes +au nord-est d'<i>Asouan</i>. Entre cette ville et +la cataracte, sont les principales carrières de granit +rouge; mais il doit en exister d'autres plus +bas, puisque sur la rive opposée de la mer Rouge, +les montagnes d'Oreb, de Sinaï, et leurs dépendances, +à deux journées vers le nord, en sont formées<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. +Non loin d'<i>Asouan</i>, vers-le nord-est,<a name="page_012" id="page_012"></a> +est une carrière de pierre serpentine, employée +brute par les habitants à faire des vases qui vont +au feu. Dans la même ligne, sur la mer Rouge, +était jadis une mine d'émeraudes dont on a perdu +la trace. Le cuivre est le seul métal dont les anciens +aient fait mention pour ces contrées. La +route de Suez est le local où l'on trouve le plus de +cailloux dits d'Égypte, quoique le fonds soit une +pierre calcaire, dure et sonnante: c'est aussi là qu'on +a recueilli des pierres que leur forme a fait prendre +pour du bois pétrifié. En effet, elles ressemblent +à des bûches taillées en biseau par les bouts, et sont +percées de petits trous que l'on prendrait volontiers +pour des trachées; mais le hasard, en m'offrant une +veine considérable de cette espèce, dans la route +des Arabes Haouatât<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, m'a prouvé que c'était un +vrai minéral<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> + +<p>Des objets plus intéressants sont les deux lacs +de Natron, décrits par le même Siccard; ils sont +situés dans le désert de <i>Chaïat</i> ou de Saint-Macaire, +à l'ouest du Delta. Leur lit est une espèce de fosse +naturelle, de 3 à 4 lieues de long, sur un quart +de large; le fond en est solide et pierreux. Il est +sec pendant 9 mois de l'année; mais en hiver il<a name="page_013" id="page_013"></a> +transsude de la terre une eau d'un rouge violet, +qui remplit le lac à 5 ou 6 pieds de hauteur; +le retour des chaleurs la faisant évaporer, il reste +une couche de sel épaisse de 2 pieds, et très-dure, +que l'on détache à coups de barre de fer. +On en retire jusqu'à 36,000 quintaux par an. Ce +phénomène, qui indique un sol imprégné de sel, +est répété dans toute l'Égypte. Partout où l'on +creuse, on trouve de l'eau saumâtre, contenant +du natron, du sel marin et un peu de nitre. Lors +même qu'on inonde les jardins pour les arroser, +on voit, après l'évaporation et l'absorption de +l'eau, le sel effleurir à la surface de la terre; et +ce sol, comme tout le continent de l'Afrique et +de l'Arabie, semble être de sel, ou le former.</p> + +<p>Au milieu de ces minéraux de diverses qualités, +au milieu de ce sable fin et rougeâtre, propre à +l'Afrique, la terre de la vallée du Nil se présente +avec des attributs qui en font une classe distincte. +Sa couleur noirâtre, sa qualité argileuse et liante, +tout annonce son origine étrangère; et en effet, +c'est le fleuve qui l'apporte du sein de l'Abissinie: +l'on dirait que la nature s'est plu à former par art +une île habitable dans une contrée à qui elle avait +tout refusé. Sans ce limon gras et léger, jamais +l'Égypte n'eût rien produit: lui seul semble contenir +les germes de la végétation et de la fécondité; +encore ne les doit-il qu'au fleuve qui le dépose.<a name="page_014" id="page_014"></a></p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE II.<br /><br /> +Du Nil, et de l'extension du Delta.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">T</span><small>OUT</small> l'existence physique et politique de l'Égypte +dépend du Nil: lui seul subvient à ce premier +besoin des êtres organisés, le besoin de +l'eau, si fréquemment senti dans les climats chauds, +si vivement irrité par la privation de cet élément. +Le Nil seul, sans le secours d'un ciel avare de +pluie, porte partout l'aliment de la végétation; +par un séjour de trois mois sur la terre, il l'imbibe +d'une somme d'eau capable de lui suffire le +reste de l'année. Sans son débordement, on ne +pourrait cultiver qu'un terrain très-borné, et avec +des soins très-dispendieux; et l'on a raison de dire +qu'il est la mesure de l'abondance, de la prospérité, +de la vie. Si le Portugais Albukerque eût pu +exécuter son projet de le dériver de l'Éthiopie +dans la mer Rouge, cette contrée si riche ne serait +qu'un désert aussi sauvage que les solitudes +qui l'environnent. A voir l'usage que l'homme fait +de ses forces, doit-on reprocher à la nature de +ne lui en avoir pas accordé davantage?</p> + +<p>C'est donc à juste titre que les Égyptiens ont<a name="page_015" id="page_015"></a> +eu dans tous les temps, et conservent même de +nos jours, un respect religieux pour le Nil<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>; +mais il faut pardonner à un Européen, si, lorsqu'il +les entend vanter la beauté de ses eaux, il +sourit de leur ignorance. Jamais ces eaux troubles +et fangeuses n'auront pour lui le charme des +claires fontaines et des ruisseaux limpides; jamais, +à moins d'un sentiment exalté par la privation, le +corps d'une Égyptienne, hâlé et ruisselant d'une +eau jaunâtre, ne lui rappellera les Naïades sortant +du bain. Six mois de l'année l'eau du fleuve est si +bourbeuse, qu'il faut la faire déposer pour la boire<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>: +pendant les trois mois qui précèdent l'inondation, +réduite à une petite profondeur, elle +s'échauffe dans son lit, devient verdâtre, fétide +et remplie de vers; et il faut recourir à celle que +l'on a reçue et conservée dans les citernes. Dans +toutes les saisons, les gens délicats ont soin de la +parfumer. Au reste, l'on ne fait en aucun pays +un aussi grand usage d'eau. Dans les maisons,<a name="page_016" id="page_016"></a> +dans les rues, partout, le premier objet qui se +présente est un vase d'eau, et le premier mouvement +d'un Égyptien est de le saisir et d'en boire +un grand trait, qui n'incommode point, grace à +l'extrême transpiration. Ces vases, qui sont de +terre cuite non vernissée, laissent filtrer l'eau au +point qu'ils se vident en quelques heures. L'objet +que l'on se propose par ce mécanisme est d'entretenir +l'eau bien fraîche, et l'on y parvient d'autant +mieux qu'on l'expose à un courant d'air plus +vif. Dans quelques lieux de la Syrie l'on boit l'eau +qui a transsudé; mais en Égypte l'on boit celle +qui reste dans le vase.</p> + +<p>Depuis quelques années, l'action du Nil sur le +terrain de l'Égypte est devenue un problème qui +partage les savants et les naturalistes. En considérant +la quantité de limon que le fleuve dépose, et +en rapprochant les témoignages des anciens des +observations des modernes, plusieurs pensent que +le Delta a pris un accroissement considérable tant +en élévation qu'en étendue. Savary vient de donner +plus de poids à cette opinion, dans les Lettres +qu'il a publiées sur l'Égypte; mais comme +les faits et les autorités qu'il allègue me donnent +des résultats différents des siens, je crois devoir +porter nos contradictions au tribunal du public. +La discussion en devient d'autant plus nécessaire +que ce voyageur ayant demeuré deux ans sur les +lieux, son témoignage ne tarderait pas de passer<a name="page_017" id="page_017"></a> +en loi: établissons les questions, et traitons d'abord +de l'agrandissement du Delta.</p> + +<p>Un historien grec, qui a dit sur l'Égypte ancienne +presque tout ce que nous en savons, et +ce que chaque jour constate, Hérodote d'Halicarnasse, +écrivait, il y a 22 siècles:</p> + +<p>«L'Égypte, où abordent les Grecs (le Delta), +est une terre acquise, un don du fleuve, ainsi +que tout le pays marécageux qui s'étend en remontant +jusqu'à trois jours de navigation»<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> + +<p>Les raisons qu'il allègue de cette assertion +prouvent qu'il ne la fondait pas sur des préjugés. +«En effet, ajoute-t-il, le terrain de l'Égypte, qui +est un limon noir et gras, diffère absolument, +et du sol de l'Afrique, qui est de sable rouge, et +de celui de l'Arabie, qui est argileux et rocailleux... Ce +limon est apporté de l'Éthiopie par +le Nil... et les coquillages que l'on trouve dans +le désert prouvent assez que jadis la mer s'étendait +plus avant dans les terres.»</p> + +<p>En reconnaissant cet empiètement du fleuve si +conforme à la nature, Hérodote n'en a pas déterminé +les proportions. Savary a cru pouvoir le +suppléer: examinons son raisonnement.</p> + +<p><i>En croissant en hauteur</i>, «l'Égypte<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> s'est +aussi augmentée en longueur; entre plusieurs<a name="page_018" id="page_018"></a> +faits que l'histoire présente, j'en choisirai un +seul. Sous le règne de Psammétique, les Milésiens +abordèrent avec trente vaisseaux à l'embouchure +Bolbitine, aujourd'hui celle de Rosette, +et s'y fortifièrent. Ils bâtirent une ville +qu'ils nommèrent <i>Metelis</i> (<i>Strabo</i>, lib. <span class="smcap">XVII</span>): +c'est la même que <i>Faoué</i>, qui, dans les vocabulaires +coptes, a conservé le nom de <i>Messil</i>. Cette +ville, autrefois port de mer, s'en trouve actuellement +éloignée de 9 lieues: c'est l'espace dont +le Delta s'est prolongé depuis Psammétique jusqu'à +nous.»</p> + +<p>Rien de si précis au premier aspect que ce raisonnement; +mais en recourant à l'original, dont +Savary s'autorise, on trouve que le fait principal +manque. Voici le texte de Strabon, traduit à la +lettre<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + +<p>«Après l'embouchure Bolbitine, est un cap +sablonneux et bas, appelé <i>Corne de l'Agneau</i>, +lequel s'étend assez loin (en mer); puis vient la +<i>Guérite de Persée</i> et le <i>Mur des Milésiens</i>: car +les Milésiens, au temps de Kyaxares, roi des +Mèdes, qui fut aussi le temps de Psammétique, +roi d'Égypte, ayant abordé avec trente vaisseaux +à l'embouchure Bolbitine, ils descendirent +à terre, et construisirent l'ouvrage qui<a name="page_019" id="page_019"></a> +porte leur nom. Quelque temps après, s'étant +avancés vers le nome de Saïs, et ayant battu les +troupes d'<i>Inarès</i> dans un combat sur le fleuve, +ils fondèrent la ville de <i>Naucratis</i>, un peu au-dessous +de <i>Schedia</i>. Après le <i>Mur des Milésiens</i>, +en allant vers l'embouchure Sebennytique, sont +des lacs, tels que celui de Rutos, etc.»</p> + +<p>Tel est le passage de Strabon au sujet des Milésiens; +on n'y voit pas la moindre mention de +<i>Metelis</i>, dont le nom même n'existe pas dans son +ouvrage. C'est Ptolomée qui l'a fourni à d'Anville<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>, +sans le rapporter aux Milésiens: et à +moins que Savary ne prouve l'identité de <i>Metelis</i> +et du <i>mur Milésien</i> par des recherches faites sur +les lieux, on ne doit pas admettre ses conclusions.</p> + +<p>Il a pensé qu'Homère lui offrait un témoignage +analogue dans les passages où il parle de la distance +de l'île du Phare à l'Égypte: le lecteur va +juger s'il est plus fondé. Je cite la traduction de +madame Dacier<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, moins brillante, mais plus +littérale qu'aucune autre; et ici le littéral nous +importe le plus.</p> + +<p>«Dans la mer d'Égypte, vis-à-vis du Nil,» raconte +Ménélas, «il y a une certaine île qu'on appelle<a name="page_020" id="page_020"></a> +le Phare; elle est éloignée d'une des embouchures +de ce fleuve, d'autant de chemin +qu'en peut faire en un jour un vaisseau qui a +le vent en poupe.» Et plus bas, Protée dit à +Ménélas: «Le destin inflexible ne vous permet +pas de revoir votre patrie.... que vous ne soyez +retourné encore dans le fleuve Égyptus, et +que vous n'ayez offert des hécatombes parfaites +aux immortels.</p> + +<p>«Il dit,» reprend Ménélas, «et mon cœur fut +saisi de douleur et de tristesse, parce que ce +dieu m'ordonnait de rentrer dans le fleuve +Égyptus, dont le chemin est difficile et dangereux.»</p> + +<p>De ces passages, et surtout du premier, Savary +veut induire que le Phare, aujourd'hui joint +au rivage, en était jadis très-éloigné: mais lorsque +Homère parle de la distance de cette île, il ne +l'applique pas à ce <i>rivage</i> en face, comme l'a traduit +le voyageur; il l'applique <i>à la terre d'Égypte</i>, +au <i>fleuve du Nil</i>. En second lieu, par <i>journée de +navigation</i>, on aurait tort d'entendre l'espace indéfini +que pouvaient parcourir les vaisseaux ou, +pour mieux dire, les bateaux des anciens. En +usitant ce terme, les Grecs lui attribuaient une +valeur fixe de 540 stades. Hérodote<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, qui +nous apprend expressément ce fait, en donne<a name="page_021" id="page_021"></a> +un exemple quand il dit que le Nil a empiété +sur la mer le terrain qui va en remontant jusqu'à +trois jours de navigation; et les 1,620 stades +qui en résultent, reviennent au calcul plus précis +de 1,500 stades, qu'il compte ailleurs d'Héliopolis +à la mer. Or, en prenant avec d'Anville +les 540 stades pour 27,000 toises, ou près d'un +demi-degré<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, on trouve, par le compas, que +cette mesure est la distance du Phare au Nil +même; elle s'applique surtout à deux tiers de +lieue au-dessus de Rosette, dans un local où l'on +a quelque droit de placer la ville qui donnait son +nom à l'embouchure Bolbitine; et il est remarquable +que c'était celle que fréquentaient les +Grecs, et où abordèrent les Milesiens, un siècle +et demi après Homère. Rien ne prouve donc +l'empiètement du Delta ou du continent aussi rapide +qu'on le suppose; et si l'on voulait le soutenir, +il resterait à expliquer comment ce rivage, +qui n'a pas gagné une demi-lieue depuis +Alexandre, en gagna 11 dans le temps infiniment +moindre qui s'écoula de Ménélas à ce conquérant<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.»<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p>Il existait un moyen plus authentique d'évaluer +cet empiètement; c'est la mesure positive de l'Égypte, +donnée par Hérodote. Voici son texte: «La +largeur de l'Égypte sur la mer, depuis le golfe +Plintinite jusqu'au marais Serbonide, près du +Casius, est de 3,600 stades; et sa longueur de +la mer à Héliopolis est de 1,500 stades.»</p> + +<p>Ne parlons que de ce dernier article, le seul +qui nous intéresse. Par des comparaisons faites avec +cette sagacité qui lui était propre, d'Anville a prouvé +que le stade d'Hérodote doit s'évaluer entre 50 +et 51 toises de France. En prenant ce dernier +terme, les 1,500 stades équivalent à 76,000 toises, +qui, à raison de 57,000 au degré sous ce parallèle, +donnent un degré et près de 20 minutes +et demie. Or, d'après les observations astronomiques +de Niebuhr, voyageur du roi de Danemarck +en 1761<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, la différence de latitude +entre Héliopolis (aujourd'hui la Matarée) et la +mer, étant d'un degré 29 minutes sous Damiât, +et d'un degré 24 minutes sous Rosette, il en résulte<a name="page_023" id="page_023"></a> +d'un côté 3 minutes et demie, ou une lieue +et demie d'empiètement; et 8 minutes et demie, +ou 3 lieues et demie de l'autre: c'est-à-dire que +l'ancien rivage répond à 11,800 toises au-dessous +de Rosette; ce qui s'éloigne peu du sens que +je trouve au passage d'Homère, tandis que, sur +la branche de Damiât, l'application tombe 950 +toises au-dessous de cette ville. Il est vrai qu'en +mesurant immédiatement par le compas, la ligne +du rivage remonte environ 3 lieues plus haut +du côté de Rosette, et tombe sur Damiât même; +ce qui vient du triangle opéré par la différence +de longitude. Mais alors <i>Bolbitine</i>, mentionnée par +Hérodote, est hors de limite; et il n'est plus vrai +que Busiris (Abousir) soit, comme le dit Hérodote<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>, +au milieu du Delta. On ne doit pas le +dissimuler; ce que les anciens rapportent, et ce +que nous connaissons du local, n'est point assez +précis pour déterminer rigoureusement les empiètements +successifs. Pour raisonner sûrement, +il faudrait des recherches semblables à celles de +Choiseul-Gouffier sur le Méandre<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, il faudrait +des fouilles sur le terrain; et de pareils travaux +exigent une réunion de moyens qui n'est donnée +qu'à peu de voyageurs. Il y a surtout ici cette difficulté +que le terrain sablonneux qui forme le bas<a name="page_024" id="page_024"></a> +Delta, subit d'un jour à l'autre de grands changements. +Le Nil et la mer n'en sont pas les seuls +agents; le vent lui-même en est un puissant: tantôt +il comble des canaux et repousse le fleuve, +comme il a fait pour l'ancien bras Canopique; +tantôt il entasse le sable et ensevelit les ruines, +au point d'en faire perdre le souvenir. Niebuhr +en cite un exemple remarquable. Pendant qu'il +était à Rosette (en 1762), le hasard fit découvrir +dans les collines de sable qui sont au sud de la +ville, diverses ruines anciennes, et entre autres +vingt belles colonnes de marbre d'un travail grec, +sans que la tradition pût dire quel avait été le +nom du lieu<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. Tout le désert adjacent m'a paru +dans le même cas. Cette partie jadis coupée de +grands canaux et remplie de villes, n'offre plus +que des collines d'un sable jaunâtre, très-fin, que +le vent entasse au pied de tout obstacle, et qui souvent +submerge les palmiers. Aussi, malgré le travail +de d'Anville, ne peut-on se tenir assuré de l'application +qu'il a faite de plusieurs lieux anciens au +local actuel.</p> + +<p>Savary a été beaucoup plus exact dans ce qu'il +rapporte d'une de ces révolutions du Nil<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, par +laquelle il paraît que jadis ce fleuve coula tout<a name="page_025" id="page_025"></a> +entier dans la Libye, au sud de Memphis. Mais +le récit d'Hérodote lui-même, dont il tire ce fait, +souffre des difficultés. Ainsi, lorsque cet historien +dit, d'après les prêtres d'Héliopolis, que Menès, +premier roi d'Égypte, barra le coude que faisait +le fleuve, deux lieues et quart (cent stades) au-dessus +de Memphis<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, et qu'il creusa un lit nouveau +à l'orient de cette ville, ne s'ensuit-il pas +que Memphis avait été jusqu'alors dans un désert +aride, loin de toute eau; cette hypothèse peut-elle +s'admettre? Peut-on croire littéralement à ces +immenses travaux de <i>Menès</i>, qui aurait fondé une +ville citée comme existante avant lui; qui aurait +creusé des canaux et des lacs, jeté des ponts, +construit des palais, des temples, des quais, etc.: +et tout cela dans l'origine première d'une nation, +et dans l'enfance de tous les arts? Ce Menès lui-même +est-il un être historique, et les récits des +prêtres sur cette antiquité ne sont-ils pas tous +mythologiques? Je suis donc porté à croire que +le cours barré par Menès était seulement une dérivation +nuisible à l'arrosement du Delta; et cette +conjecture paraît d'autant plus probable, que, +malgré le témoignage d'Hérodote, cette partie de +la vallée, vue des pyramides, n'offre aucun étranglement +qui fasse croire à un ancien obstacle. +D'ailleurs, il me semble que Savary a trop pris<a name="page_026" id="page_026"></a> +sur lui de faire aboutir à la digue mentionnée au-dessus +de Memphis, le grand ravin appelé <i>bahr +bela ma</i>, ou <i>fleuve sans eau</i>, comme indiquant +l'ancien lit du Nil. Tous les voyageurs cités par +d'Anville le font aboutir au Faïoume, dont il paraît +une suite plus naturelle<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Pour établir ce +fait nouveau, il faudrait avoir vu les lieux; et je +n'ai jamais ouï dire au Kaire que Savary se soit +avancé plus au sud que les pyramides de <i>Djizé</i>. +La formation du Delta, qu'il déduit de ce changement, +répugne également à se concevoir; car, <i>dans +cette révolution subite</i>, comment imaginer <i>que le +poids énorme des eaux, qui vint se jeter à l'entrée +du golfe<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, fit refluer celles de la mer</i>? Le +choc de deux masses liquides ne produit qu'un +mélange, dont il résulte bientôt un niveau commun; +en faisant abonder plus d'eau, on dut couvrir +davantage. Il est vrai que le voyageur ajoute: +<i>Les sables et le limon que le Nil entraîne s'y amoncelèrent; +l'île du Delta, peu considérable d'abord, +sortit des eaux de la mer, dont elle recula les limites</i>. +Mais comment une île sort-elle de la mer?<a name="page_027" id="page_027"></a> +Les eaux courantes aplanissent bien plus qu'elles +n'amoncellent: ceci nous conduit à la question de +l'exhaussement.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE III.<br /><br /> +De l'exhaussement du Delta.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">H</span><small>ÉRODOTE</small>, qui l'a connue aussi bien que la +précédente, ne s'est pas expliqué davantage sur +ses proportions; mais il a rapporté un fait dont +Savary s'appuie pour tirer des conséquences positives. +Voici le précis de son raisonnement:</p> + +<p>«Du temps de Moeris, qui vivait 500 ans avant +la guerre de Troie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, 8 coudées suffisaient +pour inonder le Delta (<i>Hérod.</i>, lib. <span class="smcap">II</span>) dans +toute son étendue. Lorsque Hérodote vint en +Égypte, il en fallait 15; sous l'empire des Romains, +16; sous les Arabes, 17: aujourd'hui +le terme favorable est 18, et le Nil croît jusqu'à +22. Voilà donc, dans l'espace de 3,284 ans, +le Delta élevé de quatorze coudées.»</p> + +<p>Oui, si l'on admet les faits tels qu'ils sont présentés; +mais en les reprenant dans leurs sources, +on trouve des accessoires qui dénaturent et les<a name="page_028" id="page_028"></a> +principes et les conséquences. Citons d'abord le +texte d'Hérodote.</p> + +<p>«Les prêtres égyptiens,» dit cet auteur<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, +rapportent qu'au temps du roi Moeris, le Nil +inondait le Delta, en s'élevant seulement à 8 +coudées. De nos jours, s'il n'en atteint 16 ou +au moins 15, il ne se répand pas sur le pays. +Or, depuis la mort de Moeris jusqu'à ce moment, +il ne s'est pas encore écoulé 900 ans.»</p> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="" +style="margin-left:2%;"> +<tr><td>Calculons: de Moeris à Hérodote, </td><td align="right">900 ans.</td></tr> +<tr><td>d'Hérodote à l'an 1777, 2,237, ou,<br /> +si l'on veut,</td><td align="right" +style="border-bottom:1px solid black;">2,240</td></tr> +<tr><td align="right"><span class="smcap">Total</span></td><td align="right">3,140</td></tr> +</table> + +<p>Pourquoi cette différence de 144 ans en excès +dans le calcul de Savary? pourquoi suit-il d'autres +comptes que ceux de son auteur? Mais passons +sur la chronologie.</p> + +<p>Du temps d'Hérodote, il fallait 16 coudées, +ou au moins 15 pour inonder le Delta. Du temps +des Romains, il n'en fallait pas davantage: 15 +et 16 sont toujours le terme désigné:</p> + +<p><i>Avant Pétrone</i>, dit Strabon<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, <i>l'abondance +ne régnait en Égypte que quand le Nil s'élevait à +quatorze coudées</i>. Mais ce gouverneur obtenant<a name="page_029" id="page_029"></a> +par art ce que refusait la nature, on a vu <i>sous sa +préfecture l'abondance régner à</i> 12. Les Arabes +ne s'expriment pas autrement. Il existe un livre +en leur langue qui contient le tableau de toutes +les crues du Nil, depuis la 27<sup>e</sup> année de l'hégire +(622) jusqu'à la 875<sup>e</sup> (1470); et cet ouvrage +constate que, dans les époques les plus récentes, +toutes les fois que le Nil a 14 coudées de profondeur +dans son lit, il y a récolte et provision pour +une année; que s'il en a 16, il y a provision +pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant +à 18, il y a disette; ce qui revient exactement +au récit d'Hérodote. Le livre que je cite est +arabe, mais ses résultats sont aux mains de tout +le monde; il suffit de consulter le mot <i>Nil</i> dans +la Bibliothèque orientale de d'Herbelot, ou les +<i>extraits</i> de Kâlkâchenda, dans le <i>Voyage</i> du docteur +Shaw.</p> + +<p>La nature des coudées ne peut faire équivoque. +Fréret, d'Anville et Bailly ont prouvé que la coudée +égyptienne, toujours définie 24 doigts, égalait +20 et demi de nos pouces<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>; et la coudée +actuelle, appelée <i>drâa masri</i>, est précisément +divisée en 24 doigts, et revient à 20 et demi de<a name="page_030" id="page_030"></a> +nos pouces. Mais les colonnes employées pour +mesurer la hauteur du fleuve ont subi une altération +qu'il importe de ne pas omettre.</p> + +<p>«Dans les premiers temps que les Arabes occupèrent +l'Égypte,» a dit <i>Kâlkâchenda</i>, «ils s'aperçurent +que, lorsque le Nil n'atteignait pas le +terme de l'abondance, chacun s'empressait de +faire sa provision pour l'année; ce qui troublait +incontinent l'ordre public. On en porta plainte +au kalif Omar, qui donna ordre à <i>Amrou</i> d'examiner +la chose; et voici ce qu'Amrou lui manda: +Ayant fait les recherches que vous nous avez +prescrites, nous avons trouvé que quand le Nil +monte à 14 coudées, il procure une récolte <i>suffisante</i> +pour l'année; que s'il atteint 16 coudées, +elle est <i>abondante</i>; mais qu'à 12 et à 18 elle +est mauvaise. Or, ce fait étant connu du peuple +par les proclamations d'usage, il s'ensuit des +mesures qui portent du trouble dans le commerce.»</p> + +<p>Omar, pour remédier à cet abus, eût peut-être +voulu abolir les proclamations; mais la chose n'étant +pas praticable, il imagina, sur l'avis d'Abou-taaleb, +un expédient qui vint au même but. Jusqu'alors +la <i>colonne de mesure</i>, dite <i>nilomètre</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, +avait été divisée par coudées de 24 doigts; Omar la +fit détruire, et, lui en substituant une autre qu'il<a name="page_031" id="page_031"></a> +établit dans l'île de Rouda, il prescrivit que les 12 +coudées inférieures fussent composées de 28 +doigts au lieu de 24, pendant que les coudées +supérieures resteraient comme auparavant à 24. +De là il arriva que désormais, lorsque le Nil +marqua 12 coudées sur la colonne, il en avait +réellement 14; car ces 12 coudées ayant chacune +4 doigts en excès, il en résultait une surabondance +de 48 doigts ou deux coudées. Alors, +quand on proclama 14 coudées, terme d'une +récolte <i>suffisante</i>, l'inondation était réellement +au degré <i>d'abondance</i>: la multitude, partout +trompée par les mots, s'en laissa imposer. Mais +cette altération n'a pu échapper aux historiens +arabes; et ils ajoutèrent que les colonnes du <i>Said</i> +ou haute Égypte continuèrent d'être divisées par +24 doigts; que le terme 18 (vieux style) fut toujours +nuisible; que 19 était très-rare, et 20 presqu'un +prodige<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> + +<p>Rien n'est donc moins constant que la progression +alléguée, et nous pouvons établir contre elle +un premier fait: que dans une période connue de +18 siècles, l'état du Nil n'a pas changé. Comment<a name="page_032" id="page_032"></a> +arrive-t-il donc aujourd'hui qu'il se montre si différent? +Comment, depuis l'an 1473, a-t-il passé si +subitement de 15 à 22? Ce problème me paraît facile +à résoudre. Je n'en chercherai pas l'explication +dans les faits physiques, mais dans les accessoires +de la chose. Ce n'est point le Nil qui a +changé; c'est la colonne, ce sont ses dimensions. +Le mystère dont les Turcs l'enveloppent empêche +la plupart des voyageurs de s'en assurer; +mais Pocoke, qui parvint à la voir en 1739, rapporte +que tout était confus et inégal dans l'échelle +des coudées. Il observe même qu'elle lui parut +neuve, et cette circonstance fait penser que les +Turks, à l'imitation d'Omar, se sont permis une +nouvelle altération. Enfin, il est un fait qui lève +tout doute à cet égard: Niebuhr<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, qu'on ne +suspectera pas d'avoir imaginé une observation, +ayant mesuré en 1762 les vestiges de l'inondation +sur un mur de Djizé, a trouvé que, le 1<sup>er</sup> juin, le Nil +avait baissé de vingt-quatre pieds de France. Or +vingt-quatre pieds réduits en coudées, à raison de +vingt pouces et demi chacune, font précisément +quatorze coudées un pouce. Il est vrai qu'il reste +encore dix-huit jours de décroissance; mais en les +portant à une demi-coudée par une estimation +dont Pocoke fournit les termes de comparaison,<a name="page_033" id="page_033"></a><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a> +on n'a que quatorze coudées et demie, +qui reviennent exactement au calcul ancien.</p> + +<p>Il est un dernier fait allégué par Savary, auquel +je ne puis non plus souscrire sans restrictions. «<i>Depuis +mon séjour en Égypte</i>,» dit-il, lettre 1<sup>re</sup>, +p. 14, j'ai fait deux fois le tour du Delta, je l'ai +même traversé par le canal de Menoufe. Le fleuve +coulait à pleines rives dans les grandes branches +de Rosette, de Damiette, et dans celles qui traversent +l'intérieur du pays; mais il ne débordait +pas sur la terre, excepté dans les lieux bas, où +l'on saignait les digues pour arroser les campagnes +couvertes de riz.»</p> + +<p><i>De là il conclut</i> «que le Delta est actuellement +dans la situation la plus favorable pour l'agriculture, +parce qu'en perdant l'inondation, cette +île a gagné, chaque année, les trois mois que la +Thébaïde reste sous les eaux.» Il faut l'avouer, +rien de plus étrange que ce gain. Si le Delta a gagné +à n'être plus inondé, pourquoi désira-t-on +si fort de tout temps l'inondation?—<i>Les saignées +y suppléent.</i>—Mais on a tort de comparer le Delta +aux marais de la Seine. L'eau n'est à fleur de terre +que vers la mer; partout ailleurs, elle est inférieure +au niveau du sol, et le rivage s'élève d'autant<a name="page_034" id="page_034"></a> +plus qu'on remonte davantage. Enfin, si je +dois citer mon témoignage, j'atteste que descendant +du Kaire à Rosette par le canal de Menoufe, +j'ai observé, les 26, 27 et 28 septembre 1783, +que, quoique les eaux se retirassent depuis plus +de quinze jours, les campagnes étaient encore submergées +en partie, et qu'elles portaient aux lieux +découverts les traces de l'inondation. Le fait allégué +par Savary ne peut donc être attribué qu'à +une mauvaise inondation; et l'on ne doit point +croire que l'exhaussement ait changé l'état du +Delta<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, ni que les Égyptiens soient réduits à n'avoir +plus d'eau que par des moyens mécaniques, +aussi dispendieux que bornés.<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a></p> + +<p>Il nous reste à résoudre la difficulté des huit +coudées de Moeris, et je ne pense pas qu'elle ait +des causes d'une autre nature. Il paraît qu'après +ce prince, il arriva une révolution dans les mesures, +et que d'une coudée l'on en fit deux. Cette +conjecture est d'autant plus probable, que du +temps de Moeris, l'Égypte ne formait pas un +même royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan<a name="page_035" id="page_035"></a> +à la mer. Sésostris, qui fut postérieur à +Moeris, les réunit par conquête. Mais après ce +prince, ils rentrèrent dans leur division, qui dura +jusqu'à Psammetik. Cette révolution dans les mesures +conviendrait très-bien à Sésostris qui en +opéra une générale dans le gouvernement. C'est +lui qui établit des lois et une administration nouvelles; +qui fit élever des digues et des chaussées +pour asseoir les villes et les villages, et creuser +une quantité de canaux telle, dit Hérodote,<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> +que l'Égypte abandonna les chariots dont elle +avait jusqu'alors fait usage.</p> + +<p>Au reste, il est bon d'observer que les degrés +de l'inondation ne sont pas les mêmes par toute +l'Égypte. Ils suivent au contraire une règle de diminution +graduelle, à mesure que le fleuve descend. +A Asouan, le débordement est d'un sixième +plus fort qu'au Kaire; et lorsque dans cette dernière +ville on compte vingt-sept pieds, à peine en +a-t-on quatre à Rosette et à Damiât. La raison +en est qu'outre la masse d'eau qu'absorbent les +terrains, le fleuve resserré dans un seul lit et dans +une vallée étroite, s'élève davantage: quand au<a name="page_036" id="page_036"></a> +contraire il a passé le Kaire, n'étant plus contenu +par les montagnes, et se divisant en mille +rameaux, il arrive nécessairement que sa nappe +perd en profondeur ce qu'elle gagne en surface.</p> + +<p>On jugera sans doute, d'après ce que j'ai dit, +que l'on s'est trop tôt flatté de connaître les termes +précis de l'agrandissement et de l'exhaussement +du Delta. Mais en rejetant des circonstances +illusoires, je ne prétends pas nier le fond même +des faits; leur existence est trop bien attestée par +le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par +exemple, l'exhaussement du sol me paraît prouvé +par un fait sur lequel on a peu insisté. Quand +on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses, +comme en mars, on remarque, à mesure que l'on +remonte, que le rivage s'élève graduellement au-dessus +de l'eau; en sorte que si à Rosette il en +excède de deux pieds de niveau, il l'excède de +trois et quatre dès Faoué, et de plus de douze +au Kaire<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>: or, en raisonnant sur ce fait, on en +peut tirer la preuve d'un exhaussement par dépôt; +car la couche du limon étant en proportion +avec l'épaisseur des nappes d'eau qui la déposent, +elle doit être plus forte ou plus faible, selon que<a name="page_037" id="page_037"></a> +ces nappes sont plus ou moins profondes, et nous +ayons vu qu'elles observent une gradation analogue +d'Asouan à la mer.</p> + +<p>D'un autre côté, l'accroissement du Delta s'annonce +d'une manière frappante par la forme de +l'Égypte sur la Méditerranée. Quand on en considère +la projection sur une carte, on voit que le +terrain qui est dans la ligne du fleuve, ce terrain +formé d'une matière étrangère, a pris une saillie +demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie +et d'Afrique qu'il déborde, ont une direction +rentrante vers le fond du Delta, qui décèle que +jadis ce terrain fut un golfe que le temps a rempli.</p> + +<p>Ce comblement, commun à tous les fleuves, +s'est exécuté par un mécanisme qui leur est également +commun: les eaux des pluies et des neiges +roulant des montagnes dans les vallées, ne cessent +d'entraîner les terres qu'elles arrachent par leur +chute. La partie pesante de ces débris, comme +les cailloux et les sables, s'arrête bientôt, si un +courant rapide ne la chasse. Mais si les eaux ne +trouvent qu'un terreau fin et léger, elles s'en chargent +en abondance, et en roulent les bancs avec +facilité. Le Nil, qui a trouvé de pareils matériaux +dans l'Abissinie et l'Afrique intérieure, s'en est +servi pour hâter ses travaux; ses eaux s'en sont +chargées, son lit s'en est rempli; souvent même +il s'en embarrasse au point d'être gêné dans son +cours. Mais quand l'inondation lui rend ses forces,<a name="page_038" id="page_038"></a> +il chasse ces bancs vers la mer, en même temps +qu'il en amène d'autres pour la saison suivante: +arrivées à son embouchure, les boues s'entassent +et forment des grèves, parce que la pente ne donne +plus assez d'action au courant, et parce que la mer +forme un équilibre de résistance. La stagnation +qui s'ensuit force la partie ténue, qui jusqu'alors +avait surnagé, à se déposer, et elle se dépose surtout +aux lieux où il y a moins de mouvement, +tels que les rivages. Ainsi la côte s'enrichit peu à +peu des débris du pays supérieur du Delta même; +car si le Nil enlève à l'Abissinie pour donner à la +Thébaïde, il enlève à la Thébaïde pour porter +au Delta, et au Delta pour porter à la mer. Partout +où ses eaux ont un courant, il dépouille le +même sol qu'il enrichit. Quand on remonte au +Kaire dans les eaux basses, on voit partout les +bords taillés à pic, s'écrouler par pans. Le Nil qui +les mine par le pied, privant d'appui leur terre +légère, elle tombe dans son lit. Dans les grandes +eaux, elle s'imbibe, se délaye; et lorsque le soleil +et la sécheresse reviennent, elle se gerce et s'écroule +encore par grands pans que le Nil entraîne. +C'est ainsi que plusieurs canaux se sont comblés, +et que d'autres se sont élargis, en élevant sans +cesse le lit du fleuve. Le plus fréquenté de nos +jours, celui qui vient de <i>Nadir</i> à la branche de +Damiât, est dans ce cas. Ce canal, creusé d'abord +de main d'homme, est devenu semblable à<a name="page_039" id="page_039"></a> +la Seine en plusieurs endroits. Il supplée même +à la branche-mère qui va de <i>Batn el Baqara</i> à +<i>Nadir</i>, et qui se comble au point que si on ne +la dégorge pas, elle finira par devenir terre ferme: +la raison en est que le fleuve tend sans cesse à la +ligne droite dans laquelle il a plus de force; c'est +par cette même raison qu'il a préféré la branche +Bolbitine, qui n'était d'abord qu'un canal factice, +à la branche Canopique<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p> + +<p>De ce mécanisme du fleuve, il résulte encore +que les principaux comblemens doivent se faire +sur la ligne des plus grandes embouchures et du +plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme +à cette théorie. En jetant l'œil sur la carte, on +s'aperçoit que la saillie des terres est surtout dans +la direction des branches de Rosette et de Damiât. +Le terrain latéral et l'intermédiaire sont demeurés +lac et marais indivis entre le continent et la +mer, parce que les petits canaux qui s'y rendent +n'ont pu opérer qu'un comblement imparfait. Ce +n'est qu'avec la plus grande lenteur que les dépôts +et les limons s'élèvent; sans doute même ce moyen +ne parviendrait jamais à les porter au-dessus des +eaux, s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif +qui est la mer. C'est elle qui travaille sans relâche +à élever le niveau des rives basses au-dessus de +ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer<a name="page_040" id="page_040"></a> +sur le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils +rencontrent en arrivant; leur battement accumule +ensuite cette digue légère, et lui donne un exhaussement +qu'elle n'eût jamais pris dans les eaux +tranquilles. Ce fait est sensible pour quiconque +marche au bord de la mer, sur un rivage bas et +mouvant: mais il faut que la mer n'ait pas de +courant sur la plage; car si elle perd aux lieux où +elle est en <i>remous</i>, elle gagne à ceux où elle est +en mouvement. Quand les grèves sont enfin à fleur +d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au +lieu de dire qu'elle en élève le niveau au-dessus +de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le niveau +de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on +creuse, rassemblent en de petits espaces les +nappes qui étaient répandues sur de plus grands<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>. +C'est ainsi que le Delta a dû se former avec une +lenteur qui a demandé plus de siècles que nous +n'en connaissons; mais le temps ne manque pas +à la nature<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<p>Il reste certainement beaucoup d'observations +à faire ou à recommencer dans ce pays; mais,<a name="page_042" id="page_042"></a> +comme je l'ai déja dit, elles ont de grandes difficultés. +Pour les vaincre, il faudrait du temps, de +l'adresse et de la dépense; à bien des égards +même, les obstacles accessoires sont plus graves +que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait +une épreuve récente pour le nilomètre. En vain +a-t-il tenté de séduire les gardiens; en vain a-t-il +donné et promis des sequins aux <i>crieurs</i>, pour +en obtenir les vraies hauteurs du Nil; leurs rapports +contradictoires ont prouvé leur mauvaise +foi ou leur ignorance commune. On dira peut-être +qu'il faudrait établir des colonnes dans des +maisons particulières; mais ces opérations, simples +en théorie, sont impossibles en pratique: on s'exposerait +à des risques trop graves. Cette curiosité +même que les Francs portent avec eux, chagrine +de plus en plus les Turks. Ils pensent que l'on +en veut à leur pays; et ce qui se passe de la part +des Russes, joint à des préjugés répandus, affermit +leurs soupçons. C'est un bruit général dans +l'empire à ce moment, que <i>les temps prédits sont +arrivés; que la puissance et la religion des Musulmans<a name="page_043" id="page_043"></a> +vont être détruites; que le roi Jaune va +venir établir un empire nouveau, etc.</i> Mais il est +temps de reprendre nos idées.</p> + +<p>Je passe légèrement sur la saison<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> du débordement, +assez connue; sur sa gradation insensible +et non subite comme celle de nos rivières; +sur ses diversités qui le montrent tantôt faible et +tantôt fort, quelquefois même nul: cas très-rare, +mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous +ces objets sont trop connus pour les répéter; on +sait également que les causes de ces phénomènes +qui furent une énigme pour les anciens<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, n'en +sont plus une pour les Européens. Depuis que +leurs voyageurs leur ont appris que l'Abissinie et +la partie adjacente de l'Afrique sont inondées de +pluie en mai, juin et juillet, ils ont conclu, avec +raison, que ce sont ces pluies qui, par la disposition +du terrain, affluant de mille rivières, se rassemblent +dans une même vallée, pour venir sur<a name="page_044" id="page_044"></a> +des rives lointaines offrir le spectacle imposant +d'une masse d'eau qui emploie trois mois à s'écouler. +On laisse aux physiciens grecs cette action +des vents de nord ou étésiens, qui, par une prétendue +pression, arrêtaient le cours du fleuve; il +est même étonnant qu'ils aient jamais admis cette +explication; car le vent n'agissant que sur la surface +de l'eau, il n'empêche point le fond d'obéir +à la pente. En vain des modernes ont allégué +l'exemple de la Méditerranée, qui, par la durée +des vents d'est, découvre la côte de Syrie d'un +pied ou un pied et demi, pour recouvrir de la +même quantité celles d'Espagne et de Provence, +et qui, par les vents d'ouest, opère l'inverse: il +n'y a aucune comparaison entre une mer sans +pente et un fleuve, entre la nappe de la Méditerranée +et celle du Nil, entre vingt-six pieds et +dix-huit pouces.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE IV.<br /><br /> +Des vents et de leurs phénomènes.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">C</span><small>ES</small> vents du nord, dont le retour a lieu chaque +année aux mêmes époques, ont un emploi plus +vrai, celui de porter en Abissinie une prodigieuse +quantité de nuages. Depuis avril jusqu'en juillet,<a name="page_045" id="page_045"></a> +on ne cesse d'en voir remonter vers le sud, et +l'on serait quelquefois tenté d'en attendre de la +pluie; mais cette terre brûlée leur demande en +vain un bienfait qui doit lui revenir sous une +autre forme. Jamais il ne pleut dans le Delta en +été; dans tout le cours de l'année même, il y +pleut rarement, et en petite quantité. L'année 1761, +observée par Niebuhr, fut un cas extraordinaire +que l'on cite encore. Les accidens que les pluies +causèrent dans la basse Égypte, dont une foule +de villages, bâtis en terre, s'écroulèrent, prouvent +assez qu'on y regarde comme rare cette abondance +d'eau. Il faut d'ailleurs observer qu'il pleut +d'autant moins que l'on s'élève davantage vers le +Saïd. Ainsi, il pleut plus souvent à Alexandrie et +à Rosette qu'au Kaire, et au Kaire qu'à <i>Minié</i>. La +pluie est presque un prodige à <i>Djirdjé</i>. Nous autres +habitants de contrées humides, nous ne concevons +pas comment un pays peut subsister sans +pluie<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>; mais dans l'Égypte, outre la somme d'eau +dont la terre fait provision lors de l'inondation, +les rosées qui tombent dans les nuits d'été suffisent +à la végétation. Les melons d'eau, connus +à Marseille sous le nom de <i>pastèques</i>, du mot +arabe <i>battik</i>, en sont une preuve sensible; car<a name="page_046" id="page_046"></a> +souvent ils n'ont au pied qu'une poussière sèche; +et cependant leurs feuilles ne manquent pas de fraîcheur. +Ces rosées ont de commun avec les pluies +qu'elles sont plus abondantes vers la mer, et plus +faibles à mesure qu'elles s'en éloignent; et elles +en diffèrent en ce qu'elles sont moindres l'hiver, +et plus fortes l'été. A Alexandrie, dès le coucher +du soleil, en avril, les vêtements et les terrasses +sont trempés comme s'il avait plu. Comme les +pluies encore, ces rosées sont fortes ou faibles, +à raison de l'espèce du vent qui souffle. Le sud +et le sud-est n'en donnent point; le nord en apporte +beaucoup, et l'ouest encore davantage. On +explique aisément ces différences, quand on observe +que les deux premiers viennent des déserts +de l'Afrique et de l'Arabie, où ils ne trouvent pas +une goutte d'eau; que le nord, au contraire, et +l'ouest chassent sur l'Égypte l'évaporation de la +Méditerranée, qu'ils traversent, l'un dans sa largeur, +et l'autre dans toute sa longueur. Je trouve +même, en comparant mes observations à ce sujet +en Provence, en Syrie et en Égypte, à celles +de Niebuhr en Arabie et à Bombai, que cette position +respective des mers et des continents est +la cause des diverses qualités d'un même vent +qui se montre pluvieux dans un pays, pendant +qu'il est toujours sec dans l'autre; ce qui dérange +beaucoup les systèmes des astrologues anciens et +modernes, sur les influences des planètes.<a name="page_047" id="page_047"></a></p> + +<p>Un autre phénomène aussi remarquable, est +le retour périodique de chaque vent, et son appropriation, +pour ainsi dire, à certaines saisons +de l'année. L'Égypte et la Syrie offrent en ce +genre une régularité digne de fixer l'attention.</p> + +<p>En Égypte, lorsque le soleil se rapproche de +nos zones, les vents qui se tenaient dans les parties +de l'est, passent aux rumbs de nord, et s'y +fixent. Pendant juin, ils soufflent constamment +nord et nord-ouest; aussi est-ce la vraie saison du +passage au Levant, et un vaisseau peut espérer de +jeter l'ancre en Cypre ou à Alexandrie, le quatorzième +et quelquefois le onzième jour de son +départ de Marseille. Les vents continuent en juillet +de souffler nord, variant à droite et à gauche +du nord-ouest au nord-est. Sur la fin de juillet, dans +tout le cours d'août et la moitié de septembre, ils +se fixent nord pur, et ils sont modérés, plus vifs +le jour, plus calmes la nuit; alors même il règne +sur la Méditerranée une bonace générale, qui prolonge +les retours en France jusqu'à soixante-dix +et quatre-vingt jours.</p> + +<p>Sur la fin de septembre, lorsque le soleil repasse +la ligne, les vents reviennent vers l'est, et +sans y être fixés, ils en soufflent plus que d'aucun +autre rumb, le nord seul excepté. Les vaisseaux +profitent de cette saison, qui dure tout octobre +et une partie de novembre, pour revenir en Europe, +et les traversées pour Marseille sont de<a name="page_048" id="page_048"></a> +trente à trente-cinq jours. A mesure que le soleil +passe à l'autre tropique, les vents deviennent plus +variables, plus tumultueux; leurs régions les plus +constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest. +Ils se maintiennent tels en décembre, janvier et +février, qui, pour l'Égypte comme pour nous, +sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de la +Méditerranée, entassées et appesanties par le froid +de l'air, se rapprochent de la terre, et forment +les brouillards et les pluies. Sur la fin de février +et en mars, quand le soleil revient vers l'équateur, +les vents tiennent plus que dans aucun autre +temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier +mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit régner +le sud-est, le sud pur et le sud-ouest. Ils sont +mêlés d'ouest, de nord et d'est; celui-ci devient +le plus habituel sur la fin d'avril; et pendant mai, +il partage avec le nord l'empire de la mer, et rend +les retours en France encore plus courts que dans +l'autre équinoxe.</p> + +<p class="csp"> +DU VENT CHAUD, OU KAMSÎN.</p> + +<p>Ces vents du sud dont je viens de parler, ont +en Égypte le nom générique de vents de <i>cinquante</i> +(jours)<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, non qu'ils durent cinquante jours de +suite, mais parce qu'ils paraissent plus fréquemment<a name="page_049" id="page_049"></a> +dans les 50 jours qui entourent l'équinoxe. +Les voyageurs les ont fait connaître en Europe +sous le nom de vents <i>empoisonnés</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, ou, plus +correctement, <i>vents chauds du désert</i>. Telle est +en effet leur propriété; elle est portée à un point +si excessif, qu'il est difficile de s'en faire une +idée sans l'avoir éprouvée; mais on en peut comparer +l'impression à celle qu'on reçoit de la bouche +d'un four banal, au moment qu'on en tire +le pain. Quand ces vents commencent à souffler, +l'air prend un aspect inquiétant. Le ciel, toujours +si pur en ces climats, devient trouble; le soleil +perd son éclat, et n'offre plus qu'un disque violacé. +L'air n'est pas nébuleux, mais gris et poudreux, +et réellement il est plein d'une poussière +très-déliée qui ne se dépose pas et qui pénètre +partout. Ce vent, toujours léger et rapide, n'est +pas d'abord très-chaud; mais à mesure qu'il prend +de la durée, il croît en intensité. Les corps animés +le reconnaissent promptement au changement +qu'ils éprouvent. Le poumon, qu'un air trop raréfié +ne remplit plus, se contracte et se tourmente. +La respiration devient courte, laborieuse; la peau +est sèche, et l'on est dévoré d'une chaleur interne. +On a beau se gorger d'eau, rien ne rétablit la<a name="page_050" id="page_050"></a> +transpiration. On cherche en vain la fraîcheur; +les corps qui avaient coutume de la donner trompent +la main qui les touche. Le marbre, le fer, +l'eau, quoique le soleil soit voilé, sont chauds. +Alors on déserte les rues, et le silence règne +comme pendant la nuit. Les habitants des villes +et des villages s'enferment dans leurs maisons, et +ceux du désert dans leurs tentes ou dans les puits +creusés en terre, où ils attendent la fin de ce +genre de tempête. Communément elle dure trois +jours: si elle passe, elle devient insupportable. +Malheur aux voyageurs qu'un tel vent surprend +en route loin de tout asile! ils en subissent tout +l'effet, qui est quelquefois porté jusqu'à la mort. +Le danger est surtout au moment des rafales; +alors la vitesse accroît la chaleur au point de tuer +subitement avec des circonstances singulières; car +tantôt un homme tombe frappé entre deux autres +qui restent sains, et tantôt il suffit de se porter +un mouchoir aux narines, ou d'enfoncer le nez +dans un trou de sable, comme font les chameaux, +ou de fuir au galop comme font les Arabes qui +sentent venir la <i>mofette</i>, nom qui paraît en effet +convenir à cet air: il est d'ailleurs constant qu'il +est plus dangereux de Mossul à Bagdad qu'en aucun +autre lieu; ce que l'on attribue à la qualité +sulfureuse et minéralogique du pays qu'il parcourt +depuis l'Euphrate. Il est remarquable qu'il n'incommode +pas les caravanes qui sont alors sur la<a name="page_051" id="page_051"></a> +route de Damas à Alep; à Bagdad, il est mortel +sur les minarets, sur les terrasses, sur le pont, +et non dans les lieux bas. Si l'on ajoute qu'aussitôt +après la mort il y a hémorrhagie par le nez et par +la bouche, que le cadavre demeure chaud, enfle, +devient bleu, et se déchire aisément, il paraîtra +de plus en plus probable que cet air meurtrier +est un air inflammable, chargé dans certains cas +d'acide sulfureux.</p> + +<p>Une autre qualité de ce vent est son extrême +sécheresse; elle est telle, que l'eau dont on arrose +un appartement s'évapore en peu de minutes. Par +cette extrême aridité, il flétrit et dépouille les +plantes; et en pompant trop subitement l'émanation +des corps animés, il crispe la peau, ferme +les pores, et cause cette chaleur fébrile qui accompagne +toute transpiration supprimée.</p> + +<p>Ces vents chauds ne sont point particuliers à +l'Égypte; ils ont lieu en Syrie, plus cependant sur +la côte et dans le désert que sur les montagnes. +Niebuhr les a trouvés en Arabie, à Bombai, dans +le Diarbekr; l'on en éprouve aussi en Perse, en +Afrique, et même en Espagne: partout leurs effets +se ressemblent, mais leur direction diffère selon +les lieux. En Égypte, le plus violent vient du sud-sud-ouest; +à la <i>Mekke</i>, il vient de l'est; à <i>Surate</i>, +du nord; à <i>Barsa</i>, du nord-ouest; à <i>Bagdad</i>, de +l'ouest; et en <i>Syrie</i>, du sud-est. Ce contraste, qui +embarrasse au premier coup d'œil, devient à la<a name="page_052" id="page_052"></a> +réflexion le moyen de résoudre l'énigme. En examinant +les sites géographiques, on trouve que +c'est toujours des continents déserts que vient le +vent chaud; et en effet, il est naturel que l'air +qui couvre les immenses plaines de la Lybie et de +l'Arabie, n'y trouvant ni ruisseaux, ni lacs, ni +forêts, s'y échauffe par l'action d'un soleil ardent, +par la réflexion du sable, et prenne le degré de +chaleur et de sécheresse dont il est capable. S'il +survient une cause quelconque qui détermine un +courant à cette masse, elle s'y précipite, et porte +avec elle les qualités étonnantes qu'elle a acquises. +Il est si vrai que ces qualités sont dues à l'action +du soleil sur les sables, que ces mêmes vents n'ont +point dans toutes les saisons la même intensité. En +Égypte, par exemple, on assure que les vents du +sud, en décembre et janvier, sont aussi froids que +le nord; et la raison en est que le soleil, passé à +l'autre tropique, n'embrase plus l'Afrique septentrionale, +et que l'Abissinie, si montueuse, est +couverte de neige: il faut que le soleil se soit +rapproché de l'équateur pour produire ces phénomènes. +Par une raison semblable, le sud a un +effet bien moindre en Chypre, où il arrive rafraîchi +par les vapeurs de la Méditerranée. Dans cette +île, c'est le nord qui le remplace; on s'y plaint +qu'en été il est d'une chaleur insupportable, pendant +qu'il est glacial en hiver: ce qui résulte évidemment +de l'Asie mineure, qui, dans l'été, est<a name="page_053" id="page_053"></a> +embrasée, pendant qu'en hiver elle est couverte +de glaces. Au reste, ce sujet offre une foule de +problèmes faits pour piquer la curiosité d'un physicien. +Ne serait-il pas en effet intéressant de +savoir:</p> + +<p>1º D'où vient ce rapport des saisons et de la +marche du soleil à l'espèce des vents et aux régions +d'où ils soufflent?</p> + +<p>2º Pourquoi, sur toute la Méditerranée, les +rumbs de nord sont les plus habituels, au point +que sur 12 mois on peut dire qu'ils en règnent 9?</p> + +<p>3º Pourquoi les vents d'est reviennent si régulièrement +après les équinoxes, et pourquoi à +cette époque il y a communément un coup de +vent plus fort?</p> + +<p>4º Pourquoi les rosées sont plus abondantes +en été qu'en hiver; et pourquoi les nuages étant +un effet de l'évaporation de la mer, et l'évaporation +étant plus forte l'été que l'hiver, il y a cependant +plus de nuages l'hiver que l'été?</p> + +<p>5º Enfin pourquoi la pluie est si rare en Égypte, +et pourquoi les nuages se rendent de préférence +en Abissinie?</p> + +<p>Mais il est temps d'achever le tableau physique +que j'ai commencé.<a name="page_054" id="page_054"></a></p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE V.<br /><br /> +Du climat et de l'air.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>E</small> climat de l'Égypte passe avec raison pour +très-chaud, puisqu'en juillet et août le thermomètre +de Réaumur se soutient, dans les appartements +les plus tempérés, à 24 et 25 degrés au-dessus +de la glace<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>. Au Saïd, il monte encore +plus haut, quoique je ne puisse rien dire de +précis à cet égard. Le voisinage du soleil, qui +dans l'été est presque perpendiculaire, est sans +doute une cause première de cette chaleur; +mais quand on considère que d'autres pays, +sous la même latitude, sont plus frais, on juge +qu'il en existe une seconde cause aussi puissante +que la première, laquelle est le niveau du terrain +peu élevé au-dessus de la mer. A raison de +cette température, l'on ne doit distinguer que +deux saisons en Égypte, le printemps et l'été,<a name="page_055" id="page_055"></a> +c'est-à-dire la fraîcheur et les chaleurs. Ce second +état dure depuis mars jusqu'en novembre, et +même dès la fin de février le soleil, à neuf heures +du matin, n'est pas supportable pour un Européen. +Dans toute cette saison, l'air est embrasé, +le ciel étincelant, et la chaleur accablante pour +les corps qui n'y sont pas habitués. Sous l'habit +le plus léger, et dans l'état du plus grand repos, +on fond en sueur. Elle devient même si nécessaire, +que la moindre suppression est une +maladie; en sorte qu'au lieu du salut ordinaire, +<i>Comment vous portez-vous?</i> on devrait dire: <i>Comment +suez-vous?</i> L'éloignement du soleil tempère +un peu ces chaleurs. Les vapeurs de la terre, +abreuvée par le Nil, et celles qu'apportent les vents +d'ouest et du nord, absorbant le feu répandu +dans l'air, procurent une fraîcheur agréable, et +même des froids piquants, si l'on en voulait croire +les naturels et quelques négociants européens; +mais les Égyptiens, presque nus et accoutumés +à suer, frissonnent à la moindre fraîcheur. Le +thermomètre, qui se tient au plus bas en février +à 9 et 8 degrés de Réaumur au-dessus de la +glace, fixe nos idées à cet égard, et l'on peut +dire que la neige et la grêle sont des phénomènes +que tel Égyptien de cinquante ans n'a jamais vus. +Quant à nos négociants, ils doivent leur sensibilité +à l'abus des fourrures; il est porté au point +que dans l'hiver ils ont souvent deux ou trois enveloppes<a name="page_056" id="page_056"></a> +de renard, et que dans les ardeurs de +juin ils conservent l'hermine ou le petit-gris; ils +prétendent que la fraîcheur qu'on éprouve à l'ombre +en est une raison indispensable; et en effet les +courants du nord et d'ouest, qui règnent presque +toujours, établissent une assez grande fraîcheur +partout où le soleil ne donne pas: mais le nœud +secret et plus véritable est que la pelisse est le +galon de la Turkie et l'objet favori du luxe; elle +est l'enseigne de l'opulence, l'étiquette de la dignité, +parce que l'investiture des places importantes +est toujours constatée par le présent d'une +pelisse, comme si l'on voulait dire à l'homme qu'on +revêt, qu'il est désormais assez grand seigneur +pour ne s'occuper qu'à transpirer.</p> + +<p>Avec ces chaleurs et l'état marécageux qui dure +trois mois, on pourrait croire que l'Égypte est un +pays malsain: ce fut ma première pensée en y arrivant; +et lorsque je vis au Kaire les maisons de +nos négociants assises le long du <i>Kalidi</i>, où l'eau +croupit jusqu'en avril, je crus que les exhalaisons +devaient leur causer bien des maladies; mais leur +expérience trompe cette théorie: les émanations +des eaux stagnantes, si meurtrières en Chypre et +à Alexandrette, n'ont point cet effet en Égypte. +La raison m'en paraît due à la siccité habituelle +de l'air, établie, et par le voisinage de l'Afrique et +de l'Arabie, qui aspirent sans cesse l'humidité, et +par les courants perpétuels des vents qui passent<a name="page_057" id="page_057"></a> +sans obstacle. Cette siccité est telle, que les viandes +exposées, même en été, au vent du nord, ne se +putréfient point, mais se dessèchent et se durcissent +à l'égal du bois. Les déserts offrent des cadavres +ainsi desséchés, qui sont devenus si légers, +qu'un homme soulève aisément d'une seule main +la charpente entière d'un chameau<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> + +<p>A cette sécheresse, l'air joint un état salin dont +les preuves s'offrent partout. Les pierres sont rongées +de natron, et l'on en trouve dans les lieux +humides de longues aiguilles cristallisées que l'on +prendrait pour du salpêtre. Le mur du jardin des +jésuites au Kaire, bâti avec des briques et de la +terre, est partout recouvert d'une croûte de ce natron, +épaisse comme un écu de 6 livres; et lorsqu'on +a inondé les carrés de ce jardin avec l'eau +du <i>Kalidj</i>, on voit, à sa retraite, la terre brillante +de toutes parts de cristaux blancs que l'eau n'a +certainement pas apportés, puisqu'elle ne donne +aucun indice de sel au goût et à la distillation.</p> + +<p>C'est sans doute cette propriété de l'air et de +la terre, jointe à la chaleur, qui donne à la végétation +une activité presque incroyable dans nos +climats froids. Partout où les plantes ont de l'eau,<a name="page_058" id="page_058"></a> +leurs développements se font avec une rapidité +prodigieuse. Quiconque va au Kaire ou à Rosette +peut constater que l'espèce de courge appelée +<i>qara</i>, pousse en 24 heures des filons de près +de 4 pouces de long. Mais une observation importante, +par laquelle je termine, est que ce +sol paraît exclusif et intolérant. Les plantes +étrangères y dégénèrent rapidement: ce fait est +constaté par des observations journalières. Nos +négociants sont obligés de renouveler chaque +année les graines, et de faire venir de Malte des +choux-fleurs, des betteraves, des carottes et des +salsifis. Ces graines semées réussissent d'abord +très-bien; mais si l'on sème ensuite les graines +qu'elles produisent, il n'en résulte que des plantes +étiolées. Pareille chose est arrivée aux abricots, +aux poires et aux pêches qu'on a transportés à +Rosette. La végétation de cette terre paraît trop +brusque pour bien nourrir des tissus spongieux +et charnus; il faudrait que la nature s'y fût accoutumée +par gradation, et que le climat se les fût +appropriés par les soins de la culture.<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<h2><a name="ETAT_POLITIQUE_E" id="ETAT_POLITIQUE_E"></a>ÉTAT POLITIQUE<br /><br /> +DE<br /><br /> +L'ÉGYPTE.</h2> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.<br /><br /> +Des diverses races des habitants de l'Égypte.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">A</span><small>U</small> milieu des révolutions qui n'ont cessé d'agiter +la fortune des peuples, il est peu de pays qui +aient conservé purs et sans mélange leur habitants +naturels et primitifs. Partout cette même cupidité +qui porte les individus à empiéter sur leurs propriétés +respectives, a suscité les nations les unes +contre les autres: l'issue de ce choc d'intérêts et +de forces a été d'introduire dans les états un étranger +vainqueur, qui, tantôt usurpateur insolent, a +dépouillé la nation vaincue du domaine que la nature +lui avait accordé; et tantôt conquérant plus +timide ou plus civilisé, s'est contenté de participer +à des avantages que son sol natal lui avait refusés. +Par-là se sont établies dans les états des +races diverses d'habitants, qui quelquefois, se rapprochant +de mœurs et d'intérêts, ont mêlé leur<a name="page_060" id="page_060"></a> +sang; mais qui, le plus souvent, divisés par des +préjugés politiques ou religieux, ont vécu rassemblés +sur le même sol sans jamais se confondre. +Dans le premier cas, les races, perdant par leur +mélange les caractères qui les distinguaient, ont +formé un peuple homogène où l'on n'a plus aperçu +les traces de la révolution. Dans le second, demeurant +distinctes, leurs différences perpétuées sont +devenues un monument qui a survécu aux siècles, +et qui peut, en quelques cas, suppléer au silence +de l'histoire.</p> + +<p>Tel est le cas de l'Égypte: enlevée depuis 23 +siècles à ses propriétaires naturels, elle a vu s'établir +successivement dans son sein des Perses, +des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des +Arabes, des Géorgiens, et enfin cette race de Tartares +connus sous le nom de Turks ottomans. Parmi +tant de peuples, plusieurs y ont laissé des vestiges +de leur passage; mais comme dans leur succession +ils se sont mêlés, il en est résulté une confusion +qui rend moins facile à connaître le caractère de +chacun. Cependant on peut encore distinguer dans +la population de l'Égypte quatre races principales +d'habitants.</p> + +<p>La 1<sup>re</sup> et la plus répandue est celle des Arabes, +qu'on doit diviser en 3 classes: 1º La postérité +de ceux qui, lors de l'invasion de ce pays +par Amrou, l'an 640, accoururent de l'Hedjâz et<a name="page_061" id="page_061"></a> +de toutes les parties de l'Arabie s'établir dans ce +pays justement vanté par son abondance. Chacun +s'empressa d'y posséder des terres, et bientôt le +Delta fut rempli de ces étrangers, au préjudice des +Grecs vaincus. Cette première race, qui s'est perpétuée +dans la classe actuelle des <i>fellâhs ou laboureurs</i> +et des artisans, a conservé sa physionomie +originelle; mais elle a pris une taille plus forte et +plus élevée: effet naturel d'une nourriture plus +abondante que celle des déserts. En général les +paysans d'Égypte atteignent 5 pieds 4 pouces; +plusieurs vont à 5 pieds 6 et 7; leur corps est +musculeux sans être gras, et robuste comme +il convient à des hommes endurcis à la fatigue. +Leur peau hâlée par le soleil est presque noire; +mais leur visage n'a rien de choquant. La plupart +ont la tête d'un bel oval, le front large et +avancé, et sous un sourcil noir un œil noir, enfoncé +et brillant; le nez assez grand, sans être +aquilin; la bouche bien taillée et toujours de belles +dents. Les habitans des villes, plus mélangés, ont +une physionomie moins uniforme, moins prononcée. +Ceux des villages, au contraire, ne s'alliant +jamais que dans leurs familles, ont des caractères +plus généraux, plus constants, et quelque chose +de rude dans l'aspect, qui tire sa cause des passions +d'une ame sans cesse aigrie par l'état de +guerre et de tyrannie qui les environne.</p> + +<p>2º Une deuxième classe d'Arabes est celle des<a name="page_062" id="page_062"></a> +Africains ou Occidentaux<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, venus à diverses +reprises et sous divers chefs se réunir à la première; +comme elle, ils descendent des conquérants +musulmans qui chassèrent les Grecs de la Mauritanie; +comme elle, ils exercent l'agriculture et les +métiers; mais ils sont plus spécialement répandus +dans le <i>Saïd</i>, où ils ont des villages et même des +princes particuliers.</p> + +<p>3º. La 3<sup>e</sup> classe est celle des <i>Bedouins</i> ou +hommes des déserts<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>, connus des anciens sous +le nom de <i>Scenites</i>, c'est-à-dire habitant sous des +tentes. Parmi ceux-là, les uns, dispersés par familles, +habitent les rochers, les cavernes, les +ruines et les lieux écartés où il y a de l'eau; les +autres, réunis par tribus, campent sous des tentes +basses et enfumées, et passent leur vie dans un +voyage perpétuel. Tantôt dans le désert, tantôt +sur les bords du fleuve, ils ne tiennent à la terre +qu'autant que l'intérêt de leur sûreté ou la subsistance +de leurs troupeaux les y attachent. Il est des +tribus qui, chaque année, après l'inondation, +arrivent du sein de l'Afrique pour profiter des +herbes nouvelles, et qui au printemps se renfoncent +dans le désert; d'autres sont stables en<a name="page_063" id="page_063"></a> +Égypte, et y louent des terrains qu'ils ensemencent +et changent annuellement. Toutes observent +entre elles des limites convenues qu'elles ne +franchissent point, sous peine de guerre. Toutes +ont à peu près le même genre de vie, les mêmes +usages, les mêmes mœurs. Ignorants et pauvres, les +Bédouins conservent un caractère original, distinct +des nations qui les environnent. Pacifiques dans +leur camp, ils sont partout ailleurs dans un état +habituel de guerre. Les laboureurs, qu'ils pillent, +les haïssent; les voyageurs, qu'ils dépouillent, +en médisent; les Turks, qui les craignent, les divisent +et les corrompent. On estime que leurs tribus +en Égypte pourraient former trente mille cavaliers; +mais ces forces sont tellement dispersées +et désunies, qu'on les y traite comme des voleurs +et des vagabonds.</p> + +<p>Une seconde race d'habitants est celle des <i>Coptes</i>, +appelés en arabe <i>el Qoubt</i>. On en trouve plusieurs +familles dans le Delta; mais le grand nombre habitent +le <i>Saïd</i>, où ils occupent quelquefois des +villages entiers. L'histoire et la tradition attestent +qu'ils descendent du peuple dépouillé par les +Arabes, c'est-à-dire de ce mélange d'Égyptiens, de +Perses, et surtout de Grecs qui, sous les Ptolémées +et les Constantins, ont si long-temps possédé +l'Égyte. Ils diffèrent des Arabes par leur religion, +qui est le christianisme; mais ils sont encore +distincts des chrétiens par leur secte, qui est<a name="page_064" id="page_064"></a> +celle d'Eutychès. Leur adhésion aux opinions théologiques +de cet homme leur a attiré de la part +des autres Grecs des persécutions qui les ont rendus +irréconciliables. Lorsque les Arabes conquirent +le pays, ils en profitèrent pour les affaiblir mutuellement. +Les <i>Coptes</i> ont fini par expulser leurs +rivaux; et comme ils connaissent de tout temps +l'administration intérieure de l'Égypte, ils sont +devenus les dépositaires des registres des terres +et des tribus. Sous le nom d'<i>écrivains</i>, ils sont au +Kaire les <i>intendants</i>, les <i>secrétaires</i> et les <i>traitants</i> du +gouvernement et des beks. Ces <i>écrivains</i>, méprisés +des <i>Turks</i> qu'ils servent, et haïs des paysans qu'ils +vexent, forment une espèce de corps dont est +chef l'écrivain du <i>commandant</i> principal. C'est lui +qui dispose de tous les emplois de cette partie, +qu'il n'accorde, selon l'esprit de ce gouvernement, +qu'à prix d'argent.</p> + +<p>On prétend que le nom de <i>Coptes</i> leur vient de +la ville de <i>Coptos</i>, où ils se retirèrent, dit-on, lors +des persécutions des Grecs; mais je lui crois une +origine plus naturelle et plus ancienne. Le terme +arabe <i>Qoubti</i>, un <i>Copte</i>, me semble une altération +évidente du grec <i>Ai-goupti-os</i>, un <i>Égyptien</i>; car on +doit remarquer que <i>y</i> était prononcé <i>ou</i> chez les +anciens Grecs, et que les Arabes n'ayant, ni <i>g</i> devant +<i>a o u</i>, ni la lettre <i>p</i>, remplacent toujours ces +lettres par <i>q</i> et <i>b</i>: les <i>Coptes</i> sont donc proprement<a name="page_065" id="page_065"></a> +les représentans des <i>Égyptiens</i><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>; et il est +un fait singulier qui rend cette acception encore +plus probable. En considérant le visage de beaucoup +d'individus de cette race, j'y ai trouvé un +caractère particulier qui a fixé mon attention: +tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux, +qui n'est ni grec ni arabe; tous ont le visage +bouffi, l'œil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse; +en un mot, une vraie figure de mulâtre. J'étais +tenté de l'attribuer au climat<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, lorsque, ayant été +visiter le Sphinx, son aspect me donna le mot de +l'énigme. En voyant cette tête caractérisée <i>nègre</i> +dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable<a name="page_066" id="page_066"></a> +d'Hérodote, où il dit<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>: <i>Pour moi, j'estime +que les Colches sont une colonie des Égyptiens, parce +que, comme eux, ils ont la peau noire et les cheveux +crépus</i>; c'est-à-dire, que les anciens Égyptiens +étaient de vrais nègres de l'espèce de tous +les naturels d'Afrique<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>; et dès lors on explique<a name="page_067" id="page_067"></a> +comment leur sang, allié depuis plusieurs siècles +à celui des Romains et des Grecs, a dû perdre +l'intensité de sa première couleur, en conservant +cependant l'empreinte de son moule originel. On +peut même donner à cette observation une étendue +très-générale, et poser en principe que la +physionomie est une sorte de monument propre +en bien des cas à constater ou éclaircir les témoignages +de l'histoire, sur les origines des peuples. +Parmi nous, un laps de neuf cents ans n'a +pu effacer la nuance qui distinguait les habitans +des Gaules, de ces <i>hommes du Nord</i>, qui, sous +Charles-le-Gros, vinrent occuper la plus riche de +nos provinces. Les voyageurs qui vont par mer de +Normandie en Danemarck, parlent avec surprise +de la ressemblance fraternelle des habitans de ces +deux contrées, conservée malgré la distance des +lieux et des temps. La même observation se présente, +quand on passe de Franconie en Bourgogne; +et si l'on parcourait avec attention la +France, l'Angleterre ou toute autre contrée, on y +trouverait la trace des émigrations écrite sur la +face des habitans. Les Juifs n'en portent-ils pas +d'ineffaçables, en quelque lieu qu'ils soient établis? +Dans les états où la noblesse représente un peuple +étranger introduit par conquête, si cette noblesse +ne s'est point alliée aux indigènes, ses individus +ont une empreinte particulière. Le sang +kalmouque se distingue encore dans l'Inde; et si<a name="page_068" id="page_068"></a> +quelqu'un avait étudié les diverses nations de +l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait +peut-être des analogies qu'on a oubliées.</p> + +<p>Mais en revenant à l'Égypte, le fait qu'elle rend +à l'histoire offre bien des réflexions à la philosophie. +Quel sujet de méditation, de voir la barbarie +et l'ignorance actuelle des Coptes, issues de +l'alliance du génie profond des Égyptiens et de +l'esprit brillant des Grecs; de penser que cette +race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave +et l'objet de nos mépris, est celle-là même à laquelle +nous devons nos arts, nos sciences, et +jusqu'à l'usage de la parole; d'imaginer enfin que +c'est au milieu des peuples qui se disent les plus +amis de la liberté et de l'humanité, que l'on a +sanctionné le plus barbare des esclavages, et mis +en problème <i>si les hommes noirs ont une intelligence +de l'espèce des blancs</i>!</p> + +<p>Le langage est un autre monument dont les +indications ne sont pas moins justes ni moins instructives. +Celui dont usaient ci-devant les <i>Coptes</i>, +s'accorde à constater les faits que j'établis. D'un +côté, la forme de leurs lettres et la majeure partie +de leurs mots démontrent que la nation grecque, +dans un séjour de mille ans, a imprimé fortement +son empreinte sur l'Égypte<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>; mais d'autre +part, l'alphabet copte a cinq lettres, et le<a name="page_069" id="page_069"></a> +dictionnaire beaucoup de mots qui sont comme +les débris et les restes de l'ancien égyptien. Ces +mots, examinés avec critique, ont une analogie +sensible avec les idiomes des anciens peuples adjacents, +tels que les Arabes, les Éthiopiens, les +Syriens et même les riverains de l'Euphrate; et +l'on peut établir comme un fait certain que toutes +ces langues ne furent que des dialectes dérivés +d'un fonds commun. Depuis plus de trois siècles, +celui des Coptes est tombé en désuétude; les +Arabes conquérants, en dédaignant l'idiome des +peuples vaincus, leur ont imposé avec leur joug, +l'obligation d'apprendre leur langue. Cette obligation +même devint une loi, lorsque, sur la fin +du premier siècle de l'<i>hedjire</i>, le kalife <i>Ouâled I<sup>er</sup></i> +prohiba la langue grecque dans tout son empire: +de ce moment l'arabe prit un ascendant universel; +et les autres langues, reléguées dans les livres, +ne subsistèrent plus que pour les savants qui les +négligèrent. Tel a été le sort du copte dans les +livres de dévotion et d'église, les seuls connus où +il existe: les prêtres et les moines ne l'entendent +plus; et en Égypte comme en Syrie, musulman +ou chrétien, tout parle arabe et n'entend que +cette langue.</p> + +<p>Il se présente à ce sujet des observations qui, +dans la géographie et l'histoire, ne sont pas sans +importance. Les voyageurs, en traitant des pays +qu'ils ont vus, sont dans l'usage et souvent dans<a name="page_070" id="page_070"></a> +l'obligation de citer des mots de la langue qu'on +y parle. C'est une obligation, par exemple, s'il +s'agit de noms propres de peuples, d'hommes, de +villes, de rivières et d'autres objets particuliers +au pays; mais de là est survenu l'abus, que transportant +les mots d'une langue à l'autre, on les a +défigurés à les rendre méconnaissables. Ceci est +arrivé surtout aux pays dont je traite; et il en est +résulté, dans les livres d'histoire et de géographie, +un chaos incroyable. Un Arabe qui saurait +le français, ne reconnaîtrait pas dans nos cartes +dix mots de sa langue, et nous-mêmes lorsque +nous l'avons apprise, nous éprouvons le même +inconvénient. Il a plusieurs causes.</p> + +<p>1º L'ignorance où sont la plupart des voyageurs +de la langue arabe, et surtout de sa prononciation; +et cette ignorance a été cause que +leur oreille, novice à des sons étrangers, en a +fait une comparaison vicieuse aux sons de leur +propre langue.</p> + +<p>2º La nature de plusieurs prononciations qui +n'ont point d'analogies dans la langue où on les +transporte. Nous l'éprouvons tous les jours dans +le <i>th</i> des Anglais et dans le <i>jota</i> des Espagnols: +quiconque ne les a pas entendus, ne peut s'en +faire une idée; mais c'est bien pis avec les Arabes, +dont la langue a trois voyelles et sept à huit consonnes +étrangères aux Européens. Comment les +peindre pour leur conserver leur nature, et ne les<a name="page_071" id="page_071"></a> +pas confondre avec d'autres qui font des sens différents<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>?</p> + +<p>3º Enfin, une troisième cause de désordre est +la conduite des écrivains dans la rédaction des livres +de cartes. En empruntant leurs connaissances +de tous les Européens qui ont voyagé en +Orient, ils ont adopté l'orthographe des noms +propres, telle qu'ils l'ont trouvée dans chacun; +mais ils n'ont pas fait attention que les diverses +nations de l'Europe, en usant également des lettres +romaines, leur donnent des valeurs différentes. +Par exemple, l'<i>u</i> des Italiens n'est pas notre +<i>u</i>, mais <i>ou</i>; leur <i>gh</i>, n'est pas <i>gé</i>, mais <i>gué</i>; leur +<i>c</i>, n'est pas <i>cé</i>, mais <i>tché</i>: de là une diversité apparente +de mots qui sont cependant les mêmes. +C'est ainsi que celui qu'on doit écrire en français, +<i>chaik</i> ou <i>chêk</i>, est écrit tour à tour <i>schek</i><a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, +<i>shekh</i>, <i>schech</i>, <i>sciek</i>, selon qu'on l'a tiré de l'anglais, +de l'allemand ou de l'italien, chez qui ces +combinaisons de <i>sh</i>, <i>sch</i>, <i>sc</i>, ne sont que notre +<i>che</i>. Les Polonais écriraient <i>szech</i>, et les Espagnols, +<i>chej</i>; cette différence de finale, <i>j</i>, <i>ch</i>, et<a name="page_072" id="page_072"></a> +<i>kh</i>, vient de ce que la lettre arabe est le <i>jota</i> espagnol, +<i>ch</i> allemand<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, qui n'existe point chez les +Anglais, les Français et les Italiens. C'est encore +par des raisons semblables, que les Anglais écrivent +<i>Rooda</i>, l'île que les Italiens écrivent <i>Ruda</i>, +et que nous devons prononcer comme les Arabes, +<i>Rouda</i>; que Pocoke écrit <i>harammé</i>, pour <i>harâmi</i>, +un <i>voleur</i>; que Niebuhr écrit <i>dsjebel</i>, pour <i>djebel</i>, +une <i>montagne</i>; que d'Anville, qui a beaucoup +usé de mémoires anglais, écrit <i>Shâm</i> pour +<i>Châm</i>, la <i>Syrie</i>, <i>wadi</i> pour <i>ouâdi</i>, une vallée, et +mille autres exemples.</p> + +<p>Par là, comme je l'ai dit, s'est introduit un désordre +d'orthographe qui confond tout; et si l'on +n'y remédie, il en résultera pour le moderne, +l'inconvénient dont on se plaint pour l'ancien. +C'est avec leur ignorance des langues <i>barbares</i>, +et avec leur manie d'en plier les sons à leur +gré, que les Grecs et les Romains nous ont fait +perdre la trace des noms originaux, et nous ont +privés d'un moyen précieux de reconnaître l'état +ancien dans celui qui subsiste. Notre langue, +comme la leur, a cette délicatesse; elle dénature +tout, et notre oreille rejette comme barbare tout +ce qui lui est inusité. Sans doute il est inutile d'introduire +des sons nouveaux; mais il serait à propos<a name="page_073" id="page_073"></a> +de nous rapprocher de ceux que nous traduisons, +et de leur assigner, pour représentants, les +plus rapprochés des nôtres, en leur ajoutant des +signes convenus. Si chaque peuple en faisait autant, +la nomenclature deviendrait une, comme +ses modèles<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>; et ce serait un premier pas vers +une opération qui devient de jour en jour plus +pressante et plus facile, un alphabet général qui +puisse convenir à toutes les langues, ou du moins +à celles de l'Europe. Dans le cours de cet ouvrage, +je citerai le moins qu'il me sera possible +de mots arabes; mais lorsque j'y serai obligé, +qu'on ne s'étonne pas si je m'éloigne souvent de +l'orthographe de la plupart des voyageurs. A en +juger par ce qu'ils ont écrit, il ne paraît pas +qu'aucun ait saisi les vrais éléments de l'alphabet +arabe, ni connu les principes à suivre dans la +translation des mots à notre écriture<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Je reviens +à mon sujet.</p> + +<p>Une troisième race d'habitants en Égypte est +celle des <i>Turks</i>, qui sont les maîtres du pays, ou<a name="page_074" id="page_074"></a> +qui du moins en ont le titre. Dans l'origine, ce +nom de Turk n'était point particulier à la nation +à qui nous l'appliquons; il désignait en général +des peuples répandus à l'orient et même au nord +de la mer Caspienne, jusqu'au-delà du lac Aral, +dans les vastes contrées qui ont pris d'eux leur dénomination +de <i>Tourk-estân</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Ce sont ces mêmes +peuples dont les anciens Grecs ont parlé sous le +nom de Parthes, de Massagètes, et même de Scythes, +auquel nous avons substitué celui de <i>Tartares</i>. +Pasteurs et vagabonds comme les Arabes +bedouins, ils se montrèrent, dans tous les temps, +guerriers farouches et redoutables. Ni Kyrus ni +Alexandre ne purent les subjuguer; mais les Arabes +furent plus heureux. Environ quatre-vingts +ans après Mahomet, ils entrèrent, par ordre du +kalife <i>Ouâled I</i>, dans les pays des Turks, et leur +firent connaître leur religion et leurs armes. Ils +leur imposèrent même des tributs; mais l'anarchie +s'étant glissée dans l'empire, les gouverneurs rebelles +se servirent d'eux pour résister aux <i>kalifes</i>, +et ils furent mêlés dans toutes les affaires. Ils ne +tardèrent pas d'y prendre un ascendant qui dérivait +de leur genre de vie. En effet, toujours sous +des tentes, toujours les armes à la main, ils formaient +un peuple guerrier, et une milice rompue<a name="page_075" id="page_075"></a> +à toutes les manœuvres des combats. Ils étaient +divisés, comme les Bedouins, en tribus ou <i>camps</i>, +appelés dans leur langue <i>ordou</i>, dont nous avons +fait <i>horde</i>, pour désigner leurs peuplades. Ces +tribus, alliées ou divisées entre elles pour leurs +intérêts, avaient sans cesse des guerres plus ou +moins générales; et c'est à raison de cet état, que +l'on voit dans leur histoire plusieurs peuples également +nommés <i>Turks</i>, s'attaquer, se détruire et +s'expulser tour à tour. Pour éviter la confusion, +je réserverai le nom de <i>Turks</i> propres à ceux de +Constantinople, et j'appellerai <i>Turkmans</i> ceux qui +les précédèrent.</p> + +<p>Quelques hordes de <i>Turkmans</i> ayant donc été +introduites dans l'empire arabe, elles parvinrent +en peu de temps à faire la loi à ceux qui les +avaient appelées comme alliées ou comme stipendiaires. +Les <i>kalifes</i> en firent eux-mêmes une expérience +remarquable. <i>Motazzam</i><a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, frère et +successeur d'<i>Almamoun</i>, ayant pris pour sa garde +un corps de Turkmans, se vit contraint de +quitter Bagdad à cause de leurs désordres. Après +lui, leur pouvoir et leur insolence s'accrurent au +point qu'ils devinrent les arbitres du trône et de +la vie des princes; ils en massacrèrent trois en +moins de trois ans. Les kalifes, délivrés de cette +première tutelle, ne devinrent pas plus sages.<a name="page_076" id="page_076"></a> +Vers 935, <i>Radi-b'ellah</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a> ayant encore déposé son +autorité dans les mains d'un Turkman, ses successeurs +retombèrent dans les premières chaînes; +et sous la garde des <i>emirs-el-omara</i>, ils ne furent +plus que des fantômes de puissance. Ce fut dans +les désordres de cette anarchie qu'une foule de +<i>hordes</i> turkmanes pénétrèrent dans l'empire, et +qu'elles fondèrent divers états indépendants, plus +ou moins passagers, dans le <i>Kerman</i>, le <i>Korasan</i>, +à <i>Iconium</i>, à <i>Alep</i>, à <i>Damas</i> et en <i>Égypte</i>.</p> + +<p>Jusqu'alors les Turks actuels, distingués par le +nom d'<i>Ogouzians</i>, étaient restés à l'orient de la +Caspienne et vers le Djihoun; mais dans les premières +années du 13<sup>e</sup> siècle, <i>Djenkiz-Kan</i> ayant +amené toutes les tribus de la haute Tartarie contre +les princes de <i>Balk</i> et de <i>Samarqand</i>, les Ogouzians +ne jugèrent pas à propos d'attendre les <i>Mogols</i>: +ils partirent sous les ordres de leur chef +<i>Soliman</i>, et poussant devant eux leurs troupeaux, +ils vinrent (en 1214) camper dans l'<i>Aderbedjân</i>, +au nombre de cinquante mille cavaliers. Les Mogols +les y suivirent, et les poussèrent plus à l'ouest +dans l'Arménie. Soliman s'étant noyé (en 1220) +en voulant passer l'Euphrate à cheval, <i>Ertogrul</i> +son fils prit le commandement des hordes, et +s'avança dans les plaines de l'Asie mineure, où +des pâturages abondants attiraient ses troupeaux.<a name="page_077" id="page_077"></a> +La bonne conduite de ce chef lui procura dans +ces contrées une force et une considération qui +firent rechercher son alliance par d'autres princes. +De ce nombre fut le Turkman <i>Ala-el-din</i>, sultan +à Iconium. Cet Ala-el-din se voyant vieux et inquiété +par les Tartares de <i>Djenkiz-Kan</i>, accorda +des terres aux Turks d'Ertogrul, et le fit même +général de toutes ses troupes. Ertogrul répondit +à la confiance du sultan, battit les <i>Mogols</i>, acquit +de plus en plus du crédit et de la puissance, et +les transmit à son fils <i>Osman</i>, qui reçut d'un <i>Ala-el-din</i>, +successeur du premier, le Qofetân, le tambour +et les queues de cheval, symboles du commandement +chez tous les Tartares. Ce fut cet <i>Osman</i> +qui, pour distinguer ses <i>Turks</i> des autres, +voulut qu'ils portassent désormais son nom, et +qu'on les appelât <i>Osmanlès</i>, dont nous avons fait +Ottomans<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. Ce nouveau nom devint bientôt redoutable +aux Grecs de Constantinople, sur qui +Osman envahit des terrains assez considérables +pour en faire un royaume puissant. Bientôt il lui +en donna le titre, en prenant lui-même, en 1300, +la qualité de <i>soltân</i>, qui signifie <i>souverain absolu</i>. +On sait comment ses successeurs, héritiers de son +ambition et de son activité, continuèrent de s'agrandir +aux dépens des Grecs; comment de jour<a name="page_078" id="page_078"></a> +en jour, leur enlevant des provinces en Europe +et en Asie, ils les resserrèrent jusque dans les +murs de Constantinople; et comment enfin Mahomet +II, fils d'Amurat, ayant emporté cette ville +en 1453, anéantit ce rejeton de l'empire de Rome. +Alors les Turks, se trouvant libres des affaires +d'Europe, reportèrent leur ambition sur les provinces +du midi. Bagdâd, subjuguée par les Tartares, +n'avait plus de kalifes depuis deux cents +ans<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>; mais une nouvelle puissance formée en +Perse, avait succédé à une partie de leurs domaines. +Une autre, formée dans l'Égypte, dès le +dixième siècle, et subsistant alors sous le nom de +<i>Mamlouks</i>, en avait détaché la Syrie et le Diarbekr. +Les Turks se proposèrent de dépouiller ces +rivaux. <i>Bayazid</i>, fils de Mahomet, exécuta une +partie de ce dessein contre le <i>sofi</i> de Perse, en +s'emparant de l'Arménie; et Sélim son fils le compléta +contre les <i>Mamlouks</i>. Ce sultan les ayant +attirés près d'Alep en 1517, sous prétexte de l'aider +dans la guerre de Perse, tourna subitement +ses armes contre eux, et leur enleva de suite la +Syrie et l'Égypte, où il les poursuivit. De ce moment +le sang des Turks fut introduit dans ce pays; +mais il s'est peu répandu dans les villages. On ne +trouve presque qu'au Kaire des individus de cette<a name="page_079" id="page_079"></a> +nation: ils y exercent les arts, et occupent les emplois +de religion et de guerre. Ci-devant ils y +joignaient toutes les places du gouvernement; +mais depuis environ trente ans, il s'est fait une +révolution tacite, qui, sans leur ôter le titre, leur +a dérobé la réalité du pouvoir.</p> + +<p>Cette révolution a été l'ouvrage d'une quatrième +et dernière race, dont il nous reste à parler. Ses +individus, nés tous au pied du Caucase, se distinguent +des autres habitans par la couleur blonde +de leurs cheveux, étrangère aux naturels de l'Égypte. +C'est cette espèce d'hommes que nos croisés +y trouvèrent dans le treizième siècle, et qu'ils +appelèrent <i>Mamelus</i>, ou plus correctement <i>Mamlouks</i>. +Après avoir demeuré presque anéantis +pendant deux cent trente ans sous la domination +des Ottomans, ils ont trouvé moyen de reprendre +leur prépondérance. L'histoire de cette milice, les +faits qui l'amenèrent pour la première fois en +Égypte, la manière dont elle s'y est perpétuée et +rétablie, enfin son genre de gouvernement, sont +des phénomènes politiques si bizarres, qu'il est +nécessaire de donner quelques pages à leur développement.<a name="page_080" id="page_080"></a></p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE II.<br /><br /> +Précis de l'histoire des Mamlouks.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>ES</small> Grecs de Constantinople, avilis par un gouvernement +despotique et bigot, avaient vu, dans +le cours du septième siècle, les plus belles provinces +de leur empire devenir la proie d'un peuple +nouveau. Les Arabes, exaltés par le fanatisme de +<i>Mahomet</i>, et plus encore par le délire de jouissances +jusqu'alors inconnues, avaient conquis, en +quatre-vingts ans, tout le nord de l'Afrique jusqu'aux +Canaries, et tout le midi de l'Asie jusqu'à +l'Indus et aux déserts tartares. Mais le livre du +<i>prophète</i>, qui enseignait la méthode des ablutions, +des jeûnes et des prières, n'avait point appris la +science de la législation, ni ces principes de la +morale naturelle, qui sont la base des empires et +des sociétés. Les Arabes savaient vaincre et nullement +gouverner: aussi l'édifice informe de leur +puissance ne tarda-t-il pas de s'écrouler. Le vaste +empire des <i>kalifes</i>, passé du despotisme à l'anarchie, +se démembra de toutes parts. Les gouverneurs +temporels, désabusés de la sainteté de leur +chef spirituel, s'érigèrent partout en souverains,<a name="page_081" id="page_081"></a> +et formèrent des états indépendants. L'Égypte ne +fut pas la dernière à suivre cet exemple; mais ce +ne fut qu'en 969<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a> qu'il s'y établit une puissance +régulière, dont les princes, sous le nom de <i>kalifes +fâtmîtes</i>, disputèrent à ceux de Bagdâd jusqu'au +titre de leur dignité. Ces derniers, à cette époque, +privés de leur autorité par la milice turkmane, +n'étaient plus capables de réprimer ces prétentions. +Ainsi les <i>kalifes</i> d'Égypte restèrent maîtres paisibles +de ce riche pays, et ils en eussent pu former +un état puissant. Mais toute l'histoire des Arabes +s'accorde à prouver que cette nation n'a jamais +connu <i>la science du gouvernement</i>. Les souverains +d'Égypte, despotes comme ceux de Bagdâd, marchèrent +par les mêmes routes à la même destinée. +Ils se mêlèrent de querelles de sectes, ils en firent +même de nouvelles, et persécutèrent pour avoir +des prosélytes. L'un d'eux, nommé <i>Hâkem-b'amr-ellâh</i><a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, +eut l'extravagance de se faire reconnaître +pour dieu incarné, et la barbarie de mettre le feu +au Kaire pour se désennuyer. D'autres dissipèrent +les fonds publics par un luxe bizarre. Le peuple +foulé les prit en aversion; et leurs courtisans, enhardis +par leur faiblesse, aspirèrent à les dépouiller. +Tel fut le cas d'<i>Adhad-el-dîn</i>, dernier rejeton de +cette race. Après une invasion des croisés, qui lui<a name="page_082" id="page_082"></a> +avaient imposé un tribut, un de ses généraux, +déposé, le menaça de lui enlever un pouvoir dont +il se montrait peu digne. Se sentant incapable de +résister par lui-même, et sans espoir dans sa nation +qu'il avait aliénée, il eut recours aux étrangers. +En vain le raisonnement et l'expérience de +tous les temps lui dictaient que ces étrangers, dépositaires +de sa personne, en seraient aussi les +maîtres; une première imprudence en nécessita +une seconde: il appela une race de Turkmans et +de Kourdes qui s'étaient fait un état dans le nord +de la Syrie, et il implora <i>Nour-el-dîn</i>, souverain +d'Alep, qui dévorant déja l'Égypte, se hâta d'y +envoyer une armée. Elle délivra effectivement +<i>Adhad</i> du tribut des Francs et des prétentions +de son général; mais le kalife ne fit que changer +d'ennemis: on ne lui laissa que l'ombre de la puissance; +et <i>Selâh-el-dîn</i>, qui prit, en 1171, le commandement +des troupes, finit par le faire étrangler. +C'est ainsi que les Arabes d'Égypte furent assujettis +à des étrangers, dont les princes commencèrent +une nouvelle dynastie dans la personne +de <i>Selâh-el-dîn</i>.</p> + +<p>Pendant que ces choses se passaient en Égypte, +pendant que les croisés d'Europe se faisaient +chasser de Syrie pour leurs désordres, des mouvements +extraordinaires préparaient d'autres révolutions +dans la haute Asie. Djenkiz-Kan, devenu +seul chef de presque toutes les hordes tartares,<a name="page_083" id="page_083"></a> +n'attendait que le moment d'envahir les états voisins: +une insulte faite à des marchands sous sa +protection, détermina sa marche contre le sultan +de Balk et l'orient de la Perse. Alors, c'est-à-dire +vers 1218, ces contrées devinrent le théâtre d'une +des plus sanglantes calamités dont l'histoire des +conquérants fasse mention. Les Mogols, le fer et +la flamme à la main, pillant, égorgeant, brûlant, +sans distinction d'âge ni de sexe, réduisirent tout +le pays du Sihoun au Tigre en un désert de cendres +et d'ossements. Ayant passé au nord de la +Caspienne, ils poussèrent leurs ravages jusque +dans la Russie et le Cuban. Ce fut cette expédition, +arrivée en 1227, dont les suites introduisirent +les Mamlouks en Égypte. Les Tartares, las +d'égorger, avaient ramené une foule de jeunes +esclaves des deux sexes; leurs camps et les marchés +de l'Asie en étaient remplis. Les successeurs +de <i>Selâh-el-dîn</i>, qui, à titre de <i>Turkmans</i>, conservaient +des correspondances vers la Caspienne, +virent dans cette rencontre une occasion de se +former à bon marché une milice dont ils connaissaient +la beauté et le courage. Vers l'an 1230, +l'un d'eux fit acheter jusqu'à 12,000 jeunes gens +qui se trouvèrent <i>Tcherkâsses</i>, <i>Mingreliens</i> et <i>Abazans</i>. +Il les fit élever dans les exercices militaires, +et en peu de temps il eut une légion des plus +beaux et des meilleurs soldats de l'Asie, mais aussi +des plus mutins, comme il ne tarda pas de l'éprouver.<a name="page_084" id="page_084"></a> +Bientôt cette milice, semblable aux gardes +prétoriennes, lui fit la loi. Elle fut encore plus audacieuse +sous son successeur, qu'elle déposa. Enfin, +en 1250, peu après le désastre de saint Louis, ces +soldats tuèrent le dernier prince <i>turkman</i>, et lui +substituèrent un de leurs chefs, avec le titre de +<i>sultan</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>, en gardant pour eux celui de <i>Mamlouks</i>, +qui signifie un esclave militaire<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p> + +<p>Telle est cette milice d'esclaves devenus despotes, +qui depuis plusieurs siècles régit les destins +de l'Égypte. Dès l'origine, les effets répondirent +aux moyens: sans contrat social entre eux que +l'intérêt du moment, sans droit public avec la nation +que celui de la conquête, les Mamlouks +n'eurent pour règle de conduite et de gouvernement +que la violence d'une soldatesque effrenée +et grossière. Le premier chef qu'ils élurent, ayant +occupé cet esprit turbulent à la conquête de la +Syrie, il obtint un règne de 17 ans; mais depuis +lui pas un seul n'est parvenu à ce terme. Le fer, +le cordon, le poison, le meurtre public ou l'assassinat +privé, ont été le sort d'une suite de tyrans, +dont on compte 47 dans une espace de 257<a name="page_085" id="page_085"></a> +ans. Enfin, en 1517, Sélim, sultan des Ottomans, +ayant pris et fait pendre Toumâm-bek, leur dernier +chef, mit fin à cette dynastie<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p> + +<p>Selon les principes de la politique turke, Sélim +devait exterminer tout le corps des Mamlouks; +mais une vue plus raffinée le fit pour cette fois +déroger à l'usage. Il sentit, en établissant un pacha +dans l'Égypte, que l'éloignement de la capitale +deviendrait une grande tentation de révolte, +s'il lui confiait la même autorité que dans les autres +provinces. Pour parer à cet inconvénient, il +combina une forme d'administration telle, que les +pouvoirs, partagés entre plusieurs corps, gardassent +un équilibre qui les tînt tous dans sa dépendance: +la portion des Mamlouks échappés à son +premier massacre lui parut propre à ce dessein. +Il établit donc un <i>diouân</i>, ou <i>conseil</i> de régence, +qui fut composé du pacha et des chefs des 7 corps<a name="page_086" id="page_086"></a> +militaires. L'office du pacha fut de notifier à ce +conseil les ordres de la <i>Porte</i>, de faire passer le +tribut, de veiller à la sûreté du pays contre les +ennemis extérieurs, de s'opposer à l'agrandissement +des divers partis; de leur côté, les membres +du conseil eurent le droit de rejeter les ordres +du pacha, en motivant les refus; de le déposer +même, et de ratifier toutes les ordonnances civiles +ou politiques. Quant aux <i>Mamlouks</i>, il fut +arrêté qu'on prendrait parmi eux les 24 gouverneurs +ou beks des provinces: on leur confia le +soin de contenir les Arabes, de veiller à la perception +des tributs et à toute la police intérieure; +mais leur autorité fut purement passive, et ils ne +durent être que les instruments des volontés du +conseil. L'un d'eux, résidant au Kaire, eut le titre +de <i>chaik-el-beled</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, qu'on doit traduire par +<i>gouverneur de la ville</i>, dans un sens purement +civil, c'est-à-dire, sans aucun pouvoir militaire.</p> + +<p>Le sultan établit aussi des tributs, dont une +partie fut destinée à soudoyer 20,000 hommes de +pied et un corps de 12,000 cavaliers, résidants +sur le pays: l'autre, à procurer à la Mekke et à +Médine des provisions de blé dont elles manquent; +et la troisième, à grossir le kazné ou trésor de +Constantinople, et à soutenir le luxe du <i>sérail</i>. Du<a name="page_087" id="page_087"></a> +reste, le peuple, qui devait subvenir à ces dépenses, +ne fut compté, comme l'a très-bien observé +Savary, que comme un agent passif, et resta +soumis comme auparavant à toute la rigueur d'un +despotisme militaire.</p> + +<p>Cette forme de gouvernement n'a pas mal répondu +aux intentions de Sélim, puisqu'elle a duré +plus de 2 siècles; mais depuis 50 ans, la Porte s'étant +relâchée de sa vigilance, il s'est introduit des nouveautés +dont l'effet a été de multiplier les <i>Mamlouks</i>; +de reporter en leurs mains les richesses et +le crédit, et enfin, de leur donner sur les Ottomans +un ascendant qui a réduit à peu de chose +le pouvoir de ceux-ci. Pour concevoir cette révolution, +il faut connaître par quels moyens les +<i>Mamlouks</i> se sont perpétués et multipliés en +Égypte.</p> + +<p>En les voyant subsister en ce pays depuis plusieurs +siècles, on croirait qu'ils s'y sont reproduits +par la voie ordinaire de la génération; mais si leur +premier établissement fut un fait singulier, leur +perpétuation en est un autre qui n'est pas moins +bizarre. Depuis 550 ans qu'il y a des <i>Mamlouks</i> en +Égypte, pas un seul n'a donné lignée subsistante; +il n'en existe pas une famille à la seconde génération: +tous leurs enfants périssent dans le premier +ou le second âge. Les Ottomans sont presque dans +le même cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent +qu'en épousant des femmes indigènes, ce<a name="page_088" id="page_088"></a> +que les <i>Mamlouks</i> ont toujours dédaigné<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Qu'on +explique pourquoi des hommes bien constitués, +mariés à des femmes saines, ne peuvent naturaliser +sur les bords du Nil un sang formé aux pieds +du Caucase, et qu'on se rappelle que les plantes +d'Europe refusent également d'y maintenir leur +espèce; on pourra hésiter de croire ce double phénomène; +mais il n'en est pas moins constant, et +il ne paraît pas nouveau; les anciens ont des observations +qui y sont analogues: ainsi, lorsque +Hippocrate<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a> dit que chez les Scythes et les Égyptiens,<a name="page_089" id="page_089"></a> +tous les individus se ressemblent, et que +ces deux nations ne ressemblent à aucune autre; +lorsqu'il ajoute que dans le pays de ces deux peuples, +le climat, les saisons, les éléments et le terrain +ont une uniformité qu'ils n'ont point ailleurs, +n'est-ce pas reconnaître cette espèce d'intolérance +dont je parle? Quand de tels pays impriment un +caractère si particulier à ce qui leur appartient, +n'est-ce pas une raison de repousser tout ce qui +leur est étranger? Il semble alors que le seul moyen +de naturalisation pour les animaux et pour les +plantes, est de se ménager une affinité avec le +climat, en s'alliant aux espèces indigènes; et les +<i>Mamlouks</i>, ainsi que je l'ai dit, s'y sont refusés. +Le moyen qui les a perpétués et multipliés est +donc le même qui les y a établis; c'est-à-dire qu'ils +se sont régénérés par des esclaves transportés de +leur pays originel. Depuis les Mogols, ce commerce +n'a pas cessé sur les bords du Kuban et du +Phase<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>; comme en Afrique, il s'y entretient, +et par les guerres que se font les nombreuses +peuplades de ces contrées, et par la misère des +habitants qui vendent leurs propres enfants pour<a name="page_090" id="page_090"></a> +vivre. Ces esclaves des deux sexes, transportés +d'abord à Constantinople, sont ensuite répandus +dans tout l'empire, où ils sont achetés par les gens +riches. Les Turks, en s'emparant de l'Égypte, auraient +dû sans doute y prohiber cette dangereuse +marchandise: ne l'ayant pas fait, ils se sont attiré +le revers qui aujourd'hui les dépossède; ce revers +a été préparé de longue main par plusieurs abus. +Depuis long-temps la Porte négligeait les affaires +de cette province. Pour contenir les pachas, elle +avait laissé le divan étendre son pouvoir, et les +chefs des <i>janissaires</i> et des <i>azâbs</i> étaient devenus +tout-puissants. Les soldats eux-mêmes, devenus +citoyens par les mariages qu'ils avaient contractés, +n'étaient plus les créatures de Constantinople. Un +changement arrivé dans la discipline avait aggravé +le désordre. Dans l'origine, les sept corps militaires +avaient des caisses communes; et quoique la société +fût riche, les particuliers, ne disposant de +rien, ne pouvaient rien. Les chefs, que cette disposition +gênait, eurent le crédit de la faire abolir, +et ils obtinrent la permission de posséder des propriétés +foncières, des terres et des villages. Or, +comme ces terres et ces villages dépendaient des +gouverneurs <i>mamlouks</i>, il fallut les ménager, pour +qu'ils ne les grevassent point. De ce moment, les +<i>beks</i> acquirent une influence sur les gens de +guerre, qui jusqu'alors les avaient dédaignés; et +cette influence devint d'autant plus grande, que<a name="page_091" id="page_091"></a> +leur gestion leur procurait des richesses considérables: +ils les employèrent à se faire des amis et +des créatures; ils multiplièrent leurs esclaves, et +après les avoir affranchis, ils les poussèrent de +tout leur crédit aux grades de la milice et du gouvernement. +Ces parvenus conservant pour leurs +patrons un respect que l'usage de l'Orient consacre, +ils leur formèrent des factions dévouées à +toutes leurs volontés. Telle fut la marche par laquelle +<i>Ybrahim</i>, l'un des kiâyas<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a> ou colonels vétérans +des <i>janissaires</i>, parvint vers 1746 à se saisir +de tous les pouvoirs: il avait tellement multiplié +et avancé ses affranchis, que sur les 24 beks que +l'on devait compter, il y en avait 8 de sa <i>maison</i>. +Il en retirait une prépondérance d'autant plus certaine, +que le pacha laissait toujours des places +vacantes pour en percevoir les émoluments. +D'autre part, ses largesses lui avaient attaché les +officiers et les soldats de son corps. Enfin l'association +de <i>Rodoan</i>, le plus accrédité des colonels +<i>azâbs</i>, mettait le sceau à sa puissance. Le +pacha, maîtrisé par cette faction, ne fut plus +qu'un fantôme, et les ordres du sultan s'évanouirent +devant ceux d'Ybrahim. A sa mort, arrivée +en 1757, sa <i>maison</i>, c'est-à-dire ses affranchis,<a name="page_092" id="page_092"></a> +divisés entre eux, mais réunis contre les +autres, continuèrent de faire la loi. Rodoan, qui +avait succédé à son collègue, ayant été chassé et +tué par une cabale de jeunes <i>beks</i>, on vit divers +<i>commandants</i> se succéder dans un assez court espace. +Enfin, vers 1766, un des principaux acteurs +des troubles, <i>Ali-bek</i>, qui pendant plusieurs années +a fixé l'attention de l'Europe, prit un ascendant +décidé sur ses rivaux, et sous le titre d'<i>émir-hadj</i> +et de <i>chaik-el-beled</i>, parvint à s'arroger toute +la puissance. L'histoire des Mamlouks étant liée +à la sienne, nous allons continuer l'une en exposant +l'autre.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE III.<br /><br /> +Précis de l'histoire d'Ali-Bek<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>A</small> naissance d'Ali-bek est soumise aux mêmes +incertitudes que celle de la plupart des <i>Mamlouks</i>. +Vendus en bas âge par leurs parents, ou<a name="page_093" id="page_093"></a> +enlevés par des ennemis, ces enfants conservent +peu le souvenir de leur origine et de leur patrie, +souvent même ils les cèlent. L'opinion là plus accréditée<a name="page_094" id="page_094"></a> +sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans, +l'un des peuples qui habitent le Caucase, et dont +les esclaves sont les plus recherchés<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>. Les marchands<a name="page_095" id="page_095"></a> +qui font ce commerce le transportèrent, +dans l'une de leurs cargaisons annuelles, au Kaire: +il y fut acheté par les frères Isaac et Yousef, +juifs douaniers, qui en firent présent à Ybrahim +Kiâya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12 à +14 ans; mais les Orientaux, tant musulmans +que chrétiens, ne tenant point de registres de +naissance, on ne sait jamais leur âge précis. Ali, +chez son nouveau patron, remplit les fonctions +des Mamlouks, qui sont presque en tout celles des +pages chez les princes. Il reçut l'éducation d'usage, +qui consiste à bien manier un cheval, à tirer +la carabine et le pistolet, à lancer le <i>djerid</i>, à +frapper du sabre, et même un peu, à lire et à +écrire. Dans tous ces exercices, il montra une pétulance +qui lui valut le surnom turk de <i>djendâli</i>, +c'est-à-dire, <i>fou</i>. Mais les soucis de l'ambition +parvinrent à le calmer. Vers l'âge de 18 à +20 ans, son patron lui laissa croître la barbe, +c'est-à-dire, qu'il l'affranchit; car chez les Turks +un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient +qu'aux esclaves et aux femmes, et de là cette +impression défavorable qu'ils reçoivent du premier +aspect de tout Européen. En l'affranchissant, +Ybrahim lui donna une femme, des revenus, +et le promut au grade de <i>kâchef</i> ou <i>gouverneur</i> +de district; enfin il le mit au rang des 24 beks. Ces +divers grades, le crédit et les richesses qu'il y +acquit, éveillèrent l'ambition d'Ali-bek. La mort<a name="page_096" id="page_096"></a> +de son patron, arrivée en 1757, ouvrit à ses projets +une libre carrière. Il se mêla dans toutes les +intrigues qui se firent pour élever ou supplanter +les commandants. Rodoan Kiâya lui dut sa ruine. +Après Rodoan, diverses factions portèrent tour à +tour leurs chefs à sa place. Celui qui l'occupait +en 1762, était Abd-el-Rahmân, peu puissant par +lui-même, mais soutenu par plusieurs maisons +confédérées. Ali était alors <i>chaik-el-beled</i>; il saisit +le moment qu'Abd-el-Rahmân conduisait la caravane +de la Mekke, pour le faire exiler; mais +lui-même eut bientôt son tour, et fut condamné +à passer à Gaze. Gaze, dépendant d'un pacha turk, +n'était point un lieu assez agréable ni assez sûr +pour qu'il acceptât cet exil; aussi n'en prit-il la +route que par feinte, et dès le troisième jour il +tourna vers <i>Saïd</i>, où il fut rejoint par ses partisans. +Ce fut à Djirdjé qu'un séjour de 2 ans mûrit +sa tête, et qu'il prépara les moyens d'obtenir et +d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis +que son argent lui fit au Kaire l'ayant enfin rappelé +en 1766, il parut subitement dans cette ville, +et en une seule nuit il tua 4 beks de ses ennemis, +en exila 4 autres, et se trouva désormais +chef du parti le plus nombreux. Devenu +dépositaire de toute l'autorité, il résolut de l'employer +à s'agrandir encore davantage. Son ambition +ne se borna plus au simple titre de <i>commandant</i> +ni de <i>quaiem-maquam</i>. La suzeraineté de<a name="page_097" id="page_097"></a> +Constantinople offensa son orgueil, et il n'aspira +pas moins qu'au titre de <i>sultan</i> d'Égypte. +Toutes ses démarches furent relatives à ce but: il +chassa le pacha, qui n'était plus qu'un être de représentation; +il refusa le tribut accoutumé; enfin, +en 1768, il battit monnaie à son propre +coin<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. La Porte ne vit pas sans indignation ces +atteintes à son autorité; mais pour les réprimer il +eût fallu une guerre ouverte, et les circonstances +n'étaient pas favorables. L'Arabe <i>Dâher</i>, établi +dans <i>Acre</i>, tenait en échec la Syrie; et le divan +de Constantinople, occupé des affaires de la Pologne +et des prétentions des Russes, n'avait d'attention +que pour le Nord. On tenta la voie usitée +des capidjis; mais le poison ou le poignard surent +toujours prévenir le cordon qu'ils portaient. <i>Ali-bek</i>, +profitant des circonstances, poussa de plus +en plus ses entreprises et ses succès. Depuis plusieurs +années, une partie du Saïd était occupée +par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux, +nommé <i>Hammâm</i>, y formait une puissance capable +d'inquiéter. Ali commença par se délivrer +de ce souci, et sous prétexte que ce chaik recélait +un dépôt confié par Ybrahim Kiâya, et qu'il +accueillait des rebelles, il envoya contre lui,<a name="page_098" id="page_098"></a> +en 1769, un corps, de Mamlouks commandé par +son favori Mohammad-bek qui détruisit en une +seule journée Hammâm et sa puissance.</p> + +<p>La fin de cette même année vit une autre expédition +dont les suites devaient rejaillir jusque sur +l'Europe. Ali-bek arma des vaisseaux à <i>Suez</i>, et les +chargeant de Mamlouks, il ordonna au bek <i>Hasan</i> +d'aller occuper Djedda, port de la Mekke, pendant +qu'un corps de cavalerie, sous la conduite de <i>Mohammad-bek</i>, +marcha par terre à la Mekke même, +qui fut prise sans coup férir et livrée au pillage. +Son dessein était de faire de Djedda l'entrepôt du +commerce de l'Inde; et ce projet suggéré par un +jeune négociant vénitien<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a> admis à sa confiance, +devait faire abandonner le trajet par le cap de +Bonne-Espérance, et lui substituer l'ancienne +route de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais, +sans parler du revers qui termina cette entreprise<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, +la suite des faits a prouvé qu'on s'était +trop pressé, et qu'avant d'introduire l'or dans un +pays, il faut y établir des lois.</p> + +<p>Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du +Saïd, et du chérif de la Mekke, se crut fait désormais +pour commander au monde entier. Ses courtisans<a name="page_099" id="page_099"></a> +lui dirent qu'il était aussi puissant que le +sultan de Constantinople, et il le crut comme ses +courtisans. Un peu de raisonnement lui eût démontré +que la proportion de l'Égypte au reste de +l'empire n'en fait qu'un bien petit état, et que +7 ou 8,000 cavaliers qu'il commandait étaient peu +de chose en comparaison de 100,000 janissaires +dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks +ne savent point de géographie; et Ali, qui +voyait l'Égypte de près, la trouvait plus grande +que la Turkie qu'il voyait de loin. Il résolut donc +de commencer le cours de ses conquêtes. La Syrie, +qui était à sa porte, fut naturellement la première +qu'il se proposa: tout favorisait ses vues. La guerre +des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les +forces des Turks dans le Nord. Le chaik Dâher, +révolté, était un allié puissant et fidèle; enfin les +concussions du pacha de Damas, en disposant les +esprits à la révolte, offraient la plus belle occasion +d'envahir son gouvernement, et de mériter le titre +de libérateur des peuples. Ali saisit très-bien cet +ensemble, et il ne différa de se mettre en mouvement, +qu'autant que l'exigeaient les préparatifs +nécessaires. Toutes les mesures étant prises, il +publia, en décembre 1770, un manifeste contre +<i>Osman</i>, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks +occuper Gaze, pour s'assurer l'entrée de la +Palestine. Osman n'apprit pas plus tôt l'invasion, +qu'il accourut. Les Mamlouks, effrayés de sa diligence<a name="page_100" id="page_100"></a> +et du nombre de ses troupes, se tinrent, la +bride en main, prêts à fuir au premier signal; mais +<i>Dâher</i>, l'homme le plus diligent qu'ait vu depuis +long-temps la Syrie, <i>Dâher</i> accourut d'Acre, et les +tira d'embarras. Osman, campé près de Yâfa, prit +la fuite sans rendre de combat. Dâher occupa Yâfa, +Ramlé et toute la Palestine, et la route resta ouverte +à la grande armée qu'on attendait.</p> + +<p>Elle arriva sur la fin de février 1771: les gazettes +du temps, qui comptèrent 60,000 hommes, ont +fait croire en Europe que c'était une armée semblable +à celles de Russie ou d'Allemagne; mais les +Turks, et surtout ceux de l'Asie, diffèrent encore +plus des Européens par l'état militaire que par +les usages et les mœurs. Il s'en faut beaucoup que +60,000 hommes, chez eux, soient 60,000 soldats +comme les nôtres. L'armée dont il s'agit en est +un exemple: elle pouvait monter réellement à +40,000 têtes qu'il faut classer comme il suit; savoir, +5,000 Mamlouks, tous à cheval, et c'était là +véritablement l'armée; environ 1,500 Barbaresques +à pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks +n'en connaissent pas; chez eux, l'homme à cheval +est tout. En outre, chaque Mamlouk ayant à sa +suite deux valets à pied armés d'un bâton, il en +résulte 10,000 valets; plus, un excédant de valets +et de <i>serrâdjs</i> ou valets à cheval pour les beks et +kâchefs, évalué 2,000, et tout le reste vivandiers +et goujats: voilà cette armée, telle que me l'ont<a name="page_101" id="page_101"></a> +dépeinte en Palestine des personnes qui l'ont vue +et suivie. Elle était commandée par le favori d'<i>Ali-bek, +Mohammad-bek</i>, surnommé <i>Aboudâhâb</i>, ou +père de l'or, à raison du luxe de sa tente et de +ses harnais. Quant à l'ordre et à la discipline, il +n'en faut pas faire mention. Les armées des Mamlouks +et des Turks ne sont qu'un amas confus de +cavaliers sans uniformes, de chevaux de toute +taille et de toutes couleurs, marchant sans observer +ni rangs, ni distributions. Cette foule s'achemina +vers Acre, laissant sur son passage les traces +de son indiscipline et de sa rapacité: là se fit la +réunion des troupes du chaik Dâher, qui consistaient +en 1,500 <i>Safadiens</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a> à cheval, commandés +par son fils <i>Ali</i>; en 1,200 cavaliers <i>Mottouâlis</i>, +ayant pour chef le chaik <i>Nâsif</i>, et à peu près 1,000 +Barbaresques à pied. Cette réunion opérée, et le +plan concerté, l'on marcha vers Damas dans le +courant d'avril. Osman, qui avait eu le loisir de +se préparer, avait de son côté rassemblé une armée +nombreuse et aussi mal ordonnée. Les pachas +de Saïd<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, de Tripoli et d'Alep s'étaient joints à +lui, et ils attendaient l'ennemi sous les murs +mêmes de Damas. Il ne faut pas s'imaginer ici +des mouvements combinés, tels que ceux qui,<a name="page_102" id="page_102"></a> +depuis 100 ans, ont fait de la guerre parmi nous +une science de calcul et de réflexion. Les Asiatiques +n'ont pas les premiers éléments de cette +conduite. Leurs armées sont des <i>cohues</i>, leurs +marches des pillages, leurs campagnes des incursions, +leurs batailles des batteries; le plus fort +ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent +fuit sans combat; s'il attend de pied ferme, on +s'aborde, on se mêle; on tire les carabines, on +rompt des lances, on se taille à coups de sabre; +on n'a presque jamais de canon, et lorsqu'il y en +a, il est de peu de service. La terreur se répand +souvent sans raison: un parti fuit; l'autre le presse, +et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur, +et souvent la campagne finit avec la bataille.</p> + +<p>Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en +1771. L'armée d'Ali-bek et de Dâher marcha contre +Damas. Les pachas l'attendirent; on s'approcha, +et le 6 juin on en vint à une affaire décisive: les +Mamlouks et les Safadiens fondirent avec tant de +fureur sur les Turks, que ceux-ci, épouvantés du +carnage, prirent la fuite; les pachas ne furent pas +les derniers à se sauver; les alliés, maîtres du terrain, +s'emparèrent sans effort de la ville qui n'avait +ni soldats ni murs. Le château seul résista. Ses +murailles ruinées n'avaient pas un canon, encore +moins de canonniers; mais il y avait un fossé marécageux, +et derrière les ruines quelques fusiliers; +et cela suffit pour arrêter cette armée de cavaliers:<a name="page_103" id="page_103"></a> +cependant, comme les assiégés étaient vaincus +par l'opinion, ils capitulèrent le troisième jour, +et la place devait être livrée le lendemain, lorsque +le point du jour amena la plus étrange des révolutions. +Au moment que l'on attendait le signal de +la reddition, Mohammad fait tout à coup crier la +retraite, et tous ses cavaliers tournent vers l'Égypte. +En vain Ali-Dâher et Nâsif surpris, accourent et +demandent la cause d'un retour si incroyable: le +<i>Mamlouk</i> ne répond à leurs instances que par une +menace hautaine, et tout décampe en confusion. +Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on eût +dit que l'ennemi les chassait l'épée dans les reins; +la route de Damas au Kaire fut couverte de piétons, +de cavaliers épars, de munitions et de bagages +abandonnés. On attribua dans le temps cette aventure +bizarre à un prétendu bruit de la mort d'Ali-bek; +mais le vrai nœud de l'énigme fut une conférence +secrète qui se passa de nuit dans la tente +de Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force +était sans succès, employa la séduction. Il trouva +moyen d'introduire chez le général égyptien un +agent délié qui, sous prétexte de traiter de pacification, +tenta de semer la révolte et la discorde. +Il insinua à Mohammad que le rôle qu'il jouait +était aussi peu convenable à son honneur qu'à sa +sûreté; qu'il se trompait s'il croyait que le sultan +dût laisser impunies les saillies d'Ali-bek; que +c'était un sacrilége de violer une ville sainte comme<a name="page_104" id="page_104"></a> +Damas, l'une des deux portes de la <i>Kîabé</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>; +qu'il s'étonnait que lui Mohammad préférât à la +faveur du sultan celle d'un de ses esclaves, et qu'il +plaçât un second maître entre son souverain et lui; +que d'ailleurs on savait que ce maître, en l'exposant +chaque jour à de nouveaux dangers, le sacrifiait, +et à son ambition personnelle, et à la jalousie +de son kiâya, le Copte <i>Rezq</i>. Ces raisons, et surtout +ces deux dernières, qui portaient sur des faits connus, +frappèrent vivement Mohammad et ses beks: +aussitôt ils délibérèrent, et se lièrent par serment +sur le <i>sabre</i> et le <i>Qôran</i>; ils décidèrent qu'on partirait +sans délai pour le Kaire. Ce fut en conséquence +de ce dessein qu'ils décampèrent si brusquement, +en abandonnant leur conquête: ils +marchèrent avec tant de précipitation, que le bruit +de leur arrivée ne les précéda au Kaire que de six +heures. Ali-bek en fut épouvanté, et il eût désiré +de punir sur-le-champ son général; mais Mohammad +parut si bien accompagné, qu'il n'y eut pas +moyen de rien tenter contre sa personne: il fallut +dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus +aisément, qu'il devait sa fortune bien plus encore +à cet art qu'à son courage.</p> + +<p>Privé tout à coup des fruits d'une guerre dispendieuse, +Ali-bek ne renonça pas à ses projets.<a name="page_105" id="page_105"></a> +Il continua d'envoyer des secours à son allié Dâher, +et il prépara une seconde armée pour l'année +1772; mais la fortune, lasse de faire pour lui plus +que sa prudence, cessa de le favoriser. Un premier +revers fut la perte de plusieurs <i>cayâsses</i> ou bateaux +qu'un corsaire russe enleva à la vue de Damiât, +au moment qu'ils portaient des riz à Dâher; mais +un autre accident bien plus grave, fut l'évasion de +Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine à oublier +l'affaire de Damas; néanmoins, par un reste de +cet amour que l'on a pour ceux à qui l'on a fait +du bien, il ne pouvait se décider à un coup violent, +quand un propos glissé par le négociant +vénitien qui jouissait de sa confiance, vint l'y déterminer. +«Les sultans des Francs,» disait un jour Ali-bek +à cet Européen, de qui je le tiens, «les sultans +des Francs ont-ils des enfants aussi riches que mon +fils Mohammad? Non, seigneur, lui répondit le +courtisan: ils s'en donnent bien de garde; car ils +prétendent que les enfants trop grands sont souvent +pressés d'hériter de leurs pères.» Ce mot +pénétra comme un trait dans le cœur d'Ali-bek. +De ce moment il vit dans Mohammad un rival +dangereux, et il résolut sa perte. Pour l'effectuer +sans risques, il envoya d'abord un ordre à toutes +les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk +dans la soirée ou pendant la nuit; puis il fit +signifier à Mohammad d'aller sur-le-champ en exil +au Saïd. Il comptait, par cette contradiction, que<a name="page_106" id="page_106"></a> +Mohammad serait arrêté aux portes, et que les +gardiens s'emparant de sa personne, on en aurait +bon marché; mais le hasard trompa ces mesures +vagues et timides. La fortune voulut que par un +malentendu, on crût Mohammad chargé d'ordres +particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa suite, +et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit +de la méprise, le fit poursuivre; mais Mohammad +tint une contenance si menaçante, qu'on n'osa +l'attaquer. Il se retira au Saïd, frémissant de colère +et plein du désir de la vengeance. Un autre +danger l'y attendait. Ayoub-bek, lieutenant d'Ali, +feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exilé, +l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et +le Qôran de faire cause commune avec lui. Peu de +temps après on surprit des lettres de cet Ayoub à +Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment +la tête de son ennemi. Mohammad, ayant découvert +la trame, fit saisir le traître; et, après lui avoir +coupé les poings et la langue, il l'envoya au Kaire +recevoir la récompense de son patron.</p> + +<p>Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune +et las des hauteurs d'Ali-bek, désertèrent en foule +vers son rival. Les Arabes de <i>Hammâm</i>, par ressentiment +et par espoir de butin, se joignirent à +eux. En quarante jours Mohammad se vit assez +fort pour descendre du Saïd et venir camper à 4 +lieues du Kaire. Ali-bek, troublé de son approche, +hésita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le<a name="page_107" id="page_107"></a> +plus mauvais. Craignant de se voir trahi s'il marchait +en personne, il fit avancer un corps de +troupes sous la conduite d'Ismaël-bek, dont il avait +lieu de se défier, et lui-même campa avec sa maison +aux portes du Kaire. Ismaël, qui avait trempé dans +l'affaire de Damas, ne fut pas plus tôt en présence +de l'ennemi, qu'il passa de son côté; ses troupes, +déconcertées, se replièrent en fuyant vers le Kaire: +pendant qu'elles se rejoignaient au corps de réserve, +les Arabes et les Mamlouks qui les poursuivaient +les attaquèrent si brusquement que la déroute +devint générale. Ali-bek perdant courage ne +songea plus qu'à sauver ses trésors et sa personne. +Il rentra précipitamment dans la ville, et, pillant à +la hâte sa propre maison, il prit la fuite vers Gaze, +suivi de 800 Mamlouks qui s'attachèrent à sa fortune. +Il voulait passer sur-le-champ jusqu'à Acre, +chez son allié Dâher; mais les habitants de Nâblous +et de Yâfa lui fermèrent la route. Il fallut que +Dâher vînt lui-même lever les obstacles. L'Arabe le +reçut avec cette simplicité et cette franchise qui +de tout temps ont fait le caractère de sa nation, +et il l'emmena à Acre. Saïde alors assiégée par les +troupes d'Osman et par les Druzes, demandait des +secours. Il alla les porter, et Ali l'y accompagna. +Leurs troupes réunies formaient environ 7,000 +cavaliers. A leur approche les Turks levèrent le +siége, et se retirèrent à une lieue au nord de la +ville, sur la rivière d'<i>Aoula</i>. Ce fut là que se livra,<a name="page_108" id="page_108"></a> +en juillet 1772, la bataille la plus considérable et +la plus méthodique de toute cette guerre. L'armée +turke, trois fois plus forte que celle des deux alliés, +fut complètement battue. Les sept pachas qui la +commandaient prirent la fuite, et Saïde resta à +<i>Dâher</i>, et à son gouverneur <i>Degnizlé</i>. De retour +à <i>Acre</i>, Ali-bek et Dâher allèrent châtier les habitants +de Yâfa, qui s'étaient révoltés pour garder à +leur profit un dépôt de munitions et de vêtements +qu'une flottille d'Ali y avait laissé avant qu'il fût +chassé du Kaire. La ville, occupée par un chaik +de <i>Nâblous</i>, ferma ses portes, et il fallut l'assiéger. +Cette expédition commença en juillet, et dura 8 +mois, quoique Yâfa n'eût pour enceinte qu'un +vrai mur de jardin sans fossé; mais en Syrie et en +Égypte on est encore plus novice dans la guerre +de siége que dans celle de campagne: enfin les +assiégés capitulèrent en février 1773. Ali, désormais +libre, ne songea plus qu'à repasser au Kaire. +<i>Dâher</i> lui offrait des secours; les Russes, avec qui +Ali avait contracté une alliance en traitant l'affaire +du corsaire, promettaient de le seconder: seulement +il fallait du temps pour rassembler ces moyens +épars, et Ali s'impatientait. Les promesses de Rezq, +son oracle et son kiâya, irritaient encore sa pétulance. +Ce Copte ne cessait de lui dire que l'heure +de son retour était venue; que les astres en présentaient +les signes les plus favorables; que la perte +de Mohammad était présagée de la manière la plus<a name="page_109" id="page_109"></a> +certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait +fermement à l'astrologie, et qui se fiait d'autant +plus à Rezq, que souvent ses prédictions avaient +réussi, ne pouvait plus supporter de délais. Les +nouvelles du Kaire achevèrent de lui faire perdre +patience. Dans les premiers jours d'avril on lui +remit des lettres signées de ses amis, par lesquelles +ils lui marquaient qu'on était las de son ingrat +esclave, et qu'on n'attendait que sa présence pour +le chasser. Sur-le-champ il arrêta son départ, et +sans donner aux Russes le temps d'arriver, il partit +avec ses Mamlouks et 1,500 Safadiens commandés +par <i>Osman</i>, fils de <i>Dâher</i>; mais il ignorait que +les lettres du Kaire étaient une ruse de Mohammad; +que ce bek les avait exigées par violence +pour le tromper et l'attirer dans un piége qu'il lui +tendait. En effet, Ali, s'étant engagé dans le désert +qui sépare Gaze de l'Égypte, rencontra près de +<i>Salêhie</i> un corps de 1,000 Mamlouks d'élite qui +l'attendaient. Ce corps était conduit par le jeune +bek <i>Mourâd</i>, qui, épris de la femme d'Ali-bek, +l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrât +la tête de cet illustre infortuné. A peine Mourâd +eut-il aperçu la poussière qui annonçait au loin +les ennemis, que fondant sur eux avec sa troupe, +il les mit en désordre; pour comble de bonheur +il rencontra Ali-bek dans la mêlée, l'attaqua, le +blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le +conduisit à Mohammad. Celui-ci, campé deux<a name="page_110" id="page_110"></a> +lieues en arrière, reçut son ancien maître avec +ce respect exagéré si familier aux <i>Turks</i> et cette +sensibilité que sait feindre la perfidie. Il lui donna +une tente magnifique, recommanda qu'on en prît +le plus grand soin, se dit mille fois <i>son esclave, +baisant la poussière de ses pieds</i>; mais le troisième +jour ce spectacle se termina par la mort d'Ali-bek, +due, selon les uns, aux suites de sa blessure, +selon les autres, au poison: les deux cas sont si +également probables, qu'on n'en peut rien décider.</p> + +<p>Ainsi se termina la carrière de cet homme, qui, +pendant quelque temps, avait fixé l'attention +de l'Europe, et donné à bien des politiques l'espérance +d'une grande révolution. On ne peut nier +qu'il n'ait été un homme extraordinaire; mais l'on +s'en fait une idée exagérée, quand on le met dans +la classe des grands hommes: ce que racontent +de lui des témoins dignes de foi, prouve que s'il +eut le germe des grandes qualités, le défaut de +culture les empêcha de prendre ce développement +qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crédulité +en astrologie, qui détermina plus souvent +ses actions que des motifs réfléchis. Passons aussi +sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat même +de ses bienfaiteurs<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, par lesquels il acquit ou +maintint sa puissance. Sans doute, la morale d'une<a name="page_111" id="page_111"></a> +société anarchique est moins sévère que celle d'une +société paisible; mais en jugeant les ambitieux par +leurs propres principes, on trouvera qu'Ali-bek a +mal connu ou mal suivi son plan d'agrandissement, +et qu'il a lui-même préparé sa perte. On a +droit surtout de lui reprocher trois fautes: 1º Cette +imprudente passion de conquêtes, qui épuisa sans +fruit ses revenus et ses forces, et lui fit négliger +l'administration intérieure de son propre pays. +2º Le repos précoce auquel il se livra, ne faisant +plus rien que par ses lieutenants; ce qui diminua +parmi les Mamlouks le respect qu'on avait pour +lui, et enhardit les esprits à la révolte. 3º Enfin, les +richesses excessives qu'il entassa sur la tête de son +favori, et qui lui procurèrent le crédit dont il +abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali ne +devait-il pas craindre la séduction des adulateurs, +qui en tout pays se rassemblent autour de l'opulence? +Cependant il faut admirer dans Ali-bek +une qualité qui le distingue de la foule des tyrans +qui ont gouverné l'Égypte: si les vices d'une +mauvaise éducation l'empêchèrent de connaître la +vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut +le désir; et ce désir ne fut jamais celui des âmes +vulgaires. Il ne lui manqua que d'être approché +par des hommes qui en connussent les routes; et +parmi ceux qui commandent, il en est peu dont +on puisse faire cet éloge.</p> + +<p>Je ne puis passer sous silence une observation<a name="page_112" id="page_112"></a> +que j'ai entendu faire au Kaire. Ceux des négocians +européens qui ont vu le règne d'Ali-bek et +sa ruine, après avoir vanté la bonté de son administration, +son zèle pour la justice et sa bienveillance +pour les Francs, ajoutent avec surprise +que le peuple ne le regretta point; ils en prennent +occasion de répéter ces reproches d'inconstance +et d'ingratitude qu'on a coutume de faire au peuple; +mais en examinant tous les accessoires, ce +fait ne m'a pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence. +En Égypte, comme en tous pays, les jugements +du peuple sont dictés par l'intérêt de sa +subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la +lui rendent aisée ou difficile, qu'il les aime ou les +hait, les blâme ou les approuve: et cette manière +de juger ne peut être ni aveugle ni injuste. En +vain lui diront-ils que l'honneur de l'empire, la +gloire de la nation, l'encouragement du commerce +et des beaux-arts exigent telle ou telle opération. +Le besoin de vivre doit passer avant tout; +et quand la multitude manque de pain, elle a du +moins le droit de refuser sa reconnaissance et +son admiration. Qu'importait au peuple d'Égypte +qu'Ali-bek conquît le Saïd, la Mekke et la Syrie, +si ses conquêtes ne rendaient pas son sort meilleur? +Et il en devint pire; car ces guerres aggravèrent +les contributions par leurs frais. La seule +expédition de la Mekke coûta vingt-six millions de +France. Les sorties de blé qu'occasionnèrent les<a name="page_113" id="page_113"></a> +armées, jointes au monopole de quelques négociants +en faveur, causèrent une famine qui désola +le pays pendant tout le cours de 1770 et 1771. +Or, quand les habitans du Kaire et les paysans des +villages mouraient de faim, avaient-ils tort de +murmurer contre Ali-bek? avaient-ils tort de condamner +le commerce de l'Inde, si tous ses avantages +devaient se concentrer en quelques mains? +Quand Ali dépensait 225,000 livres pour l'inutile +poignée d'un <i>kandjar</i><a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>, si les joailliers vantaient +sa magnificence, le peuple n'avait-il pas le droit +de détester son luxe? Cette libéralité, que ses courtisans +appelaient vertu, le peuple, aux dépens de +qui elle s'exerçait, n'avait-il pas raison de l'appeler +vice? Était-ce un mérite à cet homme de +prodiguer un or qui ne lui coûtait rien? Était-ce +une justice de satisfaire, aux dépens du public, +ses affections ou ses obligations particulières, +comme il fit avec son panetier<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>? On ne peut le<a name="page_114" id="page_114"></a> +nier, la plupart des actions d'Ali-bek offrent bien +moins les principes généraux de la justice et de +l'humanité, que les motifs d'une ambition et d'une +vanité personnelles. L'Égypte n'était à ses yeux +qu'un domaine, et le peuple un troupeau dont +il pouvait disposer à son gré. Doit-on s'étonner +après cela, si les hommes qu'il traita en maître +impérieux, l'ont jugé en mercenaires mécontents?</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE IV.<br /><br /> +Précis des événements arrivés depuis la mort +d'Ali-bek jusqu'en 1785.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">D</span><small>EPUIS</small> la mort d'Ali-bek, le sort des Égyptiens +ne s'est pas amélioré: ses successeurs n'ont pas +même imité ce qu'il y avait de louable dans sa +conduite. <i>Mohammad-bek</i>, qui prit sa place au +mois d'avril 1773, n'a montré, pendant deux ans +de règne, que les fureurs d'un brigand et les noirceurs +d'un traître. D'abord, pour colorer son ingratitude +envers son patron, il avait feint de n'être +que le vengeur des droits du sultan, et le ministre +de ses volontés; en conséquence, il avait<a name="page_115" id="page_115"></a> +envoyé à Constantinople le tribut interrompu depuis +six ans, et le serment d'une obéissance sans +bornes. Il renouvela sa soumission à la mort +d'Ali-bek; et, sous prétexte de prouver son zèle +pour le sultan, il demanda la permission de faire +la guerre à l'Arabe <i>Dâher</i>. La Porte, qui eût elle-même +sollicité cette démarche comme une faveur, +se trouva trop heureuse de l'accorder comme une +grace: elle y ajouta le titre de pacha du Kaire, et +Mohammad ne songea plus qu'à cette expédition. +On pourra demander quel intérêt politique avait +un gouverneur d'Égypte à détruire l'Arabe <i>Dâher</i>, +rebelle en Syrie. Mais ici la politique n'était pas +plus consultée qu'en d'autres occasions. Les mobiles +étaient des passions particulières, et entre +autres un ressentiment personnel à Mohammad-bek. +Il ne pouvait oublier une lettre sanglante que +<i>Dâher</i> lui avait écrite lors de la révolution de +Damas, ni toutes les démarches hostiles que le +chaik avait faites contre lui en faveur d'Ali-bek. +D'ailleurs la cupidité se joignait à la haine. Le ministre +de Dâher, <i>Ybrahim-Sabbâr</i><a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, passait pour +avoir entassé des trésors extraordinaires, et l'Égyptien +voyait, en perdant Dâher, le double avantage +de s'enrichir et de se venger. Il ne balança +donc pas à entreprendre cette guerre, et il en fit les<a name="page_116" id="page_116"></a> +préparatifs avec toute l'activité que donne la +haine. Il se munit d'un train d'artillerie extraordinaire; +il fit venir des canonniers étrangers, et +il en confia le commandement à l'Anglais Robinson; +il fit transporter de Suez un canon de 16 pieds +de longueur, qui restait depuis long-temps inutile. +Enfin, au mois de février 1776, il parut en +Palestine avec une armée égale à celle qu'il avait +menée contre Damas. A son approche, les gens +de Dâher qui occupaient <i>Gaze</i>, ne pouvant espérer +de s'y soutenir, se retirèrent; il s'en empara, et +sans s'arrêter il marcha contre Yâfâ. Cette ville, +qui avait une garnison, et dont les habitants +avaient tous l'habitude de la guerre, se montra +moins docile que Gaze, et il fallut l'assiéger. +L'histoire de ce siége serait un monument curieux +de l'ignorance de ces contrées dans l'art militaire; +quelques faits principaux en donneront une idée +suffisante.</p> + +<p><i>Yâfâ</i>, l'ancienne Ioppé, est située sur un rivage +dont le niveau général est peu élevé au-dessus de +la mer. Le seul emplacement de la ville se trouve +être une colline en pain de sucre, d'environ 130 +pieds perpendiculaires. Les maisons, distribuées +sur la pente, offrent le coup d'œil pittoresque des +gradins d'un amphithéâtre; sur la pointe est une +petite citadelle qui domine le tout; le bas de la +colline est enceint d'un mur sans rempart, de +12 à 14 pieds de haut, sur 2 ou 3 d'épaisseur.<a name="page_117" id="page_117"></a> +Les créneaux qui règnent sur son faîte sont les +seuls signes qui le distinguent d'un mur de jardin. +Ce mur, qui n'a point de fossé, est entouré +de jardins, où les limons, les oranges et les poncires +acquièrent dans un sol léger une grosseur +prodigieuse: voilà la ville qu'attaquait Mohammad. +Elle avait pour défenseurs 5 à 600 <i>Safadiens</i> +et autant d'habitants, qui, à la vue de l'ennemi, +prirent leur sabre et leur fusil à pierre et à mèche. +Ils avaient quelques canons de bronze de 24 livres +de balles, sans affûts; il les élevèrent tant bien +que mal sur quelques charpentes faites à la hâte: +et comptant le courage et la haine pour la force, +ils répondirent aux sommations de l'ennemi par +des menaces et des coups de fusil.</p> + +<p>Mohammad, voyant qu'il fallait les emporter de +vive force, vint asseoir son camp devant la ville; +mais le Mamlouk savait si peu les règles de l'art, +qu'il se plaça à demi-portée du canon; les boulets +qui tombèrent sur ses tentes l'avertirent de sa +faute: il recula: nouvelle expérience, nouvelle +leçon; enfin il trouva la mesure, et se fixa: on +planta sa tente, où le luxe le plus effréné fut déployé +de toutes parts: on dressa tout autour et +sans ordre, celles des Mamlouks; les Barbaresques +firent des huttes avec les troncs et les branches +des orangers et des limoniers; et la suite de l'armée +s'arrangea comme elle put: on distribua, tant +bien que mal, quelques gardes, et, sans faire de<a name="page_118" id="page_118"></a> +retranchements, on se réputa campé. Il fallait +dresser des batteries; on choisit un terrain un peu +élevé vers le sud-est de la ville, et là, derrière +quelques murs de jardin, on pointa 8 pièces de +gros canons à 200 pas de la ville, et l'on commença +de tirer, malgré les fusiliers de l'ennemi, +qui, du haut des terrasses, tuèrent plusieurs +canonniers. Tout cet ordre paraîtra si étrange +en Europe, que l'on sera tenté d'en douter; mais +ces faits n'ont pas 11 ans: j'ai vu les lieux, j'ai +entendu nombre de témoins oculaires, et je regarde +comme un devoir de n'altérer ni en bien +ni en mal des faits sur lesquels l'esprit d'une nation +doit être jugé.</p> + +<p>On sent qu'un mur de 3 pieds d'épaisseur et +sans rempart fut bientôt ouvert d'une large brèche; +il fallut, non pas y monter, mais la franchir. Les +Mamlouks voulaient qu'on le fît à cheval; mais +on leur fit comprendre que cela était impossible; +et, pour la première fois, ils consentirent à marcher +à pied. Ce dut être un spectacle curieux de +les voir avec leurs immenses culottes de <i>sailles</i> de +Venise, embarrassés de leurs beniches retroussés, +le sabre courbe à la main et le pistolet au côté, +avancer en trébuchant parmi les décombres d'une +muraille. Ils crurent avoir tout surmonté, quand +ils eurent franchi cet obstacle; mais les assiégés, +qui jugeaient mieux, attendirent qu'ils eussent +débouché sur le terrain vide qui est entre la ville<a name="page_119" id="page_119"></a> +et le mur; là ils les assaillirent, du haut des terrasses +et des fenêtres des maisons, d'une telle +grêle de balles, que les Mamlouks n'eurent pas +même l'envie de mettre le feu; ils se retirèrent, +persuadés que cet endroit était un coupe-gorge +impénétrable, puisqu'on n'y pouvait entrer à +cheval. Mourâd-bek les ramena plusieurs fois, toujours +inutilement. Mohammad-bek séchait de désespoir, +de rage et de soucis: 46 jours se passèrent +ainsi. Cependant les assiégés, dont le nombre +diminuait par les attaques réitérées, et qui ne +voyaient pas qu'on leur préparât des secours du +côté d'<i>Acre</i>, s'ennuyaient de soutenir seuls la +cause de Dâher. Les musulmans surtout se plaignaient +que les chrétiens, occupés à prier, se +tenaient plus dans les églises qu'au champ de bataille. +Quelques personnes ouvrirent des pourparlers: +on proposa d'abandonner la place si les +Égyptiens donnaient des sûretés: on arrêta des +conditions, et l'on pouvait regarder le traité +comme conclu, lorsque dans la sécurité qu'il occasionait, +quelques Mamlouks entrèrent dans la +ville. La foule les suivit, ils voulurent piller, on +voulut se défendre, et l'attaque recommença; +l'armée alors s'y précipita en foule, et la ville +éprouva les horreurs du sac; femmes, enfants, +vieillards, hommes faits, tout fut passé au fil du +sabre; et Mohammad, aussi lâche que barbare, +fit ériger sous ses yeux, pour monument de sa<a name="page_120" id="page_120"></a> +victoire, une pyramide de toutes les têtes de ces +infortunés: on assure qu'elles passaient 1200. +Cette catastrophe, arrivée le 19 mai 1776, répandit +la terreur dans tout le pays. Le chaik Dâher +même s'enfuit d'Acre, où son fils Ali le remplaça. +Cet Ali, dont la Syrie célèbre encore l'active intrépidité, +mais qui en a terni la gloire par ses +révoltes perpétuelles contre son père; cet Ali crut +que Mohammad, avec qui il avait fait un traité, +le respecterait; mais le Mamlouk, arrivé aux portes +d'Acre, lui déclara que, pour prix de son amitié, +il voulait la tête de Dâher même. Ali, trompé, rejeta +le parricide, et abandonna la ville aux Égyptiens; +ils la pillèrent complètement: à peine les +négociants français furent-ils épargnés; bientôt +même ils se virent dans un danger affreux. Mohammad, +instruit qu'ils étaient dépositaires des +richesses d'Ybrahim, Kiâya de Dâher, leur déclara +que s'ils ne les restituaient, il les ferait tous +égorger. Le dimanche suivant était assigné pour +cette terrible recherche, quand le hasard vint les +délivrer, eux et la Syrie, de ce fléau. Mohammad, +saisi d'une fièvre maligne, périt en 2 jours à +la fleur de l'âge<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Les chrétiens de Syrie sont +persuadés que cette mort fut une punition du +prophète Élie, dont il viola l'église sur le Carmel. +Ils racontent même que, dans son agonie, il le vit<a name="page_121" id="page_121"></a> +plusieurs fois sous la forme d'un vieillard, et qu'il +s'écriait sans cesse: <i>Otez-moi ce vieillard qui m'assiége +et m'épouvante</i>. Mais ceux qui approchèrent +de ce général dans ses derniers moments, ont rapporté +au Kaire, à des personnes dignes de foi, +que cette vision, effet du délire, avait son origine +dans le souvenir de meurtres particuliers, et +que la mort de Mohammad fut due aux causes +bien naturelles d'un climat connu pour malsain, +d'une chaleur excessive, d'une fatigue immodérée +et des soucis cuisants que lui avait causés le siége +de Yâfa. Il n'est pas hors de propos de remarquer +à ce sujet, que si l'on écrivait l'histoire des +chrétiens de Syrie et d'Égypte, elle serait aussi +remplie de prodiges et d'apparitions qu'au temps +passé.</p> + +<p>Cette mort ne fut pas plus tôt connue, que toute +cette armée, par une déroute semblable à celle +de Damas, prit en tumulte le chemin de l'Égypte. +Mourâd-bek, à qui la faveur de Mohammad avait +acquis un grand crédit, se hâta de regagner le +Kaire, pour y disputer le commandement à Ybrahim-bek. +Celui-ci, également affranchi et favori +du mort, n'eut pas plus tôt appris l'état des affaires, +qu'il prit des mesures pour s'assurer une +autorité dont il était dépositaire depuis l'absence +de son patron. Tout annonçait une guerre ouverte; +mais les deux rivaux, mesurant chacun leurs +moyens, se trouvèrent une égalité qui leur fit<a name="page_122" id="page_122"></a> +craindre l'issue d'un combat. Ils prirent le parti +de la paix, et ils passèrent un accord, par lequel +l'autorité resta indivise, à condition cependant +qu'Ybrahim conserverait le titre de <i>chaik-el-beled</i>, +ou de <i>commandant</i>: l'intérêt de leur sûreté commune +décida surtout cet arrangement. Depuis la +mort d'Ali-bek, les beks et les kachefs, issus de +sa <i>maison</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, frémissaient en secret de voir la +puissance passée aux mains d'une faction nouvelle; +la supériorité de Mohammad, ci-devant leur égal, +avait blessé leurs prétentions; celle de ses esclaves +leur parut encore plus insupportable: ils résolurent +de s'en affranchir; et ils commencèrent des +intrigues et des cabales qui aboutirent à former +une ligue contre Ybrahim et Mourâd. Elle eut +pour chef cet Ismaël-bek qui avait trahi Ali-bek, +et qui restait seul bek de la création d'Ybrahim +Kiâfa. Il se conduisit avec tant d'artifice, que Mourâd +et Ybrahim furent obligés d'évacuer le Kaire +de leur propre mouvement; ils se réfugièrent sous +la protection du château; mais Ismaël les y ayant +assiégés, ils prirent le parti de passer au Saïd. +Peu après, la conduite tyrannique de ce chef leur +procura une foule de transfuges avec lesquels ils +revinrent l'attaquer, et ils le chassèrent à leur +tour. Ismaël dépossédé s'enfuit à Gaze, d'où il<a name="page_123" id="page_123"></a> +passa par mer à <i>Derné</i> à l'ouest d'Alexandrie, et +se rendit par le désert au Saïd. D'autre part, +<i>Hasan-bek</i>, ci-devant gouverneur de Djedda, ayant +été exilé du Kaire et s'étant pareillement réfugié +au Saïd, ces deux chefs s'unirent d'intérêts, et +formèrent un parti qui subsiste encore. Mourâd +et Ybrahim, inquiets de sa durée, ont tenté plusieurs +fois de le détruire, sans en pouvoir venir +à bout. Ils avaient fini par accorder aux rebelles +un district au-dessus de Djirdjé; mais ces Mamlouks, +qui ne soupirent qu'après les délices du +Kaire, ayant fait quelques mouvements en 1783, +Mourâd-bek crut devoir faire une tentative pour +les exterminer: j'arrivai dans le temps qu'il en +faisait les préparatifs. Ses gens, répandus sur le +Nil, arrêtaient tous les bateaux qu'ils rencontraient, +et, le bâton à la main, forçaient les malheureux +patrons de les suivre au Kaire; chacun +fuyait pour se dérober à une corvée qui ne devait +rapporter aucun salaire. Dans la ville, on +avait imposé une contribution de 500,000 dahlers<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a> +sur le commerce; on forçait les boulangers +et les divers marchands à fournir leurs denrées +au-dessous du prix qu'elles leur coûtaient, et +toutes ces extorsions, si abhorrées en Europe, +étaient des choses d'usage. Tout fut prêt dans les +premiers jours d'avril, et Mourâd partit pour le<a name="page_124" id="page_124"></a> +Saïd. Les nouvelles de Constantinople et celles +d'Europe qui les répètent, peignirent dans le temps +cette expédition comme une guerre considérable, +et l'armée de Mourâd comme une puissante armée; +elle l'était relativement à ses moyens et à +l'état de l'Égypte; mais il n'en est pas moins vrai +qu'elle ne passait pas 2,000 cavaliers. A voir l'altération +habituelle des nouvelles de Constantinople, +il faut croire, ou que les Turks de la capitale +n'entendent rien aux affaires de l'Égypte et +de la Syrie, ou qu'ils veulent en imposer aux +Européens. Le peu de communication qu'il y a +entre ces parties éloignées de l'empire, rend le +premier cas plus probable que le second. D'un +autre côté, il semblerait que la résidence de nos +négociants dans les diverses échelles dût nous +éclaircir; mais les négociants, renfermés dans +leurs <i>kans</i> comme dans des prisons, ne s'embarrassent +que peu de tout ce qui est étranger à leur +commerce, et ils se contentent de rire des gazettes +qu'on leur envoie d'Europe. Quelquefois +ils ont voulu les redresser; mais on a fait un +si mauvais emploi de leurs renseignements, qu'ils +ont renoncé à un soin onéreux et sans profit.</p> + +<p>Mourâd, parti du Kaire, conduisit ses cavaliers +à grandes journées le long du fleuve; les équipages, +les munitions, suivaient dans les bateaux, +et le vent du nord, qui règne le plus souvent, favorisait +leur diligence. Les exilés, au nombre d'environ<a name="page_125" id="page_125"></a> +500, étaient placés au-dessus de Djirdjé. +Lorsqu'ils apprirent l'arrivée de l'ennemi, la division +se mit parmi eux: quelques-uns voulaient +combattre, d'autres voulaient capituler; plusieurs +prirent ce dernier parti, et se rendirent à Mourâd-bek; +mais Hasan et Ismaël, toujours inébranlables, +remontèrent vers Asouan, suivis d'environ 250 +cavaliers. Mourâd les poursuivit jusque vers la +cataracte, où ils s'établirent sur des lieux escarpés +si avantageux, que les Mamlouks, toujours ignorants +dans la guerre de poste, tinrent pour impossible +de les forcer. D'ailleurs, craignant qu'une +trop longue absence du Kaire n'y fît éclore des +nouveautés contre lui-même, Mourâd se hâta d'y +revenir, et les exilés, sortis d'embarras, revinrent +prendre possession de leur poste au Saïde, comme +ci-devant.</p> + +<p>Dans une société où les passions des particuliers +ne sont point dirigées vers un but général; où +chacun, ne pensant qu'à soi, ne voit dans l'incertitude +du lendemain que l'intérêt du moment; où +les chefs, n'imprimant aucun sentiment de respect, +ne peuvent maintenir la subordination: dans une +pareille société, un état fixe et constant est une +chose impossible; le choc tumultueux des parties +incohérentes doit donner une mobilité perpétuelle +à la machine entière: c'est ce qui ne cesse d'arriver +dans la société des Mamlouks au Kaire. A peine +Mourâd fut-il de retour, que de nouvelles combinaisons<a name="page_126" id="page_126"></a> +d'intérêts excitèrent de nouveaux troubles; +outre sa faction et celles d'Ybrahim et de la maison +d'Ali-bek, il y avait encore au Kaire divers beks +sortis d'autres maisons étrangères à celles-là. Ces +beks, que leur faiblesse particulière faisait négliger +par les factions dominantes, s'avisèrent, au +mois de juillet 1783, de réunir leurs forces, jusqu'alors +isolées, et de former un parti qui eût aussi +ses prétentions au commandement. Le hasard voulut +que cette ligue fût éventée, et leurs chefs, au +nombre de 5, se virent condamnés à l'improviste +à passer en exil dans le Delta. Ils feignirent de se +soumettre; mais à peine furent-ils sortis de la ville, +qu'ils prirent la route du Saïde, refuge ordinaire +et commode de tous les mécontents: on les poursuivit +inutilement pendant une journée dans le +désert des pyramides; ils échappèrent aux Mamlouks +et aux Arabes, et ils arrivèrent sans accident +à Minié, où ils s'établirent. Ce village, situé 40 +lieues au-dessus du Kaire, et placé sur le bord +du Nil qu'il domine, était très-propre à leur dessein. +Maîtres du fleuve, ils pouvaient arrêter tout +ce qui descendait du Saïde: ils surent en profiter; +l'envoi de blé que cette province fait chaque année +en cette saison était une circonstance favorable; +ils la saisirent; et le Kaire, frustré de son approvisionnement, +se vit menacé de la famine. D'autre +part, les beks et les propriétaires dont les terres +étaient dans le <i>Faïoum</i> et au-delà perdirent leurs<a name="page_127" id="page_127"></a> +revenus, parce que les exilés les mirent à contribution. +Ce double désordre exigeait une nouvelle +expédition. Mourâd-bek, fatigué de la précédente, +refusa d'en faire une autre; Ybrahim-bek s'en +chargea. Dès le mois d'août, malgré le <i>Ramâdan</i>, +on en fit les préparatifs: comme à l'autre, on +saisit tous les bateaux et leurs patrons; on imposa +des contributions; on contraignit les fournisseurs. +Enfin, dans les premiers jours d'octobre, Ybrahim +partit avec une armée qui passait pour formidable, +parce qu'elle était d'environ 3,000 cavaliers. +La marche se fit par le Nil, attendu que les +eaux de l'inondation n'avaient pas encore évacué +tout le pays, et que le terrain restait fangeux. En +peu de jours on fut en présence. Ybrahim, qui +n'a pas l'humeur si guerrière que Mourâd, n'attaqua +point les confédérés; il entra en négociation, +et il conclut un traité verbal, dont les conditions +furent le retour des beks et leur rétablissement. +Mourâd, qui soupçonna quelque trame contre lui +dans cet accord, en fut très-mécontent: la défiance +s'établit plus que jamais entre lui et son rival. +L'arrogance que les exilés montrèrent dans un +divan général acheva de l'alarmer: il se crut trahi; +et, pour en prévenir l'effet, il sortit du Kaire avec +ses agents, et il se retira au Saïde. On crut qu'il y +avait une guerre ouverte; mais Ybrahim temporisa. +Au bout de 4 mois, Mourâd vint à Djizé, +comme pour décider la querelle par une bataille:<a name="page_128" id="page_128"></a> +pendant 25 jours, les deux partis, séparés par le +fleuve, restèrent en présence sans rien faire. On +pourparla; mais Mourâd, mécontent des conditions, +et ne se trouvant pas assez fort pour en dicter +de vive force, retourna au Saïde. Il y fut suivi par +des envoyés qui, après 4 mois de négociations, +parvinrent enfin à le ramener au Kaire: les conditions +furent qu'il continuerait de partager l'autorité +avec Ybrahim, et que les 5 beks seraient +dépouillés de leurs biens. Ces beks, se voyant sacrifiés +par Ybrahim, prirent la fuite; Mourâd les +poursuivit, et, les ayant fait prendre par les +Arabes du désert, il les ramena au Kaire pour +les y garder à vue. Alors la paix sembla rétablie; +mais ce qui s'était passé entre les deux commandants +leur avait trop dévoilé à chacun leurs véritables +intentions, pour qu'ils pussent désormais +vivre comme amis. Chacun d'eux, bien convaincu +que son rival n'épiait que l'occasion de le perdre, +veilla pour éviter une surprise, ou la préparer. +Cette guerre sourde en vint au point d'obliger +Mourâd-bek de quitter le Kaire en 1784; mais, en +se campant aux portes, il y tint une si bonne +contenance, qu'Ybrahim, effrayé à son tour, s'enfuit +avec ses gens au Saïde. Il y resta jusqu'en mars +1785, que, par un nouvel accord, il est revenu au +Kaire. Il y partage comme ci-devant l'autorité avec +son rival, en attendant que quelque nouvelle intrigue +lui fournisse l'occasion de prendre sa revanche.<a name="page_129" id="page_129"></a> +Tel est le sommaire des révolutions qui ont +agité l'Égypte dans ces dernières années. Je n'ai +point détaillé la foule d'incidents dont les événements +ont été compliqués, parce que, outre leur +incertitude, ils ne portent ni intérêt ni instruction: +ce sont toujours des cabales, des intrigues, des +trahisons, des meurtres, dont la répétition finit +par ennuyer; c'en est assez si le lecteur saisit la +chaîne des faits principaux, et en tire des idées +générales sur les mœurs et l'état politique du pays +qu'il étudie. Il nous reste à joindre sur ces deux +objets de plus grands éclaircissements.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE V.<br /><br /> +État présent de L'Égypte.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">D</span><small>EPUIS</small> la révolution d'Ybrahim Kiâya, et surtout +depuis celle d'Ali-bek, le pouvoir des Ottomans +en Égypte est devenu plus précaire que dans aucune +autre province. Il est bien vrai que la Porte +y conserve toujours un pacha; mais ce pacha, resserré +et gardé à vue dans le château du Kaire, est +plutôt le prisonnier des Mamlouks que le substitut +du sultan. On le dépose, on l'exile, on le chasse à +volonté; et, sur la simple sommation d'un héraut<a name="page_130" id="page_130"></a> +vêtu de noir<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>, il <i>descend</i> de son palais comme le +plus simple particulier. Quelques pachas, choisis +à dessein par la Porte, ont tenté, par des manéges +secrets, de rétablir les pouvoirs de leur dignité; +mais les beks ont rendu ces intrigues si dangereuses, +qu'ils se bornent maintenant à passer tranquillement +les trois ans que doit durer leur captivité, +et à manger en paix la pension qu'on leur alloue.</p> + +<p>Cependant les beks, dans la crainte de porter +le divan à quelque parti violent, n'osent déclarer +leur indépendance. Tout continue de se faire au +nom du sultan: ses ordres sont reçus, comme l'on +dit, <i>sur la tête et sur les yeux</i>, c'est-à-dire avec +le plus grand respect; mais cette apparence illusoire +n'est jamais suivie de l'exécution. Le tribut +est souvent suspendu, et il subit toujours des défalcations. +On passe en compte des dépenses, telles +que le curage des canaux, le transport des décombres +du Kaire à la mer, le paiement des troupes, +la réparation des mosquées, etc., etc., qui sont +autant de dépenses fausses et simulées. On trompe +sur le degré de l'inondation des terres: la crainte +seule des caravelles qui, chaque année, viennent +à Damiât et à Alexandrie, fait acquitter la contribution +des riz et des blés; encore trouve-t-on le +moyen d'altérer les fournissements effectifs en<a name="page_131" id="page_131"></a> +capitulant avec ceux qui les reçoivent. De son côté, +la Porte, fidèle à sa politique ordinaire, ferme les +yeux sur tous ces abus; elle sent que, pour les +réprimer, il faudrait des efforts coûteux, et peut-être +même une guerre ouverte qui compromettrait sa +dignité: d'ailleurs, depuis plusieurs années, des +intérêts plus pressants l'obligent de rassembler vers +le nord toutes ses forces; occupée de sa propre +sûreté dans Constantinople, elle laisse aux circonstances +le soin de rétablir son pouvoir dans les +provinces éloignées: elle fomente les divisions des +divers partis, pour empêcher qu'aucun ne prenne +consistance; et cette méthode, qui ne l'a point +encore trompée, est également avantageuse à ses +grands officiers, qui se font de gros revenus en +vendant aux rebelles leur protection et leur influence. +L'amiral actuel, <i>Hasan-Pacha</i>, a su plus +d'une fois s'en prévaloir vis-à-vis de Mourâd et +d'Ybrahim, de manière à en obtenir des sommes +considérables.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE VI.<br /><br /> +Constitution de la Milice des Mamlouks.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">E</span><small>N</small> s'emparant du gouvernement de l'Égypte, les +Mamlouks ont pris des mesures qui semblent leur<a name="page_132" id="page_132"></a> +en assurer la possession. La plus efficace, sans +doute, est l'a précaution qu'ils ont eue d'avilir les +corps militaires des <i>azâbs</i> et des <i>janissaires</i>. Ces +deux corps, qui jadis étaient la terreur du pacha, +ne sont plus que des simulacres aussi vains que +lui-même. La Porte a encore cette faute à se reprocher: +car, dès avant l'instruction d'Ybrahim +<i>Kiâya</i>, le nombre des troupes turkes, qui devait +être de 40,000 hommes, partie cavalerie, avait +été réduit à plus de moitié par l'avarice des commandants, +qui détournaient les payes à leur profit; +après Ybrahim, Ali-bek compléta ce désordre. +D'abord il se défit de tous les chefs qui pouvaient +lui faire ombrage; il laissa vaquer les places sans +les remplir; il ôta aux commandants toute influence, +et il avilit toutes les troupes turkes, au +point qu'aujourd'hui les janissaires, les azâbs et +les 5 autres corps ne sont qu'un ramas d'artisans, +de goujats et de vagabonds qui gardent les +portes de qui les paie, et qui tremblent devant les +Mamlouks comme la populace du Kaire. C'est +véritablement dans le corps de ces Mamlouks que +consiste toute la force militaire de l'Égypte: parmi +eux, quelques centaines sont répandues dans le +pays et les villages pour y maintenir l'autorité, y +percevoir les tributs, et veiller aux exactions; mais +la masse est rassemblée au Kaire. D'après les supputations +de personnes instruites, leur nombre ne +doit pas excéder 8,500 hommes, tant beks, kâchefs,<a name="page_133" id="page_133"></a> +que simples affranchis et Mamlouks encore +esclaves; dans ce nombre, il y a une foule de +jeunes gens qui n'ont pas atteint 20 et 22 ans. +La plus forte maison est celle d'<i>Ybrahim-bek</i>, qui +a environ 600 Mamlouks: après lui vient Mourâd, +qui n'en a pas plus de 400, mais qui, par son audace +et sa prodigalité, fait contre-poids à l'opulence +avare de son rival; le reste des beks, au +nombre de 18 à 20, en a depuis 50 jusqu'à 200. +Il y a en outre un grand nombre de Mamlouks +que l'on pourrait appeler vagues, en ce qu'étant +issus de maisons éteintes, ils s'attachent à l'une +ou à l'autre, selon leur intérêt, prêts à changer +pour qui leur donnera davantage. Il faut encore +compter quelques <i>Serrâdjes</i>, espèce de domestiques +à cheval, qui portent les ordres des beks, +et remplissent les fonctions d'huissiers: le tout +ensemble ne va pas à 10,000 cavaliers. On ne +doit point compter d'infanterie: elle n'est point +estimée en Turkie, et surtout dans les provinces +d'Asie. Les préjugés des anciens Perses et des Tartares +règnent encore dans ces contrées: la guerre +n'y étant que l'art de fuir ou de poursuivre, +l'homme de cheval qui remplit le mieux ce double +but est réputé le seul homme de guerre; et +comme chez les barbares, l'homme de guerre est +le seul homme distingué, il en est résulté, pour +la marche à pied, quelque chose d'avilissant qui +l'a fait réserver au peuple. C'est à ce titre que les<a name="page_134" id="page_134"></a> +Mamlouks ne permettent aux habitants de l'Égypte +que les mulets et les ânes, et qu'eux seuls +ont le privilége d'aller à cheval; ils en usent +dans toute son étendue: à la ville, à la campagne, +en visite, même de porte en porte, on +ne les voit jamais qu'à cheval. Leur habillement +est venu se joindre aux préjugés pour leur en +imposer l'obligation. Cet habillement, qui, pour +la forme, ne diffère point de celui de tous les +gens aisés en Turkie, mérite d'être décrit.</p> + +<h4>§ I.<br /><br /> +Vêtements des Mamlouks.</h4> + +<p>D'abord c'est une ample chemise de toile de +coton claire et jaunâtre, par-dessus laquelle on +revêt une espèce de robe de chambre en toile des +Indes, ou en étoffes légères de Damas et d'Alep. +Cette robe appelée <i>antari</i>, tombe du cou aux chevilles, +et croise sur le devant du corps jusque +vers les hanches, où elle se fixe par 2 cordons. +Sur cette première enveloppe vient une seconde, +de la même forme, de la même ampleur, et dont +les larges manches tombent également jusqu'au +bout des doigts. Celle-ci s'appelle <i>coftân</i>; elle se +fait ordinairement d'étoffes de soie plus riches que +la première. Une longue ceinture serre ces deux +vêtements à la taille, et partage le corps en deux<a name="page_135" id="page_135"></a> +paquets. Par-dessus ces deux pièces en vient +une 3<sup>e</sup>, que l'on appelle <i>djoubé</i>; elle est de drap +sans doublure, elle a la même forme générale, +excepté que ses manches sont coupées au +coude. Dans l'hiver, et souvent même dans l'été, +ce <i>djoubé</i> est garni d'une fourrure, et devient +<i>pelisse</i>. Enfin on met par-dessus ces 3 enveloppes +une dernière, que l'on appelle <i>beniche</i>. C'est +le manteau ou l'habit de cérémonie. Son emploi +est de couvrir exactement tout le corps, même le +bout des doigts, qu'il serait très-indécent de laisser +paraître devant les grands. Sous ce beniche, le +corps a l'air d'un long sac d'où sortent un cou nu +et une tête sans cheveux, couverte d'un turban. +Celui des Mamlouks, appelé <i>qâouq</i>, est un cylindre +jaune, garni en dehors d'un rouleau de +mousseline artistement compassé. Leurs pieds +sont couverts d'un chausson de cuir jaune qui +remonte jusqu'aux talons, et d'une pantoufle sans +quartier, toujours prête à rester en chemin. Mais +la pièce la plus singulière de cet habillement est +une espèce de pantalon dont l'ampleur est telle, +que dans sa hauteur, il arrive au menton, et que +chacune de ses jambes pourrait recevoir le corps +entier: ajoutez que les Mamlouks le font de ce +drap de Venise qu'on appelle <i>saille</i>, qui, quoique +aussi moelleux que l'elbeuf, est plus épais que +la bure; et que, pour marcher plus à l'aise, ils y +renferment, sous une ceinture à coulisse, toute<a name="page_136" id="page_136"></a> +la partie pendante des vêtements dont nous avons +parlé. Ainsi emmaillotés, on conçoit que les Mamlouks +ne sont pas des piétons agiles; mais ce que +l'on ne conçoit qu'après avoir vu les hommes de +divers pays, est qu'ils regardent leur habillement +comme très-commode. En vain leur objecte-t-on +qu'à pied il empêche de marcher, qu'à cheval il +charge inutilement, et que tout cavalier démonté +est un homme perdu; ils répondent: <i>C'est l'usage</i>, +et ce mot répond à tout.</p> + +<h4>§ II.<br /><br /> +Équipage des Mamlouks.</h4> + +<p>Voyons si l'équipage de leur cheval est mieux +raisonné. Depuis que l'on a pris en Europe le bon +esprit de se rendre compte des motifs de chaque +chose, on a senti que le cheval, pour exécuter +ses mouvements sous le cavalier, avait besoin +d'être le moins chargé qu'il est possible, et l'on +a allégé son harnais autant que le permettait la +solidité. Cette révolution, que le 18<sup>e</sup> siècle a +vu éclore parmi nous, est encore bien loin des +Mamlouks, dont l'esprit est resté au 12<sup>e</sup> siècle. +Toujours guidés par l'usage, ils donnent au cheval +une selle dont la charpente grossière est chargée +de fer, de bois et de cuir. Sur cette selle +s'élève un troussequin de 8 pouces de hauteur,<a name="page_137" id="page_137"></a> +qui couvre le cavalier jusqu'aux reins, pendant +que, sur le devant, un pommeau, saillant de 4 à +5 pouces, menace sa poitrine quand il se penche. +Sous la selle, au lieu de coussins, ils étendent +3 épaisses couvertures de laine: le tout est fixé +par une sangle qui passe sur la selle, et s'attache, +non par des boucles à ardillon, mais par des nœuds +de courroies peu solides et très-compliqués. D'ailleurs, +ces selles ont un large poitrail et manquent +de croupière, ce qui les jette trop sur les épaules +du cheval. Les étriers sont une plaque de cuivre +plus longue et plus large que le pied, et dont +les côtés, relevés d'un pouce, viennent mourir à +l'anse d'où ils pendent. Les angles de cette plaque +sont tranchants, et servent, au lieu d'éperon, à +ouvrir les flancs par de longues blessures. Le +poids ordinaire d'une paire de ces étriers est de +9 à 10 livres, et souvent ils passent 12 et 13. La +selle et les couvertures n'en pèsent pas moins de +25; ainsi le cheval porte d'abord un poids de 36 +livres, ce qui est d'autant plus ridicule, que les +chevaux d'Égypte sont très-petits. La bride est +aussi mal conçue dans son genre; elle est de l'espèce +qu'on appelle <i>à la genette</i>, sans articulation. +La gourmette, qui n'est qu'un anneau de +fer, serre le menton, au point d'en couper la +peau; aussi tous ces chevaux ont les barres brisées, +et manquent absolument de <i>bouche</i>: c'est +un effet nécessaire des pratiques des Mamlouks,<a name="page_138" id="page_138"></a> +qui, au lieu de la ménager comme nous, la détruisent +par des saccades violentes; ils les emploient +surtout pour une manœuvre qui leur est +particulière: elle consiste à lancer le cheval à +bride abattue, puis à l'arrêter subitement au plus +fort de la course; saisi par le mords, le cheval +roidit les jambes, plie les jarrets, et termine sa +carrière en glissant d'une seule pièce, comme un +cheval de bois: on conçoit combien cette manœuvre +répétée perd les jambes et la bouche; +mais les Mamlouks lui trouvent de la grace, et +elle convient à leur manière de combattre. Du +reste, malgré leurs jambes en crochets, et les +perpétuels mouvements de leurs corps, on ne +peut nier qu'ils ne soient des cavaliers fermes et +vigoureux, et qu'ils n'aient quelque chose de +guerrier qui flatte l'œil même d'un étranger; il +faut convenir aussi qu'ils ont mieux raisonné le +choix de leurs armes.</p> + +<h4>§ III.<br /><br /> +Armes des Mamlouks.</h4> + +<p>La première est une carabine anglaise d'environ +30 pouces de longueur, et d'un calibre tel, +qu'elle peut lancer à la fois 10 à 12 balles, dont +l'effet, même sans adresse, est toujours meurtrier. +En second lieu, ils portent à la ceinture 2 grands<a name="page_139" id="page_139"></a> +pistolets qui tiennent au vêtement par un cordon +de soie. A l'arçon pend quelquefois une masse +d'armes dont ils se servent pour assommer; enfin, +sur la cuisse gauche pend à une bandoulière +un sabre courbe, d'une espèce peu connue en +Europe; sa lame, prise en ligne droite, n'a pas +plus de 24 pouces, mais, mesurée dans sa courbure, +elle en a 30. Cette forme, qui nous paraît +bizarre, n'a pas été adoptée sans motifs; l'expérience +apprend que l'effet d'une lame droite +est borné au lieu et au moment de sa chute, +parce qu'elle ne coupe qu'en appuyant: une lame +courbe, au contraire, présentant le tranchant en +retraite, glisse par l'effort du bras, et continue son +action dans un long espace. Les barbares, dont +l'esprit s'exerce de préférence sur les arts meurtriers, +n'ont pas manqué cette observation, et de +là l'usage des cimeterres, si général et si ancien +dans l'Orient. Le commun des Mamlouks tire les +siens de Constantinople et d'Europe; mais les beks +se disputent les lames de Perse et des anciennes +fabriques de Damas<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, qu'ils paient jusqu'à 40 +et 50 louis. Les qualités qu'ils en estiment sont +la légèreté, la trempe égale et bien sonnante, +les ondulations du fer, et surtout la finesse du +tranchant: il faut avouer qu'elle est exquise;<a name="page_140" id="page_140"></a> +mais ces lames ont le défaut d'être fragiles comme +le verre.</p> + +<h4>§ IV.<br /><br /> +Éducation et exercices des Mamlouks.</h4> + +<p>L'art de se servir de ces armes fait le sujet de +l'éducation des Mamlouks, et l'occupation de toute +leur vie. Chaque jour, de grand matin, la plupart +se rendent dans une plaine hors du Kaire; et là, +courant à toute bride, ils s'exercent à sortir prestement +la carabine de la bandoulière, à la tirer +juste, à la jeter sous la cuisse, pour saisir un pistolet +qu'ils tirent et jettent par-dessus l'épaule: +puis un second, dont ils font de même, se fiant +au cordon qui les attache, sans perdre de temps +à les replacer. Les beks présents les encouragent; +et quiconque brise le vase de terre qui sert de +but reçoit des éloges et de l'argent. Ils s'exercent +aussi à bien manier le sabre, et surtout à donner +le coup de revers, qui prend de bas en haut, et +qui est le plus difficile à parer. Leurs tranchants +sont si bons, et leurs mains si adroites, que plusieurs +coupent une tête de coton mouillé, comme +un pain de beurre. Ils tirent aussi l'arc, quoiqu'ils +l'aient banni des combats; mais leur exercice favori +est celui du <i>Djerid</i>: ce nom, qui signifie proprement +<i>roseau</i>, se donne en général à tout bâton +qu'on lance à la main selon des principes qui ont<a name="page_141" id="page_141"></a> +dû être ceux des Romains pour le <i>pilum</i>; au lieu +de bâton, les Mamlouks emploient des branches +fraîches de palmier effeuillées. Ces branches, qui +ont la forme d'une tige d'artichaut, ont 4 pieds +de longueur, et pèsent 5 à 6 livres. Armés de ce +trait, les cavaliers entrent en lice, et courant à +toute bride, ils se le lancent d'assez loin. Sitôt +lancé, l'agresseur tourne bride, et celui qui fuit +poursuit et jette à son tour. Les chevaux, dressés +par l'habitude, secondent si bien leurs maîtres, +qu'on dirait qu'ils y prennent autant de plaisir; +mais ce plaisir est dangereux, car il y a des bras +qui lancent avec tant de roideur, que souvent le +coup blesse, et même devient mortel. Malheur à +qui n'esquivait pas le djerid d'Ali-bek! Ces jeux, +qui nous semblent barbares, tiennent de près à +l'état politique des nations. Il n'y a pas 3 siècles +qu'ils existaient parmi nous, et leur extinction est +bien moins due à l'accident de Henri II, ou à un +esprit philosophique, qu'à un état de paix intérieure +qui les a rendus inutiles. Chez les Turks, +au contraire, et chez les Mamlouks, ils se sont +conservés, parce que l'anarchie de leur société a +continué de faire un besoin de tout ce qui est +relatif à la guerre. Voyons si leurs progrès dans +cette partie sont proportionnés à leur pratique.<a name="page_142" id="page_142"></a></p> + +<h4>§ V.<br /><br /> +Art Militaire des Mamlouks.</h4> + +<p>Dans notre Europe, quand on parle de troupes +et de guerre, on se figure sur-le-champ une distribution +d'hommes par compagnies, par bataillons, +par escadrons; des uniformes de tailles et de couleurs, +des formations par rangs et lignes, des +combinaisons de manœuvres particulières ou d'évolutions +générales; en un mot, tout un système +d'opérations fondées sur des principes réfléchis. +Ces idées sont justes par rapport à nous; mais +quand on les transporte aux pays dont nous traitons, +elles deviennent autant d'erreurs. Les Mamlouks +ne connaissent rien de notre art militaire; +ils n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni formation, +ni discipline, ni même de subordination. +Leur réunion est un attroupement, leur marche +est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre +est un brigandage; ordinairement elle se fait dans +la ville même du Kaire: au moment qu'on y pense +le moins, une cabale éclate, des beks montent à +cheval, l'alarme se répand, leurs adversaires paraissent: +on se charge dans la rue le sabre à la +main; quelques meurtres décident la querelle, et +le plus faible ou le plus timide est exilé. Le peuple +n'est pour rien dans ces combats; que lui importe<a name="page_143" id="page_143"></a> +que les tyrans s'égorgent? Mais on ne doit pas le +croire spectateur tranquille, au milieu des balles +et des coups de cimeterre; ce rôle est toujours +dangereux: chacun fuit du champ de bataille, jusqu'au +moment où le calme se rétablit. Quelquefois +la populace pille les maisons des exilés, et les +vainqueurs n'y mettent pas d'obstacle. A ce sujet, +il est bon d'observer que ces phrases usitées dans +les nouvelles d'Europe: <i>les beks ont fait des recrues, +les beks ont ameuté le peuple, le peuple a +favorisé un parti</i>, sont peu propres à donner des +idées exactes. Dans les démêlés des Mamlouks, le +peuple n'est jamais qu'un acteur passif.</p> + +<p>Quelquefois la guerre est transportée à la campagne, +et les combattants n'y déploient pas plus +d'art. Le parti le plus fort ou le plus audacieux +poursuit l'autre; s'ils sont égaux en courage, ils +s'attendent ou se donnent un rendez-vous; et là, +sans égard pour les avantages de position, les deux +troupes s'approchent en peloton, les plus hardis +marchent en tête; on s'aborde, on se défie, on +s'attaque; chacun choisit son homme: on tire, si +l'on peut, et l'on passe vite au sabre; c'est là que +se déploient l'art du cavalier et la souplesse du +cheval. Si celui-ci tombe, l'autre est perdu. Dans +les déroutes, les valets, toujours présents, relèvent +leur maître; et, s'il n'y a pas de témoins, +ils l'assomment pour prendre la ceinture de sequins +qu'il a soin de porter. Souvent la bataille se<a name="page_144" id="page_144"></a> +décide par la mort de 2 ou 3 personnes. Depuis +quelque temps surtout, les Mamlouks ont compris +que leurs patrons, étant les principaux intéressés, +devaient courir les plus grands risques, et +ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage, +tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus, +l'on capitule avec le vainqueur, qui souvent a fait +ses conditions d'avance. Il n'y a que profit à rester +tranquille; on est sûr de trouver un maître qui +paie, et l'on revient au Kaire vivre à ses dépens +jusqu'à nouvelle fortune.</p> + +<h4>§ VI.<br /><br /> +Discipline des Mamlouks.</h4> + +<p>Ce caractère, qui cause la mobilité de cette milice, +est une suite nécessaire de sa constitution. Le +jeune paysan vendu en Mingrelie ou en Géorgie +n'a pas plus tôt mis le pied en Égypte, que ses +idées subissent une révolution. Une carrière immense +s'ouvre à ses regards. Tout se réunit pour +éveiller son audace et son ambition; encore esclave, +il se sent destiné à devenir maître, et déja il prend +l'esprit de sa future condition. Il calcule le besoin +qu'a de lui son patron, et il lui fait acheter ses +services et son zèle: il les mesure sur le salaire +qu'il en reçoit, ou sur celui qu'il en attend. Or, +comme cette société ne connaît pas d'autre mobile<a name="page_145" id="page_145"></a> +que l'argent, il en résulte que le soin principal +des maîtres est de satisfaire l'avidité de leurs serviteurs +pour maintenir leur attachement. De là +cette prodigalité des beks, ruineuse à l'Égypte +qu'ils pillent; de là cette insubordination des Mamlouks, +fatale à leurs chefs qu'ils dépouillent; de là +ces intrigues qui ne cessent d'agiter les grands et +les petits. A peine un esclave est-il affranchi, qu'il +porte déja ses regards sur les premiers emplois. +Qui pourrait arrêter ses prétentions? Rien dans +ceux qui commandent ne lui offre cette supériorité +de talents qui imprime le respect. Il n'y voit +que des soldats comme lui, parvenus à la puissance +<i>par les décrets du sort</i>; et s'il plaît au sort +de le favoriser, il parviendra de même, et il ne +sera pas moins habile dans l'art de gouverner, +puisque cet art ne consiste qu'à prendre de l'argent +et à donner des coups de sabre. De cet ordre de +choses est encore né un luxe effréné qui, levant +les barrières à tous les besoins, a donné à la rapacité +des grands une étendue sans bornes. Ce luxe +est tel, qu'il n'y a point de Mamlouk dont l'entretien +ne coûte par an 2,500 livres, et il en est +beaucoup qui coûtent le double. A chaque ramâdan, +il faut un habillement neuf, il faut des draps +de France, des sailles de Venise, des étoffes de +Damas et des Indes. Il faut souvent renouveler les +chevaux, les harnais. On veut des pistolets et des +sabres damasquinés, des étriers dorés d'or moulu,<a name="page_146" id="page_146"></a> +des selles et des brides plaquées d'argent. Il faut +aux chefs, pour les distinguer du vulgaire, des +bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes +de 2 et 300 louis, des châles de Kachemire<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a> de +25 et 50 louis, et une foule de pelisses, dont les +moindres coûtent 500 livres<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. Les femmes ont +rejeté, comme trop simple, l'ancien usage des +garnitures de sequins sur la tête et sur la poitrine; +elles y ont substitué les diamants, les émeraudes, +les rubis, les perles fines; et, à la passion des +châles et des fourrures, elles ont joint celle des +étoffes et des galons de Lyon. Quand de tels besoins +se trouvent dans une classe qui a en main +toute l'autorité, et qui ne connaît de droits ni de +propriété, ni de vie, qu'on juge des conséquences +qu'ils doivent avoir, et pour les classes obligées +d'y fournir, et pour les mœurs mêmes de ceux +qui les ont.</p> + +<h4>§ VII.<br /><br /> +Mœurs des Mamlouks.</h4> + +<p>Les mœurs des Mamlouks sont telles, qu'il est +à craindre, en conservant les simples traits de la<a name="page_147" id="page_147"></a> +vérité, d'encourir le soupçon d'une exagération +passionnée. Nés la plupart dans le rit grec, et circoncis +au moment qu'on les achète, ils ne sont +aux yeux des Turks mêmes que des <i>renégats</i>, sans +foi ni religion. Étrangers entre eux, ils ne sont +point liés par ces sentiments naturels qui unissent +les autres hommes. Sans parents, sans enfants, le +passé n'a rien fait pour eux; ils ne font rien pour +l'avenir. Ignorants et superstitieux par éducation, +ils deviennent farouches par les meurtres, séditieux +par les tumultes, perfides par les cabales, lâches +par la dissimulation, et corrompus par toute espèce +de débauche. Ils sont surtout adonnés à ce genre +honteux qui fut de tout temps le vice des Grecs +et des Tartares; c'est la première leçon qu'ils +reçoivent de leur maître d'armes. On ne sait comment +expliquer ce goût, quand on considère qu'ils +ont tous des femmes, à moins de supposer qu'ils +recherchent dans un sexe le piquant des refus +dont ils ont dépouillé l'autre; mais il n'en est pas +moins vrai qu'il n'y a pas un seul Mamlouk sans +tache; et leur contagion a dépravé les habitants +du Kaire, même les chrétiens de Syrie qui y demeurent.</p> + +<h4>§ VIII.<br /><br /> +Gouvernement des Mamlouks.</h4> + +<p>Telle est l'espèce d'hommes qui fait en ce moment +le sort de l'Égypte; ce sont des esprits, de cette<a name="page_148" id="page_148"></a> +trempe qui sont à la tête du gouvernement: quelques +coups de sabre heureux, plus d'astuce ou +d'audace mènent à cette prééminence; mais on +conçoit qu'en changeant de fortune, les parvenus +ne changent point de caractère, et qu'ils portent +l'ame des esclaves dans la condition des rois. La +souveraineté n'est pas pour eux l'art difficile de +diriger vers un but commun les passions diverses +d'une société nombreuse, mais seulement un +moyen d'avoir plus de femmes, de bijoux, de +chevaux, d'esclaves, et de satisfaire leurs fantaisies. +L'administration, à l'intérieur et à l'extérieur, est +conduite dans cet esprit. D'un côté, elle se réduit +à manœuvrer vis-à-vis de la cour de Constantinople, +pour éluder le tribut ou les menaces du sultan; de +l'autre, à acheter beaucoup d'esclaves, à multiplier +les amis, à prévenir les complots, à détruire les +ennemis secrets par le fer ou le poison; toujours +dans les alarmes, les chefs vivent comme les anciens +tyrans de Syracuse. Mourâd et Ybrahim ne +dorment qu'au milieu des carabines et des sabres. +Du reste, nulle idée de police ni d'ordre public<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.<a name="page_149" id="page_149"></a> +L'unique affaire est de se procurer de l'argent; et +le moyen employé comme le plus simple est de +le saisir partout où il se montre, de l'arracher +par violence à quiconque en possède, d'imposer à +chaque instant des contributions arbitraires sur +les villages et sur la douane, qui les reverse sur +le commerce.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<h4>§ I.<br /><br /> +État du peuple en Égypte.</h4> + +<p class="nind"><span class="letra">O</span><small>N</small> jugera aisément que, dans un tel pays, tout +est analogue à un tel régime. Là où le cultivateur +ne jouit pas du fruit de ses peines, il ne travaille +que par contrainte, et l'agriculture est languissante: +là où il n'y a point de sûreté dans les +jouissances, il n'y a point de cette industrie qui +les crée, et les arts sont dans l'enfance: là où les +connaissances ne mènent à rien, l'on ne fait rien +pour les acquérir, et les esprits sont dans la barbarie. +Tel est l'état de l'Égypte. La majeure partie +des terres est aux mains des beks, des Mamlouks,<a name="page_150" id="page_150"></a> +des gens de loi; le nombre des autres propriétaires +est infiniment borné, et leur propriété est sujette +à mille charges. A chaque instant c'est une contribution +à payer, un dommage à réparer; nul +droit de succession ni d'héritage pour les immeubles; +tout rentre au gouvernement, dont il faut +tout racheter. Les paysans y sont des manœuvres +à gages, à qui l'on ne laisse pour vivre que ce +qu'il faut pour ne pas mourir. Le riz et le blé +qu'ils cueillent passent à la table des maîtres, +pendant qu'eux ne se réservent que le <i>doura</i>, +dont ils font un pain sans levain et sans saveur +quand il est froid. Ce pain, cuit à un feu formé +de la fiente séchée des buffles et des vaches<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, +est, avec l'eau et les ognons crus, leur nourriture +de toute l'année: ils sont heureux s'ils y peuvent +ajouter de temps en temps du miel, du fromage, +du lait aigre et des dattes. La viande et la graisse, +qu'ils aiment avec passion, ne paraissent qu'aux +plus grands jours de fête, et chez les plus aisés. +Tout leur vêtement consiste en une chemise de +grosse toile bleue, et en un manteau noir d'un +tissu clair et grossier. Leur coiffure est une toque +d'une espèce de drap, sur laquelle ils roulent un +long mouchoir de laine rouge. Les bras, les jambes, +la poitrine sont nus, et la plupart ne portent pas +de caleçon. Leurs habitations sont des huttes de<a name="page_151" id="page_151"></a> +terre, où l'on étouffe de chaleur et de fumée, et +où les maladies causées par la malpropreté, l'humidité +et les mauvais aliments, viennent souvent +les assiéger: enfin, pour combler la mesure, viennent +se joindre à ces maux physiques des alarmes +habituelles, la crainte des pillages des Arabes, des +visites des Mamlouks, des vengeances des familles, +et tous les soucis d'une guerre civile continue. Ce +tableau, commun à tous les villages, n'est guère +plus riant dans les villes. Au Kaire même, l'étranger +qui arrive est frappé d'un aspect général de ruine +et de misère; la foule qui se presse dans les rues +n'offre à ses regards que des haillons hideux et des +nudités dégoûtantes. Il est vrai qu'on y rencontre +souvent des cavaliers richement vêtus; mais ce +contraste de luxe ne rend que plus choquant le +spectacle de l'indigence. Tout ce que l'on voit ou +que l'on entend annonce que l'on est dans le pays +de l'esclavage et de la tyrannie. On ne parle que +de troubles civils, que de misère publique, que +d'extorsions d'argent, que de bastonnades et de +meurtres. Nulle sûreté pour la vie ou la propriété. +On verse le sang d'un homme comme celui d'un +bœuf. La justice même le verse sans formalité. +L'officier de nuit dans ses rondes, l'officier de jour +dans ses tournées, jugent, condamnent et font +exécuter en un clin d'œil et sans appel. Des bourreaux +les accompagnent, et au premier ordre la +tête d'un malheureux tombe dans le sac de cuir, où<a name="page_152" id="page_152"></a> +on la reçoit de peur de souiller la place. Encore si +l'apparence seule du délit exposait au danger de +la peine! mais souvent, sans autre motif que l'avidité +d'un homme puissant et la délation d'un ennemi, +on cite devant un bek un homme soupçonné +d'avoir de l'argent; on exige de lui une somme; +et s'il la dénie, on le renverse sur le dos, on lui +donne 2 et 300 coups de bâton sur la plante des +pieds, et quelquefois on l'assomme. Malheur à +qui est soupçonné d'avoir de l'aisance! Cent espions +sont toujours prêts à le dénoncer. Ce n'est +que par les dehors de la pauvreté qu'il peut échapper +aux rapines de la puissance.</p> + +<h4>§ II.<br /><br /> +Misère et famine des dernières années.</h4> + +<p>C'est surtout dans les trois dernières années que +cette capitale et l'Égypte entière ont offert le spectacle +de la misère la plus déplorable. Aux maux +habituels d'une tyrannie effrénée, à ceux qui résultaient +des troubles des années précédentes, se +sont joints des fléaux naturels encore plus destructeurs. +La peste, apportée de Constantinople au +mois de novembre 1783, exerça pendant l'hiver +ses ravages accoutumés; on compta jusqu'à 1,500 +morts sortis dans un jour par les portes du Kaire<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.<a name="page_153" id="page_153"></a> +Par un effet ordinaire dans ce pays, l'été vint la +calmer. Mais à ce premier fléau en succéda bientôt +un autre aussi terrible. L'inondation de 1783 n'avait +pas été complète; une grande partie des terres +n'avait pu être ensemencée faute d'arrosement; +une autre ne l'avait pas été faute de semences: le +Nil n'ayant pas encore atteint, en 1784, les termes +favorables, la disette se déclara sur-le-champ. Dès +la fin de novembre, la famine enlevait au Kaire +presque autant de monde que la peste; les rues, +qui d'abord étaient pleines de mendiants, n'en +offrirent bientôt pas un seul: tout périt ou déserta. +Les villages ne furent pas moins ravagés; un nombre +infini de malheureux, qui voulurent échapper +à la mort, se répandirent dans les pays voisins. +J'en ai vu la Syrie inondée; en janvier 1785, les +rues de Saïde, d'Acre, et la Palestine étaient +pleines d'Égyptiens, reconnaissables partout à leur +peau noirâtre; et il en a pénétré jusqu'à Alep et +à Diarbekr. L'on ne peut évaluer précisément la +dépopulation de ces 2 années, parce que les +Turks ne tiennent pas des registres de morts, de +naissances, ni de dénombrement<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>; mais l'opinion<a name="page_154" id="page_154"></a> +commune était que le pays avait perdu le +sixième de ses habitants.</p> + +<p>Dans ces circonstances, on a vu se renouveler +tous ces tableaux dont le récit fait frémir, et dont +la vue imprime un sentiment d'horreur et de tristesse +qui s'efface difficilement. Ainsi que dans la +famine arrivée au Bengale, il y a quelques années, +les rues et les places publiques étaient jonchées +de squelettes exténués et mourants; leurs voix +défaillantes imploraient en vain la pitié des passants; +la crainte d'un danger commun endurcissait +les cœurs; ces malheureux expiraient adossés +aux maisons des beks, qu'ils savaient être approvisionnés +de riz et de blé, et souvent les Mamlouks, +importunés par leurs cris, les chassaient à +coups de bâton. Aucun des moyens révoltants +d'assouvir la rage de la faim n'a été oublié; ce +qu'il y a de plus immonde était dévoré; et je +n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France, +au mois de mars 1785, j'ai vu sous les murs de +l'ancienne Alexandrie, deux malheureux assis sur +le cadavre d'un chameau, et disputant aux chiens +ses lambeaux putrides.</p> + +<p>Il se trouve parmi nous des ames énergiques +qui, après avoir payé le tribut de compassion dû à +de si grands malheurs, passent, par un retour +d'indignation, à en faire un crime aux hommes +qui les endurent. Ils jugent dignes de la mort +ces peuples qui n'ont pas le courage de la repousser,<a name="page_155" id="page_155"></a> +ou qui la reçoivent sans se donner la consolation +de la vengeance. On va même jusqu'à prendre +ces faits en preuve d'un paradoxe moral témérairement +avancé; et l'on veut en appuyer ce prétendu +axiome, <i>que les habitants des pays chauds, +avilis par tempérament et par caractère, sont destinés +par la nature à n'être jamais que les esclaves +du despotisme</i>.</p> + +<p>Mais a-t-on bien examiné si des faits semblables +ne sont jamais arrivés dans les climats qu'on veut +honorer du privilége exclusif de la liberté? A-t-on +bien observé si les faits généraux dont on +s'autorise, ne sont point accompagnés de circonstances +et d'accessoires qui en dénaturent les +résultats? Il en est de la politique comme de la +médecine, où des phénomènes isolés jettent dans +l'erreur sur les vraies causes du mal. On se presse +trop d'établir en règles générales des cas particuliers: +ces principes universels qui plaisent tant à +l'esprit ont presque toujours le défaut d'être +vagues. Il est si rare que les faits sur lesquels on +raisonne soient exacts, et l'observation en est si +délicate, que l'on doit souvent craindre d'élever +des systèmes sur des bases imaginaires.</p> + +<p>Dans le cas dont il s'agit, si l'on approfondit +les causes de l'accablement des Égyptiens, on trouvera +que ce peuple, maîtrisé par des circonstances +cruelles, est bien plus digne de pitié que de mépris. +En effet, il n'en est pas de l'état politique<a name="page_156" id="page_156"></a> +de ce pays comme de celui de notre Europe. +Parmi nous, les traces des anciennes révolutions +s'affaiblissant chaque jour, les étrangers vainqueurs +se sont rapprochés des indigènes vaincus; +et ce mélange a formé des corps de nations identiques, +qui n'ont plus eu que les mêmes intérêts. +Dans l'Égypte, au contraire, et dans presque toute +l'Asie, les peuples indigènes, asservis par des révolutions +encore récentes à des conquérants +étrangers, ont formé des corps mixtes dont les intérêts +sont tous opposés. L'état est proprement +divisé en deux factions: l'une, celle du peuple +vainqueur, dont les individus occupent tous les +emplois de la puissance civile et militaire; l'autre, +celle du peuple vaincu, qui remplit toutes les +classes subalternes de la société. La faction gouvernante, +s'attribuant à titre de conquête le droit +exclusif de toute propriété, ne traite la faction +gouvernée que comme un instrument passif de +ses jouissances; et celle-ci à son tour, dépouillée +de tout intérêt personnel, ne rend à l'autre que le +moins qu'il lui est possible: c'est un esclave à +qui l'opulence de son maître est à charge, et qui +s'affranchirait volontiers de sa servitude, s'il en +avait les moyens. Cette impuissance est un autre +caractère qui distingue cette constitution des nôtres. +Dans les états de l'Europe, les gouvernements, +tirant du sein même des nations les moyens de +les gouverner, il ne leur est ni facile ni avantageux<a name="page_157" id="page_157"></a> +d'abuser de leur puissance; mais si, par un +cas supposé, ils se formaient des intérêts personnels +et distincts, ils n'en pourraient porter l'usage +qu'à la tyrannie. La raison en est qu'outre cette +multitude qu'on appelle <i>peuple</i>, qui, quoique +forte par sa masse, est toujours faible par sa désunion, +il existe un ordre mitoyen, qui, participant +des qualités du peuple et du gouvernement, fait +en quelque sorte équilibre entre l'un et l'autre. +Cet ordre est la classe de tous ces citoyens opulents +et aisés, qui, répandus dans les emplois +de la société, ont un intérêt commun qu'on respecte +les droits de sûreté et de propriété dont ils +jouissent. Dans l'Égypte, au contraire, point d'état +mitoyen, point de ces classes nombreuses de +nobles, de gens de robe ou d'église, de négociants, +de propriétaires, etc., qui sont en quelque +sorte un corps intermédiaire entre le peuple +et le gouvernement. Là, tout est militaire ou +homme de loi, c'est-à-dire homme du gouvernement; +ou tout est laboureur, artisan, marchand, +c'est-à-dire <i>peuple</i>; et le <i>peuple</i> manque surtout +du premier moyen de combattre l'oppression, +l'art d'unir et de diriger ses forces. Pour détruire +ou réformer les Mamlouks, il faudrait une ligue +générale des paysans, et elle est impossible à former: +le système d'oppression est méthodique; on +dirait que partout les tyrans en ont la science infuse. +Chaque province, chaque district a son gouverneur,<a name="page_158" id="page_158"></a> +chaque village a son <i>lieutenant</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a> qui +veille aux mouvements de la multitude. Seul contre +tous, s'il paraît faible, la puissance qu'il représente +le rend fort. D'ailleurs, l'expérience prouve +que partout où un homme a le courage de se +faire maître, il en trouve qui ont la bassesse de +le seconder. Ce lieutenant communique de son +autorité à quelques membres de la société qu'il +opprime, et ces individus deviennent ses appuis: +jaloux les uns des autres, ils se disputent sa faveur, +et il se sert de chacun tour à tour pour les détruire +tous également. Les mêmes jalousies, et des +haines invétérées divisent aussi les villages; mais +en supposant une réunion déja si difficile, que +pourrait, avec des bâtons ou même des fusils, une +troupe de paysans à pied et presque nus, contre +des cavaliers exercés et armés de pied en cap? Je +désespère surtout du salut de l'Égypte, quand je +considère la nature du terrain trop propre à la cavalerie. +Parmi nous, si l'infanterie la mieux constituée +redoute encore la cavalerie en plaine, que +sera-ce chez un peuple qui n'a pas les premières +idées de la tactique, qui ne peut même les acquérir, +parce qu'elles sont le fruit de la pratique, et +que la pratique est impossible? Ce n'est que dans +les pays de montagnes que la liberté a de grandes<a name="page_159" id="page_159"></a> +ressources; c'est là qu'à la faveur du terrain, une +petite troupe supplée au nombre par l'habileté. +Unanime, parce qu'elle est d'abord peu nombreuse, +elle acquiert chaque jour de nouvelles +forces par l'habitude de les employer. L'oppresseur +moins actif, parce qu'il est déja puissant, temporise; +et il arrive enfin que ces troupes de paysans +ou de voleurs qu'il méprisait deviennent des soldats +aguerris qui lui disputent dans les plaines +l'art des combats et le prix de la victoire. Dans les +pays plats, au contraire, le moindre attroupement +est dissipé, et le paysan novice, qui ne sait +pas même faire un retranchement, n'a de ressource +que dans la pitié de son maître et la continuation +de son servage. Aussi, s'il était un principe +général à établir, nul ne serait plus vrai que +celui-ci: <i>que les pays de plaine sont le siége de +l'indolence et de l'esclavage; et les montagnes, la +patrie de l'énergie et de la liberté</i><a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>. Dans la situation<a name="page_160" id="page_160"></a> +présente des Égyptiens, il pourrait encore +se faire qu'ils ne montrassent point de courage, +sans qu'on pût dire que le germe leur en manque, +et que le climat le leur a refusé. En effet, cet +effort continu de l'ame, qu'on appelle <i>courage</i>, +est une qualité qui tient bien plus au moral +qu'au physique. Ce n'est point le plus ou le moins +de chaleur du climat, mais plutôt l'énergie des +passions et la confiance en ses forces qui donnent +l'audace d'affronter les dangers. Si ces deux conditions +n'existent pas, le courage peut rester +inerte; mais ce sont les circonstances qui manquent, +et non la faculté. D'ailleurs, s'il est des +hommes capables d'énergie, ce doit être ceux dont +l'ame et le corps trempés, si j'ose dire, par l'habitude +de souffrir, ont pris une roideur qui +émousse les traits de la douleur; et tels sont les +Égyptiens. On se fait illusion quand on se les +peint comme énervés par la chaleur, ou amollis +par le libertinage. Les habitants des villes et les +gens aisés peuvent avoir cette mollesse, qui dans +tout climat est leur apanage; mais les paysans si +méprisés, sous le nom <i>fellâhs</i>, supportent des fatigues +étonnantes. On les voit passer des jours entiers +à tirer de l'eau du Nil, exposés nus à un soleil +qui nous tuerait. Ceux d'entre eux qui servent<a name="page_161" id="page_161"></a> +de valets aux Mamlouks font tous les mouvements +du cavalier. A la ville, à la campagne, à la guerre, +partout ils le suivent, et toujours à pied; ils +passent des journées entières à courir devant ou +derrière les chevaux; et quand ils sont las, ils s'attachent +à leur queue, plutôt que de rester en arrière. +Des traits moraux fournissent des inductions +analogues à ces traits physiques. L'opiniâtreté que +ces paysans montrent dans leurs haines et leurs +vengeances<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>, leur acharnement dans les combats +qu'ils se livrent quelquefois de village à village, +le point d'honneur qu'ils mettent à souffrir la +bastonnade sans déceler leur secret<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, leur barbarie +même à punir dans leurs femmes et leurs +filles le moindre échec à la pudeur<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, tout prouve +que si le préjugé a su leur trouver de l'énergie +sur certains points, cette énergie n'a besoin que +d'être dirigée, pour devenir un courage redoutable. +Les émeutes et les séditions que leur patience<a name="page_162" id="page_162"></a> +lassée excite quelquefois, surtout dans la +province de <i>Charqié</i>, indiquent un feu couvert +qui n'attend, pour faire explosion, que des mains +qui sachent l'agiter.</p> + +<h4>§ III.<br /><br /> +États des arts et des esprits.</h4> + +<p>Mais un obstacle puissant à toute heureuse révolution +en Égypte c'est l'ignorance profonde de +la nation; c'est cette ignorance qui, aveuglant les +esprits sur les causes des maux et sur leurs remèdes, +les aveugle aussi sur les moyens d'y remédier.</p> + +<p>Me proposant de revenir à cet article qui, comme +plusieurs des précédents, est commun à toute la +Turkie, je n'insiste pas sur les détails. Il suffit +d'observer que cette ignorance répandue sur toutes +les classes étend ses effets sur tous les genres de +connaissances morales et physiques, sur les sciences, +sur les beaux-arts, même sur les arts mécaniques. +Les plus simples y sont encore dans une +sorte d'enfance. Les ouvrages de menuiserie, de +serrurerie, d'arquebuserie, y sont grossiers. Les +merceries, les quincailleries, les canons de fusil +et de pistolet viennent tous de l'étranger. A peine +trouve-t-on au Kaire un horloger qui sache raccommoder +une montre, et il est européen. Les +joailliers y sont plus communs qu'à Smyrne et<a name="page_163" id="page_163"></a> +Alep; mais ils ne savent pas monter proprement +la plus simple rose. On y fait de la poudre à canon, +mais elle est brute. Il y a des raffineries, +mais le sucre est plein de mélasse, et celui qui est +blanc devient trop coûteux. Les seuls objets qui +aient quelque perfection sont les étoffes de soie; +encore le travail en est bien moins fini, et le prix +beaucoup plus fort qu'en Europe.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE VIII.<br /><br /> +État du commerce.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">D</span><small>ANS</small> cette barbarie générale, on pourra s'étonner +que le commerce ait conservé l'activité qu'il déploie +encore au Kaire; mais l'examen attentif des +sources d'où il la tire donne la solution du problème.</p> + +<p>Deux causes principales font du Kaire le siége +d'un grand commerce: la première est la réunion +de toutes les consommations de l'Égypte dans +l'enceinte de cette ville. Tous les grands propriétaires, +c'est-à-dire les Mamlouks et les gens de loi, +y sont rassemblés, et ils y attirent leurs revenus, +sans rien rendre au pays qui les fournit.</p> + +<p>La seconde est la position qui en fait un lieu de +passage, un centre de circulation dont les rameaux<a name="page_164" id="page_164"></a> +s'étendent par la mer Rouge dans l'Arabie et dans +l'Inde; par le Nil, dans l'Abissinie et l'intérieur de +l'Afrique; et par la Méditerranée, dans l'Europe +et l'empire turk. Chaque année il arrive au Kaire +une caravane d'Abissinie, qui apporte 1,000 à +1,200 esclaves noirs, et des dents d'éléphant, de +la poudre d'or, des plumes d'autruche, des gommes, +des perroquets et des singes<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Une autre, formée +aux extrémités de Maroc, et destinée pour la +Mekke, appelle les pèlerins, même des rives du +Sénégal<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>. Elle côtoie la Méditerranée en recueillant +ceux d'Alger, de Tunis, de Tripoli, etc., et +arrive par le désert à Alexandrie, forte de 3 à +4,000 chameaux. De là elle va au Kaire, où elle se +joint à la caravane d'Égypte. Toutes deux de concert +partent ensuite pour la Mekke, d'où elles +reviennent 100 jours après. Mais les pèlerins de +Maroc, qui ont encore 600 lieues à faire, n'arrivent +chez eux qu'après une absence totale de +plus d'un an. Le chargement de ces caravanes +consiste en étoffes de l'Inde, en <i>châles</i>, en gommes, +en parfums, en perles, et surtout en cafés de<a name="page_165" id="page_165"></a> +l'<i>Yémen</i>. Ces mêmes objets arrivent par une autre +voie à Suez, où les vents de sud amènent en mai +26 à 28 voiles parties du port de Djedda. Le Kaire +ne garde pas la somme entière de ces marchandises; +mais, outre la portion qu'il en consomme, +il profite encore des droits de passage et des dépenses +des pèlerins. D'autre part, il vient de temps +en temps de Damas de petites caravanes qui apportent +des étoffes de soie et de coton, des huiles et +des fruits secs. Dans la belle saison la rade de Damiât +a toujours quelques vaisseaux qui débarquent +les tabacs à pipe de <i>Lataqîé</i>. La consommation +de cette denrée est énorme en Égypte. Ces vaisseaux +prennent du riz en échange, pendant que +d'autres se succèdent sans cesse à Alexandrie, et +apportent de Constantinople des vêtements, des +armes, des fourrures, des passagers et des merceries. +D'autres encore arrivent de Marseille, de +Livourne et de Venise, avec des draps, des cochenilles, +des étoffes et des galons de Lyon, des +épiceries, du papier, du fer, du plomb, des sequins +de Venise, et des dahlers d'Allemagne. Tous ces +objets, transportés par mer à Rosette sur des bateaux +qu'on appelle <i>djerm</i><a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, y sont d'abord déposés, +puis rembarqués sur le Nil et envoyés au +Kaire. D'après ce tableau, il n'est pas étonnant<a name="page_166" id="page_166"></a> +que le commerce offre un spectacle imposant dans +cette capitale<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>; mais si l'on examine en quels +canaux se versent ces richesses, si l'on considère +qu'une grande partie des marchandises de l'Inde, +et du café, passe à l'étranger; que la dette en est +acquittée avec des marchandises d'Europe et de +Turkie; que la consommation du pays consiste +presque toute en objets de luxe qui ont reçu leur +dernier travail; enfin, que les produits donnés en +retour sont, en grande partie, des matières brutes, +l'on jugera que tout ce commerce s'exécute sans +qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la richesse +de l'Égypte et le bien-être de la nation.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE IX.<br /><br /> +De l'isthme de Suez, et de la jonction de la Mer Rouge +à la Méditerranée.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">J</span><small>'AI</small> parlé du commerce que le Kaire entretient +avec l'Arabie et l'Inde par la voie de Suez; ce sujet +rappelle une question dont on s'occupe assez souvent<a name="page_167" id="page_167"></a> +en Europe: savoir, s'il ne serait pas possible +de couper l'isthme qui sépare la mer Rouge de la +Méditerranée, afin que les vaisseaux pussent se +rendre dans l'Inde par une route plus courte que +celle du cap de Bonne-Espérance. On est porté à +croire cette opération praticable, à raison du peu +de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage que +j'ai fait à Suez, il m'a semblé voir des raisons de +penser le contraire.</p> + +<p>1º Il est bien vrai que l'espace qui sépare les deux +mers n'est pas de plus de 18 à 19 lieues communes; +il est bien vrai encore que ce terrain n'est point +traversé par des montagnes, et que du haut des +terrasses de Suez l'on ne découvre avec la lunette +d'approche sur une plaine nue et rase, à perte de +vue, qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest: +ainsi ce n'est point la différence des niveaux +qui s'oppose à la jonction<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>; mais le grand obstacle<a name="page_168" id="page_168"></a> +est que dans toute la partie où la Méditerranée et +la mer Rouge se répondent, le rivage de part et +d'autre est un sol bas et sablonneux, où les eaux +forment des lacs et des marais semés de grèves; +en sorte que les vaisseaux ne peuvent s'approcher +de la côte qu'à une grande distance. Or, comment +pratiquer dans les sables mouvants un canal durable? +D'ailleurs la plage manque de ports, et il +faudrait les construire de toutes pièces; enfin le +terrain manque absolument d'eau douce, et il faudrait +pour une grande population la tirer de fort +loin, c'est-à-dire du Nil.</p> + +<p>Le meilleur et le seul moyen de jonction est +donc celui qu'on a déja pratiqué plusieurs fois avec +succès; savoir, de faire communiquer les deux +mers par l'intermède du fleuve même: le terrain +s'y prête sans effort; car le mont Moqattam, s'abaissant +tout à coup à la hauteur du Kaire, ne forme +plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire, +autour de laquelle règne une plaine d'un niveau +égal depuis le bord du Nil jusqu'à la pointe de la +mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne +heure l'état de ce local, en prirent l'idée de joindre +les deux mers par un canal conduit au fleuve. +Strabon observe que le premier fut construit sous +Sésostris, qui régnait du temps de la guerre de +Troie<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>; et cet ouvrage avait fait assez de sensation<a name="page_169" id="page_169"></a> +pour qu'on eût noté <i>qu'il avait 100 coudées +(ou 170 pieds de large) sur une profondeur suffisante +à un grand vaisseau</i>. Après l'invasion des +Grecs, les Ptolémées le rétablirent. Sous l'empire +des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il n'y a +pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples. +<i>Du temps d'Omar ebn-el Kattab</i> (en 640), +dit l'historien el-Makin, <i>les villes de la Mekke et +de Médine souffrant de la disette, ce kalife ordonna +au gouverneur d'Égypte, Amrou, de tirer un canal +du Nil à Qolzoum, afin de faire passer désormais +par cette voie les contributions de blé et d'orge destinées +à l'Arabie</i>. Cent trente-quatre ans après, le +kalife Abou-Djafar-al-Mansor le fit obstruer par le +motif inverse de couper les vivres à un descendant +d'Ali révolté à Médine; et depuis ce temps il n'a pas +été rouvert. Ce canal est le même qui, de nos jours, +passe au Kaire, et qui va se perdre dans la campagne +au nord-est de <i>Berket-el-Hadj</i>, ou <i>lac des +Pèlerins</i>. <i>Qolzoum</i>, le <i>Clysma</i> des Grecs, où il +aboutissait, est ruiné depuis plusieurs siècles; mais +le nom et l'emplacement subsistent encore dans +un monticule de sable, de briques et de pierres, +situé à 300 pas au nord de Suez, sur le bord de la +mer, en face du gué qui conduit à la source d'<i>el-Nabâ</i>.<a name="page_170" id="page_170"></a> +J'ai vu cet endroit comme Niebuhr, et les +Arabes m'ont dit, comme à lui, qu'il s'appelait +<i>Qolzoum</i>; ainsi d'Anville s'est trompé lorsque, sur +une indication vicieuse de Ptolémée, il a rejeté +<i>Clysma</i> 8 lieues plus au sud. Je le crois également +en erreur dans l'application qu'il fait de Suez à +l'ancienne <i>Arsinoé</i>. Cette ville ayant été, selon les +Grecs et les Arabes, au nord de Clysma, on doit +en chercher les traces, d'après l'indication de Strabon<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>, +<i>tout au fond du golfe, en tirant vers l'Égypte</i>, +sans aller néanmoins, comme Savary, jusqu'à <i>Adjeroud</i>, +qui est trop dans l'ouest: l'on doit se borner +au terrain bas qui s'étend environ 2 lieues au +bout du golfe actuel, cet espace étant tout ce +qu'on peut accorder de retraite à la mer depuis +17 siècles. Jadis ces cantons étaient peuplés de +villes qui ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux +qui l'apportaient se sont détruits, parce que dans +ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement, +et par l'action du vent, et par la cavalerie des +Arabes bedouins. Aujourd'hui le commerce du +Kaire avec Suez ne s'exerce qu'au moyen des caravanes +qui ont lieu lors de l'arrivée et du départ +des vaisseaux, c'est-à-dire sur la fin d'avril, ou au +commencement de mai, et dans le cours de juillet +et d'août. Celle que j'accompagnai en 1783 était +composée d'environ 3,000 chameaux et de 5 à 6,000<a name="page_171" id="page_171"></a> +hommes<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. Le chargement consistait en bois, +voiles et cordages pour les vaisseaux de Suez; en +quelques ancres portées chacune par 4 chameaux; +en barres de fer, en étain, en plomb; en quelques +ballots de draps et barils de cochenille; en blés, +orges, fèves, etc.; en piastres de Turkie, sequins +de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises +étaient destinées pour <i>Djedda</i>, la <i>Mekke</i> +et <i>Moka</i>, où elles acquittent la dette des marchandises +venues de l'Inde et du café d'Arabie, qui +fait la base des retours. Il y avait en outre une +grande quantité de pèlerins, qui préféraient la +route de mer à celle de terre, et enfin les provisions +nécessaires, telles que le riz, la viande, le +bois, et même l'eau; car Suez est l'endroit du +monde le plus dénué de tout. Du haut des terrasses, +la vue portée sur la plaine sablonneuse du +nord et de l'ouest, ou sur les rochers blanchâtres +de l'Arabie à l'est, ou sur la mer et le <i>Moqattam</i> +dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un +brin de verdure où se reposer. Des sables jaunes, +ou une plaine d'eau verdâtre, voilà tout ce qu'offre +le séjour de Suez; l'état de ruine des maisons en<a name="page_172" id="page_172"></a> +augmente la tristesse. La seule eau potable des +environs vient de <i>el-Nabâ</i>, c'est-à-dire la <i>source</i>, +située à 3 heures de marche sur le rivage d'Arabie; +elle est si saumâtre qu'il n'y a qu'un mélange de +<i>rum</i> qui puisse la rendre supportable à des Européens. +La mer pourrait fournir quantité de poissons +et de coquillages; mais les Arabes pêchent +peu et mal: aussi, lorsque les vaisseaux sont partis, +ne reste-t-il à Suez que le Mamlouk qui en est +le gouverneur, et 12 à 15 personnes qui forment +sa maison et la garnison. Sa forteresse est une +masure sans défense, que les Arabes regardent +comme une citadelle, à cause de 6 canons de +bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers +grecs qui tirent en détournant la tête. Le port est +un mauvais quai, où les plus petits bateaux ne +peuvent aborder que dans la marée haute: c'est +là néanmoins qu'on prend les marchandises pour +les conduire, à travers les bancs de sable, aux +vaisseaux qui mouillent dans la rade. Cette rade, +située à une lieue de la ville, en est séparée par +une plage découverte au temps du reflux; elle n'a +aucune protection, en sorte qu'on y attaquerait +impunément les 28 bâtiments que j'y ai comptés. +Ces bâtiments, par eux-mêmes, sont incapables +de résistance, n'ayant chacun pour toute artillerie +que 4 pierriers rouillés. Chaque année leur nombre +diminue, parce que, naviguant terre à terre sur +une côte pleine d'écueils, il en périt toujours au<a name="page_173" id="page_173"></a> +moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux ayant relâché +à <i>el-Tor</i> pour faire de l'eau, il fut surpris par les +Arabes pendant que l'équipage dormait à terre. +Après en avoir débarqué 1,500 fardes de café, ils +abandonnèrent le navire au vent, qui le jeta sur la +côte. Le chantier de Suez est peu propre à réparer +ces pertes; on y bâtit à peine une <i>cayasse</i> en 3 +ans. D'ailleurs, la mer, qui, par son flux et reflux, +accumule les sables sur cette plage, finira par encombrer +le <i>chenal</i>, et il arrivera à Suez ce qui est +arrivé à <i>Qolzoum</i> et à <i>Arsinoé</i>. Si l'Égypte avait +alors un bon gouvernement, il profiterait de cet +accident pour élever une autre ville dans la rade +même, où l'on pourrait l'exploiter par une chaussée +de 7 à 8 pieds d'élévation seulement, attendu +que la marée ne monte pas à plus de 3 et demi à +l'ordinaire. Il réparerait ou recreuserait le canal +du Nil, et il économiserait les 500,000 livres que +coûte chaque année l'escorte des Arabes <i>Haouatât</i> +et <i>Ayaïdi</i>. Enfin, pour éviter la barre si dangereuse +du <i>Bogâz</i> de Rosette, il rendrait navigable +le canal d'Alexandrie, d'où les marchandises se +verseraient immédiatement dans le port. Mais de +tels soins ne seront jamais ceux du gouvernement +actuel. Le peu de faveur qu'il accorde au commerce +n'est pas même fondé sur des motifs raisonnables; +s'il le tolère, ce n'est que parce qu'il +y trouve un moyen de satisfaire sa rapacité, une +source où il puise sans s'embarrasser de la tarir.<a name="page_174" id="page_174"></a> +Il ne sait pas même profiter du grand intérêt que +les Européens mettent à communiquer avec l'Inde. +En vain les Anglais et les Français ont essayé de +prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir +cette route, il s'y est refusé, ou il les a rendus +inutiles. L'on se flatterait à tort de succès durables; +car, lors même qu'on aurait conclu des traités, les +révolutions, qui du soir au matin changent le +Kaire, en annuleraient l'effet, comme il est arrivé +au traité que le gouverneur du Bengale avait conclu +en 1775 avec Mohammad-bek. Telle est d'ailleurs +l'avidité et la mauvaise foi des <i>Mamlouks</i>, qu'ils +trouveront toujours des prétextes pour vexer les +négociants, ou qu'ils augmenteront, contre leur +parole, les droits de douane. Ceux du café sont +énormes en ce moment. La balle ou <i>farde</i> de cette +denrée, pesant 370 à 375 livres, et coûtant à <i>Moka</i> +45 pataques<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>, ou 236 livres tournois, paie à +Suez en droit de <i>bahr</i> ou de mer 147 livres: plus, +une addition de 69 livres, imposée en 1783<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>;<a name="page_175" id="page_175"></a> +en sorte que, si l'on y joint les 6 pour 100 perçus +à <i>Djedda</i>, on trouvera que les droits égalent presque +le prix d'achat<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE X.<br /><br /> +Des douanes et des impôts.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>A</small> régie des douanes forme en Égypte, comme +par toute la Turquie, un des principaux emplois +du gouvernement. L'homme qui l'exerce est tout à +la fois contrôleur et fermier général. Tous les +droits d'entrée, de sortie et de circulation dépendent +de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il +lui plaît pour les percevoir. Il y joint les <i>paltes</i> ou<a name="page_176" id="page_176"></a> +<i>priviléges</i> exclusifs des natrons de Terâné, des +soudes d'Alexandrie, de la casse de Thébaïde, et +des sénés de Nubie; en un mot, il est le despote +du commerce, qu'il règle à son gré. Son bail +n'est jamais que pour un an. Le prix de sa ferme, +en 1783, était de 1,000 bourses, qui, à raison +de 500 piastres la bourse, et de 2 livres 10 sous +la piastre, font 1,250,000 livres. Il est vrai qu'on +y peut joindre un casuel d'<i>avanies</i>, ou de demandes +accidentelles; c'est-à-dire, que lorsque <i>Mourâd-bek</i> +ou <i>Ibrahim</i> ont besoin de 500,000 livres, +ils font venir le douanier, qui ne se dispense jamais +de les compter. Mais sur le rescrit qu'ils lui +délivrent, il a la faculté de reverser l'<i>avanie</i> sur +le commerce, dont il taxe à l'amiable les divers +corps ou nations, tels que les Francs, les Barbaresques, +les Turks, etc., et il arrive souvent que +cela même devient une aubaine pour lui. Dans +quelques provinces de Turkie, le douanier est +aussi chargé de la perception du <i>miri</i>, espèce +d'impôt qui porte uniquement sur les terres. Mais +en Égypte cette régie est confiée aux écrivains +coptes, qui l'exercent sous la direction du secrétaire +du commandant. Ces écrivains ont les registres +de chaque village, et sont chargés de recevoir +les paiements, et de les compter au trésor; +souvent ils profitent de l'ignorance des paysans +pour ne point porter en reçu les à-compte, et les +font payer deux fois: souvent ils font vendre les<a name="page_177" id="page_177"></a> +bœufs, les buffles, et jusqu'à la natte de ces +malheureux: l'on peut dire qu'ils sont en tout +des agents dignes de leurs maîtres. La taxe ordinaire +devrait revenir à 33 piastres par <i>feddân</i>, +c'est-à-dire, à près de 83 livres par couple de +bœufs; mais elle se trouve quelquefois portée, +par abus, jusqu'à 200 livres. On estime que la +somme totale du <i>miri</i>, perçue tant en argent +qu'en blés, orges, fèves, riz, etc., peut se monter +de 46 à 50 millions de France, lorsque le pain +se vend un <i>fadda</i> le <i>rotle</i>, c'est-à-dire 5 liards +la livre de 14 onces.</p> + +<p>Pour en revenir aux douanes, elles étaient ci-devant +exercées, selon l'ancien usage, par les +Juifs; mais Ali-bek les ayant complètement ruinés +en 1769, par une avanie énorme, la douane a +passé aux mains des chrétiens de Syrie, qui la +conservent encore. Ces chrétiens, venus de Damas +au Kaire il y a environ 50 ans, n'étaient +d'abord que 2 ou 3 familles; leurs bénéfices +en attirèrent d'autres, et le nombre s'en est +multiplié jusqu'à près de 500. Leur modestie +et leur économie les mirent à portée de s'emparer +d'une branche de commerce, puis d'une autre; +enfin ils se trouvèrent en état d'affermer la douane +lors du désastre des Juifs; et de ce moment ils ont +acquis une opulence et pris des prétentions qui +pourront finir par le sort des Juifs. On en crut +le moment venu, lorsque leur chef, Antoine <i>Farâouan<a name="page_178" id="page_178"></a></i>, +déserta furtivement l'Égypte (en 1784), +et vint à Livourne chercher la sûreté nécessaire +pour jouir d'une fortune de 3 millions; mais +cet événement, qui n'avait pas d'exemple<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>, n'a +pas eu de suites.</p> + +<h4>Du commerce des Francs au Kaire.</h4> + +<p>Après ces chrétiens, le corps des négociants le +plus considérable est celui des Européens, connus +dans le Levant sous le nom de <i>Francs</i>. Dès long-temps +les Vénitiens ont eu au Kaire des établissements +où ils avaient des sailles, des étoffes de +soie, des glaces, des merceries, etc. Les Anglais +y ont aussi participé en envoyant des draps, des +armes et quincailleries qui ont conservé jusqu'à +ce jour une réputation de supériorité. Mais les +Français, en fournissant des objets semblables à +bien meilleur marché, ont depuis 20 ans obtenu +la préférence et donné l'exclusion à leurs +rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer +de Suez au Kaire en 1779<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a> a porté le dernier<a name="page_179" id="page_179"></a> +coup aux Anglais; et depuis cette époque +on n'a pas vu dans ces deux villes, même un seul<a name="page_180" id="page_180"></a> +facteur de cette nation. La base du commerce des +Français en Egypte consiste, comme dans tout le +Levant, en draps légers de Languedoc, appelés +<i>londrins</i> premiers et <i>londrins</i> seconds. Ils en débitent, +année commune, entre 900 et 1,000 ballots. +Le bénéfice est de 35 et 40 pour cent; mais +les retraits qu'ils font leur donnant une perte +de 20 et 25, le produit net reste de 15 pour cent. +Les autres objets d'importation sont du fer, du +plomb, des épiceries, 120 barils de cochenille, +quelques galons, des étoffes de Lyon, divers articles +de mercerie, enfin des dahlers et des +sequins.</p> + +<p>En échange, ils prennent des cafés d'Arabie, +des gommes d'Afrique, des toiles grossières de +coton fabriquées à Manouf, et qu'on envoie en +Amérique; des cuirs crus, du safranon, du sel +ammoniac et du riz<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>. Ces objets acquittent rarement +la dette, et l'on est toujours embarrassé +pour les retours; ce n'est pas cependant faute de +productions variées, puisque l'Égypte rend du<a name="page_181" id="page_181"></a> +blé, du riz, du doura<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, du millet, du sésame, +du coton, du lin, du séné, de la casse, des cannes +à sucre, du nitre, du natron, du sel ammoniac, +du miel et de la cire. L'on pourrait avoir des soies +et du vin; mais l'industrie et l'activité manquent, +parce que l'homme qui cultiverait n'en jouirait +pas. On estime que l'importation des Français peut +s'élever de 2 millions et demi à 3 <i>millions de +livres</i>. La France avait entretenu un consul jusqu'en +1777; mais à cette époque, les dépenses +qu'il causait engagèrent à le retirer: on le transféra +à Alexandrie, et les négociants, qui le laissèrent +partir sans réclamer d'indemnités, sont demeurés +au Kaire à leur risques et fortune. Leur situation, +qui n'a pas changé, est à peu près celle des Hollandais +à Nangazaki, c'est-à-dire que, renfermés +dans un grand cul-de-sac, ils vivent entre eux +sans beaucoup de communications au dehors; ils +les craignent même, et ne sortent que le moins +qu'il est possible, pour ne pas s'exposer aux insultes +du peuple, qui hait le nom des Francs, ou +aux outrages des Mamlouks, qui les forcent dans +les rues de descendre de leurs ânes. Dans cette espèce +de détention habituelle, ils tremblent à +chaque instant que la peste ne les oblige de se<a name="page_182" id="page_182"></a> +clore dans leurs maisons, ou que quelque émeute +n'expose leur <i>contrée</i> au pillage, ou que le commandant +ne fasse quelque demande d'argent<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>, +ou qu'enfin des beks ne les forcent à des fournissements +toujours dangereux. Leurs affaires ne +leur causent pas moins de soucis. Obligés de vendre +à crédit, rarement sont-ils payés aux termes convenus. +Les lettres de change même n'ont aucune +police, aucun recours en justice, parce que la +justice est un mal pire qu'une banqueroute: tout +se fait sur conscience, et cette conscience depuis +quelque temps s'altère de plus en plus: on leur +diffère des payements pendant des années entières; +quelquefois on n'en fait pas du tout, presque +toujours on les tronque. Les chrétiens, qui +sont leur principaux correspondants, sont à cet +égard plus infidèles que les Turks mêmes; et il est +remarquable que, dans tout l'empire, le caractère +des chrétiens est très-inférieur à celui des musulmans; +cependant on s'est réduit à faire tout par +leurs mains. Ajoutez qu'on ne peut jamais réaliser +les fonds, parce que l'on ne recouvre sa dette +qu'en s'engageant d'une créance plus considérable. +Par toutes ces raisons, le Kaire est l'échelle la +plus précaire et la plus désagréable de tout le Levant: +il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons françaises;<a name="page_183" id="page_183"></a> +en 1785, elles étaient réduites à 3, et bientôt +peut-être n'en restera-t-il pas une seule. Les +chrétiens qui se sont établis depuis quelque temps +à Livourne, portent une atteinte fatale à cet établissement +par la correspondance immédiate qu'ils +entretiennent avec leurs compatriotes; et le grand-duc +de Toscane, qui les traite comme ses sujets, +concourt de tout son pouvoir à l'augmentation +de leur commerce.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE XI.<br /><br /> +De la ville du Kaire.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>E</small> Kaire, dont j'ai déja beaucoup parlé, est une +ville si célèbre, qu'il convient de la faire encore +mieux connaître par quelques détails. Cette capitale +de l'Égypte ne porte point dans le pays le +nom d'<i>el-Qâhera</i>, que lui donna son fondateur; +les Arabes ne la connaissent que sous celui de +<i>Masr</i>, qui n'a pas de sens connu, mais qui paraît +l'ancien nom oriental de la basse Égypte<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.<a name="page_184" id="page_184"></a> +Cette ville est située sur la rive orientale du Nil, +à un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive +d'un grand avantage. Le canal qui l'y joint ne +saurait l'en dédommager, puisqu'il n'a d'eau courante +que pendant l'inondation. A entendre parler +du <i>grand Kaire</i>, il semblerait que ce dût être +une capitale au moins semblable aux nôtres; mais +si l'on observe que chez nous-mêmes les villes +n'ont commencé à se décorer que depuis 100 +ans, on jugera que dans un pays où tout est encore +au 10<sup>e</sup> siècle, elles doivent participer à la +barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-t-il pas de +ces édifices publics ou particuliers, ni de ces +places régulières, ni de ces rues alignées, où l'architecture +déploie ses beautés. Les environs sont +masqués par des collines poudreuses, formées +des décombres qui s'accumulent chaque jour<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>; +et près d'elles la multitude des tombeaux et l'infection +des voiries choquent à la fois l'odorat et +les yeux. Dans l'intérieur, les rues sont étroites +et tortueuses; et comme elles ne sont point pavées, +la foule des hommes, des chameaux, des +ânes et des chiens qui s'y pressent, élève une poussière +incommode; souvent les particuliers arrosent +devant leurs portes, et à la poussière succèdent<a name="page_185" id="page_185"></a> +la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage +ordinaire de l'Orient, les maisons sont à +deux et trois étages, terminés par une terrasse +pavée ou glaisée; la plupart sont en terre et en +briques mal cuites; le reste est en pierres molles +d'un beau grain, que l'on tire du mont Moqattam, +qui est voisin; toutes ces maisons ont un +air de prison, parce qu'elles manquent de jour +sur la rue. Il est trop dangereux en pareil pays +d'être éclairé; l'on a même la précaution de faire +la porte d'entrée fort basse; l'intérieur est mal +distribué; cependant chez les grands on trouve +quelques ornements et quelques commodités; on +doit surtout y priser de vastes salles où l'eau +jaillit dans des bassins de marbre. Le pavé, formé +d'une marqueterie de marbre et de faïence +colorés, est couvert de nattes, de matelas, et, par-dessus +le tout, d'un riche tapis sur lequel on s'assied +jambes croisées. Autour du mur règne une +espèce de sofa chargé de coussins mobiles propres +à appuyer le dos ou les coudes. A 7 ou +8 pieds de hauteur, est un rayon de planches +garnies de porcelaines de la Chine et du Japon. +Les murs, d'ailleurs nus, sont bigarrés de sentences +tirées du Qôran, et d'arabesques en couleurs, +dont on charge aussi le portail des beks. +Les fenêtres n'ont point de verres ni de châssis +mobiles, mais seulement un treillage à jour, dont +la façon coûte quelquefois plus que nos glaces.<a name="page_186" id="page_186"></a> +Le jour vient des cours intérieures, d'où les sycomores +renvoient un reflet de verdure qui plaît à +l'œil. Enfin, une ouverture au nord ou au sommet +du plancher, procure un air frais, pendant +que, par une contradiction assez bizarre, on s'environne +de vêtements et de meubles chauds, tels +que les draps de laine et les fourrures. Les riches +prétendent; par ces précautions, écarter les maladies, +mais le peuple, avec sa chemise bleue et +ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte +mieux.</p> + +<h4><a name="Population_du_Kaire_et_de_lEgypte" id="Population_du_Kaire_et_de_lEgypte"></a>Population du Kaire et de l'Égypte.</h4> + +<p>On fait souvent des questions sur la population +du Kaire: si l'on en veut croire le douanier Antoun +<i>Farâoun</i>, cité par le baron de Tott, elle +approche de 700,000 ames, y compris <i>Boulâq</i>, +faubourg et port détaché de la ville; mais tous +les calculs de population en Turkie sont arbitraires, +parce qu'on n'y tient point de registres +de naissances, de morts ou de mariages. Les musulmans +ont même des préjugés superstitieux +contre les dénombrements. Les seuls chrétiens +pourraient être recensés au moyen des billets de +leur capitation<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>. Tout ce qu'on peut dire de +certain, c'est que, d'après le plan géométrique de<a name="page_187" id="page_187"></a> +Niebuhr, levé en 1761, le Kaire a 3 lieues de +circuit, c'est-à-dire à peu près le circuit de Paris, +pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte +il y a quantité de jardins, de cours, de +terrains vides et de ruines. Or, si Paris, dans l'enceinte +des boulevards, ne donne pas plus de +700,000 ames, quoique bâti à cinq étages, il est +difficile de croire que le Kaire, qui n'en a que +deux, tienne plus de 250,000 ames. Il est également +impossible d'apprécier au juste la population +de l'Égypte entière. Néanmoins, puisqu'il +est connu que le nombre des villes et des villages +ne passe pas 2,300<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>, le nombre des habitants +de chaque lieu, ne pouvant s'évaluer l'un portant +l'autre à plus de 1,000 âmes, même en y confondant +le Kaire, la population totale ne doit s'élever +qu'à 2,300,000 ames. La consistance des terres +cultivables est, selon d'Anville, de 2,000 et 100 +lieues carrées: de là résulte, par chaque lieue +carrée, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que +celui de France même, pourra faire croire que +l'Égypte n'est pas si dépeuplée qu'on l'imagine; +mais si l'on observe que les terres ne se reposent<a name="page_188" id="page_188"></a> +jamais, et qu'elles sont toutes fécondes, on conviendra +que cette population est très-faible en +comparaison de ce qu'elle a été, et de ce qu'elle +pourrait être.</p> + +<p>Parmi les singularités qui frappent un étranger +au Kaire, on peut citer la quantité prodigieuse de +chiens hideux qui vaguent dans les rues, et de +milans, qui planent sur les maisons, en jetant des +cris importuns et lugubres. Les musulmans ne +tuent ni les uns ni les autres, quoiqu'ils les réputent +également immondes<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>; au contraire, ils +leur jettent souvent les débris des tables, et les +dévots font pour les chiens des fondations d'eau +et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource +des voiries, qui, à la vérité, n'empêche pas qu'ils +n'endurent quelquefois la faim et la soif; mais ce +qui doit étonner, c'est que ces extrémités ne sont +jamais suivies de la rage. <i>Prosper Alpin</i> en a déja +fait la remarque dans son <i>Traité de la médecine +des Égyptiens</i>. La rage est également inconnue +en Syrie; cependant le nom de cette maladie existe +dans la langue arabe, et n'y a point une origine +étrangère.<a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE XII.<br /><br /> +Des maladies de l'Égypte.</h3> + +<h4>§ I.<br /><br /> +De la perte de la vue.</h4> + +<p class="nind"><span class="letra">C</span><small>E</small> phénomène dans le genre des maladies n'est +pas le seul remarquable en Égypte; il en est plusieurs +autres qui méritent d'être rapportés.</p> + +<p>Le plus frappant de tous est la quantité prodigieuse +des vues perdues ou gâtées; elle est au +point que, marchant dans les rues du Kaire, j'ai +souvent rencontré, sur 100 personnes, 20 aveugles, +18 borgnes, et 20 autres dont les yeux +étaient rouges, purulents ou tachés. Presque tout +le monde porte des bandeaux, indice d'une ophthalmie +naissante ou convalescente; ce qui ne m'a +pas moins étonné est le sang-froid ou l'apathie +avec laquelle on supporte un si grand malheur. +<i>C'était écrit,</i> dit le musulman; <i>louange à Dieu! +Dieu l'a voulu,</i> dit le chrétien; <i>qu'il soit béni!</i> +Cette résignation est sans doute ce qu'il y a de +mieux à faire quand le mal est arrivé; mais par +un abus funeste, en empêchant de rechercher les<a name="page_190" id="page_190"></a> +causes, elle en devient une elle-même. Parmi nous, +quelques médecins ont traité cette question; mais +n'ayant point connu toutes les circonstances du +fait, ils n'en ont pu parler que vaguement. J'en +vais faire un tableau général, afin que l'on puisse +en tirer la solution du problème.</p> + +<p>1º Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont +point particulières à l'Égypte; on les retrouve également +en Syrie, avec cette différence qu'elles y +sont moins répandues; et il est remarquable que +la côte de la mer y est seule sujette.</p> + +<p>2º La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices, +y est plus sujette que tout le reste de l'Égypte<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>; +le peuple, plus que les gens aisés; les +naturels, plus que les étrangers: rarement les +Mamlouks en sont-ils attaqués. Enfin, les paysans +du Delta y sont plus sujets que les Arabes bedouins.</p> + +<p>3º Les fluxions n'ont pas de saison bien marquée, +quoi qu'en ait dit <i>Prosper Alpin;</i> c'est une +endémie commune à tous les mois et à tous les +âges.</p> + +<p>En raisonnant sur ces éléments, il m'a semblé +que l'on ne pouvait pas admettre pour cause principale +les vents du midi, parce qu'alors l'épidémie +devrait être propre au mois d'avril, et que les bedouins<a name="page_191" id="page_191"></a> +en seraient affectés comme les paysans: +on ne peut admettre non plus la poussière fine +répandue dans l'air, parce que les paysans y sont +plus exposés que les habitants de la ville: l'habitude +de dormir sur les terrasses a plus de réalité, +mais cette cause n'est point unique ni simple; +car dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels +que la vallée du Balbek, le Diarbekr, les plaines +de Haurân et dans les montagnes, on dort sur +les terrasses, sans que la vue en soit affectée. Si +donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les côtes +de la Syrie, il est dangereux de dormir à l'air, il +faut que cet air prenne du voisinage de la mer une +qualité nuisible: cette qualité, sans doute, est +l'humidité jointe à la chaleur, qui devient alors +un principe premier de maladies. La salinité de +cet air, si marquée dans le Delta, y contribue +encore par l'irritation et les démangeaisons qu'elle +cause aux yeux, ainsi que je l'ai éprouvé; enfin, +le régime des Égyptiens me paraît lui-même un +agent puissant. Le fromage, le lait aigre, le miel, +le raisiné, les fruits verts, les légumes crus, qui +sont la nourriture ordinaire du peuple, produisent +dans le bas-ventre un trouble qui, selon +l'observation des praticiens, se porte sur la vue; +les oignons crus surtout, dont ils abusent, ont +pour l'échauffer une vertu que les moines de Syrie +m'ont fait remarquer sur moi-même. Des corps +ainsi nourris abondent en humeurs corrompues<a name="page_192" id="page_192"></a> +qui cherchent sans cesse un écouloir. Détournées +des voies internes par la sueur habituelle, elles +viennent à l'extérieur, et s'établissent où elles +trouvent moins de résistance. Elles doivent préférer +la tête, parce que les Égyptiens, en la rasant +toutes les semaines, et en la couvrant d'une +coiffure prodigieusement chaude, en font un foyer +principal de sueur. Or, pour peu que cette tête +reçoive une impression de froid en se découvrant, +la transpiration se supprime et se jette sur les +dents, ou plus volontiers sur les yeux, comme +partie moins résistante. A chaque fluxion l'organe +s'affaiblit et il finit par se détruire. Cette disposition, +transmise par la génération, devient une +nouvelle cause de maladie: de là vient que les +naturels y sont plus exposés que les étrangers. L'excessive +transpiration de la tête est un agent d'autant +plus probable, que les anciens Égyptiens, +qui la portaient nue, n'ont point été cités par les +médecins pour être si affligés d'ophthalmies<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>; et +les Arabes du désert qui se la couvrent peu, surtout +dans le bas âge, en sont de même exempts.<a name="page_193" id="page_193"></a></p> + +<h4>§ II.<br /><br /> +De la petite-vérole.</h4> + +<p>Une grande partie des cécités en Égypte est +causée par les suites de la petite-vérole. Cette maladie, +qui y est très-meurtrière, n'y est point traitée +selon une bonne méthode: dans les 3 premiers +jours on y donne aux malades du <i>debs</i> ou +raisiné, du miel et du sucre; et dès le 7<sup>e</sup> on +leur permet le laitage et le poisson salé, comme en +pleine santé: dans la dépuration, on ne les +purge jamais, et l'on évite surtout de leur laver +les yeux, encore qu'ils les aient pleins de pus, et +que les paupières soient collées par la sérosité +desséchée: ce n'est qu'au bout de 40 jours +que l'on fait cette opération, et alors le séjour +du pus, en irritant le globe, y a déterminé un +cautère qui ronge l'œil entier. Ce n'est pas que +l'inoculation y soit inconnue, mais on s'en sert +peu. Les Syriens et les habitants de <i>l'Anadolie</i>, +qui la connaissent depuis long-temps, n'en usent +guère davantage<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p> + +<p>L'on doit regarder ces vices de régime comme +des agents plus pernicieux que le climat, qui n'a<a name="page_194" id="page_194"></a> +rien de malsain<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>; c'est à la mauvaise nourriture +surtout que l'on doit attribuer et les hideuses +formes des mendiants, et l'air misérable et avorté +des enfants du Kaire. Ces petites créatures n'offrent +nulle part ailleurs un extérieur si affligeant; +l'œil creux, le teint hâve et bouffi, le ventre gonflé +d'obstructions, les extrémités maigres et la +peau jaunâtre, ils ont l'air de lutter sans cesse +contre la mort. Leurs mères ignorantes prétendent +que c'est <i>le regard malfaisant</i> de quelque +envieux qui les ensorcelle, et ce préjugé ancien<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a> +est encore général et enraciné dans la Turkie; +mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture. +Aussi, malgré les talismans<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, en périt-il +une quantité incroyable; et cette ville possède, +plus qu'aucune capitale, la funeste propriété d'engloutir +la population.</p> + +<p>Une maladie très-répandue au Kaire est celle +que le vulgaire y appelle <i>mal bénit</i>, et que nous<a name="page_195" id="page_195"></a> +nommons assez improprement <i>mal de Naples</i>: la +moitié du Kaire en est attaquée. La plupart des +habitants croient que ce mal leur vient par <i>frayeur</i>, +par <i>maléfice</i> ou par <i>malpropreté</i>. Quelques-uns +se doutent de la vraie cause; mais comme elle +tient à un article sur lequel ils sont infiniment +réservés, ils n'osent s'en vanter. Ce mal bénit est +très-difficile à guérir: le mercure, sous quelque +forme qu'il soit, échoue ordinairement; les végétaux +sudorifiques réussissent mieux, sans cependant +être infaillibles; heureusement que le virus +est peu actif, à raison de la grande transpiration +naturelle et artificielle. L'on voit, comme en +Espagne, des vieillards le porter jusqu'à 80 ans. +Mais ses effets sont funestes aux enfants qui en +naissent infectés. Le danger est imminent pour +quiconque le rapporte dans un pays froid; il y +fait des progrès rapides, et se montre toujours +plus rebelle dans cette transplantation. En Syrie, +à Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux, +parce que l'hiver y est plus rigoureux: faute +de soins, il s'y termine avec tous les symptômes +qu'on lui connaît, ainsi que j'en ai vu deux +exemples.</p> + +<p>Une incommodité particulière au climat d'Égypte, +est une éruption à la peau, qui revient +toutes les années. Vers la fin de juin ou le commencement +de juillet, le corps se couvre de rougeurs +et de boutons dont la cuisson est très-importune.<a name="page_196" id="page_196"></a> +Les médecins, qui se sont aperçus que cet +effet venait constamment à la suite de l'eau nouvelle, +lui en ont rapporté la cause. Plusieurs ont +pensé qu'elle dépendait des sels dont ils ont supposé +cette eau chargée; mais l'existence de ces +sels n'est point démontrée, et il paraît que cet +accident a une raison plus simple. J'ai dit que les +eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril dans +le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis +ce moment forment des humeurs d'une mauvaise +qualité. Lorsque l'eau nouvelle arrive, il se +fait dans le sang une espèce de fermentation, +dont l'issue est de séparer les humeurs vicieuses +et de les chasser vers la peau, où la transpiration +les appelle: c'est une vraie dépuration purgative, +et toujours salutaire.</p> + +<p>Un autre mal encore trop commun au Kaire +est une enflure de bourses, qui souvent devient +une énorme <i>hydrocèle</i>. On observe qu'il attaque +de préférence les Grecs et les Coptes; et par là, +le soupçon de sa cause tombe sur l'abus de l'huile +dont ils usent plus des deux tiers de l'année. +L'on soupçonne aussi que les bains chauds y concourent, +et leur usage immodéré a d'autres effets +qui ne sont pas moins nuisibles<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>. Je remarquerai,<a name="page_197" id="page_197"></a> +à cette occasion, que, dans la Syrie comme dans +l'Égypte, une expérience constante a prouvé que +l'eau-de-vie tirée des figues ordinaires, ou de +celles des sycomores, ainsi que l'eau-de-vie des +dattes et des fruits de <i>nopal</i>, a un effet très-prompt +sur les bourses, qu'elle rend douloureuses +et dures dès le 3<sup>e</sup> ou 4<sup>e</sup> jour que l'on a +commencé d'en boire; et si l'on n'en cesse pas +l'usage, le mal dégénère en hydrocèle complète.</p> + +<p>L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le même +inconvénient; elle est toujours anisée et très-violente, +parce qu'on la distille jusqu'à 3 fois. Les +chrétiens de Syrie et les coptes d'Égypte en font +beaucoup d'usage; ces derniers, surtout, en boivent<a name="page_198" id="page_198"></a> +des pintes entières à leur souper: j'avais +taxé ce fait d'exagération; mais il a fallu me rendre +aux preuves de l'évidence, sans cesser néanmoins +de m'étonner que de pareils excès ne tuent +pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins +les symptômes de la profonde ivresse.</p> + +<p>Le printemps, qui dans l'Égypte est l'été de nos +climats, amène des fièvres malignes dont l'issue +est toujours très-prompte. Un médecin français qui +en a traité beaucoup a remarqué que le kina, +donné dans les rémissions à la dose de 2 et 3 +onces, a fréquemment sauvé des malades aux +portes de la mort<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. Sitôt que le mal se déclare, +il faut s'astreindre rigoureusement au régime végétal +acide; on s'interdit la viande, le poisson, et +surtout les œufs; ils sont une espèce de poison +en Égypte. Dans ce pays comme en Syrie, les +observations constatent que la saignée est toujours +plus nuisible qu'avantageuse, même lorsqu'elle +paraît le mieux indiquée: la raison en est +que les corps nourris d'aliments malsains, tels que +les fruits verts, les légumes crus, le fromage, les +olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs; +leur tempérament est généralement bilieux, ainsi +que l'annoncent leurs yeux et leurs soucils noirs, +leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur<a name="page_199" id="page_199"></a> +maladie habituelle est le mal d'estomac; presque +tous se plaignent d'âcretés à la gorge et de nausées +acides; aussi l'émétique et la crême de tartre +ont-ils du succès dans presque tous les cas.</p> + +<p>Les fièvres malignes deviennent quelquefois +épidémiques, et alors on les prendrait volontiers +pour la peste, dont il me reste à parler.</p> + +<h4>§ III.<br /><br /> +De la peste.</h4> + +<p>Quelques personnes ont voulu établir parmi +nous l'opinion que la peste était originaire d'Égypte; +mais cette opinion, fondée sur des préjugés +vagues, paraît démentie par les faits. Nos négociants +établis depuis longues années à Alexandrie +assurent, de concert avec les Égyptiens, que la +peste ne vient jamais de l'intérieur du pays<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>, +mais qu'elle paraît d'abord sur la côte à Alexandrie; +d'Alexandrie elle passe à Rosette, de Rosette +au Kaire, du Kaire à Damiât et dans le reste du +Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours +précédée de l'arrivée de quelque bâtiment venant +de Smyrne ou de Constantinople, et que si la peste<a name="page_200" id="page_200"></a> +a été violente dans l'une de ces villes pendant +l'été, le danger est plus grand pour la leur pendant +l'hiver qui suit. Il paraît constant que son +vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perpétue +par l'aveugle négligence des Turks; elle est au +point que l'on vend publiquement les effets des +morts pestiférés. Les vaisseaux qui viennent ensuite +à Alexandrie, ne manquent jamais d'apporter +des fournitures et des habits de laine qui sortent +de ces ventes, et ils les débitent au bazar de la +ville, où ils jettent d'abord la contagion. Les +Grecs, qui font ce commerce, en sont presque +toujours les premières victimes. Peu à peu l'épidémie +gagne Rosette, et enfin le Kaire, en suivant +la route journalière des marchandises. Aussitôt +qu'elle est constatée, les négociants européens +s'enferment dans leur <i>kan</i> ou <i>contrée,</i> eux et leurs +domestiques, et ils ne communiquent plus au dehors. +Leurs vivres, déposés à la porte du <i>kan,</i> y +sont reçus par un portier, qui les prend avec des +tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau +destinée à cet usage. Si l'on veut leur parler, ils +observent toujours une distance qui empêche tout +contact de vêtements ou d'haleine; par ce moyen +ils se préservent du fléau, à moins qu'il n'arrive +quelque infraction à la police. Il y a quelques années +qu'un chat, passé par les terrasses chez nos +négociants du Kaire, porta la peste à deux d'entre +eux, dont l'un mourut.<a name="page_201" id="page_201"></a></p> + +<p>L'on conçoit combien cet emprisonnement est +ennuyeux: il dure jusqu'à 3 et 4 mois, pendant +lesquels les amusements se réduisent à se promener +le soir sur les terrasses, et à jouer aux cartes.</p> + +<p>La peste offre plusieurs phénomènes très-remarquables. +A Constantinople, elle règne pendant +l'été, et s'affaiblit ou se détruit pendant l'hiver. +En Égypte, au contraire, elle règne pendant l'hiver, +et juin ne manque jamais de la détruire. Cette +bizarrerie apparente s'explique par un même principe. +L'hiver détruit la peste à Constantinople, +parce que le froid y est très-rigoureux. L'été l'allume, +parce que la chaleur y est humide, à raison +des mers, des forêts et des montagnes voisines. En +Égypte, l'hiver fomente la peste, parce qu'il est humide +et doux; l'été la détruit, parce qu'il est chaud +et sec. Il agit sur elle comme sur les viandes, qu'il +ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante +qu'autant qu'elle se joint à l'humidité<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.<a name="page_202" id="page_202"></a> +L'Égypte est affligée de la peste tous les 4 ou 5 +ans; les ravagés qu'elle y cause devraient la dépeupler, +si les étrangers qui y affluent sans cesse +de tout l'empire ne réparaient une grande partie +de ses pertes.</p> + +<p>En Syrie, la peste est beaucoup plus rare: il y +a 25 ans qu'on ne l'y a ressentie. La raison en est +sans doute la rareté des vaisseaux venant en droiture +de Constantinople. D'ailleurs on observe +qu'elle ne se naturalise pas aisément dans cette +province. Transportée de l'Archipel, ou même de +Damiât, dans les rades de Lataqîé, Saïd ou Acre, +elle n'y prend point racine; elle veut des circonstances +préliminaires et une route combinée: il +faut qu'elle passe du Kaire, en droiture à Damiât: +alors toute la Syrie est sûre d'en être infectée.</p> + +<p>L'opinion enracinée du fatalisme, et bien plus +encore la barbarie du gouvernement, ont empêché +jusqu'ici les Turks de se mettre en garde +contre ce fléau meurtrier: cependant le succès +des soins qu'ils ont vu prendre aux Francs a fait +depuis quelque temps impression sur plusieurs +d'entre eux. Les chrétiens du pays qui traitent +avec nos négociants seraient disposés à s'enfermer +comme eux; mais il faudrait qu'ils y fussent +autorisés par la Porte. Il paraît qu'en ce moment +elle s'occupe de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait +publié l'année dernière un édit pour établir un +lazaret à Constantinople, et 3 autres dans l'empire;<a name="page_203" id="page_203"></a> +savoir, à Smyrne, en Candie et à Alexandrie. +Le gouvernement de Tunis a pris ce sage parti +depuis quelques années; mais la police turke est +partout si mauvaise, qu'on doit espérer peu de +succès de ces établissements, malgré leur extrême +importance pour le commerce, et pour la sûreté +des états de la Méditerranée<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE XIII.<br /><br /> +Tableau résumé de l'Égypte.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>'ÉGYPTE</small> fournirait encore matière à beaucoup +d'autres observations; mais comme elles sont +étrangères à mon objet, ou qu'elles rentrent dans +celles que j'aurai occasion de faire sur la Syrie, je +ne m'étendrai pas davantage.</p> + +<p>Si l'on se rappelle ce que j'ai exposé de la nature +et de l'aspect du sol; si l'on se peint un pays +plat, coupé de canaux, inondé pendant 3 mois, +fangeux et verdoyant pendant 3 autres, poudreux +et gercé le reste de l'année; si l'on se figure +sur ce terrain des villages de boue et de briques<a name="page_204" id="page_204"></a> +ruinés, des paysans nus et hâlés, des buffles, des +chameaux, des sycomores, des dattiers clair-semés, +des lacs, des champs cultivés, et de grands espaces +vides; si l'on y joint un soleil étincelant sur l'azur +d'un ciel presque toujours sans nuages, des vents +plus ou moins forts, mais perpétuels: l'on aura +pu se former une idée rapprochée de l'état physique +du pays<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>. On a pu juger de l'état civil des<a name="page_205" id="page_205"></a> +habitants, par leurs divisions en races, en sectes, +en conditions; par la nature d'un gouvernement +qui ne connaît ni propriété, ni sûreté de personnes, +et par l'image d'un pouvoir illimité confié à une +soldatesque licencieuse et grossière: enfin l'on<a name="page_206" id="page_206"></a> +peut apprécier la force de ce gouvernement en +résumant son état militaire, la qualité de ses troupes; +en observant que dans toute l'Égypte et sur +les frontières il n'y a ni fort, ni redoute, ni artillerie, +ni ingénieurs, et que, pour la marine, on ne +compte que les 28 vaisseaux et cayasses de Suez, +armés chacun de 4 pierriers rouillés, et montés +par des marins qui ne connaissent pas la boussole. +C'est au lecteur à établir sur ces faits l'opinion +qu'il doit prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par +hasard, que je le lui présente sous un point de +vue différent de quelques autres relations, cette +diversité ne devrait point l'étonner. Rien de moins +unanime que les jugements des voyageurs sur les +pays qu'ils ont vus: souvent contradictoires entre +eux, celui-ci déprime ce que celui-là vante; et tel +peint comme un lieu de délices ce qui pour tel +autre n'est qu'un lieu fort ordinaire. On leur reproche +cette contradiction; mais ils la partagent +avec leurs censeurs mêmes, puisqu'elle est dans +la nature des choses. Quoi que nous puissions +faire, nos jugements sont biens moins fondés sur +les qualités réelles des objets, que sur les affections +que nous recevons, ou que nous portons +déja en les voyant. Une expérience journalière +prouve qu'il s'y mêle toujours des idées étrangères, +et de là vient que le même pays qui nous a paru +beau dans un temps nous paraît quelquefois désagréable +dans un autre. D'ailleurs, le préjugé des<a name="page_207" id="page_207"></a> +habitudes premières est tel, que jamais l'on ne +peut s'en dégager. L'habitant des montagnes hait +les plaines; l'habitant des plaines déprise les montagnes. +L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois +un temps brumeux. Nous aimons la verdure des +forêts; le Suédois préfère la blancheur des neiges: +le Lapon, transporté de sa chaumière enfumée +dans les bosquets de Chantilly, y est mort de chaleur +et de mélancolie. Chacun a ses goûts, et juge +en conséquence. Je conçois que, pour un Égyptien, +l'Égypte est et sera toujours le plus beau pays du +monde, quoiqu'il n'ait vu que celui-là. Mais, s'il +m'est permis d'en dire mon avis comme témoin +oculaire, j'avoue que je n'en ai pas pris une idée +si avantageuse. Je rends justice à son extrême fertilité, +à la variété de ses produits, à l'avantage de +sa position pour le commerce: je conviens que +l'Égypte est peu sujette aux intempéries qui font +manquer nos récoltes; que les ouragans de l'Amérique +y sont inconnus; que les tremblements qui +de nos jours ont dévasté le Portugal et l'Italie y +sont très-rares, quoique non pas sans exemples<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>; +je conviens même que la chaleur qui accable les +Européens n'est pas un inconvénient pour les +naturels: mais c'en est un grave que ces vents +meurtriers de sud; c'en est un autre que ce vent +de nord-est qui donne des maux de tête violents;<a name="page_208" id="page_208"></a> +c'en est encore un que cette multitude de scorpions, +de cousins, et surtout de mouches, telle +que l'on ne peut manger sans courir risque d'en +avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus monotone; +toujours une plaine nue à perte de vue; +toujours un horizon plat et uniforme<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>; des dattiers +sur leur tige maigre, ou des huttes de terre +sur des chaussées: jamais cette richesse de paysages, +où la variété des objets, où la diversité des +sites occupent l'esprit et les yeux par des scènes +et des sensations renaissantes: nul pays n'est moins +pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres +et des poètes: on n'y trouve rien de ce qui +fait le charme et la richesse de leurs tableaux; et +il est remarquable que ni les Arabes ni les anciens +ne font mention des poètes d'Égypte. En +effet, que chanterait l'Égyptien sur le chalumeau +de Gessner et de Théocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux, +ni frais gazons, ni antres solitaires; il ne +connaît ni les vallons, ni les coteaux, ni les roches +pendantes. Thompson n'y trouverait ni le sifflement +des vents dans les forêts, ni les roulements du +tonnerre dans les montagnes, ni la paisible majesté +des bois antiques, ni l'orage imposant, ni le calme +touchant qui lui succède: un cercle éternel des +mêmes opérations ramène toujours les gras troupeaux,<a name="page_209" id="page_209"></a> +les champs fertiles, le fleuve boueux, la +mer d'eau douce, et les villages semblables aux +îles. Que si la pensée se porte à l'horizon qu'embrasse +la vue, elle s'effraie de n'y trouver que des +déserts sauvages, où le voyageur égaré, épuisé de +soif et de fatigue, se décourage devant l'espace +immense qui le sépare du monde; il implore en +vain la terre et le ciel; ses cris, perdus sur une +plaine rase, ne lui sont pas même rendus par des +échos: dénué de tout, et seul dans l'univers, il +périt de rage et de désespoir devant une nature +morne, sans la consolation même de voir verser +une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin +est sans doute ce qui donne tant de prix au sol de +l'Égypte. La nudité du désert rend plus saillante +l'abondance du fleuve, et l'aspect des privations +ajoute au charme des jouissances: elles ont pu +être nombreuses dans les temps passés, et elles +pourraient renaître sous l'influence d'un bon gouvernement; +mais, dans l'état actuel, la richesse de +la nature y est sans effet et sans fruit. En vain +célèbre-t-on les jardins de Rosette et du Kaire; +l'art des jardins, cet art si cher aux peuples policés, +est ignoré des Turks, qui méprisent les champs et +la culture. Dans tout l'empire les jardins ne sont +que des vergers sauvages où les arbres, jetés sans +soin, n'ont pas même le mérite du désordre. En +vain se récrie-t-on sur les orangers et les cédrats +qui croissent en plein air: on fait illusion à notre<a name="page_210" id="page_210"></a> +esprit, accoutumé d'allier à ces arbres les idées +d'opulence et de culture qui chez nous les accompagnent. +En Égypte, arbres vulgaires, ils s'associent +à la misère des cabanes qu'ils couvrent, et +ne rappellent que l'idée de l'abandon et de la pauvreté. +En vain peint-on le Turk mollement couché +sous leur ombre, heureux de fumer sa pipe sans +penser: l'ignorance et la sottise ont sans doute +leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir; +mais, je l'avoue, je n'ai pu envier le repos des +esclaves, ni appeler bonheur l'apathie des automates. +Je ne concevrais pas même d'où peut venir +l'enthousiasme que des voyageurs témoignent pour +l'Égypte, si l'expérience ne m'en eût dévoilé les +causes secrètes.</p> + +<h4>Des exagérations des voyageurs.</h4> + +<p>On a dès long-temps remarqué dans les voyageurs +une affectation particulière à vanter le théâtre +de leurs voyages, et les bons esprits, qui souvent +ont reconnu l'exagération de leurs récits, ont +averti, par un proverbe, de se tenir en garde +contre leur prestige<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>; mais l'abus subsiste, parce +qu'il tient à des causes renaissantes. Chacun de +nous en porte le germe; et souvent le reproche +appartient à ceux mêmes qui l'adressent. En effet,<a name="page_211" id="page_211"></a> +qu'on examine un arrivant de pays lointains, dans +une société oisive et curieuse: la nouveauté de +ses récits attire l'attention sur lui; elle mène jusqu'à +la bienveillance pour sa personne; on l'aime +parce qu'il amuse, et parce que ses prétentions sont +d'un genre qui ne peut choquer. De son côté, il +ne tarde pas de sentir qu'il n'intéresse qu'autant +qu'il excite des sensations nouvelles. Le besoin +de soutenir, l'envie même d'augmenter l'intérêt, +l'engagent à donner des couleurs plus fortes à ses +tableaux; il peint les objets plus grands pour +qu'ils frappent davantage: les succès qu'il obtient +l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se +réfléchit sur lui-même; et bientôt il s'établit +entre ses auditeurs et lui une émulation et un +commerce par lequel il rend en étonnement ce +qu'on lui paie en admiration. Le merveilleux de +ce qu'il a vu rejaillit d'abord sur lui-même; puis, +par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu, +et qui à leur tour le racontent: ainsi la +vanité, qui se mêle à tout, devient une des causes +de ce penchant que nous avons tous, soit pour +croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs, +nous voulons moins être instruits qu'amusés, et +c'est par ces raisons que les faiseurs de contes, en +tout genre, ont toujours occupé un rang distingué +dans l'estime des hommes et dans la classe +des écrivains.</p> + +<p>Il est pour les voyageurs une autre cause d'enthousiasme:<a name="page_212" id="page_212"></a> +loin des objets dont elle a joui, l'imagination +privée s'enflamme; l'absence rallume les +désirs, et la satiété de ce qui nous environne prête +un charme à ce qui est hors de notre portée. On +regrette un pays d'où l'on désira souvent de sortir, +et l'on se peint en beau les lieux dont la présence +pourrait être encore à charge. Les voyageurs qui +ne font que passer en Égypte ne sont pas dans +cette classe, parce qu'ils n'ont pas le temps de +perdre l'illusion de la nouveauté; mais quiconque +y séjourne peut y être rangé. Nos négociants le +savent, et ils ont fait à ce sujet une observation +qu'on doit citer: ils ont remarqué que ceux même +d'entre eux qui ont le plus senti les désagréments +de cette demeure ne sont pas plus tôt retournés +en France, que tout s'efface de leur mémoire; +leurs souvenirs prennent de riantes couleurs; en +sorte que 2 ans après on n'imaginerait pas qu'ils +y eussent jamais été. «Comment pensez-vous encore +à nous?» m'écrivait dernièrement un résident +au Kaire; «comment conservez-vous les idées +vraies de ce lieu de misère<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, lorsque nous<a name="page_213" id="page_213"></a> +avons éprouvé que tous ceux qui repassent les +oublient au point de nous étonner nous-mêmes?» +Je l'avoue, des causes si générales et si puissantes +n'eussent pas été sans effet sur moi-même; mais +j'ai pris un soin particulier de m'en défendre, et +de conserver mes impressions premières, pour +donner à mes récits le seul mérite qu'ils pussent +avoir, celui de la vérité. Il est temps de les reporter +sur des objets d'un intérêt plus vaste; mais +comme le lecteur ne me pardonnerait pas de quitter +l'Égypte sans parler des ruines et des pyramides, +j'en dirai deux mots.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE XIV.<br /><br /> +Des ruines et des pyramides<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">J</span><small>'AI</small> déja exposé comment la difficulté habituelle +des voyages en Égypte, devenue plus grande en +ces dernières années, s'opposait aux recherches<a name="page_214" id="page_214"></a> +sur les antiquités. Faute de moyens, et surtout +de circonstances propres, on est réduit à ne voir +que ce que d'autres ont vu, et à ne dire que ce +qu'ils ont déja publié. Par cette raison, je ne répéterai +pas ce qui se trouve déja répété plus d'une +fois dans <i>Paul Luca</i>, <i>Maillet</i>, <i>Siccard</i>, <i>Pocoke</i>, +<i>Graves</i>, <i>Norden</i>, <i>Niebuhr</i>, et récemment dans les +Lettres de Savary. Je me bornerai à quelques +considérations générales.</p> + +<p>Les pyramides de Djizé sont un exemple frappant +de cette difficulté d'observer dont j'ai fait +mention. Quoique situées à 4 lieues seulement +du Kaire, où il réside des Francs, quoique visitées +par une foule de voyageurs, on n'est point +encore d'accord sur leurs dimensions. On a mesuré +plusieurs fois leur hauteur par les procédés +géométriques, et chaque opération a donné un +résultat différent<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. Pour décider la question, +il faudrait une nouvelle mesure solennelle, faite +par des personnes connues; mais en attendant, on +doit taxer d'erreur tous ceux qui donnent à la +grande pyramide autant d'élévation que de base, +attendu que son triangle est très-sensiblement +écrasé. La connaissance de cette base me paraît +d'autant plus intéressante, que je lui crois du rapport<a name="page_215" id="page_215"></a> +à l'une des mesures carrées des Égyptiens; +et dans la coupe des pierres, si l'on trouvait des +dimensions revenant souvent les mêmes, peut-être +en pourrait-on déduire leurs autres mesures.</p> + +<p>On se plaint ordinairement de ne point comprendre +la description de l'intérieur de la pyramide; +et en effet, à moins d'être versé dans l'art +des plans, on a peine à se reconnaître sur la gravure. +Le meilleur moyen de s'en faire une idée, +serait d'exécuter en terre crue ou cuite, une pyramide +dans des proportions réduites, par exemple, +d'un pouce par toise. Cette masse aurait 8 +pieds 4 pouces de base, et à peu près 7 et demi +de hauteur: en la coupant en 2 portions de haut +en bas, on y pratiquerait le premier canal qui +descend obliquement, la galerie qui remonte de +même, et la chambre sépulcrale qui est à son extrémité. +Norden fournirait les meilleurs détails; +mais il faudrait un artiste habitué à ce genre d'ouvrages.</p> + +<p>La ligne du rocher sur lequel sont assises les +pyramides ne s'élève pas au-dessus du niveau de +la plaine de plus de 40 à 50 pieds. La pierre dont +il est formé, est, comme je l'ai dit, une pierre calcaire +blanchâtre, d'un grain pareil au beau moellon, +ou à cette pierre connue dans quelques provinces +sous le nom de <i>rairie</i>. Celle des pyramides +est d'une nature semblable. Au commencement +du siècle, on croyait, sur l'autorité d'Hérodote,<a name="page_216" id="page_216"></a> +que les matériaux en avaient été transportés d'ailleurs; +mais des voyageurs, observant la ressemblance +dont nous parlons, ont trouvé plus naturel +de les faire tirer du rocher même; et l'on traite +aujourd'hui de fable le récit d'Hérodote, et d'absurdité +cette translation de pierres. On calcule que +l'aplanissement du rocher en a dû fournir la majeure +partie; et, pour le reste, on suppose des +souterrains invisibles, que l'on agrandit autant +qu'il est besoin. Mais si l'opinion ancienne a des +invraisemblances, la moderne n'a que des suppositions. +Ce n'est point un motif suffisant de juger, +que de dire: <i>Il est incroyable que l'on ait transporté +des carrières éloignées</i>; <i>il est absurde d'avoir +multiplié des frais qui deviennent énormes</i>, <i>etc.</i> +Dans les choses qui tiennent aux opinions et aux +gouvernements des peuples anciens, la mesure +des probabilités est délicate à saisir: aussi, quelque +invraisemblable que paraisse le fait dont il +s'agit, si l'on observe que l'historien qui le rapporte +a puisé dans les archives originales; qu'il +est très-exact dans tous ceux que l'on peut vérifier; +que le rocher libyque n'offre en aucun endroit +des élévations semblables à celles qu'on veut supposer, +et que les souterrains sont encore à connaître; +si l'on se rappelle les immenses carrières +qui s'étendent de Saouâdi à Manfalout, dans un +espace de 25 lieues; enfin, si l'on considère que +leurs pierres, qui sont de la même espèce, n'ont<a name="page_217" id="page_217"></a> +aucun autre emploi apparent<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>; on sera porté +tout au moins à suspendre son jugement, en attendant +une évidence qui le détermine. Pareillement +quelques écrivains se sont lassés de l'opinion +que les pyramides étaient des tombeaux, et +ils en ont voulu faire des temples ou des observatoires; +ils ont regardé comme absurde qu'une +nation sage et policée fît une affaire d'état du sépulcre +de son chef, et comme extravagant qu'un +monarque écrasât son peuple de corvées, pour +enfermer un squelette de 5 pieds dans une montagne +de pierres: mais, je le répète, on juge mal +les peuples anciens, quand on prend pour terme +de comparaison nos opinions, nos usages. Les +motifs qui les ont animés peuvent nous paraître +extravagants, peuvent l'être même aux yeux de la +raison, sans avoir été moins puissants, moins efficaces. +On se donne des entraves gratuites de +contradictions, en leur supposant une sagesse +conforme à nos principes; nous raisonnons trop +d'après nos idées, et pas assez d'après les leurs. +En suivant ici, soit les unes, soit les autres, on +jugera que les pyramides ne peuvent avoir été +des observatoires d'astronomie<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>; parce que le<a name="page_218" id="page_218"></a> +mont Moqattam en offrait un plus élevé, et qui +borne ceux-là; parce que tout observatoire élevé +est inutile en Égypte, où le sol est très-plat, et +où les vapeurs dérobent les étoiles plusieurs degrés +au-dessus de l'horizon; parce qu'il est impossible +de monter sur la plupart des pyramides; +enfin, parce qu'il était inutile de rassembler 11 +observatoires aussi voisins que le sont les pyramides, +grandes et petites, que l'on découvre du +local de Djizé. D'après ces considérations, on pensera +que Platon, qui a fourni l'idée en question, +n'a pu avoir en vue que des cas accidentels; ou +qu'il n'a ici que son mérite ordinaire d'éloquent +orateur. Si, d'autre part, on pèse les témoignages +des anciens et les circonstances des lieux, si l'on +fait attention qu'auprès des pyramides il se trouve +30 à 40 moindres monuments, offrant des ébauches +de la même figure pyramidale; que ce lieu +stérile, écarté de la terre cultivable, a la qualité +requise des Égyptiens pour être un cimetière, et +que près de là était celui de toute la ville de Memphis, +la plaine des Momies; on sera persuadé que +les pyramides ne sont que des tombeaux. L'on +croira que les despotes d'un peuple superstitieux +ont pu mettre de l'importance et de l'orgueil à +bâtir pour leur squelette une demeure impénétrable, +quand on saura que, dès avant Moïse, il +était de dogme à Memphis que les ames reviendraient +au bout de 6,000 ans habiter les corps<a name="page_219" id="page_219"></a> +qu'elles avaient quittés: c'était par cette raison +que l'on prenait tant de soin de préserver ces +mêmes corps de la dissolution, et que l'on s'efforçait +d'en conserver les formes au moyen des +aromates, des bandelettes et des sarcophages. Celui +qui est encore dans la chambre sépulcrale de +la grande pyramide est précisément dans les dimensions +naturelles; et cette chambre, si obscure +et si étroite<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>, n'a jamais pu convenir qu'à loger +un mort. On veut trouver du mystère à ce +conduit souterrain qui descend perpendiculairement +dans le dessous de la pyramide; mais on +oublie que l'usage de toute l'antiquité fut de ménager +des communications avec l'intérieur des +tombeaux, pour y pratiquer, aux jours prescrits +par la religion, les cérémonies funèbres, telles +que les libations et les offrandes d'aliments aux +morts. Il faut donc revenir à l'opinion, toute +vieille qu'elle peut être, que les pyramides sont +des tombeaux<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>; et cet emploi, indiqué par toutes<a name="page_220" id="page_220"></a> +les circonstances locales, l'est encore par un usage +des Hébreux, qui, comme l'on sait, ont presque +en tout imité les Égyptiens, et qui, à ce titre, +donnèrent la forme pyramidale aux tombeaux +d'Absalon et de Zakarie, que l'on voit encore dans +la vallée de Josaphat: enfin, il est constaté par le +nom même de ces monuments, qui, selon une +analyse conforme à tous les principes de la +science, me donne mot à mot, <i>chambre</i> ou <i>caveau</i> +du <i>mort</i><a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<p>La grande pyramide n'est pas la seule qui ait +été ouverte. Il y en a une autre à <i>Saqâra</i> qui offre +les mêmes détails intérieurs. Depuis quelques +années, un bek a tenté d'ouvrir la 3<sup>e</sup> en grandeur +du local de Djizé, pour en tirer le trésor +supposé. Il l'a attaquée par le même côté et à la +même hauteur que la grande est ouverte; mais +après avoir arraché 2 ou 300 pierres, avec des +peines et une dépense considérable, il a quitté +sans succès son avaricieuse entreprise. L'époque +de la construction de la plupart des pyramides +n'est pas connue; mais celle de la grande est si +évidente, qu'on n'eût jamais dû la contester. Hérodote +l'attribue à <i>Cheops</i>, avec un détail de circonstances +qui prouve que ses auteurs étaient +bien instruits<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>. Or ce Cheops, dans sa liste, +la meilleure de toutes, se trouve le second roi +après <i>Protée</i><a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>, qui fut contemporain de la guerre<a name="page_222" id="page_222"></a> +de Troie; et il en résulte, par l'ordre des faits, +que sa pyramide fut construite vers les années 140 +et 160 de la fondation du temple de Salomon, +c'est-à-dire, 850 ans avant Jésus-Christ.</p> + +<p>La main du temps, et plus encore celle des +hommes, qui ont ravagé tous les monuments de +l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les pyramides. +La solidité de leur construction, et l'énormité +de leur masse, les ont garanties de toute +atteinte, et semblent leur assurer une durée éternelle. +Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, +et cet enthousiasme n'est point exagéré. +L'on commence à voir ces montagnes factices 10 +lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner +à mesure qu'on s'en approche; on en est +encore à une lieue, et déja elles dominent tellement +sur la terre, qu'on croit être à leur pied; +enfin l'on y touche, et rien ne peut exprimer la +variété des sensations qu'on y éprouve<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>: la<a name="page_223" id="page_223"></a> +hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente; +l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, +la mémoire des temps qu'elles rappellent; +le calcul du travail qu'elles ont coûté, l'idée que +ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme +si petit et si faible, qui rampe à leurs pieds; tout +saisit à la fois le cœur et l'esprit d'étonnement, +de terreur, d'humiliation, d'admiration, de respect: +mais, il faut l'avouer, un autre sentiment +succède à ce premier transport. Après avoir pris +une si grande opinion de la puissance de l'homme, +quand on vient à méditer l'objet de son emploi, +on ne jette plus qu'un œil de regret sur son ouvrage; +on s'afflige de penser que, pour construire +un vain tombeau, il a fallu tourmenter 20 ans +une nation entière; on gémit sur la foule d'injustices +et de vexations qu'ont dû coûter les corvées +onéreuses et du transport, et de la coupe, et de +l'entassement de tant de matériaux. On s'indigne +contre l'extravagance des despotes qui ont commandé +ces barbares ouvrages; ce sentiment revient +plus d'une fois en parcourant les monuments +de l'Égypte: ces labyrinthes, ces temples, ces +pyramides, dans leur massive structure, attestent +bien moins le génie d'un peuple opulent et ami +des arts, que la servitude d'une nation tourmentée +par le caprice de ses maîtres. Alors on pardonne +à l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustré +leur espoir; on en accorde moins de pitié à<a name="page_224" id="page_224"></a> +ces ruines; et tandis que l'amateur des arts s'indigne +dans Alexandrie de voir scier les colonnes +des palais, pour en faire des <i>meules</i> de moulin, +le philosophe, après cette première émotion que +cause la perte de toute belle chose, ne peut s'empêcher +de sourire à la justice secrète du sort, qui +rend au peuple ce qui lui coûta tant de peines, +et qui soumet au plus humble de ses besoins +l'orgueil d'un luxe inutile.</p> + +<p>C'est l'intérêt de ce peuple, sans doute, plus +que celui des monuments, qui doit dicter le souhait +de voir passer en d'autres mains l'Égypte; mais, +ne fût-ce que sous cet aspect, cette révolution +serait toujours très-désirable. Si l'Égypte était possédée +par une nation amie des beaux-arts, on y +trouverait, pour la connaissance de l'antiquité, des +ressources que désormais le reste de la terre nous +refuse; peut-être y découvrirait-on même des +livres. Il n'y a pas 3 ans qu'on déterra près de Damiât +plus de 100 <i>volumes</i> écrits en langue inconnue<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>; +ils furent incontinent brûlés sur la décision +des chaiks du Kaire. A la vérité le Delta +n'offre plus de ruines bien intéressantes, parce +que les habitants ont tout détruit par besoin ou +par superstition. Mais le Saïd moins peuplé, mais la<a name="page_225" id="page_225"></a> +lisière du désert moins fréquentée en ont encore +d'intactes. On en doit surtout espérer dans les +<i>Oasis</i>; dans ces îles séparées du monde par une mer +de sable, où nul voyageur connu n'a pénétré depuis +Alexandre. Ces cantons, qui jadis avaient des villes +et des temples, n'ayant point subi les dévastations +des barbares, ont dû garder leurs monuments, par +cela même que leur population a dépéri ou s'est +anéantie; et ces monuments, enfouis dans les sables, +s'y conservent comme en dépôt pour la génération +future. C'est à ce temps, moins éloigné +peut-être qu'on ne pense, qu'il faut remettre nos +souhaits et notre espoir. C'est alors qu'on pourra +fouiller de toutes parts la terre du Nil et les sables +de la Libye; qu'on pourra ouvrir la petite pyramide +de Djizé, qui, pour être démolie de fond en +comble, ne coûterait pas 50,000 livres: c'est peut-être +encore à cette époque qu'il faut remettre la +solution des hiéroglyphes, quoique les secours +actuels me paraissent suffisants pour y arriver.</p> + +<p>Mais c'en est assez sur des sujets de conjectures: +il est temps de passer à l'examen d'une autre +contrée qui, sous les rapports de l'état ancien +et de l'état moderne, n'est pas moins intéressante +que l'Égypte elle-même.<a name="page_226" id="page_226"></a></p> + +<h4>NOTE.</h4> + +<p>Le premier des deux manuscrits arabes dont j'ai parlé, page +85, est numéroté 786. Il paraît avoir été composé vers l'an +1620, par un homme de loi, le chaik Merèï, fils de Yousef +le Hanbalite.</p> + +<p>C'est une espèce de chronique à la manière des Orientaux, +qui trace de suite, mais sans cohérence de discours, les événements +saillants des règnes des princes, leur avénement au +trône, leurs guerres, leurs fondations pieuses, leur mort et +quelques traits de leur caractère. L'auteur en conduit la série +depuis les premiers kalifes, sous qui se fit la conquête de l'Égypte, +jusqu'au pacha turk qui de son temps y était vice-roi +du sultan de Constantinople. Un extrait détaillé de cet +ouvrage serait à la fois étranger à mon sujet et trop long. Il +me suffira d'en donner les résultats principaux qui sont—que, +depuis l'invasion d'<i>Amrou</i>, lieutenant du kalife Omar, +l'Égypte fut gouvernée par les vice-rois des kalifes ses successeurs, +dont le siége fut d'abord à Damas, puis à Bagdad.—Que +l'un de ces kalifes (<i>Maimoun</i>) s'étant composé une +garde d'esclaves turkmans, cette soldatesque finit par envahir +tous les emplois militaires de l'empire, et le gouvernement +des provinces.—Qu'un fils de ces soldats esclaves, +nommé Ahmed-Ben-Touloun, se rendit indépendant en +Égypte vers 872, et forma un empire qui s'étendit depuis +Rahbé, près de Moussel, jusqu'en Barbarie.—(Le tribut de +l'Égypte passait 41,111,111 tournois, et il y avait 7,000 +juments de race dans les haras d'Ahmed)—Qu'après 30 +ans, l'Égypte retourna aux kalifes, qui ne furent pas plus prudents.—Qu'en +934, un soldat de fortune, nommé Akchid, +se déclara encore indépendant, et entretint jusqu'à 400,000<a name="page_227" id="page_227"></a> +hommes.—Qu'à sa mort, un esclave noir, appelé Kafour, +saisit le sceptre et régna avec un talent transcendant.—Qu'après +lui, en 968, les descendants de Fatime et d'Ali, +reconnus pour kalifes en Barbarie, s'emparèrent de l'Égypte, +où ils régnèrent sous le nom de fatimites.—Que l'un d'eux +fonda en 969 la ville du Kaire actuel.—Que cette famille +régna jusqu'en 1200 dans une suite de princes qui, selon la +remarque de Merèï, furent tous des fous furieux ou stupides.—Sous +eux, l'Égypte tomba dans un gouffre de calamités, +de pestes et de famines, dont une dura 7 ans. L'auteur à cette +occasion recense les famines et les pestes, et en trouve 21 +depuis 635 jusqu'en 1440.</p> + +<p>Les kalifes d'Égypte, comme ceux de Bagdad, s'étant formé +une garde d'étrangers, en devinrent comme eux la victime. +Selah-el-din, Kourde d'extraction, vizir du dernier +fatimite, dépose son maître, et fonde la dynastie dite d'Aïoub, +du nom de son père.—Ce fut lui qui fit construire le puits +à escalier en limaçon, appelé puits de Josef. Son armée était +surtout composée de <i>cavaliers</i> nommés en arabe <i>serrâdjin</i>, +dont les croisés firent leur mot <i>Sarrazins</i>. Cette dynastie +régna 85 ans sous 10 sultans.</p> + +<p>L'armée, alors composée de Mamlouks turkmans, ayant tué +le dernier aïoubite, un Turkman, nommé Ibek, saisit le sceptre, +et établit la dynastie des <i>Mamlouks</i> turkmans.—Sous +le court règne du fils d'Ibek, Holagou-Kan et ses Mogols +détruisent Bagdad et le kalifat en 1258.—Le dixième sultan +turkman, Qalaoun, s'étant formé une garde de 12,000 Mamlouks +tcherkasses, achetés dans les marchés de l'Asie, cette +milice devient la maîtresse, élit les princes, les dépose, les +étrangle, etc.—Un chef de ce corps, nommé Barqouq, est +élu et ouvre la dynastie des Mamlouks tcherkasses; il laissa +en monnaie 25,000,000 tournois et 14,000,000 en meubles.—Le +23<sup>e</sup> de cette dynastie fut attaqué par Sélim II, qui, +l'ayant tué dans une bataille livrée près d'Alep, poursuivit +en Égypte son successeur Toumâmbek, en qui finit le premier +empire des Mamlouks.—Résumant la série de ces +princes, il se trouve que 48 sultans, dont 24 Turkmans +et 24 Tcherkasses, n'ont régné que 263 ans: que, sur les +24 Turkmans, 11 furent assassinés et 6 déposés: que sur les<a name="page_228" id="page_228"></a> +24 Tcherkasses, 6 furent assassinés et 11 déposés, et que nombre +d'entre eux n'ont régné que quelques mois: que tous ces +princes ne surent que faire la guerre, piller, ravager, et faire +ensuite des fondations pieuses de mosquées, d'écoles, etc.: +que, sous le 11<sup>e</sup> de la race turkmane, on fut au moment +de détourner le Nil dans la mer Rouge, par le pied du mont +Moqattam, et que les frais furent évalués 2,250,000 fr. +Enfin Merèï donne la série des pachas, qui est de peu d'intérêt, +et termine par les principes du gouvernement musulman, +qui sont purement le despotisme de droit divin.</p> + +<p>Le second manuscrit, numéroté 695, est un <i>miroir</i> ou tableau +de l'empire des Mamlouks, sultans d'Égypte, composé +par Kalil, fils de Châhin el Zâher, vizir du sultan Malek-el-<i>acheraf</i> +(8<sup>e</sup> de la dynastie tcherkasse).</p> + +<p>Cet ouvrage, d'un genre dont je ne connais aucun exemple +parmi les Arabes, est une espèce de statistique de l'empire +des Mamlouks, au temps de l'écrivain; on dirait, en le +lisant, qu'il a décrit la cour de Louis XIV. La table seule +des chapitres en donnera une idée capable de le faire apprécier, +et j'y joindrai quelques-uns des détails qui m'ont paru +les plus curieux et les plus instructifs.</p> + +<p>Après une préface très-emphatique, selon l'usage musulman, +après avoir attesté qu'il n'y a qu'un Dieu, que Mahomet +est son seul prophète, Châhin décrit les qualités +éminentes qui doivent composer le caractère de tout mortel +à qui <i>la plume du destin a tracé sur ses tables indélébiles</i> une +carrière glorieuse; il prévient qu'ayant d'abord fait un gros +livre, il a ensuite trouvé plus sage de le réduire et de le +faire très-petit (ce qui est digne d'imitation), et il procède +à la table méthodique des chapitres.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>. Des titres qui assurent à l'Égypte la supériorité +sur les autres empires de la terre.—De ses lieux de dévotion +et de pèlerinage.—De ses monuments merveilleux, tant +anciens que modernes.—De ses limites.—De ses villes.—De +ses frontières.—Des provinces et des pays où s'étend sa +domination.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre II.</span> Du pouvoir souverain.—Des qualités nécessaires +à un sultan.—De ses devoirs.—Des jours de <i>gala</i><a name="page_229" id="page_229"></a> +et de cérémonies publiques.—Des habits d'uniforme de chaque +classe d'officiers attachés au sultan.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre III.</span> Du commandant des fidèles; de son rang; de +son état.—Des grands qâdis (juges) auxquels appartient de +<i>lier</i> et de <i>délier</i>.—Des imâms.—Des gens de loi et des qâdis +particuliers.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre IV.</span> Du vizir, à la fois premier ministre et surintendant +des finances de la maison du sultan.—Du trésor +du sultan et de ses administrateurs.—Des secrétaires d'état, +ayant le département de la chambre et des dépêches.—De +l'inspecteur général des armées.—Du parleur (ou grand +avocat) du divan (conseil).—Du premier maître de la +bouche (maître d'hôtel) du sultan, ayant l'administration du +trésor particulier et du domaine, et généralement de tous les +bureaux établis pour l'administration des finances.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre V.</span> Des enfants du sultan régnant, et des princes +du sang royal.—Du régent.—Du vicaire de l'empire.—Du +maître des écuries (ou connétable).—Des émirs commandant +à 1,000 Mamlouks.—Des émirs de la musique guerrière, +commandant à 40 Mamlouks; et des émirs inférieurs, +commandant à 20, à 10 et à 5 Mamlouks.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre VI.</span> Des grands officiers de la couronne, et généralement +de tous ceux qui remplissent des fonctions publiques +et particulières auprès du sultan.—Des officiers kavanis et +des officiers khassekis, tirés des Mamlouks affranchis, et faisant +dans le palais l'office de chambellans et de gardes du corps.—De +leurs services et des places de garnison où ils sont établis.—Des +colombiers affectés à l'entretien des pigeons messagers.—Du +transport de la neige de la Syrie en Égypte, et +des postes royales établies dans tout l'empire.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre VII.</span> Des maisons des princesses, et du sous-intendant +des harems.—Des eunuques et des domestiques libres, +faisant le service du sérail.—Du garde-meuble de la +couronne.—De la salle d'armes.—Des magasins du sultan.—Des +deux grands greniers royaux, et de tout ce qui est +relatif à cette administration, tant pour l'entrée que pour la +sortie des grains.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre VIII.</span> Des officiers du palais.—De la cuisine.<a name="page_230" id="page_230"></a>—Des +écuries.—De la fauconnerie.—Des parties de chasse +du sultan, et des lieux affectés à l'entrepôt des filets et au +logement des oiseleurs pour la chasse des oiseaux aquatiques.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre IX.</span> Des inspecteurs du terrain, chargés de faire +construire et réparer les ponts, creuser les canaux, élever +les digues et les chaussées, et de présider à tous les travaux +publics pendant la crue et la diminution des eaux du Nil.—Des +gouverneurs des provinces de l'Égypte.—Des commandants +particuliers.—Des gens en place dans les villes et +dans les villages, et du régime établi pour la perception des +impôts.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre X.</span> Des vice-rois préposés au gouvernement +des 8 provinces de Syrie.—Des grands qâdis.—Des émirs.—Des +administrateurs et des autres officiers employés +dans les capitales de ces provinces.—Du nombre des giundis +et halqâ qui y sont en garnison, et des commandants particuliers +des villes et des châteaux répandus dans cet empire.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre XI.</span> Des émirs et des cheiks arabes.—Des émirs +turkmans et curdes, au service de l'état.—Des expéditions +militaires.—Des camps volants.—De la conquête de l'Yemen, +du Diarbekr et de l'île de Cypre, sous le règne du sultan +<i>Malek-el-Acheraf</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre XII.</span> Recueil de quelques faits historiques qu'il +convient à chacun de connaître et de méditer, pour en tirer +des principes de conduite. Ce chapitre est terminé par quelques +morceaux de poésie morale, composés par Malek-el-Kiâmel, +prince souverain de la forteresse de Heifa; et par +une réponse de Malek-el-Acheraf à Mirza-Chah-Rok (fils de +Tamerlan.)</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre I</span><sup>er</sup>. <span class="smcap">Section V.</span> <i>Limites de l'Égypte.</i>—Au sud, +les limites de l'Égypte partent des rives de la mer de <i>Qolzoum</i> +(mer Rouge), près de la ville d'<i>Aidab</i>, et embrassant le pays +des Haribs de Nubie, lequel commence à la grande Cataracte, +derrière le mont Djenadel, elles s'étendent jusqu'aux monts +d'Aden et aux rochers de <i>Habeche</i> (Abissinie). A l'est, ses +bornes sont la mer Rouge, dont la côte est aride et pleine de +rochers. Depuis Suez, cette côte s'élargit vers l'est. Sa plus +grande largeur est depuis l'étang de Gorandel jusqu'au <i>Tih</i>. Là +est la frontière de Syrie.<a name="page_231" id="page_231"></a></p> + +<p>Au nord, elle est bornée par la mer, depuis les villes de +Zàqat, de Refah et d'Amedj, plus connue sous le nom d'<i>el-Arich</i>, +frontière de Syrie sur le golfe de Gaze.</p> + +<p>A l'ouest, elle comprend le territoire d'Alexandrie, le pays +de Loïounet et d'<i>el-Amidain</i>, jusqu'à l'<i>Acabé</i> inclusivement +(jadis <i>Catabathmus magnus</i>, ou la grande descente); là, se +détournant et resserrant les deux Oasis, la ligne se rapproche +du <i>Saïd</i> (haute Égypte), pour se joindre aux frontières du +sud.</p> + +<p>Le Nil prend sa source au pied des monts de la Lune.—Pendant +60 journées de marche, il coule en des pays habités.—Pendant +10 autres, en des terres stériles.—Arrivé en +Nubie, il y coule 60 journées, puis il passe en des déserts 120 +journées; enfin il rentre dans une terre fertile jusqu'à la mer, +où il se jette par les deux embouchures de Damiette et de +Rosette.</p> + +<p><span class="smcap">Section VII.</span> <i>Du Kaire et de ses faubourgs.</i>—Le nouveau +Kaire (Masr-el-Qâhera) a 12 milles (ou 4 lieues) de long, +depuis <i>Târ-el-nabi</i>, jusqu'à <i>Sebààt-oudjouh</i>. Cet espace comprend +le vieux Kaire (<i>Masr-el-Qadim</i>), et 7 grands faubourgs. +L'auteur entre dans de longs détails de colléges, de +mosquées, de palais, de parcs, et il compare chaque faubourg +à une grande ville de l'empire; l'un équivaut à <i>Alep</i>; un autre, +à <i>Alexandrie</i>; un troisième, à <i>Hems</i>; un quatrième, à <i>Acre</i>: +et il conclut 700,000 ames de population (ce qui me paraît +l'origine de l'opinion qui a subsisté depuis; mais les temps +sont bien changés.)</p> + +<p>Le vieux Kaire est le port de la haute Égypte. Sous le sultan +Nadjm-el-din, l'on y compta 1,800 bateaux.</p> + +<p><span class="smcap">Section IX.</span> <i>Division de l'Égypte.</i>—L'Égypte se divise en +14 provinces: 7 au midi, et 7 au nord. Chaque province a +360 villages et plusieurs villes.</p> + +<p><i>Miniet</i> est le nom général des ports et abords du Nil.</p> + +<p><i>Monfalout</i>, territoire détaché de la province d'Ousiout, +avec 30 villages, fait de l'indigo superbe (en 1442). L'on y +dépose le tribut de cette province, qui se monte à 1,150,000 +<i>ardeb</i> de grains (l'ardeb de 192 livres.)</p> + +<p>A 3 journées ouest d'Ousiout, par un désert sablonneux et +pierreux, est <i>el-Ouah</i> (oasis), ainsi nommé de son chef-lieu.<a name="page_232" id="page_232"></a></p> + +<p>Une autre oasis <i>du milieu</i> a 2 villages, appelés <i>el-Qasr</i>, et +<i>el-Hindan</i>.</p> + +<p>Une troisième oasis, plus voisine de la haute Égypte, s'appelle +<i>Dakilé</i> (intérieure), et a 2 villages dont les habitants +vivent d'orge, de maïs et de dattes.</p> + +<p><span class="smcap">Section XI.</span> <i>De la ville d'Alexandrie.</i>—Alexandrie est +le port le plus fréquenté des étrangers; les nations franques +y ont des consuls, gens distingués, qui servent d'otages au +sultan. Lorsqu'une de ces nations fait tort à l'islamisme, on +prend à partie son représentant, et on l'oblige de réparer le +mal.—La douane rend 1,000 dinars. Hors de la ville se voit +la fameuse colonne appelée <i>el-Saouâri</i>, ou le grand mât. +(Abulfeda a dit la même chose; et c'est ce mot <i>Saouâri</i> que +quelques-uns ont pris pour <i>Sévère</i>, <i>empereur</i>.) J'ai ouï dire +qu'une personne avait trouvé le moyen de monter dessus et +de s'asseoir sur son chapiteau.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre IV.</span> <i>Du vizir ou grand ministre.</i>—Le vizir est +un ministre qui a la prééminence sur tous les grands officiers.—Il +est d'institution divine. Aaron fut le vizir de Moïse.</p> + +<p>Le vizir surveille toutes les parties du gouvernement, tous +les agents de l'administration; il les établit et les dépose; les +punit et les récompense.</p> + +<p>Il tient le registre des recettes et des dépenses de l'état; il +en accroît le revenu, non par tyrannie, mais par sagesse et +économie.</p> + +<p>Les revenus de l'empire consistent en revenus fixes, en revenus +casuels, et en droits seigneuriaux sur les cultivateurs. +Les revenus fixes sont la taxe en deniers comptants sur les +terres productives; la douane, de 10 pour 100 en nature, +sur le commerce d'importation et exportation; le tribut des +peuples conquis, la capitation des non-musulmans dite <i>karadje</i>; +les fermes de monopoles, dits <i>paltes</i>; les dîmes sur +les fruits de la terre; les impositions sur les fabriques et boutiques, +et la 5<sup>e</sup> partie du butin légal.</p> + +<p>Les revenus casuels sont le 20<sup>e</sup> sur les héritages collatéraux; +les amendes; le prix du sang versé; les impôts extraordinaires +et les investitures; le droit d'aubaine; les épaves; les trésors +découverts; la dîme sur les troupeaux <i>paissants</i> et <i>passants</i>, +et non sur les animaux domestiques.<a name="page_233" id="page_233"></a></p> + +<p>Les droits seigneuriaux sur les cultivateurs sont: 1º droit +d'arpentage; 2º droit de partage d'une terre léguée à divers +cohéritiers; 3º droit d'accroissement des terres et pâturages +par l'effet du Nil; 4º droit de bornage, ou limites de propriétés; +5º droit sur les machines à eau, élevées sur le Nil pour +les arrosages.</p> + +<p>Voilà les revenus légaux: on les lève selon des usages fixes, +et ils ont une destination utile à l'état, de manière que le sultan +n'en est que le dépositaire.</p> + +<p>De même que le vizir surveille les officiers, le sultan doit +surveiller le vizir; et le vizir conseiller le sultan, l'avertir et +même le reprendre.</p> + +<p><span class="smcap">Section II.</span> Le trésor royal est un département chargé d'une +foule de recettes grosses et petites.</p> + +<p>1º Droits sur la frontière d'Égypte vers la Syrie.</p> + +<p>2º Droits d'entrée sur tout ce qui entre au Kaire et en +Égypte, excepté sur ce qui est attribué au trésor privé.</p> + +<p>3º Aubaine sur les successions des étrangers.</p> + +<p>4º Régies et fermes du Kaire, telles que les boucheries, +les cuirs, les moulins à huile, à <i>sucre</i>; droits sur l'entrée des +comestibles.</p> + +<p>Droits sur les natrons de Terrâné.</p> + +<p>Droit de Monfalout.</p> + +<p>Droits d'investiture, et redevances des fiefs affermés ou des +pays protégés.</p> + +<p>Droit de curage des canaux que doivent faire plusieurs provinces.</p> + +<p>Produit des cannes à sucre et des colqâz, cultivées pour le +compte du sultan.</p> + +<p>Produit des métairies et jardins du sultan, enrichis par les +puits à roue.</p> + +<p>Sur ces revenus le trésor paie et défraie:</p> + +<p>1º L'orge des écuries du sultan.</p> + +<p>2º La nourriture des écuries des courriers.</p> + +<p>3º La table du palais.</p> + +<p>4º Les réparations des maisons royales.</p> + +<p>5º La viande et toute la cuisine des Mamlouks du sultan; +celle de tout son domestique.</p> + +<p>6º L'entretien de ses offices.<a name="page_234" id="page_234"></a></p> + +<p>7º Les pensions de charité assignées sur l'aubaine.</p> + +<p>8º L'entretien des bœufs des métairies.—Le transport des +trèfles et pailles pour les écuries.</p> + +<p>Sous le sultan Barqoûq, tous ces frais se montaient par +mois à 50,000 dinars ou sequins de 7 livres.</p> + +<p>Le trésor est régi par un chef et une quantité de subalternes. +Ce département a pour huissiers et sbires une compagnie de +Maures qui portent les ordres et les exécutent.</p> + +<p><span class="smcap">Section III.</span> <i>Du premier secrétaire d'état, chef des dépêches +et de la chancellerie.</i>—C'est un officier important, qui +a toute la confiance du sultan; il doit savoir citer le Qoran, +les anecdotes des rois, les sentences des sages, les beaux vers +des poètes, etc.</p> + +<p>Son art est de faire parler dans tous ses écrits le sultan avec +noblesse, grandeur, esprit, grace; il doit faire des phrases +rimées et pompeuses; il expédie les actes d'alliance des kalifes +et sultans; l'installation des qâdis et des gouverneurs, les commissions +de bénéfices militaires en faveur des émirs et djondis, +etc., et enfin les lettres du sultan.</p> + +<p>Ces lettres ont un formulaire plein d'art, selon le rang des +personnes. Celles aux sujets s'appellent <i>mokâtebât</i>; celles aux +étrangers, <i>morâselât</i>.</p> + +<p>Le plus haut titre pour les étrangers est <i>el maqâm, el àâli</i>.</p> + +<p>Le moindre est <i>el madjlas</i> ou <i>megeles, el àâli</i>.</p> + +<p>Pour les sujets, le plus haut titre est <i>el-maqarr, el-karim</i> +(votre grace).</p> + +<p>Puis <i>maqarr-el-àâli</i> (excellence).</p> + +<p>Puis <i>djenâb-el-kerim</i> (cour magnifique).</p> + +<p>Puis <i>djenâb-el-àâli</i> (cour très-haute); enfin <i>sadr-el-adjal</i> +(présence auguste); <i>hadrat</i> (présence simple).</p> + +<p><span class="smcap">Section VI.</span> <i>Trésor privé.</i> Le trésor privé est régi par un +grand officier qui administre les terres affectées à la solde des +Mamlouks du sultan, et plusieurs branches de revenus, dont +la masse se nomme <i>trésor privé</i>. Ces officiers ont souvent acquis +d'immenses richesses.</p> + +<p>De ce département dépendent 160 villages, auxquels il faut +ajouter plusieurs pays de protection et de fermes. Les seuls +villages de Menzalé et de Faraskout, près Damiette, rendent +chacun par an 30,000 dinars: plus, les droits d'investiture<a name="page_235" id="page_235"></a> +des gouverneurs de province, des inspecteurs du terrain, des +commandants de bourgs et villages, des commissaires de police.—Des +gens instruits m'ont assuré que tout ce trésor +se montait à 400,000 dinars, et à 300,000 ardebs de blé, +orge et fèves.</p> + +<p>La dépense consiste en solde et entretien des Mamlouks +du sultan; en orge pour leurs chevaux; entretien des princesses +et du harem; solde et entretien de tout le service du +palais, etc.</p> + +<p><span class="smcap">Section VII.</span> <i>Du Domaine.</i> Le domaine est le revenu propre +du sultan; il comprend:</p> + +<p>1º La douane d'Alexandrie sur le commerce des Francs.</p> + +<p>2º Les droits sur les épiceries venant des Indes.</p> + +<p>3º La vente des muges et poutargues de Damiette.</p> + +<p>4º Les droits sur les arts, métiers, cabarets, danseuses et +filles publiques.</p> + +<p>5º Droits sur les courtiers et interprètes.</p> + +<p>6º Produit des briqueteries.</p> + +<p>7º Ferme des chameaux pour le transport d'Alexandrie à +Rosette.</p> + +<p>8º Douane des marchandises de l'Inde, placée à <i>el Tor</i>.</p> + +<p>9º Droits à Damiette sur beaucoup d'objets, et entre autres +sur <i>la raffinerie du sucre</i>.</p> + +<p>10º Le quint du butin légal.</p> + +<p>11º Ferme du lac Semanaoui et autres étangs.</p> + +<p>12º Droits sur Foua, entrepôt des Francs quand le canal d'Alexandrie +était navigable, ce qui a cessé depuis 120 ans (1320).</p> + +<p>13º Droits sur les terres de Broulos, de Nesterouh, du port +de Rosette.</p> + +<p>14º Douanes du Saïd (haute Égypte) sur les Abissins qui +apportent des esclaves noirs, de la poudre d'or, etc., et paltes +(monopoles) du sené et de la casse.</p> + +<p>15º Droits des pays protégés et des pays affermés aux +Arabes.</p> + +<p>Produit des nombreuses métairies et terres du domaine, +arrosées par des roues.</p> + +<p>Le loyer de Fondouq-el-Kerim, situé au vieux Kaire.</p> + +<p>Succession de tous les grands qui, dans l'Égypte, meurent +sans héritiers légitimes.<a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<p>Bénéfices de l'Hôtel des monnaies.</p> + +<p>Droit de la ville de Bairout.</p> + +<p>Douanes des marchandises de l'Inde, voiturées à Bedr, à +Honain, à Bouaib-el-aqabé.</p> + +<p>Voici maintenant les charges:</p> + +<p>1º Munitions de guerre pour toute expédition.</p> + +<p>2º Dépenses de la caravane et de la fête du sacrifice.</p> + +<p>3º Distribution des victimes aux grands et petits officiers.</p> + +<p>4º Dépenses de la fête pascale, du banquet et des réjouissances.</p> + +<p>5º Renouvellement de la garde-robe et des meubles du +harem.</p> + +<p>6º <i>Idem</i>, du vêtement des Mamlouks.</p> + +<p>7º Veste d'honneur aux grands officiers, aux qâdis, aux +émirs de 1<sup>re</sup> classe, aux kâchefs. (Au Bairam, tous les musulmans +s'habillent à neuf, eux et leur maison; cela s'appelle +<i>kesoué</i>.)</p> + +<p>8º Entretien complet des employés pour l'impôt.</p> + +<p>9º Fourniture du harem et seraï, en sucreries, confitures, +sorbets, fruits, etc.</p> + +<p>10º Présents à faire aux souverains.</p> + +<p>11º Veste d'honneur (ou caftan annuel) à tous les gens en +place de l'empire (dans tout l'Islamisme les places ne sont +que pour l'année courante; le revêtu paie un don ou prix de +babouches: le plus riche l'emporte). Chacune de ces vestes +diffère de forme, de couleur, de richesse, selon le rang (en +général le vêtement est très-dispendieux, surtout pour les +pelisses.)</p> + +<p><span class="smcap">Section V.</span> <i>Le grand avocat du conseil.</i>—Lorsque pour +une affaire majeure le sultan assemble le conseil (diouân), il +mande le prince des croyants, les 4 grands qâdis, le vizir, les +émirs de 1,000 cavaliers, et le connétable.</p> + +<p>Avant la séance, le sultan explique ses intentions à un +homme de confiance et éloquent, qui est chargé de présenter +l'affaire et de répondre à toutes les objections. Le sultan garde +le silence.</p> + +<p>On a imaginé cet officier, afin que le sultan ne soit jamais +compromis, et qu'on puisse faire des objections librement, +toute erreur tombant sur l'avocat ou rapporteur.<a name="page_237" id="page_237"></a></p> + +<p><span class="smcap">Chapitre V.</span> Les enfants des sultans sont élevés avec soin +dans le harem. C'est un usage ancien de faire enfermer tous +ceux qui existent à l'avénement d'un prince. Malek-el-acheraf +donna la liberté à 40; mais ils moururent dans la peste de l'an +1429, qui enleva jusqu'à 10,500 têtes par jour.</p> + +<p>Quand un prince est mineur, il y a un régent que l'on nomme +nezâm-el-molk (celui qui met l'ordre dans le royaume). Quand +le sultan s'absente, il y a un vicaire <i>nâïeb-el-molk</i>.</p> + +<p>Le chef des émirs, ou <i>àtabek-el-àsâker</i>, est une espèce de +connétable.</p> + +<p>Les émirs sont divisés en plusieurs classes.</p> + +<p>Ceux de la 1<sup>re</sup> possèdent 100 Mamlouks, et commandent +à 1,000: ils devraient être 24.</p> + +<p>Ceux de la 2<sup>e</sup> possèdent 40 Mamlouks: ils devraient être +40. La musique guerrière joue à la porte de leurs hôtels à +l'âsr (ou heure de la 3<sup>e</sup> prière); elle est composée de timbales, +tambours et clarinettes. Ces derniers instruments sont de date +récente.</p> + +<p>Les émirs de 3<sup>e</sup> classe devraient être au nombre de 20: ils +ont chacun 20 Mamlouks.</p> + +<p>Les émirs de 4<sup>e</sup> classe devraient être 50, et avoir chacun 10 +Mamlouks.</p> + +<p>Enfin la 5<sup>e</sup> et dernière classe est de 30 émirs, qui ont chacun +5 Mamlouks pour cortége.</p> + +<p>Parmi ces émirs, les uns ont de l'emploi dans l'état, d'autres +n'ont que leur titre et grade.</p> + +<p>L'armée se divise en plusieurs corps. Karabal Couli, prince +tartare, ayant, il y a plusieurs années, envoyé demander un +tribut, sous peine d'envoyer contre l'Égypte 20 toumans de +cavaliers (200,000), le sultan d'alors lui envoya pour toute +réponse l'état suivant de ses troupes:</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td> 1º Les djendis el halqa, ou escorte du sultan. — (<i>Maison du roi.</i>)</td><td align="right">24,000</td><td>cavaliers.</td></tr> +<tr><td> 2º Mamlouks du sultan.</td><td align="right">10,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Mamlouks des émirs.</td><td align="right">8,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Gendarmes à Damas.</td><td align="right">12,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Mamlouks des émirs de Damas.</td><td align="right">3,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Gendarmes à Alep.</td><td align="right">6,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Mamlouks des émirs d'Alep.</td><td align="right">2,000<a name="page_238" id="page_238"></a></td><td> </td></tr> +<tr><td>Gendarmes de Tripoli.</td><td align="right">4,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Mamlouks des émirs.</td><td align="right">1,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Gendarmes de Safad.</td><td align="right">1,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Mamlouks des émirs.</td><td align="right">1,000</td><td> </td></tr> +<tr><td>Garnisons des châteaux de Syrie, les Mamlouks compris.</td><td align="right">60,000</td><td> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">132,000</td><td>cavalieres.</td></tr> +</table> + +<p class="c"><i>Arabes sujets.</i></p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Tribu Bâli-fadl, enfants de Nouèïr.</td><td align="right">24,000</td></tr> +<tr><td align="left">Arabes de Hedjaz.</td><td align="right">24,000</td></tr> +<tr><td align="left">Tribu d'el-Aâli.</td><td align="right">2,000</td></tr> +<tr><td align="left">Arabes d'Irâq.</td><td align="right">2,000</td></tr> +<tr><td align="left">—d'Yemen.</td><td align="right">2,000</td></tr> +<tr><td align="left">—de Djezire.</td><td align="right">2,000</td></tr> +<tr><td align="left">—de Metrouq.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—de Djarm.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—Beni-oqbé et Beni-mehdi.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—el-Omara.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—de Hindam.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—Aâïd.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—Fezàrât.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—Mohârib.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—Qarîl.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—Qattâb.</td><td align="right">1,000</td></tr> +<tr><td align="left">—d'Égypte ensemble.</td><td align="right">3,000</td></tr> +<tr><td align="left">—Haouâra.</td><td align="right">24,000</td></tr> +<tr><td align="left">Turkmans répandus en hordes ou <i>camps</i><br /> +sur les terres de Syrie et de Diarbekr,<br /> +portés sur les registres au nombre de</td><td align="right" +valign="bottom">180,000</td></tr> +<tr><td align="left">Les Ochrân (l'on ne sait ce que c'est,<br /> +sinon d'autres Turkmans) divisés en<br /> +35 districts, à chacun 1,000 cavaliers.</td><td align="right" +valign="bottom">35,000</td></tr> +<tr><td align="left">Kourdes.</td><td align="right">20,000</td></tr> +<tr><td align="left">Milices de l'Égypte, à raison de 33,000<br /> +villages et de 2 cavaliers par village:</td></tr> +<tr><td align="left">total</td><td align="right" +valign="bottom">66,000</td></tr> + +<tr><td align="left">En tout</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">526,000</td><td>cavaliers.</td></tr> +</table> +<p><a name="page_239" id="page_239"></a></p> + +<p><i>Des magasins et greniers du sultan.</i>—Le sultan a des +magasins où s'entreposent tous les produits en nature de ses +douanes, le poivre, la cannelle, les épiceries, les sucres, les +bois de construction.</p> + +<p>Il a aussi 2 greniers qui sont des merveilles.</p> + +<p>Dans l'un, nommé Chiouân, s'entreposent les grains, blés, +riz, bois, pailles, etc., pour l'usage du palais.</p> + +<p>Dans l'autre, nommé Hirâ, se déposent des grains auxquels +on ne touche qu'en cas de nécessité; quelquefois on +prohibe la sortie. Ce grenier se remplit et subvient aux disettes. +C'est de là que se tirent les aumônes. Dans une année +le bénéfice de la vente se monta à 300,000 dinars (de 10 liv. 3 s.).</p> + +<p>Il y a eu en Égypte 26 pestes et famines en 800 ans; quelquefois +3 en 25 ans; et cela toujours en temps de trouble et +de mauvais gouvernement.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre IX.</span> § 1<sup>er</sup>. <i>Des inspecteurs du terrain labourable</i>, +Kochâf-el-Torâb.—Les inspecteurs du terrain sont choisis +parmi les émirs de la 1<sup>re</sup> classe; ils sont expédiés tous les +ans au commencement du printemps, dans toutes les provinces +de l'Égypte, pour faire exécuter les travaux nécessaires +à l'entretien des canaux, à l'élévation des digues et chaussées, +et tout ce qui est relatif à la hausse et à la baisse des eaux +du Nil.</p> + +<p>Le département du trésor royal est chargé, sur les droits +qu'il perçoit, de faire creuser certains canaux publics, qui +facilitent l'écoulement des eaux. Mais tout ce qui tient aux +digues et chaussées nécessaires à la solidité des ponts, se doit +faire par corvées et contributions réparties sur chaque village, +en raison de l'étendue et de la fertilité de son territoire. Lorsque +le Nil commence à déborder, l'on ne saurait trop veiller +à la conservation des digues, chaussées et ponts, jusqu'à ce +que les terres soient assez abreuvées; car s'ils étaient emportés, +les eaux, s'écoulant de suite, laisseraient sans arrosement +des contrées entières.</p> + +<p>Quand le Nil décroît, il faut au contraire faciliter l'écoulement, +afin d'ensemencer les terres à temps.</p> + +<p>Quant aux ponts établis pour l'utilité locale de certains +villages, c'est aux possédant-biens de les entretenir. Les inspecteurs +n'ont rien à y voir.<a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p>§ II. <i>Des kâchefs</i>, ou <i>inspecteurs des provinces</i>.—Les +gouverneurs, dits kâchefs, de l'Égypte, étaient autrefois au +nombre de 3.</p> + +<p>L'un commandait des confins de Gizah exclusivement jusqu'à +Genadel. Il nommait 7 émirs, qui administraient sous +ses ordres immédiats les 7 provinces méridionales (Heptanomis +et Thébaïs).</p> + +<p>Le second gouvernait la partie nord (Delta), ayant aussi +sous lui 7 émirs.</p> + +<p>Le troisième gouvernait la province de Gizah seulement. +Celui-ci était quelquefois un émir de la 1<sup>re</sup> classe, chef de +1,000 cavaliers, comme les 2 premiers; quelquefois un émir +de la musique guerrière.</p> + +<p>Depuis quelque temps l'on a établi trois kâchefs pour le +sud; l'un au Faïoum, l'autre au Saïd inférieur, le troisième +au Saïd supérieur. De même on a divisé le nord en 3 kâchefliks. +L'un contient les provinces de l'est (Charqié); l'autre +celle de l'ouest (Garbîe); le troisième, la Béhiré, ou province +du Lac, qui de tout temps a été un gouvernement particulier.</p> + +<p>Mais, s'il m'est permis d'en dire mon avis, ces dispositions +sont moins favorables au bon ordre.</p> + +<p>En divisant les places, l'on a atténué la puissance et l'influence +qui, ci-devant réunies en peu de mains, permettaient +aux commandants de déployer cet appareil et cette magnificence +toujours si imposants à la multitude.</p> + +<p>Ci-devant, lorsqu'un <i>kâchef</i> du Saïd ou du nord faisait +sa tournée, le calme devançait ses pas, et sa suite de 1,000 +cavaliers occasionait une circulation d'espèces qui vivifiait le +commerce et l'agriculture.</p> + +<p>Parmi les émirs subalternes, quelques-uns sont encore nommés +par les kâchefs; mais le grand nombre est tombé à la +nomination de l'administrateur du trésor privé (oustadar), +qui vend ces places et paralyse le pouvoir des kâchefs.</p> + +<p>§ III. <i>Des fonctionnaires en chaque village et de la perception +de l'impôt.</i>—Dans chaque ville et village principal il y a +un qâdi, un percepteur des droits pour le trésor royal, un +autre pour le trésor privé, un autre pour le domaine; plus, +un commissaire royal de la navigation (du Nil), un officier<a name="page_241" id="page_241"></a> +militaire pour la police, un fermier adjudicataire, un inspecteur +des canaux, et des syndics ou vieillards bourgmestres.</p> + +<p>Autrefois l'impôt ne se levait qu'en nature, maintenant et +depuis long-temps tout est affermé, et les fermiers adjudicataires +des villages tiennent un état de maison si opulent, que +beaucoup de petits souverains d'Asie vivent avec moins d'éclat.</p> + +<p>Les fermiers de Menzalé et de Faraskour, rendent au domaine +chacun 36,000 dinars<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p> + +<p>Les autres villages, dont plusieurs rendent 12 à 20,000 dinars, +sont également affermés pour des sommes qui ne varient +point<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p> + +<p>Les terres affectées à l'apanage des djendis sont divisées par +kirâts; et chaque kirât est évalué à 1,000 dinars, environ +11,000 livres.</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre X.</span> <i>Administration des provinces.</i></p> + +<p>1º Province de Damas.</p> + +<p>2º Karak.</p> + +<p>3º Halab (Alep.)</p> + +<p>4º Tarâbolos (Tripoli.)</p> + +<p>5º Homs (Hems.)</p> + +<p>6º Safad.</p> + +<p>7º Gazzah (Gaze.)</p> + +<p>La première et la plus considérable province de la Syrie +est celle de Damas.</p> + +<p>Son vice-roi (kafil) a un appareil égal au sultan qu'il représente. +Il dispose à son gré de toutes les places civiles et militaires +de son gouvernement.</p> + +<p>Les grands officiers militaires sont l'émir généralissime des +troupes, le chef des portiers, 12 émirs de 1<sup>re</sup> classe, 20 émirs +de 2<sup>e</sup> classe, et 60 émirs à 10 et à 5 Mamlouks.</p> + +<p>Le tribunal de justice est composé de 4 grands qâdis des +4 écoles ou sectes orthodoxes, et chacun d'eux nomme des +substituts dans Damas et dans les autres villes de la province, +pour juger au civil et au criminel.</p> + +<p>Les grands officiers de plume (mobâcherin) sont le secrétaire<a name="page_242" id="page_242"></a> +des dépêches, le grand inspecteur de l'armée, l'oustadar +ou chef du trésor privé, celui du domaine, celui du trésor +royal, et le vizir.</p> + +<p>Les agents exécutifs (arbâb-el-ouazaïef) sont 2 inspecteurs +titrés kâchefs faisant leur tournée à tour de rôle; les +émirs des généralités, les commandants de places, le grand +maréchal des logis, le tribun de l'armée, etc., presque comme +au Kaire.</p> + +<p>Le château de Damas est confié au lieutenant du sultan et +à 7 officiers-portiers (capidjis).</p> + +<p>Quant aux djendis de garnison dans la province, ils devraient +être 12,000, dont 2,000 près du vice-roi; le reste près des +émirs, par escadron de 500 hommes et non de 1,000 hommes, +comme en Égypte.</p> + +<p>Karak tient le second rang de province. L'on écrit à son +vice-roi sur du papier rouge, parce que l'un des successeurs +de Selâheldin, ayant donné à ses 3 enfants son empire, savoir: +à l'un l'Égypte; à l'autre la Syrie, depuis Bisan jusqu'au +Diarbekr; au 3<sup>e</sup> le reste de la Syrie et Karak, l'étiquette de ces +sultans a passé à leurs vice-rois.</p> + +<p>Depuis quelque temps Karak n'a plus pour gouverneur +que 2 capidjis; pour tribunal, que 2 qâdis; pour garnison, +que quelques Mamlouks et Babrites (gens de la marine), +avec un prince arabe qui commande à toutes les tribus du +ressort.</p> + +<p>Les 5 autres gouvernements sont administrés sur le même +plan que celui de Damas, mais avec moins de faste et de dépense: +celui de Hama était dès-lors ruiné.</p> + +<p>Il y a des forts et des châteaux qui ont des émirs particuliers. +Leur garnison est composée d'un lieutenant du sultan, +d'un corps d'affranchis-babrites, d'un chef de ronde, +d'un tribun de l'armée, de quelques Mamlouks du sultan, +des portiers, et de quelques soldats du pays qui montent la +garde.</p> + +<p>L'auteur ne sait s'il doit regarder Malatié comme un château +ou comme le chef-lieu d'une province. C'est là que commandait +Doqmaq, de qui fut esclave Malek-el-acheraf sultan +(maître du vizir auteur).</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre XI.</span> <i>Des émirs et chaiks, arabes, turkmans et kourdes.<a name="page_243" id="page_243"></a></i>—Les +Arabes répandus sur les terres d'Égypte et de Syrie +sont divisés par tribus, dont chacune a son émir. Cet émir +a sous lui des chaiks chargés du maintien de l'ordre et de la +levée des contributions dont ils sont fermiers, chacun dans +leur district respectif.</p> + +<p>§ I. <i>Des expéditions militaires.</i>—On distingue 2 espèces +d'expéditions (tedjârid), l'une contre l'étranger, l'autre contre +le sujet rebelle. Dans l'un et l'autre cas, l'armée est composée +de cavaliers et d'archers à pied, en nombre capable d'écraser +l'ennemi qui ose se mesurer.</p> + +<p>On fait des camps volants, soit pour renforcer une place, +soit pour garder un poste, observer un ennemi, etc.</p> + +<p>L'ordre invariable des camps est que la tente du supérieur +soit toujours postée derrière celle de son subordonné, +de manière que celle du sultan est à la queue de toutes les +autres.</p> + +<p>(Suivent ici 2 articles sur la conquête de l'Yemen par +ordre de Malek-el-acheraf, et de l'île de Cypre, qui la suivit +peu de temps après. Dans tous ces faits on ne voit que des +boucheries d'hommes, sans raison, et sans instruction pour le +lecteur).</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre XII.</span> Il contient, en 3 sections, des anecdotes +historiques et des maximes arabes qui se résument à dire, +1º que les princes sont renversés par ceux qu'ils élèvent; +2º que la fatalité régit tout, et qu'il faut être patient et résigné; +3º que l'inconstance et la mauvaise foi sont la base du +cœur humain. Et la conclusion est une lettre de Malek-el-acheraf +à Châh Rok, fils de Timour (Tamerlan), dans laquelle +le sultan égyptien répond des injures grossières au sultan +tatar.</p> + +<p><i>Des ouqâfs</i>, ou <i>fondations en Égypte</i>.—Les kalifes Ommiades +et Abbasides ont souvent fait des aumônes; mais ils +prenaient les sommes sur leur trésor; et il ne me paraît pas +qu'ils aient jamais affecté des terres à perpétuité.</p> + +<p>En Égypte ce fut Malek-el-Sâhêl, 16<sup>e</sup> qualaounide, qui le +premier affecta 2 villages à l'entretien des Mahmals, fondés +par Bibars.</p> + +<p>Aujourd'hui les rentes foncières en faveur de la Mekke et +de Médine sont si multipliées en Turkie, que, sans le gaspillage<a name="page_244" id="page_244"></a> +des régies, ces 2 villes seraient les plus riches du globe. +La raison en est que l'on lègue souvent son bien à ces villes +pour le conserver en usufruit à sa race, en le préservant de la +rapacité du gouvernement. D'autre part, les princes et les riches +font des legs pieux et expiatifs aux desservants des riches +et pauvres de ces villes. L'Égypte seule en est grevée, selon +Mohammad-ben-eshâq, savoir, de 6 grands legs principaux, +appelés <i>dechîchet-el-kobra</i>, ou grosse semoule.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" +style="margin-left:4%;"> +<tr><td>1º Le legs de Djaqmaq, 10<sup>e</sup> sultan circassien.</td></tr> +<tr><td>2º Le legs de Qâiet-baï<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>, +17<sup>e</sup> circassien.</td></tr> +<tr><td>3º De Tenâm, } émirs riches du temps des Tcherkasses.</td></tr> +<tr><td>4º De Kâouend, } émirs riches du temps des Tcherkasses.</td></tr> +<tr><td>5º De Sélim 1<sup>er</sup>.</td></tr> +<tr><td>6º De Soliman son fils.</td></tr> +</table> + +<p>Les terres affectées par ces legs sont, savoir:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" +style="margin-left:4%;"> +<tr><td>Pour le premier, 6 villages dans le Kalioûb.</td></tr> +<tr><td>Pour le second, 5 villages dans le Monoûf.</td></tr> +<tr><td>Pour le troisième, 6 villages et une île dans le Garbié.</td></tr> +<tr><td>Pour le quatrième, 9 villages dans le Daq-Halié, près de la Charqîé.</td></tr> +<tr><td>Pour le cinquième, 2 villages dans la Béhairé.</td></tr> +<tr><td>Pour le sixième, 5 villages dans le district de Foua.</td></tr> +<tr><td>7º Dans celui de Djizah, 3 villages.</td></tr> +<tr><td>8º Dans le Faïoum, 2 villages.</td></tr> +<tr><td>9º Dans le Behensaoûîé, 7 villages.</td></tr> +<tr><td>10º Dans le Saïd, 7 villages: total, 52 villages et l'île.</td></tr> +</table> + +<p>Année commune, le produit de toutes ces terres, en froment, +orge, fèves, lentilles, pois-chiches, riz, est de 48,880 ardeb +(l'ardeb pesant 192 livres).</p> + +<p>Les mêmes terres donnent de plus en redevances pécuniaires +70 bourses (87,000 fr.).</p> + +<p>A cette somme se joignent d'autres parties de rentes foncières, +fondées en divers endroits par des sultans, des pachas, +des particuliers, tant sur des terres que sur des maisons et +boutiques; c'est ce que l'on appelle el <i>sourer</i>. Ces aumônes +s'élèvent, selon Mohammad-ben-ezhâq, à 164 bourses +(205,000 fr.). Mais les détails des comptes n'en offrent +que 141.<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>A quoi il faut ajouter de semblables legs faits en Natolie +(Roum-ili), Alep, Damas, et tous les autres pays musulmans; +ce qui constitue une énorme richesse pour la Mekke et +Médine.</p> + +<p>Soliman a d'ailleurs fondé 80 chameaux pour des pauvres +qui veulent faire le pèlerinage.</p> + +<p><i>Colombiers des pigeons de message.</i>—Ces colombiers sont +établis dans des tours construites de distance en distance sur +toute l'étendue de l'empire, dans l'intention de surveiller à la +sûreté et à la tranquillité publique.</p> + +<p>C'est à Moussel que l'on a commencé de se servir de pigeons +pour porter des lettres<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>. Lorsque les Fâtmîtes envahirent +l'Égypte, ils y établirent ces postes aériennes, et ils y attachèrent +un si vif intérêt, qu'ils assignèrent des fonds propres à +une régie spéciale à cet objet. Parmi les registres de ce bureau +en était un où se trouvaient classées les races de pigeons +reconnus les plus propres. Le vertueux Madj-el-dîn Abd-el-Dâher +a composé sur cette matière un livre curieux, intitulé +<i>Tamâîm-el-Hàmâïm, Amulettes des pigeons</i>.</p> + +<p>Depuis long-temps les colombiers du <i>Saïd</i> sont détruits +par suite des troubles qui ont ruiné le pays; mais ceux de la +basse Égypte subsistent (en 1450), et en voici l'état ainsi que +pour la Syrie.</p> + +<p><i>N. B.</i> Les distances ont été ajoutées par le traducteur, d'après +d'Anville et d'après ses propres connaissances.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">§ I<sup>er</sup>. <i>Correspondance du Kaire avec Alexandrie.</i></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2"><small>COLOMBIERS</small>.</td></tr> +<tr><td>Château de la Montagne (au Kaire)</td><td align="right">0</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Monouf-el-ouliâ</td><td align="right">39</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Damanhour-el-ouâhech</td><td align="right">45</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Skanderié (Alexandrie)</td><td align="right">36</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">120</td><td> milles.</td></tr> +</table> + +<p><a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">§ II. <i>Du Kaire à Damiette.</i></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td>Château de la Montagne</td><td align="right">0</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Tour de Beni òbaid</td><td align="right">36</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Echmoun-el-rommân</td><td align="right">36</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>Doumiât</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">102</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">§ III. <i>Du Kaire à Gazzah.</i></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td>Du Kaire à Bilbais</td><td align="right">27</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>De Bilbais à Saléhié</td><td align="right">27</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>De Saléhié à Qâtia</td><td align="right">42</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>De Qâtia à Ouarrâdé</td><td align="right">48</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>De Ouarrâdé à Gazzé<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a></td><td align="right">81</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">225</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td>§ IV. De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier</td><td align="right">81</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Nablous, 1 colombier</td><td align="right">36</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">117</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> + +<tr><td colspan="3"> </td></tr> + +<tr><td>De Gazzé à Habroun</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Sâfié, sur un ruisseau de ce nom</td><td align="right">45</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Karak</td><td align="right">48</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">123</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">§ V. <i>De Gazzé à Safad.</i></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td>à El-qods (Jérusalem)</td><td align="right">48</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Djenîn</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bisan</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Safad</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">126</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3">§ VI. <i>De Gazzé à Damas, 7 colombiers.</i></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td>De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier</td><td align="right">48</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Genin</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bisân</td><td align="right">24<a name="page_247" id="page_247"></a></td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Tâfés.</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Sânemain</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Damas.</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">186</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td><i>De Damas à Balbek, 1 colombier</i></td><td align="right">48</td><td align="right"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Halab, 7 colombiers.</i></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td>à Damas, 1 colombier.</td></tr> +<tr><td>à Cara.</td><td align="right">45</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Hems.</td><td align="right">36</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Hama</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Màrra.</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Kan-tounâm.</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Halab.</td><td align="right">28</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">193</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><i>De Halab à Behesna, 4 colombiers.</i></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td colspan="2">à Halab.</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Biré, sur la rive est de l'Euphrate.</td><td align="right">66</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qalàt-el-Roum.</td><td align="right">27</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Behesna.</td><td align="right">45</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">138</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td align="center" colspan="3"><i>De Halab à Rahâbé, 4 colombiers.</i></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td colspan="3">à Halab.</td></tr> +<tr><td>à Qàbâqib.</td><td align="right">75</td><td> </td></tr> +<tr><td>à Tadmour (Palmyre).</td><td align="right">75</td><td> </td></tr> +<tr><td>à el-Rahâbé.</td><td align="right">108</td><td> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">258</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td><i>De Damas à Tarâbolos (Tripoli), 5 colombiers.</i></td></tr> +<tr><td colspan="3"> </td></tr> +<tr><td colspan="3">à Damas<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a></td></tr> +<tr><td>à Saida.</td><td align="right">63</td><td> </td></tr> +<tr><td>à Bairout</td><td align="right">24</td><td> </td></tr> +<tr><td>à Terbelé.</td><td align="right">30<a name="page_248" id="page_248"></a></td><td> </td></tr> +<tr><td>à Tarâbolos.</td><td align="right">24</td><td> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">141</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<p>Tels sont les colombiers entretenus dans l'empire pour la +célérité des dépêches. Chaque colombier a son directeur et ses +<i>veilleurs</i>, qui attendent à tour de rôle l'arrivée des pigeons: +il y a en outre des domestiques et des mules à chaque colombier +pour les échanges respectifs des pigeons. La dépense totale +ne laisse pas que d'être considérable.</p> + +<p class="csp"><i>Du transport de la neige, et des relais de hedjin pour cet +effet.</i></p> + +<p>Avant le sultan Barqouq, la neige venait de Damas au Kaire +par des bateaux qui partaient de Saïd et Bairout pour Damiet, +où des bateaux plus petits les relayaient jusqu'à Boulâq. Là, +des chameaux la transportaient au château, où on la déposait +dans des citernes. Sous Barqouq, et depuis lui, on l'a expédiée +par des <i>hedjines</i> (chameaux coureurs) dont il se fait 70 +départs depuis le 1<sup>er</sup> juin jusqu'au 30 novembre.... un toutes +les 54 heures.</p> + +<p>Tous les 2 jours il part de Damas 5 <i>hedjines</i> chargés, et +guidés par un homme expert et par un courrier porteur d'ordres +au relais. Dans chaque relais on entretient 6 hedjines.</p> + +<p>Les relais sont comme il suit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td>De Damas à el-Sânemain.</td><td align="right">30</td></tr> +<tr><td>à Tafés.</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>à Erbed.</td><td align="right">18</td></tr> +<tr><td>à Djenîn.</td><td align="right">36</td></tr> +<tr><td>à Qàqoun.</td><td align="right">18</td></tr> +<tr><td>à Loudd.</td><td align="right">18</td></tr> +<tr><td>à Gazzé.</td><td align="right">36</td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">180</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +<tr><td>à el-Arich.</td><td align="right">57</td></tr> +<tr><td>à Ouarrâdé.</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>à Moutailem.</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>à Qâtiê.</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>à Salèhié</td><td align="right">42<a name="page_249" id="page_249"></a></td></tr> +<tr><td>à Bilbeis</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>au château du Kaire</td><td align="right">27</td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">222</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<p class="csp"><i>Postes à cheval, dites barîd.</i></p> + +<p>Le gouvernement a établi des postes sur les principaux chemins +de l'empire, les voici:</p> + +<p>(Il faut savoir que par <i>barîd</i> (course) on entend un espace +de 2 à 4 lieues (un relais).</p> + +<p>La lieue est de 3 milles; le mille de 3,000 coudées, mesure +d'el-Hachîm, l'une des premières tribus arabes.</p> + +<p>La coudée est de 24 doigts; le doigt de 6 grains d'orge par +le travers; et le grain de 6 crins de la queue d'un mulet.</p> + +<p class="csp"><i>Route du Kaire au Saïd.</i></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td>Du Kaire à Gizah, en traversant le Nil</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bernecht</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Minîet-el-Qâïd</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Ouena</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Siâtem</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Dehrout</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Iqlosena</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Minîet Ebukasib</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Achmounain</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Dehrout-el-Cherif</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Menhi</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Manfalout</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Ousiout</td><td align="right">13</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Tima</td><td align="right">21</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Maragat</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Belensoun</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Djirdgé</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Belienet</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Hou</td><td align="right">21</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qôm-el-Ahmar</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Derenbe</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Kous, en traversant le Nil</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>de Kous à Hedjré</td><td align="right">15<a name="page_250" id="page_250"></a></td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Edoua</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Esna, poste double</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">385</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<p>Là finissent les relais. Pour aller plus loin on loue les chevaux +chez des particuliers.</p> + +<p>D'Esna l'on se rend à Aïdab sur la mer Rouge, entrepôt de +l'Yémen et de Habach (Abissinie).</p> + +<p>Du Kaire à Scanderié, il y a deux routes; l'une par le +Delta au milieu des villages, l'autre par le désert à gauche +du fleuve;</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td>Par le Delta, il y a du Kaire</td><td align="right">0</td></tr> +<tr><td>à Kalioub</td><td align="right">9</td></tr> +<tr><td>à Monouf</td><td align="right">18</td></tr> +<tr><td>à Mohallet-el-Marhoum</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>à N'hararîé</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>à Turkmânié</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>à Scanderié</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">123</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td>Par le désert ou chemin sec, il y a du Kaire à Djaziret-el-Qît</td><td align="right">18</td></tr> +<tr><td>à Ouardan</td><td align="right">12</td></tr> +<tr><td>à Terrâné</td><td align="right">12</td></tr> +<tr><td>à Zàouiet-el-Mobarek</td><td align="right">12</td></tr> +<tr><td>à Damanhour</td><td align="right">21</td></tr> +<tr><td>à Louqîn</td><td align="right">18</td></tr> +<tr><td>à Skanderié</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">117</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>Du Kaire à Doumiât.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>Du Kaire à Kalioub.</td><td align="right">9</td></tr> +<tr><td>à Bilbais</td><td align="right">18</td></tr> +<tr><td>à Salehîé</td><td align="right">24</td></tr> +<tr><td>à Sadîé</td><td align="right">12</td></tr> +<tr><td>à Bainounet</td><td align="right">12</td></tr> +<tr><td>à Achmoun-el-Roumman</td><td align="right">12</td></tr> +<tr><td>à Faraskour</td><td align="right">21<a name="page_251" id="page_251"></a></td></tr> +<tr><td>à Doumiât</td><td align="right">9</td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">117</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>Du Kaire à Gazzé.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>Du Kaire à Sâdié ci-dessus</td><td align="right">63</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Gorâbi</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qâtié</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Màân</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Motâilem</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Seouâdé</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Ouarrâdé</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bir-el-Qâdi</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Arich</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Karrîobé</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Sâàqa</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Refah</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Salqa</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Gazzé</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">222</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Gazzé a Karak.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>De Gazzé à Belaqis</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>á Habroun</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>a Djenba</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Zouair</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Safié</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Kafar</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Karak</td><td align="right">21</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">120</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<p>De Karak à Choubak, extrémité nord de l'Arabie pétrée, +il n'y a que 3 relais pour environ 90.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Gazzé à Damas.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>De Gazzé à Djenîn</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bait-Derâs</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Loudd</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Oudjaâ</td><td align="right">6<a name="page_252" id="page_252"></a></td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Tiret</td><td align="right">6</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qâqoun</td><td align="right">6</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Fâmié</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Djenin (en Safad)</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Hettin</td><td align="right">6</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Zerîn</td><td align="right">6</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à àïn-Djalout</td><td align="right">6</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bisan</td><td align="right">6</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Erbed</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Tâfes</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Râs-el-Mâ</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Sânemain</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Gàbâgib</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Kesoué</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Damas</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">180</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à el-Biré sur l'Euphrate.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>De Damas à Kousair au nord</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qatifé, à l'est</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Efterâq, au nord</td><td align="right">6</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Kastel</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qara</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Gasoulé</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Semsin</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Hems</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Rousten</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Hama</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Latmîn</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Djerabolos</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Marra</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Ebad</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Emâr</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Kinesrin</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Halab</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Bab</td><td align="right">30</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bait-Beré</td><td align="right">30<a name="page_253" id="page_253"></a></td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Biré</td><td align="right">15</td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">255</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Djabar, boulevard de l'empire sur l'Euphrate.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>De Damas à Homs; voyez ci-dessus</td><td align="right">81</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>De Homs vers l'est à Masnà</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qarnain</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Baida</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Tadmour</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Kerbe</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Sakné</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qabqab</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Kaouamel</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Rahàbé</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Djabar</td><td align="right">110</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">389</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Safad.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>De Damas à Bouraid, nord-ouest </td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qoulous</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Orainbé</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Nouran</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Djabb Yousef</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Safad</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">84</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td><td align="right"> </td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Bairout.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>De Damas à Kan-Maiseloun </td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Harin, sur la Qasmîe</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Saïd, par le Liban</td><td align="right">33</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bairout</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">87</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td><td align="right"> </td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Balbek.</i></td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td>à Zebdani</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Boura</td><td align="right">12<a name="page_254" id="page_254"></a></td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Balbek</td><td align="right">13</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">40</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td></td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Tarâbolos.</i></td></tr> +<tr><td> </td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>De Damas à Gazoubé. (Voyez route de Halab)</td><td align="right">55</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qadis</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Aqmar</td><td align="right">21</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Akra</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Arqâ</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Tarâbolos</td><td align="right">15</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">139</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td><td align="right"> </td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Karak.</i></td></tr> +<tr><td> </td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>De Damas à el-Qatibé</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Barâdié</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bordj el-Abiad</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Hosbân</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qanbes</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Dibiân</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qâtè-el-Modjeb</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Safra</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Karak</td><td align="right">24</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">186</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td><td align="right"> </td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Halab à Behesna et à Qaïsarié (Cézarée),<br /> +frontière de l'empire en Arménie.</i></td></tr> +<tr><td> </td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>De Halab à el-Semoûqa</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Istidra</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Bait-el-Fâr</td><td align="right">18</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Antab</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Dair-Koûn</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Qoûna</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Arban</td><td align="right">12</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à Behesna</td><td align="right">9</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td>à el-Qaïsarïé</td><td align="right">120</td><td align="right"> </td></tr> +<tr><td> </td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;">216</td><td align="right" +style="border-top:1px solid black;"> milles.</td><td align="right"> </td></tr> +</table> + +<p><a name="page_255" id="page_255"></a></p> + +<p>Depuis l'an 1412, le gouvernement a cessé d'entretenir des +relais de Behesna à Qaïsarïé.</p> + +<p>L'auteur traite ensuite de la Syrie dans les sections XII et +XIII, d'une manière étendue et intéressante, mais qu'il serait +trop long de copier: il suffira de dire qu'il divise, avec les +géographes musulmans, la Syrie en 5 contrées:</p> + +<p>1º La Palestine, depuis <i>el-Ariche</i> jusqu'à Lajdoun, près le +Qarmel.</p> + +<p>2º Le Haurân, pays varié de plaines et de montagnes dont +la capitale est Tabarié.</p> + +<p>3º Le Goutâh (ou pays creux) dont les principales villes +sont Damas, Tripoli, Safad, Balbek.</p> + +<p>4º Le pays des Hems, où l'on ne voit ni scorpions ni +serpents.</p> + +<p>5º Le Kinesrin, qui a pour capitale Halab, et pour dépendances +Antioche, Ama, Serbin, etc.</p> + +<p>Dans l'administration de l'empire, la Syrie est divisée en 6 +provinces qui tirent leurs noms de leurs capitales.</p> + +<p>La première s'appelle province de <i>Gaza</i>, ville située en une +plaine fertile. Le district de Karak, dit aussi Moab, en est détaché, +et s'étend depuis <i>Oula</i>, dans l'Arabie pétrée, jusqu'au +ruisseau Zizalé, qui tombe dans le Jourdain: c'est un espace +de 20 journées de chameaux (à 6 lieues la journée). Le pays a +beaucoup de villages; mais il y a disette d'eau sur les routes, +et une grande quantité de défilés entre des rocs où un seul +homme peut arrêter 100 cavaliers.—Karak est une des +plus fortes citadelles connues; on ne l'a jamais prise de force.</p> + +<p>La seconde est appelée province de <i>Safad</i>, et contient plus +de 1,200 villages. La ville est située très-agréablement sur le +lac Tabarié, et a une excellente forteresse. Sour (Tyr), qui en +dépend, n'est qu'un hameau.</p> + +<p>La troisième, dite province de Damas, est la plus riche en +tout genre de productions et en villages. L'auteur en compte +plus de dix-huit cents, et omet ceux de divers districts.</p> + +<p>La quatrième, dite province de Tripoli, contient plus de 3000 +villages: Hesn-el-akrad, château fort, forme sa limite à l'est.</p> + +<p>La cinquième, dite province de Hama, est riche en villages +et en châteaux forts: celui de Hama fut détruit par Tamerlan.<a name="page_256" id="page_256"></a></p> + +<p>La sixième, dite province de <i>Halab</i>, est très-étendue et +très-riche. Le château de Halab est fait de main d'homme, (il +veut dire le monticule qui porte le château).</p> + +<p>De Halab dépendent <i>Antioche</i> sur l'Oronte; <i>Djabar</i> sur +l'Euphrate; <i>Rahbé</i> au sud de Djabar, sur la rive orientale du +même fleuve; <i>Sis</i> en Arménie, peuplé de chrétiens; <i>Tarsous</i> +au bord de la mer en face de Cypre; <i>Biré</i> sur l'Euphrate, où il +y a un pont de bateaux et un très-grand nombre de châteaux +et villes importantes que l'auteur décrit en détail. (En sorte +qu'à cette époque l'on ne peut pas évaluer la Syrie à moins de +20,000 villes et villages: et en les supposant, l'un portant +l'autre, contenir 300 têtes, ce serait 6,000,000 d'habitants; +état bien différent de l'actuel, et je pense très-inférieur à l'ancien, +du temps de Titus et de Vespasien.</p> + +<p>(Je termine cette notice par quelques idées du vizir Châhin +sur les principes de la souveraineté).</p> + +<p><span class="smcap">Chapitre II. Section</span> I<sup>re</sup>.—<i>De la puissance souveraine.</i> +La puissance souveraine est un rayon de la divinité. C'est par +un effet miraculeux du caractère sacré imprimé sur le front du +despote (<i>sultan, maître absolu</i>), que le bon ordre subsiste, +que la révolte et la licence sont châtiées, etc.</p> + +<p>Le but du pouvoir suprême est la conservation des particuliers +et l'accroissement du bien public par un gouvernement +juste. Le sultan doit user avec sagesse du sabre que Dieu a +remis en ses mains pour défendre l'empire, pour faire fleurir +la religion, et faire observer les lois divines et humaines.</p> + +<p>(<i>Merèï</i>, l'historien homme de loi ci-devant cité, répète souvent +que les principes de la loi sont de faire la guerre aux infidèles.—Que +dans les villes conquises l'on ne doit point leur +permettre de bâtir ou réparer leurs temples.—Que même il +faudrait les détruire sans exception).</p> + +<p>En même temps que Dieu ordonne au sultan de travailler +au bonheur des sujets, il ordonne aux sujets d'obéir +aveuglément au sultan, d'exécuter ses ordres sans examen, +parce qu'il est dépositaire de la loi de Dieu et du prophète.</p> + +<p>Le prophète a reçu de Dieu l'empire universel du monde; +sa puissance, quant aux lois et au sacerdoce, a été transmise +à ses successeurs de main en main jusqu'à ce jour et +à <i>l'émir el-Moumenin</i>, qui donne au sultan l'investiture du<a name="page_257" id="page_257"></a> +consentement des grands juges, des docteurs de la loi, des +grands officiers de la couronne et des commandants de l'armée +(ce qui modifie <i>la grace de Dieu</i>, presque comme en Europe).</p> + +<p>Par cette sanction le souverain <i>élu</i> devient le maître du trésor +de l'état, le généralissime des troupes, le gouverneur des +places, l'administrateur de toutes les affaires de l'empire; et +chacun doit placer sa gloire à lui obéir.</p> + +<p><span class="smcap">Section II.</span> <i>Des devoirs du despote.</i>—(Ce chapitre est un +vrai traité de morale chrétienne. Le sultan doit être pieux, +pratiquer les actes de la religion devant le peuple; il doit repousser +l'orgueil, la présomption, l'avarice, le mensonge; réprimer +sa colère, avoir un maintien digne, silencieux, imposant; +être patient, juste, et en un mot avoir les bonnes qualités d'esprit +et de cœur qui, dans toute espèce de gouvernement composent +l'art <i>un</i> de gouverner, quant à l'individu, mais non +quant aux bases du contrat social.)</p> + +<p><span class="smcap">Section IV.</span> <i>Devoirs des sujets.</i>—Les devoirs des sujets +consistent dans le profond respect pour le sultan, dans l'exécution +<i>aveugle</i> de ses ordres, le dévouement à son service, les +bons conseils pour ses succès.</p> + +<p>Le grand point du gouvernement est que chaque classe, +chaque individu, se tiennent dans les bornes qui leur sont assignées.<a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<h2><a name="ETAT_PHYSIQUE_S" id="ETAT_PHYSIQUE_S"></a>ÉTAT PHYSIQUE<br /><br /> +DE<br /><br /> +LA SYRIE.</h2> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.<br /><br /> +Géographie et Histoire Naturelle de la Syrie.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">E</span><small>N</small> sortant de l'<i>Égypte</i> par l'isthme qui sépare +l'<i>Afrique</i> de l'<i>Asie</i>, si l'on suit le rivage de la +<i>Méditerranée</i>, l'on entre dans une seconde province +des Turks, connue parmi nous sous le nom +de <i>Syrie</i>. Ce nom, qui, comme tant d'autres, nous +a été transmis par les <i>Grecs</i>, est une altération +de celui d'<i>Assyrie</i>, introduite chez les <i>Ioniens</i>, qui +en fréquentaient les côtes, après que les Assyriens +de Ninive eurent réduit cette contrée en province +de leur empire<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>. Par cette raison, le nom de<a name="page_259" id="page_259"></a> +<i>Syrie</i> n'eut pas d'abord l'extension qu'il a prise +ensuite. On n'y comprenait ni la <i>Phénicie</i> ni la +<i>Palestine</i>. Les habitants actuels, qui, selon l'usage +constant des Arabes, n'ont point adopté la nomenclature +grecque, méconnaissent le nom de +<i>Syrie</i><a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>; ils le remplacent par celui de <i>Barr-el-Châm</i><a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>, +qui signifie <i>pays de la gauche</i>; et par +là ils désignent tout l'espace compris entre deux +lignes tirées, l'une d'<i>Alexandrette</i> à l'<i>Euphrate</i>, +l'autre de <i>Gaze</i> dans le désert d'<i>Arabie</i>, ayant +pour bornes à l'<i>est</i> ce même désert, et à l'<i>ouest</i> la +<i>Méditerranée</i>. Cette dénomination de <i>pays de la +gauche</i>, par son contraste à celle de l'<i>Yamîn</i> ou +<i>pays de la droite</i>, indique pour chef-lieu un local +intermédiaire, qui doit être la Mekke; et par son +allusion au culte du soleil<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>, elle prouve à la +fois une origine antérieure à Mahomet, et l'existence +déja connue de ce culte au temple de la +<i>Kîabé</i>.<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<h4>§ I.<br /><br /> +Aspect de la Syrie.</h4> + +<p>Quand on jette les yeux sur la carte de la <i>Syrie</i>, +on observe que ce pays n'est en quelque +sorte qu'une chaîne de montagnes, qui d'un rameau +principal se distribuent à droite et à gauche +en divers sens: la vue du terrain est analogue +à cet exposé. En effet, soit que l'on aborde +par la mer, soit que l'on arrive par les immenses +plaines du désert, on commence toujours à découvrir +de très-loin l'horizon bordé d'un rempart +nébuleux qui court nord et sud, tant que la vue +peut s'étendre: à mesure que l'on approche, on +distingue des entassements gradués de sommets, +qui, tantôt isolés, et tantôt réunis en chaînes, +vont se terminer à une ligne principale qui domine +sur tout. On suit cette ligne sans interruption, +depuis son entrée par le nord jusque dans +l'Arabie. D'abord elle serre la mer entre <i>Alexandrette</i> +et l'<i>Oronte</i>; puis, après avoir cédé passage +à cette rivière, elle reprend sa route au midi en +s'écartant un peu du rivage, et par une suite de +sommets continus, elle se prolonge jusqu'aux<a name="page_261" id="page_261"></a> +sources du Jourdain, où elle se divise en deux +branches, pour enfermer, comme en un bassin, +ce fleuve et ses trois lacs. Pendant ce trajet, il se +détache de cette ligne, comme d'un tronc principal, +une infinité de rameaux qui vont se perdre, +les uns dans le désert, où ils forment divers bassins, +tels que celui de <i>Damas</i>, de <i>Haurân</i>, etc., +les autres vers la mer, où ils se terminent quelquefois +par des chutes rapides, comme il arrive +au <i>Carmel</i>, à la <i>Nakoure</i>, au cap <i>Blanc</i>, et à +presque tout le terrain entre <i>Bairout</i><a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a> et <i>Tripoli</i>. +Plus communément ils conservent des pentes +douces qui se terminent en plaines, telles que +celles d'<i>Antioche</i>, de <i>Tripoli</i>, de <i>Tyr</i>, d'<i>Acre</i>, etc.</p> + +<h4>§ II.<br /><br /> +Des montagnes.</h4> + +<p>Ces montagnes, en changeant de niveaux et de +lieux, changent aussi beaucoup de formes et d'aspect. +Entre <i>Alexandrette</i> et l'<i>Oronte</i>, les sapins, +les mélèzes, les chênes, les buis, les lauriers, les +ifs et les myrtes qui les couvrent, leur donnent +un air de vie qui déride le voyageur attristé de +la nudité de Cypre<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>. Il rencontre même sur quelques<a name="page_262" id="page_262"></a> +pentes des cabanes environnées de figuiers +et de vignes; et cette vue adoucit la fatigue d'une +route qui, par des sentiers raboteux, le conduit +sans cesse du fond des ravins à la cime des hauteurs, +et de la cime des hauteurs le ramène au +fond des ravins. Les rameaux inférieurs, qui vont +dans le nord d'<i>Alep</i>, n'offrent au contraire que +des rochers nus, sans verdure et sans terre. Au +midi d'<i>Antioche</i> et sur la mer, les coteaux se +prêtent à porter des oliviers, des tabacs et des +vignes<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>; mais du côté du désert, le sommet et +la pente de cette chaîne ne sont qu'une suite +presque continue de roches blanches. Vers le Liban, +les montagnes s'élèvent, et cependant se +couvrent en beaucoup d'endroits d'autant de terre +qu'il en faut pour devenir cultivables à force d'industrie +et de travail. Là, parmi les rocailles, se +présentent les restes peu magnifiques des cèdres +si vantés<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>, et plus souvent des sapins, des +chênes, des ronces, des mûriers, des figuiers et +des vignes. En quittant le pays des <i>Druzes</i>, les +montagnes perdent de leur hauteur, de leur aspérité, +et deviennent plus propres au labourage;<a name="page_263" id="page_263"></a> +elles se relèvent dans le sud-est du Carmel, et se +revêtent de futaies qui forment d'assez beaux +paysages; mais en avançant vers la <i>Judée</i>, elles +se dépouillent, resserrent leurs vallées, deviennent +sèches, raboteuses, et finissent par n'être +plus sur la mer <i>Morte</i> qu'un entassement de roches +sauvages, pleines de précipices et de cavernes<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>; +pendant qu'à l'est du Jourdain et du +lac, une autre chaîne de rocs plus hauts et plus +hérissés offre une perspective encore plus lugubre, +et annonce dans le lointain l'entrée du +désert et la fin de la terre habitable.</p> + +<p>La vue des lieux atteste que le point le plus +élevé de toute la Syrie est le <i>Liban</i>, au sud-est +de Tripoli. A peine sort-on de <i>Larneca</i>, en <i>Cypre</i>, +que déja, à 30 lieues de distance, on +voit à l'horizon sa pointe nébuleuse. D'ailleurs, +le même fait s'indique sensiblement sur les cartes, +par le cours des rivières. L'<i>Oronte</i>, qui des +montagnes de Damas va se perdre sous Antioche; +la <i>Qâsmie</i>, qui du nord de <i>Balbek</i> se rend vers +<i>Tyr</i>; le <i>Jourdain</i>, que sa pente verse au midi, +prouvent que le sommet général est au local indiqué. +Après le Liban, le point le plus saillant +est le mont <i>Aqqar</i>: on le voit dès la sortie de +<i>Marra</i> dans le désert, comme un énorme cône<a name="page_264" id="page_264"></a> +écrasé, que l'on ne cesse pendant 2 journées +d'avoir devant les yeux. Personne jusqu'à ce jour +n'a eu le loisir ou la faculté de porter le baromètre +sur ces montagnes pour en connaître la hauteur; +mais on peut la déduire d'une mesure naturelle, +la neige: dans l'hiver, tous les sommets en +sont couverts depuis <i>Alexandrette</i> jusqu'à <i>Jérusalem</i>; +mais dès mars, elle fond partout, le Liban +excepté: cependant elle n'y persiste toute l'année +que dans les sinuosités les plus élevées, et au +<i>nord-est</i>, où elle est à l'abri des vents de mer et +de l'action du soleil. C'est ainsi que je l'ai vue à +la fin d'août 1784, lorsque j'étouffais de chaleur +dans la vallée de <i>Balbek</i>. Or, étant connu que la +neige à cette latitude exige une élévation de 15 +à 1600 toises, on en doit conclure que le Liban +atteint cette hauteur, et qu'il est par conséquent +bien inférieur aux Alpes, et même aux Pyrénées<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p> + +<p>Le <i>Liban</i>, dont le nom doit s'étendre à toute +la chaîne du <i>Kesraouân</i> et du pays des <i>Druzes</i>, +présente tout le spectacle des grandes montagnes. +On y trouve à chaque pas ces scènes où la +nature déploie, tantôt de l'agrément ou de la +grandeur, tantôt de la bizarrerie, toujours de la<a name="page_265" id="page_265"></a> +variété. Arrive-t-on par la mer, et descend-on +sur le rivage: la hauteur et la rapidité de ce rempart, +qui semble fermer la terre, le gigantesque +des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent +l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux +se transporte ensuite jusqu'à ces sommets +qui bornaient sa vue, l'immensité de l'espace +qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration: +mais pour jouir entièrement de la majesté +de ce spectacle, il faut se placer sur la cime même +du Liban ou du <i>Sannine</i>. Là, de toutes parts, +s'étend un horizon sans bornes; là, par un temps +clair, la vue s'égare et sur le désert qui confine +au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe: +l'ame croit embrasser le monde. Tantôt les +regards, errant sur la chaîne successive des montagnes, +portent l'esprit, en un clin d'œil, d'<i>Antioche</i> +à <i>Jérusalem</i>; tantôt, se rapprochant de ce +qui les environne, ils sondent la lointaine profondeur +du rivage. Enfin, l'attention, fixée par des +objets distincts, examine avec détail les rochers, +les bois, les torrents, les coteaux, les villages et +les villes. On prend un plaisir secret à trouver +petits ces objets qu'on a vus si grands. On regarde +avec complaisance la vallée couverte de nuées +orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas +ce tonnerre qui gronda si long-temps sur la tête; +on aime à voir à ses pieds ces sommets, jadis menaçants, +devenus dans leur abaissement, semblables<a name="page_266" id="page_266"></a> +aux sillons d'un champ, ou aux gradins d'un +amphithéâtre; on est flatté d'être devenu le point +le plus élevé de tant de choses, et un sentiment +d'orgueil les fait regarder avec plus de complaisance.</p> + +<p>Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces +montagnes, l'aspérité des chemins, la rapidité +des pentes, la profondeur des précipices commencent +par l'effrayer. Bientôt l'adresse des mulets +qui le portent le rassure, et il examine à son aise +les incidents pittoresques qui se succèdent pour le +distraire. Là, comme dans les Alpes, il marche +des journées entières, pour arriver dans un lieu +qui, dès le départ, est en vue; il tourne, il descend; +il côtoie, il grimpe; et dans ce changement +perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique +varie à chaque pas les décorations de la scène. +Tantôt ce sont des villages près de glisser sur des +pentes rapides, et tellement disposés, que les terrasses +d'un rang de maisons servent de rue au +rang qui les domine. Tantôt c'est un couvent +placé sur un cône isolé, comme <i>Mar-Châiâ</i> dans +la vallée du <i>Tigre</i>. Ici, un rocher percé par un +torrent est devenu une arcade naturelle, comme à +<i>Nahr-el-Leben</i><a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>. Là, un autre rocher taillé à pic,<a name="page_267" id="page_267"></a> +ressemble à une haute muraille; souvent, sur les +côteaux, les bancs de pierres, dépouillés et isolés +par les eaux, ressemblent à des ruines que l'art +aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux, trouvant +des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire, +et formé des cavernes, comme à +<i>Nahr-el-Kelb</i>, près d'Antoura: ailleurs, elles se +sont pratiqué des cours souterrains, où coulent +des ruisseaux pendant une partie de l'année, +comme à <i>Mar-Eliâs-el-Roum</i>, et à <i>Mar-Hanna</i><a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>; +quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus +tragiques. On a vu par des dégels et des tremblements +de terre, des rochers perdre leur équilibre,<a name="page_268" id="page_268"></a> +se renverser sur les maisons voisines, et en +écraser les habitans; il y a environ 20 ans qu'un +accident semblable ensevelit, près de <i>Mardjordjôs</i>, +un village qui n'a laissé aucune trace. Plus récemment +et près du même lieu, le terrain d'un coteau +chargé de mûriers et de vignes s'est détaché +par un dégel subit, et glissant sur le talus de roc +qui le portait, est venu, semblable à un vaisseau +qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce +dans la vallée inférieure. Il en est résulté un procès +bizarre, quoique juste, entre le propriétaire +du fonds indigène et celui du fonds émigré, et il +a été porté jusqu'au tribunal de l'émir Yousef, +qui a compensé les pertes. Il semblerait que ces +accidents dussent jeter du dégoût sur l'habitation +de ces montagnes; mais, outre qu'ils sont rares, +ils sont compensés par un avantage qui rend leur +séjour préférable à celui des plus riches plaines; +je veux dire par la sécurité contre les vexations +des Turks. Cette sécurité a paru un bien si précieux +aux habitants, qu'ils ont déployé dans ces rochers +une industrie que l'on chercherait vainement ailleurs. +A force d'art et de travail, ils ont contraint +un sol rocailleux à devenir fertile. Tantôt, +pour profiter des eaux, ils les conduisent par +mille détours sur les pentes, ou ils les arrêtent +dans les vallons par des chaussées; tantôt ils soutiennent +les terres prêtes à s'écrouler, par des terrasses +et des murailles. Presque toutes les montagnes<a name="page_269" id="page_269"></a> +ainsi travaillées, présentent l'aspect d'un +escalier ou d'un amphithéâtre, dont chaque gradin +est un rang de vignes ou de mûriers. J'en ai +compté sur une même pente jusqu'à 100 et 120, +depuis le fond du vallon jusqu'au faîte de la colline; +j'oubliais alors que j'étais en Turkie, ou si +je me le rappelais, c'était pour sentir plus vivement +combien est puissante l'influence même la +plus légère de la liberté.</p> + +<h4>§ III.<br /><br /> +Structure des montagnes.</h4> + +<p>La charpente de ces montagnes est formée d'un +banc de pierre calcaire dure, blanchâtre et sonnante +comme le grès, disposée par lits diversement +inclinés. Cette pierre se représente presque +la même dans toute l'étendue de la Syrie; tantôt +elle est nue, et elle a l'aspect des rochers pelés de +la côte de Provence: telle est la chaîne qui borde +au nord le chemin d'Antioche à Alep, et qui sert +de lit au cours supérieur du ruisseau qui coule en +cette dernière ville. <i>Ermenâz</i>, village situé entre +<i>Serkin</i> et <i>Kaftin</i>, a un défilé qui rassemble parfaitement +à ceux qu'on passe en allant de Marseille +à Toulon. Si l'on va d'<i>Alep</i> à <i>Hama</i>, l'on +rencontre sans cesse les veines du même roc dans +la plaine, tandis que les montagnes qui courent<a name="page_270" id="page_270"></a> +sur la droite, en offrent des entassements qui figurent +de grandes ruines de villes et de châteaux. +C'est encore cette même pierre qui, sous une +forme plus régulière, compose la masse du <i>Liban</i>, +de l'<i>Anti-Liban</i>, des montagnes des <i>Druzes</i>, de la +<i>Galilée</i>, du <i>Carmel</i>, et se prolonge jusqu'au <i>sud</i> +du <i>lac Asphaltite</i>; partout les habitants en construisent +leurs maisons et en font de la chaux. Je +n'ai jamais vu ni entendu dire que ces pierres +tinssent des coquillages pétrifiés dans les parties +hautes du Liban; mais il existe entre <i>Bâtroun</i> et +<i>Djebaîl</i> au <i>Kesrâouan</i>, à peu de distance de la +mer, une carrière de pierres schisteuses, dont les +lames portent des empreintes de plantes, de poissons, +de coquillages, et surtout d'ognons de mer. +Le torrent d'<i>Azqâlan</i>, en Palestine, et aussi pavé +d'une pierre lourde, poreuse et salée, qui contient +beaucoup de petites volutes et de bivalves +de la Méditerranée. Enfin Pocoke en a trouvé une +quantité dans les rochers qui bordent la mer +Morte.</p> + +<p>En minéraux, le fer seul est abondant; les montagnes +du Kesrâouan et des Druzes en sont remplies. +Chaque année, les habitants en exploitent +pendant l'été des mines qui sont simplement +ocreuses. La Judée n'en doit pas manquer, puisque +Moïse observait, il y a plus de 3,000 ans, que +ses pierres étaient <i>de fer</i>. On parle d'une mine +de cuivre à Antabès, au nord d'Alep; mais elle<a name="page_271" id="page_271"></a> +est abandonnée: on m'a dit aussi chez les Druzes, +que dans l'éboulement de cette montagne dont +j'ai parlé, on avait trouvé un minéral qui rendit +du plomb et de l'argent; mais comme une pareille +découverte aurait ruiné le canton, en y attirant +l'attention des Turks, l'on s'est hâté d'en étouffer +tous les indices.</p> + +<h4>§ IV.<br /><br /> +Volcans et tremblements.</h4> + +<p>Le midi de la Syrie, c'est-à-dire le bassin du +Jourdain, est un pays de volcans; les sources bitumineuses +et soufrées du lac Asphaltite, les laves, +les pierres-ponces jetées sur ces bords, et le +bain chaud de <i>Tabarié</i>, prouvent que cette vallée +a été le siége d'un feu qui n'est pas encore éteint. +On observe qu'il s'échappe souvent du lac des +trombons de fumée, et qu'il se fait de nouvelles +crevasses sur ses rivages. Si les conjectures en pareille +matière n'étaient pas sujettes à être trop vagues, +on pourrait soupçonner que toute la vallée +n'est due qu'à l'affaissement violent d'un +terrain qui jadis versait le Jourdain dans la Méditerranée. +Il paraît du moins certain que l'accident +des 5 villes foudroyées, eut pour cause +l'éruption d'un volcan alors embrasé. Strabon dit<a name="page_272" id="page_272"></a> +expressément<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>, que la <i>tradition des habitants du +pays</i>, c'est-à-dire des Juifs mêmes, était que <i>jadis +la vallée du lac était peuplée de 13 villes florissantes, +et qu'elles furent englouties par un volcan</i>. +Ce récit semble confirmé par les ruines que +les voyageurs trouvent encore en grand nombre +sur le rivage occidental. Les éruptions ont cessé +depuis long-temps; mais les tremblements de +terre qui en sont le supplément se montrent encore +quelquefois dans ce canton: la côte en général +y est sujette, et l'histoire en cite plusieurs +exemples qui ont changé la face d'<i>Antioche</i>, de +<i>Laodikée</i>, de <i>Tripoli</i>, de <i>Béryte</i>, de <i>Sidon</i>, de +<i>Tyr</i>, etc. De nos jours, en 1759, il en est arrivé +un qui a causé les plus grands ravages: on prétend +qu'il tua dans la vallée de Balbek plus de +20,000 ames, dont la perte ne s'est point réparée. +Pendant 3 mois, ses secousses inquiétèrent +les habitants du Liban, au point qu'ils abandonnèrent +leurs maisons, et demeurèrent sous +des tentes. Récemment (le 14 décembre 1783), +lorsque j'étais à Alep, on ressentit dans cette ville +une commotion qui fut si forte, qu'elle fit tinter +la sonnette du consul de France. On a observé en +Syrie que les tremblements n'arrivent presque jamais +que dans l'hiver, après les pluies d'automne; +et cette observation, conforme à celle du docteur<a name="page_273" id="page_273"></a> +<i>Chá</i> (Shaw), en Barbarie, semblerait indiquer +que l'action des eaux sur la terre et les minéraux +desséchés est la cause de ces mouvements convulsifs. +Il n'est pas hors de propos de remarquer que +l'<i>Asie mineure</i> y est également sujette.</p> + +<h4>§ V.<br /><br /> +Des sauterelles.</h4> + +<p>La Syrie partage avec l'Égypte, la Perse et presque +tout le midi de l'Asie, un autre fléau non +moins redoutable, les nuées de sauterelles dont +les voyageurs ont parlé. La quantité de ces insectes +est une chose incroyable pour quiconque ne l'a +pas vue par lui-même: la terre en est couverte +sur un espace de plusieurs lieues. On entend de +loin le bruit qu'elles font en broutant les herbes +et les arbres comme d'une armée qui fourrage à la +dérobée. Il vaudrait mieux avoir affaire à des Tartares +qu'à ces petits animaux destructeurs: on +dirait que le feu suit leurs traces. Partout où leurs +légions se portent, la verdure disparaît de la campagne, +comme un rideau que l'on plie; les arbres +et les plantes, dépouillés de feuilles, et réduits à +leurs rameaux et à leurs tiges, font succéder en +un clin d'œil le spectacle hideux de l'hiver aux +riches scènes du printemps. Lorsque ces nuées de +sauterelles prennent leur vol pour surmonter quelque<a name="page_274" id="page_274"></a> +obstacle, ou traverser plus rapidement un sol +désert, on peut dire, à la lettre, que le ciel en est +obscurci. Heureusement que ce fléau n'est pas trop +répété; car il n'en est point qui amène aussi sûrement +la famine, et les maladies qui la suivent. +Des habitants de la Syrie ont fait la double remarque +que les sauterelles n'avaient lieu qu'à la suite +des hivers trop doux, et qu'elles venaient toujours +du désert d'Arabie. A l'aide de cette remarque, +l'on explique très-bien comment le froid +ayant ménagé les œufs de ces insectes, ils se multiplient +si subitement, et comme les herbes venant +à s'épuiser dans les immenses plaines du désert, +il en sort tout à coup des légions si nombreuses. +Quand elles paraissent sur la frontière du pays +cultivé, les habitants s'efforcent de les détourner, +en leur opposant des torrents de fumée; mais +souvent les herbes et la paille mouillée leur manquent: +ils creusent aussi des fosses où il s'en ensevelit +beaucoup; mais les deux agents les plus +efficaces contre ces insectes sont les vents de +sud et de sud-est, et l'oiseau appelé <i>samarmar</i>: +cet oiseau, qui ressemble bien au loriot, les suit en +troupes nombreuses, comme celles des étourneaux; +et non-seulement il en mange à satiété, +mais il en tue tout ce qu'il en peut tuer: aussi +les paysans le respectent-ils, et l'on ne permet en +aucun temps de le tirer. Quant aux vents de sud +et de sud-est, ils chassent violemment les nuages<a name="page_275" id="page_275"></a> +de sauterelles sur la Méditerranée; et ils les y +noient en si grande quantité, que lorsque leurs +cadavres sont rejetés sur le rivage, ils infectent +l'air pendant plusieurs jours à une grande distance.</p> + +<h4>§ VI.<br /><br /> +Qualités du sol.</h4> + +<p>On présume aisément que dans un pays aussi +étendu que la Syrie, la qualité du sol n'est pas +partout la même: en général la terre des montagnes +est rude; celle des plaines est grasse, légère, +et annonce la plus grande fécondité. Dans le territoire +d'Alep, jusque vers Antioche, elle ressemble +à de la brique pilée très-fine, ou à du tabac d'Espagne. +L'Oronte cependant, qui traverse ce district, +a ses eaux teintes en blanc; ce qui vient des +terres blanches dont elles se sont chargées vers +leur source. Presque partout ailleurs la terre est +brune, et ressemble à un excellent terreau de +jardin. Dans les plaines, telles que celles de Hauran, +de Gaze et de Balbek, souvent on aurait peine +à trouver un caillou. Les pluies d'hiver y font +des boues profondes, et lorsque l'été revient, +la chaleur y cause, comme en Égypte, des gerçures +qui ouvrent la terre à plusieurs pieds de +profondeur.<a name="page_276" id="page_276"></a></p> + +<h4>§ VII.<br /><br /> +Des rivières et des lacs.</h4> + +<p>Les idées exagérées, ou, si l'on veut, les grandes +idées que l'histoire et les relations aiment à donner +des objets lointains, nous ont accoutumés à +parler des eaux de la Syrie avec un respect qui +flatte notre imagination. Nous aimons à dire le +fleuve <i>Jourdain,</i> le fleuve <i>Oronte,</i> le fleuve <i>Adonis.</i> +Cependant, si l'on voulait conserver aux noms +le sens que l'usage leur assigne, nous ne trouverions +guère en ce pays que des <i>ruisseaux.</i> A peine +l'<i>Oronte</i> et le <i>Jourdain,</i> qui sont les plus considérables, +ont-ils 60 pas de canal<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>; les autres ne +méritent pas que l'on en parle. Si, pendant l'hiver, +les pluies et la fonte des neiges leur donnent +quelque importance, le reste de l'année on ne reconnaît +leur place que par les cailloux roulés ou +les blocs de roc dont leur lit est rempli. Ce ne +sont que des torrents à cascades, et l'on conçoit +que les montagnes qui les fournissent n'étant qu'à +deux pas de la mer, leurs eaux n'ont pas le temps +de s'assembler dans de longues vallées, pour former +des <i>rivières</i>. Les obstacles que ces mêmes<a name="page_277" id="page_277"></a> +montagnes opposent en plusieurs lieux à leur +issue, ont formé divers lacs, tels que celui d'Antioche, +d'Alep, de Damas, de <i>Houlé</i>, de <i>Tabarié</i>, +et celui que l'on a décoré du nom de <i>mér +Morte</i> ou lac <i>Asphaltite</i>. Tous ces lacs, à la réserve +du dernier, sont d'eau douce, et contiennent +plusieurs espèces de poissons étrangères<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a> aux +nôtres.</p> + +<p>Le seul lac <i>Asphaltite</i> ne contient rien de vivant +ni même de végétant. On ne voit ni verdure +sur ses bords, ni poisson dans ses eaux; +mais il est faux que son air soit empesté au point +que les oiseaux ne puissent le traverser impunément. +Il n'est pas rare de voir des hirondelles voler +à sa surface, pour y prendre l'eau nécessaire +à bâtir leurs nids. La vraie cause de l'absence des +végétaux et des animaux, est la salure âcre de +ses eaux, infiniment plus forte que celle de la +mer. La terre qui l'environne, également imprégnée +de cette salure, se refuse à produire des +plantes; l'air lui-même qui s'en charge par l'évaporation, +et qui reçoit encore les vapeurs du +soufre et du bitume, ne peut convenir à la végétation:<a name="page_278" id="page_278"></a> +de là cet aspect de mort qui règne autour +du lac. Du reste, ses eaux ne présentent point un +marécage; elles sont limpides et incorruptibles, +comme il convient à une dissolution de sel. L'origine +de ce minéral n'y est pas équivoque; car +sur le rivage du sud-ouest il y a des mines de sel +gemme, dont j'ai rapporté des échantillons. Elles +sont situées dans le flanc des montagnes qui +règnent de ce côté, et elles fournissent de temps +immémorial à la consommation des Arabes de ces +cantons, et même de la ville de Jérusalem. On +trouve aussi sur ce rivage des morceaux de bitume +et de soufre, dont les Arabes font un petit +commerce; des fontaines chaudes, et des crevasses +profondes, qui s'annoncent de loin par de petites +pyramides qu'on a bâties sur le bord. On y rencontre +encore une espèce de pierre qui exhale, +en la frottant, une odeur infecte, brûle comme le +bitume, se polit comme l'albâtre, et sert à paver +les cours. Enfin l'on y voit, d'espace en espace, +des blocs informes, que des yeux prévenus prennent +pour des statues mutilées, et que les pèlerins +ignorants et superstitieux regardent comme un +monument de l'aventure de la femme de Loth, quoiqu'il +ne soit pas dit que cette femme fût changée +en pierre comme Niobé, mais en sel, qui a dû se +fondre l'hiver suivant.</p> + +<p>Quelques physiciens, embarrassés des eaux que +le Jourdain ne cesse de verser dans le lac, ont<a name="page_279" id="page_279"></a> +supposé qu'il avait une communication souterraine +avec la Méditerranée; mais, outre que l'on +ne connaît aucun gouffre qui puisse confirmer +cette idée, <i>Hales</i> a démontré par des calculs précis, +que l'évaporation était plus que suffisante +pour consommer les eaux du fleuve. Elle est en +effet très-considérable; souvent elle devient sensible +à la vue, par des brouillards dont le lac +paraît tout couvert au lever du soleil, et qui se +dissipent ensuite par la chaleur.</p> + +<h4>§ VIII.<br /><br /> +Du climat.</h4> + +<p>On est assez généralement dans l'opinion que +la Syrie est un pays très-chaud; mais cette idée, +pour être exacte, demande des distinctions: 1º à +raison des latitudes qui ne laissent pas que de +différer de 150 lieues du fort au faible; en second +lieu, à raison de la division naturelle du terrain +en pays bas et plat, et en pays haut ou de montagnes: +cette division cause des différences bien +plus sensibles; car, tandis que le thermomètre +de Réaumur atteint sur les bords de la mer 25 et +29 degrés, à peine dans les montagnes s'élève-t-il +à 20 et 21<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>. Aussi dans l'hiver, toute la chaîne<a name="page_280" id="page_280"></a> +des montagnes se couvre de neige, pendant que +les terrains inférieurs n'en ont jamais, ou ne la +gardent qu'un instant. On devrait donc établir deux +climats généraux: l'un très-chaud, qui est celui +de la côte et des plaines intérieures, telles que +celles de <i>Balbek</i>, <i>Antioche</i>, <i>Tripoli</i>, <i>Acre</i>, <i>Gaze</i>, +<i>Hauran</i>, etc.; l'autre tempéré et presque semblable +au nôtre, lequel règne dans les montagnes, +surtout quand elles prennent une certaine élévation. +L'été de 1784 a passé chez les Druzes pour +un des plus chauds dont on eût mémoire; cependant +je ne lui ai rien trouvé de comparable aux +chaleurs de <i>Saïde</i> ou de <i>Bairout</i>.</p> + +<p>Sous ce climat, l'ordre des saisons est presque +le même qu'au milieu de la France: l'hiver, qui +dure de novembre en mars, est vif et rigoureux. +Il ne se passe point d'années sans neiges, et souvent +elles y couvrent la terre de plusieurs pieds, +et pendant des mois entiers; le printemps et +l'automne y sont doux, et l'été n'y a rien d'insupportable. +Dans les plaines, au contraire, dès +que le soleil revient à l'équateur, on passe subitement +à des chaleurs accablantes, qui ne finissent +qu'avec octobre. En récompense, l'hiver est si +tempéré, que les orangers, les dattiers, les bananiers<a name="page_281" id="page_281"></a> +et autres arbres délicats, croissent en pleine +terre: c'est un spectacle pittoresque pour un Européen, +dans Tripoli, de voir sous ses fenêtres, +en janvier, des orangers chargés de fleurs et de +fruits, pendant que sur sa tête le Liban est hérissé +de frimas et de neiges. Il faut néanmoins remarquer +que dans les parties du nord, et à l'est +des montagnes, l'hiver est plus rigoureux, sans +que l'été soit moins chaud. A <i>Antioche</i>, à <i>Alep</i>, +à <i>Damas</i>, on a tous les hivers plusieurs semaines +de glace et de neige; ce qui vient du gissement +des terres, encore plus que des latitudes. En effet, +toute la plaine à l'est des montagnes est un pays +fort élevé au-dessus du niveau de la mer, ouvert +aux vents secs de nord et de nord-est, et à l'abri +des vents humides d'ouest et de sud-ouest. Enfin +Antioche et Alep reçoivent des montagnes d'Alexandrette, +qui sont en vue, un air que la neige +dont elles sont long-temps couvertes, ne peut +manquer de rendre très-piquant.</p> + +<p>Par cette disposition, la Syrie réunit sous un +même ciel des climats différents, et rassemble +dans une enceinte étroite des jouissances que la +nature a dispersées ailleurs à de grandes distances +de temps et de lieux. Chez nous, par exemple, +elle a séparé les saisons par des mois; là, on +peut dire qu'elles ne le sont que par des heures. +Est-on importuné dans <i>Saïde</i> ou <i>Tripoli</i> des chaleurs +de juillet, six heures de marche transportent<a name="page_282" id="page_282"></a> +sur les montagnes voisines, à la température +de mars. Par inverse, est-on tourmenté à Becharrai +des frimas de décembre, une journée ramène +au rivage parmi les fleurs de mai<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>. Aussi les +poètes arabes ont-ils dit, que le <i>Sannîne</i> portait +l'hiver sur sa tête, le printemps sur ses épaules, +l'automne dans son sein, pendant que l'été dormait +à ses pieds. J'ai connu par moi-même la vérité +de cette image dans le séjour de huit mois +que j'ai fait au monastère de <i>Mar-Hanna</i><a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>, à +sept lieues de Baîrout. J'avais laissé à Tripoli, sur +la fin de février, les légumes nouveaux en pleine +saison, et les fleurs écloses: arrivé à <i>Antoura</i><a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>; +je trouvai les herbes seulement naissantes; et à +<i>Mar-Hanna</i>, tout était encore sous la neige. Le +<i>Sannîne</i> n'en fut dépouillé que sur la fin d'avril, et +déja dans le vallon qu'il domine, on commençait +à voir boutonner les roses. Les figues primes +étaient passées à Baîrout, quand nous mangions +les premières, et les vers à soie y étaient en cocons,<a name="page_283" id="page_283"></a> +lorsque parmi nous l'on n'avait effeuillé que +la moitié des mûriers. A ce premier avantage, qui +perpétue les jouissances par leur succession, la +Syrie en joint un second, celui de les multiplier +par la variété de ses productions. Si l'art venait +au secours de la nature, on pourrait y rapprocher +dans un espace de vingt lieues celles des contrées +les plus distantes. Dans l'état actuel, malgré la +barbarie d'un gouvernement ennemi de toute activité +et de toute industrie, l'on est étonné de la liste +que fournit cette province. Outre le froment, le seigle, +l'orge, les fèves et le coton-plante qu'on y cultive +partout, on y trouve encore une foule d'objets utiles +ou agréables, appropriés à divers lieux. La Palestine +abonde en <i>sésame</i> propre à l'huile, et en +<i>doura</i> pareil à celui d'Égypte<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>. Le maïs prospère +dans le sol léger de Balbek, et le riz même +est cultivé avec succès sur les bords du marécage +de <i>Haoulé</i>. On ne s'est avisé que depuis peu de +planter des cannes à sucre dans les jardins de +Saïde et de Baîrout; elles y ont égalé celle du +Delta. L'indigo croît sans art sur les bords du +Jourdain au pays de <i>Bisân</i>; et il ne demande que +des soins pour acquérir de la qualité. Les coteaux +de <i>Lataqîé</i> produisent des tabacs à fumer, qui +font la base des relations de commerce avec Damiâ<a name="page_284" id="page_284"></a> +et le Kaire. Cette culture est répandue désormais +dans toutes les montagnes. En arbres, l'olivier +de Provence croît à <i>Antioche</i> et à <i>Ramlé</i>, à +la hauteur des hêtres. Le mûrier blanc fait la richesse +de tout le pays des Druzes, par les belles +soies qu'il procure; et la vigne élevée en échalas, +ou grimpant sur les chênes, y donne des vins rouges +et blancs qui pourraient égaler ceux de Bordeaux. +Avant le ravage des derniers troubles, <i>Yâfa</i> +voyait dans ses jardins deux plants du coton-arbre +de l'Inde, qui grandissaient à vue d'œil; et cette +ville n'a pas perdu ses limons ni ses poncires +énormes<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a> ni ses pastèques, préférées à celles +de <i>Broulos</i><a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a> même. Gaze a des dattes comme la +Mekke, et des grenades comme Alger. Tripoli +produit des oranges comme Malte; Baîrout, des +figues comme Marseille, et des bananes comme +Saint-Domingue; Alep a le privilége exclusif des +pistaches, et Damas se vante avec justice de réunir +tous les fruits de nos provinces. Son sol pierreux +convient également aux pommes de la Normandie; +aux prunes de la Touraine, et aux pêches +de Paris. On y compte vingt espèces d'abricots, +dont l'une contient une amande qui la fait rechercher +dans toute la Turkie. Enfin, la plante à cochenille<a name="page_285" id="page_285"></a> +qui croît sur toute la côte, nourrit peut-être +déja cet insecte précieux comme au Mexique +et à Saint-Domingue<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>; et si l'on fait attention +que les montagnes de l'Yemen, qui produisent un +café si précieux, sont une suite de celles de la +Syrie, et que leur sol et leur température sont +presque les mêmes<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>, on sera porté à croire +que la <i>Judée</i>, surtout pourrait s'approprier cette +denrée de l'<i>Arabie</i>. Avec ces avantages nombreux +de climat et de sol, il n'est pas étonnant que la +Syrie ait passé de tout temps pour un pays délicieux, +et que les Grecs et les Romains l'aient mise +au rang de leurs plus belles provinces, à l'égal +même de l'Égypte. Aussi, dans ces derniers temps, +un pacha qui les connaît toutes les deux, étant +interrogé à laquelle il donnait la préférence, répondit: +<i>L'Égypte, sans doute, est une excellente +métairie; mais la Syrie est une charmante maison +de campagne</i><a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>.<a name="page_286" id="page_286"></a></p> + +<h4>§ IX.<br /><br /> +Qualités de l'air.</h4> + +<p>Je ne dois point oublier de parler des qualités +de l'air et des eaux: ces éléments offrent en Syrie<a name="page_287" id="page_287"></a> +quelques phénomènes remarquables. Sur les montagnes, +et dans toute la plaine élevée qui règne +à leur orient, l'air est léger, pur et sec; sur la +côte, au contraire, et surtout depuis Alexandrette +jusqu'à Yâfa, il est humide et pesant: ainsi la Syrie +est partagée dans toute sa longueur en deux régions +différentes, dont la chaîne des montagnes +est le terme de séparation, et même la cause; car +en s'opposant par sa hauteur au libre passage +des vents d'ouest, elle occasione dans la vallée +l'entassement des vapeurs qu'ils apportent de la +mer; et comme l'air n'est léger qu'autant qu'il +est pur, ce n'est qu'après s'être déchargé de tout +poids étranger, qu'il peut s'élever jusqu'au sommet +de ce rempart, et le franchir. Les effets relatifs +à la santé sont que l'air du désert et des +montagnes, salubre pour les poitrines bien constituées, +est dangereux pour les délicates, et l'on +est obligé d'envoyer d'Alep à <i>Lataqîé</i> ou à Saïde +les Européens menacés de la pulmonie. Cet avantage +de l'air de la côte est compensé par de plus +graves inconvénients, et l'on peut dire qu'en général +il est malsain, qu'il fomente les fièvres intermittentes +et putrides, et les fluxions des yeux +dont j'ai parlé à l'occasion du Delta. Les rosées +du soir et le sommeil sur les terrasses y sont +suivis d'accidents qui ont d'autant moins lieu dans +les montagnes et dans les terres, qu'on s'éloigne +davantage de la mer; ce qui confirme ce que j'ai +déja dit à cet égard.<a name="page_288" id="page_288"></a></p> + +<h4>§ X.<br /><br /> +Qualités des eaux.</h4> + +<p>Les eaux ont une autre différence: dans les +montagnes, celles des sources sont légères et de +très-bonne qualité; mais dans la plaine, soit à +l'<i>est</i>, soit à l'<i>ouest</i>, si l'on n'a pas une communication +naturelle ou factice avec les sources, l'on n'a +que de l'eau saumâtre. Elle le devient d'autant +plus, qu'on s'avance davantage dans le désert, où +il n'y en a pas d'autre. Cet inconvénient rend les +pluies si précieuses aux habitants de la frontière, +qu'ils se sont de tout temps appliqués à les recueillir +dans des puits et des souterrains hermétiquement +fermés; aussi, dans tous les lieux ruinés, +les citernes sont-elles toujours le premier +objet qui se présente.</p> + +<p>L'état du ciel en Syrie, principalement sur la +côte et dans le désert, est en général plus constant +et plus régulier que dans nos climats: rarement +le soleil s'y voile deux jours de suite; pendant +tout l'été, l'on voit peu de nuages et encore +moins de pluies: elles ne commencent à paraître +que vers la fin d'octobre, et alors elles ne sont ni +longues ni abondantes; les laboureurs les désirent +pour ensemencer ce qu'ils appellent <i>la récolte +d'hiver</i>, c'est-à-dire, le froment et l'orge<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>; elles<a name="page_289" id="page_289"></a> +deviennent plus fréquentes et plus fortes en décembre +et janvier, où elles prennent souvent la +forme de neige dans le pays élevé; il en paraît encore +quelques-unes en mars et en avril; l'on en +profite pour les <i>semences d'été</i>, qui sont le sésame, +le doura, le tabac, le coton, les fèves et les pastèques. +Le reste de l'année est uniforme, et l'on +se plaint plus de sécheresse que d'humidité.</p> + +<h4>§ XI.<br /><br /> +Des vents.</h4> + +<p>Ainsi qu'en Égypte, la marche des vents a quelque +chose de périodique et d'approprié à chaque +saison. Vers l'équinoxe de septembre, le nord-ouest +commence à souffler plus souvent et plus +fort; il rend l'air sec, clair, piquant; et il est remarquable +que sur la côte il donne mal à la tête<a name="page_290" id="page_290"></a> +comme en Égypte le nord-est, et cela plus dans la +partie du nord que dans celle du midi, nullement +dans les montagnes. On doit encore remarquer +qu'il dure le plus souvent trois jours de suite, +comme le sud et le sud-est à l'autre équinoxe; il +dure jusqu'en novembre, c'est-à-dire environ cinquante +jours, <i>alternant</i> surtout avec le vent d'est. +Ces vents sont remplacés par le nord-ouest, l'ouest +et le sud-ouest, qui règnent de novembre en février. +Ces deux derniers sont, pour me servir de +l'expression des Arabes, <i>les pères des pluies</i>; en +mars paraissent les pernicieux vents des parties du +sud, avec les mêmes circonstances qu'en Égypte; +mais ils s'affaiblissent en s'avançant dans le nord, +et ils sont bien plus supportables dans les montagnes +que dans le pays plat. Leur durée à chaque reprise +est ordinairement de vingt-quatre heures ou +de trois jours. Les vents d'est qui les relèvent, +continuent jusqu'en juin, que s'établit un vent de +nord qui permet d'aller et de revenir à la voile +sur toute la côte; il arrive même en cette saison, +que chaque jour le vent fait le tour de l'horizon, +et passe avec le soleil de l'est au sud, et du sud à +l'ouest, pour revenir par le nord recommencer le +même cercle. Alors aussi règne pendant la nuit +sur la côte un vent local, appelé <i>vent de terre</i>; +il ne s'élève qu'après le coucher du soleil, il dure +jusqu'à son lever, et ne s'étend qu'à deux ou trois +lieues en mer.<a name="page_291" id="page_291"></a></p> + +<p>Les raisons de tous ces phénomènes sont sans +doute des problèmes intéressants pour la physique, +et ils mériteraient qu'on s'occupât de leur +solution. Nul pays n'est plus propre aux observations +de ce genre que la Syrie. On dirait que la +nature y a préparé tous les moyens d'étudier ses +opérations. Nous autres, dans nos climats brumeux, +enfoncés dans de vastes continents, nous +pouvons rarement suivre les grands changements +qui arrivent dans l'air; l'horizon étroit qui borne +notre vue, borne aussi notre pensée; nous ne +découvrons qu'une petite scène; et les effets qui s'y +passent ne se montrent qu'altérés par mille circonstances. +Là, au contraire, une scène immense +est ouverte aux regards; les grands agens de la +nature y sont rapprochés dans un espace qui +rend faciles à saisir leurs jeux réciproques. C'est +à l'ouest, la vaste plaine liquide de la Méditerranée; +c'est à l'est, la plaine du désert, aussi vaste +et absolument sèche: au milieu de ces deux plateaux +s'élèvent des montagnes dont les pics sont +autant d'observatoires d'où la vue porte à trente +lieues. Quatre observateurs embrasseraient toute +la longueur de la Syrie; et là, des sommets du +Casius, du Liban et du Thabor, ils pourraient saisir +tout ce qui se passe dans un horizon infini: +ils pourraient observer comment, d'abord claire, +la région de la mer se voile de vapeurs; comment +ces vapeurs se coupent, se partagent, et, par un<a name="page_292" id="page_292"></a> +mécanisme constant, grimpent et s'élèvent sur les +montagnes; comment, d'autre part, la région du +désert, toujours transparente, n'engendre jamais +de nuages, et ne porte que ceux qu'elle reçoit +de la mer: ils répondraient à la question de Michaélis<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>, +<i>si le désert produit des rosées</i>, que le +désert n'ayant d'eau qu'en hiver après les pluies, +il ne peut donner de vapeurs qu'à cette époque. +En voyant d'un coup d'œil la vallée de Balbek +brûlée de chaleur, pendant que la tête du Liban +blanchit de glace et de neige, ils sentiraient la +vérité des axiomes désormais établis: <i>que la chaleur +est plus grande, à mesure qu'on se rapproche +du plan de la terre, et moindre, à mesure +que l'on s'en éloigne</i>; en sorte qu'elle semble n'être +qu'un effet de l'action des rayons du soleil sur +la terre. Enfin ils pourraient tenter avec succès la +solution de la plupart des problèmes qui tiennent +à la météorologie du globe.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE II.<br /><br /> +Considérations sur les phénomènes des vents, des nuages, +des pluies, des brouillards et du tonnerre.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">E</span><small>N</small> attendant que quelqu'un entreprenne ce travail +avec les détails qu'il mérite, je vais exposer<a name="page_293" id="page_293"></a> +en peu de mots quelques idées générales que la +vue des objets m'a fait naître. J'ai parlé des rapports +que les vents ont avec les saisons; et j'ai indiqué +que le soleil, par l'analogie de sa marche +annuelle avec leurs accidents, s'annonçait pour +en être l'agent principal: son action sur l'air qui +enveloppe la terre, paraît être la cause première +de tous les mouvements qui se passent sur notre +tête. Pour en concevoir clairement le mécanisme, +il faut reprendre la chaîne des idées à son origine, +et se rappeler les propriétés de l'élément +mis en action.</p> + +<p>1º L'air, comme l'on sait, est un fluide dont +toutes les parties, naturellement égales et mobiles, +tendent sans cesse à se mettre de niveau, +comme l'eau; en sorte que si l'on suppose une +chambre de six pieds en tous sens, l'air qu'on y +introduira la remplira partout également.</p> + +<p>2º Une seconde propriété de l'air est de se dilater +ou de se resserrer, c'est-à-dire, d'occuper un espace +plus grand ou plus petit, avec une même +quantité donnée. Ainsi, dans l'exemple de la +chambre supposée, si l'on vide les deux tiers de +l'air qu'elle contient, le tiers restant s'étendra à +leur place, et remplira encore toute la capacité; +si, au lieu de vider l'air, on y en ajoute le double, +le triple, etc., la chambre le contiendra également; +ce qui n'arrive point à l'eau.</p> + +<p>Cette propriété de se dilater est surtout mise<a name="page_294" id="page_294"></a> +en action par la présence du feu; et alors l'air +échauffé rassemble dans un espace égal moins de +parties que l'air froid; il devient plus léger que +lui, et il en est poussé en haut. Par exemple, si +dans la chambre supposée l'on introduit un réchaud +plein de feu, sur-le-champ l'air qui en sera +touché s'élèvera au plancher; et l'air qui était +voisin prendra la place. Si cet air est encore +échauffé, il suivra le premier, et il s'établira un +courant de bas en haut,<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a> par l'affluence de +l'air latéral; en sorte que l'air plus chaud se répandra +dans la partie supérieure, et le moins +chaud dans l'inférieure, tous deux continuant de +chercher à se mettre en équilibre par la première +loi de la fluidité.<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a></p> + +<p>Si maintenant on applique ce jeu à ce qui se +passe en grand sur le globe, on trouvera qu'il +explique la plupart des phénomènes des vents.</p> + +<p>L'air qui enveloppe la terre, peut se considérer +comme un océan très-fluide dont nous occupons +le fond, et dont la surface est à une hauteur +inconnue. Par la première loi, c'est-à-dire +par sa fluidité, cet océan tend sans cesse à se +mettre en équilibre et à rester stagnant; mais le +soleil faisant agir la loi de la dilatation, y excite<a name="page_295" id="page_295"></a> +un trouble qui en tient toutes les parties dans +une fluctuation perpétuelle. Ses rayons, appliqués +à la surface de la terre, produisent précisément +l'effet du réchaud supposé dans la chambre; ils +y établissent une chaleur par laquelle l'air voisin +se dilate et monte vers la région supérieure. Si +cette chaleur était la même partout, le jeu général +serait uniforme; mais elle se varie par une infinité +de circonstances qui deviennent les raisons +des agitations que nous remarquons.</p> + +<p>D'abord, il est de fait que la terre s'échauffe +d'autant plus qu'elle se rapproche davantage de la +perpendiculaire du soleil: la chaleur est nulle au +pôle; elle est extrême sous la ligne. C'est par cette +raison que nos climats sont plus froids l'hiver, +plus chauds l'été; et c'est encore par-là que dans +un même lieu et sous une même latitude, la température +peut être très-différente, selon que le +terrain, incliné au nord ou au midi, présente sa +surface plus ou moins obliquement aux rayons du +soleil<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>.</p> + +<p>En second lieu, il est encore de fait que la surface +des eaux produit moins de chaleur que celle +de la terre: ainsi, sur la mer, sur les lacs et sur +les rivières, l'air sera moins échauffé à même latitude<a name="page_296" id="page_296"></a> +que sur le continent; partout même l'humidité +est un principe de fraîcheur, et c'est par +cette raison qu'un pays couvert de forêts et rempli +de marécages, est plus froid que lorsque les +marais sont desséchés et les forêts abattues<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p> + +<p>3º Enfin, une troisième considération également +importante, est que la chaleur diminue à +mesure que l'on s'élève au-dessus du plan général +de la terre. Le fait en est démontré par l'observation +des hautes montagnes, dont les pics, sous +la ligne même, portent une neige éternelle, et +attestent l'existence d'un froid permanent dans la +région supérieure.</p> + +<p>Si maintenant on se rend compte des effets +combinés de ces diverses circonstances, on trouvera +qu'ils remplissent les indications de la plupart +des phénomènes que nous avons à expliquer.</p> + +<p>Premièrement, l'air des régions polaires étant +plus froid et plus pesant que celui de la zone +équinoxiale, il en doit résulter, par la loi des +équilibres, une pression qui tend sans cesse à faire +courir l'air des deux pôles vers l'équateur. Et en +ceci, le raisonnement est soutenu par les faits, +puisque l'observation de tous les voyageurs constate +que les vents les plus ordinaires dans les deux +hémisphères, l'austral et le boréal, viennent du<a name="page_297" id="page_297"></a> +quart d'horizon dont le pôle occupe le milieu, +c'est-à-dire, d'entre le nord-ouest et le nord-est. +Ce qui se passe sur la Méditerranée en particulier +est tout-à-fait analogue.</p> + +<p>J'ai remarqué, en parlant de l'Égypte, que sur +cette mer les rumbs de nord sont les plus habituels, +en sorte que sur douze mois de l'année ils +en règnent neuf. On explique ce phénomène d'une +manière très-plausible, en disant: le rivage de la +Barbarie, frappé des rayons du soleil, échauffe +l'air qui le couvre; cet air dilaté s'élève, ou prend +la route de l'intérieur des terres; alors l'air de la +mer trouvant de ce côté une moindre résistance, +s'y porte incontinent; mais comme il s'échauffe +lui-même, il suit le premier, et de proche en +proche la Méditerranée se vide; par ce mécanisme, +l'air qui couvre l'Europe n'ayant plus d'appui de +ce côté, s'y épanche, et bientôt le courant général +s'établit. Il sera d'autant plus fort que l'air du +nord sera plus froid; et de là cette impétuosité +des vents plus grande l'hiver que l'été: il sera +d'autant plus faible, qu'il y aura plus d'égalité +entre l'air des diverses contrées; et de là cette +marche des vents plus modérée dans la belle saison, +et qui, même en juillet et août, finit par +une espèce de calme général, parce qu'alors le +soleil, plus voisin de nous, échauffe presque également +tout l'hémisphère jusqu'au pôle. Ce cours +uniforme et constant que le nord-ouest prend en<a name="page_298" id="page_298"></a> +juin, vient de ce que le soleil, rapproché jusqu'au +parallèle d'<i>Asouan</i> et presque des <i>Canaries</i>, +établit derrière l'<i>Atlas</i> une aspiration voisine +et régulière. Ce retour périodique des vents +d'est, à la suite de chaque équinoxe, a sans doute +aussi une raison géographique; mais pour la +trouver, il faudrait avoir un tableau général de +ce qui se passe en d'autres lieux du continent; +et j'avoue que par-là elle m'échappe. J'ignore également +la raison de cette durée de <i>trois jours</i>, +que les vents de <i>sud</i> et de <i>nord</i> affectent d'observer +à chaque fois qu'ils paraissent dans le temps +des équinoxes.</p> + +<p>Il arrive quelquefois dans la marche générale +d'un même vent, des différences qui viennent de +la conformation des terrains; c'est-à-dire, que si +un vent rencontre une vallée, il en prend la direction +à la manière des courants de mer. De là +sans doute vient que sur le golfe Adriatique l'on +ne connaît presque que le nord-ouest et le sud-est, +parce que telle est la direction de ce bras de +mer: par une raison semblable, tous les vents +deviennent sur la mer Rouge <i>nord</i> ou <i>sud</i>; et si +dans la Provence le nord-ouest ou <i>mistral</i> est si +fréquent, ce ne doit être que parce que les courants +d'air qui tombent des <i>Cévennes</i> et des <i>Alpes</i>, sont +forcés de suivre la direction de la vallée du +<i>Rhône</i>.</p> + +<p>Mais que devient la masse d'air pompée par la<a name="page_299" id="page_299"></a> +côte d'Afrique et la zone torride? C'est ce dont on +peut rendre raison de deux manières:</p> + +<p>1º L'air arrivé sous ces latitudes y forme un +grand courant connu sous le nom de <i>vent alizé +d'est</i>, lequel règne, comme l'on sait, des Canaries +à l'Amérique<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>: parvenu là, il paraît qu'il y est +rompu par les montagnes du continent, et que +détourné de sa première direction, il revient dans +un sens contraire former ce vent d'ouest qui règne +sous le parallèle du Canada; en sorte que par ce +retour, les pertes des régions polaires se trouvent +réparées.</p> + +<p>2º L'air qui afflue de la Méditerranée sur l'Afrique, +s'y dilatant par la chaleur, s'élève dans +la région supérieure; mais comme il se refroidit +à une certaine hauteur, il arrive que son premier +volume se réduit infiniment par la condensation.<a name="page_300" id="page_300"></a> +On pourrait dire qu'ayant alors repris son +poids, il devrait retomber; mais outre qu'en se +rapprochant de la terre, il se réchauffe et rentre +en dilatation, il éprouve encore de la part de +l'air inférieur un effort puissant et continu qui le +soutient; ces deux couches de l'air supérieur refroidi +et de l'air inférieur dilaté, sont dans un effort +perpétuel l'une à l'égard de l'autre. Si l'équilibre +se rompt, l'air supérieur obéissant à son +poids, peut fondre dans la région inférieure jusqu'à +terre: c'est à des accidents de ce genre que +l'on doit ces torrents subits d'air glacé, connus +sous le nom d'<i>ouragans</i> ou de <i>grains</i> qui semblent +tomber du ciel, et qui apportent dans les saisons +et les régions les plus chaudes, le froid des zones +polaires. Si l'air environnant résiste, leur effet +est borné à un court espace; mais s'ils rencontrent +des courants déja établis, ils en accroissent leurs +forces, et ils deviennent des tempêtes de plusieurs +heures. Ces tempêtes sont sèches quand l'air est +pur; mais s'il est chargé de nuages, elles s'accompagnent +d'un déluge d'eau et de grêle que l'air +froid condense en tombant. Il peut même arriver +qu'il s'établisse à l'endroit de la rupture une chute +d'eau continue, à laquelle viendront se résoudre +les nuages environnants; et il en résultera ces colonnes +d'eau, connues sous le nom de <i>trombes</i> et +de <i>typhons</i><a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>; ces trombes ne sont pas rares sur<a name="page_301" id="page_301"></a> +la côte de Syrie, vers le cap <i>Ouedjh</i> et vers le +<i>Carmel</i>; et l'on observe qu'elles ont lieu surtout +au temps des équinoxes, et par un ciel orageux +et couvert de nuages.</p> + +<p>Les montagnes d'une certaine hauteur fournissent +des exemples habituels de cette chute de l'air +refroidi dans la région supérieure. Lorsqu'aux +approches de l'hiver, leurs sommets se couvrent +de nuages, il en émane des torrents impétueux +que les marins appellent <i>vents de neige</i>. Ils disent +alors que les <i>montagnes se défendent</i>, parce que +ces vents en repoussent, de quelque côté que +l'on veuille en approcher. Le golfe de Lyon et +celui d'Alexandrette sont célèbres sur la Méditerranée +par des circonstances de cette espèce.</p> + +<p>On explique par les mêmes principes, les phénomènes +de ces vents de côtes, vulgairement appelés +<i>vents de terre</i>. L'observation des marins constate +sur la Méditerranée, que pendant le jour ils +viennent de la mer; pendant la nuit, de la terre; +qu'ils sont plus forts près des côtes élevées, et plus +faibles près des côtes basses. La raison en est que +l'air, tantôt dilaté par la chaleur du jour, tantôt +condensé par le froid de la nuit, monte et descend +tour à tour de la terre sur la mer, et de la mer sur +la terre. Ce que j'ai observé en Syrie rend cet +effet palpable. La face du Liban qui regarde la +mer, étant frappée du soleil pendant le cours de +la journée, et surtout depuis midi, il s'y excite<a name="page_302" id="page_302"></a> +une chaleur qui dilate la couche d'air qui couvre +la pente. Cet air devenant plus léger, cesse +d'être en équilibre avec celui de la mer; il en est +pressé, chassé en haut: mais le nouvel air qui le +remplace s'échauffant à son tour, marche bientôt +à sa suite; et de proche en proche il se forme un +courant semblable à ce que l'on observe le long +des tuyaux de poêle ou de cheminée<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>. Lorsque +le soleil se couche, cette action cesse; la montagne +se refroidit, l'air se condense; en se condensant, +il devient plus lourd, il retombe, et dès lors forme +un torrent qui coule le long de la pente à la mer: +ce courant cesse le matin, parce que le soleil revenu +sur l'horizon, recommence le jeu de la +veille. Il ne s'avance en mer qu'à deux ou trois +lieues, parce que l'impulsion de sa chute est détruite +par la résistance de la masse d'air où il entre. +C'est en raison de la hauteur et de la rapidité +de cette chute, que le cours du vent de terre se +prolonge; il est plus étendu au pied du <i>Liban</i> et +de la chaîne du nord, parce que dans cette partie +les montagnes sont plus élevées, plus rapides, +plus voisines de la mer. Il a des rafales violentes +et subites à l'embouchure de la <i>Qâsmîé</i><a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>; parce<a name="page_303" id="page_303"></a> +que la profonde vallée de <i>Bèqâà</i> rassemblant l'air +dans son canal étroit, le lance comme par un tuyau. +Il est moindre sur la côte de Palestine, parce que +les montagnes y sont plus basses, et qu'entre elles +et la mer il y a une plaine de quatre à cinq lieues. +Il est nul à Gaze et sur le rivage d'Égypte, parce +que ce terrain plat n'a point une pente assez marquée. +Enfin, partout il est plus fort l'été, plus +faible l'hiver, parce qu'en cette dernière saison, +la chaleur et la dilatation sont bien moindres.</p> + +<p>Cet état respectif de l'air de la mer et de l'air +des continents, est la cause d'un phénomène observé +dès long-temps: la propriété qu'ont les +terres en général, et surtout les montagnes, d'attirer +les nuages. Quiconque a vu diverses plages, +a pu se convaincre que les nuages toujours créés +sur la mer, s'élèvent ensuite par une marche constante +vers les continents, et se dirigent de préférence +vers les plus hautes montagnes qui s'y +trouvent. Quelques physiciens ont voulu voir en +ceci une <i>vertu d'attraction</i>; mais outre que cette +<i>cause occulte</i> n'a rien de plus clair que l'<i>ancienne +horreur du vide</i>, il est ici des agens matériels qui +rendent une raison mécanique de ce phénomène; +je veux dire les lois de l'équilibre des fluides, +par lesquelles les masses de l'air lourd poussent +en haut les masses de l'air léger. En effet, les +continents étant toujours, à égalité de latitude et +de niveau, plus échauffés que les mers, il en doit<a name="page_304" id="page_304"></a> +résulter un courant habituel qui porte l'air, et +par conséquent les nuages, de la mer sur la terre. +Ils s'y dirigeront d'autant plus que les montagnes +seront plus échauffées, plus <i>aspirantes</i>: s'ils trouvent +un pays plat et uni, ils glisseront dessus sans +s'y arrêter, parce que ce terrain étant également +échauffé, rien ne les y condense; c'est par cette +raison qu'il ne pleut jamais, ou que très-rarement, +pendant l'été, en Égypte et dans les déserts +d'Arabie et d'Afrique. L'air de ces contrées +échauffé et dilaté, repousse les nuages, parce +qu'ils sont une <i>vapeur</i>, et que toute vapeur est +constamment élevée par l'air chaud. Ils sont contraints +de surnager dans la région moyenne, où +le courant régnant les porte vers les parties élevées +du continent, qui font en quelque sorte office +de cheminée, ainsi que je l'ai déja dit. Là, plus +éloignés du plan de la terre, qui est le grand +foyer de la chaleur, ils sont refroidis, condensés, +et, par un mécanisme semblable à celui des chapiteaux +dans la dilatation, leurs particules se résolvent +en pluies ou en neiges; en hiver, les effets +changent avec les circonstances: alors que le soleil +est éloigné des pays dont nous parlons, la +terre n'étant plus si échauffée, l'air y prend un +état rapproché de celui des hautes montagnes; il +devient plus froid et plus dense; les vapeurs ne +sont plus enlevées aussi haut; les nuages se forment +plus bas; souvent même ils tombent jusqu'à<a name="page_305" id="page_305"></a> +terre, où nous les voyons sous le nom et la forme +de <i>brouillards</i>. A cette époque, accumulés par les +vents d'ouest, et par l'absence des courants qui +les emportent pendant l'été, ils sont contraints +de se résoudre sur la plaine; et de là l'explication +de ce problème:<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a><i>Pourquoi l'évaporation étant +plus forte en été qu'en hiver, il y a cependant plus +de nuages, de brouillards et de pluies en hiver +qu'en été?</i> De là encore la raison de cet autre fait +commun à l'Égypte et à la Palestine:<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>Que <i>s'il +y a une pluie continue et douce, elle se fera plutôt +de nuit que de jour</i>. Dans ces pays, on observe +en général que les nuages et les brouillards s'approchent +de terre pendant la nuit, et s'en éloignent +pendant le jour, parce que la présence du +soleil excite encore une chaleur suffisante pour +les repousser: j'en ai eu des preuves fréquentes +au Kaire, dans les mois de juillet et d'août 1783. +Souvent au lever du soleil nous avions du brouillard, +le thermomètre étant à 17 degrés; 2 heures +après, le thermomètre étant à 20, et montant +jusqu'à 24 degrés, le ciel était couvert et parsemé +de nuages qui couraient au sud. Revenant de Suez +à la même époque, c'est-à-dire du 24 au 25 juillet,<a name="page_306" id="page_306"></a> +nous n'avions point eu de brouillard pendant +les deux nuits que nous avions couché dans le +désert; mais étant arrivé à l'aube du jour en vue +de la vallée d'Égypte, je la vis couverte d'un lac +de vapeurs qui me parurent stagnantes: à mesure +que le jour parut, elles prirent du mouvement +et de l'élévation; et il n'était pas 8 heures du +matin, que la terre était découverte, et l'air n'avait +plus que des nuages épars qui remontaient la vallée. +L'année suivante, étant chez les Druzes, j'observai +des phénomènes presque semblables. D'abord, +sur la fin de juin il régna une suite de nuages +que l'on attribua au débordement du Nil sur l'Égypte<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>, +et qui effectivement venaient de cette +partie, et passaient au <i>nord-est</i><a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>. Après cette +première irruption, il survint sur la fin de juillet +et en août une seconde saison de nuages. Tous +les jours, vers 11 heures ou midi, le ciel se couvrait, +souvent le soleil ne paraissait pas de la +soirée; le pic du <i>Sannin</i> se chargeait de nuages; +et plusieurs grimpant sur les pentes, couraient +parmi les vignes et les sapins: souvent étant à la +chasse ils m'ont enveloppé d'un brouillard blanc,<a name="page_307" id="page_307"></a> +humide, tiède et opaque, au point de ne pas +voir à 4 pas. Vers les 10 ou 11 heures de nuit, +le ciel se démasquait, les étoiles étincelaient, la +nuit se passait sereine, le soleil se levait brillant, +et vers le midi l'effet de la veille recommençait. +Cette répétition m'inquiéta d'autant plus, que je +concevais moins ce que devenait toute cette somme +de nuages. Une partie, à la vérité, passait la chaîne +du <i>Sannin</i>, et je pouvais supposer qu'elle allait +sur l'Anti-Liban ou dans le désert; mais celle qui +était en route sur la pente, au moment où le soleil +se couchait, que devenait-elle, surtout ne +laissant ni rosée ni pluie capable de la consommer? +Pour en découvrir la raison, j'imaginai de +monter plusieurs jours de suite, à l'aube du matin, +sur un sommet voisin, et là, plongeant sur +la vallée et sur la mer par une ligne oblique +d'environ cinq lieues, j'examinai ce qui se passait. +D'abord je n'apercevais qu'un lac de vapeurs +qui voilaient les eaux, et cet horizon maritime +me paraissait obscur, pendant que celui des montagnes +était très-clair: à mesure que le soleil +l'éclairait, je distinguais des nuages par le reflet +de ses rayons; ils me paraissaient d'abord très-bas, +mais à mesure que la chaleur croissait, ils +se séparaient, montaient, et prenaient toujours +la route de la montagne, pour y passer le reste +du jour, ainsi que je l'ai dit. Alors je supposai +que ces nuages que je voyais ainsi monter, étaient<a name="page_308" id="page_308"></a> +en grande partie ceux de la veille qui, n'ayant +pas achevé leur ascension, avaient été saisis par +l'air froid, et rejetés à la mer par le vent de terre. +Je pensai qu'ils y étaient retenus toute la nuit, +jusqu'à ce que le vent de mer se levant, les reportât +sur la montagne, et les fit passer en partie +par-dessus le sommet, pour aller se résoudre de +l'autre côté en rosée, ou abreuver l'air altéré du +désert.</p> + +<p>J'ai dit que ces nuages ne nous apportaient +point de rosée; et j'ai souvent remarqué que +lorsque le temps était ainsi couvert, il y en avait +moins que lorsque le soleil était clair. En tout +temps la rosée est moins abondante sur ces montagnes +qu'à la côte et dans l'Égypte: et cela s'explique +très-bien, en disant que l'air ne peut élever +à cette hauteur l'excès d'humidité dont il se charge; +car la rosée est, comme l'on sait, cet excès d'humide +que l'air échauffé dissout pendant le jour, +et qui, se condensant par la fraîcheur du soir, +retombe avec d'autant plus d'abondance, que le +lieu est plus voisin de la mer<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>: de là les rosées +excessives dans le Delta, moindres dans la Thébaïde<a name="page_309" id="page_309"></a> +et dans l'intérieur du désert, selon ce que +l'on m'en a dit; et si l'humidité ne tombe point +lorsque le ciel est voilé, c'est parce qu'elle a +pris la forme de nuages, ou que ces nuages l'interceptent.</p> + +<p>Dans d'autres cas, le ciel étant serein, l'on +voit des nuages se dissiper et se dissoudre comme +de la fumée; d'autres fois se former à vue d'œil, +et d'un point premier, devenir des masses +immenses. Cela arrive surtout sur la pointe +du Liban, et les marins ont éprouvé que l'apparition +d'un nuage sur ce pic était un présage +infaillible du vent d'ouest. Souvent au coucher +du soleil, j'ai vu de ces fumées s'attacher aux +flancs des rochers de <i>Nahr-el-Kelb</i>, et s'accroître +si rapidement, qu'en une heure la vallée n'était +qu'un lac. Les habitants disent que ce sont des +vapeurs de la vallée; mais cette vallée étant toute +de pierre et presque sans eau, il est impossible +que ce soient des émanations; il est plus naturel +de dire que ce sont les vapeurs de l'atmosphère, +qui, condensées à l'approche de la nuit, tombent +en une pluie imperceptible, dont l'entassement +forme le lac fumeux que l'on voit. Les brouillards +s'expliquent par les mêmes principes; il n'y en a +point dans les pays chauds loin de la mer, ni pendant +les sécheresses de l'été, parce qu'en ces cas +l'air n'a point d'humide excédent. Mais ils se montrent +dans l'automne après des pluies, et même en<a name="page_310" id="page_310"></a> +été après les ondées d'orages, parce qu'alors la +terre a reçu une matière d'évaporation, et pris un +degré de fraîcheur convenable à la condensation. +Dans nos climats ils commencent toujours à la +surface des prairies, de préférence aux champs labourés. +Souvent au coucher du soleil on voit se +former sur l'herbe une nappe de fumée, qui bientôt +croît en hauteur et en étendue. La raison en +est que les lieux humides et frais réunissent, plus +que les lieux poudreux, les qualités nécessaires à +condenser les vapeurs qui tombent. Il y a d'ailleurs +une foule de considérations à faire sur la +formation et la nature de ces vapeurs, qui, quoique +les mêmes, prennent à terre le nom de <i>brouillards</i>, +et dans l'air, celui de <i>nuages</i>. En combinant +leurs divers accidents, on s'aperçoit qu'ils suivent +ces lois de <i>combinaison</i>, de <i>dissolution</i>, de <i>précipitation</i>, +et de <i>saturation</i>, dont la physique moderne, +sous le nom de <i>chimie</i>, s'occupe à développer +la théorie. Pour en traiter ici, il faudrait +entrer dans des détails qui m'écarteraient trop de +mon sujet: je me bornerai à une dernière observation +relative au tonnerre.</p> + +<p>Le tonnerre a lieu dans le Delta comme dans +la Syrie; mais il y a cette différence entre ces deux +pays, que dans le Delta et la plaine de Palestine, +il est infiniment rare l'été, et plus fréquent l'hiver; +dans les montagnes, au contraire, il est plus +commun l'été, et infiniment rare l'hiver. Dans les<a name="page_311" id="page_311"></a> +deux contrées, sa vraie saison est celle des pluies, +c'est-à-dire le temps des équinoxes, et surtout de +celui d'automne; il est encore remarquable qu'il +ne vient jamais des parties du continent, mais de +celles de la mer: c'est toujours de la Méditerranée +que les orages arrivent sur le Delta<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a> et la +Syrie. Leurs instants de préférence dans la journée +sont le soir et le matin;<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a> ils sont accompagnés +d'ondées violentes et quelquefois de grêle +qui couvrent une heure de temps la campagne de +petits lacs. Ces circonstances, et surtout cette association +perpétuelle des nuages au tonnerre, donnent +lieu au raisonnement suivant: si le tonnerre +se forme constamment avec les nuages, s'il a un +besoin absolu de leur intermède pour se manifester, +il est donc le produit de quelques-uns de +leurs éléments. Or, comment se forment les nuages?<a name="page_312" id="page_312"></a> +Par l'évaporation des eaux. Comment se fait +l'évaporation? Par la présence de l'élément du +feu. L'eau par elle-même n'est point volatile; il +lui faut un agent pour l'élever: cet agent est le +feu, et de là ce fait déja observé, que <i>l'évaporation +est toujours en raison de la chaleur appliquée +à l'eau</i>. Chaque molécule d'eau est rendue volatile +par une molécule de feu, et sans doute aussi +par une molécule d'air qui s'y combine. On +peut regarder cette combinaison comme un sel +neutre, et la comparant au nitre, l'on peut dire +que l'eau y représente l'alkali, et le feu l'acide nitreux. +Les nuages ainsi composés, flottent dans +l'air, jusqu'à ce que des circonstances propres +viennent les dissoudre; s'il se présente un agent +qui ait la faculté de rompre subitement la combinaison +des molécules, il arrive une détonation, +accompagnée, comme dans le nitre, de bruit et +de lumière; par cet effet, la matière du feu et de +l'air se trouvant tout à coup dissipée, l'eau qui y +était combinée, rendue à sa pesanteur naturelle, +tombe précipitamment de la hauteur où elle s'était +élevée: de là, ces ondées violentes qui suivent +les grands coups de tonnerre, et qui arrivent +de préférence à la fin des orages, parce qu'alors +la matière du feu n'étant combinée qu'avec l'air +seul, elle fuse à la manière du nitre; et c'est sans +doute ce qui produit ces éclairs qu'on appelle +<i>feux d'horizon</i>. Mais cette matière du feu est-elle<a name="page_313" id="page_313"></a> +distincte de la matière électrique? Suit-elle, dans +ses combinaisons et ses détonations, des affinités +et des lois particulières? C'est ce que je n'entreprendrai +pas d'examiner. Ces recherches ne peuvent +convenir à une relation de voyage: je dois +me borner aux faits, et c'est déja beaucoup d'y avoir +joint quelques explications qui en découlaient naturellement.<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a><a name="page_314" id="page_314"></a></p> + +<h2><a name="ETAT_POLITIQUE_S" id="ETAT_POLITIQUE_S"></a>ÉTAT POLITIQUE<br /><br /> +DE<br /><br /> +LA SYRIE.</h2> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE PREMIER.<br /><br /> +Des habitants de la Syrie.</h3> + +<p class="nind"><span class="letra">A</span><small>INSI</small> que l'Égypte, la Syrie a dès long-temps +subi des révolutions qui ont mélangé les races de +ses habitants. Depuis 2500 ans, l'on peut compter +dix invasions qui ont introduit et fait succéder des +peuples étrangers. D'abord ce furent les <i>Assyriens</i> +de <i>Ninive</i> qui, ayant passé l'Euphrate vers l'an 750 +avant notre ère, s'emparèrent en soixante années +de presque tous le pays qui est au nord de la Judée. +Les <i>Chaldéens</i> de <i>Babylone</i> ayant détruit +cette puissance dont ils dépendaient, succédèrent +comme par droit d'héritage à ses possessions, et +achevèrent de conquérir la Syrie, la seule île de +Tyr exceptée. Aux Chaldéens succédèrent les <i>Perses</i> +de <i>Cyrus</i>, et aux Perses les Macédoniens d'<i>Alexandre</i>. +Alors il sembla que la Syrie allait cesser<a name="page_315" id="page_315"></a> +d'être vassale de puissances étrangères, et que, selon +le droit naturel de chaque pays, elle aurait un +gouvernement propre; mais les peuples, qui ne +trouvèrent dans les Séleucides que des despotes +durs et oppresseurs, réduits à la nécessité de porter +un joug, choisirent le moins pesant, et la Syrie +devint, par les armes de Pompée, province de +l'empire de Rome.</p> + +<p>Cinq siècles après, lorsque les enfants de <i>Théodose</i> +se partagèrent leur immense patrimoine, +elle changea de métropole sans changer de maître, +et elle fut annexée à l'empire de Constantinople. +Telle était sa condition, lorsque l'an 622 les tribus +de l'Arabie, rassemblées sous l'étendard de +<i>Mahomet</i>, vinrent la posséder ou plutôt la dévaster. +Depuis ce temps, déchirée par les guerres civiles +des Fâtmites et des Ommiades, soustraite aux +kalifes par leurs lieutenants rebelles, ravie à ceux-ci +par les milices turkmanes, disputée par les Européens +croisés, reprise par les Mamlouks d'Égypte, +ravagée par <i>Tamerlan</i> et ses Tartares, elle +est enfin restée aux mains des Turks ottomans, +qui, depuis 268 années, en sont les maîtres.</p> + +<p>Du trouble de tant de vicissitudes est resté un +dépôt de population, varié comme les parties +dont il s'est formé; en sorte qu'il ne faut pas regarder +les habitants de la Syrie comme une même +nation, mais comme un alliage de nations diverses.<a name="page_316" id="page_316"></a></p> + +<p>On peut en faire trois classes principales:</p> + +<p>1º La postérité du peuple conquis par les +Arabes, c'est-à-dire, les Grecs du Bas-Empire.</p> + +<p>2º La postérité des Arabes conquérants.</p> + +<p>3º Le peuple dominant aujourd'hui, les Turks +ottomans.</p> + +<p>De ces trois classes, les deux premières exigent +des subdivisions à raison des distinctions qui y +sont survenues. Ainsi il faut diviser les Grecs:</p> + +<p>1º En Grecs propres, dits vulgairement <i>schismatiques</i>, +ou <i>séparés</i> de la communion de Rome.</p> + +<p>2º En Grecs latins, réunis à cette communion.</p> + +<p>3º En Maronites ou Grecs de la secte du moine +Maron, ci-devant indépendants des deux communions, +aujourd'hui réunis à la dernière.</p> + +<p>Il faut diviser les Arabes, 1º en descendants propres +des conquérants, lesquels ont beaucoup +mêlé leur sang, et qui sont la portion la plus considérable.</p> + +<p>2º En Motouâlis, distincts de ceux-ci par des +opinions religieuses.</p> + +<p>3º En Druzes, également distincts par une raison +semblable.</p> + +<p>4º Enfin en <i>Ansârié</i>, qui sont aussi dérivés des +Arabes.</p> + +<p>A ces peuples, qui sont les habitants agricoles +et sédentaires de la Syrie, il faut encore ajouter +trois autres peuples <i>errants</i> et pasteurs: savoir, +1º les <i>Turkmans</i>; 2º les Kourdes; et 3º les Arabes +bedouins.<a name="page_317" id="page_317"></a></p> + +<p>Telles sont les races qui sont répandues sur le +terrain compris entre la mer et le désert, depuis +Gaze jusqu'à Alexandrette.</p> + +<p>Dans cette énumération, il est remarquable que +les peuples anciens n'ont pas de représentants +sensibles; leurs caractères se sont tous confondus +dans celui des Grecs, qui, en effet, par un séjour +continué depuis Alexandre, ont bien eu le temps +de s'identifier l'ancienne population: la terre +seule, et quelques traits de mœurs et d'usages, +conservent des vestiges des siècles reculés.</p> + +<p>La Syrie n'a pas, comme l'Égypte, refusé d'adopter +les races étrangères. Toutes s'y naturalisent +également bien; le sang y suit à peu près +les mêmes lois que dans le midi de l'Europe, en +observant les différences qui résultent de la nature +du climat. Ainsi, les habitants des plaines du midi +sont plus basanés que ceux du nord, et ceux-là +beaucoup plus que les habitants des montagnes. +Dans le Liban et le pays des Druzes, le teint ne +diffère pas de celui de nos provinces du milieu de +la France. On vante les femmes de Damas et de +Tripoli pour leur blancheur, et même pour la régularité +des traits: sur ce dernier article il faut en +croire la renommée, puisque le voile qu'elles portent +sans cesse ne permet à personne de faire des +observations générales. Dans plusieurs cantons, +les paysannes sont moins scrupuleuses, sans être +moins chastes. En Palestine, par exemple, on<a name="page_318" id="page_318"></a> +voit presque à découvert les femmes mariées; +mais la misère et la fatigue n'ont point laissé d'agréments +à leur figure; les yeux seuls sont presque +toujours beaux partout; la longue draperie +qui fait l'habillement général, permet dans les +mouvements du corps d'en démêler la forme; +elle manque quelquefois d'élégance, mais du +moins ses proportions ne sont pas altérées. Je ne +me rappelle pas avoir vu en Syrie et même en +Égypte, deux sujets bossus ou contrefaits; il est +vrai que l'on y connaît peu ces tailles étranglées +que parmi nous on recherche: elles ne sont pas +estimées en Orient; et les jeunes filles, d'accord +avec leurs mères, emploient de bonne heure jusqu'à +des recettes superstitieuses pour acquérir de +l'embonpoint: heureusement la nature, en résistant +à nos fantaisies, a mis des bornes à nos travers, +et l'on ne s'aperçoit pas qu'en Syrie, où l'on +ne se serre pas la taille, les corps deviennent plus +gros qu'en France, où on l'étrangle.</p> + +<p>Les Syriens sont en général de stature moyenne. +Ils sont, comme dans tous les pays chauds, moins +replets que les habitants du Nord. Cependant on +trouve dans les villes quelques individus dont le +ventre prouve, par son ampleur, que l'influence +du régime peut, jusqu'à un certain point, balancer +celle du climat.</p> + +<p>Du reste, la Syrie n'a de maladie qui lui soit +particulière, que le bouton d'Alep, dont je parlerai<a name="page_319" id="page_319"></a> +en traitant de cette ville. Les autres maladies +sont les dyssenteries, les fièvres inflammatoires, +les intermittentes, qui viennent à la suite des mauvais +fruits dont le peuple se gorge. La petite-vérole +y est quelquefois très-meurtrière. L'incommodité +générale et habituelle est le mal d'estomac; +et l'on en conçoit aisément les raisons, quand on +considère que tout le monde y abuse de fruits +non mûrs, de légumes crus, de miel, de fromage, +d'olives, d'huile forte, de lait aigre et de pain +mal fermenté. Ce sont là les aliments ordinaires +de tout le monde; et les sucs acides qui en résultent, +donnent des âcretés, des nausées, et +même des vomissements de bile assez fréquents. +Aussi la première indication en toute maladie est-elle +presque toujours l'émétique, qui cependant +n'y est connu que des médecins français. La saignée, +comme je l'ai déja dit, n'est jamais bien +nécessaire ni fort utile. Dans les cas moins urgents, +la crème de tartre et les tamarins ont le succès +le plus marqué.</p> + +<p>L'idiome général de la Syrie est la langue arabe. +Niebuhr rapporte, sur un ouï-dire, que le syriaque +est encore usité dans quelques villages des +montagnes; mais quoique j'aie interrogé à ce sujet +des religieux qui connaissent le pays dans le +plus grand détail, je n'ai rien appris de semblable: +seulement on m'a dit que les bourgs de <i>Maloula</i> +et de <i>Sidnâïa</i>, près de Damas, avaient un idiome<a name="page_320" id="page_320"></a> +si corrompu, que l'on avait beaucoup de peine à +l'entendre. Mais cette difficulté ne prouve rien, +puisque dans la Syrie, comme dans tous les pays +arabes, les dialectes varient et changent à chaque +endroit. On peut donc regarder le syriaque comme +une langue morte pour ces cantons. Les Maronites, +qui l'ont conservé dans leur liturgie et dans +leur messe, ne l'entendent pas pour la plupart en le +récitant. Le grec est dans le même cas. Parmi les +moines et les prêtres schismatiques ou catholiques, +il en est très-peu qui le comprennent; il faut qu'ils +en aient fait une étude particulière dans les îles de +l'Archipel: on sait d'ailleurs que le grec moderne +est tellement corrompu, qu'il ne suffit pas plus +pour entendre Démosthènes, que l'italien pour +lire Cicéron. La langue turke n'est usitée en Syrie +que par les gens de guerre et du gouvernement, +et par les hordes turkmanes<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>. Quelques +naturels l'apprennent pour le besoin de leurs affaires, +comme les Turks apprennent l'Arabe; mais +la prononciation et l'accent de ces deux langues +ont si peu d'analogie, qu'elles demeurent toujours +étrangères l'une à l'autre. Les bouches +turkes, habituées à une prosodie nasale et pompeuse, +parviennent rarement à imiter les sons<a name="page_321" id="page_321"></a> +âcres et les aspirations fortes de l'arabe. Cette langue +fait un usage si répété de voyelles et de consonnes +gutturales, que lorsqu'on l'entend pour la +première fois, on dirait des gens qui se gargarisent. +Ce caractère la rend pénible à tous les Européens; +mais telle est la puissance de l'habitude, que lorsque +nous nous plaignons aux Arabes de son aspérité, +ils nous taxent de manquer d'oreille, et rejettent +l'inculpation sur nos propres idiomes. +L'italien est celui qu'ils préfèrent, et ils comparent +avec quelque raison le français au turk, et l'anglais +au persan. Entre eux ils ont presque les +mêmes différences. L'arabe de Syrie est beaucoup +plus rude que celui de l'Égypte; la prononciation +des gens de loi au Kaire passe pour un modèle de +facilité et d'élégance. Mais, selon l'observation de +Niebuhr, celle des habitants de l'Yemen et de la +côte du sud est infiniment plus douce, et donne +à l'arabe un coulant dont on ne l'eût pas cru susceptible. +On a voulu quelquefois établir des analogies +entre les climats et les prononciations des +langues; l'on a dit, par exemple, que les habitants +du nord parlaient plus des lèvres et des +dents que les habitants du midi. Cela peut être +vrai pour quelques parties de notre continent; +mais pour en faire une application générale, il faudrait +des observations plus détaillées et plus étendues. +L'on doit être réservé dans ces jugements +généraux sur les langues et sur leurs caractères,<a name="page_322" id="page_322"></a> +parce que l'on raisonne toujours d'après la sienne, +et par conséquent d'après un préjugé d'habitude +qui nuit beaucoup à la justesse du raisonnement.</p> + +<p>Parmi le peuple de la Syrie dont j'ai parlé, les +uns sont répandus indifféremment dans toutes les +parties, les autres sont bornés à des emplacements +particuliers qu'il est à propos de déterminer.</p> + +<p>Les Grecs propres, les Turks et les Arabes paysans +sont dans le premier cas; avec cette différence, +que les Turks ne se trouvent que dans les +villes, où ils exercent les emplois de guerre et de +magistrature, et les arts. Les Arabes et les Grecs +peuplent les villages, et forment la classe des laboureurs +à la campagne, et le bas peuple dans +les villes. Le pays qui a le plus de villages grecs, +est le pachalic de Damas.</p> + +<p>Les Grecs de la communion de Rome, bien +moins nombreux que les schismatiques, sont tous +retirés dans les villes, où ils exercent les arts et +le négoce. La protection des <i>Francs</i> leur a valu, +dans ce dernier genre, une supériorité marquée +partout où il y a des comptoirs d'Europe.</p> + +<p>Les <i>Maronites</i> forment un corps de nation qui +occupe presque exclusivement tous les pays compris +entre <i>Nahr-el-kelb</i> (<i>rivière du chien</i>) et <i>Nahr-el-bared</i> +(<i>rivière froide</i>), depuis le sommet des +montagnes à l'orient, jusqu'à la Méditerranée à +l'occident.<a name="page_323" id="page_323"></a></p> + +<p>Les <i>Druzes</i> leur sont limitrophes, et s'étendent +depuis <i>Nahr-el-kelb</i> jusque près de <i>Sour</i> (Tyr), +entre la vallée de <i>Beqââ</i> et la mer.</p> + +<p>Le pays des <i>Motouâlis</i> comprenait ci-devant la +vallée de <i>Beqââ</i> jusqu'à <i>Sour</i>. Mais ce peuple, depuis +quelque temps, a essuyé une révolution qui +l'a presque anéanti.</p> + +<p>A l'égard des <i>Ansârié</i>, ils sont répandus dans +les montagnes, depuis <i>Nahr-âqqar</i> jusqu'à Antâkié: +on les distingue en diverses peuplades, telles +que les <i>Kelbié</i>, les <i>Qadmousié</i>, les <i>Chamsié</i>, etc.</p> + +<p>Les <i>Turkmans</i>, les <i>Kourdes</i> et les <i>Bedouins</i> +n'ont pas de demeures fixes, mais ils errent sans +cesse avec leurs tentes et leurs troupeaux dans des +districts limités dont ils se regardent comme les +propriétaires: les hordes <i>turkmanes</i> campent de +préférence dans la plaine d'Antioche; les <i>Kourdes</i>, +dans les montagnes, entre Alexandrette et +l'Euphrate; et les <i>Arabes</i> sur toute la frontière +de la Syrie adjacente à leurs déserts, et même +dans les plaines de l'intérieur, telles que celles de +Palestine, de Beqââ et de Galilée.<a name="page_324" id="page_324"></a></p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE II.<br /><br /> +Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.</h3> + +<h4>§ I.<br /><br /> +Des Turkmans.</h4> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>ES</small> <i>Turkmans</i> sont du nombre de ces peuplades +tartares qui, lors des grandes révolutions de l'empire +des kalifes, émigrèrent de l'orient de la mer +<i>Caspienne</i>, et se répandirent dans les plaines de +l'<i>Arménie</i> et de l'<i>Asie mineure</i>. Leur langue est la +même que celle des Turks. Leur genre de vie est +assez semblable à celui des Arabes-Bedouins; comme +eux, ils sont pasteurs, et par conséquent obligés +de parcourir de grands espaces pour faire subsister +leurs nombreux troupeaux. Mais il y a cette +différence, que les pays fréquentés par les Turkmans +étant riches en pâturages, ils peuvent en +nourrir davantage, et se disperser moins que les +tribus du désert. Chacun de leurs <i>ordous</i> ou camps +reconnaît un chef, dont le pouvoir n'est point déterminé +par des statuts, mais seulement dirigé +par l'usage et par les circonstances; il est rarement +abusif, parce que la société est resserrée, et que +la nature des choses maintient assez d'égalité entre<a name="page_325" id="page_325"></a> +les membres. Tout homme en état de porter les +armes, s'empresse de les porter, parce que c'est +de sa force individuelle que dépendent sa considération +et sa sûreté. Tous les biens consistent +en bestiaux, tels que les chameaux, les buffles, les +chèvres et surtout les moutons. Les Turkmans se +nourrissent de laitage, de beurre et de viande qui +abondent chez eux. Ils en vendent le superflu dans +les villes et dans les campagnes, et ils suffisent +presque seuls à fournir les boucheries. Ils prennent +en retour des armes, des habits, de l'argent +et des grains. Leurs femmes filent des laines, et +font des tapis dont l'usage existe dans ces contrées +de temps immémorial, et par-là indique l'existence +d'un état toujours le même. Quant aux +hommes, toute leur occupation est de fumer la +pipe et de veiller à la conduite des troupeaux: +sans cesse à cheval, la lance sur l'épaule, le sabre +courbe au côté, le pistolet à la ceinture, ils sont +cavaliers vigoureux et soldats infatigables. Souvent +ils ont des discussions avec les Turks, qui les redoutent; +mais comme ils sont divisés entre eux de +camp à camp, ils ne prennent pas la supériorité +que leur assureraient leurs forces réunies. On peut +compter environ 30,000 Turkmans errants dans +le pachalic d'Alep et celui de Damas, qui sont les +seuls qu'ils fréquentent dans la Syrie. Une grande +partie de ces tribus passe en été dans l'Arménie +et la Caramanie, où elle trouve des herbes plus<a name="page_326" id="page_326"></a> +abondantes, et revient l'hiver dans ses quartiers +accoutumés. Les Turkmans sont censés musulmans, +et ils en portent assez communément le +signe principal, la circoncision. Mais les soins de +religion les occupent peu, et ils n'ont ni les cérémonies +ni le fanatisme des peuples sédentaires. +Quant à leurs mœurs, il faudrait avoir vécu parmi +eux pour en parler sciemment. Seulement ils ont +la réputation de n'être point voleurs comme les +Arabes, quoiqu'ils ne soient ni moins généreux +qu'eux ni moins hospitaliers; et quand on considère +qu'ils sont aisés sans être riches, exercés par +la guerre, et endurcis par les fatigues et l'adversité, +on juge que ces circonstances doivent éloigner +d'eux la corruption des habitants des villes +et l'avilissement de ceux des campagnes.</p> + +<h4>§ II.<br /><br /> +Des Kourdes.</h4> + +<p>Les Kourdes sont un autre corps de nation +dont les tribus divisées se sont également répandues +dans la basse Asie, et ont pris surtout depuis +cent ans, une assez grande extension. Leur pays +originel est la chaîne des montagnes d'où partent +les divers rameaux du Tigre, laquelle enveloppant +le cours supérieur du grand Zab, passe au midi<a name="page_327" id="page_327"></a> +jusqu'aux frontières de l'Irak-Adjami ou <i>Persan</i><a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>. +Dans la géographie moderne, ce pays est désigné +sous le nom de <i>Kourd-estan</i>. Il est très-fertile en +grains, en lin, en sésame, en riz, en excellents +pâturages, en noix de galle et même en soie. L'on +y recueille un gland doux, long de 2 ou 3 pouces, +dont on fait une espèce de pain. Les plus anciennes +traditions et histoires de l'Orient en ont fait mention, +et y ont placé le théâtre de plusieurs événements +mythologiques. Le Chaldéen Bérose, et +l'Arménien Mariaba, cités par Moïse de Chorène, +rapportent que ce fut dans les monts <i>Gord-ouées</i><a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a> +qu'aborda Xisuthrus, échappé du déluge; et les +circonstances de position qu'ils ajoutent, prouvent +l'identité, d'ailleurs sensible, de <i>Gord</i> et <i>Kourd</i>. +Ce sont ces mêmes Kourdes que Xénophon cite +sous le nom de <i>Kard</i>-uques, qui s'opposèrent à +la retraite des 10,000. Cet historien observe que, +quoique enclavés de toutes parts dans l'empire +des Perses, ils avaient toujours bravé la puissance +du <i>grand roi</i>, et les armes de ses <i>satrapes</i>. Ils ont +peu changé dans leur état moderne; et quoiqu'en +apparence tributaires des Ottomans, ils portent +peu de respect aux ordres du grand-seigneur et +de ses pachas. Niebuhr, qui passa en 1769 dans<a name="page_328" id="page_328"></a> +ces cantons, rapporte qu'ils observent dans leurs +montagnes une espèce de gouvernement féodal +qui me paraît semblable à ce que nous verrons +chez les Druzes. Chaque village a son chef; toute +la nation est partagée en trois factions principales +et indépendantes. Les brouilleries naturelles à cet +état d'anarchie ont séparé de la nation un grand +nombre de tribus et de familles, qui ont pris la +vie errante des Turkmans et des Arabes. Elles se +sont répandues dans le Diarbekr, dans les plaines +d'Arzroum, d'Érivan, de Sivas, d'Alep et de +Damas: on estime que toutes leurs peuplades +réunies passent 140,000 <i>tentes</i>, c'est-à-dire, 140,000 +hommes armés. Comme les Turkmans, ces Kourdes +sont pasteurs et vagabonds; mais ils en diffèrent +par quelques points de mœurs. Les Turkmans +dotent leurs filles pour les marier: les Kourdes +ne les livrent qu'à prix d'argent. Les Turkmans +ne font aucun cas de cette ancienneté d'extraction +qu'on appelle <i>noblesse</i>: les Kourdes la prisent +par-dessus tout. Les Turkmans ne volent +point: les Kourdes passent presque partout pour +des brigands. On les redoute à ce titre dans le +pays d'Alep et d'Antioche, où ils occupent, sous +le nom de <i>Bagdachlié</i>, les montagnes à l'est de +<i>Beilam</i>, jusque vers <i>Klés</i>. Dans ce pachalic et +dans celui de Damas, leur nombre passe 20,000 +tentes et cabanes, car ils ont aussi des habitations +sédentaires; ils sont censés <i>musulmans</i>, mais ils<a name="page_329" id="page_329"></a> +ne s'occupent ni de dogmes ni de rites. Plusieurs +parmi eux, distingués par le nom de <i>Yazdié</i>, honorent +le <i>Chaitân</i> ou <i>Satan</i>, c'est-à-dire, le génie +<i>ennemi</i> (de Dieu): cette idée, conservée surtout +dans le Diarbekr et sur les frontières de la +Perse, est une trace de l'ancien système des deux +<i>principes</i> du <i>bien</i> et du <i>mal</i>, qui, sous des formes +tour à tour persanes, juives, chrétiennes et musulmanes, +n'a cessé de régner dans ces contrées. +L'on a coutume de regarder <i>Zoroastre</i> comme +son premier auteur; mais long-temps avant ce +prophète, l'Égypte connaissait <i>Ormuzd</i> et <i>Ahrimane</i> +sous les noms d'<i>Osiris</i> et de <i>Typhon</i>. On a +tort également de croire que ce système ne fut +répandu qu'au temps de Darius, fils d'Hystaspe, +puisque Zoroastre, qui en fut l'apôtre, vécut en +Médie dans un temps parallèle au règne de Salomon.</p> + +<p>La langue, qui est le principal indice de fraternité +des peuples, a chez les Kourdes quelques diversités +de dialecte, mais le fond en est persan, +mêlé de quelques mots arabes et chaldéens. Leurs +lettres alphabétiques sont purement persanes; la +propagande en a fait imprimer à Rome un vocabulaire +composé par Maurice Garzoni, qui fournit +des renseignements satisfaisants sur cet objet. +Il est à désirer que les gouvernements encouragent +cette branche de recherches. Depuis quelque +temps le docteur Pallas a publié un grand<a name="page_330" id="page_330"></a> +nombre de vocabulaires comparés: malheureusement +ils sont en caractères russes, et il est difficile +de croire que la nation russe amène toute +l'Europe à admettre ses caractères, de préférence +aux romains.</p> + +<h4>§ III.<br /><br /> +Des Arabes-Bedouins.</h4> + +<p>Un troisième peuple errant dans la Syrie sont +ces <i>Arabes-Bedouins</i> que nous avons déja trouvés +en Égypte. Je n'en ai parlé que légèrement à l'occasion +de cette province, parce que ne les ayant +vus qu'en passant et sans savoir leur langue, leur +nom ne me rappelait que peu d'idées; mais les +ayant mieux connus en Syrie, ayant même fait +un voyage à un de leurs camps près de <i>Gaze</i>, et +vécu plusieurs jours avec eux, ils me fournissent +maintenant des faits et des observations que je +vais développer avec quelque détail.</p> + +<p>En général, lorsqu'on parle des <i>Arabes</i>, on +doit distinguer s'ils sont <i>cultivateurs</i>, ou s'ils sont +<i>pasteurs</i>; car cette différence dans le genre de vie +en établit une si grande dans les mœurs et le génie, +qu'ils se deviennent presque étrangers les uns +aux autres. Dans le premier cas, vivant sédentaires, +attachés à un même sol, et soumis à des +gouvernements réguliers, ils ont un état social qui<a name="page_331" id="page_331"></a> +les rapproche beaucoup de nous. Tels sont les habitants +de l'<i>Yemen</i>; et tels encore les descendants +des anciens conquérants, qui forment, en tout ou +en partie, la population de la Syrie, de l'Égypte +et des états barbaresques. Dans le second cas, ne +tenant à la terre que par un intérêt passager, +transportant sans cesse leurs tentes d'un lieu à +l'autre, n'étant contraints par aucunes lois, ils +ont une manière d'être qui n'est ni celle des peuples +policés, ni celle des sauvages, et qui par cela +même mérite d'être étudiée. Tels sont les <i>Bedouins</i> +ou <i>habitants</i> des vastes <i>déserts</i> qui s'étendent +depuis les confins de la <i>Perse</i> jusqu'aux rivages +de <i>Maroc</i>. Quoique divisés par sociétés ou +tribus indépendantes, souvent même ennemies, on +peut cependant les considérer tous comme un +même corps de nation. La ressemblance de leurs +langues est un indice évident de cette fraternité. +La seule différence qui existe entre eux, est que +les tribus d'Afrique sont d'une formation plus récente, +étant postérieures à la conquête de ces contrées +par les <i>kalifes</i> ou <i>successeurs</i> de Mahomet; pendant +que les tribus du désert propre de l'<i>Arabie</i> remontent, +par une succession non interrompue, aux +temps les plus reculés. C'est de celles-ci spécialement +que je vais traiter, comme appartenant de +plus près à mon sujet: c'est à elles que l'usage de +l'Orient approprie le nom d'<i>Arabes</i>, comme en +étant la race la plus ancienne et la plus pure. On<a name="page_332" id="page_332"></a> +y joint en synonyme celui de <i>Bedâoui</i>, qui, ainsi +que je l'ai observé, signifie <i>homme du désert</i>; et +ce synonyme me paraît d'autant plus exact, que +dans les anciennes langues de ces contrées, le +terme <i>Arab</i> désigne proprement une <i>solitude</i>, un +<i>désert</i>.</p> + +<p>Ce n'est pas sans raison que les habitants du +désert se vantent d'être la race la plus pure et +la mieux conservée des peuples arabes: jamais en +effet ils n'ont été conquis; ils ne se sont pas +même mélangés en conquérant; car les conquêtes +dont on fait honneur à leur nom en général, +n'appartiennent réellement qu'aux tribus de l'<i>Hedjâz</i> +et de l'<i>Yemen</i>: celles de l'intérieur des terres +n'émigrèrent point lors de la révolution de Mahomet; +ou si elles y prirent part, ce ne fut que par +quelques individus que des motifs d'ambition +en détachèrent: aussi le prophète, dans son +<i>Qôran</i>, traite-t-il les Arabes du désert de <i>rebelles</i>, +d'<i>infidèles</i>; et le temps les a peu changés. +On peut dire qu'ils ont conservé à tous égards +leur indépendance et leur simplicité premières. +Ce que les plus anciennes histoires rapportent de +leurs usages, de leurs mœurs, de leurs langues +et même de leurs préjugés, se trouve encore +presque en tout le même; et si l'on y joint que +cette unité de caractère conservée dans l'éloignement +des temps, subsiste aussi dans l'éloignement +des lieux, c'est-à-dire que les tribus les plus distantes<a name="page_333" id="page_333"></a> +se ressemblent infiniment, on conviendra +qu'il est curieux d'examiner les circonstances qui +accompagnent un état moral si particulier.</p> + +<p>Dans notre Europe, et surtout dans notre +France, où nous ne voyons point de peuples errants, +nous avons peine à concevoir ce qui peut +déterminer des hommes à un genre de vie qui +nous rebute. Nous concevons même difficilement +ce que c'est qu'un <i>désert</i>, et comment un terrain +a des habitants s'il est stérile, ou n'est pas mieux +peuplé s'il est cultivable. J'ai éprouvé ces difficultés +comme tout le monde, et, par cette +raison, je crois devoir insister sur les détails qui +m'ont rendu ces faits palpables.</p> + +<p>La vie errante et pastorale que mènent plusieurs +peuples de l'Asie, tient à deux causes principales. +La première est la nature du sol, lequel +se refusant à la culture, force de recourir aux +animaux qui se contentent des herbes sauvages de +la terre. Si ces herbes sont clair-semées, un seul +animal épuisera beaucoup de terrain, et il faudra +parcourir de grands espaces. Tel est le cas des +Arabes dans le désert propre de l'Arabie et dans +celui de l'Afrique.</p> + +<p>La seconde cause pourrait s'attribuer aux habitudes, +puisque le terrain est cultivable et même +fécond en plusieurs lieux, tels que la frontière de +Syrie, le <i>Diarbekr</i>, l'<i>Anadoli</i>, et la plupart des +cantons fréquentés par les Kourdes et les Turkmans.<a name="page_334" id="page_334"></a> +Mais en analysant ces habitudes, il m'a +paru qu'elles n'étaient elles-mêmes qu'un effet de +l'état politique de ces pays; en sorte qu'il faut en +rapporter la cause première au gouvernement lui-même. +Des faits journaliers viennent à l'appui de +cette opinion; car toutes les fois que les hordes +et les tribus errantes trouvent dans un canton la +paix et la sécurité jointes à la <i>suffisance</i>, elles s'y +habituent, et passent insensiblement à l'état cultivateur +et sédentaire. Dans d'autres cas, au contraire, +lorsque la tyrannie du gouvernement pousse +à bout les habitants d'un village, les paysans désertent +leurs maisons, se retirent avec leurs familles +dans les montagnes, ou errent dans les +plaines, avec l'attention de changer souvent de +domicile pour n'être pas surpris. Souvent même +il arrive que des individus, devenus voleurs pour +se soustraire aux lois ou à la tyrannie, se réunissent +et forment de petits camps qui se maintiennent +à main armée, et deviennent, en se multipliant, +de nouvelles hordes ou de nouvelles tribus. +On peut donc dire que dans les terrains cultivables, +la vie errante n'a pour cause que la dépravation +du gouvernement, et il paraît que la vie sédentaire +et cultivatrice est celle à laquelle les +hommes sont le plus naturellement portés.</p> + +<p>A l'égard des Arabes, ils semblent condamnés +d'une manière spéciale à la vie vagabonde par la +nature de leurs <i>déserts</i>. Pour se peindre ces déserts,<a name="page_335" id="page_335"></a> +que l'on se figure, sous un ciel presque +toujours ardent et sans nuages, des plaines immenses +et à perte de vue, sans maisons, sans arbres, +sans ruisseaux, sans montagnes; quelquefois +les yeux s'égarent sur un horizon ras et uni +comme la mer. En d'autres endroits le terrain se +courbe en ondulations, ou se hérisse de rocs et +de rocailles. Presque toujours également nue, la +terre n'offre que des plantes ligneuses clair-semées, +et des buissons épars, dont la solitude +n'est que rarement troublée par des gazelles, des +lièvres, des sauterelles et des rats. Tel est presque +tout le pays qui s'étend depuis Alep jusqu'à la +mer d'Arabie, et depuis l'Égypte jusqu'au golfe +Persique, dans un espace de six cents lieues de +longueur sur trois cents de large.</p> + +<p>Dans cette étendue cependant il ne faut pas +croire que le sol ait partout la même qualité; elle +varie par veines et par cantons. Par exemple, sur +la frontière de Syrie, la terre est en général grasse, +cultivable, même féconde: elle est encore telle sur +les bords de l'Euphrate; mais en s'avançant dans +l'intérieur et vers le midi, elle devient crayeuse +et blanchâtre, comme sur la ligne de Damas; puis +rocailleuse, comme dans le <i>Tîh</i> et l'<i>Hédjâz</i>; puis +enfin un pur sable, comme à l'orient de l'<i>Yemen</i>. +Cette différence dans les qualités du sol produit +quelques nuances dans l'état des <i>Bedouins</i>. Par +exemple, dans les cantons stériles, c'est-à-dire mal<a name="page_336" id="page_336"></a> +garnis de plantes, les tribus sont faibles et très-distantes: +tels sont le désert de Suez, celui de la +mer Rouge, et la partie intérieure du grand désert, +qu'on appelle le <i>Nadjd</i>.<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a> Quand le sol est +mieux garni, comme entre Damas et l'Euphrate, +les tribus sont moins rares, moins écartées; enfin, +dans les cantons cultivables, tels que le pachalic +d'Alep, le Haurân et le pays de Gaze, les camps +sont nombreux et rapprochés. Dans les premiers +cas, les Bédouins sont purement pasteurs, et ne +vivent que du produit des troupeaux, de quelques +dattes et de chair fraîche ou séchée au soleil, +que l'on réduit en farine. Dans le dernier, ils +ensemencent quelques terrains, et joignent le froment, +l'orge et même le riz, à la chair et au laitage.</p> + +<p>Quand on se rend compte des causes de la stérilité +et de l'inculture du désert, on trouve qu'elles +viennent surtout du défaut de fontaines, de rivières, +et en général du manque d'eau. Ce manque +d'eau lui-même vient de la disposition du +terrain, c'est-à-dire, qu'étant plan et privé de montagnes, +les nuages glissent sur sa surface échauffée, +comme sur l'Égypte: ils ne s'y arrêtent qu'en +hiver, lorsque le froid de l'atmosphère les empêche +de s'élever, et les résout en pluie. La nudité +de ce terrain est aussi une cause de sécheresse, en +ce que l'air le couvre, s'échauffe plus aisément, et<a name="page_337" id="page_337"></a> +force les nuages de s'élever. Il est probable que +l'on produirait un changement dans le climat, si +l'on plantait tout le désert en arbres, par exemple, +en sapins.</p> + +<p>L'effet des pluies qui tombent en hiver, est +d'occasioner dans le lieu où le sol est bon, comme +sur la frontière de Syrie, une culture assez semblable +à celle de l'intérieur même de cette province; +mais comme ces pluies n'établissent ni +sources, ni ruisseaux durables, les habitants éprouvent +l'inconvénient d'être sans eau pendant l'été. +Pour y obvier, il a fallu employer l'art, et construire +des puits, des réservoirs et des citernes, +où l'on en amasse une provision annuelle. De tels +ouvrages exigent des avances de fonds et de travail, +et sont encore exposés à bien des risques. La +guerre peut détruire en un jour le travail de plusieurs +mois, et la ressource de l'année. Un cas de +sécheresse, qui n'est que trop fréquent, peut +faire avorter une récolte, et réduire à la disette +même de l'eau. Il est vrai qu'en creusant la terre, +on en trouve presque partout depuis 6 jusqu'à +20 pieds de profondeur; mais cette eau est saumâtre, +comme dans tout le désert d'Arabie et +d'Afrique<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>, souvent même elle tarit: alors la<a name="page_338" id="page_338"></a> +soif et la famine surviennent; et si le gouvernement +ne prête pas des secours, les villages se désertent. +On sent qu'un tel pays ne peut avoir +qu'une agriculture précaire, et que sous un régime +comme celui des Turks, il est plus sûr de +vivre pasteur errant, que laboureur sédentaire.</p> + +<p>Dans les cantons où le sol est rocailleux et sablonneux, +comme dans le <i>Tîh</i>, l'<i>Hedjâh</i> et le +<i>Nadj</i>, ces pluies font germer les graines des +plantes sauvages, raniment les buissons, les renoncules, +les absinthes, les <i>qalis</i>, etc., et forment +dans les bas-fonds des lagunes où croissent des +roseaux et des herbes: alors la plaine prend un +aspect assez riant de verdure; c'est la saison de +l'abondance pour les troupeaux et pour leurs maîtres; +mais au retour des chaleurs, tout se dessèche, +et la terre, poudreuse et grisâtre, n'offre plus que +des tiges sèches et dures comme le bois, que ne +peuvent brouter ni les chevaux, ni les bœufs, ni +même les chèvres. Dans cet état, le désert deviendrait +inhabitable, et il faudrait le quitter, si la +nature n'y eût attaché un animal d'un tempérament +aussi dur et aussi frugal que le sol est ingrat +et stérile, si elle n'y eût placé le chameau. Aucun +animal ne présente une analogie si marquée et si +exclusive à son climat: on dirait qu'une <i>intention +préméditée</i> s'est plu à régler les qualités de l'un<a name="page_339" id="page_339"></a> +sur celles de l'autre. Voulant que le chameau habitât +un pays où il ne trouverait que peu de nourriture, +la nature a économisé la matière dans +toute sa construction. Elle ne lui a donné la plénitude +des formes ni du bœuf, ni du cheval, ni +de l'éléphant; mais le bornant au plus étroit nécessaire, +elle lui a placé une petite tête sans oreilles, +au bout d'un long cou sans chair. Elle a ôté à ses +jambes et à ses cuisses tout muscle inutile à les +mouvoir; enfin elle n'a accordé à son corps desséché +que les vaisseaux et les tendons nécessaires +pour en lier la charpente. Elle l'a muni d'une +forte mâchoire pour broyer les plus durs aliments; +mais de peur qu'il n'en consommât trop, elle +a rétréci son estomac, et l'a obligé à <i>ruminer</i>. Elle +a garni son pied d'une masse de chair qui, glissant +sur la boue, et n'étant pas propre à grimper, +ne lui rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux +comme celui de l'Arabie; enfin elle l'a +destiné visiblement à l'esclavage, en lui refusant +toutes défenses contre ses ennemis. Privé des cornes +du taureau, du sabot du cheval, de la dent de +l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le +chameau contre les attaques du lion, du tigre, ou +même du loup? Aussi, pour en conserver l'espèce, +la nature le cacha-t-elle au sein des vastes +déserts, où la disette des végétaux n'attirait nul +gibier, et d'où la disette du gibier repoussait les +animaux voraces. Il a fallu que le sabre des tyrans<a name="page_340" id="page_340"></a> +chassât l'homme de la terre habitable, pour que +le chameau perdît sa liberté. Passé à l'état domestique, +il est devenu le moyen d'habitation de la +terre la plus ingrate. Lui seul subvient à tous les +besoins de ses maîtres. Son lait nourrit la famille +arabe, sous les diverses formes de caillé, de fromage +et de beurre; souvent même on mange sa +chair. On fait des chaussures et des harnais de sa +peau, des vêtements et des tentes de son poil. On +transporte par son moyen de lourds fardeaux; enfin, +lorsque la terre refuse le fourrage au cheval +si précieux au Bedouin, le chameau subvient par +son lait à la disette, sans qu'il en coûte, pour +tant d'avantages, autre chose que quelques tiges +de ronces ou d'absinthes, et des noyaux de dattes +pilés. Telle est l'importance du chameau pour le +désert, que si on l'en retirait, on en soustrairait +toute la population, dont il est l'unique pivot<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.<a name="page_341" id="page_341"></a></p> + +<p>Voilà les circonstances dans lesquelles la nature +a placé les Bedouins, pour en faire une race d'hommes +singulière au moral et au physique. Cette +singularité est si tranchante, que leurs voisins, +les Syriens mêmes, les regardent comme des hommes +extraordinaires. Cette opinion a lieu surtout +pour les tribus du fond du désert, telles qu'<i>Anazé</i>, +<i>Kaibar</i>, <i>Taï</i> et autres, qui ne s'approchent +jamais des villes. Lorsque, du temps de Dâher, +il en vint des cavaliers jusqu'à <i>Acre</i>, ils y firent +la même sensation que feraient parmi nous des +sauvages de l'Amérique. On considérait avec surprise +ces hommes plus petits, plus maigres et plus +noirs qu'aucuns Bedouins connus: leurs jambes +sèches n'avaient que des tendons sans mollets; +leur ventre était collé à leur dos; leurs cheveux +étaient crêpés presque autant que ceux des nègres. +De leur côté, tout les étonnait; ils ne concevaient +ni comment les maisons et les minarets +pouvaient se tenir debout, ni comment on osait +habiter dessous, et toujours au même endroit; +mais surtout ils s'extasiaient à la vue de la mer,<a name="page_342" id="page_342"></a> +et ils ne pouvaient comprendre ce <i>désert d'eau</i>. +On leur parla de mosquées, de prières, d'ablutions; +et ils demandèrent ce que cela signifiait, ce +que c'était que Moïse, Jésus-Christ et Mahomet, +et pourquoi les habitants, n'étant pas de tribus +séparées, suivaient des chefs opposés.</p> + +<p>On sent que les Arabes des frontières ne sont +pas si novices; il en est même plusieurs petites +tribus, qui vivant au sein du pays, comme dans +la vallée de <i>Beqââ</i>, dans celle du Jourdain, et +dans la Palestine, se rapprochent de la condition +des paysans; mais ceux-là sont méprisés des autres, +qui les regardent comme des <i>Arabes bâtards</i>, +et des <i>rayas</i> ou <i>esclaves des Turks</i>.</p> + +<p>En général, les Bedouins sont petits, maigres +et hâlés, plus cependant au sein du désert, moins +sur la frontière du pays cultivé, mais là même, +toujours plus que les laboureurs du voisinage: +un même camp offre aussi cette différence, et j'ai +remarqué que les <i>chaiks</i>, c'est-à-dire les <i>riches</i> et +leurs serviteurs, étaient toujours plus grands et +plus charnus que le peuple. J'en ai vu qui passaient +5 pieds 5 et 6 pouces, pendant que la taille +générale n'est que de 5 pieds 2 pouces. On +n'en doit attribuer la raison qu'à la nourriture, +qui est plus abondante pour la première classe +que pour la dernière<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>. On peut même dire que<a name="page_343" id="page_343"></a> +le commun des Bedouins vit dans une misère et +une famine habituelles. Il paraîtra peu croyable +parmi nous, mais il n'en est pas moins vrai que la +somme ordinaire des aliments de la plupart d'entre +eux ne passe pas 6 onces par jour: c'est surtout +chez les tribus du Nadj et de l'Hedjâz, que l'abstinence +est portée à son comble. Six ou sept dattes +trempées dans du beurre fondu, quelque peu +de lait doux ou caillé, suffisent à la journée d'un +homme. Il se croit heureux, s'il y joint quelques +pincées de farine grossière ou une boulette de +riz. La chair est réservée aux plus grands jours +de fête; et ce n'est que pour un mariage ou une +mort que l'on tue un chevreau; ce n'est qu'aux +chaiks riches et généreux qu'il appartient d'égorger +de jeunes chameaux, de manger du riz cuit +avec de la viande. Dans sa disette, le vulgaire, toujours +affamé, ne dédaigne pas les plus vils aliments: +de là l'usage où sont les Bedouins de manger des sauterelles, +des rats, des lézards et des serpents grillés +sur des broussailles; de là leurs rapines dans les +champs cultivés, et leurs vols sur les chemins; de là +aussi leur constitution délicate, et leur corps petit +et maigre, plutôt agile que vigoureux. Il y a ceci +de remarquable pour un médecin, dans leur tempérament, +que leurs déperditions en tout genre,<a name="page_344" id="page_344"></a> +même en sueurs, sont très-faibles; leur sang est +si dépouillé de sérosité, qu'il n'y a que la grande +chaleur qui puisse le maintenir dans sa fluidité. +Cela n'empêche pas qu'ils ne soient d'ailleurs assez +sains, et que les maladies ne soient plus rares +parmi eux que parmi les habitants du pays cultivé.</p> + +<p>D'après ces faits, on ne jugera point que la +frugalité des Arabes soit une vertu purement de +choix, ni même de climat. Sans doute l'extrême +chaleur dans laquelle ils vivent, facilite leur abstinence, +en ôtant à l'estomac l'activité que le +froid lui donne. Sans doute aussi l'habitude de la +diète, en empêchant l'estomac de se dilater, devient +un moyen de la supporter; mais le motif +principal et premier de cette habitude, est, comme +pour tous les autres hommes, la nécessité des +circonstances où ils se trouvent, soit de la part du +sol, comme je l'ai expliqué, soit de la part de leur +état social qu'il faut développer.</p> + +<p>J'ai déja dit que les Arabes-Bedouins étaient divisés +par tribus, qui constituent autant de peuples +particuliers. Chacune de ces tribus s'approprie un +terrain qui forme son domaine; elles ne diffèrent +à cet égard des nations agricoles, qu'en ce que +ce terrain exige une étendue plus vaste, pour +fournir à la subsistance des troupeaux pendant +toute l'année. Chacune de ces tribus compose un +ou plusieurs camps qui sont répartis sur le pays, +et qui en parcourent successivement les parties à<a name="page_345" id="page_345"></a> +mesure que les troupeaux les épuisent: de là il +arrive que sur un grand espace il n'y a jamais +d'habités que quelques points qui varient d'un +jour à l'autre; mais comme l'espace entier est nécessaire +à la subsistance annuelle de la tribu, quiconque +y empiète, est censé violer la propriété; +ce qui ne diffère point encore du droit public +des nations. Si donc une tribu ou ses sujets entrent +sur un terrain étranger, ils sont traités en +voleurs, en ennemis, et il y a guerre. Or, comme +les tribus ont entre elles des affinités par alliance +de sang ou par conventions, il s'ensuit des ligues +qui rendent les guerres plus ou moins générales. +La manière d'y procéder est très-simple. Le délit +connu, l'on monte à cheval, l'on cherche l'ennemi, +l'on se rencontre, on parlemente; souvent +on se pacifie, sinon l'on s'attaque par pelotons +ou par cavaliers; on s'aborde ventre à terre, la +lance baissée; quelquefois on la darde, malgré sa +longueur, sur l'ennemi qui fuit: rarement la victoire +se dispute; le premier choc la décide; +les vaincus fuient à bride abattue sur la plaine +rase du désert. Ordinairement la nuit les dérobe +au vainqueur. La tribu qui a du dessous lève le +camp, s'éloigne à marche forcée, et cherche un +asile chez les alliés. L'ennemi satisfait pousse les +troupeaux plus loin, et les fuyards reviennent à +leur domaine. Mais, du meurtre de ces combats, +il reste des motifs de haine qui perpétuent les dissensions.<a name="page_346" id="page_346"></a> +L'intérêt de la sûreté commune à dès +long-temps établi chez les Arabes une loi générale, +qui veut que le sang de tout homme tué +soit vengé par celui de son meurtrier; c'est ce +qu'on appelle le <i>târ</i> ou <i>talion</i>: le droit en est dévolu +au plus proche parent du mort. Son honneur +devant tous les Arabes y est tellement compromis, +que s'il néglige de prendre son <i>talion</i>, +il est à jamais deshonoré. En conséquence, il épie +l'occasion de se venger; si son ennemi périt par +des causes étrangères, il ne se tient point satisfait, +et sa vengeance passe sur le plus proche parent. +Ces haines se transmettent comme un héritage du +père aux enfants, et ne cessent que par l'extinction +de l'une des races, à moins que les familles +ne s'accordent en sacrifiant le coupable, ou en +<i>rachetant le sang</i> pour un prix convenu en argent +ou en troupeaux. Hors cette satisfaction, il +n'y a ni paix, ni trève, ni alliance entre elles, ni +même quelquefois entre les tribus réciproques: +<i>Il y a du sang entre nous</i>, se dit-on en toute affaire; +et ce mot est une barrière insurmontable. +Les accidents s'étant multipliés par le laps de temps, +il est arrivé que la plupart des tribus ont des +querelles, et qu'elles vivent dans un état habituel +de guerre; ce qui, joint à leur genre de vie, fait +des Bedouins un peuple militaire, sans qu'ils soient +néanmoins avancés dans la pratique de cet art. +La disposition de leurs camps est un <i>rond</i> assez<a name="page_347" id="page_347"></a> +irrégulier, formé par une seule ligne de tentes +plus ou moins espacées. Ces tentes, tissues de poil +de chèvre ou de chameau, sont noires ou brunes, +à la différence de celles des Turkmans, qui sont +blanchâtres. Elles sont tendues sur 3 ou 5 piquets +de 5 à 6 pieds de hauteur seulement, ce qui +leur donne un air très-écrasé; dans le lointain, un +tel camp ne paraît que comme des taches noires; +mais l'œil perçant des Bedouins ne s'y trompe pas. +Chaque tente, habitée par une famille, est partagée +par un rideau en deux portions, dont l'une +n'appartient qu'aux femmes. L'espace vide du +grand <i>rond</i> sert à parquer chaque soir les troupeaux. +Jamais il n'y a de retranchement; les seules +gardes avancées et les patrouilles sont des chiens; +les chevaux restent sellés, et prêts à monter à la +première alarme; mais comme il n'y a ni ordre +ni distribution, ces camps, déja faciles à surprendre, +ne seraient d'aucune défense en cas d'attaque: +aussi arrive-t-il chaque jour des accidents, des +enlèvements de bestiaux; et cette guerre de maraude +est une de celles qui occupent davantage +les Arabes.</p> + +<p>Les tribus qui vivent dans le voisinage des +Turks, ont une position encore plus orageuse: +en effet, ces étrangers s'arrogeant, à titre de conquête, +la propriété de tout le pays, ils traitent les +Arabes comme des vassaux rebelles, ou des ennemis +inquiets et dangereux. Sur ce principe, ils<a name="page_348" id="page_348"></a> +ne cessent de leur faire une guerre sourde ou +déclarée. Les pachas se font une étude de profiter +de toutes les occasions de les troubler. Tantôt ils +leur contestent un terrain qu'ils leur ont loué; +tantôt ils exigent un tribut dont on n'est pas convenu. +Si l'ambition ou l'intérêt divise une famille +de chaiks, ils secourent tour à tour l'un et l'autre +parti, et finissent par les ruiner tous les deux. +Souvent ils font empoisonner ou assassiner les +chefs dont ils redoutent le courage ou l'esprit, +fussent-ils même leurs alliés. De leur côté, les +Arabes regardant les Turks comme des usurpateurs +et des traîtres, ne cherchent que les occasions +de leur nuire. Malheureusement le fardeau +tombe plus sur les innocents que sur les coupables: +ce sont presque toujours les paysans qui +paient les délits des gens de guerre. A la moindre +alarme, on coupe leurs moissons, on enlève leurs +troupeaux, on intercepte les communications et le +commerce: les paysans crient aux voleurs, et ils +ont raison; mais les Bedouins réclament le droit +de la guerre, et peut-être n'ont-ils pas tort. Quoi +qu'il en soit, ces déprédations établissent entre +les Bédouins et les habitants du pays cultivé, une +mésintelligence qui les rend mutuellement ennemis.</p> + +<p>Telle est la situation des Arabes à l'extérieur. +Elle est sujette à de grandes vicissitudes, selon la +bonne ou mauvaise conduite des chefs. Quelquefois<a name="page_349" id="page_349"></a> +une tribu faible s'élève et s'agrandit, pendant +qu'une autre, d'abord puissante, décline ou +même s'anéantit; non que tous ses membres périssent, +mais parce qu'ils s'incorporent à une autre; +et ceci tient à la constitution intérieure des tribus. +Chaque tribu est composée d'une ou de plusieurs +familles principales, dont les membres portent le +titre de <i>chaiks</i> ou <i>seigneurs</i>. Ces familles représentent +assez bien les <i>patriciens</i> de Rome, et les +<i>nobles</i> de l'Europe. L'un de ces chaiks commande en +chef à tous les autres; c'est le général de cette petite +armée. Quelquefois il prend le titre d'<i>émir</i>, qui signifie +<i>commandant</i> et prince. Plus il a de parens, +d'enfants et d'alliés, plus il est fort et puissant. Il +y joint des serviteurs qu'il s'attache d'une manière +spéciale, en fournissant à tous leurs besoins. Mais +en outre, il se range autour de ce chef de petites +familles qui, n'étant point assez fortes pour vivre +indépendantes, ont besoin de protection et d'alliance. +Cette réunion s'appelle <i>qâbilé</i> ou <i>tribu</i>. On +la distingue d'une autre par le nom de son chef, +ou par celui de la famille commandante. Quand on +parle de ses individus en général, on les appelle +<i>enfants</i> d'un tel, quoiqu'ils ne soient pas réellement +tous de son sang, et que lui-même soit un homme +mort depuis long-temps. Ainsi l'on dit: <i>beni Temîn</i>, +<i>oulâd Taï</i>; les enfants de <i>Temîn</i> et de <i>Taï</i>. +Cette façon de s'exprimer est même passée par métaphore +aux noms de pays; la phrase ordinaire<a name="page_350" id="page_350"></a> +pour en désigner les habitants, est de dire <i>les enfants +de tel lieu</i>. Ainsi les Arabes disent <i>oulâd Masr</i>, +les Égyptiens; <i>oulâd Châm</i>, les Syriens; ils diraient +<i>oulâd Fransa</i>, les Français; <i>oulâd Mosqou</i>, les +Russes; ce qui n'est pas sans importance pour +l'histoire ancienne.</p> + +<p>Le gouvernement de cette société est tout à la +fois républicain, aristocratique et même despotique, +sans être décidément aucun de ces états. Il +est républicain, parce que le peuple y a une influence +première dans toutes les affaires, et que +rien ne se fait sans un consentement de majorité. Il +est aristocratique, parce que les familles des <i>chaiks</i> +ont quelques-unes des prérogatives que la force +donne partout. Enfin il est despotique, parce que +le <i>chaik</i> principal a un pouvoir indéfini et presque +absolu. Quand c'est un homme de caractère, il +peut porter son autorité jusqu'à l'abus; mais dans +cet abus même il est des bornes que l'état des +choses rend assez étroites. En effet, si un chef +commettait une grande injustice; si, par exemple, +il tuait un Arabe, il lui serait presque impossible +d'en éviter la peine: le ressentiment de l'offense +n'aurait nul respect pour son titre; il subirait le +<i>talion</i>; et s'il ne payait pas le sang, il serait infailliblement +assassiné; ce qui serait facile, vu la vie +simple et privée des chaiks dans le camp. S'il fatigue +ses sujets par sa dureté, ils l'abandonnent, +et passent dans une autre tribu. Ses propres parents<a name="page_351" id="page_351"></a> +profitent de ses fautes, pour le déposer et s'établir +à sa place. Il n'a point contre eux la ressource des +troupes étrangères; ses sujets communiquent entre +eux trop aisément, pour qu'il puisse les diviser d'intérêt +et se faire une faction subsistante. D'ailleurs, +comment la soudoyer, puisqu'il ne retire de la tribu +aucune espèce d'impôt; que la plupart de ses sujets +sont bornés au plus juste nécessaire, et qu'il +est réduit lui-même à des propriétés assez médiocres +et déja chargées de grosses dépenses?</p> + +<p>En effet, c'est le chaik principal qui, dans toute +tribu, est chargé de défrayer les allants et les venants; +c'est lui qui reçoit les visites des alliés et de +quiconque a des affaires. Sur le prolongement de +sa tente, est un grand pavillon qui sert d'hospice +à tous les étrangers et aux passants. C'est là que se +tiennent les assemblées fréquentes des chaiks et des +notables, pour décider des campements, des décampements, +de la paix, de la guerre, des démêlés avec +les gouverneurs turks et les villages, des procès et +querelles des particuliers, etc. A cette foule qui +se succède, il faut donner le café, le pain cuit +sous la cendre, le riz et quelquefois le chevreau +ou le chameau rôti; en un mot, il faut tenir table +ouverte; et il est d'autant plus important d'être +généreux, que cette générosité porte sur des objets +de nécessité première. Le crédit et la puissance +dépendent de là: l'Arabe affamé place avant +toute vertu la libéralité qui le nourrit; et ce préjugé<a name="page_352" id="page_352"></a> +n'est pas sans fondement; car l'expérience +a prouvé que les <i>chaiks</i> avares n'étaient jamais +des hommes à grandes vues: de là ce proverbe, +aussi juste que précis: <i>Main serrée, cœur étroit</i>. +Pour subvenir à ces dépenses, le <i>chaik</i> n'a que +ses troupeaux, quelquefois des champs ensemencés, +le casuel des pillages avec les péages des +chemins; et tout cela est borné. Celui chez qui +je me rendis sur la fin de 1784, dans le pays de +Gaz, passait pour le plus puissant des cantons: +cependant il ne m'a pas paru que sa dépense fût +supérieure à celle d'un gros fermier: son mobilier, +consistant en quelques pelisses, en tapis, +en armes, en chevaux et en chameaux, ne peut +s'évaluer à plus de 50,000 livres; et il faut observer +que dans ce compte, quatre juments de race +sont portées à 6,000 livres, et chaque tête de +chameau à 10 louis. On ne doit donc pas, lorsqu'il +s'agit des Bedouins, attacher nos idées ordinaires +aux mots de <i>prince</i> et de <i>seigneur</i>: on se +rapprocherait beaucoup plus de la vérité en les +comparant aux bons fermiers des pays de montagnes, +dont ils ont la simplicité dans les vêtements +comme dans la vie domestique et dans les +mœurs. Tel chaik qui commande à 500 chevaux, +ne dédaigne pas de seller et de brider le sien, de +lui donner l'orge et la paille hachée. Dans sa +tente, c'est sa femme qui fait le café, qui bat la +pâte, qui fait cuire la viande. Ses filles et ses parentes<a name="page_353" id="page_353"></a> +lavent le linge, et vont, la cruche sur la +tête et le voile sur le visage, puiser l'eau à la +fontaine: c'est précisément l'état dépeint par Homère, +et par la Genèse dans l'histoire d'Abraham. +Mais il faut avouer qu'on a de la peine à s'en faire +une juste idée, quand on ne l'a pas vu de ses +propres yeux.</p> + +<p>La simplicité, ou, si l'on veut, la pauvreté du +commun des Bedouins, est proportionnée à celle +de leurs chefs. Tous les biens d'une famille consistent +en un mobilier, dont voici à peu près l'inventaire: +quelques chameaux mâles et femelles, +des chèvres, des poules, une jument et son harnais, +une tente, une lance de treize pieds de long, +un sabre courbe, un fusil rouillé à pierre ou à +rouet, une pipe, un moulin portatif, une marmite, +un seau de cuir, une poêlette à griller le café, +une natte, quelques vêtements, un manteau de +laine noire; enfin, pour tous bijoux, quelques +anneaux de verre ou d'argent que la femme porte +aux jambes et au bras. Si rien de tout cela ne +manque, le ménage est riche. Ce qui manque au +pauvre, et ce qu'il désire le plus, est la jument: en +effet, cet animal est le grand moyen de fortune; +c'est avec la jument que le Bedouin va en course +contre les tribus ennemies, ou en maraude dans +les campagnes et sur les chemins. La jument est +préférée au cheval, parce qu'elle ne hennit point, +parce qu'elle est plus docile, et qu'elle a du lait<a name="page_354" id="page_354"></a> +qui, dans l'occasion, apaise la soif et même la faim +de son maître.</p> + +<p>Ainsi restreints au plus étroit nécessaire, les +Arabes ont aussi peu d'industrie que de besoins; +tous leurs arts se réduisent à ourdir des tentes grossières, +à faire des nattes et du beurre. Tout leur +commerce consiste à échanger des chameaux, des +chevreaux, des chevaux mâles et des laitages, +contre des armes, des vêtements, quelque peu de +riz ou de blé, et contre de l'argent qu'ils enfouissent. +Leurs sciences sont absolument nulles; ils +n'ont aucune idée ni de l'astronomie, ni de la géométrie, +ni de la médecine. Ils n'ont aucun livre, +et rien n'est si rare, même parmi les chaiks, que +de savoir lire. Toute leur littérature consiste à réciter +des contes et des histoires, dans le genre des +<i>Mille et une nuits</i>. Ils ont une passion particulière +pour ces narrations; elles remplissent une grande +partie de leurs loisirs, qui sont très-longs. Le soir +ils s'asseyent à terre à la porte des tentes, ou sous +leur couvert, s'il fait froid, et là, rangés en cercle +autour d'un petit feu de fiente, la pipe à la bouche, +et les jambes croisées, ils commencent d'abord +par rêver en silence, puis, à l'improviste, quelqu'un +débute par un <i>il y avait au temps passé</i>, et il +continue jusqu'à la fin les aventures d'un jeune +chaik et d'une jeune Bedouine: il raconte comment +le jeune homme aperçut d'abord sa maîtresse à la +dérobée, et comme il en devint éperdument amoureux;<a name="page_355" id="page_355"></a> +il dépeint trait par trait la jeune beauté, +vante ses yeux noirs, grands et doux comme ceux +d'une gazelle; son regard mélancolique et passionné; +ses sourcils courbés comme deux arcs d'ébène; +sa taille droite et souple comme une lance: il n'omet +ni sa démarche légère comme celle d'une <i>jeune +pouline</i>, ni ses paupières noircies de <i>kohl</i>, ni ses +lèvres peintes de bleu, ni ses ongles teints de <i>henné</i> +couleur d'or, ni sa gorge semblable à une couple de +grenades, ni ses paroles douces comme le miel. Il +conte le martyre du jeune amant, <i>qui se consume +tellement de désirs et d'amour, que son corps ne +donne plus d'ombre</i>. Enfin, après avoir détaillé ses +tentatives pour voir sa maîtresse, les obstacles des +parents, les enlèvements des ennemis, la captivité +survenue aux deux amants, etc., il termine, à la +satisfaction de l'auditoire, par les ramener unis et +heureux à la tente paternelle; et chacun de payer +à son éloquence le <i>ma cha allah</i><a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a> qu'il a mérité. +Les Bedouins ont aussi des chansons d'amour, qui +ont plus de naturel et de sentiment que celles des +Turks et des habitants des villes; sans doute parce +que ceux-là ayant des mœurs chastes, connaissent +l'amour; pendant que ceux-ci, livrés à la débauche, +ne connaissent que la jouissance.</p> + +<p>En considérant que la condition des Bedouins,<a name="page_356" id="page_356"></a> +surtout dans l'intérieur du désert, ressemble à +beaucoup d'égards à celle des sauvages de l'Amérique, +je me suis quelquefois demandé pourquoi +ils n'avaient point la même férocité; pourquoi, +éprouvant de grandes disettes, l'usage de la chair +humaine était inouï parmi eux; pourquoi, en un +mot, leurs mœurs sont plus douces et plus sociables. +Voici les raisons que me donne l'analyse des +faits.</p> + +<p>Il semblerait d'abord que l'Amérique étant riche +en pâturages, en lacs et en forêts, ses habitants +dussent avoir plus de facilité pour la vie pastorale +que pour toute autre. Mais si l'on observe que ces +forêts, en offrant un refuge aisé aux animaux, les +soustraient au pouvoir de l'homme, on jugera +que le sauvage a été conduit par la nature du sol, +à être chasseur, et non pasteur. Dans cet état, +toutes ses habitudes ont concouru à lui donner +un caractère violent. Les grandes fatigues de la +chasse ont endurci son corps; les faims extrêmes, +suivies tout-à-coup de l'abondance du gibier, l'ont +rendu vorace. L'habitude de verser du sang et de +déchirer sa proie, l'a familiarisé avec le meurtre +et avec le spectacle de la douleur. Si la faim l'a +persécuté, il a désiré la chair; et trouvant à sa +portée celle de son semblable, il a dû en manger; +il a pu se résoudre à le tuer pour s'en repaître. +La première épreuve faite, il s'en est fait une +habitude; il est devenu anthropophage, sanguinaire,<a name="page_357" id="page_357"></a> +atroce; et son ame a pris l'insensibilité de +tous ses organes.</p> + +<p>La position de l'Arabe est bien différente. Jeté +sur de vastes plaines rases, sans eau, sans forêts, +il n'a pu, faute de gibier et de poisson, être +chasseur ou pêcheur. Le chameau a déterminé sa +vie au genre pastoral, et tout son caractère s'en +est composé. Trouvant sous sa main une nourriture +légère, mais suffisante et constante, il a pris +l'habitude de la frugalité; content de son lait et +de ses dattes, il n'a point désiré la chair, il n'a +point versé le sang: ses mains ne se sont point accoutumées +au meurtre, ni ses oreilles aux cris de +la douleur: il a conservé un cœur humain et sensible.</p> + +<p>Lorsque ce sauvage pasteur connut l'usage du +cheval, son état changea un peu de forme. La facilité +de parcourir rapidement de grands espaces +le rendit vagabond: il était avide par disette, il +devint voleur par cupidité; et tel est resté son caractère. +Pillard plutôt que guerrier, l'Arabe n'a +point un courage sanguinaire; il n'attaque que +pour dépouiller; et si on lui résiste, il ne juge pas +qu'un peu de butin vaille la peine de se faire +tuer. Il faut verser son sang pour l'irriter; mais +alors on le trouve aussi opiniâtre à se venger, +qu'il a été prudent à se compromettre.</p> + +<p>On a souvent reproché aux Arabes cet esprit +de rapine; mais, sans vouloir l'excuser, on ne<a name="page_358" id="page_358"></a> +fait point assez d'attention qu'il n'a lieu que pour +l'étranger réputé ennemi, et par conséquent il est +fondé sur le droit public de la plupart des peuples. +Quant à l'intérieur de leur société, il y règne +une bonne foi, un désintéressement, une générosité +qui feraient honneur aux hommes les plus +civilisés. Quoi de plus noble que ce droit d'asile +établi chez toutes les tribus! Un étranger, un +ennemi même, a-t-il touché la tente du Bedouin, +sa personne devient, pour ainsi dire, inviolable. +Ce serait une lâcheté, une honte éternelle, de satisfaire +même une juste vengeance aux dépens de +l'hospitalité. Le Bedouin a-t-il consenti à <i>manger +le pain et le sel</i> avec son hôte, rien au monde +ne peut le lui faire trahir. La puissance du sultan +ne serait pas capable de retirer un réfugié<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a> +d'une tribu, à moins de l'exterminer tout entière. +Ce Bedouin, si avide hors de son camp, n'y a +pas plus tôt remis le pied, qu'il devient libéral +et généreux. Quelque peu qu'il ait, il est toujours +prêt à le partager. Il a même la délicatesse de ne +pas attendre qu'on le lui demande: s'il prend son +repas, il affecte de s'asseoir à la porte de sa tente, +afin d'inviter les passants; sa générosité est si vraie, +qu'il ne la regarde pas comme un mérite, mais comme<a name="page_359" id="page_359"></a> +un devoir: aussi prend-il sur le bien des autres le +droit qu'il leur donne sur le sien. A voir la manière +dont en usent les Arabes entre eux, on croirait qu'ils +vivent en communauté de biens. Cependant ils +connaissent la propriété; mais elle n'a point chez +eux cette dureté que l'extension des faux besoins +du luxe lui a donnée chez les peuples agricoles. +On pourra dire qu'ils doivent cette modération à +l'impossibilité de multiplier beaucoup leurs jouissances; +mais si les vertus de la foule des hommes +ne sont dues qu'à la nécessité des circonstances, +peut-être les Arabes n'en sont-ils pas moins dignes +d'estime: ils sont du moins heureux que +cette nécessité établisse chez eux un état de choses +qui a paru aux plus sages législateurs la perfection +de la police, je veux dire une sorte d'égalité +ou de rapprochement dans le partage des +biens et l'ordre des conditions. Privé d'une multitude +de jouissances que la nature a prodiguées +à d'autres pays, ils ont moins de moyens de se +corrompre et de s'avilir. Il est moins facile à leurs +chaiks de se former une faction qui asservisse et +appauvrisse la masse de la nation. Chaque individu +pouvant se suffire à lui-même, en garde +mieux son caractère, son indépendance; et la +pauvreté particulière devient la cause et le garant +de la liberté publique.</p> + +<p>Cette liberté s'étend jusque sur les choses de +religion: il y a cette différence remarquable entre<a name="page_360" id="page_360"></a> +les Arabes des villes et ceux du désert, que pendant +que les premiers portent le double joug du +despotisme politique et du despotisme religieux, +ceux-là vivent dans une franchise absolue de l'un +et de l'autre: il est vrai que sur les frontières des +Turks, les Bedouins gardent par politique des apparences +musulmanes; mais elles sont si peu rigoureuses, +et leur dévotion est si relâchée, qu'ils +passent généralement pour des infidèles, sans loi +et sans prophètes. Ils disent même assez volontiers +que la religion de Mahomet n'a point été +faite pour eux: «Car, ajoutent-ils, comment +faire des ablutions, puisque nous n'avons point +d'eau? Comment faire des aumônes, puisque +nous ne sommes pas riches? Pourquoi jeûner le +ramadan, puisque nous jeûnons toute l'année? +Et pourquoi aller à la Mekke, si Dieu est partout?» +Du reste, chacun agit et pense comme il +veut, et il règne chez eux la plus parfaite tolérance. +Elle se peint très-bien dans un propos que +me tenait un jour un de leurs chaiks, nommé +<i>Ahmed</i>, fils de <i>Bâhir</i>, chef de la tribu des <i>Ouahidié</i>. +«Pourquoi, <i>me disait ce chaik</i>, veux-tu retourner +chez les Francs? Puisque tu n'as pas +d'aversion pour nos mœurs, puisque tu sais +porter la lance et courir un cheval comme un +Bedouin, reste parmi nous. Nous te donnerons +des pelisses, une tente, une honnête et jeune<a name="page_361" id="page_361"></a> +Bédouine, et une bonne jument de race. Tu vivras +dans notre maison.... Mais ne sais-tu pas, +<i>lui répondis-je</i>, que né parmi les Francs, j'ai été +élevé dans leur religion? Comment les Arabes +verront-ils un <i>infidèle</i>, ou que penseront-ils +d'un <i>apostat</i>?.... Et toi-même, <i>répliqua-t-il</i>, ne +vois-tu pas que les Arabes vivent sans soucis du +prophète et du <i>livre</i> (le Qôran)? Chacun parmi +nous suit la route de sa conscience. Les actions +sont devant les hommes; mais la religion est devant +Dieu.» Un autre chaik, conversant un jour +avec moi, m'adressa par mégarde la formule triviale: +<i>Écoute, et prie sur le prophète;</i> au lieu de +la réponse ordinaire, <i>J'ai prié;</i> je répondis en +souriant: <i>J'écoute</i>. Il s'aperçut de sa méprise, et +sourit à son tour. Un Turk de Jérusalem qui était +présent, prit la chose plus sérieusement. «O chaik, +<i>lui dit-il,</i> comment peux-tu adresser les paroles +des vrais croyants à un infidèle? <i>La langue est +légère</i>, répondit le chaik, <i>encore que le cœur +soit blanc</i> (pur); <i>mais toi qui connais les coutumes +des Arabes, comment peux-tu offenser +un étranger avec qui nous avons mangé le pain +et le sel?</i> Puis se tournant vers moi: <i>Tous ces +peuples du Frankestan dont tu m'as parlé, qui +sont hors de la loi du prophète, sont-ils plus +nombreux que les musulmans? On pense</i>, lui +répondis-je, <i>qu'ils sont 5 ou 6 fois plus nombreux,<a name="page_362" id="page_362"></a> +même en comptant les Arabes.... Dieu est +juste</i>, reprit-il, <i>il pèsera dans ses balances</i><a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>.»</p> + +<p>Il faut l'avouer, il est peu de nations policées +qui aient une morale aussi généralement estimable +que les Arabes bedouins; et il est remarquable<a name="page_363" id="page_363"></a> +que les mêmes vertus se retrouvent presque également +chez les hordes turkmanes, et chez les +Kourdes; en sorte qu'elles semblent attachées à +la vie pastorale. Il est d'ailleurs singulier que ce +soit chez ce genre d'hommes que la religion a le +moins déformes extérieures, au point que l'on n'a +jamais vu chez les Bedouins, les Turkmans, ou les +Kourdes, ni prêtres, ni temples, ni culte régulier. +Mais il est temps de continuer la description +des autres peuples de la Syrie, et de porter nos +considérations sur un état social tout différent +de celui que nous quittons, sur l'état des peuples +agricoles et sédentaires.</p> + +<hr /> + +<h3>CHAPITRE III.<br /><br /> +Des peuples agricoles de la Syrie.</h3> + +<h4>§ I.<br /><br /> +Des Ansârié.</h4> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>E</small> premier peuple agricole qu'il faut distinguer +dans la Syrie du reste de ses habitants, est celui +que l'on appelle dans le pays du nom pluriel +d'<i>Ansârié</i>, rendu sur les cartes de Delisle par celui +d'<i>Ensyriens</i>, et sur celles de d'Anville par celui<a name="page_364" id="page_364"></a> +de <i>Nassaris</i>. Le terrain qu'occupent ces <i>Ansârié</i>, +est la chaîne de montagnes qui s'étend depuis +<i>Antâkié</i>, jusqu'au ruisseau dit <i>Nahr-el-Kébir</i>, ou +la <i>Grande rivière</i>. Leur origine est un fait historique +peu connu, et cependant assez instructif. +Je vais le rapporter tel que le cite un écrivain +qui a puisé aux sources primitives<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p> + +<p>»L'an des Grecs 1202 (c'est-à-dire, 891 de +J-C.), il y avait dans les environs de Koufa, au +village de <i>Nasar</i>, un vieillard que ses jeûnes, +ses prières assidues et sa pauvreté faisaient passer +pour un saint: plusieurs gens du peuple s'étant +déclarés ses partisans, il choisit parmi eux +12 sujets pour répandre sa doctrine. Mais le +commandant du lieu, alarmé de ses mouvements, +fit saisir le vieillard, et le fit mettre en +prison. Dans ce revers, son état toucha une +fille esclave du geôlier, et elle se proposa de le +délivrer. Il s'en présenta bientôt une occasion +qu'elle ne manqua pas de saisir. Un jour que le +geôlier s'était couché ivre, et dormait d'un profond +sommeil, elle prit tout doucement les clefs +qu'il tenait sous son oreiller, et après avoir ouvert +la porte au vieillard, elle vint les remettre en +place, sans que son maître s'en aperçut: le lendemain, +lorsque le geolier vint pour visiter son +prisonnier, il fut d'autant plus étonné de trouver<a name="page_365" id="page_365"></a> +le lieu vide, qu'il ne vit aucune trace de violence. +Il crut alors que le vieillard avait été délivré +par un ange, et il s'empressa de répandre +ce bruit pour éviter la répréhension qu'il méritait. +De son côté, le vieillard raconta la même +chose à ses disciples, et il se livra plus que jamais +à la prédication de ses idées. Il écrivit +même un livre dans lequel on lit entre autres +choses: <i>Moi un tel, du village de Nasar, j'ai vu +Christ, qui est la parole de Dieu, qui est Ahmad, +fils de Mohammad, fils de Hanafa, de la race +d'Ali, qui est aussi Gabriel; et il m'a dit</i>: <i>Tu es +celui qui lit (avec intelligence)</i>; <i>tu es l'homme +qui dit vrai; tu es le chameau qui préserve +les fidèles de la colère; tu es la bête de charge +qui porte leur fardeau; tu es l'esprit (saint), +et Jean, fils de Zacharie. Va, et prêche aux +hommes qu'ils fassent</i> 4 <i>génuflexions en priant; +à savoir, deux avant le lever du soleil, et deux +avant son coucher, en tournant le visage vers +Jérusalem; et qu'ils disent trois fois</i>: <i>Dieu tout-puissant, +Dieu très-haut, Dieu très-grand; qu'ils +n'observent plus que la</i> 2<sup>e</sup> <i>et</i> 3<sup>e</sup> <i>fête; qu'ils +ne jeûnent que deux jours par an; qu'ils ne se +lavent point le prépuce, et qu'ils ne boivent point +de bière, mais du vin tant qu'il en voudront; +enfin, qu'ils s'abstiennent de la chair des bêtes +carnassières.</i> Ce vieillard étant passé en Syrie, +répandit ces opinions chez les gens de la campagne<a name="page_366" id="page_366"></a> +et du peuple, qui le crurent en foule; et +après quelques années, il s'évada, sans qu'on +ait su ce qu'il devint».</p> + +<p>Telle fut l'origine de ce <i>Ansâriens</i>, qui se trouvèrent, +pour la plupart, être des habitants de ces +montagnes dont nous avons parlé. Un peu plus +d'un siècle après cette époque, les Croisés portant +la guerre dans ces cantons, et marchant de +<i>Marrah</i> par l'Oronte vers le Liban, rencontrèrent +de ces <i>Nasiréens</i>, dont ils tuèrent un grand nombre. +Guillaume de Tyr<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>, qui rapporte ce fait, +les confond avec les <i>assassins</i>, et peut-être ont-ils +eu des traits communs. Quant à ce qu'il ajoute +que le terme <i>assassins</i> avait cours chez les Francs +comme chez les Arabes, sans pouvoir en expliquer +l'origine, il est facile d'en résoudre le problème. +Dans l'usage vulgaire de la langue arabe, +<i>Hassâsin</i><a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a> signifie <i>des voleurs de nuit</i>, des gens +qui tuent <i>en guet-apens</i>; on emploie ce terme encore +aujourd'hui dans ce sens au Kaire et dans la +Syrie: par cette raison il convint aux <i>Bâténiens</i>, +qui tuaient par surprise; les Croisés qui le trouvèrent +en Syrie au moment que cette secte faisait +le plus de bruit, durent en adopter l'usage. Ce +qu'ils ont raconté du <i>vieux de la Montagne</i>, est<a name="page_367" id="page_367"></a> +une mauvaise traduction de la phrase <i>Chaik-el-Djebal</i>, +qu'il faut expliquer <i>seigneur des montagnes</i>; +et par-là, les Arabes ont désigné le chef des <i>Bâténiens</i>, +dont le siége principal était à l'orient du <i>Kourdestan</i>, +dans les <i>montagnes</i> de l'ancienne Médie.</p> + +<p>Les <i>Ansârié</i> sont, comme je l'ai dit, divisés en +plusieurs peuplades ou sectes; on y distingue les +<i>Chamsiés</i>, ou adorateurs du <i>soleil</i>; les <i>Kelbîé</i>, +ou adorateurs du <i>chien</i>; et les <i>Quadmousié</i>, qu'on +assure rendre un culte particulier à l'organe qui, +dans les femmes, correspond à <i>Priape</i><a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>. Niebuhr, +à qui l'on a fait les mêmes récits qu'à moi, +n'a pu les croire, <i>parce que</i>, dit-il, <i>il n'est pas +probable que des hommes se dégradent à ce point</i>; +mais cette manière de raisonner est démentie, et +par l'histoire de tous les peuples, qui prouve que +l'esprit humain est capable des écarts les plus extravagants, +et même par l'état actuel de la plupart +des pays, et surtout de ceux de l'Orient, où l'on +trouve un degré d'ignorance et de crédulité propre +à recevoir ce qu'il y a de plus absurde. Les cultes +bizarres dont nous parlons, sont d'autant plus +croyables chez les <i>Ansârié</i>, qu'ils paraissent s'y +être conservés par une transmission continue des +siècles anciens où ils régnèrent. Les historiens<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a><a name="page_368" id="page_368"></a> +remarquent que malgré le voisinage d'Antioche, +le christianisme ne pénétra qu'avec la plus grande +peine dans ces cantons; il y comptait peu de +prosélytes, même après le règne de Julien: de là, +jusqu'à l'invasion des Arabes, il eut peu le temps +de s'établir; car il n'en est pas toujours des révolutions +d'opinions dans les campagnes comme +dans les villes. Dans celles ci, la communication +facile et continue répand plus promptement les +idées, et décide en peu de temps de leur sort par +une chute ou un triomphe marqué. Les progrès +que cette religion put faire chez ces montagnards +grossiers, ne servirent qu'à aplanir les routes au +mahométisme, plus analogue à leurs goûts; et il +résulta des dogmes anciens et modernes, un mélange +informe auquel le vieillard de <i>Nasar</i> dut son +succès. Cent cinquante ans après lui, <i>Mohammad-el-Dourzi</i> +ayant à son tour fait une secte, les <i>Ansâriens</i> +n'en admirent point le principal article, qui +était la divinité du <i>kalife Hakem</i>: par cette raison, +ils sont demeurés distincts des Druzes, quoiqu'ils +aient d'ailleurs divers traits de ressemblance +avec eux. Plusieurs des <i>Ansârié</i> croient à la métempsycose; +d'autres rejettent l'immortalité de +l'ame; et en général, dans l'anarchie civile et religieuse, +dans l'ignorance et la grossièreté qui règnent +chez eux, ces paysans se font telles idées +qu'ils jugent à propos, et suivent la secte qui leur +plaît, ou n'en suivent point du tout.<a name="page_369" id="page_369"></a></p> + +<p>Leurs pays est divisé en 3 districts principaux, +tenus à <i>ferme</i> par des <i>chefs</i> appelés <i>Moqaddamim</i>. +Ils reportent leur tribut au pacha de Tripoli, dont +ils reçoivent leur titre chaque année. Leurs montagnes +sont communément moins escarpées que +celles du Liban; elles sont en conséquence plus +propres à la culture, mais aussi elles sont plus ouvertes +aux Turks; et c'est par cette raison sans +doute qu'avec une plus grande fécondité en grain, +en tabac à fumer, en vigne et en olives, elles sont +cependant moins peuplées que celles de leurs voisins +les Maronites et les Druzes, dont il faut nous +occuper.</p> + +<h4>§ II.<br /><br /> +Des Maronites.</h4> + +<p>Entre les <i>Ansârié</i> au nord, et les <i>Druzes</i> au +midi, habite un petit peuple connu dès long-temps +sous le nom de <i>Maouârné</i>, ou <i>Maronites</i>. +Leur origine première, et la nuance qui les distingue +des <i>Latins</i>, dont ils suivent la communion, +ont été longuement discutées par des écrivains +ecclésiastiques; ce qu'il y a de plus clair et de +plus intéressant dans ces questions, peut se réduire +à ce qui suit.</p> + +<p>Sur la fin du sixième siècle de l'église, lorsque +l'esprit érémitique était encore dans la ferveur de +la nouveauté, vivait sur les bords de l'<i>Oronte</i> un<a name="page_370" id="page_370"></a> +nommé <i>Mâroun</i>, qui, par ses jeûnes, sa vie solitaire +et ses austérités, s'attira la considération du +peuple d'alentour. Il paraît que dans les querelles +qui déja régnaient entre Rome et Constantinople, +il employa son crédit en faveur des Occidentaux. +Sa mort, loin de refroidir ses partisans, donna +une nouvelle force à leur zèle: le bruit se répandit +qu'il se faisait des miracles près de son corps: et +sur ce bruit, il s'assembla de <i>Kinésrin</i>, d'<i>Aouâsem</i> +et autres lieux, des gens qui lui dressèrent, +dans <i>Hama</i>, une chapelle et un tombeau; bientôt +même il s'y forma un couvent qui prit une grande +célébrité dans toute cette partie de la Syrie. Cependant +les querelles des deux métropoles s'échauffèrent, +et tout l'empire partagea les dissensions +des prêtres et des princes. Les affaires en étaient +à ce point, lorsque sur la fin du 7<sup>e</sup> siècle, un moine +du couvent de Hama, nommé <i>Jean le Maronite</i>, +parvint, par son talent pour la prédication, à se +faire considérer comme un des plus fermes appuis +de la cause des <i>Latins</i> ou partisans du pape. +Leurs adversaires, les partisans de l'empereur, +nommés par cette raison <i>melkites</i>, c'est-à-dire +<i>royalistes</i>, faisaient alors de grands progrès dans +le Liban. Pour s'y opposer avec succès, les Latins +résolurent d'y envoyer <i>Jean le Maronite</i>; en conséquence, +ils le présentèrent à l'agent du pape, à +Antioche, lequel, après l'avoir sacré évêque de +<i>Djebail</i>, l'envoya prêcher dans ces contrées. Jean<a name="page_371" id="page_371"></a> +ne tarda pas à rallier ses partisans et à en augmenter +le nombre; mais traversé par les intrigues +et même par les attaques ouvertes des melkites, +il jugea nécessaire d'opposer la force à la force; il +rassembla tous les Latins, et il s'établit avec eux +dans le Liban, où ils formèrent une société indépendante +pour l'état civil comme pour l'état religieux. +C'est ce qu'indiqué un historien du Bas-Empire<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>, +en ces termes: «L'an 8 de Constantin +Pogonat (676 de Jésus-Christ), les <i>Mardaïtes</i> +s'étant attroupés, s'emparèrent du Liban, qui +devint le refuge des vagabonds, des esclaves et +de toute sorte de gens. Ils s'y renforcèrent au +point qu'ils arrêtèrent les progrès des Arabes, +et qu'ils contraignirent le kalife Moâouia à demander +aux Grecs une trêve de 30 ans, sous +l'obligation d'un tribut de 50 chevaux de race, +de 100 esclaves, et de 10,000 pièces d'or.»</p> + +<p>Le nom de <i>mardaïtes</i> qu'emploie ici l'auteur, +est un terme <i>syriaque</i> qui signifie <i>rebelle</i>, et par +son opposition à <i>melkite</i> ou royaliste, il prouve à +la fois que le syriaque était encore usité à cette +époque, et que le schisme qui déchirait l'empire +était autant civil que religieux. D'ailleurs, il paraît +que l'origine de ces deux factions et l'existence +d'une insurrection dans ces contrées, sont antérieures +à l'époque alléguée; car dès les premiers<a name="page_372" id="page_372"></a> +temps du mahométisme (622 de Jésus-Christ) on +fait mention de deux petits princes particuliers, +dont l'un, nommé <i>Youseph</i>, commandait à <i>Djebail</i>; +et l'autre, nommé <i>Kesrou</i>, gouvernait l'intérieur du +pays, qui prit de lui le nom de <i>Kesraouân</i>. On en +cite encore après eux un autre qui fit une expédition +contre Jérusalem, et qui mourut très-âgé +à <i>Beskonta</i><a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>, où il faisait sa résidence. Ainsi, +dès avant Constantin Pogonat, ces montagnes +étaient devenues l'asile des <i>mécontents</i> ou des <i>rebelles</i>, +qui fuyaient l'intolérance des empereurs +et de leurs agents. Ce fut sans doute par cette +raison, et par une analogie d'opinions, que Jean +et ses disciples s'y réfugièrent; et ce fut par l'ascendant +qu'ils y prirent, ou qu'ils y avaient déja, +que toute la nation se donna le nom de <i>maronites</i>, +qui n'était point injurieux comme celui de <i>mardaïtes</i>. +Quoi qu'il en soit, Jean ayant établi chez +ces montagnards un ordre régulier et militaire, +leur ayant donné des armes et des chefs, ils employèrent +leur liberté à combattre les ennemis +communs de l'empire et de leur petit état; bientôt +ils se rendirent maîtres de presque toutes les montagnes +jusqu'à Jérusalem. Le schisme qui arriva +chez les musulmans à cette époque, facilita leurs +succès: <i>Moâouia</i> révolté à Damas contre Ali, kalife +à Koufa, se vit obligé, pour n'avoir pas deux<a name="page_373" id="page_373"></a> +guerres ensemble, de faire (en 678) un traité +onéreux avec les Grecs. Sept ans après, Abd-el-Malek +le renouvela avec Justinien II, en exigeant +toutefois que l'empereur le délivrât des Maronites. +Justinien eut l'imprudence d'y consentir, et il y +ajouta la lâcheté de faire assassiner leur chef par +un envoyé que cet homme trop généreux avait +reçu dans sa maison sous des auspices de paix. +Après ce meurtre, cet agent employa la séduction +et l'intrigue si heureusement, qu'il emmena +12,000 hommes du pays; ce qui laissa une libre +carrière aux progrès des musulmans. Peu après, +une autre persécution menaça les Maronites d'une +ruine entière; car le même Justinien envoya +contre eux des troupes, sous la conduite de Marcien +et de Maurice, qui détruisirent le monastère +de Hama, et y égorgèrent 500 moines. De là ils +vinrent porter la guerre jusque dans le Kesraouân; +mais heureusement que sur ces entrefaites Justinien +fut déposé, à la veille de faire exécuter un +massacre général dans Constantinople; et les Maronites, +autorisés par son successeur, ayant attaqué +Maurice, taillèrent son armée en pièces +dans un combat où il périt lui-même. Depuis cette +époque, on les perd de vue jusqu'à l'invasion +des Croisés, avec qui ils eurent tantôt des alliances +et tantôt des démêlés: dans cet intervalle, qui +fut de plus de trois siècles, une partie de leurs +possessions leur échappa, et ils furent restreints,<a name="page_374" id="page_374"></a> +vers le Liban, aux bornes actuelles; sans doute +même ils payèrent des tributs lorsqu'il se trouva +des gouverneurs arabes ou turkmans assez forts +pour les exiger. Ils étaient dans ce cas vis-à-vis du +kalife d'Égypte <i>Hakem-B'amr-Ellah</i>, lorsque vers +l'an 1014 il céda leur côte à un prince turkman +d'Alep. Deux cents ans après, <i>Selah-eldîn</i> ayant +chassé les Européens de ces cantons, il fallut plier +sous sa puissance, et acheter la paix par des contributions. +Ce fut alors, c'est-à-dire vers l'an 1215, +que les Maronites effectuèrent avec Rome une +réunion dont ils n'avaient jamais été éloignés, et +qui subsiste encore. Guillaume de Tyr, qui rapporte +le fait, observe qu'ils avaient 40,000 hommes +en état de porter les armes. Leur état, assez paisible +sous les Mamlouks, fut troublé par Sélim II; +mais ce prince, occupé par de plus grands soins, +ne se donna pas la peine de les assujettir. Cette +négligence les enhardit; et de concert avec les +Druzes et leur émir, le célèbre Fakr-el-dîn, ils +empiétèrent de jour en jour sur les Ottomans; +mais ces mouvements eurent une issue malheureuse; +car Amurat III ayant envoyé contre eux +Ibrahim, pacha du Kaire, ce général les réduisit +en 1588 à l'obéissance, et les soumit à un tribut +annuel qu'ils paient encore.</p> + +<p>Depuis ce temps, les pachas, jaloux d'étendre +leur autorité et leurs rapines, ont souvent tenté +d'introduire dans les montagnes des Maronites<a name="page_375" id="page_375"></a> +leurs garnisons et leurs agas; mais toujours repoussés, +ils ont été forcés de s'en tenir à la première +capitulation. La sujétion des Maronites se +borne donc à payer un tribut au pacha de Tripoli +dont leur pas relève; chaque année il en +donne la ferme à un ou plusieurs <i>chaiks</i><a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>, +c'est-à-dire, à des <i>notables</i> qui en font la répartition +par districts et par villages. Cet impôt est +assis presque entier sur les mûriers et les vignes, +qui sont les principaux et presque les seuls objets +de culture. Il varie en plus et en moins, selon la +résistance que l'on peut opposer au pacha. Il y a +aussi des douanes établies aux bords maritimes, +tels que <i>Djebail</i> et <i>Bâtroun</i>; mais cet objet n'est +pas considérable.</p> + +<p>La forme du gouvernement n'est point fondée +sur des conventions expresses, mais seulement sur +les usages et les coutumes. Cet inconvénient eût eu +sans doute des long-temps de fâcheux effets, s'ils +n'eussent été prévenus par plusieurs circonstances +heureuses. La première est la religion, qui mettant +une barrière insurmontable entre les Maronites +et les musulmans, a empêché les ambitieux +de se liguer avec les étrangers pour asservir leur +nation. La deuxième est la nature du pays, qui +offrant partout de grandes défenses, a donné à<a name="page_376" id="page_376"></a> +chaque village, et presque à chaque famille, le +moyen de résister par ses propres forces, et par +conséquent d'arrêter l'extension d'un seul pouvoir; +enfin l'on doit compter pour une troisième raison, +la faiblesse même de cette société, qui depuis +son origine, environnée d'ennemis puissants, +n'a pu leur résister qu'en maintenant l'union entre +ses membres; et cette union n'a lieu, comme +l'on sait, qu'autant qu'ils s'abstiennent de l'oppression +les uns des autres, et qu'ils jouissent réciproquement +de la sûreté de leurs personnes et +de leurs propriétés. C'est ainsi que le gouvernement +s'est maintenu de lui-même dans un équilibre naturel, +et que les mœurs tenant lieu de lois, les Maronites +ont été préservés jusqu'à ce jour de l'oppression +du despotisme et des désordres de l'anarchie.</p> + +<p>On peut considérer la nation comme partagée +en deux classes, le <i>peuple</i> et les <i>chaiks</i>. Par ce mot, +on entend les plus <i>notables</i> des habitants, à qui +l'ancienneté de leurs familles et l'aisance de leur +fortune donnent un état plus distingué que celui +de la foule. Tous vivent répandus dans les montagnes +par villages, par hameaux, même par maisons +isolées; ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La +nation entière est agricole; chacun fait valoir de +ses mains le petit domaine qu'il possède ou qu'il +tient à ferme. Les chaiks même vivent ainsi, et ils +ne se distinguent du peuple que par une mauvaise +pelisse, un cheval, et quelques légers avantages<a name="page_377" id="page_377"></a> +dans la nourriture et le logement: tous vivent frugalement, +sans beaucoup de jouissances, mais aussi +sans beaucoup de privations, attendu qu'ils connaissent +peu d'objets de luxe. En général, la nation +est pauvre, mais personne n'y manque du +nécessaire; et si l'on y voit des mendiants, ils +viennent plutôt des villes de la côte que du pays +même. La propriété y est aussi sacrée qu'en Europe, +et l'on n'y voit point ces spoliations ni ces +avanies si fréquentes chez les Turks. On voyage +de nuit et de jour avec une sécurité inconnue +dans le reste de l'empire. L'étranger y trouve +l'hospitalité comme chez les Arabes; cependant +l'on observe que les Maronites sont moins généreux, +et qu'ils ont un peu le défaut de la lésine. +Conformément aux principes du christianisme, ils +n'ont qu'une femme, qu'ils épousent souvent sans +l'avoir vue, toujours sans l'avoir fréquentée. Contre +les préceptes de cette même religion, ils ont +admis ou conservé l'usage arabe du <i>talion</i>, et le +plus proche parent de tout homme assassiné doit +le venger. Par une habitude fondée sur la défiance +et l'état politique du pays, tous les hommes, chaiks +ou paysans, marchent sans cesse armés du fusil +et du poignard; c'est peut-être un inconvénient; +mais il en résulte cet avantage, qu'ils ne sont pas +novices à l'usage des armes dans les circonstances +nécessaires, telles que la défense de leur +pays contre les Turcs. Comme le pays n'entretient<a name="page_378" id="page_378"></a> +point de troupes régulières, chacun +est obligé de marcher lorsqu'il y a guerre; et si +cette milice était bien conduite, elle vaudrait +mieux que bien des troupes d'Europe. Les recensements +que l'on a eu occasion de faire dans les +dernières années, portent à trente-cinq mille le +nombre des hommes en état de manier le fusil. +Dans les rapports ordinaires, ce nombre supposerait +une population totale d'environ 105,000 ames. +Si l'on y ajoute un nombre de prêtres, de moines +et de religieuses, répartis dans plus de 200 couvents; +plus, le peuple des villes maritimes, telles +que <i>Djebail</i>, <i>Bâtroun</i>, etc, l'on pourra porter le +tout à 115,000 ames.</p> + +<p>Cette quantité, comparée à la surface du pays, +qui est d'environ 150 lieues carrées, donne +760 habitants par lieue carrée, ce qui ne +laisse pas d'être considérable, attendu qu'une +grande partie du Liban est composée de rochers +incultivables, et que le terrain, même aux lieux +cultivés, est rude et peu fertile.</p> + +<p>Pour la religion, les Maronites dépendent de +Rome. En reconnaissant la suprématie du pape, +leur clergé a continué, comme par le passé, d'élire +un chef qui a le titre de <i>batraq</i> ou <i>patriarche</i> +d'Antioche. Leurs prêtres se marient comme aux +premiers temps de l'église; mais leur femme doit +être vierge et non veuve, et ils ne peuvent passer +à de secondes noces. Ils célèbrent la messe en<a name="page_379" id="page_379"></a> +syriaque, dont la plupart ne comprennent pas un +mot. L'évangile seul se lit à haute voix en arabe, +afin que le peuple l'entende. La communion se +pratique sous les deux espèces. L'hostie est un petit +pain rond, non levé, épais du doigt, et un peu +plus large qu'un écu de six livres. Le dessus porte +un cachet qui est la portion du célébrant. Le reste +se coupe en petits morceaux, que le prêtre met +dans le calice avec le vin, et qu'il administre à +chaque personne, au moyen d'une cuiller qui sert +à tout le monde. Ces prêtres n'ont point, comme +parmi nous, de bénéfices ou de rentes assignées; +mais ils vivent en partie du produit de leurs +messes, des dons de leurs auditeurs, et du travail +de leurs mains. Les uns exercent des métiers; +d'autres cultivent un petit domaine; tous s'occupent +pour le soutien de leur famille et l'édification +de leur troupeau. Ils sont un peu dédommagés de +leur détresse par la considération dont ils jouissent; +ils en éprouvent à chaque instant des effets +flatteurs pour la vanité: quiconque les aborde, +pauvre ou riche, grand ou petit, s'empresse de +leur baiser la main: ils n'oublient pas de la présenter; +et ils ne voient pas avec plaisir les Européens +s'abstenir de cette marque de respect, qui +répugne à nos mœurs, mais qui ne coûte rien aux +naturels accoutumés dès l'enfance à la prodiguer. +Du reste, les cérémonies de la religion ne sont +pas pratiquées en Europe avec plus de publicité<a name="page_380" id="page_380"></a> +et de liberté que dans le <i>Kesraouân</i>. Chaque village +a sa chapelle, son desservant, et chaque chapelle +a sa cloche; chose inouïe dans le reste de +la Turkie. Les Maronites en tirent vanité; et pour +s'assurer la durée de ces franchises, ils ne permettent +à aucun musulman d'habiter parmi eux. Ils +s'arrogent aussi le privilége de porter le turban +vert, qui, hors de leurs limites, coûterait la vie +à un chrétien.</p> + +<p>L'Italie ne compte pas plus d'évêques que ce +petit canton de la Syrie; ils y ont conservé la modestie +de leur état primitif: on en rencontre souvent +dans les routes, montés sur une mule, suivis +d'un seul sacristain. La plupart vivent dans les +couvents, où ils sont vêtus et nourris comme les +simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne +passe pas 1,500 livres; et dans ce pays, où tout est +à bon marché, cette somme suffit pour leur procurer +même l'aisance. Ainsi que les prêtres, ils sont +tirés de la classe des moines; leur titre, pour être +élus, est communément une prééminence de savoir: +elle n'est pas difficile à acquérir, puisque le vulgaire +des religieux et des prêtres ne connaît que le +catéchisme et la Bible. Cependant il est remarquable +que ces deux classes subalternes sont plus +édifiantes par leurs mœurs et par leur conduite; +qu'au contraire les évêques et le patriarche, toujours +livrés aux cabales et aux disputes de prééminence +et de religion, ne cessent de répandre le<a name="page_381" id="page_381"></a> +scandale et le trouble dans le pays, sous prétexte +d'exercer, selon l'ancien usage, la correction ecclésiastique: +ils s'excommunient mutuellement eux +et leurs adhérents; ils suspendent les prêtres, interdisent +les moines, infligent des pénitences publiques +aux laïques; en un mot, ils ont conservé +l'esprit brouillon et tracassier qui a été le fléau du +Bas-Empire. La cour de Rome, souvent importunée +de leurs débats, tâche de les pacifier, pour maintenir +en ces contrées le seul asile qu'y conserve sa puissance. +Il y a quelque temps qu'elle fut obligée d'intervenir +dans une affaire singulière, dont le tableau +peut donner une idée de l'esprit des Maronites.</p> + +<p>Vers l'an 1755, il y avait dans le voisinage de la +mission des jesuites, une fille maronite, nommée +<i>Hendîé</i>, dont la vie extraordinaire commença de +fixer l'attention du peuple. Elle jeûnait, elle portait +le cilice, elle avait le don des larmes; en un +mot, elle avait tout l'extérieur des anciens ermites, +et bientôt elle en eut la réputation. Tout le monde +la regardait comme un modèle de piété, et plusieurs +la réputèrent pour sainte: de là aux miracles +le passage est court; et bientôt en effet le bruit courut +qu'elle faisait des miracles. Pour bien concevoir +l'impression de ce bruit, il ne faut pas oublier que +l'état des esprits dans le Liban est presque le même +qu'aux premiers siècles. Il n'y eut donc ni incrédules +ni plaisans, pas même de <i>douteurs</i>. <i>Hendîé</i> +profita de cet enthousiasme pour l'exécution<a name="page_382" id="page_382"></a> +de ses projets; et se modelant en apparence sur +ses prédécesseurs dans la même carrière, elle désira +d'être fondatrice d'un ordre nouveau. Le cœur +humain a beau faire; sous quelque forme qu'il déguise +ses passions, elles sont toujours les mêmes: +pour le conquérant comme pour le cénobite, c'est +toujours également l'ambition du pouvoir; et l'orgueil +de la prééminence se montre même dans l'excès +de l'humilité. Pour bâtir le couvent, il fallait +des fonds; la fondatrice sollicita la piété de ses +partisans, et les aumônes abondèrent; elles furent +telles, que l'on put élever en peu d'années deux +vastes maisons en pierre de taille, dont la construction +a dû coûter quarante mille écus. Le lieu, +nommé le <i>Kourket</i>, est un dos de colline au nord-ouest +d'<i>Antoura</i>, dominant à l'ouest, sur la mer +qui en est très-voisine, et découvrant au sud jusqu'à +la rade de <i>Baîrout</i>, éloignée de quatre lieues. +Le <i>Kourket</i> ne tarda pas de se peupler de moines +et de religieuses. Le patriarche actuel fut le directeur-général; +d'autres emplois, grands et petits, +furent conférés à divers prêtres ou candidats, que +l'on établit dans l'une des maisons. Tout réussissait +à souhait: il est vrai qu'il mourait beaucoup de +religieuses; mais on en rejetait la faute sur l'air, et +il était difficile d'en imaginer la vraie cause. Il y +avait près de vingt ans que <i>Hendîé</i> régnait dans ce +petit empire, quand un accident, impossible à +prévoir, vint tout renverser. Dans des jours d'été,<a name="page_383" id="page_383"></a> +un commissionnaire venant de Damas à Baîrout, +fut surpris par la nuit près de ce couvent: les portes +étaient fermées, l'heure indue; il ne voulut rien +troubler; et content d'avoir pour lit un monceau +de paille, il se coucha dans la cour extérieure en attendant +le jour. Il y dormait depuis quelques heures, +lorsqu'un bruit clandestin de portes et de verrous +vint l'éveiller. De cette porte, sortirent trois femmes +qui tenaient en main des pioches et des pelles; +deux hommes les suivaient, portant un long paquet +blanc, qui paraissait fort lourd. La troupe +s'achemina vers un terrain voisin plein de pierres +et de décombres. Là, les hommes déposèrent leur +fardeau, creusèrent un trou où ils le mirent, recouvrirent +le trou de terre qu'ils foulèrent, et après +cette opération, rentrèrent avec les femmes qui les +suivirent. Des hommes avec des religieuses, une +sortie faite de nuit avec mystère, un paquet déposé +dans un trou caché, tout cela donna à penser +au voyageur. La surprise l'avait d'abord retenu en +silence; bientôt les réflexions firent naître l'inquiétude +et la peur, et il se déroba dès l'aube du jour +pour se rendre à Baîrout. Il connaissait dans la ville +un marchand qui depuis quelques mois avait placé +ses deux filles au <i>Kourket</i>, avec une dot de 10,000 +livres. Il alla le trouver hésitant encore, et cependant +brûlant d'impatience de raconter son aventure. +L'on s'assit jambes croisées, l'on alluma la longue +pipe, et l'on prit le café. Le marchand fait des<a name="page_384" id="page_384"></a> +questions sur le voyage; l'homme répond qu'il a +passé la nuit près du <i>Kourket</i>. On demande des détails; +il en donne: enfin il s'épanche, et conte ce +qu'il a vu à l'oreille de son hôte. Les premiers mots +étonnent celui-ci; le paquet en terre l'inquiète; +bientôt la réflexion vient l'alarmer. Il sait qu'une +de ses filles est malade; il observe qu'il meurt beaucoup +de religieuses. Ces pensées le tourmentent; +il n'ose admettre des soupçons trop graves, et il ne +peut les rejeter; il monte à cheval avec un ami; +ils vont ensemble au couvent; ils demandent à voir +les deux novices: elles sont malades. Le marchand +insiste, et veut qu'on les apporte; on le refuse +avec humeur: il s'opiniâtre; on s'obstine: alors +ses soupçons se tournent en certitude. Il part le +désespoir dans le cœur, et va trouver à <i>Dair-el-Qamar</i>, +<i>Saad</i>, kiâya<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a> du prince <i>Yousef</i>, commandant +de la montagne. Il lui expose le fait et tous +ses accessoires. Le kiâya en est frappé; il lui donne +des cavaliers et un ordre d'ouvrir de gré ou de force: +le qâdi se joint au marchand, et l'affaire devient +juridique; d'abord l'on fouille la terre, et l'on +trouve que le paquet déposé est un corps mort, que +l'infortuné père reconnaît pour sa fille cadette: on +pénètre dans le couvent et l'on trouve l'autre en +prison et près d'expirer. Elle révéla des abominations +qui firent frémir, et dont elle allait, comme<a name="page_385" id="page_385"></a> +sa sœur, devenir la victime. On saisit la sainte, qui +soutint son rôle avec constance; l'on actionna les +prêtres et le patriarche. Ses ennemis se réunirent +pour le perdre et profiter de sa dépouille: il fut +suspendu, déposé. L'affaire a été porté en 1776 à +Rome; la <i>Propagande</i> a informé, et l'on a découvert +des infamies de libertinage, et des horreurs de +cruauté. Il a été constaté que <i>Hendîé</i> faisait périr +ses religieuses, tantôt pour profiter de leurs dépouilles, +tantôt parce qu'elle les trouvait rebelles à +ses volontés; que cette femme non-seulement communiait, +mais même consacrait et disait la messe; +qu'elle avait sous son lit des trous par lesquels on +introduisait des parfums, au moment qu'elle prétendait +avoir des extases et des visites du Saint-Esprit; +qu'elle avait une faction qui la prônait et +publiait qu'elle était la mère de Dieu, revenue en +terre, et mille autres extravagances. Malgré cela, +elle a conservé un parti assez puissant pour s'opposer +à la rigueur du traitement qu'elle méritait: +on l'a renfermée dans divers couvents, d'où elle +s'est souvent évadée. En 1783, elle était à la visitation +d'Antoura, et le frère de l'émir des Druzes +voulait la délivrer. Grand nombre de personnes +croient encore à sa sainteté; et sans l'accident du +voyageur, ses ennemis actuels y croiraient de +même. Que penser des réputations, s'il en est qui +tiennent à si peu de chose?</p> + +<p>Dans le petit espace qui compose le pays des<a name="page_386" id="page_386"></a> +Maronites, on compte plus de 200 couvents +d'hommes ou de femmes. Leur règle est celle de +saint Antoine; ils la pratiquent avec une exactitude +qui rappelle les temps passés. Le vêtement +des moines est une étoffe de laine brune et grossière, +assez semblable à la robe des capucins. Leur +nourriture est celle des paysans, avec cette exception, +qu'ils ne mangent jamais de viande. Ils +ont des jeûnes fréquents, et de longues prières +de jour et de nuit; le reste de leur temps est employé +à cultiver la terre, à briser les rochers pour +former les murs des terrasses qui soutiennent les +plants des vignes et des mûriers. Chaque couvent +a un frère cordonnier, un frère tailleur, un frère +tisserand, un frère boulanger; en un mot, un +artiste de chaque métier nécessaire: on trouve +presque toujours un couvent de femmes à côté +d'un couvent d'hommes; et cependant il est rare +d'entendre parler de scandales. Ces femmes elles-mêmes +mènent une vie très-laborieuse; et cette +activité est sans doute ce qui les garantit de l'ennui +et des désordres qui accompagnent l'oisiveté: +aussi, loin de nuire à la population, on peut dire +que ces couvents y ont contribué, en multipliant +par la culture les denrées dans une proportion supérieure +à leur consommation. La plus remarquable +des maisons des moines maronites, est <i>Qoz-haîé</i>, +à 6 heures à l'est de Tripoli. C'est là qu'on exorcise, +comme aux premiers temps de l'église, les possédés<a name="page_387" id="page_387"></a> +du diable. Il s'en trouve encore dans ces cantons: +il y a peu d'années que nos négociants de Tripoli +en virent un qui exerça la patience et le savoir +des religieux. Cet homme, sain à l'extérieur, avait +des convulsions subites qui le faisaient entrer dans +une fureur, tantôt sourde, et tantôt éclatante. Il +déchirait, il mordait, il écumait; sa phrase ordinaire +était: <i>Le soleil est ma mère, laissez-moi +l'adorer</i>. On l'inonda d'ablutions, on le tourmenta +de jeûnes et de prières, et l'on parvint, dit-on, à +chasser le diable; mais d'après ce qu'en rapportent +des témoins éclairés, il paraît que ces possédés ne +sont pas autre chose que des hommes frappés +de folie, de manie et d'épilepsie; et il est très-remarquable +que le même mot arabe désigne à la +fois l'<i>épilepsie</i> et l'<i>obsession</i><a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p> + +<p>La cour de Rome, en s'affiliant des Maronites, +leur a donné un hospice dans Rome, où ils peuvent +envoyer plusieurs jeunes gens que l'on y +élève gratuitement. Il semblerait que ce moyen +eût dû introduire parmi eux les arts et les idées +de l'Europe; mais les sujets de cette école, bornés +à une éducation purement monastique, ne rapportent +dans leur pays que l'italien, qui leur devient +inutile, et un savoir théologique qui ne les +conduit à rien; aussi ne tardent-ils pas à rentrer +dans la classe générale. Trois ou quatre missionnaires<a name="page_388" id="page_388"></a> +que les capucins de France entretiennent à +Gâzir, à Tripoli et à Baîrout, n'ont pas opéré +plus de changements dans les esprits. Leur travail +consiste à prêcher dans leur église, à enseigner +aux enfants le catéchisme, l'Imitation et les +Psaumes, et à leur apprendre à lire et à écrire. +Ci-devant les jésuites en avaient deux à leur maison +d'Antoura; les lazaristes ont pris leur place et +continué leur mission. L'avantage le plus solide +qui ait résulté de ces travaux apostoliques, est que +l'art d'écrire s'est rendu plus commun chez les Maronites, +et qu'à ce titre, ils sont devenus dans ces +cantons ce que sont les Coptes en Égypte, c'est-à-dire +qu'ils se sont emparés de toutes les places +d'écrivains, d'intendants et de kiâyas chez les +Turks, et surtout chez les Druzes, leur alliés et +leurs voisins.</p> + +<h4>§ III.<br /><br /> +Des Druzes.</h4> + +<p>Les <i>Druzes</i> ou <i>Derouz</i>, dont le nom fit quelque +bruit en Europe sur la fin du 16<sup>e</sup> siècle, sont un +petit peuple qui, pour le genre de vie, la forme +du gouvernement, la langue et les usages, ressemble +infiniment aux Maronites. La religion +forme leur principale différence. Long-temps celle +des Druzes fut un problême; mais enfin l'on a +percé le mystère, et désormais l'on peut en rendre<a name="page_389" id="page_389"></a> +un compte assez précis, ainsi que de leur origine, +à laquelle elle est liée. Pour en bien saisir +l'histoire, il convient de reprendre les faits jusque +dans leurs premières sources.</p> + +<p>Vingt-trois ans après la mort de Mahomet, la +querelle d'<i>Ali</i> son gendre, et de <i>Moâouia</i>, gouverneur +de Syrie, avait causé dans l'empire arabe +un premier schisme qui subsiste encore; mais à +le bien prendre, la scission ne portait que sur la +puissance; et les musulmans, partagés d'avis sur +les représentants du prophète, demeuraient d'accord +sur les dogmes<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>. Ce ne fut que dans le<a name="page_390" id="page_390"></a> +siècle suivant que la lecture des livres grecs suscita +parmi les Arabes un esprit de discussion et de +controverse, jusqu'alors étranger à leur ignorance. +Les effets en furent tels que l'on devait +les attendre; c'est-à-dire, que raisonnant sur des +matières qui n'étaient susceptibles d'aucune démonstration, +et se guidant par les principes abstraits +d'une logique inintelligible, ils se partagèrent +en une foule d'opinions et de sectes. Dans le même +temps, la puissance civile tomba dans l'anarchie; +et la religion, qui en tire les moyens de garder +son unité, suivit son sort: alors il arriva aux musulmans +ce qu'avaient déja éprouvé les chrétiens. +Les peuples qui avaient adopté le système de Mahomet, +y joignirent leurs préjugés, et les anciennes +idées répandues dans l'Asie, se remontrèrent sous +de nouvelles formes: on vit renaître chez les musulmans, +et la métempsycose, et les transmigrations, +et les <i>deux principes</i> du bien et du mal, +et la résurrection au bout de 6,000 ans, telle que +l'avait enseignée Zoroastre: dans le désordre politique +et religieux de l'état, chaque inspiré se fit +apôtre, chef de secte. On en compta plus de 60, +remarquables par le nombre de leurs partisans; +toutes différant sur quelques points de dogme,<a name="page_391" id="page_391"></a> +toutes s'inculpant d'hérésie et d'erreurs. Les choses +en étaient à ce point, lorsque dans le commencement +du 11<sup>e</sup> siècle, l'Égypte devint le théâtre de +l'un des plus bizarres spectacles que l'histoire +offre en ce genre. Écoutons les écrivains originaux<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>. +«L'an de l'hedjire 386 (996 de Jésus-Christ), +dit <i>El-Makin</i>, parvint au trône d'Égypte, +à l'âge de 11 ans, le 3<sup>e</sup> calife de la race des Fâtmites, +nommé <i>Hakem-b'amr-ellah</i>. Ce prince fut +l'un des plus extravagants dont la mémoire +des hommes ait gardé le souvenir. D'abord il fit +maudire dans les mosquées les premiers kalifes, +compagnons de Mahomet; puis il révoqua l'anathème: +il força les juifs et les chrétiens d'abjurer +leur culte; puis il leur permit de le reprendre. +Il défendit de faire des chaussures aux +femmes, afin qu'elles ne pussent sortir de leurs +maisons. Pour se désennuyer, il fit brûler la moitié +du Kaire, pendant que ses soldats pillaient +l'autre. Non content de ces fureurs, il interdit le +pèlerinage de la Mekke, le jeûne, les 5 prières; +enfin, il porta la folie au point de vouloir se +faire passer pour Dieu. Il fit dresser un registre +de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s'en +trouva jusqu'au nombre de 16,000: cette idée +fut appuyée par un faux prophète qui était alors +venu de la Perse en Égypte. Cet imposteur,<a name="page_392" id="page_392"></a> +nommé <i>Mohammad-ben-Ismaël</i>, enseignait qu'il +était inutile de pratiquer le jeûne, la prière, la +circoncision, le pèlerinage, et d'observer les +fêtes; que les prohibitions du porc et du vin +étaient absurdes; que le mariage des frères, des +sœurs, des pères et des enfants était licite. Pour +être bien venu de <i>Hakem</i>, il soutint que ce +kalife était Dieu lui-même incarné; et au lieu +de son nom <i>Hakem-b'amr-ellah</i>, qui signifie +<i>gouvernant par l'ordre de Dieu</i>, il l'appela <i>Hakem-b'amr-eh</i>, +qui signifie <i>gouvernant par son +propre ordre</i>. Par malheur pour le prophète, +son nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir +de la fureur de ses ennemis: ils le tuèrent +dans un émeute aux pieds même du kalife, qui +peu après fut aussi massacré sur le mont <i>Moqattam</i>, +où il entretenait, disait-il, commerce +avec les anges.»</p> + +<p>La mort de ces deux chefs n'arrêta point les +progrès de leurs opinions: un disciple de Mohammad-ben-Ismaël, +nommé <i>Hamz-ben-Ahmad</i>, les +répandit avec un zèle infatigable dans l'Égypte, +dans la Palestine et sur la côte de Syrie, jusqu'à +Sidon et Béryte. Il paraît que ses prosélytes éprouvèrent +le même sort que les Maronites, c'est-à-dire +que, persécutés par la communion régnante, +ils se réfugièrent dans les montagnes du Liban, +où ils pouvaient mieux se défendre; du moins +est-il certain que peu après cette époque, on les<a name="page_393" id="page_393"></a> +y trouve établis et formant une société indépendante +comme leurs voisins. Il semblerait que la +différence de leurs cultes eût dû les rendre ennemis; +mais l'intérêt pressant de leur sûreté commune +les força de se tolérer mutuellement; et +depuis lors, ils se montrèrent presque toujours +réunis, tantôt contre les Croisés ou contre les +sultans d'Alep, tantôt contre les Mamlouks et les +Ottomans. La conquête de la Syrie par ces derniers, +ne changea point d'abord leur état. Sélim I, +qui au retour de l'Égypte ne méditait pas moins +que la conquête de l'Europe, ne daigna pas s'arrêter +devant les rochers du Liban. Soliman II, +son successeur, sans cesse occupé de guerres importantes, +tantôt contre les chevaliers de Rhodes, +les Persans ou l'Yemen, tantôt contre les Hongrois, +les Allemands et Charles-Quint, Soliman II +n'eut pas davantage le temps de songer aux Druzes. +Ces distractions les enhardirent; et non contents +de leur indépendance, ils descendirent souvent +de leurs montagnes pour piller les sujets des Turks. +Les pachas voulurent en vain réprimer leurs incursions: +leurs troupes furent toujours battues +ou repoussées. Ce ne fut qu'en 1588, qu'Amurat +III, fatigué des plaintes qu'on lui portait, +résolut, à quelque prix que ce fût, de réduire +ces rebelles, et eut le bonheur d'y réussir. Son +général Ybrahim Pacha, parti du Kaire, attaqua +les Druzes et les Maronites avec tant d'adresse ou<a name="page_394" id="page_394"></a> +de vigueur, qu'il parvint à les forcer dans leurs +montagnes. La discorde survint parmi les chefs, +et il en profita pour tirer une contribution de +plus d'un million de piastres, et pour imposer un +tribut qui a continué jusqu'à ce jour.</p> + +<p>Il paraît que cette expédition fut l'époque d'un +changement dans la constitution même des Druzes. +Jusqu'alors ils avaient vécu dans une sorte +d'anarchie, sous le commandement de divers <i>chaiks</i> +ou <i>seigneurs</i>. La nation était surtout partagée en +deux factions, que l'on retrouve chez tous les +peuples arabes, et que l'on appelle parti <i>Qaîsi</i>, +et parti <i>Yamâni</i>.<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a> Pour simplifier la régie, Ybrahim +voulut qu'il n'y eût qu'un seul chef qui fût +responsable du tribut, et chargé de la police. Par +la nature même de son emploi, cet agent ne tarda +pas d'obtenir une grande prépondérance, et sous +le nom de gouverneur, il devint presque le roi +de la république; mais comme ce gouverneur fut +tiré de la nation, il en résulta un effet que les +Turks n'avaient pas prévu et qui manqua de leur +être funeste. Cet effet fut que le gouverneur rassemblant +dans ses mains tous les pouvoirs de la +nation, put donner à ses forces une direction +unanime qui en rendit l'action bien plus puissante. +Elle fut naturellement tournée contre les<a name="page_395" id="page_395"></a> +Turks, parce que les Druzes, en devenant leurs +sujets, ne cessèrent pas d'être leurs ennemis. Seulement +ils furent obligés de prendre dans leurs +attaques les détours qui sauvassent des apparences, +et ils firent une guerre sourde, plus dangereuse +peut-être qu'une guerre déclarée.</p> + +<p>Ce fut alors, c'est-à-dire dans les premières +années du XVII<sup>e</sup> siècle, que la puissance des Druzes +acquit son plus grand développement: elle le dut +aux talents et à l'ambition du célèbre émir <i>Fakr-el-dîn</i>, +vulgairement appelé <i>Fakar-dîn</i>. A peine +ce prince se vit-il chef et gouverneur de la nation, +qu'il appliqua tous ses soins à diminuer l'ascendant +des Ottomans, à s'agrandir même à leurs +dépens; et il y mit un art dont peu de commandants +en Turquie ont offert l'exemple. D'abord il +gagna la confiance de la Porte par toutes les démonstrations +du dévouement et de la fidélité. Les +Arabes infestaient la plaine de <i>Balbek</i>, et les pays +de <i>Sour</i> et d'<i>Acre</i>; il leur fit la guerre, en délivra +les habitants, et prépara ainsi les esprits à désirer +son gouvernement. La ville de <i>Baîrout</i> était à sa +bienséance en ce qu'elle lui ouvrait une communication +avec les étrangers, et entre autres avec +les Vénitiens, ennemis naturels des Turks. <i>Fakr-el-dîn</i> +se prévalut des malversations de l'aga, et +l'expulsa: il fit plus; il sut se faire un mérite de +cette hostilité auprès du divan, en payant un +tribut plus considérable. Il en usa de la même<a name="page_396" id="page_396"></a> +manière à l'égard de <i>Saïde</i>, de <i>Balbek</i> et de <i>Sour</i>; +enfin, dès 1613, il se vit maître du pays jusqu'à +<i>Adjaloun</i> et <i>Safad</i>. Les pachas de Damas et de +Tripoli ne voyaient pas d'un œil tranquille ces +empiètements. Tantôt ils s'y opposaient à force +ouverte, sans pouvoir arrêter <i>Fakr-el-dîn</i>; tantôt +ils essayaient de le perdre à la Porte par des instigations +secrètes; mais l'émir qui y entretenait +aussi des espions et des protecteurs, en éludait +toujours l'effet. Cependant le divan finit par s'alarmer +des progrès des Druzes, et fit les préparatifs +d'une expédition capable de les écraser. Soit +politique, soit frayeur, <i>Fakr-el-dîn</i> ne jugea pas +à propos d'attendre cet orage. Il entretenait en +Italie des relations, sur lesquelles il fondait de +grandes espérances: il résolut d'aller lui-même +solliciter les secours qu'on lui promettait, persuadé +que sa présence échaufferait le zèle de ses +amis, pendant que son absence refroidirait la colère +de ses ennemis: en conséquence, il s'embarqua +à Baîrout, et après avoir remis les affaires dans +les mains de son fils Ali, il se rendit à la cour des +Médicis à Florence. L'arrivée d'un prince d'Orient +en Italie ne manqua pas d'éveiller l'attention publique: +l'on demanda quelle était sa nation, et +l'on rechercha l'origine des <i>Druzes</i>. Les faits historiques +et les caractères de religion se trouvèrent +si équivoques, que l'on ne sut si l'on en devait +faire des musulmans ou des chrétiens. L'on se<a name="page_397" id="page_397"></a> +rappela les croisades, et l'on supposa qu'un peuple +réfugié dans les montagnes et ennemi des naturels, +devait être une race de Croisés. Ce préjugé était +trop favorable à <i>Fakr-el-dîn</i>, pour qu'il le décréditât; +il eut l'adresse au contraire de réclamer +de prétendues alliances avec la maison de <i>Lorraine</i>: +il fut secondé par les missionnaires et +les marchands, qui se promettaient un nouveau +théâtre de conversions et de commerce. Dans la +vogue d'une opinion, chacun renchérit sur les +preuves. Des savants à <i>origines</i>, frappés de la ressemblance +des noms, voulurent que <i>Druzes</i> et +<i>Dreux</i> ne fussent qu'une même chose, et ils bâtirent +sur ce fondement le système d'une prétendue +colonie de croisés français, qui, sous la conduite +d'un comte de Dreux, se serait établie dans le +Liban. La remarque que l'on a faite ensuite, que +Benjamin de Tudèle cite le nom de Druzes avant +le temps des croisades, a porté coup à cette hypothèse. +Mais un fait qui eût dû la ruiner dès son +origine, est l'idiome dont se servent les Druzes. +S'ils fussent descendus des Francs, ils eussent +conservé au moins quelques traces de nos langues; +car une société retirée dans un canton séparé +où elle vit isolée, ne perd point son langage. +Cependant celui des Druzes est un arabe très-pur +et qui n'a pas un mot d'origine européenne. La +véritable étymologie du nom de ce peuple était +depuis long-temps dans nos mains sans qu'on pût<a name="page_398" id="page_398"></a> +s'en douter. Il vient du fondateur même de la +secte, de Mohammad-ben-Ismaël qui s'appelait en +surnom <i>el-Dorzi</i>, et non pas <i>el-Darari</i>, comme +le portent nos imprimés. La confusion de ces deux +mots, si divers dans notre écriture, tient à la figure +des deux lettres arabes <i>r</i> et <i>z</i>, lesquelles ne +diffèrent qu'en ce que le <i>z</i> porte un point, qu'on +a très-souvent omis ou effacé dans les manuscrits<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.</p> + +<p>Après neuf ans de séjour en Italie, <i>Fakr-el-dîn</i> +revint reprendre le gouvernement de son pays. +Pendant son absence, Ali son fils avait repoussé +les Turks, calmé les esprits, et maintenu les affaires +en assez bon ordre. Il ne restait plus à l'émir +qu'à employer les lumières qu'il avait dû acquérir, +à perfectionner l'administration intérieure +et à augmenter le bien-être de sa nation; mais au +lieu de l'art sérieux et utile de gouverner, il se livra +tout entier aux arts frivoles et dispendieux dont +il avait pris la passion en Italie. Il bâtit de toutes +parts des maisons de plaisance; il construisit des +bains et des jardins. Il osa même, sans égard pour +les préjugés du pays, les orner de peintures et de<a name="page_399" id="page_399"></a> +sculptures qu'a proscrites le Qôran. Les effets de +cette conduite ne tardèrent pas à se manifester. +Les Druzes, dont le tribut continuait comme en +pleine guerre, s'indisposèrent. La faction <i>Yamâni</i> +se réveilla; l'on murmura contre les dépenses du +prince: le faste qu'il étalait ralluma la jalousie des +pachas. Ils voulurent augmenter les contributions: +ils recommencèrent les hostilités. <i>Fakr-el-dîn</i> les repoussa: +ils prirent occasion de sa résistance pour +le rendre odieux et suspect au sultan même. Le +violent Amurat IV s'offensa qu'un de ses sujets +osât entrer en comparaison avec lui, et il résolut +de le perdre. En conséquence, le pacha de Damas +reçut ordre de marcher avec toutes ses forces contre +Baîrout, résidence ordinaire de <i>Fakr-el-dîn</i>. +D'autre part, quarante galères durent investir +cette ville par mer, pour lui interdire tout secours. +L'émir, qui comptait sur sa fortune et sur un secours +d'Italie, résolut d'abord de faire tête à cet +orage. Son fils Ali, qui commandait à <i>Safad</i>, fut +chargé d'arrêter l'armée turke; et en effet, il osa +lutter contre elle, malgré une grande disproportion +de forces; mais après deux combats où il eut +l'avantage, ayant été tué dans une troisième attaque, +les affaires changèrent tout à coup de face, +et tournèrent à la décadence. <i>Fakr-el-dîn</i>, effrayé +de la perte de ses troupes, affligé de la mort de +son fils, amolli même par l'âge et par une vie<a name="page_400" id="page_400"></a> +voluptueuse, <i>Fakr-el-dîn</i> perdit le conseil et le courage. +Il ne vit plus de ressource que dans la paix; +il envoya son second fils la solliciter à bord de +l'amiral turk, essayant de le séduire par des présents; +mais l'amiral retenant les présents et l'envoyé, +déclara qu'il voulait la personne même du +prince. <i>Fakr-el-dîn</i> épouvanté prit la fuite; les +Turks, maîtres de la campagne, le poursuivirent; +il se réfugia sur le lieu escarpé de <i>Niha</i>; ils l'y +assiégèrent. Après un an, voyant leurs efforts +inutiles, ils le laissèrent libre; mais peu de temps +après, les compagnons de son adversité, las de +leurs disgrâces, le trahirent et le livrèrent aux +Turks. <i>Fakr-el-dîn</i>, dans les mains de ses ennemis, +conçut un espoir de pardon, et se laissa +conduire à Constantinople. Amurat, flatté de voir +à ses pieds un prince aussi célèbre, eut d'abord +pour lui cette bienveillance que donne l'orgueil +de la supériorité; mais bientôt revenu au sentiment +plus durable de la jalousie, il se rendit +aux instigations de ses courtisans; et dans un accès +de son humeur violente, il le fit étrangler +vers 1632.</p> + +<p>Après la mort de <i>Fakr-el-dîn</i>, la postérité de +ce prince ne continua pas moins de posséder le +commandement, sous le bon plaisir et la suzeraineté +des Turks: cette famille étant venue à manquer +de lignée mâle au commencement de ce siècle, +l'autorité fut déférée, par l'élection des <i>chaiks</i>,<a name="page_401" id="page_401"></a> +à la maison de <i>Chebak</i>, qui gouverne encore +aujourd'hui. Le seul émir de cette maison qui +mérite quelque souvenir, est l'émir <i>Melhem</i>, qui +a régné depuis 1740 jusqu'en 1759. Dans cet intervalle, +il est parvenu à réparer les pertes que +les Druzes avaient essuyées à l'intérieur, et à leur +rendre à l'extérieur la considération dont ils étaient +déchus depuis le revers de <i>Fakr-el-dîn</i>. Sur la fin +de sa vie, c'est-à-dire vers 1745, <i>Melhem</i> se dégoûta +des soucis du gouvernement, et il abdiqua +pour vivre dans une retraite religieuse, à la manière +des <i>Oqqâls</i>. Mais les troubles qui survinrent +le rappelèrent aux affaires jusqu'en 1759, +qu'il mourut généralement regretté. Il laissa 3 fils +en bas âge: l'aîné, nommé <i>Yousef</i>, devait, selon +la <i>coutume</i>, lui succéder; mais comme il n'avait +encore que onze ans, le commandement fut dévolu +à son oncle <i>Mansour</i>, par une disposition assez +générale du droit public de l'Asie, qui veut que +les peuples soient gouvernés par un homme en +âge de raison. Le jeune prince était peu propre +à soutenir ses prétentions; mais un Maronite +nommé <i>Sad-el-Kouri</i>, à qui Melhem avait confié +son éducation, se chargea de ce soin. Aspirant à +voir son pupille un prince puissant, pour être un +puissant visir, il travailla de tout son pouvoir à +élever sa fortune. D'abord il se retira avec lui à +<i>Djebail</i>, au Kesraouân, où l'émir <i>Yousef</i> possédait +de grands domaines; et là il prit à tâche de s'affectionner<a name="page_402" id="page_402"></a> +les Maronites, en saisissant toutes les +occasions de servir les particuliers et la nation. +Les gros revenus de son pupille, et la modicité de +ses dépenses, lui en fournirent de puissants moyens. +La ferme du Kesraouân était divisée entre plusieurs +chaiks dont on était peu content; <i>Sad</i> en traita +avec le pacha de Tripoli, et s'en rendit le seul +adjudicataire. Les <i>Motouâlis</i> de la vallée de Balbek +avaient fait, depuis quelques années, des empiétements +sur le Liban, et les Maronites s'alarmaient +du voisinage de ces musulmans intolérants. +<i>Sad</i> acheta du pacha de Damas la permission de +leur faire la guerre, et il les expulsa en 1763. Les +Druzes étaient toujours divisés en deux factions<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>: +<i>Sad</i> lia ses intérêts à celle qui contrariait <i>Mansour</i>, +et il prépara sourdement la trame qui devait +perdre l'oncle, pour élever le neveu.</p> + +<p>C'était alors le temps que l'Arabe Dâher, maître +de la Galilée, et résidant à Acre, inquiétait la Porte +par ses progrès et ses prétentions: pour y opposer +un obstacle puissant, elle venait de réunir les pachalics +de Damas, de Saïde et de Tripoli, dans les +mains d'Osman et de ses enfants, et l'on voyait +clairement qu'elle avait le dessein d'une guerre ouverte +et prochaine. <i>Mansour</i>, qui craignait les +Turks sans oser les braver, usa de la politique ordinaire<a name="page_403" id="page_403"></a> +en pareil cas; il feignit de les servir, et favorisa +leur ennemi. Ce fut pour <i>Sad</i> une raison +de prendre la route opposée: il s'appuya des Turks +contre la faction de <i>Mansour</i>, et il manœuvra avec +assez d'adresse ou de bonheur, pour faire déposer +cet émir en 1770, et porter <i>Yousef</i> à sa place. L'année +suivante éclata la guerre d'Ali-Bek contre Damas. +<i>Yousef</i>, appelé par les Turks, entra dans leur +querelle; cependant il n'eut point le crédit de +faire sortir les Druzes de leurs montagnes, pour +aller grossir l'armée ottomane. Outre la répugnance +qu'ils ont en tout temps à combattre hors de +leur pays, ils étaient en cette occasion trop divisés +à l'intérieur pour quitter leurs foyers, et ils eurent +lieu de s'en applaudir. La bataille de Damas +se donna, et les Turks, comme nous l'avons vu, +furent complètement défaits. Le pacha de Saïde, +échappé de la déroute, ne se crut pas en sûreté +dans sa ville, et vint chercher un asile dans la +maison même de l'émir <i>Yousef</i>. Le moment était +peu favorable; mais la fuite de Mohammad-Bek +changea la face des affaires. L'émir croyant Ali-Bek +mort, et ne jugeant pas Dâher assez fort pour +soutenir seul sa querelle, se décida ouvertement +contre lui. Saïde était menacée d'un siége; il y détacha +1,500 hommes de sa faction pour l'en garantir. +Lui-même, déterminant les Druzes et les +Maronites à le suivre, descendit avec 25,000 paysans +dans la vallée de <i>Beqâa</i>; et dans l'absence des<a name="page_404" id="page_404"></a> +<i>Motouâlis</i> qui servaient chez Dâher, il mit tout à +feu et à sang, depuis <i>Balbek</i> jusqu'à <i>Sour</i> (<i>Tyr</i>). +Pendant que les Druzes, fiers de cet exploit, marchaient +en désordre vers cette dernière ville, 500 +Motouâlis, informés de ce qui se passait, accoururent +d'Acre, saisis de fureur et de désespoir, et +fondirent si brusquement sur cette armée, qu'ils +la jetèrent dans la déroute la plus complète: telles +furent la surprise et la confusion des Druzes, que +se croyant attaqués par Dâher lui-même, et trahis +les uns par les autres, ils s'entre-tuèrent mutuellement +dans leur fuite. Les pentes rapides de +<i>Djezîn</i>, et les bois de sapins qui se trouvèrent sur +la route des fuyards, furent jonchés de morts, +dont très-peu périrent de la main des Motouâlis. +L'émir Yousef, honteux de cet échec, se sauva à +<i>Dair-el-Qamar</i>. Peu après, il voulut prendre sa +revanche; mais ayant encore été battu dans la +plaine qui règne entre Saïde et Sour, il fut contraint +de remettre à son oncle Mansour l'anneau, +qui, chez les Druzes, est le symbole du commandement. +En 1773, une nouvelle révolution le replaça; +mais ce ne fut qu'au prix d'une guerre civile +qu'il put maintenir sa puissance. Ce fut alors +que pour s'assurer <i>Baîrout</i> contre la faction adverse, +il invoqua le secours des Turks, et demanda au +pacha de Damas un homme de tête qui sût défendre +cette ville. Le choix tomba sur un aventurier +qui, par sa fortune subséquente, et le rôle qu'il<a name="page_405" id="page_405"></a> +joue aujourd'hui, mérite qu'on le fasse connaître. +Cet homme, nommé <i>Ahmad</i>, est né en Bosnie, +et a pour langue naturelle le sclavon, ainsi que +l'assurent les capitaines de Raguse, avec qui il converse +de préférence à tous les autres. On prétend +qu'il s'est banni de son pays à l'âge de 16 ans, pour +éviter les suites d'un viol qu'il voulut commettre +sur sa belle-sœur; il vint à Constantinople; et là +ne sachant comment vivre, il se vendit aux marchands +d'esclaves, pour être transporté en Égypte. +Arrivé au Kaire, Ali-Bek l'acheta, et le plaça au +rang de ses Mamlouks. Abmad ne tarda pas à se +distinguer par son courage et son adresse. Son +patron l'employa en plusieurs occasions à des coups +de main dangereux, tels que les assassinats des +beks et des kâchefs qu'il suspectait. Ahmad s'acquitta +si bien de ces commissions, qu'il en acquit +le surnom de <i>Djezzâr</i>, qui signifie <i>égorgeur</i>. Il +jouissait à ce titre de la faveur d'Ali, quand un +accident la troubla. Ce bek ombrageux ayant jugé +à propos de proscrire un de ses bienfaiteurs, nommé +<i>Sâléh-Bek</i>, chargea <i>Djezzâr</i> de lui couper la +tête. Soit remords, soit intérêt secret, <i>Djezzâr</i> +répugna; il fit même des représentations. Mais +apprenant le lendemain que Mohammad-Bek avait +rempli la commission, et qu'Ali tenait des propos, +il se jugea perdu; et pour éviter le sort de Sâléh-Bek, +il s'échappa clandestinement, et gagna Constantinople. +Il y sollicita des emplois proportionnés<a name="page_406" id="page_406"></a> +au rang qu'il avait tenu; mais y trouvant cette +affluence de concurrents qui assiégent toutes les +capitales, il se traça un autre plan, et vint à titre +de simple soldat chercher du service en Syrie. Le +hasard le fit passer chez les Druzes, et il reçut +l'hospitalité dans la maison même du kiâya de l'émir +Yousef. De là il se rendit à Damas, où il obtint +bientôt le titre d'Aga, avec un commandement +de 5 <i>drapeaux</i>, c'est-à-dire de 50 hommes: +ce fut dans ce poste que le sort vint le chercher +pour en faire le commandant de Baîrout. Djezzâr +ne s'y vit pas plus tôt établi, qu'il s'en empara +pour les Turks. Yousef fut confondu de ce revers. +Il demanda justice à Damas; mais voyant qu'on +se moquait même de ses plaintes, il traita par +dépit avec Dâher, et conclut avec lui une alliance +offensive et défensive à <i>Râs-el-aên</i>, près de <i>Sour</i>. +Aussitôt Dâher uni aux Druzes, vint assiéger Baîrout +par terre, pendant que deux frégates russes, +dont on acheta le service pour 600 bourses, vinrent +la canonner par mer. Il fallut céder à la force. +Après une résistance assez vigoureuse, Djezzâr +rendit sa personne et sa ville. Le chaik charmé de +son courage, et flatté de la préférence qu'il lui +avait donnée sur l'émir, l'emmena à Acre, et le +traita avec toutes sortes de bontés. Il crut même +pouvoir lui confier une petite expédition en Palestine; +mais Djezzâr arrivé près de Jérusalem, +repassa chez les Turks, et s'en retourna à Damas.<a name="page_407" id="page_407"></a> +La guerre de Mohammad-Bek survint: Djezzâr se +présenta au capitan-pacha, et gagna sa confiance. +Il l'accompagna au siége d'Acre; et lorsque l'amiral +eut détruit Dâher, ne voyant personne, plus +propre que Djezzâr à remplir les vues de la Porte +dans ces contrées, il le nomma pacha de Saïde. +Devenu par cette révolution suzerain de l'émir +Yousef, Djezzâr a d'autant moins oublié son injure, +qu'il a lieu de s'accuser d'ingratitude. Par +une conduite vraiment turke, feignant tour à tour +la reconnaissance et le ressentiment, il s'est tour +à tour brouillé et réconcilié avec lui, en exigeant +toujours de l'argent pour prix de la paix ou pour +indemnité de la guerre. Ce manége lui a si bien +réussi, qu'en un espace de 5 années, il a tiré de +l'émir environ 4,000,000 de France, somme d'autant +plus étonnante, que la ferme du pays des +Druzes ne se montait pas alors à 100,000 francs. +En 1784, il lui fit la guerre, le déposa, et mit à +sa place l'émir du pays de <i>Hasbêya</i>, appelé <i>Ismaël</i>. +Yousef ayant de nouveau racheté ses bonnes +graces, rentra sur la fin de l'année à Dair-el-Qamar. +Il poussa même la confiance jusqu'à l'aller +trouver à Acre, d'où l'on ne croyait pas qu'il revînt; +mais Djezzâr est trop habile pour verser le +sang, quand il y a encore espoir d'argent: il a fini +par relâcher le prince, et le renvoyer même avec +des démonstrations d'amitié. Depuis lors, la Porte +l'a nommé pacha de Damas, où il réside aujourd'<a name="page_408" id="page_408"></a>hui. +Là, conservant la suzeraineté du pachalic +d'<i>Acre</i> et du pays des Druzes, il a saisi <i>Sâd</i>, kiâya +de l'émir, et sous le prétexte qu'il est l'auteur des +derniers troubles, il a menacé de les lui faire payer +de sa tête. Les Maronites, alarmés pour cet homme +qu'ils révèrent, ont offert 900 bourses pour sa +rançon. Le pacha marchande, et en aura 1,000; +mais si, comme il est probable, l'or s'épuise par +tant de contributions, malheur au ministre et au +prince! Le sort de tant d'autres les attend; et l'on +pourra dire qu'ils l'ont mérité; car c'est l'impéritie +de l'un et l'ambition de l'autre, qui, en mêlant +les Turks aux affaires des Druzes, ont porté +à la tranquillité et à la sûreté de leur nation, une +atteinte dont elle sera long-temps à se relever, si +elle ne suit que le cours naturel des événements.</p> + +<p>Revenons à la religion des Druzes. Ce qu'on a +vu des opinions de <i>Mahommad-ben-Ismaël</i>, peut +en être regardé comme la définition. Ils ne pratiquent +ni circoncision, ni prières, ni jeûne; ils +n'observent ni prohibitions, ni fêtes. Ils boivent +du vin, mangent du porc, et se marient de sœur +à frère. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance +publique entre les enfants et les pères. +D'après ceci, l'on conclura avec raison que les +Druzes n'ont pas de culte: cependant il faut en +excepter une classe qui a des usages religieux +marqués. Ceux qui la composent, sont au reste +de la nation ce qu'étaient les <i>initiés</i> aux <i>profanes</i>,<a name="page_409" id="page_409"></a> +ils se donnent le nom d'<i>Oqqâls</i>, qui veut dire +<i>spirituels</i>, par opposé au vulgaire qu'ils appellent +<i>Djâhel</i> (<i>ignorant</i>). Ils ont divers grades d'initiation, +dont le plus élevé exige le célibat. On les +reconnaît au turban blanc qu'ils affectent de porter, +comme un symbole de leur pureté; et ils +mettent tant d'orgueil à cette pureté, qu'ils se +croient souillés par l'attouchement de tout profane. +Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit +dans leur vase, ils les brisent, et de là l'usage +assez répandu dans le pays, d'une espèce de vase +à robinet d'où l'on boit sans y porter les lèvres. +Toutes leurs pratiques sont enveloppées de mystères: +ils ont des <i>oratoires</i> toujours <i>isolés</i>, toujours +placés sur des <i>lieux hauts</i>, et ils y tiennent +des assemblées secrètes, où les femmes sont admises. +On prétend qu'ils y pratiquent quelques +cérémonies en présence d'une petite statue qui +représente un bœuf ou un veau; et l'on a voulu +déduire de là qu'ils descendaient des Samaritains. +Mais outre que ce fait n'est pas avéré, le culte +du bœuf pourrait avoir d'autres origines. Ils ont +un ou deux livres qu'ils cachent avec le plus grand +soin; mais le hasard a trompé leur jalousie; car +dans une guerre civile qui arriva il y a six à sept +ans, l'émir Yousef, qui est <i>Djâhel</i>, en trouva un +dans le pillage d'un de leurs oratoires. Des personnes +qui l'ont lu, assurent qu'il ne contient +qu'un jargon mystique, dont l'obscurité fait sans +<a name="page_410" id="page_410"></a>doute le prix pour les adeptes. On y parle du +<i>Hakem B'amr-eh</i>, par lequel ils désignent <i>Dieu</i> +incarné dans la personne du kalife: on y fait +mention d'une autre vie, d'un lieu de peines et +d'un lieu de bonheur, où les <i>Oqqâls</i> auront, +comme de raison, la première place. On y distingue +divers degrés de perfection auxquels on +arrive par des épreuves successives. Du reste, +ces sectaires ont toute la morgue et tous les scrupules +de la superstition: ils sont incommuniquants, +parce qu'ils sont faibles; mais il est probable que +s'ils étaient puissants, ils seraient promulgateurs +et intolérants. Le reste des Druzes, étranger +à cet esprit, est tout-à-fait insouciant des +choses religieuses. Les chrétiens qui vivent dans +leur pays, prétendent que plusieurs admettent +la métempsycose; que d'autres adorent le soleil, +la lune, les étoiles: tout cela est possible; car, +ainsi que chez les <i>Ansârié</i>, chacun livré à son +sens suit la route qui lui plaît; et ces opinions +sont celles qui se présentent le plus naturellement +aux esprits simples. Lorsqu'ils vont chez les +Turks, ils affectent des dehors musulmans; ils entrent +dans les mosquées et font les ablutions et +la prière. Passent-ils chez les Maronites, ils les +suivent à l'église et prennent l'eau bénite comme +eux. Plusieurs, importunés par les missionnaires, +se sont fait baptiser; puis sollicités par des Turks, +ils se sont laissé circoncire, et ont fini par mourir +sans être ni chrétiens, ni musulmans; ils ne sont +pas si inconséquents en matières politiques.<a name="page_411" id="page_411"></a></p> + +<h4>§ IV.<br /><br /> +Du gouvernement des Druzes.</h4> + +<p>Ainsi que les Maronites, les Druzes peuvent se +partager en deux classes: le peuple, et les <i>notables</i> +désignés par le nom de <i>chaiks</i> et par celui d'<i>émirs</i>, +c'est-à-dire <i>descendants</i> des <i>princes</i>. La condition +générale est celle de cultivateur. Soit comme fermier, +soit comme propriétaire, chacun vit sur son +héritage, travaillant à ses mûriers et à ses vignes: +en quelques cantons l'on y joint les tabacs, les +cotons et quelques grains, mais ces objets sont +peu considérables. Il paraît que dans l'origine, +toutes les terres furent, comme jadis parmi nous, +aux mains d'un petit nombre de familles. Mais +pour les mettre en valeur, il a fallu que les grands +propriétaires fissent des ventes et des arrentements; +cette subdivision est devenue le principal +mobile de la force de l'état, en ce qu'elle a multiplié +le nombre des intéressés à la chose publique; +cependant il subsiste des traces de l'inégalité +première, qui ont encore aujourd'hui des +effets pernicieux. Les grands biens que conservent +quelques familles, leur donnent trop d'influence +sur toutes les démarches de la nation. +Leurs intérêts particuliers ont trop de poids dans +la balance des intérêts publics. Ce qui s'est passé<a name="page_412" id="page_412"></a> +dans ces derniers temps en a donné des exemples +faits pour servir de leçon. Toutes les guerres +civiles ou étrangères qui ont troublé le pays, +ont été suscitées par l'ambition et les vues personnelles +de quelques maisons principales, telles +que les <i>Lesbeks</i>, les <i>Djambelâts</i>, les <i>Ismaëls de +Solyma</i>, etc. Les chaiks de ces maisons, qui possèdent +à eux seuls le 10<sup>e</sup> du pays, se sont fait des +créatures par leur argent, et ils ont fini par entraîner +le reste des Druzes dans leurs dissensions. +Il est vrai que c'est peut-être à ce conflit de partis +divers, que la nation entière a dû l'avantage de +n'être point asservie par son chef.</p> + +<p>Ce chef, appelé <i>hâkem</i> ou <i>gouverneur</i>, et aussi +<i>émir</i> ou <i>prince</i>, est une espèce de roi ou général +qui réunit en sa personne les pouvoirs civils et +militaires. Sa dignité passe tantôt du père aux +enfants, tantôt du frère au frère, selon le droit +de la force bien plus que selon des lois convenues. +Les femmes, dans aucun cas, ne peuvent +y former des prétentions à titre d'héritage. Elles +sont déja exclues de la succession dans l'état civil; +à plus forte raison le seront-elles dans l'état politique. +En général les états de l'Asie sont trop orageux, +et l'administration y exige trop nécessairement +les talents militaires, pour que les femmes +osent s'en mêler. Chez les Druzes, lorsque la lignée +mâle manque dans la famille régnante, c'est +à l'homme de la nation qui réunit le plus de suffrages<a name="page_413" id="page_413"></a> +et de moyens, que passe l'autorité. Mais +avant tout, il doit obtenir l'agrément des Turks +dont il devient le vassal et le tributaire. Il arrive +même qu'à raison de leur suzeraineté, ils peuvent +nommer le <i>hâkem</i> contre le gré de la nation, +ainsi que l'a pratiqué Djezzâr dans la personne +d'<i>Ismaël de Hasbêya</i>; mais cet état de contrainte +ne dure qu'autant qu'il est maintenu par la violence +qui l'établit. Les fonctions du gouverneur +sont de veiller à l'ordre public, d'empêcher les +émirs, les chaiks et les villages de se faire la +guerre; il a droit de les réprimer par la force, +s'ils désobéissent. Il est aussi chef de la justice, et +nomme les <i>qâdis</i>, en se réservant toutefois à lui +seul le droit de vie et de mort; il perçoit le tribut, +dont il paie au pacha une somme convenue chaque +année. Ce tribut varie selon que la nation sait se +faire redouter: au commencement du siècle, il +était de 160 bourses (200,000 livres). <i>Melhem</i> +força les Turks de le réduire à 60. En 1784, l'émir +Yousef en payait 80, et en promettait 90. Ce tribut, +que l'on appelle <i>miri</i>, est imposé sur les mûriers, +sur les vignes, sur les cotons et sur les grains. +Tout terrain ensemencé paie à raison de son +étendue; chaque pied de mûrier est taxé 3 medins, +c'est-à-dire 3 sous 9 deniers. Le cent de pieds +de vigne paie une piastre ou 40 medins. Souvent +l'on refait à neuf les rôles de dénombrement; afin +de conserver l'égalité dans l'imposition. Les chaiks<a name="page_414" id="page_414"></a> +et émirs n'ont aucun privilége à cet égard, et l'on +peut dire qu'ils contribuent aux fonds publics à +raison de leur fortune. La perception se fait presque +sans frais; chacun paie son contingent à <i>Dair-el-Qamar</i>, +s'il lui plaît, ou à des collecteurs du +prince qui parcourent le pays après la récolte des +soies. Le bénéfice du tribut est pour le prince, +en sorte qu'il est intéressé à réduire les demandes +des Turks: il le serait aussi à augmenter l'impôt; +mais cette opération exige le consentement des +notables, qui ont le droit de s'y opposer. Leur +consentement est également nécessaire pour la +guerre et pour la paix. Dans ces cas, l'<i>émir</i> doit +convoquer des assemblées générales, et leur exposer +l'état des affaires. Tout <i>chaik</i> et tout paysan +qui, par son esprit ou son courage, a quelque +crédit, a droit d'y donner sa voix; en sorte que +l'on peut regarder le gouvernement comme un +mélange tempéré d'aristocratie, de monarchie et +de démocratie. Tout dépend des circonstances: si +le gouverneur est homme de tête, il est absolu; +s'il en manque, il n'est rien. La raison de cette +vicissitude est qu'il n'y a point de lois fixes; et ce +cas, qui est commun à toute l'Asie, est la cause +radicale de tous les désordres de ses gouvernements.</p> + +<p>Ni l'émir principal, ni les émirs particuliers +n'entretiennent de troupes: ils n'ont que des +gens attachés au service domestique de leur maison,<a name="page_415" id="page_415"></a> +et quelques esclaves noirs. S'il s'agit de faire +la guerre, tout homme, chaik ou paysan, en état +de porter les armes, est appelé à marcher. Chacun +alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques +balles, quelque peu de poudre fabriquée +dans le village, et il se rend au lieu désigné par +le gouverneur. Si c'est une guerre civile, comme +il arrive quelquefois, les serviteurs, les fermiers, +les amis s'arment chacun pour leur patron, ou +pour leur chef de famille, et se rangent autour +de lui. Souvent en pareil cas l'on croirait que les +partis échauffés vont se porter aux derniers désordres; +mais rarement passent-ils aux voies de +fait, et surtout au meurtre: il intervient toujours +des médiateurs, et la querelle s'apaise d'autant +plus vite, que chaque patron est obligé d'entretenir +ses partisans de vivres et de munitions. Ce +régime, qui a d'heureux effets dans les troublés +civils, n'est pas sans abus pour les guerres du +dehors: celle de 1784 en a fait preuve. Djezzâr, +qui savait que toute l'armée vivait aux frais de +l'émir Yousef, affecta de temporiser; les Druzes +qui trouvaient doux d'être nourris sans rien faire, +prolongèrent les opérations; mais l'émir s'ennuya +de payer, et il conclut un traité dont les conditions +ont été fâcheuses et pour lui, et par contrecoup +pour la nation, puisqu'il est constant que +les vrais intérêts du prince et des sujets sont toujours +inséparables.<a name="page_416" id="page_416"></a></p> + +<p>Les usages dont j'ai été témoin dans ces circonstances, +représentent assez bien ceux des +temps anciens. Lorsque l'émir et les chaiks eurent +décidé la guerre à <i>Dair-el-Qamar</i>, des crieurs +montèrent le soir sur les sommets de la montagne; +et là ils commencèrent à crier à haute voix: <i>A la +guerre, à la guerre; prenez le fusil, prenez les pistolets; +nobles chaiks, montez à cheval; armez-vous +de la lance et du sabre; rendez-vous demain +à Dair-el-Qamar. Zèle de Dieu! zèle des combats!</i> +Cet appel, entendu des villages voisins, y fut répété; +et comme tout le pays n'est qu'un entassement +de hautes montagnes et de vallées profondes, +les cris passèrent en peu d'heures jusqu'aux +frontières. Dans le silence de la nuit, l'accent des +cris et le long retentissement des échos, joints à +la nature du sujet, avaient quelque chose d'imposant +et de terrible. Trois jours après, il y avait +15,000 <i>fusils</i> à Dair-el-Qamar, et l'on eût pu sur-le-champ +entamer les opérations.</p> + +<p>L'on conçoit aisément que des troupes de ce +genre ne ressemblent en rien à notre militaire +d'Europe; elles n'ont ni uniformes, ni ordonnance, +ni distribution; c'est un attroupement de +paysans en casaque courte, les jambes nues et le +fusil à la main. A la différence des Turks et des +Mamlouks, ils sont tous à pied; les émirs seuls et +les chaiks ont des chevaux d'assez peu de service, +vu la nature âpre et raboteuse du terrain. La guerre<a name="page_417" id="page_417"></a> +qu'on y peut faire est purement une guerre de poste. +Jamais les Druzes ne se risquent en plaine; et ils +ont raison: ils y supporteraient d'autant moins +le choc de la cavalerie, qu'ils n'ont pas même de +baïonnettes à leurs fusils. Tout leur art consiste +à gravir sur les rochers, à se glisser parmi les +broussailles et les blocs de pierre, et à faire de là +un feu assez dangereux, en ce qu'ils sont à couvert, +qu'ils tirent à leur aise, et qu'ils ont acquis +par la chasse et des jeux d'émulation, l'habitude +de tirer juste. Ils entendent assez bien les irruptions +à l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades +et tous les coups de main où l'on peut +aborder l'ennemi promptement et corps à corps. +Ardents à pousser leurs succès, prompts à se décourager +et à reprendre courage, hardis jusqu'à +la témérité, quelquefois même féroces, ils ont +surtout deux qualités qui font les excellentes +troupes: ils obéissent exactement à leurs chefs, +et sont d'une sobriété et d'une vigueur de santé +désormais inconnues chez les nations civilisées. +Dans la campagne de 1784, ils passèrent trois +mois en plein air, sans tentes, et n'ayant pour +tout meuble qu'une peau de mouton; cependant +il n'y eut pas plus de malades et de morts que s'ils +eussent été dans leurs maisons. Leurs vivres consistaient, +comme en tout autre temps, en petits +pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en +oignons crus, en fromage, en olives, en fruit et<a name="page_418" id="page_418"></a> +quelque peu de vin. La table des chefs était presque +aussi frugale, et l'on peut assurer qu'ils ont +vécu 100 jours, où un même nombre de Français +et d'anglais ne vivrait pas 10. Ils ne connaissent +ni la science des fortifications, ni l'artillerie, ni +les campements, en un mot, rien de ce qui fait +l'art de la guerre. Mais s'il se trouvait parmi eux +quelques hommes qui en eussent l'idée, ils en +prendraient facilement le goût, et deviendraient +une milice redoutable. Elle serait d'autant plus +aisée à former, que les mûriers et les vignes ne +suffisent pas pour les occuper toute l'année, et +qu'il leur reste beaucoup de temps<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a> que l'on +pourrait employer aux exercices militaires. Dans +les derniers recensements des hommes armés, on +en a compté près de 40,000; ce qui suppose pour +le total de la population environ 120,000 ames: il +y a peu à y ajouter, parce qu'il n'y a point de +Druzes dans les villes de la côte. La surface du +pays étant de 110 lieues carrées, il en résulte +pour chaque lieue, 1,090 ames; ce qui égale la +population de nos meilleures provinces. Pour sentir +combien est forte cette proportion, l'on observera +que le sol est rude, qu'il reste encore beaucoup +de sommets incultes, que l'on ne recueille<a name="page_419" id="page_419"></a> +pas en grains de quoi se nourrir 3 mois par an, +qu'il n'y a aucune manufacture, que toutes les +exportations se bornent aux soies et aux cotons, +dont la balance surpasse de bien peu l'entrée du +blé de <i>Haurân</i>, des huiles de Palestine, du riz et +du café que l'on tire de <i>Baîrout</i>. D'où vient donc +cette affluence d'hommes sur un si petit espace? +Toute analyse faite, je n'en puis voir de cause, +que le rayon de liberté qui y luit. Là, à là différence +du pays turk, chacun jouit, dans la sécurité, +de sa propriété et de sa vie. Le paysan n'y +est pas plus aisé qu'ailleurs; mais il est tranquille: +<i>il ne craint point</i>, comme je l'ai entendu dire plusieurs +fois, <i>que l'aga, le quâiemmaquâm, ou le bacha +envoient des djendis<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a> piller la maison, enlever +la famille, donner la bastonnade, etc.</i> Ces +excès sont inouis dans la montagne. La sécurité +y a donc été un premier moyen de population, +par l'attrait que tous les hommes trouvent à se +multiplier partout où il y a de l'aisance. La frugalité +de la nation, qui consomme peu en tout +genre, a été un second moyen aussi puissant. Enfin +un troisième est l'émigration d'une foule de +familles chrétiennes qui désertent journellement +les provinces turkes pour venir s'établir dans le +Liban; elles y sont accueillies des Maronites par +fraternité de religion, et des Druzes par tolérance<a name="page_420" id="page_420"></a> +et par l'intérêt bien entendu de multiplier dans +leur pays le nombre des cultivateurs, des consommateurs +et des alliés. Tous vivent en paix; mais +je dois dire que les Chrétiens montrent souvent +un zèle indiscret et tracassier, propre à la troubler.</p> + +<p>La comparaison que les Druzes ont souvent lieu +de faire de leur sort, à celui des autres sujets turks, +leur a donné une opinion avantageuse de leur condition, +qui, par une gradation naturelle, a rejailli +sur leurs personnes. Exempts de la violence et des +insultes du despotisme, ils se regardent comme des +hommes plus parfaits que leurs voisins, parce +qu'ils ont le bonheur d'être moins avilis. De là +s'est formé un caractère plus fier, plus énergique, +plus actif, un véritable esprit républicain. On les +cite dans tout le Levant pour être inquiets, entreprenants, +hardis et braves jusqu'à la témérité: +on les a vus en plein jour fondre dans Damas, au +nombre de 300 seulement, et y répandre le désordre +et le carnage. Il est remarquable qu'avec +un régime presque semblable, les Maronites n'ont +point ces qualités au même degré: j'en demandai +un jour la raison dans une assemblée où l'on en +faisait l'observation, au sujet de quelques faits +passés récemment; après un moment de silence, +un vieillard maronite écartant sa pipe de sa bouche, +et roulant le bout de sa barbe dans ses doigts, +me répondit: <i>Peut-être les Druzes craindraient-ils<a name="page_421" id="page_421"></a> +plus la mort, s'ils croyaient à ce qui la suit</i>. Ils +n'admettent pas non plus la morale du pardon des +injures. Personne n'est aussi ombrageux qu'eux sur +le point d'honneur. Une insulte dite ou faite à ce +nom et à <i>la barbe</i>, est sur-le-champ punie de coups +de <i>kandjar</i> ou de fusil, pendant que chez le peuple +des villes, elle n'aboutit qu'à des cris d'injures. +Cette délicatesse a causé dans les manières et le +propos une réserve ou, si l'on veut, une politesse +que l'on est surpris de trouver chez les paysans. +Elle passe même jusqu'à la dissimulation et à la +fausseté, surtout dans les chefs, que de plus grands +intérêts obligent à de plus grands ménagements. +La circonspection est nécessaire à tous, par les +conséquences redoutables du <i>talion</i>, dont j'ai parlé. +L'usage peut nous en paraître barbare; mais il a le +mérite de suppléer à la justice régulière, toujours +incertaine et lente dans des états troublés et presque +anarchiques.</p> + +<p>Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe, +celui de l'hospitalité. Quiconque se présente à leur +porte à titre de suppliant ou de passager est sûr +de recevoir le logement et la nourriture de la +manière la plus généreuse et la moins affectée. +J'ai vu en plusieurs rencontres de simples paysans +donner le dernier morceau de pain de leur maison +au passant affamé; et lorsque je leur faisais l'observation +qu'ils manquaient de prudence: <i>Dieu est +libéral et magnifique</i>, répondaient-ils, <i>et tous les<a name="page_422" id="page_422"></a> +hommes sont frères</i>. Aussi personne ne s'avise de +tenir auberge dans leur pays, non plus que dans +le reste de la Turkie. Lorsqu'ils contractent avec +leur hôte l'engagement sacré du <i>pain</i> et du <i>sel</i>, +rien ne peut par la suite le leur faire violer: on +en cite des traits qui font le plus grand honneur +à leur caractère. Il y a quelques années qu'un +aga de janissaires, coupable de rébellion, s'enfuit +de Damas, et se retira chez les Druzes. Le pacha le +sut et le demanda à l'émir, sous peine de guerre; l'émir +le demanda au chaik <i>Talhouq</i> qui l'avait reçu; +mais le chaik indigné répondit: <i>Depuis quand +a-t-on vu les Druzes livrer leurs hôtes? Dites à +l'émir que tant que Talhouq gardera sa barbe, +il ne tombera pas un cheveu de la tête de son réfugié</i>. +L'émir menaça de l'enlever de force; Talhouq +arma sa famille. L'émir, craignant une +émeute, prit une voie usitée comme juridique +dans le pays; il déclara au chaik qu'il ferait couper +50 mûriers par jour, jusqu'à ce qu'il rendît +l'aga. On en coupa 1,000, et Talhouq resta inébranlable. +A la fin, les autres chaiks indignés +prirent fait et cause, et le soulèvement allait devenir +général, quand l'aga, se reprochant d'occasioner +tant de désordres, s'évada à l'insu même de +Talhouq<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>.<a name="page_423" id="page_423"></a></p> + +<p>Les Druzes ont aussi le préjugé des Bedouins +sur la naissance: comme eux, ils attachent un<a name="page_424" id="page_424"></a> +grand prix à l'ancienneté des familles: cependant +l'on ne peut pas dire qu'il en résulte des inconvénients +essentiels. La noblesse des émirs et des +chaiks ne les dispense pas de payer le tribut, en +proportion de leurs revenus; elle ne leur donne +aucune prérogative, ni dans la possession des +biens-fonds, ni dans celle des emplois. On ne connaît +dans le pays, non plus que dans toute la Turkie, +ni droits de chasse, ni glèbe, ni dîmes seigneuriales +ou ecclésiastiques, ni francs-fiefs, ni +lods et ventes: tout est, comme l'on dit, en <i>franc-aleu</i>: +chacun, après avoir payé son miri, sa ferme +ou sa rente, est maître chez soi. Enfin, par un +avantage particulier, les Druzes et les Maronites +ne paient point le rachat des successions, et l'émir +ne s'arroge pas, comme le sultan, la propriété +foncière et universelle: néanmoins il existe dans +la loi des héritages un abus qui a de fâcheux effets. +Les pères ont, comme dans le droit romain, la +faculté d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur +plaît; et de là il est arrivé, dans plusieurs familles +de chaiks, que tous les biens se sont rassemblés +sur un même sujet, qui s'en est servi pour intriguer +et cabaler, pendant que ses parents sont +demeurés, comme l'on dit, <i>princes d'olives et de +fromage</i>; c'est-à-dire, pauvres comme des paysans.</p> + +<p>Par une suite de leurs préjugés, les Druzes +n'aiment pas à s'allier hors de leurs familles. Ils +préfèrent toujours leur parent, fût-il pauvre, à un<a name="page_425" id="page_425"></a> +étranger riche; et l'on a vu plus d'une fois de simples +paysans refuser leurs filles à des marchands +de Saïde et de Baîrout, qui possédaient 12 et 15,000 +piastres. Ils conservent aussi jusqu'à un certain +point l'usage des Hébreux, qui voulait que le frère +épousât la veuve du frère; mais il ne leur est pas +particulier, et ils le partagent, ainsi que plusieurs +autres de cet ancien peuple, avec les habitants de +la Syrie, et en général avec les peuples arabes.</p> + +<p>En résumé, le caractère propre et distinctif des +Druzes est, comme je l'ai dit, une sorte d'esprit +républicain qui leur donne plus d'énergie qu'aux +autres sujets turks, et une insouciance de religion +qui contraste beaucoup avec le zèle des musulmans +et des chrétiens. Du reste, leur vie privée, +leurs usages, leurs préjugés sont ceux des autres +Orientaux. Ils peuvent épouser plusieurs femmes, +et les répudier quand il leur plaît; mais, à l'exception +de l'émir et de quelques notables, les cas en +sont très-rares. Occupés de leurs travaux champêtres, +ils n'éprouvent point ces besoins factices, +ces passions exagérées que le désœuvrement donne +aux habitants des villes. Le voile que portent leurs +femmes est lui-même un préservatif de ces désirs +qui troublent la société. Chaque homme ne connaît +de visage de femme que celui de la sienne, +de sa mère, de sa sœur et de sa belle-sœur. Chacun +vit au sein de sa famille et se répand peu au dehors. +Les femmes, celles même des chaiks, pétrissent<a name="page_426" id="page_426"></a> +le pain, brûlent le café, lavent le linge, +font la cuisine, en un mot, vaquent à tous les +ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les +vignes et les mûriers, construisent des murs d'appui +pour les terres, creusent et conduisent, des +canaux d'arrosement. Seulement le soir ils s'assemblent +quelquefois dans la cour, l'aire ou la +maison du chef du village ou de la famille; et là, +assis en rond, les jambes croisées, la pipe à la +bouche, le poignard à la ceinture, ils parlent de +la récolte et des travaux, de la disette ou de l'abondance, +de la paix ou de la guerre, de la conduite +de l'émir, de la quantité de l'impôt, des faits +du passé, des intérêts du présent, des conjectures +de l'avenir. Souvent les enfants, las de leurs jeux, +viennent écouter en silence; et l'on est étonné +de les voir, à 10 ou 12 ans, raconter d'un air +grave pourquoi <i>Djezzâr</i> a déclaré la guerre à l'émir +<i>Yousef</i>, combien le prince a dépensé de bourses, +de combien l'on augmentera le miri, combien il +y avait de <i>fusils</i> au camp, et qui possédait la meilleure +jument. Ils n'ont pas d'autre éducation: on +ne leur fait lire ni les psaumes, comme chez les +Maronites, ni le <i>Qôran</i>, comme chez les musulmans; +à peine les chaiks savent-ils écrire un billet. +Mais, si leur esprit est vide de connaissances utiles +ou agréables, du moins n'est-il pas préoccupé d'idées +fausses et nuisibles; et sans doute cette ignorance +de la nature vaut bien la sottise de l'art. Il en est<a name="page_427" id="page_427"></a> +du moins résulté un avantage, qui est que les +esprits étant tous à peu près égaux, l'inégalité des +conditions ne s'est pas rendue aussi sensible. En +effet, l'on ne voit point chez les Druzes cette grande +distance entre les rangs qui, dans la plupart des +sociétés, avilit les petits sans améliorer les grands. +Chaiks ou paysans, tous se traitent avec cette familiarité +raisonnable qui ne tient ni de la licence, +ni de la servitude. Le grand émir lui-même n'est +point un homme différent des autres: c'est un +bon gentilhomme campagnard, qui ne dédaigne +pas de faire asseoir à sa table le plus simple fermier. +En un mot, ce sont les mœurs des temps +anciens, c'est-à-dire les mœurs de la vie champêtre, +par laquelle toute nation a été obligée de commencer; +en sorte que l'on peut établir que tout +peuple chez qui on les trouve n'est encore qu'à +la première époque de son état social.</p> + +<h4>§ V.<br /><br /> +Des Motouâlis.</h4> + +<p>A l'orient du pays des Druzes, dans la vallée +profonde qui sépare leurs montagnes de celles du +pays de Damas, habite un autre petit peuple connu +en Syrie sous le nom de <i>Motouâlis</i>. Le caractère +qui les distingue des autres habitants de la Syrie +est qu'ils suivent le parti d'Ali, comme les Persans,<a name="page_428" id="page_428"></a> +pendant que tous les Turks suivent celui d'<i>Omar</i> +ou de <i>Moâouia</i>. Cette distinction, fondée sur le +schisme qui, l'an 36 de l'hedjire, partagea les +Arabes sur les <i>successeurs</i> de Mahomet, entretient, +comme je l'ai dit, une haine irréconciliable +entre les deux partis. Les sectateurs d'Omar, qui se +regardent comme seuls <i>orthodoxes</i>, se qualifient +de <i>Sonnites</i>, qui a le même sens, et appellent leurs +adversaires <i>Chiites</i>, c'est-à-dire <i>sectateurs</i> (d'Ali). +Le mot de <i>motouâli</i> a la même signification dans +le dialecte de Syrie. Les sectateurs d'Ali, qui prennent +ce nom en mauvaise part, y substituent celui +d'<i>Adlié</i>, qui veut dire partisans de la <i>justice</i> (littéralement +justiciers); et ils ont pris cette dénomination +en conséquence d'un point de doctrine +qu'ils ont élevé contre la croyance des <i>sonnites</i>. +Voici ce qu'en dit un petit ouvrage arabe, intitulé: +<i>Fragments théologiques sur les sectes et religions +du monde</i><a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a>.</p> + +<p>«On appelle <i>Adlié</i> ou <i>Justiciers</i>, des sectaires +qui prétendent que Dieu n'agit que par des +principes de justice conformes à la raison des +hommes. Dieu ne peut, disent-ils, proposer +un culte impraticable, ni ordonner des actions +impossibles, ni obliger à des choses hors de +portée: mais en ordonnant l'obéissance, il donne +la faculté, il éloigne la cause du mal, il permet<a name="page_429" id="page_429"></a> +le raisonnement; il demande ce qui est facile, +et non ce qui est difficile; il ne rend point responsable +de la faute d'autrui; il ne punit point +d'une action étrangère; il ne trouve pas mauvais +dans l'homme ce que lui-même a créé en +lui, et il n'exige pas qu'il prévienne ce que la +destinée a décrété sur lui, parce que cela serait +une <i>injustice</i> et une <i>tyrannie</i> dont Dieu est incapable +par la perfection de son être.» A cette +doctrine, qui choque diamétralement celle des +<i>Sonnites</i>, les Motouâlis ajoutent des pratiques +exterieures qui entretiennent leur aversion mutuelle. +Par exemple, ils maudissent Omar et +Moâouia comme usurpateurs et rebelles: ils célèbrent +Ali et Hosain comme saints et martyrs. +Ils commencent les ablutions par le coude, au +lieu de les commencer par le bout du doigt, +comme les Turks; ils se réputent souillés par l'attouchement +des étrangers; et, contre l'usage général +du Levant, ils ne boivent ni ne mangent +dans le vase qui a servi à une personne qui n'est +pas de leur secte, ils ne s'asseyent même pas à +la même table.</p> + +<p>Ces principes et ces usages, en isolant les Motouâlis +de leurs voisins, en ont fait une société +distincte. On prétend qu'ils existent depuis long-temps +en corps de nation dans cette contrée; cependant +leur nom n'a point paru avant ce siècle +dans les livres; il n'est pas même sur les cartes<a name="page_430" id="page_430"></a> +de d'Anville: La Roque, qui parlait de leur pays +il y a moins de cent ans, ne les désigne que par +celui d'<i>Amédiens</i>. Quoi qu'il en soit, ils ont dans +ces derniers temps fixé l'attention de la Syrie par +leurs guerres, leurs brigandages, leurs progrès et +leurs revers. Avant le milieu du siècle, ils ne possédaient +que Balbek, leur chef-lieu, et quelques +cantons dans la vallée et dans l'Anti-Liban, d'où +ils paraissent originaires. A cette époque on les +trouve gouvernés comme les Druzes, c'est-à-dire +partagés sous un nombre de <i>chaiks</i> ayant un chef +principal, tiré de la famille de <i>Harfouche</i>. Après +1750, ils s'étendirent dans le haut du Beqââ, et +s'introduisirent dans le Liban, où ils occupèrent +des terrains appartenants aux Maronites jusque +vers <i>Becharrai</i>. Ils les incommodèrent même par +leurs brigandages, au point que l'émir Yousef se +vit obligé de les attaquer à force ouverte et +de les chasser. D'autre part, leurs progrès les +avaient conduits le long de leur rivière jusqu'auprès +de <i>Sour</i> (Tyr). Ce fut dans ces circonstances, +en 1760, que Dâher eût l'adresse de se les attacher. +Les pachas de Saïde et de Damas réclamaient +des tributs qu'on négligeait de leur payer; ils se +plaignaient de divers dégâts causés à leurs sujets +par les Motouâlis: ils eussent voulu les châtier; +mais la vengeance n'était ni sûre ni facile. Dâher +intervint; il se rendit caution du tribut, promit +de surveiller les déprédations, et par ce moyen,<a name="page_431" id="page_431"></a> +il s'acquit des alliés qui pouvaient, disait-on, armer +dix mille cavaliers, tous gens résolus et redoutés. +Peu de temps après, ils s'emparèrent de +<i>Sour</i> (Tyr), et ils firent de ce village leur entrepôt +maritime: en 1771, ils servirent utilement +Ali-Bek et Dâher contré les Ottomans. Mais pendant +leur absence, l'émir Yousef ayant armé les +Druzes, vint saccager leur pays. Il était devant le +château de Djezîn, quand les Motouâlis revenant +de Damas, apprirent la nouvelle de cette invasion. +Au récit des barbaries qu'avaient commises les +Druzes, un corps avancé de 500 hommes seulement +fut tellement saisi de rage, qu'il poussa sur-le-champ +vers l'ennemi, résolu de périr en se vengeant. Mais +la surprise et le désordre qu'ils jetèrent, et la +discorde qui régnait entre les factions de Mansour +et de Yousef, favorisèrent cette manœuvre désespérée, +au point que toute l'armée, composée de +vingt-cinq mille hommes, subit la déroute la plus +complète. Dans les années suivantes, les affaires +de Dâher ayant pris une fâcheuse tournure, les +Motouâlis se refroidirent pour lui; enfin ils l'abandonnèrent +dans la catastrophe où il perdit la +vie. Mais ils ont porté la peine de leur imprudence +sous l'administration du pacha qui lui a succédé. +Depuis l'année 1777, Djezzâr, maître d'<i>Acre</i> et +de <i>Saïde</i>, n'a cessé de travailler à leur perte. Sa +persécution les força en 1784 de se réconcilier +avec les Druzes et de faire cause commune avec<a name="page_432" id="page_432"></a> +l'émir Yousef, pour lui résister. Quoique réduits +à moins de 700 fusils, ils firent plus dans cette +campagne que 15 à 20,000 Druzes et Maronites +rassemblés sous Dair-el-Qamar. Eux seuls enlevèrent +le lieu fort de <i>Mar-Djêbaa</i>, et passèrent +au fil du sabre 50 à 60 <i>Arnautes</i><a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a> qui le gardaient. +Mais la mésintelligence des chefs druzes +ayant fait avorter toutes les opérations, le pacha +a fini par s'emparer de toute la vallée et de la +ville même de Balbek. A cette époque, on ne +comptait pas plus de 500 familles de Motouâlis, +qui se sont réfugiées dans l'Anti-Liban et dans +le Liban des Maronites; et désormais proscrites +de leur sol natal, il est probable qu'elles finiront +par s'anéantir, et par emporter avec elles le nom +même de cette nation.</p> + +<p>Tels sont les peuples particuliers qui se trouvent +compris dans l'enceinte de la Syrie. Le reste de +la population qui forme la plus grande masse, +est, comme je l'ai dit, composé de Turks, de Grecs, +et de la race arabe. Il me reste à faire un tableau +de la distribution géographique du pays, selon +l'administration turke, et à y joindre quelques +considérations générales sur le résultat des forces +et des revenus, sur la forme du gouvernement, +et enfin sur le caractère et les mœurs de ces +peuples.<a name="page_433" id="page_433"></a></p> + +<p>Mais avant de passer à ces objets, je crois devoir +donner une idée des mouvements qui ont +failli dans ces derniers temps causer une révolution +importante, et susciter en Syrie une puissance +indépendante: je veux parler de l'insurrection +du chaik <i>Daher</i>, qui pendant plusieurs années +a attiré les regards des politiques. Un exposé +succinct de son histoire sera d'autant plus intéressant, +qu'il est neuf, et que ce que l'on en a appris +par les nouvelles publiques, a été peu propre à +donner une idée juste de l'état des affaires dans +ces pays éloignés.</p> + +<p class="csp">FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE DES MATIÈRES"> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center">CONTENUES DANS CE VOLUME.</td></tr> + +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><big><a href="#ETAT_PHYSIQUE_E">ÉTAT PHYSIQUE DE L'ÉGYPTE.</a></big></td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="right">Page.</td></tr> + +<tr><td><span class="smcap"><big><big>C</big></big>hapitre premier.</span>—De l'Égypte en général, et de la +ville d'Alexandrie </td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. II.</span>—Du Nil, et de l'extension du Delta</td><td align="right"><a href="#page_014">14</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. III.</span>—De l'exhaussement du Delta</td><td align="right"><a href="#page_027">27</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. IV.</span>—Des vents et de leurs phénomènes</td><td align="right"><a href="#page_044">44</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. V.</span>—Du climat et de l'air</td><td align="right"><a href="#page_054">54</a></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><big><a href="#ETAT_POLITIQUE_E">ÉTAT POLITIQUE DE L'ÉGYPTE.</a></big></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>.—Des diverses races des habitants de +l'Égypte</td><td align="right"><a href="#page_059">59</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. II.</span>—Précis de l'histoire des Mamlouks</td><td align="right"><a href="#page_080">80</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. III.</span>—Précis de l'histoire d'Ali-Bek</td><td align="right"><a href="#page_092">92</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. IV.</span>—Précis des événements arrivés depuis la +mort d'Ali-Bek jusqu'en 1785</td><td align="right"><a href="#page_114">114</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. V.</span>—État présent de l'Égypte</td><td align="right"><a href="#page_129">129</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. VI.</span>—Constitution de la milice des Mamlouks</td><td align="right"><a href="#page_131">131</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. Vêtements des Mamlouks</span> </td><td align="right"><a href="#page_134">134</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Équipage des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_136">136</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. Armes des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_138">138</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ IV. Éducation et exercices des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_140">140</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ V. Art militaire des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_142">142</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VI. Discipline des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_144">144</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VII. Mœurs des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_146">146</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VIII. Gouvernement des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_147">147</a><a name="page_435" id="page_435"></a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap</span>. VII</td><td align="right"><a href="#page_149">149</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. État du peuple en Égypte</span></td><td align="right"><a href="#page_149"><i>ibid.</i></a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Misère et famine des dernières années</span></td><td align="right"><a href="#page_152">152</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. État des arts et des esprits</span></td><td align="right"><a href="#page_162">162</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. VIII.</span>—État du commerce</td><td align="right"><a href="#page_163">163</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. IX.</span>—De l'isthme de Suez, et de la jonction de +la mer Rouge à la Méditerranée</td><td align="right"><a href="#page_166">166</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. X.</span>—Des douanes et des impôts.</td><td align="right"><a href="#page_175">175</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Du commerce des Francs au Kaire</span> </td><td align="right"><a href="#page_178">178</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. XI.</span>—De la ville du Kaire</td><td align="right"><a href="#page_183">183</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Population du Kaire et de l'Égypte</span></td><td align="right"><a href="#page_186">186</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. XII.</span>—Des maladies de l'Égypte</td><td align="right"><a href="#page_189">189</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. De la perte de la vue</span></td><td align="right"><a href="#page_189"><i>ibid.</i></a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. De la petite-vérole</span> </td><td align="right"><a href="#page_193">193</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. De la peste</span> </td><td align="right"><a href="#page_199">199</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. XIII.</span>—Tableau résumé de l'Égypte</td><td align="right"><a href="#page_203">203</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Des exagérations des voyageurs</span> </td><td align="right"><a href="#page_210">210</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. XIV.</span> Des ruines et des pyramides</td><td align="right"><a href="#page_213">213</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Note</span></td><td align="right"><a href="#page_226">226</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><big><a href="#ETAT_PHYSIQUE_S">ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.</a></big></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>.—Géographie et histoire naturelle de la +Syrie</td><td align="right"><a href="#page_258">258</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. Aspect de la Syrie</span> </td><td align="right"><a href="#page_260">260</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Des montagnes</span> </td><td align="right"><a href="#page_261">261</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. Structure des montagnes</span> </td><td align="right"><a href="#page_269">269</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ IV. Volcans et tremblements</span> </td><td align="right"><a href="#page_271">271</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ V. Des sauterelles</span> </td><td align="right"><a href="#page_273">273</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VI. Qualités du sol</span> </td><td align="right"><a href="#page_275">275</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VII. Des rivières et des lacs</span> </td><td align="right"><a href="#page_276">276</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VIII. Du climat</span> </td><td align="right"><a href="#page_279">279</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ IX. Qualités de l'air</span> </td><td align="right"><a href="#page_286">286</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ X. Qualités des eaux</span> </td><td align="right"><a href="#page_288">288</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ XI. Des vents</span> </td><td align="right"><a href="#page_289">289</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. II.</span>—Considérations sur les phénomènes des vents, +des nuages, des pluies, des brouillards et du tonnerre </td><td align="right"><a href="#page_292">292</a><a name="page_436" id="page_436"></a></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><big><a href="#ETAT_POLITIQUE_S">ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE.</a></big></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chapitre I</span><sup>er</sup>.—Des habitants de la Syrie</td><td align="right"><a href="#page_314">314</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. II.</span>—Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.</td><td align="right"><a href="#page_324">324</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. Des Turkmans</span></td><td align="right"><a href="#page_324"><i>ibid.</i></a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Des Kourdes</span></td><td align="right"><a href="#page_326">326</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. Des Arabes-Bédouins</span></td><td align="right"><a href="#page_330">330</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Chap. III.</span>—Des peuples agricoles de la Syrie</td><td align="right"><a href="#page_363">363</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. Des Ansârié</span></td><td align="right"><a href="#page_363"><i>ibid.</i></a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Des Maronites</span></td><td align="right"><a href="#page_369">369</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. Des Druzes</span></td><td align="right"><a href="#page_388">388</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ IV. Du gouvernement des Druzes</span></td><td align="right"><a href="#page_411">411</a></td></tr> + +<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ V. Des Motouâlis</span></td><td align="right"><a href="#page_427">427</a></td></tr><tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td><a href="#NOTES">Notes</a></td></tr> + +<tr><td colspan="2"> </td></tr> + +<tr><td colspan="2" align="center"><small>FIN DE LA TABLE.</small><a name="page_437" id="page_437"></a></td></tr> +</table> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_sphyinx_lg.png"> +<img src="images/ill_sphyinx_sml.png" width="550" height="353" alt="VUE DE SPHYINX" title="VUE DE SPHYINX" /></a> +<br /> +<span class="caption">VUE DE SPHYINX</span> +</p> + +<p><a name="page_438" id="page_438"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pyramides_lg.png"> +<img src="images/ill_pyramides_sml.png" width="550" height="361" alt="VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ" title="VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ" /></a> +<br /> +<span class="caption">VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ</span> +</p> + +<p><a name="page_439" id="page_439"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_carte_lg.png"> +<img src="images/ill_carte_sml.png" width="420" height="550" alt="CARTE DE L'ÉGYPTE" title="CARTE DE L'ÉGYPTE" /></a> +<br /> +<span class="caption">CARTE DE L'ÉGYPTE</span> +</p> + +<div class="footnotes"><p class="cb"><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Vulgò</i>, raquette, arbre à cochenille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le calcul le plus suivi à Alexandrie porte la hauteur +du fût, y compris le chapiteau, à 96 pieds, et la circonférence +à 28 pieds 3 pouces.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ras el-tin: prononcez, <i>tîne</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Prononcez <i>kalidge</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> En arabe <i>el qali</i>, dont on a fait le nom du sel al-kali.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ces coquillages sont surtout des hérissons, des volutes, +des bivalves, et une espèce en forme de lentilles. Voyez le +docteur Shaw, <i>Voyage au Levant</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Celui-là est gris, taché de noir et quelquefois de rouge.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Chaque tribu a ses routes particulières, pour éviter les +disputes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> D'ailleurs il n'existe pas dix arbres dans ce désert, et +il paraît incapable d'en produire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Ils l'appellent <i>saint</i>, <i>béni</i>, <i>sacré</i>; et lors des nouvelles +eaux, c'est-à-dire de l'ouverture des canaux, on voit les +mères plonger les enfants dans le courant, avec le préjugé +que ces eaux ont une vertu purifiante et divine, telle que la +supposèrent les anciens à tous les fleuves.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> On se sert, pour cet effet, d'amandes amères, dont on +frotte le vase, et alors elle est réellement légère et bonne. +Mais il n'y a que la soif, ou la prévention, qui puisse la mettre +au-dessus de nos fontaines et de nos grandes rivières, +telles que la Seine et la Loire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Herod.</i>, lib. II, p. 105, édit. Wesseling, in-fol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Lettres sur l'Égypte</i>, tom. 1, p. 16.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Geogr. Strabonis, interpret. Casaubon.</i> édit. 1707, +lib. XVII. p. 1152.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Voyez l'excellent <i>Mémoire de d'Anville sur l'Égypte</i>, +in-4º, 1765, p. 77.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Odyssée, liv. IV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Herod.</i>, lib. II, p. 106 et 107.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Il ne s'en faut que de 1,300 toises.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> On peut reprocher à Homère de n'être pas exact, quand +il dit que le Phare était vis-à-vis du Nil; mais pour l'excuser +on peut dire que, parlant de l'Égypte comme du bout +du monde, il n'a pas dû se piquer d'une précision stricte. En +second lieu, la branche Canopique allait jadis par les lacs +s'ouvrir près d'Abouqir; et si, comme la vue du terrain me +le fait penser, elle passa jadis à l'ouest même d'Abouqir, qui +aurait été une île, Homère a pu dire, avec raison, que le +Phare était vis-à-vis du Nil.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Voyez <i>Voyage en Arabie</i>, par C. Niebuhr, in-4º, qu'il +faut distinguer de la <i>Description de l'Arabie</i>, par le même, +2 vol. in-4º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Lib. II, p. 123.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Voyez <i>Voyage pittoresque de la Grèce</i>, tom. <span class="smcap">II.</span></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Cette position convient beaucoup à Bolbitine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Lettre</i> 1, p. 12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Herod.</i>, lib. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> En effet, on serait plus porté, sur l'inspection de la +carte, à croire que ce fut là jadis le cours du fleuve; quant +aux pétrifications de mâts et de vaisseaux entiers dont parle +Siccard, elles auraient bien besoin, pour être crues, d'être +constatées par des voyageurs plus éclairés que ce missionnaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Pag. 12 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Lettre 1</i>, p. 12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Lib. II, p. 109.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Lib. XVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> J'en ai mesuré plusieurs avec un pied-de-roi de cuivre, +mais j'ai trouvé qu'elles variaient toutes depuis une jusqu'à +3 lignes. Le drââ Stambouli a 28 doigts, ou 24 pouces moins +une ligne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> En arabe, <i>meqiâs, instrument mesureur, mesuroir</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Le docteur Pocoke, qui a fait plusieurs bonnes observations +sur le Nil, s'est tout-à-fait perdu dans l'explication du +texte de Kâlkâchenda: il a cru, sur un premier passage louche, +que le nilomètre du temps d'Omar n'était que de douze coudées; +et il a bâti sur cette erreur un édifice de conjectures +fausses. <i>Voyage de Pocoke</i>, tom. <span class="smcap">II</span>, p. 278.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Voyage en Arabie</i>, tom. 1, p. 102.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Le 17 mai, la colonne avait onze pieds hors de l'eau, +le 3 juin elle en avait onze et demi; donc en dix-sept jours il +y eut une demi-coudée. <i>Voyage de Pocoke</i>, tom. <span class="smcap">II</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Le lit du fleuve s'est exhaussé lui-même comme le reste +du terrain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Dans le bas Delta, on arrose par le moyen des roues, +parce que l'eau est à fleur de terre; mais dans le haut Delta, +il faut établir des chapelets sur les roues, ou élever l'eau par +des potences mobiles. On en voit beaucoup sur la route de +Rosette au Kaire, et l'on se convaincra que ce travail pénible +a un effet très-borné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Herod.</i>, lib. II. Cette anecdote chagrine beaucoup les +chronologistes modernes, qui placent Sésostris avant Moïse, +au temps duquel les chariots subsistaient encore; mais ce n'est +pas la faute d'Hérodote, si l'on n'a pas entendu son système +de chronologie, le meilleur de l'antiquité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Il serait curieux de constater en quelle proportion il +continue jusqu'à Asouan. Des Coptes que j'ai interrogés à ce +sujet, m'ont assuré qu'il était infiniment plus élevé dans tout +le Saïd qu'au Kaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Hérod.</i>, lib. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Cette quantité de canaux est une raison qui peut faire +varier les degrés de l'inondation: car s'il y en a beaucoup, +et qu'ils soient profonds, l'eau s'écoulera plus vite, et s'élèvera +moins; s'il y en a peu, et qu'ils soient superficiels, il arrivera +le contraire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Depuis la publication de ce voyage, l'on m'a fait connaître +un mémoire de Fréret (Acad. des Inscrip., tom. <span class="smcap">XVI</span>), +dans lequel ces questions se trouvent avoir été débattues dès +1745. Dans ce Mémoire, ce savant critique, attaquant de +front le récit d'Hérodote et le témoignage des prêtres égyptiens, prétend que le Delta n'a subi aucun changement depuis +les siècles les plus reculés: il fonde ses raisons contre son accroissement, +sur la position des villes de <i>Tanis</i>, de <i>Damiât</i> +et de <i>Rosette</i>, mais les faits qu'il cite sont vagues, et la différence +de la mesure de Niebuhr en excès sur celle d'Hérodote, +est un argument péremptoire contre son sentiment. A l'égard +de son exhaussement, il prouve par plus d'auteurs que je n'en +ai cités, que depuis Moeris jusqu'à la fin du quinzième siècle, +l'inondation n'a pas cessé d'être la même: ce n'est que depuis +ce temps que les voyageurs ont parlé d'une inondation de 22 +et 23 coudées. Le prince Radzivil est le premier qui en ait +fait mention en l'année 1583. Fréret, rejetant son témoignage +et celui des autres, soutient que l'inondation est toujours la +même, et que la différence des anciens aux modernes vient +de ce que les uns comptent depuis le fond de l'eau, pendant +que les autres ne comptaient que depuis la surface des eaux +basses. Il invoque les observations de Shaw et de Pocoke; +mais en appuyant sa conséquence, elles démentent son explication: +en effet, d'après ces observations, la crue du Nil au-dessus +des plus basses eaux fut en 1714 de 10 coudées 26 +doigts, qui, jointes à 5 coudées et quelques doigts qu'avait +déja le fleuve, donnent 16 coudées et quelques doigts au-dessus +du fond: en 1715 la crue au-dessus des basses eaux +fut de 10 coudées, qui, jointes à 6 coudées qu'avaient déja les +eaux, forment 16 coudées: en 1738 elle fut de 11 coudées +15 doigts, qui, jointes à 5 qu'avait le fleuve, font 16 coudées, +et non pas 20, comme le dit Fréret, p. 353. Donc les +anciens ont compté comme nous depuis le fond, et l'état reste +le même que de tout temps. En se trompant à cet égard, +Fréret rapporte un fait qui, s'il est vrai, est le nœud de l'énigme; +car il dit avoir vu une coudée du nilomètre qui n'a +que 15 pouces 8 lignes de France; or 22 coudées de 15 pouces +8 lignes font 344 pouces 8 lignes, tandis que 16 coudées en +donnent 328, ce qui ne laisse qu'un pied 4 pouces de différence; +en sorte qu'il serait possible que cette nouvelle coudée +fût une innovation des Turks, et que le méqîas portât plusieurs +espèces de coudées. Du reste il n'a point compris l'altération +d'Omar, citée par <i>Kâlkâchenda</i>; et il est loin de +résoudre les 8 coudées de Moeris, en disant qu'elles proviennent +de la dérivation de Soulac. Ainsi, sans déroger au respect +dû à Fréret, je persiste dans mes conclusions.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> On l'assigne au 19 juin précis, mais il serait difficile +d'en déterminer les premiers instans aussi rigoureusement +que le veulent faire les Coptes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Cependant Démocrite l'avait devinée. Voyez l'<i>Histoire</i> +de Diodore de Sicile, liv. II. Je suis même porté à croire +qu'Homère en a eu connaissance; car l'épithète qu'il donne +au Nil (<i>diipetès</i>, tirant son origine du ciel) est une allusion +sensible aux pluies: et j'en conclus que les anciens prêtres +égyptiens ont eu une <i>physique</i> plus étendue que l'on ne pense; +et que les traditions qui avaient cours dans la Grèce, n'étaient +qu'une émanation de leurs livres sacrés.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Lorsqu'il tombe de la pluie en Égypte et en Palestine, +c'est une joie générale de la part du peuple; il s'assemble +dans les rues, il chante, il s'agite et crie à pleine tête, <i>Ya, +allah! ya mobârek!</i> c'est-à-dire: <i>O dieu! ô béni! etc.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> En arabe, <i>kamsîn</i>; mais le <i>k</i> représente le <i>jota</i> espagnol, +ou <i>ch</i> allemand.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Les Arabes du désert les appellent <i>semoum</i> ou <i>poison</i>; +et les Turks <i>châmyelé</i> ou vent de Syrie, dont on a fait vent +<i>samiel</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> L'astronome Beauchamp a souvent observé 37 et 38 +degrés à Basra, et cette chaleur a lieu sur la plupart des +plages de la Perse, de l'Arabie et de l'Inde.—Trente-deux et +33 degrés, qui sont la chaleur du sang, sont très-fréquents en +Floride et en Géorgie (d'Amérique). Ainsi l'Égypte ne peut +se classer que dans les pays de moyenne chaleur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Cependant il faut observer que l'air, sur la côte, est infiniment +moins sec qu'en remontant dans les terres; aussi ne +peut-on laisser, à Alexandrie et à Rosette, du fer exposé 24 +heures à l'air, qu'il ne soit tout rouillé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> En arabe, <i>magârbe</i>, pluriel de <i>magrebi</i>, homme de +<i>garb</i>, ou <i>couchant</i>: ce sont nos <i>Barbaresques</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> En Arabe, <i>bedâoui</i>, formé de <i>bîd, désert, pays sans +habitations</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> D'autant mieux qu'on les trouve au Saïde dès avant Dioclétien; +et qu'il paraît que le Saïde fut moins rempli par les +Grecs que le Delta.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> En effet, j'observe que la figure des nègres représente +précisément cet état de contraction que prend notre visage +lorsqu'il est frappé par la lumière et par une forte réverbération +de chaleur. Alors le sourcil se fronce; la pomme des +joues s'élève; la paupière se serre; la bouche fait la <i>moue</i>. +Cette contraction des parties mobiles n'a-t-elle pas pu et dû +à la longue influer sur les parties solides, et mouler la charpente +même des os? Dans les pays froids, le vent, la neige, +l'air vif opèrent presque le même effet que l'excès de lumière +dans les pays chauds: et nous voyons que presque tous les +sauvages ont quelque chose de la tête du nègre; ensuite viennent +les coutumes de mouler la tête des enfants, et même le +genre de coiffure, qui, par exemple, chez les Tartares étant +un bonnet haut, lequel serre les tempes et relève le sourcil, +me semble la cause du <i>sourcil de chèvre</i> qu'on remarque chez +les Chinois et les Kalmouks: dans les zones tempérées et chez +les peuples qui habitent sous des toits, ces diverses circonstances +n'ayant pas lieu, les traits se montrent allongés par le +repos des muscles, et les yeux à fleur de tête, parce qu'ils +sont protégés contre l'action de l'air.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Lib. <span class="smcap">II</span>, p. 150.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Cette observation qui, lors de la publication de ce voyage, +en 1787, sembla plutôt neuve et piquante que fondée en vérité, +se trouve aujourd'hui portée à l'évidence par des faits +eux-mêmes aussi piquants que décisifs. Blumenbach, professeur +très-distingué d'anatomie à Gottingue, a publié en 1794 +un mémoire duquel il résulte: +</p><p> +1º Qu'il a eu l'occasion de disséquer plusieurs momies +égyptiennes. +</p><p> +2º Que les crânes de ces momies appartiennent à trois différentes +races d'hommes, savoir: l'une, la race éthiopienne +caractérisée par les joues élevées, les lèvres épaisses, le nez +large et épaté, les prunelles saillantes; ainsi, ajoute-t-il, que +Volney nous représente les Coptes d'aujourd'hui. +</p><p> +La seconde race qui porte le caractère des Hindous, et la +troisième qui est mixte et participe des deux premières. +</p><p> +Le docteur Blumenbach cite aussi, en preuve de la première +race, le sphinx gravé dans Norden, auquel les plus savants +antiquaires n'avaient pas fait attention jusque-là. J'y +ajoute en cette édition pour nouveau témoin, le même sphinx +dessiné par l'un des artistes les plus distingués de nos jours, +M. Cassas, auteur du <i>Voyage pittoresque de la Syrie, de l'Egypte, +etc.</i> L'on y remarquera, outre des proportions gigantesques, +une disposition de traits qui établit de plus en plus +ce que j'ai avancé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Voyez <i>le Dict. copte</i>, par Lacroze.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Il n'y a pas jusqu'au savant Pocoke qui, expliquant si +bien les livres, ne put jamais se passer d'interprète. Récemment, +Vonhaven, professeur d'arabe en Danemarck, ne put +pas entendre même le <i>salam alai kom</i> (le bonjour), lorsqu'il +vint en Égypte; et son compagnon, le jeune Forskal, au +bout d'un an, fut plus avancé que lui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Pour faire sentir ces différences à la lecture, il faut appeler +les lettres une à une.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Pas dans tous les cas, mais après l'<i>o</i> et l'<i>u</i>, comme dans +<i>buch</i>, un livre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Lorsque les voyageurs français qui font actuellement le +tour du monde seront revenus, on verra la confusion qu'apportera +dans leurs récits la variété des orthographes anglaise +et française.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Le lecteur curieux de ce genre d'étude peut consulter +un ouvrage que j'ai publié pour remplir l'objet que j'indique +ici. Il est intitulé <i>Simplification des langues orientales</i>, in-8º, +et se trouve chez Bossange frères, libraires, rue de Seine, +nº 12, à Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> <i>Estân</i> est un terme persan qui signifie <i>pays</i>, et s'applique +en finale aux noms propres; ainsi l'on dit <i>Arab-estân</i>, +<i>Frank-estân</i>, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> En 834.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Qui se plaît en Dieu.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Cette différence du <i>t</i> à l'<i>s</i>, vient de ce que la lettre originale +est le <i>th</i> anglais, que les étrangers traduisent tantôt <i>t</i>, +tantôt <i>s</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> En 1239, Holagou-kan, descendant de Djenkiz, abolit +le kalifat dans la personne de <i>Mostâzem</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Ou 972, selon d'Herbelot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Commandant par ordre de Dieu.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Nos anciens en firent <i>soldan</i> et soudan, par le changement +fréquent d'<i>ol</i> en <i>ou</i>; fol, <i>fou</i>; mol, <i>mou</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Mamlouk</i>, participe passif de <i>malak</i>, posséder, signifie +<i>l'homme possédé</i> en propriété; ce qui a le sens d'<i>esclave</i>; +mais cette espèce est distinguée des esclaves domestiques, +ou noirs, qu'on appelle <i>abd</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> L'histoire de ce premier empire des Mamlouks, et en +général celle de l'Égypte depuis l'invasion des Arabes, a laissé +jusqu'à ce jour une lacune dans nos connaissances: néanmoins +il existe à la bibliothèque nationale deux manuscrits +arabes capables de satisfaire notre curiosité à cet égard. La +découverte en est due à M. Venture, interprète des langues +orientales, qui aujourd'hui accompagne le général Buonaparte, +et qui dans nos relations d'amitié et d'estime m'en a +montré une traduction presque achevée. Il est à désirer qu'elle +soit un jour publiée; mais comme le moment en paraît encore +reculé, je crois faire une chose agréable aux lettres et à l'amitié, +en insérant une notice de ces manuscrits que le lecteur +trouvera à la fin de l'article de l'Égypte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Chaik</i> signifie proprement un <i>vieillard, senior populi</i>; +il a pris la même acception en Orient que parmi nous; et il +désigne un <i>seigneur</i>, un commandant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Les femmes des Mamlouks sont, comme eux, des esclaves +transportées de Géorgie, de Mingrelie, etc. On parle +toujours de leur beauté, et il faut y croire sur la foi de la renommée. +Mais un Européen qui n'a été qu'en Turkie n'a pas +le droit d'en rendre témoignage. Ces femmes y sont encore +plus invisibles que les autres, et c'est sans doute à ce mystère +qu'elles doivent l'idée qu'on se fait de leur beauté. J'ai eu +occasion d'en demander des nouvelles à l'épouse d'un de nos +négociants au Kaire, à laquelle le commerce des galons et +des étoffes de Lyon ouvrait tous les <i>harem</i>. Cette dame, qui +a plus d'un droit d'en bien juger, m'a assuré que sur 1,000 +à 1,200 femmes d'élite qu'elle a vues, elle n'en a pas +trouvé 10 qui fussent d'une vraie beauté; mais les Turks ne +sont pas si difficiles; pourvu qu'une femme soit blanche, elle +est belle; si elle est grasse, elle est admirable. <i>Son visage +est comme la pleine lune; ses hanches sont comme des coussins</i>, +disent-ils pour exprimer le superlatif de la beauté. On +peut dire qu'ils la mesurent au quintal. Ils ont d'ailleurs un +proverbe remarquable pour les physiciens: <i>Prends une +blanche pour tes yeux; mais pour le plaisir, prends une Égyptienne</i>. +L'expérience leur a prouvé que les femmes du Nord +sont réellement plus froides que celles du Midi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Hippocrates, lib. de Aere, Locis et Aquis.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Ce pays fut de tout temps une pépinière d'esclaves: il +en fournissait aux Grecs, aux Romains et à l'ancienne Asie. +Mais n'est-il pas singulier de lire dans Hérodote que jadis la +Colchide (aujourd'hui la Géorgie) reçut des habitants noirs +de l'Égypte, et de voir qu'aujourd'hui elle lui en rende de si +différents?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Les corps militaires des janissaires, azâbs, etc., étaient +commandés par des kiâyas, qui, après un an d'exercice, se +démettaient de leur emploi, et devenaient vétérans, avec voix +au <i>diouân</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> J'avais depuis long-temps rédigé cet article, lorsque +Savary a publié deux nouveaux volumes sur l'Égypte, dans +l'un desquels se trouve la vie de ce même Ali-bek. Je comptais +y trouver des récits propres à vérifier ou à redresser les +miens; mais quel a été mon étonnement de voir que nous +n'avons presque rien de commun! Cette diversité m'a été d'autant +plus désagréable, que déja ne m'étant pas trouvé du +même avis sur d'autres objets, il pourra sembler à bien des +lecteurs que je prends à tâche de contrarier ce voyageur. Mais, +outre que je ne connais point la personne de Savary, je proteste +que de telles partialités n'entrent point dans mon caractère. +Par quel accident arrive-t-il donc qu'ayant été sur les +mêmes lieux, ayant dû voir les mêmes témoins, nos récits +soient si divers? J'avoue que je n'en vois pas bien la raison: +tout ce que je puis assurer, c'est que pendant 6 mois que j'ai +vécu au Kaire, j'ai interrogé avec soin ceux de nos négociants et +des marchands chrétiens à qui une longue résidence et un esprit +sage m'ont paru donner un témoignage plus authentique. Je +les ai trouvés d'accord sur les faits principaux, et j'ai eu l'avantage +d'entendre confirmer leurs récits par un négociant +vénitien (C. Rosetti), qui a été l'un des conseillers intimes +d'Ali-bek, et le promoteur de ses liaisons avec les Russes, et +de ses projets sur le commerce de l'Inde. Dans la Syrie, j'ai +trouvé une foule de témoins oculaires des événements communs +au chaik Dâher et à Ali-bek, et j'ai pu juger du degré +d'instruction de mes auteurs d'Égypte. Pendant huit mois +que j'ai demeuré chez les Druzes, j'ai appris de l'évêque +d'Alep, alors évêque d'Acre, mille particularités d'autant plus +certaines, que le ministre de Dâher, <i>Ibrahim-Sabbâr</i>, était +fréquemment dans sa maison. En Palestine, j'ai vécu avec des +chrétiens et des musulmans qui ont commandé des troupes de +Dâher, fait le premier siége de Yâfa avec Ali-bek, et soutenu +le second contre Mohammad-bek. J'ai vu les lieux, j'ai entendu +les témoins; j'ai reçu des notes historiques de l'agent +de Venise à <i>Yâfa</i>, qui a essuyé sa part de tous les troubles. +Voilà les matériaux sur lesquels j'ai rédigé ma narration. Ce +n'est pas que je n'aie trouvé quelques <i>variantes</i> de circonstances: +quels faits n'en ont pas? La bataille de Fontenoi n'a-t-elle +pas dix versions différentes? Il suffit d'obtenir les principaux +résultats, d'admettre les plus grandes probabilités, et +j'ai pu apprendre par moi-même, en cette occasion, combien +la stricte vérité des faits historiques est difficile à établir. +</p><p> +Ce n'est pas non plus que je n'aie entendu quelques-uns +des récits de Savary; et lui-même ne peut être taxé de les +avoir imaginés; car sa narration est, mot pour mot, celle d'un +livre anglais imprimé en 1783, et intitulé <i>Précis de la révolte +d'Ali-bek</i>*, quoiqu'il n'y ait que quarante pages consacrées à +ce sujet, et que le reste ne traite que de lieux communs, de +mœurs et de géographie. J'étais au Kaire lorsque les papiers +publics rendirent compte de cet ouvrage; et je me rappelle +bien que lorsque nos négociants entendirent parler d'une +Marie, femme d'Ali-bek; d'un Grec Dâoud, père de ce commandant; +d'une reconnaissance comme celle de Joseph, ils +se regardèrent avec étonnement, et finirent <i>par rire des +contes qu'on faisait en Europe</i>. Ainsi le facteur anglais, qui +était en Égypte en 1771, a beau réclamer l'autorité du kiâya +d'Ali-bek et d'une foule de beks qu'il a consultés <i>sans savoir +l'arabe</i>, on ne peut le regarder comme bien instruit. Je le +suspecte d'autant plus d'erreur, qu'il débute par une faute +impardonnable, en disant que le pays d'<i>Abaza</i> est la même +chose qu'<i>Amasée</i>, puisque l'un est une contrée du Caucase, +en tirant vers le Kuban, et l'autre une ville de l'ancienne +Cappadoce ou Natolie moderne. +</p><p> +* An account of the history of the revolt of Ali-bek, etc. <i>London</i>, 1783, 1 vol. in-8º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Les Turks estiment en premier lieu les esclaves Tchercasses +ou Circassiens, puis les Abazans; 3º les Mingreliens; +4º les Géorgiens; 5º les Russes et les Polonais; 6º les Hongrois +et les Allemands; 7º les Noirs; et enfin les derniers de +tous sont les Espagnols, les Maltais et autres Francs, qu'ils +déprisent comme étant ivrognes, débauchés, mutins et de +peu de travail.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Lors de sa ruine, ses piastres perdirent vingt pour cent, +parce qu'on prétendit qu'elles étaient surchargées d'alliage. +Un négociant en fit passer 10,000 à Marseille, et elles rendirent +à la fonte un bénéfice assez considérable.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> C. Rosetti; son frère Balthasar Rosetti devait être douanier +de Djedda.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Peu après, les habitants de la Mekke chassèrent les +Mamlouks du port et de la ville, et rétablirent le chérif que +l'on avait dépossédé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Les gens de Dâher portaient ce nom, parce que le +siége originel de l'état de Dâher était à Safad, village de +Galilée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Prononcez <i>Sède</i>; c'est la ville qui a succédé à Sidon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> A raison du pèlerinage, dont les deux grandes caravanes +partent du Kaire et de Damas.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Tel que Sâlêh-bek.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Poignard qu'on porte à la ceinture.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Ali-bek, partant pour un exil (car il fut exilé jusqu'à +trois fois), était campé près du Kaire, ayant un délai de 24 +heures pour payer ses dettes: un nommé Hasan, janissaire, +à qui il devait 500 sequins (3,750 liv.), vint le trouver. Ali, +croyant qu'il demandait son argent, commença de s'excuser; +mais Hasan, tirant 500 autres sequins, lui dit: Tu es dans le +malheur, prends encore ceux-ci. Ali, confondu de cette générosité, +jura, par la tête du prophète, que s'il revenait, il +ferait à cet homme une fortune sans exemple. En effet, à son +retour, il le créa son fournisseur général des vivres; et +quoiqu'on l'avertît des concussions scandaleuses de Hasan, jamais +il ne les réprima.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Sabbâr</i> en grasseyant l'<i>r</i>, ce qui signifie <i>teinturier</i>; +avec l'<i>r</i> ordinaire ce mot signifierait <i>sondeur</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Au mois de juin 1776.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> C'est-à-dire dont il avait été patron: chez les Mamlouks, +l'affranchi passe pour l'enfant de la <i>maison</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> 2,625,000 livres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> La formule de déposition consiste en ce mot: <i>Enzel</i>; +c'est-à-dire, <i>descends</i> du château.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Je dis anciennes, car aujourd'hui on n'y fabrique plus +d'acier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Voyez, <i>Voyage</i>, tom. II, État politique de la Syrie, +chap. III, la note relative aux <i>châles</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Les négociants européens, qui ont pris goût à ce luxe, +ne croient pas avoir une garde-robe décente quand elle ne +passe pas 12 ou 15,000 francs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Lorsque j'étais au Kaire, des Mamlouks enlevèrent la +femme d'un Juif qui passait le Nil avec elle. Ce Juif ayant +fait porter des plaintes à Mourâd, ce bek répondit de sa voix +de charretier: <i>Eh, laissez ces jeunes gens s'ébattre!</i> Le soir, +les Mamlouks firent dire au Juif qu'ils lui rendraient sa femme +s'il comptait 100 piastres pour <i>leurs peines,</i> et il fallut en +passer par-là. Il est remarquable que dans les mœurs du pays, +l'article des femmes est une chose plus sacrée que la vie +même.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> On se rappelle que l'Égypte est un pays nu et sans bois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> En Turkie, les tombeaux, selon l'usage des anciens, +sont toujours hors des villes; et comme chaque tombeau a +ordinairement une grande pierre et une petite maçonnerie, +il en résulte presque une seconde ville, que l'on pourrait appeler, +comme jadis à Alexandrie, <i>Nécropolis, la ville des +morts</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Ils ont contre cet usage des préjugés superstitieux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> En arabe <i>qâiem maqâm</i>, mot à mot <i>tenant lieu</i>, dont +on a fait <i>caïmacan</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> En effet, la plupart des peuples anciens et modernes +qui ont déployé une grande activité se trouvent être des +montagnards. Les Assyriens, qui conquirent depuis l'Indus +jusqu'à la Méditerranée, vinrent des montagnes d'Atourie. +Les Kaldéens étaient originaires des mêmes contrées; les +Perses de Cyrus sortirent des montagnes de l'Élymaïde, les +Macédoniens, des monts Rhodope. Dans les temps modernes, +les Suisses, les Écossais, les Savoyards, les Miquelets, les +Asturiens, les habitants des Cévennes, toujours libres, ou difficiles +à soumettre, prouveraient la généralité de cette règle, +si l'exception des Arabes et des Tartares n'indiquait qu'il est +une autre cause morale qui appartient aux plaines comme aux +montagnes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Quand un homme est tué par un autre, la famille du +mort exige de celle de l'assassin un <i>talion</i>, dont la poursuite +se transmet de race en race, sans jamais l'oublier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Quand un homme a subi cette torture sans déceler son +argent, on dit de lui: <i>C'est un homme</i>, et ce mot l'indemnise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Souvent, sur un soupçon, ils les égorgent; et ce préjugé +a lieu également dans la Syrie. Lorsque j'étais à Ramlé, +un paysan se promena plusieurs jours dans le marché, ayant +son manteau taché du sang de sa fille qu'il avait ainsi égorgée; +le grand nombre l'approuvait: la justice turke ne se mêle +pas de ces choses.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Cette caravane vient par terre le long du Nil; c'est +avec elle que Bruce, Anglais, revint en 1772 de l'Abissinie, +où il avait fait le voyage le plus hardi qu'on ait tenté dans ce +siècle. En traversant le désert, la caravane manqua de vivres, +et vécut pendant plusieurs jours de gomme seulement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> J'ai vu au Kaire plusieurs noirs arrivés par cette caravane, +qui venaient du pays des <i>Foulis</i>, au nord du Sénégal, +qui disaient avoir vu des Francs dans leurs contrées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Espèce de bateaux qui portent une immense voile latine +rayée de bleu et de brun comme du coutil.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> En 1784, l'Égypte consommait pour 2 millions et +demi de nos denrées, et nous en rendait pour 3 millions. +Or, cette branche étant au moins le cinquième de tout son +commerce, il ne peut s'évaluer à plus de 15 millions d'actif +au total.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Les anciens ont pensé que la mer Rouge était plus élevée +que la Méditerranée; en effet, si l'on observe que, depuis le +canal de Qolzoum jusqu'à la mer, le Nil a encore une pente +l'espace de 30 lieues, l'on ne croira pas cette idée si ridicule, +encore qu'il semble que le niveau dût s'établir par le cap +de Bonne-Espérance. Ajoutez qu'il est de fait que des vents +continus d'un même côté élèvent les eaux sur les rives opposées: +ainsi les vents d'est élèvent de 12 à 18 pouces le niveau +de la mer dans les ports de Toulon, de Marseille et de la Catalogne; +et la mousson de sud doit produire un effet semblable +dans le canal long et étroit de la mer Rouge: mais par +inverse la mousson de nord doit produire l'effet contraire; +dans tous les cas l'expérience des anciens est à recommencer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Strabo, lib. XVII: or la guerre de Troie, selon des +calculs qui me sont particuliers, correspond au temps de Salomon. +Voyez un <i>Mémoire sur la chronologie ancienne</i>, inséré +dans le <i>Journal des savants</i>, janvier 1782; et dans l'<i>Encyclopédie +par ordre de matières</i>, tom. III des Antiquités.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Lib. XVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Elle resta plus de 40 jours assemblée, différant son +départ par diverses raisons, entre autres à cause des jours +<i>malheureux</i> dont les Turks ont la superstition comme les Romains. +Enfin elle partit le 27 juillet, et arriva le 29 à Suez, +ayant marché 29 heures par la route des Haouatâs, 1 lieue +plus au sud que le lac des Pèlerins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> C'est le nom que les Provençaux donnent au dahler de +l'Empire, d'après les Arabes, qui l'appellent <i>Riâl oboutâqà</i>, +ou <i>père de la fenêtre</i>, à cause de son écusson, qui ressemble, +selon eux, à une fenêtre. Le dahler vaut 5 livres 5 sous de +France.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> En mai 1783, la flotte de Djedda, consistant en 28 +voiles, dont 4 vaisseaux percés pour 60 canons, apporta près +de 30,000 fardes de café, qui, à raison de 370 livres la +farde, font un poids total de 11,100,000 livres, ou 101,000 +quintaux; mais il faut observer que les demandes de cette +année furent un tiers plus fortes qu'à l'ordinaire. Ainsi l'on +doit compter 60 à 70,000 quintaux par an. La farde payant +216 livres de droits à Suez, les 30,000 fardes ont rendu à la +douane 6,480,000 livres tournois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> +</p> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td>A Moka</td><td align="right">16</td><td>liv.</td></tr> +<tr><td>A Suez</td><td align="right">147</td><td> </td></tr> +<tr><td>Plus</td><td align="right" +style="border-bottom:1px solid black;">69</td><td> </td></tr> +<tr><td align="right">Total des droits </td><td align="right">232</td><td> </td></tr> +<tr><td>Achat</td><td align="right" +style="border-bottom:1px solid black;">236</td><td> </td></tr> +<tr><td align="right"><span class="smcap">Total</span></td><td align="right">468</td><td> </td></tr> +</table> + +<p> +A quoi joignant le fret, les pertes, les déchets, on ne doit +pas s'étonner si le café moka se vend 45 et 50 sous la livre en +Égypte, et 3 francs à Marseille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> En général les Orientaux ont une aversion pour les +mœurs d'Europe, qui les éloigne de toute idée d'émigration.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Les nouvelles du temps parlèrent beaucoup de ce pillage, +à l'occasion de M. de Saint-Germain, de l'île de Bourbon, +dont le désastre fit du bruit en France. La caravane était +composée d'officiers et de passagers anglais et de quelques prisonniers +français, qui étaient venus sur 2 vaisseaux débarquer +à Suez, pour passer en Europe par la voie du Kaire. +Les Arabes bedouins de <i>Tôr</i>, informés que ces passagers seraient +accompagnés d'un riche chargement, résolurent de les +piller, et les pillèrent en effet à cinq lieues de Suez. Les Européens, +dépouillés nus comme la main, et dispersés par la +frayeur, se partagèrent en deux bandes. Les uns retournèrent +à Suez; les autres, au nombre de 7, croyant pouvoir arriver +au Kaire, s'enfoncèrent dans le désert. Bientôt la fatigue, la +soif, la faim et l'ardeur du soleil, les firent périr les uns après +les autres. Le seul M. de Saint-Germain résista à tous ces maux. +Pendant 3 jours et 2 nuits, il erra dans ce désert aride et nu, +glacé du vent de nord pendant la nuit (c'était en janvier), +brûlé du soleil pendant le jour, sans autre ombrage qu'un +seul buisson, où il se plongea la tête parmi les épines, sans +autre boisson que son urine. Enfin, le troisième jour, ayant +aperçu l'eau de <i>Berket-el-Hadj</i>, il s'efforça de s'y rendre; +mais déja il était tombé trois fois de faiblesse, et sans doute +il fût resté à sa dernière chute, si un paysan, monté sur son +chameau, ne l'eût aperçu d'une grande distance. Cet homme +charitable le transporta chez lui, et l'y soigna pendant trois +jours avec la plus grande humanité. Au bout de ce terme, les +négociants du Kaire, informés de son aventure, firent apporter +M. de Saint-Germain à la ville; il y arriva dans l'état le +plus déplorable. Son corps n'était qu'une plaie; son haleine +était celle d'un cadavre, et il ne lui restait que le souffle de la +vie. Cependant, à force de soins et d'attentions, Charles Magallon, +qui l'avait reçu dans sa maison, eut la satisfaction de +le sauver, et même de le rétablir. On a beaucoup parlé, dans +le temps, de la barbarie des Arabes, qui cependant ne tuèrent +personne; aujourd'hui l'on doit blâmer l'imprudence des Européens, +qui dans toute cette affaire se conduisirent comme +des fous. Il régnait parmi eux la plus grande discorde, et ils +avaient poussé la négligence au point de n'avoir pas un pistolet +en état. Toutes les armes étaient au fond des caisses. D'ailleurs, +il paraît que les Arabes n'agirent pas de leur propre +mouvement: des personnes bien instruites assurent que l'affaire +avait été préparée à Constantinople par la compagnie +anglaise de l'Inde, qui voyait de mauvais œil que des particuliers +entrassent en concurrence avec elle pour le débit des +marchandises du Bengale; et ce qui s'est passé dans le cours +des poursuites a prouvé la vérité de cette assertion.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Le blé est prohibé, et Pocoke remarquait en 1737 que +cela avait nui à la culture.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Espèce de grain assez semblable aux lentilles, qui croît +par touffes, sur un roseau de 6 à 7 pieds de haut: c'est le +<i>holcus arundinaccus</i> de Linné.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Ils ont observé que ces avanies vont, année commune, +à 63,000 livres tournois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Ce nom de <i>Masr</i> a les mêmes consonnes que celui de +<i>Mesr</i>-aïm, allégué par les Hébreux; lequel, à raison de sa +forme plurielle, semble désigner proprement les habitants du +Delta, pendant que ceux de la Thébaïde s'appelaient <i>Benikous</i> +ou <i>enfants de kous</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Le sultan Sélim avait assigné des bateaux pour les porter +sans cesse à la mer; mais on a détruit cet établissement +pour en détourner les deniers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Elle s'appelle <i>karadj</i>; <i>k</i> est ici le <i>jota</i> espagnol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> D'Anville a connu deux listes des villages de l'Égypte: +l'une, du siècle dernier, compte 2,696 villes et villages; l'autre, +du milieu de celui-ci, 2,395, dont 957 au Saïd, et 1,439 +dans le Delta (ce qui fait cependant, comme l'observe aussi +d'Anville, 2,396). Le résumé que je donne est de l'année +1783.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Les tourterelles, dont il y a une prodigieuse quantité, +font leurs nids dans les maisons, et les enfants mêmes n'y +touchent pas.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Il faut observer que les aveugles des villages viennent +s'établir à la mosquée des Fleurs (<i>el-Azhar</i>), où ils ont une +espèce d'hôpital. Lazaret me paraît venir de là.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Cependant, l'histoire observe que plusieurs des Faraons +moururent aveugles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Ils la pratiquent en insérant un fil dans la chair, ou +en faisant respirer ou avaler de la poudre de boutons desséchée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> On peut citer en preuve les Mamlouks, qui, au moyen +d'une bonne nourriture et d'un régime bien entendu, jouissent +de la santé la plus robuste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a></p> +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><i>Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.</i></td></tr> +<tr><td align="right"><span class="smcap">Virg.</span></td></tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> On voit souvent en Égypte pendre sur le visage des +enfants, et même sur celui des hommes faits, de petits morceaux +d'étoffes rouges, ou des rameaux de corail et de verre +coloré; leur usage est de fixer, par leur couleur et leur +mouvement, le premier coup d'œil de <i>l'envieux</i>, parce que +c'est celui-là, disent-ils, qui <i>frappe</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Les Égyptiens et les Turks en général ont pour le +bain d'étuve une passion difficile à concevoir dans un pays +aussi chaud que le leur; mais elle me paraît venir moins +des sensations que des préjugés. La loi du <i>Qôran</i>, qui +ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir conjugal, +est elle seule un motif très-puissant; et la vanité qu'ils +attachent à l'exécuter en devient un autre qui n'est pas +moins efficace. Pour les femmes, il se joint à ces motifs, +1º que le bain est le seul lieu d'assemblée où elles puissent +faire parade de leur luxe et se régaler de melons et fruits, de +pâtisserie et autres friandises; 2º qu'elles croient, ainsi que +l'a remarqué Prosper Alpin, que le bain leur donne cet embonpoint +qui passe pour la beauté. Quant aux étrangers, leurs +opinions diffèrent comme leurs sensations. Plusieurs négociants +du Kaire aiment le bain, d'autres s'en sont trouvés +maltraités, et je leur ai ressemblé. Il m'a donné des vertiges +et des tremblements de genoux qui durèrent 2 jours. J'avoue +qu'une eau vraiment brûlante, et qu'une sueur arrachée +par les convulsions du poumon autant que par la chaleur, +m'ont paru des plaisirs d'une espèce étrange, et je n'envierai +plus aux Turks ni leur opium, ni leurs étuves, ni leurs +<i>masseurs trop complaisants</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Le lendemain il donne toujours un lavement pour évacuer +ce kina.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Prosper Alpin, médecin vénitien, qui écrivait en 1591, +dit également que la peste n'est point originaire d'Égypte; +qu'elle y vient de Grèce, de Syrie, de Barbarie; que les chaleurs +la tuent, etc. Voyez <i>de Medicinâ Ægyptiorum</i>, p. 28.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Au Kaire, on a observé que les porteurs d'eau, sans +cesse arrosés de l'eau fraîche qu'ils portent dans une outre +sur leur dos, ne sont jamais attaqués de la peste: mais ici +c'est <i>lotion,</i> et non pas humidité; d'autre part, l'astronome +Beauchamp m'observe, dans une lettre écrite de Bagdad, +que la peste qui précéda 1787 moissonna tous les porteurs +d'eau de la ville. Les Européens même, malgré leurs lotions +de vinaigre, n'échappèrent pas, et cependant l'un d'eux qui +en but des verres entiers se sauva. Beauchamp fait d'ailleurs +la remarque curieuse que la peste ne passe jamais dans +la Perse, dont le climat est en général plus tempéré, et le sol +montueux et couvert de végétaux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> L'année dernière en fait preuve, puisqu'il a éclaté dans +Tunis une peste aussi violente qu'on en ait jamais éprouvé. +Elle fut apportée par des bâtiments venant de Constantinople, +qui corrompirent les gardes et entrèrent en fraude sans +faire de quarantaine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Lorsque j'écrivais ceci en 1786, je ne connaissais pas la +lettre d'Amrou au kalife Omar, laquelle traite précisément +sous les mêmes rapports du même sujet. Le lecteur ne peut +que me savoir gré de lui citer ce morceau curieux de l'éloquence +orientale.</p> + +<p class="c"> +<i>Lettre du kalife Omar ebn-el-Kattâb, à Amrou, son<br /> +lieutenant en Égypte.</i> +</p><p> +O Amrou, fils d'el-Aâs, ce que je désire de toi, à la réception +de cette lettre, c'est que tu me fasses de l'Égypte une +peinture assez exacte et assez vive pour que je puisse m'imaginer +voir de mes propres yeux cette belle contrée. Salut. +</p> +<p class="c"> +<i>Réponse d'Amrou.</i> +</p><p> +O prince des fidèles! peins-toi un désert aride, et une campagne +magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a +la forme d'une colline de sable, et l'autre du ventre d'un cheval +étique ou du dos d'un chameau: voilà l'Égypte! Toutes +ses productions et toutes ses richesses, depuis Asouan (Syène) +jusqu'à Menchâ, viennent d'un fleuve béni qui coule avec majesté +au milieu d'elle. Le moment de la crue et de la retraite +de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la lune; +il y a une époque fixe dans l'année où toutes les sources de +l'univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel +la Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux +augmentent, sortent de son lit, et couvrent toute la face de l'Égypte +pour y déposer un limon productif. Il n'y a plus de +communication d'un village à l'autre, que par le moyen de +barques légères, aussi nombreuses que les feuilles de palmier. +</p><p> +Lorsqu'ensuite arrive le moment où ses eaux cessent d'être +nécessaires à la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans +les bornes que le destin lui a prescrites, pour laisser recueillir +le trésor qu'il a caché dans le sein de la terre. +</p><p> +Un peuple protégé du ciel, et qui comme l'abeille ne semble +destiné qu'à travailler pour les autres, sans profiter lui-même +du prix de ses sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la +terre, et y dépose des semences dont il attend la fécondité du +bienfait de cet <i>être</i> qui fait croître et mûrir les moissons.—Le +germe se développe, la tige s'élève, l'épi se forme par le +secours d'une rosée qui supplée aux pluies, et qui entretient +le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante récolte +succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi, ô prince des +fidèles! que l'Égypte offre tour à tour l'image d'un désert +poudreux, d'une plaine liquide et argentée, d'un marécage +noir et limoneux, d'une prairie verte et ondoyante, d'un parterre +orné de fleurs variées, et d'un guéret couvert de moissons +jaunissantes: béni soit le créateur de tant de merveilles! +</p><p> +Trois choses, ô prince des fidèles! contribuent essentiellement +à la prospérité de l'Égypte et au bonheur de ses habitants. +La première, de ne point adopter légèrement des +projets inventés par l'avidité fiscale, et tendants à accroître +l'impôt; la seconde, d'employer le tiers des revenus à l'entretien +des canaux, des ponts et des digues; la troisième, de ne +lever l'impôt qu'en nature, sur les fruits que la terre produit. +Salut.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Il y en eut un très-violent entre autres l'an 1112.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> On peut, à ce sujet, consulter les planches de <i>Norden</i>, +qui rendent cet état sensible.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Multum mentitur qui multum vidit</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Personne n'a moins que moi de sujets d'humeur contre +l'Égypte: j'y ai éprouvé, de la part de nos négociants, l'accueil +le plus généreux et le plus honnête; jamais il ne m'est +arrivé aucun accident désagréable, pas même de mettre pied +à terre devant les Mamlouks. Il est vrai que le plus souvent, +et malgré la honte qu'on y attribue, je ne marchais qu'à pied +dans les rues.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> La vue des pyramides, que je joins à cette édition, et +qui manque aux premières, n'est pas prise du bord du fleuve +même, qui en est trop distant, mais du bord du canal qui se +trouve dans la plaine avant d'arriver au rocher, et qui n'est +rempli qu'au temps de l'inondation. Le talent de l'artiste me +paraît avoir donné dans ce dessin circonscrit l'idée la plus +étendue et la plus exacte de ces prodigieux monuments.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> A la liste de ces différences, alléguée par Savary, il +faut ajouter la mesure récente de Niebuhr qui donne à la +grande pyramide 480 pieds de hauteur perpendiculaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Je n'entends pas les seules pyramides de Djizé, mais +toutes en général. Quelques-unes, comme celle de Bayamont, +n'ont de rochers ni dessous, ni aux environs. Voyez <i>Pocoke</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Néanmoins je ne conteste pas à la plus grande des pyramides +la propriété que lui a découverte l'ingénieux et savant +Dupuis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Elle a 13 pas de long sur 11 de large, et à peu près +autant de hauteur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> La grande pyramide elle-même en est un; mais s'il est +constaté que le côté de sa base équivaut juste à 1 stade alexandrin +(de 684 pieds 9 pouces 60 centièmes), et se trouve +être exactement la 500 partie d'un degré du cercle terrestre, +tel que nous-mêmes le connaissons; si, comme l'observe +l'ingénieux et savant Dupuis, ses pans sont disposés +sous un angle tel qu'à l'entrée du soleil dans les signes équinoxiaux +son disque paraît placé au sommet pour le spectateur à genoux à la base, il faut convenir que dans la construction +de celle-là l'on a combiné d'autres motifs. Au reste, +ces questions seront bientôt éclaircies par les savants qui +sont en Égypte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Voici la marche de cette étymologie. Le mot français +<i>pyramide</i>, est le grec <i>pyramis, idos</i>; mais dans l'ancien +grec, l'<i>y</i> était prononcé <i>ou</i>; donc il faut dire <i>pouramis</i>. Lorsque +les Grecs, après la guerre de Troie, fréquentèrent l'Égypte, +ils ne devaient point avoir, dans leur langue, le nom +de cet objet nouveau pour eux; ils dûrent l'emprunter des +Égyptiens. <i>Pouramis</i> n'est donc pas grec, mais égyptien. Or, +il paraît constant que les dialectes de l'Égypte, qui étaient +variés, ont eu de grandes analogies avec ceux des pays voisins, +tels que l'Arabie et la Syrie. Il est vrai que, dans ces +langues, <i>p</i> est une prononciation inconnue; mais il est de fait +aussi que les Grecs, en adoptant des mots <i>barbares</i>, les altéraient +presque toujours, et confondaient souvent un son +avec un autre à peu près semblable. Il est de fait encore, que, +dans des mots connus, <i>p</i> se trouve sans cesse pris pour <i>b</i>, qui +n'en diffère presque pas. Dans cette donnée, <i>pouramis</i> devient +<i>bouramis</i>. Or, dans le dialecte de la Palestine, <i>bour</i> signifie +<i>toute excavation</i> en terre, une <i>citerne</i>, une <i>prison</i> proprement +<i>souterraine</i>, un <i>sépulcre</i>. Voyez <i>Buxtorf</i>, <i>Lexicon hebr.</i> +Reste <i>amis</i>, où l's finale me paraît une terminaison substituée +au <i>t</i>, qui n'était point dans le génie grec, et qui faisait l'oriental, +<i>a-mit, du mort</i>; <i>bour a-mit, caveau du mort</i>; cette substitution +de l'<i>s</i> au <i>t</i> a un exemple dans <i>atribis</i>, bien connu +pour être <i>atribit</i>: c'est aux connaisseurs à juger s'il est beaucoup +d'étymologies qui réunissent autant de conditions que +celle-ci.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Ce prince, dit-il, régna cinquante ans, et il en employa +vingt à bâtir la pyramide. Le tiers de l'Égypte fut employé, +par corvées, à tailler, à transporter et à élever les pierres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Il est remarquable que si l'on écrivait le nom égyptien +allégué par les Grecs, en caractères phéniciens, on se servirait +des mêmes lettres que nous prononçons <i>pharao</i>; l'<i>o</i> final +est dans l'hébreu un <i>h</i>, qui à la fin des mots devient très-souvent +<i>t</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Je ne connais rien de plus propre à figurer les pyramides, +à Paris, que l'Hôtel des Invalides, vu du Cours-la-Reine. +La longueur du bâtiment étant de six cents pieds, égale +précisément la base de la grande pyramide; mais pour s'en +figurer la hauteur et la solidité, il faut supposer que la face +mentionnée s'élève en un triangle dont la pointe excède la hauteur +du dôme des deux tiers de ce dôme même (il a 300 +pieds): de plus, que la même face doit se répéter sur 4 +côtés en carré, et que tout le massif qui en résulte, est plein, +et n'offre à l'extérieur qu'un immense talus disposé, par +gradins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Je tiens ce fait des négociants d'Acre, qui le racontent +sur la foi d'un capitaine de Marseille, qui, dans le temps, +chargeait du riz à Damiât.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Environ 437,000 livres. En 1780, Mourad-bek retirait de Faraskour 100,000 pataques +ou 525,000 livres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Voilà pourquoi tout prospérait, car l'impôt foncier variable chaque année tue l'industrie +et perd les états. (<i>Note de Volney</i>).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Baï</i> en turkman signifie <i>riche;</i> c'est le <i>bey</i> tunisien. <i>Daï</i> ou <i>dey</i> signifie <i>brave</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Ces lettres, appelées bàtaïq, contenaient l'avis pur et simple; elles s'attachaient +sous l'aile: elles étaient datées du lieu, du jour, de l'heure. On expédiait par duplicata: +à l'arrivée de l'oiseau, la sentinelle le portait au sultan même, qui détachait l'écrit. +Les pigeons bien dressés étaient hors de prix. Ces établissements étaient fort coûteux, +mais très-utiles. On appelait les pigeons les <i>anges des rois</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Le traducteur croit que l'on a oublié un colombier à el-Arich, fondé sur la trop +grande distance incommode au transport des pigeons.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> On suppose ici l'omission d'un colombier sur les montagnes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> C'est-à-dire vers l'an 750 avant Jésus-Christ. Voilà +pourquoi Homère, qui écrivit au commencement de ce siècle-là, +ne l'a point citée, quoiqu'il fasse mention des habitants +du pays: il s'est servi du nom oriental <i>Aram</i>, altéré dans <i>Ariméén</i>, +et <i>Erembos</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Les géographes le citent cependant quelquefois, en l'écrivant +<i>Souria</i>, selon la traduction perpétuelle de l'<i>y</i> en <i>ou</i> +arabe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Prononcez <i>châm</i> et non <i>kâm</i>; et, règle générale dans +les mots arabes que je cite, prononcez <i>ch</i> comme dans <i>charme</i>, +fût-il à la fin du mot. D'Anville écrit <i>shâm</i>, parce qu'il suit +l'orthographe anglaise, dans laquelle <i>sh</i> est notre <i>ch</i>: <i>El-Châm</i> +tout seul est le nom de la ville de <i>Damas</i>, réputée +capitale de la Syrie. J'ignore pourquoi Savary en a fait <i>El-Chams</i>, +ville du soleil.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Dans l'antiquité, les peuples qui adoraient le soleil, lui +rendant leur hommage au moment de son lever, se supposèrent +toujours la face tournée à l'orient. Le nord fut <i>la gauche</i>, le +midi <i>la droite</i>, et le couchant <i>le derrière</i>, appelé, en oriental, +<i>acheron</i> et <i>akaron</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> L'ancienne <i>Béryte</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Tous les vaisseaux qui vont à Alexandrette touchent en +Cypre, dont la partie méridionale est une plaine nue et ravagée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Il faut en excepter le mont <i>Casius,</i> qui s'élève sur Antioche +comme un énorme pic. Mais Pline passe l'hyperbole, +quand il dit que de sa pointe on découvre en même temps +l'aurore et le crépuscule.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Il n'y a plus que 4 ou 5 de ces arbres qui aient quelque +apparence.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> C'est le terrain appelé grottes d'Engaddi, où se retirèrent +de tout temps les vagabonds. Il y en a qui tiendraient 1,500 +hommes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> On estime que le mont Blanc, le plus élevé des Alpes, +a 2,400 toises au-dessus du niveau de la mer; et le pic d'Ossian +dans les Pyrénées, 1,900.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> La rivière du Lait, qui se verse dans <i>Nahr-el-Salib</i>, +appelée aussi rivière du <i>Bairout</i>; cette arcade a plus de 160 +pieds de long sur 85 de large, et près de 200 pieds d'élévation +au-dessus du torrent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Ces ruisseaux souterrains sont communs dans toute la +Syrie; il y en a près de Damas, aux sources de l'Oronte, et +à celles du Jourdain. Celui de <i>Mar-Hanna</i>, couvent de Grecs, +près du village de <i>Chouaîr</i>, s'ouvre par un gouffre appelé <i>el-Bâlouè</i>, +c'est-à-dire <i>l'engloutisseur</i>; c'est une bouche d'environ +10 pieds de large, située au fond d'un entonnoir. A 15 +pieds de profondeur est une espèce de premier fond; mais il +ne fait que masquer une ouverture latérale très-profonde. Il y +a quelques années qu'on le ferma, parce qu'il avait servi à receler +un meurtre. Les pluies d'hiver étant venues, les eaux +s'accumulèrent et firent un lac assez profond; mais quelques +filets d'eau s'étant fait jour parmi les pierres, elles furent bientôt +dégarnies de la terre qui les liait: alors la masse des eaux +faisant effort, l'obstacle creva tout-à-coup avec une explosion +semblable à un coup de tonnerre; la réaction de l'air comprimé +fut telle, qu'il jaillit une trombe d'eau à plus de 200 pas sur +une maison voisine. Le courant établi par cette issue forma +un tournoiement qui engloutit les arbres et les vignes plantés +dans l'entonnoir, et alla les rejeter par la seconde issue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Lib. XVI, p. 264.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> Il est vrai que le Jourdain est profond; mais si l'Oronte +n'était arrêté par des barres multipliées, il resterait à sec pendant +l'été.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Le lac d'Antioche abonde surtout en anguilles et en une +espèce de poisson rouge de médiocre qualité. Les Grecs, qui +sont des jeûneurs perpétuels, en font une grande consommation. +Le lac de Tabarié est encore plus riche; il est surtout +rempli de crabes; mais comme ses environs ne sont peuplés +que de musulmans, il est peu pêché.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Sur toute la côte de Syrie, et notamment à Tripoli, les +plus bas degrés du thermomètre en hiver sont 9 et 8 degrés +au-dessus de la glace; en été, dans les appartements bien clos, +il va jusqu'à 25 et demi et 26. Quant au baromètre, il est +remarquable que, dans les derniers jours de mai, il se fixe à +28 pouces, et ne varie plus jusqu'en octobre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> C'est ce que pratiquent plusieurs des habitants de ce +canton, qui passent l'hiver près de Tripoli, pendant que leurs +maisons sont ensevelies sous la neige.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Mar-<i>Hanna</i> el-<i>Chouair</i>; c'est-à-dire <i>Saint-Jean</i> près +du village de <i>Chouair</i>. Ce monastère est dans une vallée de +rocailles, qui verse dans celle de <i>Nahr-el-Kelb</i>, ou <i>torrent du +Chien</i>. Les religieux sont grecs-catholiques, de l'ordre de +Saint-Basile: j'aurai occasion d'en parler plus amplement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Maison ci-devant des jésuites, occupée aujourd'hui par +les lazaristes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Je n'ai jamais vu en Syrie de sarrasin, et l'avoine y est +rare. On n'y donne aux chevaux que de l'orge et de la paille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> J'en ai vu qui pesaient 18 livres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Broulos</i>, sur la côte d'Égypte, a des pastèques meilleures +que dans le reste du Delta, où les fruits sont en général trop +aqueux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> On a long-temps cru que l'insecte de la cochenille appartenait +exclusivement au Mexique; et les Espagnols, pour s'en +assurer la propriété, ont défendu l'exportation de la cochenille +vivante, sous peine de mort; mais Thierri, qui réussit à +l'enlever en 1771, et qui la transporta à Saint-Domingue, a +trouvé que les nopals de cette île en avaient dès avant son arrivée. +Il paraît que la nature ne sépare presque jamais les insectes +des plantes qui leur sont appropriées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> La disposition du terrain de l'Yemen et du Téhama a +beaucoup d'analogie avec celle de la Syrie. Voyez Niebuhr, +<i>Voyage en Arabie</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Pour compléter l'histoire naturelle de la Syrie, il convient de dire qu'elle produit tous nos animaux domestiques; +mais elle y ajoute le buffle et le chameau, dont l'utilité est si +connue. En fauves, on y trouve dans les plaines des gazelles +qui remplacent notre chevreuil; dans les montagnes et les +marais, quantité de sangliers moins grands et moins féroces +que les nôtres. Le cerf et le daim n'y sont point connus; le +loup et le vrai renard le sont très-peu; mais il y a une prodigieuse +quantité de l'espèce mitoyenne appelée <i>chacal</i> (en Syrie +ou le nomme <i>ouâoui</i>, par imitation de son cri; et en Égypte +<i>dîb</i> ou <i>loup</i>). Les chacals habitent par troupes aux environs +des villes, dont ils mangent les charognes; ils n'attaquent jamais +personne, et ne savent défendre leur vie que par la fuite. +Chaque soir ils semblent se donner le mot pour hurler, et +leurs cris, qui sont très-lugubres, durent quelquefois un quart +d'heure. Il y a aussi dans les lieux écartés des hyènes (en arabe +<i>daba</i>) et des onces, faussement appelés tigres <i>(Némr)</i>. Le +Liban, le pays des Druzes et de Nâblous, le mont Carmel et +les environs d'Alexandrette, sont leurs principaux séjours. +En récompense, on est exempt des lions et des ours; le gibier +d'eau est très-abondant; celui de terre n'est que par cantons. +Le lièvre et la grosse perdrix rouge sont les plus communs; le +lapin, s'il y en a, est infiniment rare; le francolin ne l'est +point à Tripoli, et près de Yâfa. Enfin, il ne faut pas oublier +d'observer que l'espèce du colibri existe dans le territoire de +Saïd. M. J.-B. Adanson, ci-devant interprète en cette ville, qui +cultive l'histoire naturelle avec autant de goût que de succès, +en a trouvé un dont il a fait présent à son frère l'académicien. +C'est, avec le pélican, le seul oiseau bien remarquable de la +Syrie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Les semailles de <i>la récolte d'hiver</i>, qu'on appelle +<i>chetâouîé</i>, n'ont lieu dans toute la Syrie qu'à l'arrivée des pluies +d'automne, c'est-à-dire vers la Toussaint. L'époque de cette +récolte varie ensuite selon les lieux. En <i>Palestine</i>, et dans le +<i>Haurân</i>, on coupe le froment et l'orge dès la fin d'avril et +dans le courant de mai. Mais à mesure que l'on va dans le +nord, ou que l'on s'élève dans les montagnes, la moisson se +retarde jusqu'en juin et juillet. +</p><p> +Les semailles de <i>la récolte d'été</i> ou <i>saîfié</i> se font aux pluies +de printemps, c'est-à-dire en mars et avril, et leur moisson +a lieu dans les mois de septembre et d'octobre. +</p><p> +Les vendanges, dans les montagnes, se font sur la fin de +septembre; les vers à soie y éclosent en avril et mai, et font +leurs cocons en juillet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Voyez <i>les questions</i> de Michaélis, proposées aux voyageurs +du roi de Danemarck.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> C'est le mécanisme des cheminées et des bains d'étuves.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Il y a d'ailleurs un effort de l'air dilaté contre les barrières +qui l'emprisonnent; mais cet effet est indifférent à notre +objet.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Voilà pourquoi, comme l'a très-bien observé Montesquieu, +la Tartarie, sous le parallèle de l'Angleterre et de la +France, est infiniment plus froide que ces contrées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Ceci explique pourquoi la Gaule était plus froide jadis +que de nos jours.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Franklin a pensé que la cause du vent <i>alizé d'est</i> tenait +à la rotation de la terre; mais si cela est, pourquoi le vent +d'est n'est-il pas perpétuel? Comment d'ailleurs expliquer dans +cette hypothèse les deux moussons de l'Inde, tellement disposées +que leurs alternatives sont marquées précisément par le +passage du soleil dans la ligne équinoxiale; c'est-à-dire que +les vents d'ouest et de sud règnent pendant les 6 mois que le +soleil est dans la zone boréale, et les vents d'est et de nord +pendant les 6 mois qu'il est dans la zone australe. Ce rapport +ne prouve-t-il pas que tous les accidents des vents dépendent +uniquement de l'action du soleil sur l'atmosphère du globe? +La lune, qui a un effet si marqué sur l'océan, peut en avoir +aussi sur les vents; mais l'influence des autres planètes paraît +une chimère qui ne convient qu'à l'astrologie des anciens.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Franklin en donne la même explication.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Il est souvent sensible à la vue; mais on le rend encore +plus évident en approchant des tuyaux une soie effilée ou la +flamme d'une petite bougie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> Ces rafales sont si brusques, qu'elles font quelquefois +<i>chavirer</i> les bateaux. Peu s'en est fallu que je n'en aie fait +l'expérience.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Voyez article de l'Égypte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> J'en ai fait l'observation en Palestine dans les mois de +novembre, décembre et janvier 1784 et 85. La plaine de Palestine, +surtout vers Gaze, est à peu près dans les mêmes +circonstances de climat que l'Égypte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> Il n'est pas inutile d'observer que le Nil établit alors un +courant sur toute la côte de Syrie, qui porte de Gaze en +Cypre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Il me paraît que c'est la même colonne dont parle le +baron de Tott. J'ai pareillement constaté l'état vaporeux de +l'horizon d'Égypte, dont il fait mention.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Ceci résout un problème qu'on m'a proposé à <i>Yâfa</i>: +savoir, pourquoi l'on sue plus à <i>Yâfa</i> sur les bords de la mer +qu'à <i>Ramlé</i> qui est à trois lieues dans les terres. La raison en +est que l'air de Yâfa étant saturé d'humidité, ne pompe qu'avec +lenteur l'émanation du corps, pendant qu'à Ramlé l'air plus +avide la pompe plus vite. C'est aussi par cette raison que dans +nos climats l'haleine est visible en hiver, et non en été.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> J'ignore ce qui se passe à cet égard dans la haute Égypte: +quant au Delta, il paraît que quelquefois il reçoit des nuages +et du tonnerre de la mer Rouge. Le jour que je quittai le +Kaire (26 septembre 1783), à la nuit tombante, il parut un +orage dans le sud-est qui bientôt donna plusieurs coups de +tonnerre, et finit par une grêle violente de la grosseur des +pois ronds de la plus forte espèce. Elle dura 10 à 12 minutes, +et nous eûmes le temps, mes compagnons de voyage et +moi, d'en ramasser dans le bateau assez pour en remplir deux +grands verres, et dire que nous avons bu à la glace en Égypte. +Il est d'ailleurs bon d'observer que c'était l'époque où la mousson +de sud commence sur la mer Rouge.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Niebuhr a également observé à Moka et à Bombai que +les orages venaient toujours de la mer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Il semble aussi que les étoiles volantes sont une combinaison +particulière de la matière du feu. Les Maronites de +<i>Mar-Elias</i> m'ont assuré qu'une de ces étoiles tombée il y a +3 ans sur deux mulets du couvent, les tua en faisant un bruit +semblable à un coup de pistolet, sans laisser plus de traces +que le tonnerre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Alexandrette et <i>Beilan</i> qui en est voisin, parlent turk; +mais on peut les regarder comme <i>frontières</i> de la Caramanie, +où le turk est la langue vulgaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> <i>Adjam</i> est le nom des Perses en arabe. Les Grecs l'ont +connu et exprimé par <i>achemen-ides</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> Strabon, liv. II, dit que le Niphate et sa chaîne sont +dits <i>Gordonæi</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Prononcez <i>Najd</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Cette qualité saline est si inhérente au sol, qu'elle passe +jusque dans les plantes. Toutes celles du désert abondent en +soude et en sel de Glauber. Il est remarquable que la dose de +ces sels diminue en se rapprochant des montagnes, où elle +finit par être presque nulle; et, tout considéré, cette qualité +saline doit être la vraie cause de la stérilité du désert.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> Je connais 4 espèces distinctes de chameaux: la 1<sup>re</sup>, le +chameau tel que je viens de le décrire, et qui est proprement +le chameau arabe, porteur de fardeaux, n'ayant qu'une bosse +et très-peu de poil sur le corps. +</p><p> +La 2<sup>e</sup> est le chameau <i>coureur</i>, appelé <i>hedjin</i> au Kaire, +plus svelte dans toutes ses formes, n'ayant qu'une bosse; c'est +le véritable <i>dromadaire</i> des Grecs. Nous en avons maintenant +deux à Paris, que l'on a vus aux fêtes du Champ-de-Mars. +Ces deux espèces sont répandues depuis Maroc jusqu'en Perse. +</p><p> +La 3<sup>e</sup> espèce est le chameau <i>turkman</i>, répandu d'Alep à +Constantinople et au nord de la Perse. Il n'a qu'une bosse; il +est moins haut que le chameau arabe; il a les jambes plus +courtes, plus grosses, le corps plus trapu et infiniment mieux +couvert de poil. Celui du cou pend jusqu'à terre et est généralement +brun. +</p><p> +La 4<sup>e</sup> est le chameau <i>tartare</i> ou <i>bactrien</i>, répandu dans +toute la Chine et la Tartarie. Celui-là a deux bosses. L'on ne +voit que de ceux-là à Pékin, tandis qu'ils sont si rares dans la +basse Asie, que je citerais une foule de voyageurs, même +Arabes, qui, comme moi, n'y en ont jamais vu aucun.—Buffon +a totalement confondu ces espèces.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> Cette cause est également sensible dans la comparaison +des chameaux arabes aux chameaux turkmans, car ces derniers, +vivant dans des pays riches en fourrages, sont devenus +une espèce plus forte en membres, et plus charnue que les +premiers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Exclamation d'éloge, comme si l'on disait, <i>admirablement +bien</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Les Arabes font une distinction de leurs hôtes, en hôte +<i>mostadjir</i>, ou <i>implorant protection</i>; et en hôte <i>matnoub</i>, ou +<i>qui plante sa tente au rang des autres</i>, c'est-à-dire qui se +naturalise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Niebuhr rapporte dans sa <i>Description de l'Arabie</i>, +tome <span class="smcap">II</span>, page 208, édition de Paris, que depuis 30 ans il s'est +élevé dans le <i>Najd</i> une nouvelle religion, dont les principes +sont analogues aux dispositions d'esprit dont je parle. «Ces +principes sont, dit ce voyageur, que Dieu seul doit être +invoqué et adoré comme auteur de tout; qu'on ne doit faire +mention d'aucun prophète en priant, parce que cela touche +à l'idolâtrie; que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, etc., sont +à la vérité de grands hommes, dont les actions sont édifiantes; +mais que nul livre n'a été inspiré par l'ange Gabriel, +ou par tout autre esprit céleste. Enfin, que les vœux faits +dans un péril menaçant ne sont d'aucun mérite ni d'aucune +obligation. +</p><p> +«Je ne sais, ajoute Niebuhr, jusqu'où l'on peut compter +sur le rapport du Bedouin qui m'a raconté ces choses. Peut-être +était-ce sa façon même de penser; car les Bedouins se +disent bien mahométans, mais ils ne s'embarrassent ordinairement +ni de Mohammed ni du Qôran.» +</p><p> +Cette insurrection a eu pour auteurs deux Arabes, qui, +après avoir voyagé, pour affaires de commerce, dans la Perse +et le Malabar, ont formé des raisonnements sur la diversité des +religions qu'ils ont vues, et en ont déduit cette tolérance générale. +L'un d'eux, nommé <i>Abel-el-Ouaheb</i>, s'était formé +dans le <i>Najd</i> un état indépendant dès 1760: le second, appelé +<i>Mekrâmi</i>, chaik de <i>Nadjerân</i>, avait adopté les mêmes opinions, +et par sa valeur il s'était élevé à une assez grande +puissance dans ces contrées. Ces deux exemples me rendent +encore plus probable une conjecture que j'avais déja formée, +que rien n'est plus facile que d'opérer une grande révolution +politique et religieuse dans l'Asie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Assemani, <i>Bibliothèque orientale</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Liv. XX, chap. 30.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> La racine <i>Hass</i>, par une <i>H</i> majeure, signifie tuer, <i>assassiner</i>, +écouter pour <i>surprendre</i>; mais le composé <i>hassâs</i> +manque dans Golius.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> On assure qu'ils ont des assemblées nocturnes, où après +quelques lectures ils éteignent la lumière, et se mêlent comme +les anciens Gnostiques.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> <i>Oriens Christ.</i>, tom. <span class="smcap">II</span>, pag. 680.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Cedrenus.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Village du Kesraouân.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Dans les montagnes, le mot <i>chaik</i> signifie proprement +un notable, un seigneur campagnard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Nom des ministres des petits princes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> <i>Kabal</i> et <i>Kabat</i>. Le <i>K</i> est ici le jota espagnol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> Là cause radicale de toute cette grande querelle fut +l'aversion qu'<i>Aïcha</i>, femme de Mahomet, avait conçue contre +<i>Ali</i>, à l'occasion, dit-on, d'une infidélité qu'il avait révélée +au prophète: elle ne put lui pardonner cette indiscrétion; et +après lui avoir donné trois fois l'exclusion au kalifat par ses +intrigues, voyant qu'il l'emportait à la quatrième, elle résolut +de le perdre à force ouverte. Dans ce dessein, elle souleva +contre lui divers chefs des Arabes, et entre autres <i>Amron</i>, +gouverneur d'Égypte, et <i>Moâouia</i>, gouverneur de Syrie. Ce +dernier se fit proclamer <i>kalife</i> ou <i>successeur</i> dans la ville de +Damas. <i>Ali</i>, pour le déposséder, lui déclara la guerre; mais +la nonchalance de sa conduite perdit ses affaires. Après quelques +hostilités, où les avantages furent balancés, il périt, à +Koufa, par la main d'un <i>assassin</i> ou <i>bâtenien</i>. Ses partisans +élurent à sa place son fils <i>Hosain</i>; mais ce jeune homme, peu +propre à des circonstances aussi épineuses que celles où il se +trouvait, fut tué dans une rencontre par les partisans de +Moâouia. Cette mort acheva de rendre les deux factions irréconciliables. +Leur haine devint une raison de ne plus s'accorder +sur les commentaires du <i>Qôran</i>. Les docteurs des deux +partis prirent plaisir à se contrarier, et dès-lors se forma le +partage des musulmans en deux sectes, qui se traitent mutuellement +d'hérétiques. Les Turks suivent celle qui regarde +<i>Omar</i> et <i>Moâouia</i>, comme successeurs légitimes du prophète. +Les Persans au contraire suivent le parti d'Ali.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> El-Makin, lib. I, <i>Hist. Arab.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Ces factions se distinguent par la couleur qu'elles affectent +à leurs drapeaux; celui des <i>Qaîsis</i> est rouge, et celui des +<i>Yamânis</i> blanc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> Cette découverte appartient à un Michel Drogman, barataire +de France à Saïde sa patrie; il a fait un <i>Mémoire sur +les Druzes</i>, dont il a donné les deux seules copies qu'il eût, +l'une au chevalier de <i>Taulès</i>, consul à Saïde, et l'autre au baron +de <i>Tott</i>, lorsqu'il passa en 1777 pour inspecter cette +échelle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Le parti <i>Qaîsi</i> et le <i>Yamâni</i>, qui portent aujourd'hui +le nom des deux familles qui sont à la tête, les <i>Djambelâts</i> et +les <i>Lesbeks</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> A raison de ce loisir, lorsque la récolte des soies est faite +dans le Liban, il en part beaucoup de paysans, qui vont, +comme nos Limousins, faire les récoltes dans la plaine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Gens de guerre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> J'ai trouvé dans un recueil manuscrit d'anecdotes arabes +un autre trait qui, quoique étranger aux Druzes, me semble +trop beau pour être omis. +</p><p> +«Au temps des kalifes, dit l'auteur, lorsque <i>Abdalah</i> le +<i>verseur de sang</i> eut égorgé tout ce qu'il put saisir de descendants +d'<i>Ommiah</i>, l'un d'eux, nommé <i>Ébrahim</i>, fils de +<i>Soliman</i>, fils d'<i>Abd-el-Malek</i>, eut le bonheur d'échapper, +et se sauva à Koufa, où il entra déguisé. Ne connaissant personne +à qui il pût se confier, il entra au hasard sous le portique +d'une grande maison, et s'y assit. Peu après le maître +arrive, suivi de plusieurs valets, descend de cheval, entre, +et, voyant l'étranger, il lui demande <i>qui il est</i>. Je suis un infortuné, +répond Ébrahim, qui te demande <i>l'asyle</i>. Dieu te +protège, dit l'homme riche; entre, et sois en paix. Ébrahim +vécut plusieurs mois dans cette maison, sans que son hôte lui +fît de questions. Mais lui-même, étonné de le voir tous les +jours sortir et rentrer à cheval à la même heure, se hasarda +un jour à lui en demander la raison. J'ai appris, répondit +l'homme riche, qu'un nommé Ébrahim, fils de Soliman, +est caché dans cette ville: il a tué mon père, et je le cherche +pour prendre mon <i>talion</i>. <i>Alors je connus</i>, dit Ébrahim, +<i>que Dieu m'avait conduit là à dessein; j'adorai son décret, +et, me résignant à la mort</i>, je répliquai: <i>Dieu</i> a pris ta cause; +<i>homme offensé</i>, <i>ta victime est à tes pieds</i>. L'homme riche +étonné répondit: O étranger! je vois que l'adversité te pèse, +et qu'ennuyé de la vie, tu cherches un moyen de la perdre; +mais ma main est liée pour le crime. Je ne te trompe pas, +dit Ébrahim: ton père était un tel; nous nous rencontrâmes +en tel endroit, et l'affaire se passa de telle et telle manière. +Alors un tremblement violent saisit l'homme riche; ses dents +se choquèrent comme à un homme transi de froid, ses yeux +étincelèrent de fureur, et se remplirent de larmes. Il resta +ainsi quelque temps le regard fixé contre terre; enfin, levant +la tête vers Ébrahim: Demain le sort, dit-il, te joindra à +mon père; et Dieu aura pris mon talion. Mais, moi, comment +violer l'asyle de ma maison? Malheureux étranger, fuis de +ma présence; tiens, voilà 100 sequins; sors promptement; +et que je ne te revoie jamais.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> Abârât-el-Motka lamin fi mazâheb oua Dianât-el-Dònia.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Nom que les Turks donnent aux soldats Macédoniens et +aux Épirotes.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome II, by +Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME II *** + +***** This file should be named 38242-h.htm or 38242-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/2/4/38242/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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