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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome II, by
+Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres, Tome II
+ Voyage en Égypte et en Syrie
+
+Author: Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney
+
+Release Date: December 7, 2011 [EBook #38242]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+VOYAGE
+
+EN ÉGYPTE ET EN SYRIE,
+
+PENDANT
+
+LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785,
+
+SUIVI
+
+DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,
+
+PUBLIÉES EN 1788 ET 1789.
+
+PAR C. F. VOLNEY,
+
+COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
+HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.
+
+TOME PREMIER.
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS,
+
+PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
+FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.
+
+M DCCC XXV.
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+DE C. F. VOLNEY.
+
+DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.
+
+TOME II.
+
+IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
+
+RUE JACOB, Nº 24.
+
+
+
+
+ÉTAT PHYSIQUE
+
+DE
+
+L'ÉGYPTE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+De l'Égypte en général, et de la ville d'Alexandrie.
+
+
+C'est en vain que l'on se prépare, par la lecture des livres, au
+spectacle des usages et des moeurs des nations; il y aura toujours loin
+de l'effet des récits sur l'esprit à celui des objets sur les sens. Les
+images tracées par des sons n'ont point assez de correction dans le
+dessin, ni de vivacité dans le coloris; leurs tableaux conservent
+quelque chose de nébuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive et
+prompte à s'effacer. Nous l'éprouvons surtout, si les objets que l'on
+veut nous peindre nous sont étrangers; car l'imagination ne trouvant pas
+alors des termes de comparaison tout formés, elle est obligée de
+rassembler des membres épars pour en composer des corps nouveaux; et
+dans ce travail prescrit vaguement et fait à la hâte, il est difficile
+qu'elle ne confonde pas les traits et n'altère pas les formes. Doit-on
+s'étonner si, venant ensuite à voir les modèles, elle n'y reconnaît pas
+les copies qu'elle s'en est tracées, et si elle en reçoit des
+impressions qui ont tout le caractère de la nouveauté?
+
+Tel est le cas d'un Européen qui arrive, transporté par mer, en Turkie.
+Vainement a-t-il lu les histoires et les relations; vainement, sur leurs
+descriptions, a-t-il essayé de se peindre l'aspect des terrains, l'ordre
+des villes, les vêtements, les manières des habitants; il est neuf à
+tous ces objets, leur variété l'éblouit; ce qu'il en avait pensé se
+dissout et s'échappe, il reste livré aux sentiments de la surprise et de
+l'admiration.
+
+Parmi les lieux propres à produire ce double effet, il en est peu qui
+réunissent autant de moyens qu'Alexandrie en Égypte. Le nom de cette
+ville, qui rappelle le génie d'un homme si étonnant; le nom du pays, qui
+tient à tant de faits et d'idées; l'aspect du lieu, qui présente un
+tableau si pittoresque; ces palmiers qui s'élèvent en parasol; ces
+maisons à terrasse, qui semblent dépourvues de toit; ces flèches grêles
+des minarets, qui portent une balustrade dans les airs, tout avertit le
+voyageur qu'il est dans un autre monde. Descend-il à terre, une foule
+d'objets inconnus l'assaille par tous ses sens; c'est une langue dont
+les sons barbares et l'accent âcre et guttural effraient, son oreille;
+ce sont des habillements d'une forme bizarre, des figures d'un
+caractère étrange. Au lieu de nos visages nus, de nos têtes enflées de
+cheveux, de nos coiffures triangulaires, et de nos habits courts et
+serrés, il regarde avec surprise ces visages brûlés, armés de barbe et
+de moustaches; cet amas d'étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce
+long vêtement qui, tombant du cou aux talons, voile le corps plutôt
+qu'il ne l'habille; et ces pipes de six pieds; et ces longs chapelets
+dont toutes les mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui portent
+l'eau dans des sacs de cuir; et ces ânes sellés et bridés, qui
+transportent légèrement leur cavalier en pantoufles; et ce marché mal
+fourni de dattes et de petits pains ronds et plats; et cette foule
+immonde de chiens errants dans les rues; et ces espèces de fantômes
+ambulants qui, sous une draperie d'une seule pièce, ne montrent d'humain
+que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, tout entier à ses sens, son
+esprit est nul pour la réflexion; ce n'est qu'après être arrivé au gîte
+si désiré quand on vient de la mer, que, devenu plus calme, il considère
+avec réflexion ces rues étroites et sans pavé, ces maisons basses et
+dont les jours rares sont masqués de treillages, ce peuple maigre et
+noirâtre, qui marche nu-pieds, et n'a pour tout vêtement qu'une chemise
+bleue, ceinte d'un cuir ou d'un mouchoir rouge. Déjà l'air général de
+misère qu'il voit sur les hommes, et le mystère qui enveloppe les
+maisons, lui font soupçonner la rapacité de la tyrannie, et la défiance
+de l'esclavage. Mais un spectacle qui bientôt attire toute son
+attention, ce sont les vastes ruines qu'il aperçoit du côté de la terre.
+Dans nos contrées, les ruines sont un objet de curiosité: à peine
+trouve-t-on, aux lieux écartés, quelque vieux château dont le
+délabrement annonce plutôt la désertion du maître, que la misère du
+lieu. Dans Alexandrie, au contraire, à peine sort-on de la ville neuve
+dans le continent, que l'on est frappé de l'aspect d'un vaste terrain
+tout couvert de ruines. Pendant deux heures de marche, on suit une
+double ligne de murs et de tours, qui formaient l'enceinte de l'ancienne
+Alexandrie. La terre est couverte des débris de leurs sommets; des pans
+entiers sont écroulés; les voûtes enfoncées, les créneaux dégradés, et
+les pierres rongées et défigurées par le salpêtre. On parcourt un vaste
+intérieur sillonné de fouilles, percé de puits, distribué par des murs à
+demi enfouis, semé de quelques colonnes anciennes, de tombeaux modernes,
+de palmiers, de nopals[1], et où l'on ne trouve de vivant, que des
+chacals, des éperviers et des hiboux. Les habitants, accoutumés à ce
+spectacle, n'en reçoivent aucune impression; mais l'étranger, en qui les
+souvenirs qu'il rappelle s'exaltent par l'effet de la nouveauté,
+éprouve une émotion qui souvent passe jusqu'aux larmes, et qui donne
+lieu à des réflexions dont la tristesse attache autant le coeur que leur
+majesté élève l'ame.
+
+Je ne répéterai point les descriptions faites par tous les voyageurs,
+des antiquités remarquables d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pocoke,
+Niebhur, et dans les lettres que vient de publier Savary, tous les
+détails sur les bains de Cléopâtre, sur ses deux obélisques, sur les
+catacombes, les citernes, et sur la colonne mal appelée de Pompée[2].
+Ces noms ont de la majesté; mais les objets vus en original perdent de
+l'illusion des gravures. La seule colonne, par la hardiesse de son
+élévation, par le volume de sa circonférence, et par la solitude qui
+l'environne, imprime un vrai sentiment de respect et d'admiration.
+
+Dans son état moderne, Alexandrie est l'entrepôt d'un commerce assez
+considérable. Elle est la porte de toutes les denrées qui sortent de
+l'Égypte vers la Méditerranée, les riz de Damiât exceptés. Les Européens
+y ont des comptoirs, où des facteurs traitent de nos marchandises par
+échanges. On y trouve toujours des vaisseaux de Marseille, de Livourne,
+de Venise, de Raguse et des états du grand-seigneur; mais l'hivernage y
+est dangereux. Le port neuf, le seul où l'on reçoive les Européens,
+s'est tellement rempli de sable, que dans les tempêtes les vaisseaux
+frappent le fond avec la quille; de plus, ce fond étant de roche, les
+câbles des ancres sont bientôt coupés par le frottement; et alors un
+premier vaisseau chassé sur un second le pousse sur un troisième, et de
+l'un à l'autre ils se perdent tous. On en eut un exemple funeste il y a
+16 à 18 ans; 42 vaisseaux furent brisés contre le môle, dans un coup de
+vent du nord-ouest; et depuis cette époque, on a de temps à autre essuyé
+des pertes de 14, de 8, de 6, etc. Le port vieux, dont l'entrée est
+ouverte par la bande de terre appelée cap des Figues[3], n'est pas sujet
+à ce désastre; mais les Turks n'y reçoivent que des bâtiments musulmans.
+Pourquoi, dira-t-on en Europe, ne réparent-ils pas le port neuf? C'est
+qu'en Turkie l'on détruit sans jamais réparer. On détruira aussi le port
+vieux, où l'on jette depuis 200 ans le lest des bâtiments. L'esprit turk
+est de ruiner les travaux du passé et l'espoir de l'avenir; parce que
+dans la barbarie d'un despotisme ignorant, il n'y a point de lendemain.
+
+Considérée comme ville de guerre, Alexandrie n'est rien. On n'y voit
+aucun ouvrage de fortification; le _phare_ même, avec ses hautes tours,
+n'en est pas un. Il n'a pas quatre canons en état, et pas un canonnier
+qui sache pointer. Les 500 janissaires qui doivent former sa garnison,
+réduits à moitié, sont des ouvriers qui ne savent que fumer la pipe. Les
+Turks sont heureux que les _Francs_ soient intéressés à ménager cette
+ville. Une frégate de Malte ou de Russie suffirait pour la mettre en
+cendres: mais cette conquête serait inutile. Un étranger ne pourrait s'y
+maintenir, parce que le terrain est sans eau. Il faut la tirer du Nil
+par un _kalidj_[4], ou un canal de 12 lieues, qui l'amène chaque année
+lors de l'inondation. Elle remplit les souterrains ou citernes creusés
+sous l'ancienne ville, et cette provision doit durer jusqu'à l'année
+suivante. L'on sent que si un étranger voulait s'y établir, le canal lui
+serait fermé.
+
+C'est par ce canal seulement qu'Alexandrie tient à l'Égypte; car, par sa
+position hors du Delta, et par la nature de son sol, elle appartient
+réellement au désert d'Afrique: ses environs sont une campagne de sable,
+plate, stérile, sans arbres, sans maisons, où l'on ne trouve que la
+plante[5] qui donne la soude, et une ligne de palmiers qui suit la trace
+des eaux du Nil par le _kalidj_.
+
+Ce n'est qu'à Rosette, appelée dans le pays _Rachid_, que l'on entre
+vraiment en Égypte: là, l'on quitte les sables blanchâtres qui sont
+l'attribut de la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et léger,
+qui fait le caractère distinctif de l'Égypte; alors, aussi pour la
+première fois, on voit les eaux de ce Nil si fameux: son lit, encaissé
+dans deux rives à pic, ressemble assez bien à la Seine entre Auteuil et
+Passy. Les bois de palmiers qui le bordent, les vergers que ses eaux
+arrosent, les limoniers, les orangers, les bananiers, les pêchers et
+d'autres arbres, donnent par leur verdure perpétuelle, un agrément à
+Rosette, qui tire surtout son illusion du contraste d'Alexandrie et de
+la mer que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de là au Kaire est encore
+propre à la fortifier.
+
+Dans ce voyage, qui se fait en remontant par le fleuve, on commence à
+prendre une idée générale du sol, du climat et des productions de ce
+pays si célèbre. Rien n'imite mieux son aspect, que les marais de la
+basse Loire, ou les plaines de la Flandre; mais il faut en supprimer la
+foule des maisons de campagne et des arbres, et y substituer quelques
+bois clairs de palmiers et de sycomores, et quelques villages de terre
+sur des élévations factices. Tout ce terrain est d'un niveau si égal et
+si bas, que lorsqu'on arrive par mer, on n'est pas à trois lieues de la
+côte, au moment où l'on découvre à l'horizon les palmiers et le sable
+qui les supporte; de là, en remontant le fleuve, on s'élève par une
+pente si douce, qu'elle ne fait pas parcourir à l'eau plus d'une lieue à
+l'heure. Quant au tableau de la campagne, il varie peu; ce sont toujours
+des palmiers isolés ou réunis, plus rares à mesure que l'on avance; des
+villages bâtis en terre et d'un aspect ruiné; une plaine sans bornes,
+qui, selon les saisons, est une mer d'eau douce, un marais fangeux, un
+tapis de verdure ou un champ de poussière; de toutes parts un horizon
+lointain et vaporeux, où les yeux se fatiguent et s'ennuient; enfin,
+vers la jonction des deux bras du fleuve, l'on commence à découvrir dans
+l'est les montagnes du Kaire, et dans le sud tirant vers l'ouest, trois
+masses isolées que l'on reconnaît à leur forme angulaire pour les
+pyramides. De ce moment, l'on entre dans une vallée qui remonte au midi,
+entre deux chaînes de hauteurs parallèles. Celle d'orient, qui s'étend
+jusqu'à la mer Rouge, mérite le nom de montagne par son élévation
+brusque, et celui de désert par son aspect nu et sauvage; mais celle du
+couchant n'est qu'une crête de rocher couvert de sable, que l'on a bien
+définie en l'appelant digue ou chaussée naturelle. Pour se peindre en
+deux mots l'Égypte, que l'on se représente d'un côté une mer étroite et
+des rochers; de l'autre d'immenses plaines de sable, et au milieu, un
+fleuve coulant dans une vallée longue de 150 lieues, large de 3 à 7,
+lequel, parvenu à 30 lieues de la mer, se divise en deux branches, dont
+les rameaux s'égarent sur un terrain libre d'obstacles, et presque sans
+pente.
+
+Le goût de l'histoire naturelle, ce goût si répandu à l'honneur du
+siècle, demandera sans doute des détails sur la nature du sol et des
+minéraux de ce grand terrain; mais malheureusement la manière dont on y
+voyage est peu propre à satisfaire sur cette partie. Il n'en est pas de
+la Turkie comme de l'Europe; chez nous, les voyages sont des promenades
+agréables; là, ils sont des travaux pénibles et dangereux. Ils sont tels
+surtout pour les Européens, qu'un peuple superstitieux s'opiniâtre à
+regarder comme des sorciers, qui viennent enlever par magie des trésors
+gardés sous les ruines par des génies. Cette opinion ridicule, mais
+enracinée, jointe à l'état de guerre et de trouble habituel, ôte toute
+sûreté et s'oppose à toute découverte. On ne peut s'écarter seul dans
+les terres; on ne peut pas même s'y faire accompagner. On est donc borné
+aux rivages du fleuve, et à une route connue de tout le monde; et cette
+marche n'apprend rien de neuf. Ce n'est qu'en rassemblant ce que l'on a
+vu par soi-même et ce que d'autres ont observé, que l'on peut acquérir
+quelques idées générales. D'après un pareil travail, on est porté à
+établir que la charpente de l'Égypte entière, depuis _Asouan_ (ancienne
+Syène) jusqu'à la Méditerranée, est un lit de pierre calcaire,
+blanchâtre et peu dure, tenant des coquillages dont les analogues se
+trouvent dans les deux mers voisines[6]. Elle a cette qualité dans les
+pyramides et dans le rocher libyque qui les supporte. On la retrouve la
+même dans les citernes, dans les catacombes d'Alexandrie, et dans les
+écueils de la côte où elle se prolonge. On la retrouve, encore dans la
+montagne de l'Est, à la hauteur du Kaire et les matériaux de cette ville
+en sont composés. Enfin, c'est cette même pierre calcaire, qui forme les
+immenses carrières qui s'étendent de _Saouâdi_ à _Manfaloût_, dans un
+espace de plus de 25 lieues, selon le témoignage de Siccard. Ce
+missionnaire nous apprend aussi que l'on trouve des marbres dans la
+vallée des _Chariots_, au pied des montagnes qui bordent la mer Rouge,
+et dans les montagnes au nord-est d'_Asouan_. Entre cette ville et la
+cataracte, sont les principales carrières de granit rouge; mais il doit
+en exister d'autres plus bas, puisque sur la rive opposée de la mer
+Rouge, les montagnes d'Oreb, de Sinaï, et leurs dépendances, à deux
+journées vers le nord, en sont formées[7]. Non loin d'_Asouan_, vers-le
+nord-est, est une carrière de pierre serpentine, employée brute par les
+habitants à faire des vases qui vont au feu. Dans la même ligne, sur la
+mer Rouge, était jadis une mine d'émeraudes dont on a perdu la trace. Le
+cuivre est le seul métal dont les anciens aient fait mention pour ces
+contrées. La route de Suez est le local où l'on trouve le plus de
+cailloux dits d'Égypte, quoique le fonds soit une pierre calcaire, dure
+et sonnante: c'est aussi là qu'on a recueilli des pierres que leur forme
+a fait prendre pour du bois pétrifié. En effet, elles ressemblent à des
+bûches taillées en biseau par les bouts, et sont percées de petits trous
+que l'on prendrait volontiers pour des trachées; mais le hasard, en
+m'offrant une veine considérable de cette espèce, dans la route des
+Arabes Haouatât[8], m'a prouvé que c'était un vrai minéral[9].
+
+Des objets plus intéressants sont les deux lacs de Natron, décrits par
+le même Siccard; ils sont situés dans le désert de _Chaïat_ ou de
+Saint-Macaire, à l'ouest du Delta. Leur lit est une espèce de fosse
+naturelle, de 3 à 4 lieues de long, sur un quart de large; le fond en
+est solide et pierreux. Il est sec pendant 9 mois de l'année; mais en
+hiver il transsude de la terre une eau d'un rouge violet, qui remplit
+le lac à 5 ou 6 pieds de hauteur; le retour des chaleurs la faisant
+évaporer, il reste une couche de sel épaisse de 2 pieds, et très-dure,
+que l'on détache à coups de barre de fer. On en retire jusqu'à 36,000
+quintaux par an. Ce phénomène, qui indique un sol imprégné de sel, est
+répété dans toute l'Égypte. Partout où l'on creuse, on trouve de l'eau
+saumâtre, contenant du natron, du sel marin et un peu de nitre. Lors
+même qu'on inonde les jardins pour les arroser, on voit, après
+l'évaporation et l'absorption de l'eau, le sel effleurir à la surface de
+la terre; et ce sol, comme tout le continent de l'Afrique et de
+l'Arabie, semble être de sel, ou le former.
+
+Au milieu de ces minéraux de diverses qualités, au milieu de ce sable
+fin et rougeâtre, propre à l'Afrique, la terre de la vallée du Nil se
+présente avec des attributs qui en font une classe distincte. Sa couleur
+noirâtre, sa qualité argileuse et liante, tout annonce son origine
+étrangère; et en effet, c'est le fleuve qui l'apporte du sein de
+l'Abissinie: l'on dirait que la nature s'est plu à former par art une
+île habitable dans une contrée à qui elle avait tout refusé. Sans ce
+limon gras et léger, jamais l'Égypte n'eût rien produit: lui seul semble
+contenir les germes de la végétation et de la fécondité; encore ne les
+doit-il qu'au fleuve qui le dépose.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Du Nil, et de l'extension du Delta.
+
+
+Toute l'existence physique et politique de l'Égypte dépend du Nil: lui
+seul subvient à ce premier besoin des êtres organisés, le besoin de
+l'eau, si fréquemment senti dans les climats chauds, si vivement irrité
+par la privation de cet élément. Le Nil seul, sans le secours d'un ciel
+avare de pluie, porte partout l'aliment de la végétation; par un séjour
+de trois mois sur la terre, il l'imbibe d'une somme d'eau capable de lui
+suffire le reste de l'année. Sans son débordement, on ne pourrait
+cultiver qu'un terrain très-borné, et avec des soins très-dispendieux;
+et l'on a raison de dire qu'il est la mesure de l'abondance, de la
+prospérité, de la vie. Si le Portugais Albukerque eût pu exécuter son
+projet de le dériver de l'Éthiopie dans la mer Rouge, cette contrée si
+riche ne serait qu'un désert aussi sauvage que les solitudes qui
+l'environnent. A voir l'usage que l'homme fait de ses forces, doit-on
+reprocher à la nature de ne lui en avoir pas accordé davantage?
+
+C'est donc à juste titre que les Égyptiens ont eu dans tous les temps,
+et conservent même de nos jours, un respect religieux pour le Nil[10];
+mais il faut pardonner à un Européen, si, lorsqu'il les entend vanter la
+beauté de ses eaux, il sourit de leur ignorance. Jamais ces eaux
+troubles et fangeuses n'auront pour lui le charme des claires fontaines
+et des ruisseaux limpides; jamais, à moins d'un sentiment exalté par la
+privation, le corps d'une Égyptienne, hâlé et ruisselant d'une eau
+jaunâtre, ne lui rappellera les Naïades sortant du bain. Six mois de
+l'année l'eau du fleuve est si bourbeuse, qu'il faut la faire déposer
+pour la boire[11]: pendant les trois mois qui précèdent l'inondation,
+réduite à une petite profondeur, elle s'échauffe dans son lit, devient
+verdâtre, fétide et remplie de vers; et il faut recourir à celle que
+l'on a reçue et conservée dans les citernes. Dans toutes les saisons,
+les gens délicats ont soin de la parfumer. Au reste, l'on ne fait en
+aucun pays un aussi grand usage d'eau. Dans les maisons, dans les rues,
+partout, le premier objet qui se présente est un vase d'eau, et le
+premier mouvement d'un Égyptien est de le saisir et d'en boire un grand
+trait, qui n'incommode point, grace à l'extrême transpiration. Ces
+vases, qui sont de terre cuite non vernissée, laissent filtrer l'eau au
+point qu'ils se vident en quelques heures. L'objet que l'on se propose
+par ce mécanisme est d'entretenir l'eau bien fraîche, et l'on y parvient
+d'autant mieux qu'on l'expose à un courant d'air plus vif. Dans quelques
+lieux de la Syrie l'on boit l'eau qui a transsudé; mais en Égypte l'on
+boit celle qui reste dans le vase.
+
+Depuis quelques années, l'action du Nil sur le terrain de l'Égypte est
+devenue un problème qui partage les savants et les naturalistes. En
+considérant la quantité de limon que le fleuve dépose, et en rapprochant
+les témoignages des anciens des observations des modernes, plusieurs
+pensent que le Delta a pris un accroissement considérable tant en
+élévation qu'en étendue. Savary vient de donner plus de poids à cette
+opinion, dans les Lettres qu'il a publiées sur l'Égypte; mais comme les
+faits et les autorités qu'il allègue me donnent des résultats différents
+des siens, je crois devoir porter nos contradictions au tribunal du
+public. La discussion en devient d'autant plus nécessaire que ce
+voyageur ayant demeuré deux ans sur les lieux, son témoignage ne
+tarderait pas de passer en loi: établissons les questions, et traitons
+d'abord de l'agrandissement du Delta.
+
+Un historien grec, qui a dit sur l'Égypte ancienne presque tout ce que
+nous en savons, et ce que chaque jour constate, Hérodote d'Halicarnasse,
+écrivait, il y a 22 siècles:
+
+«L'Égypte, où abordent les Grecs (le Delta), est une terre acquise, un
+don du fleuve, ainsi que tout le pays marécageux qui s'étend en
+remontant jusqu'à trois jours de navigation»[12].
+
+Les raisons qu'il allègue de cette assertion prouvent qu'il ne la
+fondait pas sur des préjugés. «En effet, ajoute-t-il, le terrain de
+l'Égypte, qui est un limon noir et gras, diffère absolument, et du sol
+de l'Afrique, qui est de sable rouge, et de celui de l'Arabie, qui est
+argileux et rocailleux... Ce limon est apporté de l'Éthiopie par le
+Nil... et les coquillages que l'on trouve dans le désert prouvent assez
+que jadis la mer s'étendait plus avant dans les terres.»
+
+En reconnaissant cet empiètement du fleuve si conforme à la nature,
+Hérodote n'en a pas déterminé les proportions. Savary a cru pouvoir le
+suppléer: examinons son raisonnement.
+
+_En croissant en hauteur_, «l'Égypte[13] s'est aussi augmentée en
+longueur; entre plusieurs faits que l'histoire présente, j'en choisirai
+un seul. Sous le règne de Psammétique, les Milésiens abordèrent avec
+trente vaisseaux à l'embouchure Bolbitine, aujourd'hui celle de Rosette,
+et s'y fortifièrent. Ils bâtirent une ville qu'ils nommèrent _Metelis_
+(_Strabo_, lib. XVII): c'est la même que _Faoué_, qui, dans les
+vocabulaires coptes, a conservé le nom de _Messil_. Cette ville,
+autrefois port de mer, s'en trouve actuellement éloignée de 9 lieues:
+c'est l'espace dont le Delta s'est prolongé depuis Psammétique jusqu'à
+nous.»
+
+Rien de si précis au premier aspect que ce raisonnement; mais en
+recourant à l'original, dont Savary s'autorise, on trouve que le fait
+principal manque. Voici le texte de Strabon, traduit à la lettre[14].
+
+«Après l'embouchure Bolbitine, est un cap sablonneux et bas, appelé
+_Corne de l'Agneau_, lequel s'étend assez loin (en mer); puis vient la
+_Guérite de Persée_ et le _Mur des Milésiens_: car les Milésiens, au
+temps de Kyaxares, roi des Mèdes, qui fut aussi le temps de Psammétique,
+roi d'Égypte, ayant abordé avec trente vaisseaux à l'embouchure
+Bolbitine, ils descendirent à terre, et construisirent l'ouvrage qui
+porte leur nom. Quelque temps après, s'étant avancés vers le nome de
+Saïs, et ayant battu les troupes d'_Inarès_ dans un combat sur le
+fleuve, ils fondèrent la ville de _Naucratis_, un peu au-dessous de
+_Schedia_. Après le _Mur des Milésiens_, en allant vers l'embouchure
+Sebennytique, sont des lacs, tels que celui de Rutos, etc.»
+
+Tel est le passage de Strabon au sujet des Milésiens; on n'y voit pas la
+moindre mention de _Metelis_, dont le nom même n'existe pas dans son
+ouvrage. C'est Ptolomée qui l'a fourni à d'Anville[15], sans le
+rapporter aux Milésiens: et à moins que Savary ne prouve l'identité de
+_Metelis_ et du _mur Milésien_ par des recherches faites sur les lieux,
+on ne doit pas admettre ses conclusions.
+
+Il a pensé qu'Homère lui offrait un témoignage analogue dans les
+passages où il parle de la distance de l'île du Phare à l'Égypte: le
+lecteur va juger s'il est plus fondé. Je cite la traduction de madame
+Dacier[16], moins brillante, mais plus littérale qu'aucune autre; et ici
+le littéral nous importe le plus.
+
+«Dans la mer d'Égypte, vis-à-vis du Nil,» raconte Ménélas, «il y a une
+certaine île qu'on appelle le Phare; elle est éloignée d'une des
+embouchures de ce fleuve, d'autant de chemin qu'en peut faire en un jour
+un vaisseau qui a le vent en poupe.» Et plus bas, Protée dit à Ménélas:
+«Le destin inflexible ne vous permet pas de revoir votre patrie.... que
+vous ne soyez retourné encore dans le fleuve Égyptus, et que vous n'ayez
+offert des hécatombes parfaites aux immortels.
+
+«Il dit,» reprend Ménélas, «et mon coeur fut saisi de douleur et de
+tristesse, parce que ce dieu m'ordonnait de rentrer dans le fleuve
+Égyptus, dont le chemin est difficile et dangereux.»
+
+De ces passages, et surtout du premier, Savary veut induire que le
+Phare, aujourd'hui joint au rivage, en était jadis très-éloigné: mais
+lorsque Homère parle de la distance de cette île, il ne l'applique pas à
+ce _rivage_ en face, comme l'a traduit le voyageur; il l'applique _à la
+terre d'Égypte_, au _fleuve du Nil_. En second lieu, par _journée de
+navigation_, on aurait tort d'entendre l'espace indéfini que pouvaient
+parcourir les vaisseaux ou, pour mieux dire, les bateaux des anciens. En
+usitant ce terme, les Grecs lui attribuaient une valeur fixe de 540
+stades. Hérodote[17], qui nous apprend expressément ce fait, en donne
+un exemple quand il dit que le Nil a empiété sur la mer le terrain qui
+va en remontant jusqu'à trois jours de navigation; et les 1,620 stades
+qui en résultent, reviennent au calcul plus précis de 1,500 stades,
+qu'il compte ailleurs d'Héliopolis à la mer. Or, en prenant avec
+d'Anville les 540 stades pour 27,000 toises, ou près d'un
+demi-degré[18], on trouve, par le compas, que cette mesure est la
+distance du Phare au Nil même; elle s'applique surtout à deux tiers de
+lieue au-dessus de Rosette, dans un local où l'on a quelque droit de
+placer la ville qui donnait son nom à l'embouchure Bolbitine; et il est
+remarquable que c'était celle que fréquentaient les Grecs, et où
+abordèrent les Milesiens, un siècle et demi après Homère. Rien ne prouve
+donc l'empiètement du Delta ou du continent aussi rapide qu'on le
+suppose; et si l'on voulait le soutenir, il resterait à expliquer
+comment ce rivage, qui n'a pas gagné une demi-lieue depuis Alexandre, en
+gagna 11 dans le temps infiniment moindre qui s'écoula de Ménélas à ce
+conquérant[19].»
+
+Il existait un moyen plus authentique d'évaluer cet empiètement; c'est
+la mesure positive de l'Égypte, donnée par Hérodote. Voici son texte:
+«La largeur de l'Égypte sur la mer, depuis le golfe Plintinite jusqu'au
+marais Serbonide, près du Casius, est de 3,600 stades; et sa longueur de
+la mer à Héliopolis est de 1,500 stades.»
+
+Ne parlons que de ce dernier article, le seul qui nous intéresse. Par
+des comparaisons faites avec cette sagacité qui lui était propre,
+d'Anville a prouvé que le stade d'Hérodote doit s'évaluer entre 50 et 51
+toises de France. En prenant ce dernier terme, les 1,500 stades
+équivalent à 76,000 toises, qui, à raison de 57,000 au degré sous ce
+parallèle, donnent un degré et près de 20 minutes et demie. Or, d'après
+les observations astronomiques de Niebuhr, voyageur du roi de Danemarck
+en 1761[20], la différence de latitude entre Héliopolis (aujourd'hui la
+Matarée) et la mer, étant d'un degré 29 minutes sous Damiât, et d'un
+degré 24 minutes sous Rosette, il en résulte d'un côté 3 minutes et
+demie, ou une lieue et demie d'empiètement; et 8 minutes et demie, ou 3
+lieues et demie de l'autre: c'est-à-dire que l'ancien rivage répond à
+11,800 toises au-dessous de Rosette; ce qui s'éloigne peu du sens que je
+trouve au passage d'Homère, tandis que, sur la branche de Damiât,
+l'application tombe 950 toises au-dessous de cette ville. Il est vrai
+qu'en mesurant immédiatement par le compas, la ligne du rivage remonte
+environ 3 lieues plus haut du côté de Rosette, et tombe sur Damiât même;
+ce qui vient du triangle opéré par la différence de longitude. Mais
+alors _Bolbitine_, mentionnée par Hérodote, est hors de limite; et il
+n'est plus vrai que Busiris (Abousir) soit, comme le dit Hérodote[21],
+au milieu du Delta. On ne doit pas le dissimuler; ce que les anciens
+rapportent, et ce que nous connaissons du local, n'est point assez
+précis pour déterminer rigoureusement les empiètements successifs. Pour
+raisonner sûrement, il faudrait des recherches semblables à celles de
+Choiseul-Gouffier sur le Méandre[22], il faudrait des fouilles sur le
+terrain; et de pareils travaux exigent une réunion de moyens qui n'est
+donnée qu'à peu de voyageurs. Il y a surtout ici cette difficulté que le
+terrain sablonneux qui forme le bas Delta, subit d'un jour à l'autre de
+grands changements. Le Nil et la mer n'en sont pas les seuls agents; le
+vent lui-même en est un puissant: tantôt il comble des canaux et
+repousse le fleuve, comme il a fait pour l'ancien bras Canopique; tantôt
+il entasse le sable et ensevelit les ruines, au point d'en faire perdre
+le souvenir. Niebuhr en cite un exemple remarquable. Pendant qu'il était
+à Rosette (en 1762), le hasard fit découvrir dans les collines de sable
+qui sont au sud de la ville, diverses ruines anciennes, et entre autres
+vingt belles colonnes de marbre d'un travail grec, sans que la tradition
+pût dire quel avait été le nom du lieu[23]. Tout le désert adjacent m'a
+paru dans le même cas. Cette partie jadis coupée de grands canaux et
+remplie de villes, n'offre plus que des collines d'un sable jaunâtre,
+très-fin, que le vent entasse au pied de tout obstacle, et qui souvent
+submerge les palmiers. Aussi, malgré le travail de d'Anville, ne peut-on
+se tenir assuré de l'application qu'il a faite de plusieurs lieux
+anciens au local actuel.
+
+Savary a été beaucoup plus exact dans ce qu'il rapporte d'une de ces
+révolutions du Nil[24], par laquelle il paraît que jadis ce fleuve coula
+tout entier dans la Libye, au sud de Memphis. Mais le récit d'Hérodote
+lui-même, dont il tire ce fait, souffre des difficultés. Ainsi, lorsque
+cet historien dit, d'après les prêtres d'Héliopolis, que Menès, premier
+roi d'Égypte, barra le coude que faisait le fleuve, deux lieues et quart
+(cent stades) au-dessus de Memphis[25], et qu'il creusa un lit nouveau à
+l'orient de cette ville, ne s'ensuit-il pas que Memphis avait été
+jusqu'alors dans un désert aride, loin de toute eau; cette hypothèse
+peut-elle s'admettre? Peut-on croire littéralement à ces immenses
+travaux de _Menès_, qui aurait fondé une ville citée comme existante
+avant lui; qui aurait creusé des canaux et des lacs, jeté des ponts,
+construit des palais, des temples, des quais, etc.: et tout cela dans
+l'origine première d'une nation, et dans l'enfance de tous les arts? Ce
+Menès lui-même est-il un être historique, et les récits des prêtres sur
+cette antiquité ne sont-ils pas tous mythologiques? Je suis donc porté à
+croire que le cours barré par Menès était seulement une dérivation
+nuisible à l'arrosement du Delta; et cette conjecture paraît d'autant
+plus probable, que, malgré le témoignage d'Hérodote, cette partie de la
+vallée, vue des pyramides, n'offre aucun étranglement qui fasse croire à
+un ancien obstacle. D'ailleurs, il me semble que Savary a trop pris sur
+lui de faire aboutir à la digue mentionnée au-dessus de Memphis, le
+grand ravin appelé _bahr bela ma_, ou _fleuve sans eau_, comme indiquant
+l'ancien lit du Nil. Tous les voyageurs cités par d'Anville le font
+aboutir au Faïoume, dont il paraît une suite plus naturelle[26]. Pour
+établir ce fait nouveau, il faudrait avoir vu les lieux; et je n'ai
+jamais ouï dire au Kaire que Savary se soit avancé plus au sud que les
+pyramides de _Djizé_. La formation du Delta, qu'il déduit de ce
+changement, répugne également à se concevoir; car, _dans cette
+révolution subite_, comment imaginer _que le poids énorme des eaux, qui
+vint se jeter à l'entrée du golfe[27], fit refluer celles de la mer_? Le
+choc de deux masses liquides ne produit qu'un mélange, dont il résulte
+bientôt un niveau commun; en faisant abonder plus d'eau, on dut couvrir
+davantage. Il est vrai que le voyageur ajoute: _Les sables et le limon
+que le Nil entraîne s'y amoncelèrent; l'île du Delta, peu considérable
+d'abord, sortit des eaux de la mer, dont elle recula les limites_. Mais
+comment une île sort-elle de la mer? Les eaux courantes aplanissent
+bien plus qu'elles n'amoncellent: ceci nous conduit à la question de
+l'exhaussement.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+De l'exhaussement du Delta.
+
+
+Hérodote, qui l'a connue aussi bien que la précédente, ne s'est pas
+expliqué davantage sur ses proportions; mais il a rapporté un fait dont
+Savary s'appuie pour tirer des conséquences positives. Voici le précis
+de son raisonnement:
+
+«Du temps de Moeris, qui vivait 500 ans avant la guerre de Troie[28], 8
+coudées suffisaient pour inonder le Delta (_Hérod._, lib. II) dans toute
+son étendue. Lorsque Hérodote vint en Égypte, il en fallait 15; sous
+l'empire des Romains, 16; sous les Arabes, 17: aujourd'hui le terme
+favorable est 18, et le Nil croît jusqu'à 22. Voilà donc, dans l'espace
+de 3,284 ans, le Delta élevé de quatorze coudées.»
+
+Oui, si l'on admet les faits tels qu'ils sont présentés; mais en les
+reprenant dans leurs sources, on trouve des accessoires qui dénaturent
+et les principes et les conséquences. Citons d'abord le texte
+d'Hérodote.
+
+«Les prêtres égyptiens,» dit cet auteur[29], rapportent qu'au temps du
+roi Moeris, le Nil inondait le Delta, en s'élevant seulement à 8
+coudées. De nos jours, s'il n'en atteint 16 ou au moins 15, il ne se
+répand pas sur le pays. Or, depuis la mort de Moeris jusqu'à ce moment,
+il ne s'est pas encore écoulé 900 ans.»
+
+Calculons: de Moeris à Hérodote, 900 ans.
+
+ d'Hérodote à l'an 1777, 2,237, ou,
+ si l'on veut, 2,240
+ ______
+ TOTAL 3,140
+
+Pourquoi cette différence de 144 ans en excès dans le calcul de Savary?
+pourquoi suit-il d'autres comptes que ceux de son auteur? Mais passons
+sur la chronologie.
+
+Du temps d'Hérodote, il fallait 16 coudées, ou au moins 15 pour inonder
+le Delta. Du temps des Romains, il n'en fallait pas davantage: 15 et 16
+sont toujours le terme désigné:
+
+_Avant Pétrone_, dit Strabon[30], _l'abondance ne régnait en Égypte que
+quand le Nil s'élevait à quatorze coudées_. Mais ce gouverneur obtenant
+par art ce que refusait la nature, on a vu _sous sa préfecture
+l'abondance régner à_ 12. Les Arabes ne s'expriment pas autrement. Il
+existe un livre en leur langue qui contient le tableau de toutes les
+crues du Nil, depuis la 27^{e} année de l'hégire (622) jusqu'à la
+875^{e} (1470); et cet ouvrage constate que, dans les époques les plus
+récentes, toutes les fois que le Nil a 14 coudées de profondeur dans son
+lit, il y a récolte et provision pour une année; que s'il en a 16, il y
+a provision pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant à 18, il y
+a disette; ce qui revient exactement au récit d'Hérodote. Le livre que
+je cite est arabe, mais ses résultats sont aux mains de tout le monde;
+il suffit de consulter le mot _Nil_ dans la Bibliothèque orientale de
+d'Herbelot, ou les _extraits_ de Kâlkâchenda, dans le _Voyage_ du
+docteur Shaw.
+
+La nature des coudées ne peut faire équivoque. Fréret, d'Anville et
+Bailly ont prouvé que la coudée égyptienne, toujours définie 24 doigts,
+égalait 20 et demi de nos pouces[31]; et la coudée actuelle, appelée
+_drâa masri_, est précisément divisée en 24 doigts, et revient à 20 et
+demi de nos pouces. Mais les colonnes employées pour mesurer la hauteur
+du fleuve ont subi une altération qu'il importe de ne pas omettre.
+
+«Dans les premiers temps que les Arabes occupèrent l'Égypte,» a dit
+_Kâlkâchenda_, «ils s'aperçurent que, lorsque le Nil n'atteignait pas le
+terme de l'abondance, chacun s'empressait de faire sa provision pour
+l'année; ce qui troublait incontinent l'ordre public. On en porta
+plainte au kalif Omar, qui donna ordre à _Amrou_ d'examiner la chose; et
+voici ce qu'Amrou lui manda: Ayant fait les recherches que vous nous
+avez prescrites, nous avons trouvé que quand le Nil monte à 14 coudées,
+il procure une récolte _suffisante_ pour l'année; que s'il atteint 16
+coudées, elle est _abondante_; mais qu'à 12 et à 18 elle est mauvaise.
+Or, ce fait étant connu du peuple par les proclamations d'usage, il
+s'ensuit des mesures qui portent du trouble dans le commerce.»
+
+Omar, pour remédier à cet abus, eût peut-être voulu abolir les
+proclamations; mais la chose n'étant pas praticable, il imagina, sur
+l'avis d'Abou-taaleb, un expédient qui vint au même but. Jusqu'alors la
+_colonne de mesure_, dite _nilomètre_[32], avait été divisée par coudées
+de 24 doigts; Omar la fit détruire, et, lui en substituant une autre
+qu'il établit dans l'île de Rouda, il prescrivit que les 12 coudées
+inférieures fussent composées de 28 doigts au lieu de 24, pendant que
+les coudées supérieures resteraient comme auparavant à 24. De là il
+arriva que désormais, lorsque le Nil marqua 12 coudées sur la colonne,
+il en avait réellement 14; car ces 12 coudées ayant chacune 4 doigts en
+excès, il en résultait une surabondance de 48 doigts ou deux coudées.
+Alors, quand on proclama 14 coudées, terme d'une récolte _suffisante_,
+l'inondation était réellement au degré _d'abondance_: la multitude,
+partout trompée par les mots, s'en laissa imposer. Mais cette altération
+n'a pu échapper aux historiens arabes; et ils ajoutèrent que les
+colonnes du _Said_ ou haute Égypte continuèrent d'être divisées par 24
+doigts; que le terme 18 (vieux style) fut toujours nuisible; que 19
+était très-rare, et 20 presqu'un prodige[33].
+
+Rien n'est donc moins constant que la progression alléguée, et nous
+pouvons établir contre elle un premier fait: que dans une période connue
+de 18 siècles, l'état du Nil n'a pas changé. Comment arrive-t-il donc
+aujourd'hui qu'il se montre si différent? Comment, depuis l'an 1473,
+a-t-il passé si subitement de 15 à 22? Ce problème me paraît facile à
+résoudre. Je n'en chercherai pas l'explication dans les faits physiques,
+mais dans les accessoires de la chose. Ce n'est point le Nil qui a
+changé; c'est la colonne, ce sont ses dimensions. Le mystère dont les
+Turcs l'enveloppent empêche la plupart des voyageurs de s'en assurer;
+mais Pocoke, qui parvint à la voir en 1739, rapporte que tout était
+confus et inégal dans l'échelle des coudées. Il observe même qu'elle lui
+parut neuve, et cette circonstance fait penser que les Turks, à
+l'imitation d'Omar, se sont permis une nouvelle altération. Enfin, il
+est un fait qui lève tout doute à cet égard: Niebuhr[34], qu'on ne
+suspectera pas d'avoir imaginé une observation, ayant mesuré en 1762 les
+vestiges de l'inondation sur un mur de Djizé, a trouvé que, le 1^{er}
+juin, le Nil avait baissé de vingt-quatre pieds de France. Or
+vingt-quatre pieds réduits en coudées, à raison de vingt pouces et demi
+chacune, font précisément quatorze coudées un pouce. Il est vrai qu'il
+reste encore dix-huit jours de décroissance; mais en les portant à une
+demi-coudée par une estimation dont Pocoke fournit les termes de
+comparaison,[35] on n'a que quatorze coudées et demie, qui reviennent
+exactement au calcul ancien.
+
+Il est un dernier fait allégué par Savary, auquel je ne puis non plus
+souscrire sans restrictions. «_Depuis mon séjour en Égypte_,» dit-il,
+lettre 1^{re}, p. 14, j'ai fait deux fois le tour du Delta, je l'ai même
+traversé par le canal de Menoufe. Le fleuve coulait à pleines rives dans
+les grandes branches de Rosette, de Damiette, et dans celles qui
+traversent l'intérieur du pays; mais il ne débordait pas sur la terre,
+excepté dans les lieux bas, où l'on saignait les digues pour arroser les
+campagnes couvertes de riz.»
+
+_De là il conclut_ «que le Delta est actuellement dans la situation la
+plus favorable pour l'agriculture, parce qu'en perdant l'inondation,
+cette île a gagné, chaque année, les trois mois que la Thébaïde reste
+sous les eaux.» Il faut l'avouer, rien de plus étrange que ce gain. Si
+le Delta a gagné à n'être plus inondé, pourquoi désira-t-on si fort de
+tout temps l'inondation?--_Les saignées y suppléent._--Mais on a tort de
+comparer le Delta aux marais de la Seine. L'eau n'est à fleur de terre
+que vers la mer; partout ailleurs, elle est inférieure au niveau du sol,
+et le rivage s'élève d'autant plus qu'on remonte davantage. Enfin, si
+je dois citer mon témoignage, j'atteste que descendant du Kaire à
+Rosette par le canal de Menoufe, j'ai observé, les 26, 27 et 28
+septembre 1783, que, quoique les eaux se retirassent depuis plus de
+quinze jours, les campagnes étaient encore submergées en partie, et
+qu'elles portaient aux lieux découverts les traces de l'inondation. Le
+fait allégué par Savary ne peut donc être attribué qu'à une mauvaise
+inondation; et l'on ne doit point croire que l'exhaussement ait changé
+l'état du Delta[36], ni que les Égyptiens soient réduits à n'avoir plus
+d'eau que par des moyens mécaniques, aussi dispendieux que bornés.[37]
+
+Il nous reste à résoudre la difficulté des huit coudées de Moeris, et je
+ne pense pas qu'elle ait des causes d'une autre nature. Il paraît
+qu'après ce prince, il arriva une révolution dans les mesures, et que
+d'une coudée l'on en fit deux. Cette conjecture est d'autant plus
+probable, que du temps de Moeris, l'Égypte ne formait pas un même
+royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan à la mer. Sésostris, qui
+fut postérieur à Moeris, les réunit par conquête. Mais après ce prince,
+ils rentrèrent dans leur division, qui dura jusqu'à Psammetik. Cette
+révolution dans les mesures conviendrait très-bien à Sésostris qui en
+opéra une générale dans le gouvernement. C'est lui qui établit des lois
+et une administration nouvelles; qui fit élever des digues et des
+chaussées pour asseoir les villes et les villages, et creuser une
+quantité de canaux telle, dit Hérodote,[38] que l'Égypte abandonna les
+chariots dont elle avait jusqu'alors fait usage.
+
+Au reste, il est bon d'observer que les degrés de l'inondation ne sont
+pas les mêmes par toute l'Égypte. Ils suivent au contraire une règle de
+diminution graduelle, à mesure que le fleuve descend. A Asouan, le
+débordement est d'un sixième plus fort qu'au Kaire; et lorsque dans
+cette dernière ville on compte vingt-sept pieds, à peine en a-t-on
+quatre à Rosette et à Damiât. La raison en est qu'outre la masse d'eau
+qu'absorbent les terrains, le fleuve resserré dans un seul lit et dans
+une vallée étroite, s'élève davantage: quand au contraire il a passé le
+Kaire, n'étant plus contenu par les montagnes, et se divisant en mille
+rameaux, il arrive nécessairement que sa nappe perd en profondeur ce
+qu'elle gagne en surface.
+
+On jugera sans doute, d'après ce que j'ai dit, que l'on s'est trop tôt
+flatté de connaître les termes précis de l'agrandissement et de
+l'exhaussement du Delta. Mais en rejetant des circonstances illusoires,
+je ne prétends pas nier le fond même des faits; leur existence est trop
+bien attestée par le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par
+exemple, l'exhaussement du sol me paraît prouvé par un fait sur lequel
+on a peu insisté. Quand on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses,
+comme en mars, on remarque, à mesure que l'on remonte, que le rivage
+s'élève graduellement au-dessus de l'eau; en sorte que si à Rosette il
+en excède de deux pieds de niveau, il l'excède de trois et quatre dès
+Faoué, et de plus de douze au Kaire[39]: or, en raisonnant sur ce fait,
+on en peut tirer la preuve d'un exhaussement par dépôt; car la couche du
+limon étant en proportion avec l'épaisseur des nappes d'eau qui la
+déposent, elle doit être plus forte ou plus faible, selon que ces
+nappes sont plus ou moins profondes, et nous ayons vu qu'elles observent
+une gradation analogue d'Asouan à la mer.
+
+D'un autre côté, l'accroissement du Delta s'annonce d'une manière
+frappante par la forme de l'Égypte sur la Méditerranée. Quand on en
+considère la projection sur une carte, on voit que le terrain qui est
+dans la ligne du fleuve, ce terrain formé d'une matière étrangère, a
+pris une saillie demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie
+et d'Afrique qu'il déborde, ont une direction rentrante vers le fond du
+Delta, qui décèle que jadis ce terrain fut un golfe que le temps a
+rempli.
+
+Ce comblement, commun à tous les fleuves, s'est exécuté par un mécanisme
+qui leur est également commun: les eaux des pluies et des neiges roulant
+des montagnes dans les vallées, ne cessent d'entraîner les terres
+qu'elles arrachent par leur chute. La partie pesante de ces débris,
+comme les cailloux et les sables, s'arrête bientôt, si un courant rapide
+ne la chasse. Mais si les eaux ne trouvent qu'un terreau fin et léger,
+elles s'en chargent en abondance, et en roulent les bancs avec facilité.
+Le Nil, qui a trouvé de pareils matériaux dans l'Abissinie et l'Afrique
+intérieure, s'en est servi pour hâter ses travaux; ses eaux s'en sont
+chargées, son lit s'en est rempli; souvent même il s'en embarrasse au
+point d'être gêné dans son cours. Mais quand l'inondation lui rend ses
+forces, il chasse ces bancs vers la mer, en même temps qu'il en amène
+d'autres pour la saison suivante: arrivées à son embouchure, les boues
+s'entassent et forment des grèves, parce que la pente ne donne plus
+assez d'action au courant, et parce que la mer forme un équilibre de
+résistance. La stagnation qui s'ensuit force la partie ténue, qui
+jusqu'alors avait surnagé, à se déposer, et elle se dépose surtout aux
+lieux où il y a moins de mouvement, tels que les rivages. Ainsi la côte
+s'enrichit peu à peu des débris du pays supérieur du Delta même; car si
+le Nil enlève à l'Abissinie pour donner à la Thébaïde, il enlève à la
+Thébaïde pour porter au Delta, et au Delta pour porter à la mer. Partout
+où ses eaux ont un courant, il dépouille le même sol qu'il enrichit.
+Quand on remonte au Kaire dans les eaux basses, on voit partout les
+bords taillés à pic, s'écrouler par pans. Le Nil qui les mine par le
+pied, privant d'appui leur terre légère, elle tombe dans son lit. Dans
+les grandes eaux, elle s'imbibe, se délaye; et lorsque le soleil et la
+sécheresse reviennent, elle se gerce et s'écroule encore par grands pans
+que le Nil entraîne. C'est ainsi que plusieurs canaux se sont comblés,
+et que d'autres se sont élargis, en élevant sans cesse le lit du fleuve.
+Le plus fréquenté de nos jours, celui qui vient de _Nadir_ à la branche
+de Damiât, est dans ce cas. Ce canal, creusé d'abord de main d'homme,
+est devenu semblable à la Seine en plusieurs endroits. Il supplée même
+à la branche-mère qui va de _Batn el Baqara_ à _Nadir_, et qui se comble
+au point que si on ne la dégorge pas, elle finira par devenir terre
+ferme: la raison en est que le fleuve tend sans cesse à la ligne droite
+dans laquelle il a plus de force; c'est par cette même raison qu'il a
+préféré la branche Bolbitine, qui n'était d'abord qu'un canal factice, à
+la branche Canopique[40].
+
+De ce mécanisme du fleuve, il résulte encore que les principaux
+comblemens doivent se faire sur la ligne des plus grandes embouchures et
+du plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme à cette théorie.
+En jetant l'oeil sur la carte, on s'aperçoit que la saillie des terres
+est surtout dans la direction des branches de Rosette et de Damiât. Le
+terrain latéral et l'intermédiaire sont demeurés lac et marais indivis
+entre le continent et la mer, parce que les petits canaux qui s'y
+rendent n'ont pu opérer qu'un comblement imparfait. Ce n'est qu'avec la
+plus grande lenteur que les dépôts et les limons s'élèvent; sans doute
+même ce moyen ne parviendrait jamais à les porter au-dessus des eaux,
+s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif qui est la mer. C'est
+elle qui travaille sans relâche à élever le niveau des rives basses
+au-dessus de ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer sur
+le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils rencontrent en arrivant;
+leur battement accumule ensuite cette digue légère, et lui donne un
+exhaussement qu'elle n'eût jamais pris dans les eaux tranquilles. Ce
+fait est sensible pour quiconque marche au bord de la mer, sur un rivage
+bas et mouvant: mais il faut que la mer n'ait pas de courant sur la
+plage; car si elle perd aux lieux où elle est en _remous_, elle gagne à
+ceux où elle est en mouvement. Quand les grèves sont enfin à fleur
+d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au lieu de dire qu'elle en
+élève le niveau au-dessus de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le
+niveau de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on creuse,
+rassemblent en de petits espaces les nappes qui étaient répandues sur de
+plus grands[41]. C'est ainsi que le Delta a dû se former avec une
+lenteur qui a demandé plus de siècles que nous n'en connaissons; mais le
+temps ne manque pas à la nature[42].
+
+Il reste certainement beaucoup d'observations à faire ou à recommencer
+dans ce pays; mais, comme je l'ai déja dit, elles ont de grandes
+difficultés. Pour les vaincre, il faudrait du temps, de l'adresse et de
+la dépense; à bien des égards même, les obstacles accessoires sont plus
+graves que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait une épreuve
+récente pour le nilomètre. En vain a-t-il tenté de séduire les gardiens;
+en vain a-t-il donné et promis des sequins aux _crieurs_, pour en
+obtenir les vraies hauteurs du Nil; leurs rapports contradictoires ont
+prouvé leur mauvaise foi ou leur ignorance commune. On dira peut-être
+qu'il faudrait établir des colonnes dans des maisons particulières; mais
+ces opérations, simples en théorie, sont impossibles en pratique: on
+s'exposerait à des risques trop graves. Cette curiosité même que les
+Francs portent avec eux, chagrine de plus en plus les Turks. Ils pensent
+que l'on en veut à leur pays; et ce qui se passe de la part des Russes,
+joint à des préjugés répandus, affermit leurs soupçons. C'est un bruit
+général dans l'empire à ce moment, que _les temps prédits sont arrivés;
+que la puissance et la religion des Musulmans vont être détruites; que
+le roi Jaune va venir établir un empire nouveau, etc._ Mais il est temps
+de reprendre nos idées.
+
+Je passe légèrement sur la saison[43] du débordement, assez connue; sur
+sa gradation insensible et non subite comme celle de nos rivières; sur
+ses diversités qui le montrent tantôt faible et tantôt fort, quelquefois
+même nul: cas très-rare, mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous
+ces objets sont trop connus pour les répéter; on sait également que les
+causes de ces phénomènes qui furent une énigme pour les anciens[44],
+n'en sont plus une pour les Européens. Depuis que leurs voyageurs leur
+ont appris que l'Abissinie et la partie adjacente de l'Afrique sont
+inondées de pluie en mai, juin et juillet, ils ont conclu, avec raison,
+que ce sont ces pluies qui, par la disposition du terrain, affluant de
+mille rivières, se rassemblent dans une même vallée, pour venir sur des
+rives lointaines offrir le spectacle imposant d'une masse d'eau qui
+emploie trois mois à s'écouler. On laisse aux physiciens grecs cette
+action des vents de nord ou étésiens, qui, par une prétendue pression,
+arrêtaient le cours du fleuve; il est même étonnant qu'ils aient jamais
+admis cette explication; car le vent n'agissant que sur la surface de
+l'eau, il n'empêche point le fond d'obéir à la pente. En vain des
+modernes ont allégué l'exemple de la Méditerranée, qui, par la durée des
+vents d'est, découvre la côte de Syrie d'un pied ou un pied et demi,
+pour recouvrir de la même quantité celles d'Espagne et de Provence, et
+qui, par les vents d'ouest, opère l'inverse: il n'y a aucune comparaison
+entre une mer sans pente et un fleuve, entre la nappe de la Méditerranée
+et celle du Nil, entre vingt-six pieds et dix-huit pouces.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Des vents et de leurs phénomènes.
+
+
+Ces vents du nord, dont le retour a lieu chaque année aux mêmes époques,
+ont un emploi plus vrai, celui de porter en Abissinie une prodigieuse
+quantité de nuages. Depuis avril jusqu'en juillet, on ne cesse d'en
+voir remonter vers le sud, et l'on serait quelquefois tenté d'en
+attendre de la pluie; mais cette terre brûlée leur demande en vain un
+bienfait qui doit lui revenir sous une autre forme. Jamais il ne pleut
+dans le Delta en été; dans tout le cours de l'année même, il y pleut
+rarement, et en petite quantité. L'année 1761, observée par Niebuhr, fut
+un cas extraordinaire que l'on cite encore. Les accidens que les pluies
+causèrent dans la basse Égypte, dont une foule de villages, bâtis en
+terre, s'écroulèrent, prouvent assez qu'on y regarde comme rare cette
+abondance d'eau. Il faut d'ailleurs observer qu'il pleut d'autant moins
+que l'on s'élève davantage vers le Saïd. Ainsi, il pleut plus souvent à
+Alexandrie et à Rosette qu'au Kaire, et au Kaire qu'à _Minié_. La pluie
+est presque un prodige à _Djirdjé_. Nous autres habitants de contrées
+humides, nous ne concevons pas comment un pays peut subsister sans
+pluie[45]; mais dans l'Égypte, outre la somme d'eau dont la terre fait
+provision lors de l'inondation, les rosées qui tombent dans les nuits
+d'été suffisent à la végétation. Les melons d'eau, connus à Marseille
+sous le nom de _pastèques_, du mot arabe _battik_, en sont une preuve
+sensible; car souvent ils n'ont au pied qu'une poussière sèche; et
+cependant leurs feuilles ne manquent pas de fraîcheur. Ces rosées ont de
+commun avec les pluies qu'elles sont plus abondantes vers la mer, et
+plus faibles à mesure qu'elles s'en éloignent; et elles en diffèrent en
+ce qu'elles sont moindres l'hiver, et plus fortes l'été. A Alexandrie,
+dès le coucher du soleil, en avril, les vêtements et les terrasses sont
+trempés comme s'il avait plu. Comme les pluies encore, ces rosées sont
+fortes ou faibles, à raison de l'espèce du vent qui souffle. Le sud et
+le sud-est n'en donnent point; le nord en apporte beaucoup, et l'ouest
+encore davantage. On explique aisément ces différences, quand on observe
+que les deux premiers viennent des déserts de l'Afrique et de l'Arabie,
+où ils ne trouvent pas une goutte d'eau; que le nord, au contraire, et
+l'ouest chassent sur l'Égypte l'évaporation de la Méditerranée, qu'ils
+traversent, l'un dans sa largeur, et l'autre dans toute sa longueur. Je
+trouve même, en comparant mes observations à ce sujet en Provence, en
+Syrie et en Égypte, à celles de Niebuhr en Arabie et à Bombai, que cette
+position respective des mers et des continents est la cause des diverses
+qualités d'un même vent qui se montre pluvieux dans un pays, pendant
+qu'il est toujours sec dans l'autre; ce qui dérange beaucoup les
+systèmes des astrologues anciens et modernes, sur les influences des
+planètes.
+
+Un autre phénomène aussi remarquable, est le retour périodique de chaque
+vent, et son appropriation, pour ainsi dire, à certaines saisons de
+l'année. L'Égypte et la Syrie offrent en ce genre une régularité digne
+de fixer l'attention.
+
+En Égypte, lorsque le soleil se rapproche de nos zones, les vents qui se
+tenaient dans les parties de l'est, passent aux rumbs de nord, et s'y
+fixent. Pendant juin, ils soufflent constamment nord et nord-ouest;
+aussi est-ce la vraie saison du passage au Levant, et un vaisseau peut
+espérer de jeter l'ancre en Cypre ou à Alexandrie, le quatorzième et
+quelquefois le onzième jour de son départ de Marseille. Les vents
+continuent en juillet de souffler nord, variant à droite et à gauche du
+nord-ouest au nord-est. Sur la fin de juillet, dans tout le cours d'août
+et la moitié de septembre, ils se fixent nord pur, et ils sont modérés,
+plus vifs le jour, plus calmes la nuit; alors même il règne sur la
+Méditerranée une bonace générale, qui prolonge les retours en France
+jusqu'à soixante-dix et quatre-vingt jours.
+
+Sur la fin de septembre, lorsque le soleil repasse la ligne, les vents
+reviennent vers l'est, et sans y être fixés, ils en soufflent plus que
+d'aucun autre rumb, le nord seul excepté. Les vaisseaux profitent de
+cette saison, qui dure tout octobre et une partie de novembre, pour
+revenir en Europe, et les traversées pour Marseille sont de trente à
+trente-cinq jours. A mesure que le soleil passe à l'autre tropique, les
+vents deviennent plus variables, plus tumultueux; leurs régions les plus
+constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest. Ils se maintiennent
+tels en décembre, janvier et février, qui, pour l'Égypte comme pour
+nous, sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de la Méditerranée,
+entassées et appesanties par le froid de l'air, se rapprochent de la
+terre, et forment les brouillards et les pluies. Sur la fin de février
+et en mars, quand le soleil revient vers l'équateur, les vents tiennent
+plus que dans aucun autre temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier
+mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit régner le sud-est, le sud pur
+et le sud-ouest. Ils sont mêlés d'ouest, de nord et d'est; celui-ci
+devient le plus habituel sur la fin d'avril; et pendant mai, il partage
+avec le nord l'empire de la mer, et rend les retours en France encore
+plus courts que dans l'autre équinoxe.
+
+
+DU VENT CHAUD, OU KAMSÎN.
+
+Ces vents du sud dont je viens de parler, ont en Égypte le nom générique
+de vents de _cinquante_ (jours)[46], non qu'ils durent cinquante jours
+de suite, mais parce qu'ils paraissent plus fréquemment dans les 50
+jours qui entourent l'équinoxe. Les voyageurs les ont fait connaître en
+Europe sous le nom de vents _empoisonnés_[47], ou, plus correctement,
+_vents chauds du désert_. Telle est en effet leur propriété; elle est
+portée à un point si excessif, qu'il est difficile de s'en faire une
+idée sans l'avoir éprouvée; mais on en peut comparer l'impression à
+celle qu'on reçoit de la bouche d'un four banal, au moment qu'on en tire
+le pain. Quand ces vents commencent à souffler, l'air prend un aspect
+inquiétant. Le ciel, toujours si pur en ces climats, devient trouble; le
+soleil perd son éclat, et n'offre plus qu'un disque violacé. L'air n'est
+pas nébuleux, mais gris et poudreux, et réellement il est plein d'une
+poussière très-déliée qui ne se dépose pas et qui pénètre partout. Ce
+vent, toujours léger et rapide, n'est pas d'abord très-chaud; mais à
+mesure qu'il prend de la durée, il croît en intensité. Les corps animés
+le reconnaissent promptement au changement qu'ils éprouvent. Le poumon,
+qu'un air trop raréfié ne remplit plus, se contracte et se tourmente. La
+respiration devient courte, laborieuse; la peau est sèche, et l'on est
+dévoré d'une chaleur interne. On a beau se gorger d'eau, rien ne
+rétablit la transpiration. On cherche en vain la fraîcheur; les corps
+qui avaient coutume de la donner trompent la main qui les touche. Le
+marbre, le fer, l'eau, quoique le soleil soit voilé, sont chauds. Alors
+on déserte les rues, et le silence règne comme pendant la nuit. Les
+habitants des villes et des villages s'enferment dans leurs maisons, et
+ceux du désert dans leurs tentes ou dans les puits creusés en terre, où
+ils attendent la fin de ce genre de tempête. Communément elle dure trois
+jours: si elle passe, elle devient insupportable. Malheur aux voyageurs
+qu'un tel vent surprend en route loin de tout asile! ils en subissent
+tout l'effet, qui est quelquefois porté jusqu'à la mort. Le danger est
+surtout au moment des rafales; alors la vitesse accroît la chaleur au
+point de tuer subitement avec des circonstances singulières; car tantôt
+un homme tombe frappé entre deux autres qui restent sains, et tantôt il
+suffit de se porter un mouchoir aux narines, ou d'enfoncer le nez dans
+un trou de sable, comme font les chameaux, ou de fuir au galop comme
+font les Arabes qui sentent venir la _mofette_, nom qui paraît en effet
+convenir à cet air: il est d'ailleurs constant qu'il est plus dangereux
+de Mossul à Bagdad qu'en aucun autre lieu; ce que l'on attribue à la
+qualité sulfureuse et minéralogique du pays qu'il parcourt depuis
+l'Euphrate. Il est remarquable qu'il n'incommode pas les caravanes qui
+sont alors sur la route de Damas à Alep; à Bagdad, il est mortel sur
+les minarets, sur les terrasses, sur le pont, et non dans les lieux bas.
+Si l'on ajoute qu'aussitôt après la mort il y a hémorrhagie par le nez
+et par la bouche, que le cadavre demeure chaud, enfle, devient bleu, et
+se déchire aisément, il paraîtra de plus en plus probable que cet air
+meurtrier est un air inflammable, chargé dans certains cas d'acide
+sulfureux.
+
+Une autre qualité de ce vent est son extrême sécheresse; elle est telle,
+que l'eau dont on arrose un appartement s'évapore en peu de minutes. Par
+cette extrême aridité, il flétrit et dépouille les plantes; et en
+pompant trop subitement l'émanation des corps animés, il crispe la peau,
+ferme les pores, et cause cette chaleur fébrile qui accompagne toute
+transpiration supprimée.
+
+Ces vents chauds ne sont point particuliers à l'Égypte; ils ont lieu en
+Syrie, plus cependant sur la côte et dans le désert que sur les
+montagnes. Niebuhr les a trouvés en Arabie, à Bombai, dans le Diarbekr;
+l'on en éprouve aussi en Perse, en Afrique, et même en Espagne: partout
+leurs effets se ressemblent, mais leur direction diffère selon les
+lieux. En Égypte, le plus violent vient du sud-sud-ouest; à la _Mekke_,
+il vient de l'est; à _Surate_, du nord; à _Barsa_, du nord-ouest; à
+_Bagdad_, de l'ouest; et en _Syrie_, du sud-est. Ce contraste, qui
+embarrasse au premier coup d'oeil, devient à la réflexion le moyen de
+résoudre l'énigme. En examinant les sites géographiques, on trouve que
+c'est toujours des continents déserts que vient le vent chaud; et en
+effet, il est naturel que l'air qui couvre les immenses plaines de la
+Lybie et de l'Arabie, n'y trouvant ni ruisseaux, ni lacs, ni forêts, s'y
+échauffe par l'action d'un soleil ardent, par la réflexion du sable, et
+prenne le degré de chaleur et de sécheresse dont il est capable. S'il
+survient une cause quelconque qui détermine un courant à cette masse,
+elle s'y précipite, et porte avec elle les qualités étonnantes qu'elle a
+acquises. Il est si vrai que ces qualités sont dues à l'action du soleil
+sur les sables, que ces mêmes vents n'ont point dans toutes les saisons
+la même intensité. En Égypte, par exemple, on assure que les vents du
+sud, en décembre et janvier, sont aussi froids que le nord; et la raison
+en est que le soleil, passé à l'autre tropique, n'embrase plus l'Afrique
+septentrionale, et que l'Abissinie, si montueuse, est couverte de neige:
+il faut que le soleil se soit rapproché de l'équateur pour produire ces
+phénomènes. Par une raison semblable, le sud a un effet bien moindre en
+Chypre, où il arrive rafraîchi par les vapeurs de la Méditerranée. Dans
+cette île, c'est le nord qui le remplace; on s'y plaint qu'en été il est
+d'une chaleur insupportable, pendant qu'il est glacial en hiver: ce qui
+résulte évidemment de l'Asie mineure, qui, dans l'été, est embrasée,
+pendant qu'en hiver elle est couverte de glaces. Au reste, ce sujet
+offre une foule de problèmes faits pour piquer la curiosité d'un
+physicien. Ne serait-il pas en effet intéressant de savoir:
+
+1º D'où vient ce rapport des saisons et de la marche du soleil à
+l'espèce des vents et aux régions d'où ils soufflent?
+
+2º Pourquoi, sur toute la Méditerranée, les rumbs de nord sont les plus
+habituels, au point que sur 12 mois on peut dire qu'ils en règnent 9?
+
+3º Pourquoi les vents d'est reviennent si régulièrement après les
+équinoxes, et pourquoi à cette époque il y a communément un coup de vent
+plus fort?
+
+4º Pourquoi les rosées sont plus abondantes en été qu'en hiver; et
+pourquoi les nuages étant un effet de l'évaporation de la mer, et
+l'évaporation étant plus forte l'été que l'hiver, il y a cependant plus
+de nuages l'hiver que l'été?
+
+5º Enfin pourquoi la pluie est si rare en Égypte, et pourquoi les nuages
+se rendent de préférence en Abissinie?
+
+Mais il est temps d'achever le tableau physique que j'ai commencé.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Du climat et de l'air.
+
+
+Le climat de l'Égypte passe avec raison pour très-chaud, puisqu'en
+juillet et août le thermomètre de Réaumur se soutient, dans les
+appartements les plus tempérés, à 24 et 25 degrés au-dessus de la
+glace[48]. Au Saïd, il monte encore plus haut, quoique je ne puisse rien
+dire de précis à cet égard. Le voisinage du soleil, qui dans l'été est
+presque perpendiculaire, est sans doute une cause première de cette
+chaleur; mais quand on considère que d'autres pays, sous la même
+latitude, sont plus frais, on juge qu'il en existe une seconde cause
+aussi puissante que la première, laquelle est le niveau du terrain peu
+élevé au-dessus de la mer. A raison de cette température, l'on ne doit
+distinguer que deux saisons en Égypte, le printemps et l'été,
+c'est-à-dire la fraîcheur et les chaleurs. Ce second état dure depuis
+mars jusqu'en novembre, et même dès la fin de février le soleil, à neuf
+heures du matin, n'est pas supportable pour un Européen. Dans toute
+cette saison, l'air est embrasé, le ciel étincelant, et la chaleur
+accablante pour les corps qui n'y sont pas habitués. Sous l'habit le
+plus léger, et dans l'état du plus grand repos, on fond en sueur. Elle
+devient même si nécessaire, que la moindre suppression est une maladie;
+en sorte qu'au lieu du salut ordinaire, _Comment vous portez-vous?_ on
+devrait dire: _Comment suez-vous?_ L'éloignement du soleil tempère un
+peu ces chaleurs. Les vapeurs de la terre, abreuvée par le Nil, et
+celles qu'apportent les vents d'ouest et du nord, absorbant le feu
+répandu dans l'air, procurent une fraîcheur agréable, et même des froids
+piquants, si l'on en voulait croire les naturels et quelques négociants
+européens; mais les Égyptiens, presque nus et accoutumés à suer,
+frissonnent à la moindre fraîcheur. Le thermomètre, qui se tient au plus
+bas en février à 9 et 8 degrés de Réaumur au-dessus de la glace, fixe
+nos idées à cet égard, et l'on peut dire que la neige et la grêle sont
+des phénomènes que tel Égyptien de cinquante ans n'a jamais vus. Quant à
+nos négociants, ils doivent leur sensibilité à l'abus des fourrures; il
+est porté au point que dans l'hiver ils ont souvent deux ou trois
+enveloppes de renard, et que dans les ardeurs de juin ils conservent
+l'hermine ou le petit-gris; ils prétendent que la fraîcheur qu'on
+éprouve à l'ombre en est une raison indispensable; et en effet les
+courants du nord et d'ouest, qui règnent presque toujours, établissent
+une assez grande fraîcheur partout où le soleil ne donne pas: mais le
+noeud secret et plus véritable est que la pelisse est le galon de la
+Turkie et l'objet favori du luxe; elle est l'enseigne de l'opulence,
+l'étiquette de la dignité, parce que l'investiture des places
+importantes est toujours constatée par le présent d'une pelisse, comme
+si l'on voulait dire à l'homme qu'on revêt, qu'il est désormais assez
+grand seigneur pour ne s'occuper qu'à transpirer.
+
+Avec ces chaleurs et l'état marécageux qui dure trois mois, on pourrait
+croire que l'Égypte est un pays malsain: ce fut ma première pensée en y
+arrivant; et lorsque je vis au Kaire les maisons de nos négociants
+assises le long du _Kalidi_, où l'eau croupit jusqu'en avril, je crus
+que les exhalaisons devaient leur causer bien des maladies; mais leur
+expérience trompe cette théorie: les émanations des eaux stagnantes, si
+meurtrières en Chypre et à Alexandrette, n'ont point cet effet en
+Égypte. La raison m'en paraît due à la siccité habituelle de l'air,
+établie, et par le voisinage de l'Afrique et de l'Arabie, qui aspirent
+sans cesse l'humidité, et par les courants perpétuels des vents qui
+passent sans obstacle. Cette siccité est telle, que les viandes
+exposées, même en été, au vent du nord, ne se putréfient point, mais se
+dessèchent et se durcissent à l'égal du bois. Les déserts offrent des
+cadavres ainsi desséchés, qui sont devenus si légers, qu'un homme
+soulève aisément d'une seule main la charpente entière d'un chameau[49].
+
+A cette sécheresse, l'air joint un état salin dont les preuves s'offrent
+partout. Les pierres sont rongées de natron, et l'on en trouve dans les
+lieux humides de longues aiguilles cristallisées que l'on prendrait pour
+du salpêtre. Le mur du jardin des jésuites au Kaire, bâti avec des
+briques et de la terre, est partout recouvert d'une croûte de ce natron,
+épaisse comme un écu de 6 livres; et lorsqu'on a inondé les carrés de ce
+jardin avec l'eau du _Kalidj_, on voit, à sa retraite, la terre
+brillante de toutes parts de cristaux blancs que l'eau n'a certainement
+pas apportés, puisqu'elle ne donne aucun indice de sel au goût et à la
+distillation.
+
+C'est sans doute cette propriété de l'air et de la terre, jointe à la
+chaleur, qui donne à la végétation une activité presque incroyable dans
+nos climats froids. Partout où les plantes ont de l'eau, leurs
+développements se font avec une rapidité prodigieuse. Quiconque va au
+Kaire ou à Rosette peut constater que l'espèce de courge appelée _qara_,
+pousse en 24 heures des filons de près de 4 pouces de long. Mais une
+observation importante, par laquelle je termine, est que ce sol paraît
+exclusif et intolérant. Les plantes étrangères y dégénèrent rapidement:
+ce fait est constaté par des observations journalières. Nos négociants
+sont obligés de renouveler chaque année les graines, et de faire venir
+de Malte des choux-fleurs, des betteraves, des carottes et des salsifis.
+Ces graines semées réussissent d'abord très-bien; mais si l'on sème
+ensuite les graines qu'elles produisent, il n'en résulte que des plantes
+étiolées. Pareille chose est arrivée aux abricots, aux poires et aux
+pêches qu'on a transportés à Rosette. La végétation de cette terre
+paraît trop brusque pour bien nourrir des tissus spongieux et charnus;
+il faudrait que la nature s'y fût accoutumée par gradation, et que le
+climat se les fût appropriés par les soins de la culture.
+
+
+
+
+ÉTAT POLITIQUE
+
+DE
+
+L'ÉGYPTE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Des diverses races des habitants de l'Égypte.
+
+
+Au milieu des révolutions qui n'ont cessé d'agiter la fortune des
+peuples, il est peu de pays qui aient conservé purs et sans mélange leur
+habitants naturels et primitifs. Partout cette même cupidité qui porte
+les individus à empiéter sur leurs propriétés respectives, a suscité les
+nations les unes contre les autres: l'issue de ce choc d'intérêts et de
+forces a été d'introduire dans les états un étranger vainqueur, qui,
+tantôt usurpateur insolent, a dépouillé la nation vaincue du domaine que
+la nature lui avait accordé; et tantôt conquérant plus timide ou plus
+civilisé, s'est contenté de participer à des avantages que son sol natal
+lui avait refusés. Par-là se sont établies dans les états des races
+diverses d'habitants, qui quelquefois, se rapprochant de moeurs et
+d'intérêts, ont mêlé leur sang; mais qui, le plus souvent, divisés par
+des préjugés politiques ou religieux, ont vécu rassemblés sur le même
+sol sans jamais se confondre. Dans le premier cas, les races, perdant
+par leur mélange les caractères qui les distinguaient, ont formé un
+peuple homogène où l'on n'a plus aperçu les traces de la révolution.
+Dans le second, demeurant distinctes, leurs différences perpétuées sont
+devenues un monument qui a survécu aux siècles, et qui peut, en quelques
+cas, suppléer au silence de l'histoire.
+
+Tel est le cas de l'Égypte: enlevée depuis 23 siècles à ses
+propriétaires naturels, elle a vu s'établir successivement dans son sein
+des Perses, des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des Arabes, des
+Géorgiens, et enfin cette race de Tartares connus sous le nom de Turks
+ottomans. Parmi tant de peuples, plusieurs y ont laissé des vestiges de
+leur passage; mais comme dans leur succession ils se sont mêlés, il en
+est résulté une confusion qui rend moins facile à connaître le caractère
+de chacun. Cependant on peut encore distinguer dans la population de
+l'Égypte quatre races principales d'habitants.
+
+La 1^{re} et la plus répandue est celle des Arabes, qu'on doit diviser
+en 3 classes: 1º La postérité de ceux qui, lors de l'invasion de ce pays
+par Amrou, l'an 640, accoururent de l'Hedjâz et de toutes les parties
+de l'Arabie s'établir dans ce pays justement vanté par son abondance.
+Chacun s'empressa d'y posséder des terres, et bientôt le Delta fut
+rempli de ces étrangers, au préjudice des Grecs vaincus. Cette première
+race, qui s'est perpétuée dans la classe actuelle des _fellâhs ou
+laboureurs_ et des artisans, a conservé sa physionomie originelle; mais
+elle a pris une taille plus forte et plus élevée: effet naturel d'une
+nourriture plus abondante que celle des déserts. En général les paysans
+d'Égypte atteignent 5 pieds 4 pouces; plusieurs vont à 5 pieds 6 et 7;
+leur corps est musculeux sans être gras, et robuste comme il convient à
+des hommes endurcis à la fatigue. Leur peau hâlée par le soleil est
+presque noire; mais leur visage n'a rien de choquant. La plupart ont la
+tête d'un bel oval, le front large et avancé, et sous un sourcil noir un
+oeil noir, enfoncé et brillant; le nez assez grand, sans être aquilin;
+la bouche bien taillée et toujours de belles dents. Les habitans des
+villes, plus mélangés, ont une physionomie moins uniforme, moins
+prononcée. Ceux des villages, au contraire, ne s'alliant jamais que dans
+leurs familles, ont des caractères plus généraux, plus constants, et
+quelque chose de rude dans l'aspect, qui tire sa cause des passions
+d'une ame sans cesse aigrie par l'état de guerre et de tyrannie qui les
+environne.
+
+2º Une deuxième classe d'Arabes est celle des Africains ou
+Occidentaux[50], venus à diverses reprises et sous divers chefs se
+réunir à la première; comme elle, ils descendent des conquérants
+musulmans qui chassèrent les Grecs de la Mauritanie; comme elle, ils
+exercent l'agriculture et les métiers; mais ils sont plus spécialement
+répandus dans le _Saïd_, où ils ont des villages et même des princes
+particuliers.
+
+3º. La 3^{e} classe est celle des _Bedouins_ ou hommes des déserts[51],
+connus des anciens sous le nom de _Scenites_, c'est-à-dire habitant sous
+des tentes. Parmi ceux-là, les uns, dispersés par familles, habitent les
+rochers, les cavernes, les ruines et les lieux écartés où il y a de
+l'eau; les autres, réunis par tribus, campent sous des tentes basses et
+enfumées, et passent leur vie dans un voyage perpétuel. Tantôt dans le
+désert, tantôt sur les bords du fleuve, ils ne tiennent à la terre
+qu'autant que l'intérêt de leur sûreté ou la subsistance de leurs
+troupeaux les y attachent. Il est des tribus qui, chaque année, après
+l'inondation, arrivent du sein de l'Afrique pour profiter des herbes
+nouvelles, et qui au printemps se renfoncent dans le désert; d'autres
+sont stables en Égypte, et y louent des terrains qu'ils ensemencent et
+changent annuellement. Toutes observent entre elles des limites
+convenues qu'elles ne franchissent point, sous peine de guerre. Toutes
+ont à peu près le même genre de vie, les mêmes usages, les mêmes moeurs.
+Ignorants et pauvres, les Bédouins conservent un caractère original,
+distinct des nations qui les environnent. Pacifiques dans leur camp, ils
+sont partout ailleurs dans un état habituel de guerre. Les laboureurs,
+qu'ils pillent, les haïssent; les voyageurs, qu'ils dépouillent, en
+médisent; les Turks, qui les craignent, les divisent et les corrompent.
+On estime que leurs tribus en Égypte pourraient former trente mille
+cavaliers; mais ces forces sont tellement dispersées et désunies, qu'on
+les y traite comme des voleurs et des vagabonds.
+
+Une seconde race d'habitants est celle des _Coptes_, appelés en arabe
+_el Qoubt_. On en trouve plusieurs familles dans le Delta; mais le grand
+nombre habitent le _Saïd_, où ils occupent quelquefois des villages
+entiers. L'histoire et la tradition attestent qu'ils descendent du
+peuple dépouillé par les Arabes, c'est-à-dire de ce mélange d'Égyptiens,
+de Perses, et surtout de Grecs qui, sous les Ptolémées et les
+Constantins, ont si long-temps possédé l'Égyte. Ils diffèrent des Arabes
+par leur religion, qui est le christianisme; mais ils sont encore
+distincts des chrétiens par leur secte, qui est celle d'Eutychès. Leur
+adhésion aux opinions théologiques de cet homme leur a attiré de la part
+des autres Grecs des persécutions qui les ont rendus irréconciliables.
+Lorsque les Arabes conquirent le pays, ils en profitèrent pour les
+affaiblir mutuellement. Les _Coptes_ ont fini par expulser leurs rivaux;
+et comme ils connaissent de tout temps l'administration intérieure de
+l'Égypte, ils sont devenus les dépositaires des registres des terres et
+des tribus. Sous le nom d'_écrivains_, ils sont au Kaire les
+_intendants_, les _secrétaires_ et les _traitants_ du gouvernement et
+des beks. Ces _écrivains_, méprisés des _Turks_ qu'ils servent, et haïs
+des paysans qu'ils vexent, forment une espèce de corps dont est chef
+l'écrivain du _commandant_ principal. C'est lui qui dispose de tous les
+emplois de cette partie, qu'il n'accorde, selon l'esprit de ce
+gouvernement, qu'à prix d'argent.
+
+On prétend que le nom de _Coptes_ leur vient de la ville de _Coptos_, où
+ils se retirèrent, dit-on, lors des persécutions des Grecs; mais je lui
+crois une origine plus naturelle et plus ancienne. Le terme arabe
+_Qoubti_, un _Copte_, me semble une altération évidente du grec
+_Ai-goupti-os_, un _Égyptien_; car on doit remarquer que _y_ était
+prononcé _ou_ chez les anciens Grecs, et que les Arabes n'ayant, ni _g_
+devant _a o u_, ni la lettre _p_, remplacent toujours ces lettres par
+_q_ et _b_: les _Coptes_ sont donc proprement les représentans des
+_Égyptiens_[52]; et il est un fait singulier qui rend cette acception
+encore plus probable. En considérant le visage de beaucoup d'individus
+de cette race, j'y ai trouvé un caractère particulier qui a fixé mon
+attention: tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux, qui n'est ni grec
+ni arabe; tous ont le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la
+lèvre grosse; en un mot, une vraie figure de mulâtre. J'étais tenté de
+l'attribuer au climat[53], lorsque, ayant été visiter le Sphinx, son
+aspect me donna le mot de l'énigme. En voyant cette tête caractérisée
+_nègre_ dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable
+d'Hérodote, où il dit[54]: _Pour moi, j'estime que les Colches sont une
+colonie des Égyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et
+les cheveux crépus_; c'est-à-dire, que les anciens Égyptiens étaient de
+vrais nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique[55]; et dès lors
+on explique comment leur sang, allié depuis plusieurs siècles à celui
+des Romains et des Grecs, a dû perdre l'intensité de sa première
+couleur, en conservant cependant l'empreinte de son moule originel. On
+peut même donner à cette observation une étendue très-générale, et poser
+en principe que la physionomie est une sorte de monument propre en bien
+des cas à constater ou éclaircir les témoignages de l'histoire, sur les
+origines des peuples. Parmi nous, un laps de neuf cents ans n'a pu
+effacer la nuance qui distinguait les habitans des Gaules, de ces
+_hommes du Nord_, qui, sous Charles-le-Gros, vinrent occuper la plus
+riche de nos provinces. Les voyageurs qui vont par mer de Normandie en
+Danemarck, parlent avec surprise de la ressemblance fraternelle des
+habitans de ces deux contrées, conservée malgré la distance des lieux et
+des temps. La même observation se présente, quand on passe de Franconie
+en Bourgogne; et si l'on parcourait avec attention la France,
+l'Angleterre ou toute autre contrée, on y trouverait la trace des
+émigrations écrite sur la face des habitans. Les Juifs n'en portent-ils
+pas d'ineffaçables, en quelque lieu qu'ils soient établis? Dans les
+états où la noblesse représente un peuple étranger introduit par
+conquête, si cette noblesse ne s'est point alliée aux indigènes, ses
+individus ont une empreinte particulière. Le sang kalmouque se distingue
+encore dans l'Inde; et si quelqu'un avait étudié les diverses nations
+de l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait peut-être des
+analogies qu'on a oubliées.
+
+Mais en revenant à l'Égypte, le fait qu'elle rend à l'histoire offre
+bien des réflexions à la philosophie. Quel sujet de méditation, de voir
+la barbarie et l'ignorance actuelle des Coptes, issues de l'alliance du
+génie profond des Égyptiens et de l'esprit brillant des Grecs; de penser
+que cette race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave et l'objet de
+nos mépris, est celle-là même à laquelle nous devons nos arts, nos
+sciences, et jusqu'à l'usage de la parole; d'imaginer enfin que c'est au
+milieu des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de
+l'humanité, que l'on a sanctionné le plus barbare des esclavages, et mis
+en problème _si les hommes noirs ont une intelligence de l'espèce des
+blancs_!
+
+Le langage est un autre monument dont les indications ne sont pas moins
+justes ni moins instructives. Celui dont usaient ci-devant les _Coptes_,
+s'accorde à constater les faits que j'établis. D'un côté, la forme de
+leurs lettres et la majeure partie de leurs mots démontrent que la
+nation grecque, dans un séjour de mille ans, a imprimé fortement son
+empreinte sur l'Égypte[56]; mais d'autre part, l'alphabet copte a cinq
+lettres, et le dictionnaire beaucoup de mots qui sont comme les débris
+et les restes de l'ancien égyptien. Ces mots, examinés avec critique,
+ont une analogie sensible avec les idiomes des anciens peuples
+adjacents, tels que les Arabes, les Éthiopiens, les Syriens et même les
+riverains de l'Euphrate; et l'on peut établir comme un fait certain que
+toutes ces langues ne furent que des dialectes dérivés d'un fonds
+commun. Depuis plus de trois siècles, celui des Coptes est tombé en
+désuétude; les Arabes conquérants, en dédaignant l'idiome des peuples
+vaincus, leur ont imposé avec leur joug, l'obligation d'apprendre leur
+langue. Cette obligation même devint une loi, lorsque, sur la fin du
+premier siècle de l'_hedjire_, le kalife _Ouâled I^{er}_ prohiba la
+langue grecque dans tout son empire: de ce moment l'arabe prit un
+ascendant universel; et les autres langues, reléguées dans les livres,
+ne subsistèrent plus que pour les savants qui les négligèrent. Tel a été
+le sort du copte dans les livres de dévotion et d'église, les seuls
+connus où il existe: les prêtres et les moines ne l'entendent plus; et
+en Égypte comme en Syrie, musulman ou chrétien, tout parle arabe et
+n'entend que cette langue.
+
+Il se présente à ce sujet des observations qui, dans la géographie et
+l'histoire, ne sont pas sans importance. Les voyageurs, en traitant des
+pays qu'ils ont vus, sont dans l'usage et souvent dans l'obligation de
+citer des mots de la langue qu'on y parle. C'est une obligation, par
+exemple, s'il s'agit de noms propres de peuples, d'hommes, de villes, de
+rivières et d'autres objets particuliers au pays; mais de là est survenu
+l'abus, que transportant les mots d'une langue à l'autre, on les a
+défigurés à les rendre méconnaissables. Ceci est arrivé surtout aux pays
+dont je traite; et il en est résulté, dans les livres d'histoire et de
+géographie, un chaos incroyable. Un Arabe qui saurait le français, ne
+reconnaîtrait pas dans nos cartes dix mots de sa langue, et nous-mêmes
+lorsque nous l'avons apprise, nous éprouvons le même inconvénient. Il a
+plusieurs causes.
+
+1º L'ignorance où sont la plupart des voyageurs de la langue arabe, et
+surtout de sa prononciation; et cette ignorance a été cause que leur
+oreille, novice à des sons étrangers, en a fait une comparaison vicieuse
+aux sons de leur propre langue.
+
+2º La nature de plusieurs prononciations qui n'ont point d'analogies
+dans la langue où on les transporte. Nous l'éprouvons tous les jours
+dans le _th_ des Anglais et dans le _jota_ des Espagnols: quiconque ne
+les a pas entendus, ne peut s'en faire une idée; mais c'est bien pis
+avec les Arabes, dont la langue a trois voyelles et sept à huit
+consonnes étrangères aux Européens. Comment les peindre pour leur
+conserver leur nature, et ne les pas confondre avec d'autres qui font
+des sens différents[57]?
+
+3º Enfin, une troisième cause de désordre est la conduite des écrivains
+dans la rédaction des livres de cartes. En empruntant leurs
+connaissances de tous les Européens qui ont voyagé en Orient, ils ont
+adopté l'orthographe des noms propres, telle qu'ils l'ont trouvée dans
+chacun; mais ils n'ont pas fait attention que les diverses nations de
+l'Europe, en usant également des lettres romaines, leur donnent des
+valeurs différentes. Par exemple, l'_u_ des Italiens n'est pas notre
+_u_, mais _ou_; leur _gh_, n'est pas _gé_, mais _gué_; leur _c_, n'est
+pas _cé_, mais _tché_: de là une diversité apparente de mots qui sont
+cependant les mêmes. C'est ainsi que celui qu'on doit écrire en
+français, _chaik_ ou _chêk_, est écrit tour à tour _schek_[58], _shekh_,
+_schech_, _sciek_, selon qu'on l'a tiré de l'anglais, de l'allemand ou
+de l'italien, chez qui ces combinaisons de _sh_, _sch_, _sc_, ne sont
+que notre _che_. Les Polonais écriraient _szech_, et les Espagnols,
+_chej_; cette différence de finale, _j_, _ch_, et _kh_, vient de ce que
+la lettre arabe est le _jota_ espagnol, _ch_ allemand[59], qui n'existe
+point chez les Anglais, les Français et les Italiens. C'est encore par
+des raisons semblables, que les Anglais écrivent _Rooda_, l'île que les
+Italiens écrivent _Ruda_, et que nous devons prononcer comme les Arabes,
+_Rouda_; que Pocoke écrit _harammé_, pour _harâmi_, un _voleur_; que
+Niebuhr écrit _dsjebel_, pour _djebel_, une _montagne_; que d'Anville,
+qui a beaucoup usé de mémoires anglais, écrit _Shâm_ pour _Châm_, la
+_Syrie_, _wadi_ pour _ouâdi_, une vallée, et mille autres exemples.
+
+Par là, comme je l'ai dit, s'est introduit un désordre d'orthographe qui
+confond tout; et si l'on n'y remédie, il en résultera pour le moderne,
+l'inconvénient dont on se plaint pour l'ancien. C'est avec leur
+ignorance des langues _barbares_, et avec leur manie d'en plier les sons
+à leur gré, que les Grecs et les Romains nous ont fait perdre la trace
+des noms originaux, et nous ont privés d'un moyen précieux de
+reconnaître l'état ancien dans celui qui subsiste. Notre langue, comme
+la leur, a cette délicatesse; elle dénature tout, et notre oreille
+rejette comme barbare tout ce qui lui est inusité. Sans doute il est
+inutile d'introduire des sons nouveaux; mais il serait à propos de nous
+rapprocher de ceux que nous traduisons, et de leur assigner, pour
+représentants, les plus rapprochés des nôtres, en leur ajoutant des
+signes convenus. Si chaque peuple en faisait autant, la nomenclature
+deviendrait une, comme ses modèles[60]; et ce serait un premier pas vers
+une opération qui devient de jour en jour plus pressante et plus facile,
+un alphabet général qui puisse convenir à toutes les langues, ou du
+moins à celles de l'Europe. Dans le cours de cet ouvrage, je citerai le
+moins qu'il me sera possible de mots arabes; mais lorsque j'y serai
+obligé, qu'on ne s'étonne pas si je m'éloigne souvent de l'orthographe
+de la plupart des voyageurs. A en juger par ce qu'ils ont écrit, il ne
+paraît pas qu'aucun ait saisi les vrais éléments de l'alphabet arabe, ni
+connu les principes à suivre dans la translation des mots à notre
+écriture[61]. Je reviens à mon sujet.
+
+Une troisième race d'habitants en Égypte est celle des _Turks_, qui sont
+les maîtres du pays, ou qui du moins en ont le titre. Dans l'origine,
+ce nom de Turk n'était point particulier à la nation à qui nous
+l'appliquons; il désignait en général des peuples répandus à l'orient et
+même au nord de la mer Caspienne, jusqu'au-delà du lac Aral, dans les
+vastes contrées qui ont pris d'eux leur dénomination de
+_Tourk-estân_[62]. Ce sont ces mêmes peuples dont les anciens Grecs ont
+parlé sous le nom de Parthes, de Massagètes, et même de Scythes, auquel
+nous avons substitué celui de _Tartares_. Pasteurs et vagabonds comme
+les Arabes bedouins, ils se montrèrent, dans tous les temps, guerriers
+farouches et redoutables. Ni Kyrus ni Alexandre ne purent les subjuguer;
+mais les Arabes furent plus heureux. Environ quatre-vingts ans après
+Mahomet, ils entrèrent, par ordre du kalife _Ouâled I_, dans les pays
+des Turks, et leur firent connaître leur religion et leurs armes. Ils
+leur imposèrent même des tributs; mais l'anarchie s'étant glissée dans
+l'empire, les gouverneurs rebelles se servirent d'eux pour résister aux
+_kalifes_, et ils furent mêlés dans toutes les affaires. Ils ne
+tardèrent pas d'y prendre un ascendant qui dérivait de leur genre de
+vie. En effet, toujours sous des tentes, toujours les armes à la main,
+ils formaient un peuple guerrier, et une milice rompue à toutes les
+manoeuvres des combats. Ils étaient divisés, comme les Bedouins, en
+tribus ou _camps_, appelés dans leur langue _ordou_, dont nous avons
+fait _horde_, pour désigner leurs peuplades. Ces tribus, alliées ou
+divisées entre elles pour leurs intérêts, avaient sans cesse des guerres
+plus ou moins générales; et c'est à raison de cet état, que l'on voit
+dans leur histoire plusieurs peuples également nommés _Turks_,
+s'attaquer, se détruire et s'expulser tour à tour. Pour éviter la
+confusion, je réserverai le nom de _Turks_ propres à ceux de
+Constantinople, et j'appellerai _Turkmans_ ceux qui les précédèrent.
+
+Quelques hordes de _Turkmans_ ayant donc été introduites dans l'empire
+arabe, elles parvinrent en peu de temps à faire la loi à ceux qui les
+avaient appelées comme alliées ou comme stipendiaires. Les _kalifes_ en
+firent eux-mêmes une expérience remarquable. _Motazzam_[63], frère et
+successeur d'_Almamoun_, ayant pris pour sa garde un corps de Turkmans,
+se vit contraint de quitter Bagdad à cause de leurs désordres. Après
+lui, leur pouvoir et leur insolence s'accrurent au point qu'ils
+devinrent les arbitres du trône et de la vie des princes; ils en
+massacrèrent trois en moins de trois ans. Les kalifes, délivrés de cette
+première tutelle, ne devinrent pas plus sages. Vers 935,
+_Radi-b'ellah_[64] ayant encore déposé son autorité dans les mains d'un
+Turkman, ses successeurs retombèrent dans les premières chaînes; et sous
+la garde des _emirs-el-omara_, ils ne furent plus que des fantômes de
+puissance. Ce fut dans les désordres de cette anarchie qu'une foule de
+_hordes_ turkmanes pénétrèrent dans l'empire, et qu'elles fondèrent
+divers états indépendants, plus ou moins passagers, dans le _Kerman_, le
+_Korasan_, à _Iconium_, à _Alep_, à _Damas_ et en _Égypte_.
+
+Jusqu'alors les Turks actuels, distingués par le nom d'_Ogouzians_,
+étaient restés à l'orient de la Caspienne et vers le Djihoun; mais dans
+les premières années du 13^{e} siècle, _Djenkiz-Kan_ ayant amené toutes
+les tribus de la haute Tartarie contre les princes de _Balk_ et de
+_Samarqand_, les Ogouzians ne jugèrent pas à propos d'attendre les
+_Mogols_: ils partirent sous les ordres de leur chef _Soliman_, et
+poussant devant eux leurs troupeaux, ils vinrent (en 1214) camper dans
+l'_Aderbedjân_, au nombre de cinquante mille cavaliers. Les Mogols les y
+suivirent, et les poussèrent plus à l'ouest dans l'Arménie. Soliman
+s'étant noyé (en 1220) en voulant passer l'Euphrate à cheval, _Ertogrul_
+son fils prit le commandement des hordes, et s'avança dans les plaines
+de l'Asie mineure, où des pâturages abondants attiraient ses troupeaux.
+La bonne conduite de ce chef lui procura dans ces contrées une force et
+une considération qui firent rechercher son alliance par d'autres
+princes. De ce nombre fut le Turkman _Ala-el-din_, sultan à Iconium. Cet
+Ala-el-din se voyant vieux et inquiété par les Tartares de
+_Djenkiz-Kan_, accorda des terres aux Turks d'Ertogrul, et le fit même
+général de toutes ses troupes. Ertogrul répondit à la confiance du
+sultan, battit les _Mogols_, acquit de plus en plus du crédit et de la
+puissance, et les transmit à son fils _Osman_, qui reçut d'un
+_Ala-el-din_, successeur du premier, le Qofetân, le tambour et les
+queues de cheval, symboles du commandement chez tous les Tartares. Ce
+fut cet _Osman_ qui, pour distinguer ses _Turks_ des autres, voulut
+qu'ils portassent désormais son nom, et qu'on les appelât _Osmanlès_,
+dont nous avons fait Ottomans[65]. Ce nouveau nom devint bientôt
+redoutable aux Grecs de Constantinople, sur qui Osman envahit des
+terrains assez considérables pour en faire un royaume puissant. Bientôt
+il lui en donna le titre, en prenant lui-même, en 1300, la qualité de
+_soltân_, qui signifie _souverain absolu_. On sait comment ses
+successeurs, héritiers de son ambition et de son activité, continuèrent
+de s'agrandir aux dépens des Grecs; comment de jour en jour, leur
+enlevant des provinces en Europe et en Asie, ils les resserrèrent jusque
+dans les murs de Constantinople; et comment enfin Mahomet II, fils
+d'Amurat, ayant emporté cette ville en 1453, anéantit ce rejeton de
+l'empire de Rome. Alors les Turks, se trouvant libres des affaires
+d'Europe, reportèrent leur ambition sur les provinces du midi. Bagdâd,
+subjuguée par les Tartares, n'avait plus de kalifes depuis deux cents
+ans[66]; mais une nouvelle puissance formée en Perse, avait succédé à
+une partie de leurs domaines. Une autre, formée dans l'Égypte, dès le
+dixième siècle, et subsistant alors sous le nom de _Mamlouks_, en avait
+détaché la Syrie et le Diarbekr. Les Turks se proposèrent de dépouiller
+ces rivaux. _Bayazid_, fils de Mahomet, exécuta une partie de ce dessein
+contre le _sofi_ de Perse, en s'emparant de l'Arménie; et Sélim son fils
+le compléta contre les _Mamlouks_. Ce sultan les ayant attirés près
+d'Alep en 1517, sous prétexte de l'aider dans la guerre de Perse, tourna
+subitement ses armes contre eux, et leur enleva de suite la Syrie et
+l'Égypte, où il les poursuivit. De ce moment le sang des Turks fut
+introduit dans ce pays; mais il s'est peu répandu dans les villages. On
+ne trouve presque qu'au Kaire des individus de cette nation: ils y
+exercent les arts, et occupent les emplois de religion et de guerre.
+Ci-devant ils y joignaient toutes les places du gouvernement; mais
+depuis environ trente ans, il s'est fait une révolution tacite, qui,
+sans leur ôter le titre, leur a dérobé la réalité du pouvoir.
+
+Cette révolution a été l'ouvrage d'une quatrième et dernière race, dont
+il nous reste à parler. Ses individus, nés tous au pied du Caucase, se
+distinguent des autres habitans par la couleur blonde de leurs cheveux,
+étrangère aux naturels de l'Égypte. C'est cette espèce d'hommes que nos
+croisés y trouvèrent dans le treizième siècle, et qu'ils appelèrent
+_Mamelus_, ou plus correctement _Mamlouks_. Après avoir demeuré presque
+anéantis pendant deux cent trente ans sous la domination des Ottomans,
+ils ont trouvé moyen de reprendre leur prépondérance. L'histoire de
+cette milice, les faits qui l'amenèrent pour la première fois en Égypte,
+la manière dont elle s'y est perpétuée et rétablie, enfin son genre de
+gouvernement, sont des phénomènes politiques si bizarres, qu'il est
+nécessaire de donner quelques pages à leur développement.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Précis de l'histoire des Mamlouks.
+
+
+Les Grecs de Constantinople, avilis par un gouvernement despotique et
+bigot, avaient vu, dans le cours du septième siècle, les plus belles
+provinces de leur empire devenir la proie d'un peuple nouveau. Les
+Arabes, exaltés par le fanatisme de _Mahomet_, et plus encore par le
+délire de jouissances jusqu'alors inconnues, avaient conquis, en
+quatre-vingts ans, tout le nord de l'Afrique jusqu'aux Canaries, et tout
+le midi de l'Asie jusqu'à l'Indus et aux déserts tartares. Mais le livre
+du _prophète_, qui enseignait la méthode des ablutions, des jeûnes et
+des prières, n'avait point appris la science de la législation, ni ces
+principes de la morale naturelle, qui sont la base des empires et des
+sociétés. Les Arabes savaient vaincre et nullement gouverner: aussi
+l'édifice informe de leur puissance ne tarda-t-il pas de s'écrouler. Le
+vaste empire des _kalifes_, passé du despotisme à l'anarchie, se
+démembra de toutes parts. Les gouverneurs temporels, désabusés de la
+sainteté de leur chef spirituel, s'érigèrent partout en souverains, et
+formèrent des états indépendants. L'Égypte ne fut pas la dernière à
+suivre cet exemple; mais ce ne fut qu'en 969[67] qu'il s'y établit une
+puissance régulière, dont les princes, sous le nom de _kalifes
+fâtmîtes_, disputèrent à ceux de Bagdâd jusqu'au titre de leur dignité.
+Ces derniers, à cette époque, privés de leur autorité par la milice
+turkmane, n'étaient plus capables de réprimer ces prétentions. Ainsi les
+_kalifes_ d'Égypte restèrent maîtres paisibles de ce riche pays, et ils
+en eussent pu former un état puissant. Mais toute l'histoire des Arabes
+s'accorde à prouver que cette nation n'a jamais connu _la science du
+gouvernement_. Les souverains d'Égypte, despotes comme ceux de Bagdâd,
+marchèrent par les mêmes routes à la même destinée. Ils se mêlèrent de
+querelles de sectes, ils en firent même de nouvelles, et persécutèrent
+pour avoir des prosélytes. L'un d'eux, nommé _Hâkem-b'amr-ellâh_[68],
+eut l'extravagance de se faire reconnaître pour dieu incarné, et la
+barbarie de mettre le feu au Kaire pour se désennuyer. D'autres
+dissipèrent les fonds publics par un luxe bizarre. Le peuple foulé les
+prit en aversion; et leurs courtisans, enhardis par leur faiblesse,
+aspirèrent à les dépouiller. Tel fut le cas d'_Adhad-el-dîn_, dernier
+rejeton de cette race. Après une invasion des croisés, qui lui avaient
+imposé un tribut, un de ses généraux, déposé, le menaça de lui enlever
+un pouvoir dont il se montrait peu digne. Se sentant incapable de
+résister par lui-même, et sans espoir dans sa nation qu'il avait
+aliénée, il eut recours aux étrangers. En vain le raisonnement et
+l'expérience de tous les temps lui dictaient que ces étrangers,
+dépositaires de sa personne, en seraient aussi les maîtres; une première
+imprudence en nécessita une seconde: il appela une race de Turkmans et
+de Kourdes qui s'étaient fait un état dans le nord de la Syrie, et il
+implora _Nour-el-dîn_, souverain d'Alep, qui dévorant déja l'Égypte, se
+hâta d'y envoyer une armée. Elle délivra effectivement _Adhad_ du tribut
+des Francs et des prétentions de son général; mais le kalife ne fit que
+changer d'ennemis: on ne lui laissa que l'ombre de la puissance; et
+_Selâh-el-dîn_, qui prit, en 1171, le commandement des troupes, finit
+par le faire étrangler. C'est ainsi que les Arabes d'Égypte furent
+assujettis à des étrangers, dont les princes commencèrent une nouvelle
+dynastie dans la personne de _Selâh-el-dîn_.
+
+Pendant que ces choses se passaient en Égypte, pendant que les croisés
+d'Europe se faisaient chasser de Syrie pour leurs désordres, des
+mouvements extraordinaires préparaient d'autres révolutions dans la
+haute Asie. Djenkiz-Kan, devenu seul chef de presque toutes les hordes
+tartares, n'attendait que le moment d'envahir les états voisins: une
+insulte faite à des marchands sous sa protection, détermina sa marche
+contre le sultan de Balk et l'orient de la Perse. Alors, c'est-à-dire
+vers 1218, ces contrées devinrent le théâtre d'une des plus sanglantes
+calamités dont l'histoire des conquérants fasse mention. Les Mogols, le
+fer et la flamme à la main, pillant, égorgeant, brûlant, sans
+distinction d'âge ni de sexe, réduisirent tout le pays du Sihoun au
+Tigre en un désert de cendres et d'ossements. Ayant passé au nord de la
+Caspienne, ils poussèrent leurs ravages jusque dans la Russie et le
+Cuban. Ce fut cette expédition, arrivée en 1227, dont les suites
+introduisirent les Mamlouks en Égypte. Les Tartares, las d'égorger,
+avaient ramené une foule de jeunes esclaves des deux sexes; leurs camps
+et les marchés de l'Asie en étaient remplis. Les successeurs de
+_Selâh-el-dîn_, qui, à titre de _Turkmans_, conservaient des
+correspondances vers la Caspienne, virent dans cette rencontre une
+occasion de se former à bon marché une milice dont ils connaissaient la
+beauté et le courage. Vers l'an 1230, l'un d'eux fit acheter jusqu'à
+12,000 jeunes gens qui se trouvèrent _Tcherkâsses_, _Mingreliens_ et
+_Abazans_. Il les fit élever dans les exercices militaires, et en peu de
+temps il eut une légion des plus beaux et des meilleurs soldats de
+l'Asie, mais aussi des plus mutins, comme il ne tarda pas de
+l'éprouver. Bientôt cette milice, semblable aux gardes prétoriennes,
+lui fit la loi. Elle fut encore plus audacieuse sous son successeur,
+qu'elle déposa. Enfin, en 1250, peu après le désastre de saint Louis,
+ces soldats tuèrent le dernier prince _turkman_, et lui substituèrent un
+de leurs chefs, avec le titre de _sultan_[69], en gardant pour eux celui
+de _Mamlouks_, qui signifie un esclave militaire[70].
+
+Telle est cette milice d'esclaves devenus despotes, qui depuis plusieurs
+siècles régit les destins de l'Égypte. Dès l'origine, les effets
+répondirent aux moyens: sans contrat social entre eux que l'intérêt du
+moment, sans droit public avec la nation que celui de la conquête, les
+Mamlouks n'eurent pour règle de conduite et de gouvernement que la
+violence d'une soldatesque effrenée et grossière. Le premier chef qu'ils
+élurent, ayant occupé cet esprit turbulent à la conquête de la Syrie, il
+obtint un règne de 17 ans; mais depuis lui pas un seul n'est parvenu à
+ce terme. Le fer, le cordon, le poison, le meurtre public ou
+l'assassinat privé, ont été le sort d'une suite de tyrans, dont on
+compte 47 dans une espace de 257 ans. Enfin, en 1517, Sélim, sultan des
+Ottomans, ayant pris et fait pendre Toumâm-bek, leur dernier chef, mit
+fin à cette dynastie[71].
+
+Selon les principes de la politique turke, Sélim devait exterminer tout
+le corps des Mamlouks; mais une vue plus raffinée le fit pour cette fois
+déroger à l'usage. Il sentit, en établissant un pacha dans l'Égypte, que
+l'éloignement de la capitale deviendrait une grande tentation de
+révolte, s'il lui confiait la même autorité que dans les autres
+provinces. Pour parer à cet inconvénient, il combina une forme
+d'administration telle, que les pouvoirs, partagés entre plusieurs
+corps, gardassent un équilibre qui les tînt tous dans sa dépendance: la
+portion des Mamlouks échappés à son premier massacre lui parut propre à
+ce dessein. Il établit donc un _diouân_, ou _conseil_ de régence, qui
+fut composé du pacha et des chefs des 7 corps militaires. L'office du
+pacha fut de notifier à ce conseil les ordres de la _Porte_, de faire
+passer le tribut, de veiller à la sûreté du pays contre les ennemis
+extérieurs, de s'opposer à l'agrandissement des divers partis; de leur
+côté, les membres du conseil eurent le droit de rejeter les ordres du
+pacha, en motivant les refus; de le déposer même, et de ratifier toutes
+les ordonnances civiles ou politiques. Quant aux _Mamlouks_, il fut
+arrêté qu'on prendrait parmi eux les 24 gouverneurs ou beks des
+provinces: on leur confia le soin de contenir les Arabes, de veiller à
+la perception des tributs et à toute la police intérieure; mais leur
+autorité fut purement passive, et ils ne durent être que les instruments
+des volontés du conseil. L'un d'eux, résidant au Kaire, eut le titre de
+_chaik-el-beled_[72], qu'on doit traduire par _gouverneur de la ville_,
+dans un sens purement civil, c'est-à-dire, sans aucun pouvoir militaire.
+
+Le sultan établit aussi des tributs, dont une partie fut destinée à
+soudoyer 20,000 hommes de pied et un corps de 12,000 cavaliers,
+résidants sur le pays: l'autre, à procurer à la Mekke et à Médine des
+provisions de blé dont elles manquent; et la troisième, à grossir le
+kazné ou trésor de Constantinople, et à soutenir le luxe du _sérail_.
+Du reste, le peuple, qui devait subvenir à ces dépenses, ne fut compté,
+comme l'a très-bien observé Savary, que comme un agent passif, et resta
+soumis comme auparavant à toute la rigueur d'un despotisme militaire.
+
+Cette forme de gouvernement n'a pas mal répondu aux intentions de Sélim,
+puisqu'elle a duré plus de 2 siècles; mais depuis 50 ans, la Porte
+s'étant relâchée de sa vigilance, il s'est introduit des nouveautés dont
+l'effet a été de multiplier les _Mamlouks_; de reporter en leurs mains
+les richesses et le crédit, et enfin, de leur donner sur les Ottomans un
+ascendant qui a réduit à peu de chose le pouvoir de ceux-ci. Pour
+concevoir cette révolution, il faut connaître par quels moyens les
+_Mamlouks_ se sont perpétués et multipliés en Égypte.
+
+En les voyant subsister en ce pays depuis plusieurs siècles, on croirait
+qu'ils s'y sont reproduits par la voie ordinaire de la génération; mais
+si leur premier établissement fut un fait singulier, leur perpétuation
+en est un autre qui n'est pas moins bizarre. Depuis 550 ans qu'il y a
+des _Mamlouks_ en Égypte, pas un seul n'a donné lignée subsistante; il
+n'en existe pas une famille à la seconde génération: tous leurs enfants
+périssent dans le premier ou le second âge. Les Ottomans sont presque
+dans le même cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent qu'en
+épousant des femmes indigènes, ce que les _Mamlouks_ ont toujours
+dédaigné[73]. Qu'on explique pourquoi des hommes bien constitués, mariés
+à des femmes saines, ne peuvent naturaliser sur les bords du Nil un sang
+formé aux pieds du Caucase, et qu'on se rappelle que les plantes
+d'Europe refusent également d'y maintenir leur espèce; on pourra hésiter
+de croire ce double phénomène; mais il n'en est pas moins constant, et
+il ne paraît pas nouveau; les anciens ont des observations qui y sont
+analogues: ainsi, lorsque Hippocrate[74] dit que chez les Scythes et les
+Égyptiens, tous les individus se ressemblent, et que ces deux nations
+ne ressemblent à aucune autre; lorsqu'il ajoute que dans le pays de ces
+deux peuples, le climat, les saisons, les éléments et le terrain ont une
+uniformité qu'ils n'ont point ailleurs, n'est-ce pas reconnaître cette
+espèce d'intolérance dont je parle? Quand de tels pays impriment un
+caractère si particulier à ce qui leur appartient, n'est-ce pas une
+raison de repousser tout ce qui leur est étranger? Il semble alors que
+le seul moyen de naturalisation pour les animaux et pour les plantes,
+est de se ménager une affinité avec le climat, en s'alliant aux espèces
+indigènes; et les _Mamlouks_, ainsi que je l'ai dit, s'y sont refusés.
+Le moyen qui les a perpétués et multipliés est donc le même qui les y a
+établis; c'est-à-dire qu'ils se sont régénérés par des esclaves
+transportés de leur pays originel. Depuis les Mogols, ce commerce n'a
+pas cessé sur les bords du Kuban et du Phase[75]; comme en Afrique, il
+s'y entretient, et par les guerres que se font les nombreuses peuplades
+de ces contrées, et par la misère des habitants qui vendent leurs
+propres enfants pour vivre. Ces esclaves des deux sexes, transportés
+d'abord à Constantinople, sont ensuite répandus dans tout l'empire, où
+ils sont achetés par les gens riches. Les Turks, en s'emparant de
+l'Égypte, auraient dû sans doute y prohiber cette dangereuse
+marchandise: ne l'ayant pas fait, ils se sont attiré le revers qui
+aujourd'hui les dépossède; ce revers a été préparé de longue main par
+plusieurs abus. Depuis long-temps la Porte négligeait les affaires de
+cette province. Pour contenir les pachas, elle avait laissé le divan
+étendre son pouvoir, et les chefs des _janissaires_ et des _azâbs_
+étaient devenus tout-puissants. Les soldats eux-mêmes, devenus citoyens
+par les mariages qu'ils avaient contractés, n'étaient plus les créatures
+de Constantinople. Un changement arrivé dans la discipline avait aggravé
+le désordre. Dans l'origine, les sept corps militaires avaient des
+caisses communes; et quoique la société fût riche, les particuliers, ne
+disposant de rien, ne pouvaient rien. Les chefs, que cette disposition
+gênait, eurent le crédit de la faire abolir, et ils obtinrent la
+permission de posséder des propriétés foncières, des terres et des
+villages. Or, comme ces terres et ces villages dépendaient des
+gouverneurs _mamlouks_, il fallut les ménager, pour qu'ils ne les
+grevassent point. De ce moment, les _beks_ acquirent une influence sur
+les gens de guerre, qui jusqu'alors les avaient dédaignés; et cette
+influence devint d'autant plus grande, que leur gestion leur procurait
+des richesses considérables: ils les employèrent à se faire des amis et
+des créatures; ils multiplièrent leurs esclaves, et après les avoir
+affranchis, ils les poussèrent de tout leur crédit aux grades de la
+milice et du gouvernement. Ces parvenus conservant pour leurs patrons un
+respect que l'usage de l'Orient consacre, ils leur formèrent des
+factions dévouées à toutes leurs volontés. Telle fut la marche par
+laquelle _Ybrahim_, l'un des kiâyas[76] ou colonels vétérans des
+_janissaires_, parvint vers 1746 à se saisir de tous les pouvoirs: il
+avait tellement multiplié et avancé ses affranchis, que sur les 24 beks
+que l'on devait compter, il y en avait 8 de sa _maison_. Il en retirait
+une prépondérance d'autant plus certaine, que le pacha laissait toujours
+des places vacantes pour en percevoir les émoluments. D'autre part, ses
+largesses lui avaient attaché les officiers et les soldats de son corps.
+Enfin l'association de _Rodoan_, le plus accrédité des colonels _azâbs_,
+mettait le sceau à sa puissance. Le pacha, maîtrisé par cette faction,
+ne fut plus qu'un fantôme, et les ordres du sultan s'évanouirent devant
+ceux d'Ybrahim. A sa mort, arrivée en 1757, sa _maison_, c'est-à-dire
+ses affranchis, divisés entre eux, mais réunis contre les autres,
+continuèrent de faire la loi. Rodoan, qui avait succédé à son collègue,
+ayant été chassé et tué par une cabale de jeunes _beks_, on vit divers
+_commandants_ se succéder dans un assez court espace. Enfin, vers 1766,
+un des principaux acteurs des troubles, _Ali-bek_, qui pendant plusieurs
+années a fixé l'attention de l'Europe, prit un ascendant décidé sur ses
+rivaux, et sous le titre d'_émir-hadj_ et de _chaik-el-beled_, parvint à
+s'arroger toute la puissance. L'histoire des Mamlouks étant liée à la
+sienne, nous allons continuer l'une en exposant l'autre.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Précis de l'histoire d'Ali-Bek[77].
+
+
+La naissance d'Ali-bek est soumise aux mêmes incertitudes que celle de
+la plupart des _Mamlouks_. Vendus en bas âge par leurs parents, ou
+enlevés par des ennemis, ces enfants conservent peu le souvenir de leur
+origine et de leur patrie, souvent même ils les cèlent. L'opinion là
+plus accréditée sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans, l'un des
+peuples qui habitent le Caucase, et dont les esclaves sont les plus
+recherchés[78]. Les marchands qui font ce commerce le transportèrent,
+dans l'une de leurs cargaisons annuelles, au Kaire: il y fut acheté par
+les frères Isaac et Yousef, juifs douaniers, qui en firent présent à
+Ybrahim Kiâya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12 à 14 ans; mais les
+Orientaux, tant musulmans que chrétiens, ne tenant point de registres de
+naissance, on ne sait jamais leur âge précis. Ali, chez son nouveau
+patron, remplit les fonctions des Mamlouks, qui sont presque en tout
+celles des pages chez les princes. Il reçut l'éducation d'usage, qui
+consiste à bien manier un cheval, à tirer la carabine et le pistolet, à
+lancer le _djerid_, à frapper du sabre, et même un peu, à lire et à
+écrire. Dans tous ces exercices, il montra une pétulance qui lui valut
+le surnom turk de _djendâli_, c'est-à-dire, _fou_. Mais les soucis de
+l'ambition parvinrent à le calmer. Vers l'âge de 18 à 20 ans, son patron
+lui laissa croître la barbe, c'est-à-dire, qu'il l'affranchit; car chez
+les Turks un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient qu'aux
+esclaves et aux femmes, et de là cette impression défavorable qu'ils
+reçoivent du premier aspect de tout Européen. En l'affranchissant,
+Ybrahim lui donna une femme, des revenus, et le promut au grade de
+_kâchef_ ou _gouverneur_ de district; enfin il le mit au rang des 24
+beks. Ces divers grades, le crédit et les richesses qu'il y acquit,
+éveillèrent l'ambition d'Ali-bek. La mort de son patron, arrivée en
+1757, ouvrit à ses projets une libre carrière. Il se mêla dans toutes
+les intrigues qui se firent pour élever ou supplanter les commandants.
+Rodoan Kiâya lui dut sa ruine. Après Rodoan, diverses factions portèrent
+tour à tour leurs chefs à sa place. Celui qui l'occupait en 1762, était
+Abd-el-Rahmân, peu puissant par lui-même, mais soutenu par plusieurs
+maisons confédérées. Ali était alors _chaik-el-beled_; il saisit le
+moment qu'Abd-el-Rahmân conduisait la caravane de la Mekke, pour le
+faire exiler; mais lui-même eut bientôt son tour, et fut condamné à
+passer à Gaze. Gaze, dépendant d'un pacha turk, n'était point un lieu
+assez agréable ni assez sûr pour qu'il acceptât cet exil; aussi n'en
+prit-il la route que par feinte, et dès le troisième jour il tourna vers
+_Saïd_, où il fut rejoint par ses partisans. Ce fut à Djirdjé qu'un
+séjour de 2 ans mûrit sa tête, et qu'il prépara les moyens d'obtenir et
+d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis que son argent lui fit
+au Kaire l'ayant enfin rappelé en 1766, il parut subitement dans cette
+ville, et en une seule nuit il tua 4 beks de ses ennemis, en exila 4
+autres, et se trouva désormais chef du parti le plus nombreux. Devenu
+dépositaire de toute l'autorité, il résolut de l'employer à s'agrandir
+encore davantage. Son ambition ne se borna plus au simple titre de
+_commandant_ ni de _quaiem-maquam_. La suzeraineté de Constantinople
+offensa son orgueil, et il n'aspira pas moins qu'au titre de _sultan_
+d'Égypte. Toutes ses démarches furent relatives à ce but: il chassa le
+pacha, qui n'était plus qu'un être de représentation; il refusa le
+tribut accoutumé; enfin, en 1768, il battit monnaie à son propre
+coin[79]. La Porte ne vit pas sans indignation ces atteintes à son
+autorité; mais pour les réprimer il eût fallu une guerre ouverte, et les
+circonstances n'étaient pas favorables. L'Arabe _Dâher_, établi dans
+_Acre_, tenait en échec la Syrie; et le divan de Constantinople, occupé
+des affaires de la Pologne et des prétentions des Russes, n'avait
+d'attention que pour le Nord. On tenta la voie usitée des capidjis; mais
+le poison ou le poignard surent toujours prévenir le cordon qu'ils
+portaient. _Ali-bek_, profitant des circonstances, poussa de plus en
+plus ses entreprises et ses succès. Depuis plusieurs années, une partie
+du Saïd était occupée par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux,
+nommé _Hammâm_, y formait une puissance capable d'inquiéter. Ali
+commença par se délivrer de ce souci, et sous prétexte que ce chaik
+recélait un dépôt confié par Ybrahim Kiâya, et qu'il accueillait des
+rebelles, il envoya contre lui, en 1769, un corps, de Mamlouks commandé
+par son favori Mohammad-bek qui détruisit en une seule journée Hammâm et
+sa puissance.
+
+La fin de cette même année vit une autre expédition dont les suites
+devaient rejaillir jusque sur l'Europe. Ali-bek arma des vaisseaux à
+_Suez_, et les chargeant de Mamlouks, il ordonna au bek _Hasan_ d'aller
+occuper Djedda, port de la Mekke, pendant qu'un corps de cavalerie, sous
+la conduite de _Mohammad-bek_, marcha par terre à la Mekke même, qui fut
+prise sans coup férir et livrée au pillage. Son dessein était de faire
+de Djedda l'entrepôt du commerce de l'Inde; et ce projet suggéré par un
+jeune négociant vénitien[80] admis à sa confiance, devait faire
+abandonner le trajet par le cap de Bonne-Espérance, et lui substituer
+l'ancienne route de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais, sans
+parler du revers qui termina cette entreprise[81], la suite des faits a
+prouvé qu'on s'était trop pressé, et qu'avant d'introduire l'or dans un
+pays, il faut y établir des lois.
+
+Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du Saïd, et du chérif de la
+Mekke, se crut fait désormais pour commander au monde entier. Ses
+courtisans lui dirent qu'il était aussi puissant que le sultan de
+Constantinople, et il le crut comme ses courtisans. Un peu de
+raisonnement lui eût démontré que la proportion de l'Égypte au reste de
+l'empire n'en fait qu'un bien petit état, et que 7 ou 8,000 cavaliers
+qu'il commandait étaient peu de chose en comparaison de 100,000
+janissaires dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks ne savent
+point de géographie; et Ali, qui voyait l'Égypte de près, la trouvait
+plus grande que la Turkie qu'il voyait de loin. Il résolut donc de
+commencer le cours de ses conquêtes. La Syrie, qui était à sa porte, fut
+naturellement la première qu'il se proposa: tout favorisait ses vues. La
+guerre des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les forces des Turks
+dans le Nord. Le chaik Dâher, révolté, était un allié puissant et
+fidèle; enfin les concussions du pacha de Damas, en disposant les
+esprits à la révolte, offraient la plus belle occasion d'envahir son
+gouvernement, et de mériter le titre de libérateur des peuples. Ali
+saisit très-bien cet ensemble, et il ne différa de se mettre en
+mouvement, qu'autant que l'exigeaient les préparatifs nécessaires.
+Toutes les mesures étant prises, il publia, en décembre 1770, un
+manifeste contre _Osman_, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks
+occuper Gaze, pour s'assurer l'entrée de la Palestine. Osman n'apprit
+pas plus tôt l'invasion, qu'il accourut. Les Mamlouks, effrayés de sa
+diligence et du nombre de ses troupes, se tinrent, la bride en main,
+prêts à fuir au premier signal; mais _Dâher_, l'homme le plus diligent
+qu'ait vu depuis long-temps la Syrie, _Dâher_ accourut d'Acre, et les
+tira d'embarras. Osman, campé près de Yâfa, prit la fuite sans rendre de
+combat. Dâher occupa Yâfa, Ramlé et toute la Palestine, et la route
+resta ouverte à la grande armée qu'on attendait.
+
+Elle arriva sur la fin de février 1771: les gazettes du temps, qui
+comptèrent 60,000 hommes, ont fait croire en Europe que c'était une
+armée semblable à celles de Russie ou d'Allemagne; mais les Turks, et
+surtout ceux de l'Asie, diffèrent encore plus des Européens par l'état
+militaire que par les usages et les moeurs. Il s'en faut beaucoup que
+60,000 hommes, chez eux, soient 60,000 soldats comme les nôtres. L'armée
+dont il s'agit en est un exemple: elle pouvait monter réellement à
+40,000 têtes qu'il faut classer comme il suit; savoir, 5,000 Mamlouks,
+tous à cheval, et c'était là véritablement l'armée; environ 1,500
+Barbaresques à pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks n'en
+connaissent pas; chez eux, l'homme à cheval est tout. En outre, chaque
+Mamlouk ayant à sa suite deux valets à pied armés d'un bâton, il en
+résulte 10,000 valets; plus, un excédant de valets et de _serrâdjs_ ou
+valets à cheval pour les beks et kâchefs, évalué 2,000, et tout le reste
+vivandiers et goujats: voilà cette armée, telle que me l'ont dépeinte
+en Palestine des personnes qui l'ont vue et suivie. Elle était commandée
+par le favori d'_Ali-bek, Mohammad-bek_, surnommé _Aboudâhâb_, ou père
+de l'or, à raison du luxe de sa tente et de ses harnais. Quant à l'ordre
+et à la discipline, il n'en faut pas faire mention. Les armées des
+Mamlouks et des Turks ne sont qu'un amas confus de cavaliers sans
+uniformes, de chevaux de toute taille et de toutes couleurs, marchant
+sans observer ni rangs, ni distributions. Cette foule s'achemina vers
+Acre, laissant sur son passage les traces de son indiscipline et de sa
+rapacité: là se fit la réunion des troupes du chaik Dâher, qui
+consistaient en 1,500 _Safadiens_[82] à cheval, commandés par son fils
+_Ali_; en 1,200 cavaliers _Mottouâlis_, ayant pour chef le chaik
+_Nâsif_, et à peu près 1,000 Barbaresques à pied. Cette réunion opérée,
+et le plan concerté, l'on marcha vers Damas dans le courant d'avril.
+Osman, qui avait eu le loisir de se préparer, avait de son côté
+rassemblé une armée nombreuse et aussi mal ordonnée. Les pachas de
+Saïd[83], de Tripoli et d'Alep s'étaient joints à lui, et ils
+attendaient l'ennemi sous les murs mêmes de Damas. Il ne faut pas
+s'imaginer ici des mouvements combinés, tels que ceux qui, depuis 100
+ans, ont fait de la guerre parmi nous une science de calcul et de
+réflexion. Les Asiatiques n'ont pas les premiers éléments de cette
+conduite. Leurs armées sont des _cohues_, leurs marches des pillages,
+leurs campagnes des incursions, leurs batailles des batteries; le plus
+fort ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent fuit sans combat;
+s'il attend de pied ferme, on s'aborde, on se mêle; on tire les
+carabines, on rompt des lances, on se taille à coups de sabre; on n'a
+presque jamais de canon, et lorsqu'il y en a, il est de peu de service.
+La terreur se répand souvent sans raison: un parti fuit; l'autre le
+presse, et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur, et
+souvent la campagne finit avec la bataille.
+
+Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en 1771. L'armée d'Ali-bek et
+de Dâher marcha contre Damas. Les pachas l'attendirent; on s'approcha,
+et le 6 juin on en vint à une affaire décisive: les Mamlouks et les
+Safadiens fondirent avec tant de fureur sur les Turks, que ceux-ci,
+épouvantés du carnage, prirent la fuite; les pachas ne furent pas les
+derniers à se sauver; les alliés, maîtres du terrain, s'emparèrent sans
+effort de la ville qui n'avait ni soldats ni murs. Le château seul
+résista. Ses murailles ruinées n'avaient pas un canon, encore moins de
+canonniers; mais il y avait un fossé marécageux, et derrière les ruines
+quelques fusiliers; et cela suffit pour arrêter cette armée de
+cavaliers: cependant, comme les assiégés étaient vaincus par l'opinion,
+ils capitulèrent le troisième jour, et la place devait être livrée le
+lendemain, lorsque le point du jour amena la plus étrange des
+révolutions. Au moment que l'on attendait le signal de la reddition,
+Mohammad fait tout à coup crier la retraite, et tous ses cavaliers
+tournent vers l'Égypte. En vain Ali-Dâher et Nâsif surpris, accourent et
+demandent la cause d'un retour si incroyable: le _Mamlouk_ ne répond à
+leurs instances que par une menace hautaine, et tout décampe en
+confusion. Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on eût dit que
+l'ennemi les chassait l'épée dans les reins; la route de Damas au Kaire
+fut couverte de piétons, de cavaliers épars, de munitions et de bagages
+abandonnés. On attribua dans le temps cette aventure bizarre à un
+prétendu bruit de la mort d'Ali-bek; mais le vrai noeud de l'énigme fut
+une conférence secrète qui se passa de nuit dans la tente de
+Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force était sans succès, employa la
+séduction. Il trouva moyen d'introduire chez le général égyptien un
+agent délié qui, sous prétexte de traiter de pacification, tenta de
+semer la révolte et la discorde. Il insinua à Mohammad que le rôle qu'il
+jouait était aussi peu convenable à son honneur qu'à sa sûreté; qu'il se
+trompait s'il croyait que le sultan dût laisser impunies les saillies
+d'Ali-bek; que c'était un sacrilége de violer une ville sainte comme
+Damas, l'une des deux portes de la _Kîabé_[84]; qu'il s'étonnait que lui
+Mohammad préférât à la faveur du sultan celle d'un de ses esclaves, et
+qu'il plaçât un second maître entre son souverain et lui; que d'ailleurs
+on savait que ce maître, en l'exposant chaque jour à de nouveaux
+dangers, le sacrifiait, et à son ambition personnelle, et à la jalousie
+de son kiâya, le Copte _Rezq_. Ces raisons, et surtout ces deux
+dernières, qui portaient sur des faits connus, frappèrent vivement
+Mohammad et ses beks: aussitôt ils délibérèrent, et se lièrent par
+serment sur le _sabre_ et le _Qôran_; ils décidèrent qu'on partirait
+sans délai pour le Kaire. Ce fut en conséquence de ce dessein qu'ils
+décampèrent si brusquement, en abandonnant leur conquête: ils marchèrent
+avec tant de précipitation, que le bruit de leur arrivée ne les précéda
+au Kaire que de six heures. Ali-bek en fut épouvanté, et il eût désiré
+de punir sur-le-champ son général; mais Mohammad parut si bien
+accompagné, qu'il n'y eut pas moyen de rien tenter contre sa personne:
+il fallut dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus aisément,
+qu'il devait sa fortune bien plus encore à cet art qu'à son courage.
+
+Privé tout à coup des fruits d'une guerre dispendieuse, Ali-bek ne
+renonça pas à ses projets. Il continua d'envoyer des secours à son
+allié Dâher, et il prépara une seconde armée pour l'année 1772; mais la
+fortune, lasse de faire pour lui plus que sa prudence, cessa de le
+favoriser. Un premier revers fut la perte de plusieurs _cayâsses_ ou
+bateaux qu'un corsaire russe enleva à la vue de Damiât, au moment qu'ils
+portaient des riz à Dâher; mais un autre accident bien plus grave, fut
+l'évasion de Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine à oublier l'affaire
+de Damas; néanmoins, par un reste de cet amour que l'on a pour ceux à
+qui l'on a fait du bien, il ne pouvait se décider à un coup violent,
+quand un propos glissé par le négociant vénitien qui jouissait de sa
+confiance, vint l'y déterminer. «Les sultans des Francs,» disait un jour
+Ali-bek à cet Européen, de qui je le tiens, «les sultans des Francs
+ont-ils des enfants aussi riches que mon fils Mohammad? Non, seigneur,
+lui répondit le courtisan: ils s'en donnent bien de garde; car ils
+prétendent que les enfants trop grands sont souvent pressés d'hériter de
+leurs pères.» Ce mot pénétra comme un trait dans le coeur d'Ali-bek. De
+ce moment il vit dans Mohammad un rival dangereux, et il résolut sa
+perte. Pour l'effectuer sans risques, il envoya d'abord un ordre à
+toutes les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk dans la
+soirée ou pendant la nuit; puis il fit signifier à Mohammad d'aller
+sur-le-champ en exil au Saïd. Il comptait, par cette contradiction, que
+Mohammad serait arrêté aux portes, et que les gardiens s'emparant de sa
+personne, on en aurait bon marché; mais le hasard trompa ces mesures
+vagues et timides. La fortune voulut que par un malentendu, on crût
+Mohammad chargé d'ordres particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa
+suite, et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit de la méprise,
+le fit poursuivre; mais Mohammad tint une contenance si menaçante, qu'on
+n'osa l'attaquer. Il se retira au Saïd, frémissant de colère et plein du
+désir de la vengeance. Un autre danger l'y attendait. Ayoub-bek,
+lieutenant d'Ali, feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exilé,
+l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et le Qôran de faire
+cause commune avec lui. Peu de temps après on surprit des lettres de cet
+Ayoub à Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment la tête de
+son ennemi. Mohammad, ayant découvert la trame, fit saisir le traître;
+et, après lui avoir coupé les poings et la langue, il l'envoya au Kaire
+recevoir la récompense de son patron.
+
+Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune et las des hauteurs
+d'Ali-bek, désertèrent en foule vers son rival. Les Arabes de _Hammâm_,
+par ressentiment et par espoir de butin, se joignirent à eux. En
+quarante jours Mohammad se vit assez fort pour descendre du Saïd et
+venir camper à 4 lieues du Kaire. Ali-bek, troublé de son approche,
+hésita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le plus mauvais.
+Craignant de se voir trahi s'il marchait en personne, il fit avancer un
+corps de troupes sous la conduite d'Ismaël-bek, dont il avait lieu de se
+défier, et lui-même campa avec sa maison aux portes du Kaire. Ismaël,
+qui avait trempé dans l'affaire de Damas, ne fut pas plus tôt en
+présence de l'ennemi, qu'il passa de son côté; ses troupes,
+déconcertées, se replièrent en fuyant vers le Kaire: pendant qu'elles se
+rejoignaient au corps de réserve, les Arabes et les Mamlouks qui les
+poursuivaient les attaquèrent si brusquement que la déroute devint
+générale. Ali-bek perdant courage ne songea plus qu'à sauver ses trésors
+et sa personne. Il rentra précipitamment dans la ville, et, pillant à la
+hâte sa propre maison, il prit la fuite vers Gaze, suivi de 800 Mamlouks
+qui s'attachèrent à sa fortune. Il voulait passer sur-le-champ jusqu'à
+Acre, chez son allié Dâher; mais les habitants de Nâblous et de Yâfa lui
+fermèrent la route. Il fallut que Dâher vînt lui-même lever les
+obstacles. L'Arabe le reçut avec cette simplicité et cette franchise qui
+de tout temps ont fait le caractère de sa nation, et il l'emmena à Acre.
+Saïde alors assiégée par les troupes d'Osman et par les Druzes,
+demandait des secours. Il alla les porter, et Ali l'y accompagna. Leurs
+troupes réunies formaient environ 7,000 cavaliers. A leur approche les
+Turks levèrent le siége, et se retirèrent à une lieue au nord de la
+ville, sur la rivière d'_Aoula_. Ce fut là que se livra, en juillet
+1772, la bataille la plus considérable et la plus méthodique de toute
+cette guerre. L'armée turke, trois fois plus forte que celle des deux
+alliés, fut complètement battue. Les sept pachas qui la commandaient
+prirent la fuite, et Saïde resta à _Dâher_, et à son gouverneur
+_Degnizlé_. De retour à _Acre_, Ali-bek et Dâher allèrent châtier les
+habitants de Yâfa, qui s'étaient révoltés pour garder à leur profit un
+dépôt de munitions et de vêtements qu'une flottille d'Ali y avait laissé
+avant qu'il fût chassé du Kaire. La ville, occupée par un chaik de
+_Nâblous_, ferma ses portes, et il fallut l'assiéger. Cette expédition
+commença en juillet, et dura 8 mois, quoique Yâfa n'eût pour enceinte
+qu'un vrai mur de jardin sans fossé; mais en Syrie et en Égypte on est
+encore plus novice dans la guerre de siége que dans celle de campagne:
+enfin les assiégés capitulèrent en février 1773. Ali, désormais libre,
+ne songea plus qu'à repasser au Kaire. _Dâher_ lui offrait des secours;
+les Russes, avec qui Ali avait contracté une alliance en traitant
+l'affaire du corsaire, promettaient de le seconder: seulement il fallait
+du temps pour rassembler ces moyens épars, et Ali s'impatientait. Les
+promesses de Rezq, son oracle et son kiâya, irritaient encore sa
+pétulance. Ce Copte ne cessait de lui dire que l'heure de son retour
+était venue; que les astres en présentaient les signes les plus
+favorables; que la perte de Mohammad était présagée de la manière la
+plus certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait fermement à
+l'astrologie, et qui se fiait d'autant plus à Rezq, que souvent ses
+prédictions avaient réussi, ne pouvait plus supporter de délais. Les
+nouvelles du Kaire achevèrent de lui faire perdre patience. Dans les
+premiers jours d'avril on lui remit des lettres signées de ses amis, par
+lesquelles ils lui marquaient qu'on était las de son ingrat esclave, et
+qu'on n'attendait que sa présence pour le chasser. Sur-le-champ il
+arrêta son départ, et sans donner aux Russes le temps d'arriver, il
+partit avec ses Mamlouks et 1,500 Safadiens commandés par _Osman_, fils
+de _Dâher_; mais il ignorait que les lettres du Kaire étaient une ruse
+de Mohammad; que ce bek les avait exigées par violence pour le tromper
+et l'attirer dans un piége qu'il lui tendait. En effet, Ali, s'étant
+engagé dans le désert qui sépare Gaze de l'Égypte, rencontra près de
+_Salêhie_ un corps de 1,000 Mamlouks d'élite qui l'attendaient. Ce corps
+était conduit par le jeune bek _Mourâd_, qui, épris de la femme
+d'Ali-bek, l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrât la tête de
+cet illustre infortuné. A peine Mourâd eut-il aperçu la poussière qui
+annonçait au loin les ennemis, que fondant sur eux avec sa troupe, il
+les mit en désordre; pour comble de bonheur il rencontra Ali-bek dans la
+mêlée, l'attaqua, le blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le
+conduisit à Mohammad. Celui-ci, campé deux lieues en arrière, reçut son
+ancien maître avec ce respect exagéré si familier aux _Turks_ et cette
+sensibilité que sait feindre la perfidie. Il lui donna une tente
+magnifique, recommanda qu'on en prît le plus grand soin, se dit mille
+fois _son esclave, baisant la poussière de ses pieds_; mais le troisième
+jour ce spectacle se termina par la mort d'Ali-bek, due, selon les uns,
+aux suites de sa blessure, selon les autres, au poison: les deux cas
+sont si également probables, qu'on n'en peut rien décider.
+
+Ainsi se termina la carrière de cet homme, qui, pendant quelque temps,
+avait fixé l'attention de l'Europe, et donné à bien des politiques
+l'espérance d'une grande révolution. On ne peut nier qu'il n'ait été un
+homme extraordinaire; mais l'on s'en fait une idée exagérée, quand on le
+met dans la classe des grands hommes: ce que racontent de lui des
+témoins dignes de foi, prouve que s'il eut le germe des grandes
+qualités, le défaut de culture les empêcha de prendre ce développement
+qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crédulité en astrologie,
+qui détermina plus souvent ses actions que des motifs réfléchis. Passons
+aussi sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat même de ses
+bienfaiteurs[85], par lesquels il acquit ou maintint sa puissance. Sans
+doute, la morale d'une société anarchique est moins sévère que celle
+d'une société paisible; mais en jugeant les ambitieux par leurs propres
+principes, on trouvera qu'Ali-bek a mal connu ou mal suivi son plan
+d'agrandissement, et qu'il a lui-même préparé sa perte. On a droit
+surtout de lui reprocher trois fautes: 1º Cette imprudente passion de
+conquêtes, qui épuisa sans fruit ses revenus et ses forces, et lui fit
+négliger l'administration intérieure de son propre pays. 2º Le repos
+précoce auquel il se livra, ne faisant plus rien que par ses
+lieutenants; ce qui diminua parmi les Mamlouks le respect qu'on avait
+pour lui, et enhardit les esprits à la révolte. 3º Enfin, les richesses
+excessives qu'il entassa sur la tête de son favori, et qui lui
+procurèrent le crédit dont il abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali
+ne devait-il pas craindre la séduction des adulateurs, qui en tout pays
+se rassemblent autour de l'opulence? Cependant il faut admirer dans
+Ali-bek une qualité qui le distingue de la foule des tyrans qui ont
+gouverné l'Égypte: si les vices d'une mauvaise éducation l'empêchèrent
+de connaître la vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut le
+désir; et ce désir ne fut jamais celui des âmes vulgaires. Il ne lui
+manqua que d'être approché par des hommes qui en connussent les routes;
+et parmi ceux qui commandent, il en est peu dont on puisse faire cet
+éloge.
+
+Je ne puis passer sous silence une observation que j'ai entendu faire
+au Kaire. Ceux des négocians européens qui ont vu le règne d'Ali-bek et
+sa ruine, après avoir vanté la bonté de son administration, son zèle
+pour la justice et sa bienveillance pour les Francs, ajoutent avec
+surprise que le peuple ne le regretta point; ils en prennent occasion de
+répéter ces reproches d'inconstance et d'ingratitude qu'on a coutume de
+faire au peuple; mais en examinant tous les accessoires, ce fait ne m'a
+pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence. En Égypte, comme en tous
+pays, les jugements du peuple sont dictés par l'intérêt de sa
+subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la lui rendent aisée ou
+difficile, qu'il les aime ou les hait, les blâme ou les approuve: et
+cette manière de juger ne peut être ni aveugle ni injuste. En vain lui
+diront-ils que l'honneur de l'empire, la gloire de la nation,
+l'encouragement du commerce et des beaux-arts exigent telle ou telle
+opération. Le besoin de vivre doit passer avant tout; et quand la
+multitude manque de pain, elle a du moins le droit de refuser sa
+reconnaissance et son admiration. Qu'importait au peuple d'Égypte
+qu'Ali-bek conquît le Saïd, la Mekke et la Syrie, si ses conquêtes ne
+rendaient pas son sort meilleur? Et il en devint pire; car ces guerres
+aggravèrent les contributions par leurs frais. La seule expédition de la
+Mekke coûta vingt-six millions de France. Les sorties de blé
+qu'occasionnèrent les armées, jointes au monopole de quelques
+négociants en faveur, causèrent une famine qui désola le pays pendant
+tout le cours de 1770 et 1771. Or, quand les habitans du Kaire et les
+paysans des villages mouraient de faim, avaient-ils tort de murmurer
+contre Ali-bek? avaient-ils tort de condamner le commerce de l'Inde, si
+tous ses avantages devaient se concentrer en quelques mains? Quand Ali
+dépensait 225,000 livres pour l'inutile poignée d'un _kandjar_[86], si
+les joailliers vantaient sa magnificence, le peuple n'avait-il pas le
+droit de détester son luxe? Cette libéralité, que ses courtisans
+appelaient vertu, le peuple, aux dépens de qui elle s'exerçait,
+n'avait-il pas raison de l'appeler vice? Était-ce un mérite à cet homme
+de prodiguer un or qui ne lui coûtait rien? Était-ce une justice de
+satisfaire, aux dépens du public, ses affections ou ses obligations
+particulières, comme il fit avec son panetier[87]? On ne peut le nier,
+la plupart des actions d'Ali-bek offrent bien moins les principes
+généraux de la justice et de l'humanité, que les motifs d'une ambition
+et d'une vanité personnelles. L'Égypte n'était à ses yeux qu'un domaine,
+et le peuple un troupeau dont il pouvait disposer à son gré. Doit-on
+s'étonner après cela, si les hommes qu'il traita en maître impérieux,
+l'ont jugé en mercenaires mécontents?
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Précis des événements arrivés depuis la mort d'Ali-bek jusqu'en 1785.
+
+
+Depuis la mort d'Ali-bek, le sort des Égyptiens ne s'est pas amélioré:
+ses successeurs n'ont pas même imité ce qu'il y avait de louable dans sa
+conduite. _Mohammad-bek_, qui prit sa place au mois d'avril 1773, n'a
+montré, pendant deux ans de règne, que les fureurs d'un brigand et les
+noirceurs d'un traître. D'abord, pour colorer son ingratitude envers son
+patron, il avait feint de n'être que le vengeur des droits du sultan, et
+le ministre de ses volontés; en conséquence, il avait envoyé à
+Constantinople le tribut interrompu depuis six ans, et le serment d'une
+obéissance sans bornes. Il renouvela sa soumission à la mort d'Ali-bek;
+et, sous prétexte de prouver son zèle pour le sultan, il demanda la
+permission de faire la guerre à l'Arabe _Dâher_. La Porte, qui eût
+elle-même sollicité cette démarche comme une faveur, se trouva trop
+heureuse de l'accorder comme une grace: elle y ajouta le titre de pacha
+du Kaire, et Mohammad ne songea plus qu'à cette expédition. On pourra
+demander quel intérêt politique avait un gouverneur d'Égypte à détruire
+l'Arabe _Dâher_, rebelle en Syrie. Mais ici la politique n'était pas
+plus consultée qu'en d'autres occasions. Les mobiles étaient des
+passions particulières, et entre autres un ressentiment personnel à
+Mohammad-bek. Il ne pouvait oublier une lettre sanglante que _Dâher_ lui
+avait écrite lors de la révolution de Damas, ni toutes les démarches
+hostiles que le chaik avait faites contre lui en faveur d'Ali-bek.
+D'ailleurs la cupidité se joignait à la haine. Le ministre de Dâher,
+_Ybrahim-Sabbâr_[88], passait pour avoir entassé des trésors
+extraordinaires, et l'Égyptien voyait, en perdant Dâher, le double
+avantage de s'enrichir et de se venger. Il ne balança donc pas à
+entreprendre cette guerre, et il en fit les préparatifs avec toute
+l'activité que donne la haine. Il se munit d'un train d'artillerie
+extraordinaire; il fit venir des canonniers étrangers, et il en confia
+le commandement à l'Anglais Robinson; il fit transporter de Suez un
+canon de 16 pieds de longueur, qui restait depuis long-temps inutile.
+Enfin, au mois de février 1776, il parut en Palestine avec une armée
+égale à celle qu'il avait menée contre Damas. A son approche, les gens
+de Dâher qui occupaient _Gaze_, ne pouvant espérer de s'y soutenir, se
+retirèrent; il s'en empara, et sans s'arrêter il marcha contre Yâfâ.
+Cette ville, qui avait une garnison, et dont les habitants avaient tous
+l'habitude de la guerre, se montra moins docile que Gaze, et il fallut
+l'assiéger. L'histoire de ce siége serait un monument curieux de
+l'ignorance de ces contrées dans l'art militaire; quelques faits
+principaux en donneront une idée suffisante.
+
+_Yâfâ_, l'ancienne Ioppé, est située sur un rivage dont le niveau
+général est peu élevé au-dessus de la mer. Le seul emplacement de la
+ville se trouve être une colline en pain de sucre, d'environ 130 pieds
+perpendiculaires. Les maisons, distribuées sur la pente, offrent le coup
+d'oeil pittoresque des gradins d'un amphithéâtre; sur la pointe est une
+petite citadelle qui domine le tout; le bas de la colline est enceint
+d'un mur sans rempart, de 12 à 14 pieds de haut, sur 2 ou 3
+d'épaisseur. Les créneaux qui règnent sur son faîte sont les seuls
+signes qui le distinguent d'un mur de jardin. Ce mur, qui n'a point de
+fossé, est entouré de jardins, où les limons, les oranges et les
+poncires acquièrent dans un sol léger une grosseur prodigieuse: voilà la
+ville qu'attaquait Mohammad. Elle avait pour défenseurs 5 à 600
+_Safadiens_ et autant d'habitants, qui, à la vue de l'ennemi, prirent
+leur sabre et leur fusil à pierre et à mèche. Ils avaient quelques
+canons de bronze de 24 livres de balles, sans affûts; il les élevèrent
+tant bien que mal sur quelques charpentes faites à la hâte: et comptant
+le courage et la haine pour la force, ils répondirent aux sommations de
+l'ennemi par des menaces et des coups de fusil.
+
+Mohammad, voyant qu'il fallait les emporter de vive force, vint asseoir
+son camp devant la ville; mais le Mamlouk savait si peu les règles de
+l'art, qu'il se plaça à demi-portée du canon; les boulets qui tombèrent
+sur ses tentes l'avertirent de sa faute: il recula: nouvelle expérience,
+nouvelle leçon; enfin il trouva la mesure, et se fixa: on planta sa
+tente, où le luxe le plus effréné fut déployé de toutes parts: on dressa
+tout autour et sans ordre, celles des Mamlouks; les Barbaresques firent
+des huttes avec les troncs et les branches des orangers et des
+limoniers; et la suite de l'armée s'arrangea comme elle put: on
+distribua, tant bien que mal, quelques gardes, et, sans faire de
+retranchements, on se réputa campé. Il fallait dresser des batteries; on
+choisit un terrain un peu élevé vers le sud-est de la ville, et là,
+derrière quelques murs de jardin, on pointa 8 pièces de gros canons à
+200 pas de la ville, et l'on commença de tirer, malgré les fusiliers de
+l'ennemi, qui, du haut des terrasses, tuèrent plusieurs canonniers. Tout
+cet ordre paraîtra si étrange en Europe, que l'on sera tenté d'en
+douter; mais ces faits n'ont pas 11 ans: j'ai vu les lieux, j'ai entendu
+nombre de témoins oculaires, et je regarde comme un devoir de n'altérer
+ni en bien ni en mal des faits sur lesquels l'esprit d'une nation doit
+être jugé.
+
+On sent qu'un mur de 3 pieds d'épaisseur et sans rempart fut bientôt
+ouvert d'une large brèche; il fallut, non pas y monter, mais la
+franchir. Les Mamlouks voulaient qu'on le fît à cheval; mais on leur fit
+comprendre que cela était impossible; et, pour la première fois, ils
+consentirent à marcher à pied. Ce dut être un spectacle curieux de les
+voir avec leurs immenses culottes de _sailles_ de Venise, embarrassés de
+leurs beniches retroussés, le sabre courbe à la main et le pistolet au
+côté, avancer en trébuchant parmi les décombres d'une muraille. Ils
+crurent avoir tout surmonté, quand ils eurent franchi cet obstacle; mais
+les assiégés, qui jugeaient mieux, attendirent qu'ils eussent débouché
+sur le terrain vide qui est entre la ville et le mur; là ils les
+assaillirent, du haut des terrasses et des fenêtres des maisons, d'une
+telle grêle de balles, que les Mamlouks n'eurent pas même l'envie de
+mettre le feu; ils se retirèrent, persuadés que cet endroit était un
+coupe-gorge impénétrable, puisqu'on n'y pouvait entrer à cheval.
+Mourâd-bek les ramena plusieurs fois, toujours inutilement. Mohammad-bek
+séchait de désespoir, de rage et de soucis: 46 jours se passèrent ainsi.
+Cependant les assiégés, dont le nombre diminuait par les attaques
+réitérées, et qui ne voyaient pas qu'on leur préparât des secours du
+côté d'_Acre_, s'ennuyaient de soutenir seuls la cause de Dâher. Les
+musulmans surtout se plaignaient que les chrétiens, occupés à prier, se
+tenaient plus dans les églises qu'au champ de bataille. Quelques
+personnes ouvrirent des pourparlers: on proposa d'abandonner la place si
+les Égyptiens donnaient des sûretés: on arrêta des conditions, et l'on
+pouvait regarder le traité comme conclu, lorsque dans la sécurité qu'il
+occasionait, quelques Mamlouks entrèrent dans la ville. La foule les
+suivit, ils voulurent piller, on voulut se défendre, et l'attaque
+recommença; l'armée alors s'y précipita en foule, et la ville éprouva
+les horreurs du sac; femmes, enfants, vieillards, hommes faits, tout fut
+passé au fil du sabre; et Mohammad, aussi lâche que barbare, fit ériger
+sous ses yeux, pour monument de sa victoire, une pyramide de toutes les
+têtes de ces infortunés: on assure qu'elles passaient 1200. Cette
+catastrophe, arrivée le 19 mai 1776, répandit la terreur dans tout le
+pays. Le chaik Dâher même s'enfuit d'Acre, où son fils Ali le remplaça.
+Cet Ali, dont la Syrie célèbre encore l'active intrépidité, mais qui en
+a terni la gloire par ses révoltes perpétuelles contre son père; cet Ali
+crut que Mohammad, avec qui il avait fait un traité, le respecterait;
+mais le Mamlouk, arrivé aux portes d'Acre, lui déclara que, pour prix de
+son amitié, il voulait la tête de Dâher même. Ali, trompé, rejeta le
+parricide, et abandonna la ville aux Égyptiens; ils la pillèrent
+complètement: à peine les négociants français furent-ils épargnés;
+bientôt même ils se virent dans un danger affreux. Mohammad, instruit
+qu'ils étaient dépositaires des richesses d'Ybrahim, Kiâya de Dâher,
+leur déclara que s'ils ne les restituaient, il les ferait tous égorger.
+Le dimanche suivant était assigné pour cette terrible recherche, quand
+le hasard vint les délivrer, eux et la Syrie, de ce fléau. Mohammad,
+saisi d'une fièvre maligne, périt en 2 jours à la fleur de l'âge[89].
+Les chrétiens de Syrie sont persuadés que cette mort fut une punition du
+prophète Élie, dont il viola l'église sur le Carmel. Ils racontent même
+que, dans son agonie, il le vit plusieurs fois sous la forme d'un
+vieillard, et qu'il s'écriait sans cesse: _Otez-moi ce vieillard qui
+m'assiége et m'épouvante_. Mais ceux qui approchèrent de ce général dans
+ses derniers moments, ont rapporté au Kaire, à des personnes dignes de
+foi, que cette vision, effet du délire, avait son origine dans le
+souvenir de meurtres particuliers, et que la mort de Mohammad fut due
+aux causes bien naturelles d'un climat connu pour malsain, d'une chaleur
+excessive, d'une fatigue immodérée et des soucis cuisants que lui avait
+causés le siége de Yâfa. Il n'est pas hors de propos de remarquer à ce
+sujet, que si l'on écrivait l'histoire des chrétiens de Syrie et
+d'Égypte, elle serait aussi remplie de prodiges et d'apparitions qu'au
+temps passé.
+
+Cette mort ne fut pas plus tôt connue, que toute cette armée, par une
+déroute semblable à celle de Damas, prit en tumulte le chemin de
+l'Égypte. Mourâd-bek, à qui la faveur de Mohammad avait acquis un grand
+crédit, se hâta de regagner le Kaire, pour y disputer le commandement à
+Ybrahim-bek. Celui-ci, également affranchi et favori du mort, n'eut pas
+plus tôt appris l'état des affaires, qu'il prit des mesures pour
+s'assurer une autorité dont il était dépositaire depuis l'absence de son
+patron. Tout annonçait une guerre ouverte; mais les deux rivaux,
+mesurant chacun leurs moyens, se trouvèrent une égalité qui leur fit
+craindre l'issue d'un combat. Ils prirent le parti de la paix, et ils
+passèrent un accord, par lequel l'autorité resta indivise, à condition
+cependant qu'Ybrahim conserverait le titre de _chaik-el-beled_, ou de
+_commandant_: l'intérêt de leur sûreté commune décida surtout cet
+arrangement. Depuis la mort d'Ali-bek, les beks et les kachefs, issus de
+sa _maison_[90], frémissaient en secret de voir la puissance passée aux
+mains d'une faction nouvelle; la supériorité de Mohammad, ci-devant leur
+égal, avait blessé leurs prétentions; celle de ses esclaves leur parut
+encore plus insupportable: ils résolurent de s'en affranchir; et ils
+commencèrent des intrigues et des cabales qui aboutirent à former une
+ligue contre Ybrahim et Mourâd. Elle eut pour chef cet Ismaël-bek qui
+avait trahi Ali-bek, et qui restait seul bek de la création d'Ybrahim
+Kiâfa. Il se conduisit avec tant d'artifice, que Mourâd et Ybrahim
+furent obligés d'évacuer le Kaire de leur propre mouvement; ils se
+réfugièrent sous la protection du château; mais Ismaël les y ayant
+assiégés, ils prirent le parti de passer au Saïd. Peu après, la conduite
+tyrannique de ce chef leur procura une foule de transfuges avec lesquels
+ils revinrent l'attaquer, et ils le chassèrent à leur tour. Ismaël
+dépossédé s'enfuit à Gaze, d'où il passa par mer à _Derné_ à l'ouest
+d'Alexandrie, et se rendit par le désert au Saïd. D'autre part,
+_Hasan-bek_, ci-devant gouverneur de Djedda, ayant été exilé du Kaire et
+s'étant pareillement réfugié au Saïd, ces deux chefs s'unirent
+d'intérêts, et formèrent un parti qui subsiste encore. Mourâd et
+Ybrahim, inquiets de sa durée, ont tenté plusieurs fois de le détruire,
+sans en pouvoir venir à bout. Ils avaient fini par accorder aux rebelles
+un district au-dessus de Djirdjé; mais ces Mamlouks, qui ne soupirent
+qu'après les délices du Kaire, ayant fait quelques mouvements en 1783,
+Mourâd-bek crut devoir faire une tentative pour les exterminer:
+j'arrivai dans le temps qu'il en faisait les préparatifs. Ses gens,
+répandus sur le Nil, arrêtaient tous les bateaux qu'ils rencontraient,
+et, le bâton à la main, forçaient les malheureux patrons de les suivre
+au Kaire; chacun fuyait pour se dérober à une corvée qui ne devait
+rapporter aucun salaire. Dans la ville, on avait imposé une contribution
+de 500,000 dahlers[91] sur le commerce; on forçait les boulangers et les
+divers marchands à fournir leurs denrées au-dessous du prix qu'elles
+leur coûtaient, et toutes ces extorsions, si abhorrées en Europe,
+étaient des choses d'usage. Tout fut prêt dans les premiers jours
+d'avril, et Mourâd partit pour le Saïd. Les nouvelles de Constantinople
+et celles d'Europe qui les répètent, peignirent dans le temps cette
+expédition comme une guerre considérable, et l'armée de Mourâd comme une
+puissante armée; elle l'était relativement à ses moyens et à l'état de
+l'Égypte; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle ne passait pas 2,000
+cavaliers. A voir l'altération habituelle des nouvelles de
+Constantinople, il faut croire, ou que les Turks de la capitale
+n'entendent rien aux affaires de l'Égypte et de la Syrie, ou qu'ils
+veulent en imposer aux Européens. Le peu de communication qu'il y a
+entre ces parties éloignées de l'empire, rend le premier cas plus
+probable que le second. D'un autre côté, il semblerait que la résidence
+de nos négociants dans les diverses échelles dût nous éclaircir; mais
+les négociants, renfermés dans leurs _kans_ comme dans des prisons, ne
+s'embarrassent que peu de tout ce qui est étranger à leur commerce, et
+ils se contentent de rire des gazettes qu'on leur envoie d'Europe.
+Quelquefois ils ont voulu les redresser; mais on a fait un si mauvais
+emploi de leurs renseignements, qu'ils ont renoncé à un soin onéreux et
+sans profit.
+
+Mourâd, parti du Kaire, conduisit ses cavaliers à grandes journées le
+long du fleuve; les équipages, les munitions, suivaient dans les
+bateaux, et le vent du nord, qui règne le plus souvent, favorisait leur
+diligence. Les exilés, au nombre d'environ 500, étaient placés
+au-dessus de Djirdjé. Lorsqu'ils apprirent l'arrivée de l'ennemi, la
+division se mit parmi eux: quelques-uns voulaient combattre, d'autres
+voulaient capituler; plusieurs prirent ce dernier parti, et se rendirent
+à Mourâd-bek; mais Hasan et Ismaël, toujours inébranlables, remontèrent
+vers Asouan, suivis d'environ 250 cavaliers. Mourâd les poursuivit
+jusque vers la cataracte, où ils s'établirent sur des lieux escarpés si
+avantageux, que les Mamlouks, toujours ignorants dans la guerre de
+poste, tinrent pour impossible de les forcer. D'ailleurs, craignant
+qu'une trop longue absence du Kaire n'y fît éclore des nouveautés contre
+lui-même, Mourâd se hâta d'y revenir, et les exilés, sortis d'embarras,
+revinrent prendre possession de leur poste au Saïde, comme ci-devant.
+
+Dans une société où les passions des particuliers ne sont point dirigées
+vers un but général; où chacun, ne pensant qu'à soi, ne voit dans
+l'incertitude du lendemain que l'intérêt du moment; où les chefs,
+n'imprimant aucun sentiment de respect, ne peuvent maintenir la
+subordination: dans une pareille société, un état fixe et constant est
+une chose impossible; le choc tumultueux des parties incohérentes doit
+donner une mobilité perpétuelle à la machine entière: c'est ce qui ne
+cesse d'arriver dans la société des Mamlouks au Kaire. A peine Mourâd
+fut-il de retour, que de nouvelles combinaisons d'intérêts excitèrent
+de nouveaux troubles; outre sa faction et celles d'Ybrahim et de la
+maison d'Ali-bek, il y avait encore au Kaire divers beks sortis d'autres
+maisons étrangères à celles-là. Ces beks, que leur faiblesse
+particulière faisait négliger par les factions dominantes, s'avisèrent,
+au mois de juillet 1783, de réunir leurs forces, jusqu'alors isolées, et
+de former un parti qui eût aussi ses prétentions au commandement. Le
+hasard voulut que cette ligue fût éventée, et leurs chefs, au nombre de
+5, se virent condamnés à l'improviste à passer en exil dans le Delta.
+Ils feignirent de se soumettre; mais à peine furent-ils sortis de la
+ville, qu'ils prirent la route du Saïde, refuge ordinaire et commode de
+tous les mécontents: on les poursuivit inutilement pendant une journée
+dans le désert des pyramides; ils échappèrent aux Mamlouks et aux
+Arabes, et ils arrivèrent sans accident à Minié, où ils s'établirent. Ce
+village, situé 40 lieues au-dessus du Kaire, et placé sur le bord du Nil
+qu'il domine, était très-propre à leur dessein. Maîtres du fleuve, ils
+pouvaient arrêter tout ce qui descendait du Saïde: ils surent en
+profiter; l'envoi de blé que cette province fait chaque année en cette
+saison était une circonstance favorable; ils la saisirent; et le Kaire,
+frustré de son approvisionnement, se vit menacé de la famine. D'autre
+part, les beks et les propriétaires dont les terres étaient dans le
+_Faïoum_ et au-delà perdirent leurs revenus, parce que les exilés les
+mirent à contribution. Ce double désordre exigeait une nouvelle
+expédition. Mourâd-bek, fatigué de la précédente, refusa d'en faire une
+autre; Ybrahim-bek s'en chargea. Dès le mois d'août, malgré le
+_Ramâdan_, on en fit les préparatifs: comme à l'autre, on saisit tous
+les bateaux et leurs patrons; on imposa des contributions; on
+contraignit les fournisseurs. Enfin, dans les premiers jours d'octobre,
+Ybrahim partit avec une armée qui passait pour formidable, parce qu'elle
+était d'environ 3,000 cavaliers. La marche se fit par le Nil, attendu
+que les eaux de l'inondation n'avaient pas encore évacué tout le pays,
+et que le terrain restait fangeux. En peu de jours on fut en présence.
+Ybrahim, qui n'a pas l'humeur si guerrière que Mourâd, n'attaqua point
+les confédérés; il entra en négociation, et il conclut un traité verbal,
+dont les conditions furent le retour des beks et leur rétablissement.
+Mourâd, qui soupçonna quelque trame contre lui dans cet accord, en fut
+très-mécontent: la défiance s'établit plus que jamais entre lui et son
+rival. L'arrogance que les exilés montrèrent dans un divan général
+acheva de l'alarmer: il se crut trahi; et, pour en prévenir l'effet, il
+sortit du Kaire avec ses agents, et il se retira au Saïde. On crut qu'il
+y avait une guerre ouverte; mais Ybrahim temporisa. Au bout de 4 mois,
+Mourâd vint à Djizé, comme pour décider la querelle par une bataille:
+pendant 25 jours, les deux partis, séparés par le fleuve, restèrent en
+présence sans rien faire. On pourparla; mais Mourâd, mécontent des
+conditions, et ne se trouvant pas assez fort pour en dicter de vive
+force, retourna au Saïde. Il y fut suivi par des envoyés qui, après 4
+mois de négociations, parvinrent enfin à le ramener au Kaire: les
+conditions furent qu'il continuerait de partager l'autorité avec
+Ybrahim, et que les 5 beks seraient dépouillés de leurs biens. Ces beks,
+se voyant sacrifiés par Ybrahim, prirent la fuite; Mourâd les
+poursuivit, et, les ayant fait prendre par les Arabes du désert, il les
+ramena au Kaire pour les y garder à vue. Alors la paix sembla rétablie;
+mais ce qui s'était passé entre les deux commandants leur avait trop
+dévoilé à chacun leurs véritables intentions, pour qu'ils pussent
+désormais vivre comme amis. Chacun d'eux, bien convaincu que son rival
+n'épiait que l'occasion de le perdre, veilla pour éviter une surprise,
+ou la préparer. Cette guerre sourde en vint au point d'obliger
+Mourâd-bek de quitter le Kaire en 1784; mais, en se campant aux portes,
+il y tint une si bonne contenance, qu'Ybrahim, effrayé à son tour,
+s'enfuit avec ses gens au Saïde. Il y resta jusqu'en mars 1785, que, par
+un nouvel accord, il est revenu au Kaire. Il y partage comme ci-devant
+l'autorité avec son rival, en attendant que quelque nouvelle intrigue
+lui fournisse l'occasion de prendre sa revanche. Tel est le sommaire
+des révolutions qui ont agité l'Égypte dans ces dernières années. Je
+n'ai point détaillé la foule d'incidents dont les événements ont été
+compliqués, parce que, outre leur incertitude, ils ne portent ni intérêt
+ni instruction: ce sont toujours des cabales, des intrigues, des
+trahisons, des meurtres, dont la répétition finit par ennuyer; c'en est
+assez si le lecteur saisit la chaîne des faits principaux, et en tire
+des idées générales sur les moeurs et l'état politique du pays qu'il
+étudie. Il nous reste à joindre sur ces deux objets de plus grands
+éclaircissements.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+État présent de L'Égypte.
+
+
+Depuis la révolution d'Ybrahim Kiâya, et surtout depuis celle d'Ali-bek,
+le pouvoir des Ottomans en Égypte est devenu plus précaire que dans
+aucune autre province. Il est bien vrai que la Porte y conserve toujours
+un pacha; mais ce pacha, resserré et gardé à vue dans le château du
+Kaire, est plutôt le prisonnier des Mamlouks que le substitut du sultan.
+On le dépose, on l'exile, on le chasse à volonté; et, sur la simple
+sommation d'un héraut vêtu de noir[92], il _descend_ de son palais
+comme le plus simple particulier. Quelques pachas, choisis à dessein par
+la Porte, ont tenté, par des manéges secrets, de rétablir les pouvoirs
+de leur dignité; mais les beks ont rendu ces intrigues si dangereuses,
+qu'ils se bornent maintenant à passer tranquillement les trois ans que
+doit durer leur captivité, et à manger en paix la pension qu'on leur
+alloue.
+
+Cependant les beks, dans la crainte de porter le divan à quelque parti
+violent, n'osent déclarer leur indépendance. Tout continue de se faire
+au nom du sultan: ses ordres sont reçus, comme l'on dit, _sur la tête et
+sur les yeux_, c'est-à-dire avec le plus grand respect; mais cette
+apparence illusoire n'est jamais suivie de l'exécution. Le tribut est
+souvent suspendu, et il subit toujours des défalcations. On passe en
+compte des dépenses, telles que le curage des canaux, le transport des
+décombres du Kaire à la mer, le paiement des troupes, la réparation des
+mosquées, etc., etc., qui sont autant de dépenses fausses et simulées.
+On trompe sur le degré de l'inondation des terres: la crainte seule des
+caravelles qui, chaque année, viennent à Damiât et à Alexandrie, fait
+acquitter la contribution des riz et des blés; encore trouve-t-on le
+moyen d'altérer les fournissements effectifs en capitulant avec ceux
+qui les reçoivent. De son côté, la Porte, fidèle à sa politique
+ordinaire, ferme les yeux sur tous ces abus; elle sent que, pour les
+réprimer, il faudrait des efforts coûteux, et peut-être même une guerre
+ouverte qui compromettrait sa dignité: d'ailleurs, depuis plusieurs
+années, des intérêts plus pressants l'obligent de rassembler vers le
+nord toutes ses forces; occupée de sa propre sûreté dans Constantinople,
+elle laisse aux circonstances le soin de rétablir son pouvoir dans les
+provinces éloignées: elle fomente les divisions des divers partis, pour
+empêcher qu'aucun ne prenne consistance; et cette méthode, qui ne l'a
+point encore trompée, est également avantageuse à ses grands officiers,
+qui se font de gros revenus en vendant aux rebelles leur protection et
+leur influence. L'amiral actuel, _Hasan-Pacha_, a su plus d'une fois
+s'en prévaloir vis-à-vis de Mourâd et d'Ybrahim, de manière à en obtenir
+des sommes considérables.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Constitution de la Milice des Mamlouks.
+
+
+En s'emparant du gouvernement de l'Égypte, les Mamlouks ont pris des
+mesures qui semblent leur en assurer la possession. La plus efficace,
+sans doute, est l'a précaution qu'ils ont eue d'avilir les corps
+militaires des _azâbs_ et des _janissaires_. Ces deux corps, qui jadis
+étaient la terreur du pacha, ne sont plus que des simulacres aussi vains
+que lui-même. La Porte a encore cette faute à se reprocher: car, dès
+avant l'instruction d'Ybrahim _Kiâya_, le nombre des troupes turkes, qui
+devait être de 40,000 hommes, partie cavalerie, avait été réduit à plus
+de moitié par l'avarice des commandants, qui détournaient les payes à
+leur profit; après Ybrahim, Ali-bek compléta ce désordre. D'abord il se
+défit de tous les chefs qui pouvaient lui faire ombrage; il laissa
+vaquer les places sans les remplir; il ôta aux commandants toute
+influence, et il avilit toutes les troupes turkes, au point
+qu'aujourd'hui les janissaires, les azâbs et les 5 autres corps ne sont
+qu'un ramas d'artisans, de goujats et de vagabonds qui gardent les
+portes de qui les paie, et qui tremblent devant les Mamlouks comme la
+populace du Kaire. C'est véritablement dans le corps de ces Mamlouks que
+consiste toute la force militaire de l'Égypte: parmi eux, quelques
+centaines sont répandues dans le pays et les villages pour y maintenir
+l'autorité, y percevoir les tributs, et veiller aux exactions; mais la
+masse est rassemblée au Kaire. D'après les supputations de personnes
+instruites, leur nombre ne doit pas excéder 8,500 hommes, tant beks,
+kâchefs, que simples affranchis et Mamlouks encore esclaves; dans ce
+nombre, il y a une foule de jeunes gens qui n'ont pas atteint 20 et 22
+ans. La plus forte maison est celle d'_Ybrahim-bek_, qui a environ 600
+Mamlouks: après lui vient Mourâd, qui n'en a pas plus de 400, mais qui,
+par son audace et sa prodigalité, fait contre-poids à l'opulence avare
+de son rival; le reste des beks, au nombre de 18 à 20, en a depuis 50
+jusqu'à 200. Il y a en outre un grand nombre de Mamlouks que l'on
+pourrait appeler vagues, en ce qu'étant issus de maisons éteintes, ils
+s'attachent à l'une ou à l'autre, selon leur intérêt, prêts à changer
+pour qui leur donnera davantage. Il faut encore compter quelques
+_Serrâdjes_, espèce de domestiques à cheval, qui portent les ordres des
+beks, et remplissent les fonctions d'huissiers: le tout ensemble ne va
+pas à 10,000 cavaliers. On ne doit point compter d'infanterie: elle
+n'est point estimée en Turkie, et surtout dans les provinces d'Asie. Les
+préjugés des anciens Perses et des Tartares règnent encore dans ces
+contrées: la guerre n'y étant que l'art de fuir ou de poursuivre,
+l'homme de cheval qui remplit le mieux ce double but est réputé le seul
+homme de guerre; et comme chez les barbares, l'homme de guerre est le
+seul homme distingué, il en est résulté, pour la marche à pied, quelque
+chose d'avilissant qui l'a fait réserver au peuple. C'est à ce titre que
+les Mamlouks ne permettent aux habitants de l'Égypte que les mulets et
+les ânes, et qu'eux seuls ont le privilége d'aller à cheval; ils en
+usent dans toute son étendue: à la ville, à la campagne, en visite, même
+de porte en porte, on ne les voit jamais qu'à cheval. Leur habillement
+est venu se joindre aux préjugés pour leur en imposer l'obligation. Cet
+habillement, qui, pour la forme, ne diffère point de celui de tous les
+gens aisés en Turkie, mérite d'être décrit.
+
+
+
+
+§ I.
+
+Vêtements des Mamlouks.
+
+
+D'abord c'est une ample chemise de toile de coton claire et jaunâtre,
+par-dessus laquelle on revêt une espèce de robe de chambre en toile des
+Indes, ou en étoffes légères de Damas et d'Alep. Cette robe appelée
+_antari_, tombe du cou aux chevilles, et croise sur le devant du corps
+jusque vers les hanches, où elle se fixe par 2 cordons. Sur cette
+première enveloppe vient une seconde, de la même forme, de la même
+ampleur, et dont les larges manches tombent également jusqu'au bout des
+doigts. Celle-ci s'appelle _coftân_; elle se fait ordinairement
+d'étoffes de soie plus riches que la première. Une longue ceinture serre
+ces deux vêtements à la taille, et partage le corps en deux paquets.
+Par-dessus ces deux pièces en vient une 3^{e}, que l'on appelle
+_djoubé_; elle est de drap sans doublure, elle a la même forme générale,
+excepté que ses manches sont coupées au coude. Dans l'hiver, et souvent
+même dans l'été, ce _djoubé_ est garni d'une fourrure, et devient
+_pelisse_. Enfin on met par-dessus ces 3 enveloppes une dernière, que
+l'on appelle _beniche_. C'est le manteau ou l'habit de cérémonie. Son
+emploi est de couvrir exactement tout le corps, même le bout des doigts,
+qu'il serait très-indécent de laisser paraître devant les grands. Sous
+ce beniche, le corps a l'air d'un long sac d'où sortent un cou nu et une
+tête sans cheveux, couverte d'un turban. Celui des Mamlouks, appelé
+_qâouq_, est un cylindre jaune, garni en dehors d'un rouleau de
+mousseline artistement compassé. Leurs pieds sont couverts d'un chausson
+de cuir jaune qui remonte jusqu'aux talons, et d'une pantoufle sans
+quartier, toujours prête à rester en chemin. Mais la pièce la plus
+singulière de cet habillement est une espèce de pantalon dont l'ampleur
+est telle, que dans sa hauteur, il arrive au menton, et que chacune de
+ses jambes pourrait recevoir le corps entier: ajoutez que les Mamlouks
+le font de ce drap de Venise qu'on appelle _saille_, qui, quoique aussi
+moelleux que l'elbeuf, est plus épais que la bure; et que, pour marcher
+plus à l'aise, ils y renferment, sous une ceinture à coulisse, toute la
+partie pendante des vêtements dont nous avons parlé. Ainsi emmaillotés,
+on conçoit que les Mamlouks ne sont pas des piétons agiles; mais ce que
+l'on ne conçoit qu'après avoir vu les hommes de divers pays, est qu'ils
+regardent leur habillement comme très-commode. En vain leur objecte-t-on
+qu'à pied il empêche de marcher, qu'à cheval il charge inutilement, et
+que tout cavalier démonté est un homme perdu; ils répondent: _C'est
+l'usage_, et ce mot répond à tout.
+
+
+
+
+§ II.
+
+Équipage des Mamlouks.
+
+
+Voyons si l'équipage de leur cheval est mieux raisonné. Depuis que l'on
+a pris en Europe le bon esprit de se rendre compte des motifs de chaque
+chose, on a senti que le cheval, pour exécuter ses mouvements sous le
+cavalier, avait besoin d'être le moins chargé qu'il est possible, et
+l'on a allégé son harnais autant que le permettait la solidité. Cette
+révolution, que le 18^{e} siècle a vu éclore parmi nous, est encore bien
+loin des Mamlouks, dont l'esprit est resté au 12^{e} siècle. Toujours
+guidés par l'usage, ils donnent au cheval une selle dont la charpente
+grossière est chargée de fer, de bois et de cuir. Sur cette selle
+s'élève un troussequin de 8 pouces de hauteur, qui couvre le cavalier
+jusqu'aux reins, pendant que, sur le devant, un pommeau, saillant de 4 à
+5 pouces, menace sa poitrine quand il se penche. Sous la selle, au lieu
+de coussins, ils étendent 3 épaisses couvertures de laine: le tout est
+fixé par une sangle qui passe sur la selle, et s'attache, non par des
+boucles à ardillon, mais par des noeuds de courroies peu solides et
+très-compliqués. D'ailleurs, ces selles ont un large poitrail et
+manquent de croupière, ce qui les jette trop sur les épaules du cheval.
+Les étriers sont une plaque de cuivre plus longue et plus large que le
+pied, et dont les côtés, relevés d'un pouce, viennent mourir à l'anse
+d'où ils pendent. Les angles de cette plaque sont tranchants, et
+servent, au lieu d'éperon, à ouvrir les flancs par de longues blessures.
+Le poids ordinaire d'une paire de ces étriers est de 9 à 10 livres, et
+souvent ils passent 12 et 13. La selle et les couvertures n'en pèsent
+pas moins de 25; ainsi le cheval porte d'abord un poids de 36 livres, ce
+qui est d'autant plus ridicule, que les chevaux d'Égypte sont
+très-petits. La bride est aussi mal conçue dans son genre; elle est de
+l'espèce qu'on appelle _à la genette_, sans articulation. La gourmette,
+qui n'est qu'un anneau de fer, serre le menton, au point d'en couper la
+peau; aussi tous ces chevaux ont les barres brisées, et manquent
+absolument de _bouche_: c'est un effet nécessaire des pratiques des
+Mamlouks, qui, au lieu de la ménager comme nous, la détruisent par des
+saccades violentes; ils les emploient surtout pour une manoeuvre qui
+leur est particulière: elle consiste à lancer le cheval à bride abattue,
+puis à l'arrêter subitement au plus fort de la course; saisi par le
+mords, le cheval roidit les jambes, plie les jarrets, et termine sa
+carrière en glissant d'une seule pièce, comme un cheval de bois: on
+conçoit combien cette manoeuvre répétée perd les jambes et la bouche;
+mais les Mamlouks lui trouvent de la grace, et elle convient à leur
+manière de combattre. Du reste, malgré leurs jambes en crochets, et les
+perpétuels mouvements de leurs corps, on ne peut nier qu'ils ne soient
+des cavaliers fermes et vigoureux, et qu'ils n'aient quelque chose de
+guerrier qui flatte l'oeil même d'un étranger; il faut convenir aussi
+qu'ils ont mieux raisonné le choix de leurs armes.
+
+
+
+
+§ III.
+
+Armes des Mamlouks.
+
+
+La première est une carabine anglaise d'environ 30 pouces de longueur,
+et d'un calibre tel, qu'elle peut lancer à la fois 10 à 12 balles, dont
+l'effet, même sans adresse, est toujours meurtrier. En second lieu, ils
+portent à la ceinture 2 grands pistolets qui tiennent au vêtement par
+un cordon de soie. A l'arçon pend quelquefois une masse d'armes dont ils
+se servent pour assommer; enfin, sur la cuisse gauche pend à une
+bandoulière un sabre courbe, d'une espèce peu connue en Europe; sa lame,
+prise en ligne droite, n'a pas plus de 24 pouces, mais, mesurée dans sa
+courbure, elle en a 30. Cette forme, qui nous paraît bizarre, n'a pas
+été adoptée sans motifs; l'expérience apprend que l'effet d'une lame
+droite est borné au lieu et au moment de sa chute, parce qu'elle ne
+coupe qu'en appuyant: une lame courbe, au contraire, présentant le
+tranchant en retraite, glisse par l'effort du bras, et continue son
+action dans un long espace. Les barbares, dont l'esprit s'exerce de
+préférence sur les arts meurtriers, n'ont pas manqué cette observation,
+et de là l'usage des cimeterres, si général et si ancien dans l'Orient.
+Le commun des Mamlouks tire les siens de Constantinople et d'Europe;
+mais les beks se disputent les lames de Perse et des anciennes fabriques
+de Damas[93], qu'ils paient jusqu'à 40 et 50 louis. Les qualités qu'ils
+en estiment sont la légèreté, la trempe égale et bien sonnante, les
+ondulations du fer, et surtout la finesse du tranchant: il faut avouer
+qu'elle est exquise; mais ces lames ont le défaut d'être fragiles comme
+le verre.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+Éducation et exercices des Mamlouks.
+
+
+L'art de se servir de ces armes fait le sujet de l'éducation des
+Mamlouks, et l'occupation de toute leur vie. Chaque jour, de grand
+matin, la plupart se rendent dans une plaine hors du Kaire; et là,
+courant à toute bride, ils s'exercent à sortir prestement la carabine de
+la bandoulière, à la tirer juste, à la jeter sous la cuisse, pour saisir
+un pistolet qu'ils tirent et jettent par-dessus l'épaule: puis un
+second, dont ils font de même, se fiant au cordon qui les attache, sans
+perdre de temps à les replacer. Les beks présents les encouragent; et
+quiconque brise le vase de terre qui sert de but reçoit des éloges et de
+l'argent. Ils s'exercent aussi à bien manier le sabre, et surtout à
+donner le coup de revers, qui prend de bas en haut, et qui est le plus
+difficile à parer. Leurs tranchants sont si bons, et leurs mains si
+adroites, que plusieurs coupent une tête de coton mouillé, comme un pain
+de beurre. Ils tirent aussi l'arc, quoiqu'ils l'aient banni des combats;
+mais leur exercice favori est celui du _Djerid_: ce nom, qui signifie
+proprement _roseau_, se donne en général à tout bâton qu'on lance à la
+main selon des principes qui ont dû être ceux des Romains pour le
+_pilum_; au lieu de bâton, les Mamlouks emploient des branches fraîches
+de palmier effeuillées. Ces branches, qui ont la forme d'une tige
+d'artichaut, ont 4 pieds de longueur, et pèsent 5 à 6 livres. Armés de
+ce trait, les cavaliers entrent en lice, et courant à toute bride, ils
+se le lancent d'assez loin. Sitôt lancé, l'agresseur tourne bride, et
+celui qui fuit poursuit et jette à son tour. Les chevaux, dressés par
+l'habitude, secondent si bien leurs maîtres, qu'on dirait qu'ils y
+prennent autant de plaisir; mais ce plaisir est dangereux, car il y a
+des bras qui lancent avec tant de roideur, que souvent le coup blesse,
+et même devient mortel. Malheur à qui n'esquivait pas le djerid
+d'Ali-bek! Ces jeux, qui nous semblent barbares, tiennent de près à
+l'état politique des nations. Il n'y a pas 3 siècles qu'ils existaient
+parmi nous, et leur extinction est bien moins due à l'accident de Henri
+II, ou à un esprit philosophique, qu'à un état de paix intérieure qui
+les a rendus inutiles. Chez les Turks, au contraire, et chez les
+Mamlouks, ils se sont conservés, parce que l'anarchie de leur société a
+continué de faire un besoin de tout ce qui est relatif à la guerre.
+Voyons si leurs progrès dans cette partie sont proportionnés à leur
+pratique.
+
+
+
+
+§ V.
+
+Art Militaire des Mamlouks.
+
+
+Dans notre Europe, quand on parle de troupes et de guerre, on se figure
+sur-le-champ une distribution d'hommes par compagnies, par bataillons,
+par escadrons; des uniformes de tailles et de couleurs, des formations
+par rangs et lignes, des combinaisons de manoeuvres particulières ou
+d'évolutions générales; en un mot, tout un système d'opérations fondées
+sur des principes réfléchis. Ces idées sont justes par rapport à nous;
+mais quand on les transporte aux pays dont nous traitons, elles
+deviennent autant d'erreurs. Les Mamlouks ne connaissent rien de notre
+art militaire; ils n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni formation, ni
+discipline, ni même de subordination. Leur réunion est un attroupement,
+leur marche est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre est un
+brigandage; ordinairement elle se fait dans la ville même du Kaire: au
+moment qu'on y pense le moins, une cabale éclate, des beks montent à
+cheval, l'alarme se répand, leurs adversaires paraissent: on se charge
+dans la rue le sabre à la main; quelques meurtres décident la querelle,
+et le plus faible ou le plus timide est exilé. Le peuple n'est pour rien
+dans ces combats; que lui importe que les tyrans s'égorgent? Mais on ne
+doit pas le croire spectateur tranquille, au milieu des balles et des
+coups de cimeterre; ce rôle est toujours dangereux: chacun fuit du champ
+de bataille, jusqu'au moment où le calme se rétablit. Quelquefois la
+populace pille les maisons des exilés, et les vainqueurs n'y mettent pas
+d'obstacle. A ce sujet, il est bon d'observer que ces phrases usitées
+dans les nouvelles d'Europe: _les beks ont fait des recrues, les beks
+ont ameuté le peuple, le peuple a favorisé un parti_, sont peu propres à
+donner des idées exactes. Dans les démêlés des Mamlouks, le peuple n'est
+jamais qu'un acteur passif.
+
+Quelquefois la guerre est transportée à la campagne, et les combattants
+n'y déploient pas plus d'art. Le parti le plus fort ou le plus audacieux
+poursuit l'autre; s'ils sont égaux en courage, ils s'attendent ou se
+donnent un rendez-vous; et là, sans égard pour les avantages de
+position, les deux troupes s'approchent en peloton, les plus hardis
+marchent en tête; on s'aborde, on se défie, on s'attaque; chacun choisit
+son homme: on tire, si l'on peut, et l'on passe vite au sabre; c'est là
+que se déploient l'art du cavalier et la souplesse du cheval. Si
+celui-ci tombe, l'autre est perdu. Dans les déroutes, les valets,
+toujours présents, relèvent leur maître; et, s'il n'y a pas de témoins,
+ils l'assomment pour prendre la ceinture de sequins qu'il a soin de
+porter. Souvent la bataille se décide par la mort de 2 ou 3 personnes.
+Depuis quelque temps surtout, les Mamlouks ont compris que leurs
+patrons, étant les principaux intéressés, devaient courir les plus
+grands risques, et ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage,
+tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus, l'on capitule avec le
+vainqueur, qui souvent a fait ses conditions d'avance. Il n'y a que
+profit à rester tranquille; on est sûr de trouver un maître qui paie, et
+l'on revient au Kaire vivre à ses dépens jusqu'à nouvelle fortune.
+
+
+
+
+§ VI.
+
+Discipline des Mamlouks.
+
+
+Ce caractère, qui cause la mobilité de cette milice, est une suite
+nécessaire de sa constitution. Le jeune paysan vendu en Mingrelie ou en
+Géorgie n'a pas plus tôt mis le pied en Égypte, que ses idées subissent
+une révolution. Une carrière immense s'ouvre à ses regards. Tout se
+réunit pour éveiller son audace et son ambition; encore esclave, il se
+sent destiné à devenir maître, et déja il prend l'esprit de sa future
+condition. Il calcule le besoin qu'a de lui son patron, et il lui fait
+acheter ses services et son zèle: il les mesure sur le salaire qu'il en
+reçoit, ou sur celui qu'il en attend. Or, comme cette société ne connaît
+pas d'autre mobile que l'argent, il en résulte que le soin principal
+des maîtres est de satisfaire l'avidité de leurs serviteurs pour
+maintenir leur attachement. De là cette prodigalité des beks, ruineuse à
+l'Égypte qu'ils pillent; de là cette insubordination des Mamlouks,
+fatale à leurs chefs qu'ils dépouillent; de là ces intrigues qui ne
+cessent d'agiter les grands et les petits. A peine un esclave est-il
+affranchi, qu'il porte déja ses regards sur les premiers emplois. Qui
+pourrait arrêter ses prétentions? Rien dans ceux qui commandent ne lui
+offre cette supériorité de talents qui imprime le respect. Il n'y voit
+que des soldats comme lui, parvenus à la puissance _par les décrets du
+sort_; et s'il plaît au sort de le favoriser, il parviendra de même, et
+il ne sera pas moins habile dans l'art de gouverner, puisque cet art ne
+consiste qu'à prendre de l'argent et à donner des coups de sabre. De cet
+ordre de choses est encore né un luxe effréné qui, levant les barrières
+à tous les besoins, a donné à la rapacité des grands une étendue sans
+bornes. Ce luxe est tel, qu'il n'y a point de Mamlouk dont l'entretien
+ne coûte par an 2,500 livres, et il en est beaucoup qui coûtent le
+double. A chaque ramâdan, il faut un habillement neuf, il faut des draps
+de France, des sailles de Venise, des étoffes de Damas et des Indes. Il
+faut souvent renouveler les chevaux, les harnais. On veut des pistolets
+et des sabres damasquinés, des étriers dorés d'or moulu, des selles et
+des brides plaquées d'argent. Il faut aux chefs, pour les distinguer du
+vulgaire, des bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes de 2 et
+300 louis, des châles de Kachemire[94] de 25 et 50 louis, et une foule
+de pelisses, dont les moindres coûtent 500 livres[95]. Les femmes ont
+rejeté, comme trop simple, l'ancien usage des garnitures de sequins sur
+la tête et sur la poitrine; elles y ont substitué les diamants, les
+émeraudes, les rubis, les perles fines; et, à la passion des châles et
+des fourrures, elles ont joint celle des étoffes et des galons de Lyon.
+Quand de tels besoins se trouvent dans une classe qui a en main toute
+l'autorité, et qui ne connaît de droits ni de propriété, ni de vie,
+qu'on juge des conséquences qu'ils doivent avoir, et pour les classes
+obligées d'y fournir, et pour les moeurs mêmes de ceux qui les ont.
+
+
+
+
+§ VII.
+
+Moeurs des Mamlouks.
+
+
+Les moeurs des Mamlouks sont telles, qu'il est à craindre, en conservant
+les simples traits de la vérité, d'encourir le soupçon d'une
+exagération passionnée. Nés la plupart dans le rit grec, et circoncis au
+moment qu'on les achète, ils ne sont aux yeux des Turks mêmes que des
+_renégats_, sans foi ni religion. Étrangers entre eux, ils ne sont point
+liés par ces sentiments naturels qui unissent les autres hommes. Sans
+parents, sans enfants, le passé n'a rien fait pour eux; ils ne font rien
+pour l'avenir. Ignorants et superstitieux par éducation, ils deviennent
+farouches par les meurtres, séditieux par les tumultes, perfides par les
+cabales, lâches par la dissimulation, et corrompus par toute espèce de
+débauche. Ils sont surtout adonnés à ce genre honteux qui fut de tout
+temps le vice des Grecs et des Tartares; c'est la première leçon qu'ils
+reçoivent de leur maître d'armes. On ne sait comment expliquer ce goût,
+quand on considère qu'ils ont tous des femmes, à moins de supposer
+qu'ils recherchent dans un sexe le piquant des refus dont ils ont
+dépouillé l'autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas un
+seul Mamlouk sans tache; et leur contagion a dépravé les habitants du
+Kaire, même les chrétiens de Syrie qui y demeurent.
+
+
+
+
+§ VIII.
+
+Gouvernement des Mamlouks.
+
+
+Telle est l'espèce d'hommes qui fait en ce moment le sort de l'Égypte;
+ce sont des esprits, de cette trempe qui sont à la tête du
+gouvernement: quelques coups de sabre heureux, plus d'astuce ou d'audace
+mènent à cette prééminence; mais on conçoit qu'en changeant de fortune,
+les parvenus ne changent point de caractère, et qu'ils portent l'ame des
+esclaves dans la condition des rois. La souveraineté n'est pas pour eux
+l'art difficile de diriger vers un but commun les passions diverses
+d'une société nombreuse, mais seulement un moyen d'avoir plus de femmes,
+de bijoux, de chevaux, d'esclaves, et de satisfaire leurs fantaisies.
+L'administration, à l'intérieur et à l'extérieur, est conduite dans cet
+esprit. D'un côté, elle se réduit à manoeuvrer vis-à-vis de la cour de
+Constantinople, pour éluder le tribut ou les menaces du sultan; de
+l'autre, à acheter beaucoup d'esclaves, à multiplier les amis, à
+prévenir les complots, à détruire les ennemis secrets par le fer ou le
+poison; toujours dans les alarmes, les chefs vivent comme les anciens
+tyrans de Syracuse. Mourâd et Ybrahim ne dorment qu'au milieu des
+carabines et des sabres. Du reste, nulle idée de police ni d'ordre
+public[96]. L'unique affaire est de se procurer de l'argent; et le
+moyen employé comme le plus simple est de le saisir partout où il se
+montre, de l'arracher par violence à quiconque en possède, d'imposer à
+chaque instant des contributions arbitraires sur les villages et sur la
+douane, qui les reverse sur le commerce.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+
+
+§ I.
+
+État du peuple en Égypte.
+
+
+On jugera aisément que, dans un tel pays, tout est analogue à un tel
+régime. Là où le cultivateur ne jouit pas du fruit de ses peines, il ne
+travaille que par contrainte, et l'agriculture est languissante: là où
+il n'y a point de sûreté dans les jouissances, il n'y a point de cette
+industrie qui les crée, et les arts sont dans l'enfance: là où les
+connaissances ne mènent à rien, l'on ne fait rien pour les acquérir, et
+les esprits sont dans la barbarie. Tel est l'état de l'Égypte. La
+majeure partie des terres est aux mains des beks, des Mamlouks, des
+gens de loi; le nombre des autres propriétaires est infiniment borné, et
+leur propriété est sujette à mille charges. A chaque instant c'est une
+contribution à payer, un dommage à réparer; nul droit de succession ni
+d'héritage pour les immeubles; tout rentre au gouvernement, dont il faut
+tout racheter. Les paysans y sont des manoeuvres à gages, à qui l'on ne
+laisse pour vivre que ce qu'il faut pour ne pas mourir. Le riz et le blé
+qu'ils cueillent passent à la table des maîtres, pendant qu'eux ne se
+réservent que le _doura_, dont ils font un pain sans levain et sans
+saveur quand il est froid. Ce pain, cuit à un feu formé de la fiente
+séchée des buffles et des vaches[97], est, avec l'eau et les ognons
+crus, leur nourriture de toute l'année: ils sont heureux s'ils y peuvent
+ajouter de temps en temps du miel, du fromage, du lait aigre et des
+dattes. La viande et la graisse, qu'ils aiment avec passion, ne
+paraissent qu'aux plus grands jours de fête, et chez les plus aisés.
+Tout leur vêtement consiste en une chemise de grosse toile bleue, et en
+un manteau noir d'un tissu clair et grossier. Leur coiffure est une
+toque d'une espèce de drap, sur laquelle ils roulent un long mouchoir de
+laine rouge. Les bras, les jambes, la poitrine sont nus, et la plupart
+ne portent pas de caleçon. Leurs habitations sont des huttes de terre,
+où l'on étouffe de chaleur et de fumée, et où les maladies causées par
+la malpropreté, l'humidité et les mauvais aliments, viennent souvent les
+assiéger: enfin, pour combler la mesure, viennent se joindre à ces maux
+physiques des alarmes habituelles, la crainte des pillages des Arabes,
+des visites des Mamlouks, des vengeances des familles, et tous les
+soucis d'une guerre civile continue. Ce tableau, commun à tous les
+villages, n'est guère plus riant dans les villes. Au Kaire même,
+l'étranger qui arrive est frappé d'un aspect général de ruine et de
+misère; la foule qui se presse dans les rues n'offre à ses regards que
+des haillons hideux et des nudités dégoûtantes. Il est vrai qu'on y
+rencontre souvent des cavaliers richement vêtus; mais ce contraste de
+luxe ne rend que plus choquant le spectacle de l'indigence. Tout ce que
+l'on voit ou que l'on entend annonce que l'on est dans le pays de
+l'esclavage et de la tyrannie. On ne parle que de troubles civils, que
+de misère publique, que d'extorsions d'argent, que de bastonnades et de
+meurtres. Nulle sûreté pour la vie ou la propriété. On verse le sang
+d'un homme comme celui d'un boeuf. La justice même le verse sans
+formalité. L'officier de nuit dans ses rondes, l'officier de jour dans
+ses tournées, jugent, condamnent et font exécuter en un clin d'oeil et
+sans appel. Des bourreaux les accompagnent, et au premier ordre la tête
+d'un malheureux tombe dans le sac de cuir, où on la reçoit de peur de
+souiller la place. Encore si l'apparence seule du délit exposait au
+danger de la peine! mais souvent, sans autre motif que l'avidité d'un
+homme puissant et la délation d'un ennemi, on cite devant un bek un
+homme soupçonné d'avoir de l'argent; on exige de lui une somme; et s'il
+la dénie, on le renverse sur le dos, on lui donne 2 et 300 coups de
+bâton sur la plante des pieds, et quelquefois on l'assomme. Malheur à
+qui est soupçonné d'avoir de l'aisance! Cent espions sont toujours prêts
+à le dénoncer. Ce n'est que par les dehors de la pauvreté qu'il peut
+échapper aux rapines de la puissance.
+
+
+
+
+§ II.
+
+Misère et famine des dernières années.
+
+
+C'est surtout dans les trois dernières années que cette capitale et
+l'Égypte entière ont offert le spectacle de la misère la plus
+déplorable. Aux maux habituels d'une tyrannie effrénée, à ceux qui
+résultaient des troubles des années précédentes, se sont joints des
+fléaux naturels encore plus destructeurs. La peste, apportée de
+Constantinople au mois de novembre 1783, exerça pendant l'hiver ses
+ravages accoutumés; on compta jusqu'à 1,500 morts sortis dans un jour
+par les portes du Kaire[98]. Par un effet ordinaire dans ce pays, l'été
+vint la calmer. Mais à ce premier fléau en succéda bientôt un autre
+aussi terrible. L'inondation de 1783 n'avait pas été complète; une
+grande partie des terres n'avait pu être ensemencée faute d'arrosement;
+une autre ne l'avait pas été faute de semences: le Nil n'ayant pas
+encore atteint, en 1784, les termes favorables, la disette se déclara
+sur-le-champ. Dès la fin de novembre, la famine enlevait au Kaire
+presque autant de monde que la peste; les rues, qui d'abord étaient
+pleines de mendiants, n'en offrirent bientôt pas un seul: tout périt ou
+déserta. Les villages ne furent pas moins ravagés; un nombre infini de
+malheureux, qui voulurent échapper à la mort, se répandirent dans les
+pays voisins. J'en ai vu la Syrie inondée; en janvier 1785, les rues de
+Saïde, d'Acre, et la Palestine étaient pleines d'Égyptiens,
+reconnaissables partout à leur peau noirâtre; et il en a pénétré jusqu'à
+Alep et à Diarbekr. L'on ne peut évaluer précisément la dépopulation de
+ces 2 années, parce que les Turks ne tiennent pas des registres de
+morts, de naissances, ni de dénombrement[99]; mais l'opinion commune
+était que le pays avait perdu le sixième de ses habitants.
+
+Dans ces circonstances, on a vu se renouveler tous ces tableaux dont le
+récit fait frémir, et dont la vue imprime un sentiment d'horreur et de
+tristesse qui s'efface difficilement. Ainsi que dans la famine arrivée
+au Bengale, il y a quelques années, les rues et les places publiques
+étaient jonchées de squelettes exténués et mourants; leurs voix
+défaillantes imploraient en vain la pitié des passants; la crainte d'un
+danger commun endurcissait les coeurs; ces malheureux expiraient adossés
+aux maisons des beks, qu'ils savaient être approvisionnés de riz et de
+blé, et souvent les Mamlouks, importunés par leurs cris, les chassaient
+à coups de bâton. Aucun des moyens révoltants d'assouvir la rage de la
+faim n'a été oublié; ce qu'il y a de plus immonde était dévoré; et je
+n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France, au mois de mars
+1785, j'ai vu sous les murs de l'ancienne Alexandrie, deux malheureux
+assis sur le cadavre d'un chameau, et disputant aux chiens ses lambeaux
+putrides.
+
+Il se trouve parmi nous des ames énergiques qui, après avoir payé le
+tribut de compassion dû à de si grands malheurs, passent, par un retour
+d'indignation, à en faire un crime aux hommes qui les endurent. Ils
+jugent dignes de la mort ces peuples qui n'ont pas le courage de la
+repousser, ou qui la reçoivent sans se donner la consolation de la
+vengeance. On va même jusqu'à prendre ces faits en preuve d'un paradoxe
+moral témérairement avancé; et l'on veut en appuyer ce prétendu axiome,
+_que les habitants des pays chauds, avilis par tempérament et par
+caractère, sont destinés par la nature à n'être jamais que les esclaves
+du despotisme_.
+
+Mais a-t-on bien examiné si des faits semblables ne sont jamais arrivés
+dans les climats qu'on veut honorer du privilége exclusif de la liberté?
+A-t-on bien observé si les faits généraux dont on s'autorise, ne sont
+point accompagnés de circonstances et d'accessoires qui en dénaturent
+les résultats? Il en est de la politique comme de la médecine, où des
+phénomènes isolés jettent dans l'erreur sur les vraies causes du mal. On
+se presse trop d'établir en règles générales des cas particuliers: ces
+principes universels qui plaisent tant à l'esprit ont presque toujours
+le défaut d'être vagues. Il est si rare que les faits sur lesquels on
+raisonne soient exacts, et l'observation en est si délicate, que l'on
+doit souvent craindre d'élever des systèmes sur des bases imaginaires.
+
+Dans le cas dont il s'agit, si l'on approfondit les causes de
+l'accablement des Égyptiens, on trouvera que ce peuple, maîtrisé par des
+circonstances cruelles, est bien plus digne de pitié que de mépris. En
+effet, il n'en est pas de l'état politique de ce pays comme de celui de
+notre Europe. Parmi nous, les traces des anciennes révolutions
+s'affaiblissant chaque jour, les étrangers vainqueurs se sont rapprochés
+des indigènes vaincus; et ce mélange a formé des corps de nations
+identiques, qui n'ont plus eu que les mêmes intérêts. Dans l'Égypte, au
+contraire, et dans presque toute l'Asie, les peuples indigènes, asservis
+par des révolutions encore récentes à des conquérants étrangers, ont
+formé des corps mixtes dont les intérêts sont tous opposés. L'état est
+proprement divisé en deux factions: l'une, celle du peuple vainqueur,
+dont les individus occupent tous les emplois de la puissance civile et
+militaire; l'autre, celle du peuple vaincu, qui remplit toutes les
+classes subalternes de la société. La faction gouvernante, s'attribuant
+à titre de conquête le droit exclusif de toute propriété, ne traite la
+faction gouvernée que comme un instrument passif de ses jouissances; et
+celle-ci à son tour, dépouillée de tout intérêt personnel, ne rend à
+l'autre que le moins qu'il lui est possible: c'est un esclave à qui
+l'opulence de son maître est à charge, et qui s'affranchirait volontiers
+de sa servitude, s'il en avait les moyens. Cette impuissance est un
+autre caractère qui distingue cette constitution des nôtres. Dans les
+états de l'Europe, les gouvernements, tirant du sein même des nations
+les moyens de les gouverner, il ne leur est ni facile ni avantageux
+d'abuser de leur puissance; mais si, par un cas supposé, ils se
+formaient des intérêts personnels et distincts, ils n'en pourraient
+porter l'usage qu'à la tyrannie. La raison en est qu'outre cette
+multitude qu'on appelle _peuple_, qui, quoique forte par sa masse, est
+toujours faible par sa désunion, il existe un ordre mitoyen, qui,
+participant des qualités du peuple et du gouvernement, fait en quelque
+sorte équilibre entre l'un et l'autre. Cet ordre est la classe de tous
+ces citoyens opulents et aisés, qui, répandus dans les emplois de la
+société, ont un intérêt commun qu'on respecte les droits de sûreté et de
+propriété dont ils jouissent. Dans l'Égypte, au contraire, point d'état
+mitoyen, point de ces classes nombreuses de nobles, de gens de robe ou
+d'église, de négociants, de propriétaires, etc., qui sont en quelque
+sorte un corps intermédiaire entre le peuple et le gouvernement. Là,
+tout est militaire ou homme de loi, c'est-à-dire homme du gouvernement;
+ou tout est laboureur, artisan, marchand, c'est-à-dire _peuple_; et le
+_peuple_ manque surtout du premier moyen de combattre l'oppression,
+l'art d'unir et de diriger ses forces. Pour détruire ou réformer les
+Mamlouks, il faudrait une ligue générale des paysans, et elle est
+impossible à former: le système d'oppression est méthodique; on dirait
+que partout les tyrans en ont la science infuse. Chaque province, chaque
+district a son gouverneur, chaque village a son _lieutenant_[100] qui
+veille aux mouvements de la multitude. Seul contre tous, s'il paraît
+faible, la puissance qu'il représente le rend fort. D'ailleurs,
+l'expérience prouve que partout où un homme a le courage de se faire
+maître, il en trouve qui ont la bassesse de le seconder. Ce lieutenant
+communique de son autorité à quelques membres de la société qu'il
+opprime, et ces individus deviennent ses appuis: jaloux les uns des
+autres, ils se disputent sa faveur, et il se sert de chacun tour à tour
+pour les détruire tous également. Les mêmes jalousies, et des haines
+invétérées divisent aussi les villages; mais en supposant une réunion
+déja si difficile, que pourrait, avec des bâtons ou même des fusils, une
+troupe de paysans à pied et presque nus, contre des cavaliers exercés et
+armés de pied en cap? Je désespère surtout du salut de l'Égypte, quand
+je considère la nature du terrain trop propre à la cavalerie. Parmi
+nous, si l'infanterie la mieux constituée redoute encore la cavalerie en
+plaine, que sera-ce chez un peuple qui n'a pas les premières idées de la
+tactique, qui ne peut même les acquérir, parce qu'elles sont le fruit de
+la pratique, et que la pratique est impossible? Ce n'est que dans les
+pays de montagnes que la liberté a de grandes ressources; c'est là qu'à
+la faveur du terrain, une petite troupe supplée au nombre par
+l'habileté. Unanime, parce qu'elle est d'abord peu nombreuse, elle
+acquiert chaque jour de nouvelles forces par l'habitude de les employer.
+L'oppresseur moins actif, parce qu'il est déja puissant, temporise; et
+il arrive enfin que ces troupes de paysans ou de voleurs qu'il méprisait
+deviennent des soldats aguerris qui lui disputent dans les plaines l'art
+des combats et le prix de la victoire. Dans les pays plats, au
+contraire, le moindre attroupement est dissipé, et le paysan novice, qui
+ne sait pas même faire un retranchement, n'a de ressource que dans la
+pitié de son maître et la continuation de son servage. Aussi, s'il était
+un principe général à établir, nul ne serait plus vrai que celui-ci:
+_que les pays de plaine sont le siége de l'indolence et de l'esclavage;
+et les montagnes, la patrie de l'énergie et de la liberté_[101]. Dans la
+situation présente des Égyptiens, il pourrait encore se faire qu'ils ne
+montrassent point de courage, sans qu'on pût dire que le germe leur en
+manque, et que le climat le leur a refusé. En effet, cet effort continu
+de l'ame, qu'on appelle _courage_, est une qualité qui tient bien plus
+au moral qu'au physique. Ce n'est point le plus ou le moins de chaleur
+du climat, mais plutôt l'énergie des passions et la confiance en ses
+forces qui donnent l'audace d'affronter les dangers. Si ces deux
+conditions n'existent pas, le courage peut rester inerte; mais ce sont
+les circonstances qui manquent, et non la faculté. D'ailleurs, s'il est
+des hommes capables d'énergie, ce doit être ceux dont l'ame et le corps
+trempés, si j'ose dire, par l'habitude de souffrir, ont pris une roideur
+qui émousse les traits de la douleur; et tels sont les Égyptiens. On se
+fait illusion quand on se les peint comme énervés par la chaleur, ou
+amollis par le libertinage. Les habitants des villes et les gens aisés
+peuvent avoir cette mollesse, qui dans tout climat est leur apanage;
+mais les paysans si méprisés, sous le nom _fellâhs_, supportent des
+fatigues étonnantes. On les voit passer des jours entiers à tirer de
+l'eau du Nil, exposés nus à un soleil qui nous tuerait. Ceux d'entre eux
+qui servent de valets aux Mamlouks font tous les mouvements du
+cavalier. A la ville, à la campagne, à la guerre, partout ils le
+suivent, et toujours à pied; ils passent des journées entières à courir
+devant ou derrière les chevaux; et quand ils sont las, ils s'attachent à
+leur queue, plutôt que de rester en arrière. Des traits moraux
+fournissent des inductions analogues à ces traits physiques.
+L'opiniâtreté que ces paysans montrent dans leurs haines et leurs
+vengeances[102], leur acharnement dans les combats qu'ils se livrent
+quelquefois de village à village, le point d'honneur qu'ils mettent à
+souffrir la bastonnade sans déceler leur secret[103], leur barbarie même
+à punir dans leurs femmes et leurs filles le moindre échec à la
+pudeur[104], tout prouve que si le préjugé a su leur trouver de
+l'énergie sur certains points, cette énergie n'a besoin que d'être
+dirigée, pour devenir un courage redoutable. Les émeutes et les
+séditions que leur patience lassée excite quelquefois, surtout dans la
+province de _Charqié_, indiquent un feu couvert qui n'attend, pour faire
+explosion, que des mains qui sachent l'agiter.
+
+
+
+
+§ III.
+
+États des arts et des esprits.
+
+
+Mais un obstacle puissant à toute heureuse révolution en Égypte c'est
+l'ignorance profonde de la nation; c'est cette ignorance qui, aveuglant
+les esprits sur les causes des maux et sur leurs remèdes, les aveugle
+aussi sur les moyens d'y remédier.
+
+Me proposant de revenir à cet article qui, comme plusieurs des
+précédents, est commun à toute la Turkie, je n'insiste pas sur les
+détails. Il suffit d'observer que cette ignorance répandue sur toutes
+les classes étend ses effets sur tous les genres de connaissances
+morales et physiques, sur les sciences, sur les beaux-arts, même sur les
+arts mécaniques. Les plus simples y sont encore dans une sorte
+d'enfance. Les ouvrages de menuiserie, de serrurerie, d'arquebuserie, y
+sont grossiers. Les merceries, les quincailleries, les canons de fusil
+et de pistolet viennent tous de l'étranger. A peine trouve-t-on au Kaire
+un horloger qui sache raccommoder une montre, et il est européen. Les
+joailliers y sont plus communs qu'à Smyrne et Alep; mais ils ne savent
+pas monter proprement la plus simple rose. On y fait de la poudre à
+canon, mais elle est brute. Il y a des raffineries, mais le sucre est
+plein de mélasse, et celui qui est blanc devient trop coûteux. Les seuls
+objets qui aient quelque perfection sont les étoffes de soie; encore le
+travail en est bien moins fini, et le prix beaucoup plus fort qu'en
+Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+État du commerce.
+
+
+Dans cette barbarie générale, on pourra s'étonner que le commerce ait
+conservé l'activité qu'il déploie encore au Kaire; mais l'examen
+attentif des sources d'où il la tire donne la solution du problème.
+
+Deux causes principales font du Kaire le siége d'un grand commerce: la
+première est la réunion de toutes les consommations de l'Égypte dans
+l'enceinte de cette ville. Tous les grands propriétaires, c'est-à-dire
+les Mamlouks et les gens de loi, y sont rassemblés, et ils y attirent
+leurs revenus, sans rien rendre au pays qui les fournit.
+
+La seconde est la position qui en fait un lieu de passage, un centre de
+circulation dont les rameaux s'étendent par la mer Rouge dans l'Arabie
+et dans l'Inde; par le Nil, dans l'Abissinie et l'intérieur de
+l'Afrique; et par la Méditerranée, dans l'Europe et l'empire turk.
+Chaque année il arrive au Kaire une caravane d'Abissinie, qui apporte
+1,000 à 1,200 esclaves noirs, et des dents d'éléphant, de la poudre
+d'or, des plumes d'autruche, des gommes, des perroquets et des
+singes[105]. Une autre, formée aux extrémités de Maroc, et destinée pour
+la Mekke, appelle les pèlerins, même des rives du Sénégal[106]. Elle
+côtoie la Méditerranée en recueillant ceux d'Alger, de Tunis, de
+Tripoli, etc., et arrive par le désert à Alexandrie, forte de 3 à 4,000
+chameaux. De là elle va au Kaire, où elle se joint à la caravane
+d'Égypte. Toutes deux de concert partent ensuite pour la Mekke, d'où
+elles reviennent 100 jours après. Mais les pèlerins de Maroc, qui ont
+encore 600 lieues à faire, n'arrivent chez eux qu'après une absence
+totale de plus d'un an. Le chargement de ces caravanes consiste en
+étoffes de l'Inde, en _châles_, en gommes, en parfums, en perles, et
+surtout en cafés de l'_Yémen_. Ces mêmes objets arrivent par une autre
+voie à Suez, où les vents de sud amènent en mai 26 à 28 voiles parties
+du port de Djedda. Le Kaire ne garde pas la somme entière de ces
+marchandises; mais, outre la portion qu'il en consomme, il profite
+encore des droits de passage et des dépenses des pèlerins. D'autre part,
+il vient de temps en temps de Damas de petites caravanes qui apportent
+des étoffes de soie et de coton, des huiles et des fruits secs. Dans la
+belle saison la rade de Damiât a toujours quelques vaisseaux qui
+débarquent les tabacs à pipe de _Lataqîé_. La consommation de cette
+denrée est énorme en Égypte. Ces vaisseaux prennent du riz en échange,
+pendant que d'autres se succèdent sans cesse à Alexandrie, et apportent
+de Constantinople des vêtements, des armes, des fourrures, des passagers
+et des merceries. D'autres encore arrivent de Marseille, de Livourne et
+de Venise, avec des draps, des cochenilles, des étoffes et des galons de
+Lyon, des épiceries, du papier, du fer, du plomb, des sequins de Venise,
+et des dahlers d'Allemagne. Tous ces objets, transportés par mer à
+Rosette sur des bateaux qu'on appelle _djerm_[107], y sont d'abord
+déposés, puis rembarqués sur le Nil et envoyés au Kaire. D'après ce
+tableau, il n'est pas étonnant que le commerce offre un spectacle
+imposant dans cette capitale[108]; mais si l'on examine en quels canaux
+se versent ces richesses, si l'on considère qu'une grande partie des
+marchandises de l'Inde, et du café, passe à l'étranger; que la dette en
+est acquittée avec des marchandises d'Europe et de Turkie; que la
+consommation du pays consiste presque toute en objets de luxe qui ont
+reçu leur dernier travail; enfin, que les produits donnés en retour
+sont, en grande partie, des matières brutes, l'on jugera que tout ce
+commerce s'exécute sans qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la
+richesse de l'Égypte et le bien-être de la nation.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+De l'isthme de Suez, et de la jonction de la Mer Rouge à la
+Méditerranée.
+
+
+J'ai parlé du commerce que le Kaire entretient avec l'Arabie et l'Inde
+par la voie de Suez; ce sujet rappelle une question dont on s'occupe
+assez souvent en Europe: savoir, s'il ne serait pas possible de couper
+l'isthme qui sépare la mer Rouge de la Méditerranée, afin que les
+vaisseaux pussent se rendre dans l'Inde par une route plus courte que
+celle du cap de Bonne-Espérance. On est porté à croire cette opération
+praticable, à raison du peu de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage
+que j'ai fait à Suez, il m'a semblé voir des raisons de penser le
+contraire.
+
+1º Il est bien vrai que l'espace qui sépare les deux mers n'est pas de
+plus de 18 à 19 lieues communes; il est bien vrai encore que ce terrain
+n'est point traversé par des montagnes, et que du haut des terrasses de
+Suez l'on ne découvre avec la lunette d'approche sur une plaine nue et
+rase, à perte de vue, qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest:
+ainsi ce n'est point la différence des niveaux qui s'oppose à la
+jonction[109]; mais le grand obstacle est que dans toute la partie où
+la Méditerranée et la mer Rouge se répondent, le rivage de part et
+d'autre est un sol bas et sablonneux, où les eaux forment des lacs et
+des marais semés de grèves; en sorte que les vaisseaux ne peuvent
+s'approcher de la côte qu'à une grande distance. Or, comment pratiquer
+dans les sables mouvants un canal durable? D'ailleurs la plage manque de
+ports, et il faudrait les construire de toutes pièces; enfin le terrain
+manque absolument d'eau douce, et il faudrait pour une grande population
+la tirer de fort loin, c'est-à-dire du Nil.
+
+Le meilleur et le seul moyen de jonction est donc celui qu'on a déja
+pratiqué plusieurs fois avec succès; savoir, de faire communiquer les
+deux mers par l'intermède du fleuve même: le terrain s'y prête sans
+effort; car le mont Moqattam, s'abaissant tout à coup à la hauteur du
+Kaire, ne forme plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire, autour
+de laquelle règne une plaine d'un niveau égal depuis le bord du Nil
+jusqu'à la pointe de la mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne
+heure l'état de ce local, en prirent l'idée de joindre les deux mers par
+un canal conduit au fleuve. Strabon observe que le premier fut construit
+sous Sésostris, qui régnait du temps de la guerre de Troie[110]; et cet
+ouvrage avait fait assez de sensation pour qu'on eût noté _qu'il avait
+100 coudées (ou 170 pieds de large) sur une profondeur suffisante à un
+grand vaisseau_. Après l'invasion des Grecs, les Ptolémées le
+rétablirent. Sous l'empire des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il
+n'y a pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples. _Du temps
+d'Omar ebn-el Kattab_ (en 640), dit l'historien el-Makin, _les villes de
+la Mekke et de Médine souffrant de la disette, ce kalife ordonna au
+gouverneur d'Égypte, Amrou, de tirer un canal du Nil à Qolzoum, afin de
+faire passer désormais par cette voie les contributions de blé et d'orge
+destinées à l'Arabie_. Cent trente-quatre ans après, le kalife
+Abou-Djafar-al-Mansor le fit obstruer par le motif inverse de couper les
+vivres à un descendant d'Ali révolté à Médine; et depuis ce temps il n'a
+pas été rouvert. Ce canal est le même qui, de nos jours, passe au Kaire,
+et qui va se perdre dans la campagne au nord-est de _Berket-el-Hadj_, ou
+_lac des Pèlerins_. _Qolzoum_, le _Clysma_ des Grecs, où il aboutissait,
+est ruiné depuis plusieurs siècles; mais le nom et l'emplacement
+subsistent encore dans un monticule de sable, de briques et de pierres,
+situé à 300 pas au nord de Suez, sur le bord de la mer, en face du gué
+qui conduit à la source d'_el-Nabâ_. J'ai vu cet endroit comme Niebuhr,
+et les Arabes m'ont dit, comme à lui, qu'il s'appelait _Qolzoum_; ainsi
+d'Anville s'est trompé lorsque, sur une indication vicieuse de Ptolémée,
+il a rejeté _Clysma_ 8 lieues plus au sud. Je le crois également en
+erreur dans l'application qu'il fait de Suez à l'ancienne _Arsinoé_.
+Cette ville ayant été, selon les Grecs et les Arabes, au nord de Clysma,
+on doit en chercher les traces, d'après l'indication de Strabon[111],
+_tout au fond du golfe, en tirant vers l'Égypte_, sans aller néanmoins,
+comme Savary, jusqu'à _Adjeroud_, qui est trop dans l'ouest: l'on doit
+se borner au terrain bas qui s'étend environ 2 lieues au bout du golfe
+actuel, cet espace étant tout ce qu'on peut accorder de retraite à la
+mer depuis 17 siècles. Jadis ces cantons étaient peuplés de villes qui
+ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux qui l'apportaient se sont
+détruits, parce que dans ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement,
+et par l'action du vent, et par la cavalerie des Arabes bedouins.
+Aujourd'hui le commerce du Kaire avec Suez ne s'exerce qu'au moyen des
+caravanes qui ont lieu lors de l'arrivée et du départ des vaisseaux,
+c'est-à-dire sur la fin d'avril, ou au commencement de mai, et dans le
+cours de juillet et d'août. Celle que j'accompagnai en 1783 était
+composée d'environ 3,000 chameaux et de 5 à 6,000 hommes[112]. Le
+chargement consistait en bois, voiles et cordages pour les vaisseaux de
+Suez; en quelques ancres portées chacune par 4 chameaux; en barres de
+fer, en étain, en plomb; en quelques ballots de draps et barils de
+cochenille; en blés, orges, fèves, etc.; en piastres de Turkie, sequins
+de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises étaient
+destinées pour _Djedda_, la _Mekke_ et _Moka_, où elles acquittent la
+dette des marchandises venues de l'Inde et du café d'Arabie, qui fait la
+base des retours. Il y avait en outre une grande quantité de pèlerins,
+qui préféraient la route de mer à celle de terre, et enfin les
+provisions nécessaires, telles que le riz, la viande, le bois, et même
+l'eau; car Suez est l'endroit du monde le plus dénué de tout. Du haut
+des terrasses, la vue portée sur la plaine sablonneuse du nord et de
+l'ouest, ou sur les rochers blanchâtres de l'Arabie à l'est, ou sur la
+mer et le _Moqattam_ dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un brin
+de verdure où se reposer. Des sables jaunes, ou une plaine d'eau
+verdâtre, voilà tout ce qu'offre le séjour de Suez; l'état de ruine des
+maisons en augmente la tristesse. La seule eau potable des environs
+vient de _el-Nabâ_, c'est-à-dire la _source_, située à 3 heures de
+marche sur le rivage d'Arabie; elle est si saumâtre qu'il n'y a qu'un
+mélange de _rum_ qui puisse la rendre supportable à des Européens. La
+mer pourrait fournir quantité de poissons et de coquillages; mais les
+Arabes pêchent peu et mal: aussi, lorsque les vaisseaux sont partis, ne
+reste-t-il à Suez que le Mamlouk qui en est le gouverneur, et 12 à 15
+personnes qui forment sa maison et la garnison. Sa forteresse est une
+masure sans défense, que les Arabes regardent comme une citadelle, à
+cause de 6 canons de bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers
+grecs qui tirent en détournant la tête. Le port est un mauvais quai, où
+les plus petits bateaux ne peuvent aborder que dans la marée haute:
+c'est là néanmoins qu'on prend les marchandises pour les conduire, à
+travers les bancs de sable, aux vaisseaux qui mouillent dans la rade.
+Cette rade, située à une lieue de la ville, en est séparée par une plage
+découverte au temps du reflux; elle n'a aucune protection, en sorte
+qu'on y attaquerait impunément les 28 bâtiments que j'y ai comptés. Ces
+bâtiments, par eux-mêmes, sont incapables de résistance, n'ayant chacun
+pour toute artillerie que 4 pierriers rouillés. Chaque année leur nombre
+diminue, parce que, naviguant terre à terre sur une côte pleine
+d'écueils, il en périt toujours au moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux
+ayant relâché à _el-Tor_ pour faire de l'eau, il fut surpris par les
+Arabes pendant que l'équipage dormait à terre. Après en avoir débarqué
+1,500 fardes de café, ils abandonnèrent le navire au vent, qui le jeta
+sur la côte. Le chantier de Suez est peu propre à réparer ces pertes; on
+y bâtit à peine une _cayasse_ en 3 ans. D'ailleurs, la mer, qui, par son
+flux et reflux, accumule les sables sur cette plage, finira par
+encombrer le _chenal_, et il arrivera à Suez ce qui est arrivé à
+_Qolzoum_ et à _Arsinoé_. Si l'Égypte avait alors un bon gouvernement,
+il profiterait de cet accident pour élever une autre ville dans la rade
+même, où l'on pourrait l'exploiter par une chaussée de 7 à 8 pieds
+d'élévation seulement, attendu que la marée ne monte pas à plus de 3 et
+demi à l'ordinaire. Il réparerait ou recreuserait le canal du Nil, et il
+économiserait les 500,000 livres que coûte chaque année l'escorte des
+Arabes _Haouatât_ et _Ayaïdi_. Enfin, pour éviter la barre si dangereuse
+du _Bogâz_ de Rosette, il rendrait navigable le canal d'Alexandrie, d'où
+les marchandises se verseraient immédiatement dans le port. Mais de tels
+soins ne seront jamais ceux du gouvernement actuel. Le peu de faveur
+qu'il accorde au commerce n'est pas même fondé sur des motifs
+raisonnables; s'il le tolère, ce n'est que parce qu'il y trouve un moyen
+de satisfaire sa rapacité, une source où il puise sans s'embarrasser de
+la tarir. Il ne sait pas même profiter du grand intérêt que les
+Européens mettent à communiquer avec l'Inde. En vain les Anglais et les
+Français ont essayé de prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir
+cette route, il s'y est refusé, ou il les a rendus inutiles. L'on se
+flatterait à tort de succès durables; car, lors même qu'on aurait conclu
+des traités, les révolutions, qui du soir au matin changent le Kaire, en
+annuleraient l'effet, comme il est arrivé au traité que le gouverneur du
+Bengale avait conclu en 1775 avec Mohammad-bek. Telle est d'ailleurs
+l'avidité et la mauvaise foi des _Mamlouks_, qu'ils trouveront toujours
+des prétextes pour vexer les négociants, ou qu'ils augmenteront, contre
+leur parole, les droits de douane. Ceux du café sont énormes en ce
+moment. La balle ou _farde_ de cette denrée, pesant 370 à 375 livres, et
+coûtant à _Moka_ 45 pataques[113], ou 236 livres tournois, paie à Suez
+en droit de _bahr_ ou de mer 147 livres: plus, une addition de 69
+livres, imposée en 1783[114]; en sorte que, si l'on y joint les 6 pour
+100 perçus à _Djedda_, on trouvera que les droits égalent presque le
+prix d'achat[115].
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Des douanes et des impôts.
+
+
+La régie des douanes forme en Égypte, comme par toute la Turquie, un des
+principaux emplois du gouvernement. L'homme qui l'exerce est tout à la
+fois contrôleur et fermier général. Tous les droits d'entrée, de sortie
+et de circulation dépendent de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il
+lui plaît pour les percevoir. Il y joint les _paltes_ ou _priviléges_
+exclusifs des natrons de Terâné, des soudes d'Alexandrie, de la casse de
+Thébaïde, et des sénés de Nubie; en un mot, il est le despote du
+commerce, qu'il règle à son gré. Son bail n'est jamais que pour un an.
+Le prix de sa ferme, en 1783, était de 1,000 bourses, qui, à raison de
+500 piastres la bourse, et de 2 livres 10 sous la piastre, font
+1,250,000 livres. Il est vrai qu'on y peut joindre un casuel
+d'_avanies_, ou de demandes accidentelles; c'est-à-dire, que lorsque
+_Mourâd-bek_ ou _Ibrahim_ ont besoin de 500,000 livres, ils font venir
+le douanier, qui ne se dispense jamais de les compter. Mais sur le
+rescrit qu'ils lui délivrent, il a la faculté de reverser l'_avanie_ sur
+le commerce, dont il taxe à l'amiable les divers corps ou nations, tels
+que les Francs, les Barbaresques, les Turks, etc., et il arrive souvent
+que cela même devient une aubaine pour lui. Dans quelques provinces de
+Turkie, le douanier est aussi chargé de la perception du _miri_, espèce
+d'impôt qui porte uniquement sur les terres. Mais en Égypte cette régie
+est confiée aux écrivains coptes, qui l'exercent sous la direction du
+secrétaire du commandant. Ces écrivains ont les registres de chaque
+village, et sont chargés de recevoir les paiements, et de les compter au
+trésor; souvent ils profitent de l'ignorance des paysans pour ne point
+porter en reçu les à-compte, et les font payer deux fois: souvent ils
+font vendre les boeufs, les buffles, et jusqu'à la natte de ces
+malheureux: l'on peut dire qu'ils sont en tout des agents dignes de
+leurs maîtres. La taxe ordinaire devrait revenir à 33 piastres par
+_feddân_, c'est-à-dire, à près de 83 livres par couple de boeufs; mais
+elle se trouve quelquefois portée, par abus, jusqu'à 200 livres. On
+estime que la somme totale du _miri_, perçue tant en argent qu'en blés,
+orges, fèves, riz, etc., peut se monter de 46 à 50 millions de France,
+lorsque le pain se vend un _fadda_ le _rotle_, c'est-à-dire 5 liards la
+livre de 14 onces.
+
+Pour en revenir aux douanes, elles étaient ci-devant exercées, selon
+l'ancien usage, par les Juifs; mais Ali-bek les ayant complètement
+ruinés en 1769, par une avanie énorme, la douane a passé aux mains des
+chrétiens de Syrie, qui la conservent encore. Ces chrétiens, venus de
+Damas au Kaire il y a environ 50 ans, n'étaient d'abord que 2 ou 3
+familles; leurs bénéfices en attirèrent d'autres, et le nombre s'en est
+multiplié jusqu'à près de 500. Leur modestie et leur économie les mirent
+à portée de s'emparer d'une branche de commerce, puis d'une autre; enfin
+ils se trouvèrent en état d'affermer la douane lors du désastre des
+Juifs; et de ce moment ils ont acquis une opulence et pris des
+prétentions qui pourront finir par le sort des Juifs. On en crut le
+moment venu, lorsque leur chef, Antoine _Farâouan_, déserta furtivement
+l'Égypte (en 1784), et vint à Livourne chercher la sûreté nécessaire
+pour jouir d'une fortune de 3 millions; mais cet événement, qui n'avait
+pas d'exemple[116], n'a pas eu de suites.
+
+
+
+
+Du commerce des Francs au Kaire.
+
+
+Après ces chrétiens, le corps des négociants le plus considérable est
+celui des Européens, connus dans le Levant sous le nom de _Francs_. Dès
+long-temps les Vénitiens ont eu au Kaire des établissements où ils
+avaient des sailles, des étoffes de soie, des glaces, des merceries,
+etc. Les Anglais y ont aussi participé en envoyant des draps, des armes
+et quincailleries qui ont conservé jusqu'à ce jour une réputation de
+supériorité. Mais les Français, en fournissant des objets semblables à
+bien meilleur marché, ont depuis 20 ans obtenu la préférence et donné
+l'exclusion à leurs rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer
+de Suez au Kaire en 1779[117] a porté le dernier coup aux Anglais; et
+depuis cette époque on n'a pas vu dans ces deux villes, même un seul
+facteur de cette nation. La base du commerce des Français en Egypte
+consiste, comme dans tout le Levant, en draps légers de Languedoc,
+appelés _londrins_ premiers et _londrins_ seconds. Ils en débitent,
+année commune, entre 900 et 1,000 ballots. Le bénéfice est de 35 et 40
+pour cent; mais les retraits qu'ils font leur donnant une perte de 20 et
+25, le produit net reste de 15 pour cent. Les autres objets
+d'importation sont du fer, du plomb, des épiceries, 120 barils de
+cochenille, quelques galons, des étoffes de Lyon, divers articles de
+mercerie, enfin des dahlers et des sequins.
+
+En échange, ils prennent des cafés d'Arabie, des gommes d'Afrique, des
+toiles grossières de coton fabriquées à Manouf, et qu'on envoie en
+Amérique; des cuirs crus, du safranon, du sel ammoniac et du riz[118].
+Ces objets acquittent rarement la dette, et l'on est toujours embarrassé
+pour les retours; ce n'est pas cependant faute de productions variées,
+puisque l'Égypte rend du blé, du riz, du doura[119], du millet, du
+sésame, du coton, du lin, du séné, de la casse, des cannes à sucre, du
+nitre, du natron, du sel ammoniac, du miel et de la cire. L'on pourrait
+avoir des soies et du vin; mais l'industrie et l'activité manquent,
+parce que l'homme qui cultiverait n'en jouirait pas. On estime que
+l'importation des Français peut s'élever de 2 millions et demi à 3
+_millions de livres_. La France avait entretenu un consul jusqu'en 1777;
+mais à cette époque, les dépenses qu'il causait engagèrent à le retirer:
+on le transféra à Alexandrie, et les négociants, qui le laissèrent
+partir sans réclamer d'indemnités, sont demeurés au Kaire à leur risques
+et fortune. Leur situation, qui n'a pas changé, est à peu près celle des
+Hollandais à Nangazaki, c'est-à-dire que, renfermés dans un grand
+cul-de-sac, ils vivent entre eux sans beaucoup de communications au
+dehors; ils les craignent même, et ne sortent que le moins qu'il est
+possible, pour ne pas s'exposer aux insultes du peuple, qui hait le nom
+des Francs, ou aux outrages des Mamlouks, qui les forcent dans les rues
+de descendre de leurs ânes. Dans cette espèce de détention habituelle,
+ils tremblent à chaque instant que la peste ne les oblige de se clore
+dans leurs maisons, ou que quelque émeute n'expose leur _contrée_ au
+pillage, ou que le commandant ne fasse quelque demande d'argent[120], ou
+qu'enfin des beks ne les forcent à des fournissements toujours
+dangereux. Leurs affaires ne leur causent pas moins de soucis. Obligés
+de vendre à crédit, rarement sont-ils payés aux termes convenus. Les
+lettres de change même n'ont aucune police, aucun recours en justice,
+parce que la justice est un mal pire qu'une banqueroute: tout se fait
+sur conscience, et cette conscience depuis quelque temps s'altère de
+plus en plus: on leur diffère des payements pendant des années entières;
+quelquefois on n'en fait pas du tout, presque toujours on les tronque.
+Les chrétiens, qui sont leur principaux correspondants, sont à cet égard
+plus infidèles que les Turks mêmes; et il est remarquable que, dans tout
+l'empire, le caractère des chrétiens est très-inférieur à celui des
+musulmans; cependant on s'est réduit à faire tout par leurs mains.
+Ajoutez qu'on ne peut jamais réaliser les fonds, parce que l'on ne
+recouvre sa dette qu'en s'engageant d'une créance plus considérable. Par
+toutes ces raisons, le Kaire est l'échelle la plus précaire et la plus
+désagréable de tout le Levant: il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons
+françaises; en 1785, elles étaient réduites à 3, et bientôt peut-être
+n'en restera-t-il pas une seule. Les chrétiens qui se sont établis
+depuis quelque temps à Livourne, portent une atteinte fatale à cet
+établissement par la correspondance immédiate qu'ils entretiennent avec
+leurs compatriotes; et le grand-duc de Toscane, qui les traite comme ses
+sujets, concourt de tout son pouvoir à l'augmentation de leur commerce.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+De la ville du Kaire.
+
+
+Le Kaire, dont j'ai déja beaucoup parlé, est une ville si célèbre, qu'il
+convient de la faire encore mieux connaître par quelques détails. Cette
+capitale de l'Égypte ne porte point dans le pays le nom d'_el-Qâhera_,
+que lui donna son fondateur; les Arabes ne la connaissent que sous celui
+de _Masr_, qui n'a pas de sens connu, mais qui paraît l'ancien nom
+oriental de la basse Égypte[121]. Cette ville est située sur la rive
+orientale du Nil, à un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive d'un
+grand avantage. Le canal qui l'y joint ne saurait l'en dédommager,
+puisqu'il n'a d'eau courante que pendant l'inondation. A entendre parler
+du _grand Kaire_, il semblerait que ce dût être une capitale au moins
+semblable aux nôtres; mais si l'on observe que chez nous-mêmes les
+villes n'ont commencé à se décorer que depuis 100 ans, on jugera que
+dans un pays où tout est encore au 10^{e} siècle, elles doivent
+participer à la barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-t-il pas de ces
+édifices publics ou particuliers, ni de ces places régulières, ni de ces
+rues alignées, où l'architecture déploie ses beautés. Les environs sont
+masqués par des collines poudreuses, formées des décombres qui
+s'accumulent chaque jour[122]; et près d'elles la multitude des tombeaux
+et l'infection des voiries choquent à la fois l'odorat et les yeux. Dans
+l'intérieur, les rues sont étroites et tortueuses; et comme elles ne
+sont point pavées, la foule des hommes, des chameaux, des ânes et des
+chiens qui s'y pressent, élève une poussière incommode; souvent les
+particuliers arrosent devant leurs portes, et à la poussière succèdent
+la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage ordinaire de
+l'Orient, les maisons sont à deux et trois étages, terminés par une
+terrasse pavée ou glaisée; la plupart sont en terre et en briques mal
+cuites; le reste est en pierres molles d'un beau grain, que l'on tire du
+mont Moqattam, qui est voisin; toutes ces maisons ont un air de prison,
+parce qu'elles manquent de jour sur la rue. Il est trop dangereux en
+pareil pays d'être éclairé; l'on a même la précaution de faire la porte
+d'entrée fort basse; l'intérieur est mal distribué; cependant chez les
+grands on trouve quelques ornements et quelques commodités; on doit
+surtout y priser de vastes salles où l'eau jaillit dans des bassins de
+marbre. Le pavé, formé d'une marqueterie de marbre et de faïence
+colorés, est couvert de nattes, de matelas, et, par-dessus le tout, d'un
+riche tapis sur lequel on s'assied jambes croisées. Autour du mur règne
+une espèce de sofa chargé de coussins mobiles propres à appuyer le dos
+ou les coudes. A 7 ou 8 pieds de hauteur, est un rayon de planches
+garnies de porcelaines de la Chine et du Japon. Les murs, d'ailleurs
+nus, sont bigarrés de sentences tirées du Qôran, et d'arabesques en
+couleurs, dont on charge aussi le portail des beks. Les fenêtres n'ont
+point de verres ni de châssis mobiles, mais seulement un treillage à
+jour, dont la façon coûte quelquefois plus que nos glaces. Le jour
+vient des cours intérieures, d'où les sycomores renvoient un reflet de
+verdure qui plaît à l'oeil. Enfin, une ouverture au nord ou au sommet du
+plancher, procure un air frais, pendant que, par une contradiction assez
+bizarre, on s'environne de vêtements et de meubles chauds, tels que les
+draps de laine et les fourrures. Les riches prétendent; par ces
+précautions, écarter les maladies, mais le peuple, avec sa chemise bleue
+et ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte mieux.
+
+
+
+
+Population du Kaire et de l'Égypte.
+
+
+On fait souvent des questions sur la population du Kaire: si l'on en
+veut croire le douanier Antoun _Farâoun_, cité par le baron de Tott,
+elle approche de 700,000 ames, y compris _Boulâq_, faubourg et port
+détaché de la ville; mais tous les calculs de population en Turkie sont
+arbitraires, parce qu'on n'y tient point de registres de naissances, de
+morts ou de mariages. Les musulmans ont même des préjugés superstitieux
+contre les dénombrements. Les seuls chrétiens pourraient être recensés
+au moyen des billets de leur capitation[123]. Tout ce qu'on peut dire de
+certain, c'est que, d'après le plan géométrique de Niebuhr, levé en
+1761, le Kaire a 3 lieues de circuit, c'est-à-dire à peu près le circuit
+de Paris, pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte il y a
+quantité de jardins, de cours, de terrains vides et de ruines. Or, si
+Paris, dans l'enceinte des boulevards, ne donne pas plus de 700,000
+ames, quoique bâti à cinq étages, il est difficile de croire que le
+Kaire, qui n'en a que deux, tienne plus de 250,000 ames. Il est
+également impossible d'apprécier au juste la population de l'Égypte
+entière. Néanmoins, puisqu'il est connu que le nombre des villes et des
+villages ne passe pas 2,300[124], le nombre des habitants de chaque
+lieu, ne pouvant s'évaluer l'un portant l'autre à plus de 1,000 âmes,
+même en y confondant le Kaire, la population totale ne doit s'élever
+qu'à 2,300,000 ames. La consistance des terres cultivables est, selon
+d'Anville, de 2,000 et 100 lieues carrées: de là résulte, par chaque
+lieue carrée, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que celui de France
+même, pourra faire croire que l'Égypte n'est pas si dépeuplée qu'on
+l'imagine; mais si l'on observe que les terres ne se reposent jamais,
+et qu'elles sont toutes fécondes, on conviendra que cette population est
+très-faible en comparaison de ce qu'elle a été, et de ce qu'elle
+pourrait être.
+
+Parmi les singularités qui frappent un étranger au Kaire, on peut citer
+la quantité prodigieuse de chiens hideux qui vaguent dans les rues, et
+de milans, qui planent sur les maisons, en jetant des cris importuns et
+lugubres. Les musulmans ne tuent ni les uns ni les autres, quoiqu'ils
+les réputent également immondes[125]; au contraire, ils leur jettent
+souvent les débris des tables, et les dévots font pour les chiens des
+fondations d'eau et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource des
+voiries, qui, à la vérité, n'empêche pas qu'ils n'endurent quelquefois
+la faim et la soif; mais ce qui doit étonner, c'est que ces extrémités
+ne sont jamais suivies de la rage. _Prosper Alpin_ en a déja fait la
+remarque dans son _Traité de la médecine des Égyptiens_. La rage est
+également inconnue en Syrie; cependant le nom de cette maladie existe
+dans la langue arabe, et n'y a point une origine étrangère.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Des maladies de l'Égypte.
+
+
+
+
+§ I.
+
+De la perte de la vue.
+
+
+Ce phénomène dans le genre des maladies n'est pas le seul remarquable en
+Égypte; il en est plusieurs autres qui méritent d'être rapportés.
+
+Le plus frappant de tous est la quantité prodigieuse des vues perdues ou
+gâtées; elle est au point que, marchant dans les rues du Kaire, j'ai
+souvent rencontré, sur 100 personnes, 20 aveugles, 18 borgnes, et 20
+autres dont les yeux étaient rouges, purulents ou tachés. Presque tout
+le monde porte des bandeaux, indice d'une ophthalmie naissante ou
+convalescente; ce qui ne m'a pas moins étonné est le sang-froid ou
+l'apathie avec laquelle on supporte un si grand malheur. _C'était
+écrit,_ dit le musulman; _louange à Dieu! Dieu l'a voulu,_ dit le
+chrétien; _qu'il soit béni!_ Cette résignation est sans doute ce qu'il y
+a de mieux à faire quand le mal est arrivé; mais par un abus funeste, en
+empêchant de rechercher les causes, elle en devient une elle-même.
+Parmi nous, quelques médecins ont traité cette question; mais n'ayant
+point connu toutes les circonstances du fait, ils n'en ont pu parler que
+vaguement. J'en vais faire un tableau général, afin que l'on puisse en
+tirer la solution du problème.
+
+1º Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont point particulières à
+l'Égypte; on les retrouve également en Syrie, avec cette différence
+qu'elles y sont moins répandues; et il est remarquable que la côte de la
+mer y est seule sujette.
+
+2º La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices, y est plus sujette
+que tout le reste de l'Égypte[126]; le peuple, plus que les gens aisés;
+les naturels, plus que les étrangers: rarement les Mamlouks en sont-ils
+attaqués. Enfin, les paysans du Delta y sont plus sujets que les Arabes
+bedouins.
+
+3º Les fluxions n'ont pas de saison bien marquée, quoi qu'en ait dit
+_Prosper Alpin;_ c'est une endémie commune à tous les mois et à tous les
+âges.
+
+En raisonnant sur ces éléments, il m'a semblé que l'on ne pouvait pas
+admettre pour cause principale les vents du midi, parce qu'alors
+l'épidémie devrait être propre au mois d'avril, et que les bedouins en
+seraient affectés comme les paysans: on ne peut admettre non plus la
+poussière fine répandue dans l'air, parce que les paysans y sont plus
+exposés que les habitants de la ville: l'habitude de dormir sur les
+terrasses a plus de réalité, mais cette cause n'est point unique ni
+simple; car dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels que la
+vallée du Balbek, le Diarbekr, les plaines de Haurân et dans les
+montagnes, on dort sur les terrasses, sans que la vue en soit affectée.
+Si donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les côtes de la Syrie, il
+est dangereux de dormir à l'air, il faut que cet air prenne du voisinage
+de la mer une qualité nuisible: cette qualité, sans doute, est
+l'humidité jointe à la chaleur, qui devient alors un principe premier de
+maladies. La salinité de cet air, si marquée dans le Delta, y contribue
+encore par l'irritation et les démangeaisons qu'elle cause aux yeux,
+ainsi que je l'ai éprouvé; enfin, le régime des Égyptiens me paraît
+lui-même un agent puissant. Le fromage, le lait aigre, le miel, le
+raisiné, les fruits verts, les légumes crus, qui sont la nourriture
+ordinaire du peuple, produisent dans le bas-ventre un trouble qui, selon
+l'observation des praticiens, se porte sur la vue; les oignons crus
+surtout, dont ils abusent, ont pour l'échauffer une vertu que les moines
+de Syrie m'ont fait remarquer sur moi-même. Des corps ainsi nourris
+abondent en humeurs corrompues qui cherchent sans cesse un écouloir.
+Détournées des voies internes par la sueur habituelle, elles viennent à
+l'extérieur, et s'établissent où elles trouvent moins de résistance.
+Elles doivent préférer la tête, parce que les Égyptiens, en la rasant
+toutes les semaines, et en la couvrant d'une coiffure prodigieusement
+chaude, en font un foyer principal de sueur. Or, pour peu que cette tête
+reçoive une impression de froid en se découvrant, la transpiration se
+supprime et se jette sur les dents, ou plus volontiers sur les yeux,
+comme partie moins résistante. A chaque fluxion l'organe s'affaiblit et
+il finit par se détruire. Cette disposition, transmise par la
+génération, devient une nouvelle cause de maladie: de là vient que les
+naturels y sont plus exposés que les étrangers. L'excessive
+transpiration de la tête est un agent d'autant plus probable, que les
+anciens Égyptiens, qui la portaient nue, n'ont point été cités par les
+médecins pour être si affligés d'ophthalmies[127]; et les Arabes du
+désert qui se la couvrent peu, surtout dans le bas âge, en sont de même
+exempts.
+
+
+
+
+§ II.
+
+De la petite-vérole.
+
+
+Une grande partie des cécités en Égypte est causée par les suites de la
+petite-vérole. Cette maladie, qui y est très-meurtrière, n'y est point
+traitée selon une bonne méthode: dans les 3 premiers jours on y donne
+aux malades du _debs_ ou raisiné, du miel et du sucre; et dès le 7^{e}
+on leur permet le laitage et le poisson salé, comme en pleine santé:
+dans la dépuration, on ne les purge jamais, et l'on évite surtout de
+leur laver les yeux, encore qu'ils les aient pleins de pus, et que les
+paupières soient collées par la sérosité desséchée: ce n'est qu'au bout
+de 40 jours que l'on fait cette opération, et alors le séjour du pus, en
+irritant le globe, y a déterminé un cautère qui ronge l'oeil entier. Ce
+n'est pas que l'inoculation y soit inconnue, mais on s'en sert peu. Les
+Syriens et les habitants de _l'Anadolie_, qui la connaissent depuis
+long-temps, n'en usent guère davantage[128].
+
+L'on doit regarder ces vices de régime comme des agents plus pernicieux
+que le climat, qui n'a rien de malsain[129]; c'est à la mauvaise
+nourriture surtout que l'on doit attribuer et les hideuses formes des
+mendiants, et l'air misérable et avorté des enfants du Kaire. Ces
+petites créatures n'offrent nulle part ailleurs un extérieur si
+affligeant; l'oeil creux, le teint hâve et bouffi, le ventre gonflé
+d'obstructions, les extrémités maigres et la peau jaunâtre, ils ont
+l'air de lutter sans cesse contre la mort. Leurs mères ignorantes
+prétendent que c'est _le regard malfaisant_ de quelque envieux qui les
+ensorcelle, et ce préjugé ancien[130] est encore général et enraciné
+dans la Turkie; mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture.
+Aussi, malgré les talismans[131], en périt-il une quantité incroyable;
+et cette ville possède, plus qu'aucune capitale, la funeste propriété
+d'engloutir la population.
+
+Une maladie très-répandue au Kaire est celle que le vulgaire y appelle
+_mal bénit_, et que nous nommons assez improprement _mal de Naples_: la
+moitié du Kaire en est attaquée. La plupart des habitants croient que ce
+mal leur vient par _frayeur_, par _maléfice_ ou par _malpropreté_.
+Quelques-uns se doutent de la vraie cause; mais comme elle tient à un
+article sur lequel ils sont infiniment réservés, ils n'osent s'en
+vanter. Ce mal bénit est très-difficile à guérir: le mercure, sous
+quelque forme qu'il soit, échoue ordinairement; les végétaux
+sudorifiques réussissent mieux, sans cependant être infaillibles;
+heureusement que le virus est peu actif, à raison de la grande
+transpiration naturelle et artificielle. L'on voit, comme en Espagne,
+des vieillards le porter jusqu'à 80 ans. Mais ses effets sont funestes
+aux enfants qui en naissent infectés. Le danger est imminent pour
+quiconque le rapporte dans un pays froid; il y fait des progrès rapides,
+et se montre toujours plus rebelle dans cette transplantation. En Syrie,
+à Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux, parce que l'hiver
+y est plus rigoureux: faute de soins, il s'y termine avec tous les
+symptômes qu'on lui connaît, ainsi que j'en ai vu deux exemples.
+
+Une incommodité particulière au climat d'Égypte, est une éruption à la
+peau, qui revient toutes les années. Vers la fin de juin ou le
+commencement de juillet, le corps se couvre de rougeurs et de boutons
+dont la cuisson est très-importune. Les médecins, qui se sont aperçus
+que cet effet venait constamment à la suite de l'eau nouvelle, lui en
+ont rapporté la cause. Plusieurs ont pensé qu'elle dépendait des sels
+dont ils ont supposé cette eau chargée; mais l'existence de ces sels
+n'est point démontrée, et il paraît que cet accident a une raison plus
+simple. J'ai dit que les eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril
+dans le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis ce moment
+forment des humeurs d'une mauvaise qualité. Lorsque l'eau nouvelle
+arrive, il se fait dans le sang une espèce de fermentation, dont l'issue
+est de séparer les humeurs vicieuses et de les chasser vers la peau, où
+la transpiration les appelle: c'est une vraie dépuration purgative, et
+toujours salutaire.
+
+Un autre mal encore trop commun au Kaire est une enflure de bourses, qui
+souvent devient une énorme _hydrocèle_. On observe qu'il attaque de
+préférence les Grecs et les Coptes; et par là, le soupçon de sa cause
+tombe sur l'abus de l'huile dont ils usent plus des deux tiers de
+l'année. L'on soupçonne aussi que les bains chauds y concourent, et leur
+usage immodéré a d'autres effets qui ne sont pas moins nuisibles[132].
+Je remarquerai, à cette occasion, que, dans la Syrie comme dans
+l'Égypte, une expérience constante a prouvé que l'eau-de-vie tirée des
+figues ordinaires, ou de celles des sycomores, ainsi que l'eau-de-vie
+des dattes et des fruits de _nopal_, a un effet très-prompt sur les
+bourses, qu'elle rend douloureuses et dures dès le 3^{e} ou 4^{e} jour
+que l'on a commencé d'en boire; et si l'on n'en cesse pas l'usage, le
+mal dégénère en hydrocèle complète.
+
+L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le même inconvénient; elle est
+toujours anisée et très-violente, parce qu'on la distille jusqu'à 3
+fois. Les chrétiens de Syrie et les coptes d'Égypte en font beaucoup
+d'usage; ces derniers, surtout, en boivent des pintes entières à leur
+souper: j'avais taxé ce fait d'exagération; mais il a fallu me rendre
+aux preuves de l'évidence, sans cesser néanmoins de m'étonner que de
+pareils excès ne tuent pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins
+les symptômes de la profonde ivresse.
+
+Le printemps, qui dans l'Égypte est l'été de nos climats, amène des
+fièvres malignes dont l'issue est toujours très-prompte. Un médecin
+français qui en a traité beaucoup a remarqué que le kina, donné dans les
+rémissions à la dose de 2 et 3 onces, a fréquemment sauvé des malades
+aux portes de la mort[133]. Sitôt que le mal se déclare, il faut
+s'astreindre rigoureusement au régime végétal acide; on s'interdit la
+viande, le poisson, et surtout les oeufs; ils sont une espèce de poison
+en Égypte. Dans ce pays comme en Syrie, les observations constatent que
+la saignée est toujours plus nuisible qu'avantageuse, même lorsqu'elle
+paraît le mieux indiquée: la raison en est que les corps nourris
+d'aliments malsains, tels que les fruits verts, les légumes crus, le
+fromage, les olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs; leur
+tempérament est généralement bilieux, ainsi que l'annoncent leurs yeux
+et leurs soucils noirs, leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur
+maladie habituelle est le mal d'estomac; presque tous se plaignent
+d'âcretés à la gorge et de nausées acides; aussi l'émétique et la crême
+de tartre ont-ils du succès dans presque tous les cas.
+
+Les fièvres malignes deviennent quelquefois épidémiques, et alors on les
+prendrait volontiers pour la peste, dont il me reste à parler.
+
+
+
+
+§ III.
+
+De la peste.
+
+
+Quelques personnes ont voulu établir parmi nous l'opinion que la peste
+était originaire d'Égypte; mais cette opinion, fondée sur des préjugés
+vagues, paraît démentie par les faits. Nos négociants établis depuis
+longues années à Alexandrie assurent, de concert avec les Égyptiens, que
+la peste ne vient jamais de l'intérieur du pays[134], mais qu'elle
+paraît d'abord sur la côte à Alexandrie; d'Alexandrie elle passe à
+Rosette, de Rosette au Kaire, du Kaire à Damiât et dans le reste du
+Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours précédée de l'arrivée
+de quelque bâtiment venant de Smyrne ou de Constantinople, et que si la
+peste a été violente dans l'une de ces villes pendant l'été, le danger
+est plus grand pour la leur pendant l'hiver qui suit. Il paraît constant
+que son vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perpétue par
+l'aveugle négligence des Turks; elle est au point que l'on vend
+publiquement les effets des morts pestiférés. Les vaisseaux qui viennent
+ensuite à Alexandrie, ne manquent jamais d'apporter des fournitures et
+des habits de laine qui sortent de ces ventes, et ils les débitent au
+bazar de la ville, où ils jettent d'abord la contagion. Les Grecs, qui
+font ce commerce, en sont presque toujours les premières victimes. Peu à
+peu l'épidémie gagne Rosette, et enfin le Kaire, en suivant la route
+journalière des marchandises. Aussitôt qu'elle est constatée, les
+négociants européens s'enferment dans leur _kan_ ou _contrée,_ eux et
+leurs domestiques, et ils ne communiquent plus au dehors. Leurs vivres,
+déposés à la porte du _kan,_ y sont reçus par un portier, qui les prend
+avec des tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau destinée à
+cet usage. Si l'on veut leur parler, ils observent toujours une distance
+qui empêche tout contact de vêtements ou d'haleine; par ce moyen ils se
+préservent du fléau, à moins qu'il n'arrive quelque infraction à la
+police. Il y a quelques années qu'un chat, passé par les terrasses chez
+nos négociants du Kaire, porta la peste à deux d'entre eux, dont l'un
+mourut.
+
+L'on conçoit combien cet emprisonnement est ennuyeux: il dure jusqu'à 3
+et 4 mois, pendant lesquels les amusements se réduisent à se promener le
+soir sur les terrasses, et à jouer aux cartes.
+
+La peste offre plusieurs phénomènes très-remarquables. A Constantinople,
+elle règne pendant l'été, et s'affaiblit ou se détruit pendant l'hiver.
+En Égypte, au contraire, elle règne pendant l'hiver, et juin ne manque
+jamais de la détruire. Cette bizarrerie apparente s'explique par un même
+principe. L'hiver détruit la peste à Constantinople, parce que le froid
+y est très-rigoureux. L'été l'allume, parce que la chaleur y est humide,
+à raison des mers, des forêts et des montagnes voisines. En Égypte,
+l'hiver fomente la peste, parce qu'il est humide et doux; l'été la
+détruit, parce qu'il est chaud et sec. Il agit sur elle comme sur les
+viandes, qu'il ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante
+qu'autant qu'elle se joint à l'humidité[135]. L'Égypte est affligée de
+la peste tous les 4 ou 5 ans; les ravagés qu'elle y cause devraient la
+dépeupler, si les étrangers qui y affluent sans cesse de tout l'empire
+ne réparaient une grande partie de ses pertes.
+
+En Syrie, la peste est beaucoup plus rare: il y a 25 ans qu'on ne l'y a
+ressentie. La raison en est sans doute la rareté des vaisseaux venant en
+droiture de Constantinople. D'ailleurs on observe qu'elle ne se
+naturalise pas aisément dans cette province. Transportée de l'Archipel,
+ou même de Damiât, dans les rades de Lataqîé, Saïd ou Acre, elle n'y
+prend point racine; elle veut des circonstances préliminaires et une
+route combinée: il faut qu'elle passe du Kaire, en droiture à Damiât:
+alors toute la Syrie est sûre d'en être infectée.
+
+L'opinion enracinée du fatalisme, et bien plus encore la barbarie du
+gouvernement, ont empêché jusqu'ici les Turks de se mettre en garde
+contre ce fléau meurtrier: cependant le succès des soins qu'ils ont vu
+prendre aux Francs a fait depuis quelque temps impression sur plusieurs
+d'entre eux. Les chrétiens du pays qui traitent avec nos négociants
+seraient disposés à s'enfermer comme eux; mais il faudrait qu'ils y
+fussent autorisés par la Porte. Il paraît qu'en ce moment elle s'occupe
+de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait publié l'année dernière un édit
+pour établir un lazaret à Constantinople, et 3 autres dans l'empire;
+savoir, à Smyrne, en Candie et à Alexandrie. Le gouvernement de Tunis a
+pris ce sage parti depuis quelques années; mais la police turke est
+partout si mauvaise, qu'on doit espérer peu de succès de ces
+établissements, malgré leur extrême importance pour le commerce, et pour
+la sûreté des états de la Méditerranée[136].
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Tableau résumé de l'Égypte.
+
+
+L'Égypte fournirait encore matière à beaucoup d'autres observations;
+mais comme elles sont étrangères à mon objet, ou qu'elles rentrent dans
+celles que j'aurai occasion de faire sur la Syrie, je ne m'étendrai pas
+davantage.
+
+Si l'on se rappelle ce que j'ai exposé de la nature et de l'aspect du
+sol; si l'on se peint un pays plat, coupé de canaux, inondé pendant 3
+mois, fangeux et verdoyant pendant 3 autres, poudreux et gercé le reste
+de l'année; si l'on se figure sur ce terrain des villages de boue et de
+briques ruinés, des paysans nus et hâlés, des buffles, des chameaux,
+des sycomores, des dattiers clair-semés, des lacs, des champs cultivés,
+et de grands espaces vides; si l'on y joint un soleil étincelant sur
+l'azur d'un ciel presque toujours sans nuages, des vents plus ou moins
+forts, mais perpétuels: l'on aura pu se former une idée rapprochée de
+l'état physique du pays[137]. On a pu juger de l'état civil des
+habitants, par leurs divisions en races, en sectes, en conditions; par
+la nature d'un gouvernement qui ne connaît ni propriété, ni sûreté de
+personnes, et par l'image d'un pouvoir illimité confié à une soldatesque
+licencieuse et grossière: enfin l'on peut apprécier la force de ce
+gouvernement en résumant son état militaire, la qualité de ses troupes;
+en observant que dans toute l'Égypte et sur les frontières il n'y a ni
+fort, ni redoute, ni artillerie, ni ingénieurs, et que, pour la marine,
+on ne compte que les 28 vaisseaux et cayasses de Suez, armés chacun de 4
+pierriers rouillés, et montés par des marins qui ne connaissent pas la
+boussole. C'est au lecteur à établir sur ces faits l'opinion qu'il doit
+prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par hasard, que je le lui présente
+sous un point de vue différent de quelques autres relations, cette
+diversité ne devrait point l'étonner. Rien de moins unanime que les
+jugements des voyageurs sur les pays qu'ils ont vus: souvent
+contradictoires entre eux, celui-ci déprime ce que celui-là vante; et
+tel peint comme un lieu de délices ce qui pour tel autre n'est qu'un
+lieu fort ordinaire. On leur reproche cette contradiction; mais ils la
+partagent avec leurs censeurs mêmes, puisqu'elle est dans la nature des
+choses. Quoi que nous puissions faire, nos jugements sont biens moins
+fondés sur les qualités réelles des objets, que sur les affections que
+nous recevons, ou que nous portons déja en les voyant. Une expérience
+journalière prouve qu'il s'y mêle toujours des idées étrangères, et de
+là vient que le même pays qui nous a paru beau dans un temps nous paraît
+quelquefois désagréable dans un autre. D'ailleurs, le préjugé des
+habitudes premières est tel, que jamais l'on ne peut s'en dégager.
+L'habitant des montagnes hait les plaines; l'habitant des plaines
+déprise les montagnes. L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois un
+temps brumeux. Nous aimons la verdure des forêts; le Suédois préfère la
+blancheur des neiges: le Lapon, transporté de sa chaumière enfumée dans
+les bosquets de Chantilly, y est mort de chaleur et de mélancolie.
+Chacun a ses goûts, et juge en conséquence. Je conçois que, pour un
+Égyptien, l'Égypte est et sera toujours le plus beau pays du monde,
+quoiqu'il n'ait vu que celui-là. Mais, s'il m'est permis d'en dire mon
+avis comme témoin oculaire, j'avoue que je n'en ai pas pris une idée si
+avantageuse. Je rends justice à son extrême fertilité, à la variété de
+ses produits, à l'avantage de sa position pour le commerce: je conviens
+que l'Égypte est peu sujette aux intempéries qui font manquer nos
+récoltes; que les ouragans de l'Amérique y sont inconnus; que les
+tremblements qui de nos jours ont dévasté le Portugal et l'Italie y sont
+très-rares, quoique non pas sans exemples[138]; je conviens même que la
+chaleur qui accable les Européens n'est pas un inconvénient pour les
+naturels: mais c'en est un grave que ces vents meurtriers de sud; c'en
+est un autre que ce vent de nord-est qui donne des maux de tête
+violents; c'en est encore un que cette multitude de scorpions, de
+cousins, et surtout de mouches, telle que l'on ne peut manger sans
+courir risque d'en avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus
+monotone; toujours une plaine nue à perte de vue; toujours un horizon
+plat et uniforme[139]; des dattiers sur leur tige maigre, ou des huttes
+de terre sur des chaussées: jamais cette richesse de paysages, où la
+variété des objets, où la diversité des sites occupent l'esprit et les
+yeux par des scènes et des sensations renaissantes: nul pays n'est moins
+pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres et des poètes: on
+n'y trouve rien de ce qui fait le charme et la richesse de leurs
+tableaux; et il est remarquable que ni les Arabes ni les anciens ne font
+mention des poètes d'Égypte. En effet, que chanterait l'Égyptien sur le
+chalumeau de Gessner et de Théocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux, ni
+frais gazons, ni antres solitaires; il ne connaît ni les vallons, ni les
+coteaux, ni les roches pendantes. Thompson n'y trouverait ni le
+sifflement des vents dans les forêts, ni les roulements du tonnerre dans
+les montagnes, ni la paisible majesté des bois antiques, ni l'orage
+imposant, ni le calme touchant qui lui succède: un cercle éternel des
+mêmes opérations ramène toujours les gras troupeaux, les champs
+fertiles, le fleuve boueux, la mer d'eau douce, et les villages
+semblables aux îles. Que si la pensée se porte à l'horizon qu'embrasse
+la vue, elle s'effraie de n'y trouver que des déserts sauvages, où le
+voyageur égaré, épuisé de soif et de fatigue, se décourage devant
+l'espace immense qui le sépare du monde; il implore en vain la terre et
+le ciel; ses cris, perdus sur une plaine rase, ne lui sont pas même
+rendus par des échos: dénué de tout, et seul dans l'univers, il périt de
+rage et de désespoir devant une nature morne, sans la consolation même
+de voir verser une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin est
+sans doute ce qui donne tant de prix au sol de l'Égypte. La nudité du
+désert rend plus saillante l'abondance du fleuve, et l'aspect des
+privations ajoute au charme des jouissances: elles ont pu être
+nombreuses dans les temps passés, et elles pourraient renaître sous
+l'influence d'un bon gouvernement; mais, dans l'état actuel, la richesse
+de la nature y est sans effet et sans fruit. En vain célèbre-t-on les
+jardins de Rosette et du Kaire; l'art des jardins, cet art si cher aux
+peuples policés, est ignoré des Turks, qui méprisent les champs et la
+culture. Dans tout l'empire les jardins ne sont que des vergers sauvages
+où les arbres, jetés sans soin, n'ont pas même le mérite du désordre. En
+vain se récrie-t-on sur les orangers et les cédrats qui croissent en
+plein air: on fait illusion à notre esprit, accoutumé d'allier à ces
+arbres les idées d'opulence et de culture qui chez nous les
+accompagnent. En Égypte, arbres vulgaires, ils s'associent à la misère
+des cabanes qu'ils couvrent, et ne rappellent que l'idée de l'abandon et
+de la pauvreté. En vain peint-on le Turk mollement couché sous leur
+ombre, heureux de fumer sa pipe sans penser: l'ignorance et la sottise
+ont sans doute leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir; mais, je
+l'avoue, je n'ai pu envier le repos des esclaves, ni appeler bonheur
+l'apathie des automates. Je ne concevrais pas même d'où peut venir
+l'enthousiasme que des voyageurs témoignent pour l'Égypte, si
+l'expérience ne m'en eût dévoilé les causes secrètes.
+
+
+
+
+Des exagérations des voyageurs.
+
+
+On a dès long-temps remarqué dans les voyageurs une affectation
+particulière à vanter le théâtre de leurs voyages, et les bons esprits,
+qui souvent ont reconnu l'exagération de leurs récits, ont averti, par
+un proverbe, de se tenir en garde contre leur prestige[140]; mais l'abus
+subsiste, parce qu'il tient à des causes renaissantes. Chacun de nous en
+porte le germe; et souvent le reproche appartient à ceux mêmes qui
+l'adressent. En effet, qu'on examine un arrivant de pays lointains,
+dans une société oisive et curieuse: la nouveauté de ses récits attire
+l'attention sur lui; elle mène jusqu'à la bienveillance pour sa
+personne; on l'aime parce qu'il amuse, et parce que ses prétentions sont
+d'un genre qui ne peut choquer. De son côté, il ne tarde pas de sentir
+qu'il n'intéresse qu'autant qu'il excite des sensations nouvelles. Le
+besoin de soutenir, l'envie même d'augmenter l'intérêt, l'engagent à
+donner des couleurs plus fortes à ses tableaux; il peint les objets plus
+grands pour qu'ils frappent davantage: les succès qu'il obtient
+l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se réfléchit sur lui-même;
+et bientôt il s'établit entre ses auditeurs et lui une émulation et un
+commerce par lequel il rend en étonnement ce qu'on lui paie en
+admiration. Le merveilleux de ce qu'il a vu rejaillit d'abord sur
+lui-même; puis, par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu,
+et qui à leur tour le racontent: ainsi la vanité, qui se mêle à tout,
+devient une des causes de ce penchant que nous avons tous, soit pour
+croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs, nous voulons moins
+être instruits qu'amusés, et c'est par ces raisons que les faiseurs de
+contes, en tout genre, ont toujours occupé un rang distingué dans
+l'estime des hommes et dans la classe des écrivains.
+
+Il est pour les voyageurs une autre cause d'enthousiasme: loin des
+objets dont elle a joui, l'imagination privée s'enflamme; l'absence
+rallume les désirs, et la satiété de ce qui nous environne prête un
+charme à ce qui est hors de notre portée. On regrette un pays d'où l'on
+désira souvent de sortir, et l'on se peint en beau les lieux dont la
+présence pourrait être encore à charge. Les voyageurs qui ne font que
+passer en Égypte ne sont pas dans cette classe, parce qu'ils n'ont pas
+le temps de perdre l'illusion de la nouveauté; mais quiconque y séjourne
+peut y être rangé. Nos négociants le savent, et ils ont fait à ce sujet
+une observation qu'on doit citer: ils ont remarqué que ceux même d'entre
+eux qui ont le plus senti les désagréments de cette demeure ne sont pas
+plus tôt retournés en France, que tout s'efface de leur mémoire; leurs
+souvenirs prennent de riantes couleurs; en sorte que 2 ans après on
+n'imaginerait pas qu'ils y eussent jamais été. «Comment pensez-vous
+encore à nous?» m'écrivait dernièrement un résident au Kaire; «comment
+conservez-vous les idées vraies de ce lieu de misère[141], lorsque nous
+avons éprouvé que tous ceux qui repassent les oublient au point de nous
+étonner nous-mêmes?» Je l'avoue, des causes si générales et si
+puissantes n'eussent pas été sans effet sur moi-même; mais j'ai pris un
+soin particulier de m'en défendre, et de conserver mes impressions
+premières, pour donner à mes récits le seul mérite qu'ils pussent avoir,
+celui de la vérité. Il est temps de les reporter sur des objets d'un
+intérêt plus vaste; mais comme le lecteur ne me pardonnerait pas de
+quitter l'Égypte sans parler des ruines et des pyramides, j'en dirai
+deux mots.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Des ruines et des pyramides[142].
+
+
+J'ai déja exposé comment la difficulté habituelle des voyages en Égypte,
+devenue plus grande en ces dernières années, s'opposait aux recherches
+sur les antiquités. Faute de moyens, et surtout de circonstances
+propres, on est réduit à ne voir que ce que d'autres ont vu, et à ne
+dire que ce qu'ils ont déja publié. Par cette raison, je ne répéterai
+pas ce qui se trouve déja répété plus d'une fois dans _Paul Luca_,
+_Maillet_, _Siccard_, _Pocoke_, _Graves_, _Norden_, _Niebuhr_, et
+récemment dans les Lettres de Savary. Je me bornerai à quelques
+considérations générales.
+
+Les pyramides de Djizé sont un exemple frappant de cette difficulté
+d'observer dont j'ai fait mention. Quoique situées à 4 lieues seulement
+du Kaire, où il réside des Francs, quoique visitées par une foule de
+voyageurs, on n'est point encore d'accord sur leurs dimensions. On a
+mesuré plusieurs fois leur hauteur par les procédés géométriques, et
+chaque opération a donné un résultat différent[143]. Pour décider la
+question, il faudrait une nouvelle mesure solennelle, faite par des
+personnes connues; mais en attendant, on doit taxer d'erreur tous ceux
+qui donnent à la grande pyramide autant d'élévation que de base, attendu
+que son triangle est très-sensiblement écrasé. La connaissance de cette
+base me paraît d'autant plus intéressante, que je lui crois du rapport
+à l'une des mesures carrées des Égyptiens; et dans la coupe des pierres,
+si l'on trouvait des dimensions revenant souvent les mêmes, peut-être en
+pourrait-on déduire leurs autres mesures.
+
+On se plaint ordinairement de ne point comprendre la description de
+l'intérieur de la pyramide; et en effet, à moins d'être versé dans l'art
+des plans, on a peine à se reconnaître sur la gravure. Le meilleur moyen
+de s'en faire une idée, serait d'exécuter en terre crue ou cuite, une
+pyramide dans des proportions réduites, par exemple, d'un pouce par
+toise. Cette masse aurait 8 pieds 4 pouces de base, et à peu près 7 et
+demi de hauteur: en la coupant en 2 portions de haut en bas, on y
+pratiquerait le premier canal qui descend obliquement, la galerie qui
+remonte de même, et la chambre sépulcrale qui est à son extrémité.
+Norden fournirait les meilleurs détails; mais il faudrait un artiste
+habitué à ce genre d'ouvrages.
+
+La ligne du rocher sur lequel sont assises les pyramides ne s'élève pas
+au-dessus du niveau de la plaine de plus de 40 à 50 pieds. La pierre
+dont il est formé, est, comme je l'ai dit, une pierre calcaire
+blanchâtre, d'un grain pareil au beau moellon, ou à cette pierre connue
+dans quelques provinces sous le nom de _rairie_. Celle des pyramides est
+d'une nature semblable. Au commencement du siècle, on croyait, sur
+l'autorité d'Hérodote, que les matériaux en avaient été transportés
+d'ailleurs; mais des voyageurs, observant la ressemblance dont nous
+parlons, ont trouvé plus naturel de les faire tirer du rocher même; et
+l'on traite aujourd'hui de fable le récit d'Hérodote, et d'absurdité
+cette translation de pierres. On calcule que l'aplanissement du rocher
+en a dû fournir la majeure partie; et, pour le reste, on suppose des
+souterrains invisibles, que l'on agrandit autant qu'il est besoin. Mais
+si l'opinion ancienne a des invraisemblances, la moderne n'a que des
+suppositions. Ce n'est point un motif suffisant de juger, que de dire:
+_Il est incroyable que l'on ait transporté des carrières éloignées_; _il
+est absurde d'avoir multiplié des frais qui deviennent énormes_, _etc._
+Dans les choses qui tiennent aux opinions et aux gouvernements des
+peuples anciens, la mesure des probabilités est délicate à saisir:
+aussi, quelque invraisemblable que paraisse le fait dont il s'agit, si
+l'on observe que l'historien qui le rapporte a puisé dans les archives
+originales; qu'il est très-exact dans tous ceux que l'on peut vérifier;
+que le rocher libyque n'offre en aucun endroit des élévations semblables
+à celles qu'on veut supposer, et que les souterrains sont encore à
+connaître; si l'on se rappelle les immenses carrières qui s'étendent de
+Saouâdi à Manfalout, dans un espace de 25 lieues; enfin, si l'on
+considère que leurs pierres, qui sont de la même espèce, n'ont aucun
+autre emploi apparent[144]; on sera porté tout au moins à suspendre son
+jugement, en attendant une évidence qui le détermine. Pareillement
+quelques écrivains se sont lassés de l'opinion que les pyramides étaient
+des tombeaux, et ils en ont voulu faire des temples ou des
+observatoires; ils ont regardé comme absurde qu'une nation sage et
+policée fît une affaire d'état du sépulcre de son chef, et comme
+extravagant qu'un monarque écrasât son peuple de corvées, pour enfermer
+un squelette de 5 pieds dans une montagne de pierres: mais, je le
+répète, on juge mal les peuples anciens, quand on prend pour terme de
+comparaison nos opinions, nos usages. Les motifs qui les ont animés
+peuvent nous paraître extravagants, peuvent l'être même aux yeux de la
+raison, sans avoir été moins puissants, moins efficaces. On se donne des
+entraves gratuites de contradictions, en leur supposant une sagesse
+conforme à nos principes; nous raisonnons trop d'après nos idées, et pas
+assez d'après les leurs. En suivant ici, soit les unes, soit les autres,
+on jugera que les pyramides ne peuvent avoir été des observatoires
+d'astronomie[145]; parce que le mont Moqattam en offrait un plus élevé,
+et qui borne ceux-là; parce que tout observatoire élevé est inutile en
+Égypte, où le sol est très-plat, et où les vapeurs dérobent les étoiles
+plusieurs degrés au-dessus de l'horizon; parce qu'il est impossible de
+monter sur la plupart des pyramides; enfin, parce qu'il était inutile de
+rassembler 11 observatoires aussi voisins que le sont les pyramides,
+grandes et petites, que l'on découvre du local de Djizé. D'après ces
+considérations, on pensera que Platon, qui a fourni l'idée en question,
+n'a pu avoir en vue que des cas accidentels; ou qu'il n'a ici que son
+mérite ordinaire d'éloquent orateur. Si, d'autre part, on pèse les
+témoignages des anciens et les circonstances des lieux, si l'on fait
+attention qu'auprès des pyramides il se trouve 30 à 40 moindres
+monuments, offrant des ébauches de la même figure pyramidale; que ce
+lieu stérile, écarté de la terre cultivable, a la qualité requise des
+Égyptiens pour être un cimetière, et que près de là était celui de toute
+la ville de Memphis, la plaine des Momies; on sera persuadé que les
+pyramides ne sont que des tombeaux. L'on croira que les despotes d'un
+peuple superstitieux ont pu mettre de l'importance et de l'orgueil à
+bâtir pour leur squelette une demeure impénétrable, quand on saura que,
+dès avant Moïse, il était de dogme à Memphis que les ames reviendraient
+au bout de 6,000 ans habiter les corps qu'elles avaient quittés:
+c'était par cette raison que l'on prenait tant de soin de préserver ces
+mêmes corps de la dissolution, et que l'on s'efforçait d'en conserver
+les formes au moyen des aromates, des bandelettes et des sarcophages.
+Celui qui est encore dans la chambre sépulcrale de la grande pyramide
+est précisément dans les dimensions naturelles; et cette chambre, si
+obscure et si étroite[146], n'a jamais pu convenir qu'à loger un mort.
+On veut trouver du mystère à ce conduit souterrain qui descend
+perpendiculairement dans le dessous de la pyramide; mais on oublie que
+l'usage de toute l'antiquité fut de ménager des communications avec
+l'intérieur des tombeaux, pour y pratiquer, aux jours prescrits par la
+religion, les cérémonies funèbres, telles que les libations et les
+offrandes d'aliments aux morts. Il faut donc revenir à l'opinion, toute
+vieille qu'elle peut être, que les pyramides sont des tombeaux[147]; et
+cet emploi, indiqué par toutes les circonstances locales, l'est encore
+par un usage des Hébreux, qui, comme l'on sait, ont presque en tout
+imité les Égyptiens, et qui, à ce titre, donnèrent la forme pyramidale
+aux tombeaux d'Absalon et de Zakarie, que l'on voit encore dans la
+vallée de Josaphat: enfin, il est constaté par le nom même de ces
+monuments, qui, selon une analyse conforme à tous les principes de la
+science, me donne mot à mot, _chambre_ ou _caveau_ du _mort_[148].
+
+La grande pyramide n'est pas la seule qui ait été ouverte. Il y en a une
+autre à _Saqâra_ qui offre les mêmes détails intérieurs. Depuis quelques
+années, un bek a tenté d'ouvrir la 3^{e} en grandeur du local de Djizé,
+pour en tirer le trésor supposé. Il l'a attaquée par le même côté et à
+la même hauteur que la grande est ouverte; mais après avoir arraché 2 ou
+300 pierres, avec des peines et une dépense considérable, il a quitté
+sans succès son avaricieuse entreprise. L'époque de la construction de
+la plupart des pyramides n'est pas connue; mais celle de la grande est
+si évidente, qu'on n'eût jamais dû la contester. Hérodote l'attribue à
+_Cheops_, avec un détail de circonstances qui prouve que ses auteurs
+étaient bien instruits[149]. Or ce Cheops, dans sa liste, la meilleure
+de toutes, se trouve le second roi après _Protée_[150], qui fut
+contemporain de la guerre de Troie; et il en résulte, par l'ordre des
+faits, que sa pyramide fut construite vers les années 140 et 160 de la
+fondation du temple de Salomon, c'est-à-dire, 850 ans avant
+Jésus-Christ.
+
+La main du temps, et plus encore celle des hommes, qui ont ravagé tous
+les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les
+pyramides. La solidité de leur construction, et l'énormité de leur
+masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une
+durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet
+enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes
+factices 10 lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure
+qu'on s'en approche; on en est encore à une lieue, et déja elles
+dominent tellement sur la terre, qu'on croit être à leur pied; enfin
+l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on
+y éprouve[151]: la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente;
+l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des
+temps qu'elles rappellent; le calcul du travail qu'elles ont coûté,
+l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si
+faible, qui rampe à leurs pieds; tout saisit à la fois le coeur et
+l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de
+respect: mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier
+transport. Après avoir pris une si grande opinion de la puissance de
+l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette
+plus qu'un oeil de regret sur son ouvrage; on s'afflige de penser que,
+pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter 20 ans une nation
+entière; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû
+coûter les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de
+l'entassement de tant de matériaux. On s'indigne contre l'extravagance
+des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages; ce sentiment
+revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'Égypte: ces
+labyrinthes, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure,
+attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts, que
+la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres.
+Alors on pardonne à l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustré
+leur espoir; on en accorde moins de pitié à ces ruines; et tandis que
+l'amateur des arts s'indigne dans Alexandrie de voir scier les colonnes
+des palais, pour en faire des _meules_ de moulin, le philosophe, après
+cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut
+s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple
+ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet au plus humble de ses
+besoins l'orgueil d'un luxe inutile.
+
+C'est l'intérêt de ce peuple, sans doute, plus que celui des monuments,
+qui doit dicter le souhait de voir passer en d'autres mains l'Égypte;
+mais, ne fût-ce que sous cet aspect, cette révolution serait toujours
+très-désirable. Si l'Égypte était possédée par une nation amie des
+beaux-arts, on y trouverait, pour la connaissance de l'antiquité, des
+ressources que désormais le reste de la terre nous refuse; peut-être y
+découvrirait-on même des livres. Il n'y a pas 3 ans qu'on déterra près
+de Damiât plus de 100 _volumes_ écrits en langue inconnue[152]; ils
+furent incontinent brûlés sur la décision des chaiks du Kaire. A la
+vérité le Delta n'offre plus de ruines bien intéressantes, parce que les
+habitants ont tout détruit par besoin ou par superstition. Mais le Saïd
+moins peuplé, mais la lisière du désert moins fréquentée en ont encore
+d'intactes. On en doit surtout espérer dans les _Oasis_; dans ces îles
+séparées du monde par une mer de sable, où nul voyageur connu n'a
+pénétré depuis Alexandre. Ces cantons, qui jadis avaient des villes et
+des temples, n'ayant point subi les dévastations des barbares, ont dû
+garder leurs monuments, par cela même que leur population a dépéri ou
+s'est anéantie; et ces monuments, enfouis dans les sables, s'y
+conservent comme en dépôt pour la génération future. C'est à ce temps,
+moins éloigné peut-être qu'on ne pense, qu'il faut remettre nos souhaits
+et notre espoir. C'est alors qu'on pourra fouiller de toutes parts la
+terre du Nil et les sables de la Libye; qu'on pourra ouvrir la petite
+pyramide de Djizé, qui, pour être démolie de fond en comble, ne
+coûterait pas 50,000 livres: c'est peut-être encore à cette époque qu'il
+faut remettre la solution des hiéroglyphes, quoique les secours actuels
+me paraissent suffisants pour y arriver.
+
+Mais c'en est assez sur des sujets de conjectures: il est temps de
+passer à l'examen d'une autre contrée qui, sous les rapports de l'état
+ancien et de l'état moderne, n'est pas moins intéressante que l'Égypte
+elle-même.
+
+
+
+
+NOTE.
+
+
+Le premier des deux manuscrits arabes dont j'ai parlé, page 85, est
+numéroté 786. Il paraît avoir été composé vers l'an 1620, par un homme
+de loi, le chaik Merèï, fils de Yousef le Hanbalite.
+
+C'est une espèce de chronique à la manière des Orientaux, qui trace de
+suite, mais sans cohérence de discours, les événements saillants des
+règnes des princes, leur avénement au trône, leurs guerres, leurs
+fondations pieuses, leur mort et quelques traits de leur caractère.
+L'auteur en conduit la série depuis les premiers kalifes, sous qui se
+fit la conquête de l'Égypte, jusqu'au pacha turk qui de son temps y
+était vice-roi du sultan de Constantinople. Un extrait détaillé de cet
+ouvrage serait à la fois étranger à mon sujet et trop long. Il me
+suffira d'en donner les résultats principaux qui sont--que, depuis
+l'invasion d'_Amrou_, lieutenant du kalife Omar, l'Égypte fut gouvernée
+par les vice-rois des kalifes ses successeurs, dont le siége fut d'abord
+à Damas, puis à Bagdad.--Que l'un de ces kalifes (_Maimoun_) s'étant
+composé une garde d'esclaves turkmans, cette soldatesque finit par
+envahir tous les emplois militaires de l'empire, et le gouvernement des
+provinces.--Qu'un fils de ces soldats esclaves, nommé Ahmed-Ben-Touloun,
+se rendit indépendant en Égypte vers 872, et forma un empire qui
+s'étendit depuis Rahbé, près de Moussel, jusqu'en Barbarie.--(Le tribut
+de l'Égypte passait 41,111,111 tournois, et il y avait 7,000 juments de
+race dans les haras d'Ahmed)--Qu'après 30 ans, l'Égypte retourna aux
+kalifes, qui ne furent pas plus prudents.--Qu'en 934, un soldat de
+fortune, nommé Akchid, se déclara encore indépendant, et entretint
+jusqu'à 400,000 hommes.--Qu'à sa mort, un esclave noir, appelé Kafour,
+saisit le sceptre et régna avec un talent transcendant.--Qu'après lui,
+en 968, les descendants de Fatime et d'Ali, reconnus pour kalifes en
+Barbarie, s'emparèrent de l'Égypte, où ils régnèrent sous le nom de
+fatimites.--Que l'un d'eux fonda en 969 la ville du Kaire actuel.--Que
+cette famille régna jusqu'en 1200 dans une suite de princes qui, selon
+la remarque de Merèï, furent tous des fous furieux ou stupides.--Sous
+eux, l'Égypte tomba dans un gouffre de calamités, de pestes et de
+famines, dont une dura 7 ans. L'auteur à cette occasion recense les
+famines et les pestes, et en trouve 21 depuis 635 jusqu'en 1440.
+
+Les kalifes d'Égypte, comme ceux de Bagdad, s'étant formé une garde
+d'étrangers, en devinrent comme eux la victime. Selah-el-din, Kourde
+d'extraction, vizir du dernier fatimite, dépose son maître, et fonde la
+dynastie dite d'Aïoub, du nom de son père.--Ce fut lui qui fit
+construire le puits à escalier en limaçon, appelé puits de Josef. Son
+armée était surtout composée de _cavaliers_ nommés en arabe _serrâdjin_,
+dont les croisés firent leur mot _Sarrazins_. Cette dynastie régna 85
+ans sous 10 sultans.
+
+L'armée, alors composée de Mamlouks turkmans, ayant tué le dernier
+aïoubite, un Turkman, nommé Ibek, saisit le sceptre, et établit la
+dynastie des _Mamlouks_ turkmans.--Sous le court règne du fils d'Ibek,
+Holagou-Kan et ses Mogols détruisent Bagdad et le kalifat en 1258.--Le
+dixième sultan turkman, Qalaoun, s'étant formé une garde de 12,000
+Mamlouks tcherkasses, achetés dans les marchés de l'Asie, cette milice
+devient la maîtresse, élit les princes, les dépose, les étrangle,
+etc.--Un chef de ce corps, nommé Barqouq, est élu et ouvre la dynastie
+des Mamlouks tcherkasses; il laissa en monnaie 25,000,000 tournois et
+14,000,000 en meubles.--Le 23^{e} de cette dynastie fut attaqué par
+Sélim II, qui, l'ayant tué dans une bataille livrée près d'Alep,
+poursuivit en Égypte son successeur Toumâmbek, en qui finit le premier
+empire des Mamlouks.--Résumant la série de ces princes, il se trouve que
+48 sultans, dont 24 Turkmans et 24 Tcherkasses, n'ont régné que 263 ans:
+que, sur les 24 Turkmans, 11 furent assassinés et 6 déposés: que sur
+les 24 Tcherkasses, 6 furent assassinés et 11 déposés, et que nombre
+d'entre eux n'ont régné que quelques mois: que tous ces princes ne
+surent que faire la guerre, piller, ravager, et faire ensuite des
+fondations pieuses de mosquées, d'écoles, etc.: que, sous le 11^{e} de
+la race turkmane, on fut au moment de détourner le Nil dans la mer
+Rouge, par le pied du mont Moqattam, et que les frais furent évalués
+2,250,000 fr. Enfin Merèï donne la série des pachas, qui est de peu
+d'intérêt, et termine par les principes du gouvernement musulman, qui
+sont purement le despotisme de droit divin.
+
+Le second manuscrit, numéroté 695, est un _miroir_ ou tableau de
+l'empire des Mamlouks, sultans d'Égypte, composé par Kalil, fils de
+Châhin el Zâher, vizir du sultan Malek-el-_acheraf_ (8^{e} de la
+dynastie tcherkasse).
+
+Cet ouvrage, d'un genre dont je ne connais aucun exemple parmi les
+Arabes, est une espèce de statistique de l'empire des Mamlouks, au temps
+de l'écrivain; on dirait, en le lisant, qu'il a décrit la cour de Louis
+XIV. La table seule des chapitres en donnera une idée capable de le
+faire apprécier, et j'y joindrai quelques-uns des détails qui m'ont paru
+les plus curieux et les plus instructifs.
+
+Après une préface très-emphatique, selon l'usage musulman, après avoir
+attesté qu'il n'y a qu'un Dieu, que Mahomet est son seul prophète,
+Châhin décrit les qualités éminentes qui doivent composer le caractère
+de tout mortel à qui _la plume du destin a tracé sur ses tables
+indélébiles_ une carrière glorieuse; il prévient qu'ayant d'abord fait
+un gros livre, il a ensuite trouvé plus sage de le réduire et de le
+faire très-petit (ce qui est digne d'imitation), et il procède à la
+table méthodique des chapitres.
+
+CHAPITRE I^{er}. Des titres qui assurent à l'Égypte la supériorité sur
+les autres empires de la terre.--De ses lieux de dévotion et de
+pèlerinage.--De ses monuments merveilleux, tant anciens que
+modernes.--De ses limites.--De ses villes.--De ses frontières.--Des
+provinces et des pays où s'étend sa domination.
+
+CHAPITRE II. Du pouvoir souverain.--Des qualités nécessaires à un
+sultan.--De ses devoirs.--Des jours de _gala_ et de cérémonies
+publiques.--Des habits d'uniforme de chaque classe d'officiers attachés
+au sultan.
+
+CHAPITRE III. Du commandant des fidèles; de son rang; de son état.--Des
+grands qâdis (juges) auxquels appartient de _lier_ et de _délier_.--Des
+imâms.--Des gens de loi et des qâdis particuliers.
+
+CHAPITRE IV. Du vizir, à la fois premier ministre et surintendant des
+finances de la maison du sultan.--Du trésor du sultan et de ses
+administrateurs.--Des secrétaires d'état, ayant le département de la
+chambre et des dépêches.--De l'inspecteur général des armées.--Du
+parleur (ou grand avocat) du divan (conseil).--Du premier maître de la
+bouche (maître d'hôtel) du sultan, ayant l'administration du trésor
+particulier et du domaine, et généralement de tous les bureaux établis
+pour l'administration des finances.
+
+CHAPITRE V. Des enfants du sultan régnant, et des princes du sang
+royal.--Du régent.--Du vicaire de l'empire.--Du maître des écuries (ou
+connétable).--Des émirs commandant à 1,000 Mamlouks.--Des émirs de la
+musique guerrière, commandant à 40 Mamlouks; et des émirs inférieurs,
+commandant à 20, à 10 et à 5 Mamlouks.
+
+CHAPITRE VI. Des grands officiers de la couronne, et généralement de
+tous ceux qui remplissent des fonctions publiques et particulières
+auprès du sultan.--Des officiers kavanis et des officiers khassekis,
+tirés des Mamlouks affranchis, et faisant dans le palais l'office de
+chambellans et de gardes du corps.--De leurs services et des places de
+garnison où ils sont établis.--Des colombiers affectés à l'entretien des
+pigeons messagers.--Du transport de la neige de la Syrie en Égypte, et
+des postes royales établies dans tout l'empire.
+
+CHAPITRE VII. Des maisons des princesses, et du sous-intendant des
+harems.--Des eunuques et des domestiques libres, faisant le service du
+sérail.--Du garde-meuble de la couronne.--De la salle d'armes.--Des
+magasins du sultan.--Des deux grands greniers royaux, et de tout ce qui
+est relatif à cette administration, tant pour l'entrée que pour la
+sortie des grains.
+
+CHAPITRE VIII. Des officiers du palais.--De la cuisine.--Des
+écuries.--De la fauconnerie.--Des parties de chasse du sultan, et des
+lieux affectés à l'entrepôt des filets et au logement des oiseleurs pour
+la chasse des oiseaux aquatiques.
+
+CHAPITRE IX. Des inspecteurs du terrain, chargés de faire construire et
+réparer les ponts, creuser les canaux, élever les digues et les
+chaussées, et de présider à tous les travaux publics pendant la crue et
+la diminution des eaux du Nil.--Des gouverneurs des provinces de
+l'Égypte.--Des commandants particuliers.--Des gens en place dans les
+villes et dans les villages, et du régime établi pour la perception des
+impôts.
+
+CHAPITRE X. Des vice-rois préposés au gouvernement des 8 provinces de
+Syrie.--Des grands qâdis.--Des émirs.--Des administrateurs et des autres
+officiers employés dans les capitales de ces provinces.--Du nombre des
+giundis et halqâ qui y sont en garnison, et des commandants particuliers
+des villes et des châteaux répandus dans cet empire.
+
+CHAPITRE XI. Des émirs et des cheiks arabes.--Des émirs turkmans et
+curdes, au service de l'état.--Des expéditions militaires.--Des camps
+volants.--De la conquête de l'Yemen, du Diarbekr et de l'île de Cypre,
+sous le règne du sultan _Malek-el-Acheraf_.
+
+CHAPITRE XII. Recueil de quelques faits historiques qu'il convient à
+chacun de connaître et de méditer, pour en tirer des principes de
+conduite. Ce chapitre est terminé par quelques morceaux de poésie
+morale, composés par Malek-el-Kiâmel, prince souverain de la forteresse
+de Heifa; et par une réponse de Malek-el-Acheraf à Mirza-Chah-Rok (fils
+de Tamerlan.)
+
+CHAPITRE I^{er}. SECTION V. _Limites de l'Égypte._--Au sud, les limites
+de l'Égypte partent des rives de la mer de _Qolzoum_ (mer Rouge), près
+de la ville d'_Aidab_, et embrassant le pays des Haribs de Nubie, lequel
+commence à la grande Cataracte, derrière le mont Djenadel, elles
+s'étendent jusqu'aux monts d'Aden et aux rochers de _Habeche_
+(Abissinie). A l'est, ses bornes sont la mer Rouge, dont la côte est
+aride et pleine de rochers. Depuis Suez, cette côte s'élargit vers
+l'est. Sa plus grande largeur est depuis l'étang de Gorandel jusqu'au
+_Tih_. Là est la frontière de Syrie.
+
+Au nord, elle est bornée par la mer, depuis les villes de Zàqat, de
+Refah et d'Amedj, plus connue sous le nom d'_el-Arich_, frontière de
+Syrie sur le golfe de Gaze.
+
+A l'ouest, elle comprend le territoire d'Alexandrie, le pays de Loïounet
+et d'_el-Amidain_, jusqu'à l'_Acabé_ inclusivement (jadis _Catabathmus
+magnus_, ou la grande descente); là, se détournant et resserrant les
+deux Oasis, la ligne se rapproche du _Saïd_ (haute Égypte), pour se
+joindre aux frontières du sud.
+
+Le Nil prend sa source au pied des monts de la Lune.--Pendant 60
+journées de marche, il coule en des pays habités.--Pendant 10 autres, en
+des terres stériles.--Arrivé en Nubie, il y coule 60 journées, puis il
+passe en des déserts 120 journées; enfin il rentre dans une terre
+fertile jusqu'à la mer, où il se jette par les deux embouchures de
+Damiette et de Rosette.
+
+SECTION VII. _Du Kaire et de ses faubourgs._--Le nouveau Kaire
+(Masr-el-Qâhera) a 12 milles (ou 4 lieues) de long, depuis
+_Târ-el-nabi_, jusqu'à _Sebààt-oudjouh_. Cet espace comprend le vieux
+Kaire (_Masr-el-Qadim_), et 7 grands faubourgs. L'auteur entre dans de
+longs détails de colléges, de mosquées, de palais, de parcs, et il
+compare chaque faubourg à une grande ville de l'empire; l'un équivaut à
+_Alep_; un autre, à _Alexandrie_; un troisième, à _Hems_; un quatrième,
+à _Acre_: et il conclut 700,000 ames de population (ce qui me paraît
+l'origine de l'opinion qui a subsisté depuis; mais les temps sont bien
+changés.)
+
+Le vieux Kaire est le port de la haute Égypte. Sous le sultan
+Nadjm-el-din, l'on y compta 1,800 bateaux.
+
+SECTION IX. _Division de l'Égypte._--L'Égypte se divise en 14 provinces:
+7 au midi, et 7 au nord. Chaque province a 360 villages et plusieurs
+villes.
+
+_Miniet_ est le nom général des ports et abords du Nil.
+
+_Monfalout_, territoire détaché de la province d'Ousiout, avec 30
+villages, fait de l'indigo superbe (en 1442). L'on y dépose le tribut de
+cette province, qui se monte à 1,150,000 _ardeb_ de grains (l'ardeb de
+192 livres.)
+
+A 3 journées ouest d'Ousiout, par un désert sablonneux et pierreux, est
+_el-Ouah_ (oasis), ainsi nommé de son chef-lieu.
+
+Une autre oasis _du milieu_ a 2 villages, appelés _el-Qasr_, et
+_el-Hindan_.
+
+Une troisième oasis, plus voisine de la haute Égypte, s'appelle _Dakilé_
+(intérieure), et a 2 villages dont les habitants vivent d'orge, de maïs
+et de dattes.
+
+SECTION XI. _De la ville d'Alexandrie._--Alexandrie est le port le plus
+fréquenté des étrangers; les nations franques y ont des consuls, gens
+distingués, qui servent d'otages au sultan. Lorsqu'une de ces nations
+fait tort à l'islamisme, on prend à partie son représentant, et on
+l'oblige de réparer le mal.--La douane rend 1,000 dinars. Hors de la
+ville se voit la fameuse colonne appelée _el-Saouâri_, ou le grand mât.
+(Abulfeda a dit la même chose; et c'est ce mot _Saouâri_ que
+quelques-uns ont pris pour _Sévère_, _empereur_.) J'ai ouï dire qu'une
+personne avait trouvé le moyen de monter dessus et de s'asseoir sur son
+chapiteau.
+
+CHAPITRE IV. _Du vizir ou grand ministre._--Le vizir est un ministre qui
+a la prééminence sur tous les grands officiers.--Il est d'institution
+divine. Aaron fut le vizir de Moïse.
+
+Le vizir surveille toutes les parties du gouvernement, tous les agents
+de l'administration; il les établit et les dépose; les punit et les
+récompense.
+
+Il tient le registre des recettes et des dépenses de l'état; il en
+accroît le revenu, non par tyrannie, mais par sagesse et économie.
+
+Les revenus de l'empire consistent en revenus fixes, en revenus casuels,
+et en droits seigneuriaux sur les cultivateurs. Les revenus fixes sont
+la taxe en deniers comptants sur les terres productives; la douane, de
+10 pour 100 en nature, sur le commerce d'importation et exportation; le
+tribut des peuples conquis, la capitation des non-musulmans dite
+_karadje_; les fermes de monopoles, dits _paltes_; les dîmes sur les
+fruits de la terre; les impositions sur les fabriques et boutiques, et
+la 5^{e} partie du butin légal.
+
+Les revenus casuels sont le 20^{e} sur les héritages collatéraux; les
+amendes; le prix du sang versé; les impôts extraordinaires et les
+investitures; le droit d'aubaine; les épaves; les trésors découverts; la
+dîme sur les troupeaux _paissants_ et _passants_, et non sur les animaux
+domestiques.
+
+Les droits seigneuriaux sur les cultivateurs sont: 1º droit d'arpentage;
+2º droit de partage d'une terre léguée à divers cohéritiers; 3º droit
+d'accroissement des terres et pâturages par l'effet du Nil; 4º droit de
+bornage, ou limites de propriétés; 5º droit sur les machines à eau,
+élevées sur le Nil pour les arrosages.
+
+Voilà les revenus légaux: on les lève selon des usages fixes, et ils ont
+une destination utile à l'état, de manière que le sultan n'en est que le
+dépositaire.
+
+De même que le vizir surveille les officiers, le sultan doit surveiller
+le vizir; et le vizir conseiller le sultan, l'avertir et même le
+reprendre.
+
+SECTION II. Le trésor royal est un département chargé d'une foule de
+recettes grosses et petites.
+
+1º Droits sur la frontière d'Égypte vers la Syrie.
+
+2º Droits d'entrée sur tout ce qui entre au Kaire et en Égypte, excepté
+sur ce qui est attribué au trésor privé.
+
+3º Aubaine sur les successions des étrangers.
+
+4º Régies et fermes du Kaire, telles que les boucheries, les cuirs, les
+moulins à huile, à _sucre_; droits sur l'entrée des comestibles.
+
+Droits sur les natrons de Terrâné.
+
+Droit de Monfalout.
+
+Droits d'investiture, et redevances des fiefs affermés ou des pays
+protégés.
+
+Droit de curage des canaux que doivent faire plusieurs provinces.
+
+Produit des cannes à sucre et des colqâz, cultivées pour le compte du
+sultan.
+
+Produit des métairies et jardins du sultan, enrichis par les puits à
+roue.
+
+Sur ces revenus le trésor paie et défraie:
+
+1º L'orge des écuries du sultan.
+
+2º La nourriture des écuries des courriers.
+
+3º La table du palais.
+
+4º Les réparations des maisons royales.
+
+5º La viande et toute la cuisine des Mamlouks du sultan; celle de tout
+son domestique.
+
+6º L'entretien de ses offices.
+
+7º Les pensions de charité assignées sur l'aubaine.
+
+8º L'entretien des boeufs des métairies.--Le transport des trèfles et
+pailles pour les écuries.
+
+Sous le sultan Barqoûq, tous ces frais se montaient par mois à 50,000
+dinars ou sequins de 7 livres.
+
+Le trésor est régi par un chef et une quantité de subalternes. Ce
+département a pour huissiers et sbires une compagnie de Maures qui
+portent les ordres et les exécutent.
+
+SECTION III. _Du premier secrétaire d'état, chef des dépêches et de la
+chancellerie._--C'est un officier important, qui a toute la confiance du
+sultan; il doit savoir citer le Qoran, les anecdotes des rois, les
+sentences des sages, les beaux vers des poètes, etc.
+
+Son art est de faire parler dans tous ses écrits le sultan avec
+noblesse, grandeur, esprit, grace; il doit faire des phrases rimées et
+pompeuses; il expédie les actes d'alliance des kalifes et sultans;
+l'installation des qâdis et des gouverneurs, les commissions de
+bénéfices militaires en faveur des émirs et djondis, etc., et enfin les
+lettres du sultan.
+
+Ces lettres ont un formulaire plein d'art, selon le rang des personnes.
+Celles aux sujets s'appellent _mokâtebât_; celles aux étrangers,
+_morâselât_.
+
+Le plus haut titre pour les étrangers est _el maqâm, el àâli_.
+
+Le moindre est _el madjlas_ ou _megeles, el àâli_.
+
+Pour les sujets, le plus haut titre est _el-maqarr, el-karim_ (votre
+grace).
+
+Puis _maqarr-el-àâli_ (excellence).
+
+Puis _djenâb-el-kerim_ (cour magnifique).
+
+Puis _djenâb-el-àâli_ (cour très-haute); enfin _sadr-el-adjal_ (présence
+auguste); _hadrat_ (présence simple).
+
+SECTION VI. _Trésor privé._ Le trésor privé est régi par un grand
+officier qui administre les terres affectées à la solde des Mamlouks du
+sultan, et plusieurs branches de revenus, dont la masse se nomme _trésor
+privé_. Ces officiers ont souvent acquis d'immenses richesses.
+
+De ce département dépendent 160 villages, auxquels il faut ajouter
+plusieurs pays de protection et de fermes. Les seuls villages de Menzalé
+et de Faraskout, près Damiette, rendent chacun par an 30,000 dinars:
+plus, les droits d'investiture des gouverneurs de province, des
+inspecteurs du terrain, des commandants de bourgs et villages, des
+commissaires de police.--Des gens instruits m'ont assuré que tout ce
+trésor se montait à 400,000 dinars, et à 300,000 ardebs de blé, orge et
+fèves.
+
+La dépense consiste en solde et entretien des Mamlouks du sultan; en
+orge pour leurs chevaux; entretien des princesses et du harem; solde et
+entretien de tout le service du palais, etc.
+
+SECTION VII. _Du Domaine._ Le domaine est le revenu propre du sultan; il
+comprend:
+
+1º La douane d'Alexandrie sur le commerce des Francs.
+
+2º Les droits sur les épiceries venant des Indes.
+
+3º La vente des muges et poutargues de Damiette.
+
+4º Les droits sur les arts, métiers, cabarets, danseuses et filles
+publiques.
+
+5º Droits sur les courtiers et interprètes.
+
+6º Produit des briqueteries.
+
+7º Ferme des chameaux pour le transport d'Alexandrie à Rosette.
+
+8º Douane des marchandises de l'Inde, placée à _el Tor_.
+
+9º Droits à Damiette sur beaucoup d'objets, et entre autres sur _la
+raffinerie du sucre_.
+
+10º Le quint du butin légal.
+
+11º Ferme du lac Semanaoui et autres étangs.
+
+12º Droits sur Foua, entrepôt des Francs quand le canal d'Alexandrie
+était navigable, ce qui a cessé depuis 120 ans (1320).
+
+13º Droits sur les terres de Broulos, de Nesterouh, du port de Rosette.
+
+14º Douanes du Saïd (haute Égypte) sur les Abissins qui apportent des
+esclaves noirs, de la poudre d'or, etc., et paltes (monopoles) du sené
+et de la casse.
+
+15º Droits des pays protégés et des pays affermés aux Arabes.
+
+Produit des nombreuses métairies et terres du domaine, arrosées par des
+roues.
+
+Le loyer de Fondouq-el-Kerim, situé au vieux Kaire.
+
+Succession de tous les grands qui, dans l'Égypte, meurent sans héritiers
+légitimes.
+
+Bénéfices de l'Hôtel des monnaies.
+
+Droit de la ville de Bairout.
+
+Douanes des marchandises de l'Inde, voiturées à Bedr, à Honain, à
+Bouaib-el-aqabé.
+
+Voici maintenant les charges:
+
+1º Munitions de guerre pour toute expédition.
+
+2º Dépenses de la caravane et de la fête du sacrifice.
+
+3º Distribution des victimes aux grands et petits officiers.
+
+4º Dépenses de la fête pascale, du banquet et des réjouissances.
+
+5º Renouvellement de la garde-robe et des meubles du harem.
+
+6º _Idem_, du vêtement des Mamlouks.
+
+7º Veste d'honneur aux grands officiers, aux qâdis, aux émirs de 1^{re}
+classe, aux kâchefs. (Au Bairam, tous les musulmans s'habillent à neuf,
+eux et leur maison; cela s'appelle _kesoué_.)
+
+8º Entretien complet des employés pour l'impôt.
+
+9º Fourniture du harem et seraï, en sucreries, confitures, sorbets,
+fruits, etc.
+
+10º Présents à faire aux souverains.
+
+11º Veste d'honneur (ou caftan annuel) à tous les gens en place de
+l'empire (dans tout l'Islamisme les places ne sont que pour l'année
+courante; le revêtu paie un don ou prix de babouches: le plus riche
+l'emporte). Chacune de ces vestes diffère de forme, de couleur, de
+richesse, selon le rang (en général le vêtement est très-dispendieux,
+surtout pour les pelisses.)
+
+SECTION V. _Le grand avocat du conseil._--Lorsque pour une affaire
+majeure le sultan assemble le conseil (diouân), il mande le prince des
+croyants, les 4 grands qâdis, le vizir, les émirs de 1,000 cavaliers, et
+le connétable.
+
+Avant la séance, le sultan explique ses intentions à un homme de
+confiance et éloquent, qui est chargé de présenter l'affaire et de
+répondre à toutes les objections. Le sultan garde le silence.
+
+On a imaginé cet officier, afin que le sultan ne soit jamais compromis,
+et qu'on puisse faire des objections librement, toute erreur tombant sur
+l'avocat ou rapporteur.
+
+CHAPITRE V. Les enfants des sultans sont élevés avec soin dans le harem.
+C'est un usage ancien de faire enfermer tous ceux qui existent à
+l'avénement d'un prince. Malek-el-acheraf donna la liberté à 40; mais
+ils moururent dans la peste de l'an 1429, qui enleva jusqu'à 10,500
+têtes par jour.
+
+Quand un prince est mineur, il y a un régent que l'on nomme
+nezâm-el-molk (celui qui met l'ordre dans le royaume). Quand le sultan
+s'absente, il y a un vicaire _nâïeb-el-molk_.
+
+Le chef des émirs, ou _àtabek-el-àsâker_, est une espèce de connétable.
+
+Les émirs sont divisés en plusieurs classes.
+
+Ceux de la 1^{re} possèdent 100 Mamlouks, et commandent à 1,000: ils
+devraient être 24.
+
+Ceux de la 2^{e} possèdent 40 Mamlouks: ils devraient être 40. La
+musique guerrière joue à la porte de leurs hôtels à l'âsr (ou heure de
+la 3^{e} prière); elle est composée de timbales, tambours et
+clarinettes. Ces derniers instruments sont de date récente.
+
+Les émirs de 3^{e} classe devraient être au nombre de 20: ils ont chacun
+20 Mamlouks.
+
+Les émirs de 4^{e} classe devraient être 50, et avoir chacun 10
+Mamlouks.
+
+Enfin la 5^{e} et dernière classe est de 30 émirs, qui ont chacun 5
+Mamlouks pour cortége.
+
+Parmi ces émirs, les uns ont de l'emploi dans l'état, d'autres n'ont que
+leur titre et grade.
+
+L'armée se divise en plusieurs corps. Karabal Couli, prince tartare,
+ayant, il y a plusieurs années, envoyé demander un tribut, sous peine
+d'envoyer contre l'Égypte 20 toumans de cavaliers (200,000), le sultan
+d'alors lui envoya pour toute réponse l'état suivant de ses troupes:
+
+ 1º Les djendis el halqa, ou escorte du sultan. -- (_Maison
+ du roi._) 24,000 cavaliers.
+
+ 2º Mamlouks du sultan. 10,000
+
+ Mamlouks des émirs. 8,000
+
+ Gendarmes à Damas. 12,000
+
+ Mamlouks des émirs de Damas. 3,000
+
+ Gendarmes à Alep. 6,000
+
+ Mamlouks des émirs d'Alep. 2,000
+
+ Gendarmes de Tripoli. 4,000
+
+ Mamlouks des émirs. 1,000
+
+ Gendarmes de Safad. 1,000
+
+ Mamlouks des émirs. 1,000
+
+ Garnisons des châteaux de Syrie, les
+ Mamlouks compris. 60,000
+ -----------------
+ 132,000 cavaliers.
+
+_Arabes sujets._
+
+ Tribu Bâli-fadl, enfants de Nouèïr. 24,000
+
+ Arabes de Hedjaz. 24,000
+
+ Tribu d'el-Aâli. 2,000
+
+ Arabes d'Irâq. 2,000
+
+ --d'Yemen. 2,000
+
+ --de Djezire. 2,000
+
+ --de Metrouq. 1,000
+
+ --de Djarm. 1,000
+
+ --Beni-oqbé et Beni-mehdi. 1,000
+
+ --el-Omara. 1,000
+
+ --de Hindam. 1,000
+
+ --Aâïd. 1,000
+
+ --Fezàrât. 1,000
+
+ --Mohârib. 1,000
+
+ --Qarîl. 1,000
+
+ --Qattâb. 1,000
+
+ --d'Égypte ensemble. 3,000
+
+ --Haouâra. 24,000
+
+ Turkmans répandus en hordes ou _camps_
+ sur les terres de Syrie et de Diarbekr,
+ portés sur les registres au nombre de 180,000
+
+ Les Ochrân (l'on ne sait ce que c'est,
+ sinon d'autres Turkmans) divisés en
+ 35 districts, à chacun 1,000 cavaliers. 35,000
+
+ Kourdes. 20,000
+
+ Milices de l'Égypte, à raison de 33,000
+ villages et de 2 cavaliers par village:
+ total 66,000
+ -------------------
+ En tout 526,000 cavaliers.
+
+_Des magasins et greniers du sultan._--Le sultan a des magasins où
+s'entreposent tous les produits en nature de ses douanes, le poivre, la
+cannelle, les épiceries, les sucres, les bois de construction.
+
+Il a aussi 2 greniers qui sont des merveilles.
+
+Dans l'un, nommé Chiouân, s'entreposent les grains, blés, riz, bois,
+pailles, etc., pour l'usage du palais.
+
+Dans l'autre, nommé Hirâ, se déposent des grains auxquels on ne touche
+qu'en cas de nécessité; quelquefois on prohibe la sortie. Ce grenier se
+remplit et subvient aux disettes. C'est de là que se tirent les aumônes.
+Dans une année le bénéfice de la vente se monta à 300,000 dinars (de 10
+liv. 3 s.).
+
+Il y a eu en Égypte 26 pestes et famines en 800 ans; quelquefois 3 en 25
+ans; et cela toujours en temps de trouble et de mauvais gouvernement.
+
+CHAPITRE IX. § 1^{er}. _Des inspecteurs du terrain labourable_,
+Kochâf-el-Torâb.--Les inspecteurs du terrain sont choisis parmi les
+émirs de la 1^{re} classe; ils sont expédiés tous les ans au
+commencement du printemps, dans toutes les provinces de l'Égypte, pour
+faire exécuter les travaux nécessaires à l'entretien des canaux, à
+l'élévation des digues et chaussées, et tout ce qui est relatif à la
+hausse et à la baisse des eaux du Nil.
+
+Le département du trésor royal est chargé, sur les droits qu'il perçoit,
+de faire creuser certains canaux publics, qui facilitent l'écoulement
+des eaux. Mais tout ce qui tient aux digues et chaussées nécessaires à
+la solidité des ponts, se doit faire par corvées et contributions
+réparties sur chaque village, en raison de l'étendue et de la fertilité
+de son territoire. Lorsque le Nil commence à déborder, l'on ne saurait
+trop veiller à la conservation des digues, chaussées et ponts, jusqu'à
+ce que les terres soient assez abreuvées; car s'ils étaient emportés,
+les eaux, s'écoulant de suite, laisseraient sans arrosement des contrées
+entières.
+
+Quand le Nil décroît, il faut au contraire faciliter l'écoulement, afin
+d'ensemencer les terres à temps.
+
+Quant aux ponts établis pour l'utilité locale de certains villages,
+c'est aux possédant-biens de les entretenir. Les inspecteurs n'ont rien
+à y voir.
+
+§ II. _Des kâchefs_, ou _inspecteurs des provinces_.--Les gouverneurs,
+dits kâchefs, de l'Égypte, étaient autrefois au nombre de 3.
+
+L'un commandait des confins de Gizah exclusivement jusqu'à Genadel. Il
+nommait 7 émirs, qui administraient sous ses ordres immédiats les 7
+provinces méridionales (Heptanomis et Thébaïs).
+
+Le second gouvernait la partie nord (Delta), ayant aussi sous lui 7
+émirs.
+
+Le troisième gouvernait la province de Gizah seulement. Celui-ci était
+quelquefois un émir de la 1^{re} classe, chef de 1,000 cavaliers, comme
+les 2 premiers; quelquefois un émir de la musique guerrière.
+
+Depuis quelque temps l'on a établi trois kâchefs pour le sud; l'un au
+Faïoum, l'autre au Saïd inférieur, le troisième au Saïd supérieur. De
+même on a divisé le nord en 3 kâchefliks. L'un contient les provinces de
+l'est (Charqié); l'autre celle de l'ouest (Garbîe); le troisième, la
+Béhiré, ou province du Lac, qui de tout temps a été un gouvernement
+particulier.
+
+Mais, s'il m'est permis d'en dire mon avis, ces dispositions sont moins
+favorables au bon ordre.
+
+En divisant les places, l'on a atténué la puissance et l'influence qui,
+ci-devant réunies en peu de mains, permettaient aux commandants de
+déployer cet appareil et cette magnificence toujours si imposants à la
+multitude.
+
+Ci-devant, lorsqu'un _kâchef_ du Saïd ou du nord faisait sa tournée, le
+calme devançait ses pas, et sa suite de 1,000 cavaliers occasionait une
+circulation d'espèces qui vivifiait le commerce et l'agriculture.
+
+Parmi les émirs subalternes, quelques-uns sont encore nommés par les
+kâchefs; mais le grand nombre est tombé à la nomination de
+l'administrateur du trésor privé (oustadar), qui vend ces places et
+paralyse le pouvoir des kâchefs.
+
+§ III. _Des fonctionnaires en chaque village et de la perception de
+l'impôt._--Dans chaque ville et village principal il y a un qâdi, un
+percepteur des droits pour le trésor royal, un autre pour le trésor
+privé, un autre pour le domaine; plus, un commissaire royal de la
+navigation (du Nil), un officier militaire pour la police, un fermier
+adjudicataire, un inspecteur des canaux, et des syndics ou vieillards
+bourgmestres.
+
+Autrefois l'impôt ne se levait qu'en nature, maintenant et depuis
+long-temps tout est affermé, et les fermiers adjudicataires des villages
+tiennent un état de maison si opulent, que beaucoup de petits souverains
+d'Asie vivent avec moins d'éclat.
+
+Les fermiers de Menzalé et de Faraskour, rendent au domaine chacun
+36,000 dinars[153].
+
+Les autres villages, dont plusieurs rendent 12 à 20,000 dinars, sont
+également affermés pour des sommes qui ne varient point[154].
+
+Les terres affectées à l'apanage des djendis sont divisées par kirâts;
+et chaque kirât est évalué à 1,000 dinars, environ 11,000 livres.
+
+CHAPITRE X. _Administration des provinces._
+
+1º Province de Damas.
+
+2º Karak.
+
+3º Halab (Alep.)
+
+4º Tarâbolos (Tripoli.)
+
+5º Homs (Hems.)
+
+6º Safad.
+
+7º Gazzah (Gaze.)
+
+La première et la plus considérable province de la Syrie est celle de
+Damas.
+
+Son vice-roi (kafil) a un appareil égal au sultan qu'il représente. Il
+dispose à son gré de toutes les places civiles et militaires de son
+gouvernement.
+
+Les grands officiers militaires sont l'émir généralissime des troupes,
+le chef des portiers, 12 émirs de 1^{re} classe, 20 émirs de 2^{e}
+classe, et 60 émirs à 10 et à 5 Mamlouks.
+
+Le tribunal de justice est composé de 4 grands qâdis des 4 écoles ou
+sectes orthodoxes, et chacun d'eux nomme des substituts dans Damas et
+dans les autres villes de la province, pour juger au civil et au
+criminel.
+
+Les grands officiers de plume (mobâcherin) sont le secrétaire des
+dépêches, le grand inspecteur de l'armée, l'oustadar ou chef du trésor
+privé, celui du domaine, celui du trésor royal, et le vizir.
+
+Les agents exécutifs (arbâb-el-ouazaïef) sont 2 inspecteurs titrés
+kâchefs faisant leur tournée à tour de rôle; les émirs des généralités,
+les commandants de places, le grand maréchal des logis, le tribun de
+l'armée, etc., presque comme au Kaire.
+
+Le château de Damas est confié au lieutenant du sultan et à 7
+officiers-portiers (capidjis).
+
+Quant aux djendis de garnison dans la province, ils devraient être
+12,000, dont 2,000 près du vice-roi; le reste près des émirs, par
+escadron de 500 hommes et non de 1,000 hommes, comme en Égypte.
+
+Karak tient le second rang de province. L'on écrit à son vice-roi sur du
+papier rouge, parce que l'un des successeurs de Selâheldin, ayant donné
+à ses 3 enfants son empire, savoir: à l'un l'Égypte; à l'autre la Syrie,
+depuis Bisan jusqu'au Diarbekr; au 3^{e} le reste de la Syrie et Karak,
+l'étiquette de ces sultans a passé à leurs vice-rois.
+
+Depuis quelque temps Karak n'a plus pour gouverneur que 2 capidjis; pour
+tribunal, que 2 qâdis; pour garnison, que quelques Mamlouks et Babrites
+(gens de la marine), avec un prince arabe qui commande à toutes les
+tribus du ressort.
+
+Les 5 autres gouvernements sont administrés sur le même plan que celui
+de Damas, mais avec moins de faste et de dépense: celui de Hama était
+dès-lors ruiné.
+
+Il y a des forts et des châteaux qui ont des émirs particuliers. Leur
+garnison est composée d'un lieutenant du sultan, d'un corps
+d'affranchis-babrites, d'un chef de ronde, d'un tribun de l'armée, de
+quelques Mamlouks du sultan, des portiers, et de quelques soldats du
+pays qui montent la garde.
+
+L'auteur ne sait s'il doit regarder Malatié comme un château ou comme le
+chef-lieu d'une province. C'est là que commandait Doqmaq, de qui fut
+esclave Malek-el-acheraf sultan (maître du vizir auteur).
+
+CHAPITRE XI. _Des émirs et chaiks, arabes, turkmans et kourdes._--Les
+Arabes répandus sur les terres d'Égypte et de Syrie sont divisés par
+tribus, dont chacune a son émir. Cet émir a sous lui des chaiks chargés
+du maintien de l'ordre et de la levée des contributions dont ils sont
+fermiers, chacun dans leur district respectif.
+
+§ I. _Des expéditions militaires._--On distingue 2 espèces d'expéditions
+(tedjârid), l'une contre l'étranger, l'autre contre le sujet rebelle.
+Dans l'un et l'autre cas, l'armée est composée de cavaliers et d'archers
+à pied, en nombre capable d'écraser l'ennemi qui ose se mesurer.
+
+On fait des camps volants, soit pour renforcer une place, soit pour
+garder un poste, observer un ennemi, etc.
+
+L'ordre invariable des camps est que la tente du supérieur soit toujours
+postée derrière celle de son subordonné, de manière que celle du sultan
+est à la queue de toutes les autres.
+
+(Suivent ici 2 articles sur la conquête de l'Yemen par ordre de
+Malek-el-acheraf, et de l'île de Cypre, qui la suivit peu de temps
+après. Dans tous ces faits on ne voit que des boucheries d'hommes, sans
+raison, et sans instruction pour le lecteur).
+
+CHAPITRE XII. Il contient, en 3 sections, des anecdotes historiques et
+des maximes arabes qui se résument à dire, 1º que les princes sont
+renversés par ceux qu'ils élèvent; 2º que la fatalité régit tout, et
+qu'il faut être patient et résigné; 3º que l'inconstance et la mauvaise
+foi sont la base du coeur humain. Et la conclusion est une lettre de
+Malek-el-acheraf à Châh Rok, fils de Timour (Tamerlan), dans laquelle le
+sultan égyptien répond des injures grossières au sultan tatar.
+
+_Des ouqâfs_, ou _fondations en Égypte_.--Les kalifes Ommiades et
+Abbasides ont souvent fait des aumônes; mais ils prenaient les sommes
+sur leur trésor; et il ne me paraît pas qu'ils aient jamais affecté des
+terres à perpétuité.
+
+En Égypte ce fut Malek-el-Sâhêl, 16^{e} qualaounide, qui le premier
+affecta 2 villages à l'entretien des Mahmals, fondés par Bibars.
+
+Aujourd'hui les rentes foncières en faveur de la Mekke et de Médine sont
+si multipliées en Turkie, que, sans le gaspillage des régies, ces 2
+villes seraient les plus riches du globe. La raison en est que l'on
+lègue souvent son bien à ces villes pour le conserver en usufruit à sa
+race, en le préservant de la rapacité du gouvernement. D'autre part, les
+princes et les riches font des legs pieux et expiatifs aux desservants
+des riches et pauvres de ces villes. L'Égypte seule en est grevée, selon
+Mohammad-ben-eshâq, savoir, de 6 grands legs principaux, appelés
+_dechîchet-el-kobra_, ou grosse semoule.
+
+ 1º Le legs de Djaqmaq, 10^{e} sultan circassien.
+
+ 2º Le legs de Qâiet-baï[155], 17^{e} circassien.
+
+ 3º De Tenâm, } émirs riches du temps des Tcherkasses.
+
+ 4º De Kâouend, }
+
+ 5º De Sélim 1^{er}.
+
+ 6º De Soliman son fils.
+
+Les terres affectées par ces legs sont, savoir:
+
+ Pour le premier, 6 villages dans le Kalioûb.
+
+ Pour le second, 5 villages dans le Monoûf.
+
+ Pour le troisième, 6 villages et une île dans le Garbié.
+
+ Pour le quatrième, 9 villages dans le Daq-Halié, près de la Charqîé.
+
+ Pour le cinquième, 2 villages dans la Béhairé.
+
+ Pour le sixième, 5 villages dans le district de Foua.
+
+ 7º Dans celui de Djizah, 3 villages.
+
+ 8º Dans le Faïoum, 2 villages.
+
+ 9º Dans le Behensaoûîé, 7 villages.
+
+ 10º Dans le Saïd, 7 villages: total, 52 villages et l'île.
+
+Année commune, le produit de toutes ces terres, en froment, orge, fèves,
+lentilles, pois-chiches, riz, est de 48,880 ardeb (l'ardeb pesant 192
+livres).
+
+Les mêmes terres donnent de plus en redevances pécuniaires 70 bourses
+(87,000 fr.).
+
+A cette somme se joignent d'autres parties de rentes foncières, fondées
+en divers endroits par des sultans, des pachas, des particuliers, tant
+sur des terres que sur des maisons et boutiques; c'est ce que l'on
+appelle el _sourer_. Ces aumônes s'élèvent, selon Mohammad-ben-ezhâq, à
+164 bourses (205,000 fr.). Mais les détails des comptes n'en offrent que
+141.
+
+A quoi il faut ajouter de semblables legs faits en Natolie (Roum-ili),
+Alep, Damas, et tous les autres pays musulmans; ce qui constitue une
+énorme richesse pour la Mekke et Médine.
+
+Soliman a d'ailleurs fondé 80 chameaux pour des pauvres qui veulent
+faire le pèlerinage.
+
+_Colombiers des pigeons de message._--Ces colombiers sont établis dans
+des tours construites de distance en distance sur toute l'étendue de
+l'empire, dans l'intention de surveiller à la sûreté et à la
+tranquillité publique.
+
+C'est à Moussel que l'on a commencé de se servir de pigeons pour porter
+des lettres[156]. Lorsque les Fâtmîtes envahirent l'Égypte, ils y
+établirent ces postes aériennes, et ils y attachèrent un si vif intérêt,
+qu'ils assignèrent des fonds propres à une régie spéciale à cet objet.
+Parmi les registres de ce bureau en était un où se trouvaient classées
+les races de pigeons reconnus les plus propres. Le vertueux Madj-el-dîn
+Abd-el-Dâher a composé sur cette matière un livre curieux, intitulé
+_Tamâîm-el-Hàmâïm, Amulettes des pigeons_.
+
+Depuis long-temps les colombiers du _Saïd_ sont détruits par suite des
+troubles qui ont ruiné le pays; mais ceux de la basse Égypte subsistent
+(en 1450), et en voici l'état ainsi que pour la Syrie.
+
+_N. B._ Les distances ont été ajoutées par le traducteur, d'après
+d'Anville et d'après ses propres connaissances.
+
+§ I^{er}. _Correspondance du Kaire avec Alexandrie._
+
+
+ COLOMBIERS.
+
+ Château de la Montagne (au Kaire) 0
+ Monouf-el-ouliâ 39
+ Damanhour-el-ouâhech 45
+ Skanderié (Alexandrie) 36
+ ------------
+ 120 milles.
+
+
+§ II. _Du Kaire à Damiette._
+
+ Château de la Montagne 0
+ Tour de Beni òbaid 36
+ Echmoun-el-rommân 36
+ Doumiât 30
+ ----------
+ 102 milles.
+
+
+§ III. _Du Kaire à Gazzah._
+
+ Du Kaire à Bilbais 27
+ De Bilbais à Saléhié 27
+ De Saléhié à Qâtia 42
+ De Qâtia à Ouarrâdé 48
+ De Ouarrâdé à Gazzé[157] 81
+ -----------
+ 225 milles.
+
+ § IV. De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier 81
+ à Nablous, 1 colombier 36
+ ----------
+ 117 milles.
+
+ De Gazzé à Habroun 30
+ à Sâfié, sur un ruisseau de ce nom 45
+ à Karak 48
+ ----------
+ 123 milles.
+
+
+§ V. _De Gazzé à Safad._
+
+ à El-qods (Jérusalem) 48
+ à Djenîn 30
+ à Bisan 24
+ à Safad 24
+ ----------
+ 126 milles.
+
+
+§ VI. _De Gazzé à Damas, 7 colombiers._
+
+ De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier 48
+ à Genin 30
+ à Bisân 24
+ à Tâfés. 30
+ à el-Sânemain 24
+ à Damas. 30
+ ----------
+ 186 milles.
+
+ _De Damas à Balbek, 1 colombier_ 48 milles.
+
+_De Damas à Halab, 7 colombiers._
+
+ à Damas, 1 colombier.
+ à Cara. 45
+ à Hems. 36
+ à Hama 24
+ à Màrra. 30
+ à Kan-tounâm. 30
+ à Halab. 28
+ -----------
+ 193 milles.
+
+_De Halab à Behesna, 4 colombiers._
+
+ à Halab.
+ à el-Biré, sur la rive est de l'Euphrate. 66
+ à Qalàt-el-Roum. 27
+ à Behesna. 45
+ ----------
+ 138 milles.
+
+
+_De Halab à Rahâbé, 4 colombiers._
+
+ à Halab.
+ à Qàbâqib. 75
+ à Tadmour (Palmyre). 75
+ à el-Rahâbé. 108
+ -----------
+ 258 milles.
+
+
+_De Damas à Tarâbolos (Tripoli), 5 colombiers._
+
+ à Damas[158]
+ à Saida. 63
+ à Bairout 24
+ à Terbelé. 30
+ à Tarâbolos. 24
+ ------------
+ 141 milles.
+
+Tels sont les colombiers entretenus dans l'empire pour la célérité des
+dépêches. Chaque colombier a son directeur et ses _veilleurs_, qui
+attendent à tour de rôle l'arrivée des pigeons: il y a en outre des
+domestiques et des mules à chaque colombier pour les échanges respectifs
+des pigeons. La dépense totale ne laisse pas que d'être considérable.
+
+
+_Du transport de la neige, et des relais de hedjin pour cet effet._
+
+Avant le sultan Barqouq, la neige venait de Damas au Kaire par des
+bateaux qui partaient de Saïd et Bairout pour Damiet, où des bateaux
+plus petits les relayaient jusqu'à Boulâq. Là, des chameaux la
+transportaient au château, où on la déposait dans des citernes. Sous
+Barqouq, et depuis lui, on l'a expédiée par des _hedjines_ (chameaux
+coureurs) dont il se fait 70 départs depuis le 1^{er} juin jusqu'au 30
+novembre.... un toutes les 54 heures.
+
+Tous les 2 jours il part de Damas 5 _hedjines_ chargés, et guidés par un
+homme expert et par un courrier porteur d'ordres au relais. Dans chaque
+relais on entretient 6 hedjines.
+
+Les relais sont comme il suit:
+
+ De Damas à el-Sânemain. 30
+ à Tafés. 24
+ à Erbed. 18
+ à Djenîn. 36
+ à Qàqoun. 18
+ à Loudd. 18
+ à Gazzé. 36
+ -----------
+ 180 milles.
+
+ à el-Arich. 57
+ à Ouarrâdé. 24
+ à Moutailem. 24
+ à Qâtiê. 24
+ à Salèhié 42
+ à Bilbeis 24
+ au château du Kaire 27
+ ------------
+ 222 milles.
+
+
+_Postes à cheval, dites barîd._
+
+Le gouvernement a établi des postes sur les principaux chemins de
+l'empire, les voici:
+
+(Il faut savoir que par _barîd_ (course) on entend un espace de 2 à 4
+lieues (un relais).
+
+La lieue est de 3 milles; le mille de 3,000 coudées, mesure d'el-Hachîm,
+l'une des premières tribus arabes.
+
+La coudée est de 24 doigts; le doigt de 6 grains d'orge par le travers;
+et le grain de 6 crins de la queue d'un mulet.
+
+
+_Route du Kaire au Saïd._
+
+ Du Kaire à Gizah, en traversant le Nil 15
+ à Bernecht 15
+ à Minîet-el-Qâïd 18
+ à Ouena 18
+ à Siâtem 18
+ à Dehrout 15
+ à Iqlosena 18
+ à Minîet Ebukasib 18
+ à Achmounain 15
+ à Dehrout-el-Cherif 12
+ à Menhi 12
+ à Manfalout 12
+ à Ousiout 13
+ à Tima 21
+ à Maragat 12
+ à Belensoun 12
+ à Djirdgé 12
+ à Belienet 15
+ à Hou 21
+ à Qôm-el-Ahmar 12
+ à Derenbe 15
+ à Kous, en traversant le Nil 12
+ de Kous à Hedjré 15
+ à Edoua 15
+ à Esna, poste double 24
+ -----------
+ 385 milles.
+
+Là finissent les relais. Pour aller plus loin on loue les chevaux chez
+des particuliers.
+
+D'Esna l'on se rend à Aïdab sur la mer Rouge, entrepôt de l'Yémen et de
+Habach (Abissinie).
+
+Du Kaire à Scanderié, il y a deux routes; l'une par le Delta au milieu
+des villages, l'autre par le désert à gauche du fleuve;
+
+ Par le Delta, il y a du Kaire 0
+ à Kalioub 9
+ à Monouf 18
+ à Mohallet-el-Marhoum 24
+ à N'hararîé 24
+ à Turkmânié 24
+ à Scanderié 24
+ -----------
+ 123 milles.
+
+ Par le désert ou chemin sec, il y a du
+ Kaire à Djaziret-el-Qît 18
+ à Ouardan 12
+ à Terrâné 12
+ à Zàouiet-el-Mobarek 12
+ à Damanhour 21
+ à Louqîn 18
+ à Skanderié 24
+ ----------
+ 117 milles.
+
+_Du Kaire à Doumiât._
+
+ Du Kaire à Kalioub. 9
+ à Bilbais 18
+ à Salehîé 24
+ à Sadîé 12
+ à Bainounet 12
+ à Achmoun-el-Roumman 12
+ à Faraskour 21
+ à Doumiât 9
+ ----------
+ 117 milles.
+
+
+_Du Kaire à Gazzé._
+
+ Du Kaire à Sâdié ci-dessus 63
+ à Gorâbi 18
+ à Qâtié 12
+ à Màân 12
+ à Motâilem 12
+ à Seouâdé 12
+ à Ouarrâdé 12
+ à Bir-el-Qâdi 12
+ à el-Arich 12
+ à Karrîobé 12
+ à Sâàqa 12
+ à Refah 9
+ à Salqa 12
+ à Gazzé 12
+ -----------
+ 222 milles.
+
+_De Gazzé a Karak._
+
+ De Gazzé à Belaqis 12
+ á Habroun 18
+ a Djenba 12
+ à Zouair 18
+ à Safié 15
+ à Kafar 24
+ à Karak 21
+ -----------
+ 120 milles.
+
+De Karak à Choubak, extrémité nord de l'Arabie pétrée, il n'y a que 3
+relais pour environ 90.
+
+_De Gazzé à Damas._
+
+ De Gazzé à Djenîn 12
+ à Bait-Derâs 12
+ à Loudd 12
+ à el-Oudjaâ 6
+ à Tiret 6
+ à Qâqoun 6
+ à Fâmié 9
+ à Djenin (en Safad) 9
+ à Hettin 6
+ à Zerîn 6
+ à àïn-Djalout 6
+ à Bisan 6
+ à Erbed 12
+ à Tâfes 18
+ à Râs-el-Mâ 12
+ à el-Sânemain 12
+ à Gàbâgib 12
+ à Kesoué 9
+ à Damas 9
+ -----------
+ 180 milles.
+
+
+_De Damas à el-Biré sur l'Euphrate._
+
+ De Damas à Kousair au nord 9
+ à Qatifé, à l'est 12
+ à Efterâq, au nord 6
+ à Kastel 9
+ à Qara 9
+ à Gasoulé 12
+ à Semsin 12
+ à Hems 12
+ à Rousten 12
+ à Hama 12
+ à Latmîn 9
+ à Djerabolos 9
+ à Marra 12
+ à Ebad 12
+ à Emâr 12
+ à Kinesrin 9
+ à Halab 12
+ à el-Bab 30
+ à Bait-Beré 30
+ à el-Biré 15
+ ----------
+ 255 milles.
+
+
+_De Damas à Djabar, boulevard de l'empire sur l'Euphrate._
+
+ De Damas à Homs; voyez ci-dessus 81
+ De Homs vers l'est à Masnà 24
+ à Qarnain 18
+ à el-Baida 24
+ à Tadmour 24
+ à Kerbe 24
+ à Sakné 18
+ à Qabqab 18
+ à Kaouamel 24
+ à Rahàbé 24
+ à Djabar 110
+ -----------
+ 389 milles.
+
+
+_De Damas à Safad._
+
+ De Damas à Bouraid, nord-ouest 12
+ à Qoulous 12
+ à Orainbé 18
+ à Nouran 12
+ à Djabb Yousef 18
+ à Safad 12
+ ---------
+ 84 milles.
+
+
+_De Damas à Bairout._
+
+ De Damas à Kan-Maiseloun 12
+ à Harin, sur la Qasmîe 18
+ à Saïd, par le Liban 33
+ à Bairout 24
+ ----------
+ 87 milles.
+
+
+_De Damas à Balbek._
+
+ à Zebdani 15
+ à Boura 12
+ à Balbek 13
+ ----------
+ 40 milles.
+
+
+_De Damas à Tarâbolos._
+
+ De Damas à Gazoubé. (Voyez route de Halab) 55
+ à Qadis 18
+ à Aqmar 21
+ à el-Akra 18
+ à el-Arqâ 12
+ à Tarâbolos 15
+ ----------
+ 139 milles.
+
+
+_De Damas à Karak._
+
+ De Damas à el-Qatibé 12
+ à Barâdié 18
+ à Bordj el-Abiad 18
+ à Hosbân 18
+ à Qanbes 24
+ à Dibiân 24
+ à Qâtè-el-Modjeb 24
+ à Safra 24
+ à Karak 24
+ -----------
+ 186 milles.
+
+
+_De Halab à Behesna et à Qaïsarié (Cézarée), frontière de l'empire en
+Arménie._
+
+ De Halab à el-Semoûqa 12
+ à Istidra 12
+ à Bait-el-Fâr 18
+ à Antab 12
+ à Dair-Koûn 9
+ à Qoûna 12
+ à Arban 12
+ à Behesna 9
+ à el-Qaïsarïé 120
+ ----------
+ 216 milles.
+
+Depuis l'an 1412, le gouvernement a cessé d'entretenir des relais de
+Behesna à Qaïsarïé.
+
+L'auteur traite ensuite de la Syrie dans les sections XII et XIII, d'une
+manière étendue et intéressante, mais qu'il serait trop long de copier:
+il suffira de dire qu'il divise, avec les géographes musulmans, la Syrie
+en 5 contrées:
+
+1º La Palestine, depuis _el-Ariche_ jusqu'à Lajdoun, près le Qarmel.
+
+2º Le Haurân, pays varié de plaines et de montagnes dont la capitale est
+Tabarié.
+
+3º Le Goutâh (ou pays creux) dont les principales villes sont Damas,
+Tripoli, Safad, Balbek.
+
+4º Le pays des Hems, où l'on ne voit ni scorpions ni serpents.
+
+5º Le Kinesrin, qui a pour capitale Halab, et pour dépendances Antioche,
+Ama, Serbin, etc.
+
+Dans l'administration de l'empire, la Syrie est divisée en 6 provinces
+qui tirent leurs noms de leurs capitales.
+
+La première s'appelle province de _Gaza_, ville située en une plaine
+fertile. Le district de Karak, dit aussi Moab, en est détaché, et
+s'étend depuis _Oula_, dans l'Arabie pétrée, jusqu'au ruisseau Zizalé,
+qui tombe dans le Jourdain: c'est un espace de 20 journées de chameaux
+(à 6 lieues la journée). Le pays a beaucoup de villages; mais il y a
+disette d'eau sur les routes, et une grande quantité de défilés entre
+des rocs où un seul homme peut arrêter 100 cavaliers.--Karak est une des
+plus fortes citadelles connues; on ne l'a jamais prise de force.
+
+La seconde est appelée province de _Safad_, et contient plus de 1,200
+villages. La ville est située très-agréablement sur le lac Tabarié, et a
+une excellente forteresse. Sour (Tyr), qui en dépend, n'est qu'un
+hameau.
+
+La troisième, dite province de Damas, est la plus riche en tout genre de
+productions et en villages. L'auteur en compte plus de dix-huit cents,
+et omet ceux de divers districts.
+
+La quatrième, dite province de Tripoli, contient plus de 3000 villages:
+Hesn-el-akrad, château fort, forme sa limite à l'est.
+
+La cinquième, dite province de Hama, est riche en villages et en
+châteaux forts: celui de Hama fut détruit par Tamerlan.
+
+La sixième, dite province de _Halab_, est très-étendue et très-riche. Le
+château de Halab est fait de main d'homme, (il veut dire le monticule
+qui porte le château).
+
+De Halab dépendent _Antioche_ sur l'Oronte; _Djabar_ sur l'Euphrate;
+_Rahbé_ au sud de Djabar, sur la rive orientale du même fleuve; _Sis_ en
+Arménie, peuplé de chrétiens; _Tarsous_ au bord de la mer en face de
+Cypre; _Biré_ sur l'Euphrate, où il y a un pont de bateaux et un
+très-grand nombre de châteaux et villes importantes que l'auteur décrit
+en détail. (En sorte qu'à cette époque l'on ne peut pas évaluer la Syrie
+à moins de 20,000 villes et villages: et en les supposant, l'un portant
+l'autre, contenir 300 têtes, ce serait 6,000,000 d'habitants; état bien
+différent de l'actuel, et je pense très-inférieur à l'ancien, du temps
+de Titus et de Vespasien.
+
+(Je termine cette notice par quelques idées du vizir Châhin sur les
+principes de la souveraineté).
+
+CHAPITRE II. SECTION I^{re}.--_De la puissance souveraine._ La puissance
+souveraine est un rayon de la divinité. C'est par un effet miraculeux du
+caractère sacré imprimé sur le front du despote (_sultan, maître
+absolu_), que le bon ordre subsiste, que la révolte et la licence sont
+châtiées, etc.
+
+Le but du pouvoir suprême est la conservation des particuliers et
+l'accroissement du bien public par un gouvernement juste. Le sultan doit
+user avec sagesse du sabre que Dieu a remis en ses mains pour défendre
+l'empire, pour faire fleurir la religion, et faire observer les lois
+divines et humaines.
+
+(_Merèï_, l'historien homme de loi ci-devant cité, répète souvent que
+les principes de la loi sont de faire la guerre aux infidèles.--Que dans
+les villes conquises l'on ne doit point leur permettre de bâtir ou
+réparer leurs temples.--Que même il faudrait les détruire sans
+exception).
+
+En même temps que Dieu ordonne au sultan de travailler au bonheur des
+sujets, il ordonne aux sujets d'obéir aveuglément au sultan, d'exécuter
+ses ordres sans examen, parce qu'il est dépositaire de la loi de Dieu et
+du prophète.
+
+Le prophète a reçu de Dieu l'empire universel du monde; sa puissance,
+quant aux lois et au sacerdoce, a été transmise à ses successeurs de
+main en main jusqu'à ce jour et à _l'émir el-Moumenin_, qui donne au
+sultan l'investiture du consentement des grands juges, des docteurs de
+la loi, des grands officiers de la couronne et des commandants de
+l'armée (ce qui modifie _la grace de Dieu_, presque comme en Europe).
+
+Par cette sanction le souverain _élu_ devient le maître du trésor de
+l'état, le généralissime des troupes, le gouverneur des places,
+l'administrateur de toutes les affaires de l'empire; et chacun doit
+placer sa gloire à lui obéir.
+
+SECTION II. _Des devoirs du despote._--(Ce chapitre est un vrai traité
+de morale chrétienne. Le sultan doit être pieux, pratiquer les actes de
+la religion devant le peuple; il doit repousser l'orgueil, la
+présomption, l'avarice, le mensonge; réprimer sa colère, avoir un
+maintien digne, silencieux, imposant; être patient, juste, et en un mot
+avoir les bonnes qualités d'esprit et de coeur qui, dans toute espèce de
+gouvernement composent l'art _un_ de gouverner, quant à l'individu, mais
+non quant aux bases du contrat social.)
+
+SECTION IV. _Devoirs des sujets._--Les devoirs des sujets consistent
+dans le profond respect pour le sultan, dans l'exécution _aveugle_ de
+ses ordres, le dévouement à son service, les bons conseils pour ses
+succès.
+
+Le grand point du gouvernement est que chaque classe, chaque individu,
+se tiennent dans les bornes qui leur sont assignées.
+
+
+
+
+ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Géographie et Histoire Naturelle de la Syrie.
+
+
+En sortant de l'_Égypte_ par l'isthme qui sépare l'_Afrique_ de
+l'_Asie_, si l'on suit le rivage de la _Méditerranée_, l'on entre dans
+une seconde province des Turks, connue parmi nous sous le nom de
+_Syrie_. Ce nom, qui, comme tant d'autres, nous a été transmis par les
+_Grecs_, est une altération de celui d'_Assyrie_, introduite chez les
+_Ioniens_, qui en fréquentaient les côtes, après que les Assyriens de
+Ninive eurent réduit cette contrée en province de leur empire[159]. Par
+cette raison, le nom de _Syrie_ n'eut pas d'abord l'extension qu'il a
+prise ensuite. On n'y comprenait ni la _Phénicie_ ni la _Palestine_. Les
+habitants actuels, qui, selon l'usage constant des Arabes, n'ont point
+adopté la nomenclature grecque, méconnaissent le nom de _Syrie_[160];
+ils le remplacent par celui de _Barr-el-Châm_[161], qui signifie _pays
+de la gauche_; et par là ils désignent tout l'espace compris entre deux
+lignes tirées, l'une d'_Alexandrette_ à l'_Euphrate_, l'autre de _Gaze_
+dans le désert d'_Arabie_, ayant pour bornes à l'_est_ ce même désert,
+et à l'_ouest_ la _Méditerranée_. Cette dénomination de _pays de la
+gauche_, par son contraste à celle de l'_Yamîn_ ou _pays de la droite_,
+indique pour chef-lieu un local intermédiaire, qui doit être la Mekke;
+et par son allusion au culte du soleil[162], elle prouve à la fois une
+origine antérieure à Mahomet, et l'existence déja connue de ce culte au
+temple de la _Kîabé_.
+
+
+
+
+§ I.
+
+Aspect de la Syrie.
+
+
+Quand on jette les yeux sur la carte de la _Syrie_, on observe que ce
+pays n'est en quelque sorte qu'une chaîne de montagnes, qui d'un rameau
+principal se distribuent à droite et à gauche en divers sens: la vue du
+terrain est analogue à cet exposé. En effet, soit que l'on aborde par la
+mer, soit que l'on arrive par les immenses plaines du désert, on
+commence toujours à découvrir de très-loin l'horizon bordé d'un rempart
+nébuleux qui court nord et sud, tant que la vue peut s'étendre: à mesure
+que l'on approche, on distingue des entassements gradués de sommets,
+qui, tantôt isolés, et tantôt réunis en chaînes, vont se terminer à une
+ligne principale qui domine sur tout. On suit cette ligne sans
+interruption, depuis son entrée par le nord jusque dans l'Arabie.
+D'abord elle serre la mer entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_; puis,
+après avoir cédé passage à cette rivière, elle reprend sa route au midi
+en s'écartant un peu du rivage, et par une suite de sommets continus,
+elle se prolonge jusqu'aux sources du Jourdain, où elle se divise en
+deux branches, pour enfermer, comme en un bassin, ce fleuve et ses trois
+lacs. Pendant ce trajet, il se détache de cette ligne, comme d'un tronc
+principal, une infinité de rameaux qui vont se perdre, les uns dans le
+désert, où ils forment divers bassins, tels que celui de _Damas_, de
+_Haurân_, etc., les autres vers la mer, où ils se terminent quelquefois
+par des chutes rapides, comme il arrive au _Carmel_, à la _Nakoure_, au
+cap _Blanc_, et à presque tout le terrain entre _Bairout_[163] et
+_Tripoli_. Plus communément ils conservent des pentes douces qui se
+terminent en plaines, telles que celles d'_Antioche_, de _Tripoli_, de
+_Tyr_, d'_Acre_, etc.
+
+
+
+
+§ II.
+
+Des montagnes.
+
+
+Ces montagnes, en changeant de niveaux et de lieux, changent aussi
+beaucoup de formes et d'aspect. Entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_, les
+sapins, les mélèzes, les chênes, les buis, les lauriers, les ifs et les
+myrtes qui les couvrent, leur donnent un air de vie qui déride le
+voyageur attristé de la nudité de Cypre[164]. Il rencontre même sur
+quelques pentes des cabanes environnées de figuiers et de vignes; et
+cette vue adoucit la fatigue d'une route qui, par des sentiers raboteux,
+le conduit sans cesse du fond des ravins à la cime des hauteurs, et de
+la cime des hauteurs le ramène au fond des ravins. Les rameaux
+inférieurs, qui vont dans le nord d'_Alep_, n'offrent au contraire que
+des rochers nus, sans verdure et sans terre. Au midi d'_Antioche_ et sur
+la mer, les coteaux se prêtent à porter des oliviers, des tabacs et des
+vignes[165]; mais du côté du désert, le sommet et la pente de cette
+chaîne ne sont qu'une suite presque continue de roches blanches. Vers le
+Liban, les montagnes s'élèvent, et cependant se couvrent en beaucoup
+d'endroits d'autant de terre qu'il en faut pour devenir cultivables à
+force d'industrie et de travail. Là, parmi les rocailles, se présentent
+les restes peu magnifiques des cèdres si vantés[166], et plus souvent
+des sapins, des chênes, des ronces, des mûriers, des figuiers et des
+vignes. En quittant le pays des _Druzes_, les montagnes perdent de leur
+hauteur, de leur aspérité, et deviennent plus propres au labourage;
+elles se relèvent dans le sud-est du Carmel, et se revêtent de futaies
+qui forment d'assez beaux paysages; mais en avançant vers la _Judée_,
+elles se dépouillent, resserrent leurs vallées, deviennent sèches,
+raboteuses, et finissent par n'être plus sur la mer _Morte_ qu'un
+entassement de roches sauvages, pleines de précipices et de
+cavernes[167]; pendant qu'à l'est du Jourdain et du lac, une autre
+chaîne de rocs plus hauts et plus hérissés offre une perspective encore
+plus lugubre, et annonce dans le lointain l'entrée du désert et la fin
+de la terre habitable.
+
+La vue des lieux atteste que le point le plus élevé de toute la Syrie
+est le _Liban_, au sud-est de Tripoli. A peine sort-on de _Larneca_, en
+_Cypre_, que déja, à 30 lieues de distance, on voit à l'horizon sa
+pointe nébuleuse. D'ailleurs, le même fait s'indique sensiblement sur
+les cartes, par le cours des rivières. L'_Oronte_, qui des montagnes de
+Damas va se perdre sous Antioche; la _Qâsmie_, qui du nord de _Balbek_
+se rend vers _Tyr_; le _Jourdain_, que sa pente verse au midi, prouvent
+que le sommet général est au local indiqué. Après le Liban, le point le
+plus saillant est le mont _Aqqar_: on le voit dès la sortie de _Marra_
+dans le désert, comme un énorme cône écrasé, que l'on ne cesse pendant
+2 journées d'avoir devant les yeux. Personne jusqu'à ce jour n'a eu le
+loisir ou la faculté de porter le baromètre sur ces montagnes pour en
+connaître la hauteur; mais on peut la déduire d'une mesure naturelle, la
+neige: dans l'hiver, tous les sommets en sont couverts depuis
+_Alexandrette_ jusqu'à _Jérusalem_; mais dès mars, elle fond partout, le
+Liban excepté: cependant elle n'y persiste toute l'année que dans les
+sinuosités les plus élevées, et au _nord-est_, où elle est à l'abri des
+vents de mer et de l'action du soleil. C'est ainsi que je l'ai vue à la
+fin d'août 1784, lorsque j'étouffais de chaleur dans la vallée de
+_Balbek_. Or, étant connu que la neige à cette latitude exige une
+élévation de 15 à 1600 toises, on en doit conclure que le Liban atteint
+cette hauteur, et qu'il est par conséquent bien inférieur aux Alpes, et
+même aux Pyrénées[168].
+
+Le _Liban_, dont le nom doit s'étendre à toute la chaîne du _Kesraouân_
+et du pays des _Druzes_, présente tout le spectacle des grandes
+montagnes. On y trouve à chaque pas ces scènes où la nature déploie,
+tantôt de l'agrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie,
+toujours de la variété. Arrive-t-on par la mer, et descend-on sur le
+rivage: la hauteur et la rapidité de ce rempart, qui semble fermer la
+terre, le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent
+l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte
+ensuite jusqu'à ces sommets qui bornaient sa vue, l'immensité de
+l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration: mais
+pour jouir entièrement de la majesté de ce spectacle, il faut se placer
+sur la cime même du Liban ou du _Sannine_. Là, de toutes parts, s'étend
+un horizon sans bornes; là, par un temps clair, la vue s'égare et sur le
+désert qui confine au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe:
+l'ame croit embrasser le monde. Tantôt les regards, errant sur la chaîne
+successive des montagnes, portent l'esprit, en un clin d'oeil,
+d'_Antioche_ à _Jérusalem_; tantôt, se rapprochant de ce qui les
+environne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage. Enfin,
+l'attention, fixée par des objets distincts, examine avec détail les
+rochers, les bois, les torrents, les coteaux, les villages et les
+villes. On prend un plaisir secret à trouver petits ces objets qu'on a
+vus si grands. On regarde avec complaisance la vallée couverte de nuées
+orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda
+si long-temps sur la tête; on aime à voir à ses pieds ces sommets, jadis
+menaçants, devenus dans leur abaissement, semblables aux sillons d'un
+champ, ou aux gradins d'un amphithéâtre; on est flatté d'être devenu le
+point le plus élevé de tant de choses, et un sentiment d'orgueil les
+fait regarder avec plus de complaisance.
+
+Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces montagnes, l'aspérité
+des chemins, la rapidité des pentes, la profondeur des précipices
+commencent par l'effrayer. Bientôt l'adresse des mulets qui le portent
+le rassure, et il examine à son aise les incidents pittoresques qui se
+succèdent pour le distraire. Là, comme dans les Alpes, il marche des
+journées entières, pour arriver dans un lieu qui, dès le départ, est en
+vue; il tourne, il descend; il côtoie, il grimpe; et dans ce changement
+perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pas
+les décorations de la scène. Tantôt ce sont des villages près de glisser
+sur des pentes rapides, et tellement disposés, que les terrasses d'un
+rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantôt c'est un
+couvent placé sur un cône isolé, comme _Mar-Châiâ_ dans la vallée du
+_Tigre_. Ici, un rocher percé par un torrent est devenu une arcade
+naturelle, comme à _Nahr-el-Leben_[169]. Là, un autre rocher taillé à
+pic, ressemble à une haute muraille; souvent, sur les côteaux, les
+bancs de pierres, dépouillés et isolés par les eaux, ressemblent à des
+ruines que l'art aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux,
+trouvant des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire, et
+formé des cavernes, comme à _Nahr-el-Kelb_, près d'Antoura: ailleurs,
+elles se sont pratiqué des cours souterrains, où coulent des ruisseaux
+pendant une partie de l'année, comme à _Mar-Eliâs-el-Roum_, et à
+_Mar-Hanna_[170]; quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus
+tragiques. On a vu par des dégels et des tremblements de terre, des
+rochers perdre leur équilibre, se renverser sur les maisons voisines,
+et en écraser les habitans; il y a environ 20 ans qu'un accident
+semblable ensevelit, près de _Mardjordjôs_, un village qui n'a laissé
+aucune trace. Plus récemment et près du même lieu, le terrain d'un
+coteau chargé de mûriers et de vignes s'est détaché par un dégel subit,
+et glissant sur le talus de roc qui le portait, est venu, semblable à un
+vaisseau qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce dans la
+vallée inférieure. Il en est résulté un procès bizarre, quoique juste,
+entre le propriétaire du fonds indigène et celui du fonds émigré, et il
+a été porté jusqu'au tribunal de l'émir Yousef, qui a compensé les
+pertes. Il semblerait que ces accidents dussent jeter du dégoût sur
+l'habitation de ces montagnes; mais, outre qu'ils sont rares, ils sont
+compensés par un avantage qui rend leur séjour préférable à celui des
+plus riches plaines; je veux dire par la sécurité contre les vexations
+des Turks. Cette sécurité a paru un bien si précieux aux habitants,
+qu'ils ont déployé dans ces rochers une industrie que l'on chercherait
+vainement ailleurs. A force d'art et de travail, ils ont contraint un
+sol rocailleux à devenir fertile. Tantôt, pour profiter des eaux, ils
+les conduisent par mille détours sur les pentes, ou ils les arrêtent
+dans les vallons par des chaussées; tantôt ils soutiennent les terres
+prêtes à s'écrouler, par des terrasses et des murailles. Presque toutes
+les montagnes ainsi travaillées, présentent l'aspect d'un escalier ou
+d'un amphithéâtre, dont chaque gradin est un rang de vignes ou de
+mûriers. J'en ai compté sur une même pente jusqu'à 100 et 120, depuis le
+fond du vallon jusqu'au faîte de la colline; j'oubliais alors que
+j'étais en Turkie, ou si je me le rappelais, c'était pour sentir plus
+vivement combien est puissante l'influence même la plus légère de la
+liberté.
+
+
+
+
+§ III.
+
+Structure des montagnes.
+
+
+La charpente de ces montagnes est formée d'un banc de pierre calcaire
+dure, blanchâtre et sonnante comme le grès, disposée par lits
+diversement inclinés. Cette pierre se représente presque la même dans
+toute l'étendue de la Syrie; tantôt elle est nue, et elle a l'aspect des
+rochers pelés de la côte de Provence: telle est la chaîne qui borde au
+nord le chemin d'Antioche à Alep, et qui sert de lit au cours supérieur
+du ruisseau qui coule en cette dernière ville. _Ermenâz_, village situé
+entre _Serkin_ et _Kaftin_, a un défilé qui rassemble parfaitement à
+ceux qu'on passe en allant de Marseille à Toulon. Si l'on va d'_Alep_ à
+_Hama_, l'on rencontre sans cesse les veines du même roc dans la plaine,
+tandis que les montagnes qui courent sur la droite, en offrent des
+entassements qui figurent de grandes ruines de villes et de châteaux.
+C'est encore cette même pierre qui, sous une forme plus régulière,
+compose la masse du _Liban_, de l'_Anti-Liban_, des montagnes des
+_Druzes_, de la _Galilée_, du _Carmel_, et se prolonge jusqu'au _sud_ du
+_lac Asphaltite_; partout les habitants en construisent leurs maisons et
+en font de la chaux. Je n'ai jamais vu ni entendu dire que ces pierres
+tinssent des coquillages pétrifiés dans les parties hautes du Liban;
+mais il existe entre _Bâtroun_ et _Djebaîl_ au _Kesrâouan_, à peu de
+distance de la mer, une carrière de pierres schisteuses, dont les lames
+portent des empreintes de plantes, de poissons, de coquillages, et
+surtout d'ognons de mer. Le torrent d'_Azqâlan_, en Palestine, et aussi
+pavé d'une pierre lourde, poreuse et salée, qui contient beaucoup de
+petites volutes et de bivalves de la Méditerranée. Enfin Pocoke en a
+trouvé une quantité dans les rochers qui bordent la mer Morte.
+
+En minéraux, le fer seul est abondant; les montagnes du Kesrâouan et des
+Druzes en sont remplies. Chaque année, les habitants en exploitent
+pendant l'été des mines qui sont simplement ocreuses. La Judée n'en doit
+pas manquer, puisque Moïse observait, il y a plus de 3,000 ans, que ses
+pierres étaient _de fer_. On parle d'une mine de cuivre à Antabès, au
+nord d'Alep; mais elle est abandonnée: on m'a dit aussi chez les
+Druzes, que dans l'éboulement de cette montagne dont j'ai parlé, on
+avait trouvé un minéral qui rendit du plomb et de l'argent; mais comme
+une pareille découverte aurait ruiné le canton, en y attirant
+l'attention des Turks, l'on s'est hâté d'en étouffer tous les indices.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+Volcans et tremblements.
+
+
+Le midi de la Syrie, c'est-à-dire le bassin du Jourdain, est un pays de
+volcans; les sources bitumineuses et soufrées du lac Asphaltite, les
+laves, les pierres-ponces jetées sur ces bords, et le bain chaud de
+_Tabarié_, prouvent que cette vallée a été le siége d'un feu qui n'est
+pas encore éteint. On observe qu'il s'échappe souvent du lac des
+trombons de fumée, et qu'il se fait de nouvelles crevasses sur ses
+rivages. Si les conjectures en pareille matière n'étaient pas sujettes à
+être trop vagues, on pourrait soupçonner que toute la vallée n'est due
+qu'à l'affaissement violent d'un terrain qui jadis versait le Jourdain
+dans la Méditerranée. Il paraît du moins certain que l'accident des 5
+villes foudroyées, eut pour cause l'éruption d'un volcan alors embrasé.
+Strabon dit expressément[171], que la _tradition des habitants du
+pays_, c'est-à-dire des Juifs mêmes, était que _jadis la vallée du lac
+était peuplée de 13 villes florissantes, et qu'elles furent englouties
+par un volcan_. Ce récit semble confirmé par les ruines que les
+voyageurs trouvent encore en grand nombre sur le rivage occidental. Les
+éruptions ont cessé depuis long-temps; mais les tremblements de terre
+qui en sont le supplément se montrent encore quelquefois dans ce canton:
+la côte en général y est sujette, et l'histoire en cite plusieurs
+exemples qui ont changé la face d'_Antioche_, de _Laodikée_, de
+_Tripoli_, de _Béryte_, de _Sidon_, de _Tyr_, etc. De nos jours, en
+1759, il en est arrivé un qui a causé les plus grands ravages: on
+prétend qu'il tua dans la vallée de Balbek plus de 20,000 ames, dont la
+perte ne s'est point réparée. Pendant 3 mois, ses secousses inquiétèrent
+les habitants du Liban, au point qu'ils abandonnèrent leurs maisons, et
+demeurèrent sous des tentes. Récemment (le 14 décembre 1783), lorsque
+j'étais à Alep, on ressentit dans cette ville une commotion qui fut si
+forte, qu'elle fit tinter la sonnette du consul de France. On a observé
+en Syrie que les tremblements n'arrivent presque jamais que dans
+l'hiver, après les pluies d'automne; et cette observation, conforme à
+celle du docteur _Chá_ (Shaw), en Barbarie, semblerait indiquer que
+l'action des eaux sur la terre et les minéraux desséchés est la cause de
+ces mouvements convulsifs. Il n'est pas hors de propos de remarquer que
+l'_Asie mineure_ y est également sujette.
+
+
+
+
+§ V.
+
+Des sauterelles.
+
+
+La Syrie partage avec l'Égypte, la Perse et presque tout le midi de
+l'Asie, un autre fléau non moins redoutable, les nuées de sauterelles
+dont les voyageurs ont parlé. La quantité de ces insectes est une chose
+incroyable pour quiconque ne l'a pas vue par lui-même: la terre en est
+couverte sur un espace de plusieurs lieues. On entend de loin le bruit
+qu'elles font en broutant les herbes et les arbres comme d'une armée qui
+fourrage à la dérobée. Il vaudrait mieux avoir affaire à des Tartares
+qu'à ces petits animaux destructeurs: on dirait que le feu suit leurs
+traces. Partout où leurs légions se portent, la verdure disparaît de la
+campagne, comme un rideau que l'on plie; les arbres et les plantes,
+dépouillés de feuilles, et réduits à leurs rameaux et à leurs tiges,
+font succéder en un clin d'oeil le spectacle hideux de l'hiver aux
+riches scènes du printemps. Lorsque ces nuées de sauterelles prennent
+leur vol pour surmonter quelque obstacle, ou traverser plus rapidement
+un sol désert, on peut dire, à la lettre, que le ciel en est obscurci.
+Heureusement que ce fléau n'est pas trop répété; car il n'en est point
+qui amène aussi sûrement la famine, et les maladies qui la suivent. Des
+habitants de la Syrie ont fait la double remarque que les sauterelles
+n'avaient lieu qu'à la suite des hivers trop doux, et qu'elles venaient
+toujours du désert d'Arabie. A l'aide de cette remarque, l'on explique
+très-bien comment le froid ayant ménagé les oeufs de ces insectes, ils
+se multiplient si subitement, et comme les herbes venant à s'épuiser
+dans les immenses plaines du désert, il en sort tout à coup des légions
+si nombreuses. Quand elles paraissent sur la frontière du pays cultivé,
+les habitants s'efforcent de les détourner, en leur opposant des
+torrents de fumée; mais souvent les herbes et la paille mouillée leur
+manquent: ils creusent aussi des fosses où il s'en ensevelit beaucoup;
+mais les deux agents les plus efficaces contre ces insectes sont les
+vents de sud et de sud-est, et l'oiseau appelé _samarmar_: cet oiseau,
+qui ressemble bien au loriot, les suit en troupes nombreuses, comme
+celles des étourneaux; et non-seulement il en mange à satiété, mais il
+en tue tout ce qu'il en peut tuer: aussi les paysans le respectent-ils,
+et l'on ne permet en aucun temps de le tirer. Quant aux vents de sud et
+de sud-est, ils chassent violemment les nuages de sauterelles sur la
+Méditerranée; et ils les y noient en si grande quantité, que lorsque
+leurs cadavres sont rejetés sur le rivage, ils infectent l'air pendant
+plusieurs jours à une grande distance.
+
+
+
+
+§ VI.
+
+Qualités du sol.
+
+
+On présume aisément que dans un pays aussi étendu que la Syrie, la
+qualité du sol n'est pas partout la même: en général la terre des
+montagnes est rude; celle des plaines est grasse, légère, et annonce la
+plus grande fécondité. Dans le territoire d'Alep, jusque vers Antioche,
+elle ressemble à de la brique pilée très-fine, ou à du tabac d'Espagne.
+L'Oronte cependant, qui traverse ce district, a ses eaux teintes en
+blanc; ce qui vient des terres blanches dont elles se sont chargées vers
+leur source. Presque partout ailleurs la terre est brune, et ressemble à
+un excellent terreau de jardin. Dans les plaines, telles que celles de
+Hauran, de Gaze et de Balbek, souvent on aurait peine à trouver un
+caillou. Les pluies d'hiver y font des boues profondes, et lorsque l'été
+revient, la chaleur y cause, comme en Égypte, des gerçures qui ouvrent
+la terre à plusieurs pieds de profondeur.
+
+
+
+
+§ VII.
+
+Des rivières et des lacs.
+
+
+Les idées exagérées, ou, si l'on veut, les grandes idées que l'histoire
+et les relations aiment à donner des objets lointains, nous ont
+accoutumés à parler des eaux de la Syrie avec un respect qui flatte
+notre imagination. Nous aimons à dire le fleuve _Jourdain,_ le fleuve
+_Oronte,_ le fleuve _Adonis._ Cependant, si l'on voulait conserver aux
+noms le sens que l'usage leur assigne, nous ne trouverions guère en ce
+pays que des _ruisseaux._ A peine l'_Oronte_ et le _Jourdain,_ qui sont
+les plus considérables, ont-ils 60 pas de canal[172]; les autres ne
+méritent pas que l'on en parle. Si, pendant l'hiver, les pluies et la
+fonte des neiges leur donnent quelque importance, le reste de l'année on
+ne reconnaît leur place que par les cailloux roulés ou les blocs de roc
+dont leur lit est rempli. Ce ne sont que des torrents à cascades, et
+l'on conçoit que les montagnes qui les fournissent n'étant qu'à deux pas
+de la mer, leurs eaux n'ont pas le temps de s'assembler dans de longues
+vallées, pour former des _rivières_. Les obstacles que ces mêmes
+montagnes opposent en plusieurs lieux à leur issue, ont formé divers
+lacs, tels que celui d'Antioche, d'Alep, de Damas, de _Houlé_, de
+_Tabarié_, et celui que l'on a décoré du nom de _mér Morte_ ou lac
+_Asphaltite_. Tous ces lacs, à la réserve du dernier, sont d'eau douce,
+et contiennent plusieurs espèces de poissons étrangères[173] aux nôtres.
+
+Le seul lac _Asphaltite_ ne contient rien de vivant ni même de végétant.
+On ne voit ni verdure sur ses bords, ni poisson dans ses eaux; mais il
+est faux que son air soit empesté au point que les oiseaux ne puissent
+le traverser impunément. Il n'est pas rare de voir des hirondelles voler
+à sa surface, pour y prendre l'eau nécessaire à bâtir leurs nids. La
+vraie cause de l'absence des végétaux et des animaux, est la salure âcre
+de ses eaux, infiniment plus forte que celle de la mer. La terre qui
+l'environne, également imprégnée de cette salure, se refuse à produire
+des plantes; l'air lui-même qui s'en charge par l'évaporation, et qui
+reçoit encore les vapeurs du soufre et du bitume, ne peut convenir à la
+végétation: de là cet aspect de mort qui règne autour du lac. Du reste,
+ses eaux ne présentent point un marécage; elles sont limpides et
+incorruptibles, comme il convient à une dissolution de sel. L'origine de
+ce minéral n'y est pas équivoque; car sur le rivage du sud-ouest il y a
+des mines de sel gemme, dont j'ai rapporté des échantillons. Elles sont
+situées dans le flanc des montagnes qui règnent de ce côté, et elles
+fournissent de temps immémorial à la consommation des Arabes de ces
+cantons, et même de la ville de Jérusalem. On trouve aussi sur ce rivage
+des morceaux de bitume et de soufre, dont les Arabes font un petit
+commerce; des fontaines chaudes, et des crevasses profondes, qui
+s'annoncent de loin par de petites pyramides qu'on a bâties sur le bord.
+On y rencontre encore une espèce de pierre qui exhale, en la frottant,
+une odeur infecte, brûle comme le bitume, se polit comme l'albâtre, et
+sert à paver les cours. Enfin l'on y voit, d'espace en espace, des blocs
+informes, que des yeux prévenus prennent pour des statues mutilées, et
+que les pèlerins ignorants et superstitieux regardent comme un monument
+de l'aventure de la femme de Loth, quoiqu'il ne soit pas dit que cette
+femme fût changée en pierre comme Niobé, mais en sel, qui a dû se fondre
+l'hiver suivant.
+
+Quelques physiciens, embarrassés des eaux que le Jourdain ne cesse de
+verser dans le lac, ont supposé qu'il avait une communication
+souterraine avec la Méditerranée; mais, outre que l'on ne connaît aucun
+gouffre qui puisse confirmer cette idée, _Hales_ a démontré par des
+calculs précis, que l'évaporation était plus que suffisante pour
+consommer les eaux du fleuve. Elle est en effet très-considérable;
+souvent elle devient sensible à la vue, par des brouillards dont le lac
+paraît tout couvert au lever du soleil, et qui se dissipent ensuite par
+la chaleur.
+
+
+
+
+§ VIII.
+
+Du climat.
+
+
+On est assez généralement dans l'opinion que la Syrie est un pays
+très-chaud; mais cette idée, pour être exacte, demande des distinctions:
+1º à raison des latitudes qui ne laissent pas que de différer de 150
+lieues du fort au faible; en second lieu, à raison de la division
+naturelle du terrain en pays bas et plat, et en pays haut ou de
+montagnes: cette division cause des différences bien plus sensibles;
+car, tandis que le thermomètre de Réaumur atteint sur les bords de la
+mer 25 et 29 degrés, à peine dans les montagnes s'élève-t-il à 20 et
+21[174]. Aussi dans l'hiver, toute la chaîne des montagnes se couvre de
+neige, pendant que les terrains inférieurs n'en ont jamais, ou ne la
+gardent qu'un instant. On devrait donc établir deux climats généraux:
+l'un très-chaud, qui est celui de la côte et des plaines intérieures,
+telles que celles de _Balbek_, _Antioche_, _Tripoli_, _Acre_, _Gaze_,
+_Hauran_, etc.; l'autre tempéré et presque semblable au nôtre, lequel
+règne dans les montagnes, surtout quand elles prennent une certaine
+élévation. L'été de 1784 a passé chez les Druzes pour un des plus chauds
+dont on eût mémoire; cependant je ne lui ai rien trouvé de comparable
+aux chaleurs de _Saïde_ ou de _Bairout_.
+
+Sous ce climat, l'ordre des saisons est presque le même qu'au milieu de
+la France: l'hiver, qui dure de novembre en mars, est vif et rigoureux.
+Il ne se passe point d'années sans neiges, et souvent elles y couvrent
+la terre de plusieurs pieds, et pendant des mois entiers; le printemps
+et l'automne y sont doux, et l'été n'y a rien d'insupportable. Dans les
+plaines, au contraire, dès que le soleil revient à l'équateur, on passe
+subitement à des chaleurs accablantes, qui ne finissent qu'avec octobre.
+En récompense, l'hiver est si tempéré, que les orangers, les dattiers,
+les bananiers et autres arbres délicats, croissent en pleine terre:
+c'est un spectacle pittoresque pour un Européen, dans Tripoli, de voir
+sous ses fenêtres, en janvier, des orangers chargés de fleurs et de
+fruits, pendant que sur sa tête le Liban est hérissé de frimas et de
+neiges. Il faut néanmoins remarquer que dans les parties du nord, et à
+l'est des montagnes, l'hiver est plus rigoureux, sans que l'été soit
+moins chaud. A _Antioche_, à _Alep_, à _Damas_, on a tous les hivers
+plusieurs semaines de glace et de neige; ce qui vient du gissement des
+terres, encore plus que des latitudes. En effet, toute la plaine à l'est
+des montagnes est un pays fort élevé au-dessus du niveau de la mer,
+ouvert aux vents secs de nord et de nord-est, et à l'abri des vents
+humides d'ouest et de sud-ouest. Enfin Antioche et Alep reçoivent des
+montagnes d'Alexandrette, qui sont en vue, un air que la neige dont
+elles sont long-temps couvertes, ne peut manquer de rendre très-piquant.
+
+Par cette disposition, la Syrie réunit sous un même ciel des climats
+différents, et rassemble dans une enceinte étroite des jouissances que
+la nature a dispersées ailleurs à de grandes distances de temps et de
+lieux. Chez nous, par exemple, elle a séparé les saisons par des mois;
+là, on peut dire qu'elles ne le sont que par des heures. Est-on
+importuné dans _Saïde_ ou _Tripoli_ des chaleurs de juillet, six heures
+de marche transportent sur les montagnes voisines, à la température de
+mars. Par inverse, est-on tourmenté à Becharrai des frimas de décembre,
+une journée ramène au rivage parmi les fleurs de mai[175]. Aussi les
+poètes arabes ont-ils dit, que le _Sannîne_ portait l'hiver sur sa tête,
+le printemps sur ses épaules, l'automne dans son sein, pendant que l'été
+dormait à ses pieds. J'ai connu par moi-même la vérité de cette image
+dans le séjour de huit mois que j'ai fait au monastère de
+_Mar-Hanna_[176], à sept lieues de Baîrout. J'avais laissé à Tripoli,
+sur la fin de février, les légumes nouveaux en pleine saison, et les
+fleurs écloses: arrivé à _Antoura_[177]; je trouvai les herbes seulement
+naissantes; et à _Mar-Hanna_, tout était encore sous la neige. Le
+_Sannîne_ n'en fut dépouillé que sur la fin d'avril, et déja dans le
+vallon qu'il domine, on commençait à voir boutonner les roses. Les
+figues primes étaient passées à Baîrout, quand nous mangions les
+premières, et les vers à soie y étaient en cocons, lorsque parmi nous
+l'on n'avait effeuillé que la moitié des mûriers. A ce premier avantage,
+qui perpétue les jouissances par leur succession, la Syrie en joint un
+second, celui de les multiplier par la variété de ses productions. Si
+l'art venait au secours de la nature, on pourrait y rapprocher dans un
+espace de vingt lieues celles des contrées les plus distantes. Dans
+l'état actuel, malgré la barbarie d'un gouvernement ennemi de toute
+activité et de toute industrie, l'on est étonné de la liste que fournit
+cette province. Outre le froment, le seigle, l'orge, les fèves et le
+coton-plante qu'on y cultive partout, on y trouve encore une foule
+d'objets utiles ou agréables, appropriés à divers lieux. La Palestine
+abonde en _sésame_ propre à l'huile, et en _doura_ pareil à celui
+d'Égypte[178]. Le maïs prospère dans le sol léger de Balbek, et le riz
+même est cultivé avec succès sur les bords du marécage de _Haoulé_. On
+ne s'est avisé que depuis peu de planter des cannes à sucre dans les
+jardins de Saïde et de Baîrout; elles y ont égalé celle du Delta.
+L'indigo croît sans art sur les bords du Jourdain au pays de _Bisân_; et
+il ne demande que des soins pour acquérir de la qualité. Les coteaux de
+_Lataqîé_ produisent des tabacs à fumer, qui font la base des relations
+de commerce avec Damiâ et le Kaire. Cette culture est répandue
+désormais dans toutes les montagnes. En arbres, l'olivier de Provence
+croît à _Antioche_ et à _Ramlé_, à la hauteur des hêtres. Le mûrier
+blanc fait la richesse de tout le pays des Druzes, par les belles soies
+qu'il procure; et la vigne élevée en échalas, ou grimpant sur les
+chênes, y donne des vins rouges et blancs qui pourraient égaler ceux de
+Bordeaux. Avant le ravage des derniers troubles, _Yâfa_ voyait dans ses
+jardins deux plants du coton-arbre de l'Inde, qui grandissaient à vue
+d'oeil; et cette ville n'a pas perdu ses limons ni ses poncires
+énormes[179] ni ses pastèques, préférées à celles de _Broulos_[180]
+même. Gaze a des dattes comme la Mekke, et des grenades comme Alger.
+Tripoli produit des oranges comme Malte; Baîrout, des figues comme
+Marseille, et des bananes comme Saint-Domingue; Alep a le privilége
+exclusif des pistaches, et Damas se vante avec justice de réunir tous
+les fruits de nos provinces. Son sol pierreux convient également aux
+pommes de la Normandie; aux prunes de la Touraine, et aux pêches de
+Paris. On y compte vingt espèces d'abricots, dont l'une contient une
+amande qui la fait rechercher dans toute la Turkie. Enfin, la plante à
+cochenille qui croît sur toute la côte, nourrit peut-être déja cet
+insecte précieux comme au Mexique et à Saint-Domingue[181]; et si l'on
+fait attention que les montagnes de l'Yemen, qui produisent un café si
+précieux, sont une suite de celles de la Syrie, et que leur sol et leur
+température sont presque les mêmes[182], on sera porté à croire que la
+_Judée_, surtout pourrait s'approprier cette denrée de l'_Arabie_. Avec
+ces avantages nombreux de climat et de sol, il n'est pas étonnant que la
+Syrie ait passé de tout temps pour un pays délicieux, et que les Grecs
+et les Romains l'aient mise au rang de leurs plus belles provinces, à
+l'égal même de l'Égypte. Aussi, dans ces derniers temps, un pacha qui
+les connaît toutes les deux, étant interrogé à laquelle il donnait la
+préférence, répondit: _L'Égypte, sans doute, est une excellente
+métairie; mais la Syrie est une charmante maison de campagne_[183].
+
+
+
+
+§ IX.
+
+Qualités de l'air.
+
+
+Je ne dois point oublier de parler des qualités de l'air et des eaux:
+ces éléments offrent en Syrie quelques phénomènes remarquables. Sur les
+montagnes, et dans toute la plaine élevée qui règne à leur orient, l'air
+est léger, pur et sec; sur la côte, au contraire, et surtout depuis
+Alexandrette jusqu'à Yâfa, il est humide et pesant: ainsi la Syrie est
+partagée dans toute sa longueur en deux régions différentes, dont la
+chaîne des montagnes est le terme de séparation, et même la cause; car
+en s'opposant par sa hauteur au libre passage des vents d'ouest, elle
+occasione dans la vallée l'entassement des vapeurs qu'ils apportent de
+la mer; et comme l'air n'est léger qu'autant qu'il est pur, ce n'est
+qu'après s'être déchargé de tout poids étranger, qu'il peut s'élever
+jusqu'au sommet de ce rempart, et le franchir. Les effets relatifs à la
+santé sont que l'air du désert et des montagnes, salubre pour les
+poitrines bien constituées, est dangereux pour les délicates, et l'on
+est obligé d'envoyer d'Alep à _Lataqîé_ ou à Saïde les Européens menacés
+de la pulmonie. Cet avantage de l'air de la côte est compensé par de
+plus graves inconvénients, et l'on peut dire qu'en général il est
+malsain, qu'il fomente les fièvres intermittentes et putrides, et les
+fluxions des yeux dont j'ai parlé à l'occasion du Delta. Les rosées du
+soir et le sommeil sur les terrasses y sont suivis d'accidents qui ont
+d'autant moins lieu dans les montagnes et dans les terres, qu'on
+s'éloigne davantage de la mer; ce qui confirme ce que j'ai déja dit à
+cet égard.
+
+
+
+
+§ X.
+
+Qualités des eaux.
+
+
+Les eaux ont une autre différence: dans les montagnes, celles des
+sources sont légères et de très-bonne qualité; mais dans la plaine, soit
+à l'_est_, soit à l'_ouest_, si l'on n'a pas une communication naturelle
+ou factice avec les sources, l'on n'a que de l'eau saumâtre. Elle le
+devient d'autant plus, qu'on s'avance davantage dans le désert, où il
+n'y en a pas d'autre. Cet inconvénient rend les pluies si précieuses aux
+habitants de la frontière, qu'ils se sont de tout temps appliqués à les
+recueillir dans des puits et des souterrains hermétiquement fermés;
+aussi, dans tous les lieux ruinés, les citernes sont-elles toujours le
+premier objet qui se présente.
+
+L'état du ciel en Syrie, principalement sur la côte et dans le désert,
+est en général plus constant et plus régulier que dans nos climats:
+rarement le soleil s'y voile deux jours de suite; pendant tout l'été,
+l'on voit peu de nuages et encore moins de pluies: elles ne commencent à
+paraître que vers la fin d'octobre, et alors elles ne sont ni longues ni
+abondantes; les laboureurs les désirent pour ensemencer ce qu'ils
+appellent _la récolte d'hiver_, c'est-à-dire, le froment et l'orge[184];
+elles deviennent plus fréquentes et plus fortes en décembre et janvier,
+où elles prennent souvent la forme de neige dans le pays élevé; il en
+paraît encore quelques-unes en mars et en avril; l'on en profite pour
+les _semences d'été_, qui sont le sésame, le doura, le tabac, le coton,
+les fèves et les pastèques. Le reste de l'année est uniforme, et l'on se
+plaint plus de sécheresse que d'humidité.
+
+
+
+
+§ XI.
+
+Des vents.
+
+
+Ainsi qu'en Égypte, la marche des vents a quelque chose de périodique et
+d'approprié à chaque saison. Vers l'équinoxe de septembre, le nord-ouest
+commence à souffler plus souvent et plus fort; il rend l'air sec, clair,
+piquant; et il est remarquable que sur la côte il donne mal à la tête
+comme en Égypte le nord-est, et cela plus dans la partie du nord que
+dans celle du midi, nullement dans les montagnes. On doit encore
+remarquer qu'il dure le plus souvent trois jours de suite, comme le sud
+et le sud-est à l'autre équinoxe; il dure jusqu'en novembre,
+c'est-à-dire environ cinquante jours, _alternant_ surtout avec le vent
+d'est. Ces vents sont remplacés par le nord-ouest, l'ouest et le
+sud-ouest, qui règnent de novembre en février. Ces deux derniers sont,
+pour me servir de l'expression des Arabes, _les pères des pluies_; en
+mars paraissent les pernicieux vents des parties du sud, avec les mêmes
+circonstances qu'en Égypte; mais ils s'affaiblissent en s'avançant dans
+le nord, et ils sont bien plus supportables dans les montagnes que dans
+le pays plat. Leur durée à chaque reprise est ordinairement de
+vingt-quatre heures ou de trois jours. Les vents d'est qui les relèvent,
+continuent jusqu'en juin, que s'établit un vent de nord qui permet
+d'aller et de revenir à la voile sur toute la côte; il arrive même en
+cette saison, que chaque jour le vent fait le tour de l'horizon, et
+passe avec le soleil de l'est au sud, et du sud à l'ouest, pour revenir
+par le nord recommencer le même cercle. Alors aussi règne pendant la
+nuit sur la côte un vent local, appelé _vent de terre_; il ne s'élève
+qu'après le coucher du soleil, il dure jusqu'à son lever, et ne s'étend
+qu'à deux ou trois lieues en mer.
+
+Les raisons de tous ces phénomènes sont sans doute des problèmes
+intéressants pour la physique, et ils mériteraient qu'on s'occupât de
+leur solution. Nul pays n'est plus propre aux observations de ce genre
+que la Syrie. On dirait que la nature y a préparé tous les moyens
+d'étudier ses opérations. Nous autres, dans nos climats brumeux,
+enfoncés dans de vastes continents, nous pouvons rarement suivre les
+grands changements qui arrivent dans l'air; l'horizon étroit qui borne
+notre vue, borne aussi notre pensée; nous ne découvrons qu'une petite
+scène; et les effets qui s'y passent ne se montrent qu'altérés par mille
+circonstances. Là, au contraire, une scène immense est ouverte aux
+regards; les grands agens de la nature y sont rapprochés dans un espace
+qui rend faciles à saisir leurs jeux réciproques. C'est à l'ouest, la
+vaste plaine liquide de la Méditerranée; c'est à l'est, la plaine du
+désert, aussi vaste et absolument sèche: au milieu de ces deux plateaux
+s'élèvent des montagnes dont les pics sont autant d'observatoires d'où
+la vue porte à trente lieues. Quatre observateurs embrasseraient toute
+la longueur de la Syrie; et là, des sommets du Casius, du Liban et du
+Thabor, ils pourraient saisir tout ce qui se passe dans un horizon
+infini: ils pourraient observer comment, d'abord claire, la région de la
+mer se voile de vapeurs; comment ces vapeurs se coupent, se partagent,
+et, par un mécanisme constant, grimpent et s'élèvent sur les montagnes;
+comment, d'autre part, la région du désert, toujours transparente,
+n'engendre jamais de nuages, et ne porte que ceux qu'elle reçoit de la
+mer: ils répondraient à la question de Michaélis[185], _si le désert
+produit des rosées_, que le désert n'ayant d'eau qu'en hiver après les
+pluies, il ne peut donner de vapeurs qu'à cette époque. En voyant d'un
+coup d'oeil la vallée de Balbek brûlée de chaleur, pendant que la tête
+du Liban blanchit de glace et de neige, ils sentiraient la vérité des
+axiomes désormais établis: _que la chaleur est plus grande, à mesure
+qu'on se rapproche du plan de la terre, et moindre, à mesure que l'on
+s'en éloigne_; en sorte qu'elle semble n'être qu'un effet de l'action
+des rayons du soleil sur la terre. Enfin ils pourraient tenter avec
+succès la solution de la plupart des problèmes qui tiennent à la
+météorologie du globe.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Considérations sur les phénomènes des vents, des nuages, des pluies, des
+brouillards et du tonnerre.
+
+
+En attendant que quelqu'un entreprenne ce travail avec les détails qu'il
+mérite, je vais exposer en peu de mots quelques idées générales que la
+vue des objets m'a fait naître. J'ai parlé des rapports que les vents
+ont avec les saisons; et j'ai indiqué que le soleil, par l'analogie de
+sa marche annuelle avec leurs accidents, s'annonçait pour en être
+l'agent principal: son action sur l'air qui enveloppe la terre, paraît
+être la cause première de tous les mouvements qui se passent sur notre
+tête. Pour en concevoir clairement le mécanisme, il faut reprendre la
+chaîne des idées à son origine, et se rappeler les propriétés de
+l'élément mis en action.
+
+1º L'air, comme l'on sait, est un fluide dont toutes les parties,
+naturellement égales et mobiles, tendent sans cesse à se mettre de
+niveau, comme l'eau; en sorte que si l'on suppose une chambre de six
+pieds en tous sens, l'air qu'on y introduira la remplira partout
+également.
+
+2º Une seconde propriété de l'air est de se dilater ou de se resserrer,
+c'est-à-dire, d'occuper un espace plus grand ou plus petit, avec une
+même quantité donnée. Ainsi, dans l'exemple de la chambre supposée, si
+l'on vide les deux tiers de l'air qu'elle contient, le tiers restant
+s'étendra à leur place, et remplira encore toute la capacité; si, au
+lieu de vider l'air, on y en ajoute le double, le triple, etc., la
+chambre le contiendra également; ce qui n'arrive point à l'eau.
+
+Cette propriété de se dilater est surtout mise en action par la
+présence du feu; et alors l'air échauffé rassemble dans un espace égal
+moins de parties que l'air froid; il devient plus léger que lui, et il
+en est poussé en haut. Par exemple, si dans la chambre supposée l'on
+introduit un réchaud plein de feu, sur-le-champ l'air qui en sera touché
+s'élèvera au plancher; et l'air qui était voisin prendra la place. Si
+cet air est encore échauffé, il suivra le premier, et il s'établira un
+courant de bas en haut,[186] par l'affluence de l'air latéral; en sorte
+que l'air plus chaud se répandra dans la partie supérieure, et le moins
+chaud dans l'inférieure, tous deux continuant de chercher à se mettre en
+équilibre par la première loi de la fluidité.[187]
+
+Si maintenant on applique ce jeu à ce qui se passe en grand sur le
+globe, on trouvera qu'il explique la plupart des phénomènes des vents.
+
+L'air qui enveloppe la terre, peut se considérer comme un océan
+très-fluide dont nous occupons le fond, et dont la surface est à une
+hauteur inconnue. Par la première loi, c'est-à-dire par sa fluidité, cet
+océan tend sans cesse à se mettre en équilibre et à rester stagnant;
+mais le soleil faisant agir la loi de la dilatation, y excite un
+trouble qui en tient toutes les parties dans une fluctuation
+perpétuelle. Ses rayons, appliqués à la surface de la terre, produisent
+précisément l'effet du réchaud supposé dans la chambre; ils y
+établissent une chaleur par laquelle l'air voisin se dilate et monte
+vers la région supérieure. Si cette chaleur était la même partout, le
+jeu général serait uniforme; mais elle se varie par une infinité de
+circonstances qui deviennent les raisons des agitations que nous
+remarquons.
+
+D'abord, il est de fait que la terre s'échauffe d'autant plus qu'elle se
+rapproche davantage de la perpendiculaire du soleil: la chaleur est
+nulle au pôle; elle est extrême sous la ligne. C'est par cette raison
+que nos climats sont plus froids l'hiver, plus chauds l'été; et c'est
+encore par-là que dans un même lieu et sous une même latitude, la
+température peut être très-différente, selon que le terrain, incliné au
+nord ou au midi, présente sa surface plus ou moins obliquement aux
+rayons du soleil[188].
+
+En second lieu, il est encore de fait que la surface des eaux produit
+moins de chaleur que celle de la terre: ainsi, sur la mer, sur les lacs
+et sur les rivières, l'air sera moins échauffé à même latitude que sur
+le continent; partout même l'humidité est un principe de fraîcheur, et
+c'est par cette raison qu'un pays couvert de forêts et rempli de
+marécages, est plus froid que lorsque les marais sont desséchés et les
+forêts abattues[189].
+
+3º Enfin, une troisième considération également importante, est que la
+chaleur diminue à mesure que l'on s'élève au-dessus du plan général de
+la terre. Le fait en est démontré par l'observation des hautes
+montagnes, dont les pics, sous la ligne même, portent une neige
+éternelle, et attestent l'existence d'un froid permanent dans la région
+supérieure.
+
+Si maintenant on se rend compte des effets combinés de ces diverses
+circonstances, on trouvera qu'ils remplissent les indications de la
+plupart des phénomènes que nous avons à expliquer.
+
+Premièrement, l'air des régions polaires étant plus froid et plus pesant
+que celui de la zone équinoxiale, il en doit résulter, par la loi des
+équilibres, une pression qui tend sans cesse à faire courir l'air des
+deux pôles vers l'équateur. Et en ceci, le raisonnement est soutenu par
+les faits, puisque l'observation de tous les voyageurs constate que les
+vents les plus ordinaires dans les deux hémisphères, l'austral et le
+boréal, viennent du quart d'horizon dont le pôle occupe le milieu,
+c'est-à-dire, d'entre le nord-ouest et le nord-est. Ce qui se passe sur
+la Méditerranée en particulier est tout-à-fait analogue.
+
+J'ai remarqué, en parlant de l'Égypte, que sur cette mer les rumbs de
+nord sont les plus habituels, en sorte que sur douze mois de l'année ils
+en règnent neuf. On explique ce phénomène d'une manière très-plausible,
+en disant: le rivage de la Barbarie, frappé des rayons du soleil,
+échauffe l'air qui le couvre; cet air dilaté s'élève, ou prend la route
+de l'intérieur des terres; alors l'air de la mer trouvant de ce côté une
+moindre résistance, s'y porte incontinent; mais comme il s'échauffe
+lui-même, il suit le premier, et de proche en proche la Méditerranée se
+vide; par ce mécanisme, l'air qui couvre l'Europe n'ayant plus d'appui
+de ce côté, s'y épanche, et bientôt le courant général s'établit. Il
+sera d'autant plus fort que l'air du nord sera plus froid; et de là
+cette impétuosité des vents plus grande l'hiver que l'été: il sera
+d'autant plus faible, qu'il y aura plus d'égalité entre l'air des
+diverses contrées; et de là cette marche des vents plus modérée dans la
+belle saison, et qui, même en juillet et août, finit par une espèce de
+calme général, parce qu'alors le soleil, plus voisin de nous, échauffe
+presque également tout l'hémisphère jusqu'au pôle. Ce cours uniforme et
+constant que le nord-ouest prend en juin, vient de ce que le soleil,
+rapproché jusqu'au parallèle d'_Asouan_ et presque des _Canaries_,
+établit derrière l'_Atlas_ une aspiration voisine et régulière. Ce
+retour périodique des vents d'est, à la suite de chaque équinoxe, a sans
+doute aussi une raison géographique; mais pour la trouver, il faudrait
+avoir un tableau général de ce qui se passe en d'autres lieux du
+continent; et j'avoue que par-là elle m'échappe. J'ignore également la
+raison de cette durée de _trois jours_, que les vents de _sud_ et de
+_nord_ affectent d'observer à chaque fois qu'ils paraissent dans le
+temps des équinoxes.
+
+Il arrive quelquefois dans la marche générale d'un même vent, des
+différences qui viennent de la conformation des terrains; c'est-à-dire,
+que si un vent rencontre une vallée, il en prend la direction à la
+manière des courants de mer. De là sans doute vient que sur le golfe
+Adriatique l'on ne connaît presque que le nord-ouest et le sud-est,
+parce que telle est la direction de ce bras de mer: par une raison
+semblable, tous les vents deviennent sur la mer Rouge _nord_ ou _sud_;
+et si dans la Provence le nord-ouest ou _mistral_ est si fréquent, ce ne
+doit être que parce que les courants d'air qui tombent des _Cévennes_ et
+des _Alpes_, sont forcés de suivre la direction de la vallée du _Rhône_.
+
+Mais que devient la masse d'air pompée par la côte d'Afrique et la zone
+torride? C'est ce dont on peut rendre raison de deux manières:
+
+1º L'air arrivé sous ces latitudes y forme un grand courant connu sous
+le nom de _vent alizé d'est_, lequel règne, comme l'on sait, des
+Canaries à l'Amérique[190]: parvenu là, il paraît qu'il y est rompu par
+les montagnes du continent, et que détourné de sa première direction, il
+revient dans un sens contraire former ce vent d'ouest qui règne sous le
+parallèle du Canada; en sorte que par ce retour, les pertes des régions
+polaires se trouvent réparées.
+
+2º L'air qui afflue de la Méditerranée sur l'Afrique, s'y dilatant par
+la chaleur, s'élève dans la région supérieure; mais comme il se
+refroidit à une certaine hauteur, il arrive que son premier volume se
+réduit infiniment par la condensation. On pourrait dire qu'ayant alors
+repris son poids, il devrait retomber; mais outre qu'en se rapprochant
+de la terre, il se réchauffe et rentre en dilatation, il éprouve encore
+de la part de l'air inférieur un effort puissant et continu qui le
+soutient; ces deux couches de l'air supérieur refroidi et de l'air
+inférieur dilaté, sont dans un effort perpétuel l'une à l'égard de
+l'autre. Si l'équilibre se rompt, l'air supérieur obéissant à son poids,
+peut fondre dans la région inférieure jusqu'à terre: c'est à des
+accidents de ce genre que l'on doit ces torrents subits d'air glacé,
+connus sous le nom d'_ouragans_ ou de _grains_ qui semblent tomber du
+ciel, et qui apportent dans les saisons et les régions les plus chaudes,
+le froid des zones polaires. Si l'air environnant résiste, leur effet
+est borné à un court espace; mais s'ils rencontrent des courants déja
+établis, ils en accroissent leurs forces, et ils deviennent des tempêtes
+de plusieurs heures. Ces tempêtes sont sèches quand l'air est pur; mais
+s'il est chargé de nuages, elles s'accompagnent d'un déluge d'eau et de
+grêle que l'air froid condense en tombant. Il peut même arriver qu'il
+s'établisse à l'endroit de la rupture une chute d'eau continue, à
+laquelle viendront se résoudre les nuages environnants; et il en
+résultera ces colonnes d'eau, connues sous le nom de _trombes_ et de
+_typhons_[191]; ces trombes ne sont pas rares sur la côte de Syrie,
+vers le cap _Ouedjh_ et vers le _Carmel_; et l'on observe qu'elles ont
+lieu surtout au temps des équinoxes, et par un ciel orageux et couvert
+de nuages.
+
+Les montagnes d'une certaine hauteur fournissent des exemples habituels
+de cette chute de l'air refroidi dans la région supérieure. Lorsqu'aux
+approches de l'hiver, leurs sommets se couvrent de nuages, il en émane
+des torrents impétueux que les marins appellent _vents de neige_. Ils
+disent alors que les _montagnes se défendent_, parce que ces vents en
+repoussent, de quelque côté que l'on veuille en approcher. Le golfe de
+Lyon et celui d'Alexandrette sont célèbres sur la Méditerranée par des
+circonstances de cette espèce.
+
+On explique par les mêmes principes, les phénomènes de ces vents de
+côtes, vulgairement appelés _vents de terre_. L'observation des marins
+constate sur la Méditerranée, que pendant le jour ils viennent de la
+mer; pendant la nuit, de la terre; qu'ils sont plus forts près des côtes
+élevées, et plus faibles près des côtes basses. La raison en est que
+l'air, tantôt dilaté par la chaleur du jour, tantôt condensé par le
+froid de la nuit, monte et descend tour à tour de la terre sur la mer,
+et de la mer sur la terre. Ce que j'ai observé en Syrie rend cet effet
+palpable. La face du Liban qui regarde la mer, étant frappée du soleil
+pendant le cours de la journée, et surtout depuis midi, il s'y excite
+une chaleur qui dilate la couche d'air qui couvre la pente. Cet air
+devenant plus léger, cesse d'être en équilibre avec celui de la mer; il
+en est pressé, chassé en haut: mais le nouvel air qui le remplace
+s'échauffant à son tour, marche bientôt à sa suite; et de proche en
+proche il se forme un courant semblable à ce que l'on observe le long
+des tuyaux de poêle ou de cheminée[192]. Lorsque le soleil se couche,
+cette action cesse; la montagne se refroidit, l'air se condense; en se
+condensant, il devient plus lourd, il retombe, et dès lors forme un
+torrent qui coule le long de la pente à la mer: ce courant cesse le
+matin, parce que le soleil revenu sur l'horizon, recommence le jeu de la
+veille. Il ne s'avance en mer qu'à deux ou trois lieues, parce que
+l'impulsion de sa chute est détruite par la résistance de la masse d'air
+où il entre. C'est en raison de la hauteur et de la rapidité de cette
+chute, que le cours du vent de terre se prolonge; il est plus étendu au
+pied du _Liban_ et de la chaîne du nord, parce que dans cette partie les
+montagnes sont plus élevées, plus rapides, plus voisines de la mer. Il a
+des rafales violentes et subites à l'embouchure de la _Qâsmîé_[193];
+parce que la profonde vallée de _Bèqâà_ rassemblant l'air dans son
+canal étroit, le lance comme par un tuyau. Il est moindre sur la côte de
+Palestine, parce que les montagnes y sont plus basses, et qu'entre elles
+et la mer il y a une plaine de quatre à cinq lieues. Il est nul à Gaze
+et sur le rivage d'Égypte, parce que ce terrain plat n'a point une pente
+assez marquée. Enfin, partout il est plus fort l'été, plus faible
+l'hiver, parce qu'en cette dernière saison, la chaleur et la dilatation
+sont bien moindres.
+
+Cet état respectif de l'air de la mer et de l'air des continents, est la
+cause d'un phénomène observé dès long-temps: la propriété qu'ont les
+terres en général, et surtout les montagnes, d'attirer les nuages.
+Quiconque a vu diverses plages, a pu se convaincre que les nuages
+toujours créés sur la mer, s'élèvent ensuite par une marche constante
+vers les continents, et se dirigent de préférence vers les plus hautes
+montagnes qui s'y trouvent. Quelques physiciens ont voulu voir en ceci
+une _vertu d'attraction_; mais outre que cette _cause occulte_ n'a rien
+de plus clair que l'_ancienne horreur du vide_, il est ici des agens
+matériels qui rendent une raison mécanique de ce phénomène; je veux dire
+les lois de l'équilibre des fluides, par lesquelles les masses de l'air
+lourd poussent en haut les masses de l'air léger. En effet, les
+continents étant toujours, à égalité de latitude et de niveau, plus
+échauffés que les mers, il en doit résulter un courant habituel qui
+porte l'air, et par conséquent les nuages, de la mer sur la terre. Ils
+s'y dirigeront d'autant plus que les montagnes seront plus échauffées,
+plus _aspirantes_: s'ils trouvent un pays plat et uni, ils glisseront
+dessus sans s'y arrêter, parce que ce terrain étant également échauffé,
+rien ne les y condense; c'est par cette raison qu'il ne pleut jamais, ou
+que très-rarement, pendant l'été, en Égypte et dans les déserts d'Arabie
+et d'Afrique. L'air de ces contrées échauffé et dilaté, repousse les
+nuages, parce qu'ils sont une _vapeur_, et que toute vapeur est
+constamment élevée par l'air chaud. Ils sont contraints de surnager dans
+la région moyenne, où le courant régnant les porte vers les parties
+élevées du continent, qui font en quelque sorte office de cheminée,
+ainsi que je l'ai déja dit. Là, plus éloignés du plan de la terre, qui
+est le grand foyer de la chaleur, ils sont refroidis, condensés, et, par
+un mécanisme semblable à celui des chapiteaux dans la dilatation, leurs
+particules se résolvent en pluies ou en neiges; en hiver, les effets
+changent avec les circonstances: alors que le soleil est éloigné des
+pays dont nous parlons, la terre n'étant plus si échauffée, l'air y
+prend un état rapproché de celui des hautes montagnes; il devient plus
+froid et plus dense; les vapeurs ne sont plus enlevées aussi haut; les
+nuages se forment plus bas; souvent même ils tombent jusqu'à terre, où
+nous les voyons sous le nom et la forme de _brouillards_. A cette
+époque, accumulés par les vents d'ouest, et par l'absence des courants
+qui les emportent pendant l'été, ils sont contraints de se résoudre sur
+la plaine; et de là l'explication de ce problème:[194]_Pourquoi
+l'évaporation étant plus forte en été qu'en hiver, il y a cependant plus
+de nuages, de brouillards et de pluies en hiver qu'en été?_ De là encore
+la raison de cet autre fait commun à l'Égypte et à la Palestine:[195]Que
+_s'il y a une pluie continue et douce, elle se fera plutôt de nuit que
+de jour_. Dans ces pays, on observe en général que les nuages et les
+brouillards s'approchent de terre pendant la nuit, et s'en éloignent
+pendant le jour, parce que la présence du soleil excite encore une
+chaleur suffisante pour les repousser: j'en ai eu des preuves fréquentes
+au Kaire, dans les mois de juillet et d'août 1783. Souvent au lever du
+soleil nous avions du brouillard, le thermomètre étant à 17 degrés; 2
+heures après, le thermomètre étant à 20, et montant jusqu'à 24 degrés,
+le ciel était couvert et parsemé de nuages qui couraient au sud.
+Revenant de Suez à la même époque, c'est-à-dire du 24 au 25 juillet,
+nous n'avions point eu de brouillard pendant les deux nuits que nous
+avions couché dans le désert; mais étant arrivé à l'aube du jour en vue
+de la vallée d'Égypte, je la vis couverte d'un lac de vapeurs qui me
+parurent stagnantes: à mesure que le jour parut, elles prirent du
+mouvement et de l'élévation; et il n'était pas 8 heures du matin, que la
+terre était découverte, et l'air n'avait plus que des nuages épars qui
+remontaient la vallée. L'année suivante, étant chez les Druzes,
+j'observai des phénomènes presque semblables. D'abord, sur la fin de
+juin il régna une suite de nuages que l'on attribua au débordement du
+Nil sur l'Égypte[196], et qui effectivement venaient de cette partie, et
+passaient au _nord-est_[197]. Après cette première irruption, il survint
+sur la fin de juillet et en août une seconde saison de nuages. Tous les
+jours, vers 11 heures ou midi, le ciel se couvrait, souvent le soleil ne
+paraissait pas de la soirée; le pic du _Sannin_ se chargeait de nuages;
+et plusieurs grimpant sur les pentes, couraient parmi les vignes et les
+sapins: souvent étant à la chasse ils m'ont enveloppé d'un brouillard
+blanc, humide, tiède et opaque, au point de ne pas voir à 4 pas. Vers
+les 10 ou 11 heures de nuit, le ciel se démasquait, les étoiles
+étincelaient, la nuit se passait sereine, le soleil se levait brillant,
+et vers le midi l'effet de la veille recommençait. Cette répétition
+m'inquiéta d'autant plus, que je concevais moins ce que devenait toute
+cette somme de nuages. Une partie, à la vérité, passait la chaîne du
+_Sannin_, et je pouvais supposer qu'elle allait sur l'Anti-Liban ou dans
+le désert; mais celle qui était en route sur la pente, au moment où le
+soleil se couchait, que devenait-elle, surtout ne laissant ni rosée ni
+pluie capable de la consommer? Pour en découvrir la raison, j'imaginai
+de monter plusieurs jours de suite, à l'aube du matin, sur un sommet
+voisin, et là, plongeant sur la vallée et sur la mer par une ligne
+oblique d'environ cinq lieues, j'examinai ce qui se passait. D'abord je
+n'apercevais qu'un lac de vapeurs qui voilaient les eaux, et cet horizon
+maritime me paraissait obscur, pendant que celui des montagnes était
+très-clair: à mesure que le soleil l'éclairait, je distinguais des
+nuages par le reflet de ses rayons; ils me paraissaient d'abord
+très-bas, mais à mesure que la chaleur croissait, ils se séparaient,
+montaient, et prenaient toujours la route de la montagne, pour y passer
+le reste du jour, ainsi que je l'ai dit. Alors je supposai que ces
+nuages que je voyais ainsi monter, étaient en grande partie ceux de la
+veille qui, n'ayant pas achevé leur ascension, avaient été saisis par
+l'air froid, et rejetés à la mer par le vent de terre. Je pensai qu'ils
+y étaient retenus toute la nuit, jusqu'à ce que le vent de mer se
+levant, les reportât sur la montagne, et les fit passer en partie
+par-dessus le sommet, pour aller se résoudre de l'autre côté en rosée,
+ou abreuver l'air altéré du désert.
+
+J'ai dit que ces nuages ne nous apportaient point de rosée; et j'ai
+souvent remarqué que lorsque le temps était ainsi couvert, il y en avait
+moins que lorsque le soleil était clair. En tout temps la rosée est
+moins abondante sur ces montagnes qu'à la côte et dans l'Égypte: et cela
+s'explique très-bien, en disant que l'air ne peut élever à cette hauteur
+l'excès d'humidité dont il se charge; car la rosée est, comme l'on sait,
+cet excès d'humide que l'air échauffé dissout pendant le jour, et qui,
+se condensant par la fraîcheur du soir, retombe avec d'autant plus
+d'abondance, que le lieu est plus voisin de la mer[198]: de là les
+rosées excessives dans le Delta, moindres dans la Thébaïde et dans
+l'intérieur du désert, selon ce que l'on m'en a dit; et si l'humidité ne
+tombe point lorsque le ciel est voilé, c'est parce qu'elle a pris la
+forme de nuages, ou que ces nuages l'interceptent.
+
+Dans d'autres cas, le ciel étant serein, l'on voit des nuages se
+dissiper et se dissoudre comme de la fumée; d'autres fois se former à
+vue d'oeil, et d'un point premier, devenir des masses immenses. Cela
+arrive surtout sur la pointe du Liban, et les marins ont éprouvé que
+l'apparition d'un nuage sur ce pic était un présage infaillible du vent
+d'ouest. Souvent au coucher du soleil, j'ai vu de ces fumées s'attacher
+aux flancs des rochers de _Nahr-el-Kelb_, et s'accroître si rapidement,
+qu'en une heure la vallée n'était qu'un lac. Les habitants disent que ce
+sont des vapeurs de la vallée; mais cette vallée étant toute de pierre
+et presque sans eau, il est impossible que ce soient des émanations; il
+est plus naturel de dire que ce sont les vapeurs de l'atmosphère, qui,
+condensées à l'approche de la nuit, tombent en une pluie imperceptible,
+dont l'entassement forme le lac fumeux que l'on voit. Les brouillards
+s'expliquent par les mêmes principes; il n'y en a point dans les pays
+chauds loin de la mer, ni pendant les sécheresses de l'été, parce qu'en
+ces cas l'air n'a point d'humide excédent. Mais ils se montrent dans
+l'automne après des pluies, et même en été après les ondées d'orages,
+parce qu'alors la terre a reçu une matière d'évaporation, et pris un
+degré de fraîcheur convenable à la condensation. Dans nos climats ils
+commencent toujours à la surface des prairies, de préférence aux champs
+labourés. Souvent au coucher du soleil on voit se former sur l'herbe une
+nappe de fumée, qui bientôt croît en hauteur et en étendue. La raison en
+est que les lieux humides et frais réunissent, plus que les lieux
+poudreux, les qualités nécessaires à condenser les vapeurs qui tombent.
+Il y a d'ailleurs une foule de considérations à faire sur la formation
+et la nature de ces vapeurs, qui, quoique les mêmes, prennent à terre le
+nom de _brouillards_, et dans l'air, celui de _nuages_. En combinant
+leurs divers accidents, on s'aperçoit qu'ils suivent ces lois de
+_combinaison_, de _dissolution_, de _précipitation_, et de _saturation_,
+dont la physique moderne, sous le nom de _chimie_, s'occupe à développer
+la théorie. Pour en traiter ici, il faudrait entrer dans des détails qui
+m'écarteraient trop de mon sujet: je me bornerai à une dernière
+observation relative au tonnerre.
+
+Le tonnerre a lieu dans le Delta comme dans la Syrie; mais il y a cette
+différence entre ces deux pays, que dans le Delta et la plaine de
+Palestine, il est infiniment rare l'été, et plus fréquent l'hiver; dans
+les montagnes, au contraire, il est plus commun l'été, et infiniment
+rare l'hiver. Dans les deux contrées, sa vraie saison est celle des
+pluies, c'est-à-dire le temps des équinoxes, et surtout de celui
+d'automne; il est encore remarquable qu'il ne vient jamais des parties
+du continent, mais de celles de la mer: c'est toujours de la
+Méditerranée que les orages arrivent sur le Delta[199] et la Syrie.
+Leurs instants de préférence dans la journée sont le soir et le
+matin;[200] ils sont accompagnés d'ondées violentes et quelquefois de
+grêle qui couvrent une heure de temps la campagne de petits lacs. Ces
+circonstances, et surtout cette association perpétuelle des nuages au
+tonnerre, donnent lieu au raisonnement suivant: si le tonnerre se forme
+constamment avec les nuages, s'il a un besoin absolu de leur intermède
+pour se manifester, il est donc le produit de quelques-uns de leurs
+éléments. Or, comment se forment les nuages? Par l'évaporation des
+eaux. Comment se fait l'évaporation? Par la présence de l'élément du
+feu. L'eau par elle-même n'est point volatile; il lui faut un agent pour
+l'élever: cet agent est le feu, et de là ce fait déja observé, que
+_l'évaporation est toujours en raison de la chaleur appliquée à l'eau_.
+Chaque molécule d'eau est rendue volatile par une molécule de feu, et
+sans doute aussi par une molécule d'air qui s'y combine. On peut
+regarder cette combinaison comme un sel neutre, et la comparant au
+nitre, l'on peut dire que l'eau y représente l'alkali, et le feu l'acide
+nitreux. Les nuages ainsi composés, flottent dans l'air, jusqu'à ce que
+des circonstances propres viennent les dissoudre; s'il se présente un
+agent qui ait la faculté de rompre subitement la combinaison des
+molécules, il arrive une détonation, accompagnée, comme dans le nitre,
+de bruit et de lumière; par cet effet, la matière du feu et de l'air se
+trouvant tout à coup dissipée, l'eau qui y était combinée, rendue à sa
+pesanteur naturelle, tombe précipitamment de la hauteur où elle s'était
+élevée: de là, ces ondées violentes qui suivent les grands coups de
+tonnerre, et qui arrivent de préférence à la fin des orages, parce
+qu'alors la matière du feu n'étant combinée qu'avec l'air seul, elle
+fuse à la manière du nitre; et c'est sans doute ce qui produit ces
+éclairs qu'on appelle _feux d'horizon_. Mais cette matière du feu
+est-elle distincte de la matière électrique? Suit-elle, dans ses
+combinaisons et ses détonations, des affinités et des lois
+particulières? C'est ce que je n'entreprendrai pas d'examiner. Ces
+recherches ne peuvent convenir à une relation de voyage: je dois me
+borner aux faits, et c'est déja beaucoup d'y avoir joint quelques
+explications qui en découlaient naturellement.[201]
+
+
+
+
+ÉTAT POLITIQUE
+
+DE
+
+LA SYRIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Des habitants de la Syrie.
+
+
+Ainsi que l'Égypte, la Syrie a dès long-temps subi des révolutions qui
+ont mélangé les races de ses habitants. Depuis 2500 ans, l'on peut
+compter dix invasions qui ont introduit et fait succéder des peuples
+étrangers. D'abord ce furent les _Assyriens_ de _Ninive_ qui, ayant
+passé l'Euphrate vers l'an 750 avant notre ère, s'emparèrent en soixante
+années de presque tous le pays qui est au nord de la Judée. Les
+_Chaldéens_ de _Babylone_ ayant détruit cette puissance dont ils
+dépendaient, succédèrent comme par droit d'héritage à ses possessions,
+et achevèrent de conquérir la Syrie, la seule île de Tyr exceptée. Aux
+Chaldéens succédèrent les _Perses_ de _Cyrus_, et aux Perses les
+Macédoniens d'_Alexandre_. Alors il sembla que la Syrie allait cesser
+d'être vassale de puissances étrangères, et que, selon le droit naturel
+de chaque pays, elle aurait un gouvernement propre; mais les peuples,
+qui ne trouvèrent dans les Séleucides que des despotes durs et
+oppresseurs, réduits à la nécessité de porter un joug, choisirent le
+moins pesant, et la Syrie devint, par les armes de Pompée, province de
+l'empire de Rome.
+
+Cinq siècles après, lorsque les enfants de _Théodose_ se partagèrent
+leur immense patrimoine, elle changea de métropole sans changer de
+maître, et elle fut annexée à l'empire de Constantinople. Telle était sa
+condition, lorsque l'an 622 les tribus de l'Arabie, rassemblées sous
+l'étendard de _Mahomet_, vinrent la posséder ou plutôt la dévaster.
+Depuis ce temps, déchirée par les guerres civiles des Fâtmites et des
+Ommiades, soustraite aux kalifes par leurs lieutenants rebelles, ravie à
+ceux-ci par les milices turkmanes, disputée par les Européens croisés,
+reprise par les Mamlouks d'Égypte, ravagée par _Tamerlan_ et ses
+Tartares, elle est enfin restée aux mains des Turks ottomans, qui,
+depuis 268 années, en sont les maîtres.
+
+Du trouble de tant de vicissitudes est resté un dépôt de population,
+varié comme les parties dont il s'est formé; en sorte qu'il ne faut pas
+regarder les habitants de la Syrie comme une même nation, mais comme un
+alliage de nations diverses.
+
+On peut en faire trois classes principales:
+
+1º La postérité du peuple conquis par les Arabes, c'est-à-dire, les
+Grecs du Bas-Empire.
+
+2º La postérité des Arabes conquérants.
+
+3º Le peuple dominant aujourd'hui, les Turks ottomans.
+
+De ces trois classes, les deux premières exigent des subdivisions à
+raison des distinctions qui y sont survenues. Ainsi il faut diviser les
+Grecs:
+
+1º En Grecs propres, dits vulgairement _schismatiques_, ou _séparés_ de
+la communion de Rome.
+
+2º En Grecs latins, réunis à cette communion.
+
+3º En Maronites ou Grecs de la secte du moine Maron, ci-devant
+indépendants des deux communions, aujourd'hui réunis à la dernière.
+
+Il faut diviser les Arabes, 1º en descendants propres des conquérants,
+lesquels ont beaucoup mêlé leur sang, et qui sont la portion la plus
+considérable.
+
+2º En Motouâlis, distincts de ceux-ci par des opinions religieuses.
+
+3º En Druzes, également distincts par une raison semblable.
+
+4º Enfin en _Ansârié_, qui sont aussi dérivés des Arabes.
+
+A ces peuples, qui sont les habitants agricoles et sédentaires de la
+Syrie, il faut encore ajouter trois autres peuples _errants_ et
+pasteurs: savoir, 1º les _Turkmans_; 2º les Kourdes; et 3º les Arabes
+bedouins.
+
+Telles sont les races qui sont répandues sur le terrain compris entre la
+mer et le désert, depuis Gaze jusqu'à Alexandrette.
+
+Dans cette énumération, il est remarquable que les peuples anciens n'ont
+pas de représentants sensibles; leurs caractères se sont tous confondus
+dans celui des Grecs, qui, en effet, par un séjour continué depuis
+Alexandre, ont bien eu le temps de s'identifier l'ancienne population:
+la terre seule, et quelques traits de moeurs et d'usages, conservent des
+vestiges des siècles reculés.
+
+La Syrie n'a pas, comme l'Égypte, refusé d'adopter les races étrangères.
+Toutes s'y naturalisent également bien; le sang y suit à peu près les
+mêmes lois que dans le midi de l'Europe, en observant les différences
+qui résultent de la nature du climat. Ainsi, les habitants des plaines
+du midi sont plus basanés que ceux du nord, et ceux-là beaucoup plus que
+les habitants des montagnes. Dans le Liban et le pays des Druzes, le
+teint ne diffère pas de celui de nos provinces du milieu de la France.
+On vante les femmes de Damas et de Tripoli pour leur blancheur, et même
+pour la régularité des traits: sur ce dernier article il faut en croire
+la renommée, puisque le voile qu'elles portent sans cesse ne permet à
+personne de faire des observations générales. Dans plusieurs cantons,
+les paysannes sont moins scrupuleuses, sans être moins chastes. En
+Palestine, par exemple, on voit presque à découvert les femmes mariées;
+mais la misère et la fatigue n'ont point laissé d'agréments à leur
+figure; les yeux seuls sont presque toujours beaux partout; la longue
+draperie qui fait l'habillement général, permet dans les mouvements du
+corps d'en démêler la forme; elle manque quelquefois d'élégance, mais du
+moins ses proportions ne sont pas altérées. Je ne me rappelle pas avoir
+vu en Syrie et même en Égypte, deux sujets bossus ou contrefaits; il est
+vrai que l'on y connaît peu ces tailles étranglées que parmi nous on
+recherche: elles ne sont pas estimées en Orient; et les jeunes filles,
+d'accord avec leurs mères, emploient de bonne heure jusqu'à des recettes
+superstitieuses pour acquérir de l'embonpoint: heureusement la nature,
+en résistant à nos fantaisies, a mis des bornes à nos travers, et l'on
+ne s'aperçoit pas qu'en Syrie, où l'on ne se serre pas la taille, les
+corps deviennent plus gros qu'en France, où on l'étrangle.
+
+Les Syriens sont en général de stature moyenne. Ils sont, comme dans
+tous les pays chauds, moins replets que les habitants du Nord. Cependant
+on trouve dans les villes quelques individus dont le ventre prouve, par
+son ampleur, que l'influence du régime peut, jusqu'à un certain point,
+balancer celle du climat.
+
+Du reste, la Syrie n'a de maladie qui lui soit particulière, que le
+bouton d'Alep, dont je parlerai en traitant de cette ville. Les autres
+maladies sont les dyssenteries, les fièvres inflammatoires, les
+intermittentes, qui viennent à la suite des mauvais fruits dont le
+peuple se gorge. La petite-vérole y est quelquefois très-meurtrière.
+L'incommodité générale et habituelle est le mal d'estomac; et l'on en
+conçoit aisément les raisons, quand on considère que tout le monde y
+abuse de fruits non mûrs, de légumes crus, de miel, de fromage,
+d'olives, d'huile forte, de lait aigre et de pain mal fermenté. Ce sont
+là les aliments ordinaires de tout le monde; et les sucs acides qui en
+résultent, donnent des âcretés, des nausées, et même des vomissements de
+bile assez fréquents. Aussi la première indication en toute maladie
+est-elle presque toujours l'émétique, qui cependant n'y est connu que
+des médecins français. La saignée, comme je l'ai déja dit, n'est jamais
+bien nécessaire ni fort utile. Dans les cas moins urgents, la crème de
+tartre et les tamarins ont le succès le plus marqué.
+
+L'idiome général de la Syrie est la langue arabe. Niebuhr rapporte, sur
+un ouï-dire, que le syriaque est encore usité dans quelques villages des
+montagnes; mais quoique j'aie interrogé à ce sujet des religieux qui
+connaissent le pays dans le plus grand détail, je n'ai rien appris de
+semblable: seulement on m'a dit que les bourgs de _Maloula_ et de
+_Sidnâïa_, près de Damas, avaient un idiome si corrompu, que l'on avait
+beaucoup de peine à l'entendre. Mais cette difficulté ne prouve rien,
+puisque dans la Syrie, comme dans tous les pays arabes, les dialectes
+varient et changent à chaque endroit. On peut donc regarder le syriaque
+comme une langue morte pour ces cantons. Les Maronites, qui l'ont
+conservé dans leur liturgie et dans leur messe, ne l'entendent pas pour
+la plupart en le récitant. Le grec est dans le même cas. Parmi les
+moines et les prêtres schismatiques ou catholiques, il en est très-peu
+qui le comprennent; il faut qu'ils en aient fait une étude particulière
+dans les îles de l'Archipel: on sait d'ailleurs que le grec moderne est
+tellement corrompu, qu'il ne suffit pas plus pour entendre Démosthènes,
+que l'italien pour lire Cicéron. La langue turke n'est usitée en Syrie
+que par les gens de guerre et du gouvernement, et par les hordes
+turkmanes[202]. Quelques naturels l'apprennent pour le besoin de leurs
+affaires, comme les Turks apprennent l'Arabe; mais la prononciation et
+l'accent de ces deux langues ont si peu d'analogie, qu'elles demeurent
+toujours étrangères l'une à l'autre. Les bouches turkes, habituées à une
+prosodie nasale et pompeuse, parviennent rarement à imiter les sons
+âcres et les aspirations fortes de l'arabe. Cette langue fait un usage
+si répété de voyelles et de consonnes gutturales, que lorsqu'on l'entend
+pour la première fois, on dirait des gens qui se gargarisent. Ce
+caractère la rend pénible à tous les Européens; mais telle est la
+puissance de l'habitude, que lorsque nous nous plaignons aux Arabes de
+son aspérité, ils nous taxent de manquer d'oreille, et rejettent
+l'inculpation sur nos propres idiomes. L'italien est celui qu'ils
+préfèrent, et ils comparent avec quelque raison le français au turk, et
+l'anglais au persan. Entre eux ils ont presque les mêmes différences.
+L'arabe de Syrie est beaucoup plus rude que celui de l'Égypte; la
+prononciation des gens de loi au Kaire passe pour un modèle de facilité
+et d'élégance. Mais, selon l'observation de Niebuhr, celle des habitants
+de l'Yemen et de la côte du sud est infiniment plus douce, et donne à
+l'arabe un coulant dont on ne l'eût pas cru susceptible. On a voulu
+quelquefois établir des analogies entre les climats et les
+prononciations des langues; l'on a dit, par exemple, que les habitants
+du nord parlaient plus des lèvres et des dents que les habitants du
+midi. Cela peut être vrai pour quelques parties de notre continent; mais
+pour en faire une application générale, il faudrait des observations
+plus détaillées et plus étendues. L'on doit être réservé dans ces
+jugements généraux sur les langues et sur leurs caractères, parce que
+l'on raisonne toujours d'après la sienne, et par conséquent d'après un
+préjugé d'habitude qui nuit beaucoup à la justesse du raisonnement.
+
+Parmi le peuple de la Syrie dont j'ai parlé, les uns sont répandus
+indifféremment dans toutes les parties, les autres sont bornés à des
+emplacements particuliers qu'il est à propos de déterminer.
+
+Les Grecs propres, les Turks et les Arabes paysans sont dans le premier
+cas; avec cette différence, que les Turks ne se trouvent que dans les
+villes, où ils exercent les emplois de guerre et de magistrature, et les
+arts. Les Arabes et les Grecs peuplent les villages, et forment la
+classe des laboureurs à la campagne, et le bas peuple dans les villes.
+Le pays qui a le plus de villages grecs, est le pachalic de Damas.
+
+Les Grecs de la communion de Rome, bien moins nombreux que les
+schismatiques, sont tous retirés dans les villes, où ils exercent les
+arts et le négoce. La protection des _Francs_ leur a valu, dans ce
+dernier genre, une supériorité marquée partout où il y a des comptoirs
+d'Europe.
+
+Les _Maronites_ forment un corps de nation qui occupe presque
+exclusivement tous les pays compris entre _Nahr-el-kelb_ (_rivière du
+chien_) et _Nahr-el-bared_ (_rivière froide_), depuis le sommet des
+montagnes à l'orient, jusqu'à la Méditerranée à l'occident.
+
+Les _Druzes_ leur sont limitrophes, et s'étendent depuis _Nahr-el-kelb_
+jusque près de _Sour_ (Tyr), entre la vallée de _Beqââ_ et la mer.
+
+Le pays des _Motouâlis_ comprenait ci-devant la vallée de _Beqââ_
+jusqu'à _Sour_. Mais ce peuple, depuis quelque temps, a essuyé une
+révolution qui l'a presque anéanti.
+
+A l'égard des _Ansârié_, ils sont répandus dans les montagnes, depuis
+_Nahr-âqqar_ jusqu'à Antâkié: on les distingue en diverses peuplades,
+telles que les _Kelbié_, les _Qadmousié_, les _Chamsié_, etc.
+
+Les _Turkmans_, les _Kourdes_ et les _Bedouins_ n'ont pas de demeures
+fixes, mais ils errent sans cesse avec leurs tentes et leurs troupeaux
+dans des districts limités dont ils se regardent comme les
+propriétaires: les hordes _turkmanes_ campent de préférence dans la
+plaine d'Antioche; les _Kourdes_, dans les montagnes, entre Alexandrette
+et l'Euphrate; et les _Arabes_ sur toute la frontière de la Syrie
+adjacente à leurs déserts, et même dans les plaines de l'intérieur,
+telles que celles de Palestine, de Beqââ et de Galilée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.
+
+
+
+
+§ I.
+
+Des Turkmans.
+
+
+Les _Turkmans_ sont du nombre de ces peuplades tartares qui, lors des
+grandes révolutions de l'empire des kalifes, émigrèrent de l'orient de
+la mer _Caspienne_, et se répandirent dans les plaines de l'_Arménie_ et
+de l'_Asie mineure_. Leur langue est la même que celle des Turks. Leur
+genre de vie est assez semblable à celui des Arabes-Bedouins; comme eux,
+ils sont pasteurs, et par conséquent obligés de parcourir de grands
+espaces pour faire subsister leurs nombreux troupeaux. Mais il y a cette
+différence, que les pays fréquentés par les Turkmans étant riches en
+pâturages, ils peuvent en nourrir davantage, et se disperser moins que
+les tribus du désert. Chacun de leurs _ordous_ ou camps reconnaît un
+chef, dont le pouvoir n'est point déterminé par des statuts, mais
+seulement dirigé par l'usage et par les circonstances; il est rarement
+abusif, parce que la société est resserrée, et que la nature des choses
+maintient assez d'égalité entre les membres. Tout homme en état de
+porter les armes, s'empresse de les porter, parce que c'est de sa force
+individuelle que dépendent sa considération et sa sûreté. Tous les biens
+consistent en bestiaux, tels que les chameaux, les buffles, les chèvres
+et surtout les moutons. Les Turkmans se nourrissent de laitage, de
+beurre et de viande qui abondent chez eux. Ils en vendent le superflu
+dans les villes et dans les campagnes, et ils suffisent presque seuls à
+fournir les boucheries. Ils prennent en retour des armes, des habits, de
+l'argent et des grains. Leurs femmes filent des laines, et font des
+tapis dont l'usage existe dans ces contrées de temps immémorial, et
+par-là indique l'existence d'un état toujours le même. Quant aux hommes,
+toute leur occupation est de fumer la pipe et de veiller à la conduite
+des troupeaux: sans cesse à cheval, la lance sur l'épaule, le sabre
+courbe au côté, le pistolet à la ceinture, ils sont cavaliers vigoureux
+et soldats infatigables. Souvent ils ont des discussions avec les Turks,
+qui les redoutent; mais comme ils sont divisés entre eux de camp à camp,
+ils ne prennent pas la supériorité que leur assureraient leurs forces
+réunies. On peut compter environ 30,000 Turkmans errants dans le
+pachalic d'Alep et celui de Damas, qui sont les seuls qu'ils fréquentent
+dans la Syrie. Une grande partie de ces tribus passe en été dans
+l'Arménie et la Caramanie, où elle trouve des herbes plus abondantes,
+et revient l'hiver dans ses quartiers accoutumés. Les Turkmans sont
+censés musulmans, et ils en portent assez communément le signe
+principal, la circoncision. Mais les soins de religion les occupent peu,
+et ils n'ont ni les cérémonies ni le fanatisme des peuples sédentaires.
+Quant à leurs moeurs, il faudrait avoir vécu parmi eux pour en parler
+sciemment. Seulement ils ont la réputation de n'être point voleurs comme
+les Arabes, quoiqu'ils ne soient ni moins généreux qu'eux ni moins
+hospitaliers; et quand on considère qu'ils sont aisés sans être riches,
+exercés par la guerre, et endurcis par les fatigues et l'adversité, on
+juge que ces circonstances doivent éloigner d'eux la corruption des
+habitants des villes et l'avilissement de ceux des campagnes.
+
+
+
+
+§ II.
+
+Des Kourdes.
+
+
+Les Kourdes sont un autre corps de nation dont les tribus divisées se
+sont également répandues dans la basse Asie, et ont pris surtout depuis
+cent ans, une assez grande extension. Leur pays originel est la chaîne
+des montagnes d'où partent les divers rameaux du Tigre, laquelle
+enveloppant le cours supérieur du grand Zab, passe au midi jusqu'aux
+frontières de l'Irak-Adjami ou _Persan_[203]. Dans la géographie
+moderne, ce pays est désigné sous le nom de _Kourd-estan_. Il est
+très-fertile en grains, en lin, en sésame, en riz, en excellents
+pâturages, en noix de galle et même en soie. L'on y recueille un gland
+doux, long de 2 ou 3 pouces, dont on fait une espèce de pain. Les plus
+anciennes traditions et histoires de l'Orient en ont fait mention, et y
+ont placé le théâtre de plusieurs événements mythologiques. Le Chaldéen
+Bérose, et l'Arménien Mariaba, cités par Moïse de Chorène, rapportent
+que ce fut dans les monts _Gord-ouées_[204] qu'aborda Xisuthrus, échappé
+du déluge; et les circonstances de position qu'ils ajoutent, prouvent
+l'identité, d'ailleurs sensible, de _Gord_ et _Kourd_. Ce sont ces mêmes
+Kourdes que Xénophon cite sous le nom de _Kard_-uques, qui s'opposèrent
+à la retraite des 10,000. Cet historien observe que, quoique enclavés de
+toutes parts dans l'empire des Perses, ils avaient toujours bravé la
+puissance du _grand roi_, et les armes de ses _satrapes_. Ils ont peu
+changé dans leur état moderne; et quoiqu'en apparence tributaires des
+Ottomans, ils portent peu de respect aux ordres du grand-seigneur et de
+ses pachas. Niebuhr, qui passa en 1769 dans ces cantons, rapporte
+qu'ils observent dans leurs montagnes une espèce de gouvernement féodal
+qui me paraît semblable à ce que nous verrons chez les Druzes. Chaque
+village a son chef; toute la nation est partagée en trois factions
+principales et indépendantes. Les brouilleries naturelles à cet état
+d'anarchie ont séparé de la nation un grand nombre de tribus et de
+familles, qui ont pris la vie errante des Turkmans et des Arabes. Elles
+se sont répandues dans le Diarbekr, dans les plaines d'Arzroum,
+d'Érivan, de Sivas, d'Alep et de Damas: on estime que toutes leurs
+peuplades réunies passent 140,000 _tentes_, c'est-à-dire, 140,000 hommes
+armés. Comme les Turkmans, ces Kourdes sont pasteurs et vagabonds; mais
+ils en diffèrent par quelques points de moeurs. Les Turkmans dotent
+leurs filles pour les marier: les Kourdes ne les livrent qu'à prix
+d'argent. Les Turkmans ne font aucun cas de cette ancienneté
+d'extraction qu'on appelle _noblesse_: les Kourdes la prisent par-dessus
+tout. Les Turkmans ne volent point: les Kourdes passent presque partout
+pour des brigands. On les redoute à ce titre dans le pays d'Alep et
+d'Antioche, où ils occupent, sous le nom de _Bagdachlié_, les montagnes
+à l'est de _Beilam_, jusque vers _Klés_. Dans ce pachalic et dans celui
+de Damas, leur nombre passe 20,000 tentes et cabanes, car ils ont aussi
+des habitations sédentaires; ils sont censés _musulmans_, mais ils ne
+s'occupent ni de dogmes ni de rites. Plusieurs parmi eux, distingués par
+le nom de _Yazdié_, honorent le _Chaitân_ ou _Satan_, c'est-à-dire, le
+génie _ennemi_ (de Dieu): cette idée, conservée surtout dans le Diarbekr
+et sur les frontières de la Perse, est une trace de l'ancien système des
+deux _principes_ du _bien_ et du _mal_, qui, sous des formes tour à tour
+persanes, juives, chrétiennes et musulmanes, n'a cessé de régner dans
+ces contrées. L'on a coutume de regarder _Zoroastre_ comme son premier
+auteur; mais long-temps avant ce prophète, l'Égypte connaissait _Ormuzd_
+et _Ahrimane_ sous les noms d'_Osiris_ et de _Typhon_. On a tort
+également de croire que ce système ne fut répandu qu'au temps de Darius,
+fils d'Hystaspe, puisque Zoroastre, qui en fut l'apôtre, vécut en Médie
+dans un temps parallèle au règne de Salomon.
+
+La langue, qui est le principal indice de fraternité des peuples, a chez
+les Kourdes quelques diversités de dialecte, mais le fond en est persan,
+mêlé de quelques mots arabes et chaldéens. Leurs lettres alphabétiques
+sont purement persanes; la propagande en a fait imprimer à Rome un
+vocabulaire composé par Maurice Garzoni, qui fournit des renseignements
+satisfaisants sur cet objet. Il est à désirer que les gouvernements
+encouragent cette branche de recherches. Depuis quelque temps le docteur
+Pallas a publié un grand nombre de vocabulaires comparés:
+malheureusement ils sont en caractères russes, et il est difficile de
+croire que la nation russe amène toute l'Europe à admettre ses
+caractères, de préférence aux romains.
+
+
+
+
+§ III.
+
+Des Arabes-Bedouins.
+
+
+Un troisième peuple errant dans la Syrie sont ces _Arabes-Bedouins_ que
+nous avons déja trouvés en Égypte. Je n'en ai parlé que légèrement à
+l'occasion de cette province, parce que ne les ayant vus qu'en passant
+et sans savoir leur langue, leur nom ne me rappelait que peu d'idées;
+mais les ayant mieux connus en Syrie, ayant même fait un voyage à un de
+leurs camps près de _Gaze_, et vécu plusieurs jours avec eux, ils me
+fournissent maintenant des faits et des observations que je vais
+développer avec quelque détail.
+
+En général, lorsqu'on parle des _Arabes_, on doit distinguer s'ils sont
+_cultivateurs_, ou s'ils sont _pasteurs_; car cette différence dans le
+genre de vie en établit une si grande dans les moeurs et le génie,
+qu'ils se deviennent presque étrangers les uns aux autres. Dans le
+premier cas, vivant sédentaires, attachés à un même sol, et soumis à des
+gouvernements réguliers, ils ont un état social qui les rapproche
+beaucoup de nous. Tels sont les habitants de l'_Yemen_; et tels encore
+les descendants des anciens conquérants, qui forment, en tout ou en
+partie, la population de la Syrie, de l'Égypte et des états
+barbaresques. Dans le second cas, ne tenant à la terre que par un
+intérêt passager, transportant sans cesse leurs tentes d'un lieu à
+l'autre, n'étant contraints par aucunes lois, ils ont une manière d'être
+qui n'est ni celle des peuples policés, ni celle des sauvages, et qui
+par cela même mérite d'être étudiée. Tels sont les _Bedouins_ ou
+_habitants_ des vastes _déserts_ qui s'étendent depuis les confins de la
+_Perse_ jusqu'aux rivages de _Maroc_. Quoique divisés par sociétés ou
+tribus indépendantes, souvent même ennemies, on peut cependant les
+considérer tous comme un même corps de nation. La ressemblance de leurs
+langues est un indice évident de cette fraternité. La seule différence
+qui existe entre eux, est que les tribus d'Afrique sont d'une formation
+plus récente, étant postérieures à la conquête de ces contrées par les
+_kalifes_ ou _successeurs_ de Mahomet; pendant que les tribus du désert
+propre de l'_Arabie_ remontent, par une succession non interrompue, aux
+temps les plus reculés. C'est de celles-ci spécialement que je vais
+traiter, comme appartenant de plus près à mon sujet: c'est à elles que
+l'usage de l'Orient approprie le nom d'_Arabes_, comme en étant la race
+la plus ancienne et la plus pure. On y joint en synonyme celui de
+_Bedâoui_, qui, ainsi que je l'ai observé, signifie _homme du désert_;
+et ce synonyme me paraît d'autant plus exact, que dans les anciennes
+langues de ces contrées, le terme _Arab_ désigne proprement une
+_solitude_, un _désert_.
+
+Ce n'est pas sans raison que les habitants du désert se vantent d'être
+la race la plus pure et la mieux conservée des peuples arabes: jamais en
+effet ils n'ont été conquis; ils ne se sont pas même mélangés en
+conquérant; car les conquêtes dont on fait honneur à leur nom en
+général, n'appartiennent réellement qu'aux tribus de l'_Hedjâz_ et de
+l'_Yemen_: celles de l'intérieur des terres n'émigrèrent point lors de
+la révolution de Mahomet; ou si elles y prirent part, ce ne fut que par
+quelques individus que des motifs d'ambition en détachèrent: aussi le
+prophète, dans son _Qôran_, traite-t-il les Arabes du désert de
+_rebelles_, d'_infidèles_; et le temps les a peu changés. On peut dire
+qu'ils ont conservé à tous égards leur indépendance et leur simplicité
+premières. Ce que les plus anciennes histoires rapportent de leurs
+usages, de leurs moeurs, de leurs langues et même de leurs préjugés, se
+trouve encore presque en tout le même; et si l'on y joint que cette
+unité de caractère conservée dans l'éloignement des temps, subsiste
+aussi dans l'éloignement des lieux, c'est-à-dire que les tribus les plus
+distantes se ressemblent infiniment, on conviendra qu'il est curieux
+d'examiner les circonstances qui accompagnent un état moral si
+particulier.
+
+Dans notre Europe, et surtout dans notre France, où nous ne voyons point
+de peuples errants, nous avons peine à concevoir ce qui peut déterminer
+des hommes à un genre de vie qui nous rebute. Nous concevons même
+difficilement ce que c'est qu'un _désert_, et comment un terrain a des
+habitants s'il est stérile, ou n'est pas mieux peuplé s'il est
+cultivable. J'ai éprouvé ces difficultés comme tout le monde, et, par
+cette raison, je crois devoir insister sur les détails qui m'ont rendu
+ces faits palpables.
+
+La vie errante et pastorale que mènent plusieurs peuples de l'Asie,
+tient à deux causes principales. La première est la nature du sol,
+lequel se refusant à la culture, force de recourir aux animaux qui se
+contentent des herbes sauvages de la terre. Si ces herbes sont
+clair-semées, un seul animal épuisera beaucoup de terrain, et il faudra
+parcourir de grands espaces. Tel est le cas des Arabes dans le désert
+propre de l'Arabie et dans celui de l'Afrique.
+
+La seconde cause pourrait s'attribuer aux habitudes, puisque le terrain
+est cultivable et même fécond en plusieurs lieux, tels que la frontière
+de Syrie, le _Diarbekr_, l'_Anadoli_, et la plupart des cantons
+fréquentés par les Kourdes et les Turkmans. Mais en analysant ces
+habitudes, il m'a paru qu'elles n'étaient elles-mêmes qu'un effet de
+l'état politique de ces pays; en sorte qu'il faut en rapporter la cause
+première au gouvernement lui-même. Des faits journaliers viennent à
+l'appui de cette opinion; car toutes les fois que les hordes et les
+tribus errantes trouvent dans un canton la paix et la sécurité jointes à
+la _suffisance_, elles s'y habituent, et passent insensiblement à l'état
+cultivateur et sédentaire. Dans d'autres cas, au contraire, lorsque la
+tyrannie du gouvernement pousse à bout les habitants d'un village, les
+paysans désertent leurs maisons, se retirent avec leurs familles dans
+les montagnes, ou errent dans les plaines, avec l'attention de changer
+souvent de domicile pour n'être pas surpris. Souvent même il arrive que
+des individus, devenus voleurs pour se soustraire aux lois ou à la
+tyrannie, se réunissent et forment de petits camps qui se maintiennent à
+main armée, et deviennent, en se multipliant, de nouvelles hordes ou de
+nouvelles tribus. On peut donc dire que dans les terrains cultivables,
+la vie errante n'a pour cause que la dépravation du gouvernement, et il
+paraît que la vie sédentaire et cultivatrice est celle à laquelle les
+hommes sont le plus naturellement portés.
+
+A l'égard des Arabes, ils semblent condamnés d'une manière spéciale à la
+vie vagabonde par la nature de leurs _déserts_. Pour se peindre ces
+déserts, que l'on se figure, sous un ciel presque toujours ardent et
+sans nuages, des plaines immenses et à perte de vue, sans maisons, sans
+arbres, sans ruisseaux, sans montagnes; quelquefois les yeux s'égarent
+sur un horizon ras et uni comme la mer. En d'autres endroits le terrain
+se courbe en ondulations, ou se hérisse de rocs et de rocailles. Presque
+toujours également nue, la terre n'offre que des plantes ligneuses
+clair-semées, et des buissons épars, dont la solitude n'est que rarement
+troublée par des gazelles, des lièvres, des sauterelles et des rats. Tel
+est presque tout le pays qui s'étend depuis Alep jusqu'à la mer
+d'Arabie, et depuis l'Égypte jusqu'au golfe Persique, dans un espace de
+six cents lieues de longueur sur trois cents de large.
+
+Dans cette étendue cependant il ne faut pas croire que le sol ait
+partout la même qualité; elle varie par veines et par cantons. Par
+exemple, sur la frontière de Syrie, la terre est en général grasse,
+cultivable, même féconde: elle est encore telle sur les bords de
+l'Euphrate; mais en s'avançant dans l'intérieur et vers le midi, elle
+devient crayeuse et blanchâtre, comme sur la ligne de Damas; puis
+rocailleuse, comme dans le _Tîh_ et l'_Hédjâz_; puis enfin un pur sable,
+comme à l'orient de l'_Yemen_. Cette différence dans les qualités du sol
+produit quelques nuances dans l'état des _Bedouins_. Par exemple, dans
+les cantons stériles, c'est-à-dire mal garnis de plantes, les tribus
+sont faibles et très-distantes: tels sont le désert de Suez, celui de la
+mer Rouge, et la partie intérieure du grand désert, qu'on appelle le
+_Nadjd_.[205] Quand le sol est mieux garni, comme entre Damas et
+l'Euphrate, les tribus sont moins rares, moins écartées; enfin, dans les
+cantons cultivables, tels que le pachalic d'Alep, le Haurân et le pays
+de Gaze, les camps sont nombreux et rapprochés. Dans les premiers cas,
+les Bédouins sont purement pasteurs, et ne vivent que du produit des
+troupeaux, de quelques dattes et de chair fraîche ou séchée au soleil,
+que l'on réduit en farine. Dans le dernier, ils ensemencent quelques
+terrains, et joignent le froment, l'orge et même le riz, à la chair et
+au laitage.
+
+Quand on se rend compte des causes de la stérilité et de l'inculture du
+désert, on trouve qu'elles viennent surtout du défaut de fontaines, de
+rivières, et en général du manque d'eau. Ce manque d'eau lui-même vient
+de la disposition du terrain, c'est-à-dire, qu'étant plan et privé de
+montagnes, les nuages glissent sur sa surface échauffée, comme sur
+l'Égypte: ils ne s'y arrêtent qu'en hiver, lorsque le froid de
+l'atmosphère les empêche de s'élever, et les résout en pluie. La nudité
+de ce terrain est aussi une cause de sécheresse, en ce que l'air le
+couvre, s'échauffe plus aisément, et force les nuages de s'élever. Il
+est probable que l'on produirait un changement dans le climat, si l'on
+plantait tout le désert en arbres, par exemple, en sapins.
+
+L'effet des pluies qui tombent en hiver, est d'occasioner dans le lieu
+où le sol est bon, comme sur la frontière de Syrie, une culture assez
+semblable à celle de l'intérieur même de cette province; mais comme ces
+pluies n'établissent ni sources, ni ruisseaux durables, les habitants
+éprouvent l'inconvénient d'être sans eau pendant l'été. Pour y obvier,
+il a fallu employer l'art, et construire des puits, des réservoirs et
+des citernes, où l'on en amasse une provision annuelle. De tels ouvrages
+exigent des avances de fonds et de travail, et sont encore exposés à
+bien des risques. La guerre peut détruire en un jour le travail de
+plusieurs mois, et la ressource de l'année. Un cas de sécheresse, qui
+n'est que trop fréquent, peut faire avorter une récolte, et réduire à la
+disette même de l'eau. Il est vrai qu'en creusant la terre, on en trouve
+presque partout depuis 6 jusqu'à 20 pieds de profondeur; mais cette eau
+est saumâtre, comme dans tout le désert d'Arabie et d'Afrique[206],
+souvent même elle tarit: alors la soif et la famine surviennent; et si
+le gouvernement ne prête pas des secours, les villages se désertent. On
+sent qu'un tel pays ne peut avoir qu'une agriculture précaire, et que
+sous un régime comme celui des Turks, il est plus sûr de vivre pasteur
+errant, que laboureur sédentaire.
+
+Dans les cantons où le sol est rocailleux et sablonneux, comme dans le
+_Tîh_, l'_Hedjâh_ et le _Nadj_, ces pluies font germer les graines des
+plantes sauvages, raniment les buissons, les renoncules, les absinthes,
+les _qalis_, etc., et forment dans les bas-fonds des lagunes où
+croissent des roseaux et des herbes: alors la plaine prend un aspect
+assez riant de verdure; c'est la saison de l'abondance pour les
+troupeaux et pour leurs maîtres; mais au retour des chaleurs, tout se
+dessèche, et la terre, poudreuse et grisâtre, n'offre plus que des tiges
+sèches et dures comme le bois, que ne peuvent brouter ni les chevaux, ni
+les boeufs, ni même les chèvres. Dans cet état, le désert deviendrait
+inhabitable, et il faudrait le quitter, si la nature n'y eût attaché un
+animal d'un tempérament aussi dur et aussi frugal que le sol est ingrat
+et stérile, si elle n'y eût placé le chameau. Aucun animal ne présente
+une analogie si marquée et si exclusive à son climat: on dirait qu'une
+_intention préméditée_ s'est plu à régler les qualités de l'un sur
+celles de l'autre. Voulant que le chameau habitât un pays où il ne
+trouverait que peu de nourriture, la nature a économisé la matière dans
+toute sa construction. Elle ne lui a donné la plénitude des formes ni du
+boeuf, ni du cheval, ni de l'éléphant; mais le bornant au plus étroit
+nécessaire, elle lui a placé une petite tête sans oreilles, au bout d'un
+long cou sans chair. Elle a ôté à ses jambes et à ses cuisses tout
+muscle inutile à les mouvoir; enfin elle n'a accordé à son corps
+desséché que les vaisseaux et les tendons nécessaires pour en lier la
+charpente. Elle l'a muni d'une forte mâchoire pour broyer les plus durs
+aliments; mais de peur qu'il n'en consommât trop, elle a rétréci son
+estomac, et l'a obligé à _ruminer_. Elle a garni son pied d'une masse de
+chair qui, glissant sur la boue, et n'étant pas propre à grimper, ne lui
+rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux comme celui de
+l'Arabie; enfin elle l'a destiné visiblement à l'esclavage, en lui
+refusant toutes défenses contre ses ennemis. Privé des cornes du
+taureau, du sabot du cheval, de la dent de l'éléphant et de la légèreté
+du cerf, que peut le chameau contre les attaques du lion, du tigre, ou
+même du loup? Aussi, pour en conserver l'espèce, la nature le
+cacha-t-elle au sein des vastes déserts, où la disette des végétaux
+n'attirait nul gibier, et d'où la disette du gibier repoussait les
+animaux voraces. Il a fallu que le sabre des tyrans chassât l'homme de
+la terre habitable, pour que le chameau perdît sa liberté. Passé à
+l'état domestique, il est devenu le moyen d'habitation de la terre la
+plus ingrate. Lui seul subvient à tous les besoins de ses maîtres. Son
+lait nourrit la famille arabe, sous les diverses formes de caillé, de
+fromage et de beurre; souvent même on mange sa chair. On fait des
+chaussures et des harnais de sa peau, des vêtements et des tentes de son
+poil. On transporte par son moyen de lourds fardeaux; enfin, lorsque la
+terre refuse le fourrage au cheval si précieux au Bedouin, le chameau
+subvient par son lait à la disette, sans qu'il en coûte, pour tant
+d'avantages, autre chose que quelques tiges de ronces ou d'absinthes, et
+des noyaux de dattes pilés. Telle est l'importance du chameau pour le
+désert, que si on l'en retirait, on en soustrairait toute la population,
+dont il est l'unique pivot[207].
+
+Voilà les circonstances dans lesquelles la nature a placé les Bedouins,
+pour en faire une race d'hommes singulière au moral et au physique.
+Cette singularité est si tranchante, que leurs voisins, les Syriens
+mêmes, les regardent comme des hommes extraordinaires. Cette opinion a
+lieu surtout pour les tribus du fond du désert, telles qu'_Anazé_,
+_Kaibar_, _Taï_ et autres, qui ne s'approchent jamais des villes.
+Lorsque, du temps de Dâher, il en vint des cavaliers jusqu'à _Acre_, ils
+y firent la même sensation que feraient parmi nous des sauvages de
+l'Amérique. On considérait avec surprise ces hommes plus petits, plus
+maigres et plus noirs qu'aucuns Bedouins connus: leurs jambes sèches
+n'avaient que des tendons sans mollets; leur ventre était collé à leur
+dos; leurs cheveux étaient crêpés presque autant que ceux des nègres. De
+leur côté, tout les étonnait; ils ne concevaient ni comment les maisons
+et les minarets pouvaient se tenir debout, ni comment on osait habiter
+dessous, et toujours au même endroit; mais surtout ils s'extasiaient à
+la vue de la mer, et ils ne pouvaient comprendre ce _désert d'eau_. On
+leur parla de mosquées, de prières, d'ablutions; et ils demandèrent ce
+que cela signifiait, ce que c'était que Moïse, Jésus-Christ et Mahomet,
+et pourquoi les habitants, n'étant pas de tribus séparées, suivaient des
+chefs opposés.
+
+On sent que les Arabes des frontières ne sont pas si novices; il en est
+même plusieurs petites tribus, qui vivant au sein du pays, comme dans la
+vallée de _Beqââ_, dans celle du Jourdain, et dans la Palestine, se
+rapprochent de la condition des paysans; mais ceux-là sont méprisés des
+autres, qui les regardent comme des _Arabes bâtards_, et des _rayas_ ou
+_esclaves des Turks_.
+
+En général, les Bedouins sont petits, maigres et hâlés, plus cependant
+au sein du désert, moins sur la frontière du pays cultivé, mais là même,
+toujours plus que les laboureurs du voisinage: un même camp offre aussi
+cette différence, et j'ai remarqué que les _chaiks_, c'est-à-dire les
+_riches_ et leurs serviteurs, étaient toujours plus grands et plus
+charnus que le peuple. J'en ai vu qui passaient 5 pieds 5 et 6 pouces,
+pendant que la taille générale n'est que de 5 pieds 2 pouces. On n'en
+doit attribuer la raison qu'à la nourriture, qui est plus abondante pour
+la première classe que pour la dernière[208]. On peut même dire que le
+commun des Bedouins vit dans une misère et une famine habituelles. Il
+paraîtra peu croyable parmi nous, mais il n'en est pas moins vrai que la
+somme ordinaire des aliments de la plupart d'entre eux ne passe pas 6
+onces par jour: c'est surtout chez les tribus du Nadj et de l'Hedjâz,
+que l'abstinence est portée à son comble. Six ou sept dattes trempées
+dans du beurre fondu, quelque peu de lait doux ou caillé, suffisent à la
+journée d'un homme. Il se croit heureux, s'il y joint quelques pincées
+de farine grossière ou une boulette de riz. La chair est réservée aux
+plus grands jours de fête; et ce n'est que pour un mariage ou une mort
+que l'on tue un chevreau; ce n'est qu'aux chaiks riches et généreux
+qu'il appartient d'égorger de jeunes chameaux, de manger du riz cuit
+avec de la viande. Dans sa disette, le vulgaire, toujours affamé, ne
+dédaigne pas les plus vils aliments: de là l'usage où sont les Bedouins
+de manger des sauterelles, des rats, des lézards et des serpents grillés
+sur des broussailles; de là leurs rapines dans les champs cultivés, et
+leurs vols sur les chemins; de là aussi leur constitution délicate, et
+leur corps petit et maigre, plutôt agile que vigoureux. Il y a ceci de
+remarquable pour un médecin, dans leur tempérament, que leurs
+déperditions en tout genre, même en sueurs, sont très-faibles; leur
+sang est si dépouillé de sérosité, qu'il n'y a que la grande chaleur qui
+puisse le maintenir dans sa fluidité. Cela n'empêche pas qu'ils ne
+soient d'ailleurs assez sains, et que les maladies ne soient plus rares
+parmi eux que parmi les habitants du pays cultivé.
+
+D'après ces faits, on ne jugera point que la frugalité des Arabes soit
+une vertu purement de choix, ni même de climat. Sans doute l'extrême
+chaleur dans laquelle ils vivent, facilite leur abstinence, en ôtant à
+l'estomac l'activité que le froid lui donne. Sans doute aussi l'habitude
+de la diète, en empêchant l'estomac de se dilater, devient un moyen de
+la supporter; mais le motif principal et premier de cette habitude, est,
+comme pour tous les autres hommes, la nécessité des circonstances où ils
+se trouvent, soit de la part du sol, comme je l'ai expliqué, soit de la
+part de leur état social qu'il faut développer.
+
+J'ai déja dit que les Arabes-Bedouins étaient divisés par tribus, qui
+constituent autant de peuples particuliers. Chacune de ces tribus
+s'approprie un terrain qui forme son domaine; elles ne diffèrent à cet
+égard des nations agricoles, qu'en ce que ce terrain exige une étendue
+plus vaste, pour fournir à la subsistance des troupeaux pendant toute
+l'année. Chacune de ces tribus compose un ou plusieurs camps qui sont
+répartis sur le pays, et qui en parcourent successivement les parties à
+mesure que les troupeaux les épuisent: de là il arrive que sur un grand
+espace il n'y a jamais d'habités que quelques points qui varient d'un
+jour à l'autre; mais comme l'espace entier est nécessaire à la
+subsistance annuelle de la tribu, quiconque y empiète, est censé violer
+la propriété; ce qui ne diffère point encore du droit public des
+nations. Si donc une tribu ou ses sujets entrent sur un terrain
+étranger, ils sont traités en voleurs, en ennemis, et il y a guerre. Or,
+comme les tribus ont entre elles des affinités par alliance de sang ou
+par conventions, il s'ensuit des ligues qui rendent les guerres plus ou
+moins générales. La manière d'y procéder est très-simple. Le délit
+connu, l'on monte à cheval, l'on cherche l'ennemi, l'on se rencontre, on
+parlemente; souvent on se pacifie, sinon l'on s'attaque par pelotons ou
+par cavaliers; on s'aborde ventre à terre, la lance baissée; quelquefois
+on la darde, malgré sa longueur, sur l'ennemi qui fuit: rarement la
+victoire se dispute; le premier choc la décide; les vaincus fuient à
+bride abattue sur la plaine rase du désert. Ordinairement la nuit les
+dérobe au vainqueur. La tribu qui a du dessous lève le camp, s'éloigne à
+marche forcée, et cherche un asile chez les alliés. L'ennemi satisfait
+pousse les troupeaux plus loin, et les fuyards reviennent à leur
+domaine. Mais, du meurtre de ces combats, il reste des motifs de haine
+qui perpétuent les dissensions. L'intérêt de la sûreté commune à dès
+long-temps établi chez les Arabes une loi générale, qui veut que le sang
+de tout homme tué soit vengé par celui de son meurtrier; c'est ce qu'on
+appelle le _târ_ ou _talion_: le droit en est dévolu au plus proche
+parent du mort. Son honneur devant tous les Arabes y est tellement
+compromis, que s'il néglige de prendre son _talion_, il est à jamais
+deshonoré. En conséquence, il épie l'occasion de se venger; si son
+ennemi périt par des causes étrangères, il ne se tient point satisfait,
+et sa vengeance passe sur le plus proche parent. Ces haines se
+transmettent comme un héritage du père aux enfants, et ne cessent que
+par l'extinction de l'une des races, à moins que les familles ne
+s'accordent en sacrifiant le coupable, ou en _rachetant le sang_ pour un
+prix convenu en argent ou en troupeaux. Hors cette satisfaction, il n'y
+a ni paix, ni trève, ni alliance entre elles, ni même quelquefois entre
+les tribus réciproques: _Il y a du sang entre nous_, se dit-on en toute
+affaire; et ce mot est une barrière insurmontable. Les accidents s'étant
+multipliés par le laps de temps, il est arrivé que la plupart des tribus
+ont des querelles, et qu'elles vivent dans un état habituel de guerre;
+ce qui, joint à leur genre de vie, fait des Bedouins un peuple
+militaire, sans qu'ils soient néanmoins avancés dans la pratique de cet
+art. La disposition de leurs camps est un _rond_ assez irrégulier,
+formé par une seule ligne de tentes plus ou moins espacées. Ces tentes,
+tissues de poil de chèvre ou de chameau, sont noires ou brunes, à la
+différence de celles des Turkmans, qui sont blanchâtres. Elles sont
+tendues sur 3 ou 5 piquets de 5 à 6 pieds de hauteur seulement, ce qui
+leur donne un air très-écrasé; dans le lointain, un tel camp ne paraît
+que comme des taches noires; mais l'oeil perçant des Bedouins ne s'y
+trompe pas. Chaque tente, habitée par une famille, est partagée par un
+rideau en deux portions, dont l'une n'appartient qu'aux femmes. L'espace
+vide du grand _rond_ sert à parquer chaque soir les troupeaux. Jamais il
+n'y a de retranchement; les seules gardes avancées et les patrouilles
+sont des chiens; les chevaux restent sellés, et prêts à monter à la
+première alarme; mais comme il n'y a ni ordre ni distribution, ces
+camps, déja faciles à surprendre, ne seraient d'aucune défense en cas
+d'attaque: aussi arrive-t-il chaque jour des accidents, des enlèvements
+de bestiaux; et cette guerre de maraude est une de celles qui occupent
+davantage les Arabes.
+
+Les tribus qui vivent dans le voisinage des Turks, ont une position
+encore plus orageuse: en effet, ces étrangers s'arrogeant, à titre de
+conquête, la propriété de tout le pays, ils traitent les Arabes comme
+des vassaux rebelles, ou des ennemis inquiets et dangereux. Sur ce
+principe, ils ne cessent de leur faire une guerre sourde ou déclarée.
+Les pachas se font une étude de profiter de toutes les occasions de les
+troubler. Tantôt ils leur contestent un terrain qu'ils leur ont loué;
+tantôt ils exigent un tribut dont on n'est pas convenu. Si l'ambition ou
+l'intérêt divise une famille de chaiks, ils secourent tour à tour l'un
+et l'autre parti, et finissent par les ruiner tous les deux. Souvent ils
+font empoisonner ou assassiner les chefs dont ils redoutent le courage
+ou l'esprit, fussent-ils même leurs alliés. De leur côté, les Arabes
+regardant les Turks comme des usurpateurs et des traîtres, ne cherchent
+que les occasions de leur nuire. Malheureusement le fardeau tombe plus
+sur les innocents que sur les coupables: ce sont presque toujours les
+paysans qui paient les délits des gens de guerre. A la moindre alarme,
+on coupe leurs moissons, on enlève leurs troupeaux, on intercepte les
+communications et le commerce: les paysans crient aux voleurs, et ils
+ont raison; mais les Bedouins réclament le droit de la guerre, et
+peut-être n'ont-ils pas tort. Quoi qu'il en soit, ces déprédations
+établissent entre les Bédouins et les habitants du pays cultivé, une
+mésintelligence qui les rend mutuellement ennemis.
+
+Telle est la situation des Arabes à l'extérieur. Elle est sujette à de
+grandes vicissitudes, selon la bonne ou mauvaise conduite des chefs.
+Quelquefois une tribu faible s'élève et s'agrandit, pendant qu'une
+autre, d'abord puissante, décline ou même s'anéantit; non que tous ses
+membres périssent, mais parce qu'ils s'incorporent à une autre; et ceci
+tient à la constitution intérieure des tribus. Chaque tribu est composée
+d'une ou de plusieurs familles principales, dont les membres portent le
+titre de _chaiks_ ou _seigneurs_. Ces familles représentent assez bien
+les _patriciens_ de Rome, et les _nobles_ de l'Europe. L'un de ces
+chaiks commande en chef à tous les autres; c'est le général de cette
+petite armée. Quelquefois il prend le titre d'_émir_, qui signifie
+_commandant_ et prince. Plus il a de parens, d'enfants et d'alliés, plus
+il est fort et puissant. Il y joint des serviteurs qu'il s'attache d'une
+manière spéciale, en fournissant à tous leurs besoins. Mais en outre, il
+se range autour de ce chef de petites familles qui, n'étant point assez
+fortes pour vivre indépendantes, ont besoin de protection et d'alliance.
+Cette réunion s'appelle _qâbilé_ ou _tribu_. On la distingue d'une autre
+par le nom de son chef, ou par celui de la famille commandante. Quand on
+parle de ses individus en général, on les appelle _enfants_ d'un tel,
+quoiqu'ils ne soient pas réellement tous de son sang, et que lui-même
+soit un homme mort depuis long-temps. Ainsi l'on dit: _beni Temîn_,
+_oulâd Taï_; les enfants de _Temîn_ et de _Taï_. Cette façon de
+s'exprimer est même passée par métaphore aux noms de pays; la phrase
+ordinaire pour en désigner les habitants, est de dire _les enfants de
+tel lieu_. Ainsi les Arabes disent _oulâd Masr_, les Égyptiens; _oulâd
+Châm_, les Syriens; ils diraient _oulâd Fransa_, les Français; _oulâd
+Mosqou_, les Russes; ce qui n'est pas sans importance pour l'histoire
+ancienne.
+
+Le gouvernement de cette société est tout à la fois républicain,
+aristocratique et même despotique, sans être décidément aucun de ces
+états. Il est républicain, parce que le peuple y a une influence
+première dans toutes les affaires, et que rien ne se fait sans un
+consentement de majorité. Il est aristocratique, parce que les familles
+des _chaiks_ ont quelques-unes des prérogatives que la force donne
+partout. Enfin il est despotique, parce que le _chaik_ principal a un
+pouvoir indéfini et presque absolu. Quand c'est un homme de caractère,
+il peut porter son autorité jusqu'à l'abus; mais dans cet abus même il
+est des bornes que l'état des choses rend assez étroites. En effet, si
+un chef commettait une grande injustice; si, par exemple, il tuait un
+Arabe, il lui serait presque impossible d'en éviter la peine: le
+ressentiment de l'offense n'aurait nul respect pour son titre; il
+subirait le _talion_; et s'il ne payait pas le sang, il serait
+infailliblement assassiné; ce qui serait facile, vu la vie simple et
+privée des chaiks dans le camp. S'il fatigue ses sujets par sa dureté,
+ils l'abandonnent, et passent dans une autre tribu. Ses propres parents
+profitent de ses fautes, pour le déposer et s'établir à sa place. Il n'a
+point contre eux la ressource des troupes étrangères; ses sujets
+communiquent entre eux trop aisément, pour qu'il puisse les diviser
+d'intérêt et se faire une faction subsistante. D'ailleurs, comment la
+soudoyer, puisqu'il ne retire de la tribu aucune espèce d'impôt; que la
+plupart de ses sujets sont bornés au plus juste nécessaire, et qu'il est
+réduit lui-même à des propriétés assez médiocres et déja chargées de
+grosses dépenses?
+
+En effet, c'est le chaik principal qui, dans toute tribu, est chargé de
+défrayer les allants et les venants; c'est lui qui reçoit les visites
+des alliés et de quiconque a des affaires. Sur le prolongement de sa
+tente, est un grand pavillon qui sert d'hospice à tous les étrangers et
+aux passants. C'est là que se tiennent les assemblées fréquentes des
+chaiks et des notables, pour décider des campements, des décampements,
+de la paix, de la guerre, des démêlés avec les gouverneurs turks et les
+villages, des procès et querelles des particuliers, etc. A cette foule
+qui se succède, il faut donner le café, le pain cuit sous la cendre, le
+riz et quelquefois le chevreau ou le chameau rôti; en un mot, il faut
+tenir table ouverte; et il est d'autant plus important d'être généreux,
+que cette générosité porte sur des objets de nécessité première. Le
+crédit et la puissance dépendent de là: l'Arabe affamé place avant toute
+vertu la libéralité qui le nourrit; et ce préjugé n'est pas sans
+fondement; car l'expérience a prouvé que les _chaiks_ avares n'étaient
+jamais des hommes à grandes vues: de là ce proverbe, aussi juste que
+précis: _Main serrée, coeur étroit_. Pour subvenir à ces dépenses, le
+_chaik_ n'a que ses troupeaux, quelquefois des champs ensemencés, le
+casuel des pillages avec les péages des chemins; et tout cela est borné.
+Celui chez qui je me rendis sur la fin de 1784, dans le pays de Gaz,
+passait pour le plus puissant des cantons: cependant il ne m'a pas paru
+que sa dépense fût supérieure à celle d'un gros fermier: son mobilier,
+consistant en quelques pelisses, en tapis, en armes, en chevaux et en
+chameaux, ne peut s'évaluer à plus de 50,000 livres; et il faut observer
+que dans ce compte, quatre juments de race sont portées à 6,000 livres,
+et chaque tête de chameau à 10 louis. On ne doit donc pas, lorsqu'il
+s'agit des Bedouins, attacher nos idées ordinaires aux mots de _prince_
+et de _seigneur_: on se rapprocherait beaucoup plus de la vérité en les
+comparant aux bons fermiers des pays de montagnes, dont ils ont la
+simplicité dans les vêtements comme dans la vie domestique et dans les
+moeurs. Tel chaik qui commande à 500 chevaux, ne dédaigne pas de seller
+et de brider le sien, de lui donner l'orge et la paille hachée. Dans sa
+tente, c'est sa femme qui fait le café, qui bat la pâte, qui fait cuire
+la viande. Ses filles et ses parentes lavent le linge, et vont, la
+cruche sur la tête et le voile sur le visage, puiser l'eau à la
+fontaine: c'est précisément l'état dépeint par Homère, et par la Genèse
+dans l'histoire d'Abraham. Mais il faut avouer qu'on a de la peine à
+s'en faire une juste idée, quand on ne l'a pas vu de ses propres yeux.
+
+La simplicité, ou, si l'on veut, la pauvreté du commun des Bedouins, est
+proportionnée à celle de leurs chefs. Tous les biens d'une famille
+consistent en un mobilier, dont voici à peu près l'inventaire: quelques
+chameaux mâles et femelles, des chèvres, des poules, une jument et son
+harnais, une tente, une lance de treize pieds de long, un sabre courbe,
+un fusil rouillé à pierre ou à rouet, une pipe, un moulin portatif, une
+marmite, un seau de cuir, une poêlette à griller le café, une natte,
+quelques vêtements, un manteau de laine noire; enfin, pour tous bijoux,
+quelques anneaux de verre ou d'argent que la femme porte aux jambes et
+au bras. Si rien de tout cela ne manque, le ménage est riche. Ce qui
+manque au pauvre, et ce qu'il désire le plus, est la jument: en effet,
+cet animal est le grand moyen de fortune; c'est avec la jument que le
+Bedouin va en course contre les tribus ennemies, ou en maraude dans les
+campagnes et sur les chemins. La jument est préférée au cheval, parce
+qu'elle ne hennit point, parce qu'elle est plus docile, et qu'elle a du
+lait qui, dans l'occasion, apaise la soif et même la faim de son
+maître.
+
+Ainsi restreints au plus étroit nécessaire, les Arabes ont aussi peu
+d'industrie que de besoins; tous leurs arts se réduisent à ourdir des
+tentes grossières, à faire des nattes et du beurre. Tout leur commerce
+consiste à échanger des chameaux, des chevreaux, des chevaux mâles et
+des laitages, contre des armes, des vêtements, quelque peu de riz ou de
+blé, et contre de l'argent qu'ils enfouissent. Leurs sciences sont
+absolument nulles; ils n'ont aucune idée ni de l'astronomie, ni de la
+géométrie, ni de la médecine. Ils n'ont aucun livre, et rien n'est si
+rare, même parmi les chaiks, que de savoir lire. Toute leur littérature
+consiste à réciter des contes et des histoires, dans le genre des _Mille
+et une nuits_. Ils ont une passion particulière pour ces narrations;
+elles remplissent une grande partie de leurs loisirs, qui sont
+très-longs. Le soir ils s'asseyent à terre à la porte des tentes, ou
+sous leur couvert, s'il fait froid, et là, rangés en cercle autour d'un
+petit feu de fiente, la pipe à la bouche, et les jambes croisées, ils
+commencent d'abord par rêver en silence, puis, à l'improviste, quelqu'un
+débute par un _il y avait au temps passé_, et il continue jusqu'à la fin
+les aventures d'un jeune chaik et d'une jeune Bedouine: il raconte
+comment le jeune homme aperçut d'abord sa maîtresse à la dérobée, et
+comme il en devint éperdument amoureux; il dépeint trait par trait la
+jeune beauté, vante ses yeux noirs, grands et doux comme ceux d'une
+gazelle; son regard mélancolique et passionné; ses sourcils courbés
+comme deux arcs d'ébène; sa taille droite et souple comme une lance: il
+n'omet ni sa démarche légère comme celle d'une _jeune pouline_, ni ses
+paupières noircies de _kohl_, ni ses lèvres peintes de bleu, ni ses
+ongles teints de _henné_ couleur d'or, ni sa gorge semblable à une
+couple de grenades, ni ses paroles douces comme le miel. Il conte le
+martyre du jeune amant, _qui se consume tellement de désirs et d'amour,
+que son corps ne donne plus d'ombre_. Enfin, après avoir détaillé ses
+tentatives pour voir sa maîtresse, les obstacles des parents, les
+enlèvements des ennemis, la captivité survenue aux deux amants, etc., il
+termine, à la satisfaction de l'auditoire, par les ramener unis et
+heureux à la tente paternelle; et chacun de payer à son éloquence le _ma
+cha allah_[209] qu'il a mérité. Les Bedouins ont aussi des chansons
+d'amour, qui ont plus de naturel et de sentiment que celles des Turks et
+des habitants des villes; sans doute parce que ceux-là ayant des moeurs
+chastes, connaissent l'amour; pendant que ceux-ci, livrés à la débauche,
+ne connaissent que la jouissance.
+
+En considérant que la condition des Bedouins, surtout dans l'intérieur
+du désert, ressemble à beaucoup d'égards à celle des sauvages de
+l'Amérique, je me suis quelquefois demandé pourquoi ils n'avaient point
+la même férocité; pourquoi, éprouvant de grandes disettes, l'usage de la
+chair humaine était inouï parmi eux; pourquoi, en un mot, leurs moeurs
+sont plus douces et plus sociables. Voici les raisons que me donne
+l'analyse des faits.
+
+Il semblerait d'abord que l'Amérique étant riche en pâturages, en lacs
+et en forêts, ses habitants dussent avoir plus de facilité pour la vie
+pastorale que pour toute autre. Mais si l'on observe que ces forêts, en
+offrant un refuge aisé aux animaux, les soustraient au pouvoir de
+l'homme, on jugera que le sauvage a été conduit par la nature du sol, à
+être chasseur, et non pasteur. Dans cet état, toutes ses habitudes ont
+concouru à lui donner un caractère violent. Les grandes fatigues de la
+chasse ont endurci son corps; les faims extrêmes, suivies tout-à-coup de
+l'abondance du gibier, l'ont rendu vorace. L'habitude de verser du sang
+et de déchirer sa proie, l'a familiarisé avec le meurtre et avec le
+spectacle de la douleur. Si la faim l'a persécuté, il a désiré la chair;
+et trouvant à sa portée celle de son semblable, il a dû en manger; il a
+pu se résoudre à le tuer pour s'en repaître. La première épreuve faite,
+il s'en est fait une habitude; il est devenu anthropophage,
+sanguinaire, atroce; et son ame a pris l'insensibilité de tous ses
+organes.
+
+La position de l'Arabe est bien différente. Jeté sur de vastes plaines
+rases, sans eau, sans forêts, il n'a pu, faute de gibier et de poisson,
+être chasseur ou pêcheur. Le chameau a déterminé sa vie au genre
+pastoral, et tout son caractère s'en est composé. Trouvant sous sa main
+une nourriture légère, mais suffisante et constante, il a pris
+l'habitude de la frugalité; content de son lait et de ses dattes, il n'a
+point désiré la chair, il n'a point versé le sang: ses mains ne se sont
+point accoutumées au meurtre, ni ses oreilles aux cris de la douleur: il
+a conservé un coeur humain et sensible.
+
+Lorsque ce sauvage pasteur connut l'usage du cheval, son état changea un
+peu de forme. La facilité de parcourir rapidement de grands espaces le
+rendit vagabond: il était avide par disette, il devint voleur par
+cupidité; et tel est resté son caractère. Pillard plutôt que guerrier,
+l'Arabe n'a point un courage sanguinaire; il n'attaque que pour
+dépouiller; et si on lui résiste, il ne juge pas qu'un peu de butin
+vaille la peine de se faire tuer. Il faut verser son sang pour
+l'irriter; mais alors on le trouve aussi opiniâtre à se venger, qu'il a
+été prudent à se compromettre.
+
+On a souvent reproché aux Arabes cet esprit de rapine; mais, sans
+vouloir l'excuser, on ne fait point assez d'attention qu'il n'a lieu
+que pour l'étranger réputé ennemi, et par conséquent il est fondé sur le
+droit public de la plupart des peuples. Quant à l'intérieur de leur
+société, il y règne une bonne foi, un désintéressement, une générosité
+qui feraient honneur aux hommes les plus civilisés. Quoi de plus noble
+que ce droit d'asile établi chez toutes les tribus! Un étranger, un
+ennemi même, a-t-il touché la tente du Bedouin, sa personne devient,
+pour ainsi dire, inviolable. Ce serait une lâcheté, une honte éternelle,
+de satisfaire même une juste vengeance aux dépens de l'hospitalité. Le
+Bedouin a-t-il consenti à _manger le pain et le sel_ avec son hôte, rien
+au monde ne peut le lui faire trahir. La puissance du sultan ne serait
+pas capable de retirer un réfugié[210] d'une tribu, à moins de
+l'exterminer tout entière. Ce Bedouin, si avide hors de son camp, n'y a
+pas plus tôt remis le pied, qu'il devient libéral et généreux. Quelque
+peu qu'il ait, il est toujours prêt à le partager. Il a même la
+délicatesse de ne pas attendre qu'on le lui demande: s'il prend son
+repas, il affecte de s'asseoir à la porte de sa tente, afin d'inviter
+les passants; sa générosité est si vraie, qu'il ne la regarde pas comme
+un mérite, mais comme un devoir: aussi prend-il sur le bien des autres
+le droit qu'il leur donne sur le sien. A voir la manière dont en usent
+les Arabes entre eux, on croirait qu'ils vivent en communauté de biens.
+Cependant ils connaissent la propriété; mais elle n'a point chez eux
+cette dureté que l'extension des faux besoins du luxe lui a donnée chez
+les peuples agricoles. On pourra dire qu'ils doivent cette modération à
+l'impossibilité de multiplier beaucoup leurs jouissances; mais si les
+vertus de la foule des hommes ne sont dues qu'à la nécessité des
+circonstances, peut-être les Arabes n'en sont-ils pas moins dignes
+d'estime: ils sont du moins heureux que cette nécessité établisse chez
+eux un état de choses qui a paru aux plus sages législateurs la
+perfection de la police, je veux dire une sorte d'égalité ou de
+rapprochement dans le partage des biens et l'ordre des conditions. Privé
+d'une multitude de jouissances que la nature a prodiguées à d'autres
+pays, ils ont moins de moyens de se corrompre et de s'avilir. Il est
+moins facile à leurs chaiks de se former une faction qui asservisse et
+appauvrisse la masse de la nation. Chaque individu pouvant se suffire à
+lui-même, en garde mieux son caractère, son indépendance; et la pauvreté
+particulière devient la cause et le garant de la liberté publique.
+
+Cette liberté s'étend jusque sur les choses de religion: il y a cette
+différence remarquable entre les Arabes des villes et ceux du désert,
+que pendant que les premiers portent le double joug du despotisme
+politique et du despotisme religieux, ceux-là vivent dans une franchise
+absolue de l'un et de l'autre: il est vrai que sur les frontières des
+Turks, les Bedouins gardent par politique des apparences musulmanes;
+mais elles sont si peu rigoureuses, et leur dévotion est si relâchée,
+qu'ils passent généralement pour des infidèles, sans loi et sans
+prophètes. Ils disent même assez volontiers que la religion de Mahomet
+n'a point été faite pour eux: «Car, ajoutent-ils, comment faire des
+ablutions, puisque nous n'avons point d'eau? Comment faire des aumônes,
+puisque nous ne sommes pas riches? Pourquoi jeûner le ramadan, puisque
+nous jeûnons toute l'année? Et pourquoi aller à la Mekke, si Dieu est
+partout?» Du reste, chacun agit et pense comme il veut, et il règne chez
+eux la plus parfaite tolérance. Elle se peint très-bien dans un propos
+que me tenait un jour un de leurs chaiks, nommé _Ahmed_, fils de
+_Bâhir_, chef de la tribu des _Ouahidié_. «Pourquoi, _me disait ce
+chaik_, veux-tu retourner chez les Francs? Puisque tu n'as pas
+d'aversion pour nos moeurs, puisque tu sais porter la lance et courir un
+cheval comme un Bedouin, reste parmi nous. Nous te donnerons des
+pelisses, une tente, une honnête et jeune Bédouine, et une bonne jument
+de race. Tu vivras dans notre maison.... Mais ne sais-tu pas, _lui
+répondis-je_, que né parmi les Francs, j'ai été élevé dans leur
+religion? Comment les Arabes verront-ils un _infidèle_, ou que
+penseront-ils d'un _apostat_?.... Et toi-même, _répliqua-t-il_, ne
+vois-tu pas que les Arabes vivent sans soucis du prophète et du _livre_
+(le Qôran)? Chacun parmi nous suit la route de sa conscience. Les
+actions sont devant les hommes; mais la religion est devant Dieu.» Un
+autre chaik, conversant un jour avec moi, m'adressa par mégarde la
+formule triviale: _Écoute, et prie sur le prophète;_ au lieu de la
+réponse ordinaire, _J'ai prié;_ je répondis en souriant: _J'écoute_. Il
+s'aperçut de sa méprise, et sourit à son tour. Un Turk de Jérusalem qui
+était présent, prit la chose plus sérieusement. «O chaik, _lui dit-il,_
+comment peux-tu adresser les paroles des vrais croyants à un infidèle?
+_La langue est légère_, répondit le chaik, _encore que le coeur soit
+blanc_ (pur); _mais toi qui connais les coutumes des Arabes, comment
+peux-tu offenser un étranger avec qui nous avons mangé le pain et le
+sel?_ Puis se tournant vers moi: _Tous ces peuples du Frankestan dont tu
+m'as parlé, qui sont hors de la loi du prophète, sont-ils plus nombreux
+que les musulmans? On pense_, lui répondis-je, _qu'ils sont 5 ou 6 fois
+plus nombreux, même en comptant les Arabes.... Dieu est juste_,
+reprit-il, _il pèsera dans ses balances_[211].»
+
+Il faut l'avouer, il est peu de nations policées qui aient une morale
+aussi généralement estimable que les Arabes bedouins; et il est
+remarquable que les mêmes vertus se retrouvent presque également chez
+les hordes turkmanes, et chez les Kourdes; en sorte qu'elles semblent
+attachées à la vie pastorale. Il est d'ailleurs singulier que ce soit
+chez ce genre d'hommes que la religion a le moins déformes extérieures,
+au point que l'on n'a jamais vu chez les Bedouins, les Turkmans, ou les
+Kourdes, ni prêtres, ni temples, ni culte régulier. Mais il est temps de
+continuer la description des autres peuples de la Syrie, et de porter
+nos considérations sur un état social tout différent de celui que nous
+quittons, sur l'état des peuples agricoles et sédentaires.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Des peuples agricoles de la Syrie.
+
+
+
+
+§ I.
+
+Des Ansârié.
+
+
+Le premier peuple agricole qu'il faut distinguer dans la Syrie du reste
+de ses habitants, est celui que l'on appelle dans le pays du nom pluriel
+d'_Ansârié_, rendu sur les cartes de Delisle par celui d'_Ensyriens_, et
+sur celles de d'Anville par celui de _Nassaris_. Le terrain qu'occupent
+ces _Ansârié_, est la chaîne de montagnes qui s'étend depuis _Antâkié_,
+jusqu'au ruisseau dit _Nahr-el-Kébir_, ou la _Grande rivière_. Leur
+origine est un fait historique peu connu, et cependant assez instructif.
+Je vais le rapporter tel que le cite un écrivain qui a puisé aux sources
+primitives[212].
+
+»L'an des Grecs 1202 (c'est-à-dire, 891 de J-C.), il y avait dans les
+environs de Koufa, au village de _Nasar_, un vieillard que ses jeûnes,
+ses prières assidues et sa pauvreté faisaient passer pour un saint:
+plusieurs gens du peuple s'étant déclarés ses partisans, il choisit
+parmi eux 12 sujets pour répandre sa doctrine. Mais le commandant du
+lieu, alarmé de ses mouvements, fit saisir le vieillard, et le fit
+mettre en prison. Dans ce revers, son état toucha une fille esclave du
+geôlier, et elle se proposa de le délivrer. Il s'en présenta bientôt une
+occasion qu'elle ne manqua pas de saisir. Un jour que le geôlier s'était
+couché ivre, et dormait d'un profond sommeil, elle prit tout doucement
+les clefs qu'il tenait sous son oreiller, et après avoir ouvert la porte
+au vieillard, elle vint les remettre en place, sans que son maître s'en
+aperçut: le lendemain, lorsque le geolier vint pour visiter son
+prisonnier, il fut d'autant plus étonné de trouver le lieu vide, qu'il
+ne vit aucune trace de violence. Il crut alors que le vieillard avait
+été délivré par un ange, et il s'empressa de répandre ce bruit pour
+éviter la répréhension qu'il méritait. De son côté, le vieillard raconta
+la même chose à ses disciples, et il se livra plus que jamais à la
+prédication de ses idées. Il écrivit même un livre dans lequel on lit
+entre autres choses: _Moi un tel, du village de Nasar, j'ai vu Christ,
+qui est la parole de Dieu, qui est Ahmad, fils de Mohammad, fils de
+Hanafa, de la race d'Ali, qui est aussi Gabriel; et il m'a dit_: _Tu es
+celui qui lit (avec intelligence)_; _tu es l'homme qui dit vrai; tu es
+le chameau qui préserve les fidèles de la colère; tu es la bête de
+charge qui porte leur fardeau; tu es l'esprit (saint), et Jean, fils de
+Zacharie. Va, et prêche aux hommes qu'ils fassent_ 4 _génuflexions en
+priant; à savoir, deux avant le lever du soleil, et deux avant son
+coucher, en tournant le visage vers Jérusalem; et qu'ils disent trois
+fois_: _Dieu tout-puissant, Dieu très-haut, Dieu très-grand; qu'ils
+n'observent plus que la_ 2^{e} _et_ 3^{e} _fête; qu'ils ne jeûnent que
+deux jours par an; qu'ils ne se lavent point le prépuce, et qu'ils ne
+boivent point de bière, mais du vin tant qu'il en voudront; enfin,
+qu'ils s'abstiennent de la chair des bêtes carnassières._ Ce vieillard
+étant passé en Syrie, répandit ces opinions chez les gens de la
+campagne et du peuple, qui le crurent en foule; et après quelques
+années, il s'évada, sans qu'on ait su ce qu'il devint».
+
+Telle fut l'origine de ce _Ansâriens_, qui se trouvèrent, pour la
+plupart, être des habitants de ces montagnes dont nous avons parlé. Un
+peu plus d'un siècle après cette époque, les Croisés portant la guerre
+dans ces cantons, et marchant de _Marrah_ par l'Oronte vers le Liban,
+rencontrèrent de ces _Nasiréens_, dont ils tuèrent un grand nombre.
+Guillaume de Tyr[213], qui rapporte ce fait, les confond avec les
+_assassins_, et peut-être ont-ils eu des traits communs. Quant à ce
+qu'il ajoute que le terme _assassins_ avait cours chez les Francs comme
+chez les Arabes, sans pouvoir en expliquer l'origine, il est facile d'en
+résoudre le problème. Dans l'usage vulgaire de la langue arabe,
+_Hassâsin_[214] signifie _des voleurs de nuit_, des gens qui tuent _en
+guet-apens_; on emploie ce terme encore aujourd'hui dans ce sens au
+Kaire et dans la Syrie: par cette raison il convint aux _Bâténiens_, qui
+tuaient par surprise; les Croisés qui le trouvèrent en Syrie au moment
+que cette secte faisait le plus de bruit, durent en adopter l'usage. Ce
+qu'ils ont raconté du _vieux de la Montagne_, est une mauvaise
+traduction de la phrase _Chaik-el-Djebal_, qu'il faut expliquer
+_seigneur des montagnes_; et par-là, les Arabes ont désigné le chef des
+_Bâténiens_, dont le siége principal était à l'orient du _Kourdestan_,
+dans les _montagnes_ de l'ancienne Médie.
+
+Les _Ansârié_ sont, comme je l'ai dit, divisés en plusieurs peuplades ou
+sectes; on y distingue les _Chamsiés_, ou adorateurs du _soleil_; les
+_Kelbîé_, ou adorateurs du _chien_; et les _Quadmousié_, qu'on assure
+rendre un culte particulier à l'organe qui, dans les femmes, correspond
+à _Priape_[215]. Niebuhr, à qui l'on a fait les mêmes récits qu'à moi,
+n'a pu les croire, _parce que_, dit-il, _il n'est pas probable que des
+hommes se dégradent à ce point_; mais cette manière de raisonner est
+démentie, et par l'histoire de tous les peuples, qui prouve que l'esprit
+humain est capable des écarts les plus extravagants, et même par l'état
+actuel de la plupart des pays, et surtout de ceux de l'Orient, où l'on
+trouve un degré d'ignorance et de crédulité propre à recevoir ce qu'il y
+a de plus absurde. Les cultes bizarres dont nous parlons, sont d'autant
+plus croyables chez les _Ansârié_, qu'ils paraissent s'y être conservés
+par une transmission continue des siècles anciens où ils régnèrent. Les
+historiens[216] remarquent que malgré le voisinage d'Antioche, le
+christianisme ne pénétra qu'avec la plus grande peine dans ces cantons;
+il y comptait peu de prosélytes, même après le règne de Julien: de là,
+jusqu'à l'invasion des Arabes, il eut peu le temps de s'établir; car il
+n'en est pas toujours des révolutions d'opinions dans les campagnes
+comme dans les villes. Dans celles ci, la communication facile et
+continue répand plus promptement les idées, et décide en peu de temps de
+leur sort par une chute ou un triomphe marqué. Les progrès que cette
+religion put faire chez ces montagnards grossiers, ne servirent qu'à
+aplanir les routes au mahométisme, plus analogue à leurs goûts; et il
+résulta des dogmes anciens et modernes, un mélange informe auquel le
+vieillard de _Nasar_ dut son succès. Cent cinquante ans après lui,
+_Mohammad-el-Dourzi_ ayant à son tour fait une secte, les _Ansâriens_
+n'en admirent point le principal article, qui était la divinité du
+_kalife Hakem_: par cette raison, ils sont demeurés distincts des
+Druzes, quoiqu'ils aient d'ailleurs divers traits de ressemblance avec
+eux. Plusieurs des _Ansârié_ croient à la métempsycose; d'autres
+rejettent l'immortalité de l'ame; et en général, dans l'anarchie civile
+et religieuse, dans l'ignorance et la grossièreté qui règnent chez eux,
+ces paysans se font telles idées qu'ils jugent à propos, et suivent la
+secte qui leur plaît, ou n'en suivent point du tout.
+
+Leurs pays est divisé en 3 districts principaux, tenus à _ferme_ par des
+_chefs_ appelés _Moqaddamim_. Ils reportent leur tribut au pacha de
+Tripoli, dont ils reçoivent leur titre chaque année. Leurs montagnes
+sont communément moins escarpées que celles du Liban; elles sont en
+conséquence plus propres à la culture, mais aussi elles sont plus
+ouvertes aux Turks; et c'est par cette raison sans doute qu'avec une
+plus grande fécondité en grain, en tabac à fumer, en vigne et en olives,
+elles sont cependant moins peuplées que celles de leurs voisins les
+Maronites et les Druzes, dont il faut nous occuper.
+
+
+
+
+§ II.
+
+Des Maronites.
+
+
+Entre les _Ansârié_ au nord, et les _Druzes_ au midi, habite un petit
+peuple connu dès long-temps sous le nom de _Maouârné_, ou _Maronites_.
+Leur origine première, et la nuance qui les distingue des _Latins_, dont
+ils suivent la communion, ont été longuement discutées par des écrivains
+ecclésiastiques; ce qu'il y a de plus clair et de plus intéressant dans
+ces questions, peut se réduire à ce qui suit.
+
+Sur la fin du sixième siècle de l'église, lorsque l'esprit érémitique
+était encore dans la ferveur de la nouveauté, vivait sur les bords de
+l'_Oronte_ un nommé _Mâroun_, qui, par ses jeûnes, sa vie solitaire et
+ses austérités, s'attira la considération du peuple d'alentour. Il
+paraît que dans les querelles qui déja régnaient entre Rome et
+Constantinople, il employa son crédit en faveur des Occidentaux. Sa
+mort, loin de refroidir ses partisans, donna une nouvelle force à leur
+zèle: le bruit se répandit qu'il se faisait des miracles près de son
+corps: et sur ce bruit, il s'assembla de _Kinésrin_, d'_Aouâsem_ et
+autres lieux, des gens qui lui dressèrent, dans _Hama_, une chapelle et
+un tombeau; bientôt même il s'y forma un couvent qui prit une grande
+célébrité dans toute cette partie de la Syrie. Cependant les querelles
+des deux métropoles s'échauffèrent, et tout l'empire partagea les
+dissensions des prêtres et des princes. Les affaires en étaient à ce
+point, lorsque sur la fin du 7^{e} siècle, un moine du couvent de Hama,
+nommé _Jean le Maronite_, parvint, par son talent pour la prédication, à
+se faire considérer comme un des plus fermes appuis de la cause des
+_Latins_ ou partisans du pape. Leurs adversaires, les partisans de
+l'empereur, nommés par cette raison _melkites_, c'est-à-dire
+_royalistes_, faisaient alors de grands progrès dans le Liban. Pour s'y
+opposer avec succès, les Latins résolurent d'y envoyer _Jean le
+Maronite_; en conséquence, ils le présentèrent à l'agent du pape, à
+Antioche, lequel, après l'avoir sacré évêque de _Djebail_, l'envoya
+prêcher dans ces contrées. Jean ne tarda pas à rallier ses partisans et
+à en augmenter le nombre; mais traversé par les intrigues et même par
+les attaques ouvertes des melkites, il jugea nécessaire d'opposer la
+force à la force; il rassembla tous les Latins, et il s'établit avec eux
+dans le Liban, où ils formèrent une société indépendante pour l'état
+civil comme pour l'état religieux. C'est ce qu'indiqué un historien du
+Bas-Empire[217], en ces termes: «L'an 8 de Constantin Pogonat (676 de
+Jésus-Christ), les _Mardaïtes_ s'étant attroupés, s'emparèrent du Liban,
+qui devint le refuge des vagabonds, des esclaves et de toute sorte de
+gens. Ils s'y renforcèrent au point qu'ils arrêtèrent les progrès des
+Arabes, et qu'ils contraignirent le kalife Moâouia à demander aux Grecs
+une trêve de 30 ans, sous l'obligation d'un tribut de 50 chevaux de
+race, de 100 esclaves, et de 10,000 pièces d'or.»
+
+Le nom de _mardaïtes_ qu'emploie ici l'auteur, est un terme _syriaque_
+qui signifie _rebelle_, et par son opposition à _melkite_ ou royaliste,
+il prouve à la fois que le syriaque était encore usité à cette époque,
+et que le schisme qui déchirait l'empire était autant civil que
+religieux. D'ailleurs, il paraît que l'origine de ces deux factions et
+l'existence d'une insurrection dans ces contrées, sont antérieures à
+l'époque alléguée; car dès les premiers temps du mahométisme (622 de
+Jésus-Christ) on fait mention de deux petits princes particuliers, dont
+l'un, nommé _Youseph_, commandait à _Djebail_; et l'autre, nommé
+_Kesrou_, gouvernait l'intérieur du pays, qui prit de lui le nom de
+_Kesraouân_. On en cite encore après eux un autre qui fit une expédition
+contre Jérusalem, et qui mourut très-âgé à _Beskonta_[218], où il
+faisait sa résidence. Ainsi, dès avant Constantin Pogonat, ces montagnes
+étaient devenues l'asile des _mécontents_ ou des _rebelles_, qui
+fuyaient l'intolérance des empereurs et de leurs agents. Ce fut sans
+doute par cette raison, et par une analogie d'opinions, que Jean et ses
+disciples s'y réfugièrent; et ce fut par l'ascendant qu'ils y prirent,
+ou qu'ils y avaient déja, que toute la nation se donna le nom de
+_maronites_, qui n'était point injurieux comme celui de _mardaïtes_.
+Quoi qu'il en soit, Jean ayant établi chez ces montagnards un ordre
+régulier et militaire, leur ayant donné des armes et des chefs, ils
+employèrent leur liberté à combattre les ennemis communs de l'empire et
+de leur petit état; bientôt ils se rendirent maîtres de presque toutes
+les montagnes jusqu'à Jérusalem. Le schisme qui arriva chez les
+musulmans à cette époque, facilita leurs succès: _Moâouia_ révolté à
+Damas contre Ali, kalife à Koufa, se vit obligé, pour n'avoir pas deux
+guerres ensemble, de faire (en 678) un traité onéreux avec les Grecs.
+Sept ans après, Abd-el-Malek le renouvela avec Justinien II, en exigeant
+toutefois que l'empereur le délivrât des Maronites. Justinien eut
+l'imprudence d'y consentir, et il y ajouta la lâcheté de faire
+assassiner leur chef par un envoyé que cet homme trop généreux avait
+reçu dans sa maison sous des auspices de paix. Après ce meurtre, cet
+agent employa la séduction et l'intrigue si heureusement, qu'il emmena
+12,000 hommes du pays; ce qui laissa une libre carrière aux progrès des
+musulmans. Peu après, une autre persécution menaça les Maronites d'une
+ruine entière; car le même Justinien envoya contre eux des troupes, sous
+la conduite de Marcien et de Maurice, qui détruisirent le monastère de
+Hama, et y égorgèrent 500 moines. De là ils vinrent porter la guerre
+jusque dans le Kesraouân; mais heureusement que sur ces entrefaites
+Justinien fut déposé, à la veille de faire exécuter un massacre général
+dans Constantinople; et les Maronites, autorisés par son successeur,
+ayant attaqué Maurice, taillèrent son armée en pièces dans un combat où
+il périt lui-même. Depuis cette époque, on les perd de vue jusqu'à
+l'invasion des Croisés, avec qui ils eurent tantôt des alliances et
+tantôt des démêlés: dans cet intervalle, qui fut de plus de trois
+siècles, une partie de leurs possessions leur échappa, et ils furent
+restreints, vers le Liban, aux bornes actuelles; sans doute même ils
+payèrent des tributs lorsqu'il se trouva des gouverneurs arabes ou
+turkmans assez forts pour les exiger. Ils étaient dans ce cas vis-à-vis
+du kalife d'Égypte _Hakem-B'amr-Ellah_, lorsque vers l'an 1014 il céda
+leur côte à un prince turkman d'Alep. Deux cents ans après,
+_Selah-eldîn_ ayant chassé les Européens de ces cantons, il fallut plier
+sous sa puissance, et acheter la paix par des contributions. Ce fut
+alors, c'est-à-dire vers l'an 1215, que les Maronites effectuèrent avec
+Rome une réunion dont ils n'avaient jamais été éloignés, et qui subsiste
+encore. Guillaume de Tyr, qui rapporte le fait, observe qu'ils avaient
+40,000 hommes en état de porter les armes. Leur état, assez paisible
+sous les Mamlouks, fut troublé par Sélim II; mais ce prince, occupé par
+de plus grands soins, ne se donna pas la peine de les assujettir. Cette
+négligence les enhardit; et de concert avec les Druzes et leur émir, le
+célèbre Fakr-el-dîn, ils empiétèrent de jour en jour sur les Ottomans;
+mais ces mouvements eurent une issue malheureuse; car Amurat III ayant
+envoyé contre eux Ibrahim, pacha du Kaire, ce général les réduisit en
+1588 à l'obéissance, et les soumit à un tribut annuel qu'ils paient
+encore.
+
+Depuis ce temps, les pachas, jaloux d'étendre leur autorité et leurs
+rapines, ont souvent tenté d'introduire dans les montagnes des
+Maronites leurs garnisons et leurs agas; mais toujours repoussés, ils
+ont été forcés de s'en tenir à la première capitulation. La sujétion des
+Maronites se borne donc à payer un tribut au pacha de Tripoli dont leur
+pas relève; chaque année il en donne la ferme à un ou plusieurs
+_chaiks_[219], c'est-à-dire, à des _notables_ qui en font la répartition
+par districts et par villages. Cet impôt est assis presque entier sur
+les mûriers et les vignes, qui sont les principaux et presque les seuls
+objets de culture. Il varie en plus et en moins, selon la résistance que
+l'on peut opposer au pacha. Il y a aussi des douanes établies aux bords
+maritimes, tels que _Djebail_ et _Bâtroun_; mais cet objet n'est pas
+considérable.
+
+La forme du gouvernement n'est point fondée sur des conventions
+expresses, mais seulement sur les usages et les coutumes. Cet
+inconvénient eût eu sans doute des long-temps de fâcheux effets, s'ils
+n'eussent été prévenus par plusieurs circonstances heureuses. La
+première est la religion, qui mettant une barrière insurmontable entre
+les Maronites et les musulmans, a empêché les ambitieux de se liguer
+avec les étrangers pour asservir leur nation. La deuxième est la nature
+du pays, qui offrant partout de grandes défenses, a donné à chaque
+village, et presque à chaque famille, le moyen de résister par ses
+propres forces, et par conséquent d'arrêter l'extension d'un seul
+pouvoir; enfin l'on doit compter pour une troisième raison, la faiblesse
+même de cette société, qui depuis son origine, environnée d'ennemis
+puissants, n'a pu leur résister qu'en maintenant l'union entre ses
+membres; et cette union n'a lieu, comme l'on sait, qu'autant qu'ils
+s'abstiennent de l'oppression les uns des autres, et qu'ils jouissent
+réciproquement de la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés.
+C'est ainsi que le gouvernement s'est maintenu de lui-même dans un
+équilibre naturel, et que les moeurs tenant lieu de lois, les Maronites
+ont été préservés jusqu'à ce jour de l'oppression du despotisme et des
+désordres de l'anarchie.
+
+On peut considérer la nation comme partagée en deux classes, le _peuple_
+et les _chaiks_. Par ce mot, on entend les plus _notables_ des
+habitants, à qui l'ancienneté de leurs familles et l'aisance de leur
+fortune donnent un état plus distingué que celui de la foule. Tous
+vivent répandus dans les montagnes par villages, par hameaux, même par
+maisons isolées; ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La nation entière
+est agricole; chacun fait valoir de ses mains le petit domaine qu'il
+possède ou qu'il tient à ferme. Les chaiks même vivent ainsi, et ils ne
+se distinguent du peuple que par une mauvaise pelisse, un cheval, et
+quelques légers avantages dans la nourriture et le logement: tous
+vivent frugalement, sans beaucoup de jouissances, mais aussi sans
+beaucoup de privations, attendu qu'ils connaissent peu d'objets de luxe.
+En général, la nation est pauvre, mais personne n'y manque du
+nécessaire; et si l'on y voit des mendiants, ils viennent plutôt des
+villes de la côte que du pays même. La propriété y est aussi sacrée
+qu'en Europe, et l'on n'y voit point ces spoliations ni ces avanies si
+fréquentes chez les Turks. On voyage de nuit et de jour avec une
+sécurité inconnue dans le reste de l'empire. L'étranger y trouve
+l'hospitalité comme chez les Arabes; cependant l'on observe que les
+Maronites sont moins généreux, et qu'ils ont un peu le défaut de la
+lésine. Conformément aux principes du christianisme, ils n'ont qu'une
+femme, qu'ils épousent souvent sans l'avoir vue, toujours sans l'avoir
+fréquentée. Contre les préceptes de cette même religion, ils ont admis
+ou conservé l'usage arabe du _talion_, et le plus proche parent de tout
+homme assassiné doit le venger. Par une habitude fondée sur la défiance
+et l'état politique du pays, tous les hommes, chaiks ou paysans,
+marchent sans cesse armés du fusil et du poignard; c'est peut-être un
+inconvénient; mais il en résulte cet avantage, qu'ils ne sont pas
+novices à l'usage des armes dans les circonstances nécessaires, telles
+que la défense de leur pays contre les Turcs. Comme le pays
+n'entretient point de troupes régulières, chacun est obligé de marcher
+lorsqu'il y a guerre; et si cette milice était bien conduite, elle
+vaudrait mieux que bien des troupes d'Europe. Les recensements que l'on
+a eu occasion de faire dans les dernières années, portent à trente-cinq
+mille le nombre des hommes en état de manier le fusil. Dans les rapports
+ordinaires, ce nombre supposerait une population totale d'environ
+105,000 ames. Si l'on y ajoute un nombre de prêtres, de moines et de
+religieuses, répartis dans plus de 200 couvents; plus, le peuple des
+villes maritimes, telles que _Djebail_, _Bâtroun_, etc, l'on pourra
+porter le tout à 115,000 ames.
+
+Cette quantité, comparée à la surface du pays, qui est d'environ 150
+lieues carrées, donne 760 habitants par lieue carrée, ce qui ne laisse
+pas d'être considérable, attendu qu'une grande partie du Liban est
+composée de rochers incultivables, et que le terrain, même aux lieux
+cultivés, est rude et peu fertile.
+
+Pour la religion, les Maronites dépendent de Rome. En reconnaissant la
+suprématie du pape, leur clergé a continué, comme par le passé, d'élire
+un chef qui a le titre de _batraq_ ou _patriarche_ d'Antioche. Leurs
+prêtres se marient comme aux premiers temps de l'église; mais leur femme
+doit être vierge et non veuve, et ils ne peuvent passer à de secondes
+noces. Ils célèbrent la messe en syriaque, dont la plupart ne
+comprennent pas un mot. L'évangile seul se lit à haute voix en arabe,
+afin que le peuple l'entende. La communion se pratique sous les deux
+espèces. L'hostie est un petit pain rond, non levé, épais du doigt, et
+un peu plus large qu'un écu de six livres. Le dessus porte un cachet qui
+est la portion du célébrant. Le reste se coupe en petits morceaux, que
+le prêtre met dans le calice avec le vin, et qu'il administre à chaque
+personne, au moyen d'une cuiller qui sert à tout le monde. Ces prêtres
+n'ont point, comme parmi nous, de bénéfices ou de rentes assignées; mais
+ils vivent en partie du produit de leurs messes, des dons de leurs
+auditeurs, et du travail de leurs mains. Les uns exercent des métiers;
+d'autres cultivent un petit domaine; tous s'occupent pour le soutien de
+leur famille et l'édification de leur troupeau. Ils sont un peu
+dédommagés de leur détresse par la considération dont ils jouissent; ils
+en éprouvent à chaque instant des effets flatteurs pour la vanité:
+quiconque les aborde, pauvre ou riche, grand ou petit, s'empresse de
+leur baiser la main: ils n'oublient pas de la présenter; et ils ne
+voient pas avec plaisir les Européens s'abstenir de cette marque de
+respect, qui répugne à nos moeurs, mais qui ne coûte rien aux naturels
+accoutumés dès l'enfance à la prodiguer. Du reste, les cérémonies de la
+religion ne sont pas pratiquées en Europe avec plus de publicité et de
+liberté que dans le _Kesraouân_. Chaque village a sa chapelle, son
+desservant, et chaque chapelle a sa cloche; chose inouïe dans le reste
+de la Turkie. Les Maronites en tirent vanité; et pour s'assurer la durée
+de ces franchises, ils ne permettent à aucun musulman d'habiter parmi
+eux. Ils s'arrogent aussi le privilége de porter le turban vert, qui,
+hors de leurs limites, coûterait la vie à un chrétien.
+
+L'Italie ne compte pas plus d'évêques que ce petit canton de la Syrie;
+ils y ont conservé la modestie de leur état primitif: on en rencontre
+souvent dans les routes, montés sur une mule, suivis d'un seul
+sacristain. La plupart vivent dans les couvents, où ils sont vêtus et
+nourris comme les simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne passe
+pas 1,500 livres; et dans ce pays, où tout est à bon marché, cette somme
+suffit pour leur procurer même l'aisance. Ainsi que les prêtres, ils
+sont tirés de la classe des moines; leur titre, pour être élus, est
+communément une prééminence de savoir: elle n'est pas difficile à
+acquérir, puisque le vulgaire des religieux et des prêtres ne connaît
+que le catéchisme et la Bible. Cependant il est remarquable que ces deux
+classes subalternes sont plus édifiantes par leurs moeurs et par leur
+conduite; qu'au contraire les évêques et le patriarche, toujours livrés
+aux cabales et aux disputes de prééminence et de religion, ne cessent de
+répandre le scandale et le trouble dans le pays, sous prétexte
+d'exercer, selon l'ancien usage, la correction ecclésiastique: ils
+s'excommunient mutuellement eux et leurs adhérents; ils suspendent les
+prêtres, interdisent les moines, infligent des pénitences publiques aux
+laïques; en un mot, ils ont conservé l'esprit brouillon et tracassier
+qui a été le fléau du Bas-Empire. La cour de Rome, souvent importunée de
+leurs débats, tâche de les pacifier, pour maintenir en ces contrées le
+seul asile qu'y conserve sa puissance. Il y a quelque temps qu'elle fut
+obligée d'intervenir dans une affaire singulière, dont le tableau peut
+donner une idée de l'esprit des Maronites.
+
+Vers l'an 1755, il y avait dans le voisinage de la mission des jesuites,
+une fille maronite, nommée _Hendîé_, dont la vie extraordinaire commença
+de fixer l'attention du peuple. Elle jeûnait, elle portait le cilice,
+elle avait le don des larmes; en un mot, elle avait tout l'extérieur des
+anciens ermites, et bientôt elle en eut la réputation. Tout le monde la
+regardait comme un modèle de piété, et plusieurs la réputèrent pour
+sainte: de là aux miracles le passage est court; et bientôt en effet le
+bruit courut qu'elle faisait des miracles. Pour bien concevoir
+l'impression de ce bruit, il ne faut pas oublier que l'état des esprits
+dans le Liban est presque le même qu'aux premiers siècles. Il n'y eut
+donc ni incrédules ni plaisans, pas même de _douteurs_. _Hendîé_ profita
+de cet enthousiasme pour l'exécution de ses projets; et se modelant en
+apparence sur ses prédécesseurs dans la même carrière, elle désira
+d'être fondatrice d'un ordre nouveau. Le coeur humain a beau faire; sous
+quelque forme qu'il déguise ses passions, elles sont toujours les mêmes:
+pour le conquérant comme pour le cénobite, c'est toujours également
+l'ambition du pouvoir; et l'orgueil de la prééminence se montre même
+dans l'excès de l'humilité. Pour bâtir le couvent, il fallait des fonds;
+la fondatrice sollicita la piété de ses partisans, et les aumônes
+abondèrent; elles furent telles, que l'on put élever en peu d'années
+deux vastes maisons en pierre de taille, dont la construction a dû
+coûter quarante mille écus. Le lieu, nommé le _Kourket_, est un dos de
+colline au nord-ouest d'_Antoura_, dominant à l'ouest, sur la mer qui en
+est très-voisine, et découvrant au sud jusqu'à la rade de _Baîrout_,
+éloignée de quatre lieues. Le _Kourket_ ne tarda pas de se peupler de
+moines et de religieuses. Le patriarche actuel fut le directeur-général;
+d'autres emplois, grands et petits, furent conférés à divers prêtres ou
+candidats, que l'on établit dans l'une des maisons. Tout réussissait à
+souhait: il est vrai qu'il mourait beaucoup de religieuses; mais on en
+rejetait la faute sur l'air, et il était difficile d'en imaginer la
+vraie cause. Il y avait près de vingt ans que _Hendîé_ régnait dans ce
+petit empire, quand un accident, impossible à prévoir, vint tout
+renverser. Dans des jours d'été, un commissionnaire venant de Damas à
+Baîrout, fut surpris par la nuit près de ce couvent: les portes étaient
+fermées, l'heure indue; il ne voulut rien troubler; et content d'avoir
+pour lit un monceau de paille, il se coucha dans la cour extérieure en
+attendant le jour. Il y dormait depuis quelques heures, lorsqu'un bruit
+clandestin de portes et de verrous vint l'éveiller. De cette porte,
+sortirent trois femmes qui tenaient en main des pioches et des pelles;
+deux hommes les suivaient, portant un long paquet blanc, qui paraissait
+fort lourd. La troupe s'achemina vers un terrain voisin plein de pierres
+et de décombres. Là, les hommes déposèrent leur fardeau, creusèrent un
+trou où ils le mirent, recouvrirent le trou de terre qu'ils foulèrent,
+et après cette opération, rentrèrent avec les femmes qui les suivirent.
+Des hommes avec des religieuses, une sortie faite de nuit avec mystère,
+un paquet déposé dans un trou caché, tout cela donna à penser au
+voyageur. La surprise l'avait d'abord retenu en silence; bientôt les
+réflexions firent naître l'inquiétude et la peur, et il se déroba dès
+l'aube du jour pour se rendre à Baîrout. Il connaissait dans la ville un
+marchand qui depuis quelques mois avait placé ses deux filles au
+_Kourket_, avec une dot de 10,000 livres. Il alla le trouver hésitant
+encore, et cependant brûlant d'impatience de raconter son aventure. L'on
+s'assit jambes croisées, l'on alluma la longue pipe, et l'on prit le
+café. Le marchand fait des questions sur le voyage; l'homme répond
+qu'il a passé la nuit près du _Kourket_. On demande des détails; il en
+donne: enfin il s'épanche, et conte ce qu'il a vu à l'oreille de son
+hôte. Les premiers mots étonnent celui-ci; le paquet en terre
+l'inquiète; bientôt la réflexion vient l'alarmer. Il sait qu'une de ses
+filles est malade; il observe qu'il meurt beaucoup de religieuses. Ces
+pensées le tourmentent; il n'ose admettre des soupçons trop graves, et
+il ne peut les rejeter; il monte à cheval avec un ami; ils vont ensemble
+au couvent; ils demandent à voir les deux novices: elles sont malades.
+Le marchand insiste, et veut qu'on les apporte; on le refuse avec
+humeur: il s'opiniâtre; on s'obstine: alors ses soupçons se tournent en
+certitude. Il part le désespoir dans le coeur, et va trouver à
+_Dair-el-Qamar_, _Saad_, kiâya[220] du prince _Yousef_, commandant de la
+montagne. Il lui expose le fait et tous ses accessoires. Le kiâya en est
+frappé; il lui donne des cavaliers et un ordre d'ouvrir de gré ou de
+force: le qâdi se joint au marchand, et l'affaire devient juridique;
+d'abord l'on fouille la terre, et l'on trouve que le paquet déposé est
+un corps mort, que l'infortuné père reconnaît pour sa fille cadette: on
+pénètre dans le couvent et l'on trouve l'autre en prison et près
+d'expirer. Elle révéla des abominations qui firent frémir, et dont elle
+allait, comme sa soeur, devenir la victime. On saisit la sainte, qui
+soutint son rôle avec constance; l'on actionna les prêtres et le
+patriarche. Ses ennemis se réunirent pour le perdre et profiter de sa
+dépouille: il fut suspendu, déposé. L'affaire a été porté en 1776 à
+Rome; la _Propagande_ a informé, et l'on a découvert des infamies de
+libertinage, et des horreurs de cruauté. Il a été constaté que _Hendîé_
+faisait périr ses religieuses, tantôt pour profiter de leurs dépouilles,
+tantôt parce qu'elle les trouvait rebelles à ses volontés; que cette
+femme non-seulement communiait, mais même consacrait et disait la messe;
+qu'elle avait sous son lit des trous par lesquels on introduisait des
+parfums, au moment qu'elle prétendait avoir des extases et des visites
+du Saint-Esprit; qu'elle avait une faction qui la prônait et publiait
+qu'elle était la mère de Dieu, revenue en terre, et mille autres
+extravagances. Malgré cela, elle a conservé un parti assez puissant pour
+s'opposer à la rigueur du traitement qu'elle méritait: on l'a renfermée
+dans divers couvents, d'où elle s'est souvent évadée. En 1783, elle
+était à la visitation d'Antoura, et le frère de l'émir des Druzes
+voulait la délivrer. Grand nombre de personnes croient encore à sa
+sainteté; et sans l'accident du voyageur, ses ennemis actuels y
+croiraient de même. Que penser des réputations, s'il en est qui tiennent
+à si peu de chose?
+
+Dans le petit espace qui compose le pays des Maronites, on compte plus
+de 200 couvents d'hommes ou de femmes. Leur règle est celle de saint
+Antoine; ils la pratiquent avec une exactitude qui rappelle les temps
+passés. Le vêtement des moines est une étoffe de laine brune et
+grossière, assez semblable à la robe des capucins. Leur nourriture est
+celle des paysans, avec cette exception, qu'ils ne mangent jamais de
+viande. Ils ont des jeûnes fréquents, et de longues prières de jour et
+de nuit; le reste de leur temps est employé à cultiver la terre, à
+briser les rochers pour former les murs des terrasses qui soutiennent
+les plants des vignes et des mûriers. Chaque couvent a un frère
+cordonnier, un frère tailleur, un frère tisserand, un frère boulanger;
+en un mot, un artiste de chaque métier nécessaire: on trouve presque
+toujours un couvent de femmes à côté d'un couvent d'hommes; et cependant
+il est rare d'entendre parler de scandales. Ces femmes elles-mêmes
+mènent une vie très-laborieuse; et cette activité est sans doute ce qui
+les garantit de l'ennui et des désordres qui accompagnent l'oisiveté:
+aussi, loin de nuire à la population, on peut dire que ces couvents y
+ont contribué, en multipliant par la culture les denrées dans une
+proportion supérieure à leur consommation. La plus remarquable des
+maisons des moines maronites, est _Qoz-haîé_, à 6 heures à l'est de
+Tripoli. C'est là qu'on exorcise, comme aux premiers temps de l'église,
+les possédés du diable. Il s'en trouve encore dans ces cantons: il y a
+peu d'années que nos négociants de Tripoli en virent un qui exerça la
+patience et le savoir des religieux. Cet homme, sain à l'extérieur,
+avait des convulsions subites qui le faisaient entrer dans une fureur,
+tantôt sourde, et tantôt éclatante. Il déchirait, il mordait, il
+écumait; sa phrase ordinaire était: _Le soleil est ma mère, laissez-moi
+l'adorer_. On l'inonda d'ablutions, on le tourmenta de jeûnes et de
+prières, et l'on parvint, dit-on, à chasser le diable; mais d'après ce
+qu'en rapportent des témoins éclairés, il paraît que ces possédés ne
+sont pas autre chose que des hommes frappés de folie, de manie et
+d'épilepsie; et il est très-remarquable que le même mot arabe désigne à
+la fois l'_épilepsie_ et l'_obsession_[221].
+
+La cour de Rome, en s'affiliant des Maronites, leur a donné un hospice
+dans Rome, où ils peuvent envoyer plusieurs jeunes gens que l'on y élève
+gratuitement. Il semblerait que ce moyen eût dû introduire parmi eux les
+arts et les idées de l'Europe; mais les sujets de cette école, bornés à
+une éducation purement monastique, ne rapportent dans leur pays que
+l'italien, qui leur devient inutile, et un savoir théologique qui ne les
+conduit à rien; aussi ne tardent-ils pas à rentrer dans la classe
+générale. Trois ou quatre missionnaires que les capucins de France
+entretiennent à Gâzir, à Tripoli et à Baîrout, n'ont pas opéré plus de
+changements dans les esprits. Leur travail consiste à prêcher dans leur
+église, à enseigner aux enfants le catéchisme, l'Imitation et les
+Psaumes, et à leur apprendre à lire et à écrire. Ci-devant les jésuites
+en avaient deux à leur maison d'Antoura; les lazaristes ont pris leur
+place et continué leur mission. L'avantage le plus solide qui ait
+résulté de ces travaux apostoliques, est que l'art d'écrire s'est rendu
+plus commun chez les Maronites, et qu'à ce titre, ils sont devenus dans
+ces cantons ce que sont les Coptes en Égypte, c'est-à-dire qu'ils se
+sont emparés de toutes les places d'écrivains, d'intendants et de kiâyas
+chez les Turks, et surtout chez les Druzes, leur alliés et leurs
+voisins.
+
+
+
+
+§ III.
+
+Des Druzes.
+
+
+Les _Druzes_ ou _Derouz_, dont le nom fit quelque bruit en Europe sur la
+fin du 16^{e} siècle, sont un petit peuple qui, pour le genre de vie, la
+forme du gouvernement, la langue et les usages, ressemble infiniment aux
+Maronites. La religion forme leur principale différence. Long-temps
+celle des Druzes fut un problême; mais enfin l'on a percé le mystère, et
+désormais l'on peut en rendre un compte assez précis, ainsi que de leur
+origine, à laquelle elle est liée. Pour en bien saisir l'histoire, il
+convient de reprendre les faits jusque dans leurs premières sources.
+
+Vingt-trois ans après la mort de Mahomet, la querelle d'_Ali_ son
+gendre, et de _Moâouia_, gouverneur de Syrie, avait causé dans l'empire
+arabe un premier schisme qui subsiste encore; mais à le bien prendre, la
+scission ne portait que sur la puissance; et les musulmans, partagés
+d'avis sur les représentants du prophète, demeuraient d'accord sur les
+dogmes[222]. Ce ne fut que dans le siècle suivant que la lecture des
+livres grecs suscita parmi les Arabes un esprit de discussion et de
+controverse, jusqu'alors étranger à leur ignorance. Les effets en furent
+tels que l'on devait les attendre; c'est-à-dire, que raisonnant sur des
+matières qui n'étaient susceptibles d'aucune démonstration, et se
+guidant par les principes abstraits d'une logique inintelligible, ils se
+partagèrent en une foule d'opinions et de sectes. Dans le même temps, la
+puissance civile tomba dans l'anarchie; et la religion, qui en tire les
+moyens de garder son unité, suivit son sort: alors il arriva aux
+musulmans ce qu'avaient déja éprouvé les chrétiens. Les peuples qui
+avaient adopté le système de Mahomet, y joignirent leurs préjugés, et
+les anciennes idées répandues dans l'Asie, se remontrèrent sous de
+nouvelles formes: on vit renaître chez les musulmans, et la
+métempsycose, et les transmigrations, et les _deux principes_ du bien et
+du mal, et la résurrection au bout de 6,000 ans, telle que l'avait
+enseignée Zoroastre: dans le désordre politique et religieux de l'état,
+chaque inspiré se fit apôtre, chef de secte. On en compta plus de 60,
+remarquables par le nombre de leurs partisans; toutes différant sur
+quelques points de dogme, toutes s'inculpant d'hérésie et d'erreurs.
+Les choses en étaient à ce point, lorsque dans le commencement du 11^{e}
+siècle, l'Égypte devint le théâtre de l'un des plus bizarres spectacles
+que l'histoire offre en ce genre. Écoutons les écrivains originaux[223].
+«L'an de l'hedjire 386 (996 de Jésus-Christ), dit _El-Makin_, parvint au
+trône d'Égypte, à l'âge de 11 ans, le 3^{e} calife de la race des
+Fâtmites, nommé _Hakem-b'amr-ellah_. Ce prince fut l'un des plus
+extravagants dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir. D'abord
+il fit maudire dans les mosquées les premiers kalifes, compagnons de
+Mahomet; puis il révoqua l'anathème: il força les juifs et les chrétiens
+d'abjurer leur culte; puis il leur permit de le reprendre. Il défendit
+de faire des chaussures aux femmes, afin qu'elles ne pussent sortir de
+leurs maisons. Pour se désennuyer, il fit brûler la moitié du Kaire,
+pendant que ses soldats pillaient l'autre. Non content de ces fureurs,
+il interdit le pèlerinage de la Mekke, le jeûne, les 5 prières; enfin,
+il porta la folie au point de vouloir se faire passer pour Dieu. Il fit
+dresser un registre de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s'en
+trouva jusqu'au nombre de 16,000: cette idée fut appuyée par un faux
+prophète qui était alors venu de la Perse en Égypte. Cet imposteur,
+nommé _Mohammad-ben-Ismaël_, enseignait qu'il était inutile de pratiquer
+le jeûne, la prière, la circoncision, le pèlerinage, et d'observer les
+fêtes; que les prohibitions du porc et du vin étaient absurdes; que le
+mariage des frères, des soeurs, des pères et des enfants était licite.
+Pour être bien venu de _Hakem_, il soutint que ce kalife était Dieu
+lui-même incarné; et au lieu de son nom _Hakem-b'amr-ellah_, qui
+signifie _gouvernant par l'ordre de Dieu_, il l'appela _Hakem-b'amr-eh_,
+qui signifie _gouvernant par son propre ordre_. Par malheur pour le
+prophète, son nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir de la
+fureur de ses ennemis: ils le tuèrent dans un émeute aux pieds même du
+kalife, qui peu après fut aussi massacré sur le mont _Moqattam_, où il
+entretenait, disait-il, commerce avec les anges.»
+
+La mort de ces deux chefs n'arrêta point les progrès de leurs opinions:
+un disciple de Mohammad-ben-Ismaël, nommé _Hamz-ben-Ahmad_, les répandit
+avec un zèle infatigable dans l'Égypte, dans la Palestine et sur la côte
+de Syrie, jusqu'à Sidon et Béryte. Il paraît que ses prosélytes
+éprouvèrent le même sort que les Maronites, c'est-à-dire que, persécutés
+par la communion régnante, ils se réfugièrent dans les montagnes du
+Liban, où ils pouvaient mieux se défendre; du moins est-il certain que
+peu après cette époque, on les y trouve établis et formant une société
+indépendante comme leurs voisins. Il semblerait que la différence de
+leurs cultes eût dû les rendre ennemis; mais l'intérêt pressant de leur
+sûreté commune les força de se tolérer mutuellement; et depuis lors, ils
+se montrèrent presque toujours réunis, tantôt contre les Croisés ou
+contre les sultans d'Alep, tantôt contre les Mamlouks et les Ottomans.
+La conquête de la Syrie par ces derniers, ne changea point d'abord leur
+état. Sélim I, qui au retour de l'Égypte ne méditait pas moins que la
+conquête de l'Europe, ne daigna pas s'arrêter devant les rochers du
+Liban. Soliman II, son successeur, sans cesse occupé de guerres
+importantes, tantôt contre les chevaliers de Rhodes, les Persans ou
+l'Yemen, tantôt contre les Hongrois, les Allemands et Charles-Quint,
+Soliman II n'eut pas davantage le temps de songer aux Druzes. Ces
+distractions les enhardirent; et non contents de leur indépendance, ils
+descendirent souvent de leurs montagnes pour piller les sujets des
+Turks. Les pachas voulurent en vain réprimer leurs incursions: leurs
+troupes furent toujours battues ou repoussées. Ce ne fut qu'en 1588,
+qu'Amurat III, fatigué des plaintes qu'on lui portait, résolut, à
+quelque prix que ce fût, de réduire ces rebelles, et eut le bonheur d'y
+réussir. Son général Ybrahim Pacha, parti du Kaire, attaqua les Druzes
+et les Maronites avec tant d'adresse ou de vigueur, qu'il parvint à les
+forcer dans leurs montagnes. La discorde survint parmi les chefs, et il
+en profita pour tirer une contribution de plus d'un million de piastres,
+et pour imposer un tribut qui a continué jusqu'à ce jour.
+
+Il paraît que cette expédition fut l'époque d'un changement dans la
+constitution même des Druzes. Jusqu'alors ils avaient vécu dans une
+sorte d'anarchie, sous le commandement de divers _chaiks_ ou
+_seigneurs_. La nation était surtout partagée en deux factions, que l'on
+retrouve chez tous les peuples arabes, et que l'on appelle parti
+_Qaîsi_, et parti _Yamâni_.[224] Pour simplifier la régie, Ybrahim
+voulut qu'il n'y eût qu'un seul chef qui fût responsable du tribut, et
+chargé de la police. Par la nature même de son emploi, cet agent ne
+tarda pas d'obtenir une grande prépondérance, et sous le nom de
+gouverneur, il devint presque le roi de la république; mais comme ce
+gouverneur fut tiré de la nation, il en résulta un effet que les Turks
+n'avaient pas prévu et qui manqua de leur être funeste. Cet effet fut
+que le gouverneur rassemblant dans ses mains tous les pouvoirs de la
+nation, put donner à ses forces une direction unanime qui en rendit
+l'action bien plus puissante. Elle fut naturellement tournée contre les
+Turks, parce que les Druzes, en devenant leurs sujets, ne cessèrent pas
+d'être leurs ennemis. Seulement ils furent obligés de prendre dans leurs
+attaques les détours qui sauvassent des apparences, et ils firent une
+guerre sourde, plus dangereuse peut-être qu'une guerre déclarée.
+
+Ce fut alors, c'est-à-dire dans les premières années du XVII^{e} siècle,
+que la puissance des Druzes acquit son plus grand développement: elle le
+dut aux talents et à l'ambition du célèbre émir _Fakr-el-dîn_,
+vulgairement appelé _Fakar-dîn_. A peine ce prince se vit-il chef et
+gouverneur de la nation, qu'il appliqua tous ses soins à diminuer
+l'ascendant des Ottomans, à s'agrandir même à leurs dépens; et il y mit
+un art dont peu de commandants en Turquie ont offert l'exemple. D'abord
+il gagna la confiance de la Porte par toutes les démonstrations du
+dévouement et de la fidélité. Les Arabes infestaient la plaine de
+_Balbek_, et les pays de _Sour_ et d'_Acre_; il leur fit la guerre, en
+délivra les habitants, et prépara ainsi les esprits à désirer son
+gouvernement. La ville de _Baîrout_ était à sa bienséance en ce qu'elle
+lui ouvrait une communication avec les étrangers, et entre autres avec
+les Vénitiens, ennemis naturels des Turks. _Fakr-el-dîn_ se prévalut des
+malversations de l'aga, et l'expulsa: il fit plus; il sut se faire un
+mérite de cette hostilité auprès du divan, en payant un tribut plus
+considérable. Il en usa de la même manière à l'égard de _Saïde_, de
+_Balbek_ et de _Sour_; enfin, dès 1613, il se vit maître du pays jusqu'à
+_Adjaloun_ et _Safad_. Les pachas de Damas et de Tripoli ne voyaient pas
+d'un oeil tranquille ces empiètements. Tantôt ils s'y opposaient à force
+ouverte, sans pouvoir arrêter _Fakr-el-dîn_; tantôt ils essayaient de le
+perdre à la Porte par des instigations secrètes; mais l'émir qui y
+entretenait aussi des espions et des protecteurs, en éludait toujours
+l'effet. Cependant le divan finit par s'alarmer des progrès des Druzes,
+et fit les préparatifs d'une expédition capable de les écraser. Soit
+politique, soit frayeur, _Fakr-el-dîn_ ne jugea pas à propos d'attendre
+cet orage. Il entretenait en Italie des relations, sur lesquelles il
+fondait de grandes espérances: il résolut d'aller lui-même solliciter
+les secours qu'on lui promettait, persuadé que sa présence échaufferait
+le zèle de ses amis, pendant que son absence refroidirait la colère de
+ses ennemis: en conséquence, il s'embarqua à Baîrout, et après avoir
+remis les affaires dans les mains de son fils Ali, il se rendit à la
+cour des Médicis à Florence. L'arrivée d'un prince d'Orient en Italie ne
+manqua pas d'éveiller l'attention publique: l'on demanda quelle était sa
+nation, et l'on rechercha l'origine des _Druzes_. Les faits historiques
+et les caractères de religion se trouvèrent si équivoques, que l'on ne
+sut si l'on en devait faire des musulmans ou des chrétiens. L'on se
+rappela les croisades, et l'on supposa qu'un peuple réfugié dans les
+montagnes et ennemi des naturels, devait être une race de Croisés. Ce
+préjugé était trop favorable à _Fakr-el-dîn_, pour qu'il le décréditât;
+il eut l'adresse au contraire de réclamer de prétendues alliances avec
+la maison de _Lorraine_: il fut secondé par les missionnaires et les
+marchands, qui se promettaient un nouveau théâtre de conversions et de
+commerce. Dans la vogue d'une opinion, chacun renchérit sur les preuves.
+Des savants à _origines_, frappés de la ressemblance des noms, voulurent
+que _Druzes_ et _Dreux_ ne fussent qu'une même chose, et ils bâtirent
+sur ce fondement le système d'une prétendue colonie de croisés français,
+qui, sous la conduite d'un comte de Dreux, se serait établie dans le
+Liban. La remarque que l'on a faite ensuite, que Benjamin de Tudèle cite
+le nom de Druzes avant le temps des croisades, a porté coup à cette
+hypothèse. Mais un fait qui eût dû la ruiner dès son origine, est
+l'idiome dont se servent les Druzes. S'ils fussent descendus des Francs,
+ils eussent conservé au moins quelques traces de nos langues; car une
+société retirée dans un canton séparé où elle vit isolée, ne perd point
+son langage. Cependant celui des Druzes est un arabe très-pur et qui n'a
+pas un mot d'origine européenne. La véritable étymologie du nom de ce
+peuple était depuis long-temps dans nos mains sans qu'on pût s'en
+douter. Il vient du fondateur même de la secte, de Mohammad-ben-Ismaël
+qui s'appelait en surnom _el-Dorzi_, et non pas _el-Darari_, comme le
+portent nos imprimés. La confusion de ces deux mots, si divers dans
+notre écriture, tient à la figure des deux lettres arabes _r_ et _z_,
+lesquelles ne diffèrent qu'en ce que le _z_ porte un point, qu'on a
+très-souvent omis ou effacé dans les manuscrits[225].
+
+Après neuf ans de séjour en Italie, _Fakr-el-dîn_ revint reprendre le
+gouvernement de son pays. Pendant son absence, Ali son fils avait
+repoussé les Turks, calmé les esprits, et maintenu les affaires en assez
+bon ordre. Il ne restait plus à l'émir qu'à employer les lumières qu'il
+avait dû acquérir, à perfectionner l'administration intérieure et à
+augmenter le bien-être de sa nation; mais au lieu de l'art sérieux et
+utile de gouverner, il se livra tout entier aux arts frivoles et
+dispendieux dont il avait pris la passion en Italie. Il bâtit de toutes
+parts des maisons de plaisance; il construisit des bains et des jardins.
+Il osa même, sans égard pour les préjugés du pays, les orner de
+peintures et de sculptures qu'a proscrites le Qôran. Les effets de
+cette conduite ne tardèrent pas à se manifester. Les Druzes, dont le
+tribut continuait comme en pleine guerre, s'indisposèrent. La faction
+_Yamâni_ se réveilla; l'on murmura contre les dépenses du prince: le
+faste qu'il étalait ralluma la jalousie des pachas. Ils voulurent
+augmenter les contributions: ils recommencèrent les hostilités.
+_Fakr-el-dîn_ les repoussa: ils prirent occasion de sa résistance pour
+le rendre odieux et suspect au sultan même. Le violent Amurat IV
+s'offensa qu'un de ses sujets osât entrer en comparaison avec lui, et il
+résolut de le perdre. En conséquence, le pacha de Damas reçut ordre de
+marcher avec toutes ses forces contre Baîrout, résidence ordinaire de
+_Fakr-el-dîn_. D'autre part, quarante galères durent investir cette
+ville par mer, pour lui interdire tout secours. L'émir, qui comptait sur
+sa fortune et sur un secours d'Italie, résolut d'abord de faire tête à
+cet orage. Son fils Ali, qui commandait à _Safad_, fut chargé d'arrêter
+l'armée turke; et en effet, il osa lutter contre elle, malgré une grande
+disproportion de forces; mais après deux combats où il eut l'avantage,
+ayant été tué dans une troisième attaque, les affaires changèrent tout à
+coup de face, et tournèrent à la décadence. _Fakr-el-dîn_, effrayé de la
+perte de ses troupes, affligé de la mort de son fils, amolli même par
+l'âge et par une vie voluptueuse, _Fakr-el-dîn_ perdit le conseil et le
+courage. Il ne vit plus de ressource que dans la paix; il envoya son
+second fils la solliciter à bord de l'amiral turk, essayant de le
+séduire par des présents; mais l'amiral retenant les présents et
+l'envoyé, déclara qu'il voulait la personne même du prince.
+_Fakr-el-dîn_ épouvanté prit la fuite; les Turks, maîtres de la
+campagne, le poursuivirent; il se réfugia sur le lieu escarpé de _Niha_;
+ils l'y assiégèrent. Après un an, voyant leurs efforts inutiles, ils le
+laissèrent libre; mais peu de temps après, les compagnons de son
+adversité, las de leurs disgrâces, le trahirent et le livrèrent aux
+Turks. _Fakr-el-dîn_, dans les mains de ses ennemis, conçut un espoir de
+pardon, et se laissa conduire à Constantinople. Amurat, flatté de voir à
+ses pieds un prince aussi célèbre, eut d'abord pour lui cette
+bienveillance que donne l'orgueil de la supériorité; mais bientôt revenu
+au sentiment plus durable de la jalousie, il se rendit aux instigations
+de ses courtisans; et dans un accès de son humeur violente, il le fit
+étrangler vers 1632.
+
+Après la mort de _Fakr-el-dîn_, la postérité de ce prince ne continua
+pas moins de posséder le commandement, sous le bon plaisir et la
+suzeraineté des Turks: cette famille étant venue à manquer de lignée
+mâle au commencement de ce siècle, l'autorité fut déférée, par
+l'élection des _chaiks_, à la maison de _Chebak_, qui gouverne encore
+aujourd'hui. Le seul émir de cette maison qui mérite quelque souvenir,
+est l'émir _Melhem_, qui a régné depuis 1740 jusqu'en 1759. Dans cet
+intervalle, il est parvenu à réparer les pertes que les Druzes avaient
+essuyées à l'intérieur, et à leur rendre à l'extérieur la considération
+dont ils étaient déchus depuis le revers de _Fakr-el-dîn_. Sur la fin de
+sa vie, c'est-à-dire vers 1745, _Melhem_ se dégoûta des soucis du
+gouvernement, et il abdiqua pour vivre dans une retraite religieuse, à
+la manière des _Oqqâls_. Mais les troubles qui survinrent le rappelèrent
+aux affaires jusqu'en 1759, qu'il mourut généralement regretté. Il
+laissa 3 fils en bas âge: l'aîné, nommé _Yousef_, devait, selon la
+_coutume_, lui succéder; mais comme il n'avait encore que onze ans, le
+commandement fut dévolu à son oncle _Mansour_, par une disposition assez
+générale du droit public de l'Asie, qui veut que les peuples soient
+gouvernés par un homme en âge de raison. Le jeune prince était peu
+propre à soutenir ses prétentions; mais un Maronite nommé
+_Sad-el-Kouri_, à qui Melhem avait confié son éducation, se chargea de
+ce soin. Aspirant à voir son pupille un prince puissant, pour être un
+puissant visir, il travailla de tout son pouvoir à élever sa fortune.
+D'abord il se retira avec lui à _Djebail_, au Kesraouân, où l'émir
+_Yousef_ possédait de grands domaines; et là il prit à tâche de
+s'affectionner les Maronites, en saisissant toutes les occasions de
+servir les particuliers et la nation. Les gros revenus de son pupille,
+et la modicité de ses dépenses, lui en fournirent de puissants moyens.
+La ferme du Kesraouân était divisée entre plusieurs chaiks dont on était
+peu content; _Sad_ en traita avec le pacha de Tripoli, et s'en rendit le
+seul adjudicataire. Les _Motouâlis_ de la vallée de Balbek avaient fait,
+depuis quelques années, des empiétements sur le Liban, et les Maronites
+s'alarmaient du voisinage de ces musulmans intolérants. _Sad_ acheta du
+pacha de Damas la permission de leur faire la guerre, et il les expulsa
+en 1763. Les Druzes étaient toujours divisés en deux factions[226]:
+_Sad_ lia ses intérêts à celle qui contrariait _Mansour_, et il prépara
+sourdement la trame qui devait perdre l'oncle, pour élever le neveu.
+
+C'était alors le temps que l'Arabe Dâher, maître de la Galilée, et
+résidant à Acre, inquiétait la Porte par ses progrès et ses prétentions:
+pour y opposer un obstacle puissant, elle venait de réunir les pachalics
+de Damas, de Saïde et de Tripoli, dans les mains d'Osman et de ses
+enfants, et l'on voyait clairement qu'elle avait le dessein d'une guerre
+ouverte et prochaine. _Mansour_, qui craignait les Turks sans oser les
+braver, usa de la politique ordinaire en pareil cas; il feignit de les
+servir, et favorisa leur ennemi. Ce fut pour _Sad_ une raison de prendre
+la route opposée: il s'appuya des Turks contre la faction de _Mansour_,
+et il manoeuvra avec assez d'adresse ou de bonheur, pour faire déposer
+cet émir en 1770, et porter _Yousef_ à sa place. L'année suivante éclata
+la guerre d'Ali-Bek contre Damas. _Yousef_, appelé par les Turks, entra
+dans leur querelle; cependant il n'eut point le crédit de faire sortir
+les Druzes de leurs montagnes, pour aller grossir l'armée ottomane.
+Outre la répugnance qu'ils ont en tout temps à combattre hors de leur
+pays, ils étaient en cette occasion trop divisés à l'intérieur pour
+quitter leurs foyers, et ils eurent lieu de s'en applaudir. La bataille
+de Damas se donna, et les Turks, comme nous l'avons vu, furent
+complètement défaits. Le pacha de Saïde, échappé de la déroute, ne se
+crut pas en sûreté dans sa ville, et vint chercher un asile dans la
+maison même de l'émir _Yousef_. Le moment était peu favorable; mais la
+fuite de Mohammad-Bek changea la face des affaires. L'émir croyant
+Ali-Bek mort, et ne jugeant pas Dâher assez fort pour soutenir seul sa
+querelle, se décida ouvertement contre lui. Saïde était menacée d'un
+siége; il y détacha 1,500 hommes de sa faction pour l'en garantir.
+Lui-même, déterminant les Druzes et les Maronites à le suivre, descendit
+avec 25,000 paysans dans la vallée de _Beqâa_; et dans l'absence des
+_Motouâlis_ qui servaient chez Dâher, il mit tout à feu et à sang,
+depuis _Balbek_ jusqu'à _Sour_ (_Tyr_). Pendant que les Druzes, fiers de
+cet exploit, marchaient en désordre vers cette dernière ville, 500
+Motouâlis, informés de ce qui se passait, accoururent d'Acre, saisis de
+fureur et de désespoir, et fondirent si brusquement sur cette armée,
+qu'ils la jetèrent dans la déroute la plus complète: telles furent la
+surprise et la confusion des Druzes, que se croyant attaqués par Dâher
+lui-même, et trahis les uns par les autres, ils s'entre-tuèrent
+mutuellement dans leur fuite. Les pentes rapides de _Djezîn_, et les
+bois de sapins qui se trouvèrent sur la route des fuyards, furent
+jonchés de morts, dont très-peu périrent de la main des Motouâlis.
+L'émir Yousef, honteux de cet échec, se sauva à _Dair-el-Qamar_. Peu
+après, il voulut prendre sa revanche; mais ayant encore été battu dans
+la plaine qui règne entre Saïde et Sour, il fut contraint de remettre à
+son oncle Mansour l'anneau, qui, chez les Druzes, est le symbole du
+commandement. En 1773, une nouvelle révolution le replaça; mais ce ne
+fut qu'au prix d'une guerre civile qu'il put maintenir sa puissance. Ce
+fut alors que pour s'assurer _Baîrout_ contre la faction adverse, il
+invoqua le secours des Turks, et demanda au pacha de Damas un homme de
+tête qui sût défendre cette ville. Le choix tomba sur un aventurier qui,
+par sa fortune subséquente, et le rôle qu'il joue aujourd'hui, mérite
+qu'on le fasse connaître. Cet homme, nommé _Ahmad_, est né en Bosnie, et
+a pour langue naturelle le sclavon, ainsi que l'assurent les capitaines
+de Raguse, avec qui il converse de préférence à tous les autres. On
+prétend qu'il s'est banni de son pays à l'âge de 16 ans, pour éviter les
+suites d'un viol qu'il voulut commettre sur sa belle-soeur; il vint à
+Constantinople; et là ne sachant comment vivre, il se vendit aux
+marchands d'esclaves, pour être transporté en Égypte. Arrivé au Kaire,
+Ali-Bek l'acheta, et le plaça au rang de ses Mamlouks. Abmad ne tarda
+pas à se distinguer par son courage et son adresse. Son patron l'employa
+en plusieurs occasions à des coups de main dangereux, tels que les
+assassinats des beks et des kâchefs qu'il suspectait. Ahmad s'acquitta
+si bien de ces commissions, qu'il en acquit le surnom de _Djezzâr_, qui
+signifie _égorgeur_. Il jouissait à ce titre de la faveur d'Ali, quand
+un accident la troubla. Ce bek ombrageux ayant jugé à propos de
+proscrire un de ses bienfaiteurs, nommé _Sâléh-Bek_, chargea _Djezzâr_
+de lui couper la tête. Soit remords, soit intérêt secret, _Djezzâr_
+répugna; il fit même des représentations. Mais apprenant le lendemain
+que Mohammad-Bek avait rempli la commission, et qu'Ali tenait des
+propos, il se jugea perdu; et pour éviter le sort de Sâléh-Bek, il
+s'échappa clandestinement, et gagna Constantinople. Il y sollicita des
+emplois proportionnés au rang qu'il avait tenu; mais y trouvant cette
+affluence de concurrents qui assiégent toutes les capitales, il se traça
+un autre plan, et vint à titre de simple soldat chercher du service en
+Syrie. Le hasard le fit passer chez les Druzes, et il reçut
+l'hospitalité dans la maison même du kiâya de l'émir Yousef. De là il se
+rendit à Damas, où il obtint bientôt le titre d'Aga, avec un
+commandement de 5 _drapeaux_, c'est-à-dire de 50 hommes: ce fut dans ce
+poste que le sort vint le chercher pour en faire le commandant de
+Baîrout. Djezzâr ne s'y vit pas plus tôt établi, qu'il s'en empara pour
+les Turks. Yousef fut confondu de ce revers. Il demanda justice à Damas;
+mais voyant qu'on se moquait même de ses plaintes, il traita par dépit
+avec Dâher, et conclut avec lui une alliance offensive et défensive à
+_Râs-el-aên_, près de _Sour_. Aussitôt Dâher uni aux Druzes, vint
+assiéger Baîrout par terre, pendant que deux frégates russes, dont on
+acheta le service pour 600 bourses, vinrent la canonner par mer. Il
+fallut céder à la force. Après une résistance assez vigoureuse, Djezzâr
+rendit sa personne et sa ville. Le chaik charmé de son courage, et
+flatté de la préférence qu'il lui avait donnée sur l'émir, l'emmena à
+Acre, et le traita avec toutes sortes de bontés. Il crut même pouvoir
+lui confier une petite expédition en Palestine; mais Djezzâr arrivé près
+de Jérusalem, repassa chez les Turks, et s'en retourna à Damas. La
+guerre de Mohammad-Bek survint: Djezzâr se présenta au capitan-pacha, et
+gagna sa confiance. Il l'accompagna au siége d'Acre; et lorsque l'amiral
+eut détruit Dâher, ne voyant personne, plus propre que Djezzâr à remplir
+les vues de la Porte dans ces contrées, il le nomma pacha de Saïde.
+Devenu par cette révolution suzerain de l'émir Yousef, Djezzâr a
+d'autant moins oublié son injure, qu'il a lieu de s'accuser
+d'ingratitude. Par une conduite vraiment turke, feignant tour à tour la
+reconnaissance et le ressentiment, il s'est tour à tour brouillé et
+réconcilié avec lui, en exigeant toujours de l'argent pour prix de la
+paix ou pour indemnité de la guerre. Ce manége lui a si bien réussi,
+qu'en un espace de 5 années, il a tiré de l'émir environ 4,000,000 de
+France, somme d'autant plus étonnante, que la ferme du pays des Druzes
+ne se montait pas alors à 100,000 francs. En 1784, il lui fit la guerre,
+le déposa, et mit à sa place l'émir du pays de _Hasbêya_, appelé
+_Ismaël_. Yousef ayant de nouveau racheté ses bonnes graces, rentra sur
+la fin de l'année à Dair-el-Qamar. Il poussa même la confiance jusqu'à
+l'aller trouver à Acre, d'où l'on ne croyait pas qu'il revînt; mais
+Djezzâr est trop habile pour verser le sang, quand il y a encore espoir
+d'argent: il a fini par relâcher le prince, et le renvoyer même avec des
+démonstrations d'amitié. Depuis lors, la Porte l'a nommé pacha de Damas,
+où il réside aujourd'hui. Là, conservant la suzeraineté du pachalic
+d'_Acre_ et du pays des Druzes, il a saisi _Sâd_, kiâya de l'émir, et
+sous le prétexte qu'il est l'auteur des derniers troubles, il a menacé
+de les lui faire payer de sa tête. Les Maronites, alarmés pour cet homme
+qu'ils révèrent, ont offert 900 bourses pour sa rançon. Le pacha
+marchande, et en aura 1,000; mais si, comme il est probable, l'or
+s'épuise par tant de contributions, malheur au ministre et au prince! Le
+sort de tant d'autres les attend; et l'on pourra dire qu'ils l'ont
+mérité; car c'est l'impéritie de l'un et l'ambition de l'autre, qui, en
+mêlant les Turks aux affaires des Druzes, ont porté à la tranquillité et
+à la sûreté de leur nation, une atteinte dont elle sera long-temps à se
+relever, si elle ne suit que le cours naturel des événements.
+
+Revenons à la religion des Druzes. Ce qu'on a vu des opinions de
+_Mahommad-ben-Ismaël_, peut en être regardé comme la définition. Ils ne
+pratiquent ni circoncision, ni prières, ni jeûne; ils n'observent ni
+prohibitions, ni fêtes. Ils boivent du vin, mangent du porc, et se
+marient de soeur à frère. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance
+publique entre les enfants et les pères. D'après ceci, l'on conclura
+avec raison que les Druzes n'ont pas de culte: cependant il faut en
+excepter une classe qui a des usages religieux marqués. Ceux qui la
+composent, sont au reste de la nation ce qu'étaient les _initiés_ aux
+_profanes_, ils se donnent le nom d'_Oqqâls_, qui veut dire
+_spirituels_, par opposé au vulgaire qu'ils appellent _Djâhel_
+(_ignorant_). Ils ont divers grades d'initiation, dont le plus élevé
+exige le célibat. On les reconnaît au turban blanc qu'ils affectent de
+porter, comme un symbole de leur pureté; et ils mettent tant d'orgueil à
+cette pureté, qu'ils se croient souillés par l'attouchement de tout
+profane. Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit dans leur vase, ils
+les brisent, et de là l'usage assez répandu dans le pays, d'une espèce
+de vase à robinet d'où l'on boit sans y porter les lèvres. Toutes leurs
+pratiques sont enveloppées de mystères: ils ont des _oratoires_ toujours
+_isolés_, toujours placés sur des _lieux hauts_, et ils y tiennent des
+assemblées secrètes, où les femmes sont admises. On prétend qu'ils y
+pratiquent quelques cérémonies en présence d'une petite statue qui
+représente un boeuf ou un veau; et l'on a voulu déduire de là qu'ils
+descendaient des Samaritains. Mais outre que ce fait n'est pas avéré, le
+culte du boeuf pourrait avoir d'autres origines. Ils ont un ou deux
+livres qu'ils cachent avec le plus grand soin; mais le hasard a trompé
+leur jalousie; car dans une guerre civile qui arriva il y a six à sept
+ans, l'émir Yousef, qui est _Djâhel_, en trouva un dans le pillage d'un
+de leurs oratoires. Des personnes qui l'ont lu, assurent qu'il ne
+contient qu'un jargon mystique, dont l'obscurité fait sans doute le
+prix pour les adeptes. On y parle du _Hakem B'amr-eh_, par lequel ils
+désignent _Dieu_ incarné dans la personne du kalife: on y fait mention
+d'une autre vie, d'un lieu de peines et d'un lieu de bonheur, où les
+_Oqqâls_ auront, comme de raison, la première place. On y distingue
+divers degrés de perfection auxquels on arrive par des épreuves
+successives. Du reste, ces sectaires ont toute la morgue et tous les
+scrupules de la superstition: ils sont incommuniquants, parce qu'ils
+sont faibles; mais il est probable que s'ils étaient puissants, ils
+seraient promulgateurs et intolérants. Le reste des Druzes, étranger à
+cet esprit, est tout-à-fait insouciant des choses religieuses. Les
+chrétiens qui vivent dans leur pays, prétendent que plusieurs admettent
+la métempsycose; que d'autres adorent le soleil, la lune, les étoiles:
+tout cela est possible; car, ainsi que chez les _Ansârié_, chacun livré
+à son sens suit la route qui lui plaît; et ces opinions sont celles qui
+se présentent le plus naturellement aux esprits simples. Lorsqu'ils vont
+chez les Turks, ils affectent des dehors musulmans; ils entrent dans les
+mosquées et font les ablutions et la prière. Passent-ils chez les
+Maronites, ils les suivent à l'église et prennent l'eau bénite comme
+eux. Plusieurs, importunés par les missionnaires, se sont fait baptiser;
+puis sollicités par des Turks, ils se sont laissé circoncire, et ont
+fini par mourir sans être ni chrétiens, ni musulmans; ils ne sont pas si
+inconséquents en matières politiques.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+Du gouvernement des Druzes.
+
+
+Ainsi que les Maronites, les Druzes peuvent se partager en deux classes:
+le peuple, et les _notables_ désignés par le nom de _chaiks_ et par
+celui d'_émirs_, c'est-à-dire _descendants_ des _princes_. La condition
+générale est celle de cultivateur. Soit comme fermier, soit comme
+propriétaire, chacun vit sur son héritage, travaillant à ses mûriers et
+à ses vignes: en quelques cantons l'on y joint les tabacs, les cotons et
+quelques grains, mais ces objets sont peu considérables. Il paraît que
+dans l'origine, toutes les terres furent, comme jadis parmi nous, aux
+mains d'un petit nombre de familles. Mais pour les mettre en valeur, il
+a fallu que les grands propriétaires fissent des ventes et des
+arrentements; cette subdivision est devenue le principal mobile de la
+force de l'état, en ce qu'elle a multiplié le nombre des intéressés à la
+chose publique; cependant il subsiste des traces de l'inégalité
+première, qui ont encore aujourd'hui des effets pernicieux. Les grands
+biens que conservent quelques familles, leur donnent trop d'influence
+sur toutes les démarches de la nation. Leurs intérêts particuliers ont
+trop de poids dans la balance des intérêts publics. Ce qui s'est passé
+dans ces derniers temps en a donné des exemples faits pour servir de
+leçon. Toutes les guerres civiles ou étrangères qui ont troublé le pays,
+ont été suscitées par l'ambition et les vues personnelles de quelques
+maisons principales, telles que les _Lesbeks_, les _Djambelâts_, les
+_Ismaëls de Solyma_, etc. Les chaiks de ces maisons, qui possèdent à eux
+seuls le 10^{e} du pays, se sont fait des créatures par leur argent, et
+ils ont fini par entraîner le reste des Druzes dans leurs dissensions.
+Il est vrai que c'est peut-être à ce conflit de partis divers, que la
+nation entière a dû l'avantage de n'être point asservie par son chef.
+
+Ce chef, appelé _hâkem_ ou _gouverneur_, et aussi _émir_ ou _prince_,
+est une espèce de roi ou général qui réunit en sa personne les pouvoirs
+civils et militaires. Sa dignité passe tantôt du père aux enfants,
+tantôt du frère au frère, selon le droit de la force bien plus que selon
+des lois convenues. Les femmes, dans aucun cas, ne peuvent y former des
+prétentions à titre d'héritage. Elles sont déja exclues de la succession
+dans l'état civil; à plus forte raison le seront-elles dans l'état
+politique. En général les états de l'Asie sont trop orageux, et
+l'administration y exige trop nécessairement les talents militaires,
+pour que les femmes osent s'en mêler. Chez les Druzes, lorsque la lignée
+mâle manque dans la famille régnante, c'est à l'homme de la nation qui
+réunit le plus de suffrages et de moyens, que passe l'autorité. Mais
+avant tout, il doit obtenir l'agrément des Turks dont il devient le
+vassal et le tributaire. Il arrive même qu'à raison de leur suzeraineté,
+ils peuvent nommer le _hâkem_ contre le gré de la nation, ainsi que l'a
+pratiqué Djezzâr dans la personne d'_Ismaël de Hasbêya_; mais cet état
+de contrainte ne dure qu'autant qu'il est maintenu par la violence qui
+l'établit. Les fonctions du gouverneur sont de veiller à l'ordre public,
+d'empêcher les émirs, les chaiks et les villages de se faire la guerre;
+il a droit de les réprimer par la force, s'ils désobéissent. Il est
+aussi chef de la justice, et nomme les _qâdis_, en se réservant
+toutefois à lui seul le droit de vie et de mort; il perçoit le tribut,
+dont il paie au pacha une somme convenue chaque année. Ce tribut varie
+selon que la nation sait se faire redouter: au commencement du siècle,
+il était de 160 bourses (200,000 livres). _Melhem_ força les Turks de le
+réduire à 60. En 1784, l'émir Yousef en payait 80, et en promettait 90.
+Ce tribut, que l'on appelle _miri_, est imposé sur les mûriers, sur les
+vignes, sur les cotons et sur les grains. Tout terrain ensemencé paie à
+raison de son étendue; chaque pied de mûrier est taxé 3 medins,
+c'est-à-dire 3 sous 9 deniers. Le cent de pieds de vigne paie une
+piastre ou 40 medins. Souvent l'on refait à neuf les rôles de
+dénombrement; afin de conserver l'égalité dans l'imposition. Les chaiks
+et émirs n'ont aucun privilége à cet égard, et l'on peut dire qu'ils
+contribuent aux fonds publics à raison de leur fortune. La perception se
+fait presque sans frais; chacun paie son contingent à _Dair-el-Qamar_,
+s'il lui plaît, ou à des collecteurs du prince qui parcourent le pays
+après la récolte des soies. Le bénéfice du tribut est pour le prince, en
+sorte qu'il est intéressé à réduire les demandes des Turks: il le serait
+aussi à augmenter l'impôt; mais cette opération exige le consentement
+des notables, qui ont le droit de s'y opposer. Leur consentement est
+également nécessaire pour la guerre et pour la paix. Dans ces cas,
+l'_émir_ doit convoquer des assemblées générales, et leur exposer l'état
+des affaires. Tout _chaik_ et tout paysan qui, par son esprit ou son
+courage, a quelque crédit, a droit d'y donner sa voix; en sorte que l'on
+peut regarder le gouvernement comme un mélange tempéré d'aristocratie,
+de monarchie et de démocratie. Tout dépend des circonstances: si le
+gouverneur est homme de tête, il est absolu; s'il en manque, il n'est
+rien. La raison de cette vicissitude est qu'il n'y a point de lois
+fixes; et ce cas, qui est commun à toute l'Asie, est la cause radicale
+de tous les désordres de ses gouvernements.
+
+Ni l'émir principal, ni les émirs particuliers n'entretiennent de
+troupes: ils n'ont que des gens attachés au service domestique de leur
+maison, et quelques esclaves noirs. S'il s'agit de faire la guerre,
+tout homme, chaik ou paysan, en état de porter les armes, est appelé à
+marcher. Chacun alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques
+balles, quelque peu de poudre fabriquée dans le village, et il se rend
+au lieu désigné par le gouverneur. Si c'est une guerre civile, comme il
+arrive quelquefois, les serviteurs, les fermiers, les amis s'arment
+chacun pour leur patron, ou pour leur chef de famille, et se rangent
+autour de lui. Souvent en pareil cas l'on croirait que les partis
+échauffés vont se porter aux derniers désordres; mais rarement
+passent-ils aux voies de fait, et surtout au meurtre: il intervient
+toujours des médiateurs, et la querelle s'apaise d'autant plus vite, que
+chaque patron est obligé d'entretenir ses partisans de vivres et de
+munitions. Ce régime, qui a d'heureux effets dans les troublés civils,
+n'est pas sans abus pour les guerres du dehors: celle de 1784 en a fait
+preuve. Djezzâr, qui savait que toute l'armée vivait aux frais de l'émir
+Yousef, affecta de temporiser; les Druzes qui trouvaient doux d'être
+nourris sans rien faire, prolongèrent les opérations; mais l'émir
+s'ennuya de payer, et il conclut un traité dont les conditions ont été
+fâcheuses et pour lui, et par contrecoup pour la nation, puisqu'il est
+constant que les vrais intérêts du prince et des sujets sont toujours
+inséparables.
+
+Les usages dont j'ai été témoin dans ces circonstances, représentent
+assez bien ceux des temps anciens. Lorsque l'émir et les chaiks eurent
+décidé la guerre à _Dair-el-Qamar_, des crieurs montèrent le soir sur
+les sommets de la montagne; et là ils commencèrent à crier à haute voix:
+_A la guerre, à la guerre; prenez le fusil, prenez les pistolets; nobles
+chaiks, montez à cheval; armez-vous de la lance et du sabre; rendez-vous
+demain à Dair-el-Qamar. Zèle de Dieu! zèle des combats!_ Cet appel,
+entendu des villages voisins, y fut répété; et comme tout le pays n'est
+qu'un entassement de hautes montagnes et de vallées profondes, les cris
+passèrent en peu d'heures jusqu'aux frontières. Dans le silence de la
+nuit, l'accent des cris et le long retentissement des échos, joints à la
+nature du sujet, avaient quelque chose d'imposant et de terrible. Trois
+jours après, il y avait 15,000 _fusils_ à Dair-el-Qamar, et l'on eût pu
+sur-le-champ entamer les opérations.
+
+L'on conçoit aisément que des troupes de ce genre ne ressemblent en rien
+à notre militaire d'Europe; elles n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni
+distribution; c'est un attroupement de paysans en casaque courte, les
+jambes nues et le fusil à la main. A la différence des Turks et des
+Mamlouks, ils sont tous à pied; les émirs seuls et les chaiks ont des
+chevaux d'assez peu de service, vu la nature âpre et raboteuse du
+terrain. La guerre qu'on y peut faire est purement une guerre de poste.
+Jamais les Druzes ne se risquent en plaine; et ils ont raison: ils y
+supporteraient d'autant moins le choc de la cavalerie, qu'ils n'ont pas
+même de baïonnettes à leurs fusils. Tout leur art consiste à gravir sur
+les rochers, à se glisser parmi les broussailles et les blocs de pierre,
+et à faire de là un feu assez dangereux, en ce qu'ils sont à couvert,
+qu'ils tirent à leur aise, et qu'ils ont acquis par la chasse et des
+jeux d'émulation, l'habitude de tirer juste. Ils entendent assez bien
+les irruptions à l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades et
+tous les coups de main où l'on peut aborder l'ennemi promptement et
+corps à corps. Ardents à pousser leurs succès, prompts à se décourager
+et à reprendre courage, hardis jusqu'à la témérité, quelquefois même
+féroces, ils ont surtout deux qualités qui font les excellentes troupes:
+ils obéissent exactement à leurs chefs, et sont d'une sobriété et d'une
+vigueur de santé désormais inconnues chez les nations civilisées. Dans
+la campagne de 1784, ils passèrent trois mois en plein air, sans tentes,
+et n'ayant pour tout meuble qu'une peau de mouton; cependant il n'y eut
+pas plus de malades et de morts que s'ils eussent été dans leurs
+maisons. Leurs vivres consistaient, comme en tout autre temps, en petits
+pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en oignons crus, en
+fromage, en olives, en fruit et quelque peu de vin. La table des chefs
+était presque aussi frugale, et l'on peut assurer qu'ils ont vécu 100
+jours, où un même nombre de Français et d'anglais ne vivrait pas 10. Ils
+ne connaissent ni la science des fortifications, ni l'artillerie, ni les
+campements, en un mot, rien de ce qui fait l'art de la guerre. Mais s'il
+se trouvait parmi eux quelques hommes qui en eussent l'idée, ils en
+prendraient facilement le goût, et deviendraient une milice redoutable.
+Elle serait d'autant plus aisée à former, que les mûriers et les vignes
+ne suffisent pas pour les occuper toute l'année, et qu'il leur reste
+beaucoup de temps[227] que l'on pourrait employer aux exercices
+militaires. Dans les derniers recensements des hommes armés, on en a
+compté près de 40,000; ce qui suppose pour le total de la population
+environ 120,000 ames: il y a peu à y ajouter, parce qu'il n'y a point de
+Druzes dans les villes de la côte. La surface du pays étant de 110
+lieues carrées, il en résulte pour chaque lieue, 1,090 ames; ce qui
+égale la population de nos meilleures provinces. Pour sentir combien est
+forte cette proportion, l'on observera que le sol est rude, qu'il reste
+encore beaucoup de sommets incultes, que l'on ne recueille pas en
+grains de quoi se nourrir 3 mois par an, qu'il n'y a aucune manufacture,
+que toutes les exportations se bornent aux soies et aux cotons, dont la
+balance surpasse de bien peu l'entrée du blé de _Haurân_, des huiles de
+Palestine, du riz et du café que l'on tire de _Baîrout_. D'où vient donc
+cette affluence d'hommes sur un si petit espace? Toute analyse faite, je
+n'en puis voir de cause, que le rayon de liberté qui y luit. Là, à là
+différence du pays turk, chacun jouit, dans la sécurité, de sa propriété
+et de sa vie. Le paysan n'y est pas plus aisé qu'ailleurs; mais il est
+tranquille: _il ne craint point_, comme je l'ai entendu dire plusieurs
+fois, _que l'aga, le quâiemmaquâm, ou le bacha envoient des djendis[228]
+piller la maison, enlever la famille, donner la bastonnade, etc._ Ces
+excès sont inouis dans la montagne. La sécurité y a donc été un premier
+moyen de population, par l'attrait que tous les hommes trouvent à se
+multiplier partout où il y a de l'aisance. La frugalité de la nation,
+qui consomme peu en tout genre, a été un second moyen aussi puissant.
+Enfin un troisième est l'émigration d'une foule de familles chrétiennes
+qui désertent journellement les provinces turkes pour venir s'établir
+dans le Liban; elles y sont accueillies des Maronites par fraternité de
+religion, et des Druzes par tolérance et par l'intérêt bien entendu de
+multiplier dans leur pays le nombre des cultivateurs, des consommateurs
+et des alliés. Tous vivent en paix; mais je dois dire que les Chrétiens
+montrent souvent un zèle indiscret et tracassier, propre à la troubler.
+
+La comparaison que les Druzes ont souvent lieu de faire de leur sort, à
+celui des autres sujets turks, leur a donné une opinion avantageuse de
+leur condition, qui, par une gradation naturelle, a rejailli sur leurs
+personnes. Exempts de la violence et des insultes du despotisme, ils se
+regardent comme des hommes plus parfaits que leurs voisins, parce qu'ils
+ont le bonheur d'être moins avilis. De là s'est formé un caractère plus
+fier, plus énergique, plus actif, un véritable esprit républicain. On
+les cite dans tout le Levant pour être inquiets, entreprenants, hardis
+et braves jusqu'à la témérité: on les a vus en plein jour fondre dans
+Damas, au nombre de 300 seulement, et y répandre le désordre et le
+carnage. Il est remarquable qu'avec un régime presque semblable, les
+Maronites n'ont point ces qualités au même degré: j'en demandai un jour
+la raison dans une assemblée où l'on en faisait l'observation, au sujet
+de quelques faits passés récemment; après un moment de silence, un
+vieillard maronite écartant sa pipe de sa bouche, et roulant le bout de
+sa barbe dans ses doigts, me répondit: _Peut-être les Druzes
+craindraient-ils plus la mort, s'ils croyaient à ce qui la suit_. Ils
+n'admettent pas non plus la morale du pardon des injures. Personne n'est
+aussi ombrageux qu'eux sur le point d'honneur. Une insulte dite ou faite
+à ce nom et à _la barbe_, est sur-le-champ punie de coups de _kandjar_
+ou de fusil, pendant que chez le peuple des villes, elle n'aboutit qu'à
+des cris d'injures. Cette délicatesse a causé dans les manières et le
+propos une réserve ou, si l'on veut, une politesse que l'on est surpris
+de trouver chez les paysans. Elle passe même jusqu'à la dissimulation et
+à la fausseté, surtout dans les chefs, que de plus grands intérêts
+obligent à de plus grands ménagements. La circonspection est nécessaire
+à tous, par les conséquences redoutables du _talion_, dont j'ai parlé.
+L'usage peut nous en paraître barbare; mais il a le mérite de suppléer à
+la justice régulière, toujours incertaine et lente dans des états
+troublés et presque anarchiques.
+
+Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe, celui de l'hospitalité.
+Quiconque se présente à leur porte à titre de suppliant ou de passager
+est sûr de recevoir le logement et la nourriture de la manière la plus
+généreuse et la moins affectée. J'ai vu en plusieurs rencontres de
+simples paysans donner le dernier morceau de pain de leur maison au
+passant affamé; et lorsque je leur faisais l'observation qu'ils
+manquaient de prudence: _Dieu est libéral et magnifique_,
+répondaient-ils, _et tous les hommes sont frères_. Aussi personne ne
+s'avise de tenir auberge dans leur pays, non plus que dans le reste de
+la Turkie. Lorsqu'ils contractent avec leur hôte l'engagement sacré du
+_pain_ et du _sel_, rien ne peut par la suite le leur faire violer: on
+en cite des traits qui font le plus grand honneur à leur caractère. Il y
+a quelques années qu'un aga de janissaires, coupable de rébellion,
+s'enfuit de Damas, et se retira chez les Druzes. Le pacha le sut et le
+demanda à l'émir, sous peine de guerre; l'émir le demanda au chaik
+_Talhouq_ qui l'avait reçu; mais le chaik indigné répondit: _Depuis
+quand a-t-on vu les Druzes livrer leurs hôtes? Dites à l'émir que tant
+que Talhouq gardera sa barbe, il ne tombera pas un cheveu de la tête de
+son réfugié_. L'émir menaça de l'enlever de force; Talhouq arma sa
+famille. L'émir, craignant une émeute, prit une voie usitée comme
+juridique dans le pays; il déclara au chaik qu'il ferait couper 50
+mûriers par jour, jusqu'à ce qu'il rendît l'aga. On en coupa 1,000, et
+Talhouq resta inébranlable. A la fin, les autres chaiks indignés prirent
+fait et cause, et le soulèvement allait devenir général, quand l'aga, se
+reprochant d'occasioner tant de désordres, s'évada à l'insu même de
+Talhouq[229].
+
+Les Druzes ont aussi le préjugé des Bedouins sur la naissance: comme
+eux, ils attachent un grand prix à l'ancienneté des familles: cependant
+l'on ne peut pas dire qu'il en résulte des inconvénients essentiels. La
+noblesse des émirs et des chaiks ne les dispense pas de payer le tribut,
+en proportion de leurs revenus; elle ne leur donne aucune prérogative,
+ni dans la possession des biens-fonds, ni dans celle des emplois. On ne
+connaît dans le pays, non plus que dans toute la Turkie, ni droits de
+chasse, ni glèbe, ni dîmes seigneuriales ou ecclésiastiques, ni
+francs-fiefs, ni lods et ventes: tout est, comme l'on dit, en
+_franc-aleu_: chacun, après avoir payé son miri, sa ferme ou sa rente,
+est maître chez soi. Enfin, par un avantage particulier, les Druzes et
+les Maronites ne paient point le rachat des successions, et l'émir ne
+s'arroge pas, comme le sultan, la propriété foncière et universelle:
+néanmoins il existe dans la loi des héritages un abus qui a de fâcheux
+effets. Les pères ont, comme dans le droit romain, la faculté
+d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur plaît; et de là il est
+arrivé, dans plusieurs familles de chaiks, que tous les biens se sont
+rassemblés sur un même sujet, qui s'en est servi pour intriguer et
+cabaler, pendant que ses parents sont demeurés, comme l'on dit, _princes
+d'olives et de fromage_; c'est-à-dire, pauvres comme des paysans.
+
+Par une suite de leurs préjugés, les Druzes n'aiment pas à s'allier hors
+de leurs familles. Ils préfèrent toujours leur parent, fût-il pauvre, à
+un étranger riche; et l'on a vu plus d'une fois de simples paysans
+refuser leurs filles à des marchands de Saïde et de Baîrout, qui
+possédaient 12 et 15,000 piastres. Ils conservent aussi jusqu'à un
+certain point l'usage des Hébreux, qui voulait que le frère épousât la
+veuve du frère; mais il ne leur est pas particulier, et ils le
+partagent, ainsi que plusieurs autres de cet ancien peuple, avec les
+habitants de la Syrie, et en général avec les peuples arabes.
+
+En résumé, le caractère propre et distinctif des Druzes est, comme je
+l'ai dit, une sorte d'esprit républicain qui leur donne plus d'énergie
+qu'aux autres sujets turks, et une insouciance de religion qui contraste
+beaucoup avec le zèle des musulmans et des chrétiens. Du reste, leur vie
+privée, leurs usages, leurs préjugés sont ceux des autres Orientaux. Ils
+peuvent épouser plusieurs femmes, et les répudier quand il leur plaît;
+mais, à l'exception de l'émir et de quelques notables, les cas en sont
+très-rares. Occupés de leurs travaux champêtres, ils n'éprouvent point
+ces besoins factices, ces passions exagérées que le désoeuvrement donne
+aux habitants des villes. Le voile que portent leurs femmes est lui-même
+un préservatif de ces désirs qui troublent la société. Chaque homme ne
+connaît de visage de femme que celui de la sienne, de sa mère, de sa
+soeur et de sa belle-soeur. Chacun vit au sein de sa famille et se
+répand peu au dehors. Les femmes, celles même des chaiks, pétrissent le
+pain, brûlent le café, lavent le linge, font la cuisine, en un mot,
+vaquent à tous les ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les vignes
+et les mûriers, construisent des murs d'appui pour les terres, creusent
+et conduisent, des canaux d'arrosement. Seulement le soir ils
+s'assemblent quelquefois dans la cour, l'aire ou la maison du chef du
+village ou de la famille; et là, assis en rond, les jambes croisées, la
+pipe à la bouche, le poignard à la ceinture, ils parlent de la récolte
+et des travaux, de la disette ou de l'abondance, de la paix ou de la
+guerre, de la conduite de l'émir, de la quantité de l'impôt, des faits
+du passé, des intérêts du présent, des conjectures de l'avenir. Souvent
+les enfants, las de leurs jeux, viennent écouter en silence; et l'on est
+étonné de les voir, à 10 ou 12 ans, raconter d'un air grave pourquoi
+_Djezzâr_ a déclaré la guerre à l'émir _Yousef_, combien le prince a
+dépensé de bourses, de combien l'on augmentera le miri, combien il y
+avait de _fusils_ au camp, et qui possédait la meilleure jument. Ils
+n'ont pas d'autre éducation: on ne leur fait lire ni les psaumes, comme
+chez les Maronites, ni le _Qôran_, comme chez les musulmans; à peine les
+chaiks savent-ils écrire un billet. Mais, si leur esprit est vide de
+connaissances utiles ou agréables, du moins n'est-il pas préoccupé
+d'idées fausses et nuisibles; et sans doute cette ignorance de la nature
+vaut bien la sottise de l'art. Il en est du moins résulté un avantage,
+qui est que les esprits étant tous à peu près égaux, l'inégalité des
+conditions ne s'est pas rendue aussi sensible. En effet, l'on ne voit
+point chez les Druzes cette grande distance entre les rangs qui, dans la
+plupart des sociétés, avilit les petits sans améliorer les grands.
+Chaiks ou paysans, tous se traitent avec cette familiarité raisonnable
+qui ne tient ni de la licence, ni de la servitude. Le grand émir
+lui-même n'est point un homme différent des autres: c'est un bon
+gentilhomme campagnard, qui ne dédaigne pas de faire asseoir à sa table
+le plus simple fermier. En un mot, ce sont les moeurs des temps anciens,
+c'est-à-dire les moeurs de la vie champêtre, par laquelle toute nation a
+été obligée de commencer; en sorte que l'on peut établir que tout peuple
+chez qui on les trouve n'est encore qu'à la première époque de son état
+social.
+
+
+
+
+§ V.
+
+Des Motouâlis.
+
+
+A l'orient du pays des Druzes, dans la vallée profonde qui sépare leurs
+montagnes de celles du pays de Damas, habite un autre petit peuple connu
+en Syrie sous le nom de _Motouâlis_. Le caractère qui les distingue des
+autres habitants de la Syrie est qu'ils suivent le parti d'Ali, comme
+les Persans, pendant que tous les Turks suivent celui d'_Omar_ ou de
+_Moâouia_. Cette distinction, fondée sur le schisme qui, l'an 36 de
+l'hedjire, partagea les Arabes sur les _successeurs_ de Mahomet,
+entretient, comme je l'ai dit, une haine irréconciliable entre les deux
+partis. Les sectateurs d'Omar, qui se regardent comme seuls
+_orthodoxes_, se qualifient de _Sonnites_, qui a le même sens, et
+appellent leurs adversaires _Chiites_, c'est-à-dire _sectateurs_
+(d'Ali). Le mot de _motouâli_ a la même signification dans le dialecte
+de Syrie. Les sectateurs d'Ali, qui prennent ce nom en mauvaise part, y
+substituent celui d'_Adlié_, qui veut dire partisans de la _justice_
+(littéralement justiciers); et ils ont pris cette dénomination en
+conséquence d'un point de doctrine qu'ils ont élevé contre la croyance
+des _sonnites_. Voici ce qu'en dit un petit ouvrage arabe, intitulé:
+_Fragments théologiques sur les sectes et religions du monde_[230].
+
+«On appelle _Adlié_ ou _Justiciers_, des sectaires qui prétendent que
+Dieu n'agit que par des principes de justice conformes à la raison des
+hommes. Dieu ne peut, disent-ils, proposer un culte impraticable, ni
+ordonner des actions impossibles, ni obliger à des choses hors de
+portée: mais en ordonnant l'obéissance, il donne la faculté, il éloigne
+la cause du mal, il permet le raisonnement; il demande ce qui est
+facile, et non ce qui est difficile; il ne rend point responsable de la
+faute d'autrui; il ne punit point d'une action étrangère; il ne trouve
+pas mauvais dans l'homme ce que lui-même a créé en lui, et il n'exige
+pas qu'il prévienne ce que la destinée a décrété sur lui, parce que cela
+serait une _injustice_ et une _tyrannie_ dont Dieu est incapable par la
+perfection de son être.» A cette doctrine, qui choque diamétralement
+celle des _Sonnites_, les Motouâlis ajoutent des pratiques exterieures
+qui entretiennent leur aversion mutuelle. Par exemple, ils maudissent
+Omar et Moâouia comme usurpateurs et rebelles: ils célèbrent Ali et
+Hosain comme saints et martyrs. Ils commencent les ablutions par le
+coude, au lieu de les commencer par le bout du doigt, comme les Turks;
+ils se réputent souillés par l'attouchement des étrangers; et, contre
+l'usage général du Levant, ils ne boivent ni ne mangent dans le vase qui
+a servi à une personne qui n'est pas de leur secte, ils ne s'asseyent
+même pas à la même table.
+
+Ces principes et ces usages, en isolant les Motouâlis de leurs voisins,
+en ont fait une société distincte. On prétend qu'ils existent depuis
+long-temps en corps de nation dans cette contrée; cependant leur nom n'a
+point paru avant ce siècle dans les livres; il n'est pas même sur les
+cartes de d'Anville: La Roque, qui parlait de leur pays il y a moins de
+cent ans, ne les désigne que par celui d'_Amédiens_. Quoi qu'il en soit,
+ils ont dans ces derniers temps fixé l'attention de la Syrie par leurs
+guerres, leurs brigandages, leurs progrès et leurs revers. Avant le
+milieu du siècle, ils ne possédaient que Balbek, leur chef-lieu, et
+quelques cantons dans la vallée et dans l'Anti-Liban, d'où ils
+paraissent originaires. A cette époque on les trouve gouvernés comme les
+Druzes, c'est-à-dire partagés sous un nombre de _chaiks_ ayant un chef
+principal, tiré de la famille de _Harfouche_. Après 1750, ils
+s'étendirent dans le haut du Beqââ, et s'introduisirent dans le Liban,
+où ils occupèrent des terrains appartenants aux Maronites jusque vers
+_Becharrai_. Ils les incommodèrent même par leurs brigandages, au point
+que l'émir Yousef se vit obligé de les attaquer à force ouverte et de
+les chasser. D'autre part, leurs progrès les avaient conduits le long de
+leur rivière jusqu'auprès de _Sour_ (Tyr). Ce fut dans ces
+circonstances, en 1760, que Dâher eût l'adresse de se les attacher. Les
+pachas de Saïde et de Damas réclamaient des tributs qu'on négligeait de
+leur payer; ils se plaignaient de divers dégâts causés à leurs sujets
+par les Motouâlis: ils eussent voulu les châtier; mais la vengeance
+n'était ni sûre ni facile. Dâher intervint; il se rendit caution du
+tribut, promit de surveiller les déprédations, et par ce moyen, il
+s'acquit des alliés qui pouvaient, disait-on, armer dix mille cavaliers,
+tous gens résolus et redoutés. Peu de temps après, ils s'emparèrent de
+_Sour_ (Tyr), et ils firent de ce village leur entrepôt maritime: en
+1771, ils servirent utilement Ali-Bek et Dâher contré les Ottomans. Mais
+pendant leur absence, l'émir Yousef ayant armé les Druzes, vint saccager
+leur pays. Il était devant le château de Djezîn, quand les Motouâlis
+revenant de Damas, apprirent la nouvelle de cette invasion. Au récit des
+barbaries qu'avaient commises les Druzes, un corps avancé de 500 hommes
+seulement fut tellement saisi de rage, qu'il poussa sur-le-champ vers
+l'ennemi, résolu de périr en se vengeant. Mais la surprise et le
+désordre qu'ils jetèrent, et la discorde qui régnait entre les factions
+de Mansour et de Yousef, favorisèrent cette manoeuvre désespérée, au
+point que toute l'armée, composée de vingt-cinq mille hommes, subit la
+déroute la plus complète. Dans les années suivantes, les affaires de
+Dâher ayant pris une fâcheuse tournure, les Motouâlis se refroidirent
+pour lui; enfin ils l'abandonnèrent dans la catastrophe où il perdit la
+vie. Mais ils ont porté la peine de leur imprudence sous
+l'administration du pacha qui lui a succédé. Depuis l'année 1777,
+Djezzâr, maître d'_Acre_ et de _Saïde_, n'a cessé de travailler à leur
+perte. Sa persécution les força en 1784 de se réconcilier avec les
+Druzes et de faire cause commune avec l'émir Yousef, pour lui résister.
+Quoique réduits à moins de 700 fusils, ils firent plus dans cette
+campagne que 15 à 20,000 Druzes et Maronites rassemblés sous
+Dair-el-Qamar. Eux seuls enlevèrent le lieu fort de _Mar-Djêbaa_, et
+passèrent au fil du sabre 50 à 60 _Arnautes_[231] qui le gardaient. Mais
+la mésintelligence des chefs druzes ayant fait avorter toutes les
+opérations, le pacha a fini par s'emparer de toute la vallée et de la
+ville même de Balbek. A cette époque, on ne comptait pas plus de 500
+familles de Motouâlis, qui se sont réfugiées dans l'Anti-Liban et dans
+le Liban des Maronites; et désormais proscrites de leur sol natal, il
+est probable qu'elles finiront par s'anéantir, et par emporter avec
+elles le nom même de cette nation.
+
+Tels sont les peuples particuliers qui se trouvent compris dans
+l'enceinte de la Syrie. Le reste de la population qui forme la plus
+grande masse, est, comme je l'ai dit, composé de Turks, de Grecs, et de
+la race arabe. Il me reste à faire un tableau de la distribution
+géographique du pays, selon l'administration turke, et à y joindre
+quelques considérations générales sur le résultat des forces et des
+revenus, sur la forme du gouvernement, et enfin sur le caractère et les
+moeurs de ces peuples.
+
+Mais avant de passer à ces objets, je crois devoir donner une idée des
+mouvements qui ont failli dans ces derniers temps causer une révolution
+importante, et susciter en Syrie une puissance indépendante: je veux
+parler de l'insurrection du chaik _Daher_, qui pendant plusieurs années
+a attiré les regards des politiques. Un exposé succinct de son histoire
+sera d'autant plus intéressant, qu'il est neuf, et que ce que l'on en a
+appris par les nouvelles publiques, a été peu propre à donner une idée
+juste de l'état des affaires dans ces pays éloignés.
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS CE VOLUME.
+
+
+
+ ÉTAT PHYSIQUE DE L'ÉGYPTE.
+
+ Page.
+
+ CHAPITRE PREMIER.--De l'Égypte en général, et de la
+ ville d'Alexandrie 1
+
+ CHAP. II.--Du Nil, et de l'extension du Delta 14
+
+ CHAP. III.--De l'exhaussement du Delta 27
+
+ CHAP. IV.--Des vents et de leurs phénomènes 44
+
+ CHAP. V.--Du climat et de l'air 54
+
+
+ ÉTAT POLITIQUE DE L'ÉGYPTE.
+
+ CHAPITRE I^{er}.--Des diverses races des habitants de
+ l'Égypte 59
+
+ CHAP. II.--Précis de l'histoire des Mamlouks 80
+
+ CHAP. III.--Précis de l'histoire d'Ali-Bek 92
+
+ CHAP. IV.--Précis des événements arrivés depuis la
+ mort d'Ali-Bek jusqu'en 1785 114
+
+ CHAP. V.--État présent de l'Égypte 129
+
+ CHAP. VI.--Constitution de la milice des Mamlouks 131
+
+ § I. Vêtements des Mamlouks 134
+
+ § II. Équipage des Mamlouks 136
+
+ § III. Armes des Mamlouks 138
+
+ § IV. Éducation et exercices des Mamlouks 140
+
+ § V. Art militaire des Mamlouks 142
+
+ § VI. Discipline des Mamlouks 144
+
+ § VII. Moeurs des Mamlouks 146
+
+ § VIII. Gouvernement des Mamlouks 147
+
+ CHAP. VII 149
+
+ § I. État du peuple en Égypte _ibid._
+
+ § II. Misère et famine des dernières années 152
+
+ § III. État des arts et des esprits 162
+
+ CHAP. VIII.--État du commerce 163
+
+ CHAP. IX.--De l'isthme de Suez, et de la jonction de
+ la mer Rouge à la Méditerranée 166
+
+ CHAP. X.--Des douanes et des impôts. 175
+
+ Du commerce des Francs au Kaire 178
+
+ CHAP. XI.--De la ville du Kaire 183
+
+ Population du Kaire et de l'Égypte 186
+
+ CHAP. XII.--Des maladies de l'Égypte 189
+
+ § I. De la perte de la vue _ibid._
+
+ § II. De la petite-vérole 193
+
+ § III. De la peste 199
+
+ CHAP. XIII.--Tableau résumé de l'Égypte 203
+
+ Des exagérations des voyageurs 210
+
+ CHAP. XIV. Des ruines et des pyramides 213
+
+ Note 226
+
+
+ ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.
+
+ CHAPITRE I^{er}.--Géographie et histoire naturelle de la
+ Syrie 258
+
+ § I. Aspect de la Syrie 260
+
+ § II. Des montagnes 261
+
+ § III. Structure des montagnes 269
+
+ § IV. Volcans et tremblements 271
+
+ § V. Des sauterelles 273
+
+ § VI. Qualités du sol 275
+
+ § VII. Des rivières et des lacs 276
+
+ § VIII. Du climat 279
+
+ § IX. Qualités de l'air 286
+
+ § X. Qualités des eaux 288
+
+ § XI. Des vents 289
+
+ CHAP. II.--Considérations sur les phénomènes des vents,
+ des nuages, des pluies, des brouillards et du tonnerre 292
+
+ ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE.
+
+ CHAPITRE I^{er}.--Des habitants de la Syrie 314
+
+ CHAP. II.--Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie. 324
+
+ § I. Des Turkmans _ibid._
+
+ § II. Des Kourdes 326
+
+ § III. Des Arabes-Bédouins 330
+
+ CHAP. III.--Des peuples agricoles de la Syrie 363
+
+ § I. Des Ansârié _ibid._
+
+ § II. Des Maronites 369
+
+ § III. Des Druzes 388
+
+ § IV. Du gouvernement des Druzes 411
+
+ § V. Des Motouâlis 427
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+[Illustration: VUE DE SPHYINX]
+
+[Illustration: VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ]
+
+[Illustration: CARTE DE L'ÉGYPTE]
+
+
+NOTES:
+
+[1] _Vulgò_, raquette, arbre à cochenille.
+
+[2] Le calcul le plus suivi à Alexandrie porte la hauteur du fût, y
+compris le chapiteau, à 96 pieds, et la circonférence à 28 pieds 3
+pouces.
+
+[3] Ras el-tin: prononcez, _tîne_.
+
+[4] Prononcez _kalidge_.
+
+[5] En arabe _el qali_, dont on a fait le nom du sel al-kali.
+
+[6] Ces coquillages sont surtout des hérissons, des volutes, des
+bivalves, et une espèce en forme de lentilles. Voyez le docteur Shaw,
+_Voyage au Levant_.
+
+[7] Celui-là est gris, taché de noir et quelquefois de rouge.
+
+[8] Chaque tribu a ses routes particulières, pour éviter les disputes.
+
+[9] D'ailleurs il n'existe pas dix arbres dans ce désert, et il paraît
+incapable d'en produire.
+
+[10] Ils l'appellent _saint_, _béni_, _sacré_; et lors des nouvelles
+eaux, c'est-à-dire de l'ouverture des canaux, on voit les mères plonger
+les enfants dans le courant, avec le préjugé que ces eaux ont une vertu
+purifiante et divine, telle que la supposèrent les anciens à tous les
+fleuves.
+
+[11] On se sert, pour cet effet, d'amandes amères, dont on frotte le
+vase, et alors elle est réellement légère et bonne. Mais il n'y a que la
+soif, ou la prévention, qui puisse la mettre au-dessus de nos fontaines
+et de nos grandes rivières, telles que la Seine et la Loire.
+
+[12] _Herod._, lib. II, p. 105, édit. Wesseling, in-fol.
+
+[13] _Lettres sur l'Égypte_, tom. 1, p. 16.
+
+[14] _Geogr. Strabonis, interpret. Casaubon._ édit. 1707, lib. XVII. p.
+1152.
+
+[15] Voyez l'excellent _Mémoire de d'Anville sur l'Égypte_, in-4º, 1765,
+p. 77.
+
+[16] Odyssée, liv. IV.
+
+[17] _Herod._, lib. II, p. 106 et 107.
+
+[18] Il ne s'en faut que de 1,300 toises.
+
+[19] On peut reprocher à Homère de n'être pas exact, quand il dit que le
+Phare était vis-à-vis du Nil; mais pour l'excuser on peut dire que,
+parlant de l'Égypte comme du bout du monde, il n'a pas dû se piquer
+d'une précision stricte. En second lieu, la branche Canopique allait
+jadis par les lacs s'ouvrir près d'Abouqir; et si, comme la vue du
+terrain me le fait penser, elle passa jadis à l'ouest même d'Abouqir,
+qui aurait été une île, Homère a pu dire, avec raison, que le Phare
+était vis-à-vis du Nil.
+
+[20] Voyez _Voyage en Arabie_, par C. Niebuhr, in-4º, qu'il faut
+distinguer de la _Description de l'Arabie_, par le même, 2 vol. in-4º.
+
+[21] Lib. II, p. 123.
+
+[22] Voyez _Voyage pittoresque de la Grèce_, tom. II.
+
+[23] Cette position convient beaucoup à Bolbitine.
+
+[24] _Lettre_ 1, p. 12.
+
+[25] _Herod._, lib. II.
+
+[26] En effet, on serait plus porté, sur l'inspection de la carte, à
+croire que ce fut là jadis le cours du fleuve; quant aux pétrifications
+de mâts et de vaisseaux entiers dont parle Siccard, elles auraient bien
+besoin, pour être crues, d'être constatées par des voyageurs plus
+éclairés que ce missionnaire.
+
+[27] Pag. 12 et suiv.
+
+[28] _Lettre 1_, p. 12.
+
+[29] Lib. II, p. 109.
+
+[30] Lib. XVII.
+
+[31] J'en ai mesuré plusieurs avec un pied-de-roi de cuivre, mais j'ai
+trouvé qu'elles variaient toutes depuis une jusqu'à 3 lignes. Le drââ
+Stambouli a 28 doigts, ou 24 pouces moins une ligne.
+
+[32] En arabe, _meqiâs, instrument mesureur, mesuroir_.
+
+[33] Le docteur Pocoke, qui a fait plusieurs bonnes observations sur le
+Nil, s'est tout-à-fait perdu dans l'explication du texte de Kâlkâchenda:
+il a cru, sur un premier passage louche, que le nilomètre du temps
+d'Omar n'était que de douze coudées; et il a bâti sur cette erreur un
+édifice de conjectures fausses. _Voyage de Pocoke_, tom. II, p. 278.
+
+[34] _Voyage en Arabie_, tom. 1, p. 102.
+
+[35] Le 17 mai, la colonne avait onze pieds hors de l'eau, le 3 juin
+elle en avait onze et demi; donc en dix-sept jours il y eut une
+demi-coudée. _Voyage de Pocoke_, tom. II.
+
+[36] Le lit du fleuve s'est exhaussé lui-même comme le reste du terrain.
+
+[37] Dans le bas Delta, on arrose par le moyen des roues, parce que
+l'eau est à fleur de terre; mais dans le haut Delta, il faut établir des
+chapelets sur les roues, ou élever l'eau par des potences mobiles. On en
+voit beaucoup sur la route de Rosette au Kaire, et l'on se convaincra
+que ce travail pénible a un effet très-borné.
+
+[38] _Herod._, lib. II. Cette anecdote chagrine beaucoup les
+chronologistes modernes, qui placent Sésostris avant Moïse, au temps
+duquel les chariots subsistaient encore; mais ce n'est pas la faute
+d'Hérodote, si l'on n'a pas entendu son système de chronologie, le
+meilleur de l'antiquité.
+
+[39] Il serait curieux de constater en quelle proportion il continue
+jusqu'à Asouan. Des Coptes que j'ai interrogés à ce sujet, m'ont assuré
+qu'il était infiniment plus élevé dans tout le Saïd qu'au Kaire.
+
+[40] _Hérod._, lib. II.
+
+[41] Cette quantité de canaux est une raison qui peut faire varier les
+degrés de l'inondation: car s'il y en a beaucoup, et qu'ils soient
+profonds, l'eau s'écoulera plus vite, et s'élèvera moins; s'il y en a
+peu, et qu'ils soient superficiels, il arrivera le contraire.
+
+[42] Depuis la publication de ce voyage, l'on m'a fait connaître un
+mémoire de Fréret (Acad. des Inscrip., tom. XVI), dans lequel ces
+questions se trouvent avoir été débattues dès 1745. Dans ce Mémoire, ce
+savant critique, attaquant de front le récit d'Hérodote et le témoignage
+des prêtres égyptiens, prétend que le Delta n'a subi aucun changement
+depuis les siècles les plus reculés: il fonde ses raisons contre son
+accroissement, sur la position des villes de _Tanis_, de _Damiât_ et de
+_Rosette_, mais les faits qu'il cite sont vagues, et la différence de la
+mesure de Niebuhr en excès sur celle d'Hérodote, est un argument
+péremptoire contre son sentiment. A l'égard de son exhaussement, il
+prouve par plus d'auteurs que je n'en ai cités, que depuis Moeris
+jusqu'à la fin du quinzième siècle, l'inondation n'a pas cessé d'être la
+même: ce n'est que depuis ce temps que les voyageurs ont parlé d'une
+inondation de 22 et 23 coudées. Le prince Radzivil est le premier qui en
+ait fait mention en l'année 1583. Fréret, rejetant son témoignage et
+celui des autres, soutient que l'inondation est toujours la même, et que
+la différence des anciens aux modernes vient de ce que les uns comptent
+depuis le fond de l'eau, pendant que les autres ne comptaient que depuis
+la surface des eaux basses. Il invoque les observations de Shaw et de
+Pocoke; mais en appuyant sa conséquence, elles démentent son
+explication: en effet, d'après ces observations, la crue du Nil
+au-dessus des plus basses eaux fut en 1714 de 10 coudées 26 doigts, qui,
+jointes à 5 coudées et quelques doigts qu'avait déja le fleuve, donnent
+16 coudées et quelques doigts au-dessus du fond: en 1715 la crue
+au-dessus des basses eaux fut de 10 coudées, qui, jointes à 6 coudées
+qu'avaient déja les eaux, forment 16 coudées: en 1738 elle fut de 11
+coudées 15 doigts, qui, jointes à 5 qu'avait le fleuve, font 16 coudées,
+et non pas 20, comme le dit Fréret, p. 353. Donc les anciens ont compté
+comme nous depuis le fond, et l'état reste le même que de tout temps. En
+se trompant à cet égard, Fréret rapporte un fait qui, s'il est vrai, est
+le noeud de l'énigme; car il dit avoir vu une coudée du nilomètre qui
+n'a que 15 pouces 8 lignes de France; or 22 coudées de 15 pouces 8
+lignes font 344 pouces 8 lignes, tandis que 16 coudées en donnent 328,
+ce qui ne laisse qu'un pied 4 pouces de différence; en sorte qu'il
+serait possible que cette nouvelle coudée fût une innovation des Turks,
+et que le méqîas portât plusieurs espèces de coudées. Du reste il n'a
+point compris l'altération d'Omar, citée par _Kâlkâchenda_; et il est
+loin de résoudre les 8 coudées de Moeris, en disant qu'elles proviennent
+de la dérivation de Soulac. Ainsi, sans déroger au respect dû à Fréret,
+je persiste dans mes conclusions.
+
+[43] On l'assigne au 19 juin précis, mais il serait difficile d'en
+déterminer les premiers instans aussi rigoureusement que le veulent
+faire les Coptes.
+
+[44] Cependant Démocrite l'avait devinée. Voyez l'_Histoire_ de Diodore
+de Sicile, liv. II. Je suis même porté à croire qu'Homère en a eu
+connaissance; car l'épithète qu'il donne au Nil (_diipetès_, tirant son
+origine du ciel) est une allusion sensible aux pluies: et j'en conclus
+que les anciens prêtres égyptiens ont eu une _physique_ plus étendue que
+l'on ne pense; et que les traditions qui avaient cours dans la Grèce,
+n'étaient qu'une émanation de leurs livres sacrés.
+
+[45] Lorsqu'il tombe de la pluie en Égypte et en Palestine, c'est une
+joie générale de la part du peuple; il s'assemble dans les rues, il
+chante, il s'agite et crie à pleine tête, _Ya, allah! ya mobârek!_
+c'est-à-dire: _O dieu! ô béni! etc._
+
+[46] En arabe, _kamsîn_; mais le _k_ représente le _jota_ espagnol, ou
+_ch_ allemand.
+
+[47] Les Arabes du désert les appellent _semoum_ ou _poison_; et les
+Turks _châmyelé_ ou vent de Syrie, dont on a fait vent _samiel_.
+
+[48] L'astronome Beauchamp a souvent observé 37 et 38 degrés à Basra, et
+cette chaleur a lieu sur la plupart des plages de la Perse, de l'Arabie
+et de l'Inde.--Trente-deux et 33 degrés, qui sont la chaleur du sang,
+sont très-fréquents en Floride et en Géorgie (d'Amérique). Ainsi
+l'Égypte ne peut se classer que dans les pays de moyenne chaleur.
+
+[49] Cependant il faut observer que l'air, sur la côte, est infiniment
+moins sec qu'en remontant dans les terres; aussi ne peut-on laisser, à
+Alexandrie et à Rosette, du fer exposé 24 heures à l'air, qu'il ne soit
+tout rouillé.
+
+[50] En arabe, _magârbe_, pluriel de _magrebi_, homme de _garb_, ou
+_couchant_: ce sont nos _Barbaresques_.
+
+[51] En Arabe, _bedâoui_, formé de _bîd, désert, pays sans habitations_.
+
+[52] D'autant mieux qu'on les trouve au Saïde dès avant Dioclétien; et
+qu'il paraît que le Saïde fut moins rempli par les Grecs que le Delta.
+
+[53] En effet, j'observe que la figure des nègres représente précisément
+cet état de contraction que prend notre visage lorsqu'il est frappé par
+la lumière et par une forte réverbération de chaleur. Alors le sourcil
+se fronce; la pomme des joues s'élève; la paupière se serre; la bouche
+fait la _moue_. Cette contraction des parties mobiles n'a-t-elle pas pu
+et dû à la longue influer sur les parties solides, et mouler la
+charpente même des os? Dans les pays froids, le vent, la neige, l'air
+vif opèrent presque le même effet que l'excès de lumière dans les pays
+chauds: et nous voyons que presque tous les sauvages ont quelque chose
+de la tête du nègre; ensuite viennent les coutumes de mouler la tête des
+enfants, et même le genre de coiffure, qui, par exemple, chez les
+Tartares étant un bonnet haut, lequel serre les tempes et relève le
+sourcil, me semble la cause du _sourcil de chèvre_ qu'on remarque chez
+les Chinois et les Kalmouks: dans les zones tempérées et chez les
+peuples qui habitent sous des toits, ces diverses circonstances n'ayant
+pas lieu, les traits se montrent allongés par le repos des muscles, et
+les yeux à fleur de tête, parce qu'ils sont protégés contre l'action de
+l'air.
+
+[54] Lib. II, p. 150.
+
+[55] Cette observation qui, lors de la publication de ce voyage, en
+1787, sembla plutôt neuve et piquante que fondée en vérité, se trouve
+aujourd'hui portée à l'évidence par des faits eux-mêmes aussi piquants
+que décisifs. Blumenbach, professeur très-distingué d'anatomie à
+Gottingue, a publié en 1794 un mémoire duquel il résulte:
+
+1º Qu'il a eu l'occasion de disséquer plusieurs momies égyptiennes.
+
+2º Que les crânes de ces momies appartiennent à trois différentes races
+d'hommes, savoir: l'une, la race éthiopienne caractérisée par les joues
+élevées, les lèvres épaisses, le nez large et épaté, les prunelles
+saillantes; ainsi, ajoute-t-il, que Volney nous représente les Coptes
+d'aujourd'hui.
+
+La seconde race qui porte le caractère des Hindous, et la troisième qui
+est mixte et participe des deux premières.
+
+Le docteur Blumenbach cite aussi, en preuve de la première race, le
+sphinx gravé dans Norden, auquel les plus savants antiquaires n'avaient
+pas fait attention jusque-là. J'y ajoute en cette édition pour nouveau
+témoin, le même sphinx dessiné par l'un des artistes les plus distingués
+de nos jours, M. Cassas, auteur du _Voyage pittoresque de la Syrie, de
+l'Egypte, etc._ L'on y remarquera, outre des proportions gigantesques,
+une disposition de traits qui établit de plus en plus ce que j'ai
+avancé.
+
+[56] Voyez _le Dict. copte_, par Lacroze.
+
+[57] Il n'y a pas jusqu'au savant Pocoke qui, expliquant si bien les
+livres, ne put jamais se passer d'interprète. Récemment, Vonhaven,
+professeur d'arabe en Danemarck, ne put pas entendre même le _salam alai
+kom_ (le bonjour), lorsqu'il vint en Égypte; et son compagnon, le jeune
+Forskal, au bout d'un an, fut plus avancé que lui.
+
+[58] Pour faire sentir ces différences à la lecture, il faut appeler les
+lettres une à une.
+
+[59] Pas dans tous les cas, mais après l'_o_ et l'_u_, comme dans
+_buch_, un livre.
+
+[60] Lorsque les voyageurs français qui font actuellement le tour du
+monde seront revenus, on verra la confusion qu'apportera dans leurs
+récits la variété des orthographes anglaise et française.
+
+[61] Le lecteur curieux de ce genre d'étude peut consulter un ouvrage
+que j'ai publié pour remplir l'objet que j'indique ici. Il est intitulé
+_Simplification des langues orientales_, in-8º, et se trouve chez
+Bossange frères, libraires, rue de Seine, nº 12, à Paris.
+
+[62] _Estân_ est un terme persan qui signifie _pays_, et s'applique en
+finale aux noms propres; ainsi l'on dit _Arab-estân_, _Frank-estân_,
+etc.
+
+[63] En 834.
+
+[64] _Qui se plaît en Dieu._
+
+[65] Cette différence du _t_ à l'_s_, vient de ce que la lettre
+originale est le _th_ anglais, que les étrangers traduisent tantôt _t_,
+tantôt _s_.
+
+[66] En 1239, Holagou-kan, descendant de Djenkiz, abolit le kalifat dans
+la personne de _Mostâzem_.
+
+[67] Ou 972, selon d'Herbelot.
+
+[68] _Commandant par ordre de Dieu._
+
+[69] Nos anciens en firent _soldan_ et soudan, par le changement
+fréquent d'_ol_ en _ou_; fol, _fou_; mol, _mou_.
+
+[70] _Mamlouk_, participe passif de _malak_, posséder, signifie _l'homme
+possédé_ en propriété; ce qui a le sens d'_esclave_; mais cette espèce
+est distinguée des esclaves domestiques, ou noirs, qu'on appelle _abd_.
+
+[71] L'histoire de ce premier empire des Mamlouks, et en général celle
+de l'Égypte depuis l'invasion des Arabes, a laissé jusqu'à ce jour une
+lacune dans nos connaissances: néanmoins il existe à la bibliothèque
+nationale deux manuscrits arabes capables de satisfaire notre curiosité
+à cet égard. La découverte en est due à M. Venture, interprète des
+langues orientales, qui aujourd'hui accompagne le général Buonaparte, et
+qui dans nos relations d'amitié et d'estime m'en a montré une traduction
+presque achevée. Il est à désirer qu'elle soit un jour publiée; mais
+comme le moment en paraît encore reculé, je crois faire une chose
+agréable aux lettres et à l'amitié, en insérant une notice de ces
+manuscrits que le lecteur trouvera à la fin de l'article de l'Égypte.
+
+[72] _Chaik_ signifie proprement un _vieillard, senior populi_; il a
+pris la même acception en Orient que parmi nous; et il désigne un
+_seigneur_, un commandant.
+
+[73] Les femmes des Mamlouks sont, comme eux, des esclaves transportées
+de Géorgie, de Mingrelie, etc. On parle toujours de leur beauté, et il
+faut y croire sur la foi de la renommée. Mais un Européen qui n'a été
+qu'en Turkie n'a pas le droit d'en rendre témoignage. Ces femmes y sont
+encore plus invisibles que les autres, et c'est sans doute à ce mystère
+qu'elles doivent l'idée qu'on se fait de leur beauté. J'ai eu occasion
+d'en demander des nouvelles à l'épouse d'un de nos négociants au Kaire,
+à laquelle le commerce des galons et des étoffes de Lyon ouvrait tous
+les _harem_. Cette dame, qui a plus d'un droit d'en bien juger, m'a
+assuré que sur 1,000 à 1,200 femmes d'élite qu'elle a vues, elle n'en a
+pas trouvé 10 qui fussent d'une vraie beauté; mais les Turks ne sont pas
+si difficiles; pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle
+est grasse, elle est admirable. _Son visage est comme la pleine lune;
+ses hanches sont comme des coussins_, disent-ils pour exprimer le
+superlatif de la beauté. On peut dire qu'ils la mesurent au quintal. Ils
+ont d'ailleurs un proverbe remarquable pour les physiciens: _Prends une
+blanche pour tes yeux; mais pour le plaisir, prends une Égyptienne_.
+L'expérience leur a prouvé que les femmes du Nord sont réellement plus
+froides que celles du Midi.
+
+[74] _Hippocrates, lib. de Aere, Locis et Aquis._
+
+[75] Ce pays fut de tout temps une pépinière d'esclaves: il en
+fournissait aux Grecs, aux Romains et à l'ancienne Asie. Mais n'est-il
+pas singulier de lire dans Hérodote que jadis la Colchide (aujourd'hui
+la Géorgie) reçut des habitants noirs de l'Égypte, et de voir
+qu'aujourd'hui elle lui en rende de si différents?
+
+[76] Les corps militaires des janissaires, azâbs, etc., étaient
+commandés par des kiâyas, qui, après un an d'exercice, se démettaient de
+leur emploi, et devenaient vétérans, avec voix au _diouân_.
+
+[77] J'avais depuis long-temps rédigé cet article, lorsque Savary a
+publié deux nouveaux volumes sur l'Égypte, dans l'un desquels se trouve
+la vie de ce même Ali-bek. Je comptais y trouver des récits propres à
+vérifier ou à redresser les miens; mais quel a été mon étonnement de
+voir que nous n'avons presque rien de commun! Cette diversité m'a été
+d'autant plus désagréable, que déja ne m'étant pas trouvé du même avis
+sur d'autres objets, il pourra sembler à bien des lecteurs que je prends
+à tâche de contrarier ce voyageur. Mais, outre que je ne connais point
+la personne de Savary, je proteste que de telles partialités n'entrent
+point dans mon caractère. Par quel accident arrive-t-il donc qu'ayant
+été sur les mêmes lieux, ayant dû voir les mêmes témoins, nos récits
+soient si divers? J'avoue que je n'en vois pas bien la raison: tout ce
+que je puis assurer, c'est que pendant 6 mois que j'ai vécu au Kaire,
+j'ai interrogé avec soin ceux de nos négociants et des marchands
+chrétiens à qui une longue résidence et un esprit sage m'ont paru donner
+un témoignage plus authentique. Je les ai trouvés d'accord sur les faits
+principaux, et j'ai eu l'avantage d'entendre confirmer leurs récits par
+un négociant vénitien (C. Rosetti), qui a été l'un des conseillers
+intimes d'Ali-bek, et le promoteur de ses liaisons avec les Russes, et
+de ses projets sur le commerce de l'Inde. Dans la Syrie, j'ai trouvé une
+foule de témoins oculaires des événements communs au chaik Dâher et à
+Ali-bek, et j'ai pu juger du degré d'instruction de mes auteurs
+d'Égypte. Pendant huit mois que j'ai demeuré chez les Druzes, j'ai
+appris de l'évêque d'Alep, alors évêque d'Acre, mille particularités
+d'autant plus certaines, que le ministre de Dâher, _Ibrahim-Sabbâr_,
+était fréquemment dans sa maison. En Palestine, j'ai vécu avec des
+chrétiens et des musulmans qui ont commandé des troupes de Dâher, fait
+le premier siége de Yâfa avec Ali-bek, et soutenu le second contre
+Mohammad-bek. J'ai vu les lieux, j'ai entendu les témoins; j'ai reçu des
+notes historiques de l'agent de Venise à _Yâfa_, qui a essuyé sa part de
+tous les troubles. Voilà les matériaux sur lesquels j'ai rédigé ma
+narration. Ce n'est pas que je n'aie trouvé quelques _variantes_ de
+circonstances: quels faits n'en ont pas? La bataille de Fontenoi
+n'a-t-elle pas dix versions différentes? Il suffit d'obtenir les
+principaux résultats, d'admettre les plus grandes probabilités, et j'ai
+pu apprendre par moi-même, en cette occasion, combien la stricte vérité
+des faits historiques est difficile à établir.
+
+Ce n'est pas non plus que je n'aie entendu quelques-uns des récits de
+Savary; et lui-même ne peut être taxé de les avoir imaginés; car sa
+narration est, mot pour mot, celle d'un livre anglais imprimé en 1783,
+et intitulé _Précis de la révolte d'Ali-bek_*, quoiqu'il n'y ait que
+quarante pages consacrées à ce sujet, et que le reste ne traite que de
+lieux communs, de moeurs et de géographie. J'étais au Kaire lorsque les
+papiers publics rendirent compte de cet ouvrage; et je me rappelle bien
+que lorsque nos négociants entendirent parler d'une Marie, femme
+d'Ali-bek; d'un Grec Dâoud, père de ce commandant; d'une reconnaissance
+comme celle de Joseph, ils se regardèrent avec étonnement, et finirent
+_par rire des contes qu'on faisait en Europe_. Ainsi le facteur anglais,
+qui était en Égypte en 1771, a beau réclamer l'autorité du kiâya
+d'Ali-bek et d'une foule de beks qu'il a consultés _sans savoir
+l'arabe_, on ne peut le regarder comme bien instruit. Je le suspecte
+d'autant plus d'erreur, qu'il débute par une faute impardonnable, en
+disant que le pays d'_Abaza_ est la même chose qu'_Amasée_, puisque l'un
+est une contrée du Caucase, en tirant vers le Kuban, et l'autre une
+ville de l'ancienne Cappadoce ou Natolie moderne.
+
+* An account of the history of the revolt of Ali-bek, etc. _London_,
+1783, 1 vol. in-8º.
+
+[78] Les Turks estiment en premier lieu les esclaves Tchercasses ou
+Circassiens, puis les Abazans; 3º les Mingreliens; 4º les Géorgiens; 5º
+les Russes et les Polonais; 6º les Hongrois et les Allemands; 7º les
+Noirs; et enfin les derniers de tous sont les Espagnols, les Maltais et
+autres Francs, qu'ils déprisent comme étant ivrognes, débauchés, mutins
+et de peu de travail.
+
+[79] Lors de sa ruine, ses piastres perdirent vingt pour cent, parce
+qu'on prétendit qu'elles étaient surchargées d'alliage. Un négociant en
+fit passer 10,000 à Marseille, et elles rendirent à la fonte un bénéfice
+assez considérable.
+
+[80] C. Rosetti; son frère Balthasar Rosetti devait être douanier de
+Djedda.
+
+[81] Peu après, les habitants de la Mekke chassèrent les Mamlouks du
+port et de la ville, et rétablirent le chérif que l'on avait dépossédé.
+
+[82] Les gens de Dâher portaient ce nom, parce que le siége originel de
+l'état de Dâher était à Safad, village de Galilée.
+
+[83] Prononcez _Sède_; c'est la ville qui a succédé à Sidon.
+
+[84] A raison du pèlerinage, dont les deux grandes caravanes partent du
+Kaire et de Damas.
+
+[85] Tel que Sâlêh-bek.
+
+[86] Poignard qu'on porte à la ceinture.
+
+[87] Ali-bek, partant pour un exil (car il fut exilé jusqu'à trois
+fois), était campé près du Kaire, ayant un délai de 24 heures pour payer
+ses dettes: un nommé Hasan, janissaire, à qui il devait 500 sequins
+(3,750 liv.), vint le trouver. Ali, croyant qu'il demandait son argent,
+commença de s'excuser; mais Hasan, tirant 500 autres sequins, lui dit:
+Tu es dans le malheur, prends encore ceux-ci. Ali, confondu de cette
+générosité, jura, par la tête du prophète, que s'il revenait, il ferait
+à cet homme une fortune sans exemple. En effet, à son retour, il le créa
+son fournisseur général des vivres; et quoiqu'on l'avertît des
+concussions scandaleuses de Hasan, jamais il ne les réprima.
+
+[88] _Sabbâr_ en grasseyant l'_r_, ce qui signifie _teinturier_; avec
+l'_r_ ordinaire ce mot signifierait _sondeur_.
+
+[89] Au mois de juin 1776.
+
+[90] C'est-à-dire dont il avait été patron: chez les Mamlouks,
+l'affranchi passe pour l'enfant de la _maison_.
+
+[91] 2,625,000 livres.
+
+[92] La formule de déposition consiste en ce mot: _Enzel_; c'est-à-dire,
+_descends_ du château.
+
+[93] Je dis anciennes, car aujourd'hui on n'y fabrique plus d'acier.
+
+[94] Voyez, _Voyage_, tom. II, État politique de la Syrie, chap. III, la
+note relative aux _châles_.
+
+[95] Les négociants européens, qui ont pris goût à ce luxe, ne croient
+pas avoir une garde-robe décente quand elle ne passe pas 12 ou 15,000
+francs.
+
+[96] Lorsque j'étais au Kaire, des Mamlouks enlevèrent la femme d'un
+Juif qui passait le Nil avec elle. Ce Juif ayant fait porter des
+plaintes à Mourâd, ce bek répondit de sa voix de charretier: _Eh,
+laissez ces jeunes gens s'ébattre!_ Le soir, les Mamlouks firent dire au
+Juif qu'ils lui rendraient sa femme s'il comptait 100 piastres pour
+_leurs peines,_ et il fallut en passer par-là. Il est remarquable que
+dans les moeurs du pays, l'article des femmes est une chose plus sacrée
+que la vie même.
+
+[97] On se rappelle que l'Égypte est un pays nu et sans bois.
+
+[98] En Turkie, les tombeaux, selon l'usage des anciens, sont toujours
+hors des villes; et comme chaque tombeau a ordinairement une grande
+pierre et une petite maçonnerie, il en résulte presque une seconde
+ville, que l'on pourrait appeler, comme jadis à Alexandrie, _Nécropolis,
+la ville des morts_.
+
+[99] Ils ont contre cet usage des préjugés superstitieux.
+
+[100] En arabe _qâiem maqâm_, mot à mot _tenant lieu_, dont on a fait
+_caïmacan_.
+
+[101] En effet, la plupart des peuples anciens et modernes qui ont
+déployé une grande activité se trouvent être des montagnards. Les
+Assyriens, qui conquirent depuis l'Indus jusqu'à la Méditerranée,
+vinrent des montagnes d'Atourie. Les Kaldéens étaient originaires des
+mêmes contrées; les Perses de Cyrus sortirent des montagnes de
+l'Élymaïde, les Macédoniens, des monts Rhodope. Dans les temps modernes,
+les Suisses, les Écossais, les Savoyards, les Miquelets, les Asturiens,
+les habitants des Cévennes, toujours libres, ou difficiles à soumettre,
+prouveraient la généralité de cette règle, si l'exception des Arabes et
+des Tartares n'indiquait qu'il est une autre cause morale qui appartient
+aux plaines comme aux montagnes.
+
+[102] Quand un homme est tué par un autre, la famille du mort exige de
+celle de l'assassin un _talion_, dont la poursuite se transmet de race
+en race, sans jamais l'oublier.
+
+[103] Quand un homme a subi cette torture sans déceler son argent, on
+dit de lui: _C'est un homme_, et ce mot l'indemnise.
+
+[104] Souvent, sur un soupçon, ils les égorgent; et ce préjugé a lieu
+également dans la Syrie. Lorsque j'étais à Ramlé, un paysan se promena
+plusieurs jours dans le marché, ayant son manteau taché du sang de sa
+fille qu'il avait ainsi égorgée; le grand nombre l'approuvait: la
+justice turke ne se mêle pas de ces choses.
+
+[105] Cette caravane vient par terre le long du Nil; c'est avec elle que
+Bruce, Anglais, revint en 1772 de l'Abissinie, où il avait fait le
+voyage le plus hardi qu'on ait tenté dans ce siècle. En traversant le
+désert, la caravane manqua de vivres, et vécut pendant plusieurs jours
+de gomme seulement.
+
+[106] J'ai vu au Kaire plusieurs noirs arrivés par cette caravane, qui
+venaient du pays des _Foulis_, au nord du Sénégal, qui disaient avoir vu
+des Francs dans leurs contrées.
+
+[107] Espèce de bateaux qui portent une immense voile latine rayée de
+bleu et de brun comme du coutil.
+
+[108] En 1784, l'Égypte consommait pour 2 millions et demi de nos
+denrées, et nous en rendait pour 3 millions. Or, cette branche étant au
+moins le cinquième de tout son commerce, il ne peut s'évaluer à plus de
+15 millions d'actif au total.
+
+[109] Les anciens ont pensé que la mer Rouge était plus élevée que la
+Méditerranée; en effet, si l'on observe que, depuis le canal de Qolzoum
+jusqu'à la mer, le Nil a encore une pente l'espace de 30 lieues, l'on ne
+croira pas cette idée si ridicule, encore qu'il semble que le niveau dût
+s'établir par le cap de Bonne-Espérance. Ajoutez qu'il est de fait que
+des vents continus d'un même côté élèvent les eaux sur les rives
+opposées: ainsi les vents d'est élèvent de 12 à 18 pouces le niveau de
+la mer dans les ports de Toulon, de Marseille et de la Catalogne; et la
+mousson de sud doit produire un effet semblable dans le canal long et
+étroit de la mer Rouge: mais par inverse la mousson de nord doit
+produire l'effet contraire; dans tous les cas l'expérience des anciens
+est à recommencer.
+
+[110] Strabo, lib. XVII: or la guerre de Troie, selon des calculs qui me
+sont particuliers, correspond au temps de Salomon. Voyez un _Mémoire sur
+la chronologie ancienne_, inséré dans le _Journal des savants_, janvier
+1782; et dans l'_Encyclopédie par ordre de matières_, tom. III des
+Antiquités.
+
+[111] Lib. XVII.
+
+[112] Elle resta plus de 40 jours assemblée, différant son départ par
+diverses raisons, entre autres à cause des jours _malheureux_ dont les
+Turks ont la superstition comme les Romains. Enfin elle partit le 27
+juillet, et arriva le 29 à Suez, ayant marché 29 heures par la route des
+Haouatâs, 1 lieue plus au sud que le lac des Pèlerins.
+
+[113] C'est le nom que les Provençaux donnent au dahler de l'Empire,
+d'après les Arabes, qui l'appellent _Riâl oboutâqà_, ou _père de la
+fenêtre_, à cause de son écusson, qui ressemble, selon eux, à une
+fenêtre. Le dahler vaut 5 livres 5 sous de France.
+
+[114] En mai 1783, la flotte de Djedda, consistant en 28 voiles, dont 4
+vaisseaux percés pour 60 canons, apporta près de 30,000 fardes de café,
+qui, à raison de 370 livres la farde, font un poids total de 11,100,000
+livres, ou 101,000 quintaux; mais il faut observer que les demandes de
+cette année furent un tiers plus fortes qu'à l'ordinaire. Ainsi l'on
+doit compter 60 à 70,000 quintaux par an. La farde payant 216 livres de
+droits à Suez, les 30,000 fardes ont rendu à la douane 6,480,000 livres
+tournois.
+
+[115]
+
+ A Moka 16 liv.
+ A Suez 147
+ Plus 69
+
+ Total des droits 232
+ Achat 236
+ ---
+ TOTAL 468
+
+A quoi joignant le fret, les pertes, les déchets, on ne doit pas
+s'étonner si le café moka se vend 45 et 50 sous la livre en Égypte, et 3
+francs à Marseille.
+
+[116] En général les Orientaux ont une aversion pour les moeurs
+d'Europe, qui les éloigne de toute idée d'émigration.
+
+[117] Les nouvelles du temps parlèrent beaucoup de ce pillage, à
+l'occasion de M. de Saint-Germain, de l'île de Bourbon, dont le désastre
+fit du bruit en France. La caravane était composée d'officiers et de
+passagers anglais et de quelques prisonniers français, qui étaient venus
+sur 2 vaisseaux débarquer à Suez, pour passer en Europe par la voie du
+Kaire. Les Arabes bedouins de _Tôr_, informés que ces passagers seraient
+accompagnés d'un riche chargement, résolurent de les piller, et les
+pillèrent en effet à cinq lieues de Suez. Les Européens, dépouillés nus
+comme la main, et dispersés par la frayeur, se partagèrent en deux
+bandes. Les uns retournèrent à Suez; les autres, au nombre de 7, croyant
+pouvoir arriver au Kaire, s'enfoncèrent dans le désert. Bientôt la
+fatigue, la soif, la faim et l'ardeur du soleil, les firent périr les
+uns après les autres. Le seul M. de Saint-Germain résista à tous ces
+maux. Pendant 3 jours et 2 nuits, il erra dans ce désert aride et nu,
+glacé du vent de nord pendant la nuit (c'était en janvier), brûlé du
+soleil pendant le jour, sans autre ombrage qu'un seul buisson, où il se
+plongea la tête parmi les épines, sans autre boisson que son urine.
+Enfin, le troisième jour, ayant aperçu l'eau de _Berket-el-Hadj_, il
+s'efforça de s'y rendre; mais déja il était tombé trois fois de
+faiblesse, et sans doute il fût resté à sa dernière chute, si un paysan,
+monté sur son chameau, ne l'eût aperçu d'une grande distance. Cet homme
+charitable le transporta chez lui, et l'y soigna pendant trois jours
+avec la plus grande humanité. Au bout de ce terme, les négociants du
+Kaire, informés de son aventure, firent apporter M. de Saint-Germain à
+la ville; il y arriva dans l'état le plus déplorable. Son corps n'était
+qu'une plaie; son haleine était celle d'un cadavre, et il ne lui restait
+que le souffle de la vie. Cependant, à force de soins et d'attentions,
+Charles Magallon, qui l'avait reçu dans sa maison, eut la satisfaction
+de le sauver, et même de le rétablir. On a beaucoup parlé, dans le
+temps, de la barbarie des Arabes, qui cependant ne tuèrent personne;
+aujourd'hui l'on doit blâmer l'imprudence des Européens, qui dans toute
+cette affaire se conduisirent comme des fous. Il régnait parmi eux la
+plus grande discorde, et ils avaient poussé la négligence au point de
+n'avoir pas un pistolet en état. Toutes les armes étaient au fond des
+caisses. D'ailleurs, il paraît que les Arabes n'agirent pas de leur
+propre mouvement: des personnes bien instruites assurent que l'affaire
+avait été préparée à Constantinople par la compagnie anglaise de l'Inde,
+qui voyait de mauvais oeil que des particuliers entrassent en
+concurrence avec elle pour le débit des marchandises du Bengale; et ce
+qui s'est passé dans le cours des poursuites a prouvé la vérité de cette
+assertion.
+
+[118] Le blé est prohibé, et Pocoke remarquait en 1737 que cela avait
+nui à la culture.
+
+[119] Espèce de grain assez semblable aux lentilles, qui croît par
+touffes, sur un roseau de 6 à 7 pieds de haut: c'est le _holcus
+arundinaccus_ de Linné.
+
+[120] Ils ont observé que ces avanies vont, année commune, à 63,000
+livres tournois.
+
+[121] Ce nom de _Masr_ a les mêmes consonnes que celui de _Mesr_-aïm,
+allégué par les Hébreux; lequel, à raison de sa forme plurielle, semble
+désigner proprement les habitants du Delta, pendant que ceux de la
+Thébaïde s'appelaient _Benikous_ ou _enfants de kous_.
+
+[122] Le sultan Sélim avait assigné des bateaux pour les porter sans
+cesse à la mer; mais on a détruit cet établissement pour en détourner
+les deniers.
+
+[123] Elle s'appelle _karadj_; _k_ est ici le _jota_ espagnol.
+
+[124] D'Anville a connu deux listes des villages de l'Égypte: l'une, du
+siècle dernier, compte 2,696 villes et villages; l'autre, du milieu de
+celui-ci, 2,395, dont 957 au Saïd, et 1,439 dans le Delta (ce qui fait
+cependant, comme l'observe aussi d'Anville, 2,396). Le résumé que je
+donne est de l'année 1783.
+
+[125] Les tourterelles, dont il y a une prodigieuse quantité, font leurs
+nids dans les maisons, et les enfants mêmes n'y touchent pas.
+
+[126] Il faut observer que les aveugles des villages viennent s'établir
+à la mosquée des Fleurs (_el-Azhar_), où ils ont une espèce d'hôpital.
+Lazaret me paraît venir de là.
+
+[127] Cependant, l'histoire observe que plusieurs des Faraons moururent
+aveugles.
+
+[128] Ils la pratiquent en insérant un fil dans la chair, ou en faisant
+respirer ou avaler de la poudre de boutons desséchée.
+
+[129] On peut citer en preuve les Mamlouks, qui, au moyen d'une bonne
+nourriture et d'un régime bien entendu, jouissent de la santé la plus
+robuste.
+
+[130]
+
+ _Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._
+ VIRG.
+
+
+[131] On voit souvent en Égypte pendre sur le visage des enfants, et
+même sur celui des hommes faits, de petits morceaux d'étoffes rouges, ou
+des rameaux de corail et de verre coloré; leur usage est de fixer, par
+leur couleur et leur mouvement, le premier coup d'oeil de _l'envieux_,
+parce que c'est celui-là, disent-ils, qui _frappe_.
+
+[132] Les Égyptiens et les Turks en général ont pour le bain d'étuve une
+passion difficile à concevoir dans un pays aussi chaud que le leur; mais
+elle me paraît venir moins des sensations que des préjugés. La loi du
+_Qôran_, qui ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir
+conjugal, est elle seule un motif très-puissant; et la vanité qu'ils
+attachent à l'exécuter en devient un autre qui n'est pas moins efficace.
+Pour les femmes, il se joint à ces motifs, 1º que le bain est le seul
+lieu d'assemblée où elles puissent faire parade de leur luxe et se
+régaler de melons et fruits, de pâtisserie et autres friandises; 2º
+qu'elles croient, ainsi que l'a remarqué Prosper Alpin, que le bain leur
+donne cet embonpoint qui passe pour la beauté. Quant aux étrangers,
+leurs opinions diffèrent comme leurs sensations. Plusieurs négociants du
+Kaire aiment le bain, d'autres s'en sont trouvés maltraités, et je leur
+ai ressemblé. Il m'a donné des vertiges et des tremblements de genoux
+qui durèrent 2 jours. J'avoue qu'une eau vraiment brûlante, et qu'une
+sueur arrachée par les convulsions du poumon autant que par la chaleur,
+m'ont paru des plaisirs d'une espèce étrange, et je n'envierai plus aux
+Turks ni leur opium, ni leurs étuves, ni leurs _masseurs trop
+complaisants_.
+
+[133] Le lendemain il donne toujours un lavement pour évacuer ce kina.
+
+[134] Prosper Alpin, médecin vénitien, qui écrivait en 1591, dit
+également que la peste n'est point originaire d'Égypte; qu'elle y vient
+de Grèce, de Syrie, de Barbarie; que les chaleurs la tuent, etc. Voyez
+_de Medicinâ Ægyptiorum_, p. 28.
+
+[135] Au Kaire, on a observé que les porteurs d'eau, sans cesse arrosés
+de l'eau fraîche qu'ils portent dans une outre sur leur dos, ne sont
+jamais attaqués de la peste: mais ici c'est _lotion,_ et non pas
+humidité; d'autre part, l'astronome Beauchamp m'observe, dans une lettre
+écrite de Bagdad, que la peste qui précéda 1787 moissonna tous les
+porteurs d'eau de la ville. Les Européens même, malgré leurs lotions de
+vinaigre, n'échappèrent pas, et cependant l'un d'eux qui en but des
+verres entiers se sauva. Beauchamp fait d'ailleurs la remarque curieuse
+que la peste ne passe jamais dans la Perse, dont le climat est en
+général plus tempéré, et le sol montueux et couvert de végétaux.
+
+[136] L'année dernière en fait preuve, puisqu'il a éclaté dans Tunis une
+peste aussi violente qu'on en ait jamais éprouvé. Elle fut apportée par
+des bâtiments venant de Constantinople, qui corrompirent les gardes et
+entrèrent en fraude sans faire de quarantaine.
+
+[137] Lorsque j'écrivais ceci en 1786, je ne connaissais pas la lettre
+d'Amrou au kalife Omar, laquelle traite précisément sous les mêmes
+rapports du même sujet. Le lecteur ne peut que me savoir gré de lui
+citer ce morceau curieux de l'éloquence orientale.
+
+
+_Lettre du kalife Omar ebn-el-Kattâb, à Amrou, son lieutenant en
+Égypte._
+
+O Amrou, fils d'el-Aâs, ce que je désire de toi, à la réception de cette
+lettre, c'est que tu me fasses de l'Égypte une peinture assez exacte et
+assez vive pour que je puisse m'imaginer voir de mes propres yeux cette
+belle contrée. Salut.
+
+
+_Réponse d'Amrou._
+
+O prince des fidèles! peins-toi un désert aride, et une campagne
+magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a la forme d'une
+colline de sable, et l'autre du ventre d'un cheval étique ou du dos d'un
+chameau: voilà l'Égypte! Toutes ses productions et toutes ses richesses,
+depuis Asouan (Syène) jusqu'à Menchâ, viennent d'un fleuve béni qui
+coule avec majesté au milieu d'elle. Le moment de la crue et de la
+retraite de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la
+lune; il y a une époque fixe dans l'année où toutes les sources de
+l'univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la
+Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux augmentent,
+sortent de son lit, et couvrent toute la face de l'Égypte pour y déposer
+un limon productif. Il n'y a plus de communication d'un village à
+l'autre, que par le moyen de barques légères, aussi nombreuses que les
+feuilles de palmier.
+
+Lorsqu'ensuite arrive le moment où ses eaux cessent d'être nécessaires à
+la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le
+destin lui a prescrites, pour laisser recueillir le trésor qu'il a caché
+dans le sein de la terre.
+
+Un peuple protégé du ciel, et qui comme l'abeille ne semble destiné qu'à
+travailler pour les autres, sans profiter lui-même du prix de ses
+sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et y dépose des
+semences dont il attend la fécondité du bienfait de cet _être_ qui fait
+croître et mûrir les moissons.--Le germe se développe, la tige s'élève,
+l'épi se forme par le secours d'une rosée qui supplée aux pluies, et qui
+entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante
+récolte succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi, ô prince des
+fidèles! que l'Égypte offre tour à tour l'image d'un désert poudreux,
+d'une plaine liquide et argentée, d'un marécage noir et limoneux, d'une
+prairie verte et ondoyante, d'un parterre orné de fleurs variées, et
+d'un guéret couvert de moissons jaunissantes: béni soit le créateur de
+tant de merveilles!
+
+Trois choses, ô prince des fidèles! contribuent essentiellement à la
+prospérité de l'Égypte et au bonheur de ses habitants. La première, de
+ne point adopter légèrement des projets inventés par l'avidité fiscale,
+et tendants à accroître l'impôt; la seconde, d'employer le tiers des
+revenus à l'entretien des canaux, des ponts et des digues; la troisième,
+de ne lever l'impôt qu'en nature, sur les fruits que la terre produit.
+Salut.
+
+[138] Il y en eut un très-violent entre autres l'an 1112.
+
+[139] On peut, à ce sujet, consulter les planches de _Norden_, qui
+rendent cet état sensible.
+
+[140] _Multum mentitur qui multum vidit_
+
+[141] Personne n'a moins que moi de sujets d'humeur contre l'Égypte: j'y
+ai éprouvé, de la part de nos négociants, l'accueil le plus généreux et
+le plus honnête; jamais il ne m'est arrivé aucun accident désagréable,
+pas même de mettre pied à terre devant les Mamlouks. Il est vrai que le
+plus souvent, et malgré la honte qu'on y attribue, je ne marchais qu'à
+pied dans les rues.
+
+[142] La vue des pyramides, que je joins à cette édition, et qui manque
+aux premières, n'est pas prise du bord du fleuve même, qui en est trop
+distant, mais du bord du canal qui se trouve dans la plaine avant
+d'arriver au rocher, et qui n'est rempli qu'au temps de l'inondation. Le
+talent de l'artiste me paraît avoir donné dans ce dessin circonscrit
+l'idée la plus étendue et la plus exacte de ces prodigieux monuments.
+
+[143] A la liste de ces différences, alléguée par Savary, il faut
+ajouter la mesure récente de Niebuhr qui donne à la grande pyramide 480
+pieds de hauteur perpendiculaire.
+
+[144] Je n'entends pas les seules pyramides de Djizé, mais toutes en
+général. Quelques-unes, comme celle de Bayamont, n'ont de rochers ni
+dessous, ni aux environs. Voyez _Pocoke_.
+
+[145] Néanmoins je ne conteste pas à la plus grande des pyramides la
+propriété que lui a découverte l'ingénieux et savant Dupuis.
+
+[146] Elle a 13 pas de long sur 11 de large, et à peu près autant de
+hauteur.
+
+[147] La grande pyramide elle-même en est un; mais s'il est constaté que
+le côté de sa base équivaut juste à 1 stade alexandrin (de 684 pieds 9
+pouces 60 centièmes), et se trouve être exactement la 500 partie d'un
+degré du cercle terrestre, tel que nous-mêmes le connaissons; si, comme
+l'observe l'ingénieux et savant Dupuis, ses pans sont disposés sous un
+angle tel qu'à l'entrée du soleil dans les signes équinoxiaux son disque
+paraît placé au sommet pour le spectateur à genoux à la base, il faut
+convenir que dans la construction de celle-là l'on a combiné d'autres
+motifs. Au reste, ces questions seront bientôt éclaircies par les
+savants qui sont en Égypte.
+
+[148] Voici la marche de cette étymologie. Le mot français _pyramide_,
+est le grec _pyramis, idos_; mais dans l'ancien grec, l'_y_ était
+prononcé _ou_; donc il faut dire _pouramis_. Lorsque les Grecs, après la
+guerre de Troie, fréquentèrent l'Égypte, ils ne devaient point avoir,
+dans leur langue, le nom de cet objet nouveau pour eux; ils dûrent
+l'emprunter des Égyptiens. _Pouramis_ n'est donc pas grec, mais
+égyptien. Or, il paraît constant que les dialectes de l'Égypte, qui
+étaient variés, ont eu de grandes analogies avec ceux des pays voisins,
+tels que l'Arabie et la Syrie. Il est vrai que, dans ces langues, _p_
+est une prononciation inconnue; mais il est de fait aussi que les Grecs,
+en adoptant des mots _barbares_, les altéraient presque toujours, et
+confondaient souvent un son avec un autre à peu près semblable. Il est
+de fait encore, que, dans des mots connus, _p_ se trouve sans cesse pris
+pour _b_, qui n'en diffère presque pas. Dans cette donnée, _pouramis_
+devient _bouramis_. Or, dans le dialecte de la Palestine, _bour_
+signifie _toute excavation_ en terre, une _citerne_, une _prison_
+proprement _souterraine_, un _sépulcre_. Voyez _Buxtorf_, _Lexicon
+hebr._ Reste _amis_, où l's finale me paraît une terminaison substituée
+au _t_, qui n'était point dans le génie grec, et qui faisait l'oriental,
+_a-mit, du mort_; _bour a-mit, caveau du mort_; cette substitution de
+l'_s_ au _t_ a un exemple dans _atribis_, bien connu pour être
+_atribit_: c'est aux connaisseurs à juger s'il est beaucoup
+d'étymologies qui réunissent autant de conditions que celle-ci.
+
+[149] Ce prince, dit-il, régna cinquante ans, et il en employa vingt à
+bâtir la pyramide. Le tiers de l'Égypte fut employé, par corvées, à
+tailler, à transporter et à élever les pierres.
+
+[150] Il est remarquable que si l'on écrivait le nom égyptien allégué
+par les Grecs, en caractères phéniciens, on se servirait des mêmes
+lettres que nous prononçons _pharao_; l'_o_ final est dans l'hébreu un
+_h_, qui à la fin des mots devient très-souvent _t_.
+
+[151] Je ne connais rien de plus propre à figurer les pyramides, à
+Paris, que l'Hôtel des Invalides, vu du Cours-la-Reine. La longueur du
+bâtiment étant de six cents pieds, égale précisément la base de la
+grande pyramide; mais pour s'en figurer la hauteur et la solidité, il
+faut supposer que la face mentionnée s'élève en un triangle dont la
+pointe excède la hauteur du dôme des deux tiers de ce dôme même (il a
+300 pieds): de plus, que la même face doit se répéter sur 4 côtés en
+carré, et que tout le massif qui en résulte, est plein, et n'offre à
+l'extérieur qu'un immense talus disposé, par gradins.
+
+[152] Je tiens ce fait des négociants d'Acre, qui le racontent sur la
+foi d'un capitaine de Marseille, qui, dans le temps, chargeait du riz à
+Damiât.
+
+[153] Environ 437,000 livres. En 1780, Mourad-bek retirait de Faraskour
+100,000 pataques ou 525,000 livres.
+
+[154] Voilà pourquoi tout prospérait, car l'impôt foncier variable
+chaque année tue l'industrie et perd les états. (_Note de Volney_).
+
+[155] _Baï_ en turkman signifie _riche;_ c'est le _bey_ tunisien. _Daï_
+ou _dey_ signifie _brave_.
+
+[156] Ces lettres, appelées bàtaïq, contenaient l'avis pur et simple;
+elles s'attachaient sous l'aile: elles étaient datées du lieu, du jour,
+de l'heure. On expédiait par duplicata: à l'arrivée de l'oiseau, la
+sentinelle le portait au sultan même, qui détachait l'écrit. Les pigeons
+bien dressés étaient hors de prix. Ces établissements étaient fort
+coûteux, mais très-utiles. On appelait les pigeons les _anges des rois_.
+
+[157] Le traducteur croit que l'on a oublié un colombier à el-Arich,
+fondé sur la trop grande distance incommode au transport des pigeons.
+
+[158] On suppose ici l'omission d'un colombier sur les montagnes.
+
+[159] C'est-à-dire vers l'an 750 avant Jésus-Christ. Voilà pourquoi
+Homère, qui écrivit au commencement de ce siècle-là, ne l'a point citée,
+quoiqu'il fasse mention des habitants du pays: il s'est servi du nom
+oriental _Aram_, altéré dans _Ariméén_, et _Erembos_.
+
+[160] Les géographes le citent cependant quelquefois, en l'écrivant
+_Souria_, selon la traduction perpétuelle de l'_y_ en _ou_ arabe.
+
+[161] Prononcez _châm_ et non _kâm_; et, règle générale dans les mots
+arabes que je cite, prononcez _ch_ comme dans _charme_, fût-il à la fin
+du mot. D'Anville écrit _shâm_, parce qu'il suit l'orthographe anglaise,
+dans laquelle _sh_ est notre _ch_: _El-Châm_ tout seul est le nom de la
+ville de _Damas_, réputée capitale de la Syrie. J'ignore pourquoi Savary
+en a fait _El-Chams_, ville du soleil.
+
+[162] Dans l'antiquité, les peuples qui adoraient le soleil, lui rendant
+leur hommage au moment de son lever, se supposèrent toujours la face
+tournée à l'orient. Le nord fut _la gauche_, le midi _la droite_, et le
+couchant _le derrière_, appelé, en oriental, _acheron_ et _akaron_.
+
+[163] L'ancienne _Béryte_.
+
+[164] Tous les vaisseaux qui vont à Alexandrette touchent en Cypre, dont
+la partie méridionale est une plaine nue et ravagée.
+
+[165] Il faut en excepter le mont _Casius,_ qui s'élève sur Antioche
+comme un énorme pic. Mais Pline passe l'hyperbole, quand il dit que de
+sa pointe on découvre en même temps l'aurore et le crépuscule.
+
+[166] Il n'y a plus que 4 ou 5 de ces arbres qui aient quelque
+apparence.
+
+[167] C'est le terrain appelé grottes d'Engaddi, où se retirèrent de
+tout temps les vagabonds. Il y en a qui tiendraient 1,500 hommes.
+
+[168] On estime que le mont Blanc, le plus élevé des Alpes, a 2,400
+toises au-dessus du niveau de la mer; et le pic d'Ossian dans les
+Pyrénées, 1,900.
+
+[169] La rivière du Lait, qui se verse dans _Nahr-el-Salib_, appelée
+aussi rivière du _Bairout_; cette arcade a plus de 160 pieds de long sur
+85 de large, et près de 200 pieds d'élévation au-dessus du torrent.
+
+[170] Ces ruisseaux souterrains sont communs dans toute la Syrie; il y
+en a près de Damas, aux sources de l'Oronte, et à celles du Jourdain.
+Celui de _Mar-Hanna_, couvent de Grecs, près du village de _Chouaîr_,
+s'ouvre par un gouffre appelé _el-Bâlouè_, c'est-à-dire
+_l'engloutisseur_; c'est une bouche d'environ 10 pieds de large, située
+au fond d'un entonnoir. A 15 pieds de profondeur est une espèce de
+premier fond; mais il ne fait que masquer une ouverture latérale
+très-profonde. Il y a quelques années qu'on le ferma, parce qu'il avait
+servi à receler un meurtre. Les pluies d'hiver étant venues, les eaux
+s'accumulèrent et firent un lac assez profond; mais quelques filets
+d'eau s'étant fait jour parmi les pierres, elles furent bientôt
+dégarnies de la terre qui les liait: alors la masse des eaux faisant
+effort, l'obstacle creva tout-à-coup avec une explosion semblable à un
+coup de tonnerre; la réaction de l'air comprimé fut telle, qu'il jaillit
+une trombe d'eau à plus de 200 pas sur une maison voisine. Le courant
+établi par cette issue forma un tournoiement qui engloutit les arbres et
+les vignes plantés dans l'entonnoir, et alla les rejeter par la seconde
+issue.
+
+[171] Lib. XVI, p. 264.
+
+[172] Il est vrai que le Jourdain est profond; mais si l'Oronte n'était
+arrêté par des barres multipliées, il resterait à sec pendant l'été.
+
+[173] Le lac d'Antioche abonde surtout en anguilles et en une espèce de
+poisson rouge de médiocre qualité. Les Grecs, qui sont des jeûneurs
+perpétuels, en font une grande consommation. Le lac de Tabarié est
+encore plus riche; il est surtout rempli de crabes; mais comme ses
+environs ne sont peuplés que de musulmans, il est peu pêché.
+
+[174] Sur toute la côte de Syrie, et notamment à Tripoli, les plus bas
+degrés du thermomètre en hiver sont 9 et 8 degrés au-dessus de la glace;
+en été, dans les appartements bien clos, il va jusqu'à 25 et demi et 26.
+Quant au baromètre, il est remarquable que, dans les derniers jours de
+mai, il se fixe à 28 pouces, et ne varie plus jusqu'en octobre.
+
+[175] C'est ce que pratiquent plusieurs des habitants de ce canton, qui
+passent l'hiver près de Tripoli, pendant que leurs maisons sont
+ensevelies sous la neige.
+
+[176] Mar-_Hanna_ el-_Chouair_; c'est-à-dire _Saint-Jean_ près du
+village de _Chouair_. Ce monastère est dans une vallée de rocailles, qui
+verse dans celle de _Nahr-el-Kelb_, ou _torrent du Chien_. Les religieux
+sont grecs-catholiques, de l'ordre de Saint-Basile: j'aurai occasion
+d'en parler plus amplement.
+
+[177] Maison ci-devant des jésuites, occupée aujourd'hui par les
+lazaristes.
+
+[178] Je n'ai jamais vu en Syrie de sarrasin, et l'avoine y est rare. On
+n'y donne aux chevaux que de l'orge et de la paille.
+
+[179] J'en ai vu qui pesaient 18 livres.
+
+[180] _Broulos_, sur la côte d'Égypte, a des pastèques meilleures que
+dans le reste du Delta, où les fruits sont en général trop aqueux.
+
+[181] On a long-temps cru que l'insecte de la cochenille appartenait
+exclusivement au Mexique; et les Espagnols, pour s'en assurer la
+propriété, ont défendu l'exportation de la cochenille vivante, sous
+peine de mort; mais Thierri, qui réussit à l'enlever en 1771, et qui la
+transporta à Saint-Domingue, a trouvé que les nopals de cette île en
+avaient dès avant son arrivée. Il paraît que la nature ne sépare presque
+jamais les insectes des plantes qui leur sont appropriées.
+
+[182] La disposition du terrain de l'Yemen et du Téhama a beaucoup
+d'analogie avec celle de la Syrie. Voyez Niebuhr, _Voyage en Arabie_.
+
+[183] Pour compléter l'histoire naturelle de la Syrie, il convient de
+dire qu'elle produit tous nos animaux domestiques; mais elle y ajoute le
+buffle et le chameau, dont l'utilité est si connue. En fauves, on y
+trouve dans les plaines des gazelles qui remplacent notre chevreuil;
+dans les montagnes et les marais, quantité de sangliers moins grands et
+moins féroces que les nôtres. Le cerf et le daim n'y sont point connus;
+le loup et le vrai renard le sont très-peu; mais il y a une prodigieuse
+quantité de l'espèce mitoyenne appelée _chacal_ (en Syrie ou le nomme
+_ouâoui_, par imitation de son cri; et en Égypte _dîb_ ou _loup_). Les
+chacals habitent par troupes aux environs des villes, dont ils mangent
+les charognes; ils n'attaquent jamais personne, et ne savent défendre
+leur vie que par la fuite. Chaque soir ils semblent se donner le mot
+pour hurler, et leurs cris, qui sont très-lugubres, durent quelquefois
+un quart d'heure. Il y a aussi dans les lieux écartés des hyènes (en
+arabe _daba_) et des onces, faussement appelés tigres _(Némr)_. Le
+Liban, le pays des Druzes et de Nâblous, le mont Carmel et les environs
+d'Alexandrette, sont leurs principaux séjours. En récompense, on est
+exempt des lions et des ours; le gibier d'eau est très-abondant; celui
+de terre n'est que par cantons. Le lièvre et la grosse perdrix rouge
+sont les plus communs; le lapin, s'il y en a, est infiniment rare; le
+francolin ne l'est point à Tripoli, et près de Yâfa. Enfin, il ne faut
+pas oublier d'observer que l'espèce du colibri existe dans le territoire
+de Saïd. M. J.-B. Adanson, ci-devant interprète en cette ville, qui
+cultive l'histoire naturelle avec autant de goût que de succès, en a
+trouvé un dont il a fait présent à son frère l'académicien. C'est, avec
+le pélican, le seul oiseau bien remarquable de la Syrie.
+
+[184] Les semailles de _la récolte d'hiver_, qu'on appelle _chetâouîé_,
+n'ont lieu dans toute la Syrie qu'à l'arrivée des pluies d'automne,
+c'est-à-dire vers la Toussaint. L'époque de cette récolte varie ensuite
+selon les lieux. En _Palestine_, et dans le _Haurân_, on coupe le
+froment et l'orge dès la fin d'avril et dans le courant de mai. Mais à
+mesure que l'on va dans le nord, ou que l'on s'élève dans les montagnes,
+la moisson se retarde jusqu'en juin et juillet.
+
+Les semailles de _la récolte d'été_ ou _saîfié_ se font aux pluies de
+printemps, c'est-à-dire en mars et avril, et leur moisson a lieu dans
+les mois de septembre et d'octobre.
+
+Les vendanges, dans les montagnes, se font sur la fin de septembre; les
+vers à soie y éclosent en avril et mai, et font leurs cocons en juillet.
+
+[185] Voyez _les questions_ de Michaélis, proposées aux voyageurs du roi
+de Danemarck.
+
+[186] C'est le mécanisme des cheminées et des bains d'étuves.
+
+[187] Il y a d'ailleurs un effort de l'air dilaté contre les barrières
+qui l'emprisonnent; mais cet effet est indifférent à notre objet.
+
+[188] Voilà pourquoi, comme l'a très-bien observé Montesquieu, la
+Tartarie, sous le parallèle de l'Angleterre et de la France, est
+infiniment plus froide que ces contrées.
+
+[189] Ceci explique pourquoi la Gaule était plus froide jadis que de nos
+jours.
+
+[190] Franklin a pensé que la cause du vent _alizé d'est_ tenait à la
+rotation de la terre; mais si cela est, pourquoi le vent d'est n'est-il
+pas perpétuel? Comment d'ailleurs expliquer dans cette hypothèse les
+deux moussons de l'Inde, tellement disposées que leurs alternatives sont
+marquées précisément par le passage du soleil dans la ligne équinoxiale;
+c'est-à-dire que les vents d'ouest et de sud règnent pendant les 6 mois
+que le soleil est dans la zone boréale, et les vents d'est et de nord
+pendant les 6 mois qu'il est dans la zone australe. Ce rapport ne
+prouve-t-il pas que tous les accidents des vents dépendent uniquement de
+l'action du soleil sur l'atmosphère du globe? La lune, qui a un effet si
+marqué sur l'océan, peut en avoir aussi sur les vents; mais l'influence
+des autres planètes paraît une chimère qui ne convient qu'à l'astrologie
+des anciens.
+
+[191] Franklin en donne la même explication.
+
+[192] Il est souvent sensible à la vue; mais on le rend encore plus
+évident en approchant des tuyaux une soie effilée ou la flamme d'une
+petite bougie.
+
+[193] Ces rafales sont si brusques, qu'elles font quelquefois _chavirer_
+les bateaux. Peu s'en est fallu que je n'en aie fait l'expérience.
+
+[194] Voyez article de l'Égypte.
+
+[195] J'en ai fait l'observation en Palestine dans les mois de novembre,
+décembre et janvier 1784 et 85. La plaine de Palestine, surtout vers
+Gaze, est à peu près dans les mêmes circonstances de climat que
+l'Égypte.
+
+[196] Il n'est pas inutile d'observer que le Nil établit alors un
+courant sur toute la côte de Syrie, qui porte de Gaze en Cypre.
+
+[197] Il me paraît que c'est la même colonne dont parle le baron de
+Tott. J'ai pareillement constaté l'état vaporeux de l'horizon d'Égypte,
+dont il fait mention.
+
+[198] Ceci résout un problème qu'on m'a proposé à _Yâfa_: savoir,
+pourquoi l'on sue plus à _Yâfa_ sur les bords de la mer qu'à _Ramlé_ qui
+est à trois lieues dans les terres. La raison en est que l'air de Yâfa
+étant saturé d'humidité, ne pompe qu'avec lenteur l'émanation du corps,
+pendant qu'à Ramlé l'air plus avide la pompe plus vite. C'est aussi par
+cette raison que dans nos climats l'haleine est visible en hiver, et non
+en été.
+
+[199] J'ignore ce qui se passe à cet égard dans la haute Égypte: quant
+au Delta, il paraît que quelquefois il reçoit des nuages et du tonnerre
+de la mer Rouge. Le jour que je quittai le Kaire (26 septembre 1783), à
+la nuit tombante, il parut un orage dans le sud-est qui bientôt donna
+plusieurs coups de tonnerre, et finit par une grêle violente de la
+grosseur des pois ronds de la plus forte espèce. Elle dura 10 à 12
+minutes, et nous eûmes le temps, mes compagnons de voyage et moi, d'en
+ramasser dans le bateau assez pour en remplir deux grands verres, et
+dire que nous avons bu à la glace en Égypte. Il est d'ailleurs bon
+d'observer que c'était l'époque où la mousson de sud commence sur la mer
+Rouge.
+
+[200] Niebuhr a également observé à Moka et à Bombai que les orages
+venaient toujours de la mer.
+
+[201] Il semble aussi que les étoiles volantes sont une combinaison
+particulière de la matière du feu. Les Maronites de _Mar-Elias_ m'ont
+assuré qu'une de ces étoiles tombée il y a 3 ans sur deux mulets du
+couvent, les tua en faisant un bruit semblable à un coup de pistolet,
+sans laisser plus de traces que le tonnerre.
+
+[202] Alexandrette et _Beilan_ qui en est voisin, parlent turk; mais on
+peut les regarder comme _frontières_ de la Caramanie, où le turk est la
+langue vulgaire.
+
+[203] _Adjam_ est le nom des Perses en arabe. Les Grecs l'ont connu et
+exprimé par _achemen-ides_.
+
+[204] Strabon, liv. II, dit que le Niphate et sa chaîne sont dits
+_Gordonæi_.
+
+[205] Prononcez _Najd_.
+
+[206] Cette qualité saline est si inhérente au sol, qu'elle passe jusque
+dans les plantes. Toutes celles du désert abondent en soude et en sel de
+Glauber. Il est remarquable que la dose de ces sels diminue en se
+rapprochant des montagnes, où elle finit par être presque nulle; et,
+tout considéré, cette qualité saline doit être la vraie cause de la
+stérilité du désert.
+
+[207] Je connais 4 espèces distinctes de chameaux: la 1^{re}, le chameau
+tel que je viens de le décrire, et qui est proprement le chameau arabe,
+porteur de fardeaux, n'ayant qu'une bosse et très-peu de poil sur le
+corps.
+
+La 2^{e} est le chameau _coureur_, appelé _hedjin_ au Kaire, plus svelte
+dans toutes ses formes, n'ayant qu'une bosse; c'est le véritable
+_dromadaire_ des Grecs. Nous en avons maintenant deux à Paris, que l'on
+a vus aux fêtes du Champ-de-Mars. Ces deux espèces sont répandues depuis
+Maroc jusqu'en Perse.
+
+La 3^{e} espèce est le chameau _turkman_, répandu d'Alep à
+Constantinople et au nord de la Perse. Il n'a qu'une bosse; il est moins
+haut que le chameau arabe; il a les jambes plus courtes, plus grosses,
+le corps plus trapu et infiniment mieux couvert de poil. Celui du cou
+pend jusqu'à terre et est généralement brun.
+
+La 4^{e} est le chameau _tartare_ ou _bactrien_, répandu dans toute la
+Chine et la Tartarie. Celui-là a deux bosses. L'on ne voit que de
+ceux-là à Pékin, tandis qu'ils sont si rares dans la basse Asie, que je
+citerais une foule de voyageurs, même Arabes, qui, comme moi, n'y en ont
+jamais vu aucun.--Buffon a totalement confondu ces espèces.
+
+[208] Cette cause est également sensible dans la comparaison des
+chameaux arabes aux chameaux turkmans, car ces derniers, vivant dans des
+pays riches en fourrages, sont devenus une espèce plus forte en membres,
+et plus charnue que les premiers.
+
+[209] Exclamation d'éloge, comme si l'on disait, _admirablement bien_.
+
+[210] Les Arabes font une distinction de leurs hôtes, en hôte
+_mostadjir_, ou _implorant protection_; et en hôte _matnoub_, ou _qui
+plante sa tente au rang des autres_, c'est-à-dire qui se naturalise.
+
+[211] Niebuhr rapporte dans sa _Description de l'Arabie_, tome II, page
+208, édition de Paris, que depuis 30 ans il s'est élevé dans le _Najd_
+une nouvelle religion, dont les principes sont analogues aux
+dispositions d'esprit dont je parle. «Ces principes sont, dit ce
+voyageur, que Dieu seul doit être invoqué et adoré comme auteur de tout;
+qu'on ne doit faire mention d'aucun prophète en priant, parce que cela
+touche à l'idolâtrie; que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, etc., sont à la
+vérité de grands hommes, dont les actions sont édifiantes; mais que nul
+livre n'a été inspiré par l'ange Gabriel, ou par tout autre esprit
+céleste. Enfin, que les voeux faits dans un péril menaçant ne sont
+d'aucun mérite ni d'aucune obligation.
+
+«Je ne sais, ajoute Niebuhr, jusqu'où l'on peut compter sur le rapport
+du Bedouin qui m'a raconté ces choses. Peut-être était-ce sa façon même
+de penser; car les Bedouins se disent bien mahométans, mais ils ne
+s'embarrassent ordinairement ni de Mohammed ni du Qôran.»
+
+Cette insurrection a eu pour auteurs deux Arabes, qui, après avoir
+voyagé, pour affaires de commerce, dans la Perse et le Malabar, ont
+formé des raisonnements sur la diversité des religions qu'ils ont vues,
+et en ont déduit cette tolérance générale. L'un d'eux, nommé
+_Abel-el-Ouaheb_, s'était formé dans le _Najd_ un état indépendant dès
+1760: le second, appelé _Mekrâmi_, chaik de _Nadjerân_, avait adopté les
+mêmes opinions, et par sa valeur il s'était élevé à une assez grande
+puissance dans ces contrées. Ces deux exemples me rendent encore plus
+probable une conjecture que j'avais déja formée, que rien n'est plus
+facile que d'opérer une grande révolution politique et religieuse dans
+l'Asie.
+
+[212] Assemani, _Bibliothèque orientale_.
+
+[213] Liv. XX, chap. 30.
+
+[214] La racine _Hass_, par une _H_ majeure, signifie tuer,
+_assassiner_, écouter pour _surprendre_; mais le composé _hassâs_ manque
+dans Golius.
+
+[215] On assure qu'ils ont des assemblées nocturnes, où après quelques
+lectures ils éteignent la lumière, et se mêlent comme les anciens
+Gnostiques.
+
+[216] _Oriens Christ._, tom. II, pag. 680.
+
+[217] Cedrenus.
+
+[218] Village du Kesraouân.
+
+[219] Dans les montagnes, le mot _chaik_ signifie proprement un notable,
+un seigneur campagnard.
+
+[220] Nom des ministres des petits princes.
+
+[221] _Kabal_ et _Kabat_. Le _K_ est ici le jota espagnol.
+
+[222] Là cause radicale de toute cette grande querelle fut l'aversion
+qu'_Aïcha_, femme de Mahomet, avait conçue contre _Ali_, à l'occasion,
+dit-on, d'une infidélité qu'il avait révélée au prophète: elle ne put
+lui pardonner cette indiscrétion; et après lui avoir donné trois fois
+l'exclusion au kalifat par ses intrigues, voyant qu'il l'emportait à la
+quatrième, elle résolut de le perdre à force ouverte. Dans ce dessein,
+elle souleva contre lui divers chefs des Arabes, et entre autres
+_Amron_, gouverneur d'Égypte, et _Moâouia_, gouverneur de Syrie. Ce
+dernier se fit proclamer _kalife_ ou _successeur_ dans la ville de
+Damas. _Ali_, pour le déposséder, lui déclara la guerre; mais la
+nonchalance de sa conduite perdit ses affaires. Après quelques
+hostilités, où les avantages furent balancés, il périt, à Koufa, par la
+main d'un _assassin_ ou _bâtenien_. Ses partisans élurent à sa place son
+fils _Hosain_; mais ce jeune homme, peu propre à des circonstances aussi
+épineuses que celles où il se trouvait, fut tué dans une rencontre par
+les partisans de Moâouia. Cette mort acheva de rendre les deux factions
+irréconciliables. Leur haine devint une raison de ne plus s'accorder sur
+les commentaires du _Qôran_. Les docteurs des deux partis prirent
+plaisir à se contrarier, et dès-lors se forma le partage des musulmans
+en deux sectes, qui se traitent mutuellement d'hérétiques. Les Turks
+suivent celle qui regarde _Omar_ et _Moâouia_, comme successeurs
+légitimes du prophète. Les Persans au contraire suivent le parti d'Ali.
+
+[223] El-Makin, lib. I, _Hist. Arab._
+
+[224] Ces factions se distinguent par la couleur qu'elles affectent à
+leurs drapeaux; celui des _Qaîsis_ est rouge, et celui des _Yamânis_
+blanc.
+
+[225] Cette découverte appartient à un Michel Drogman, barataire de
+France à Saïde sa patrie; il a fait un _Mémoire sur les Druzes_, dont il
+a donné les deux seules copies qu'il eût, l'une au chevalier de
+_Taulès_, consul à Saïde, et l'autre au baron de _Tott_, lorsqu'il passa
+en 1777 pour inspecter cette échelle.
+
+[226] Le parti _Qaîsi_ et le _Yamâni_, qui portent aujourd'hui le nom
+des deux familles qui sont à la tête, les _Djambelâts_ et les _Lesbeks_.
+
+[227] A raison de ce loisir, lorsque la récolte des soies est faite dans
+le Liban, il en part beaucoup de paysans, qui vont, comme nos Limousins,
+faire les récoltes dans la plaine.
+
+[228] Gens de guerre.
+
+[229] J'ai trouvé dans un recueil manuscrit d'anecdotes arabes un autre
+trait qui, quoique étranger aux Druzes, me semble trop beau pour être
+omis.
+
+«Au temps des kalifes, dit l'auteur, lorsque _Abdalah_ le _verseur de
+sang_ eut égorgé tout ce qu'il put saisir de descendants d'_Ommiah_,
+l'un d'eux, nommé _Ébrahim_, fils de _Soliman_, fils d'_Abd-el-Malek_,
+eut le bonheur d'échapper, et se sauva à Koufa, où il entra déguisé. Ne
+connaissant personne à qui il pût se confier, il entra au hasard sous le
+portique d'une grande maison, et s'y assit. Peu après le maître arrive,
+suivi de plusieurs valets, descend de cheval, entre, et, voyant
+l'étranger, il lui demande _qui il est_. Je suis un infortuné, répond
+Ébrahim, qui te demande _l'asyle_. Dieu te protège, dit l'homme riche;
+entre, et sois en paix. Ébrahim vécut plusieurs mois dans cette maison,
+sans que son hôte lui fît de questions. Mais lui-même, étonné de le voir
+tous les jours sortir et rentrer à cheval à la même heure, se hasarda un
+jour à lui en demander la raison. J'ai appris, répondit l'homme riche,
+qu'un nommé Ébrahim, fils de Soliman, est caché dans cette ville: il a
+tué mon père, et je le cherche pour prendre mon _talion_. _Alors je
+connus_, dit Ébrahim, _que Dieu m'avait conduit là à dessein; j'adorai
+son décret, et, me résignant à la mort_, je répliquai: _Dieu_ a pris ta
+cause; _homme offensé_, _ta victime est à tes pieds_. L'homme riche
+étonné répondit: O étranger! je vois que l'adversité te pèse, et
+qu'ennuyé de la vie, tu cherches un moyen de la perdre; mais ma main est
+liée pour le crime. Je ne te trompe pas, dit Ébrahim: ton père était un
+tel; nous nous rencontrâmes en tel endroit, et l'affaire se passa de
+telle et telle manière. Alors un tremblement violent saisit l'homme
+riche; ses dents se choquèrent comme à un homme transi de froid, ses
+yeux étincelèrent de fureur, et se remplirent de larmes. Il resta ainsi
+quelque temps le regard fixé contre terre; enfin, levant la tête vers
+Ébrahim: Demain le sort, dit-il, te joindra à mon père; et Dieu aura
+pris mon talion. Mais, moi, comment violer l'asyle de ma maison?
+Malheureux étranger, fuis de ma présence; tiens, voilà 100 sequins; sors
+promptement; et que je ne te revoie jamais.»
+
+[230] Abârât-el-Motka lamin fi mazâheb oua Dianât-el-Dònia.
+
+[231] Nom que les Turks donnent aux soldats Macédoniens et aux Épirotes.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME II ***
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+ The Project Gutenberg eBook of Voyage en Égypte et en Syrie, par C. F. Volney.
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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome II, by
+Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres, Tome II
+ Voyage en Égypte et en Syrie
+
+Author: Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney
+
+Release Date: December 7, 2011 [EBook #38242]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME II ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
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+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1>VOYAGE<br /><br />
+EN ÉGYPTE ET EN SYRIE,</h1>
+
+<p class="cb"><small>PENDANT</small><br /><br />
+LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785,<br /><br />
+<small>SUIVI</small><br />
+DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,<br /><br />
+<small>PUBLIÉES EN 1788 ET 1789.</small><br /><br />
+<big>PAR C. F. VOLNEY,</big><br /><br />
+<small>COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,<br />
+HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.</small></p>
+
+<p class="cb"><br /><br />TOME PREMIER.</p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="81" height="94" alt="colophon" title="colophon" />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS,<br />
+PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.<br />
+FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.<br />
+&mdash;&mdash;&mdash;<br />
+M DCCC XXV.</p>
+
+<p>
+<br /><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">
+<big>&OElig;UVRES<br />
+<br />
+<big>DE C. F. VOLNEY.</big></big><br />
+<br />
+DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.<br />
+<br />
+TOME II.<br />
+</p>
+
+<p>
+<br /><br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small><small>
+IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,<br />
+<br />
+RUE JACOB, Nº 24.</small></small>
+</p>
+
+<table border="2" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""
+style="margin:5% auto 2% auto;">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE</a></td></tr>
+</table>
+
+<p>
+<br /><br />
+<br />
+</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h2><a name="ETAT_PHYSIQUE_E" id="ETAT_PHYSIQUE_E"></a>ÉTAT PHYSIQUE<br /><br />
+DE<br /><br />
+L'ÉGYPTE.</h2>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.<br /><br />
+De l'Égypte en général, et de la ville d'Alexandrie.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">C</span><small>'EST</small> en vain que l'on se prépare, par la lecture
+des livres, au spectacle des usages et des m&oelig;urs
+des nations; il y aura toujours loin de l'effet des
+récits sur l'esprit à celui des objets sur les sens. Les
+images tracées par des sons n'ont point assez de
+correction dans le dessin, ni de vivacité dans le
+coloris; leurs tableaux conservent quelque chose
+de nébuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive
+et prompte à s'effacer. Nous l'éprouvons surtout,
+si les objets que l'on veut nous peindre nous
+sont étrangers; car l'imagination ne trouvant pas
+alors des termes de comparaison tout formés, elle
+est obligée de rassembler des membres épars pour
+en composer des corps nouveaux; et dans ce travail
+prescrit vaguement et fait à la hâte, il est difficile<a name="page_002" id="page_002"></a>
+qu'elle ne confonde pas les traits et n'altère
+pas les formes. Doit-on s'étonner si, venant ensuite
+à voir les modèles, elle n'y reconnaît pas les copies
+qu'elle s'en est tracées, et si elle en reçoit des impressions
+qui ont tout le caractère de la nouveauté?</p>
+
+<p>Tel est le cas d'un Européen qui arrive, transporté
+par mer, en Turkie. Vainement a-t-il lu les
+histoires et les relations; vainement, sur leurs descriptions,
+a-t-il essayé de se peindre l'aspect des
+terrains, l'ordre des villes, les vêtements, les manières
+des habitants; il est neuf à tous ces objets,
+leur variété l'éblouit; ce qu'il en avait pensé se
+dissout et s'échappe, il reste livré aux sentiments
+de la surprise et de l'admiration.</p>
+
+<p>Parmi les lieux propres à produire ce double
+effet, il en est peu qui réunissent autant de moyens
+qu'Alexandrie en Égypte. Le nom de cette ville,
+qui rappelle le génie d'un homme si étonnant; le
+nom du pays, qui tient à tant de faits et d'idées;
+l'aspect du lieu, qui présente un tableau si pittoresque;
+ces palmiers qui s'élèvent en parasol; ces
+maisons à terrasse, qui semblent dépourvues de
+toit; ces flèches grêles des minarets, qui portent
+une balustrade dans les airs, tout avertit le voyageur
+qu'il est dans un autre monde. Descend-il à
+terre, une foule d'objets inconnus l'assaille par tous
+ses sens; c'est une langue dont les sons barbares
+et l'accent âcre et guttural effraient, son oreille;
+ce sont des habillements d'une forme bizarre,<a name="page_003" id="page_003"></a>
+des figures d'un caractère étrange. Au lieu de nos
+visages nus, de nos têtes enflées de cheveux, de
+nos coiffures triangulaires, et de nos habits courts
+et serrés, il regarde avec surprise ces visages brûlés,
+armés de barbe et de moustaches; cet amas
+d'étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce long
+vêtement qui, tombant du cou aux talons, voile
+le corps plutôt qu'il ne l'habille; et ces pipes de
+six pieds; et ces longs chapelets dont toutes les
+mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui
+portent l'eau dans des sacs de cuir; et ces ânes
+sellés et bridés, qui transportent légèrement leur
+cavalier en pantoufles; et ce marché mal fourni
+de dattes et de petits pains ronds et plats; et cette
+foule immonde de chiens errants dans les rues;
+et ces espèces de fantômes ambulants qui, sous
+une draperie d'une seule pièce, ne montrent d'humain
+que deux yeux de femme. Dans ce tumulte,
+tout entier à ses sens, son esprit est nul pour la
+réflexion; ce n'est qu'après être arrivé au gîte si
+désiré quand on vient de la mer, que, devenu
+plus calme, il considère avec réflexion ces rues
+étroites et sans pavé, ces maisons basses et dont
+les jours rares sont masqués de treillages, ce
+peuple maigre et noirâtre, qui marche nu-pieds,
+et n'a pour tout vêtement qu'une chemise bleue,
+ceinte d'un cuir ou d'un mouchoir rouge. Déjà l'air
+général de misère qu'il voit sur les hommes, et le
+mystère qui enveloppe les maisons, lui font soupçonner<a name="page_004" id="page_004"></a>
+la rapacité de la tyrannie, et la défiance de
+l'esclavage. Mais un spectacle qui bientôt attire
+toute son attention, ce sont les vastes ruines qu'il
+aperçoit du côté de la terre. Dans nos contrées,
+les ruines sont un objet de curiosité: à peine
+trouve-t-on, aux lieux écartés, quelque vieux château
+dont le délabrement annonce plutôt la désertion
+du maître, que la misère du lieu. Dans
+Alexandrie, au contraire, à peine sort-on de la
+ville neuve dans le continent, que l'on est frappé
+de l'aspect d'un vaste terrain tout couvert de ruines.
+Pendant deux heures de marche, on suit une double
+ligne de murs et de tours, qui formaient l'enceinte
+de l'ancienne Alexandrie. La terre est couverte
+des débris de leurs sommets; des pans entiers sont
+écroulés; les voûtes enfoncées, les créneaux dégradés,
+et les pierres rongées et défigurées par le
+salpêtre. On parcourt un vaste intérieur sillonné
+de fouilles, percé de puits, distribué par des murs
+à demi enfouis, semé de quelques colonnes anciennes,
+de tombeaux modernes, de palmiers, de
+nopals<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, et où l'on ne trouve de vivant, que des
+chacals, des éperviers et des hiboux. Les habitants,
+accoutumés à ce spectacle, n'en reçoivent aucune
+impression; mais l'étranger, en qui les souvenirs
+qu'il rappelle s'exaltent par l'effet de la nouveauté,<a name="page_005" id="page_005"></a>
+éprouve une émotion qui souvent passe jusqu'aux
+larmes, et qui donne lieu à des réflexions dont la
+tristesse attache autant le c&oelig;ur que leur majesté
+élève l'ame.</p>
+
+<p>Je ne répéterai point les descriptions faites par
+tous les voyageurs, des antiquités remarquables
+d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pocoke,
+Niebhur, et dans les lettres que vient de publier
+Savary, tous les détails sur les bains de Cléopâtre,
+sur ses deux obélisques, sur les catacombes, les citernes,
+et sur la colonne mal appelée de Pompée<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.
+Ces noms ont de la majesté; mais les objets vus
+en original perdent de l'illusion des gravures. La
+seule colonne, par la hardiesse de son élévation,
+par le volume de sa circonférence, et par la solitude
+qui l'environne, imprime un vrai sentiment
+de respect et d'admiration.</p>
+
+<p>Dans son état moderne, Alexandrie est l'entrepôt
+d'un commerce assez considérable. Elle est la
+porte de toutes les denrées qui sortent de l'Égypte
+vers la Méditerranée, les riz de Damiât exceptés.
+Les Européens y ont des comptoirs, où des facteurs
+traitent de nos marchandises par échanges.
+On y trouve toujours des vaisseaux de Marseille,
+de Livourne, de Venise, de Raguse et des états<a name="page_006" id="page_006"></a>
+du grand-seigneur; mais l'hivernage y est dangereux.
+Le port neuf, le seul où l'on reçoive les Européens,
+s'est tellement rempli de sable, que dans
+les tempêtes les vaisseaux frappent le fond avec la
+quille; de plus, ce fond étant de roche, les câbles
+des ancres sont bientôt coupés par le frottement;
+et alors un premier vaisseau chassé sur un second
+le pousse sur un troisième, et de l'un à l'autre ils
+se perdent tous. On en eut un exemple funeste
+il y a 16 à 18 ans; 42 vaisseaux furent brisés
+contre le môle, dans un coup de vent du nord-ouest;
+et depuis cette époque, on a de temps à
+autre essuyé des pertes de 14, de 8, de 6, etc.
+Le port vieux, dont l'entrée est ouverte par la
+bande de terre appelée cap des Figues<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, n'est
+pas sujet à ce désastre; mais les Turks n'y reçoivent
+que des bâtiments musulmans. Pourquoi,
+dira-t-on en Europe, ne réparent-ils pas le
+port neuf? C'est qu'en Turkie l'on détruit sans
+jamais réparer. On détruira aussi le port vieux,
+où l'on jette depuis 200 ans le lest des bâtiments.
+L'esprit turk est de ruiner les travaux du
+passé et l'espoir de l'avenir; parce que dans la
+barbarie d'un despotisme ignorant, il n'y a point
+de lendemain.</p>
+
+<p>Considérée comme ville de guerre, Alexandrie<a name="page_007" id="page_007"></a>
+n'est rien. On n'y voit aucun ouvrage de fortification;
+le <i>phare</i> même, avec ses hautes tours, n'en
+est pas un. Il n'a pas quatre canons en état, et
+pas un canonnier qui sache pointer. Les 500
+janissaires qui doivent former sa garnison, réduits
+à moitié, sont des ouvriers qui ne savent que fumer
+la pipe. Les Turks sont heureux que les <i>Francs</i>
+soient intéressés à ménager cette ville. Une frégate
+de Malte ou de Russie suffirait pour la mettre en
+cendres: mais cette conquête serait inutile. Un
+étranger ne pourrait s'y maintenir, parce que le
+terrain est sans eau. Il faut la tirer du Nil par un
+<i>kalidj</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, ou un canal de 12 lieues, qui l'amène
+chaque année lors de l'inondation. Elle remplit
+les souterrains ou citernes creusés sous l'ancienne
+ville, et cette provision doit durer jusqu'à l'année
+suivante. L'on sent que si un étranger voulait s'y
+établir, le canal lui serait fermé.</p>
+
+<p>C'est par ce canal seulement qu'Alexandrie tient
+à l'Égypte; car, par sa position hors du Delta, et
+par la nature de son sol, elle appartient réellement
+au désert d'Afrique: ses environs sont une campagne
+de sable, plate, stérile, sans arbres, sans
+maisons, où l'on ne trouve que la plante<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> qui
+donne la soude, et une ligne de palmiers qui suit
+la trace des eaux du Nil par le <i>kalidj</i>.<a name="page_008" id="page_008"></a></p>
+
+<p>Ce n'est qu'à Rosette, appelée dans le pays <i>Rachid</i>,
+que l'on entre vraiment en Égypte: là, l'on
+quitte les sables blanchâtres qui sont l'attribut de
+la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et
+léger, qui fait le caractère distinctif de l'Égypte;
+alors, aussi pour la première fois, on voit les eaux
+de ce Nil si fameux: son lit, encaissé dans deux
+rives à pic, ressemble assez bien à la Seine entre
+Auteuil et Passy. Les bois de palmiers qui le bordent,
+les vergers que ses eaux arrosent, les limoniers,
+les orangers, les bananiers, les pêchers et
+d'autres arbres, donnent par leur verdure perpétuelle,
+un agrément à Rosette, qui tire surtout son
+illusion du contraste d'Alexandrie et de la mer
+que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de là au
+Kaire est encore propre à la fortifier.</p>
+
+<p>Dans ce voyage, qui se fait en remontant par le
+fleuve, on commence à prendre une idée générale
+du sol, du climat et des productions de ce
+pays si célèbre. Rien n'imite mieux son aspect,
+que les marais de la basse Loire, ou les plaines de
+la Flandre; mais il faut en supprimer la foule des
+maisons de campagne et des arbres, et y substituer
+quelques bois clairs de palmiers et de sycomores,
+et quelques villages de terre sur des élévations
+factices. Tout ce terrain est d'un niveau si
+égal et si bas, que lorsqu'on arrive par mer, on
+n'est pas à trois lieues de la côte, au moment où
+l'on découvre à l'horizon les palmiers et le sable<a name="page_009" id="page_009"></a>
+qui les supporte; de là, en remontant le fleuve,
+on s'élève par une pente si douce, qu'elle ne fait
+pas parcourir à l'eau plus d'une lieue à l'heure.
+Quant au tableau de la campagne, il varie peu;
+ce sont toujours des palmiers isolés ou réunis,
+plus rares à mesure que l'on avance; des villages
+bâtis en terre et d'un aspect ruiné; une plaine
+sans bornes, qui, selon les saisons, est une mer
+d'eau douce, un marais fangeux, un tapis de verdure
+ou un champ de poussière; de toutes parts
+un horizon lointain et vaporeux, où les yeux se
+fatiguent et s'ennuient; enfin, vers la jonction
+des deux bras du fleuve, l'on commence à découvrir
+dans l'est les montagnes du Kaire, et dans
+le sud tirant vers l'ouest, trois masses isolées que
+l'on reconnaît à leur forme angulaire pour les
+pyramides. De ce moment, l'on entre dans une
+vallée qui remonte au midi, entre deux chaînes
+de hauteurs parallèles. Celle d'orient, qui s'étend
+jusqu'à la mer Rouge, mérite le nom de montagne
+par son élévation brusque, et celui de désert
+par son aspect nu et sauvage; mais celle du couchant
+n'est qu'une crête de rocher couvert de
+sable, que l'on a bien définie en l'appelant digue
+ou chaussée naturelle. Pour se peindre en deux
+mots l'Égypte, que l'on se représente d'un côté
+une mer étroite et des rochers; de l'autre d'immenses
+plaines de sable, et au milieu, un fleuve
+coulant dans une vallée longue de 150 lieues,<a name="page_010" id="page_010"></a>
+large de 3 à 7, lequel, parvenu à 30 lieues de la
+mer, se divise en deux branches, dont les rameaux
+s'égarent sur un terrain libre d'obstacles,
+et presque sans pente.</p>
+
+<p>Le goût de l'histoire naturelle, ce goût si répandu
+à l'honneur du siècle, demandera sans doute
+des détails sur la nature du sol et des minéraux
+de ce grand terrain; mais malheureusement la manière
+dont on y voyage est peu propre à satisfaire
+sur cette partie. Il n'en est pas de la Turkie comme
+de l'Europe; chez nous, les voyages sont des promenades
+agréables; là, ils sont des travaux pénibles
+et dangereux. Ils sont tels surtout pour les
+Européens, qu'un peuple superstitieux s'opiniâtre
+à regarder comme des sorciers, qui viennent enlever
+par magie des trésors gardés sous les ruines
+par des génies. Cette opinion ridicule, mais enracinée,
+jointe à l'état de guerre et de trouble habituel,
+ôte toute sûreté et s'oppose à toute découverte.
+On ne peut s'écarter seul dans les terres;
+on ne peut pas même s'y faire accompagner. On
+est donc borné aux rivages du fleuve, et à une
+route connue de tout le monde; et cette marche
+n'apprend rien de neuf. Ce n'est qu'en rassemblant
+ce que l'on a vu par soi-même et ce que d'autres
+ont observé, que l'on peut acquérir quelques idées
+générales. D'après un pareil travail, on est porté
+à établir que la charpente de l'Égypte entière, depuis
+<i>Asouan</i> (ancienne Syène) jusqu'à la Méditerranée,<a name="page_011" id="page_011"></a>
+est un lit de pierre calcaire, blanchâtre
+et peu dure, tenant des coquillages dont les analogues
+se trouvent dans les deux mers voisines<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.
+Elle a cette qualité dans les pyramides et dans le
+rocher libyque qui les supporte. On la retrouve
+la même dans les citernes, dans les catacombes
+d'Alexandrie, et dans les écueils de la côte où
+elle se prolonge. On la retrouve, encore dans la
+montagne de l'Est, à la hauteur du Kaire et les
+matériaux de cette ville en sont composés. Enfin,
+c'est cette même pierre calcaire, qui forme les immenses
+carrières qui s'étendent de <i>Saouâdi</i> à
+<i>Manfaloût</i>, dans un espace de plus de 25 lieues,
+selon le témoignage de Siccard. Ce missionnaire
+nous apprend aussi que l'on trouve des marbres
+dans la vallée des <i>Chariots</i>, au pied des montagnes
+qui bordent la mer Rouge, et dans les montagnes
+au nord-est d'<i>Asouan</i>. Entre cette ville et
+la cataracte, sont les principales carrières de granit
+rouge; mais il doit en exister d'autres plus
+bas, puisque sur la rive opposée de la mer Rouge,
+les montagnes d'Oreb, de Sinaï, et leurs dépendances,
+à deux journées vers le nord, en sont formées<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.
+Non loin d'<i>Asouan</i>, vers-le nord-est,<a name="page_012" id="page_012"></a>
+est une carrière de pierre serpentine, employée
+brute par les habitants à faire des vases qui vont
+au feu. Dans la même ligne, sur la mer Rouge,
+était jadis une mine d'émeraudes dont on a perdu
+la trace. Le cuivre est le seul métal dont les anciens
+aient fait mention pour ces contrées. La
+route de Suez est le local où l'on trouve le plus de
+cailloux dits d'Égypte, quoique le fonds soit une
+pierre calcaire, dure et sonnante: c'est aussi là qu'on
+a recueilli des pierres que leur forme a fait prendre
+pour du bois pétrifié. En effet, elles ressemblent
+à des bûches taillées en biseau par les bouts, et sont
+percées de petits trous que l'on prendrait volontiers
+pour des trachées; mais le hasard, en m'offrant une
+veine considérable de cette espèce, dans la route
+des Arabes Haouatât<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, m'a prouvé que c'était un
+vrai minéral<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
+
+<p>Des objets plus intéressants sont les deux lacs
+de Natron, décrits par le même Siccard; ils sont
+situés dans le désert de <i>Chaïat</i> ou de Saint-Macaire,
+à l'ouest du Delta. Leur lit est une espèce de fosse
+naturelle, de 3 à 4 lieues de long, sur un quart
+de large; le fond en est solide et pierreux. Il est
+sec pendant 9 mois de l'année; mais en hiver il<a name="page_013" id="page_013"></a>
+transsude de la terre une eau d'un rouge violet,
+qui remplit le lac à 5 ou 6 pieds de hauteur;
+le retour des chaleurs la faisant évaporer, il reste
+une couche de sel épaisse de 2 pieds, et très-dure,
+que l'on détache à coups de barre de fer.
+On en retire jusqu'à 36,000 quintaux par an. Ce
+phénomène, qui indique un sol imprégné de sel,
+est répété dans toute l'Égypte. Partout où l'on
+creuse, on trouve de l'eau saumâtre, contenant
+du natron, du sel marin et un peu de nitre. Lors
+même qu'on inonde les jardins pour les arroser,
+on voit, après l'évaporation et l'absorption de
+l'eau, le sel effleurir à la surface de la terre; et
+ce sol, comme tout le continent de l'Afrique et
+de l'Arabie, semble être de sel, ou le former.</p>
+
+<p>Au milieu de ces minéraux de diverses qualités,
+au milieu de ce sable fin et rougeâtre, propre à
+l'Afrique, la terre de la vallée du Nil se présente
+avec des attributs qui en font une classe distincte.
+Sa couleur noirâtre, sa qualité argileuse et liante,
+tout annonce son origine étrangère; et en effet,
+c'est le fleuve qui l'apporte du sein de l'Abissinie:
+l'on dirait que la nature s'est plu à former par art
+une île habitable dans une contrée à qui elle avait
+tout refusé. Sans ce limon gras et léger, jamais
+l'Égypte n'eût rien produit: lui seul semble contenir
+les germes de la végétation et de la fécondité;
+encore ne les doit-il qu'au fleuve qui le dépose.<a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE II.<br /><br />
+Du Nil, et de l'extension du Delta.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">T</span><small>OUT</small> l'existence physique et politique de l'Égypte
+dépend du Nil: lui seul subvient à ce premier
+besoin des êtres organisés, le besoin de
+l'eau, si fréquemment senti dans les climats chauds,
+si vivement irrité par la privation de cet élément.
+Le Nil seul, sans le secours d'un ciel avare de
+pluie, porte partout l'aliment de la végétation;
+par un séjour de trois mois sur la terre, il l'imbibe
+d'une somme d'eau capable de lui suffire le
+reste de l'année. Sans son débordement, on ne
+pourrait cultiver qu'un terrain très-borné, et avec
+des soins très-dispendieux; et l'on a raison de dire
+qu'il est la mesure de l'abondance, de la prospérité,
+de la vie. Si le Portugais Albukerque eût pu
+exécuter son projet de le dériver de l'Éthiopie
+dans la mer Rouge, cette contrée si riche ne serait
+qu'un désert aussi sauvage que les solitudes
+qui l'environnent. A voir l'usage que l'homme fait
+de ses forces, doit-on reprocher à la nature de
+ne lui en avoir pas accordé davantage?</p>
+
+<p>C'est donc à juste titre que les Égyptiens ont<a name="page_015" id="page_015"></a>
+eu dans tous les temps, et conservent même de
+nos jours, un respect religieux pour le Nil<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>;
+mais il faut pardonner à un Européen, si, lorsqu'il
+les entend vanter la beauté de ses eaux, il
+sourit de leur ignorance. Jamais ces eaux troubles
+et fangeuses n'auront pour lui le charme des
+claires fontaines et des ruisseaux limpides; jamais,
+à moins d'un sentiment exalté par la privation, le
+corps d'une Égyptienne, hâlé et ruisselant d'une
+eau jaunâtre, ne lui rappellera les Naïades sortant
+du bain. Six mois de l'année l'eau du fleuve est si
+bourbeuse, qu'il faut la faire déposer pour la boire<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>:
+pendant les trois mois qui précèdent l'inondation,
+réduite à une petite profondeur, elle
+s'échauffe dans son lit, devient verdâtre, fétide
+et remplie de vers; et il faut recourir à celle que
+l'on a reçue et conservée dans les citernes. Dans
+toutes les saisons, les gens délicats ont soin de la
+parfumer. Au reste, l'on ne fait en aucun pays
+un aussi grand usage d'eau. Dans les maisons,<a name="page_016" id="page_016"></a>
+dans les rues, partout, le premier objet qui se
+présente est un vase d'eau, et le premier mouvement
+d'un Égyptien est de le saisir et d'en boire
+un grand trait, qui n'incommode point, grace à
+l'extrême transpiration. Ces vases, qui sont de
+terre cuite non vernissée, laissent filtrer l'eau au
+point qu'ils se vident en quelques heures. L'objet
+que l'on se propose par ce mécanisme est d'entretenir
+l'eau bien fraîche, et l'on y parvient d'autant
+mieux qu'on l'expose à un courant d'air plus
+vif. Dans quelques lieux de la Syrie l'on boit l'eau
+qui a transsudé; mais en Égypte l'on boit celle
+qui reste dans le vase.</p>
+
+<p>Depuis quelques années, l'action du Nil sur le
+terrain de l'Égypte est devenue un problème qui
+partage les savants et les naturalistes. En considérant
+la quantité de limon que le fleuve dépose, et
+en rapprochant les témoignages des anciens des
+observations des modernes, plusieurs pensent que
+le Delta a pris un accroissement considérable tant
+en élévation qu'en étendue. Savary vient de donner
+plus de poids à cette opinion, dans les Lettres
+qu'il a publiées sur l'Égypte; mais comme
+les faits et les autorités qu'il allègue me donnent
+des résultats différents des siens, je crois devoir
+porter nos contradictions au tribunal du public.
+La discussion en devient d'autant plus nécessaire
+que ce voyageur ayant demeuré deux ans sur les
+lieux, son témoignage ne tarderait pas de passer<a name="page_017" id="page_017"></a>
+en loi: établissons les questions, et traitons d'abord
+de l'agrandissement du Delta.</p>
+
+<p>Un historien grec, qui a dit sur l'Égypte ancienne
+presque tout ce que nous en savons, et
+ce que chaque jour constate, Hérodote d'Halicarnasse,
+écrivait, il y a 22 siècles:</p>
+
+<p>«L'Égypte, où abordent les Grecs (le Delta),
+est une terre acquise, un don du fleuve, ainsi
+que tout le pays marécageux qui s'étend en remontant
+jusqu'à trois jours de navigation»<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Les raisons qu'il allègue de cette assertion
+prouvent qu'il ne la fondait pas sur des préjugés.
+«En effet, ajoute-t-il, le terrain de l'Égypte, qui
+est un limon noir et gras, diffère absolument,
+et du sol de l'Afrique, qui est de sable rouge, et
+de celui de l'Arabie, qui est argileux et rocailleux... Ce
+limon est apporté de l'Éthiopie par
+le Nil... et les coquillages que l'on trouve dans
+le désert prouvent assez que jadis la mer s'étendait
+plus avant dans les terres.»</p>
+
+<p>En reconnaissant cet empiètement du fleuve si
+conforme à la nature, Hérodote n'en a pas déterminé
+les proportions. Savary a cru pouvoir le
+suppléer: examinons son raisonnement.</p>
+
+<p><i>En croissant en hauteur</i>, «l'Égypte<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a> s'est
+aussi augmentée en longueur; entre plusieurs<a name="page_018" id="page_018"></a>
+faits que l'histoire présente, j'en choisirai un
+seul. Sous le règne de Psammétique, les Milésiens
+abordèrent avec trente vaisseaux à l'embouchure
+Bolbitine, aujourd'hui celle de Rosette,
+et s'y fortifièrent. Ils bâtirent une ville
+qu'ils nommèrent <i>Metelis</i> (<i>Strabo</i>, lib. <span class="smcap">XVII</span>):
+c'est la même que <i>Faoué</i>, qui, dans les vocabulaires
+coptes, a conservé le nom de <i>Messil</i>. Cette
+ville, autrefois port de mer, s'en trouve actuellement
+éloignée de 9 lieues: c'est l'espace dont
+le Delta s'est prolongé depuis Psammétique jusqu'à
+nous.»</p>
+
+<p>Rien de si précis au premier aspect que ce raisonnement;
+mais en recourant à l'original, dont
+Savary s'autorise, on trouve que le fait principal
+manque. Voici le texte de Strabon, traduit à la
+lettre<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+<p>«Après l'embouchure Bolbitine, est un cap
+sablonneux et bas, appelé <i>Corne de l'Agneau</i>,
+lequel s'étend assez loin (en mer); puis vient la
+<i>Guérite de Persée</i> et le <i>Mur des Milésiens</i>: car
+les Milésiens, au temps de Kyaxares, roi des
+Mèdes, qui fut aussi le temps de Psammétique,
+roi d'Égypte, ayant abordé avec trente vaisseaux
+à l'embouchure Bolbitine, ils descendirent
+à terre, et construisirent l'ouvrage qui<a name="page_019" id="page_019"></a>
+porte leur nom. Quelque temps après, s'étant
+avancés vers le nome de Saïs, et ayant battu les
+troupes d'<i>Inarès</i> dans un combat sur le fleuve,
+ils fondèrent la ville de <i>Naucratis</i>, un peu au-dessous
+de <i>Schedia</i>. Après le <i>Mur des Milésiens</i>,
+en allant vers l'embouchure Sebennytique, sont
+des lacs, tels que celui de Rutos, etc.»</p>
+
+<p>Tel est le passage de Strabon au sujet des Milésiens;
+on n'y voit pas la moindre mention de
+<i>Metelis</i>, dont le nom même n'existe pas dans son
+ouvrage. C'est Ptolomée qui l'a fourni à d'Anville<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>,
+sans le rapporter aux Milésiens: et à
+moins que Savary ne prouve l'identité de <i>Metelis</i>
+et du <i>mur Milésien</i> par des recherches faites sur
+les lieux, on ne doit pas admettre ses conclusions.</p>
+
+<p>Il a pensé qu'Homère lui offrait un témoignage
+analogue dans les passages où il parle de la distance
+de l'île du Phare à l'Égypte: le lecteur va
+juger s'il est plus fondé. Je cite la traduction de
+madame Dacier<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, moins brillante, mais plus
+littérale qu'aucune autre; et ici le littéral nous
+importe le plus.</p>
+
+<p>«Dans la mer d'Égypte, vis-à-vis du Nil,» raconte
+Ménélas, «il y a une certaine île qu'on appelle<a name="page_020" id="page_020"></a>
+le Phare; elle est éloignée d'une des embouchures
+de ce fleuve, d'autant de chemin
+qu'en peut faire en un jour un vaisseau qui a
+le vent en poupe.» Et plus bas, Protée dit à
+Ménélas: «Le destin inflexible ne vous permet
+pas de revoir votre patrie.... que vous ne soyez
+retourné encore dans le fleuve Égyptus, et
+que vous n'ayez offert des hécatombes parfaites
+aux immortels.</p>
+
+<p>«Il dit,» reprend Ménélas, «et mon c&oelig;ur fut
+saisi de douleur et de tristesse, parce que ce
+dieu m'ordonnait de rentrer dans le fleuve
+Égyptus, dont le chemin est difficile et dangereux.»</p>
+
+<p>De ces passages, et surtout du premier, Savary
+veut induire que le Phare, aujourd'hui joint
+au rivage, en était jadis très-éloigné: mais lorsque
+Homère parle de la distance de cette île, il ne
+l'applique pas à ce <i>rivage</i> en face, comme l'a traduit
+le voyageur; il l'applique <i>à la terre d'Égypte</i>,
+au <i>fleuve du Nil</i>. En second lieu, par <i>journée de
+navigation</i>, on aurait tort d'entendre l'espace indéfini
+que pouvaient parcourir les vaisseaux ou,
+pour mieux dire, les bateaux des anciens. En
+usitant ce terme, les Grecs lui attribuaient une
+valeur fixe de 540 stades. Hérodote<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, qui
+nous apprend expressément ce fait, en donne<a name="page_021" id="page_021"></a>
+un exemple quand il dit que le Nil a empiété
+sur la mer le terrain qui va en remontant jusqu'à
+trois jours de navigation; et les 1,620 stades
+qui en résultent, reviennent au calcul plus précis
+de 1,500 stades, qu'il compte ailleurs d'Héliopolis
+à la mer. Or, en prenant avec d'Anville
+les 540 stades pour 27,000 toises, ou près d'un
+demi-degré<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, on trouve, par le compas, que
+cette mesure est la distance du Phare au Nil
+même; elle s'applique surtout à deux tiers de
+lieue au-dessus de Rosette, dans un local où l'on
+a quelque droit de placer la ville qui donnait son
+nom à l'embouchure Bolbitine; et il est remarquable
+que c'était celle que fréquentaient les
+Grecs, et où abordèrent les Milesiens, un siècle
+et demi après Homère. Rien ne prouve donc
+l'empiètement du Delta ou du continent aussi rapide
+qu'on le suppose; et si l'on voulait le soutenir,
+il resterait à expliquer comment ce rivage,
+qui n'a pas gagné une demi-lieue depuis
+Alexandre, en gagna 11 dans le temps infiniment
+moindre qui s'écoula de Ménélas à ce conquérant<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.»<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p>Il existait un moyen plus authentique d'évaluer
+cet empiètement; c'est la mesure positive de l'Égypte,
+donnée par Hérodote. Voici son texte: «La
+largeur de l'Égypte sur la mer, depuis le golfe
+Plintinite jusqu'au marais Serbonide, près du
+Casius, est de 3,600 stades; et sa longueur de
+la mer à Héliopolis est de 1,500 stades.»</p>
+
+<p>Ne parlons que de ce dernier article, le seul
+qui nous intéresse. Par des comparaisons faites avec
+cette sagacité qui lui était propre, d'Anville a prouvé
+que le stade d'Hérodote doit s'évaluer entre 50
+et 51 toises de France. En prenant ce dernier
+terme, les 1,500 stades équivalent à 76,000 toises,
+qui, à raison de 57,000 au degré sous ce parallèle,
+donnent un degré et près de 20 minutes
+et demie. Or, d'après les observations astronomiques
+de Niebuhr, voyageur du roi de Danemarck
+en 1761<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, la différence de latitude
+entre Héliopolis (aujourd'hui la Matarée) et la
+mer, étant d'un degré 29 minutes sous Damiât,
+et d'un degré 24 minutes sous Rosette, il en résulte<a name="page_023" id="page_023"></a>
+d'un côté 3 minutes et demie, ou une lieue
+et demie d'empiètement; et 8 minutes et demie,
+ou 3 lieues et demie de l'autre: c'est-à-dire que
+l'ancien rivage répond à 11,800 toises au-dessous
+de Rosette; ce qui s'éloigne peu du sens que
+je trouve au passage d'Homère, tandis que, sur
+la branche de Damiât, l'application tombe 950
+toises au-dessous de cette ville. Il est vrai qu'en
+mesurant immédiatement par le compas, la ligne
+du rivage remonte environ 3 lieues plus haut
+du côté de Rosette, et tombe sur Damiât même;
+ce qui vient du triangle opéré par la différence
+de longitude. Mais alors <i>Bolbitine</i>, mentionnée par
+Hérodote, est hors de limite; et il n'est plus vrai
+que Busiris (Abousir) soit, comme le dit Hérodote<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>,
+au milieu du Delta. On ne doit pas le
+dissimuler; ce que les anciens rapportent, et ce
+que nous connaissons du local, n'est point assez
+précis pour déterminer rigoureusement les empiètements
+successifs. Pour raisonner sûrement,
+il faudrait des recherches semblables à celles de
+Choiseul-Gouffier sur le Méandre<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, il faudrait
+des fouilles sur le terrain; et de pareils travaux
+exigent une réunion de moyens qui n'est donnée
+qu'à peu de voyageurs. Il y a surtout ici cette difficulté
+que le terrain sablonneux qui forme le bas<a name="page_024" id="page_024"></a>
+Delta, subit d'un jour à l'autre de grands changements.
+Le Nil et la mer n'en sont pas les seuls
+agents; le vent lui-même en est un puissant: tantôt
+il comble des canaux et repousse le fleuve,
+comme il a fait pour l'ancien bras Canopique;
+tantôt il entasse le sable et ensevelit les ruines,
+au point d'en faire perdre le souvenir. Niebuhr
+en cite un exemple remarquable. Pendant qu'il
+était à Rosette (en 1762), le hasard fit découvrir
+dans les collines de sable qui sont au sud de la
+ville, diverses ruines anciennes, et entre autres
+vingt belles colonnes de marbre d'un travail grec,
+sans que la tradition pût dire quel avait été le
+nom du lieu<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>. Tout le désert adjacent m'a paru
+dans le même cas. Cette partie jadis coupée de
+grands canaux et remplie de villes, n'offre plus
+que des collines d'un sable jaunâtre, très-fin, que
+le vent entasse au pied de tout obstacle, et qui souvent
+submerge les palmiers. Aussi, malgré le travail
+de d'Anville, ne peut-on se tenir assuré de l'application
+qu'il a faite de plusieurs lieux anciens au
+local actuel.</p>
+
+<p>Savary a été beaucoup plus exact dans ce qu'il
+rapporte d'une de ces révolutions du Nil<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>, par
+laquelle il paraît que jadis ce fleuve coula tout<a name="page_025" id="page_025"></a>
+entier dans la Libye, au sud de Memphis. Mais
+le récit d'Hérodote lui-même, dont il tire ce fait,
+souffre des difficultés. Ainsi, lorsque cet historien
+dit, d'après les prêtres d'Héliopolis, que Menès,
+premier roi d'Égypte, barra le coude que faisait
+le fleuve, deux lieues et quart (cent stades) au-dessus
+de Memphis<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, et qu'il creusa un lit nouveau
+à l'orient de cette ville, ne s'ensuit-il pas
+que Memphis avait été jusqu'alors dans un désert
+aride, loin de toute eau; cette hypothèse peut-elle
+s'admettre? Peut-on croire littéralement à ces
+immenses travaux de <i>Menès</i>, qui aurait fondé une
+ville citée comme existante avant lui; qui aurait
+creusé des canaux et des lacs, jeté des ponts,
+construit des palais, des temples, des quais, etc.:
+et tout cela dans l'origine première d'une nation,
+et dans l'enfance de tous les arts? Ce Menès lui-même
+est-il un être historique, et les récits des
+prêtres sur cette antiquité ne sont-ils pas tous
+mythologiques? Je suis donc porté à croire que
+le cours barré par Menès était seulement une dérivation
+nuisible à l'arrosement du Delta; et cette
+conjecture paraît d'autant plus probable, que,
+malgré le témoignage d'Hérodote, cette partie de
+la vallée, vue des pyramides, n'offre aucun étranglement
+qui fasse croire à un ancien obstacle.
+D'ailleurs, il me semble que Savary a trop pris<a name="page_026" id="page_026"></a>
+sur lui de faire aboutir à la digue mentionnée au-dessus
+de Memphis, le grand ravin appelé <i>bahr
+bela ma</i>, ou <i>fleuve sans eau</i>, comme indiquant
+l'ancien lit du Nil. Tous les voyageurs cités par
+d'Anville le font aboutir au Faïoume, dont il paraît
+une suite plus naturelle<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. Pour établir ce
+fait nouveau, il faudrait avoir vu les lieux; et je
+n'ai jamais ouï dire au Kaire que Savary se soit
+avancé plus au sud que les pyramides de <i>Djizé</i>.
+La formation du Delta, qu'il déduit de ce changement,
+répugne également à se concevoir; car, <i>dans
+cette révolution subite</i>, comment imaginer <i>que le
+poids énorme des eaux, qui vint se jeter à l'entrée
+du golfe<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, fit refluer celles de la mer</i>? Le
+choc de deux masses liquides ne produit qu'un
+mélange, dont il résulte bientôt un niveau commun;
+en faisant abonder plus d'eau, on dut couvrir
+davantage. Il est vrai que le voyageur ajoute:
+<i>Les sables et le limon que le Nil entraîne s'y amoncelèrent;
+l'île du Delta, peu considérable d'abord,
+sortit des eaux de la mer, dont elle recula les limites</i>.
+Mais comment une île sort-elle de la mer?<a name="page_027" id="page_027"></a>
+Les eaux courantes aplanissent bien plus qu'elles
+n'amoncellent: ceci nous conduit à la question de
+l'exhaussement.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE III.<br /><br />
+De l'exhaussement du Delta.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">H</span><small>ÉRODOTE</small>, qui l'a connue aussi bien que la
+précédente, ne s'est pas expliqué davantage sur
+ses proportions; mais il a rapporté un fait dont
+Savary s'appuie pour tirer des conséquences positives.
+Voici le précis de son raisonnement:</p>
+
+<p>«Du temps de Moeris, qui vivait 500 ans avant
+la guerre de Troie<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, 8 coudées suffisaient
+pour inonder le Delta (<i>Hérod.</i>, lib. <span class="smcap">II</span>) dans
+toute son étendue. Lorsque Hérodote vint en
+Égypte, il en fallait 15; sous l'empire des Romains,
+16; sous les Arabes, 17: aujourd'hui
+le terme favorable est 18, et le Nil croît jusqu'à
+22. Voilà donc, dans l'espace de 3,284 ans,
+le Delta élevé de quatorze coudées.»</p>
+
+<p>Oui, si l'on admet les faits tels qu'ils sont présentés;
+mais en les reprenant dans leurs sources,
+on trouve des accessoires qui dénaturent et les<a name="page_028" id="page_028"></a>
+principes et les conséquences. Citons d'abord le
+texte d'Hérodote.</p>
+
+<p>«Les prêtres égyptiens,» dit cet auteur<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>,
+rapportent qu'au temps du roi Moeris, le Nil
+inondait le Delta, en s'élevant seulement à 8
+coudées. De nos jours, s'il n'en atteint 16 ou
+au moins 15, il ne se répand pas sur le pays.
+Or, depuis la mort de Moeris jusqu'à ce moment,
+il ne s'est pas encore écoulé 900 ans.»</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary=""
+style="margin-left:2%;">
+<tr><td>Calculons: de Moeris à Hérodote,&nbsp; &nbsp; </td><td align="right">900 ans.</td></tr>
+<tr><td>d'Hérodote à l'an 1777, 2,237, ou,<br />
+si l'on veut,</td><td align="right"
+style="border-bottom:1px solid black;">2,240</td></tr>
+<tr><td align="right"><span class="smcap">Total</span></td><td align="right">3,140</td></tr>
+</table>
+
+<p>Pourquoi cette différence de 144 ans en excès
+dans le calcul de Savary? pourquoi suit-il d'autres
+comptes que ceux de son auteur? Mais passons
+sur la chronologie.</p>
+
+<p>Du temps d'Hérodote, il fallait 16 coudées,
+ou au moins 15 pour inonder le Delta. Du temps
+des Romains, il n'en fallait pas davantage: 15
+et 16 sont toujours le terme désigné:</p>
+
+<p><i>Avant Pétrone</i>, dit Strabon<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>, <i>l'abondance
+ne régnait en Égypte que quand le Nil s'élevait à
+quatorze coudées</i>. Mais ce gouverneur obtenant<a name="page_029" id="page_029"></a>
+par art ce que refusait la nature, on a vu <i>sous sa
+préfecture l'abondance régner à</i> 12. Les Arabes
+ne s'expriment pas autrement. Il existe un livre
+en leur langue qui contient le tableau de toutes
+les crues du Nil, depuis la 27<sup>e</sup> année de l'hégire
+(622) jusqu'à la 875<sup>e</sup> (1470); et cet ouvrage
+constate que, dans les époques les plus récentes,
+toutes les fois que le Nil a 14 coudées de profondeur
+dans son lit, il y a récolte et provision pour
+une année; que s'il en a 16, il y a provision
+pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant
+à 18, il y a disette; ce qui revient exactement
+au récit d'Hérodote. Le livre que je cite est
+arabe, mais ses résultats sont aux mains de tout
+le monde; il suffit de consulter le mot <i>Nil</i> dans
+la Bibliothèque orientale de d'Herbelot, ou les
+<i>extraits</i> de Kâlkâchenda, dans le <i>Voyage</i> du docteur
+Shaw.</p>
+
+<p>La nature des coudées ne peut faire équivoque.
+Fréret, d'Anville et Bailly ont prouvé que la coudée
+égyptienne, toujours définie 24 doigts, égalait
+20 et demi de nos pouces<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>; et la coudée
+actuelle, appelée <i>drâa masri</i>, est précisément
+divisée en 24 doigts, et revient à 20 et demi de<a name="page_030" id="page_030"></a>
+nos pouces. Mais les colonnes employées pour
+mesurer la hauteur du fleuve ont subi une altération
+qu'il importe de ne pas omettre.</p>
+
+<p>«Dans les premiers temps que les Arabes occupèrent
+l'Égypte,» a dit <i>Kâlkâchenda</i>, «ils s'aperçurent
+que, lorsque le Nil n'atteignait pas le
+terme de l'abondance, chacun s'empressait de
+faire sa provision pour l'année; ce qui troublait
+incontinent l'ordre public. On en porta plainte
+au kalif Omar, qui donna ordre à <i>Amrou</i> d'examiner
+la chose; et voici ce qu'Amrou lui manda:
+Ayant fait les recherches que vous nous avez
+prescrites, nous avons trouvé que quand le Nil
+monte à 14 coudées, il procure une récolte <i>suffisante</i>
+pour l'année; que s'il atteint 16 coudées,
+elle est <i>abondante</i>; mais qu'à 12 et à 18 elle
+est mauvaise. Or, ce fait étant connu du peuple
+par les proclamations d'usage, il s'ensuit des
+mesures qui portent du trouble dans le commerce.»</p>
+
+<p>Omar, pour remédier à cet abus, eût peut-être
+voulu abolir les proclamations; mais la chose n'étant
+pas praticable, il imagina, sur l'avis d'Abou-taaleb,
+un expédient qui vint au même but. Jusqu'alors
+la <i>colonne de mesure</i>, dite <i>nilomètre</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>,
+avait été divisée par coudées de 24 doigts; Omar la
+fit détruire, et, lui en substituant une autre qu'il<a name="page_031" id="page_031"></a>
+établit dans l'île de Rouda, il prescrivit que les 12
+coudées inférieures fussent composées de 28
+doigts au lieu de 24, pendant que les coudées
+supérieures resteraient comme auparavant à 24.
+De là il arriva que désormais, lorsque le Nil
+marqua 12 coudées sur la colonne, il en avait
+réellement 14; car ces 12 coudées ayant chacune
+4 doigts en excès, il en résultait une surabondance
+de 48 doigts ou deux coudées. Alors,
+quand on proclama 14 coudées, terme d'une
+récolte <i>suffisante</i>, l'inondation était réellement
+au degré <i>d'abondance</i>: la multitude, partout
+trompée par les mots, s'en laissa imposer. Mais
+cette altération n'a pu échapper aux historiens
+arabes; et ils ajoutèrent que les colonnes du <i>Said</i>
+ou haute Égypte continuèrent d'être divisées par
+24 doigts; que le terme 18 (vieux style) fut toujours
+nuisible; que 19 était très-rare, et 20 presqu'un
+prodige<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<p>Rien n'est donc moins constant que la progression
+alléguée, et nous pouvons établir contre elle
+un premier fait: que dans une période connue de
+18 siècles, l'état du Nil n'a pas changé. Comment<a name="page_032" id="page_032"></a>
+arrive-t-il donc aujourd'hui qu'il se montre si différent?
+Comment, depuis l'an 1473, a-t-il passé si
+subitement de 15 à 22? Ce problème me paraît facile
+à résoudre. Je n'en chercherai pas l'explication
+dans les faits physiques, mais dans les accessoires
+de la chose. Ce n'est point le Nil qui a
+changé; c'est la colonne, ce sont ses dimensions.
+Le mystère dont les Turcs l'enveloppent empêche
+la plupart des voyageurs de s'en assurer;
+mais Pocoke, qui parvint à la voir en 1739, rapporte
+que tout était confus et inégal dans l'échelle
+des coudées. Il observe même qu'elle lui parut
+neuve, et cette circonstance fait penser que les
+Turks, à l'imitation d'Omar, se sont permis une
+nouvelle altération. Enfin, il est un fait qui lève
+tout doute à cet égard: Niebuhr<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, qu'on ne
+suspectera pas d'avoir imaginé une observation,
+ayant mesuré en 1762 les vestiges de l'inondation
+sur un mur de Djizé, a trouvé que, le 1<sup>er</sup> juin, le Nil
+avait baissé de vingt-quatre pieds de France. Or
+vingt-quatre pieds réduits en coudées, à raison de
+vingt pouces et demi chacune, font précisément
+quatorze coudées un pouce. Il est vrai qu'il reste
+encore dix-huit jours de décroissance; mais en les
+portant à une demi-coudée par une estimation
+dont Pocoke fournit les termes de comparaison,<a name="page_033" id="page_033"></a><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>
+on n'a que quatorze coudées et demie,
+qui reviennent exactement au calcul ancien.</p>
+
+<p>Il est un dernier fait allégué par Savary, auquel
+je ne puis non plus souscrire sans restrictions. «<i>Depuis
+mon séjour en Égypte</i>,» dit-il, lettre 1<sup>re</sup>,
+p. 14, j'ai fait deux fois le tour du Delta, je l'ai
+même traversé par le canal de Menoufe. Le fleuve
+coulait à pleines rives dans les grandes branches
+de Rosette, de Damiette, et dans celles qui traversent
+l'intérieur du pays; mais il ne débordait
+pas sur la terre, excepté dans les lieux bas, où
+l'on saignait les digues pour arroser les campagnes
+couvertes de riz.»</p>
+
+<p><i>De là il conclut</i> «que le Delta est actuellement
+dans la situation la plus favorable pour l'agriculture,
+parce qu'en perdant l'inondation, cette
+île a gagné, chaque année, les trois mois que la
+Thébaïde reste sous les eaux.» Il faut l'avouer,
+rien de plus étrange que ce gain. Si le Delta a gagné
+à n'être plus inondé, pourquoi désira-t-on
+si fort de tout temps l'inondation?&mdash;<i>Les saignées
+y suppléent.</i>&mdash;Mais on a tort de comparer le Delta
+aux marais de la Seine. L'eau n'est à fleur de terre
+que vers la mer; partout ailleurs, elle est inférieure
+au niveau du sol, et le rivage s'élève d'autant<a name="page_034" id="page_034"></a>
+plus qu'on remonte davantage. Enfin, si je
+dois citer mon témoignage, j'atteste que descendant
+du Kaire à Rosette par le canal de Menoufe,
+j'ai observé, les 26, 27 et 28 septembre 1783,
+que, quoique les eaux se retirassent depuis plus
+de quinze jours, les campagnes étaient encore submergées
+en partie, et qu'elles portaient aux lieux
+découverts les traces de l'inondation. Le fait allégué
+par Savary ne peut donc être attribué qu'à
+une mauvaise inondation; et l'on ne doit point
+croire que l'exhaussement ait changé l'état du
+Delta<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, ni que les Égyptiens soient réduits à n'avoir
+plus d'eau que par des moyens mécaniques,
+aussi dispendieux que bornés.<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a></p>
+
+<p>Il nous reste à résoudre la difficulté des huit
+coudées de Moeris, et je ne pense pas qu'elle ait
+des causes d'une autre nature. Il paraît qu'après
+ce prince, il arriva une révolution dans les mesures,
+et que d'une coudée l'on en fit deux. Cette
+conjecture est d'autant plus probable, que du
+temps de Moeris, l'Égypte ne formait pas un
+même royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan<a name="page_035" id="page_035"></a>
+à la mer. Sésostris, qui fut postérieur à
+Moeris, les réunit par conquête. Mais après ce
+prince, ils rentrèrent dans leur division, qui dura
+jusqu'à Psammetik. Cette révolution dans les mesures
+conviendrait très-bien à Sésostris qui en
+opéra une générale dans le gouvernement. C'est
+lui qui établit des lois et une administration nouvelles;
+qui fit élever des digues et des chaussées
+pour asseoir les villes et les villages, et creuser
+une quantité de canaux telle, dit Hérodote,<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>
+que l'Égypte abandonna les chariots dont elle
+avait jusqu'alors fait usage.</p>
+
+<p>Au reste, il est bon d'observer que les degrés
+de l'inondation ne sont pas les mêmes par toute
+l'Égypte. Ils suivent au contraire une règle de diminution
+graduelle, à mesure que le fleuve descend.
+A Asouan, le débordement est d'un sixième
+plus fort qu'au Kaire; et lorsque dans cette dernière
+ville on compte vingt-sept pieds, à peine en
+a-t-on quatre à Rosette et à Damiât. La raison
+en est qu'outre la masse d'eau qu'absorbent les
+terrains, le fleuve resserré dans un seul lit et dans
+une vallée étroite, s'élève davantage: quand au<a name="page_036" id="page_036"></a>
+contraire il a passé le Kaire, n'étant plus contenu
+par les montagnes, et se divisant en mille
+rameaux, il arrive nécessairement que sa nappe
+perd en profondeur ce qu'elle gagne en surface.</p>
+
+<p>On jugera sans doute, d'après ce que j'ai dit,
+que l'on s'est trop tôt flatté de connaître les termes
+précis de l'agrandissement et de l'exhaussement
+du Delta. Mais en rejetant des circonstances
+illusoires, je ne prétends pas nier le fond même
+des faits; leur existence est trop bien attestée par
+le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par
+exemple, l'exhaussement du sol me paraît prouvé
+par un fait sur lequel on a peu insisté. Quand
+on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses,
+comme en mars, on remarque, à mesure que l'on
+remonte, que le rivage s'élève graduellement au-dessus
+de l'eau; en sorte que si à Rosette il en
+excède de deux pieds de niveau, il l'excède de
+trois et quatre dès Faoué, et de plus de douze
+au Kaire<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>: or, en raisonnant sur ce fait, on en
+peut tirer la preuve d'un exhaussement par dépôt;
+car la couche du limon étant en proportion
+avec l'épaisseur des nappes d'eau qui la déposent,
+elle doit être plus forte ou plus faible, selon que<a name="page_037" id="page_037"></a>
+ces nappes sont plus ou moins profondes, et nous
+ayons vu qu'elles observent une gradation analogue
+d'Asouan à la mer.</p>
+
+<p>D'un autre côté, l'accroissement du Delta s'annonce
+d'une manière frappante par la forme de
+l'Égypte sur la Méditerranée. Quand on en considère
+la projection sur une carte, on voit que le
+terrain qui est dans la ligne du fleuve, ce terrain
+formé d'une matière étrangère, a pris une saillie
+demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie
+et d'Afrique qu'il déborde, ont une direction
+rentrante vers le fond du Delta, qui décèle que
+jadis ce terrain fut un golfe que le temps a rempli.</p>
+
+<p>Ce comblement, commun à tous les fleuves,
+s'est exécuté par un mécanisme qui leur est également
+commun: les eaux des pluies et des neiges
+roulant des montagnes dans les vallées, ne cessent
+d'entraîner les terres qu'elles arrachent par leur
+chute. La partie pesante de ces débris, comme
+les cailloux et les sables, s'arrête bientôt, si un
+courant rapide ne la chasse. Mais si les eaux ne
+trouvent qu'un terreau fin et léger, elles s'en chargent
+en abondance, et en roulent les bancs avec
+facilité. Le Nil, qui a trouvé de pareils matériaux
+dans l'Abissinie et l'Afrique intérieure, s'en est
+servi pour hâter ses travaux; ses eaux s'en sont
+chargées, son lit s'en est rempli; souvent même
+il s'en embarrasse au point d'être gêné dans son
+cours. Mais quand l'inondation lui rend ses forces,<a name="page_038" id="page_038"></a>
+il chasse ces bancs vers la mer, en même temps
+qu'il en amène d'autres pour la saison suivante:
+arrivées à son embouchure, les boues s'entassent
+et forment des grèves, parce que la pente ne donne
+plus assez d'action au courant, et parce que la mer
+forme un équilibre de résistance. La stagnation
+qui s'ensuit force la partie ténue, qui jusqu'alors
+avait surnagé, à se déposer, et elle se dépose surtout
+aux lieux où il y a moins de mouvement,
+tels que les rivages. Ainsi la côte s'enrichit peu à
+peu des débris du pays supérieur du Delta même;
+car si le Nil enlève à l'Abissinie pour donner à la
+Thébaïde, il enlève à la Thébaïde pour porter
+au Delta, et au Delta pour porter à la mer. Partout
+où ses eaux ont un courant, il dépouille le
+même sol qu'il enrichit. Quand on remonte au
+Kaire dans les eaux basses, on voit partout les
+bords taillés à pic, s'écrouler par pans. Le Nil qui
+les mine par le pied, privant d'appui leur terre
+légère, elle tombe dans son lit. Dans les grandes
+eaux, elle s'imbibe, se délaye; et lorsque le soleil
+et la sécheresse reviennent, elle se gerce et s'écroule
+encore par grands pans que le Nil entraîne.
+C'est ainsi que plusieurs canaux se sont comblés,
+et que d'autres se sont élargis, en élevant sans
+cesse le lit du fleuve. Le plus fréquenté de nos
+jours, celui qui vient de <i>Nadir</i> à la branche de
+Damiât, est dans ce cas. Ce canal, creusé d'abord
+de main d'homme, est devenu semblable à<a name="page_039" id="page_039"></a>
+la Seine en plusieurs endroits. Il supplée même
+à la branche-mère qui va de <i>Batn el Baqara</i> à
+<i>Nadir</i>, et qui se comble au point que si on ne
+la dégorge pas, elle finira par devenir terre ferme:
+la raison en est que le fleuve tend sans cesse à la
+ligne droite dans laquelle il a plus de force; c'est
+par cette même raison qu'il a préféré la branche
+Bolbitine, qui n'était d'abord qu'un canal factice,
+à la branche Canopique<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
+
+<p>De ce mécanisme du fleuve, il résulte encore
+que les principaux comblemens doivent se faire
+sur la ligne des plus grandes embouchures et du
+plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme
+à cette théorie. En jetant l'&oelig;il sur la carte, on
+s'aperçoit que la saillie des terres est surtout dans
+la direction des branches de Rosette et de Damiât.
+Le terrain latéral et l'intermédiaire sont demeurés
+lac et marais indivis entre le continent et la
+mer, parce que les petits canaux qui s'y rendent
+n'ont pu opérer qu'un comblement imparfait. Ce
+n'est qu'avec la plus grande lenteur que les dépôts
+et les limons s'élèvent; sans doute même ce moyen
+ne parviendrait jamais à les porter au-dessus des
+eaux, s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif
+qui est la mer. C'est elle qui travaille sans relâche
+à élever le niveau des rives basses au-dessus de
+ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer<a name="page_040" id="page_040"></a>
+sur le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils
+rencontrent en arrivant; leur battement accumule
+ensuite cette digue légère, et lui donne un exhaussement
+qu'elle n'eût jamais pris dans les eaux
+tranquilles. Ce fait est sensible pour quiconque
+marche au bord de la mer, sur un rivage bas et
+mouvant: mais il faut que la mer n'ait pas de
+courant sur la plage; car si elle perd aux lieux où
+elle est en <i>remous</i>, elle gagne à ceux où elle est
+en mouvement. Quand les grèves sont enfin à fleur
+d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au
+lieu de dire qu'elle en élève le niveau au-dessus
+de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le niveau
+de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on
+creuse, rassemblent en de petits espaces les
+nappes qui étaient répandues sur de plus grands<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.
+C'est ainsi que le Delta a dû se former avec une
+lenteur qui a demandé plus de siècles que nous
+n'en connaissons; mais le temps ne manque pas
+à la nature<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>.<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<p>Il reste certainement beaucoup d'observations
+à faire ou à recommencer dans ce pays; mais,<a name="page_042" id="page_042"></a>
+comme je l'ai déja dit, elles ont de grandes difficultés.
+Pour les vaincre, il faudrait du temps, de
+l'adresse et de la dépense; à bien des égards
+même, les obstacles accessoires sont plus graves
+que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait
+une épreuve récente pour le nilomètre. En vain
+a-t-il tenté de séduire les gardiens; en vain a-t-il
+donné et promis des sequins aux <i>crieurs</i>, pour
+en obtenir les vraies hauteurs du Nil; leurs rapports
+contradictoires ont prouvé leur mauvaise
+foi ou leur ignorance commune. On dira peut-être
+qu'il faudrait établir des colonnes dans des
+maisons particulières; mais ces opérations, simples
+en théorie, sont impossibles en pratique: on s'exposerait
+à des risques trop graves. Cette curiosité
+même que les Francs portent avec eux, chagrine
+de plus en plus les Turks. Ils pensent que l'on
+en veut à leur pays; et ce qui se passe de la part
+des Russes, joint à des préjugés répandus, affermit
+leurs soupçons. C'est un bruit général dans
+l'empire à ce moment, que <i>les temps prédits sont
+arrivés; que la puissance et la religion des Musulmans<a name="page_043" id="page_043"></a>
+vont être détruites; que le roi Jaune va
+venir établir un empire nouveau, etc.</i> Mais il est
+temps de reprendre nos idées.</p>
+
+<p>Je passe légèrement sur la saison<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> du débordement,
+assez connue; sur sa gradation insensible
+et non subite comme celle de nos rivières;
+sur ses diversités qui le montrent tantôt faible et
+tantôt fort, quelquefois même nul: cas très-rare,
+mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous
+ces objets sont trop connus pour les répéter; on
+sait également que les causes de ces phénomènes
+qui furent une énigme pour les anciens<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>, n'en
+sont plus une pour les Européens. Depuis que
+leurs voyageurs leur ont appris que l'Abissinie et
+la partie adjacente de l'Afrique sont inondées de
+pluie en mai, juin et juillet, ils ont conclu, avec
+raison, que ce sont ces pluies qui, par la disposition
+du terrain, affluant de mille rivières, se rassemblent
+dans une même vallée, pour venir sur<a name="page_044" id="page_044"></a>
+des rives lointaines offrir le spectacle imposant
+d'une masse d'eau qui emploie trois mois à s'écouler.
+On laisse aux physiciens grecs cette action
+des vents de nord ou étésiens, qui, par une prétendue
+pression, arrêtaient le cours du fleuve; il
+est même étonnant qu'ils aient jamais admis cette
+explication; car le vent n'agissant que sur la surface
+de l'eau, il n'empêche point le fond d'obéir
+à la pente. En vain des modernes ont allégué
+l'exemple de la Méditerranée, qui, par la durée
+des vents d'est, découvre la côte de Syrie d'un
+pied ou un pied et demi, pour recouvrir de la
+même quantité celles d'Espagne et de Provence,
+et qui, par les vents d'ouest, opère l'inverse: il
+n'y a aucune comparaison entre une mer sans
+pente et un fleuve, entre la nappe de la Méditerranée
+et celle du Nil, entre vingt-six pieds et
+dix-huit pouces.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE IV.<br /><br />
+Des vents et de leurs phénomènes.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">C</span><small>ES</small> vents du nord, dont le retour a lieu chaque
+année aux mêmes époques, ont un emploi plus
+vrai, celui de porter en Abissinie une prodigieuse
+quantité de nuages. Depuis avril jusqu'en juillet,<a name="page_045" id="page_045"></a>
+on ne cesse d'en voir remonter vers le sud, et
+l'on serait quelquefois tenté d'en attendre de la
+pluie; mais cette terre brûlée leur demande en
+vain un bienfait qui doit lui revenir sous une
+autre forme. Jamais il ne pleut dans le Delta en
+été; dans tout le cours de l'année même, il y
+pleut rarement, et en petite quantité. L'année 1761,
+observée par Niebuhr, fut un cas extraordinaire
+que l'on cite encore. Les accidens que les pluies
+causèrent dans la basse Égypte, dont une foule
+de villages, bâtis en terre, s'écroulèrent, prouvent
+assez qu'on y regarde comme rare cette abondance
+d'eau. Il faut d'ailleurs observer qu'il pleut
+d'autant moins que l'on s'élève davantage vers le
+Saïd. Ainsi, il pleut plus souvent à Alexandrie et
+à Rosette qu'au Kaire, et au Kaire qu'à <i>Minié</i>. La
+pluie est presque un prodige à <i>Djirdjé</i>. Nous autres
+habitants de contrées humides, nous ne concevons
+pas comment un pays peut subsister sans
+pluie<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>; mais dans l'Égypte, outre la somme d'eau
+dont la terre fait provision lors de l'inondation,
+les rosées qui tombent dans les nuits d'été suffisent
+à la végétation. Les melons d'eau, connus
+à Marseille sous le nom de <i>pastèques</i>, du mot
+arabe <i>battik</i>, en sont une preuve sensible; car<a name="page_046" id="page_046"></a>
+souvent ils n'ont au pied qu'une poussière sèche;
+et cependant leurs feuilles ne manquent pas de fraîcheur.
+Ces rosées ont de commun avec les pluies
+qu'elles sont plus abondantes vers la mer, et plus
+faibles à mesure qu'elles s'en éloignent; et elles
+en diffèrent en ce qu'elles sont moindres l'hiver,
+et plus fortes l'été. A Alexandrie, dès le coucher
+du soleil, en avril, les vêtements et les terrasses
+sont trempés comme s'il avait plu. Comme les
+pluies encore, ces rosées sont fortes ou faibles,
+à raison de l'espèce du vent qui souffle. Le sud
+et le sud-est n'en donnent point; le nord en apporte
+beaucoup, et l'ouest encore davantage. On
+explique aisément ces différences, quand on observe
+que les deux premiers viennent des déserts
+de l'Afrique et de l'Arabie, où ils ne trouvent pas
+une goutte d'eau; que le nord, au contraire, et
+l'ouest chassent sur l'Égypte l'évaporation de la
+Méditerranée, qu'ils traversent, l'un dans sa largeur,
+et l'autre dans toute sa longueur. Je trouve
+même, en comparant mes observations à ce sujet
+en Provence, en Syrie et en Égypte, à celles
+de Niebuhr en Arabie et à Bombai, que cette position
+respective des mers et des continents est
+la cause des diverses qualités d'un même vent
+qui se montre pluvieux dans un pays, pendant
+qu'il est toujours sec dans l'autre; ce qui dérange
+beaucoup les systèmes des astrologues anciens et
+modernes, sur les influences des planètes.<a name="page_047" id="page_047"></a></p>
+
+<p>Un autre phénomène aussi remarquable, est
+le retour périodique de chaque vent, et son appropriation,
+pour ainsi dire, à certaines saisons
+de l'année. L'Égypte et la Syrie offrent en ce
+genre une régularité digne de fixer l'attention.</p>
+
+<p>En Égypte, lorsque le soleil se rapproche de
+nos zones, les vents qui se tenaient dans les parties
+de l'est, passent aux rumbs de nord, et s'y
+fixent. Pendant juin, ils soufflent constamment
+nord et nord-ouest; aussi est-ce la vraie saison du
+passage au Levant, et un vaisseau peut espérer de
+jeter l'ancre en Cypre ou à Alexandrie, le quatorzième
+et quelquefois le onzième jour de son
+départ de Marseille. Les vents continuent en juillet
+de souffler nord, variant à droite et à gauche
+du nord-ouest au nord-est. Sur la fin de juillet, dans
+tout le cours d'août et la moitié de septembre, ils
+se fixent nord pur, et ils sont modérés, plus vifs
+le jour, plus calmes la nuit; alors même il règne
+sur la Méditerranée une bonace générale, qui prolonge
+les retours en France jusqu'à soixante-dix
+et quatre-vingt jours.</p>
+
+<p>Sur la fin de septembre, lorsque le soleil repasse
+la ligne, les vents reviennent vers l'est, et
+sans y être fixés, ils en soufflent plus que d'aucun
+autre rumb, le nord seul excepté. Les vaisseaux
+profitent de cette saison, qui dure tout octobre
+et une partie de novembre, pour revenir en Europe,
+et les traversées pour Marseille sont de<a name="page_048" id="page_048"></a>
+trente à trente-cinq jours. A mesure que le soleil
+passe à l'autre tropique, les vents deviennent plus
+variables, plus tumultueux; leurs régions les plus
+constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest.
+Ils se maintiennent tels en décembre, janvier et
+février, qui, pour l'Égypte comme pour nous,
+sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de la
+Méditerranée, entassées et appesanties par le froid
+de l'air, se rapprochent de la terre, et forment
+les brouillards et les pluies. Sur la fin de février
+et en mars, quand le soleil revient vers l'équateur,
+les vents tiennent plus que dans aucun autre
+temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier
+mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit régner
+le sud-est, le sud pur et le sud-ouest. Ils sont
+mêlés d'ouest, de nord et d'est; celui-ci devient
+le plus habituel sur la fin d'avril; et pendant mai,
+il partage avec le nord l'empire de la mer, et rend
+les retours en France encore plus courts que dans
+l'autre équinoxe.</p>
+
+<p class="csp">
+DU VENT CHAUD, OU KAMSÎN.</p>
+
+<p>Ces vents du sud dont je viens de parler, ont
+en Égypte le nom générique de vents de <i>cinquante</i>
+(jours)<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, non qu'ils durent cinquante jours de
+suite, mais parce qu'ils paraissent plus fréquemment<a name="page_049" id="page_049"></a>
+dans les 50 jours qui entourent l'équinoxe.
+Les voyageurs les ont fait connaître en Europe
+sous le nom de vents <i>empoisonnés</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, ou, plus
+correctement, <i>vents chauds du désert</i>. Telle est
+en effet leur propriété; elle est portée à un point
+si excessif, qu'il est difficile de s'en faire une
+idée sans l'avoir éprouvée; mais on en peut comparer
+l'impression à celle qu'on reçoit de la bouche
+d'un four banal, au moment qu'on en tire
+le pain. Quand ces vents commencent à souffler,
+l'air prend un aspect inquiétant. Le ciel, toujours
+si pur en ces climats, devient trouble; le soleil
+perd son éclat, et n'offre plus qu'un disque violacé.
+L'air n'est pas nébuleux, mais gris et poudreux,
+et réellement il est plein d'une poussière
+très-déliée qui ne se dépose pas et qui pénètre
+partout. Ce vent, toujours léger et rapide, n'est
+pas d'abord très-chaud; mais à mesure qu'il prend
+de la durée, il croît en intensité. Les corps animés
+le reconnaissent promptement au changement
+qu'ils éprouvent. Le poumon, qu'un air trop raréfié
+ne remplit plus, se contracte et se tourmente.
+La respiration devient courte, laborieuse; la peau
+est sèche, et l'on est dévoré d'une chaleur interne.
+On a beau se gorger d'eau, rien ne rétablit la<a name="page_050" id="page_050"></a>
+transpiration. On cherche en vain la fraîcheur;
+les corps qui avaient coutume de la donner trompent
+la main qui les touche. Le marbre, le fer,
+l'eau, quoique le soleil soit voilé, sont chauds.
+Alors on déserte les rues, et le silence règne
+comme pendant la nuit. Les habitants des villes
+et des villages s'enferment dans leurs maisons, et
+ceux du désert dans leurs tentes ou dans les puits
+creusés en terre, où ils attendent la fin de ce
+genre de tempête. Communément elle dure trois
+jours: si elle passe, elle devient insupportable.
+Malheur aux voyageurs qu'un tel vent surprend
+en route loin de tout asile! ils en subissent tout
+l'effet, qui est quelquefois porté jusqu'à la mort.
+Le danger est surtout au moment des rafales;
+alors la vitesse accroît la chaleur au point de tuer
+subitement avec des circonstances singulières; car
+tantôt un homme tombe frappé entre deux autres
+qui restent sains, et tantôt il suffit de se porter
+un mouchoir aux narines, ou d'enfoncer le nez
+dans un trou de sable, comme font les chameaux,
+ou de fuir au galop comme font les Arabes qui
+sentent venir la <i>mofette</i>, nom qui paraît en effet
+convenir à cet air: il est d'ailleurs constant qu'il
+est plus dangereux de Mossul à Bagdad qu'en aucun
+autre lieu; ce que l'on attribue à la qualité
+sulfureuse et minéralogique du pays qu'il parcourt
+depuis l'Euphrate. Il est remarquable qu'il n'incommode
+pas les caravanes qui sont alors sur la<a name="page_051" id="page_051"></a>
+route de Damas à Alep; à Bagdad, il est mortel
+sur les minarets, sur les terrasses, sur le pont,
+et non dans les lieux bas. Si l'on ajoute qu'aussitôt
+après la mort il y a hémorrhagie par le nez et par
+la bouche, que le cadavre demeure chaud, enfle,
+devient bleu, et se déchire aisément, il paraîtra
+de plus en plus probable que cet air meurtrier
+est un air inflammable, chargé dans certains cas
+d'acide sulfureux.</p>
+
+<p>Une autre qualité de ce vent est son extrême
+sécheresse; elle est telle, que l'eau dont on arrose
+un appartement s'évapore en peu de minutes. Par
+cette extrême aridité, il flétrit et dépouille les
+plantes; et en pompant trop subitement l'émanation
+des corps animés, il crispe la peau, ferme
+les pores, et cause cette chaleur fébrile qui accompagne
+toute transpiration supprimée.</p>
+
+<p>Ces vents chauds ne sont point particuliers à
+l'Égypte; ils ont lieu en Syrie, plus cependant sur
+la côte et dans le désert que sur les montagnes.
+Niebuhr les a trouvés en Arabie, à Bombai, dans
+le Diarbekr; l'on en éprouve aussi en Perse, en
+Afrique, et même en Espagne: partout leurs effets
+se ressemblent, mais leur direction diffère selon
+les lieux. En Égypte, le plus violent vient du sud-sud-ouest;
+à la <i>Mekke</i>, il vient de l'est; à <i>Surate</i>,
+du nord; à <i>Barsa</i>, du nord-ouest; à <i>Bagdad</i>, de
+l'ouest; et en <i>Syrie</i>, du sud-est. Ce contraste, qui
+embarrasse au premier coup d'&oelig;il, devient à la<a name="page_052" id="page_052"></a>
+réflexion le moyen de résoudre l'énigme. En examinant
+les sites géographiques, on trouve que
+c'est toujours des continents déserts que vient le
+vent chaud; et en effet, il est naturel que l'air
+qui couvre les immenses plaines de la Lybie et de
+l'Arabie, n'y trouvant ni ruisseaux, ni lacs, ni
+forêts, s'y échauffe par l'action d'un soleil ardent,
+par la réflexion du sable, et prenne le degré de
+chaleur et de sécheresse dont il est capable. S'il
+survient une cause quelconque qui détermine un
+courant à cette masse, elle s'y précipite, et porte
+avec elle les qualités étonnantes qu'elle a acquises.
+Il est si vrai que ces qualités sont dues à l'action
+du soleil sur les sables, que ces mêmes vents n'ont
+point dans toutes les saisons la même intensité. En
+Égypte, par exemple, on assure que les vents du
+sud, en décembre et janvier, sont aussi froids que
+le nord; et la raison en est que le soleil, passé à
+l'autre tropique, n'embrase plus l'Afrique septentrionale,
+et que l'Abissinie, si montueuse, est
+couverte de neige: il faut que le soleil se soit
+rapproché de l'équateur pour produire ces phénomènes.
+Par une raison semblable, le sud a un
+effet bien moindre en Chypre, où il arrive rafraîchi
+par les vapeurs de la Méditerranée. Dans cette
+île, c'est le nord qui le remplace; on s'y plaint
+qu'en été il est d'une chaleur insupportable, pendant
+qu'il est glacial en hiver: ce qui résulte évidemment
+de l'Asie mineure, qui, dans l'été, est<a name="page_053" id="page_053"></a>
+embrasée, pendant qu'en hiver elle est couverte
+de glaces. Au reste, ce sujet offre une foule de
+problèmes faits pour piquer la curiosité d'un physicien.
+Ne serait-il pas en effet intéressant de
+savoir:</p>
+
+<p>1º D'où vient ce rapport des saisons et de la
+marche du soleil à l'espèce des vents et aux régions
+d'où ils soufflent?</p>
+
+<p>2º Pourquoi, sur toute la Méditerranée, les
+rumbs de nord sont les plus habituels, au point
+que sur 12 mois on peut dire qu'ils en règnent 9?</p>
+
+<p>3º Pourquoi les vents d'est reviennent si régulièrement
+après les équinoxes, et pourquoi à
+cette époque il y a communément un coup de
+vent plus fort?</p>
+
+<p>4º Pourquoi les rosées sont plus abondantes
+en été qu'en hiver; et pourquoi les nuages étant
+un effet de l'évaporation de la mer, et l'évaporation
+étant plus forte l'été que l'hiver, il y a cependant
+plus de nuages l'hiver que l'été?</p>
+
+<p>5º Enfin pourquoi la pluie est si rare en Égypte,
+et pourquoi les nuages se rendent de préférence
+en Abissinie?</p>
+
+<p>Mais il est temps d'achever le tableau physique
+que j'ai commencé.<a name="page_054" id="page_054"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE V.<br /><br />
+Du climat et de l'air.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>E</small> climat de l'Égypte passe avec raison pour
+très-chaud, puisqu'en juillet et août le thermomètre
+de Réaumur se soutient, dans les appartements
+les plus tempérés, à 24 et 25 degrés au-dessus
+de la glace<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>. Au Saïd, il monte encore
+plus haut, quoique je ne puisse rien dire de
+précis à cet égard. Le voisinage du soleil, qui
+dans l'été est presque perpendiculaire, est sans
+doute une cause première de cette chaleur;
+mais quand on considère que d'autres pays,
+sous la même latitude, sont plus frais, on juge
+qu'il en existe une seconde cause aussi puissante
+que la première, laquelle est le niveau du terrain
+peu élevé au-dessus de la mer. A raison de
+cette température, l'on ne doit distinguer que
+deux saisons en Égypte, le printemps et l'été,<a name="page_055" id="page_055"></a>
+c'est-à-dire la fraîcheur et les chaleurs. Ce second
+état dure depuis mars jusqu'en novembre, et
+même dès la fin de février le soleil, à neuf heures
+du matin, n'est pas supportable pour un Européen.
+Dans toute cette saison, l'air est embrasé,
+le ciel étincelant, et la chaleur accablante pour
+les corps qui n'y sont pas habitués. Sous l'habit
+le plus léger, et dans l'état du plus grand repos,
+on fond en sueur. Elle devient même si nécessaire,
+que la moindre suppression est une
+maladie; en sorte qu'au lieu du salut ordinaire,
+<i>Comment vous portez-vous?</i> on devrait dire: <i>Comment
+suez-vous?</i> L'éloignement du soleil tempère
+un peu ces chaleurs. Les vapeurs de la terre,
+abreuvée par le Nil, et celles qu'apportent les vents
+d'ouest et du nord, absorbant le feu répandu
+dans l'air, procurent une fraîcheur agréable, et
+même des froids piquants, si l'on en voulait croire
+les naturels et quelques négociants européens;
+mais les Égyptiens, presque nus et accoutumés
+à suer, frissonnent à la moindre fraîcheur. Le
+thermomètre, qui se tient au plus bas en février
+à 9 et 8 degrés de Réaumur au-dessus de la
+glace, fixe nos idées à cet égard, et l'on peut
+dire que la neige et la grêle sont des phénomènes
+que tel Égyptien de cinquante ans n'a jamais vus.
+Quant à nos négociants, ils doivent leur sensibilité
+à l'abus des fourrures; il est porté au point
+que dans l'hiver ils ont souvent deux ou trois enveloppes<a name="page_056" id="page_056"></a>
+de renard, et que dans les ardeurs de
+juin ils conservent l'hermine ou le petit-gris; ils
+prétendent que la fraîcheur qu'on éprouve à l'ombre
+en est une raison indispensable; et en effet les
+courants du nord et d'ouest, qui règnent presque
+toujours, établissent une assez grande fraîcheur
+partout où le soleil ne donne pas: mais le n&oelig;ud
+secret et plus véritable est que la pelisse est le
+galon de la Turkie et l'objet favori du luxe; elle
+est l'enseigne de l'opulence, l'étiquette de la dignité,
+parce que l'investiture des places importantes
+est toujours constatée par le présent d'une
+pelisse, comme si l'on voulait dire à l'homme qu'on
+revêt, qu'il est désormais assez grand seigneur
+pour ne s'occuper qu'à transpirer.</p>
+
+<p>Avec ces chaleurs et l'état marécageux qui dure
+trois mois, on pourrait croire que l'Égypte est un
+pays malsain: ce fut ma première pensée en y arrivant;
+et lorsque je vis au Kaire les maisons de
+nos négociants assises le long du <i>Kalidi</i>, où l'eau
+croupit jusqu'en avril, je crus que les exhalaisons
+devaient leur causer bien des maladies; mais leur
+expérience trompe cette théorie: les émanations
+des eaux stagnantes, si meurtrières en Chypre et
+à Alexandrette, n'ont point cet effet en Égypte.
+La raison m'en paraît due à la siccité habituelle
+de l'air, établie, et par le voisinage de l'Afrique et
+de l'Arabie, qui aspirent sans cesse l'humidité, et
+par les courants perpétuels des vents qui passent<a name="page_057" id="page_057"></a>
+sans obstacle. Cette siccité est telle, que les viandes
+exposées, même en été, au vent du nord, ne se
+putréfient point, mais se dessèchent et se durcissent
+à l'égal du bois. Les déserts offrent des cadavres
+ainsi desséchés, qui sont devenus si légers,
+qu'un homme soulève aisément d'une seule main
+la charpente entière d'un chameau<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<p>A cette sécheresse, l'air joint un état salin dont
+les preuves s'offrent partout. Les pierres sont rongées
+de natron, et l'on en trouve dans les lieux
+humides de longues aiguilles cristallisées que l'on
+prendrait pour du salpêtre. Le mur du jardin des
+jésuites au Kaire, bâti avec des briques et de la
+terre, est partout recouvert d'une croûte de ce natron,
+épaisse comme un écu de 6 livres; et lorsqu'on
+a inondé les carrés de ce jardin avec l'eau
+du <i>Kalidj</i>, on voit, à sa retraite, la terre brillante
+de toutes parts de cristaux blancs que l'eau n'a
+certainement pas apportés, puisqu'elle ne donne
+aucun indice de sel au goût et à la distillation.</p>
+
+<p>C'est sans doute cette propriété de l'air et de
+la terre, jointe à la chaleur, qui donne à la végétation
+une activité presque incroyable dans nos
+climats froids. Partout où les plantes ont de l'eau,<a name="page_058" id="page_058"></a>
+leurs développements se font avec une rapidité
+prodigieuse. Quiconque va au Kaire ou à Rosette
+peut constater que l'espèce de courge appelée
+<i>qara</i>, pousse en 24 heures des filons de près
+de 4 pouces de long. Mais une observation importante,
+par laquelle je termine, est que ce
+sol paraît exclusif et intolérant. Les plantes
+étrangères y dégénèrent rapidement: ce fait est
+constaté par des observations journalières. Nos
+négociants sont obligés de renouveler chaque
+année les graines, et de faire venir de Malte des
+choux-fleurs, des betteraves, des carottes et des
+salsifis. Ces graines semées réussissent d'abord
+très-bien; mais si l'on sème ensuite les graines
+qu'elles produisent, il n'en résulte que des plantes
+étiolées. Pareille chose est arrivée aux abricots,
+aux poires et aux pêches qu'on a transportés à
+Rosette. La végétation de cette terre paraît trop
+brusque pour bien nourrir des tissus spongieux
+et charnus; il faudrait que la nature s'y fût accoutumée
+par gradation, et que le climat se les fût
+appropriés par les soins de la culture.<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<h2><a name="ETAT_POLITIQUE_E" id="ETAT_POLITIQUE_E"></a>ÉTAT POLITIQUE<br /><br />
+DE<br /><br />
+L'ÉGYPTE.</h2>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.<br /><br />
+Des diverses races des habitants de l'Égypte.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">A</span><small>U</small> milieu des révolutions qui n'ont cessé d'agiter
+la fortune des peuples, il est peu de pays qui
+aient conservé purs et sans mélange leur habitants
+naturels et primitifs. Partout cette même cupidité
+qui porte les individus à empiéter sur leurs propriétés
+respectives, a suscité les nations les unes
+contre les autres: l'issue de ce choc d'intérêts et
+de forces a été d'introduire dans les états un étranger
+vainqueur, qui, tantôt usurpateur insolent, a
+dépouillé la nation vaincue du domaine que la nature
+lui avait accordé; et tantôt conquérant plus
+timide ou plus civilisé, s'est contenté de participer
+à des avantages que son sol natal lui avait refusés.
+Par-là se sont établies dans les états des
+races diverses d'habitants, qui quelquefois, se rapprochant
+de m&oelig;urs et d'intérêts, ont mêlé leur<a name="page_060" id="page_060"></a>
+sang; mais qui, le plus souvent, divisés par des
+préjugés politiques ou religieux, ont vécu rassemblés
+sur le même sol sans jamais se confondre.
+Dans le premier cas, les races, perdant par leur
+mélange les caractères qui les distinguaient, ont
+formé un peuple homogène où l'on n'a plus aperçu
+les traces de la révolution. Dans le second, demeurant
+distinctes, leurs différences perpétuées sont
+devenues un monument qui a survécu aux siècles,
+et qui peut, en quelques cas, suppléer au silence
+de l'histoire.</p>
+
+<p>Tel est le cas de l'Égypte: enlevée depuis 23
+siècles à ses propriétaires naturels, elle a vu s'établir
+successivement dans son sein des Perses,
+des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des
+Arabes, des Géorgiens, et enfin cette race de Tartares
+connus sous le nom de Turks ottomans. Parmi
+tant de peuples, plusieurs y ont laissé des vestiges
+de leur passage; mais comme dans leur succession
+ils se sont mêlés, il en est résulté une confusion
+qui rend moins facile à connaître le caractère de
+chacun. Cependant on peut encore distinguer dans
+la population de l'Égypte quatre races principales
+d'habitants.</p>
+
+<p>La 1<sup>re</sup> et la plus répandue est celle des Arabes,
+qu'on doit diviser en 3 classes: 1º La postérité
+de ceux qui, lors de l'invasion de ce pays
+par Amrou, l'an 640, accoururent de l'Hedjâz et<a name="page_061" id="page_061"></a>
+de toutes les parties de l'Arabie s'établir dans ce
+pays justement vanté par son abondance. Chacun
+s'empressa d'y posséder des terres, et bientôt le
+Delta fut rempli de ces étrangers, au préjudice des
+Grecs vaincus. Cette première race, qui s'est perpétuée
+dans la classe actuelle des <i>fellâhs ou laboureurs</i>
+et des artisans, a conservé sa physionomie
+originelle; mais elle a pris une taille plus forte et
+plus élevée: effet naturel d'une nourriture plus
+abondante que celle des déserts. En général les
+paysans d'Égypte atteignent 5 pieds 4 pouces;
+plusieurs vont à 5 pieds 6 et 7; leur corps est
+musculeux sans être gras, et robuste comme
+il convient à des hommes endurcis à la fatigue.
+Leur peau hâlée par le soleil est presque noire;
+mais leur visage n'a rien de choquant. La plupart
+ont la tête d'un bel oval, le front large et
+avancé, et sous un sourcil noir un &oelig;il noir, enfoncé
+et brillant; le nez assez grand, sans être
+aquilin; la bouche bien taillée et toujours de belles
+dents. Les habitans des villes, plus mélangés, ont
+une physionomie moins uniforme, moins prononcée.
+Ceux des villages, au contraire, ne s'alliant
+jamais que dans leurs familles, ont des caractères
+plus généraux, plus constants, et quelque chose
+de rude dans l'aspect, qui tire sa cause des passions
+d'une ame sans cesse aigrie par l'état de
+guerre et de tyrannie qui les environne.</p>
+
+<p>2º Une deuxième classe d'Arabes est celle des<a name="page_062" id="page_062"></a>
+Africains ou Occidentaux<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, venus à diverses
+reprises et sous divers chefs se réunir à la première;
+comme elle, ils descendent des conquérants
+musulmans qui chassèrent les Grecs de la Mauritanie;
+comme elle, ils exercent l'agriculture et les
+métiers; mais ils sont plus spécialement répandus
+dans le <i>Saïd</i>, où ils ont des villages et même des
+princes particuliers.</p>
+
+<p>3º. La 3<sup>e</sup> classe est celle des <i>Bedouins</i> ou
+hommes des déserts<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>, connus des anciens sous
+le nom de <i>Scenites</i>, c'est-à-dire habitant sous des
+tentes. Parmi ceux-là, les uns, dispersés par familles,
+habitent les rochers, les cavernes, les
+ruines et les lieux écartés où il y a de l'eau; les
+autres, réunis par tribus, campent sous des tentes
+basses et enfumées, et passent leur vie dans un
+voyage perpétuel. Tantôt dans le désert, tantôt
+sur les bords du fleuve, ils ne tiennent à la terre
+qu'autant que l'intérêt de leur sûreté ou la subsistance
+de leurs troupeaux les y attachent. Il est des
+tribus qui, chaque année, après l'inondation,
+arrivent du sein de l'Afrique pour profiter des
+herbes nouvelles, et qui au printemps se renfoncent
+dans le désert; d'autres sont stables en<a name="page_063" id="page_063"></a>
+Égypte, et y louent des terrains qu'ils ensemencent
+et changent annuellement. Toutes observent
+entre elles des limites convenues qu'elles ne
+franchissent point, sous peine de guerre. Toutes
+ont à peu près le même genre de vie, les mêmes
+usages, les mêmes m&oelig;urs. Ignorants et pauvres, les
+Bédouins conservent un caractère original, distinct
+des nations qui les environnent. Pacifiques dans
+leur camp, ils sont partout ailleurs dans un état
+habituel de guerre. Les laboureurs, qu'ils pillent,
+les haïssent; les voyageurs, qu'ils dépouillent,
+en médisent; les Turks, qui les craignent, les divisent
+et les corrompent. On estime que leurs tribus
+en Égypte pourraient former trente mille cavaliers;
+mais ces forces sont tellement dispersées
+et désunies, qu'on les y traite comme des voleurs
+et des vagabonds.</p>
+
+<p>Une seconde race d'habitants est celle des <i>Coptes</i>,
+appelés en arabe <i>el Qoubt</i>. On en trouve plusieurs
+familles dans le Delta; mais le grand nombre habitent
+le <i>Saïd</i>, où ils occupent quelquefois des
+villages entiers. L'histoire et la tradition attestent
+qu'ils descendent du peuple dépouillé par les
+Arabes, c'est-à-dire de ce mélange d'Égyptiens, de
+Perses, et surtout de Grecs qui, sous les Ptolémées
+et les Constantins, ont si long-temps possédé
+l'Égyte. Ils diffèrent des Arabes par leur religion,
+qui est le christianisme; mais ils sont encore
+distincts des chrétiens par leur secte, qui est<a name="page_064" id="page_064"></a>
+celle d'Eutychès. Leur adhésion aux opinions théologiques
+de cet homme leur a attiré de la part
+des autres Grecs des persécutions qui les ont rendus
+irréconciliables. Lorsque les Arabes conquirent
+le pays, ils en profitèrent pour les affaiblir mutuellement.
+Les <i>Coptes</i> ont fini par expulser leurs
+rivaux; et comme ils connaissent de tout temps
+l'administration intérieure de l'Égypte, ils sont
+devenus les dépositaires des registres des terres
+et des tribus. Sous le nom d'<i>écrivains</i>, ils sont au
+Kaire les <i>intendants</i>, les <i>secrétaires</i> et les <i>traitants</i> du
+gouvernement et des beks. Ces <i>écrivains</i>, méprisés
+des <i>Turks</i> qu'ils servent, et haïs des paysans qu'ils
+vexent, forment une espèce de corps dont est
+chef l'écrivain du <i>commandant</i> principal. C'est lui
+qui dispose de tous les emplois de cette partie,
+qu'il n'accorde, selon l'esprit de ce gouvernement,
+qu'à prix d'argent.</p>
+
+<p>On prétend que le nom de <i>Coptes</i> leur vient de
+la ville de <i>Coptos</i>, où ils se retirèrent, dit-on, lors
+des persécutions des Grecs; mais je lui crois une
+origine plus naturelle et plus ancienne. Le terme
+arabe <i>Qoubti</i>, un <i>Copte</i>, me semble une altération
+évidente du grec <i>Ai-goupti-os</i>, un <i>Égyptien</i>; car on
+doit remarquer que <i>y</i> était prononcé <i>ou</i> chez les
+anciens Grecs, et que les Arabes n'ayant, ni <i>g</i> devant
+<i>a o u</i>, ni la lettre <i>p</i>, remplacent toujours ces
+lettres par <i>q</i> et <i>b</i>: les <i>Coptes</i> sont donc proprement<a name="page_065" id="page_065"></a>
+les représentans des <i>Égyptiens</i><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>; et il est
+un fait singulier qui rend cette acception encore
+plus probable. En considérant le visage de beaucoup
+d'individus de cette race, j'y ai trouvé un
+caractère particulier qui a fixé mon attention:
+tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux,
+qui n'est ni grec ni arabe; tous ont le visage
+bouffi, l'&oelig;il gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse;
+en un mot, une vraie figure de mulâtre. J'étais
+tenté de l'attribuer au climat<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, lorsque, ayant été
+visiter le Sphinx, son aspect me donna le mot de
+l'énigme. En voyant cette tête caractérisée <i>nègre</i>
+dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable<a name="page_066" id="page_066"></a>
+d'Hérodote, où il dit<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>: <i>Pour moi, j'estime
+que les Colches sont une colonie des Égyptiens, parce
+que, comme eux, ils ont la peau noire et les cheveux
+crépus</i>; c'est-à-dire, que les anciens Égyptiens
+étaient de vrais nègres de l'espèce de tous
+les naturels d'Afrique<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>; et dès lors on explique<a name="page_067" id="page_067"></a>
+comment leur sang, allié depuis plusieurs siècles
+à celui des Romains et des Grecs, a dû perdre
+l'intensité de sa première couleur, en conservant
+cependant l'empreinte de son moule originel. On
+peut même donner à cette observation une étendue
+très-générale, et poser en principe que la
+physionomie est une sorte de monument propre
+en bien des cas à constater ou éclaircir les témoignages
+de l'histoire, sur les origines des peuples.
+Parmi nous, un laps de neuf cents ans n'a
+pu effacer la nuance qui distinguait les habitans
+des Gaules, de ces <i>hommes du Nord</i>, qui, sous
+Charles-le-Gros, vinrent occuper la plus riche de
+nos provinces. Les voyageurs qui vont par mer de
+Normandie en Danemarck, parlent avec surprise
+de la ressemblance fraternelle des habitans de ces
+deux contrées, conservée malgré la distance des
+lieux et des temps. La même observation se présente,
+quand on passe de Franconie en Bourgogne;
+et si l'on parcourait avec attention la
+France, l'Angleterre ou toute autre contrée, on y
+trouverait la trace des émigrations écrite sur la
+face des habitans. Les Juifs n'en portent-ils pas
+d'ineffaçables, en quelque lieu qu'ils soient établis?
+Dans les états où la noblesse représente un peuple
+étranger introduit par conquête, si cette noblesse
+ne s'est point alliée aux indigènes, ses individus
+ont une empreinte particulière. Le sang
+kalmouque se distingue encore dans l'Inde; et si<a name="page_068" id="page_068"></a>
+quelqu'un avait étudié les diverses nations de
+l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait
+peut-être des analogies qu'on a oubliées.</p>
+
+<p>Mais en revenant à l'Égypte, le fait qu'elle rend
+à l'histoire offre bien des réflexions à la philosophie.
+Quel sujet de méditation, de voir la barbarie
+et l'ignorance actuelle des Coptes, issues de
+l'alliance du génie profond des Égyptiens et de
+l'esprit brillant des Grecs; de penser que cette
+race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave
+et l'objet de nos mépris, est celle-là même à laquelle
+nous devons nos arts, nos sciences, et
+jusqu'à l'usage de la parole; d'imaginer enfin que
+c'est au milieu des peuples qui se disent les plus
+amis de la liberté et de l'humanité, que l'on a
+sanctionné le plus barbare des esclavages, et mis
+en problème <i>si les hommes noirs ont une intelligence
+de l'espèce des blancs</i>!</p>
+
+<p>Le langage est un autre monument dont les
+indications ne sont pas moins justes ni moins instructives.
+Celui dont usaient ci-devant les <i>Coptes</i>,
+s'accorde à constater les faits que j'établis. D'un
+côté, la forme de leurs lettres et la majeure partie
+de leurs mots démontrent que la nation grecque,
+dans un séjour de mille ans, a imprimé fortement
+son empreinte sur l'Égypte<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>; mais d'autre
+part, l'alphabet copte a cinq lettres, et le<a name="page_069" id="page_069"></a>
+dictionnaire beaucoup de mots qui sont comme
+les débris et les restes de l'ancien égyptien. Ces
+mots, examinés avec critique, ont une analogie
+sensible avec les idiomes des anciens peuples adjacents,
+tels que les Arabes, les Éthiopiens, les
+Syriens et même les riverains de l'Euphrate; et
+l'on peut établir comme un fait certain que toutes
+ces langues ne furent que des dialectes dérivés
+d'un fonds commun. Depuis plus de trois siècles,
+celui des Coptes est tombé en désuétude; les
+Arabes conquérants, en dédaignant l'idiome des
+peuples vaincus, leur ont imposé avec leur joug,
+l'obligation d'apprendre leur langue. Cette obligation
+même devint une loi, lorsque, sur la fin
+du premier siècle de l'<i>hedjire</i>, le kalife <i>Ouâled I<sup>er</sup></i>
+prohiba la langue grecque dans tout son empire:
+de ce moment l'arabe prit un ascendant universel;
+et les autres langues, reléguées dans les livres,
+ne subsistèrent plus que pour les savants qui les
+négligèrent. Tel a été le sort du copte dans les
+livres de dévotion et d'église, les seuls connus où
+il existe: les prêtres et les moines ne l'entendent
+plus; et en Égypte comme en Syrie, musulman
+ou chrétien, tout parle arabe et n'entend que
+cette langue.</p>
+
+<p>Il se présente à ce sujet des observations qui,
+dans la géographie et l'histoire, ne sont pas sans
+importance. Les voyageurs, en traitant des pays
+qu'ils ont vus, sont dans l'usage et souvent dans<a name="page_070" id="page_070"></a>
+l'obligation de citer des mots de la langue qu'on
+y parle. C'est une obligation, par exemple, s'il
+s'agit de noms propres de peuples, d'hommes, de
+villes, de rivières et d'autres objets particuliers
+au pays; mais de là est survenu l'abus, que transportant
+les mots d'une langue à l'autre, on les a
+défigurés à les rendre méconnaissables. Ceci est
+arrivé surtout aux pays dont je traite; et il en est
+résulté, dans les livres d'histoire et de géographie,
+un chaos incroyable. Un Arabe qui saurait
+le français, ne reconnaîtrait pas dans nos cartes
+dix mots de sa langue, et nous-mêmes lorsque
+nous l'avons apprise, nous éprouvons le même
+inconvénient. Il a plusieurs causes.</p>
+
+<p>1º L'ignorance où sont la plupart des voyageurs
+de la langue arabe, et surtout de sa prononciation;
+et cette ignorance a été cause que
+leur oreille, novice à des sons étrangers, en a
+fait une comparaison vicieuse aux sons de leur
+propre langue.</p>
+
+<p>2º La nature de plusieurs prononciations qui
+n'ont point d'analogies dans la langue où on les
+transporte. Nous l'éprouvons tous les jours dans
+le <i>th</i> des Anglais et dans le <i>jota</i> des Espagnols:
+quiconque ne les a pas entendus, ne peut s'en
+faire une idée; mais c'est bien pis avec les Arabes,
+dont la langue a trois voyelles et sept à huit consonnes
+étrangères aux Européens. Comment les
+peindre pour leur conserver leur nature, et ne les<a name="page_071" id="page_071"></a>
+pas confondre avec d'autres qui font des sens différents<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>?</p>
+
+<p>3º Enfin, une troisième cause de désordre est
+la conduite des écrivains dans la rédaction des livres
+de cartes. En empruntant leurs connaissances
+de tous les Européens qui ont voyagé en
+Orient, ils ont adopté l'orthographe des noms
+propres, telle qu'ils l'ont trouvée dans chacun;
+mais ils n'ont pas fait attention que les diverses
+nations de l'Europe, en usant également des lettres
+romaines, leur donnent des valeurs différentes.
+Par exemple, l'<i>u</i> des Italiens n'est pas notre
+<i>u</i>, mais <i>ou</i>; leur <i>gh</i>, n'est pas <i>gé</i>, mais <i>gué</i>; leur
+<i>c</i>, n'est pas <i>cé</i>, mais <i>tché</i>: de là une diversité apparente
+de mots qui sont cependant les mêmes.
+C'est ainsi que celui qu'on doit écrire en français,
+<i>chaik</i> ou <i>chêk</i>, est écrit tour à tour <i>schek</i><a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>,
+<i>shekh</i>, <i>schech</i>, <i>sciek</i>, selon qu'on l'a tiré de l'anglais,
+de l'allemand ou de l'italien, chez qui ces
+combinaisons de <i>sh</i>, <i>sch</i>, <i>sc</i>, ne sont que notre
+<i>che</i>. Les Polonais écriraient <i>szech</i>, et les Espagnols,
+<i>chej</i>; cette différence de finale, <i>j</i>, <i>ch</i>, et<a name="page_072" id="page_072"></a>
+<i>kh</i>, vient de ce que la lettre arabe est le <i>jota</i> espagnol,
+<i>ch</i> allemand<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, qui n'existe point chez les
+Anglais, les Français et les Italiens. C'est encore
+par des raisons semblables, que les Anglais écrivent
+<i>Rooda</i>, l'île que les Italiens écrivent <i>Ruda</i>,
+et que nous devons prononcer comme les Arabes,
+<i>Rouda</i>; que Pocoke écrit <i>harammé</i>, pour <i>harâmi</i>,
+un <i>voleur</i>; que Niebuhr écrit <i>dsjebel</i>, pour <i>djebel</i>,
+une <i>montagne</i>; que d'Anville, qui a beaucoup
+usé de mémoires anglais, écrit <i>Shâm</i> pour
+<i>Châm</i>, la <i>Syrie</i>, <i>wadi</i> pour <i>ouâdi</i>, une vallée, et
+mille autres exemples.</p>
+
+<p>Par là, comme je l'ai dit, s'est introduit un désordre
+d'orthographe qui confond tout; et si l'on
+n'y remédie, il en résultera pour le moderne,
+l'inconvénient dont on se plaint pour l'ancien.
+C'est avec leur ignorance des langues <i>barbares</i>,
+et avec leur manie d'en plier les sons à leur
+gré, que les Grecs et les Romains nous ont fait
+perdre la trace des noms originaux, et nous ont
+privés d'un moyen précieux de reconnaître l'état
+ancien dans celui qui subsiste. Notre langue,
+comme la leur, a cette délicatesse; elle dénature
+tout, et notre oreille rejette comme barbare tout
+ce qui lui est inusité. Sans doute il est inutile d'introduire
+des sons nouveaux; mais il serait à propos<a name="page_073" id="page_073"></a>
+de nous rapprocher de ceux que nous traduisons,
+et de leur assigner, pour représentants, les
+plus rapprochés des nôtres, en leur ajoutant des
+signes convenus. Si chaque peuple en faisait autant,
+la nomenclature deviendrait une, comme
+ses modèles<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>; et ce serait un premier pas vers
+une opération qui devient de jour en jour plus
+pressante et plus facile, un alphabet général qui
+puisse convenir à toutes les langues, ou du moins
+à celles de l'Europe. Dans le cours de cet ouvrage,
+je citerai le moins qu'il me sera possible
+de mots arabes; mais lorsque j'y serai obligé,
+qu'on ne s'étonne pas si je m'éloigne souvent de
+l'orthographe de la plupart des voyageurs. A en
+juger par ce qu'ils ont écrit, il ne paraît pas
+qu'aucun ait saisi les vrais éléments de l'alphabet
+arabe, ni connu les principes à suivre dans la
+translation des mots à notre écriture<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Je reviens
+à mon sujet.</p>
+
+<p>Une troisième race d'habitants en Égypte est
+celle des <i>Turks</i>, qui sont les maîtres du pays, ou<a name="page_074" id="page_074"></a>
+qui du moins en ont le titre. Dans l'origine, ce
+nom de Turk n'était point particulier à la nation
+à qui nous l'appliquons; il désignait en général
+des peuples répandus à l'orient et même au nord
+de la mer Caspienne, jusqu'au-delà du lac Aral,
+dans les vastes contrées qui ont pris d'eux leur dénomination
+de <i>Tourk-estân</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Ce sont ces mêmes
+peuples dont les anciens Grecs ont parlé sous le
+nom de Parthes, de Massagètes, et même de Scythes,
+auquel nous avons substitué celui de <i>Tartares</i>.
+Pasteurs et vagabonds comme les Arabes
+bedouins, ils se montrèrent, dans tous les temps,
+guerriers farouches et redoutables. Ni Kyrus ni
+Alexandre ne purent les subjuguer; mais les Arabes
+furent plus heureux. Environ quatre-vingts
+ans après Mahomet, ils entrèrent, par ordre du
+kalife <i>Ouâled I</i>, dans les pays des Turks, et leur
+firent connaître leur religion et leurs armes. Ils
+leur imposèrent même des tributs; mais l'anarchie
+s'étant glissée dans l'empire, les gouverneurs rebelles
+se servirent d'eux pour résister aux <i>kalifes</i>,
+et ils furent mêlés dans toutes les affaires. Ils ne
+tardèrent pas d'y prendre un ascendant qui dérivait
+de leur genre de vie. En effet, toujours sous
+des tentes, toujours les armes à la main, ils formaient
+un peuple guerrier, et une milice rompue<a name="page_075" id="page_075"></a>
+à toutes les man&oelig;uvres des combats. Ils étaient
+divisés, comme les Bedouins, en tribus ou <i>camps</i>,
+appelés dans leur langue <i>ordou</i>, dont nous avons
+fait <i>horde</i>, pour désigner leurs peuplades. Ces
+tribus, alliées ou divisées entre elles pour leurs
+intérêts, avaient sans cesse des guerres plus ou
+moins générales; et c'est à raison de cet état, que
+l'on voit dans leur histoire plusieurs peuples également
+nommés <i>Turks</i>, s'attaquer, se détruire et
+s'expulser tour à tour. Pour éviter la confusion,
+je réserverai le nom de <i>Turks</i> propres à ceux de
+Constantinople, et j'appellerai <i>Turkmans</i> ceux qui
+les précédèrent.</p>
+
+<p>Quelques hordes de <i>Turkmans</i> ayant donc été
+introduites dans l'empire arabe, elles parvinrent
+en peu de temps à faire la loi à ceux qui les
+avaient appelées comme alliées ou comme stipendiaires.
+Les <i>kalifes</i> en firent eux-mêmes une expérience
+remarquable. <i>Motazzam</i><a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, frère et
+successeur d'<i>Almamoun</i>, ayant pris pour sa garde
+un corps de Turkmans, se vit contraint de
+quitter Bagdad à cause de leurs désordres. Après
+lui, leur pouvoir et leur insolence s'accrurent au
+point qu'ils devinrent les arbitres du trône et de
+la vie des princes; ils en massacrèrent trois en
+moins de trois ans. Les kalifes, délivrés de cette
+première tutelle, ne devinrent pas plus sages.<a name="page_076" id="page_076"></a>
+Vers 935, <i>Radi-b'ellah</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a> ayant encore déposé son
+autorité dans les mains d'un Turkman, ses successeurs
+retombèrent dans les premières chaînes;
+et sous la garde des <i>emirs-el-omara</i>, ils ne furent
+plus que des fantômes de puissance. Ce fut dans
+les désordres de cette anarchie qu'une foule de
+<i>hordes</i> turkmanes pénétrèrent dans l'empire, et
+qu'elles fondèrent divers états indépendants, plus
+ou moins passagers, dans le <i>Kerman</i>, le <i>Korasan</i>,
+à <i>Iconium</i>, à <i>Alep</i>, à <i>Damas</i> et en <i>Égypte</i>.</p>
+
+<p>Jusqu'alors les Turks actuels, distingués par le
+nom d'<i>Ogouzians</i>, étaient restés à l'orient de la
+Caspienne et vers le Djihoun; mais dans les premières
+années du 13<sup>e</sup> siècle, <i>Djenkiz-Kan</i> ayant
+amené toutes les tribus de la haute Tartarie contre
+les princes de <i>Balk</i> et de <i>Samarqand</i>, les Ogouzians
+ne jugèrent pas à propos d'attendre les <i>Mogols</i>:
+ils partirent sous les ordres de leur chef
+<i>Soliman</i>, et poussant devant eux leurs troupeaux,
+ils vinrent (en 1214) camper dans l'<i>Aderbedjân</i>,
+au nombre de cinquante mille cavaliers. Les Mogols
+les y suivirent, et les poussèrent plus à l'ouest
+dans l'Arménie. Soliman s'étant noyé (en 1220)
+en voulant passer l'Euphrate à cheval, <i>Ertogrul</i>
+son fils prit le commandement des hordes, et
+s'avança dans les plaines de l'Asie mineure, où
+des pâturages abondants attiraient ses troupeaux.<a name="page_077" id="page_077"></a>
+La bonne conduite de ce chef lui procura dans
+ces contrées une force et une considération qui
+firent rechercher son alliance par d'autres princes.
+De ce nombre fut le Turkman <i>Ala-el-din</i>, sultan
+à Iconium. Cet Ala-el-din se voyant vieux et inquiété
+par les Tartares de <i>Djenkiz-Kan</i>, accorda
+des terres aux Turks d'Ertogrul, et le fit même
+général de toutes ses troupes. Ertogrul répondit
+à la confiance du sultan, battit les <i>Mogols</i>, acquit
+de plus en plus du crédit et de la puissance, et
+les transmit à son fils <i>Osman</i>, qui reçut d'un <i>Ala-el-din</i>,
+successeur du premier, le Qofetân, le tambour
+et les queues de cheval, symboles du commandement
+chez tous les Tartares. Ce fut cet <i>Osman</i>
+qui, pour distinguer ses <i>Turks</i> des autres,
+voulut qu'ils portassent désormais son nom, et
+qu'on les appelât <i>Osmanlès</i>, dont nous avons fait
+Ottomans<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. Ce nouveau nom devint bientôt redoutable
+aux Grecs de Constantinople, sur qui
+Osman envahit des terrains assez considérables
+pour en faire un royaume puissant. Bientôt il lui
+en donna le titre, en prenant lui-même, en 1300,
+la qualité de <i>soltân</i>, qui signifie <i>souverain absolu</i>.
+On sait comment ses successeurs, héritiers de son
+ambition et de son activité, continuèrent de s'agrandir
+aux dépens des Grecs; comment de jour<a name="page_078" id="page_078"></a>
+en jour, leur enlevant des provinces en Europe
+et en Asie, ils les resserrèrent jusque dans les
+murs de Constantinople; et comment enfin Mahomet
+II, fils d'Amurat, ayant emporté cette ville
+en 1453, anéantit ce rejeton de l'empire de Rome.
+Alors les Turks, se trouvant libres des affaires
+d'Europe, reportèrent leur ambition sur les provinces
+du midi. Bagdâd, subjuguée par les Tartares,
+n'avait plus de kalifes depuis deux cents
+ans<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>; mais une nouvelle puissance formée en
+Perse, avait succédé à une partie de leurs domaines.
+Une autre, formée dans l'Égypte, dès le
+dixième siècle, et subsistant alors sous le nom de
+<i>Mamlouks</i>, en avait détaché la Syrie et le Diarbekr.
+Les Turks se proposèrent de dépouiller ces
+rivaux. <i>Bayazid</i>, fils de Mahomet, exécuta une
+partie de ce dessein contre le <i>sofi</i> de Perse, en
+s'emparant de l'Arménie; et Sélim son fils le compléta
+contre les <i>Mamlouks</i>. Ce sultan les ayant
+attirés près d'Alep en 1517, sous prétexte de l'aider
+dans la guerre de Perse, tourna subitement
+ses armes contre eux, et leur enleva de suite la
+Syrie et l'Égypte, où il les poursuivit. De ce moment
+le sang des Turks fut introduit dans ce pays;
+mais il s'est peu répandu dans les villages. On ne
+trouve presque qu'au Kaire des individus de cette<a name="page_079" id="page_079"></a>
+nation: ils y exercent les arts, et occupent les emplois
+de religion et de guerre. Ci-devant ils y
+joignaient toutes les places du gouvernement;
+mais depuis environ trente ans, il s'est fait une
+révolution tacite, qui, sans leur ôter le titre, leur
+a dérobé la réalité du pouvoir.</p>
+
+<p>Cette révolution a été l'ouvrage d'une quatrième
+et dernière race, dont il nous reste à parler. Ses
+individus, nés tous au pied du Caucase, se distinguent
+des autres habitans par la couleur blonde
+de leurs cheveux, étrangère aux naturels de l'Égypte.
+C'est cette espèce d'hommes que nos croisés
+y trouvèrent dans le treizième siècle, et qu'ils
+appelèrent <i>Mamelus</i>, ou plus correctement <i>Mamlouks</i>.
+Après avoir demeuré presque anéantis
+pendant deux cent trente ans sous la domination
+des Ottomans, ils ont trouvé moyen de reprendre
+leur prépondérance. L'histoire de cette milice, les
+faits qui l'amenèrent pour la première fois en
+Égypte, la manière dont elle s'y est perpétuée et
+rétablie, enfin son genre de gouvernement, sont
+des phénomènes politiques si bizarres, qu'il est
+nécessaire de donner quelques pages à leur développement.<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE II.<br /><br />
+Précis de l'histoire des Mamlouks.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>ES</small> Grecs de Constantinople, avilis par un gouvernement
+despotique et bigot, avaient vu, dans
+le cours du septième siècle, les plus belles provinces
+de leur empire devenir la proie d'un peuple
+nouveau. Les Arabes, exaltés par le fanatisme de
+<i>Mahomet</i>, et plus encore par le délire de jouissances
+jusqu'alors inconnues, avaient conquis, en
+quatre-vingts ans, tout le nord de l'Afrique jusqu'aux
+Canaries, et tout le midi de l'Asie jusqu'à
+l'Indus et aux déserts tartares. Mais le livre du
+<i>prophète</i>, qui enseignait la méthode des ablutions,
+des jeûnes et des prières, n'avait point appris la
+science de la législation, ni ces principes de la
+morale naturelle, qui sont la base des empires et
+des sociétés. Les Arabes savaient vaincre et nullement
+gouverner: aussi l'édifice informe de leur
+puissance ne tarda-t-il pas de s'écrouler. Le vaste
+empire des <i>kalifes</i>, passé du despotisme à l'anarchie,
+se démembra de toutes parts. Les gouverneurs
+temporels, désabusés de la sainteté de leur
+chef spirituel, s'érigèrent partout en souverains,<a name="page_081" id="page_081"></a>
+et formèrent des états indépendants. L'Égypte ne
+fut pas la dernière à suivre cet exemple; mais ce
+ne fut qu'en 969<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a> qu'il s'y établit une puissance
+régulière, dont les princes, sous le nom de <i>kalifes
+fâtmîtes</i>, disputèrent à ceux de Bagdâd jusqu'au
+titre de leur dignité. Ces derniers, à cette époque,
+privés de leur autorité par la milice turkmane,
+n'étaient plus capables de réprimer ces prétentions.
+Ainsi les <i>kalifes</i> d'Égypte restèrent maîtres paisibles
+de ce riche pays, et ils en eussent pu former
+un état puissant. Mais toute l'histoire des Arabes
+s'accorde à prouver que cette nation n'a jamais
+connu <i>la science du gouvernement</i>. Les souverains
+d'Égypte, despotes comme ceux de Bagdâd, marchèrent
+par les mêmes routes à la même destinée.
+Ils se mêlèrent de querelles de sectes, ils en firent
+même de nouvelles, et persécutèrent pour avoir
+des prosélytes. L'un d'eux, nommé <i>Hâkem-b'amr-ellâh</i><a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>,
+eut l'extravagance de se faire reconnaître
+pour dieu incarné, et la barbarie de mettre le feu
+au Kaire pour se désennuyer. D'autres dissipèrent
+les fonds publics par un luxe bizarre. Le peuple
+foulé les prit en aversion; et leurs courtisans, enhardis
+par leur faiblesse, aspirèrent à les dépouiller.
+Tel fut le cas d'<i>Adhad-el-dîn</i>, dernier rejeton de
+cette race. Après une invasion des croisés, qui lui<a name="page_082" id="page_082"></a>
+avaient imposé un tribut, un de ses généraux,
+déposé, le menaça de lui enlever un pouvoir dont
+il se montrait peu digne. Se sentant incapable de
+résister par lui-même, et sans espoir dans sa nation
+qu'il avait aliénée, il eut recours aux étrangers.
+En vain le raisonnement et l'expérience de
+tous les temps lui dictaient que ces étrangers, dépositaires
+de sa personne, en seraient aussi les
+maîtres; une première imprudence en nécessita
+une seconde: il appela une race de Turkmans et
+de Kourdes qui s'étaient fait un état dans le nord
+de la Syrie, et il implora <i>Nour-el-dîn</i>, souverain
+d'Alep, qui dévorant déja l'Égypte, se hâta d'y
+envoyer une armée. Elle délivra effectivement
+<i>Adhad</i> du tribut des Francs et des prétentions
+de son général; mais le kalife ne fit que changer
+d'ennemis: on ne lui laissa que l'ombre de la puissance;
+et <i>Selâh-el-dîn</i>, qui prit, en 1171, le commandement
+des troupes, finit par le faire étrangler.
+C'est ainsi que les Arabes d'Égypte furent assujettis
+à des étrangers, dont les princes commencèrent
+une nouvelle dynastie dans la personne
+de <i>Selâh-el-dîn</i>.</p>
+
+<p>Pendant que ces choses se passaient en Égypte,
+pendant que les croisés d'Europe se faisaient
+chasser de Syrie pour leurs désordres, des mouvements
+extraordinaires préparaient d'autres révolutions
+dans la haute Asie. Djenkiz-Kan, devenu
+seul chef de presque toutes les hordes tartares,<a name="page_083" id="page_083"></a>
+n'attendait que le moment d'envahir les états voisins:
+une insulte faite à des marchands sous sa
+protection, détermina sa marche contre le sultan
+de Balk et l'orient de la Perse. Alors, c'est-à-dire
+vers 1218, ces contrées devinrent le théâtre d'une
+des plus sanglantes calamités dont l'histoire des
+conquérants fasse mention. Les Mogols, le fer et
+la flamme à la main, pillant, égorgeant, brûlant,
+sans distinction d'âge ni de sexe, réduisirent tout
+le pays du Sihoun au Tigre en un désert de cendres
+et d'ossements. Ayant passé au nord de la
+Caspienne, ils poussèrent leurs ravages jusque
+dans la Russie et le Cuban. Ce fut cette expédition,
+arrivée en 1227, dont les suites introduisirent
+les Mamlouks en Égypte. Les Tartares, las
+d'égorger, avaient ramené une foule de jeunes
+esclaves des deux sexes; leurs camps et les marchés
+de l'Asie en étaient remplis. Les successeurs
+de <i>Selâh-el-dîn</i>, qui, à titre de <i>Turkmans</i>, conservaient
+des correspondances vers la Caspienne,
+virent dans cette rencontre une occasion de se
+former à bon marché une milice dont ils connaissaient
+la beauté et le courage. Vers l'an 1230,
+l'un d'eux fit acheter jusqu'à 12,000 jeunes gens
+qui se trouvèrent <i>Tcherkâsses</i>, <i>Mingreliens</i> et <i>Abazans</i>.
+Il les fit élever dans les exercices militaires,
+et en peu de temps il eut une légion des plus
+beaux et des meilleurs soldats de l'Asie, mais aussi
+des plus mutins, comme il ne tarda pas de l'éprouver.<a name="page_084" id="page_084"></a>
+Bientôt cette milice, semblable aux gardes
+prétoriennes, lui fit la loi. Elle fut encore plus audacieuse
+sous son successeur, qu'elle déposa. Enfin,
+en 1250, peu après le désastre de saint Louis, ces
+soldats tuèrent le dernier prince <i>turkman</i>, et lui
+substituèrent un de leurs chefs, avec le titre de
+<i>sultan</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>, en gardant pour eux celui de <i>Mamlouks</i>,
+qui signifie un esclave militaire<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.</p>
+
+<p>Telle est cette milice d'esclaves devenus despotes,
+qui depuis plusieurs siècles régit les destins
+de l'Égypte. Dès l'origine, les effets répondirent
+aux moyens: sans contrat social entre eux que
+l'intérêt du moment, sans droit public avec la nation
+que celui de la conquête, les Mamlouks
+n'eurent pour règle de conduite et de gouvernement
+que la violence d'une soldatesque effrenée
+et grossière. Le premier chef qu'ils élurent, ayant
+occupé cet esprit turbulent à la conquête de la
+Syrie, il obtint un règne de 17 ans; mais depuis
+lui pas un seul n'est parvenu à ce terme. Le fer,
+le cordon, le poison, le meurtre public ou l'assassinat
+privé, ont été le sort d'une suite de tyrans,
+dont on compte 47 dans une espace de 257<a name="page_085" id="page_085"></a>
+ans. Enfin, en 1517, Sélim, sultan des Ottomans,
+ayant pris et fait pendre Toumâm-bek, leur dernier
+chef, mit fin à cette dynastie<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.</p>
+
+<p>Selon les principes de la politique turke, Sélim
+devait exterminer tout le corps des Mamlouks;
+mais une vue plus raffinée le fit pour cette fois
+déroger à l'usage. Il sentit, en établissant un pacha
+dans l'Égypte, que l'éloignement de la capitale
+deviendrait une grande tentation de révolte,
+s'il lui confiait la même autorité que dans les autres
+provinces. Pour parer à cet inconvénient, il
+combina une forme d'administration telle, que les
+pouvoirs, partagés entre plusieurs corps, gardassent
+un équilibre qui les tînt tous dans sa dépendance:
+la portion des Mamlouks échappés à son
+premier massacre lui parut propre à ce dessein.
+Il établit donc un <i>diouân</i>, ou <i>conseil</i> de régence,
+qui fut composé du pacha et des chefs des 7 corps<a name="page_086" id="page_086"></a>
+militaires. L'office du pacha fut de notifier à ce
+conseil les ordres de la <i>Porte</i>, de faire passer le
+tribut, de veiller à la sûreté du pays contre les
+ennemis extérieurs, de s'opposer à l'agrandissement
+des divers partis; de leur côté, les membres
+du conseil eurent le droit de rejeter les ordres
+du pacha, en motivant les refus; de le déposer
+même, et de ratifier toutes les ordonnances civiles
+ou politiques. Quant aux <i>Mamlouks</i>, il fut
+arrêté qu'on prendrait parmi eux les 24 gouverneurs
+ou beks des provinces: on leur confia le
+soin de contenir les Arabes, de veiller à la perception
+des tributs et à toute la police intérieure;
+mais leur autorité fut purement passive, et ils ne
+durent être que les instruments des volontés du
+conseil. L'un d'eux, résidant au Kaire, eut le titre
+de <i>chaik-el-beled</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, qu'on doit traduire par
+<i>gouverneur de la ville</i>, dans un sens purement
+civil, c'est-à-dire, sans aucun pouvoir militaire.</p>
+
+<p>Le sultan établit aussi des tributs, dont une
+partie fut destinée à soudoyer 20,000 hommes de
+pied et un corps de 12,000 cavaliers, résidants
+sur le pays: l'autre, à procurer à la Mekke et à
+Médine des provisions de blé dont elles manquent;
+et la troisième, à grossir le kazné ou trésor de
+Constantinople, et à soutenir le luxe du <i>sérail</i>. Du<a name="page_087" id="page_087"></a>
+reste, le peuple, qui devait subvenir à ces dépenses,
+ne fut compté, comme l'a très-bien observé
+Savary, que comme un agent passif, et resta
+soumis comme auparavant à toute la rigueur d'un
+despotisme militaire.</p>
+
+<p>Cette forme de gouvernement n'a pas mal répondu
+aux intentions de Sélim, puisqu'elle a duré
+plus de 2 siècles; mais depuis 50 ans, la Porte s'étant
+relâchée de sa vigilance, il s'est introduit des nouveautés
+dont l'effet a été de multiplier les <i>Mamlouks</i>;
+de reporter en leurs mains les richesses et
+le crédit, et enfin, de leur donner sur les Ottomans
+un ascendant qui a réduit à peu de chose
+le pouvoir de ceux-ci. Pour concevoir cette révolution,
+il faut connaître par quels moyens les
+<i>Mamlouks</i> se sont perpétués et multipliés en
+Égypte.</p>
+
+<p>En les voyant subsister en ce pays depuis plusieurs
+siècles, on croirait qu'ils s'y sont reproduits
+par la voie ordinaire de la génération; mais si leur
+premier établissement fut un fait singulier, leur
+perpétuation en est un autre qui n'est pas moins
+bizarre. Depuis 550 ans qu'il y a des <i>Mamlouks</i> en
+Égypte, pas un seul n'a donné lignée subsistante;
+il n'en existe pas une famille à la seconde génération:
+tous leurs enfants périssent dans le premier
+ou le second âge. Les Ottomans sont presque dans
+le même cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent
+qu'en épousant des femmes indigènes, ce<a name="page_088" id="page_088"></a>
+que les <i>Mamlouks</i> ont toujours dédaigné<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Qu'on
+explique pourquoi des hommes bien constitués,
+mariés à des femmes saines, ne peuvent naturaliser
+sur les bords du Nil un sang formé aux pieds
+du Caucase, et qu'on se rappelle que les plantes
+d'Europe refusent également d'y maintenir leur
+espèce; on pourra hésiter de croire ce double phénomène;
+mais il n'en est pas moins constant, et
+il ne paraît pas nouveau; les anciens ont des observations
+qui y sont analogues: ainsi, lorsque
+Hippocrate<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a> dit que chez les Scythes et les Égyptiens,<a name="page_089" id="page_089"></a>
+tous les individus se ressemblent, et que
+ces deux nations ne ressemblent à aucune autre;
+lorsqu'il ajoute que dans le pays de ces deux peuples,
+le climat, les saisons, les éléments et le terrain
+ont une uniformité qu'ils n'ont point ailleurs,
+n'est-ce pas reconnaître cette espèce d'intolérance
+dont je parle? Quand de tels pays impriment un
+caractère si particulier à ce qui leur appartient,
+n'est-ce pas une raison de repousser tout ce qui
+leur est étranger? Il semble alors que le seul moyen
+de naturalisation pour les animaux et pour les
+plantes, est de se ménager une affinité avec le
+climat, en s'alliant aux espèces indigènes; et les
+<i>Mamlouks</i>, ainsi que je l'ai dit, s'y sont refusés.
+Le moyen qui les a perpétués et multipliés est
+donc le même qui les y a établis; c'est-à-dire qu'ils
+se sont régénérés par des esclaves transportés de
+leur pays originel. Depuis les Mogols, ce commerce
+n'a pas cessé sur les bords du Kuban et du
+Phase<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>; comme en Afrique, il s'y entretient,
+et par les guerres que se font les nombreuses
+peuplades de ces contrées, et par la misère des
+habitants qui vendent leurs propres enfants pour<a name="page_090" id="page_090"></a>
+vivre. Ces esclaves des deux sexes, transportés
+d'abord à Constantinople, sont ensuite répandus
+dans tout l'empire, où ils sont achetés par les gens
+riches. Les Turks, en s'emparant de l'Égypte, auraient
+dû sans doute y prohiber cette dangereuse
+marchandise: ne l'ayant pas fait, ils se sont attiré
+le revers qui aujourd'hui les dépossède; ce revers
+a été préparé de longue main par plusieurs abus.
+Depuis long-temps la Porte négligeait les affaires
+de cette province. Pour contenir les pachas, elle
+avait laissé le divan étendre son pouvoir, et les
+chefs des <i>janissaires</i> et des <i>azâbs</i> étaient devenus
+tout-puissants. Les soldats eux-mêmes, devenus
+citoyens par les mariages qu'ils avaient contractés,
+n'étaient plus les créatures de Constantinople. Un
+changement arrivé dans la discipline avait aggravé
+le désordre. Dans l'origine, les sept corps militaires
+avaient des caisses communes; et quoique la société
+fût riche, les particuliers, ne disposant de
+rien, ne pouvaient rien. Les chefs, que cette disposition
+gênait, eurent le crédit de la faire abolir,
+et ils obtinrent la permission de posséder des propriétés
+foncières, des terres et des villages. Or,
+comme ces terres et ces villages dépendaient des
+gouverneurs <i>mamlouks</i>, il fallut les ménager, pour
+qu'ils ne les grevassent point. De ce moment, les
+<i>beks</i> acquirent une influence sur les gens de
+guerre, qui jusqu'alors les avaient dédaignés; et
+cette influence devint d'autant plus grande, que<a name="page_091" id="page_091"></a>
+leur gestion leur procurait des richesses considérables:
+ils les employèrent à se faire des amis et
+des créatures; ils multiplièrent leurs esclaves, et
+après les avoir affranchis, ils les poussèrent de
+tout leur crédit aux grades de la milice et du gouvernement.
+Ces parvenus conservant pour leurs
+patrons un respect que l'usage de l'Orient consacre,
+ils leur formèrent des factions dévouées à
+toutes leurs volontés. Telle fut la marche par laquelle
+<i>Ybrahim</i>, l'un des kiâyas<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a> ou colonels vétérans
+des <i>janissaires</i>, parvint vers 1746 à se saisir
+de tous les pouvoirs: il avait tellement multiplié
+et avancé ses affranchis, que sur les 24 beks que
+l'on devait compter, il y en avait 8 de sa <i>maison</i>.
+Il en retirait une prépondérance d'autant plus certaine,
+que le pacha laissait toujours des places
+vacantes pour en percevoir les émoluments.
+D'autre part, ses largesses lui avaient attaché les
+officiers et les soldats de son corps. Enfin l'association
+de <i>Rodoan</i>, le plus accrédité des colonels
+<i>azâbs</i>, mettait le sceau à sa puissance. Le
+pacha, maîtrisé par cette faction, ne fut plus
+qu'un fantôme, et les ordres du sultan s'évanouirent
+devant ceux d'Ybrahim. A sa mort, arrivée
+en 1757, sa <i>maison</i>, c'est-à-dire ses affranchis,<a name="page_092" id="page_092"></a>
+divisés entre eux, mais réunis contre les
+autres, continuèrent de faire la loi. Rodoan, qui
+avait succédé à son collègue, ayant été chassé et
+tué par une cabale de jeunes <i>beks</i>, on vit divers
+<i>commandants</i> se succéder dans un assez court espace.
+Enfin, vers 1766, un des principaux acteurs
+des troubles, <i>Ali-bek</i>, qui pendant plusieurs années
+a fixé l'attention de l'Europe, prit un ascendant
+décidé sur ses rivaux, et sous le titre d'<i>émir-hadj</i>
+et de <i>chaik-el-beled</i>, parvint à s'arroger toute
+la puissance. L'histoire des Mamlouks étant liée
+à la sienne, nous allons continuer l'une en exposant
+l'autre.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE III.<br /><br />
+Précis de l'histoire d'Ali-Bek<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>A</small> naissance d'Ali-bek est soumise aux mêmes
+incertitudes que celle de la plupart des <i>Mamlouks</i>.
+Vendus en bas âge par leurs parents, ou<a name="page_093" id="page_093"></a>
+enlevés par des ennemis, ces enfants conservent
+peu le souvenir de leur origine et de leur patrie,
+souvent même ils les cèlent. L'opinion là plus accréditée<a name="page_094" id="page_094"></a>
+sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans,
+l'un des peuples qui habitent le Caucase, et dont
+les esclaves sont les plus recherchés<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>. Les marchands<a name="page_095" id="page_095"></a>
+qui font ce commerce le transportèrent,
+dans l'une de leurs cargaisons annuelles, au Kaire:
+il y fut acheté par les frères Isaac et Yousef,
+juifs douaniers, qui en firent présent à Ybrahim
+Kiâya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12 à
+14 ans; mais les Orientaux, tant musulmans
+que chrétiens, ne tenant point de registres de
+naissance, on ne sait jamais leur âge précis. Ali,
+chez son nouveau patron, remplit les fonctions
+des Mamlouks, qui sont presque en tout celles des
+pages chez les princes. Il reçut l'éducation d'usage,
+qui consiste à bien manier un cheval, à tirer
+la carabine et le pistolet, à lancer le <i>djerid</i>, à
+frapper du sabre, et même un peu, à lire et à
+écrire. Dans tous ces exercices, il montra une pétulance
+qui lui valut le surnom turk de <i>djendâli</i>,
+c'est-à-dire, <i>fou</i>. Mais les soucis de l'ambition
+parvinrent à le calmer. Vers l'âge de 18 à
+20 ans, son patron lui laissa croître la barbe,
+c'est-à-dire, qu'il l'affranchit; car chez les Turks
+un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient
+qu'aux esclaves et aux femmes, et de là cette
+impression défavorable qu'ils reçoivent du premier
+aspect de tout Européen. En l'affranchissant,
+Ybrahim lui donna une femme, des revenus,
+et le promut au grade de <i>kâchef</i> ou <i>gouverneur</i>
+de district; enfin il le mit au rang des 24 beks. Ces
+divers grades, le crédit et les richesses qu'il y
+acquit, éveillèrent l'ambition d'Ali-bek. La mort<a name="page_096" id="page_096"></a>
+de son patron, arrivée en 1757, ouvrit à ses projets
+une libre carrière. Il se mêla dans toutes les
+intrigues qui se firent pour élever ou supplanter
+les commandants. Rodoan Kiâya lui dut sa ruine.
+Après Rodoan, diverses factions portèrent tour à
+tour leurs chefs à sa place. Celui qui l'occupait
+en 1762, était Abd-el-Rahmân, peu puissant par
+lui-même, mais soutenu par plusieurs maisons
+confédérées. Ali était alors <i>chaik-el-beled</i>; il saisit
+le moment qu'Abd-el-Rahmân conduisait la caravane
+de la Mekke, pour le faire exiler; mais
+lui-même eut bientôt son tour, et fut condamné
+à passer à Gaze. Gaze, dépendant d'un pacha turk,
+n'était point un lieu assez agréable ni assez sûr
+pour qu'il acceptât cet exil; aussi n'en prit-il la
+route que par feinte, et dès le troisième jour il
+tourna vers <i>Saïd</i>, où il fut rejoint par ses partisans.
+Ce fut à Djirdjé qu'un séjour de 2 ans mûrit
+sa tête, et qu'il prépara les moyens d'obtenir et
+d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis
+que son argent lui fit au Kaire l'ayant enfin rappelé
+en 1766, il parut subitement dans cette ville,
+et en une seule nuit il tua 4 beks de ses ennemis,
+en exila 4 autres, et se trouva désormais
+chef du parti le plus nombreux. Devenu
+dépositaire de toute l'autorité, il résolut de l'employer
+à s'agrandir encore davantage. Son ambition
+ne se borna plus au simple titre de <i>commandant</i>
+ni de <i>quaiem-maquam</i>. La suzeraineté de<a name="page_097" id="page_097"></a>
+Constantinople offensa son orgueil, et il n'aspira
+pas moins qu'au titre de <i>sultan</i> d'Égypte.
+Toutes ses démarches furent relatives à ce but: il
+chassa le pacha, qui n'était plus qu'un être de représentation;
+il refusa le tribut accoutumé; enfin,
+en 1768, il battit monnaie à son propre
+coin<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. La Porte ne vit pas sans indignation ces
+atteintes à son autorité; mais pour les réprimer il
+eût fallu une guerre ouverte, et les circonstances
+n'étaient pas favorables. L'Arabe <i>Dâher</i>, établi
+dans <i>Acre</i>, tenait en échec la Syrie; et le divan
+de Constantinople, occupé des affaires de la Pologne
+et des prétentions des Russes, n'avait d'attention
+que pour le Nord. On tenta la voie usitée
+des capidjis; mais le poison ou le poignard surent
+toujours prévenir le cordon qu'ils portaient. <i>Ali-bek</i>,
+profitant des circonstances, poussa de plus
+en plus ses entreprises et ses succès. Depuis plusieurs
+années, une partie du Saïd était occupée
+par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux,
+nommé <i>Hammâm</i>, y formait une puissance capable
+d'inquiéter. Ali commença par se délivrer
+de ce souci, et sous prétexte que ce chaik recélait
+un dépôt confié par Ybrahim Kiâya, et qu'il
+accueillait des rebelles, il envoya contre lui,<a name="page_098" id="page_098"></a>
+en 1769, un corps, de Mamlouks commandé par
+son favori Mohammad-bek qui détruisit en une
+seule journée Hammâm et sa puissance.</p>
+
+<p>La fin de cette même année vit une autre expédition
+dont les suites devaient rejaillir jusque sur
+l'Europe. Ali-bek arma des vaisseaux à <i>Suez</i>, et les
+chargeant de Mamlouks, il ordonna au bek <i>Hasan</i>
+d'aller occuper Djedda, port de la Mekke, pendant
+qu'un corps de cavalerie, sous la conduite de <i>Mohammad-bek</i>,
+marcha par terre à la Mekke même,
+qui fut prise sans coup férir et livrée au pillage.
+Son dessein était de faire de Djedda l'entrepôt du
+commerce de l'Inde; et ce projet suggéré par un
+jeune négociant vénitien<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a> admis à sa confiance,
+devait faire abandonner le trajet par le cap de
+Bonne-Espérance, et lui substituer l'ancienne
+route de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais,
+sans parler du revers qui termina cette entreprise<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>,
+la suite des faits a prouvé qu'on s'était
+trop pressé, et qu'avant d'introduire l'or dans un
+pays, il faut y établir des lois.</p>
+
+<p>Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du
+Saïd, et du chérif de la Mekke, se crut fait désormais
+pour commander au monde entier. Ses courtisans<a name="page_099" id="page_099"></a>
+lui dirent qu'il était aussi puissant que le
+sultan de Constantinople, et il le crut comme ses
+courtisans. Un peu de raisonnement lui eût démontré
+que la proportion de l'Égypte au reste de
+l'empire n'en fait qu'un bien petit état, et que
+7 ou 8,000 cavaliers qu'il commandait étaient peu
+de chose en comparaison de 100,000 janissaires
+dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks
+ne savent point de géographie; et Ali, qui
+voyait l'Égypte de près, la trouvait plus grande
+que la Turkie qu'il voyait de loin. Il résolut donc
+de commencer le cours de ses conquêtes. La Syrie,
+qui était à sa porte, fut naturellement la première
+qu'il se proposa: tout favorisait ses vues. La guerre
+des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les
+forces des Turks dans le Nord. Le chaik Dâher,
+révolté, était un allié puissant et fidèle; enfin les
+concussions du pacha de Damas, en disposant les
+esprits à la révolte, offraient la plus belle occasion
+d'envahir son gouvernement, et de mériter le titre
+de libérateur des peuples. Ali saisit très-bien cet
+ensemble, et il ne différa de se mettre en mouvement,
+qu'autant que l'exigeaient les préparatifs
+nécessaires. Toutes les mesures étant prises, il
+publia, en décembre 1770, un manifeste contre
+<i>Osman</i>, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks
+occuper Gaze, pour s'assurer l'entrée de la
+Palestine. Osman n'apprit pas plus tôt l'invasion,
+qu'il accourut. Les Mamlouks, effrayés de sa diligence<a name="page_100" id="page_100"></a>
+et du nombre de ses troupes, se tinrent, la
+bride en main, prêts à fuir au premier signal; mais
+<i>Dâher</i>, l'homme le plus diligent qu'ait vu depuis
+long-temps la Syrie, <i>Dâher</i> accourut d'Acre, et les
+tira d'embarras. Osman, campé près de Yâfa, prit
+la fuite sans rendre de combat. Dâher occupa Yâfa,
+Ramlé et toute la Palestine, et la route resta ouverte
+à la grande armée qu'on attendait.</p>
+
+<p>Elle arriva sur la fin de février 1771: les gazettes
+du temps, qui comptèrent 60,000 hommes, ont
+fait croire en Europe que c'était une armée semblable
+à celles de Russie ou d'Allemagne; mais les
+Turks, et surtout ceux de l'Asie, diffèrent encore
+plus des Européens par l'état militaire que par
+les usages et les m&oelig;urs. Il s'en faut beaucoup que
+60,000 hommes, chez eux, soient 60,000 soldats
+comme les nôtres. L'armée dont il s'agit en est
+un exemple: elle pouvait monter réellement à
+40,000 têtes qu'il faut classer comme il suit; savoir,
+5,000 Mamlouks, tous à cheval, et c'était là
+véritablement l'armée; environ 1,500 Barbaresques
+à pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks
+n'en connaissent pas; chez eux, l'homme à cheval
+est tout. En outre, chaque Mamlouk ayant à sa
+suite deux valets à pied armés d'un bâton, il en
+résulte 10,000 valets; plus, un excédant de valets
+et de <i>serrâdjs</i> ou valets à cheval pour les beks et
+kâchefs, évalué 2,000, et tout le reste vivandiers
+et goujats: voilà cette armée, telle que me l'ont<a name="page_101" id="page_101"></a>
+dépeinte en Palestine des personnes qui l'ont vue
+et suivie. Elle était commandée par le favori d'<i>Ali-bek,
+Mohammad-bek</i>, surnommé <i>Aboudâhâb</i>, ou
+père de l'or, à raison du luxe de sa tente et de
+ses harnais. Quant à l'ordre et à la discipline, il
+n'en faut pas faire mention. Les armées des Mamlouks
+et des Turks ne sont qu'un amas confus de
+cavaliers sans uniformes, de chevaux de toute
+taille et de toutes couleurs, marchant sans observer
+ni rangs, ni distributions. Cette foule s'achemina
+vers Acre, laissant sur son passage les traces
+de son indiscipline et de sa rapacité: là se fit la
+réunion des troupes du chaik Dâher, qui consistaient
+en 1,500 <i>Safadiens</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a> à cheval, commandés
+par son fils <i>Ali</i>; en 1,200 cavaliers <i>Mottouâlis</i>,
+ayant pour chef le chaik <i>Nâsif</i>, et à peu près 1,000
+Barbaresques à pied. Cette réunion opérée, et le
+plan concerté, l'on marcha vers Damas dans le
+courant d'avril. Osman, qui avait eu le loisir de
+se préparer, avait de son côté rassemblé une armée
+nombreuse et aussi mal ordonnée. Les pachas
+de Saïd<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, de Tripoli et d'Alep s'étaient joints à
+lui, et ils attendaient l'ennemi sous les murs
+mêmes de Damas. Il ne faut pas s'imaginer ici
+des mouvements combinés, tels que ceux qui,<a name="page_102" id="page_102"></a>
+depuis 100 ans, ont fait de la guerre parmi nous
+une science de calcul et de réflexion. Les Asiatiques
+n'ont pas les premiers éléments de cette
+conduite. Leurs armées sont des <i>cohues</i>, leurs
+marches des pillages, leurs campagnes des incursions,
+leurs batailles des batteries; le plus fort
+ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent
+fuit sans combat; s'il attend de pied ferme, on
+s'aborde, on se mêle; on tire les carabines, on
+rompt des lances, on se taille à coups de sabre;
+on n'a presque jamais de canon, et lorsqu'il y en
+a, il est de peu de service. La terreur se répand
+souvent sans raison: un parti fuit; l'autre le presse,
+et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur,
+et souvent la campagne finit avec la bataille.</p>
+
+<p>Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en
+1771. L'armée d'Ali-bek et de Dâher marcha contre
+Damas. Les pachas l'attendirent; on s'approcha,
+et le 6 juin on en vint à une affaire décisive: les
+Mamlouks et les Safadiens fondirent avec tant de
+fureur sur les Turks, que ceux-ci, épouvantés du
+carnage, prirent la fuite; les pachas ne furent pas
+les derniers à se sauver; les alliés, maîtres du terrain,
+s'emparèrent sans effort de la ville qui n'avait
+ni soldats ni murs. Le château seul résista. Ses
+murailles ruinées n'avaient pas un canon, encore
+moins de canonniers; mais il y avait un fossé marécageux,
+et derrière les ruines quelques fusiliers;
+et cela suffit pour arrêter cette armée de cavaliers:<a name="page_103" id="page_103"></a>
+cependant, comme les assiégés étaient vaincus
+par l'opinion, ils capitulèrent le troisième jour,
+et la place devait être livrée le lendemain, lorsque
+le point du jour amena la plus étrange des révolutions.
+Au moment que l'on attendait le signal de
+la reddition, Mohammad fait tout à coup crier la
+retraite, et tous ses cavaliers tournent vers l'Égypte.
+En vain Ali-Dâher et Nâsif surpris, accourent et
+demandent la cause d'un retour si incroyable: le
+<i>Mamlouk</i> ne répond à leurs instances que par une
+menace hautaine, et tout décampe en confusion.
+Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on eût
+dit que l'ennemi les chassait l'épée dans les reins;
+la route de Damas au Kaire fut couverte de piétons,
+de cavaliers épars, de munitions et de bagages
+abandonnés. On attribua dans le temps cette aventure
+bizarre à un prétendu bruit de la mort d'Ali-bek;
+mais le vrai n&oelig;ud de l'énigme fut une conférence
+secrète qui se passa de nuit dans la tente
+de Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force
+était sans succès, employa la séduction. Il trouva
+moyen d'introduire chez le général égyptien un
+agent délié qui, sous prétexte de traiter de pacification,
+tenta de semer la révolte et la discorde.
+Il insinua à Mohammad que le rôle qu'il jouait
+était aussi peu convenable à son honneur qu'à sa
+sûreté; qu'il se trompait s'il croyait que le sultan
+dût laisser impunies les saillies d'Ali-bek; que
+c'était un sacrilége de violer une ville sainte comme<a name="page_104" id="page_104"></a>
+Damas, l'une des deux portes de la <i>Kîabé</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>;
+qu'il s'étonnait que lui Mohammad préférât à la
+faveur du sultan celle d'un de ses esclaves, et qu'il
+plaçât un second maître entre son souverain et lui;
+que d'ailleurs on savait que ce maître, en l'exposant
+chaque jour à de nouveaux dangers, le sacrifiait,
+et à son ambition personnelle, et à la jalousie
+de son kiâya, le Copte <i>Rezq</i>. Ces raisons, et surtout
+ces deux dernières, qui portaient sur des faits connus,
+frappèrent vivement Mohammad et ses beks:
+aussitôt ils délibérèrent, et se lièrent par serment
+sur le <i>sabre</i> et le <i>Qôran</i>; ils décidèrent qu'on partirait
+sans délai pour le Kaire. Ce fut en conséquence
+de ce dessein qu'ils décampèrent si brusquement,
+en abandonnant leur conquête: ils
+marchèrent avec tant de précipitation, que le bruit
+de leur arrivée ne les précéda au Kaire que de six
+heures. Ali-bek en fut épouvanté, et il eût désiré
+de punir sur-le-champ son général; mais Mohammad
+parut si bien accompagné, qu'il n'y eut pas
+moyen de rien tenter contre sa personne: il fallut
+dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus
+aisément, qu'il devait sa fortune bien plus encore
+à cet art qu'à son courage.</p>
+
+<p>Privé tout à coup des fruits d'une guerre dispendieuse,
+Ali-bek ne renonça pas à ses projets.<a name="page_105" id="page_105"></a>
+Il continua d'envoyer des secours à son allié Dâher,
+et il prépara une seconde armée pour l'année
+1772; mais la fortune, lasse de faire pour lui plus
+que sa prudence, cessa de le favoriser. Un premier
+revers fut la perte de plusieurs <i>cayâsses</i> ou bateaux
+qu'un corsaire russe enleva à la vue de Damiât,
+au moment qu'ils portaient des riz à Dâher; mais
+un autre accident bien plus grave, fut l'évasion de
+Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine à oublier
+l'affaire de Damas; néanmoins, par un reste de
+cet amour que l'on a pour ceux à qui l'on a fait
+du bien, il ne pouvait se décider à un coup violent,
+quand un propos glissé par le négociant
+vénitien qui jouissait de sa confiance, vint l'y déterminer.
+«Les sultans des Francs,» disait un jour Ali-bek
+à cet Européen, de qui je le tiens, «les sultans
+des Francs ont-ils des enfants aussi riches que mon
+fils Mohammad? Non, seigneur, lui répondit le
+courtisan: ils s'en donnent bien de garde; car ils
+prétendent que les enfants trop grands sont souvent
+pressés d'hériter de leurs pères.» Ce mot
+pénétra comme un trait dans le c&oelig;ur d'Ali-bek.
+De ce moment il vit dans Mohammad un rival
+dangereux, et il résolut sa perte. Pour l'effectuer
+sans risques, il envoya d'abord un ordre à toutes
+les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk
+dans la soirée ou pendant la nuit; puis il fit
+signifier à Mohammad d'aller sur-le-champ en exil
+au Saïd. Il comptait, par cette contradiction, que<a name="page_106" id="page_106"></a>
+Mohammad serait arrêté aux portes, et que les
+gardiens s'emparant de sa personne, on en aurait
+bon marché; mais le hasard trompa ces mesures
+vagues et timides. La fortune voulut que par un
+malentendu, on crût Mohammad chargé d'ordres
+particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa suite,
+et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit
+de la méprise, le fit poursuivre; mais Mohammad
+tint une contenance si menaçante, qu'on n'osa
+l'attaquer. Il se retira au Saïd, frémissant de colère
+et plein du désir de la vengeance. Un autre
+danger l'y attendait. Ayoub-bek, lieutenant d'Ali,
+feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exilé,
+l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et
+le Qôran de faire cause commune avec lui. Peu de
+temps après on surprit des lettres de cet Ayoub à
+Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment
+la tête de son ennemi. Mohammad, ayant découvert
+la trame, fit saisir le traître; et, après lui avoir
+coupé les poings et la langue, il l'envoya au Kaire
+recevoir la récompense de son patron.</p>
+
+<p>Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune
+et las des hauteurs d'Ali-bek, désertèrent en foule
+vers son rival. Les Arabes de <i>Hammâm</i>, par ressentiment
+et par espoir de butin, se joignirent à
+eux. En quarante jours Mohammad se vit assez
+fort pour descendre du Saïd et venir camper à 4
+lieues du Kaire. Ali-bek, troublé de son approche,
+hésita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le<a name="page_107" id="page_107"></a>
+plus mauvais. Craignant de se voir trahi s'il marchait
+en personne, il fit avancer un corps de
+troupes sous la conduite d'Ismaël-bek, dont il avait
+lieu de se défier, et lui-même campa avec sa maison
+aux portes du Kaire. Ismaël, qui avait trempé dans
+l'affaire de Damas, ne fut pas plus tôt en présence
+de l'ennemi, qu'il passa de son côté; ses troupes,
+déconcertées, se replièrent en fuyant vers le Kaire:
+pendant qu'elles se rejoignaient au corps de réserve,
+les Arabes et les Mamlouks qui les poursuivaient
+les attaquèrent si brusquement que la déroute
+devint générale. Ali-bek perdant courage ne
+songea plus qu'à sauver ses trésors et sa personne.
+Il rentra précipitamment dans la ville, et, pillant à
+la hâte sa propre maison, il prit la fuite vers Gaze,
+suivi de 800 Mamlouks qui s'attachèrent à sa fortune.
+Il voulait passer sur-le-champ jusqu'à Acre,
+chez son allié Dâher; mais les habitants de Nâblous
+et de Yâfa lui fermèrent la route. Il fallut que
+Dâher vînt lui-même lever les obstacles. L'Arabe le
+reçut avec cette simplicité et cette franchise qui
+de tout temps ont fait le caractère de sa nation,
+et il l'emmena à Acre. Saïde alors assiégée par les
+troupes d'Osman et par les Druzes, demandait des
+secours. Il alla les porter, et Ali l'y accompagna.
+Leurs troupes réunies formaient environ 7,000
+cavaliers. A leur approche les Turks levèrent le
+siége, et se retirèrent à une lieue au nord de la
+ville, sur la rivière d'<i>Aoula</i>. Ce fut là que se livra,<a name="page_108" id="page_108"></a>
+en juillet 1772, la bataille la plus considérable et
+la plus méthodique de toute cette guerre. L'armée
+turke, trois fois plus forte que celle des deux alliés,
+fut complètement battue. Les sept pachas qui la
+commandaient prirent la fuite, et Saïde resta à
+<i>Dâher</i>, et à son gouverneur <i>Degnizlé</i>. De retour
+à <i>Acre</i>, Ali-bek et Dâher allèrent châtier les habitants
+de Yâfa, qui s'étaient révoltés pour garder à
+leur profit un dépôt de munitions et de vêtements
+qu'une flottille d'Ali y avait laissé avant qu'il fût
+chassé du Kaire. La ville, occupée par un chaik
+de <i>Nâblous</i>, ferma ses portes, et il fallut l'assiéger.
+Cette expédition commença en juillet, et dura 8
+mois, quoique Yâfa n'eût pour enceinte qu'un
+vrai mur de jardin sans fossé; mais en Syrie et en
+Égypte on est encore plus novice dans la guerre
+de siége que dans celle de campagne: enfin les
+assiégés capitulèrent en février 1773. Ali, désormais
+libre, ne songea plus qu'à repasser au Kaire.
+<i>Dâher</i> lui offrait des secours; les Russes, avec qui
+Ali avait contracté une alliance en traitant l'affaire
+du corsaire, promettaient de le seconder: seulement
+il fallait du temps pour rassembler ces moyens
+épars, et Ali s'impatientait. Les promesses de Rezq,
+son oracle et son kiâya, irritaient encore sa pétulance.
+Ce Copte ne cessait de lui dire que l'heure
+de son retour était venue; que les astres en présentaient
+les signes les plus favorables; que la perte
+de Mohammad était présagée de la manière la plus<a name="page_109" id="page_109"></a>
+certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait
+fermement à l'astrologie, et qui se fiait d'autant
+plus à Rezq, que souvent ses prédictions avaient
+réussi, ne pouvait plus supporter de délais. Les
+nouvelles du Kaire achevèrent de lui faire perdre
+patience. Dans les premiers jours d'avril on lui
+remit des lettres signées de ses amis, par lesquelles
+ils lui marquaient qu'on était las de son ingrat
+esclave, et qu'on n'attendait que sa présence pour
+le chasser. Sur-le-champ il arrêta son départ, et
+sans donner aux Russes le temps d'arriver, il partit
+avec ses Mamlouks et 1,500 Safadiens commandés
+par <i>Osman</i>, fils de <i>Dâher</i>; mais il ignorait que
+les lettres du Kaire étaient une ruse de Mohammad;
+que ce bek les avait exigées par violence
+pour le tromper et l'attirer dans un piége qu'il lui
+tendait. En effet, Ali, s'étant engagé dans le désert
+qui sépare Gaze de l'Égypte, rencontra près de
+<i>Salêhie</i> un corps de 1,000 Mamlouks d'élite qui
+l'attendaient. Ce corps était conduit par le jeune
+bek <i>Mourâd</i>, qui, épris de la femme d'Ali-bek,
+l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrât
+la tête de cet illustre infortuné. A peine Mourâd
+eut-il aperçu la poussière qui annonçait au loin
+les ennemis, que fondant sur eux avec sa troupe,
+il les mit en désordre; pour comble de bonheur
+il rencontra Ali-bek dans la mêlée, l'attaqua, le
+blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le
+conduisit à Mohammad. Celui-ci, campé deux<a name="page_110" id="page_110"></a>
+lieues en arrière, reçut son ancien maître avec
+ce respect exagéré si familier aux <i>Turks</i> et cette
+sensibilité que sait feindre la perfidie. Il lui donna
+une tente magnifique, recommanda qu'on en prît
+le plus grand soin, se dit mille fois <i>son esclave,
+baisant la poussière de ses pieds</i>; mais le troisième
+jour ce spectacle se termina par la mort d'Ali-bek,
+due, selon les uns, aux suites de sa blessure,
+selon les autres, au poison: les deux cas sont si
+également probables, qu'on n'en peut rien décider.</p>
+
+<p>Ainsi se termina la carrière de cet homme, qui,
+pendant quelque temps, avait fixé l'attention
+de l'Europe, et donné à bien des politiques l'espérance
+d'une grande révolution. On ne peut nier
+qu'il n'ait été un homme extraordinaire; mais l'on
+s'en fait une idée exagérée, quand on le met dans
+la classe des grands hommes: ce que racontent
+de lui des témoins dignes de foi, prouve que s'il
+eut le germe des grandes qualités, le défaut de
+culture les empêcha de prendre ce développement
+qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crédulité
+en astrologie, qui détermina plus souvent
+ses actions que des motifs réfléchis. Passons aussi
+sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat même
+de ses bienfaiteurs<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, par lesquels il acquit ou
+maintint sa puissance. Sans doute, la morale d'une<a name="page_111" id="page_111"></a>
+société anarchique est moins sévère que celle d'une
+société paisible; mais en jugeant les ambitieux par
+leurs propres principes, on trouvera qu'Ali-bek a
+mal connu ou mal suivi son plan d'agrandissement,
+et qu'il a lui-même préparé sa perte. On a
+droit surtout de lui reprocher trois fautes: 1º Cette
+imprudente passion de conquêtes, qui épuisa sans
+fruit ses revenus et ses forces, et lui fit négliger
+l'administration intérieure de son propre pays.
+2º Le repos précoce auquel il se livra, ne faisant
+plus rien que par ses lieutenants; ce qui diminua
+parmi les Mamlouks le respect qu'on avait pour
+lui, et enhardit les esprits à la révolte. 3º Enfin, les
+richesses excessives qu'il entassa sur la tête de son
+favori, et qui lui procurèrent le crédit dont il
+abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali ne
+devait-il pas craindre la séduction des adulateurs,
+qui en tout pays se rassemblent autour de l'opulence?
+Cependant il faut admirer dans Ali-bek
+une qualité qui le distingue de la foule des tyrans
+qui ont gouverné l'Égypte: si les vices d'une
+mauvaise éducation l'empêchèrent de connaître la
+vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut
+le désir; et ce désir ne fut jamais celui des âmes
+vulgaires. Il ne lui manqua que d'être approché
+par des hommes qui en connussent les routes; et
+parmi ceux qui commandent, il en est peu dont
+on puisse faire cet éloge.</p>
+
+<p>Je ne puis passer sous silence une observation<a name="page_112" id="page_112"></a>
+que j'ai entendu faire au Kaire. Ceux des négocians
+européens qui ont vu le règne d'Ali-bek et
+sa ruine, après avoir vanté la bonté de son administration,
+son zèle pour la justice et sa bienveillance
+pour les Francs, ajoutent avec surprise
+que le peuple ne le regretta point; ils en prennent
+occasion de répéter ces reproches d'inconstance
+et d'ingratitude qu'on a coutume de faire au peuple;
+mais en examinant tous les accessoires, ce
+fait ne m'a pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence.
+En Égypte, comme en tous pays, les jugements
+du peuple sont dictés par l'intérêt de sa
+subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la
+lui rendent aisée ou difficile, qu'il les aime ou les
+hait, les blâme ou les approuve: et cette manière
+de juger ne peut être ni aveugle ni injuste. En
+vain lui diront-ils que l'honneur de l'empire, la
+gloire de la nation, l'encouragement du commerce
+et des beaux-arts exigent telle ou telle opération.
+Le besoin de vivre doit passer avant tout;
+et quand la multitude manque de pain, elle a du
+moins le droit de refuser sa reconnaissance et
+son admiration. Qu'importait au peuple d'Égypte
+qu'Ali-bek conquît le Saïd, la Mekke et la Syrie,
+si ses conquêtes ne rendaient pas son sort meilleur?
+Et il en devint pire; car ces guerres aggravèrent
+les contributions par leurs frais. La seule
+expédition de la Mekke coûta vingt-six millions de
+France. Les sorties de blé qu'occasionnèrent les<a name="page_113" id="page_113"></a>
+armées, jointes au monopole de quelques négociants
+en faveur, causèrent une famine qui désola
+le pays pendant tout le cours de 1770 et 1771.
+Or, quand les habitans du Kaire et les paysans des
+villages mouraient de faim, avaient-ils tort de
+murmurer contre Ali-bek? avaient-ils tort de condamner
+le commerce de l'Inde, si tous ses avantages
+devaient se concentrer en quelques mains?
+Quand Ali dépensait 225,000 livres pour l'inutile
+poignée d'un <i>kandjar</i><a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>, si les joailliers vantaient
+sa magnificence, le peuple n'avait-il pas le droit
+de détester son luxe? Cette libéralité, que ses courtisans
+appelaient vertu, le peuple, aux dépens de
+qui elle s'exerçait, n'avait-il pas raison de l'appeler
+vice? Était-ce un mérite à cet homme de
+prodiguer un or qui ne lui coûtait rien? Était-ce
+une justice de satisfaire, aux dépens du public,
+ses affections ou ses obligations particulières,
+comme il fit avec son panetier<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>? On ne peut le<a name="page_114" id="page_114"></a>
+nier, la plupart des actions d'Ali-bek offrent bien
+moins les principes généraux de la justice et de
+l'humanité, que les motifs d'une ambition et d'une
+vanité personnelles. L'Égypte n'était à ses yeux
+qu'un domaine, et le peuple un troupeau dont
+il pouvait disposer à son gré. Doit-on s'étonner
+après cela, si les hommes qu'il traita en maître
+impérieux, l'ont jugé en mercenaires mécontents?</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE IV.<br /><br />
+Précis des événements arrivés depuis la mort
+d'Ali-bek jusqu'en 1785.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">D</span><small>EPUIS</small> la mort d'Ali-bek, le sort des Égyptiens
+ne s'est pas amélioré: ses successeurs n'ont pas
+même imité ce qu'il y avait de louable dans sa
+conduite. <i>Mohammad-bek</i>, qui prit sa place au
+mois d'avril 1773, n'a montré, pendant deux ans
+de règne, que les fureurs d'un brigand et les noirceurs
+d'un traître. D'abord, pour colorer son ingratitude
+envers son patron, il avait feint de n'être
+que le vengeur des droits du sultan, et le ministre
+de ses volontés; en conséquence, il avait<a name="page_115" id="page_115"></a>
+envoyé à Constantinople le tribut interrompu depuis
+six ans, et le serment d'une obéissance sans
+bornes. Il renouvela sa soumission à la mort
+d'Ali-bek; et, sous prétexte de prouver son zèle
+pour le sultan, il demanda la permission de faire
+la guerre à l'Arabe <i>Dâher</i>. La Porte, qui eût elle-même
+sollicité cette démarche comme une faveur,
+se trouva trop heureuse de l'accorder comme une
+grace: elle y ajouta le titre de pacha du Kaire, et
+Mohammad ne songea plus qu'à cette expédition.
+On pourra demander quel intérêt politique avait
+un gouverneur d'Égypte à détruire l'Arabe <i>Dâher</i>,
+rebelle en Syrie. Mais ici la politique n'était pas
+plus consultée qu'en d'autres occasions. Les mobiles
+étaient des passions particulières, et entre
+autres un ressentiment personnel à Mohammad-bek.
+Il ne pouvait oublier une lettre sanglante que
+<i>Dâher</i> lui avait écrite lors de la révolution de
+Damas, ni toutes les démarches hostiles que le
+chaik avait faites contre lui en faveur d'Ali-bek.
+D'ailleurs la cupidité se joignait à la haine. Le ministre
+de Dâher, <i>Ybrahim-Sabbâr</i><a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, passait pour
+avoir entassé des trésors extraordinaires, et l'Égyptien
+voyait, en perdant Dâher, le double avantage
+de s'enrichir et de se venger. Il ne balança
+donc pas à entreprendre cette guerre, et il en fit les<a name="page_116" id="page_116"></a>
+préparatifs avec toute l'activité que donne la
+haine. Il se munit d'un train d'artillerie extraordinaire;
+il fit venir des canonniers étrangers, et
+il en confia le commandement à l'Anglais Robinson;
+il fit transporter de Suez un canon de 16 pieds
+de longueur, qui restait depuis long-temps inutile.
+Enfin, au mois de février 1776, il parut en
+Palestine avec une armée égale à celle qu'il avait
+menée contre Damas. A son approche, les gens
+de Dâher qui occupaient <i>Gaze</i>, ne pouvant espérer
+de s'y soutenir, se retirèrent; il s'en empara, et
+sans s'arrêter il marcha contre Yâfâ. Cette ville,
+qui avait une garnison, et dont les habitants
+avaient tous l'habitude de la guerre, se montra
+moins docile que Gaze, et il fallut l'assiéger.
+L'histoire de ce siége serait un monument curieux
+de l'ignorance de ces contrées dans l'art militaire;
+quelques faits principaux en donneront une idée
+suffisante.</p>
+
+<p><i>Yâfâ</i>, l'ancienne Ioppé, est située sur un rivage
+dont le niveau général est peu élevé au-dessus de
+la mer. Le seul emplacement de la ville se trouve
+être une colline en pain de sucre, d'environ 130
+pieds perpendiculaires. Les maisons, distribuées
+sur la pente, offrent le coup d'&oelig;il pittoresque des
+gradins d'un amphithéâtre; sur la pointe est une
+petite citadelle qui domine le tout; le bas de la
+colline est enceint d'un mur sans rempart, de
+12 à 14 pieds de haut, sur 2 ou 3 d'épaisseur.<a name="page_117" id="page_117"></a>
+Les créneaux qui règnent sur son faîte sont les
+seuls signes qui le distinguent d'un mur de jardin.
+Ce mur, qui n'a point de fossé, est entouré
+de jardins, où les limons, les oranges et les poncires
+acquièrent dans un sol léger une grosseur
+prodigieuse: voilà la ville qu'attaquait Mohammad.
+Elle avait pour défenseurs 5 à 600 <i>Safadiens</i>
+et autant d'habitants, qui, à la vue de l'ennemi,
+prirent leur sabre et leur fusil à pierre et à mèche.
+Ils avaient quelques canons de bronze de 24 livres
+de balles, sans affûts; il les élevèrent tant bien
+que mal sur quelques charpentes faites à la hâte:
+et comptant le courage et la haine pour la force,
+ils répondirent aux sommations de l'ennemi par
+des menaces et des coups de fusil.</p>
+
+<p>Mohammad, voyant qu'il fallait les emporter de
+vive force, vint asseoir son camp devant la ville;
+mais le Mamlouk savait si peu les règles de l'art,
+qu'il se plaça à demi-portée du canon; les boulets
+qui tombèrent sur ses tentes l'avertirent de sa
+faute: il recula: nouvelle expérience, nouvelle
+leçon; enfin il trouva la mesure, et se fixa: on
+planta sa tente, où le luxe le plus effréné fut déployé
+de toutes parts: on dressa tout autour et
+sans ordre, celles des Mamlouks; les Barbaresques
+firent des huttes avec les troncs et les branches
+des orangers et des limoniers; et la suite de l'armée
+s'arrangea comme elle put: on distribua, tant
+bien que mal, quelques gardes, et, sans faire de<a name="page_118" id="page_118"></a>
+retranchements, on se réputa campé. Il fallait
+dresser des batteries; on choisit un terrain un peu
+élevé vers le sud-est de la ville, et là, derrière
+quelques murs de jardin, on pointa 8 pièces de
+gros canons à 200 pas de la ville, et l'on commença
+de tirer, malgré les fusiliers de l'ennemi,
+qui, du haut des terrasses, tuèrent plusieurs
+canonniers. Tout cet ordre paraîtra si étrange
+en Europe, que l'on sera tenté d'en douter; mais
+ces faits n'ont pas 11 ans: j'ai vu les lieux, j'ai
+entendu nombre de témoins oculaires, et je regarde
+comme un devoir de n'altérer ni en bien
+ni en mal des faits sur lesquels l'esprit d'une nation
+doit être jugé.</p>
+
+<p>On sent qu'un mur de 3 pieds d'épaisseur et
+sans rempart fut bientôt ouvert d'une large brèche;
+il fallut, non pas y monter, mais la franchir. Les
+Mamlouks voulaient qu'on le fît à cheval; mais
+on leur fit comprendre que cela était impossible;
+et, pour la première fois, ils consentirent à marcher
+à pied. Ce dut être un spectacle curieux de
+les voir avec leurs immenses culottes de <i>sailles</i> de
+Venise, embarrassés de leurs beniches retroussés,
+le sabre courbe à la main et le pistolet au côté,
+avancer en trébuchant parmi les décombres d'une
+muraille. Ils crurent avoir tout surmonté, quand
+ils eurent franchi cet obstacle; mais les assiégés,
+qui jugeaient mieux, attendirent qu'ils eussent
+débouché sur le terrain vide qui est entre la ville<a name="page_119" id="page_119"></a>
+et le mur; là ils les assaillirent, du haut des terrasses
+et des fenêtres des maisons, d'une telle
+grêle de balles, que les Mamlouks n'eurent pas
+même l'envie de mettre le feu; ils se retirèrent,
+persuadés que cet endroit était un coupe-gorge
+impénétrable, puisqu'on n'y pouvait entrer à
+cheval. Mourâd-bek les ramena plusieurs fois, toujours
+inutilement. Mohammad-bek séchait de désespoir,
+de rage et de soucis: 46 jours se passèrent
+ainsi. Cependant les assiégés, dont le nombre
+diminuait par les attaques réitérées, et qui ne
+voyaient pas qu'on leur préparât des secours du
+côté d'<i>Acre</i>, s'ennuyaient de soutenir seuls la
+cause de Dâher. Les musulmans surtout se plaignaient
+que les chrétiens, occupés à prier, se
+tenaient plus dans les églises qu'au champ de bataille.
+Quelques personnes ouvrirent des pourparlers:
+on proposa d'abandonner la place si les
+Égyptiens donnaient des sûretés: on arrêta des
+conditions, et l'on pouvait regarder le traité
+comme conclu, lorsque dans la sécurité qu'il occasionait,
+quelques Mamlouks entrèrent dans la
+ville. La foule les suivit, ils voulurent piller, on
+voulut se défendre, et l'attaque recommença;
+l'armée alors s'y précipita en foule, et la ville
+éprouva les horreurs du sac; femmes, enfants,
+vieillards, hommes faits, tout fut passé au fil du
+sabre; et Mohammad, aussi lâche que barbare,
+fit ériger sous ses yeux, pour monument de sa<a name="page_120" id="page_120"></a>
+victoire, une pyramide de toutes les têtes de ces
+infortunés: on assure qu'elles passaient 1200.
+Cette catastrophe, arrivée le 19 mai 1776, répandit
+la terreur dans tout le pays. Le chaik Dâher
+même s'enfuit d'Acre, où son fils Ali le remplaça.
+Cet Ali, dont la Syrie célèbre encore l'active intrépidité,
+mais qui en a terni la gloire par ses
+révoltes perpétuelles contre son père; cet Ali crut
+que Mohammad, avec qui il avait fait un traité,
+le respecterait; mais le Mamlouk, arrivé aux portes
+d'Acre, lui déclara que, pour prix de son amitié,
+il voulait la tête de Dâher même. Ali, trompé, rejeta
+le parricide, et abandonna la ville aux Égyptiens;
+ils la pillèrent complètement: à peine les
+négociants français furent-ils épargnés; bientôt
+même ils se virent dans un danger affreux. Mohammad,
+instruit qu'ils étaient dépositaires des
+richesses d'Ybrahim, Kiâya de Dâher, leur déclara
+que s'ils ne les restituaient, il les ferait tous
+égorger. Le dimanche suivant était assigné pour
+cette terrible recherche, quand le hasard vint les
+délivrer, eux et la Syrie, de ce fléau. Mohammad,
+saisi d'une fièvre maligne, périt en 2 jours à
+la fleur de l'âge<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Les chrétiens de Syrie sont
+persuadés que cette mort fut une punition du
+prophète Élie, dont il viola l'église sur le Carmel.
+Ils racontent même que, dans son agonie, il le vit<a name="page_121" id="page_121"></a>
+plusieurs fois sous la forme d'un vieillard, et qu'il
+s'écriait sans cesse: <i>Otez-moi ce vieillard qui m'assiége
+et m'épouvante</i>. Mais ceux qui approchèrent
+de ce général dans ses derniers moments, ont rapporté
+au Kaire, à des personnes dignes de foi,
+que cette vision, effet du délire, avait son origine
+dans le souvenir de meurtres particuliers, et
+que la mort de Mohammad fut due aux causes
+bien naturelles d'un climat connu pour malsain,
+d'une chaleur excessive, d'une fatigue immodérée
+et des soucis cuisants que lui avait causés le siége
+de Yâfa. Il n'est pas hors de propos de remarquer
+à ce sujet, que si l'on écrivait l'histoire des
+chrétiens de Syrie et d'Égypte, elle serait aussi
+remplie de prodiges et d'apparitions qu'au temps
+passé.</p>
+
+<p>Cette mort ne fut pas plus tôt connue, que toute
+cette armée, par une déroute semblable à celle
+de Damas, prit en tumulte le chemin de l'Égypte.
+Mourâd-bek, à qui la faveur de Mohammad avait
+acquis un grand crédit, se hâta de regagner le
+Kaire, pour y disputer le commandement à Ybrahim-bek.
+Celui-ci, également affranchi et favori
+du mort, n'eut pas plus tôt appris l'état des affaires,
+qu'il prit des mesures pour s'assurer une
+autorité dont il était dépositaire depuis l'absence
+de son patron. Tout annonçait une guerre ouverte;
+mais les deux rivaux, mesurant chacun leurs
+moyens, se trouvèrent une égalité qui leur fit<a name="page_122" id="page_122"></a>
+craindre l'issue d'un combat. Ils prirent le parti
+de la paix, et ils passèrent un accord, par lequel
+l'autorité resta indivise, à condition cependant
+qu'Ybrahim conserverait le titre de <i>chaik-el-beled</i>,
+ou de <i>commandant</i>: l'intérêt de leur sûreté commune
+décida surtout cet arrangement. Depuis la
+mort d'Ali-bek, les beks et les kachefs, issus de
+sa <i>maison</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, frémissaient en secret de voir la
+puissance passée aux mains d'une faction nouvelle;
+la supériorité de Mohammad, ci-devant leur égal,
+avait blessé leurs prétentions; celle de ses esclaves
+leur parut encore plus insupportable: ils résolurent
+de s'en affranchir; et ils commencèrent des
+intrigues et des cabales qui aboutirent à former
+une ligue contre Ybrahim et Mourâd. Elle eut
+pour chef cet Ismaël-bek qui avait trahi Ali-bek,
+et qui restait seul bek de la création d'Ybrahim
+Kiâfa. Il se conduisit avec tant d'artifice, que Mourâd
+et Ybrahim furent obligés d'évacuer le Kaire
+de leur propre mouvement; ils se réfugièrent sous
+la protection du château; mais Ismaël les y ayant
+assiégés, ils prirent le parti de passer au Saïd.
+Peu après, la conduite tyrannique de ce chef leur
+procura une foule de transfuges avec lesquels ils
+revinrent l'attaquer, et ils le chassèrent à leur
+tour. Ismaël dépossédé s'enfuit à Gaze, d'où il<a name="page_123" id="page_123"></a>
+passa par mer à <i>Derné</i> à l'ouest d'Alexandrie, et
+se rendit par le désert au Saïd. D'autre part,
+<i>Hasan-bek</i>, ci-devant gouverneur de Djedda, ayant
+été exilé du Kaire et s'étant pareillement réfugié
+au Saïd, ces deux chefs s'unirent d'intérêts, et
+formèrent un parti qui subsiste encore. Mourâd
+et Ybrahim, inquiets de sa durée, ont tenté plusieurs
+fois de le détruire, sans en pouvoir venir
+à bout. Ils avaient fini par accorder aux rebelles
+un district au-dessus de Djirdjé; mais ces Mamlouks,
+qui ne soupirent qu'après les délices du
+Kaire, ayant fait quelques mouvements en 1783,
+Mourâd-bek crut devoir faire une tentative pour
+les exterminer: j'arrivai dans le temps qu'il en
+faisait les préparatifs. Ses gens, répandus sur le
+Nil, arrêtaient tous les bateaux qu'ils rencontraient,
+et, le bâton à la main, forçaient les malheureux
+patrons de les suivre au Kaire; chacun
+fuyait pour se dérober à une corvée qui ne devait
+rapporter aucun salaire. Dans la ville, on
+avait imposé une contribution de 500,000 dahlers<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>
+sur le commerce; on forçait les boulangers
+et les divers marchands à fournir leurs denrées
+au-dessous du prix qu'elles leur coûtaient, et
+toutes ces extorsions, si abhorrées en Europe,
+étaient des choses d'usage. Tout fut prêt dans les
+premiers jours d'avril, et Mourâd partit pour le<a name="page_124" id="page_124"></a>
+Saïd. Les nouvelles de Constantinople et celles
+d'Europe qui les répètent, peignirent dans le temps
+cette expédition comme une guerre considérable,
+et l'armée de Mourâd comme une puissante armée;
+elle l'était relativement à ses moyens et à
+l'état de l'Égypte; mais il n'en est pas moins vrai
+qu'elle ne passait pas 2,000 cavaliers. A voir l'altération
+habituelle des nouvelles de Constantinople,
+il faut croire, ou que les Turks de la capitale
+n'entendent rien aux affaires de l'Égypte et
+de la Syrie, ou qu'ils veulent en imposer aux
+Européens. Le peu de communication qu'il y a
+entre ces parties éloignées de l'empire, rend le
+premier cas plus probable que le second. D'un
+autre côté, il semblerait que la résidence de nos
+négociants dans les diverses échelles dût nous
+éclaircir; mais les négociants, renfermés dans
+leurs <i>kans</i> comme dans des prisons, ne s'embarrassent
+que peu de tout ce qui est étranger à leur
+commerce, et ils se contentent de rire des gazettes
+qu'on leur envoie d'Europe. Quelquefois
+ils ont voulu les redresser; mais on a fait un
+si mauvais emploi de leurs renseignements, qu'ils
+ont renoncé à un soin onéreux et sans profit.</p>
+
+<p>Mourâd, parti du Kaire, conduisit ses cavaliers
+à grandes journées le long du fleuve; les équipages,
+les munitions, suivaient dans les bateaux,
+et le vent du nord, qui règne le plus souvent, favorisait
+leur diligence. Les exilés, au nombre d'environ<a name="page_125" id="page_125"></a>
+500, étaient placés au-dessus de Djirdjé.
+Lorsqu'ils apprirent l'arrivée de l'ennemi, la division
+se mit parmi eux: quelques-uns voulaient
+combattre, d'autres voulaient capituler; plusieurs
+prirent ce dernier parti, et se rendirent à Mourâd-bek;
+mais Hasan et Ismaël, toujours inébranlables,
+remontèrent vers Asouan, suivis d'environ 250
+cavaliers. Mourâd les poursuivit jusque vers la
+cataracte, où ils s'établirent sur des lieux escarpés
+si avantageux, que les Mamlouks, toujours ignorants
+dans la guerre de poste, tinrent pour impossible
+de les forcer. D'ailleurs, craignant qu'une
+trop longue absence du Kaire n'y fît éclore des
+nouveautés contre lui-même, Mourâd se hâta d'y
+revenir, et les exilés, sortis d'embarras, revinrent
+prendre possession de leur poste au Saïde, comme
+ci-devant.</p>
+
+<p>Dans une société où les passions des particuliers
+ne sont point dirigées vers un but général; où
+chacun, ne pensant qu'à soi, ne voit dans l'incertitude
+du lendemain que l'intérêt du moment; où
+les chefs, n'imprimant aucun sentiment de respect,
+ne peuvent maintenir la subordination: dans une
+pareille société, un état fixe et constant est une
+chose impossible; le choc tumultueux des parties
+incohérentes doit donner une mobilité perpétuelle
+à la machine entière: c'est ce qui ne cesse d'arriver
+dans la société des Mamlouks au Kaire. A peine
+Mourâd fut-il de retour, que de nouvelles combinaisons<a name="page_126" id="page_126"></a>
+d'intérêts excitèrent de nouveaux troubles;
+outre sa faction et celles d'Ybrahim et de la maison
+d'Ali-bek, il y avait encore au Kaire divers beks
+sortis d'autres maisons étrangères à celles-là. Ces
+beks, que leur faiblesse particulière faisait négliger
+par les factions dominantes, s'avisèrent, au
+mois de juillet 1783, de réunir leurs forces, jusqu'alors
+isolées, et de former un parti qui eût aussi
+ses prétentions au commandement. Le hasard voulut
+que cette ligue fût éventée, et leurs chefs, au
+nombre de 5, se virent condamnés à l'improviste
+à passer en exil dans le Delta. Ils feignirent de se
+soumettre; mais à peine furent-ils sortis de la ville,
+qu'ils prirent la route du Saïde, refuge ordinaire
+et commode de tous les mécontents: on les poursuivit
+inutilement pendant une journée dans le
+désert des pyramides; ils échappèrent aux Mamlouks
+et aux Arabes, et ils arrivèrent sans accident
+à Minié, où ils s'établirent. Ce village, situé 40
+lieues au-dessus du Kaire, et placé sur le bord
+du Nil qu'il domine, était très-propre à leur dessein.
+Maîtres du fleuve, ils pouvaient arrêter tout
+ce qui descendait du Saïde: ils surent en profiter;
+l'envoi de blé que cette province fait chaque année
+en cette saison était une circonstance favorable;
+ils la saisirent; et le Kaire, frustré de son approvisionnement,
+se vit menacé de la famine. D'autre
+part, les beks et les propriétaires dont les terres
+étaient dans le <i>Faïoum</i> et au-delà perdirent leurs<a name="page_127" id="page_127"></a>
+revenus, parce que les exilés les mirent à contribution.
+Ce double désordre exigeait une nouvelle
+expédition. Mourâd-bek, fatigué de la précédente,
+refusa d'en faire une autre; Ybrahim-bek s'en
+chargea. Dès le mois d'août, malgré le <i>Ramâdan</i>,
+on en fit les préparatifs: comme à l'autre, on
+saisit tous les bateaux et leurs patrons; on imposa
+des contributions; on contraignit les fournisseurs.
+Enfin, dans les premiers jours d'octobre, Ybrahim
+partit avec une armée qui passait pour formidable,
+parce qu'elle était d'environ 3,000 cavaliers.
+La marche se fit par le Nil, attendu que les
+eaux de l'inondation n'avaient pas encore évacué
+tout le pays, et que le terrain restait fangeux. En
+peu de jours on fut en présence. Ybrahim, qui
+n'a pas l'humeur si guerrière que Mourâd, n'attaqua
+point les confédérés; il entra en négociation,
+et il conclut un traité verbal, dont les conditions
+furent le retour des beks et leur rétablissement.
+Mourâd, qui soupçonna quelque trame contre lui
+dans cet accord, en fut très-mécontent: la défiance
+s'établit plus que jamais entre lui et son rival.
+L'arrogance que les exilés montrèrent dans un
+divan général acheva de l'alarmer: il se crut trahi;
+et, pour en prévenir l'effet, il sortit du Kaire avec
+ses agents, et il se retira au Saïde. On crut qu'il y
+avait une guerre ouverte; mais Ybrahim temporisa.
+Au bout de 4 mois, Mourâd vint à Djizé,
+comme pour décider la querelle par une bataille:<a name="page_128" id="page_128"></a>
+pendant 25 jours, les deux partis, séparés par le
+fleuve, restèrent en présence sans rien faire. On
+pourparla; mais Mourâd, mécontent des conditions,
+et ne se trouvant pas assez fort pour en dicter
+de vive force, retourna au Saïde. Il y fut suivi par
+des envoyés qui, après 4 mois de négociations,
+parvinrent enfin à le ramener au Kaire: les conditions
+furent qu'il continuerait de partager l'autorité
+avec Ybrahim, et que les 5 beks seraient
+dépouillés de leurs biens. Ces beks, se voyant sacrifiés
+par Ybrahim, prirent la fuite; Mourâd les
+poursuivit, et, les ayant fait prendre par les
+Arabes du désert, il les ramena au Kaire pour
+les y garder à vue. Alors la paix sembla rétablie;
+mais ce qui s'était passé entre les deux commandants
+leur avait trop dévoilé à chacun leurs véritables
+intentions, pour qu'ils pussent désormais
+vivre comme amis. Chacun d'eux, bien convaincu
+que son rival n'épiait que l'occasion de le perdre,
+veilla pour éviter une surprise, ou la préparer.
+Cette guerre sourde en vint au point d'obliger
+Mourâd-bek de quitter le Kaire en 1784; mais, en
+se campant aux portes, il y tint une si bonne
+contenance, qu'Ybrahim, effrayé à son tour, s'enfuit
+avec ses gens au Saïde. Il y resta jusqu'en mars
+1785, que, par un nouvel accord, il est revenu au
+Kaire. Il y partage comme ci-devant l'autorité avec
+son rival, en attendant que quelque nouvelle intrigue
+lui fournisse l'occasion de prendre sa revanche.<a name="page_129" id="page_129"></a>
+Tel est le sommaire des révolutions qui ont
+agité l'Égypte dans ces dernières années. Je n'ai
+point détaillé la foule d'incidents dont les événements
+ont été compliqués, parce que, outre leur
+incertitude, ils ne portent ni intérêt ni instruction:
+ce sont toujours des cabales, des intrigues, des
+trahisons, des meurtres, dont la répétition finit
+par ennuyer; c'en est assez si le lecteur saisit la
+chaîne des faits principaux, et en tire des idées
+générales sur les m&oelig;urs et l'état politique du pays
+qu'il étudie. Il nous reste à joindre sur ces deux
+objets de plus grands éclaircissements.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE V.<br /><br />
+État présent de L'Égypte.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">D</span><small>EPUIS</small> la révolution d'Ybrahim Kiâya, et surtout
+depuis celle d'Ali-bek, le pouvoir des Ottomans
+en Égypte est devenu plus précaire que dans aucune
+autre province. Il est bien vrai que la Porte
+y conserve toujours un pacha; mais ce pacha, resserré
+et gardé à vue dans le château du Kaire, est
+plutôt le prisonnier des Mamlouks que le substitut
+du sultan. On le dépose, on l'exile, on le chasse à
+volonté; et, sur la simple sommation d'un héraut<a name="page_130" id="page_130"></a>
+vêtu de noir<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>, il <i>descend</i> de son palais comme le
+plus simple particulier. Quelques pachas, choisis
+à dessein par la Porte, ont tenté, par des manéges
+secrets, de rétablir les pouvoirs de leur dignité;
+mais les beks ont rendu ces intrigues si dangereuses,
+qu'ils se bornent maintenant à passer tranquillement
+les trois ans que doit durer leur captivité,
+et à manger en paix la pension qu'on leur alloue.</p>
+
+<p>Cependant les beks, dans la crainte de porter
+le divan à quelque parti violent, n'osent déclarer
+leur indépendance. Tout continue de se faire au
+nom du sultan: ses ordres sont reçus, comme l'on
+dit, <i>sur la tête et sur les yeux</i>, c'est-à-dire avec
+le plus grand respect; mais cette apparence illusoire
+n'est jamais suivie de l'exécution. Le tribut
+est souvent suspendu, et il subit toujours des défalcations.
+On passe en compte des dépenses, telles
+que le curage des canaux, le transport des décombres
+du Kaire à la mer, le paiement des troupes,
+la réparation des mosquées, etc., etc., qui sont
+autant de dépenses fausses et simulées. On trompe
+sur le degré de l'inondation des terres: la crainte
+seule des caravelles qui, chaque année, viennent
+à Damiât et à Alexandrie, fait acquitter la contribution
+des riz et des blés; encore trouve-t-on le
+moyen d'altérer les fournissements effectifs en<a name="page_131" id="page_131"></a>
+capitulant avec ceux qui les reçoivent. De son côté,
+la Porte, fidèle à sa politique ordinaire, ferme les
+yeux sur tous ces abus; elle sent que, pour les
+réprimer, il faudrait des efforts coûteux, et peut-être
+même une guerre ouverte qui compromettrait sa
+dignité: d'ailleurs, depuis plusieurs années, des
+intérêts plus pressants l'obligent de rassembler vers
+le nord toutes ses forces; occupée de sa propre
+sûreté dans Constantinople, elle laisse aux circonstances
+le soin de rétablir son pouvoir dans les
+provinces éloignées: elle fomente les divisions des
+divers partis, pour empêcher qu'aucun ne prenne
+consistance; et cette méthode, qui ne l'a point
+encore trompée, est également avantageuse à ses
+grands officiers, qui se font de gros revenus en
+vendant aux rebelles leur protection et leur influence.
+L'amiral actuel, <i>Hasan-Pacha</i>, a su plus
+d'une fois s'en prévaloir vis-à-vis de Mourâd et
+d'Ybrahim, de manière à en obtenir des sommes
+considérables.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE VI.<br /><br />
+Constitution de la Milice des Mamlouks.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">E</span><small>N</small> s'emparant du gouvernement de l'Égypte, les
+Mamlouks ont pris des mesures qui semblent leur<a name="page_132" id="page_132"></a>
+en assurer la possession. La plus efficace, sans
+doute, est l'a précaution qu'ils ont eue d'avilir les
+corps militaires des <i>azâbs</i> et des <i>janissaires</i>. Ces
+deux corps, qui jadis étaient la terreur du pacha,
+ne sont plus que des simulacres aussi vains que
+lui-même. La Porte a encore cette faute à se reprocher:
+car, dès avant l'instruction d'Ybrahim
+<i>Kiâya</i>, le nombre des troupes turkes, qui devait
+être de 40,000 hommes, partie cavalerie, avait
+été réduit à plus de moitié par l'avarice des commandants,
+qui détournaient les payes à leur profit;
+après Ybrahim, Ali-bek compléta ce désordre.
+D'abord il se défit de tous les chefs qui pouvaient
+lui faire ombrage; il laissa vaquer les places sans
+les remplir; il ôta aux commandants toute influence,
+et il avilit toutes les troupes turkes, au
+point qu'aujourd'hui les janissaires, les azâbs et
+les 5 autres corps ne sont qu'un ramas d'artisans,
+de goujats et de vagabonds qui gardent les
+portes de qui les paie, et qui tremblent devant les
+Mamlouks comme la populace du Kaire. C'est
+véritablement dans le corps de ces Mamlouks que
+consiste toute la force militaire de l'Égypte: parmi
+eux, quelques centaines sont répandues dans le
+pays et les villages pour y maintenir l'autorité, y
+percevoir les tributs, et veiller aux exactions; mais
+la masse est rassemblée au Kaire. D'après les supputations
+de personnes instruites, leur nombre ne
+doit pas excéder 8,500 hommes, tant beks, kâchefs,<a name="page_133" id="page_133"></a>
+que simples affranchis et Mamlouks encore
+esclaves; dans ce nombre, il y a une foule de
+jeunes gens qui n'ont pas atteint 20 et 22 ans.
+La plus forte maison est celle d'<i>Ybrahim-bek</i>, qui
+a environ 600 Mamlouks: après lui vient Mourâd,
+qui n'en a pas plus de 400, mais qui, par son audace
+et sa prodigalité, fait contre-poids à l'opulence
+avare de son rival; le reste des beks, au
+nombre de 18 à 20, en a depuis 50 jusqu'à 200.
+Il y a en outre un grand nombre de Mamlouks
+que l'on pourrait appeler vagues, en ce qu'étant
+issus de maisons éteintes, ils s'attachent à l'une
+ou à l'autre, selon leur intérêt, prêts à changer
+pour qui leur donnera davantage. Il faut encore
+compter quelques <i>Serrâdjes</i>, espèce de domestiques
+à cheval, qui portent les ordres des beks,
+et remplissent les fonctions d'huissiers: le tout
+ensemble ne va pas à 10,000 cavaliers. On ne
+doit point compter d'infanterie: elle n'est point
+estimée en Turkie, et surtout dans les provinces
+d'Asie. Les préjugés des anciens Perses et des Tartares
+règnent encore dans ces contrées: la guerre
+n'y étant que l'art de fuir ou de poursuivre,
+l'homme de cheval qui remplit le mieux ce double
+but est réputé le seul homme de guerre; et
+comme chez les barbares, l'homme de guerre est
+le seul homme distingué, il en est résulté, pour
+la marche à pied, quelque chose d'avilissant qui
+l'a fait réserver au peuple. C'est à ce titre que les<a name="page_134" id="page_134"></a>
+Mamlouks ne permettent aux habitants de l'Égypte
+que les mulets et les ânes, et qu'eux seuls
+ont le privilége d'aller à cheval; ils en usent
+dans toute son étendue: à la ville, à la campagne,
+en visite, même de porte en porte, on
+ne les voit jamais qu'à cheval. Leur habillement
+est venu se joindre aux préjugés pour leur en
+imposer l'obligation. Cet habillement, qui, pour
+la forme, ne diffère point de celui de tous les
+gens aisés en Turkie, mérite d'être décrit.</p>
+
+<h4>§ I.<br /><br />
+Vêtements des Mamlouks.</h4>
+
+<p>D'abord c'est une ample chemise de toile de
+coton claire et jaunâtre, par-dessus laquelle on
+revêt une espèce de robe de chambre en toile des
+Indes, ou en étoffes légères de Damas et d'Alep.
+Cette robe appelée <i>antari</i>, tombe du cou aux chevilles,
+et croise sur le devant du corps jusque
+vers les hanches, où elle se fixe par 2 cordons.
+Sur cette première enveloppe vient une seconde,
+de la même forme, de la même ampleur, et dont
+les larges manches tombent également jusqu'au
+bout des doigts. Celle-ci s'appelle <i>coftân</i>; elle se
+fait ordinairement d'étoffes de soie plus riches que
+la première. Une longue ceinture serre ces deux
+vêtements à la taille, et partage le corps en deux<a name="page_135" id="page_135"></a>
+paquets. Par-dessus ces deux pièces en vient
+une 3<sup>e</sup>, que l'on appelle <i>djoubé</i>; elle est de drap
+sans doublure, elle a la même forme générale,
+excepté que ses manches sont coupées au
+coude. Dans l'hiver, et souvent même dans l'été,
+ce <i>djoubé</i> est garni d'une fourrure, et devient
+<i>pelisse</i>. Enfin on met par-dessus ces 3 enveloppes
+une dernière, que l'on appelle <i>beniche</i>. C'est
+le manteau ou l'habit de cérémonie. Son emploi
+est de couvrir exactement tout le corps, même le
+bout des doigts, qu'il serait très-indécent de laisser
+paraître devant les grands. Sous ce beniche, le
+corps a l'air d'un long sac d'où sortent un cou nu
+et une tête sans cheveux, couverte d'un turban.
+Celui des Mamlouks, appelé <i>qâouq</i>, est un cylindre
+jaune, garni en dehors d'un rouleau de
+mousseline artistement compassé. Leurs pieds
+sont couverts d'un chausson de cuir jaune qui
+remonte jusqu'aux talons, et d'une pantoufle sans
+quartier, toujours prête à rester en chemin. Mais
+la pièce la plus singulière de cet habillement est
+une espèce de pantalon dont l'ampleur est telle,
+que dans sa hauteur, il arrive au menton, et que
+chacune de ses jambes pourrait recevoir le corps
+entier: ajoutez que les Mamlouks le font de ce
+drap de Venise qu'on appelle <i>saille</i>, qui, quoique
+aussi moelleux que l'elbeuf, est plus épais que
+la bure; et que, pour marcher plus à l'aise, ils y
+renferment, sous une ceinture à coulisse, toute<a name="page_136" id="page_136"></a>
+la partie pendante des vêtements dont nous avons
+parlé. Ainsi emmaillotés, on conçoit que les Mamlouks
+ne sont pas des piétons agiles; mais ce que
+l'on ne conçoit qu'après avoir vu les hommes de
+divers pays, est qu'ils regardent leur habillement
+comme très-commode. En vain leur objecte-t-on
+qu'à pied il empêche de marcher, qu'à cheval il
+charge inutilement, et que tout cavalier démonté
+est un homme perdu; ils répondent: <i>C'est l'usage</i>,
+et ce mot répond à tout.</p>
+
+<h4>§ II.<br /><br />
+Équipage des Mamlouks.</h4>
+
+<p>Voyons si l'équipage de leur cheval est mieux
+raisonné. Depuis que l'on a pris en Europe le bon
+esprit de se rendre compte des motifs de chaque
+chose, on a senti que le cheval, pour exécuter
+ses mouvements sous le cavalier, avait besoin
+d'être le moins chargé qu'il est possible, et l'on
+a allégé son harnais autant que le permettait la
+solidité. Cette révolution, que le 18<sup>e</sup> siècle a
+vu éclore parmi nous, est encore bien loin des
+Mamlouks, dont l'esprit est resté au 12<sup>e</sup> siècle.
+Toujours guidés par l'usage, ils donnent au cheval
+une selle dont la charpente grossière est chargée
+de fer, de bois et de cuir. Sur cette selle
+s'élève un troussequin de 8 pouces de hauteur,<a name="page_137" id="page_137"></a>
+qui couvre le cavalier jusqu'aux reins, pendant
+que, sur le devant, un pommeau, saillant de 4 à
+5 pouces, menace sa poitrine quand il se penche.
+Sous la selle, au lieu de coussins, ils étendent
+3 épaisses couvertures de laine: le tout est fixé
+par une sangle qui passe sur la selle, et s'attache,
+non par des boucles à ardillon, mais par des n&oelig;uds
+de courroies peu solides et très-compliqués. D'ailleurs,
+ces selles ont un large poitrail et manquent
+de croupière, ce qui les jette trop sur les épaules
+du cheval. Les étriers sont une plaque de cuivre
+plus longue et plus large que le pied, et dont
+les côtés, relevés d'un pouce, viennent mourir à
+l'anse d'où ils pendent. Les angles de cette plaque
+sont tranchants, et servent, au lieu d'éperon, à
+ouvrir les flancs par de longues blessures. Le
+poids ordinaire d'une paire de ces étriers est de
+9 à 10 livres, et souvent ils passent 12 et 13. La
+selle et les couvertures n'en pèsent pas moins de
+25; ainsi le cheval porte d'abord un poids de 36
+livres, ce qui est d'autant plus ridicule, que les
+chevaux d'Égypte sont très-petits. La bride est
+aussi mal conçue dans son genre; elle est de l'espèce
+qu'on appelle <i>à la genette</i>, sans articulation.
+La gourmette, qui n'est qu'un anneau de
+fer, serre le menton, au point d'en couper la
+peau; aussi tous ces chevaux ont les barres brisées,
+et manquent absolument de <i>bouche</i>: c'est
+un effet nécessaire des pratiques des Mamlouks,<a name="page_138" id="page_138"></a>
+qui, au lieu de la ménager comme nous, la détruisent
+par des saccades violentes; ils les emploient
+surtout pour une man&oelig;uvre qui leur est
+particulière: elle consiste à lancer le cheval à
+bride abattue, puis à l'arrêter subitement au plus
+fort de la course; saisi par le mords, le cheval
+roidit les jambes, plie les jarrets, et termine sa
+carrière en glissant d'une seule pièce, comme un
+cheval de bois: on conçoit combien cette man&oelig;uvre
+répétée perd les jambes et la bouche;
+mais les Mamlouks lui trouvent de la grace, et
+elle convient à leur manière de combattre. Du
+reste, malgré leurs jambes en crochets, et les
+perpétuels mouvements de leurs corps, on ne
+peut nier qu'ils ne soient des cavaliers fermes et
+vigoureux, et qu'ils n'aient quelque chose de
+guerrier qui flatte l'&oelig;il même d'un étranger; il
+faut convenir aussi qu'ils ont mieux raisonné le
+choix de leurs armes.</p>
+
+<h4>§ III.<br /><br />
+Armes des Mamlouks.</h4>
+
+<p>La première est une carabine anglaise d'environ
+30 pouces de longueur, et d'un calibre tel,
+qu'elle peut lancer à la fois 10 à 12 balles, dont
+l'effet, même sans adresse, est toujours meurtrier.
+En second lieu, ils portent à la ceinture 2 grands<a name="page_139" id="page_139"></a>
+pistolets qui tiennent au vêtement par un cordon
+de soie. A l'arçon pend quelquefois une masse
+d'armes dont ils se servent pour assommer; enfin,
+sur la cuisse gauche pend à une bandoulière
+un sabre courbe, d'une espèce peu connue en
+Europe; sa lame, prise en ligne droite, n'a pas
+plus de 24 pouces, mais, mesurée dans sa courbure,
+elle en a 30. Cette forme, qui nous paraît
+bizarre, n'a pas été adoptée sans motifs; l'expérience
+apprend que l'effet d'une lame droite
+est borné au lieu et au moment de sa chute,
+parce qu'elle ne coupe qu'en appuyant: une lame
+courbe, au contraire, présentant le tranchant en
+retraite, glisse par l'effort du bras, et continue son
+action dans un long espace. Les barbares, dont
+l'esprit s'exerce de préférence sur les arts meurtriers,
+n'ont pas manqué cette observation, et de
+là l'usage des cimeterres, si général et si ancien
+dans l'Orient. Le commun des Mamlouks tire les
+siens de Constantinople et d'Europe; mais les beks
+se disputent les lames de Perse et des anciennes
+fabriques de Damas<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, qu'ils paient jusqu'à 40
+et 50 louis. Les qualités qu'ils en estiment sont
+la légèreté, la trempe égale et bien sonnante,
+les ondulations du fer, et surtout la finesse du
+tranchant: il faut avouer qu'elle est exquise;<a name="page_140" id="page_140"></a>
+mais ces lames ont le défaut d'être fragiles comme
+le verre.</p>
+
+<h4>§ IV.<br /><br />
+Éducation et exercices des Mamlouks.</h4>
+
+<p>L'art de se servir de ces armes fait le sujet de
+l'éducation des Mamlouks, et l'occupation de toute
+leur vie. Chaque jour, de grand matin, la plupart
+se rendent dans une plaine hors du Kaire; et là,
+courant à toute bride, ils s'exercent à sortir prestement
+la carabine de la bandoulière, à la tirer
+juste, à la jeter sous la cuisse, pour saisir un pistolet
+qu'ils tirent et jettent par-dessus l'épaule:
+puis un second, dont ils font de même, se fiant
+au cordon qui les attache, sans perdre de temps
+à les replacer. Les beks présents les encouragent;
+et quiconque brise le vase de terre qui sert de
+but reçoit des éloges et de l'argent. Ils s'exercent
+aussi à bien manier le sabre, et surtout à donner
+le coup de revers, qui prend de bas en haut, et
+qui est le plus difficile à parer. Leurs tranchants
+sont si bons, et leurs mains si adroites, que plusieurs
+coupent une tête de coton mouillé, comme
+un pain de beurre. Ils tirent aussi l'arc, quoiqu'ils
+l'aient banni des combats; mais leur exercice favori
+est celui du <i>Djerid</i>: ce nom, qui signifie proprement
+<i>roseau</i>, se donne en général à tout bâton
+qu'on lance à la main selon des principes qui ont<a name="page_141" id="page_141"></a>
+dû être ceux des Romains pour le <i>pilum</i>; au lieu
+de bâton, les Mamlouks emploient des branches
+fraîches de palmier effeuillées. Ces branches, qui
+ont la forme d'une tige d'artichaut, ont 4 pieds
+de longueur, et pèsent 5 à 6 livres. Armés de ce
+trait, les cavaliers entrent en lice, et courant à
+toute bride, ils se le lancent d'assez loin. Sitôt
+lancé, l'agresseur tourne bride, et celui qui fuit
+poursuit et jette à son tour. Les chevaux, dressés
+par l'habitude, secondent si bien leurs maîtres,
+qu'on dirait qu'ils y prennent autant de plaisir;
+mais ce plaisir est dangereux, car il y a des bras
+qui lancent avec tant de roideur, que souvent le
+coup blesse, et même devient mortel. Malheur à
+qui n'esquivait pas le djerid d'Ali-bek! Ces jeux,
+qui nous semblent barbares, tiennent de près à
+l'état politique des nations. Il n'y a pas 3 siècles
+qu'ils existaient parmi nous, et leur extinction est
+bien moins due à l'accident de Henri II, ou à un
+esprit philosophique, qu'à un état de paix intérieure
+qui les a rendus inutiles. Chez les Turks,
+au contraire, et chez les Mamlouks, ils se sont
+conservés, parce que l'anarchie de leur société a
+continué de faire un besoin de tout ce qui est
+relatif à la guerre. Voyons si leurs progrès dans
+cette partie sont proportionnés à leur pratique.<a name="page_142" id="page_142"></a></p>
+
+<h4>§ V.<br /><br />
+Art Militaire des Mamlouks.</h4>
+
+<p>Dans notre Europe, quand on parle de troupes
+et de guerre, on se figure sur-le-champ une distribution
+d'hommes par compagnies, par bataillons,
+par escadrons; des uniformes de tailles et de couleurs,
+des formations par rangs et lignes, des
+combinaisons de man&oelig;uvres particulières ou d'évolutions
+générales; en un mot, tout un système
+d'opérations fondées sur des principes réfléchis.
+Ces idées sont justes par rapport à nous; mais
+quand on les transporte aux pays dont nous traitons,
+elles deviennent autant d'erreurs. Les Mamlouks
+ne connaissent rien de notre art militaire;
+ils n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni formation,
+ni discipline, ni même de subordination.
+Leur réunion est un attroupement, leur marche
+est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre
+est un brigandage; ordinairement elle se fait dans
+la ville même du Kaire: au moment qu'on y pense
+le moins, une cabale éclate, des beks montent à
+cheval, l'alarme se répand, leurs adversaires paraissent:
+on se charge dans la rue le sabre à la
+main; quelques meurtres décident la querelle, et
+le plus faible ou le plus timide est exilé. Le peuple
+n'est pour rien dans ces combats; que lui importe<a name="page_143" id="page_143"></a>
+que les tyrans s'égorgent? Mais on ne doit pas le
+croire spectateur tranquille, au milieu des balles
+et des coups de cimeterre; ce rôle est toujours
+dangereux: chacun fuit du champ de bataille, jusqu'au
+moment où le calme se rétablit. Quelquefois
+la populace pille les maisons des exilés, et les
+vainqueurs n'y mettent pas d'obstacle. A ce sujet,
+il est bon d'observer que ces phrases usitées dans
+les nouvelles d'Europe: <i>les beks ont fait des recrues,
+les beks ont ameuté le peuple, le peuple a
+favorisé un parti</i>, sont peu propres à donner des
+idées exactes. Dans les démêlés des Mamlouks, le
+peuple n'est jamais qu'un acteur passif.</p>
+
+<p>Quelquefois la guerre est transportée à la campagne,
+et les combattants n'y déploient pas plus
+d'art. Le parti le plus fort ou le plus audacieux
+poursuit l'autre; s'ils sont égaux en courage, ils
+s'attendent ou se donnent un rendez-vous; et là,
+sans égard pour les avantages de position, les deux
+troupes s'approchent en peloton, les plus hardis
+marchent en tête; on s'aborde, on se défie, on
+s'attaque; chacun choisit son homme: on tire, si
+l'on peut, et l'on passe vite au sabre; c'est là que
+se déploient l'art du cavalier et la souplesse du
+cheval. Si celui-ci tombe, l'autre est perdu. Dans
+les déroutes, les valets, toujours présents, relèvent
+leur maître; et, s'il n'y a pas de témoins,
+ils l'assomment pour prendre la ceinture de sequins
+qu'il a soin de porter. Souvent la bataille se<a name="page_144" id="page_144"></a>
+décide par la mort de 2 ou 3 personnes. Depuis
+quelque temps surtout, les Mamlouks ont compris
+que leurs patrons, étant les principaux intéressés,
+devaient courir les plus grands risques, et
+ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage,
+tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus,
+l'on capitule avec le vainqueur, qui souvent a fait
+ses conditions d'avance. Il n'y a que profit à rester
+tranquille; on est sûr de trouver un maître qui
+paie, et l'on revient au Kaire vivre à ses dépens
+jusqu'à nouvelle fortune.</p>
+
+<h4>§ VI.<br /><br />
+Discipline des Mamlouks.</h4>
+
+<p>Ce caractère, qui cause la mobilité de cette milice,
+est une suite nécessaire de sa constitution. Le
+jeune paysan vendu en Mingrelie ou en Géorgie
+n'a pas plus tôt mis le pied en Égypte, que ses
+idées subissent une révolution. Une carrière immense
+s'ouvre à ses regards. Tout se réunit pour
+éveiller son audace et son ambition; encore esclave,
+il se sent destiné à devenir maître, et déja il prend
+l'esprit de sa future condition. Il calcule le besoin
+qu'a de lui son patron, et il lui fait acheter ses
+services et son zèle: il les mesure sur le salaire
+qu'il en reçoit, ou sur celui qu'il en attend. Or,
+comme cette société ne connaît pas d'autre mobile<a name="page_145" id="page_145"></a>
+que l'argent, il en résulte que le soin principal
+des maîtres est de satisfaire l'avidité de leurs serviteurs
+pour maintenir leur attachement. De là
+cette prodigalité des beks, ruineuse à l'Égypte
+qu'ils pillent; de là cette insubordination des Mamlouks,
+fatale à leurs chefs qu'ils dépouillent; de là
+ces intrigues qui ne cessent d'agiter les grands et
+les petits. A peine un esclave est-il affranchi, qu'il
+porte déja ses regards sur les premiers emplois.
+Qui pourrait arrêter ses prétentions? Rien dans
+ceux qui commandent ne lui offre cette supériorité
+de talents qui imprime le respect. Il n'y voit
+que des soldats comme lui, parvenus à la puissance
+<i>par les décrets du sort</i>; et s'il plaît au sort
+de le favoriser, il parviendra de même, et il ne
+sera pas moins habile dans l'art de gouverner,
+puisque cet art ne consiste qu'à prendre de l'argent
+et à donner des coups de sabre. De cet ordre de
+choses est encore né un luxe effréné qui, levant
+les barrières à tous les besoins, a donné à la rapacité
+des grands une étendue sans bornes. Ce luxe
+est tel, qu'il n'y a point de Mamlouk dont l'entretien
+ne coûte par an 2,500 livres, et il en est
+beaucoup qui coûtent le double. A chaque ramâdan,
+il faut un habillement neuf, il faut des draps
+de France, des sailles de Venise, des étoffes de
+Damas et des Indes. Il faut souvent renouveler les
+chevaux, les harnais. On veut des pistolets et des
+sabres damasquinés, des étriers dorés d'or moulu,<a name="page_146" id="page_146"></a>
+des selles et des brides plaquées d'argent. Il faut
+aux chefs, pour les distinguer du vulgaire, des
+bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes
+de 2 et 300 louis, des châles de Kachemire<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a> de
+25 et 50 louis, et une foule de pelisses, dont les
+moindres coûtent 500 livres<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. Les femmes ont
+rejeté, comme trop simple, l'ancien usage des
+garnitures de sequins sur la tête et sur la poitrine;
+elles y ont substitué les diamants, les émeraudes,
+les rubis, les perles fines; et, à la passion des
+châles et des fourrures, elles ont joint celle des
+étoffes et des galons de Lyon. Quand de tels besoins
+se trouvent dans une classe qui a en main
+toute l'autorité, et qui ne connaît de droits ni de
+propriété, ni de vie, qu'on juge des conséquences
+qu'ils doivent avoir, et pour les classes obligées
+d'y fournir, et pour les m&oelig;urs mêmes de ceux
+qui les ont.</p>
+
+<h4>§ VII.<br /><br />
+M&oelig;urs des Mamlouks.</h4>
+
+<p>Les m&oelig;urs des Mamlouks sont telles, qu'il est
+à craindre, en conservant les simples traits de la<a name="page_147" id="page_147"></a>
+vérité, d'encourir le soupçon d'une exagération
+passionnée. Nés la plupart dans le rit grec, et circoncis
+au moment qu'on les achète, ils ne sont
+aux yeux des Turks mêmes que des <i>renégats</i>, sans
+foi ni religion. Étrangers entre eux, ils ne sont
+point liés par ces sentiments naturels qui unissent
+les autres hommes. Sans parents, sans enfants, le
+passé n'a rien fait pour eux; ils ne font rien pour
+l'avenir. Ignorants et superstitieux par éducation,
+ils deviennent farouches par les meurtres, séditieux
+par les tumultes, perfides par les cabales, lâches
+par la dissimulation, et corrompus par toute espèce
+de débauche. Ils sont surtout adonnés à ce genre
+honteux qui fut de tout temps le vice des Grecs
+et des Tartares; c'est la première leçon qu'ils
+reçoivent de leur maître d'armes. On ne sait comment
+expliquer ce goût, quand on considère qu'ils
+ont tous des femmes, à moins de supposer qu'ils
+recherchent dans un sexe le piquant des refus
+dont ils ont dépouillé l'autre; mais il n'en est pas
+moins vrai qu'il n'y a pas un seul Mamlouk sans
+tache; et leur contagion a dépravé les habitants
+du Kaire, même les chrétiens de Syrie qui y demeurent.</p>
+
+<h4>§ VIII.<br /><br />
+Gouvernement des Mamlouks.</h4>
+
+<p>Telle est l'espèce d'hommes qui fait en ce moment
+le sort de l'Égypte; ce sont des esprits, de cette<a name="page_148" id="page_148"></a>
+trempe qui sont à la tête du gouvernement: quelques
+coups de sabre heureux, plus d'astuce ou
+d'audace mènent à cette prééminence; mais on
+conçoit qu'en changeant de fortune, les parvenus
+ne changent point de caractère, et qu'ils portent
+l'ame des esclaves dans la condition des rois. La
+souveraineté n'est pas pour eux l'art difficile de
+diriger vers un but commun les passions diverses
+d'une société nombreuse, mais seulement un
+moyen d'avoir plus de femmes, de bijoux, de
+chevaux, d'esclaves, et de satisfaire leurs fantaisies.
+L'administration, à l'intérieur et à l'extérieur, est
+conduite dans cet esprit. D'un côté, elle se réduit
+à man&oelig;uvrer vis-à-vis de la cour de Constantinople,
+pour éluder le tribut ou les menaces du sultan; de
+l'autre, à acheter beaucoup d'esclaves, à multiplier
+les amis, à prévenir les complots, à détruire les
+ennemis secrets par le fer ou le poison; toujours
+dans les alarmes, les chefs vivent comme les anciens
+tyrans de Syracuse. Mourâd et Ybrahim ne
+dorment qu'au milieu des carabines et des sabres.
+Du reste, nulle idée de police ni d'ordre public<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.<a name="page_149" id="page_149"></a>
+L'unique affaire est de se procurer de l'argent; et
+le moyen employé comme le plus simple est de
+le saisir partout où il se montre, de l'arracher
+par violence à quiconque en possède, d'imposer à
+chaque instant des contributions arbitraires sur
+les villages et sur la douane, qui les reverse sur
+le commerce.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>§ I.<br /><br />
+État du peuple en Égypte.</h4>
+
+<p class="nind"><span class="letra">O</span><small>N</small> jugera aisément que, dans un tel pays, tout
+est analogue à un tel régime. Là où le cultivateur
+ne jouit pas du fruit de ses peines, il ne travaille
+que par contrainte, et l'agriculture est languissante:
+là où il n'y a point de sûreté dans les
+jouissances, il n'y a point de cette industrie qui
+les crée, et les arts sont dans l'enfance: là où les
+connaissances ne mènent à rien, l'on ne fait rien
+pour les acquérir, et les esprits sont dans la barbarie.
+Tel est l'état de l'Égypte. La majeure partie
+des terres est aux mains des beks, des Mamlouks,<a name="page_150" id="page_150"></a>
+des gens de loi; le nombre des autres propriétaires
+est infiniment borné, et leur propriété est sujette
+à mille charges. A chaque instant c'est une contribution
+à payer, un dommage à réparer; nul
+droit de succession ni d'héritage pour les immeubles;
+tout rentre au gouvernement, dont il faut
+tout racheter. Les paysans y sont des man&oelig;uvres
+à gages, à qui l'on ne laisse pour vivre que ce
+qu'il faut pour ne pas mourir. Le riz et le blé
+qu'ils cueillent passent à la table des maîtres,
+pendant qu'eux ne se réservent que le <i>doura</i>,
+dont ils font un pain sans levain et sans saveur
+quand il est froid. Ce pain, cuit à un feu formé
+de la fiente séchée des buffles et des vaches<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>,
+est, avec l'eau et les ognons crus, leur nourriture
+de toute l'année: ils sont heureux s'ils y peuvent
+ajouter de temps en temps du miel, du fromage,
+du lait aigre et des dattes. La viande et la graisse,
+qu'ils aiment avec passion, ne paraissent qu'aux
+plus grands jours de fête, et chez les plus aisés.
+Tout leur vêtement consiste en une chemise de
+grosse toile bleue, et en un manteau noir d'un
+tissu clair et grossier. Leur coiffure est une toque
+d'une espèce de drap, sur laquelle ils roulent un
+long mouchoir de laine rouge. Les bras, les jambes,
+la poitrine sont nus, et la plupart ne portent pas
+de caleçon. Leurs habitations sont des huttes de<a name="page_151" id="page_151"></a>
+terre, où l'on étouffe de chaleur et de fumée, et
+où les maladies causées par la malpropreté, l'humidité
+et les mauvais aliments, viennent souvent
+les assiéger: enfin, pour combler la mesure, viennent
+se joindre à ces maux physiques des alarmes
+habituelles, la crainte des pillages des Arabes, des
+visites des Mamlouks, des vengeances des familles,
+et tous les soucis d'une guerre civile continue. Ce
+tableau, commun à tous les villages, n'est guère
+plus riant dans les villes. Au Kaire même, l'étranger
+qui arrive est frappé d'un aspect général de ruine
+et de misère; la foule qui se presse dans les rues
+n'offre à ses regards que des haillons hideux et des
+nudités dégoûtantes. Il est vrai qu'on y rencontre
+souvent des cavaliers richement vêtus; mais ce
+contraste de luxe ne rend que plus choquant le
+spectacle de l'indigence. Tout ce que l'on voit ou
+que l'on entend annonce que l'on est dans le pays
+de l'esclavage et de la tyrannie. On ne parle que
+de troubles civils, que de misère publique, que
+d'extorsions d'argent, que de bastonnades et de
+meurtres. Nulle sûreté pour la vie ou la propriété.
+On verse le sang d'un homme comme celui d'un
+b&oelig;uf. La justice même le verse sans formalité.
+L'officier de nuit dans ses rondes, l'officier de jour
+dans ses tournées, jugent, condamnent et font
+exécuter en un clin d'&oelig;il et sans appel. Des bourreaux
+les accompagnent, et au premier ordre la
+tête d'un malheureux tombe dans le sac de cuir, où<a name="page_152" id="page_152"></a>
+on la reçoit de peur de souiller la place. Encore si
+l'apparence seule du délit exposait au danger de
+la peine! mais souvent, sans autre motif que l'avidité
+d'un homme puissant et la délation d'un ennemi,
+on cite devant un bek un homme soupçonné
+d'avoir de l'argent; on exige de lui une somme;
+et s'il la dénie, on le renverse sur le dos, on lui
+donne 2 et 300 coups de bâton sur la plante des
+pieds, et quelquefois on l'assomme. Malheur à
+qui est soupçonné d'avoir de l'aisance! Cent espions
+sont toujours prêts à le dénoncer. Ce n'est
+que par les dehors de la pauvreté qu'il peut échapper
+aux rapines de la puissance.</p>
+
+<h4>§ II.<br /><br />
+Misère et famine des dernières années.</h4>
+
+<p>C'est surtout dans les trois dernières années que
+cette capitale et l'Égypte entière ont offert le spectacle
+de la misère la plus déplorable. Aux maux
+habituels d'une tyrannie effrénée, à ceux qui résultaient
+des troubles des années précédentes, se
+sont joints des fléaux naturels encore plus destructeurs.
+La peste, apportée de Constantinople au
+mois de novembre 1783, exerça pendant l'hiver
+ses ravages accoutumés; on compta jusqu'à 1,500
+morts sortis dans un jour par les portes du Kaire<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>.<a name="page_153" id="page_153"></a>
+Par un effet ordinaire dans ce pays, l'été vint la
+calmer. Mais à ce premier fléau en succéda bientôt
+un autre aussi terrible. L'inondation de 1783 n'avait
+pas été complète; une grande partie des terres
+n'avait pu être ensemencée faute d'arrosement;
+une autre ne l'avait pas été faute de semences: le
+Nil n'ayant pas encore atteint, en 1784, les termes
+favorables, la disette se déclara sur-le-champ. Dès
+la fin de novembre, la famine enlevait au Kaire
+presque autant de monde que la peste; les rues,
+qui d'abord étaient pleines de mendiants, n'en
+offrirent bientôt pas un seul: tout périt ou déserta.
+Les villages ne furent pas moins ravagés; un nombre
+infini de malheureux, qui voulurent échapper
+à la mort, se répandirent dans les pays voisins.
+J'en ai vu la Syrie inondée; en janvier 1785, les
+rues de Saïde, d'Acre, et la Palestine étaient
+pleines d'Égyptiens, reconnaissables partout à leur
+peau noirâtre; et il en a pénétré jusqu'à Alep et
+à Diarbekr. L'on ne peut évaluer précisément la
+dépopulation de ces 2 années, parce que les
+Turks ne tiennent pas des registres de morts, de
+naissances, ni de dénombrement<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>; mais l'opinion<a name="page_154" id="page_154"></a>
+commune était que le pays avait perdu le
+sixième de ses habitants.</p>
+
+<p>Dans ces circonstances, on a vu se renouveler
+tous ces tableaux dont le récit fait frémir, et dont
+la vue imprime un sentiment d'horreur et de tristesse
+qui s'efface difficilement. Ainsi que dans la
+famine arrivée au Bengale, il y a quelques années,
+les rues et les places publiques étaient jonchées
+de squelettes exténués et mourants; leurs voix
+défaillantes imploraient en vain la pitié des passants;
+la crainte d'un danger commun endurcissait
+les c&oelig;urs; ces malheureux expiraient adossés
+aux maisons des beks, qu'ils savaient être approvisionnés
+de riz et de blé, et souvent les Mamlouks,
+importunés par leurs cris, les chassaient à
+coups de bâton. Aucun des moyens révoltants
+d'assouvir la rage de la faim n'a été oublié; ce
+qu'il y a de plus immonde était dévoré; et je
+n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France,
+au mois de mars 1785, j'ai vu sous les murs de
+l'ancienne Alexandrie, deux malheureux assis sur
+le cadavre d'un chameau, et disputant aux chiens
+ses lambeaux putrides.</p>
+
+<p>Il se trouve parmi nous des ames énergiques
+qui, après avoir payé le tribut de compassion dû à
+de si grands malheurs, passent, par un retour
+d'indignation, à en faire un crime aux hommes
+qui les endurent. Ils jugent dignes de la mort
+ces peuples qui n'ont pas le courage de la repousser,<a name="page_155" id="page_155"></a>
+ou qui la reçoivent sans se donner la consolation
+de la vengeance. On va même jusqu'à prendre
+ces faits en preuve d'un paradoxe moral témérairement
+avancé; et l'on veut en appuyer ce prétendu
+axiome, <i>que les habitants des pays chauds,
+avilis par tempérament et par caractère, sont destinés
+par la nature à n'être jamais que les esclaves
+du despotisme</i>.</p>
+
+<p>Mais a-t-on bien examiné si des faits semblables
+ne sont jamais arrivés dans les climats qu'on veut
+honorer du privilége exclusif de la liberté? A-t-on
+bien observé si les faits généraux dont on
+s'autorise, ne sont point accompagnés de circonstances
+et d'accessoires qui en dénaturent les
+résultats? Il en est de la politique comme de la
+médecine, où des phénomènes isolés jettent dans
+l'erreur sur les vraies causes du mal. On se presse
+trop d'établir en règles générales des cas particuliers:
+ces principes universels qui plaisent tant à
+l'esprit ont presque toujours le défaut d'être
+vagues. Il est si rare que les faits sur lesquels on
+raisonne soient exacts, et l'observation en est si
+délicate, que l'on doit souvent craindre d'élever
+des systèmes sur des bases imaginaires.</p>
+
+<p>Dans le cas dont il s'agit, si l'on approfondit
+les causes de l'accablement des Égyptiens, on trouvera
+que ce peuple, maîtrisé par des circonstances
+cruelles, est bien plus digne de pitié que de mépris.
+En effet, il n'en est pas de l'état politique<a name="page_156" id="page_156"></a>
+de ce pays comme de celui de notre Europe.
+Parmi nous, les traces des anciennes révolutions
+s'affaiblissant chaque jour, les étrangers vainqueurs
+se sont rapprochés des indigènes vaincus;
+et ce mélange a formé des corps de nations identiques,
+qui n'ont plus eu que les mêmes intérêts.
+Dans l'Égypte, au contraire, et dans presque toute
+l'Asie, les peuples indigènes, asservis par des révolutions
+encore récentes à des conquérants
+étrangers, ont formé des corps mixtes dont les intérêts
+sont tous opposés. L'état est proprement
+divisé en deux factions: l'une, celle du peuple
+vainqueur, dont les individus occupent tous les
+emplois de la puissance civile et militaire; l'autre,
+celle du peuple vaincu, qui remplit toutes les
+classes subalternes de la société. La faction gouvernante,
+s'attribuant à titre de conquête le droit
+exclusif de toute propriété, ne traite la faction
+gouvernée que comme un instrument passif de
+ses jouissances; et celle-ci à son tour, dépouillée
+de tout intérêt personnel, ne rend à l'autre que le
+moins qu'il lui est possible: c'est un esclave à
+qui l'opulence de son maître est à charge, et qui
+s'affranchirait volontiers de sa servitude, s'il en
+avait les moyens. Cette impuissance est un autre
+caractère qui distingue cette constitution des nôtres.
+Dans les états de l'Europe, les gouvernements,
+tirant du sein même des nations les moyens de
+les gouverner, il ne leur est ni facile ni avantageux<a name="page_157" id="page_157"></a>
+d'abuser de leur puissance; mais si, par un
+cas supposé, ils se formaient des intérêts personnels
+et distincts, ils n'en pourraient porter l'usage
+qu'à la tyrannie. La raison en est qu'outre cette
+multitude qu'on appelle <i>peuple</i>, qui, quoique
+forte par sa masse, est toujours faible par sa désunion,
+il existe un ordre mitoyen, qui, participant
+des qualités du peuple et du gouvernement, fait
+en quelque sorte équilibre entre l'un et l'autre.
+Cet ordre est la classe de tous ces citoyens opulents
+et aisés, qui, répandus dans les emplois
+de la société, ont un intérêt commun qu'on respecte
+les droits de sûreté et de propriété dont ils
+jouissent. Dans l'Égypte, au contraire, point d'état
+mitoyen, point de ces classes nombreuses de
+nobles, de gens de robe ou d'église, de négociants,
+de propriétaires, etc., qui sont en quelque
+sorte un corps intermédiaire entre le peuple
+et le gouvernement. Là, tout est militaire ou
+homme de loi, c'est-à-dire homme du gouvernement;
+ou tout est laboureur, artisan, marchand,
+c'est-à-dire <i>peuple</i>; et le <i>peuple</i> manque surtout
+du premier moyen de combattre l'oppression,
+l'art d'unir et de diriger ses forces. Pour détruire
+ou réformer les Mamlouks, il faudrait une ligue
+générale des paysans, et elle est impossible à former:
+le système d'oppression est méthodique; on
+dirait que partout les tyrans en ont la science infuse.
+Chaque province, chaque district a son gouverneur,<a name="page_158" id="page_158"></a>
+chaque village a son <i>lieutenant</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a> qui
+veille aux mouvements de la multitude. Seul contre
+tous, s'il paraît faible, la puissance qu'il représente
+le rend fort. D'ailleurs, l'expérience prouve
+que partout où un homme a le courage de se
+faire maître, il en trouve qui ont la bassesse de
+le seconder. Ce lieutenant communique de son
+autorité à quelques membres de la société qu'il
+opprime, et ces individus deviennent ses appuis:
+jaloux les uns des autres, ils se disputent sa faveur,
+et il se sert de chacun tour à tour pour les détruire
+tous également. Les mêmes jalousies, et des
+haines invétérées divisent aussi les villages; mais
+en supposant une réunion déja si difficile, que
+pourrait, avec des bâtons ou même des fusils, une
+troupe de paysans à pied et presque nus, contre
+des cavaliers exercés et armés de pied en cap? Je
+désespère surtout du salut de l'Égypte, quand je
+considère la nature du terrain trop propre à la cavalerie.
+Parmi nous, si l'infanterie la mieux constituée
+redoute encore la cavalerie en plaine, que
+sera-ce chez un peuple qui n'a pas les premières
+idées de la tactique, qui ne peut même les acquérir,
+parce qu'elles sont le fruit de la pratique, et
+que la pratique est impossible? Ce n'est que dans
+les pays de montagnes que la liberté a de grandes<a name="page_159" id="page_159"></a>
+ressources; c'est là qu'à la faveur du terrain, une
+petite troupe supplée au nombre par l'habileté.
+Unanime, parce qu'elle est d'abord peu nombreuse,
+elle acquiert chaque jour de nouvelles
+forces par l'habitude de les employer. L'oppresseur
+moins actif, parce qu'il est déja puissant, temporise;
+et il arrive enfin que ces troupes de paysans
+ou de voleurs qu'il méprisait deviennent des soldats
+aguerris qui lui disputent dans les plaines
+l'art des combats et le prix de la victoire. Dans les
+pays plats, au contraire, le moindre attroupement
+est dissipé, et le paysan novice, qui ne sait
+pas même faire un retranchement, n'a de ressource
+que dans la pitié de son maître et la continuation
+de son servage. Aussi, s'il était un principe
+général à établir, nul ne serait plus vrai que
+celui-ci: <i>que les pays de plaine sont le siége de
+l'indolence et de l'esclavage; et les montagnes, la
+patrie de l'énergie et de la liberté</i><a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>. Dans la situation<a name="page_160" id="page_160"></a>
+présente des Égyptiens, il pourrait encore
+se faire qu'ils ne montrassent point de courage,
+sans qu'on pût dire que le germe leur en manque,
+et que le climat le leur a refusé. En effet, cet
+effort continu de l'ame, qu'on appelle <i>courage</i>,
+est une qualité qui tient bien plus au moral
+qu'au physique. Ce n'est point le plus ou le moins
+de chaleur du climat, mais plutôt l'énergie des
+passions et la confiance en ses forces qui donnent
+l'audace d'affronter les dangers. Si ces deux conditions
+n'existent pas, le courage peut rester
+inerte; mais ce sont les circonstances qui manquent,
+et non la faculté. D'ailleurs, s'il est des
+hommes capables d'énergie, ce doit être ceux dont
+l'ame et le corps trempés, si j'ose dire, par l'habitude
+de souffrir, ont pris une roideur qui
+émousse les traits de la douleur; et tels sont les
+Égyptiens. On se fait illusion quand on se les
+peint comme énervés par la chaleur, ou amollis
+par le libertinage. Les habitants des villes et les
+gens aisés peuvent avoir cette mollesse, qui dans
+tout climat est leur apanage; mais les paysans si
+méprisés, sous le nom <i>fellâhs</i>, supportent des fatigues
+étonnantes. On les voit passer des jours entiers
+à tirer de l'eau du Nil, exposés nus à un soleil
+qui nous tuerait. Ceux d'entre eux qui servent<a name="page_161" id="page_161"></a>
+de valets aux Mamlouks font tous les mouvements
+du cavalier. A la ville, à la campagne, à la guerre,
+partout ils le suivent, et toujours à pied; ils
+passent des journées entières à courir devant ou
+derrière les chevaux; et quand ils sont las, ils s'attachent
+à leur queue, plutôt que de rester en arrière.
+Des traits moraux fournissent des inductions
+analogues à ces traits physiques. L'opiniâtreté que
+ces paysans montrent dans leurs haines et leurs
+vengeances<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>, leur acharnement dans les combats
+qu'ils se livrent quelquefois de village à village,
+le point d'honneur qu'ils mettent à souffrir la
+bastonnade sans déceler leur secret<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, leur barbarie
+même à punir dans leurs femmes et leurs
+filles le moindre échec à la pudeur<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>, tout prouve
+que si le préjugé a su leur trouver de l'énergie
+sur certains points, cette énergie n'a besoin que
+d'être dirigée, pour devenir un courage redoutable.
+Les émeutes et les séditions que leur patience<a name="page_162" id="page_162"></a>
+lassée excite quelquefois, surtout dans la
+province de <i>Charqié</i>, indiquent un feu couvert
+qui n'attend, pour faire explosion, que des mains
+qui sachent l'agiter.</p>
+
+<h4>§ III.<br /><br />
+États des arts et des esprits.</h4>
+
+<p>Mais un obstacle puissant à toute heureuse révolution
+en Égypte c'est l'ignorance profonde de
+la nation; c'est cette ignorance qui, aveuglant les
+esprits sur les causes des maux et sur leurs remèdes,
+les aveugle aussi sur les moyens d'y remédier.</p>
+
+<p>Me proposant de revenir à cet article qui, comme
+plusieurs des précédents, est commun à toute la
+Turkie, je n'insiste pas sur les détails. Il suffit
+d'observer que cette ignorance répandue sur toutes
+les classes étend ses effets sur tous les genres de
+connaissances morales et physiques, sur les sciences,
+sur les beaux-arts, même sur les arts mécaniques.
+Les plus simples y sont encore dans une
+sorte d'enfance. Les ouvrages de menuiserie, de
+serrurerie, d'arquebuserie, y sont grossiers. Les
+merceries, les quincailleries, les canons de fusil
+et de pistolet viennent tous de l'étranger. A peine
+trouve-t-on au Kaire un horloger qui sache raccommoder
+une montre, et il est européen. Les
+joailliers y sont plus communs qu'à Smyrne et<a name="page_163" id="page_163"></a>
+Alep; mais ils ne savent pas monter proprement
+la plus simple rose. On y fait de la poudre à canon,
+mais elle est brute. Il y a des raffineries,
+mais le sucre est plein de mélasse, et celui qui est
+blanc devient trop coûteux. Les seuls objets qui
+aient quelque perfection sont les étoffes de soie;
+encore le travail en est bien moins fini, et le prix
+beaucoup plus fort qu'en Europe.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE VIII.<br /><br />
+État du commerce.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">D</span><small>ANS</small> cette barbarie générale, on pourra s'étonner
+que le commerce ait conservé l'activité qu'il déploie
+encore au Kaire; mais l'examen attentif des
+sources d'où il la tire donne la solution du problème.</p>
+
+<p>Deux causes principales font du Kaire le siége
+d'un grand commerce: la première est la réunion
+de toutes les consommations de l'Égypte dans
+l'enceinte de cette ville. Tous les grands propriétaires,
+c'est-à-dire les Mamlouks et les gens de loi,
+y sont rassemblés, et ils y attirent leurs revenus,
+sans rien rendre au pays qui les fournit.</p>
+
+<p>La seconde est la position qui en fait un lieu de
+passage, un centre de circulation dont les rameaux<a name="page_164" id="page_164"></a>
+s'étendent par la mer Rouge dans l'Arabie et dans
+l'Inde; par le Nil, dans l'Abissinie et l'intérieur de
+l'Afrique; et par la Méditerranée, dans l'Europe
+et l'empire turk. Chaque année il arrive au Kaire
+une caravane d'Abissinie, qui apporte 1,000 à
+1,200 esclaves noirs, et des dents d'éléphant, de
+la poudre d'or, des plumes d'autruche, des gommes,
+des perroquets et des singes<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Une autre, formée
+aux extrémités de Maroc, et destinée pour la
+Mekke, appelle les pèlerins, même des rives du
+Sénégal<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>. Elle côtoie la Méditerranée en recueillant
+ceux d'Alger, de Tunis, de Tripoli, etc., et
+arrive par le désert à Alexandrie, forte de 3 à
+4,000 chameaux. De là elle va au Kaire, où elle se
+joint à la caravane d'Égypte. Toutes deux de concert
+partent ensuite pour la Mekke, d'où elles
+reviennent 100 jours après. Mais les pèlerins de
+Maroc, qui ont encore 600 lieues à faire, n'arrivent
+chez eux qu'après une absence totale de
+plus d'un an. Le chargement de ces caravanes
+consiste en étoffes de l'Inde, en <i>châles</i>, en gommes,
+en parfums, en perles, et surtout en cafés de<a name="page_165" id="page_165"></a>
+l'<i>Yémen</i>. Ces mêmes objets arrivent par une autre
+voie à Suez, où les vents de sud amènent en mai
+26 à 28 voiles parties du port de Djedda. Le Kaire
+ne garde pas la somme entière de ces marchandises;
+mais, outre la portion qu'il en consomme,
+il profite encore des droits de passage et des dépenses
+des pèlerins. D'autre part, il vient de temps
+en temps de Damas de petites caravanes qui apportent
+des étoffes de soie et de coton, des huiles et
+des fruits secs. Dans la belle saison la rade de Damiât
+a toujours quelques vaisseaux qui débarquent
+les tabacs à pipe de <i>Lataqîé</i>. La consommation
+de cette denrée est énorme en Égypte. Ces vaisseaux
+prennent du riz en échange, pendant que
+d'autres se succèdent sans cesse à Alexandrie, et
+apportent de Constantinople des vêtements, des
+armes, des fourrures, des passagers et des merceries.
+D'autres encore arrivent de Marseille, de
+Livourne et de Venise, avec des draps, des cochenilles,
+des étoffes et des galons de Lyon, des
+épiceries, du papier, du fer, du plomb, des sequins
+de Venise, et des dahlers d'Allemagne. Tous ces
+objets, transportés par mer à Rosette sur des bateaux
+qu'on appelle <i>djerm</i><a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, y sont d'abord déposés,
+puis rembarqués sur le Nil et envoyés au
+Kaire. D'après ce tableau, il n'est pas étonnant<a name="page_166" id="page_166"></a>
+que le commerce offre un spectacle imposant dans
+cette capitale<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>; mais si l'on examine en quels
+canaux se versent ces richesses, si l'on considère
+qu'une grande partie des marchandises de l'Inde,
+et du café, passe à l'étranger; que la dette en est
+acquittée avec des marchandises d'Europe et de
+Turkie; que la consommation du pays consiste
+presque toute en objets de luxe qui ont reçu leur
+dernier travail; enfin, que les produits donnés en
+retour sont, en grande partie, des matières brutes,
+l'on jugera que tout ce commerce s'exécute sans
+qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la richesse
+de l'Égypte et le bien-être de la nation.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE IX.<br /><br />
+De l'isthme de Suez, et de la jonction de la Mer Rouge
+à la Méditerranée.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">J</span><small>'AI</small> parlé du commerce que le Kaire entretient
+avec l'Arabie et l'Inde par la voie de Suez; ce sujet
+rappelle une question dont on s'occupe assez souvent<a name="page_167" id="page_167"></a>
+en Europe: savoir, s'il ne serait pas possible
+de couper l'isthme qui sépare la mer Rouge de la
+Méditerranée, afin que les vaisseaux pussent se
+rendre dans l'Inde par une route plus courte que
+celle du cap de Bonne-Espérance. On est porté à
+croire cette opération praticable, à raison du peu
+de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage que
+j'ai fait à Suez, il m'a semblé voir des raisons de
+penser le contraire.</p>
+
+<p>1º Il est bien vrai que l'espace qui sépare les deux
+mers n'est pas de plus de 18 à 19 lieues communes;
+il est bien vrai encore que ce terrain n'est point
+traversé par des montagnes, et que du haut des
+terrasses de Suez l'on ne découvre avec la lunette
+d'approche sur une plaine nue et rase, à perte de
+vue, qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest:
+ainsi ce n'est point la différence des niveaux
+qui s'oppose à la jonction<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>; mais le grand obstacle<a name="page_168" id="page_168"></a>
+est que dans toute la partie où la Méditerranée et
+la mer Rouge se répondent, le rivage de part et
+d'autre est un sol bas et sablonneux, où les eaux
+forment des lacs et des marais semés de grèves;
+en sorte que les vaisseaux ne peuvent s'approcher
+de la côte qu'à une grande distance. Or, comment
+pratiquer dans les sables mouvants un canal durable?
+D'ailleurs la plage manque de ports, et il
+faudrait les construire de toutes pièces; enfin le
+terrain manque absolument d'eau douce, et il faudrait
+pour une grande population la tirer de fort
+loin, c'est-à-dire du Nil.</p>
+
+<p>Le meilleur et le seul moyen de jonction est
+donc celui qu'on a déja pratiqué plusieurs fois avec
+succès; savoir, de faire communiquer les deux
+mers par l'intermède du fleuve même: le terrain
+s'y prête sans effort; car le mont Moqattam, s'abaissant
+tout à coup à la hauteur du Kaire, ne forme
+plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire,
+autour de laquelle règne une plaine d'un niveau
+égal depuis le bord du Nil jusqu'à la pointe de la
+mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne
+heure l'état de ce local, en prirent l'idée de joindre
+les deux mers par un canal conduit au fleuve.
+Strabon observe que le premier fut construit sous
+Sésostris, qui régnait du temps de la guerre de
+Troie<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>; et cet ouvrage avait fait assez de sensation<a name="page_169" id="page_169"></a>
+pour qu'on eût noté <i>qu'il avait 100 coudées
+(ou 170 pieds de large) sur une profondeur suffisante
+à un grand vaisseau</i>. Après l'invasion des
+Grecs, les Ptolémées le rétablirent. Sous l'empire
+des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il n'y a
+pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples.
+<i>Du temps d'Omar ebn-el Kattab</i> (en 640),
+dit l'historien el-Makin, <i>les villes de la Mekke et
+de Médine souffrant de la disette, ce kalife ordonna
+au gouverneur d'Égypte, Amrou, de tirer un canal
+du Nil à Qolzoum, afin de faire passer désormais
+par cette voie les contributions de blé et d'orge destinées
+à l'Arabie</i>. Cent trente-quatre ans après, le
+kalife Abou-Djafar-al-Mansor le fit obstruer par le
+motif inverse de couper les vivres à un descendant
+d'Ali révolté à Médine; et depuis ce temps il n'a pas
+été rouvert. Ce canal est le même qui, de nos jours,
+passe au Kaire, et qui va se perdre dans la campagne
+au nord-est de <i>Berket-el-Hadj</i>, ou <i>lac des
+Pèlerins</i>. <i>Qolzoum</i>, le <i>Clysma</i> des Grecs, où il
+aboutissait, est ruiné depuis plusieurs siècles; mais
+le nom et l'emplacement subsistent encore dans
+un monticule de sable, de briques et de pierres,
+situé à 300 pas au nord de Suez, sur le bord de la
+mer, en face du gué qui conduit à la source d'<i>el-Nabâ</i>.<a name="page_170" id="page_170"></a>
+J'ai vu cet endroit comme Niebuhr, et les
+Arabes m'ont dit, comme à lui, qu'il s'appelait
+<i>Qolzoum</i>; ainsi d'Anville s'est trompé lorsque, sur
+une indication vicieuse de Ptolémée, il a rejeté
+<i>Clysma</i> 8 lieues plus au sud. Je le crois également
+en erreur dans l'application qu'il fait de Suez à
+l'ancienne <i>Arsinoé</i>. Cette ville ayant été, selon les
+Grecs et les Arabes, au nord de Clysma, on doit
+en chercher les traces, d'après l'indication de Strabon<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>,
+<i>tout au fond du golfe, en tirant vers l'Égypte</i>,
+sans aller néanmoins, comme Savary, jusqu'à <i>Adjeroud</i>,
+qui est trop dans l'ouest: l'on doit se borner
+au terrain bas qui s'étend environ 2 lieues au
+bout du golfe actuel, cet espace étant tout ce
+qu'on peut accorder de retraite à la mer depuis
+17 siècles. Jadis ces cantons étaient peuplés de
+villes qui ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux
+qui l'apportaient se sont détruits, parce que dans
+ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement,
+et par l'action du vent, et par la cavalerie des
+Arabes bedouins. Aujourd'hui le commerce du
+Kaire avec Suez ne s'exerce qu'au moyen des caravanes
+qui ont lieu lors de l'arrivée et du départ
+des vaisseaux, c'est-à-dire sur la fin d'avril, ou au
+commencement de mai, et dans le cours de juillet
+et d'août. Celle que j'accompagnai en 1783 était
+composée d'environ 3,000 chameaux et de 5 à 6,000<a name="page_171" id="page_171"></a>
+hommes<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. Le chargement consistait en bois,
+voiles et cordages pour les vaisseaux de Suez; en
+quelques ancres portées chacune par 4 chameaux;
+en barres de fer, en étain, en plomb; en quelques
+ballots de draps et barils de cochenille; en blés,
+orges, fèves, etc.; en piastres de Turkie, sequins
+de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises
+étaient destinées pour <i>Djedda</i>, la <i>Mekke</i>
+et <i>Moka</i>, où elles acquittent la dette des marchandises
+venues de l'Inde et du café d'Arabie, qui
+fait la base des retours. Il y avait en outre une
+grande quantité de pèlerins, qui préféraient la
+route de mer à celle de terre, et enfin les provisions
+nécessaires, telles que le riz, la viande, le
+bois, et même l'eau; car Suez est l'endroit du
+monde le plus dénué de tout. Du haut des terrasses,
+la vue portée sur la plaine sablonneuse du
+nord et de l'ouest, ou sur les rochers blanchâtres
+de l'Arabie à l'est, ou sur la mer et le <i>Moqattam</i>
+dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un
+brin de verdure où se reposer. Des sables jaunes,
+ou une plaine d'eau verdâtre, voilà tout ce qu'offre
+le séjour de Suez; l'état de ruine des maisons en<a name="page_172" id="page_172"></a>
+augmente la tristesse. La seule eau potable des
+environs vient de <i>el-Nabâ</i>, c'est-à-dire la <i>source</i>,
+située à 3 heures de marche sur le rivage d'Arabie;
+elle est si saumâtre qu'il n'y a qu'un mélange de
+<i>rum</i> qui puisse la rendre supportable à des Européens.
+La mer pourrait fournir quantité de poissons
+et de coquillages; mais les Arabes pêchent
+peu et mal: aussi, lorsque les vaisseaux sont partis,
+ne reste-t-il à Suez que le Mamlouk qui en est
+le gouverneur, et 12 à 15 personnes qui forment
+sa maison et la garnison. Sa forteresse est une
+masure sans défense, que les Arabes regardent
+comme une citadelle, à cause de 6 canons de
+bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers
+grecs qui tirent en détournant la tête. Le port est
+un mauvais quai, où les plus petits bateaux ne
+peuvent aborder que dans la marée haute: c'est
+là néanmoins qu'on prend les marchandises pour
+les conduire, à travers les bancs de sable, aux
+vaisseaux qui mouillent dans la rade. Cette rade,
+située à une lieue de la ville, en est séparée par
+une plage découverte au temps du reflux; elle n'a
+aucune protection, en sorte qu'on y attaquerait
+impunément les 28 bâtiments que j'y ai comptés.
+Ces bâtiments, par eux-mêmes, sont incapables
+de résistance, n'ayant chacun pour toute artillerie
+que 4 pierriers rouillés. Chaque année leur nombre
+diminue, parce que, naviguant terre à terre sur
+une côte pleine d'écueils, il en périt toujours au<a name="page_173" id="page_173"></a>
+moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux ayant relâché
+à <i>el-Tor</i> pour faire de l'eau, il fut surpris par les
+Arabes pendant que l'équipage dormait à terre.
+Après en avoir débarqué 1,500 fardes de café, ils
+abandonnèrent le navire au vent, qui le jeta sur la
+côte. Le chantier de Suez est peu propre à réparer
+ces pertes; on y bâtit à peine une <i>cayasse</i> en 3
+ans. D'ailleurs, la mer, qui, par son flux et reflux,
+accumule les sables sur cette plage, finira par encombrer
+le <i>chenal</i>, et il arrivera à Suez ce qui est
+arrivé à <i>Qolzoum</i> et à <i>Arsinoé</i>. Si l'Égypte avait
+alors un bon gouvernement, il profiterait de cet
+accident pour élever une autre ville dans la rade
+même, où l'on pourrait l'exploiter par une chaussée
+de 7 à 8 pieds d'élévation seulement, attendu
+que la marée ne monte pas à plus de 3 et demi à
+l'ordinaire. Il réparerait ou recreuserait le canal
+du Nil, et il économiserait les 500,000 livres que
+coûte chaque année l'escorte des Arabes <i>Haouatât</i>
+et <i>Ayaïdi</i>. Enfin, pour éviter la barre si dangereuse
+du <i>Bogâz</i> de Rosette, il rendrait navigable
+le canal d'Alexandrie, d'où les marchandises se
+verseraient immédiatement dans le port. Mais de
+tels soins ne seront jamais ceux du gouvernement
+actuel. Le peu de faveur qu'il accorde au commerce
+n'est pas même fondé sur des motifs raisonnables;
+s'il le tolère, ce n'est que parce qu'il
+y trouve un moyen de satisfaire sa rapacité, une
+source où il puise sans s'embarrasser de la tarir.<a name="page_174" id="page_174"></a>
+Il ne sait pas même profiter du grand intérêt que
+les Européens mettent à communiquer avec l'Inde.
+En vain les Anglais et les Français ont essayé de
+prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir
+cette route, il s'y est refusé, ou il les a rendus
+inutiles. L'on se flatterait à tort de succès durables;
+car, lors même qu'on aurait conclu des traités, les
+révolutions, qui du soir au matin changent le
+Kaire, en annuleraient l'effet, comme il est arrivé
+au traité que le gouverneur du Bengale avait conclu
+en 1775 avec Mohammad-bek. Telle est d'ailleurs
+l'avidité et la mauvaise foi des <i>Mamlouks</i>, qu'ils
+trouveront toujours des prétextes pour vexer les
+négociants, ou qu'ils augmenteront, contre leur
+parole, les droits de douane. Ceux du café sont
+énormes en ce moment. La balle ou <i>farde</i> de cette
+denrée, pesant 370 à 375 livres, et coûtant à <i>Moka</i>
+45 pataques<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>, ou 236 livres tournois, paie à
+Suez en droit de <i>bahr</i> ou de mer 147 livres: plus,
+une addition de 69 livres, imposée en 1783<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>;<a name="page_175" id="page_175"></a>
+en sorte que, si l'on y joint les 6 pour 100 perçus
+à <i>Djedda</i>, on trouvera que les droits égalent presque
+le prix d'achat<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE X.<br /><br />
+Des douanes et des impôts.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>A</small> régie des douanes forme en Égypte, comme
+par toute la Turquie, un des principaux emplois
+du gouvernement. L'homme qui l'exerce est tout à
+la fois contrôleur et fermier général. Tous les
+droits d'entrée, de sortie et de circulation dépendent
+de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il
+lui plaît pour les percevoir. Il y joint les <i>paltes</i> ou<a name="page_176" id="page_176"></a>
+<i>priviléges</i> exclusifs des natrons de Terâné, des
+soudes d'Alexandrie, de la casse de Thébaïde, et
+des sénés de Nubie; en un mot, il est le despote
+du commerce, qu'il règle à son gré. Son bail
+n'est jamais que pour un an. Le prix de sa ferme,
+en 1783, était de 1,000 bourses, qui, à raison
+de 500 piastres la bourse, et de 2 livres 10 sous
+la piastre, font 1,250,000 livres. Il est vrai qu'on
+y peut joindre un casuel d'<i>avanies</i>, ou de demandes
+accidentelles; c'est-à-dire, que lorsque <i>Mourâd-bek</i>
+ou <i>Ibrahim</i> ont besoin de 500,000 livres,
+ils font venir le douanier, qui ne se dispense jamais
+de les compter. Mais sur le rescrit qu'ils lui
+délivrent, il a la faculté de reverser l'<i>avanie</i> sur
+le commerce, dont il taxe à l'amiable les divers
+corps ou nations, tels que les Francs, les Barbaresques,
+les Turks, etc., et il arrive souvent que
+cela même devient une aubaine pour lui. Dans
+quelques provinces de Turkie, le douanier est
+aussi chargé de la perception du <i>miri</i>, espèce
+d'impôt qui porte uniquement sur les terres. Mais
+en Égypte cette régie est confiée aux écrivains
+coptes, qui l'exercent sous la direction du secrétaire
+du commandant. Ces écrivains ont les registres
+de chaque village, et sont chargés de recevoir
+les paiements, et de les compter au trésor;
+souvent ils profitent de l'ignorance des paysans
+pour ne point porter en reçu les à-compte, et les
+font payer deux fois: souvent ils font vendre les<a name="page_177" id="page_177"></a>
+b&oelig;ufs, les buffles, et jusqu'à la natte de ces
+malheureux: l'on peut dire qu'ils sont en tout
+des agents dignes de leurs maîtres. La taxe ordinaire
+devrait revenir à 33 piastres par <i>feddân</i>,
+c'est-à-dire, à près de 83 livres par couple de
+b&oelig;ufs; mais elle se trouve quelquefois portée,
+par abus, jusqu'à 200 livres. On estime que la
+somme totale du <i>miri</i>, perçue tant en argent
+qu'en blés, orges, fèves, riz, etc., peut se monter
+de 46 à 50 millions de France, lorsque le pain
+se vend un <i>fadda</i> le <i>rotle</i>, c'est-à-dire 5 liards
+la livre de 14 onces.</p>
+
+<p>Pour en revenir aux douanes, elles étaient ci-devant
+exercées, selon l'ancien usage, par les
+Juifs; mais Ali-bek les ayant complètement ruinés
+en 1769, par une avanie énorme, la douane a
+passé aux mains des chrétiens de Syrie, qui la
+conservent encore. Ces chrétiens, venus de Damas
+au Kaire il y a environ 50 ans, n'étaient
+d'abord que 2 ou 3 familles; leurs bénéfices
+en attirèrent d'autres, et le nombre s'en est
+multiplié jusqu'à près de 500. Leur modestie
+et leur économie les mirent à portée de s'emparer
+d'une branche de commerce, puis d'une autre;
+enfin ils se trouvèrent en état d'affermer la douane
+lors du désastre des Juifs; et de ce moment ils ont
+acquis une opulence et pris des prétentions qui
+pourront finir par le sort des Juifs. On en crut
+le moment venu, lorsque leur chef, Antoine <i>Farâouan<a name="page_178" id="page_178"></a></i>,
+déserta furtivement l'Égypte (en 1784),
+et vint à Livourne chercher la sûreté nécessaire
+pour jouir d'une fortune de 3 millions; mais
+cet événement, qui n'avait pas d'exemple<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>, n'a
+pas eu de suites.</p>
+
+<h4>Du commerce des Francs au Kaire.</h4>
+
+<p>Après ces chrétiens, le corps des négociants le
+plus considérable est celui des Européens, connus
+dans le Levant sous le nom de <i>Francs</i>. Dès long-temps
+les Vénitiens ont eu au Kaire des établissements
+où ils avaient des sailles, des étoffes de
+soie, des glaces, des merceries, etc. Les Anglais
+y ont aussi participé en envoyant des draps, des
+armes et quincailleries qui ont conservé jusqu'à
+ce jour une réputation de supériorité. Mais les
+Français, en fournissant des objets semblables à
+bien meilleur marché, ont depuis 20 ans obtenu
+la préférence et donné l'exclusion à leurs
+rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer
+de Suez au Kaire en 1779<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a> a porté le dernier<a name="page_179" id="page_179"></a>
+coup aux Anglais; et depuis cette époque
+on n'a pas vu dans ces deux villes, même un seul<a name="page_180" id="page_180"></a>
+facteur de cette nation. La base du commerce des
+Français en Egypte consiste, comme dans tout le
+Levant, en draps légers de Languedoc, appelés
+<i>londrins</i> premiers et <i>londrins</i> seconds. Ils en débitent,
+année commune, entre 900 et 1,000 ballots.
+Le bénéfice est de 35 et 40 pour cent; mais
+les retraits qu'ils font leur donnant une perte
+de 20 et 25, le produit net reste de 15 pour cent.
+Les autres objets d'importation sont du fer, du
+plomb, des épiceries, 120 barils de cochenille,
+quelques galons, des étoffes de Lyon, divers articles
+de mercerie, enfin des dahlers et des
+sequins.</p>
+
+<p>En échange, ils prennent des cafés d'Arabie,
+des gommes d'Afrique, des toiles grossières de
+coton fabriquées à Manouf, et qu'on envoie en
+Amérique; des cuirs crus, du safranon, du sel
+ammoniac et du riz<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>. Ces objets acquittent rarement
+la dette, et l'on est toujours embarrassé
+pour les retours; ce n'est pas cependant faute de
+productions variées, puisque l'Égypte rend du<a name="page_181" id="page_181"></a>
+blé, du riz, du doura<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, du millet, du sésame,
+du coton, du lin, du séné, de la casse, des cannes
+à sucre, du nitre, du natron, du sel ammoniac,
+du miel et de la cire. L'on pourrait avoir des soies
+et du vin; mais l'industrie et l'activité manquent,
+parce que l'homme qui cultiverait n'en jouirait
+pas. On estime que l'importation des Français peut
+s'élever de 2 millions et demi à 3 <i>millions de
+livres</i>. La France avait entretenu un consul jusqu'en
+1777; mais à cette époque, les dépenses
+qu'il causait engagèrent à le retirer: on le transféra
+à Alexandrie, et les négociants, qui le laissèrent
+partir sans réclamer d'indemnités, sont demeurés
+au Kaire à leur risques et fortune. Leur situation,
+qui n'a pas changé, est à peu près celle des Hollandais
+à Nangazaki, c'est-à-dire que, renfermés
+dans un grand cul-de-sac, ils vivent entre eux
+sans beaucoup de communications au dehors; ils
+les craignent même, et ne sortent que le moins
+qu'il est possible, pour ne pas s'exposer aux insultes
+du peuple, qui hait le nom des Francs, ou
+aux outrages des Mamlouks, qui les forcent dans
+les rues de descendre de leurs ânes. Dans cette espèce
+de détention habituelle, ils tremblent à
+chaque instant que la peste ne les oblige de se<a name="page_182" id="page_182"></a>
+clore dans leurs maisons, ou que quelque émeute
+n'expose leur <i>contrée</i> au pillage, ou que le commandant
+ne fasse quelque demande d'argent<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>,
+ou qu'enfin des beks ne les forcent à des fournissements
+toujours dangereux. Leurs affaires ne
+leur causent pas moins de soucis. Obligés de vendre
+à crédit, rarement sont-ils payés aux termes convenus.
+Les lettres de change même n'ont aucune
+police, aucun recours en justice, parce que la
+justice est un mal pire qu'une banqueroute: tout
+se fait sur conscience, et cette conscience depuis
+quelque temps s'altère de plus en plus: on leur
+diffère des payements pendant des années entières;
+quelquefois on n'en fait pas du tout, presque
+toujours on les tronque. Les chrétiens, qui
+sont leur principaux correspondants, sont à cet
+égard plus infidèles que les Turks mêmes; et il est
+remarquable que, dans tout l'empire, le caractère
+des chrétiens est très-inférieur à celui des musulmans;
+cependant on s'est réduit à faire tout par
+leurs mains. Ajoutez qu'on ne peut jamais réaliser
+les fonds, parce que l'on ne recouvre sa dette
+qu'en s'engageant d'une créance plus considérable.
+Par toutes ces raisons, le Kaire est l'échelle la
+plus précaire et la plus désagréable de tout le Levant:
+il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons françaises;<a name="page_183" id="page_183"></a>
+en 1785, elles étaient réduites à 3, et bientôt
+peut-être n'en restera-t-il pas une seule. Les
+chrétiens qui se sont établis depuis quelque temps
+à Livourne, portent une atteinte fatale à cet établissement
+par la correspondance immédiate qu'ils
+entretiennent avec leurs compatriotes; et le grand-duc
+de Toscane, qui les traite comme ses sujets,
+concourt de tout son pouvoir à l'augmentation
+de leur commerce.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE XI.<br /><br />
+De la ville du Kaire.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>E</small> Kaire, dont j'ai déja beaucoup parlé, est une
+ville si célèbre, qu'il convient de la faire encore
+mieux connaître par quelques détails. Cette capitale
+de l'Égypte ne porte point dans le pays le
+nom d'<i>el-Qâhera</i>, que lui donna son fondateur;
+les Arabes ne la connaissent que sous celui de
+<i>Masr</i>, qui n'a pas de sens connu, mais qui paraît
+l'ancien nom oriental de la basse Égypte<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.<a name="page_184" id="page_184"></a>
+Cette ville est située sur la rive orientale du Nil,
+à un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive
+d'un grand avantage. Le canal qui l'y joint ne
+saurait l'en dédommager, puisqu'il n'a d'eau courante
+que pendant l'inondation. A entendre parler
+du <i>grand Kaire</i>, il semblerait que ce dût être
+une capitale au moins semblable aux nôtres; mais
+si l'on observe que chez nous-mêmes les villes
+n'ont commencé à se décorer que depuis 100
+ans, on jugera que dans un pays où tout est encore
+au 10<sup>e</sup> siècle, elles doivent participer à la
+barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-t-il pas de
+ces édifices publics ou particuliers, ni de ces
+places régulières, ni de ces rues alignées, où l'architecture
+déploie ses beautés. Les environs sont
+masqués par des collines poudreuses, formées
+des décombres qui s'accumulent chaque jour<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>;
+et près d'elles la multitude des tombeaux et l'infection
+des voiries choquent à la fois l'odorat et
+les yeux. Dans l'intérieur, les rues sont étroites
+et tortueuses; et comme elles ne sont point pavées,
+la foule des hommes, des chameaux, des
+ânes et des chiens qui s'y pressent, élève une poussière
+incommode; souvent les particuliers arrosent
+devant leurs portes, et à la poussière succèdent<a name="page_185" id="page_185"></a>
+la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage
+ordinaire de l'Orient, les maisons sont à
+deux et trois étages, terminés par une terrasse
+pavée ou glaisée; la plupart sont en terre et en
+briques mal cuites; le reste est en pierres molles
+d'un beau grain, que l'on tire du mont Moqattam,
+qui est voisin; toutes ces maisons ont un
+air de prison, parce qu'elles manquent de jour
+sur la rue. Il est trop dangereux en pareil pays
+d'être éclairé; l'on a même la précaution de faire
+la porte d'entrée fort basse; l'intérieur est mal
+distribué; cependant chez les grands on trouve
+quelques ornements et quelques commodités; on
+doit surtout y priser de vastes salles où l'eau
+jaillit dans des bassins de marbre. Le pavé, formé
+d'une marqueterie de marbre et de faïence
+colorés, est couvert de nattes, de matelas, et, par-dessus
+le tout, d'un riche tapis sur lequel on s'assied
+jambes croisées. Autour du mur règne une
+espèce de sofa chargé de coussins mobiles propres
+à appuyer le dos ou les coudes. A 7 ou
+8 pieds de hauteur, est un rayon de planches
+garnies de porcelaines de la Chine et du Japon.
+Les murs, d'ailleurs nus, sont bigarrés de sentences
+tirées du Qôran, et d'arabesques en couleurs,
+dont on charge aussi le portail des beks.
+Les fenêtres n'ont point de verres ni de châssis
+mobiles, mais seulement un treillage à jour, dont
+la façon coûte quelquefois plus que nos glaces.<a name="page_186" id="page_186"></a>
+Le jour vient des cours intérieures, d'où les sycomores
+renvoient un reflet de verdure qui plaît à
+l'&oelig;il. Enfin, une ouverture au nord ou au sommet
+du plancher, procure un air frais, pendant
+que, par une contradiction assez bizarre, on s'environne
+de vêtements et de meubles chauds, tels
+que les draps de laine et les fourrures. Les riches
+prétendent; par ces précautions, écarter les maladies,
+mais le peuple, avec sa chemise bleue et
+ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte
+mieux.</p>
+
+<h4><a name="Population_du_Kaire_et_de_lEgypte" id="Population_du_Kaire_et_de_lEgypte"></a>Population du Kaire et de l'Égypte.</h4>
+
+<p>On fait souvent des questions sur la population
+du Kaire: si l'on en veut croire le douanier Antoun
+<i>Farâoun</i>, cité par le baron de Tott, elle
+approche de 700,000 ames, y compris <i>Boulâq</i>,
+faubourg et port détaché de la ville; mais tous
+les calculs de population en Turkie sont arbitraires,
+parce qu'on n'y tient point de registres
+de naissances, de morts ou de mariages. Les musulmans
+ont même des préjugés superstitieux
+contre les dénombrements. Les seuls chrétiens
+pourraient être recensés au moyen des billets de
+leur capitation<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>. Tout ce qu'on peut dire de
+certain, c'est que, d'après le plan géométrique de<a name="page_187" id="page_187"></a>
+Niebuhr, levé en 1761, le Kaire a 3 lieues de
+circuit, c'est-à-dire à peu près le circuit de Paris,
+pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte
+il y a quantité de jardins, de cours, de
+terrains vides et de ruines. Or, si Paris, dans l'enceinte
+des boulevards, ne donne pas plus de
+700,000 ames, quoique bâti à cinq étages, il est
+difficile de croire que le Kaire, qui n'en a que
+deux, tienne plus de 250,000 ames. Il est également
+impossible d'apprécier au juste la population
+de l'Égypte entière. Néanmoins, puisqu'il
+est connu que le nombre des villes et des villages
+ne passe pas 2,300<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>, le nombre des habitants
+de chaque lieu, ne pouvant s'évaluer l'un portant
+l'autre à plus de 1,000 âmes, même en y confondant
+le Kaire, la population totale ne doit s'élever
+qu'à 2,300,000 ames. La consistance des terres
+cultivables est, selon d'Anville, de 2,000 et 100
+lieues carrées: de là résulte, par chaque lieue
+carrée, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que
+celui de France même, pourra faire croire que
+l'Égypte n'est pas si dépeuplée qu'on l'imagine;
+mais si l'on observe que les terres ne se reposent<a name="page_188" id="page_188"></a>
+jamais, et qu'elles sont toutes fécondes, on conviendra
+que cette population est très-faible en
+comparaison de ce qu'elle a été, et de ce qu'elle
+pourrait être.</p>
+
+<p>Parmi les singularités qui frappent un étranger
+au Kaire, on peut citer la quantité prodigieuse de
+chiens hideux qui vaguent dans les rues, et de
+milans, qui planent sur les maisons, en jetant des
+cris importuns et lugubres. Les musulmans ne
+tuent ni les uns ni les autres, quoiqu'ils les réputent
+également immondes<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>; au contraire, ils
+leur jettent souvent les débris des tables, et les
+dévots font pour les chiens des fondations d'eau
+et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource
+des voiries, qui, à la vérité, n'empêche pas qu'ils
+n'endurent quelquefois la faim et la soif; mais ce
+qui doit étonner, c'est que ces extrémités ne sont
+jamais suivies de la rage. <i>Prosper Alpin</i> en a déja
+fait la remarque dans son <i>Traité de la médecine
+des Égyptiens</i>. La rage est également inconnue
+en Syrie; cependant le nom de cette maladie existe
+dans la langue arabe, et n'y a point une origine
+étrangère.<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE XII.<br /><br />
+Des maladies de l'Égypte.</h3>
+
+<h4>§ I.<br /><br />
+De la perte de la vue.</h4>
+
+<p class="nind"><span class="letra">C</span><small>E</small> phénomène dans le genre des maladies n'est
+pas le seul remarquable en Égypte; il en est plusieurs
+autres qui méritent d'être rapportés.</p>
+
+<p>Le plus frappant de tous est la quantité prodigieuse
+des vues perdues ou gâtées; elle est au
+point que, marchant dans les rues du Kaire, j'ai
+souvent rencontré, sur 100 personnes, 20 aveugles,
+18 borgnes, et 20 autres dont les yeux
+étaient rouges, purulents ou tachés. Presque tout
+le monde porte des bandeaux, indice d'une ophthalmie
+naissante ou convalescente; ce qui ne m'a
+pas moins étonné est le sang-froid ou l'apathie
+avec laquelle on supporte un si grand malheur.
+<i>C'était écrit,</i> dit le musulman; <i>louange à Dieu!
+Dieu l'a voulu,</i> dit le chrétien; <i>qu'il soit béni!</i>
+Cette résignation est sans doute ce qu'il y a de
+mieux à faire quand le mal est arrivé; mais par
+un abus funeste, en empêchant de rechercher les<a name="page_190" id="page_190"></a>
+causes, elle en devient une elle-même. Parmi nous,
+quelques médecins ont traité cette question; mais
+n'ayant point connu toutes les circonstances du
+fait, ils n'en ont pu parler que vaguement. J'en
+vais faire un tableau général, afin que l'on puisse
+en tirer la solution du problème.</p>
+
+<p>1º Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont
+point particulières à l'Égypte; on les retrouve également
+en Syrie, avec cette différence qu'elles y
+sont moins répandues; et il est remarquable que
+la côte de la mer y est seule sujette.</p>
+
+<p>2º La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices,
+y est plus sujette que tout le reste de l'Égypte<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>;
+le peuple, plus que les gens aisés; les
+naturels, plus que les étrangers: rarement les
+Mamlouks en sont-ils attaqués. Enfin, les paysans
+du Delta y sont plus sujets que les Arabes bedouins.</p>
+
+<p>3º Les fluxions n'ont pas de saison bien marquée,
+quoi qu'en ait dit <i>Prosper Alpin;</i> c'est une
+endémie commune à tous les mois et à tous les
+âges.</p>
+
+<p>En raisonnant sur ces éléments, il m'a semblé
+que l'on ne pouvait pas admettre pour cause principale
+les vents du midi, parce qu'alors l'épidémie
+devrait être propre au mois d'avril, et que les bedouins<a name="page_191" id="page_191"></a>
+en seraient affectés comme les paysans:
+on ne peut admettre non plus la poussière fine
+répandue dans l'air, parce que les paysans y sont
+plus exposés que les habitants de la ville: l'habitude
+de dormir sur les terrasses a plus de réalité,
+mais cette cause n'est point unique ni simple;
+car dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels
+que la vallée du Balbek, le Diarbekr, les plaines
+de Haurân et dans les montagnes, on dort sur
+les terrasses, sans que la vue en soit affectée. Si
+donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les côtes
+de la Syrie, il est dangereux de dormir à l'air, il
+faut que cet air prenne du voisinage de la mer une
+qualité nuisible: cette qualité, sans doute, est
+l'humidité jointe à la chaleur, qui devient alors
+un principe premier de maladies. La salinité de
+cet air, si marquée dans le Delta, y contribue
+encore par l'irritation et les démangeaisons qu'elle
+cause aux yeux, ainsi que je l'ai éprouvé; enfin,
+le régime des Égyptiens me paraît lui-même un
+agent puissant. Le fromage, le lait aigre, le miel,
+le raisiné, les fruits verts, les légumes crus, qui
+sont la nourriture ordinaire du peuple, produisent
+dans le bas-ventre un trouble qui, selon
+l'observation des praticiens, se porte sur la vue;
+les oignons crus surtout, dont ils abusent, ont
+pour l'échauffer une vertu que les moines de Syrie
+m'ont fait remarquer sur moi-même. Des corps
+ainsi nourris abondent en humeurs corrompues<a name="page_192" id="page_192"></a>
+qui cherchent sans cesse un écouloir. Détournées
+des voies internes par la sueur habituelle, elles
+viennent à l'extérieur, et s'établissent où elles
+trouvent moins de résistance. Elles doivent préférer
+la tête, parce que les Égyptiens, en la rasant
+toutes les semaines, et en la couvrant d'une
+coiffure prodigieusement chaude, en font un foyer
+principal de sueur. Or, pour peu que cette tête
+reçoive une impression de froid en se découvrant,
+la transpiration se supprime et se jette sur les
+dents, ou plus volontiers sur les yeux, comme
+partie moins résistante. A chaque fluxion l'organe
+s'affaiblit et il finit par se détruire. Cette disposition,
+transmise par la génération, devient une
+nouvelle cause de maladie: de là vient que les
+naturels y sont plus exposés que les étrangers. L'excessive
+transpiration de la tête est un agent d'autant
+plus probable, que les anciens Égyptiens,
+qui la portaient nue, n'ont point été cités par les
+médecins pour être si affligés d'ophthalmies<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>; et
+les Arabes du désert qui se la couvrent peu, surtout
+dans le bas âge, en sont de même exempts.<a name="page_193" id="page_193"></a></p>
+
+<h4>§ II.<br /><br />
+De la petite-vérole.</h4>
+
+<p>Une grande partie des cécités en Égypte est
+causée par les suites de la petite-vérole. Cette maladie,
+qui y est très-meurtrière, n'y est point traitée
+selon une bonne méthode: dans les 3 premiers
+jours on y donne aux malades du <i>debs</i> ou
+raisiné, du miel et du sucre; et dès le 7<sup>e</sup> on
+leur permet le laitage et le poisson salé, comme en
+pleine santé: dans la dépuration, on ne les
+purge jamais, et l'on évite surtout de leur laver
+les yeux, encore qu'ils les aient pleins de pus, et
+que les paupières soient collées par la sérosité
+desséchée: ce n'est qu'au bout de 40 jours
+que l'on fait cette opération, et alors le séjour
+du pus, en irritant le globe, y a déterminé un
+cautère qui ronge l'&oelig;il entier. Ce n'est pas que
+l'inoculation y soit inconnue, mais on s'en sert
+peu. Les Syriens et les habitants de <i>l'Anadolie</i>,
+qui la connaissent depuis long-temps, n'en usent
+guère davantage<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p>
+
+<p>L'on doit regarder ces vices de régime comme
+des agents plus pernicieux que le climat, qui n'a<a name="page_194" id="page_194"></a>
+rien de malsain<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>; c'est à la mauvaise nourriture
+surtout que l'on doit attribuer et les hideuses
+formes des mendiants, et l'air misérable et avorté
+des enfants du Kaire. Ces petites créatures n'offrent
+nulle part ailleurs un extérieur si affligeant;
+l'&oelig;il creux, le teint hâve et bouffi, le ventre gonflé
+d'obstructions, les extrémités maigres et la
+peau jaunâtre, ils ont l'air de lutter sans cesse
+contre la mort. Leurs mères ignorantes prétendent
+que c'est <i>le regard malfaisant</i> de quelque
+envieux qui les ensorcelle, et ce préjugé ancien<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>
+est encore général et enraciné dans la Turkie;
+mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture.
+Aussi, malgré les talismans<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, en périt-il
+une quantité incroyable; et cette ville possède,
+plus qu'aucune capitale, la funeste propriété d'engloutir
+la population.</p>
+
+<p>Une maladie très-répandue au Kaire est celle
+que le vulgaire y appelle <i>mal bénit</i>, et que nous<a name="page_195" id="page_195"></a>
+nommons assez improprement <i>mal de Naples</i>: la
+moitié du Kaire en est attaquée. La plupart des
+habitants croient que ce mal leur vient par <i>frayeur</i>,
+par <i>maléfice</i> ou par <i>malpropreté</i>. Quelques-uns
+se doutent de la vraie cause; mais comme elle
+tient à un article sur lequel ils sont infiniment
+réservés, ils n'osent s'en vanter. Ce mal bénit est
+très-difficile à guérir: le mercure, sous quelque
+forme qu'il soit, échoue ordinairement; les végétaux
+sudorifiques réussissent mieux, sans cependant
+être infaillibles; heureusement que le virus
+est peu actif, à raison de la grande transpiration
+naturelle et artificielle. L'on voit, comme en
+Espagne, des vieillards le porter jusqu'à 80 ans.
+Mais ses effets sont funestes aux enfants qui en
+naissent infectés. Le danger est imminent pour
+quiconque le rapporte dans un pays froid; il y
+fait des progrès rapides, et se montre toujours
+plus rebelle dans cette transplantation. En Syrie,
+à Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux,
+parce que l'hiver y est plus rigoureux: faute
+de soins, il s'y termine avec tous les symptômes
+qu'on lui connaît, ainsi que j'en ai vu deux
+exemples.</p>
+
+<p>Une incommodité particulière au climat d'Égypte,
+est une éruption à la peau, qui revient
+toutes les années. Vers la fin de juin ou le commencement
+de juillet, le corps se couvre de rougeurs
+et de boutons dont la cuisson est très-importune.<a name="page_196" id="page_196"></a>
+Les médecins, qui se sont aperçus que cet
+effet venait constamment à la suite de l'eau nouvelle,
+lui en ont rapporté la cause. Plusieurs ont
+pensé qu'elle dépendait des sels dont ils ont supposé
+cette eau chargée; mais l'existence de ces
+sels n'est point démontrée, et il paraît que cet
+accident a une raison plus simple. J'ai dit que les
+eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril dans
+le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis
+ce moment forment des humeurs d'une mauvaise
+qualité. Lorsque l'eau nouvelle arrive, il se
+fait dans le sang une espèce de fermentation,
+dont l'issue est de séparer les humeurs vicieuses
+et de les chasser vers la peau, où la transpiration
+les appelle: c'est une vraie dépuration purgative,
+et toujours salutaire.</p>
+
+<p>Un autre mal encore trop commun au Kaire
+est une enflure de bourses, qui souvent devient
+une énorme <i>hydrocèle</i>. On observe qu'il attaque
+de préférence les Grecs et les Coptes; et par là,
+le soupçon de sa cause tombe sur l'abus de l'huile
+dont ils usent plus des deux tiers de l'année.
+L'on soupçonne aussi que les bains chauds y concourent,
+et leur usage immodéré a d'autres effets
+qui ne sont pas moins nuisibles<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>. Je remarquerai,<a name="page_197" id="page_197"></a>
+à cette occasion, que, dans la Syrie comme dans
+l'Égypte, une expérience constante a prouvé que
+l'eau-de-vie tirée des figues ordinaires, ou de
+celles des sycomores, ainsi que l'eau-de-vie des
+dattes et des fruits de <i>nopal</i>, a un effet très-prompt
+sur les bourses, qu'elle rend douloureuses
+et dures dès le 3<sup>e</sup> ou 4<sup>e</sup> jour que l'on a
+commencé d'en boire; et si l'on n'en cesse pas
+l'usage, le mal dégénère en hydrocèle complète.</p>
+
+<p>L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le même
+inconvénient; elle est toujours anisée et très-violente,
+parce qu'on la distille jusqu'à 3 fois. Les
+chrétiens de Syrie et les coptes d'Égypte en font
+beaucoup d'usage; ces derniers, surtout, en boivent<a name="page_198" id="page_198"></a>
+des pintes entières à leur souper: j'avais
+taxé ce fait d'exagération; mais il a fallu me rendre
+aux preuves de l'évidence, sans cesser néanmoins
+de m'étonner que de pareils excès ne tuent
+pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins
+les symptômes de la profonde ivresse.</p>
+
+<p>Le printemps, qui dans l'Égypte est l'été de nos
+climats, amène des fièvres malignes dont l'issue
+est toujours très-prompte. Un médecin français qui
+en a traité beaucoup a remarqué que le kina,
+donné dans les rémissions à la dose de 2 et 3
+onces, a fréquemment sauvé des malades aux
+portes de la mort<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>. Sitôt que le mal se déclare,
+il faut s'astreindre rigoureusement au régime végétal
+acide; on s'interdit la viande, le poisson, et
+surtout les &oelig;ufs; ils sont une espèce de poison
+en Égypte. Dans ce pays comme en Syrie, les
+observations constatent que la saignée est toujours
+plus nuisible qu'avantageuse, même lorsqu'elle
+paraît le mieux indiquée: la raison en est
+que les corps nourris d'aliments malsains, tels que
+les fruits verts, les légumes crus, le fromage, les
+olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs;
+leur tempérament est généralement bilieux, ainsi
+que l'annoncent leurs yeux et leurs soucils noirs,
+leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur<a name="page_199" id="page_199"></a>
+maladie habituelle est le mal d'estomac; presque
+tous se plaignent d'âcretés à la gorge et de nausées
+acides; aussi l'émétique et la crême de tartre
+ont-ils du succès dans presque tous les cas.</p>
+
+<p>Les fièvres malignes deviennent quelquefois
+épidémiques, et alors on les prendrait volontiers
+pour la peste, dont il me reste à parler.</p>
+
+<h4>§ III.<br /><br />
+De la peste.</h4>
+
+<p>Quelques personnes ont voulu établir parmi
+nous l'opinion que la peste était originaire d'Égypte;
+mais cette opinion, fondée sur des préjugés
+vagues, paraît démentie par les faits. Nos négociants
+établis depuis longues années à Alexandrie
+assurent, de concert avec les Égyptiens, que la
+peste ne vient jamais de l'intérieur du pays<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>,
+mais qu'elle paraît d'abord sur la côte à Alexandrie;
+d'Alexandrie elle passe à Rosette, de Rosette
+au Kaire, du Kaire à Damiât et dans le reste du
+Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours
+précédée de l'arrivée de quelque bâtiment venant
+de Smyrne ou de Constantinople, et que si la peste<a name="page_200" id="page_200"></a>
+a été violente dans l'une de ces villes pendant
+l'été, le danger est plus grand pour la leur pendant
+l'hiver qui suit. Il paraît constant que son
+vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perpétue
+par l'aveugle négligence des Turks; elle est au
+point que l'on vend publiquement les effets des
+morts pestiférés. Les vaisseaux qui viennent ensuite
+à Alexandrie, ne manquent jamais d'apporter
+des fournitures et des habits de laine qui sortent
+de ces ventes, et ils les débitent au bazar de la
+ville, où ils jettent d'abord la contagion. Les
+Grecs, qui font ce commerce, en sont presque
+toujours les premières victimes. Peu à peu l'épidémie
+gagne Rosette, et enfin le Kaire, en suivant
+la route journalière des marchandises. Aussitôt
+qu'elle est constatée, les négociants européens
+s'enferment dans leur <i>kan</i> ou <i>contrée,</i> eux et leurs
+domestiques, et ils ne communiquent plus au dehors.
+Leurs vivres, déposés à la porte du <i>kan,</i> y
+sont reçus par un portier, qui les prend avec des
+tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau
+destinée à cet usage. Si l'on veut leur parler, ils
+observent toujours une distance qui empêche tout
+contact de vêtements ou d'haleine; par ce moyen
+ils se préservent du fléau, à moins qu'il n'arrive
+quelque infraction à la police. Il y a quelques années
+qu'un chat, passé par les terrasses chez nos
+négociants du Kaire, porta la peste à deux d'entre
+eux, dont l'un mourut.<a name="page_201" id="page_201"></a></p>
+
+<p>L'on conçoit combien cet emprisonnement est
+ennuyeux: il dure jusqu'à 3 et 4 mois, pendant
+lesquels les amusements se réduisent à se promener
+le soir sur les terrasses, et à jouer aux cartes.</p>
+
+<p>La peste offre plusieurs phénomènes très-remarquables.
+A Constantinople, elle règne pendant
+l'été, et s'affaiblit ou se détruit pendant l'hiver.
+En Égypte, au contraire, elle règne pendant l'hiver,
+et juin ne manque jamais de la détruire. Cette
+bizarrerie apparente s'explique par un même principe.
+L'hiver détruit la peste à Constantinople,
+parce que le froid y est très-rigoureux. L'été l'allume,
+parce que la chaleur y est humide, à raison
+des mers, des forêts et des montagnes voisines. En
+Égypte, l'hiver fomente la peste, parce qu'il est humide
+et doux; l'été la détruit, parce qu'il est chaud
+et sec. Il agit sur elle comme sur les viandes, qu'il
+ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante
+qu'autant qu'elle se joint à l'humidité<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.<a name="page_202" id="page_202"></a>
+L'Égypte est affligée de la peste tous les 4 ou 5
+ans; les ravagés qu'elle y cause devraient la dépeupler,
+si les étrangers qui y affluent sans cesse
+de tout l'empire ne réparaient une grande partie
+de ses pertes.</p>
+
+<p>En Syrie, la peste est beaucoup plus rare: il y
+a 25 ans qu'on ne l'y a ressentie. La raison en est
+sans doute la rareté des vaisseaux venant en droiture
+de Constantinople. D'ailleurs on observe
+qu'elle ne se naturalise pas aisément dans cette
+province. Transportée de l'Archipel, ou même de
+Damiât, dans les rades de Lataqîé, Saïd ou Acre,
+elle n'y prend point racine; elle veut des circonstances
+préliminaires et une route combinée: il
+faut qu'elle passe du Kaire, en droiture à Damiât:
+alors toute la Syrie est sûre d'en être infectée.</p>
+
+<p>L'opinion enracinée du fatalisme, et bien plus
+encore la barbarie du gouvernement, ont empêché
+jusqu'ici les Turks de se mettre en garde
+contre ce fléau meurtrier: cependant le succès
+des soins qu'ils ont vu prendre aux Francs a fait
+depuis quelque temps impression sur plusieurs
+d'entre eux. Les chrétiens du pays qui traitent
+avec nos négociants seraient disposés à s'enfermer
+comme eux; mais il faudrait qu'ils y fussent
+autorisés par la Porte. Il paraît qu'en ce moment
+elle s'occupe de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait
+publié l'année dernière un édit pour établir un
+lazaret à Constantinople, et 3 autres dans l'empire;<a name="page_203" id="page_203"></a>
+savoir, à Smyrne, en Candie et à Alexandrie.
+Le gouvernement de Tunis a pris ce sage parti
+depuis quelques années; mais la police turke est
+partout si mauvaise, qu'on doit espérer peu de
+succès de ces établissements, malgré leur extrême
+importance pour le commerce, et pour la sûreté
+des états de la Méditerranée<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE XIII.<br /><br />
+Tableau résumé de l'Égypte.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>'ÉGYPTE</small> fournirait encore matière à beaucoup
+d'autres observations; mais comme elles sont
+étrangères à mon objet, ou qu'elles rentrent dans
+celles que j'aurai occasion de faire sur la Syrie, je
+ne m'étendrai pas davantage.</p>
+
+<p>Si l'on se rappelle ce que j'ai exposé de la nature
+et de l'aspect du sol; si l'on se peint un pays
+plat, coupé de canaux, inondé pendant 3 mois,
+fangeux et verdoyant pendant 3 autres, poudreux
+et gercé le reste de l'année; si l'on se figure
+sur ce terrain des villages de boue et de briques<a name="page_204" id="page_204"></a>
+ruinés, des paysans nus et hâlés, des buffles, des
+chameaux, des sycomores, des dattiers clair-semés,
+des lacs, des champs cultivés, et de grands espaces
+vides; si l'on y joint un soleil étincelant sur l'azur
+d'un ciel presque toujours sans nuages, des vents
+plus ou moins forts, mais perpétuels: l'on aura
+pu se former une idée rapprochée de l'état physique
+du pays<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>. On a pu juger de l'état civil des<a name="page_205" id="page_205"></a>
+habitants, par leurs divisions en races, en sectes,
+en conditions; par la nature d'un gouvernement
+qui ne connaît ni propriété, ni sûreté de personnes,
+et par l'image d'un pouvoir illimité confié à une
+soldatesque licencieuse et grossière: enfin l'on<a name="page_206" id="page_206"></a>
+peut apprécier la force de ce gouvernement en
+résumant son état militaire, la qualité de ses troupes;
+en observant que dans toute l'Égypte et sur
+les frontières il n'y a ni fort, ni redoute, ni artillerie,
+ni ingénieurs, et que, pour la marine, on ne
+compte que les 28 vaisseaux et cayasses de Suez,
+armés chacun de 4 pierriers rouillés, et montés
+par des marins qui ne connaissent pas la boussole.
+C'est au lecteur à établir sur ces faits l'opinion
+qu'il doit prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par
+hasard, que je le lui présente sous un point de
+vue différent de quelques autres relations, cette
+diversité ne devrait point l'étonner. Rien de moins
+unanime que les jugements des voyageurs sur les
+pays qu'ils ont vus: souvent contradictoires entre
+eux, celui-ci déprime ce que celui-là vante; et tel
+peint comme un lieu de délices ce qui pour tel
+autre n'est qu'un lieu fort ordinaire. On leur reproche
+cette contradiction; mais ils la partagent
+avec leurs censeurs mêmes, puisqu'elle est dans
+la nature des choses. Quoi que nous puissions
+faire, nos jugements sont biens moins fondés sur
+les qualités réelles des objets, que sur les affections
+que nous recevons, ou que nous portons
+déja en les voyant. Une expérience journalière
+prouve qu'il s'y mêle toujours des idées étrangères,
+et de là vient que le même pays qui nous a paru
+beau dans un temps nous paraît quelquefois désagréable
+dans un autre. D'ailleurs, le préjugé des<a name="page_207" id="page_207"></a>
+habitudes premières est tel, que jamais l'on ne
+peut s'en dégager. L'habitant des montagnes hait
+les plaines; l'habitant des plaines déprise les montagnes.
+L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois
+un temps brumeux. Nous aimons la verdure des
+forêts; le Suédois préfère la blancheur des neiges:
+le Lapon, transporté de sa chaumière enfumée
+dans les bosquets de Chantilly, y est mort de chaleur
+et de mélancolie. Chacun a ses goûts, et juge
+en conséquence. Je conçois que, pour un Égyptien,
+l'Égypte est et sera toujours le plus beau pays du
+monde, quoiqu'il n'ait vu que celui-là. Mais, s'il
+m'est permis d'en dire mon avis comme témoin
+oculaire, j'avoue que je n'en ai pas pris une idée
+si avantageuse. Je rends justice à son extrême fertilité,
+à la variété de ses produits, à l'avantage de
+sa position pour le commerce: je conviens que
+l'Égypte est peu sujette aux intempéries qui font
+manquer nos récoltes; que les ouragans de l'Amérique
+y sont inconnus; que les tremblements qui
+de nos jours ont dévasté le Portugal et l'Italie y
+sont très-rares, quoique non pas sans exemples<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>;
+je conviens même que la chaleur qui accable les
+Européens n'est pas un inconvénient pour les
+naturels: mais c'en est un grave que ces vents
+meurtriers de sud; c'en est un autre que ce vent
+de nord-est qui donne des maux de tête violents;<a name="page_208" id="page_208"></a>
+c'en est encore un que cette multitude de scorpions,
+de cousins, et surtout de mouches, telle
+que l'on ne peut manger sans courir risque d'en
+avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus monotone;
+toujours une plaine nue à perte de vue;
+toujours un horizon plat et uniforme<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>; des dattiers
+sur leur tige maigre, ou des huttes de terre
+sur des chaussées: jamais cette richesse de paysages,
+où la variété des objets, où la diversité des
+sites occupent l'esprit et les yeux par des scènes
+et des sensations renaissantes: nul pays n'est moins
+pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres
+et des poètes: on n'y trouve rien de ce qui
+fait le charme et la richesse de leurs tableaux; et
+il est remarquable que ni les Arabes ni les anciens
+ne font mention des poètes d'Égypte. En
+effet, que chanterait l'Égyptien sur le chalumeau
+de Gessner et de Théocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux,
+ni frais gazons, ni antres solitaires; il ne
+connaît ni les vallons, ni les coteaux, ni les roches
+pendantes. Thompson n'y trouverait ni le sifflement
+des vents dans les forêts, ni les roulements du
+tonnerre dans les montagnes, ni la paisible majesté
+des bois antiques, ni l'orage imposant, ni le calme
+touchant qui lui succède: un cercle éternel des
+mêmes opérations ramène toujours les gras troupeaux,<a name="page_209" id="page_209"></a>
+les champs fertiles, le fleuve boueux, la
+mer d'eau douce, et les villages semblables aux
+îles. Que si la pensée se porte à l'horizon qu'embrasse
+la vue, elle s'effraie de n'y trouver que des
+déserts sauvages, où le voyageur égaré, épuisé de
+soif et de fatigue, se décourage devant l'espace
+immense qui le sépare du monde; il implore en
+vain la terre et le ciel; ses cris, perdus sur une
+plaine rase, ne lui sont pas même rendus par des
+échos: dénué de tout, et seul dans l'univers, il
+périt de rage et de désespoir devant une nature
+morne, sans la consolation même de voir verser
+une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin
+est sans doute ce qui donne tant de prix au sol de
+l'Égypte. La nudité du désert rend plus saillante
+l'abondance du fleuve, et l'aspect des privations
+ajoute au charme des jouissances: elles ont pu
+être nombreuses dans les temps passés, et elles
+pourraient renaître sous l'influence d'un bon gouvernement;
+mais, dans l'état actuel, la richesse de
+la nature y est sans effet et sans fruit. En vain
+célèbre-t-on les jardins de Rosette et du Kaire;
+l'art des jardins, cet art si cher aux peuples policés,
+est ignoré des Turks, qui méprisent les champs et
+la culture. Dans tout l'empire les jardins ne sont
+que des vergers sauvages où les arbres, jetés sans
+soin, n'ont pas même le mérite du désordre. En
+vain se récrie-t-on sur les orangers et les cédrats
+qui croissent en plein air: on fait illusion à notre<a name="page_210" id="page_210"></a>
+esprit, accoutumé d'allier à ces arbres les idées
+d'opulence et de culture qui chez nous les accompagnent.
+En Égypte, arbres vulgaires, ils s'associent
+à la misère des cabanes qu'ils couvrent, et
+ne rappellent que l'idée de l'abandon et de la pauvreté.
+En vain peint-on le Turk mollement couché
+sous leur ombre, heureux de fumer sa pipe sans
+penser: l'ignorance et la sottise ont sans doute
+leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir;
+mais, je l'avoue, je n'ai pu envier le repos des
+esclaves, ni appeler bonheur l'apathie des automates.
+Je ne concevrais pas même d'où peut venir
+l'enthousiasme que des voyageurs témoignent pour
+l'Égypte, si l'expérience ne m'en eût dévoilé les
+causes secrètes.</p>
+
+<h4>Des exagérations des voyageurs.</h4>
+
+<p>On a dès long-temps remarqué dans les voyageurs
+une affectation particulière à vanter le théâtre
+de leurs voyages, et les bons esprits, qui souvent
+ont reconnu l'exagération de leurs récits, ont
+averti, par un proverbe, de se tenir en garde
+contre leur prestige<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>; mais l'abus subsiste, parce
+qu'il tient à des causes renaissantes. Chacun de
+nous en porte le germe; et souvent le reproche
+appartient à ceux mêmes qui l'adressent. En effet,<a name="page_211" id="page_211"></a>
+qu'on examine un arrivant de pays lointains, dans
+une société oisive et curieuse: la nouveauté de
+ses récits attire l'attention sur lui; elle mène jusqu'à
+la bienveillance pour sa personne; on l'aime
+parce qu'il amuse, et parce que ses prétentions sont
+d'un genre qui ne peut choquer. De son côté, il
+ne tarde pas de sentir qu'il n'intéresse qu'autant
+qu'il excite des sensations nouvelles. Le besoin
+de soutenir, l'envie même d'augmenter l'intérêt,
+l'engagent à donner des couleurs plus fortes à ses
+tableaux; il peint les objets plus grands pour
+qu'ils frappent davantage: les succès qu'il obtient
+l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se
+réfléchit sur lui-même; et bientôt il s'établit
+entre ses auditeurs et lui une émulation et un
+commerce par lequel il rend en étonnement ce
+qu'on lui paie en admiration. Le merveilleux de
+ce qu'il a vu rejaillit d'abord sur lui-même; puis,
+par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu,
+et qui à leur tour le racontent: ainsi la
+vanité, qui se mêle à tout, devient une des causes
+de ce penchant que nous avons tous, soit pour
+croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs,
+nous voulons moins être instruits qu'amusés, et
+c'est par ces raisons que les faiseurs de contes, en
+tout genre, ont toujours occupé un rang distingué
+dans l'estime des hommes et dans la classe
+des écrivains.</p>
+
+<p>Il est pour les voyageurs une autre cause d'enthousiasme:<a name="page_212" id="page_212"></a>
+loin des objets dont elle a joui, l'imagination
+privée s'enflamme; l'absence rallume les
+désirs, et la satiété de ce qui nous environne prête
+un charme à ce qui est hors de notre portée. On
+regrette un pays d'où l'on désira souvent de sortir,
+et l'on se peint en beau les lieux dont la présence
+pourrait être encore à charge. Les voyageurs qui
+ne font que passer en Égypte ne sont pas dans
+cette classe, parce qu'ils n'ont pas le temps de
+perdre l'illusion de la nouveauté; mais quiconque
+y séjourne peut y être rangé. Nos négociants le
+savent, et ils ont fait à ce sujet une observation
+qu'on doit citer: ils ont remarqué que ceux même
+d'entre eux qui ont le plus senti les désagréments
+de cette demeure ne sont pas plus tôt retournés
+en France, que tout s'efface de leur mémoire;
+leurs souvenirs prennent de riantes couleurs; en
+sorte que 2 ans après on n'imaginerait pas qu'ils
+y eussent jamais été. «Comment pensez-vous encore
+à nous?» m'écrivait dernièrement un résident
+au Kaire; «comment conservez-vous les idées
+vraies de ce lieu de misère<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, lorsque nous<a name="page_213" id="page_213"></a>
+avons éprouvé que tous ceux qui repassent les
+oublient au point de nous étonner nous-mêmes?»
+Je l'avoue, des causes si générales et si puissantes
+n'eussent pas été sans effet sur moi-même; mais
+j'ai pris un soin particulier de m'en défendre, et
+de conserver mes impressions premières, pour
+donner à mes récits le seul mérite qu'ils pussent
+avoir, celui de la vérité. Il est temps de les reporter
+sur des objets d'un intérêt plus vaste; mais
+comme le lecteur ne me pardonnerait pas de quitter
+l'Égypte sans parler des ruines et des pyramides,
+j'en dirai deux mots.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE XIV.<br /><br />
+Des ruines et des pyramides<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">J</span><small>'AI</small> déja exposé comment la difficulté habituelle
+des voyages en Égypte, devenue plus grande en
+ces dernières années, s'opposait aux recherches<a name="page_214" id="page_214"></a>
+sur les antiquités. Faute de moyens, et surtout
+de circonstances propres, on est réduit à ne voir
+que ce que d'autres ont vu, et à ne dire que ce
+qu'ils ont déja publié. Par cette raison, je ne répéterai
+pas ce qui se trouve déja répété plus d'une
+fois dans <i>Paul Luca</i>, <i>Maillet</i>, <i>Siccard</i>, <i>Pocoke</i>,
+<i>Graves</i>, <i>Norden</i>, <i>Niebuhr</i>, et récemment dans les
+Lettres de Savary. Je me bornerai à quelques
+considérations générales.</p>
+
+<p>Les pyramides de Djizé sont un exemple frappant
+de cette difficulté d'observer dont j'ai fait
+mention. Quoique situées à 4 lieues seulement
+du Kaire, où il réside des Francs, quoique visitées
+par une foule de voyageurs, on n'est point
+encore d'accord sur leurs dimensions. On a mesuré
+plusieurs fois leur hauteur par les procédés
+géométriques, et chaque opération a donné un
+résultat différent<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>. Pour décider la question,
+il faudrait une nouvelle mesure solennelle, faite
+par des personnes connues; mais en attendant, on
+doit taxer d'erreur tous ceux qui donnent à la
+grande pyramide autant d'élévation que de base,
+attendu que son triangle est très-sensiblement
+écrasé. La connaissance de cette base me paraît
+d'autant plus intéressante, que je lui crois du rapport<a name="page_215" id="page_215"></a>
+à l'une des mesures carrées des Égyptiens;
+et dans la coupe des pierres, si l'on trouvait des
+dimensions revenant souvent les mêmes, peut-être
+en pourrait-on déduire leurs autres mesures.</p>
+
+<p>On se plaint ordinairement de ne point comprendre
+la description de l'intérieur de la pyramide;
+et en effet, à moins d'être versé dans l'art
+des plans, on a peine à se reconnaître sur la gravure.
+Le meilleur moyen de s'en faire une idée,
+serait d'exécuter en terre crue ou cuite, une pyramide
+dans des proportions réduites, par exemple,
+d'un pouce par toise. Cette masse aurait 8
+pieds 4 pouces de base, et à peu près 7 et demi
+de hauteur: en la coupant en 2 portions de haut
+en bas, on y pratiquerait le premier canal qui
+descend obliquement, la galerie qui remonte de
+même, et la chambre sépulcrale qui est à son extrémité.
+Norden fournirait les meilleurs détails;
+mais il faudrait un artiste habitué à ce genre d'ouvrages.</p>
+
+<p>La ligne du rocher sur lequel sont assises les
+pyramides ne s'élève pas au-dessus du niveau de
+la plaine de plus de 40 à 50 pieds. La pierre dont
+il est formé, est, comme je l'ai dit, une pierre calcaire
+blanchâtre, d'un grain pareil au beau moellon,
+ou à cette pierre connue dans quelques provinces
+sous le nom de <i>rairie</i>. Celle des pyramides
+est d'une nature semblable. Au commencement
+du siècle, on croyait, sur l'autorité d'Hérodote,<a name="page_216" id="page_216"></a>
+que les matériaux en avaient été transportés d'ailleurs;
+mais des voyageurs, observant la ressemblance
+dont nous parlons, ont trouvé plus naturel
+de les faire tirer du rocher même; et l'on traite
+aujourd'hui de fable le récit d'Hérodote, et d'absurdité
+cette translation de pierres. On calcule que
+l'aplanissement du rocher en a dû fournir la majeure
+partie; et, pour le reste, on suppose des
+souterrains invisibles, que l'on agrandit autant
+qu'il est besoin. Mais si l'opinion ancienne a des
+invraisemblances, la moderne n'a que des suppositions.
+Ce n'est point un motif suffisant de juger,
+que de dire: <i>Il est incroyable que l'on ait transporté
+des carrières éloignées</i>; <i>il est absurde d'avoir
+multiplié des frais qui deviennent énormes</i>, <i>etc.</i>
+Dans les choses qui tiennent aux opinions et aux
+gouvernements des peuples anciens, la mesure
+des probabilités est délicate à saisir: aussi, quelque
+invraisemblable que paraisse le fait dont il
+s'agit, si l'on observe que l'historien qui le rapporte
+a puisé dans les archives originales; qu'il
+est très-exact dans tous ceux que l'on peut vérifier;
+que le rocher libyque n'offre en aucun endroit
+des élévations semblables à celles qu'on veut supposer,
+et que les souterrains sont encore à connaître;
+si l'on se rappelle les immenses carrières
+qui s'étendent de Saouâdi à Manfalout, dans un
+espace de 25 lieues; enfin, si l'on considère que
+leurs pierres, qui sont de la même espèce, n'ont<a name="page_217" id="page_217"></a>
+aucun autre emploi apparent<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>; on sera porté
+tout au moins à suspendre son jugement, en attendant
+une évidence qui le détermine. Pareillement
+quelques écrivains se sont lassés de l'opinion
+que les pyramides étaient des tombeaux, et
+ils en ont voulu faire des temples ou des observatoires;
+ils ont regardé comme absurde qu'une
+nation sage et policée fît une affaire d'état du sépulcre
+de son chef, et comme extravagant qu'un
+monarque écrasât son peuple de corvées, pour
+enfermer un squelette de 5 pieds dans une montagne
+de pierres: mais, je le répète, on juge mal
+les peuples anciens, quand on prend pour terme
+de comparaison nos opinions, nos usages. Les
+motifs qui les ont animés peuvent nous paraître
+extravagants, peuvent l'être même aux yeux de la
+raison, sans avoir été moins puissants, moins efficaces.
+On se donne des entraves gratuites de
+contradictions, en leur supposant une sagesse
+conforme à nos principes; nous raisonnons trop
+d'après nos idées, et pas assez d'après les leurs.
+En suivant ici, soit les unes, soit les autres, on
+jugera que les pyramides ne peuvent avoir été
+des observatoires d'astronomie<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>; parce que le<a name="page_218" id="page_218"></a>
+mont Moqattam en offrait un plus élevé, et qui
+borne ceux-là; parce que tout observatoire élevé
+est inutile en Égypte, où le sol est très-plat, et
+où les vapeurs dérobent les étoiles plusieurs degrés
+au-dessus de l'horizon; parce qu'il est impossible
+de monter sur la plupart des pyramides;
+enfin, parce qu'il était inutile de rassembler 11
+observatoires aussi voisins que le sont les pyramides,
+grandes et petites, que l'on découvre du
+local de Djizé. D'après ces considérations, on pensera
+que Platon, qui a fourni l'idée en question,
+n'a pu avoir en vue que des cas accidentels; ou
+qu'il n'a ici que son mérite ordinaire d'éloquent
+orateur. Si, d'autre part, on pèse les témoignages
+des anciens et les circonstances des lieux, si l'on
+fait attention qu'auprès des pyramides il se trouve
+30 à 40 moindres monuments, offrant des ébauches
+de la même figure pyramidale; que ce lieu
+stérile, écarté de la terre cultivable, a la qualité
+requise des Égyptiens pour être un cimetière, et
+que près de là était celui de toute la ville de Memphis,
+la plaine des Momies; on sera persuadé que
+les pyramides ne sont que des tombeaux. L'on
+croira que les despotes d'un peuple superstitieux
+ont pu mettre de l'importance et de l'orgueil à
+bâtir pour leur squelette une demeure impénétrable,
+quand on saura que, dès avant Moïse, il
+était de dogme à Memphis que les ames reviendraient
+au bout de 6,000 ans habiter les corps<a name="page_219" id="page_219"></a>
+qu'elles avaient quittés: c'était par cette raison
+que l'on prenait tant de soin de préserver ces
+mêmes corps de la dissolution, et que l'on s'efforçait
+d'en conserver les formes au moyen des
+aromates, des bandelettes et des sarcophages. Celui
+qui est encore dans la chambre sépulcrale de
+la grande pyramide est précisément dans les dimensions
+naturelles; et cette chambre, si obscure
+et si étroite<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>, n'a jamais pu convenir qu'à loger
+un mort. On veut trouver du mystère à ce
+conduit souterrain qui descend perpendiculairement
+dans le dessous de la pyramide; mais on
+oublie que l'usage de toute l'antiquité fut de ménager
+des communications avec l'intérieur des
+tombeaux, pour y pratiquer, aux jours prescrits
+par la religion, les cérémonies funèbres, telles
+que les libations et les offrandes d'aliments aux
+morts. Il faut donc revenir à l'opinion, toute
+vieille qu'elle peut être, que les pyramides sont
+des tombeaux<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>; et cet emploi, indiqué par toutes<a name="page_220" id="page_220"></a>
+les circonstances locales, l'est encore par un usage
+des Hébreux, qui, comme l'on sait, ont presque
+en tout imité les Égyptiens, et qui, à ce titre,
+donnèrent la forme pyramidale aux tombeaux
+d'Absalon et de Zakarie, que l'on voit encore dans
+la vallée de Josaphat: enfin, il est constaté par le
+nom même de ces monuments, qui, selon une
+analyse conforme à tous les principes de la
+science, me donne mot à mot, <i>chambre</i> ou <i>caveau</i>
+du <i>mort</i><a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.<a name="page_221" id="page_221"></a></p>
+
+<p>La grande pyramide n'est pas la seule qui ait
+été ouverte. Il y en a une autre à <i>Saqâra</i> qui offre
+les mêmes détails intérieurs. Depuis quelques
+années, un bek a tenté d'ouvrir la 3<sup>e</sup> en grandeur
+du local de Djizé, pour en tirer le trésor
+supposé. Il l'a attaquée par le même côté et à la
+même hauteur que la grande est ouverte; mais
+après avoir arraché 2 ou 300 pierres, avec des
+peines et une dépense considérable, il a quitté
+sans succès son avaricieuse entreprise. L'époque
+de la construction de la plupart des pyramides
+n'est pas connue; mais celle de la grande est si
+évidente, qu'on n'eût jamais dû la contester. Hérodote
+l'attribue à <i>Cheops</i>, avec un détail de circonstances
+qui prouve que ses auteurs étaient
+bien instruits<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>. Or ce Cheops, dans sa liste,
+la meilleure de toutes, se trouve le second roi
+après <i>Protée</i><a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>, qui fut contemporain de la guerre<a name="page_222" id="page_222"></a>
+de Troie; et il en résulte, par l'ordre des faits,
+que sa pyramide fut construite vers les années 140
+et 160 de la fondation du temple de Salomon,
+c'est-à-dire, 850 ans avant Jésus-Christ.</p>
+
+<p>La main du temps, et plus encore celle des
+hommes, qui ont ravagé tous les monuments de
+l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les pyramides.
+La solidité de leur construction, et l'énormité
+de leur masse, les ont garanties de toute
+atteinte, et semblent leur assurer une durée éternelle.
+Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme,
+et cet enthousiasme n'est point exagéré.
+L'on commence à voir ces montagnes factices 10
+lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner
+à mesure qu'on s'en approche; on en est
+encore à une lieue, et déja elles dominent tellement
+sur la terre, qu'on croit être à leur pied;
+enfin l'on y touche, et rien ne peut exprimer la
+variété des sensations qu'on y éprouve<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>: la<a name="page_223" id="page_223"></a>
+hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente;
+l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette,
+la mémoire des temps qu'elles rappellent;
+le calcul du travail qu'elles ont coûté, l'idée que
+ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme
+si petit et si faible, qui rampe à leurs pieds; tout
+saisit à la fois le c&oelig;ur et l'esprit d'étonnement,
+de terreur, d'humiliation, d'admiration, de respect:
+mais, il faut l'avouer, un autre sentiment
+succède à ce premier transport. Après avoir pris
+une si grande opinion de la puissance de l'homme,
+quand on vient à méditer l'objet de son emploi,
+on ne jette plus qu'un &oelig;il de regret sur son ouvrage;
+on s'afflige de penser que, pour construire
+un vain tombeau, il a fallu tourmenter 20 ans
+une nation entière; on gémit sur la foule d'injustices
+et de vexations qu'ont dû coûter les corvées
+onéreuses et du transport, et de la coupe, et de
+l'entassement de tant de matériaux. On s'indigne
+contre l'extravagance des despotes qui ont commandé
+ces barbares ouvrages; ce sentiment revient
+plus d'une fois en parcourant les monuments
+de l'Égypte: ces labyrinthes, ces temples, ces
+pyramides, dans leur massive structure, attestent
+bien moins le génie d'un peuple opulent et ami
+des arts, que la servitude d'une nation tourmentée
+par le caprice de ses maîtres. Alors on pardonne
+à l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustré
+leur espoir; on en accorde moins de pitié à<a name="page_224" id="page_224"></a>
+ces ruines; et tandis que l'amateur des arts s'indigne
+dans Alexandrie de voir scier les colonnes
+des palais, pour en faire des <i>meules</i> de moulin,
+le philosophe, après cette première émotion que
+cause la perte de toute belle chose, ne peut s'empêcher
+de sourire à la justice secrète du sort, qui
+rend au peuple ce qui lui coûta tant de peines,
+et qui soumet au plus humble de ses besoins
+l'orgueil d'un luxe inutile.</p>
+
+<p>C'est l'intérêt de ce peuple, sans doute, plus
+que celui des monuments, qui doit dicter le souhait
+de voir passer en d'autres mains l'Égypte; mais,
+ne fût-ce que sous cet aspect, cette révolution
+serait toujours très-désirable. Si l'Égypte était possédée
+par une nation amie des beaux-arts, on y
+trouverait, pour la connaissance de l'antiquité, des
+ressources que désormais le reste de la terre nous
+refuse; peut-être y découvrirait-on même des
+livres. Il n'y a pas 3 ans qu'on déterra près de Damiât
+plus de 100 <i>volumes</i> écrits en langue inconnue<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>;
+ils furent incontinent brûlés sur la décision
+des chaiks du Kaire. A la vérité le Delta
+n'offre plus de ruines bien intéressantes, parce
+que les habitants ont tout détruit par besoin ou
+par superstition. Mais le Saïd moins peuplé, mais la<a name="page_225" id="page_225"></a>
+lisière du désert moins fréquentée en ont encore
+d'intactes. On en doit surtout espérer dans les
+<i>Oasis</i>; dans ces îles séparées du monde par une mer
+de sable, où nul voyageur connu n'a pénétré depuis
+Alexandre. Ces cantons, qui jadis avaient des villes
+et des temples, n'ayant point subi les dévastations
+des barbares, ont dû garder leurs monuments, par
+cela même que leur population a dépéri ou s'est
+anéantie; et ces monuments, enfouis dans les sables,
+s'y conservent comme en dépôt pour la génération
+future. C'est à ce temps, moins éloigné
+peut-être qu'on ne pense, qu'il faut remettre nos
+souhaits et notre espoir. C'est alors qu'on pourra
+fouiller de toutes parts la terre du Nil et les sables
+de la Libye; qu'on pourra ouvrir la petite pyramide
+de Djizé, qui, pour être démolie de fond en
+comble, ne coûterait pas 50,000 livres: c'est peut-être
+encore à cette époque qu'il faut remettre la
+solution des hiéroglyphes, quoique les secours
+actuels me paraissent suffisants pour y arriver.</p>
+
+<p>Mais c'en est assez sur des sujets de conjectures:
+il est temps de passer à l'examen d'une autre
+contrée qui, sous les rapports de l'état ancien
+et de l'état moderne, n'est pas moins intéressante
+que l'Égypte elle-même.<a name="page_226" id="page_226"></a></p>
+
+<h4>NOTE.</h4>
+
+<p>Le premier des deux manuscrits arabes dont j'ai parlé, page
+85, est numéroté 786. Il paraît avoir été composé vers l'an
+1620, par un homme de loi, le chaik Merèï, fils de Yousef
+le Hanbalite.</p>
+
+<p>C'est une espèce de chronique à la manière des Orientaux,
+qui trace de suite, mais sans cohérence de discours, les événements
+saillants des règnes des princes, leur avénement au
+trône, leurs guerres, leurs fondations pieuses, leur mort et
+quelques traits de leur caractère. L'auteur en conduit la série
+depuis les premiers kalifes, sous qui se fit la conquête de l'Égypte,
+jusqu'au pacha turk qui de son temps y était vice-roi
+du sultan de Constantinople. Un extrait détaillé de cet
+ouvrage serait à la fois étranger à mon sujet et trop long. Il
+me suffira d'en donner les résultats principaux qui sont&mdash;que,
+depuis l'invasion d'<i>Amrou</i>, lieutenant du kalife Omar,
+l'Égypte fut gouvernée par les vice-rois des kalifes ses successeurs,
+dont le siége fut d'abord à Damas, puis à Bagdad.&mdash;Que
+l'un de ces kalifes (<i>Maimoun</i>) s'étant composé une
+garde d'esclaves turkmans, cette soldatesque finit par envahir
+tous les emplois militaires de l'empire, et le gouvernement
+des provinces.&mdash;Qu'un fils de ces soldats esclaves,
+nommé Ahmed-Ben-Touloun, se rendit indépendant en
+Égypte vers 872, et forma un empire qui s'étendit depuis
+Rahbé, près de Moussel, jusqu'en Barbarie.&mdash;(Le tribut de
+l'Égypte passait 41,111,111 tournois, et il y avait 7,000
+juments de race dans les haras d'Ahmed)&mdash;Qu'après 30
+ans, l'Égypte retourna aux kalifes, qui ne furent pas plus prudents.&mdash;Qu'en
+934, un soldat de fortune, nommé Akchid,
+se déclara encore indépendant, et entretint jusqu'à 400,000<a name="page_227" id="page_227"></a>
+hommes.&mdash;Qu'à sa mort, un esclave noir, appelé Kafour,
+saisit le sceptre et régna avec un talent transcendant.&mdash;Qu'après
+lui, en 968, les descendants de Fatime et d'Ali,
+reconnus pour kalifes en Barbarie, s'emparèrent de l'Égypte,
+où ils régnèrent sous le nom de fatimites.&mdash;Que l'un d'eux
+fonda en 969 la ville du Kaire actuel.&mdash;Que cette famille
+régna jusqu'en 1200 dans une suite de princes qui, selon la
+remarque de Merèï, furent tous des fous furieux ou stupides.&mdash;Sous
+eux, l'Égypte tomba dans un gouffre de calamités,
+de pestes et de famines, dont une dura 7 ans. L'auteur à cette
+occasion recense les famines et les pestes, et en trouve 21
+depuis 635 jusqu'en 1440.</p>
+
+<p>Les kalifes d'Égypte, comme ceux de Bagdad, s'étant formé
+une garde d'étrangers, en devinrent comme eux la victime.
+Selah-el-din, Kourde d'extraction, vizir du dernier
+fatimite, dépose son maître, et fonde la dynastie dite d'Aïoub,
+du nom de son père.&mdash;Ce fut lui qui fit construire le puits
+à escalier en limaçon, appelé puits de Josef. Son armée était
+surtout composée de <i>cavaliers</i> nommés en arabe <i>serrâdjin</i>,
+dont les croisés firent leur mot <i>Sarrazins</i>. Cette dynastie
+régna 85 ans sous 10 sultans.</p>
+
+<p>L'armée, alors composée de Mamlouks turkmans, ayant tué
+le dernier aïoubite, un Turkman, nommé Ibek, saisit le sceptre,
+et établit la dynastie des <i>Mamlouks</i> turkmans.&mdash;Sous
+le court règne du fils d'Ibek, Holagou-Kan et ses Mogols
+détruisent Bagdad et le kalifat en 1258.&mdash;Le dixième sultan
+turkman, Qalaoun, s'étant formé une garde de 12,000 Mamlouks
+tcherkasses, achetés dans les marchés de l'Asie, cette
+milice devient la maîtresse, élit les princes, les dépose, les
+étrangle, etc.&mdash;Un chef de ce corps, nommé Barqouq, est
+élu et ouvre la dynastie des Mamlouks tcherkasses; il laissa
+en monnaie 25,000,000 tournois et 14,000,000 en meubles.&mdash;Le
+23<sup>e</sup> de cette dynastie fut attaqué par Sélim II, qui,
+l'ayant tué dans une bataille livrée près d'Alep, poursuivit
+en Égypte son successeur Toumâmbek, en qui finit le premier
+empire des Mamlouks.&mdash;Résumant la série de ces
+princes, il se trouve que 48 sultans, dont 24 Turkmans
+et 24 Tcherkasses, n'ont régné que 263 ans: que, sur les
+24 Turkmans, 11 furent assassinés et 6 déposés: que sur les<a name="page_228" id="page_228"></a>
+24 Tcherkasses, 6 furent assassinés et 11 déposés, et que nombre
+d'entre eux n'ont régné que quelques mois: que tous ces
+princes ne surent que faire la guerre, piller, ravager, et faire
+ensuite des fondations pieuses de mosquées, d'écoles, etc.:
+que, sous le 11<sup>e</sup> de la race turkmane, on fut au moment
+de détourner le Nil dans la mer Rouge, par le pied du mont
+Moqattam, et que les frais furent évalués 2,250,000 fr.
+Enfin Merèï donne la série des pachas, qui est de peu d'intérêt,
+et termine par les principes du gouvernement musulman,
+qui sont purement le despotisme de droit divin.</p>
+
+<p>Le second manuscrit, numéroté 695, est un <i>miroir</i> ou tableau
+de l'empire des Mamlouks, sultans d'Égypte, composé
+par Kalil, fils de Châhin el Zâher, vizir du sultan Malek-el-<i>acheraf</i>
+(8<sup>e</sup> de la dynastie tcherkasse).</p>
+
+<p>Cet ouvrage, d'un genre dont je ne connais aucun exemple
+parmi les Arabes, est une espèce de statistique de l'empire
+des Mamlouks, au temps de l'écrivain; on dirait, en le
+lisant, qu'il a décrit la cour de Louis XIV. La table seule
+des chapitres en donnera une idée capable de le faire apprécier,
+et j'y joindrai quelques-uns des détails qui m'ont paru
+les plus curieux et les plus instructifs.</p>
+
+<p>Après une préface très-emphatique, selon l'usage musulman,
+après avoir attesté qu'il n'y a qu'un Dieu, que Mahomet
+est son seul prophète, Châhin décrit les qualités
+éminentes qui doivent composer le caractère de tout mortel
+à qui <i>la plume du destin a tracé sur ses tables indélébiles</i> une
+carrière glorieuse; il prévient qu'ayant d'abord fait un gros
+livre, il a ensuite trouvé plus sage de le réduire et de le
+faire très-petit (ce qui est digne d'imitation), et il procède
+à la table méthodique des chapitres.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>. Des titres qui assurent à l'Égypte la supériorité
+sur les autres empires de la terre.&mdash;De ses lieux de dévotion
+et de pèlerinage.&mdash;De ses monuments merveilleux, tant
+anciens que modernes.&mdash;De ses limites.&mdash;De ses villes.&mdash;De
+ses frontières.&mdash;Des provinces et des pays où s'étend sa
+domination.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre II.</span> Du pouvoir souverain.&mdash;Des qualités nécessaires
+à un sultan.&mdash;De ses devoirs.&mdash;Des jours de <i>gala</i><a name="page_229" id="page_229"></a>
+et de cérémonies publiques.&mdash;Des habits d'uniforme de chaque
+classe d'officiers attachés au sultan.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre III.</span> Du commandant des fidèles; de son rang; de
+son état.&mdash;Des grands qâdis (juges) auxquels appartient de
+<i>lier</i> et de <i>délier</i>.&mdash;Des imâms.&mdash;Des gens de loi et des qâdis
+particuliers.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre IV.</span> Du vizir, à la fois premier ministre et surintendant
+des finances de la maison du sultan.&mdash;Du trésor
+du sultan et de ses administrateurs.&mdash;Des secrétaires d'état,
+ayant le département de la chambre et des dépêches.&mdash;De
+l'inspecteur général des armées.&mdash;Du parleur (ou grand
+avocat) du divan (conseil).&mdash;Du premier maître de la
+bouche (maître d'hôtel) du sultan, ayant l'administration du
+trésor particulier et du domaine, et généralement de tous les
+bureaux établis pour l'administration des finances.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre V.</span> Des enfants du sultan régnant, et des princes
+du sang royal.&mdash;Du régent.&mdash;Du vicaire de l'empire.&mdash;Du
+maître des écuries (ou connétable).&mdash;Des émirs commandant
+à 1,000 Mamlouks.&mdash;Des émirs de la musique guerrière,
+commandant à 40 Mamlouks; et des émirs inférieurs,
+commandant à 20, à 10 et à 5 Mamlouks.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre VI.</span> Des grands officiers de la couronne, et généralement
+de tous ceux qui remplissent des fonctions publiques
+et particulières auprès du sultan.&mdash;Des officiers kavanis et
+des officiers khassekis, tirés des Mamlouks affranchis, et faisant
+dans le palais l'office de chambellans et de gardes du corps.&mdash;De
+leurs services et des places de garnison où ils sont établis.&mdash;Des
+colombiers affectés à l'entretien des pigeons messagers.&mdash;Du
+transport de la neige de la Syrie en Égypte, et
+des postes royales établies dans tout l'empire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre VII.</span> Des maisons des princesses, et du sous-intendant
+des harems.&mdash;Des eunuques et des domestiques libres,
+faisant le service du sérail.&mdash;Du garde-meuble de la
+couronne.&mdash;De la salle d'armes.&mdash;Des magasins du sultan.&mdash;Des
+deux grands greniers royaux, et de tout ce qui est
+relatif à cette administration, tant pour l'entrée que pour la
+sortie des grains.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre VIII.</span> Des officiers du palais.&mdash;De la cuisine.<a name="page_230" id="page_230"></a>&mdash;Des
+écuries.&mdash;De la fauconnerie.&mdash;Des parties de chasse
+du sultan, et des lieux affectés à l'entrepôt des filets et au
+logement des oiseleurs pour la chasse des oiseaux aquatiques.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre IX.</span> Des inspecteurs du terrain, chargés de faire
+construire et réparer les ponts, creuser les canaux, élever
+les digues et les chaussées, et de présider à tous les travaux
+publics pendant la crue et la diminution des eaux du Nil.&mdash;Des
+gouverneurs des provinces de l'Égypte.&mdash;Des commandants
+particuliers.&mdash;Des gens en place dans les villes et
+dans les villages, et du régime établi pour la perception des
+impôts.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre X.</span> Des vice-rois préposés au gouvernement
+des 8 provinces de Syrie.&mdash;Des grands qâdis.&mdash;Des émirs.&mdash;Des
+administrateurs et des autres officiers employés
+dans les capitales de ces provinces.&mdash;Du nombre des giundis
+et halqâ qui y sont en garnison, et des commandants particuliers
+des villes et des châteaux répandus dans cet empire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre XI.</span> Des émirs et des cheiks arabes.&mdash;Des émirs
+turkmans et curdes, au service de l'état.&mdash;Des expéditions
+militaires.&mdash;Des camps volants.&mdash;De la conquête de l'Yemen,
+du Diarbekr et de l'île de Cypre, sous le règne du sultan
+<i>Malek-el-Acheraf</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre XII.</span> Recueil de quelques faits historiques qu'il
+convient à chacun de connaître et de méditer, pour en tirer
+des principes de conduite. Ce chapitre est terminé par quelques
+morceaux de poésie morale, composés par Malek-el-Kiâmel,
+prince souverain de la forteresse de Heifa; et par
+une réponse de Malek-el-Acheraf à Mirza-Chah-Rok (fils de
+Tamerlan.)</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre I</span><sup>er</sup>. <span class="smcap">Section V.</span> <i>Limites de l'Égypte.</i>&mdash;Au sud,
+les limites de l'Égypte partent des rives de la mer de <i>Qolzoum</i>
+(mer Rouge), près de la ville d'<i>Aidab</i>, et embrassant le pays
+des Haribs de Nubie, lequel commence à la grande Cataracte,
+derrière le mont Djenadel, elles s'étendent jusqu'aux monts
+d'Aden et aux rochers de <i>Habeche</i> (Abissinie). A l'est, ses
+bornes sont la mer Rouge, dont la côte est aride et pleine de
+rochers. Depuis Suez, cette côte s'élargit vers l'est. Sa plus
+grande largeur est depuis l'étang de Gorandel jusqu'au <i>Tih</i>. Là
+est la frontière de Syrie.<a name="page_231" id="page_231"></a></p>
+
+<p>Au nord, elle est bornée par la mer, depuis les villes de
+Zàqat, de Refah et d'Amedj, plus connue sous le nom d'<i>el-Arich</i>,
+frontière de Syrie sur le golfe de Gaze.</p>
+
+<p>A l'ouest, elle comprend le territoire d'Alexandrie, le pays
+de Loïounet et d'<i>el-Amidain</i>, jusqu'à l'<i>Acabé</i> inclusivement
+(jadis <i>Catabathmus magnus</i>, ou la grande descente); là, se
+détournant et resserrant les deux Oasis, la ligne se rapproche
+du <i>Saïd</i> (haute Égypte), pour se joindre aux frontières du
+sud.</p>
+
+<p>Le Nil prend sa source au pied des monts de la Lune.&mdash;Pendant
+60 journées de marche, il coule en des pays habités.&mdash;Pendant
+10 autres, en des terres stériles.&mdash;Arrivé en
+Nubie, il y coule 60 journées, puis il passe en des déserts 120
+journées; enfin il rentre dans une terre fertile jusqu'à la mer,
+où il se jette par les deux embouchures de Damiette et de
+Rosette.</p>
+
+<p><span class="smcap">Section VII.</span> <i>Du Kaire et de ses faubourgs.</i>&mdash;Le nouveau
+Kaire (Masr-el-Qâhera) a 12 milles (ou 4 lieues) de long,
+depuis <i>Târ-el-nabi</i>, jusqu'à <i>Sebààt-oudjouh</i>. Cet espace comprend
+le vieux Kaire (<i>Masr-el-Qadim</i>), et 7 grands faubourgs.
+L'auteur entre dans de longs détails de colléges, de
+mosquées, de palais, de parcs, et il compare chaque faubourg
+à une grande ville de l'empire; l'un équivaut à <i>Alep</i>; un autre,
+à <i>Alexandrie</i>; un troisième, à <i>Hems</i>; un quatrième, à <i>Acre</i>:
+et il conclut 700,000 ames de population (ce qui me paraît
+l'origine de l'opinion qui a subsisté depuis; mais les temps
+sont bien changés.)</p>
+
+<p>Le vieux Kaire est le port de la haute Égypte. Sous le sultan
+Nadjm-el-din, l'on y compta 1,800 bateaux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Section IX.</span> <i>Division de l'Égypte.</i>&mdash;L'Égypte se divise en
+14 provinces: 7 au midi, et 7 au nord. Chaque province a
+360 villages et plusieurs villes.</p>
+
+<p><i>Miniet</i> est le nom général des ports et abords du Nil.</p>
+
+<p><i>Monfalout</i>, territoire détaché de la province d'Ousiout,
+avec 30 villages, fait de l'indigo superbe (en 1442). L'on y
+dépose le tribut de cette province, qui se monte à 1,150,000
+<i>ardeb</i> de grains (l'ardeb de 192 livres.)</p>
+
+<p>A 3 journées ouest d'Ousiout, par un désert sablonneux et
+pierreux, est <i>el-Ouah</i> (oasis), ainsi nommé de son chef-lieu.<a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<p>Une autre oasis <i>du milieu</i> a 2 villages, appelés <i>el-Qasr</i>, et
+<i>el-Hindan</i>.</p>
+
+<p>Une troisième oasis, plus voisine de la haute Égypte, s'appelle
+<i>Dakilé</i> (intérieure), et a 2 villages dont les habitants
+vivent d'orge, de maïs et de dattes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Section XI.</span> <i>De la ville d'Alexandrie.</i>&mdash;Alexandrie est
+le port le plus fréquenté des étrangers; les nations franques
+y ont des consuls, gens distingués, qui servent d'otages au
+sultan. Lorsqu'une de ces nations fait tort à l'islamisme, on
+prend à partie son représentant, et on l'oblige de réparer le
+mal.&mdash;La douane rend 1,000 dinars. Hors de la ville se voit
+la fameuse colonne appelée <i>el-Saouâri</i>, ou le grand mât.
+(Abulfeda a dit la même chose; et c'est ce mot <i>Saouâri</i> que
+quelques-uns ont pris pour <i>Sévère</i>, <i>empereur</i>.) J'ai ouï dire
+qu'une personne avait trouvé le moyen de monter dessus et
+de s'asseoir sur son chapiteau.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre IV.</span> <i>Du vizir ou grand ministre.</i>&mdash;Le vizir est
+un ministre qui a la prééminence sur tous les grands officiers.&mdash;Il
+est d'institution divine. Aaron fut le vizir de Moïse.</p>
+
+<p>Le vizir surveille toutes les parties du gouvernement, tous
+les agents de l'administration; il les établit et les dépose; les
+punit et les récompense.</p>
+
+<p>Il tient le registre des recettes et des dépenses de l'état; il
+en accroît le revenu, non par tyrannie, mais par sagesse et
+économie.</p>
+
+<p>Les revenus de l'empire consistent en revenus fixes, en revenus
+casuels, et en droits seigneuriaux sur les cultivateurs.
+Les revenus fixes sont la taxe en deniers comptants sur les
+terres productives; la douane, de 10 pour 100 en nature,
+sur le commerce d'importation et exportation; le tribut des
+peuples conquis, la capitation des non-musulmans dite <i>karadje</i>;
+les fermes de monopoles, dits <i>paltes</i>; les dîmes sur
+les fruits de la terre; les impositions sur les fabriques et boutiques,
+et la 5<sup>e</sup> partie du butin légal.</p>
+
+<p>Les revenus casuels sont le 20<sup>e</sup> sur les héritages collatéraux;
+les amendes; le prix du sang versé; les impôts extraordinaires
+et les investitures; le droit d'aubaine; les épaves; les trésors
+découverts; la dîme sur les troupeaux <i>paissants</i> et <i>passants</i>,
+et non sur les animaux domestiques.<a name="page_233" id="page_233"></a></p>
+
+<p>Les droits seigneuriaux sur les cultivateurs sont: 1º droit
+d'arpentage; 2º droit de partage d'une terre léguée à divers
+cohéritiers; 3º droit d'accroissement des terres et pâturages
+par l'effet du Nil; 4º droit de bornage, ou limites de propriétés;
+5º droit sur les machines à eau, élevées sur le Nil pour
+les arrosages.</p>
+
+<p>Voilà les revenus légaux: on les lève selon des usages fixes,
+et ils ont une destination utile à l'état, de manière que le sultan
+n'en est que le dépositaire.</p>
+
+<p>De même que le vizir surveille les officiers, le sultan doit
+surveiller le vizir; et le vizir conseiller le sultan, l'avertir et
+même le reprendre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Section II.</span> Le trésor royal est un département chargé d'une
+foule de recettes grosses et petites.</p>
+
+<p>1º Droits sur la frontière d'Égypte vers la Syrie.</p>
+
+<p>2º Droits d'entrée sur tout ce qui entre au Kaire et en
+Égypte, excepté sur ce qui est attribué au trésor privé.</p>
+
+<p>3º Aubaine sur les successions des étrangers.</p>
+
+<p>4º Régies et fermes du Kaire, telles que les boucheries,
+les cuirs, les moulins à huile, à <i>sucre</i>; droits sur l'entrée des
+comestibles.</p>
+
+<p>Droits sur les natrons de Terrâné.</p>
+
+<p>Droit de Monfalout.</p>
+
+<p>Droits d'investiture, et redevances des fiefs affermés ou des
+pays protégés.</p>
+
+<p>Droit de curage des canaux que doivent faire plusieurs provinces.</p>
+
+<p>Produit des cannes à sucre et des colqâz, cultivées pour le
+compte du sultan.</p>
+
+<p>Produit des métairies et jardins du sultan, enrichis par les
+puits à roue.</p>
+
+<p>Sur ces revenus le trésor paie et défraie:</p>
+
+<p>1º L'orge des écuries du sultan.</p>
+
+<p>2º La nourriture des écuries des courriers.</p>
+
+<p>3º La table du palais.</p>
+
+<p>4º Les réparations des maisons royales.</p>
+
+<p>5º La viande et toute la cuisine des Mamlouks du sultan;
+celle de tout son domestique.</p>
+
+<p>6º L'entretien de ses offices.<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<p>7º Les pensions de charité assignées sur l'aubaine.</p>
+
+<p>8º L'entretien des b&oelig;ufs des métairies.&mdash;Le transport des
+trèfles et pailles pour les écuries.</p>
+
+<p>Sous le sultan Barqoûq, tous ces frais se montaient par
+mois à 50,000 dinars ou sequins de 7 livres.</p>
+
+<p>Le trésor est régi par un chef et une quantité de subalternes.
+Ce département a pour huissiers et sbires une compagnie de
+Maures qui portent les ordres et les exécutent.</p>
+
+<p><span class="smcap">Section III.</span> <i>Du premier secrétaire d'état, chef des dépêches
+et de la chancellerie.</i>&mdash;C'est un officier important, qui
+a toute la confiance du sultan; il doit savoir citer le Qoran,
+les anecdotes des rois, les sentences des sages, les beaux vers
+des poètes, etc.</p>
+
+<p>Son art est de faire parler dans tous ses écrits le sultan avec
+noblesse, grandeur, esprit, grace; il doit faire des phrases
+rimées et pompeuses; il expédie les actes d'alliance des kalifes
+et sultans; l'installation des qâdis et des gouverneurs, les commissions
+de bénéfices militaires en faveur des émirs et djondis,
+etc., et enfin les lettres du sultan.</p>
+
+<p>Ces lettres ont un formulaire plein d'art, selon le rang des
+personnes. Celles aux sujets s'appellent <i>mokâtebât</i>; celles aux
+étrangers, <i>morâselât</i>.</p>
+
+<p>Le plus haut titre pour les étrangers est <i>el maqâm, el àâli</i>.</p>
+
+<p>Le moindre est <i>el madjlas</i> ou <i>megeles, el àâli</i>.</p>
+
+<p>Pour les sujets, le plus haut titre est <i>el-maqarr, el-karim</i>
+(votre grace).</p>
+
+<p>Puis <i>maqarr-el-àâli</i> (excellence).</p>
+
+<p>Puis <i>djenâb-el-kerim</i> (cour magnifique).</p>
+
+<p>Puis <i>djenâb-el-àâli</i> (cour très-haute); enfin <i>sadr-el-adjal</i>
+(présence auguste); <i>hadrat</i> (présence simple).</p>
+
+<p><span class="smcap">Section VI.</span> <i>Trésor privé.</i> Le trésor privé est régi par un
+grand officier qui administre les terres affectées à la solde des
+Mamlouks du sultan, et plusieurs branches de revenus, dont
+la masse se nomme <i>trésor privé</i>. Ces officiers ont souvent acquis
+d'immenses richesses.</p>
+
+<p>De ce département dépendent 160 villages, auxquels il faut
+ajouter plusieurs pays de protection et de fermes. Les seuls
+villages de Menzalé et de Faraskout, près Damiette, rendent
+chacun par an 30,000 dinars: plus, les droits d'investiture<a name="page_235" id="page_235"></a>
+des gouverneurs de province, des inspecteurs du terrain, des
+commandants de bourgs et villages, des commissaires de police.&mdash;Des
+gens instruits m'ont assuré que tout ce trésor
+se montait à 400,000 dinars, et à 300,000 ardebs de blé,
+orge et fèves.</p>
+
+<p>La dépense consiste en solde et entretien des Mamlouks
+du sultan; en orge pour leurs chevaux; entretien des princesses
+et du harem; solde et entretien de tout le service du
+palais, etc.</p>
+
+<p><span class="smcap">Section VII.</span> <i>Du Domaine.</i> Le domaine est le revenu propre
+du sultan; il comprend:</p>
+
+<p>1º La douane d'Alexandrie sur le commerce des Francs.</p>
+
+<p>2º Les droits sur les épiceries venant des Indes.</p>
+
+<p>3º La vente des muges et poutargues de Damiette.</p>
+
+<p>4º Les droits sur les arts, métiers, cabarets, danseuses et
+filles publiques.</p>
+
+<p>5º Droits sur les courtiers et interprètes.</p>
+
+<p>6º Produit des briqueteries.</p>
+
+<p>7º Ferme des chameaux pour le transport d'Alexandrie à
+Rosette.</p>
+
+<p>8º Douane des marchandises de l'Inde, placée à <i>el Tor</i>.</p>
+
+<p>9º Droits à Damiette sur beaucoup d'objets, et entre autres
+sur <i>la raffinerie du sucre</i>.</p>
+
+<p>10º Le quint du butin légal.</p>
+
+<p>11º Ferme du lac Semanaoui et autres étangs.</p>
+
+<p>12º Droits sur Foua, entrepôt des Francs quand le canal d'Alexandrie
+était navigable, ce qui a cessé depuis 120 ans (1320).</p>
+
+<p>13º Droits sur les terres de Broulos, de Nesterouh, du port
+de Rosette.</p>
+
+<p>14º Douanes du Saïd (haute Égypte) sur les Abissins qui
+apportent des esclaves noirs, de la poudre d'or, etc., et paltes
+(monopoles) du sené et de la casse.</p>
+
+<p>15º Droits des pays protégés et des pays affermés aux
+Arabes.</p>
+
+<p>Produit des nombreuses métairies et terres du domaine,
+arrosées par des roues.</p>
+
+<p>Le loyer de Fondouq-el-Kerim, situé au vieux Kaire.</p>
+
+<p>Succession de tous les grands qui, dans l'Égypte, meurent
+sans héritiers légitimes.<a name="page_236" id="page_236"></a></p>
+
+<p>Bénéfices de l'Hôtel des monnaies.</p>
+
+<p>Droit de la ville de Bairout.</p>
+
+<p>Douanes des marchandises de l'Inde, voiturées à Bedr, à
+Honain, à Bouaib-el-aqabé.</p>
+
+<p>Voici maintenant les charges:</p>
+
+<p>1º Munitions de guerre pour toute expédition.</p>
+
+<p>2º Dépenses de la caravane et de la fête du sacrifice.</p>
+
+<p>3º Distribution des victimes aux grands et petits officiers.</p>
+
+<p>4º Dépenses de la fête pascale, du banquet et des réjouissances.</p>
+
+<p>5º Renouvellement de la garde-robe et des meubles du
+harem.</p>
+
+<p>6º <i>Idem</i>, du vêtement des Mamlouks.</p>
+
+<p>7º Veste d'honneur aux grands officiers, aux qâdis, aux
+émirs de 1<sup>re</sup> classe, aux kâchefs. (Au Bairam, tous les musulmans
+s'habillent à neuf, eux et leur maison; cela s'appelle
+<i>kesoué</i>.)</p>
+
+<p>8º Entretien complet des employés pour l'impôt.</p>
+
+<p>9º Fourniture du harem et seraï, en sucreries, confitures,
+sorbets, fruits, etc.</p>
+
+<p>10º Présents à faire aux souverains.</p>
+
+<p>11º Veste d'honneur (ou caftan annuel) à tous les gens en
+place de l'empire (dans tout l'Islamisme les places ne sont
+que pour l'année courante; le revêtu paie un don ou prix de
+babouches: le plus riche l'emporte). Chacune de ces vestes
+diffère de forme, de couleur, de richesse, selon le rang (en
+général le vêtement est très-dispendieux, surtout pour les
+pelisses.)</p>
+
+<p><span class="smcap">Section V.</span> <i>Le grand avocat du conseil.</i>&mdash;Lorsque pour
+une affaire majeure le sultan assemble le conseil (diouân), il
+mande le prince des croyants, les 4 grands qâdis, le vizir, les
+émirs de 1,000 cavaliers, et le connétable.</p>
+
+<p>Avant la séance, le sultan explique ses intentions à un
+homme de confiance et éloquent, qui est chargé de présenter
+l'affaire et de répondre à toutes les objections. Le sultan garde
+le silence.</p>
+
+<p>On a imaginé cet officier, afin que le sultan ne soit jamais
+compromis, et qu'on puisse faire des objections librement,
+toute erreur tombant sur l'avocat ou rapporteur.<a name="page_237" id="page_237"></a></p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre V.</span> Les enfants des sultans sont élevés avec soin
+dans le harem. C'est un usage ancien de faire enfermer tous
+ceux qui existent à l'avénement d'un prince. Malek-el-acheraf
+donna la liberté à 40; mais ils moururent dans la peste de l'an
+1429, qui enleva jusqu'à 10,500 têtes par jour.</p>
+
+<p>Quand un prince est mineur, il y a un régent que l'on nomme
+nezâm-el-molk (celui qui met l'ordre dans le royaume). Quand
+le sultan s'absente, il y a un vicaire <i>nâïeb-el-molk</i>.</p>
+
+<p>Le chef des émirs, ou <i>àtabek-el-àsâker</i>, est une espèce de
+connétable.</p>
+
+<p>Les émirs sont divisés en plusieurs classes.</p>
+
+<p>Ceux de la 1<sup>re</sup> possèdent 100 Mamlouks, et commandent
+à 1,000: ils devraient être 24.</p>
+
+<p>Ceux de la 2<sup>e</sup> possèdent 40 Mamlouks: ils devraient être
+40. La musique guerrière joue à la porte de leurs hôtels à
+l'âsr (ou heure de la 3<sup>e</sup> prière); elle est composée de timbales,
+tambours et clarinettes. Ces derniers instruments sont de date
+récente.</p>
+
+<p>Les émirs de 3<sup>e</sup> classe devraient être au nombre de 20: ils
+ont chacun 20 Mamlouks.</p>
+
+<p>Les émirs de 4<sup>e</sup> classe devraient être 50, et avoir chacun 10
+Mamlouks.</p>
+
+<p>Enfin la 5<sup>e</sup> et dernière classe est de 30 émirs, qui ont chacun
+5 Mamlouks pour cortége.</p>
+
+<p>Parmi ces émirs, les uns ont de l'emploi dans l'état, d'autres
+n'ont que leur titre et grade.</p>
+
+<p>L'armée se divise en plusieurs corps. Karabal Couli, prince
+tartare, ayant, il y a plusieurs années, envoyé demander un
+tribut, sous peine d'envoyer contre l'Égypte 20 toumans de
+cavaliers (200,000), le sultan d'alors lui envoya pour toute
+réponse l'état suivant de ses troupes:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>&nbsp; &nbsp; 1º Les djendis el halqa, ou escorte du sultan. &mdash; (<i>Maison du roi.</i>)</td><td align="right">24,000</td><td>cavaliers.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp; &nbsp; 2º Mamlouks du sultan.</td><td align="right">10,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Mamlouks des émirs.</td><td align="right">8,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Gendarmes à Damas.</td><td align="right">12,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Mamlouks des émirs de Damas.</td><td align="right">3,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Gendarmes à Alep.</td><td align="right">6,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Mamlouks des émirs d'Alep.</td><td align="right">2,000<a name="page_238" id="page_238"></a></td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Gendarmes de Tripoli.</td><td align="right">4,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Mamlouks des émirs.</td><td align="right">1,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Gendarmes de Safad.</td><td align="right">1,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Mamlouks des émirs.</td><td align="right">1,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Garnisons des châteaux de Syrie, les Mamlouks compris.</td><td align="right">60,000</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">132,000</td><td>cavalieres.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><i>Arabes sujets.</i></p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Tribu Bâli-fadl, enfants de Nouèïr.</td><td align="right">24,000</td></tr>
+<tr><td align="left">Arabes de Hedjaz.</td><td align="right">24,000</td></tr>
+<tr><td align="left">Tribu d'el-Aâli.</td><td align="right">2,000</td></tr>
+<tr><td align="left">Arabes d'Irâq.</td><td align="right">2,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;d'Yemen.</td><td align="right">2,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;de Djezire.</td><td align="right">2,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;de Metrouq.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;de Djarm.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Beni-oqbé et Beni-mehdi.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;el-Omara.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;de Hindam.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Aâïd.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Fezàrât.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Mohârib.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Qarîl.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Qattâb.</td><td align="right">1,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;d'Égypte ensemble.</td><td align="right">3,000</td></tr>
+<tr><td align="left">&mdash;Haouâra.</td><td align="right">24,000</td></tr>
+<tr><td align="left">Turkmans répandus en hordes ou <i>camps</i><br />
+sur les terres de Syrie et de Diarbekr,<br />
+portés sur les registres au nombre de</td><td align="right"
+valign="bottom">180,000</td></tr>
+<tr><td align="left">Les Ochrân (l'on ne sait ce que c'est,<br />
+sinon d'autres Turkmans) divisés en<br />
+35 districts, à chacun 1,000 cavaliers.</td><td align="right"
+valign="bottom">35,000</td></tr>
+<tr><td align="left">Kourdes.</td><td align="right">20,000</td></tr>
+<tr><td align="left">Milices de l'Égypte, à raison de 33,000<br />
+villages et de 2 cavaliers par village:</td></tr>
+<tr><td align="left">total</td><td align="right"
+valign="bottom">66,000</td></tr>
+
+<tr><td align="left">En tout</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">526,000</td><td>cavaliers.</td></tr>
+</table>
+<p><a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<p><i>Des magasins et greniers du sultan.</i>&mdash;Le sultan a des
+magasins où s'entreposent tous les produits en nature de ses
+douanes, le poivre, la cannelle, les épiceries, les sucres, les
+bois de construction.</p>
+
+<p>Il a aussi 2 greniers qui sont des merveilles.</p>
+
+<p>Dans l'un, nommé Chiouân, s'entreposent les grains, blés,
+riz, bois, pailles, etc., pour l'usage du palais.</p>
+
+<p>Dans l'autre, nommé Hirâ, se déposent des grains auxquels
+on ne touche qu'en cas de nécessité; quelquefois on
+prohibe la sortie. Ce grenier se remplit et subvient aux disettes.
+C'est de là que se tirent les aumônes. Dans une année
+le bénéfice de la vente se monta à 300,000 dinars (de 10 liv. 3 s.).</p>
+
+<p>Il y a eu en Égypte 26 pestes et famines en 800 ans; quelquefois
+3 en 25 ans; et cela toujours en temps de trouble et
+de mauvais gouvernement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre IX.</span> § 1<sup>er</sup>. <i>Des inspecteurs du terrain labourable</i>,
+Kochâf-el-Torâb.&mdash;Les inspecteurs du terrain sont choisis
+parmi les émirs de la 1<sup>re</sup> classe; ils sont expédiés tous les
+ans au commencement du printemps, dans toutes les provinces
+de l'Égypte, pour faire exécuter les travaux nécessaires
+à l'entretien des canaux, à l'élévation des digues et chaussées,
+et tout ce qui est relatif à la hausse et à la baisse des eaux
+du Nil.</p>
+
+<p>Le département du trésor royal est chargé, sur les droits
+qu'il perçoit, de faire creuser certains canaux publics, qui
+facilitent l'écoulement des eaux. Mais tout ce qui tient aux
+digues et chaussées nécessaires à la solidité des ponts, se doit
+faire par corvées et contributions réparties sur chaque village,
+en raison de l'étendue et de la fertilité de son territoire. Lorsque
+le Nil commence à déborder, l'on ne saurait trop veiller
+à la conservation des digues, chaussées et ponts, jusqu'à ce
+que les terres soient assez abreuvées; car s'ils étaient emportés,
+les eaux, s'écoulant de suite, laisseraient sans arrosement
+des contrées entières.</p>
+
+<p>Quand le Nil décroît, il faut au contraire faciliter l'écoulement,
+afin d'ensemencer les terres à temps.</p>
+
+<p>Quant aux ponts établis pour l'utilité locale de certains
+villages, c'est aux possédant-biens de les entretenir. Les inspecteurs
+n'ont rien à y voir.<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p>§ II. <i>Des kâchefs</i>, ou <i>inspecteurs des provinces</i>.&mdash;Les
+gouverneurs, dits kâchefs, de l'Égypte, étaient autrefois au
+nombre de 3.</p>
+
+<p>L'un commandait des confins de Gizah exclusivement jusqu'à
+Genadel. Il nommait 7 émirs, qui administraient sous
+ses ordres immédiats les 7 provinces méridionales (Heptanomis
+et Thébaïs).</p>
+
+<p>Le second gouvernait la partie nord (Delta), ayant aussi
+sous lui 7 émirs.</p>
+
+<p>Le troisième gouvernait la province de Gizah seulement.
+Celui-ci était quelquefois un émir de la 1<sup>re</sup> classe, chef de
+1,000 cavaliers, comme les 2 premiers; quelquefois un émir
+de la musique guerrière.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps l'on a établi trois kâchefs pour le
+sud; l'un au Faïoum, l'autre au Saïd inférieur, le troisième
+au Saïd supérieur. De même on a divisé le nord en 3 kâchefliks.
+L'un contient les provinces de l'est (Charqié); l'autre
+celle de l'ouest (Garbîe); le troisième, la Béhiré, ou province
+du Lac, qui de tout temps a été un gouvernement particulier.</p>
+
+<p>Mais, s'il m'est permis d'en dire mon avis, ces dispositions
+sont moins favorables au bon ordre.</p>
+
+<p>En divisant les places, l'on a atténué la puissance et l'influence
+qui, ci-devant réunies en peu de mains, permettaient
+aux commandants de déployer cet appareil et cette magnificence
+toujours si imposants à la multitude.</p>
+
+<p>Ci-devant, lorsqu'un <i>kâchef</i> du Saïd ou du nord faisait
+sa tournée, le calme devançait ses pas, et sa suite de 1,000
+cavaliers occasionait une circulation d'espèces qui vivifiait le
+commerce et l'agriculture.</p>
+
+<p>Parmi les émirs subalternes, quelques-uns sont encore nommés
+par les kâchefs; mais le grand nombre est tombé à la
+nomination de l'administrateur du trésor privé (oustadar),
+qui vend ces places et paralyse le pouvoir des kâchefs.</p>
+
+<p>§ III. <i>Des fonctionnaires en chaque village et de la perception
+de l'impôt.</i>&mdash;Dans chaque ville et village principal il y a
+un qâdi, un percepteur des droits pour le trésor royal, un
+autre pour le trésor privé, un autre pour le domaine; plus,
+un commissaire royal de la navigation (du Nil), un officier<a name="page_241" id="page_241"></a>
+militaire pour la police, un fermier adjudicataire, un inspecteur
+des canaux, et des syndics ou vieillards bourgmestres.</p>
+
+<p>Autrefois l'impôt ne se levait qu'en nature, maintenant et
+depuis long-temps tout est affermé, et les fermiers adjudicataires
+des villages tiennent un état de maison si opulent, que
+beaucoup de petits souverains d'Asie vivent avec moins d'éclat.</p>
+
+<p>Les fermiers de Menzalé et de Faraskour, rendent au domaine
+chacun 36,000 dinars<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
+
+<p>Les autres villages, dont plusieurs rendent 12 à 20,000 dinars,
+sont également affermés pour des sommes qui ne varient
+point<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>.</p>
+
+<p>Les terres affectées à l'apanage des djendis sont divisées par
+kirâts; et chaque kirât est évalué à 1,000 dinars, environ
+11,000 livres.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre X.</span> <i>Administration des provinces.</i></p>
+
+<p>1º Province de Damas.</p>
+
+<p>2º Karak.</p>
+
+<p>3º Halab (Alep.)</p>
+
+<p>4º Tarâbolos (Tripoli.)</p>
+
+<p>5º Homs (Hems.)</p>
+
+<p>6º Safad.</p>
+
+<p>7º Gazzah (Gaze.)</p>
+
+<p>La première et la plus considérable province de la Syrie
+est celle de Damas.</p>
+
+<p>Son vice-roi (kafil) a un appareil égal au sultan qu'il représente.
+Il dispose à son gré de toutes les places civiles et militaires
+de son gouvernement.</p>
+
+<p>Les grands officiers militaires sont l'émir généralissime des
+troupes, le chef des portiers, 12 émirs de 1<sup>re</sup> classe, 20 émirs
+de 2<sup>e</sup> classe, et 60 émirs à 10 et à 5 Mamlouks.</p>
+
+<p>Le tribunal de justice est composé de 4 grands qâdis des
+4 écoles ou sectes orthodoxes, et chacun d'eux nomme des
+substituts dans Damas et dans les autres villes de la province,
+pour juger au civil et au criminel.</p>
+
+<p>Les grands officiers de plume (mobâcherin) sont le secrétaire<a name="page_242" id="page_242"></a>
+des dépêches, le grand inspecteur de l'armée, l'oustadar
+ou chef du trésor privé, celui du domaine, celui du trésor
+royal, et le vizir.</p>
+
+<p>Les agents exécutifs (arbâb-el-ouazaïef) sont 2 inspecteurs
+titrés kâchefs faisant leur tournée à tour de rôle; les
+émirs des généralités, les commandants de places, le grand
+maréchal des logis, le tribun de l'armée, etc., presque comme
+au Kaire.</p>
+
+<p>Le château de Damas est confié au lieutenant du sultan et
+à 7 officiers-portiers (capidjis).</p>
+
+<p>Quant aux djendis de garnison dans la province, ils devraient
+être 12,000, dont 2,000 près du vice-roi; le reste près des
+émirs, par escadron de 500 hommes et non de 1,000 hommes,
+comme en Égypte.</p>
+
+<p>Karak tient le second rang de province. L'on écrit à son
+vice-roi sur du papier rouge, parce que l'un des successeurs
+de Selâheldin, ayant donné à ses 3 enfants son empire, savoir:
+à l'un l'Égypte; à l'autre la Syrie, depuis Bisan jusqu'au
+Diarbekr; au 3<sup>e</sup> le reste de la Syrie et Karak, l'étiquette de ces
+sultans a passé à leurs vice-rois.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps Karak n'a plus pour gouverneur
+que 2 capidjis; pour tribunal, que 2 qâdis; pour garnison,
+que quelques Mamlouks et Babrites (gens de la marine),
+avec un prince arabe qui commande à toutes les tribus du
+ressort.</p>
+
+<p>Les 5 autres gouvernements sont administrés sur le même
+plan que celui de Damas, mais avec moins de faste et de dépense:
+celui de Hama était dès-lors ruiné.</p>
+
+<p>Il y a des forts et des châteaux qui ont des émirs particuliers.
+Leur garnison est composée d'un lieutenant du sultan,
+d'un corps d'affranchis-babrites, d'un chef de ronde,
+d'un tribun de l'armée, de quelques Mamlouks du sultan,
+des portiers, et de quelques soldats du pays qui montent la
+garde.</p>
+
+<p>L'auteur ne sait s'il doit regarder Malatié comme un château
+ou comme le chef-lieu d'une province. C'est là que commandait
+Doqmaq, de qui fut esclave Malek-el-acheraf sultan
+(maître du vizir auteur).</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre XI.</span> <i>Des émirs et chaiks, arabes, turkmans et kourdes.<a name="page_243" id="page_243"></a></i>&mdash;Les
+Arabes répandus sur les terres d'Égypte et de Syrie
+sont divisés par tribus, dont chacune a son émir. Cet émir
+a sous lui des chaiks chargés du maintien de l'ordre et de la
+levée des contributions dont ils sont fermiers, chacun dans
+leur district respectif.</p>
+
+<p>§ I. <i>Des expéditions militaires.</i>&mdash;On distingue 2 espèces
+d'expéditions (tedjârid), l'une contre l'étranger, l'autre contre
+le sujet rebelle. Dans l'un et l'autre cas, l'armée est composée
+de cavaliers et d'archers à pied, en nombre capable d'écraser
+l'ennemi qui ose se mesurer.</p>
+
+<p>On fait des camps volants, soit pour renforcer une place,
+soit pour garder un poste, observer un ennemi, etc.</p>
+
+<p>L'ordre invariable des camps est que la tente du supérieur
+soit toujours postée derrière celle de son subordonné,
+de manière que celle du sultan est à la queue de toutes les
+autres.</p>
+
+<p>(Suivent ici 2 articles sur la conquête de l'Yemen par
+ordre de Malek-el-acheraf, et de l'île de Cypre, qui la suivit
+peu de temps après. Dans tous ces faits on ne voit que des
+boucheries d'hommes, sans raison, et sans instruction pour le
+lecteur).</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre XII.</span> Il contient, en 3 sections, des anecdotes
+historiques et des maximes arabes qui se résument à dire,
+1º que les princes sont renversés par ceux qu'ils élèvent;
+2º que la fatalité régit tout, et qu'il faut être patient et résigné;
+3º que l'inconstance et la mauvaise foi sont la base du
+c&oelig;ur humain. Et la conclusion est une lettre de Malek-el-acheraf
+à Châh Rok, fils de Timour (Tamerlan), dans laquelle
+le sultan égyptien répond des injures grossières au sultan
+tatar.</p>
+
+<p><i>Des ouqâfs</i>, ou <i>fondations en Égypte</i>.&mdash;Les kalifes Ommiades
+et Abbasides ont souvent fait des aumônes; mais ils
+prenaient les sommes sur leur trésor; et il ne me paraît pas
+qu'ils aient jamais affecté des terres à perpétuité.</p>
+
+<p>En Égypte ce fut Malek-el-Sâhêl, 16<sup>e</sup> qualaounide, qui le
+premier affecta 2 villages à l'entretien des Mahmals, fondés
+par Bibars.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les rentes foncières en faveur de la Mekke et
+de Médine sont si multipliées en Turkie, que, sans le gaspillage<a name="page_244" id="page_244"></a>
+des régies, ces 2 villes seraient les plus riches du globe.
+La raison en est que l'on lègue souvent son bien à ces villes
+pour le conserver en usufruit à sa race, en le préservant de la
+rapacité du gouvernement. D'autre part, les princes et les riches
+font des legs pieux et expiatifs aux desservants des riches
+et pauvres de ces villes. L'Égypte seule en est grevée, selon
+Mohammad-ben-eshâq, savoir, de 6 grands legs principaux,
+appelés <i>dechîchet-el-kobra</i>, ou grosse semoule.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
+style="margin-left:4%;">
+<tr><td>1º Le legs de Djaqmaq, 10<sup>e</sup> sultan circassien.</td></tr>
+<tr><td>2º Le legs de Qâiet-baï<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>,
+17<sup>e</sup> circassien.</td></tr>
+<tr><td>3º De Tenâm, } émirs riches du temps des Tcherkasses.</td></tr>
+<tr><td>4º De Kâouend, } émirs riches du temps des Tcherkasses.</td></tr>
+<tr><td>5º De Sélim 1<sup>er</sup>.</td></tr>
+<tr><td>6º De Soliman son fils.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Les terres affectées par ces legs sont, savoir:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""
+style="margin-left:4%;">
+<tr><td>Pour le premier, 6 villages dans le Kalioûb.</td></tr>
+<tr><td>Pour le second, 5 villages dans le Monoûf.</td></tr>
+<tr><td>Pour le troisième, 6 villages et une île dans le Garbié.</td></tr>
+<tr><td>Pour le quatrième, 9 villages dans le Daq-Halié, près de la Charqîé.</td></tr>
+<tr><td>Pour le cinquième, 2 villages dans la Béhairé.</td></tr>
+<tr><td>Pour le sixième, 5 villages dans le district de Foua.</td></tr>
+<tr><td>7º Dans celui de Djizah, 3 villages.</td></tr>
+<tr><td>8º Dans le Faïoum, 2 villages.</td></tr>
+<tr><td>9º Dans le Behensaoûîé, 7 villages.</td></tr>
+<tr><td>10º Dans le Saïd, 7 villages: total, 52 villages et l'île.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Année commune, le produit de toutes ces terres, en froment,
+orge, fèves, lentilles, pois-chiches, riz, est de 48,880 ardeb
+(l'ardeb pesant 192 livres).</p>
+
+<p>Les mêmes terres donnent de plus en redevances pécuniaires
+70 bourses (87,000 fr.).</p>
+
+<p>A cette somme se joignent d'autres parties de rentes foncières,
+fondées en divers endroits par des sultans, des pachas,
+des particuliers, tant sur des terres que sur des maisons et
+boutiques; c'est ce que l'on appelle el <i>sourer</i>. Ces aumônes
+s'élèvent, selon Mohammad-ben-ezhâq, à 164 bourses
+(205,000 fr.). Mais les détails des comptes n'en offrent
+que 141.<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>A quoi il faut ajouter de semblables legs faits en Natolie
+(Roum-ili), Alep, Damas, et tous les autres pays musulmans;
+ce qui constitue une énorme richesse pour la Mekke et
+Médine.</p>
+
+<p>Soliman a d'ailleurs fondé 80 chameaux pour des pauvres
+qui veulent faire le pèlerinage.</p>
+
+<p><i>Colombiers des pigeons de message.</i>&mdash;Ces colombiers sont
+établis dans des tours construites de distance en distance sur
+toute l'étendue de l'empire, dans l'intention de surveiller à la
+sûreté et à la tranquillité publique.</p>
+
+<p>C'est à Moussel que l'on a commencé de se servir de pigeons
+pour porter des lettres<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>. Lorsque les Fâtmîtes envahirent
+l'Égypte, ils y établirent ces postes aériennes, et ils y attachèrent
+un si vif intérêt, qu'ils assignèrent des fonds propres à
+une régie spéciale à cet objet. Parmi les registres de ce bureau
+en était un où se trouvaient classées les races de pigeons
+reconnus les plus propres. Le vertueux Madj-el-dîn Abd-el-Dâher
+a composé sur cette matière un livre curieux, intitulé
+<i>Tamâîm-el-Hàmâïm, Amulettes des pigeons</i>.</p>
+
+<p>Depuis long-temps les colombiers du <i>Saïd</i> sont détruits
+par suite des troubles qui ont ruiné le pays; mais ceux de la
+basse Égypte subsistent (en 1450), et en voici l'état ainsi que
+pour la Syrie.</p>
+
+<p><i>N. B.</i> Les distances ont été ajoutées par le traducteur, d'après
+d'Anville et d'après ses propres connaissances.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">§ I<sup>er</sup>. <i>Correspondance du Kaire avec Alexandrie.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2"><small>COLOMBIERS</small>.</td></tr>
+<tr><td>Château de la Montagne (au Kaire)</td><td align="right">0</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Monouf-el-ouliâ</td><td align="right">39</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Damanhour-el-ouâhech</td><td align="right">45</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Skanderié (Alexandrie)</td><td align="right">36</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">120</td><td>&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">§ II. <i>Du Kaire à Damiette.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Château de la Montagne</td><td align="right">0</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Tour de Beni òbaid</td><td align="right">36</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Echmoun-el-rommân</td><td align="right">36</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Doumiât</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">102</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">§ III. <i>Du Kaire à Gazzah.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Du Kaire à Bilbais</td><td align="right">27</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Bilbais à Saléhié</td><td align="right">27</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Saléhié à Qâtia</td><td align="right">42</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Qâtia à Ouarrâdé</td><td align="right">48</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Ouarrâdé à Gazzé<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a></td><td align="right">81</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">225</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>§ IV. De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier</td><td align="right">81</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Nablous, 1 colombier</td><td align="right">36</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">117</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td>De Gazzé à Habroun</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Sâfié, sur un ruisseau de ce nom</td><td align="right">45</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Karak</td><td align="right">48</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">123</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">§ V. <i>De Gazzé à Safad.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à El-qods (Jérusalem)</td><td align="right">48</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Djenîn</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bisan</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Safad</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">126</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3">§ VI. <i>De Gazzé à Damas, 7 colombiers.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier</td><td align="right">48</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Genin</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bisân</td><td align="right">24<a name="page_247" id="page_247"></a></td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Tâfés.</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Sânemain</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Damas.</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">186</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><i>De Damas à Balbek, 1 colombier</i></td><td align="right">48</td><td align="right"> milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Halab, 7 colombiers.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Damas, 1 colombier.</td></tr>
+<tr><td>à Cara.</td><td align="right">45</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Hems.</td><td align="right">36</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Hama</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Màrra.</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Kan-tounâm.</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Halab.</td><td align="right">28</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">193</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><i>De Halab à Behesna, 4 colombiers.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2">à Halab.</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Biré, sur la rive est de l'Euphrate.</td><td align="right">66</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qalàt-el-Roum.</td><td align="right">27</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Behesna.</td><td align="right">45</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">138</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center" colspan="3"><i>De Halab à Rahâbé, 4 colombiers.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3">à Halab.</td></tr>
+<tr><td>à Qàbâqib.</td><td align="right">75</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Tadmour (Palmyre).</td><td align="right">75</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Rahâbé.</td><td align="right">108</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">258</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><i>De Damas à Tarâbolos (Tripoli), 5 colombiers.</i></td></tr>
+<tr><td colspan="3">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3">à Damas<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a></td></tr>
+<tr><td>à Saida.</td><td align="right">63</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bairout</td><td align="right">24</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Terbelé.</td><td align="right">30<a name="page_248" id="page_248"></a></td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Tarâbolos.</td><td align="right">24</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">141</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Tels sont les colombiers entretenus dans l'empire pour la
+célérité des dépêches. Chaque colombier a son directeur et ses
+<i>veilleurs</i>, qui attendent à tour de rôle l'arrivée des pigeons:
+il y a en outre des domestiques et des mules à chaque colombier
+pour les échanges respectifs des pigeons. La dépense totale
+ne laisse pas que d'être considérable.</p>
+
+<p class="csp"><i>Du transport de la neige, et des relais de hedjin pour cet
+effet.</i></p>
+
+<p>Avant le sultan Barqouq, la neige venait de Damas au Kaire
+par des bateaux qui partaient de Saïd et Bairout pour Damiet,
+où des bateaux plus petits les relayaient jusqu'à Boulâq. Là,
+des chameaux la transportaient au château, où on la déposait
+dans des citernes. Sous Barqouq, et depuis lui, on l'a expédiée
+par des <i>hedjines</i> (chameaux coureurs) dont il se fait 70
+départs depuis le 1<sup>er</sup> juin jusqu'au 30 novembre.... un toutes
+les 54 heures.</p>
+
+<p>Tous les 2 jours il part de Damas 5 <i>hedjines</i> chargés, et
+guidés par un homme expert et par un courrier porteur d'ordres
+au relais. Dans chaque relais on entretient 6 hedjines.</p>
+
+<p>Les relais sont comme il suit:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Damas à el-Sânemain.</td><td align="right">30</td></tr>
+<tr><td>à Tafés.</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>à Erbed.</td><td align="right">18</td></tr>
+<tr><td>à Djenîn.</td><td align="right">36</td></tr>
+<tr><td>à Qàqoun.</td><td align="right">18</td></tr>
+<tr><td>à Loudd.</td><td align="right">18</td></tr>
+<tr><td>à Gazzé.</td><td align="right">36</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">180</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+<tr><td>à el-Arich.</td><td align="right">57</td></tr>
+<tr><td>à Ouarrâdé.</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>à Moutailem.</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>à Qâtiê.</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>à Salèhié</td><td align="right">42<a name="page_249" id="page_249"></a></td></tr>
+<tr><td>à Bilbeis</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>au château du Kaire</td><td align="right">27</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">222</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="csp"><i>Postes à cheval, dites barîd.</i></p>
+
+<p>Le gouvernement a établi des postes sur les principaux chemins
+de l'empire, les voici:</p>
+
+<p>(Il faut savoir que par <i>barîd</i> (course) on entend un espace
+de 2 à 4 lieues (un relais).</p>
+
+<p>La lieue est de 3 milles; le mille de 3,000 coudées, mesure
+d'el-Hachîm, l'une des premières tribus arabes.</p>
+
+<p>La coudée est de 24 doigts; le doigt de 6 grains d'orge par
+le travers; et le grain de 6 crins de la queue d'un mulet.</p>
+
+<p class="csp"><i>Route du Kaire au Saïd.</i></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>Du Kaire à Gizah, en traversant le Nil</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bernecht</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Minîet-el-Qâïd</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Ouena</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Siâtem</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Dehrout</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Iqlosena</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Minîet Ebukasib</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Achmounain</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Dehrout-el-Cherif</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Menhi</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Manfalout</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Ousiout</td><td align="right">13</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Tima</td><td align="right">21</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Maragat</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Belensoun</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Djirdgé</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Belienet</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Hou</td><td align="right">21</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qôm-el-Ahmar</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Derenbe</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Kous, en traversant le Nil</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>de Kous à Hedjré</td><td align="right">15<a name="page_250" id="page_250"></a></td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Edoua</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Esna, poste double</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">385</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Là finissent les relais. Pour aller plus loin on loue les chevaux
+chez des particuliers.</p>
+
+<p>D'Esna l'on se rend à Aïdab sur la mer Rouge, entrepôt de
+l'Yémen et de Habach (Abissinie).</p>
+
+<p>Du Kaire à Scanderié, il y a deux routes; l'une par le
+Delta au milieu des villages, l'autre par le désert à gauche
+du fleuve;</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>Par le Delta, il y a du Kaire</td><td align="right">0</td></tr>
+<tr><td>à Kalioub</td><td align="right">9</td></tr>
+<tr><td>à Monouf</td><td align="right">18</td></tr>
+<tr><td>à Mohallet-el-Marhoum</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>à N'hararîé</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>à Turkmânié</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>à Scanderié</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">123</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>Par le désert ou chemin sec, il y a du Kaire à Djaziret-el-Qît</td><td align="right">18</td></tr>
+<tr><td>à Ouardan</td><td align="right">12</td></tr>
+<tr><td>à Terrâné</td><td align="right">12</td></tr>
+<tr><td>à Zàouiet-el-Mobarek</td><td align="right">12</td></tr>
+<tr><td>à Damanhour</td><td align="right">21</td></tr>
+<tr><td>à Louqîn</td><td align="right">18</td></tr>
+<tr><td>à Skanderié</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">117</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>Du Kaire à Doumiât.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Du Kaire à Kalioub.</td><td align="right">9</td></tr>
+<tr><td>à Bilbais</td><td align="right">18</td></tr>
+<tr><td>à Salehîé</td><td align="right">24</td></tr>
+<tr><td>à Sadîé</td><td align="right">12</td></tr>
+<tr><td>à Bainounet</td><td align="right">12</td></tr>
+<tr><td>à Achmoun-el-Roumman</td><td align="right">12</td></tr>
+<tr><td>à Faraskour</td><td align="right">21<a name="page_251" id="page_251"></a></td></tr>
+<tr><td>à Doumiât</td><td align="right">9</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">117</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>Du Kaire à Gazzé.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Du Kaire à Sâdié ci-dessus</td><td align="right">63</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Gorâbi</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qâtié</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Màân</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Motâilem</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Seouâdé</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Ouarrâdé</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bir-el-Qâdi</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Arich</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Karrîobé</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Sâàqa</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Refah</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Salqa</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Gazzé</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">222</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Gazzé a Karak.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Gazzé à Belaqis</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>á Habroun</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>a Djenba</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Zouair</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Safié</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Kafar</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Karak</td><td align="right">21</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">120</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<p>De Karak à Choubak, extrémité nord de l'Arabie pétrée,
+il n'y a que 3 relais pour environ 90.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Gazzé à Damas.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Gazzé à Djenîn</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bait-Derâs</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Loudd</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Oudjaâ</td><td align="right">6<a name="page_252" id="page_252"></a></td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Tiret</td><td align="right">6</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qâqoun</td><td align="right">6</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Fâmié</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Djenin (en Safad)</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Hettin</td><td align="right">6</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Zerîn</td><td align="right">6</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à àïn-Djalout</td><td align="right">6</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bisan</td><td align="right">6</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Erbed</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Tâfes</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Râs-el-Mâ</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Sânemain</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Gàbâgib</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Kesoué</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Damas</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">180</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à el-Biré sur l'Euphrate.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Damas à Kousair au nord</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qatifé, à l'est</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Efterâq, au nord</td><td align="right">6</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Kastel</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qara</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Gasoulé</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Semsin</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Hems</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Rousten</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Hama</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Latmîn</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Djerabolos</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Marra</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Ebad</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Emâr</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Kinesrin</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Halab</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Bab</td><td align="right">30</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bait-Beré</td><td align="right">30<a name="page_253" id="page_253"></a></td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Biré</td><td align="right">15</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">255</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Djabar, boulevard de l'empire sur l'Euphrate.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Damas à Homs; voyez ci-dessus</td><td align="right">81</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Homs vers l'est à Masnà</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qarnain</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Baida</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Tadmour</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Kerbe</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Sakné</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qabqab</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Kaouamel</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Rahàbé</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Djabar</td><td align="right">110</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">389</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Safad.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Damas à Bouraid, nord-ouest&nbsp; </td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qoulous</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Orainbé</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Nouran</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Djabb Yousef</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Safad</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">84</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Bairout.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Damas à Kan-Maiseloun&nbsp; </td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Harin, sur la Qasmîe</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Saïd, par le Liban</td><td align="right">33</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bairout</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">87</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Balbek.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Zebdani</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Boura</td><td align="right">12<a name="page_254" id="page_254"></a></td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Balbek</td><td align="right">13</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">40</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td></td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Tarâbolos.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Damas à Gazoubé. (Voyez route de Halab)</td><td align="right">55</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qadis</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Aqmar</td><td align="right">21</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Akra</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Arqâ</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Tarâbolos</td><td align="right">15</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">139</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Damas à Karak.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Damas à el-Qatibé</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Barâdié</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bordj el-Abiad</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Hosbân</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qanbes</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Dibiân</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qâtè-el-Modjeb</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Safra</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Karak</td><td align="right">24</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">186</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center" colspan="2"><i>De Halab à Behesna et à Qaïsarié (Cézarée),<br />
+frontière de l'empire en Arménie.</i></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>De Halab à el-Semoûqa</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Istidra</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Bait-el-Fâr</td><td align="right">18</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Antab</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Dair-Koûn</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Qoûna</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Arban</td><td align="right">12</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à Behesna</td><td align="right">9</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>à el-Qaïsarïé</td><td align="right">120</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">216</td><td align="right"
+style="border-top:1px solid black;">&nbsp; milles.</td><td align="right">&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_255" id="page_255"></a></p>
+
+<p>Depuis l'an 1412, le gouvernement a cessé d'entretenir des
+relais de Behesna à Qaïsarïé.</p>
+
+<p>L'auteur traite ensuite de la Syrie dans les sections XII et
+XIII, d'une manière étendue et intéressante, mais qu'il serait
+trop long de copier: il suffira de dire qu'il divise, avec les
+géographes musulmans, la Syrie en 5 contrées:</p>
+
+<p>1º La Palestine, depuis <i>el-Ariche</i> jusqu'à Lajdoun, près le
+Qarmel.</p>
+
+<p>2º Le Haurân, pays varié de plaines et de montagnes dont
+la capitale est Tabarié.</p>
+
+<p>3º Le Goutâh (ou pays creux) dont les principales villes
+sont Damas, Tripoli, Safad, Balbek.</p>
+
+<p>4º Le pays des Hems, où l'on ne voit ni scorpions ni
+serpents.</p>
+
+<p>5º Le Kinesrin, qui a pour capitale Halab, et pour dépendances
+Antioche, Ama, Serbin, etc.</p>
+
+<p>Dans l'administration de l'empire, la Syrie est divisée en 6
+provinces qui tirent leurs noms de leurs capitales.</p>
+
+<p>La première s'appelle province de <i>Gaza</i>, ville située en une
+plaine fertile. Le district de Karak, dit aussi Moab, en est détaché,
+et s'étend depuis <i>Oula</i>, dans l'Arabie pétrée, jusqu'au
+ruisseau Zizalé, qui tombe dans le Jourdain: c'est un espace
+de 20 journées de chameaux (à 6 lieues la journée). Le pays a
+beaucoup de villages; mais il y a disette d'eau sur les routes,
+et une grande quantité de défilés entre des rocs où un seul
+homme peut arrêter 100 cavaliers.&mdash;Karak est une des
+plus fortes citadelles connues; on ne l'a jamais prise de force.</p>
+
+<p>La seconde est appelée province de <i>Safad</i>, et contient plus
+de 1,200 villages. La ville est située très-agréablement sur le
+lac Tabarié, et a une excellente forteresse. Sour (Tyr), qui en
+dépend, n'est qu'un hameau.</p>
+
+<p>La troisième, dite province de Damas, est la plus riche en
+tout genre de productions et en villages. L'auteur en compte
+plus de dix-huit cents, et omet ceux de divers districts.</p>
+
+<p>La quatrième, dite province de Tripoli, contient plus de 3000
+villages: Hesn-el-akrad, château fort, forme sa limite à l'est.</p>
+
+<p>La cinquième, dite province de Hama, est riche en villages
+et en châteaux forts: celui de Hama fut détruit par Tamerlan.<a name="page_256" id="page_256"></a></p>
+
+<p>La sixième, dite province de <i>Halab</i>, est très-étendue et
+très-riche. Le château de Halab est fait de main d'homme, (il
+veut dire le monticule qui porte le château).</p>
+
+<p>De Halab dépendent <i>Antioche</i> sur l'Oronte; <i>Djabar</i> sur
+l'Euphrate; <i>Rahbé</i> au sud de Djabar, sur la rive orientale du
+même fleuve; <i>Sis</i> en Arménie, peuplé de chrétiens; <i>Tarsous</i>
+au bord de la mer en face de Cypre; <i>Biré</i> sur l'Euphrate, où il
+y a un pont de bateaux et un très-grand nombre de châteaux
+et villes importantes que l'auteur décrit en détail. (En sorte
+qu'à cette époque l'on ne peut pas évaluer la Syrie à moins de
+20,000 villes et villages: et en les supposant, l'un portant
+l'autre, contenir 300 têtes, ce serait 6,000,000 d'habitants;
+état bien différent de l'actuel, et je pense très-inférieur à l'ancien,
+du temps de Titus et de Vespasien.</p>
+
+<p>(Je termine cette notice par quelques idées du vizir Châhin
+sur les principes de la souveraineté).</p>
+
+<p><span class="smcap">Chapitre II. Section</span> I<sup>re</sup>.&mdash;<i>De la puissance souveraine.</i>
+La puissance souveraine est un rayon de la divinité. C'est par
+un effet miraculeux du caractère sacré imprimé sur le front du
+despote (<i>sultan, maître absolu</i>), que le bon ordre subsiste,
+que la révolte et la licence sont châtiées, etc.</p>
+
+<p>Le but du pouvoir suprême est la conservation des particuliers
+et l'accroissement du bien public par un gouvernement
+juste. Le sultan doit user avec sagesse du sabre que Dieu a
+remis en ses mains pour défendre l'empire, pour faire fleurir
+la religion, et faire observer les lois divines et humaines.</p>
+
+<p>(<i>Merèï</i>, l'historien homme de loi ci-devant cité, répète souvent
+que les principes de la loi sont de faire la guerre aux infidèles.&mdash;Que
+dans les villes conquises l'on ne doit point leur
+permettre de bâtir ou réparer leurs temples.&mdash;Que même il
+faudrait les détruire sans exception).</p>
+
+<p>En même temps que Dieu ordonne au sultan de travailler
+au bonheur des sujets, il ordonne aux sujets d'obéir
+aveuglément au sultan, d'exécuter ses ordres sans examen,
+parce qu'il est dépositaire de la loi de Dieu et du prophète.</p>
+
+<p>Le prophète a reçu de Dieu l'empire universel du monde;
+sa puissance, quant aux lois et au sacerdoce, a été transmise
+à ses successeurs de main en main jusqu'à ce jour et
+à <i>l'émir el-Moumenin</i>, qui donne au sultan l'investiture du<a name="page_257" id="page_257"></a>
+consentement des grands juges, des docteurs de la loi, des
+grands officiers de la couronne et des commandants de l'armée
+(ce qui modifie <i>la grace de Dieu</i>, presque comme en Europe).</p>
+
+<p>Par cette sanction le souverain <i>élu</i> devient le maître du trésor
+de l'état, le généralissime des troupes, le gouverneur des
+places, l'administrateur de toutes les affaires de l'empire; et
+chacun doit placer sa gloire à lui obéir.</p>
+
+<p><span class="smcap">Section II.</span> <i>Des devoirs du despote.</i>&mdash;(Ce chapitre est un
+vrai traité de morale chrétienne. Le sultan doit être pieux,
+pratiquer les actes de la religion devant le peuple; il doit repousser
+l'orgueil, la présomption, l'avarice, le mensonge; réprimer
+sa colère, avoir un maintien digne, silencieux, imposant;
+être patient, juste, et en un mot avoir les bonnes qualités d'esprit
+et de c&oelig;ur qui, dans toute espèce de gouvernement composent
+l'art <i>un</i> de gouverner, quant à l'individu, mais non
+quant aux bases du contrat social.)</p>
+
+<p><span class="smcap">Section IV.</span> <i>Devoirs des sujets.</i>&mdash;Les devoirs des sujets
+consistent dans le profond respect pour le sultan, dans l'exécution
+<i>aveugle</i> de ses ordres, le dévouement à son service, les
+bons conseils pour ses succès.</p>
+
+<p>Le grand point du gouvernement est que chaque classe,
+chaque individu, se tiennent dans les bornes qui leur sont assignées.<a name="page_258" id="page_258"></a></p>
+
+<h2><a name="ETAT_PHYSIQUE_S" id="ETAT_PHYSIQUE_S"></a>ÉTAT PHYSIQUE<br /><br />
+DE<br /><br />
+LA SYRIE.</h2>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.<br /><br />
+Géographie et Histoire Naturelle de la Syrie.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">E</span><small>N</small> sortant de l'<i>Égypte</i> par l'isthme qui sépare
+l'<i>Afrique</i> de l'<i>Asie</i>, si l'on suit le rivage de la
+<i>Méditerranée</i>, l'on entre dans une seconde province
+des Turks, connue parmi nous sous le nom
+de <i>Syrie</i>. Ce nom, qui, comme tant d'autres, nous
+a été transmis par les <i>Grecs</i>, est une altération
+de celui d'<i>Assyrie</i>, introduite chez les <i>Ioniens</i>, qui
+en fréquentaient les côtes, après que les Assyriens
+de Ninive eurent réduit cette contrée en province
+de leur empire<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>. Par cette raison, le nom de<a name="page_259" id="page_259"></a>
+<i>Syrie</i> n'eut pas d'abord l'extension qu'il a prise
+ensuite. On n'y comprenait ni la <i>Phénicie</i> ni la
+<i>Palestine</i>. Les habitants actuels, qui, selon l'usage
+constant des Arabes, n'ont point adopté la nomenclature
+grecque, méconnaissent le nom de
+<i>Syrie</i><a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>; ils le remplacent par celui de <i>Barr-el-Châm</i><a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>,
+qui signifie <i>pays de la gauche</i>; et par
+là ils désignent tout l'espace compris entre deux
+lignes tirées, l'une d'<i>Alexandrette</i> à l'<i>Euphrate</i>,
+l'autre de <i>Gaze</i> dans le désert d'<i>Arabie</i>, ayant
+pour bornes à l'<i>est</i> ce même désert, et à l'<i>ouest</i> la
+<i>Méditerranée</i>. Cette dénomination de <i>pays de la
+gauche</i>, par son contraste à celle de l'<i>Yamîn</i> ou
+<i>pays de la droite</i>, indique pour chef-lieu un local
+intermédiaire, qui doit être la Mekke; et par son
+allusion au culte du soleil<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>, elle prouve à la
+fois une origine antérieure à Mahomet, et l'existence
+déja connue de ce culte au temple de la
+<i>Kîabé</i>.<a name="page_260" id="page_260"></a></p>
+
+<h4>§ I.<br /><br />
+Aspect de la Syrie.</h4>
+
+<p>Quand on jette les yeux sur la carte de la <i>Syrie</i>,
+on observe que ce pays n'est en quelque
+sorte qu'une chaîne de montagnes, qui d'un rameau
+principal se distribuent à droite et à gauche
+en divers sens: la vue du terrain est analogue
+à cet exposé. En effet, soit que l'on aborde
+par la mer, soit que l'on arrive par les immenses
+plaines du désert, on commence toujours à découvrir
+de très-loin l'horizon bordé d'un rempart
+nébuleux qui court nord et sud, tant que la vue
+peut s'étendre: à mesure que l'on approche, on
+distingue des entassements gradués de sommets,
+qui, tantôt isolés, et tantôt réunis en chaînes,
+vont se terminer à une ligne principale qui domine
+sur tout. On suit cette ligne sans interruption,
+depuis son entrée par le nord jusque dans
+l'Arabie. D'abord elle serre la mer entre <i>Alexandrette</i>
+et l'<i>Oronte</i>; puis, après avoir cédé passage
+à cette rivière, elle reprend sa route au midi en
+s'écartant un peu du rivage, et par une suite de
+sommets continus, elle se prolonge jusqu'aux<a name="page_261" id="page_261"></a>
+sources du Jourdain, où elle se divise en deux
+branches, pour enfermer, comme en un bassin,
+ce fleuve et ses trois lacs. Pendant ce trajet, il se
+détache de cette ligne, comme d'un tronc principal,
+une infinité de rameaux qui vont se perdre,
+les uns dans le désert, où ils forment divers bassins,
+tels que celui de <i>Damas</i>, de <i>Haurân</i>, etc.,
+les autres vers la mer, où ils se terminent quelquefois
+par des chutes rapides, comme il arrive
+au <i>Carmel</i>, à la <i>Nakoure</i>, au cap <i>Blanc</i>, et à
+presque tout le terrain entre <i>Bairout</i><a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a> et <i>Tripoli</i>.
+Plus communément ils conservent des pentes
+douces qui se terminent en plaines, telles que
+celles d'<i>Antioche</i>, de <i>Tripoli</i>, de <i>Tyr</i>, d'<i>Acre</i>, etc.</p>
+
+<h4>§ II.<br /><br />
+Des montagnes.</h4>
+
+<p>Ces montagnes, en changeant de niveaux et de
+lieux, changent aussi beaucoup de formes et d'aspect.
+Entre <i>Alexandrette</i> et l'<i>Oronte</i>, les sapins,
+les mélèzes, les chênes, les buis, les lauriers, les
+ifs et les myrtes qui les couvrent, leur donnent
+un air de vie qui déride le voyageur attristé de
+la nudité de Cypre<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>. Il rencontre même sur quelques<a name="page_262" id="page_262"></a>
+pentes des cabanes environnées de figuiers
+et de vignes; et cette vue adoucit la fatigue d'une
+route qui, par des sentiers raboteux, le conduit
+sans cesse du fond des ravins à la cime des hauteurs,
+et de la cime des hauteurs le ramène au
+fond des ravins. Les rameaux inférieurs, qui vont
+dans le nord d'<i>Alep</i>, n'offrent au contraire que
+des rochers nus, sans verdure et sans terre. Au
+midi d'<i>Antioche</i> et sur la mer, les coteaux se
+prêtent à porter des oliviers, des tabacs et des
+vignes<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>; mais du côté du désert, le sommet et
+la pente de cette chaîne ne sont qu'une suite
+presque continue de roches blanches. Vers le Liban,
+les montagnes s'élèvent, et cependant se
+couvrent en beaucoup d'endroits d'autant de terre
+qu'il en faut pour devenir cultivables à force d'industrie
+et de travail. Là, parmi les rocailles, se
+présentent les restes peu magnifiques des cèdres
+si vantés<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>, et plus souvent des sapins, des
+chênes, des ronces, des mûriers, des figuiers et
+des vignes. En quittant le pays des <i>Druzes</i>, les
+montagnes perdent de leur hauteur, de leur aspérité,
+et deviennent plus propres au labourage;<a name="page_263" id="page_263"></a>
+elles se relèvent dans le sud-est du Carmel, et se
+revêtent de futaies qui forment d'assez beaux
+paysages; mais en avançant vers la <i>Judée</i>, elles
+se dépouillent, resserrent leurs vallées, deviennent
+sèches, raboteuses, et finissent par n'être
+plus sur la mer <i>Morte</i> qu'un entassement de roches
+sauvages, pleines de précipices et de cavernes<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>;
+pendant qu'à l'est du Jourdain et du
+lac, une autre chaîne de rocs plus hauts et plus
+hérissés offre une perspective encore plus lugubre,
+et annonce dans le lointain l'entrée du
+désert et la fin de la terre habitable.</p>
+
+<p>La vue des lieux atteste que le point le plus
+élevé de toute la Syrie est le <i>Liban</i>, au sud-est
+de Tripoli. A peine sort-on de <i>Larneca</i>, en <i>Cypre</i>,
+que déja, à 30 lieues de distance, on
+voit à l'horizon sa pointe nébuleuse. D'ailleurs,
+le même fait s'indique sensiblement sur les cartes,
+par le cours des rivières. L'<i>Oronte</i>, qui des
+montagnes de Damas va se perdre sous Antioche;
+la <i>Qâsmie</i>, qui du nord de <i>Balbek</i> se rend vers
+<i>Tyr</i>; le <i>Jourdain</i>, que sa pente verse au midi,
+prouvent que le sommet général est au local indiqué.
+Après le Liban, le point le plus saillant
+est le mont <i>Aqqar</i>: on le voit dès la sortie de
+<i>Marra</i> dans le désert, comme un énorme cône<a name="page_264" id="page_264"></a>
+écrasé, que l'on ne cesse pendant 2 journées
+d'avoir devant les yeux. Personne jusqu'à ce jour
+n'a eu le loisir ou la faculté de porter le baromètre
+sur ces montagnes pour en connaître la hauteur;
+mais on peut la déduire d'une mesure naturelle,
+la neige: dans l'hiver, tous les sommets en
+sont couverts depuis <i>Alexandrette</i> jusqu'à <i>Jérusalem</i>;
+mais dès mars, elle fond partout, le Liban
+excepté: cependant elle n'y persiste toute l'année
+que dans les sinuosités les plus élevées, et au
+<i>nord-est</i>, où elle est à l'abri des vents de mer et
+de l'action du soleil. C'est ainsi que je l'ai vue à
+la fin d'août 1784, lorsque j'étouffais de chaleur
+dans la vallée de <i>Balbek</i>. Or, étant connu que la
+neige à cette latitude exige une élévation de 15
+à 1600 toises, on en doit conclure que le Liban
+atteint cette hauteur, et qu'il est par conséquent
+bien inférieur aux Alpes, et même aux Pyrénées<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p>
+
+<p>Le <i>Liban</i>, dont le nom doit s'étendre à toute
+la chaîne du <i>Kesraouân</i> et du pays des <i>Druzes</i>,
+présente tout le spectacle des grandes montagnes.
+On y trouve à chaque pas ces scènes où la
+nature déploie, tantôt de l'agrément ou de la
+grandeur, tantôt de la bizarrerie, toujours de la<a name="page_265" id="page_265"></a>
+variété. Arrive-t-on par la mer, et descend-on
+sur le rivage: la hauteur et la rapidité de ce rempart,
+qui semble fermer la terre, le gigantesque
+des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent
+l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux
+se transporte ensuite jusqu'à ces sommets
+qui bornaient sa vue, l'immensité de l'espace
+qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration:
+mais pour jouir entièrement de la majesté
+de ce spectacle, il faut se placer sur la cime même
+du Liban ou du <i>Sannine</i>. Là, de toutes parts,
+s'étend un horizon sans bornes; là, par un temps
+clair, la vue s'égare et sur le désert qui confine
+au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe:
+l'ame croit embrasser le monde. Tantôt les
+regards, errant sur la chaîne successive des montagnes,
+portent l'esprit, en un clin d'&oelig;il, d'<i>Antioche</i>
+à <i>Jérusalem</i>; tantôt, se rapprochant de ce
+qui les environne, ils sondent la lointaine profondeur
+du rivage. Enfin, l'attention, fixée par des
+objets distincts, examine avec détail les rochers,
+les bois, les torrents, les coteaux, les villages et
+les villes. On prend un plaisir secret à trouver
+petits ces objets qu'on a vus si grands. On regarde
+avec complaisance la vallée couverte de nuées
+orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas
+ce tonnerre qui gronda si long-temps sur la tête;
+on aime à voir à ses pieds ces sommets, jadis menaçants,
+devenus dans leur abaissement, semblables<a name="page_266" id="page_266"></a>
+aux sillons d'un champ, ou aux gradins d'un
+amphithéâtre; on est flatté d'être devenu le point
+le plus élevé de tant de choses, et un sentiment
+d'orgueil les fait regarder avec plus de complaisance.</p>
+
+<p>Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces
+montagnes, l'aspérité des chemins, la rapidité
+des pentes, la profondeur des précipices commencent
+par l'effrayer. Bientôt l'adresse des mulets
+qui le portent le rassure, et il examine à son aise
+les incidents pittoresques qui se succèdent pour le
+distraire. Là, comme dans les Alpes, il marche
+des journées entières, pour arriver dans un lieu
+qui, dès le départ, est en vue; il tourne, il descend;
+il côtoie, il grimpe; et dans ce changement
+perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique
+varie à chaque pas les décorations de la scène.
+Tantôt ce sont des villages près de glisser sur des
+pentes rapides, et tellement disposés, que les terrasses
+d'un rang de maisons servent de rue au
+rang qui les domine. Tantôt c'est un couvent
+placé sur un cône isolé, comme <i>Mar-Châiâ</i> dans
+la vallée du <i>Tigre</i>. Ici, un rocher percé par un
+torrent est devenu une arcade naturelle, comme à
+<i>Nahr-el-Leben</i><a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>. Là, un autre rocher taillé à pic,<a name="page_267" id="page_267"></a>
+ressemble à une haute muraille; souvent, sur les
+côteaux, les bancs de pierres, dépouillés et isolés
+par les eaux, ressemblent à des ruines que l'art
+aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux, trouvant
+des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire,
+et formé des cavernes, comme à
+<i>Nahr-el-Kelb</i>, près d'Antoura: ailleurs, elles se
+sont pratiqué des cours souterrains, où coulent
+des ruisseaux pendant une partie de l'année,
+comme à <i>Mar-Eliâs-el-Roum</i>, et à <i>Mar-Hanna</i><a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>;
+quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus
+tragiques. On a vu par des dégels et des tremblements
+de terre, des rochers perdre leur équilibre,<a name="page_268" id="page_268"></a>
+se renverser sur les maisons voisines, et en
+écraser les habitans; il y a environ 20 ans qu'un
+accident semblable ensevelit, près de <i>Mardjordjôs</i>,
+un village qui n'a laissé aucune trace. Plus récemment
+et près du même lieu, le terrain d'un coteau
+chargé de mûriers et de vignes s'est détaché
+par un dégel subit, et glissant sur le talus de roc
+qui le portait, est venu, semblable à un vaisseau
+qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce
+dans la vallée inférieure. Il en est résulté un procès
+bizarre, quoique juste, entre le propriétaire
+du fonds indigène et celui du fonds émigré, et il
+a été porté jusqu'au tribunal de l'émir Yousef,
+qui a compensé les pertes. Il semblerait que ces
+accidents dussent jeter du dégoût sur l'habitation
+de ces montagnes; mais, outre qu'ils sont rares,
+ils sont compensés par un avantage qui rend leur
+séjour préférable à celui des plus riches plaines;
+je veux dire par la sécurité contre les vexations
+des Turks. Cette sécurité a paru un bien si précieux
+aux habitants, qu'ils ont déployé dans ces rochers
+une industrie que l'on chercherait vainement ailleurs.
+A force d'art et de travail, ils ont contraint
+un sol rocailleux à devenir fertile. Tantôt,
+pour profiter des eaux, ils les conduisent par
+mille détours sur les pentes, ou ils les arrêtent
+dans les vallons par des chaussées; tantôt ils soutiennent
+les terres prêtes à s'écrouler, par des terrasses
+et des murailles. Presque toutes les montagnes<a name="page_269" id="page_269"></a>
+ainsi travaillées, présentent l'aspect d'un
+escalier ou d'un amphithéâtre, dont chaque gradin
+est un rang de vignes ou de mûriers. J'en ai
+compté sur une même pente jusqu'à 100 et 120,
+depuis le fond du vallon jusqu'au faîte de la colline;
+j'oubliais alors que j'étais en Turkie, ou si
+je me le rappelais, c'était pour sentir plus vivement
+combien est puissante l'influence même la
+plus légère de la liberté.</p>
+
+<h4>§ III.<br /><br />
+Structure des montagnes.</h4>
+
+<p>La charpente de ces montagnes est formée d'un
+banc de pierre calcaire dure, blanchâtre et sonnante
+comme le grès, disposée par lits diversement
+inclinés. Cette pierre se représente presque
+la même dans toute l'étendue de la Syrie; tantôt
+elle est nue, et elle a l'aspect des rochers pelés de
+la côte de Provence: telle est la chaîne qui borde
+au nord le chemin d'Antioche à Alep, et qui sert
+de lit au cours supérieur du ruisseau qui coule en
+cette dernière ville. <i>Ermenâz</i>, village situé entre
+<i>Serkin</i> et <i>Kaftin</i>, a un défilé qui rassemble parfaitement
+à ceux qu'on passe en allant de Marseille
+à Toulon. Si l'on va d'<i>Alep</i> à <i>Hama</i>, l'on
+rencontre sans cesse les veines du même roc dans
+la plaine, tandis que les montagnes qui courent<a name="page_270" id="page_270"></a>
+sur la droite, en offrent des entassements qui figurent
+de grandes ruines de villes et de châteaux.
+C'est encore cette même pierre qui, sous une
+forme plus régulière, compose la masse du <i>Liban</i>,
+de l'<i>Anti-Liban</i>, des montagnes des <i>Druzes</i>, de la
+<i>Galilée</i>, du <i>Carmel</i>, et se prolonge jusqu'au <i>sud</i>
+du <i>lac Asphaltite</i>; partout les habitants en construisent
+leurs maisons et en font de la chaux. Je
+n'ai jamais vu ni entendu dire que ces pierres
+tinssent des coquillages pétrifiés dans les parties
+hautes du Liban; mais il existe entre <i>Bâtroun</i> et
+<i>Djebaîl</i> au <i>Kesrâouan</i>, à peu de distance de la
+mer, une carrière de pierres schisteuses, dont les
+lames portent des empreintes de plantes, de poissons,
+de coquillages, et surtout d'ognons de mer.
+Le torrent d'<i>Azqâlan</i>, en Palestine, et aussi pavé
+d'une pierre lourde, poreuse et salée, qui contient
+beaucoup de petites volutes et de bivalves
+de la Méditerranée. Enfin Pocoke en a trouvé une
+quantité dans les rochers qui bordent la mer
+Morte.</p>
+
+<p>En minéraux, le fer seul est abondant; les montagnes
+du Kesrâouan et des Druzes en sont remplies.
+Chaque année, les habitants en exploitent
+pendant l'été des mines qui sont simplement
+ocreuses. La Judée n'en doit pas manquer, puisque
+Moïse observait, il y a plus de 3,000 ans, que
+ses pierres étaient <i>de fer</i>. On parle d'une mine
+de cuivre à Antabès, au nord d'Alep; mais elle<a name="page_271" id="page_271"></a>
+est abandonnée: on m'a dit aussi chez les Druzes,
+que dans l'éboulement de cette montagne dont
+j'ai parlé, on avait trouvé un minéral qui rendit
+du plomb et de l'argent; mais comme une pareille
+découverte aurait ruiné le canton, en y attirant
+l'attention des Turks, l'on s'est hâté d'en étouffer
+tous les indices.</p>
+
+<h4>§ IV.<br /><br />
+Volcans et tremblements.</h4>
+
+<p>Le midi de la Syrie, c'est-à-dire le bassin du
+Jourdain, est un pays de volcans; les sources bitumineuses
+et soufrées du lac Asphaltite, les laves,
+les pierres-ponces jetées sur ces bords, et le
+bain chaud de <i>Tabarié</i>, prouvent que cette vallée
+a été le siége d'un feu qui n'est pas encore éteint.
+On observe qu'il s'échappe souvent du lac des
+trombons de fumée, et qu'il se fait de nouvelles
+crevasses sur ses rivages. Si les conjectures en pareille
+matière n'étaient pas sujettes à être trop vagues,
+on pourrait soupçonner que toute la vallée
+n'est due qu'à l'affaissement violent d'un
+terrain qui jadis versait le Jourdain dans la Méditerranée.
+Il paraît du moins certain que l'accident
+des 5 villes foudroyées, eut pour cause
+l'éruption d'un volcan alors embrasé. Strabon dit<a name="page_272" id="page_272"></a>
+expressément<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>, que la <i>tradition des habitants du
+pays</i>, c'est-à-dire des Juifs mêmes, était que <i>jadis
+la vallée du lac était peuplée de 13 villes florissantes,
+et qu'elles furent englouties par un volcan</i>.
+Ce récit semble confirmé par les ruines que
+les voyageurs trouvent encore en grand nombre
+sur le rivage occidental. Les éruptions ont cessé
+depuis long-temps; mais les tremblements de
+terre qui en sont le supplément se montrent encore
+quelquefois dans ce canton: la côte en général
+y est sujette, et l'histoire en cite plusieurs
+exemples qui ont changé la face d'<i>Antioche</i>, de
+<i>Laodikée</i>, de <i>Tripoli</i>, de <i>Béryte</i>, de <i>Sidon</i>, de
+<i>Tyr</i>, etc. De nos jours, en 1759, il en est arrivé
+un qui a causé les plus grands ravages: on prétend
+qu'il tua dans la vallée de Balbek plus de
+20,000 ames, dont la perte ne s'est point réparée.
+Pendant 3 mois, ses secousses inquiétèrent
+les habitants du Liban, au point qu'ils abandonnèrent
+leurs maisons, et demeurèrent sous
+des tentes. Récemment (le 14 décembre 1783),
+lorsque j'étais à Alep, on ressentit dans cette ville
+une commotion qui fut si forte, qu'elle fit tinter
+la sonnette du consul de France. On a observé en
+Syrie que les tremblements n'arrivent presque jamais
+que dans l'hiver, après les pluies d'automne;
+et cette observation, conforme à celle du docteur<a name="page_273" id="page_273"></a>
+<i>Chá</i> (Shaw), en Barbarie, semblerait indiquer
+que l'action des eaux sur la terre et les minéraux
+desséchés est la cause de ces mouvements convulsifs.
+Il n'est pas hors de propos de remarquer que
+l'<i>Asie mineure</i> y est également sujette.</p>
+
+<h4>§ V.<br /><br />
+Des sauterelles.</h4>
+
+<p>La Syrie partage avec l'Égypte, la Perse et presque
+tout le midi de l'Asie, un autre fléau non
+moins redoutable, les nuées de sauterelles dont
+les voyageurs ont parlé. La quantité de ces insectes
+est une chose incroyable pour quiconque ne l'a
+pas vue par lui-même: la terre en est couverte
+sur un espace de plusieurs lieues. On entend de
+loin le bruit qu'elles font en broutant les herbes
+et les arbres comme d'une armée qui fourrage à la
+dérobée. Il vaudrait mieux avoir affaire à des Tartares
+qu'à ces petits animaux destructeurs: on
+dirait que le feu suit leurs traces. Partout où leurs
+légions se portent, la verdure disparaît de la campagne,
+comme un rideau que l'on plie; les arbres
+et les plantes, dépouillés de feuilles, et réduits à
+leurs rameaux et à leurs tiges, font succéder en
+un clin d'&oelig;il le spectacle hideux de l'hiver aux
+riches scènes du printemps. Lorsque ces nuées de
+sauterelles prennent leur vol pour surmonter quelque<a name="page_274" id="page_274"></a>
+obstacle, ou traverser plus rapidement un sol
+désert, on peut dire, à la lettre, que le ciel en est
+obscurci. Heureusement que ce fléau n'est pas trop
+répété; car il n'en est point qui amène aussi sûrement
+la famine, et les maladies qui la suivent.
+Des habitants de la Syrie ont fait la double remarque
+que les sauterelles n'avaient lieu qu'à la suite
+des hivers trop doux, et qu'elles venaient toujours
+du désert d'Arabie. A l'aide de cette remarque,
+l'on explique très-bien comment le froid
+ayant ménagé les &oelig;ufs de ces insectes, ils se multiplient
+si subitement, et comme les herbes venant
+à s'épuiser dans les immenses plaines du désert,
+il en sort tout à coup des légions si nombreuses.
+Quand elles paraissent sur la frontière du pays
+cultivé, les habitants s'efforcent de les détourner,
+en leur opposant des torrents de fumée; mais
+souvent les herbes et la paille mouillée leur manquent:
+ils creusent aussi des fosses où il s'en ensevelit
+beaucoup; mais les deux agents les plus
+efficaces contre ces insectes sont les vents de
+sud et de sud-est, et l'oiseau appelé <i>samarmar</i>:
+cet oiseau, qui ressemble bien au loriot, les suit en
+troupes nombreuses, comme celles des étourneaux;
+et non-seulement il en mange à satiété,
+mais il en tue tout ce qu'il en peut tuer: aussi
+les paysans le respectent-ils, et l'on ne permet en
+aucun temps de le tirer. Quant aux vents de sud
+et de sud-est, ils chassent violemment les nuages<a name="page_275" id="page_275"></a>
+de sauterelles sur la Méditerranée; et ils les y
+noient en si grande quantité, que lorsque leurs
+cadavres sont rejetés sur le rivage, ils infectent
+l'air pendant plusieurs jours à une grande distance.</p>
+
+<h4>§ VI.<br /><br />
+Qualités du sol.</h4>
+
+<p>On présume aisément que dans un pays aussi
+étendu que la Syrie, la qualité du sol n'est pas
+partout la même: en général la terre des montagnes
+est rude; celle des plaines est grasse, légère,
+et annonce la plus grande fécondité. Dans le territoire
+d'Alep, jusque vers Antioche, elle ressemble
+à de la brique pilée très-fine, ou à du tabac d'Espagne.
+L'Oronte cependant, qui traverse ce district,
+a ses eaux teintes en blanc; ce qui vient des
+terres blanches dont elles se sont chargées vers
+leur source. Presque partout ailleurs la terre est
+brune, et ressemble à un excellent terreau de
+jardin. Dans les plaines, telles que celles de Hauran,
+de Gaze et de Balbek, souvent on aurait peine
+à trouver un caillou. Les pluies d'hiver y font
+des boues profondes, et lorsque l'été revient,
+la chaleur y cause, comme en Égypte, des gerçures
+qui ouvrent la terre à plusieurs pieds de
+profondeur.<a name="page_276" id="page_276"></a></p>
+
+<h4>§ VII.<br /><br />
+Des rivières et des lacs.</h4>
+
+<p>Les idées exagérées, ou, si l'on veut, les grandes
+idées que l'histoire et les relations aiment à donner
+des objets lointains, nous ont accoutumés à
+parler des eaux de la Syrie avec un respect qui
+flatte notre imagination. Nous aimons à dire le
+fleuve <i>Jourdain,</i> le fleuve <i>Oronte,</i> le fleuve <i>Adonis.</i>
+Cependant, si l'on voulait conserver aux noms
+le sens que l'usage leur assigne, nous ne trouverions
+guère en ce pays que des <i>ruisseaux.</i> A peine
+l'<i>Oronte</i> et le <i>Jourdain,</i> qui sont les plus considérables,
+ont-ils 60 pas de canal<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>; les autres ne
+méritent pas que l'on en parle. Si, pendant l'hiver,
+les pluies et la fonte des neiges leur donnent
+quelque importance, le reste de l'année on ne reconnaît
+leur place que par les cailloux roulés ou
+les blocs de roc dont leur lit est rempli. Ce ne
+sont que des torrents à cascades, et l'on conçoit
+que les montagnes qui les fournissent n'étant qu'à
+deux pas de la mer, leurs eaux n'ont pas le temps
+de s'assembler dans de longues vallées, pour former
+des <i>rivières</i>. Les obstacles que ces mêmes<a name="page_277" id="page_277"></a>
+montagnes opposent en plusieurs lieux à leur
+issue, ont formé divers lacs, tels que celui d'Antioche,
+d'Alep, de Damas, de <i>Houlé</i>, de <i>Tabarié</i>,
+et celui que l'on a décoré du nom de <i>mér
+Morte</i> ou lac <i>Asphaltite</i>. Tous ces lacs, à la réserve
+du dernier, sont d'eau douce, et contiennent
+plusieurs espèces de poissons étrangères<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a> aux
+nôtres.</p>
+
+<p>Le seul lac <i>Asphaltite</i> ne contient rien de vivant
+ni même de végétant. On ne voit ni verdure
+sur ses bords, ni poisson dans ses eaux;
+mais il est faux que son air soit empesté au point
+que les oiseaux ne puissent le traverser impunément.
+Il n'est pas rare de voir des hirondelles voler
+à sa surface, pour y prendre l'eau nécessaire
+à bâtir leurs nids. La vraie cause de l'absence des
+végétaux et des animaux, est la salure âcre de
+ses eaux, infiniment plus forte que celle de la
+mer. La terre qui l'environne, également imprégnée
+de cette salure, se refuse à produire des
+plantes; l'air lui-même qui s'en charge par l'évaporation,
+et qui reçoit encore les vapeurs du
+soufre et du bitume, ne peut convenir à la végétation:<a name="page_278" id="page_278"></a>
+de là cet aspect de mort qui règne autour
+du lac. Du reste, ses eaux ne présentent point un
+marécage; elles sont limpides et incorruptibles,
+comme il convient à une dissolution de sel. L'origine
+de ce minéral n'y est pas équivoque; car
+sur le rivage du sud-ouest il y a des mines de sel
+gemme, dont j'ai rapporté des échantillons. Elles
+sont situées dans le flanc des montagnes qui
+règnent de ce côté, et elles fournissent de temps
+immémorial à la consommation des Arabes de ces
+cantons, et même de la ville de Jérusalem. On
+trouve aussi sur ce rivage des morceaux de bitume
+et de soufre, dont les Arabes font un petit
+commerce; des fontaines chaudes, et des crevasses
+profondes, qui s'annoncent de loin par de petites
+pyramides qu'on a bâties sur le bord. On y rencontre
+encore une espèce de pierre qui exhale,
+en la frottant, une odeur infecte, brûle comme le
+bitume, se polit comme l'albâtre, et sert à paver
+les cours. Enfin l'on y voit, d'espace en espace,
+des blocs informes, que des yeux prévenus prennent
+pour des statues mutilées, et que les pèlerins
+ignorants et superstitieux regardent comme un
+monument de l'aventure de la femme de Loth, quoiqu'il
+ne soit pas dit que cette femme fût changée
+en pierre comme Niobé, mais en sel, qui a dû se
+fondre l'hiver suivant.</p>
+
+<p>Quelques physiciens, embarrassés des eaux que
+le Jourdain ne cesse de verser dans le lac, ont<a name="page_279" id="page_279"></a>
+supposé qu'il avait une communication souterraine
+avec la Méditerranée; mais, outre que l'on
+ne connaît aucun gouffre qui puisse confirmer
+cette idée, <i>Hales</i> a démontré par des calculs précis,
+que l'évaporation était plus que suffisante
+pour consommer les eaux du fleuve. Elle est en
+effet très-considérable; souvent elle devient sensible
+à la vue, par des brouillards dont le lac
+paraît tout couvert au lever du soleil, et qui se
+dissipent ensuite par la chaleur.</p>
+
+<h4>§ VIII.<br /><br />
+Du climat.</h4>
+
+<p>On est assez généralement dans l'opinion que
+la Syrie est un pays très-chaud; mais cette idée,
+pour être exacte, demande des distinctions: 1º à
+raison des latitudes qui ne laissent pas que de
+différer de 150 lieues du fort au faible; en second
+lieu, à raison de la division naturelle du terrain
+en pays bas et plat, et en pays haut ou de montagnes:
+cette division cause des différences bien
+plus sensibles; car, tandis que le thermomètre
+de Réaumur atteint sur les bords de la mer 25 et
+29 degrés, à peine dans les montagnes s'élève-t-il
+à 20 et 21<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>. Aussi dans l'hiver, toute la chaîne<a name="page_280" id="page_280"></a>
+des montagnes se couvre de neige, pendant que
+les terrains inférieurs n'en ont jamais, ou ne la
+gardent qu'un instant. On devrait donc établir deux
+climats généraux: l'un très-chaud, qui est celui
+de la côte et des plaines intérieures, telles que
+celles de <i>Balbek</i>, <i>Antioche</i>, <i>Tripoli</i>, <i>Acre</i>, <i>Gaze</i>,
+<i>Hauran</i>, etc.; l'autre tempéré et presque semblable
+au nôtre, lequel règne dans les montagnes,
+surtout quand elles prennent une certaine élévation.
+L'été de 1784 a passé chez les Druzes pour
+un des plus chauds dont on eût mémoire; cependant
+je ne lui ai rien trouvé de comparable aux
+chaleurs de <i>Saïde</i> ou de <i>Bairout</i>.</p>
+
+<p>Sous ce climat, l'ordre des saisons est presque
+le même qu'au milieu de la France: l'hiver, qui
+dure de novembre en mars, est vif et rigoureux.
+Il ne se passe point d'années sans neiges, et souvent
+elles y couvrent la terre de plusieurs pieds,
+et pendant des mois entiers; le printemps et
+l'automne y sont doux, et l'été n'y a rien d'insupportable.
+Dans les plaines, au contraire, dès
+que le soleil revient à l'équateur, on passe subitement
+à des chaleurs accablantes, qui ne finissent
+qu'avec octobre. En récompense, l'hiver est si
+tempéré, que les orangers, les dattiers, les bananiers<a name="page_281" id="page_281"></a>
+et autres arbres délicats, croissent en pleine
+terre: c'est un spectacle pittoresque pour un Européen,
+dans Tripoli, de voir sous ses fenêtres,
+en janvier, des orangers chargés de fleurs et de
+fruits, pendant que sur sa tête le Liban est hérissé
+de frimas et de neiges. Il faut néanmoins remarquer
+que dans les parties du nord, et à l'est
+des montagnes, l'hiver est plus rigoureux, sans
+que l'été soit moins chaud. A <i>Antioche</i>, à <i>Alep</i>,
+à <i>Damas</i>, on a tous les hivers plusieurs semaines
+de glace et de neige; ce qui vient du gissement
+des terres, encore plus que des latitudes. En effet,
+toute la plaine à l'est des montagnes est un pays
+fort élevé au-dessus du niveau de la mer, ouvert
+aux vents secs de nord et de nord-est, et à l'abri
+des vents humides d'ouest et de sud-ouest. Enfin
+Antioche et Alep reçoivent des montagnes d'Alexandrette,
+qui sont en vue, un air que la neige
+dont elles sont long-temps couvertes, ne peut
+manquer de rendre très-piquant.</p>
+
+<p>Par cette disposition, la Syrie réunit sous un
+même ciel des climats différents, et rassemble
+dans une enceinte étroite des jouissances que la
+nature a dispersées ailleurs à de grandes distances
+de temps et de lieux. Chez nous, par exemple,
+elle a séparé les saisons par des mois; là, on
+peut dire qu'elles ne le sont que par des heures.
+Est-on importuné dans <i>Saïde</i> ou <i>Tripoli</i> des chaleurs
+de juillet, six heures de marche transportent<a name="page_282" id="page_282"></a>
+sur les montagnes voisines, à la température
+de mars. Par inverse, est-on tourmenté à Becharrai
+des frimas de décembre, une journée ramène
+au rivage parmi les fleurs de mai<a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>. Aussi les
+poètes arabes ont-ils dit, que le <i>Sannîne</i> portait
+l'hiver sur sa tête, le printemps sur ses épaules,
+l'automne dans son sein, pendant que l'été dormait
+à ses pieds. J'ai connu par moi-même la vérité
+de cette image dans le séjour de huit mois
+que j'ai fait au monastère de <i>Mar-Hanna</i><a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>, à
+sept lieues de Baîrout. J'avais laissé à Tripoli, sur
+la fin de février, les légumes nouveaux en pleine
+saison, et les fleurs écloses: arrivé à <i>Antoura</i><a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>;
+je trouvai les herbes seulement naissantes; et à
+<i>Mar-Hanna</i>, tout était encore sous la neige. Le
+<i>Sannîne</i> n'en fut dépouillé que sur la fin d'avril, et
+déja dans le vallon qu'il domine, on commençait
+à voir boutonner les roses. Les figues primes
+étaient passées à Baîrout, quand nous mangions
+les premières, et les vers à soie y étaient en cocons,<a name="page_283" id="page_283"></a>
+lorsque parmi nous l'on n'avait effeuillé que
+la moitié des mûriers. A ce premier avantage, qui
+perpétue les jouissances par leur succession, la
+Syrie en joint un second, celui de les multiplier
+par la variété de ses productions. Si l'art venait
+au secours de la nature, on pourrait y rapprocher
+dans un espace de vingt lieues celles des contrées
+les plus distantes. Dans l'état actuel, malgré la
+barbarie d'un gouvernement ennemi de toute activité
+et de toute industrie, l'on est étonné de la liste
+que fournit cette province. Outre le froment, le seigle,
+l'orge, les fèves et le coton-plante qu'on y cultive
+partout, on y trouve encore une foule d'objets utiles
+ou agréables, appropriés à divers lieux. La Palestine
+abonde en <i>sésame</i> propre à l'huile, et en
+<i>doura</i> pareil à celui d'Égypte<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>. Le maïs prospère
+dans le sol léger de Balbek, et le riz même
+est cultivé avec succès sur les bords du marécage
+de <i>Haoulé</i>. On ne s'est avisé que depuis peu de
+planter des cannes à sucre dans les jardins de
+Saïde et de Baîrout; elles y ont égalé celle du
+Delta. L'indigo croît sans art sur les bords du
+Jourdain au pays de <i>Bisân</i>; et il ne demande que
+des soins pour acquérir de la qualité. Les coteaux
+de <i>Lataqîé</i> produisent des tabacs à fumer, qui
+font la base des relations de commerce avec Damiâ<a name="page_284" id="page_284"></a>
+et le Kaire. Cette culture est répandue désormais
+dans toutes les montagnes. En arbres, l'olivier
+de Provence croît à <i>Antioche</i> et à <i>Ramlé</i>, à
+la hauteur des hêtres. Le mûrier blanc fait la richesse
+de tout le pays des Druzes, par les belles
+soies qu'il procure; et la vigne élevée en échalas,
+ou grimpant sur les chênes, y donne des vins rouges
+et blancs qui pourraient égaler ceux de Bordeaux.
+Avant le ravage des derniers troubles, <i>Yâfa</i>
+voyait dans ses jardins deux plants du coton-arbre
+de l'Inde, qui grandissaient à vue d'&oelig;il; et cette
+ville n'a pas perdu ses limons ni ses poncires
+énormes<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a> ni ses pastèques, préférées à celles
+de <i>Broulos</i><a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a> même. Gaze a des dattes comme la
+Mekke, et des grenades comme Alger. Tripoli
+produit des oranges comme Malte; Baîrout, des
+figues comme Marseille, et des bananes comme
+Saint-Domingue; Alep a le privilége exclusif des
+pistaches, et Damas se vante avec justice de réunir
+tous les fruits de nos provinces. Son sol pierreux
+convient également aux pommes de la Normandie;
+aux prunes de la Touraine, et aux pêches
+de Paris. On y compte vingt espèces d'abricots,
+dont l'une contient une amande qui la fait rechercher
+dans toute la Turkie. Enfin, la plante à cochenille<a name="page_285" id="page_285"></a>
+qui croît sur toute la côte, nourrit peut-être
+déja cet insecte précieux comme au Mexique
+et à Saint-Domingue<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>; et si l'on fait attention
+que les montagnes de l'Yemen, qui produisent un
+café si précieux, sont une suite de celles de la
+Syrie, et que leur sol et leur température sont
+presque les mêmes<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>, on sera porté à croire
+que la <i>Judée</i>, surtout pourrait s'approprier cette
+denrée de l'<i>Arabie</i>. Avec ces avantages nombreux
+de climat et de sol, il n'est pas étonnant que la
+Syrie ait passé de tout temps pour un pays délicieux,
+et que les Grecs et les Romains l'aient mise
+au rang de leurs plus belles provinces, à l'égal
+même de l'Égypte. Aussi, dans ces derniers temps,
+un pacha qui les connaît toutes les deux, étant
+interrogé à laquelle il donnait la préférence, répondit:
+<i>L'Égypte, sans doute, est une excellente
+métairie; mais la Syrie est une charmante maison
+de campagne</i><a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>.<a name="page_286" id="page_286"></a></p>
+
+<h4>§ IX.<br /><br />
+Qualités de l'air.</h4>
+
+<p>Je ne dois point oublier de parler des qualités
+de l'air et des eaux: ces éléments offrent en Syrie<a name="page_287" id="page_287"></a>
+quelques phénomènes remarquables. Sur les montagnes,
+et dans toute la plaine élevée qui règne
+à leur orient, l'air est léger, pur et sec; sur la
+côte, au contraire, et surtout depuis Alexandrette
+jusqu'à Yâfa, il est humide et pesant: ainsi la Syrie
+est partagée dans toute sa longueur en deux régions
+différentes, dont la chaîne des montagnes
+est le terme de séparation, et même la cause; car
+en s'opposant par sa hauteur au libre passage
+des vents d'ouest, elle occasione dans la vallée
+l'entassement des vapeurs qu'ils apportent de la
+mer; et comme l'air n'est léger qu'autant qu'il
+est pur, ce n'est qu'après s'être déchargé de tout
+poids étranger, qu'il peut s'élever jusqu'au sommet
+de ce rempart, et le franchir. Les effets relatifs
+à la santé sont que l'air du désert et des
+montagnes, salubre pour les poitrines bien constituées,
+est dangereux pour les délicates, et l'on
+est obligé d'envoyer d'Alep à <i>Lataqîé</i> ou à Saïde
+les Européens menacés de la pulmonie. Cet avantage
+de l'air de la côte est compensé par de plus
+graves inconvénients, et l'on peut dire qu'en général
+il est malsain, qu'il fomente les fièvres intermittentes
+et putrides, et les fluxions des yeux
+dont j'ai parlé à l'occasion du Delta. Les rosées
+du soir et le sommeil sur les terrasses y sont
+suivis d'accidents qui ont d'autant moins lieu dans
+les montagnes et dans les terres, qu'on s'éloigne
+davantage de la mer; ce qui confirme ce que j'ai
+déja dit à cet égard.<a name="page_288" id="page_288"></a></p>
+
+<h4>§ X.<br /><br />
+Qualités des eaux.</h4>
+
+<p>Les eaux ont une autre différence: dans les
+montagnes, celles des sources sont légères et de
+très-bonne qualité; mais dans la plaine, soit à
+l'<i>est</i>, soit à l'<i>ouest</i>, si l'on n'a pas une communication
+naturelle ou factice avec les sources, l'on n'a
+que de l'eau saumâtre. Elle le devient d'autant
+plus, qu'on s'avance davantage dans le désert, où
+il n'y en a pas d'autre. Cet inconvénient rend les
+pluies si précieuses aux habitants de la frontière,
+qu'ils se sont de tout temps appliqués à les recueillir
+dans des puits et des souterrains hermétiquement
+fermés; aussi, dans tous les lieux ruinés,
+les citernes sont-elles toujours le premier
+objet qui se présente.</p>
+
+<p>L'état du ciel en Syrie, principalement sur la
+côte et dans le désert, est en général plus constant
+et plus régulier que dans nos climats: rarement
+le soleil s'y voile deux jours de suite; pendant
+tout l'été, l'on voit peu de nuages et encore
+moins de pluies: elles ne commencent à paraître
+que vers la fin d'octobre, et alors elles ne sont ni
+longues ni abondantes; les laboureurs les désirent
+pour ensemencer ce qu'ils appellent <i>la récolte
+d'hiver</i>, c'est-à-dire, le froment et l'orge<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>; elles<a name="page_289" id="page_289"></a>
+deviennent plus fréquentes et plus fortes en décembre
+et janvier, où elles prennent souvent la
+forme de neige dans le pays élevé; il en paraît encore
+quelques-unes en mars et en avril; l'on en
+profite pour les <i>semences d'été</i>, qui sont le sésame,
+le doura, le tabac, le coton, les fèves et les pastèques.
+Le reste de l'année est uniforme, et l'on
+se plaint plus de sécheresse que d'humidité.</p>
+
+<h4>§ XI.<br /><br />
+Des vents.</h4>
+
+<p>Ainsi qu'en Égypte, la marche des vents a quelque
+chose de périodique et d'approprié à chaque
+saison. Vers l'équinoxe de septembre, le nord-ouest
+commence à souffler plus souvent et plus
+fort; il rend l'air sec, clair, piquant; et il est remarquable
+que sur la côte il donne mal à la tête<a name="page_290" id="page_290"></a>
+comme en Égypte le nord-est, et cela plus dans la
+partie du nord que dans celle du midi, nullement
+dans les montagnes. On doit encore remarquer
+qu'il dure le plus souvent trois jours de suite,
+comme le sud et le sud-est à l'autre équinoxe; il
+dure jusqu'en novembre, c'est-à-dire environ cinquante
+jours, <i>alternant</i> surtout avec le vent d'est.
+Ces vents sont remplacés par le nord-ouest, l'ouest
+et le sud-ouest, qui règnent de novembre en février.
+Ces deux derniers sont, pour me servir de
+l'expression des Arabes, <i>les pères des pluies</i>; en
+mars paraissent les pernicieux vents des parties du
+sud, avec les mêmes circonstances qu'en Égypte;
+mais ils s'affaiblissent en s'avançant dans le nord,
+et ils sont bien plus supportables dans les montagnes
+que dans le pays plat. Leur durée à chaque reprise
+est ordinairement de vingt-quatre heures ou
+de trois jours. Les vents d'est qui les relèvent,
+continuent jusqu'en juin, que s'établit un vent de
+nord qui permet d'aller et de revenir à la voile
+sur toute la côte; il arrive même en cette saison,
+que chaque jour le vent fait le tour de l'horizon,
+et passe avec le soleil de l'est au sud, et du sud à
+l'ouest, pour revenir par le nord recommencer le
+même cercle. Alors aussi règne pendant la nuit
+sur la côte un vent local, appelé <i>vent de terre</i>;
+il ne s'élève qu'après le coucher du soleil, il dure
+jusqu'à son lever, et ne s'étend qu'à deux ou trois
+lieues en mer.<a name="page_291" id="page_291"></a></p>
+
+<p>Les raisons de tous ces phénomènes sont sans
+doute des problèmes intéressants pour la physique,
+et ils mériteraient qu'on s'occupât de leur
+solution. Nul pays n'est plus propre aux observations
+de ce genre que la Syrie. On dirait que la
+nature y a préparé tous les moyens d'étudier ses
+opérations. Nous autres, dans nos climats brumeux,
+enfoncés dans de vastes continents, nous
+pouvons rarement suivre les grands changements
+qui arrivent dans l'air; l'horizon étroit qui borne
+notre vue, borne aussi notre pensée; nous ne
+découvrons qu'une petite scène; et les effets qui s'y
+passent ne se montrent qu'altérés par mille circonstances.
+Là, au contraire, une scène immense
+est ouverte aux regards; les grands agens de la
+nature y sont rapprochés dans un espace qui
+rend faciles à saisir leurs jeux réciproques. C'est
+à l'ouest, la vaste plaine liquide de la Méditerranée;
+c'est à l'est, la plaine du désert, aussi vaste
+et absolument sèche: au milieu de ces deux plateaux
+s'élèvent des montagnes dont les pics sont
+autant d'observatoires d'où la vue porte à trente
+lieues. Quatre observateurs embrasseraient toute
+la longueur de la Syrie; et là, des sommets du
+Casius, du Liban et du Thabor, ils pourraient saisir
+tout ce qui se passe dans un horizon infini:
+ils pourraient observer comment, d'abord claire,
+la région de la mer se voile de vapeurs; comment
+ces vapeurs se coupent, se partagent, et, par un<a name="page_292" id="page_292"></a>
+mécanisme constant, grimpent et s'élèvent sur les
+montagnes; comment, d'autre part, la région du
+désert, toujours transparente, n'engendre jamais
+de nuages, et ne porte que ceux qu'elle reçoit
+de la mer: ils répondraient à la question de Michaélis<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>,
+<i>si le désert produit des rosées</i>, que le
+désert n'ayant d'eau qu'en hiver après les pluies,
+il ne peut donner de vapeurs qu'à cette époque.
+En voyant d'un coup d'&oelig;il la vallée de Balbek
+brûlée de chaleur, pendant que la tête du Liban
+blanchit de glace et de neige, ils sentiraient la
+vérité des axiomes désormais établis: <i>que la chaleur
+est plus grande, à mesure qu'on se rapproche
+du plan de la terre, et moindre, à mesure
+que l'on s'en éloigne</i>; en sorte qu'elle semble n'être
+qu'un effet de l'action des rayons du soleil sur
+la terre. Enfin ils pourraient tenter avec succès la
+solution de la plupart des problèmes qui tiennent
+à la météorologie du globe.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE II.<br /><br />
+Considérations sur les phénomènes des vents, des nuages,
+des pluies, des brouillards et du tonnerre.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">E</span><small>N</small> attendant que quelqu'un entreprenne ce travail
+avec les détails qu'il mérite, je vais exposer<a name="page_293" id="page_293"></a>
+en peu de mots quelques idées générales que la
+vue des objets m'a fait naître. J'ai parlé des rapports
+que les vents ont avec les saisons; et j'ai indiqué
+que le soleil, par l'analogie de sa marche
+annuelle avec leurs accidents, s'annonçait pour
+en être l'agent principal: son action sur l'air qui
+enveloppe la terre, paraît être la cause première
+de tous les mouvements qui se passent sur notre
+tête. Pour en concevoir clairement le mécanisme,
+il faut reprendre la chaîne des idées à son origine,
+et se rappeler les propriétés de l'élément
+mis en action.</p>
+
+<p>1º L'air, comme l'on sait, est un fluide dont
+toutes les parties, naturellement égales et mobiles,
+tendent sans cesse à se mettre de niveau,
+comme l'eau; en sorte que si l'on suppose une
+chambre de six pieds en tous sens, l'air qu'on y
+introduira la remplira partout également.</p>
+
+<p>2º Une seconde propriété de l'air est de se dilater
+ou de se resserrer, c'est-à-dire, d'occuper un espace
+plus grand ou plus petit, avec une même
+quantité donnée. Ainsi, dans l'exemple de la
+chambre supposée, si l'on vide les deux tiers de
+l'air qu'elle contient, le tiers restant s'étendra à
+leur place, et remplira encore toute la capacité;
+si, au lieu de vider l'air, on y en ajoute le double,
+le triple, etc., la chambre le contiendra également;
+ce qui n'arrive point à l'eau.</p>
+
+<p>Cette propriété de se dilater est surtout mise<a name="page_294" id="page_294"></a>
+en action par la présence du feu; et alors l'air
+échauffé rassemble dans un espace égal moins de
+parties que l'air froid; il devient plus léger que
+lui, et il en est poussé en haut. Par exemple, si
+dans la chambre supposée l'on introduit un réchaud
+plein de feu, sur-le-champ l'air qui en sera
+touché s'élèvera au plancher; et l'air qui était
+voisin prendra la place. Si cet air est encore
+échauffé, il suivra le premier, et il s'établira un
+courant de bas en haut,<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a> par l'affluence de
+l'air latéral; en sorte que l'air plus chaud se répandra
+dans la partie supérieure, et le moins
+chaud dans l'inférieure, tous deux continuant de
+chercher à se mettre en équilibre par la première
+loi de la fluidité.<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a></p>
+
+<p>Si maintenant on applique ce jeu à ce qui se
+passe en grand sur le globe, on trouvera qu'il
+explique la plupart des phénomènes des vents.</p>
+
+<p>L'air qui enveloppe la terre, peut se considérer
+comme un océan très-fluide dont nous occupons
+le fond, et dont la surface est à une hauteur
+inconnue. Par la première loi, c'est-à-dire
+par sa fluidité, cet océan tend sans cesse à se
+mettre en équilibre et à rester stagnant; mais le
+soleil faisant agir la loi de la dilatation, y excite<a name="page_295" id="page_295"></a>
+un trouble qui en tient toutes les parties dans
+une fluctuation perpétuelle. Ses rayons, appliqués
+à la surface de la terre, produisent précisément
+l'effet du réchaud supposé dans la chambre; ils
+y établissent une chaleur par laquelle l'air voisin
+se dilate et monte vers la région supérieure. Si
+cette chaleur était la même partout, le jeu général
+serait uniforme; mais elle se varie par une infinité
+de circonstances qui deviennent les raisons
+des agitations que nous remarquons.</p>
+
+<p>D'abord, il est de fait que la terre s'échauffe
+d'autant plus qu'elle se rapproche davantage de la
+perpendiculaire du soleil: la chaleur est nulle au
+pôle; elle est extrême sous la ligne. C'est par cette
+raison que nos climats sont plus froids l'hiver,
+plus chauds l'été; et c'est encore par-là que dans
+un même lieu et sous une même latitude, la température
+peut être très-différente, selon que le
+terrain, incliné au nord ou au midi, présente sa
+surface plus ou moins obliquement aux rayons du
+soleil<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a>.</p>
+
+<p>En second lieu, il est encore de fait que la surface
+des eaux produit moins de chaleur que celle
+de la terre: ainsi, sur la mer, sur les lacs et sur
+les rivières, l'air sera moins échauffé à même latitude<a name="page_296" id="page_296"></a>
+que sur le continent; partout même l'humidité
+est un principe de fraîcheur, et c'est par
+cette raison qu'un pays couvert de forêts et rempli
+de marécages, est plus froid que lorsque les
+marais sont desséchés et les forêts abattues<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a>.</p>
+
+<p>3º Enfin, une troisième considération également
+importante, est que la chaleur diminue à
+mesure que l'on s'élève au-dessus du plan général
+de la terre. Le fait en est démontré par l'observation
+des hautes montagnes, dont les pics, sous
+la ligne même, portent une neige éternelle, et
+attestent l'existence d'un froid permanent dans la
+région supérieure.</p>
+
+<p>Si maintenant on se rend compte des effets
+combinés de ces diverses circonstances, on trouvera
+qu'ils remplissent les indications de la plupart
+des phénomènes que nous avons à expliquer.</p>
+
+<p>Premièrement, l'air des régions polaires étant
+plus froid et plus pesant que celui de la zone
+équinoxiale, il en doit résulter, par la loi des
+équilibres, une pression qui tend sans cesse à faire
+courir l'air des deux pôles vers l'équateur. Et en
+ceci, le raisonnement est soutenu par les faits,
+puisque l'observation de tous les voyageurs constate
+que les vents les plus ordinaires dans les deux
+hémisphères, l'austral et le boréal, viennent du<a name="page_297" id="page_297"></a>
+quart d'horizon dont le pôle occupe le milieu,
+c'est-à-dire, d'entre le nord-ouest et le nord-est.
+Ce qui se passe sur la Méditerranée en particulier
+est tout-à-fait analogue.</p>
+
+<p>J'ai remarqué, en parlant de l'Égypte, que sur
+cette mer les rumbs de nord sont les plus habituels,
+en sorte que sur douze mois de l'année ils
+en règnent neuf. On explique ce phénomène d'une
+manière très-plausible, en disant: le rivage de la
+Barbarie, frappé des rayons du soleil, échauffe
+l'air qui le couvre; cet air dilaté s'élève, ou prend
+la route de l'intérieur des terres; alors l'air de la
+mer trouvant de ce côté une moindre résistance,
+s'y porte incontinent; mais comme il s'échauffe
+lui-même, il suit le premier, et de proche en
+proche la Méditerranée se vide; par ce mécanisme,
+l'air qui couvre l'Europe n'ayant plus d'appui de
+ce côté, s'y épanche, et bientôt le courant général
+s'établit. Il sera d'autant plus fort que l'air du
+nord sera plus froid; et de là cette impétuosité
+des vents plus grande l'hiver que l'été: il sera
+d'autant plus faible, qu'il y aura plus d'égalité
+entre l'air des diverses contrées; et de là cette
+marche des vents plus modérée dans la belle saison,
+et qui, même en juillet et août, finit par
+une espèce de calme général, parce qu'alors le
+soleil, plus voisin de nous, échauffe presque également
+tout l'hémisphère jusqu'au pôle. Ce cours
+uniforme et constant que le nord-ouest prend en<a name="page_298" id="page_298"></a>
+juin, vient de ce que le soleil, rapproché jusqu'au
+parallèle d'<i>Asouan</i> et presque des <i>Canaries</i>,
+établit derrière l'<i>Atlas</i> une aspiration voisine
+et régulière. Ce retour périodique des vents
+d'est, à la suite de chaque équinoxe, a sans doute
+aussi une raison géographique; mais pour la
+trouver, il faudrait avoir un tableau général de
+ce qui se passe en d'autres lieux du continent;
+et j'avoue que par-là elle m'échappe. J'ignore également
+la raison de cette durée de <i>trois jours</i>,
+que les vents de <i>sud</i> et de <i>nord</i> affectent d'observer
+à chaque fois qu'ils paraissent dans le temps
+des équinoxes.</p>
+
+<p>Il arrive quelquefois dans la marche générale
+d'un même vent, des différences qui viennent de
+la conformation des terrains; c'est-à-dire, que si
+un vent rencontre une vallée, il en prend la direction
+à la manière des courants de mer. De là
+sans doute vient que sur le golfe Adriatique l'on
+ne connaît presque que le nord-ouest et le sud-est,
+parce que telle est la direction de ce bras de
+mer: par une raison semblable, tous les vents
+deviennent sur la mer Rouge <i>nord</i> ou <i>sud</i>; et si
+dans la Provence le nord-ouest ou <i>mistral</i> est si
+fréquent, ce ne doit être que parce que les courants
+d'air qui tombent des <i>Cévennes</i> et des <i>Alpes</i>, sont
+forcés de suivre la direction de la vallée du
+<i>Rhône</i>.</p>
+
+<p>Mais que devient la masse d'air pompée par la<a name="page_299" id="page_299"></a>
+côte d'Afrique et la zone torride? C'est ce dont on
+peut rendre raison de deux manières:</p>
+
+<p>1º L'air arrivé sous ces latitudes y forme un
+grand courant connu sous le nom de <i>vent alizé
+d'est</i>, lequel règne, comme l'on sait, des Canaries
+à l'Amérique<a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>: parvenu là, il paraît qu'il y est
+rompu par les montagnes du continent, et que
+détourné de sa première direction, il revient dans
+un sens contraire former ce vent d'ouest qui règne
+sous le parallèle du Canada; en sorte que par ce
+retour, les pertes des régions polaires se trouvent
+réparées.</p>
+
+<p>2º L'air qui afflue de la Méditerranée sur l'Afrique,
+s'y dilatant par la chaleur, s'élève dans
+la région supérieure; mais comme il se refroidit
+à une certaine hauteur, il arrive que son premier
+volume se réduit infiniment par la condensation.<a name="page_300" id="page_300"></a>
+On pourrait dire qu'ayant alors repris son
+poids, il devrait retomber; mais outre qu'en se
+rapprochant de la terre, il se réchauffe et rentre
+en dilatation, il éprouve encore de la part de
+l'air inférieur un effort puissant et continu qui le
+soutient; ces deux couches de l'air supérieur refroidi
+et de l'air inférieur dilaté, sont dans un effort
+perpétuel l'une à l'égard de l'autre. Si l'équilibre
+se rompt, l'air supérieur obéissant à son
+poids, peut fondre dans la région inférieure jusqu'à
+terre: c'est à des accidents de ce genre que
+l'on doit ces torrents subits d'air glacé, connus
+sous le nom d'<i>ouragans</i> ou de <i>grains</i> qui semblent
+tomber du ciel, et qui apportent dans les saisons
+et les régions les plus chaudes, le froid des zones
+polaires. Si l'air environnant résiste, leur effet
+est borné à un court espace; mais s'ils rencontrent
+des courants déja établis, ils en accroissent leurs
+forces, et ils deviennent des tempêtes de plusieurs
+heures. Ces tempêtes sont sèches quand l'air est
+pur; mais s'il est chargé de nuages, elles s'accompagnent
+d'un déluge d'eau et de grêle que l'air
+froid condense en tombant. Il peut même arriver
+qu'il s'établisse à l'endroit de la rupture une chute
+d'eau continue, à laquelle viendront se résoudre
+les nuages environnants; et il en résultera ces colonnes
+d'eau, connues sous le nom de <i>trombes</i> et
+de <i>typhons</i><a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>; ces trombes ne sont pas rares sur<a name="page_301" id="page_301"></a>
+la côte de Syrie, vers le cap <i>Ouedjh</i> et vers le
+<i>Carmel</i>; et l'on observe qu'elles ont lieu surtout
+au temps des équinoxes, et par un ciel orageux
+et couvert de nuages.</p>
+
+<p>Les montagnes d'une certaine hauteur fournissent
+des exemples habituels de cette chute de l'air
+refroidi dans la région supérieure. Lorsqu'aux
+approches de l'hiver, leurs sommets se couvrent
+de nuages, il en émane des torrents impétueux
+que les marins appellent <i>vents de neige</i>. Ils disent
+alors que les <i>montagnes se défendent</i>, parce que
+ces vents en repoussent, de quelque côté que
+l'on veuille en approcher. Le golfe de Lyon et
+celui d'Alexandrette sont célèbres sur la Méditerranée
+par des circonstances de cette espèce.</p>
+
+<p>On explique par les mêmes principes, les phénomènes
+de ces vents de côtes, vulgairement appelés
+<i>vents de terre</i>. L'observation des marins constate
+sur la Méditerranée, que pendant le jour ils
+viennent de la mer; pendant la nuit, de la terre;
+qu'ils sont plus forts près des côtes élevées, et plus
+faibles près des côtes basses. La raison en est que
+l'air, tantôt dilaté par la chaleur du jour, tantôt
+condensé par le froid de la nuit, monte et descend
+tour à tour de la terre sur la mer, et de la mer sur
+la terre. Ce que j'ai observé en Syrie rend cet
+effet palpable. La face du Liban qui regarde la
+mer, étant frappée du soleil pendant le cours de
+la journée, et surtout depuis midi, il s'y excite<a name="page_302" id="page_302"></a>
+une chaleur qui dilate la couche d'air qui couvre
+la pente. Cet air devenant plus léger, cesse
+d'être en équilibre avec celui de la mer; il en est
+pressé, chassé en haut: mais le nouvel air qui le
+remplace s'échauffant à son tour, marche bientôt
+à sa suite; et de proche en proche il se forme un
+courant semblable à ce que l'on observe le long
+des tuyaux de poêle ou de cheminée<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>. Lorsque
+le soleil se couche, cette action cesse; la montagne
+se refroidit, l'air se condense; en se condensant,
+il devient plus lourd, il retombe, et dès lors forme
+un torrent qui coule le long de la pente à la mer:
+ce courant cesse le matin, parce que le soleil revenu
+sur l'horizon, recommence le jeu de la
+veille. Il ne s'avance en mer qu'à deux ou trois
+lieues, parce que l'impulsion de sa chute est détruite
+par la résistance de la masse d'air où il entre.
+C'est en raison de la hauteur et de la rapidité
+de cette chute, que le cours du vent de terre se
+prolonge; il est plus étendu au pied du <i>Liban</i> et
+de la chaîne du nord, parce que dans cette partie
+les montagnes sont plus élevées, plus rapides,
+plus voisines de la mer. Il a des rafales violentes
+et subites à l'embouchure de la <i>Qâsmîé</i><a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a>; parce<a name="page_303" id="page_303"></a>
+que la profonde vallée de <i>Bèqâà</i> rassemblant l'air
+dans son canal étroit, le lance comme par un tuyau.
+Il est moindre sur la côte de Palestine, parce que
+les montagnes y sont plus basses, et qu'entre elles
+et la mer il y a une plaine de quatre à cinq lieues.
+Il est nul à Gaze et sur le rivage d'Égypte, parce
+que ce terrain plat n'a point une pente assez marquée.
+Enfin, partout il est plus fort l'été, plus
+faible l'hiver, parce qu'en cette dernière saison,
+la chaleur et la dilatation sont bien moindres.</p>
+
+<p>Cet état respectif de l'air de la mer et de l'air
+des continents, est la cause d'un phénomène observé
+dès long-temps: la propriété qu'ont les
+terres en général, et surtout les montagnes, d'attirer
+les nuages. Quiconque a vu diverses plages,
+a pu se convaincre que les nuages toujours créés
+sur la mer, s'élèvent ensuite par une marche constante
+vers les continents, et se dirigent de préférence
+vers les plus hautes montagnes qui s'y
+trouvent. Quelques physiciens ont voulu voir en
+ceci une <i>vertu d'attraction</i>; mais outre que cette
+<i>cause occulte</i> n'a rien de plus clair que l'<i>ancienne
+horreur du vide</i>, il est ici des agens matériels qui
+rendent une raison mécanique de ce phénomène;
+je veux dire les lois de l'équilibre des fluides,
+par lesquelles les masses de l'air lourd poussent
+en haut les masses de l'air léger. En effet, les
+continents étant toujours, à égalité de latitude et
+de niveau, plus échauffés que les mers, il en doit<a name="page_304" id="page_304"></a>
+résulter un courant habituel qui porte l'air, et
+par conséquent les nuages, de la mer sur la terre.
+Ils s'y dirigeront d'autant plus que les montagnes
+seront plus échauffées, plus <i>aspirantes</i>: s'ils trouvent
+un pays plat et uni, ils glisseront dessus sans
+s'y arrêter, parce que ce terrain étant également
+échauffé, rien ne les y condense; c'est par cette
+raison qu'il ne pleut jamais, ou que très-rarement,
+pendant l'été, en Égypte et dans les déserts
+d'Arabie et d'Afrique. L'air de ces contrées
+échauffé et dilaté, repousse les nuages, parce
+qu'ils sont une <i>vapeur</i>, et que toute vapeur est
+constamment élevée par l'air chaud. Ils sont contraints
+de surnager dans la région moyenne, où
+le courant régnant les porte vers les parties élevées
+du continent, qui font en quelque sorte office
+de cheminée, ainsi que je l'ai déja dit. Là, plus
+éloignés du plan de la terre, qui est le grand
+foyer de la chaleur, ils sont refroidis, condensés,
+et, par un mécanisme semblable à celui des chapiteaux
+dans la dilatation, leurs particules se résolvent
+en pluies ou en neiges; en hiver, les effets
+changent avec les circonstances: alors que le soleil
+est éloigné des pays dont nous parlons, la
+terre n'étant plus si échauffée, l'air y prend un
+état rapproché de celui des hautes montagnes; il
+devient plus froid et plus dense; les vapeurs ne
+sont plus enlevées aussi haut; les nuages se forment
+plus bas; souvent même ils tombent jusqu'à<a name="page_305" id="page_305"></a>
+terre, où nous les voyons sous le nom et la forme
+de <i>brouillards</i>. A cette époque, accumulés par les
+vents d'ouest, et par l'absence des courants qui
+les emportent pendant l'été, ils sont contraints
+de se résoudre sur la plaine; et de là l'explication
+de ce problème:<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a><i>Pourquoi l'évaporation étant
+plus forte en été qu'en hiver, il y a cependant plus
+de nuages, de brouillards et de pluies en hiver
+qu'en été?</i> De là encore la raison de cet autre fait
+commun à l'Égypte et à la Palestine:<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>Que <i>s'il
+y a une pluie continue et douce, elle se fera plutôt
+de nuit que de jour</i>. Dans ces pays, on observe
+en général que les nuages et les brouillards s'approchent
+de terre pendant la nuit, et s'en éloignent
+pendant le jour, parce que la présence du
+soleil excite encore une chaleur suffisante pour
+les repousser: j'en ai eu des preuves fréquentes
+au Kaire, dans les mois de juillet et d'août 1783.
+Souvent au lever du soleil nous avions du brouillard,
+le thermomètre étant à 17 degrés; 2 heures
+après, le thermomètre étant à 20, et montant
+jusqu'à 24 degrés, le ciel était couvert et parsemé
+de nuages qui couraient au sud. Revenant de Suez
+à la même époque, c'est-à-dire du 24 au 25 juillet,<a name="page_306" id="page_306"></a>
+nous n'avions point eu de brouillard pendant
+les deux nuits que nous avions couché dans le
+désert; mais étant arrivé à l'aube du jour en vue
+de la vallée d'Égypte, je la vis couverte d'un lac
+de vapeurs qui me parurent stagnantes: à mesure
+que le jour parut, elles prirent du mouvement
+et de l'élévation; et il n'était pas 8 heures du
+matin, que la terre était découverte, et l'air n'avait
+plus que des nuages épars qui remontaient la vallée.
+L'année suivante, étant chez les Druzes, j'observai
+des phénomènes presque semblables. D'abord,
+sur la fin de juin il régna une suite de nuages
+que l'on attribua au débordement du Nil sur l'Égypte<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>,
+et qui effectivement venaient de cette
+partie, et passaient au <i>nord-est</i><a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>. Après cette
+première irruption, il survint sur la fin de juillet
+et en août une seconde saison de nuages. Tous
+les jours, vers 11 heures ou midi, le ciel se couvrait,
+souvent le soleil ne paraissait pas de la
+soirée; le pic du <i>Sannin</i> se chargeait de nuages;
+et plusieurs grimpant sur les pentes, couraient
+parmi les vignes et les sapins: souvent étant à la
+chasse ils m'ont enveloppé d'un brouillard blanc,<a name="page_307" id="page_307"></a>
+humide, tiède et opaque, au point de ne pas
+voir à 4 pas. Vers les 10 ou 11 heures de nuit,
+le ciel se démasquait, les étoiles étincelaient, la
+nuit se passait sereine, le soleil se levait brillant,
+et vers le midi l'effet de la veille recommençait.
+Cette répétition m'inquiéta d'autant plus, que je
+concevais moins ce que devenait toute cette somme
+de nuages. Une partie, à la vérité, passait la chaîne
+du <i>Sannin</i>, et je pouvais supposer qu'elle allait
+sur l'Anti-Liban ou dans le désert; mais celle qui
+était en route sur la pente, au moment où le soleil
+se couchait, que devenait-elle, surtout ne
+laissant ni rosée ni pluie capable de la consommer?
+Pour en découvrir la raison, j'imaginai de
+monter plusieurs jours de suite, à l'aube du matin,
+sur un sommet voisin, et là, plongeant sur
+la vallée et sur la mer par une ligne oblique
+d'environ cinq lieues, j'examinai ce qui se passait.
+D'abord je n'apercevais qu'un lac de vapeurs
+qui voilaient les eaux, et cet horizon maritime
+me paraissait obscur, pendant que celui des montagnes
+était très-clair: à mesure que le soleil
+l'éclairait, je distinguais des nuages par le reflet
+de ses rayons; ils me paraissaient d'abord très-bas,
+mais à mesure que la chaleur croissait, ils
+se séparaient, montaient, et prenaient toujours
+la route de la montagne, pour y passer le reste
+du jour, ainsi que je l'ai dit. Alors je supposai
+que ces nuages que je voyais ainsi monter, étaient<a name="page_308" id="page_308"></a>
+en grande partie ceux de la veille qui, n'ayant
+pas achevé leur ascension, avaient été saisis par
+l'air froid, et rejetés à la mer par le vent de terre.
+Je pensai qu'ils y étaient retenus toute la nuit,
+jusqu'à ce que le vent de mer se levant, les reportât
+sur la montagne, et les fit passer en partie
+par-dessus le sommet, pour aller se résoudre de
+l'autre côté en rosée, ou abreuver l'air altéré du
+désert.</p>
+
+<p>J'ai dit que ces nuages ne nous apportaient
+point de rosée; et j'ai souvent remarqué que
+lorsque le temps était ainsi couvert, il y en avait
+moins que lorsque le soleil était clair. En tout
+temps la rosée est moins abondante sur ces montagnes
+qu'à la côte et dans l'Égypte: et cela s'explique
+très-bien, en disant que l'air ne peut élever
+à cette hauteur l'excès d'humidité dont il se charge;
+car la rosée est, comme l'on sait, cet excès d'humide
+que l'air échauffé dissout pendant le jour,
+et qui, se condensant par la fraîcheur du soir,
+retombe avec d'autant plus d'abondance, que le
+lieu est plus voisin de la mer<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>: de là les rosées
+excessives dans le Delta, moindres dans la Thébaïde<a name="page_309" id="page_309"></a>
+et dans l'intérieur du désert, selon ce que
+l'on m'en a dit; et si l'humidité ne tombe point
+lorsque le ciel est voilé, c'est parce qu'elle a
+pris la forme de nuages, ou que ces nuages l'interceptent.</p>
+
+<p>Dans d'autres cas, le ciel étant serein, l'on
+voit des nuages se dissiper et se dissoudre comme
+de la fumée; d'autres fois se former à vue d'&oelig;il,
+et d'un point premier, devenir des masses
+immenses. Cela arrive surtout sur la pointe
+du Liban, et les marins ont éprouvé que l'apparition
+d'un nuage sur ce pic était un présage
+infaillible du vent d'ouest. Souvent au coucher
+du soleil, j'ai vu de ces fumées s'attacher aux
+flancs des rochers de <i>Nahr-el-Kelb</i>, et s'accroître
+si rapidement, qu'en une heure la vallée n'était
+qu'un lac. Les habitants disent que ce sont des
+vapeurs de la vallée; mais cette vallée étant toute
+de pierre et presque sans eau, il est impossible
+que ce soient des émanations; il est plus naturel
+de dire que ce sont les vapeurs de l'atmosphère,
+qui, condensées à l'approche de la nuit, tombent
+en une pluie imperceptible, dont l'entassement
+forme le lac fumeux que l'on voit. Les brouillards
+s'expliquent par les mêmes principes; il n'y en a
+point dans les pays chauds loin de la mer, ni pendant
+les sécheresses de l'été, parce qu'en ces cas
+l'air n'a point d'humide excédent. Mais ils se montrent
+dans l'automne après des pluies, et même en<a name="page_310" id="page_310"></a>
+été après les ondées d'orages, parce qu'alors la
+terre a reçu une matière d'évaporation, et pris un
+degré de fraîcheur convenable à la condensation.
+Dans nos climats ils commencent toujours à la
+surface des prairies, de préférence aux champs labourés.
+Souvent au coucher du soleil on voit se
+former sur l'herbe une nappe de fumée, qui bientôt
+croît en hauteur et en étendue. La raison en
+est que les lieux humides et frais réunissent, plus
+que les lieux poudreux, les qualités nécessaires à
+condenser les vapeurs qui tombent. Il y a d'ailleurs
+une foule de considérations à faire sur la
+formation et la nature de ces vapeurs, qui, quoique
+les mêmes, prennent à terre le nom de <i>brouillards</i>,
+et dans l'air, celui de <i>nuages</i>. En combinant
+leurs divers accidents, on s'aperçoit qu'ils suivent
+ces lois de <i>combinaison</i>, de <i>dissolution</i>, de <i>précipitation</i>,
+et de <i>saturation</i>, dont la physique moderne,
+sous le nom de <i>chimie</i>, s'occupe à développer
+la théorie. Pour en traiter ici, il faudrait
+entrer dans des détails qui m'écarteraient trop de
+mon sujet: je me bornerai à une dernière observation
+relative au tonnerre.</p>
+
+<p>Le tonnerre a lieu dans le Delta comme dans
+la Syrie; mais il y a cette différence entre ces deux
+pays, que dans le Delta et la plaine de Palestine,
+il est infiniment rare l'été, et plus fréquent l'hiver;
+dans les montagnes, au contraire, il est plus
+commun l'été, et infiniment rare l'hiver. Dans les<a name="page_311" id="page_311"></a>
+deux contrées, sa vraie saison est celle des pluies,
+c'est-à-dire le temps des équinoxes, et surtout de
+celui d'automne; il est encore remarquable qu'il
+ne vient jamais des parties du continent, mais de
+celles de la mer: c'est toujours de la Méditerranée
+que les orages arrivent sur le Delta<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a> et la
+Syrie. Leurs instants de préférence dans la journée
+sont le soir et le matin;<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a> ils sont accompagnés
+d'ondées violentes et quelquefois de grêle
+qui couvrent une heure de temps la campagne de
+petits lacs. Ces circonstances, et surtout cette association
+perpétuelle des nuages au tonnerre, donnent
+lieu au raisonnement suivant: si le tonnerre
+se forme constamment avec les nuages, s'il a un
+besoin absolu de leur intermède pour se manifester,
+il est donc le produit de quelques-uns de
+leurs éléments. Or, comment se forment les nuages?<a name="page_312" id="page_312"></a>
+Par l'évaporation des eaux. Comment se fait
+l'évaporation? Par la présence de l'élément du
+feu. L'eau par elle-même n'est point volatile; il
+lui faut un agent pour l'élever: cet agent est le
+feu, et de là ce fait déja observé, que <i>l'évaporation
+est toujours en raison de la chaleur appliquée
+à l'eau</i>. Chaque molécule d'eau est rendue volatile
+par une molécule de feu, et sans doute aussi
+par une molécule d'air qui s'y combine. On
+peut regarder cette combinaison comme un sel
+neutre, et la comparant au nitre, l'on peut dire
+que l'eau y représente l'alkali, et le feu l'acide nitreux.
+Les nuages ainsi composés, flottent dans
+l'air, jusqu'à ce que des circonstances propres
+viennent les dissoudre; s'il se présente un agent
+qui ait la faculté de rompre subitement la combinaison
+des molécules, il arrive une détonation,
+accompagnée, comme dans le nitre, de bruit et
+de lumière; par cet effet, la matière du feu et de
+l'air se trouvant tout à coup dissipée, l'eau qui y
+était combinée, rendue à sa pesanteur naturelle,
+tombe précipitamment de la hauteur où elle s'était
+élevée: de là, ces ondées violentes qui suivent
+les grands coups de tonnerre, et qui arrivent
+de préférence à la fin des orages, parce qu'alors
+la matière du feu n'étant combinée qu'avec l'air
+seul, elle fuse à la manière du nitre; et c'est sans
+doute ce qui produit ces éclairs qu'on appelle
+<i>feux d'horizon</i>. Mais cette matière du feu est-elle<a name="page_313" id="page_313"></a>
+distincte de la matière électrique? Suit-elle, dans
+ses combinaisons et ses détonations, des affinités
+et des lois particulières? C'est ce que je n'entreprendrai
+pas d'examiner. Ces recherches ne peuvent
+convenir à une relation de voyage: je dois
+me borner aux faits, et c'est déja beaucoup d'y avoir
+joint quelques explications qui en découlaient naturellement.<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a><a name="page_314" id="page_314"></a></p>
+
+<h2><a name="ETAT_POLITIQUE_S" id="ETAT_POLITIQUE_S"></a>ÉTAT POLITIQUE<br /><br />
+DE<br /><br />
+LA SYRIE.</h2>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.<br /><br />
+Des habitants de la Syrie.</h3>
+
+<p class="nind"><span class="letra">A</span><small>INSI</small> que l'Égypte, la Syrie a dès long-temps
+subi des révolutions qui ont mélangé les races de
+ses habitants. Depuis 2500 ans, l'on peut compter
+dix invasions qui ont introduit et fait succéder des
+peuples étrangers. D'abord ce furent les <i>Assyriens</i>
+de <i>Ninive</i> qui, ayant passé l'Euphrate vers l'an 750
+avant notre ère, s'emparèrent en soixante années
+de presque tous le pays qui est au nord de la Judée.
+Les <i>Chaldéens</i> de <i>Babylone</i> ayant détruit
+cette puissance dont ils dépendaient, succédèrent
+comme par droit d'héritage à ses possessions, et
+achevèrent de conquérir la Syrie, la seule île de
+Tyr exceptée. Aux Chaldéens succédèrent les <i>Perses</i>
+de <i>Cyrus</i>, et aux Perses les Macédoniens d'<i>Alexandre</i>.
+Alors il sembla que la Syrie allait cesser<a name="page_315" id="page_315"></a>
+d'être vassale de puissances étrangères, et que, selon
+le droit naturel de chaque pays, elle aurait un
+gouvernement propre; mais les peuples, qui ne
+trouvèrent dans les Séleucides que des despotes
+durs et oppresseurs, réduits à la nécessité de porter
+un joug, choisirent le moins pesant, et la Syrie
+devint, par les armes de Pompée, province de
+l'empire de Rome.</p>
+
+<p>Cinq siècles après, lorsque les enfants de <i>Théodose</i>
+se partagèrent leur immense patrimoine,
+elle changea de métropole sans changer de maître,
+et elle fut annexée à l'empire de Constantinople.
+Telle était sa condition, lorsque l'an 622 les tribus
+de l'Arabie, rassemblées sous l'étendard de
+<i>Mahomet</i>, vinrent la posséder ou plutôt la dévaster.
+Depuis ce temps, déchirée par les guerres civiles
+des Fâtmites et des Ommiades, soustraite aux
+kalifes par leurs lieutenants rebelles, ravie à ceux-ci
+par les milices turkmanes, disputée par les Européens
+croisés, reprise par les Mamlouks d'Égypte,
+ravagée par <i>Tamerlan</i> et ses Tartares, elle
+est enfin restée aux mains des Turks ottomans,
+qui, depuis 268 années, en sont les maîtres.</p>
+
+<p>Du trouble de tant de vicissitudes est resté un
+dépôt de population, varié comme les parties
+dont il s'est formé; en sorte qu'il ne faut pas regarder
+les habitants de la Syrie comme une même
+nation, mais comme un alliage de nations diverses.<a name="page_316" id="page_316"></a></p>
+
+<p>On peut en faire trois classes principales:</p>
+
+<p>1º La postérité du peuple conquis par les
+Arabes, c'est-à-dire, les Grecs du Bas-Empire.</p>
+
+<p>2º La postérité des Arabes conquérants.</p>
+
+<p>3º Le peuple dominant aujourd'hui, les Turks
+ottomans.</p>
+
+<p>De ces trois classes, les deux premières exigent
+des subdivisions à raison des distinctions qui y
+sont survenues. Ainsi il faut diviser les Grecs:</p>
+
+<p>1º En Grecs propres, dits vulgairement <i>schismatiques</i>,
+ou <i>séparés</i> de la communion de Rome.</p>
+
+<p>2º En Grecs latins, réunis à cette communion.</p>
+
+<p>3º En Maronites ou Grecs de la secte du moine
+Maron, ci-devant indépendants des deux communions,
+aujourd'hui réunis à la dernière.</p>
+
+<p>Il faut diviser les Arabes, 1º en descendants propres
+des conquérants, lesquels ont beaucoup
+mêlé leur sang, et qui sont la portion la plus considérable.</p>
+
+<p>2º En Motouâlis, distincts de ceux-ci par des
+opinions religieuses.</p>
+
+<p>3º En Druzes, également distincts par une raison
+semblable.</p>
+
+<p>4º Enfin en <i>Ansârié</i>, qui sont aussi dérivés des
+Arabes.</p>
+
+<p>A ces peuples, qui sont les habitants agricoles
+et sédentaires de la Syrie, il faut encore ajouter
+trois autres peuples <i>errants</i> et pasteurs: savoir,
+1º les <i>Turkmans</i>; 2º les Kourdes; et 3º les Arabes
+bedouins.<a name="page_317" id="page_317"></a></p>
+
+<p>Telles sont les races qui sont répandues sur le
+terrain compris entre la mer et le désert, depuis
+Gaze jusqu'à Alexandrette.</p>
+
+<p>Dans cette énumération, il est remarquable que
+les peuples anciens n'ont pas de représentants
+sensibles; leurs caractères se sont tous confondus
+dans celui des Grecs, qui, en effet, par un séjour
+continué depuis Alexandre, ont bien eu le temps
+de s'identifier l'ancienne population: la terre
+seule, et quelques traits de m&oelig;urs et d'usages,
+conservent des vestiges des siècles reculés.</p>
+
+<p>La Syrie n'a pas, comme l'Égypte, refusé d'adopter
+les races étrangères. Toutes s'y naturalisent
+également bien; le sang y suit à peu près
+les mêmes lois que dans le midi de l'Europe, en
+observant les différences qui résultent de la nature
+du climat. Ainsi, les habitants des plaines du midi
+sont plus basanés que ceux du nord, et ceux-là
+beaucoup plus que les habitants des montagnes.
+Dans le Liban et le pays des Druzes, le teint ne
+diffère pas de celui de nos provinces du milieu de
+la France. On vante les femmes de Damas et de
+Tripoli pour leur blancheur, et même pour la régularité
+des traits: sur ce dernier article il faut en
+croire la renommée, puisque le voile qu'elles portent
+sans cesse ne permet à personne de faire des
+observations générales. Dans plusieurs cantons,
+les paysannes sont moins scrupuleuses, sans être
+moins chastes. En Palestine, par exemple, on<a name="page_318" id="page_318"></a>
+voit presque à découvert les femmes mariées;
+mais la misère et la fatigue n'ont point laissé d'agréments
+à leur figure; les yeux seuls sont presque
+toujours beaux partout; la longue draperie
+qui fait l'habillement général, permet dans les
+mouvements du corps d'en démêler la forme;
+elle manque quelquefois d'élégance, mais du
+moins ses proportions ne sont pas altérées. Je ne
+me rappelle pas avoir vu en Syrie et même en
+Égypte, deux sujets bossus ou contrefaits; il est
+vrai que l'on y connaît peu ces tailles étranglées
+que parmi nous on recherche: elles ne sont pas
+estimées en Orient; et les jeunes filles, d'accord
+avec leurs mères, emploient de bonne heure jusqu'à
+des recettes superstitieuses pour acquérir de
+l'embonpoint: heureusement la nature, en résistant
+à nos fantaisies, a mis des bornes à nos travers,
+et l'on ne s'aperçoit pas qu'en Syrie, où l'on
+ne se serre pas la taille, les corps deviennent plus
+gros qu'en France, où on l'étrangle.</p>
+
+<p>Les Syriens sont en général de stature moyenne.
+Ils sont, comme dans tous les pays chauds, moins
+replets que les habitants du Nord. Cependant on
+trouve dans les villes quelques individus dont le
+ventre prouve, par son ampleur, que l'influence
+du régime peut, jusqu'à un certain point, balancer
+celle du climat.</p>
+
+<p>Du reste, la Syrie n'a de maladie qui lui soit
+particulière, que le bouton d'Alep, dont je parlerai<a name="page_319" id="page_319"></a>
+en traitant de cette ville. Les autres maladies
+sont les dyssenteries, les fièvres inflammatoires,
+les intermittentes, qui viennent à la suite des mauvais
+fruits dont le peuple se gorge. La petite-vérole
+y est quelquefois très-meurtrière. L'incommodité
+générale et habituelle est le mal d'estomac;
+et l'on en conçoit aisément les raisons, quand on
+considère que tout le monde y abuse de fruits
+non mûrs, de légumes crus, de miel, de fromage,
+d'olives, d'huile forte, de lait aigre et de pain
+mal fermenté. Ce sont là les aliments ordinaires
+de tout le monde; et les sucs acides qui en résultent,
+donnent des âcretés, des nausées, et
+même des vomissements de bile assez fréquents.
+Aussi la première indication en toute maladie est-elle
+presque toujours l'émétique, qui cependant
+n'y est connu que des médecins français. La saignée,
+comme je l'ai déja dit, n'est jamais bien
+nécessaire ni fort utile. Dans les cas moins urgents,
+la crème de tartre et les tamarins ont le succès
+le plus marqué.</p>
+
+<p>L'idiome général de la Syrie est la langue arabe.
+Niebuhr rapporte, sur un ouï-dire, que le syriaque
+est encore usité dans quelques villages des
+montagnes; mais quoique j'aie interrogé à ce sujet
+des religieux qui connaissent le pays dans le
+plus grand détail, je n'ai rien appris de semblable:
+seulement on m'a dit que les bourgs de <i>Maloula</i>
+et de <i>Sidnâïa</i>, près de Damas, avaient un idiome<a name="page_320" id="page_320"></a>
+si corrompu, que l'on avait beaucoup de peine à
+l'entendre. Mais cette difficulté ne prouve rien,
+puisque dans la Syrie, comme dans tous les pays
+arabes, les dialectes varient et changent à chaque
+endroit. On peut donc regarder le syriaque comme
+une langue morte pour ces cantons. Les Maronites,
+qui l'ont conservé dans leur liturgie et dans
+leur messe, ne l'entendent pas pour la plupart en le
+récitant. Le grec est dans le même cas. Parmi les
+moines et les prêtres schismatiques ou catholiques,
+il en est très-peu qui le comprennent; il faut qu'ils
+en aient fait une étude particulière dans les îles de
+l'Archipel: on sait d'ailleurs que le grec moderne
+est tellement corrompu, qu'il ne suffit pas plus
+pour entendre Démosthènes, que l'italien pour
+lire Cicéron. La langue turke n'est usitée en Syrie
+que par les gens de guerre et du gouvernement,
+et par les hordes turkmanes<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>. Quelques
+naturels l'apprennent pour le besoin de leurs affaires,
+comme les Turks apprennent l'Arabe; mais
+la prononciation et l'accent de ces deux langues
+ont si peu d'analogie, qu'elles demeurent toujours
+étrangères l'une à l'autre. Les bouches
+turkes, habituées à une prosodie nasale et pompeuse,
+parviennent rarement à imiter les sons<a name="page_321" id="page_321"></a>
+âcres et les aspirations fortes de l'arabe. Cette langue
+fait un usage si répété de voyelles et de consonnes
+gutturales, que lorsqu'on l'entend pour la
+première fois, on dirait des gens qui se gargarisent.
+Ce caractère la rend pénible à tous les Européens;
+mais telle est la puissance de l'habitude, que lorsque
+nous nous plaignons aux Arabes de son aspérité,
+ils nous taxent de manquer d'oreille, et rejettent
+l'inculpation sur nos propres idiomes.
+L'italien est celui qu'ils préfèrent, et ils comparent
+avec quelque raison le français au turk, et l'anglais
+au persan. Entre eux ils ont presque les
+mêmes différences. L'arabe de Syrie est beaucoup
+plus rude que celui de l'Égypte; la prononciation
+des gens de loi au Kaire passe pour un modèle de
+facilité et d'élégance. Mais, selon l'observation de
+Niebuhr, celle des habitants de l'Yemen et de la
+côte du sud est infiniment plus douce, et donne
+à l'arabe un coulant dont on ne l'eût pas cru susceptible.
+On a voulu quelquefois établir des analogies
+entre les climats et les prononciations des
+langues; l'on a dit, par exemple, que les habitants
+du nord parlaient plus des lèvres et des
+dents que les habitants du midi. Cela peut être
+vrai pour quelques parties de notre continent;
+mais pour en faire une application générale, il faudrait
+des observations plus détaillées et plus étendues.
+L'on doit être réservé dans ces jugements
+généraux sur les langues et sur leurs caractères,<a name="page_322" id="page_322"></a>
+parce que l'on raisonne toujours d'après la sienne,
+et par conséquent d'après un préjugé d'habitude
+qui nuit beaucoup à la justesse du raisonnement.</p>
+
+<p>Parmi le peuple de la Syrie dont j'ai parlé, les
+uns sont répandus indifféremment dans toutes les
+parties, les autres sont bornés à des emplacements
+particuliers qu'il est à propos de déterminer.</p>
+
+<p>Les Grecs propres, les Turks et les Arabes paysans
+sont dans le premier cas; avec cette différence,
+que les Turks ne se trouvent que dans les
+villes, où ils exercent les emplois de guerre et de
+magistrature, et les arts. Les Arabes et les Grecs
+peuplent les villages, et forment la classe des laboureurs
+à la campagne, et le bas peuple dans
+les villes. Le pays qui a le plus de villages grecs,
+est le pachalic de Damas.</p>
+
+<p>Les Grecs de la communion de Rome, bien
+moins nombreux que les schismatiques, sont tous
+retirés dans les villes, où ils exercent les arts et
+le négoce. La protection des <i>Francs</i> leur a valu,
+dans ce dernier genre, une supériorité marquée
+partout où il y a des comptoirs d'Europe.</p>
+
+<p>Les <i>Maronites</i> forment un corps de nation qui
+occupe presque exclusivement tous les pays compris
+entre <i>Nahr-el-kelb</i> (<i>rivière du chien</i>) et <i>Nahr-el-bared</i>
+(<i>rivière froide</i>), depuis le sommet des
+montagnes à l'orient, jusqu'à la Méditerranée à
+l'occident.<a name="page_323" id="page_323"></a></p>
+
+<p>Les <i>Druzes</i> leur sont limitrophes, et s'étendent
+depuis <i>Nahr-el-kelb</i> jusque près de <i>Sour</i> (Tyr),
+entre la vallée de <i>Beqââ</i> et la mer.</p>
+
+<p>Le pays des <i>Motouâlis</i> comprenait ci-devant la
+vallée de <i>Beqââ</i> jusqu'à <i>Sour</i>. Mais ce peuple, depuis
+quelque temps, a essuyé une révolution qui
+l'a presque anéanti.</p>
+
+<p>A l'égard des <i>Ansârié</i>, ils sont répandus dans
+les montagnes, depuis <i>Nahr-âqqar</i> jusqu'à Antâkié:
+on les distingue en diverses peuplades, telles
+que les <i>Kelbié</i>, les <i>Qadmousié</i>, les <i>Chamsié</i>, etc.</p>
+
+<p>Les <i>Turkmans</i>, les <i>Kourdes</i> et les <i>Bedouins</i>
+n'ont pas de demeures fixes, mais ils errent sans
+cesse avec leurs tentes et leurs troupeaux dans des
+districts limités dont ils se regardent comme les
+propriétaires: les hordes <i>turkmanes</i> campent de
+préférence dans la plaine d'Antioche; les <i>Kourdes</i>,
+dans les montagnes, entre Alexandrette et
+l'Euphrate; et les <i>Arabes</i> sur toute la frontière
+de la Syrie adjacente à leurs déserts, et même
+dans les plaines de l'intérieur, telles que celles de
+Palestine, de Beqââ et de Galilée.<a name="page_324" id="page_324"></a></p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE II.<br /><br />
+Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.</h3>
+
+<h4>§ I.<br /><br />
+Des Turkmans.</h4>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>ES</small> <i>Turkmans</i> sont du nombre de ces peuplades
+tartares qui, lors des grandes révolutions de l'empire
+des kalifes, émigrèrent de l'orient de la mer
+<i>Caspienne</i>, et se répandirent dans les plaines de
+l'<i>Arménie</i> et de l'<i>Asie mineure</i>. Leur langue est la
+même que celle des Turks. Leur genre de vie est
+assez semblable à celui des Arabes-Bedouins; comme
+eux, ils sont pasteurs, et par conséquent obligés
+de parcourir de grands espaces pour faire subsister
+leurs nombreux troupeaux. Mais il y a cette
+différence, que les pays fréquentés par les Turkmans
+étant riches en pâturages, ils peuvent en
+nourrir davantage, et se disperser moins que les
+tribus du désert. Chacun de leurs <i>ordous</i> ou camps
+reconnaît un chef, dont le pouvoir n'est point déterminé
+par des statuts, mais seulement dirigé
+par l'usage et par les circonstances; il est rarement
+abusif, parce que la société est resserrée, et que
+la nature des choses maintient assez d'égalité entre<a name="page_325" id="page_325"></a>
+les membres. Tout homme en état de porter les
+armes, s'empresse de les porter, parce que c'est
+de sa force individuelle que dépendent sa considération
+et sa sûreté. Tous les biens consistent
+en bestiaux, tels que les chameaux, les buffles, les
+chèvres et surtout les moutons. Les Turkmans se
+nourrissent de laitage, de beurre et de viande qui
+abondent chez eux. Ils en vendent le superflu dans
+les villes et dans les campagnes, et ils suffisent
+presque seuls à fournir les boucheries. Ils prennent
+en retour des armes, des habits, de l'argent
+et des grains. Leurs femmes filent des laines, et
+font des tapis dont l'usage existe dans ces contrées
+de temps immémorial, et par-là indique l'existence
+d'un état toujours le même. Quant aux
+hommes, toute leur occupation est de fumer la
+pipe et de veiller à la conduite des troupeaux:
+sans cesse à cheval, la lance sur l'épaule, le sabre
+courbe au côté, le pistolet à la ceinture, ils sont
+cavaliers vigoureux et soldats infatigables. Souvent
+ils ont des discussions avec les Turks, qui les redoutent;
+mais comme ils sont divisés entre eux de
+camp à camp, ils ne prennent pas la supériorité
+que leur assureraient leurs forces réunies. On peut
+compter environ 30,000 Turkmans errants dans
+le pachalic d'Alep et celui de Damas, qui sont les
+seuls qu'ils fréquentent dans la Syrie. Une grande
+partie de ces tribus passe en été dans l'Arménie
+et la Caramanie, où elle trouve des herbes plus<a name="page_326" id="page_326"></a>
+abondantes, et revient l'hiver dans ses quartiers
+accoutumés. Les Turkmans sont censés musulmans,
+et ils en portent assez communément le
+signe principal, la circoncision. Mais les soins de
+religion les occupent peu, et ils n'ont ni les cérémonies
+ni le fanatisme des peuples sédentaires.
+Quant à leurs m&oelig;urs, il faudrait avoir vécu parmi
+eux pour en parler sciemment. Seulement ils ont
+la réputation de n'être point voleurs comme les
+Arabes, quoiqu'ils ne soient ni moins généreux
+qu'eux ni moins hospitaliers; et quand on considère
+qu'ils sont aisés sans être riches, exercés par
+la guerre, et endurcis par les fatigues et l'adversité,
+on juge que ces circonstances doivent éloigner
+d'eux la corruption des habitants des villes
+et l'avilissement de ceux des campagnes.</p>
+
+<h4>§ II.<br /><br />
+Des Kourdes.</h4>
+
+<p>Les Kourdes sont un autre corps de nation
+dont les tribus divisées se sont également répandues
+dans la basse Asie, et ont pris surtout depuis
+cent ans, une assez grande extension. Leur pays
+originel est la chaîne des montagnes d'où partent
+les divers rameaux du Tigre, laquelle enveloppant
+le cours supérieur du grand Zab, passe au midi<a name="page_327" id="page_327"></a>
+jusqu'aux frontières de l'Irak-Adjami ou <i>Persan</i><a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>.
+Dans la géographie moderne, ce pays est désigné
+sous le nom de <i>Kourd-estan</i>. Il est très-fertile en
+grains, en lin, en sésame, en riz, en excellents
+pâturages, en noix de galle et même en soie. L'on
+y recueille un gland doux, long de 2 ou 3 pouces,
+dont on fait une espèce de pain. Les plus anciennes
+traditions et histoires de l'Orient en ont fait mention,
+et y ont placé le théâtre de plusieurs événements
+mythologiques. Le Chaldéen Bérose, et
+l'Arménien Mariaba, cités par Moïse de Chorène,
+rapportent que ce fut dans les monts <i>Gord-ouées</i><a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>
+qu'aborda Xisuthrus, échappé du déluge; et les
+circonstances de position qu'ils ajoutent, prouvent
+l'identité, d'ailleurs sensible, de <i>Gord</i> et <i>Kourd</i>.
+Ce sont ces mêmes Kourdes que Xénophon cite
+sous le nom de <i>Kard</i>-uques, qui s'opposèrent à
+la retraite des 10,000. Cet historien observe que,
+quoique enclavés de toutes parts dans l'empire
+des Perses, ils avaient toujours bravé la puissance
+du <i>grand roi</i>, et les armes de ses <i>satrapes</i>. Ils ont
+peu changé dans leur état moderne; et quoiqu'en
+apparence tributaires des Ottomans, ils portent
+peu de respect aux ordres du grand-seigneur et
+de ses pachas. Niebuhr, qui passa en 1769 dans<a name="page_328" id="page_328"></a>
+ces cantons, rapporte qu'ils observent dans leurs
+montagnes une espèce de gouvernement féodal
+qui me paraît semblable à ce que nous verrons
+chez les Druzes. Chaque village a son chef; toute
+la nation est partagée en trois factions principales
+et indépendantes. Les brouilleries naturelles à cet
+état d'anarchie ont séparé de la nation un grand
+nombre de tribus et de familles, qui ont pris la
+vie errante des Turkmans et des Arabes. Elles se
+sont répandues dans le Diarbekr, dans les plaines
+d'Arzroum, d'Érivan, de Sivas, d'Alep et de
+Damas: on estime que toutes leurs peuplades
+réunies passent 140,000 <i>tentes</i>, c'est-à-dire, 140,000
+hommes armés. Comme les Turkmans, ces Kourdes
+sont pasteurs et vagabonds; mais ils en diffèrent
+par quelques points de m&oelig;urs. Les Turkmans
+dotent leurs filles pour les marier: les Kourdes
+ne les livrent qu'à prix d'argent. Les Turkmans
+ne font aucun cas de cette ancienneté d'extraction
+qu'on appelle <i>noblesse</i>: les Kourdes la prisent
+par-dessus tout. Les Turkmans ne volent
+point: les Kourdes passent presque partout pour
+des brigands. On les redoute à ce titre dans le
+pays d'Alep et d'Antioche, où ils occupent, sous
+le nom de <i>Bagdachlié</i>, les montagnes à l'est de
+<i>Beilam</i>, jusque vers <i>Klés</i>. Dans ce pachalic et
+dans celui de Damas, leur nombre passe 20,000
+tentes et cabanes, car ils ont aussi des habitations
+sédentaires; ils sont censés <i>musulmans</i>, mais ils<a name="page_329" id="page_329"></a>
+ne s'occupent ni de dogmes ni de rites. Plusieurs
+parmi eux, distingués par le nom de <i>Yazdié</i>, honorent
+le <i>Chaitân</i> ou <i>Satan</i>, c'est-à-dire, le génie
+<i>ennemi</i> (de Dieu): cette idée, conservée surtout
+dans le Diarbekr et sur les frontières de la
+Perse, est une trace de l'ancien système des deux
+<i>principes</i> du <i>bien</i> et du <i>mal</i>, qui, sous des formes
+tour à tour persanes, juives, chrétiennes et musulmanes,
+n'a cessé de régner dans ces contrées.
+L'on a coutume de regarder <i>Zoroastre</i> comme
+son premier auteur; mais long-temps avant ce
+prophète, l'Égypte connaissait <i>Ormuzd</i> et <i>Ahrimane</i>
+sous les noms d'<i>Osiris</i> et de <i>Typhon</i>. On a
+tort également de croire que ce système ne fut
+répandu qu'au temps de Darius, fils d'Hystaspe,
+puisque Zoroastre, qui en fut l'apôtre, vécut en
+Médie dans un temps parallèle au règne de Salomon.</p>
+
+<p>La langue, qui est le principal indice de fraternité
+des peuples, a chez les Kourdes quelques diversités
+de dialecte, mais le fond en est persan,
+mêlé de quelques mots arabes et chaldéens. Leurs
+lettres alphabétiques sont purement persanes; la
+propagande en a fait imprimer à Rome un vocabulaire
+composé par Maurice Garzoni, qui fournit
+des renseignements satisfaisants sur cet objet.
+Il est à désirer que les gouvernements encouragent
+cette branche de recherches. Depuis quelque
+temps le docteur Pallas a publié un grand<a name="page_330" id="page_330"></a>
+nombre de vocabulaires comparés: malheureusement
+ils sont en caractères russes, et il est difficile
+de croire que la nation russe amène toute
+l'Europe à admettre ses caractères, de préférence
+aux romains.</p>
+
+<h4>§ III.<br /><br />
+Des Arabes-Bedouins.</h4>
+
+<p>Un troisième peuple errant dans la Syrie sont
+ces <i>Arabes-Bedouins</i> que nous avons déja trouvés
+en Égypte. Je n'en ai parlé que légèrement à l'occasion
+de cette province, parce que ne les ayant
+vus qu'en passant et sans savoir leur langue, leur
+nom ne me rappelait que peu d'idées; mais les
+ayant mieux connus en Syrie, ayant même fait
+un voyage à un de leurs camps près de <i>Gaze</i>, et
+vécu plusieurs jours avec eux, ils me fournissent
+maintenant des faits et des observations que je
+vais développer avec quelque détail.</p>
+
+<p>En général, lorsqu'on parle des <i>Arabes</i>, on
+doit distinguer s'ils sont <i>cultivateurs</i>, ou s'ils sont
+<i>pasteurs</i>; car cette différence dans le genre de vie
+en établit une si grande dans les m&oelig;urs et le génie,
+qu'ils se deviennent presque étrangers les uns
+aux autres. Dans le premier cas, vivant sédentaires,
+attachés à un même sol, et soumis à des
+gouvernements réguliers, ils ont un état social qui<a name="page_331" id="page_331"></a>
+les rapproche beaucoup de nous. Tels sont les habitants
+de l'<i>Yemen</i>; et tels encore les descendants
+des anciens conquérants, qui forment, en tout ou
+en partie, la population de la Syrie, de l'Égypte
+et des états barbaresques. Dans le second cas, ne
+tenant à la terre que par un intérêt passager,
+transportant sans cesse leurs tentes d'un lieu à
+l'autre, n'étant contraints par aucunes lois, ils
+ont une manière d'être qui n'est ni celle des peuples
+policés, ni celle des sauvages, et qui par cela
+même mérite d'être étudiée. Tels sont les <i>Bedouins</i>
+ou <i>habitants</i> des vastes <i>déserts</i> qui s'étendent
+depuis les confins de la <i>Perse</i> jusqu'aux rivages
+de <i>Maroc</i>. Quoique divisés par sociétés ou
+tribus indépendantes, souvent même ennemies, on
+peut cependant les considérer tous comme un
+même corps de nation. La ressemblance de leurs
+langues est un indice évident de cette fraternité.
+La seule différence qui existe entre eux, est que
+les tribus d'Afrique sont d'une formation plus récente,
+étant postérieures à la conquête de ces contrées
+par les <i>kalifes</i> ou <i>successeurs</i> de Mahomet; pendant
+que les tribus du désert propre de l'<i>Arabie</i> remontent,
+par une succession non interrompue, aux
+temps les plus reculés. C'est de celles-ci spécialement
+que je vais traiter, comme appartenant de
+plus près à mon sujet: c'est à elles que l'usage de
+l'Orient approprie le nom d'<i>Arabes</i>, comme en
+étant la race la plus ancienne et la plus pure. On<a name="page_332" id="page_332"></a>
+y joint en synonyme celui de <i>Bedâoui</i>, qui, ainsi
+que je l'ai observé, signifie <i>homme du désert</i>; et
+ce synonyme me paraît d'autant plus exact, que
+dans les anciennes langues de ces contrées, le
+terme <i>Arab</i> désigne proprement une <i>solitude</i>, un
+<i>désert</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans raison que les habitants du
+désert se vantent d'être la race la plus pure et
+la mieux conservée des peuples arabes: jamais en
+effet ils n'ont été conquis; ils ne se sont pas
+même mélangés en conquérant; car les conquêtes
+dont on fait honneur à leur nom en général,
+n'appartiennent réellement qu'aux tribus de l'<i>Hedjâz</i>
+et de l'<i>Yemen</i>: celles de l'intérieur des terres
+n'émigrèrent point lors de la révolution de Mahomet;
+ou si elles y prirent part, ce ne fut que par
+quelques individus que des motifs d'ambition
+en détachèrent: aussi le prophète, dans son
+<i>Qôran</i>, traite-t-il les Arabes du désert de <i>rebelles</i>,
+d'<i>infidèles</i>; et le temps les a peu changés.
+On peut dire qu'ils ont conservé à tous égards
+leur indépendance et leur simplicité premières.
+Ce que les plus anciennes histoires rapportent de
+leurs usages, de leurs m&oelig;urs, de leurs langues
+et même de leurs préjugés, se trouve encore
+presque en tout le même; et si l'on y joint que
+cette unité de caractère conservée dans l'éloignement
+des temps, subsiste aussi dans l'éloignement
+des lieux, c'est-à-dire que les tribus les plus distantes<a name="page_333" id="page_333"></a>
+se ressemblent infiniment, on conviendra
+qu'il est curieux d'examiner les circonstances qui
+accompagnent un état moral si particulier.</p>
+
+<p>Dans notre Europe, et surtout dans notre
+France, où nous ne voyons point de peuples errants,
+nous avons peine à concevoir ce qui peut
+déterminer des hommes à un genre de vie qui
+nous rebute. Nous concevons même difficilement
+ce que c'est qu'un <i>désert</i>, et comment un terrain
+a des habitants s'il est stérile, ou n'est pas mieux
+peuplé s'il est cultivable. J'ai éprouvé ces difficultés
+comme tout le monde, et, par cette
+raison, je crois devoir insister sur les détails qui
+m'ont rendu ces faits palpables.</p>
+
+<p>La vie errante et pastorale que mènent plusieurs
+peuples de l'Asie, tient à deux causes principales.
+La première est la nature du sol, lequel
+se refusant à la culture, force de recourir aux
+animaux qui se contentent des herbes sauvages de
+la terre. Si ces herbes sont clair-semées, un seul
+animal épuisera beaucoup de terrain, et il faudra
+parcourir de grands espaces. Tel est le cas des
+Arabes dans le désert propre de l'Arabie et dans
+celui de l'Afrique.</p>
+
+<p>La seconde cause pourrait s'attribuer aux habitudes,
+puisque le terrain est cultivable et même
+fécond en plusieurs lieux, tels que la frontière de
+Syrie, le <i>Diarbekr</i>, l'<i>Anadoli</i>, et la plupart des
+cantons fréquentés par les Kourdes et les Turkmans.<a name="page_334" id="page_334"></a>
+Mais en analysant ces habitudes, il m'a
+paru qu'elles n'étaient elles-mêmes qu'un effet de
+l'état politique de ces pays; en sorte qu'il faut en
+rapporter la cause première au gouvernement lui-même.
+Des faits journaliers viennent à l'appui de
+cette opinion; car toutes les fois que les hordes
+et les tribus errantes trouvent dans un canton la
+paix et la sécurité jointes à la <i>suffisance</i>, elles s'y
+habituent, et passent insensiblement à l'état cultivateur
+et sédentaire. Dans d'autres cas, au contraire,
+lorsque la tyrannie du gouvernement pousse
+à bout les habitants d'un village, les paysans désertent
+leurs maisons, se retirent avec leurs familles
+dans les montagnes, ou errent dans les
+plaines, avec l'attention de changer souvent de
+domicile pour n'être pas surpris. Souvent même
+il arrive que des individus, devenus voleurs pour
+se soustraire aux lois ou à la tyrannie, se réunissent
+et forment de petits camps qui se maintiennent
+à main armée, et deviennent, en se multipliant,
+de nouvelles hordes ou de nouvelles tribus.
+On peut donc dire que dans les terrains cultivables,
+la vie errante n'a pour cause que la dépravation
+du gouvernement, et il paraît que la vie sédentaire
+et cultivatrice est celle à laquelle les
+hommes sont le plus naturellement portés.</p>
+
+<p>A l'égard des Arabes, ils semblent condamnés
+d'une manière spéciale à la vie vagabonde par la
+nature de leurs <i>déserts</i>. Pour se peindre ces déserts,<a name="page_335" id="page_335"></a>
+que l'on se figure, sous un ciel presque
+toujours ardent et sans nuages, des plaines immenses
+et à perte de vue, sans maisons, sans arbres,
+sans ruisseaux, sans montagnes; quelquefois
+les yeux s'égarent sur un horizon ras et uni
+comme la mer. En d'autres endroits le terrain se
+courbe en ondulations, ou se hérisse de rocs et
+de rocailles. Presque toujours également nue, la
+terre n'offre que des plantes ligneuses clair-semées,
+et des buissons épars, dont la solitude
+n'est que rarement troublée par des gazelles, des
+lièvres, des sauterelles et des rats. Tel est presque
+tout le pays qui s'étend depuis Alep jusqu'à la
+mer d'Arabie, et depuis l'Égypte jusqu'au golfe
+Persique, dans un espace de six cents lieues de
+longueur sur trois cents de large.</p>
+
+<p>Dans cette étendue cependant il ne faut pas
+croire que le sol ait partout la même qualité; elle
+varie par veines et par cantons. Par exemple, sur
+la frontière de Syrie, la terre est en général grasse,
+cultivable, même féconde: elle est encore telle sur
+les bords de l'Euphrate; mais en s'avançant dans
+l'intérieur et vers le midi, elle devient crayeuse
+et blanchâtre, comme sur la ligne de Damas; puis
+rocailleuse, comme dans le <i>Tîh</i> et l'<i>Hédjâz</i>; puis
+enfin un pur sable, comme à l'orient de l'<i>Yemen</i>.
+Cette différence dans les qualités du sol produit
+quelques nuances dans l'état des <i>Bedouins</i>. Par
+exemple, dans les cantons stériles, c'est-à-dire mal<a name="page_336" id="page_336"></a>
+garnis de plantes, les tribus sont faibles et très-distantes:
+tels sont le désert de Suez, celui de la
+mer Rouge, et la partie intérieure du grand désert,
+qu'on appelle le <i>Nadjd</i>.<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a> Quand le sol est
+mieux garni, comme entre Damas et l'Euphrate,
+les tribus sont moins rares, moins écartées; enfin,
+dans les cantons cultivables, tels que le pachalic
+d'Alep, le Haurân et le pays de Gaze, les camps
+sont nombreux et rapprochés. Dans les premiers
+cas, les Bédouins sont purement pasteurs, et ne
+vivent que du produit des troupeaux, de quelques
+dattes et de chair fraîche ou séchée au soleil,
+que l'on réduit en farine. Dans le dernier, ils
+ensemencent quelques terrains, et joignent le froment,
+l'orge et même le riz, à la chair et au laitage.</p>
+
+<p>Quand on se rend compte des causes de la stérilité
+et de l'inculture du désert, on trouve qu'elles
+viennent surtout du défaut de fontaines, de rivières,
+et en général du manque d'eau. Ce manque
+d'eau lui-même vient de la disposition du
+terrain, c'est-à-dire, qu'étant plan et privé de montagnes,
+les nuages glissent sur sa surface échauffée,
+comme sur l'Égypte: ils ne s'y arrêtent qu'en
+hiver, lorsque le froid de l'atmosphère les empêche
+de s'élever, et les résout en pluie. La nudité
+de ce terrain est aussi une cause de sécheresse, en
+ce que l'air le couvre, s'échauffe plus aisément, et<a name="page_337" id="page_337"></a>
+force les nuages de s'élever. Il est probable que
+l'on produirait un changement dans le climat, si
+l'on plantait tout le désert en arbres, par exemple,
+en sapins.</p>
+
+<p>L'effet des pluies qui tombent en hiver, est
+d'occasioner dans le lieu où le sol est bon, comme
+sur la frontière de Syrie, une culture assez semblable
+à celle de l'intérieur même de cette province;
+mais comme ces pluies n'établissent ni
+sources, ni ruisseaux durables, les habitants éprouvent
+l'inconvénient d'être sans eau pendant l'été.
+Pour y obvier, il a fallu employer l'art, et construire
+des puits, des réservoirs et des citernes,
+où l'on en amasse une provision annuelle. De tels
+ouvrages exigent des avances de fonds et de travail,
+et sont encore exposés à bien des risques. La
+guerre peut détruire en un jour le travail de plusieurs
+mois, et la ressource de l'année. Un cas de
+sécheresse, qui n'est que trop fréquent, peut
+faire avorter une récolte, et réduire à la disette
+même de l'eau. Il est vrai qu'en creusant la terre,
+on en trouve presque partout depuis 6 jusqu'à
+20 pieds de profondeur; mais cette eau est saumâtre,
+comme dans tout le désert d'Arabie et
+d'Afrique<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>, souvent même elle tarit: alors la<a name="page_338" id="page_338"></a>
+soif et la famine surviennent; et si le gouvernement
+ne prête pas des secours, les villages se désertent.
+On sent qu'un tel pays ne peut avoir
+qu'une agriculture précaire, et que sous un régime
+comme celui des Turks, il est plus sûr de
+vivre pasteur errant, que laboureur sédentaire.</p>
+
+<p>Dans les cantons où le sol est rocailleux et sablonneux,
+comme dans le <i>Tîh</i>, l'<i>Hedjâh</i> et le
+<i>Nadj</i>, ces pluies font germer les graines des
+plantes sauvages, raniment les buissons, les renoncules,
+les absinthes, les <i>qalis</i>, etc., et forment
+dans les bas-fonds des lagunes où croissent des
+roseaux et des herbes: alors la plaine prend un
+aspect assez riant de verdure; c'est la saison de
+l'abondance pour les troupeaux et pour leurs maîtres;
+mais au retour des chaleurs, tout se dessèche,
+et la terre, poudreuse et grisâtre, n'offre plus que
+des tiges sèches et dures comme le bois, que ne
+peuvent brouter ni les chevaux, ni les b&oelig;ufs, ni
+même les chèvres. Dans cet état, le désert deviendrait
+inhabitable, et il faudrait le quitter, si la
+nature n'y eût attaché un animal d'un tempérament
+aussi dur et aussi frugal que le sol est ingrat
+et stérile, si elle n'y eût placé le chameau. Aucun
+animal ne présente une analogie si marquée et si
+exclusive à son climat: on dirait qu'une <i>intention
+préméditée</i> s'est plu à régler les qualités de l'un<a name="page_339" id="page_339"></a>
+sur celles de l'autre. Voulant que le chameau habitât
+un pays où il ne trouverait que peu de nourriture,
+la nature a économisé la matière dans
+toute sa construction. Elle ne lui a donné la plénitude
+des formes ni du b&oelig;uf, ni du cheval, ni
+de l'éléphant; mais le bornant au plus étroit nécessaire,
+elle lui a placé une petite tête sans oreilles,
+au bout d'un long cou sans chair. Elle a ôté à ses
+jambes et à ses cuisses tout muscle inutile à les
+mouvoir; enfin elle n'a accordé à son corps desséché
+que les vaisseaux et les tendons nécessaires
+pour en lier la charpente. Elle l'a muni d'une
+forte mâchoire pour broyer les plus durs aliments;
+mais de peur qu'il n'en consommât trop, elle
+a rétréci son estomac, et l'a obligé à <i>ruminer</i>. Elle
+a garni son pied d'une masse de chair qui, glissant
+sur la boue, et n'étant pas propre à grimper,
+ne lui rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux
+comme celui de l'Arabie; enfin elle l'a
+destiné visiblement à l'esclavage, en lui refusant
+toutes défenses contre ses ennemis. Privé des cornes
+du taureau, du sabot du cheval, de la dent de
+l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le
+chameau contre les attaques du lion, du tigre, ou
+même du loup? Aussi, pour en conserver l'espèce,
+la nature le cacha-t-elle au sein des vastes
+déserts, où la disette des végétaux n'attirait nul
+gibier, et d'où la disette du gibier repoussait les
+animaux voraces. Il a fallu que le sabre des tyrans<a name="page_340" id="page_340"></a>
+chassât l'homme de la terre habitable, pour que
+le chameau perdît sa liberté. Passé à l'état domestique,
+il est devenu le moyen d'habitation de la
+terre la plus ingrate. Lui seul subvient à tous les
+besoins de ses maîtres. Son lait nourrit la famille
+arabe, sous les diverses formes de caillé, de fromage
+et de beurre; souvent même on mange sa
+chair. On fait des chaussures et des harnais de sa
+peau, des vêtements et des tentes de son poil. On
+transporte par son moyen de lourds fardeaux; enfin,
+lorsque la terre refuse le fourrage au cheval
+si précieux au Bedouin, le chameau subvient par
+son lait à la disette, sans qu'il en coûte, pour
+tant d'avantages, autre chose que quelques tiges
+de ronces ou d'absinthes, et des noyaux de dattes
+pilés. Telle est l'importance du chameau pour le
+désert, que si on l'en retirait, on en soustrairait
+toute la population, dont il est l'unique pivot<a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>.<a name="page_341" id="page_341"></a></p>
+
+<p>Voilà les circonstances dans lesquelles la nature
+a placé les Bedouins, pour en faire une race d'hommes
+singulière au moral et au physique. Cette
+singularité est si tranchante, que leurs voisins,
+les Syriens mêmes, les regardent comme des hommes
+extraordinaires. Cette opinion a lieu surtout
+pour les tribus du fond du désert, telles qu'<i>Anazé</i>,
+<i>Kaibar</i>, <i>Taï</i> et autres, qui ne s'approchent
+jamais des villes. Lorsque, du temps de Dâher,
+il en vint des cavaliers jusqu'à <i>Acre</i>, ils y firent
+la même sensation que feraient parmi nous des
+sauvages de l'Amérique. On considérait avec surprise
+ces hommes plus petits, plus maigres et plus
+noirs qu'aucuns Bedouins connus: leurs jambes
+sèches n'avaient que des tendons sans mollets;
+leur ventre était collé à leur dos; leurs cheveux
+étaient crêpés presque autant que ceux des nègres.
+De leur côté, tout les étonnait; ils ne concevaient
+ni comment les maisons et les minarets
+pouvaient se tenir debout, ni comment on osait
+habiter dessous, et toujours au même endroit;
+mais surtout ils s'extasiaient à la vue de la mer,<a name="page_342" id="page_342"></a>
+et ils ne pouvaient comprendre ce <i>désert d'eau</i>.
+On leur parla de mosquées, de prières, d'ablutions;
+et ils demandèrent ce que cela signifiait, ce
+que c'était que Moïse, Jésus-Christ et Mahomet,
+et pourquoi les habitants, n'étant pas de tribus
+séparées, suivaient des chefs opposés.</p>
+
+<p>On sent que les Arabes des frontières ne sont
+pas si novices; il en est même plusieurs petites
+tribus, qui vivant au sein du pays, comme dans
+la vallée de <i>Beqââ</i>, dans celle du Jourdain, et
+dans la Palestine, se rapprochent de la condition
+des paysans; mais ceux-là sont méprisés des autres,
+qui les regardent comme des <i>Arabes bâtards</i>,
+et des <i>rayas</i> ou <i>esclaves des Turks</i>.</p>
+
+<p>En général, les Bedouins sont petits, maigres
+et hâlés, plus cependant au sein du désert, moins
+sur la frontière du pays cultivé, mais là même,
+toujours plus que les laboureurs du voisinage:
+un même camp offre aussi cette différence, et j'ai
+remarqué que les <i>chaiks</i>, c'est-à-dire les <i>riches</i> et
+leurs serviteurs, étaient toujours plus grands et
+plus charnus que le peuple. J'en ai vu qui passaient
+5 pieds 5 et 6 pouces, pendant que la taille
+générale n'est que de 5 pieds 2 pouces. On
+n'en doit attribuer la raison qu'à la nourriture,
+qui est plus abondante pour la première classe
+que pour la dernière<a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>. On peut même dire que<a name="page_343" id="page_343"></a>
+le commun des Bedouins vit dans une misère et
+une famine habituelles. Il paraîtra peu croyable
+parmi nous, mais il n'en est pas moins vrai que la
+somme ordinaire des aliments de la plupart d'entre
+eux ne passe pas 6 onces par jour: c'est surtout
+chez les tribus du Nadj et de l'Hedjâz, que l'abstinence
+est portée à son comble. Six ou sept dattes
+trempées dans du beurre fondu, quelque peu
+de lait doux ou caillé, suffisent à la journée d'un
+homme. Il se croit heureux, s'il y joint quelques
+pincées de farine grossière ou une boulette de
+riz. La chair est réservée aux plus grands jours
+de fête; et ce n'est que pour un mariage ou une
+mort que l'on tue un chevreau; ce n'est qu'aux
+chaiks riches et généreux qu'il appartient d'égorger
+de jeunes chameaux, de manger du riz cuit
+avec de la viande. Dans sa disette, le vulgaire, toujours
+affamé, ne dédaigne pas les plus vils aliments:
+de là l'usage où sont les Bedouins de manger des sauterelles,
+des rats, des lézards et des serpents grillés
+sur des broussailles; de là leurs rapines dans les
+champs cultivés, et leurs vols sur les chemins; de là
+aussi leur constitution délicate, et leur corps petit
+et maigre, plutôt agile que vigoureux. Il y a ceci
+de remarquable pour un médecin, dans leur tempérament,
+que leurs déperditions en tout genre,<a name="page_344" id="page_344"></a>
+même en sueurs, sont très-faibles; leur sang est
+si dépouillé de sérosité, qu'il n'y a que la grande
+chaleur qui puisse le maintenir dans sa fluidité.
+Cela n'empêche pas qu'ils ne soient d'ailleurs assez
+sains, et que les maladies ne soient plus rares
+parmi eux que parmi les habitants du pays cultivé.</p>
+
+<p>D'après ces faits, on ne jugera point que la
+frugalité des Arabes soit une vertu purement de
+choix, ni même de climat. Sans doute l'extrême
+chaleur dans laquelle ils vivent, facilite leur abstinence,
+en ôtant à l'estomac l'activité que le
+froid lui donne. Sans doute aussi l'habitude de la
+diète, en empêchant l'estomac de se dilater, devient
+un moyen de la supporter; mais le motif
+principal et premier de cette habitude, est, comme
+pour tous les autres hommes, la nécessité des
+circonstances où ils se trouvent, soit de la part du
+sol, comme je l'ai expliqué, soit de la part de leur
+état social qu'il faut développer.</p>
+
+<p>J'ai déja dit que les Arabes-Bedouins étaient divisés
+par tribus, qui constituent autant de peuples
+particuliers. Chacune de ces tribus s'approprie un
+terrain qui forme son domaine; elles ne diffèrent
+à cet égard des nations agricoles, qu'en ce que
+ce terrain exige une étendue plus vaste, pour
+fournir à la subsistance des troupeaux pendant
+toute l'année. Chacune de ces tribus compose un
+ou plusieurs camps qui sont répartis sur le pays,
+et qui en parcourent successivement les parties à<a name="page_345" id="page_345"></a>
+mesure que les troupeaux les épuisent: de là il
+arrive que sur un grand espace il n'y a jamais
+d'habités que quelques points qui varient d'un
+jour à l'autre; mais comme l'espace entier est nécessaire
+à la subsistance annuelle de la tribu, quiconque
+y empiète, est censé violer la propriété;
+ce qui ne diffère point encore du droit public
+des nations. Si donc une tribu ou ses sujets entrent
+sur un terrain étranger, ils sont traités en
+voleurs, en ennemis, et il y a guerre. Or, comme
+les tribus ont entre elles des affinités par alliance
+de sang ou par conventions, il s'ensuit des ligues
+qui rendent les guerres plus ou moins générales.
+La manière d'y procéder est très-simple. Le délit
+connu, l'on monte à cheval, l'on cherche l'ennemi,
+l'on se rencontre, on parlemente; souvent
+on se pacifie, sinon l'on s'attaque par pelotons
+ou par cavaliers; on s'aborde ventre à terre, la
+lance baissée; quelquefois on la darde, malgré sa
+longueur, sur l'ennemi qui fuit: rarement la victoire
+se dispute; le premier choc la décide;
+les vaincus fuient à bride abattue sur la plaine
+rase du désert. Ordinairement la nuit les dérobe
+au vainqueur. La tribu qui a du dessous lève le
+camp, s'éloigne à marche forcée, et cherche un
+asile chez les alliés. L'ennemi satisfait pousse les
+troupeaux plus loin, et les fuyards reviennent à
+leur domaine. Mais, du meurtre de ces combats,
+il reste des motifs de haine qui perpétuent les dissensions.<a name="page_346" id="page_346"></a>
+L'intérêt de la sûreté commune à dès
+long-temps établi chez les Arabes une loi générale,
+qui veut que le sang de tout homme tué
+soit vengé par celui de son meurtrier; c'est ce
+qu'on appelle le <i>târ</i> ou <i>talion</i>: le droit en est dévolu
+au plus proche parent du mort. Son honneur
+devant tous les Arabes y est tellement compromis,
+que s'il néglige de prendre son <i>talion</i>,
+il est à jamais deshonoré. En conséquence, il épie
+l'occasion de se venger; si son ennemi périt par
+des causes étrangères, il ne se tient point satisfait,
+et sa vengeance passe sur le plus proche parent.
+Ces haines se transmettent comme un héritage du
+père aux enfants, et ne cessent que par l'extinction
+de l'une des races, à moins que les familles
+ne s'accordent en sacrifiant le coupable, ou en
+<i>rachetant le sang</i> pour un prix convenu en argent
+ou en troupeaux. Hors cette satisfaction, il
+n'y a ni paix, ni trève, ni alliance entre elles, ni
+même quelquefois entre les tribus réciproques:
+<i>Il y a du sang entre nous</i>, se dit-on en toute affaire;
+et ce mot est une barrière insurmontable.
+Les accidents s'étant multipliés par le laps de temps,
+il est arrivé que la plupart des tribus ont des
+querelles, et qu'elles vivent dans un état habituel
+de guerre; ce qui, joint à leur genre de vie, fait
+des Bedouins un peuple militaire, sans qu'ils soient
+néanmoins avancés dans la pratique de cet art.
+La disposition de leurs camps est un <i>rond</i> assez<a name="page_347" id="page_347"></a>
+irrégulier, formé par une seule ligne de tentes
+plus ou moins espacées. Ces tentes, tissues de poil
+de chèvre ou de chameau, sont noires ou brunes,
+à la différence de celles des Turkmans, qui sont
+blanchâtres. Elles sont tendues sur 3 ou 5 piquets
+de 5 à 6 pieds de hauteur seulement, ce qui
+leur donne un air très-écrasé; dans le lointain, un
+tel camp ne paraît que comme des taches noires;
+mais l'&oelig;il perçant des Bedouins ne s'y trompe pas.
+Chaque tente, habitée par une famille, est partagée
+par un rideau en deux portions, dont l'une
+n'appartient qu'aux femmes. L'espace vide du
+grand <i>rond</i> sert à parquer chaque soir les troupeaux.
+Jamais il n'y a de retranchement; les seules
+gardes avancées et les patrouilles sont des chiens;
+les chevaux restent sellés, et prêts à monter à la
+première alarme; mais comme il n'y a ni ordre
+ni distribution, ces camps, déja faciles à surprendre,
+ne seraient d'aucune défense en cas d'attaque:
+aussi arrive-t-il chaque jour des accidents, des
+enlèvements de bestiaux; et cette guerre de maraude
+est une de celles qui occupent davantage
+les Arabes.</p>
+
+<p>Les tribus qui vivent dans le voisinage des
+Turks, ont une position encore plus orageuse:
+en effet, ces étrangers s'arrogeant, à titre de conquête,
+la propriété de tout le pays, ils traitent les
+Arabes comme des vassaux rebelles, ou des ennemis
+inquiets et dangereux. Sur ce principe, ils<a name="page_348" id="page_348"></a>
+ne cessent de leur faire une guerre sourde ou
+déclarée. Les pachas se font une étude de profiter
+de toutes les occasions de les troubler. Tantôt ils
+leur contestent un terrain qu'ils leur ont loué;
+tantôt ils exigent un tribut dont on n'est pas convenu.
+Si l'ambition ou l'intérêt divise une famille
+de chaiks, ils secourent tour à tour l'un et l'autre
+parti, et finissent par les ruiner tous les deux.
+Souvent ils font empoisonner ou assassiner les
+chefs dont ils redoutent le courage ou l'esprit,
+fussent-ils même leurs alliés. De leur côté, les
+Arabes regardant les Turks comme des usurpateurs
+et des traîtres, ne cherchent que les occasions
+de leur nuire. Malheureusement le fardeau
+tombe plus sur les innocents que sur les coupables:
+ce sont presque toujours les paysans qui
+paient les délits des gens de guerre. A la moindre
+alarme, on coupe leurs moissons, on enlève leurs
+troupeaux, on intercepte les communications et le
+commerce: les paysans crient aux voleurs, et ils
+ont raison; mais les Bedouins réclament le droit
+de la guerre, et peut-être n'ont-ils pas tort. Quoi
+qu'il en soit, ces déprédations établissent entre
+les Bédouins et les habitants du pays cultivé, une
+mésintelligence qui les rend mutuellement ennemis.</p>
+
+<p>Telle est la situation des Arabes à l'extérieur.
+Elle est sujette à de grandes vicissitudes, selon la
+bonne ou mauvaise conduite des chefs. Quelquefois<a name="page_349" id="page_349"></a>
+une tribu faible s'élève et s'agrandit, pendant
+qu'une autre, d'abord puissante, décline ou
+même s'anéantit; non que tous ses membres périssent,
+mais parce qu'ils s'incorporent à une autre;
+et ceci tient à la constitution intérieure des tribus.
+Chaque tribu est composée d'une ou de plusieurs
+familles principales, dont les membres portent le
+titre de <i>chaiks</i> ou <i>seigneurs</i>. Ces familles représentent
+assez bien les <i>patriciens</i> de Rome, et les
+<i>nobles</i> de l'Europe. L'un de ces chaiks commande en
+chef à tous les autres; c'est le général de cette petite
+armée. Quelquefois il prend le titre d'<i>émir</i>, qui signifie
+<i>commandant</i> et prince. Plus il a de parens,
+d'enfants et d'alliés, plus il est fort et puissant. Il
+y joint des serviteurs qu'il s'attache d'une manière
+spéciale, en fournissant à tous leurs besoins. Mais
+en outre, il se range autour de ce chef de petites
+familles qui, n'étant point assez fortes pour vivre
+indépendantes, ont besoin de protection et d'alliance.
+Cette réunion s'appelle <i>qâbilé</i> ou <i>tribu</i>. On
+la distingue d'une autre par le nom de son chef,
+ou par celui de la famille commandante. Quand on
+parle de ses individus en général, on les appelle
+<i>enfants</i> d'un tel, quoiqu'ils ne soient pas réellement
+tous de son sang, et que lui-même soit un homme
+mort depuis long-temps. Ainsi l'on dit: <i>beni Temîn</i>,
+<i>oulâd Taï</i>; les enfants de <i>Temîn</i> et de <i>Taï</i>.
+Cette façon de s'exprimer est même passée par métaphore
+aux noms de pays; la phrase ordinaire<a name="page_350" id="page_350"></a>
+pour en désigner les habitants, est de dire <i>les enfants
+de tel lieu</i>. Ainsi les Arabes disent <i>oulâd Masr</i>,
+les Égyptiens; <i>oulâd Châm</i>, les Syriens; ils diraient
+<i>oulâd Fransa</i>, les Français; <i>oulâd Mosqou</i>, les
+Russes; ce qui n'est pas sans importance pour
+l'histoire ancienne.</p>
+
+<p>Le gouvernement de cette société est tout à la
+fois républicain, aristocratique et même despotique,
+sans être décidément aucun de ces états. Il
+est républicain, parce que le peuple y a une influence
+première dans toutes les affaires, et que
+rien ne se fait sans un consentement de majorité. Il
+est aristocratique, parce que les familles des <i>chaiks</i>
+ont quelques-unes des prérogatives que la force
+donne partout. Enfin il est despotique, parce que
+le <i>chaik</i> principal a un pouvoir indéfini et presque
+absolu. Quand c'est un homme de caractère, il
+peut porter son autorité jusqu'à l'abus; mais dans
+cet abus même il est des bornes que l'état des
+choses rend assez étroites. En effet, si un chef
+commettait une grande injustice; si, par exemple,
+il tuait un Arabe, il lui serait presque impossible
+d'en éviter la peine: le ressentiment de l'offense
+n'aurait nul respect pour son titre; il subirait le
+<i>talion</i>; et s'il ne payait pas le sang, il serait infailliblement
+assassiné; ce qui serait facile, vu la vie
+simple et privée des chaiks dans le camp. S'il fatigue
+ses sujets par sa dureté, ils l'abandonnent,
+et passent dans une autre tribu. Ses propres parents<a name="page_351" id="page_351"></a>
+profitent de ses fautes, pour le déposer et s'établir
+à sa place. Il n'a point contre eux la ressource des
+troupes étrangères; ses sujets communiquent entre
+eux trop aisément, pour qu'il puisse les diviser d'intérêt
+et se faire une faction subsistante. D'ailleurs,
+comment la soudoyer, puisqu'il ne retire de la tribu
+aucune espèce d'impôt; que la plupart de ses sujets
+sont bornés au plus juste nécessaire, et qu'il
+est réduit lui-même à des propriétés assez médiocres
+et déja chargées de grosses dépenses?</p>
+
+<p>En effet, c'est le chaik principal qui, dans toute
+tribu, est chargé de défrayer les allants et les venants;
+c'est lui qui reçoit les visites des alliés et de
+quiconque a des affaires. Sur le prolongement de
+sa tente, est un grand pavillon qui sert d'hospice
+à tous les étrangers et aux passants. C'est là que se
+tiennent les assemblées fréquentes des chaiks et des
+notables, pour décider des campements, des décampements,
+de la paix, de la guerre, des démêlés avec
+les gouverneurs turks et les villages, des procès et
+querelles des particuliers, etc. A cette foule qui
+se succède, il faut donner le café, le pain cuit
+sous la cendre, le riz et quelquefois le chevreau
+ou le chameau rôti; en un mot, il faut tenir table
+ouverte; et il est d'autant plus important d'être
+généreux, que cette générosité porte sur des objets
+de nécessité première. Le crédit et la puissance
+dépendent de là: l'Arabe affamé place avant
+toute vertu la libéralité qui le nourrit; et ce préjugé<a name="page_352" id="page_352"></a>
+n'est pas sans fondement; car l'expérience
+a prouvé que les <i>chaiks</i> avares n'étaient jamais
+des hommes à grandes vues: de là ce proverbe,
+aussi juste que précis: <i>Main serrée, c&oelig;ur étroit</i>.
+Pour subvenir à ces dépenses, le <i>chaik</i> n'a que
+ses troupeaux, quelquefois des champs ensemencés,
+le casuel des pillages avec les péages des
+chemins; et tout cela est borné. Celui chez qui
+je me rendis sur la fin de 1784, dans le pays de
+Gaz, passait pour le plus puissant des cantons:
+cependant il ne m'a pas paru que sa dépense fût
+supérieure à celle d'un gros fermier: son mobilier,
+consistant en quelques pelisses, en tapis,
+en armes, en chevaux et en chameaux, ne peut
+s'évaluer à plus de 50,000 livres; et il faut observer
+que dans ce compte, quatre juments de race
+sont portées à 6,000 livres, et chaque tête de
+chameau à 10 louis. On ne doit donc pas, lorsqu'il
+s'agit des Bedouins, attacher nos idées ordinaires
+aux mots de <i>prince</i> et de <i>seigneur</i>: on se
+rapprocherait beaucoup plus de la vérité en les
+comparant aux bons fermiers des pays de montagnes,
+dont ils ont la simplicité dans les vêtements
+comme dans la vie domestique et dans les
+m&oelig;urs. Tel chaik qui commande à 500 chevaux,
+ne dédaigne pas de seller et de brider le sien, de
+lui donner l'orge et la paille hachée. Dans sa
+tente, c'est sa femme qui fait le café, qui bat la
+pâte, qui fait cuire la viande. Ses filles et ses parentes<a name="page_353" id="page_353"></a>
+lavent le linge, et vont, la cruche sur la
+tête et le voile sur le visage, puiser l'eau à la
+fontaine: c'est précisément l'état dépeint par Homère,
+et par la Genèse dans l'histoire d'Abraham.
+Mais il faut avouer qu'on a de la peine à s'en faire
+une juste idée, quand on ne l'a pas vu de ses
+propres yeux.</p>
+
+<p>La simplicité, ou, si l'on veut, la pauvreté du
+commun des Bedouins, est proportionnée à celle
+de leurs chefs. Tous les biens d'une famille consistent
+en un mobilier, dont voici à peu près l'inventaire:
+quelques chameaux mâles et femelles,
+des chèvres, des poules, une jument et son harnais,
+une tente, une lance de treize pieds de long,
+un sabre courbe, un fusil rouillé à pierre ou à
+rouet, une pipe, un moulin portatif, une marmite,
+un seau de cuir, une poêlette à griller le café,
+une natte, quelques vêtements, un manteau de
+laine noire; enfin, pour tous bijoux, quelques
+anneaux de verre ou d'argent que la femme porte
+aux jambes et au bras. Si rien de tout cela ne
+manque, le ménage est riche. Ce qui manque au
+pauvre, et ce qu'il désire le plus, est la jument: en
+effet, cet animal est le grand moyen de fortune;
+c'est avec la jument que le Bedouin va en course
+contre les tribus ennemies, ou en maraude dans
+les campagnes et sur les chemins. La jument est
+préférée au cheval, parce qu'elle ne hennit point,
+parce qu'elle est plus docile, et qu'elle a du lait<a name="page_354" id="page_354"></a>
+qui, dans l'occasion, apaise la soif et même la faim
+de son maître.</p>
+
+<p>Ainsi restreints au plus étroit nécessaire, les
+Arabes ont aussi peu d'industrie que de besoins;
+tous leurs arts se réduisent à ourdir des tentes grossières,
+à faire des nattes et du beurre. Tout leur
+commerce consiste à échanger des chameaux, des
+chevreaux, des chevaux mâles et des laitages,
+contre des armes, des vêtements, quelque peu de
+riz ou de blé, et contre de l'argent qu'ils enfouissent.
+Leurs sciences sont absolument nulles; ils
+n'ont aucune idée ni de l'astronomie, ni de la géométrie,
+ni de la médecine. Ils n'ont aucun livre,
+et rien n'est si rare, même parmi les chaiks, que
+de savoir lire. Toute leur littérature consiste à réciter
+des contes et des histoires, dans le genre des
+<i>Mille et une nuits</i>. Ils ont une passion particulière
+pour ces narrations; elles remplissent une grande
+partie de leurs loisirs, qui sont très-longs. Le soir
+ils s'asseyent à terre à la porte des tentes, ou sous
+leur couvert, s'il fait froid, et là, rangés en cercle
+autour d'un petit feu de fiente, la pipe à la bouche,
+et les jambes croisées, ils commencent d'abord
+par rêver en silence, puis, à l'improviste, quelqu'un
+débute par un <i>il y avait au temps passé</i>, et il
+continue jusqu'à la fin les aventures d'un jeune
+chaik et d'une jeune Bedouine: il raconte comment
+le jeune homme aperçut d'abord sa maîtresse à la
+dérobée, et comme il en devint éperdument amoureux;<a name="page_355" id="page_355"></a>
+il dépeint trait par trait la jeune beauté,
+vante ses yeux noirs, grands et doux comme ceux
+d'une gazelle; son regard mélancolique et passionné;
+ses sourcils courbés comme deux arcs d'ébène;
+sa taille droite et souple comme une lance: il n'omet
+ni sa démarche légère comme celle d'une <i>jeune
+pouline</i>, ni ses paupières noircies de <i>kohl</i>, ni ses
+lèvres peintes de bleu, ni ses ongles teints de <i>henné</i>
+couleur d'or, ni sa gorge semblable à une couple de
+grenades, ni ses paroles douces comme le miel. Il
+conte le martyre du jeune amant, <i>qui se consume
+tellement de désirs et d'amour, que son corps ne
+donne plus d'ombre</i>. Enfin, après avoir détaillé ses
+tentatives pour voir sa maîtresse, les obstacles des
+parents, les enlèvements des ennemis, la captivité
+survenue aux deux amants, etc., il termine, à la
+satisfaction de l'auditoire, par les ramener unis et
+heureux à la tente paternelle; et chacun de payer
+à son éloquence le <i>ma cha allah</i><a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a> qu'il a mérité.
+Les Bedouins ont aussi des chansons d'amour, qui
+ont plus de naturel et de sentiment que celles des
+Turks et des habitants des villes; sans doute parce
+que ceux-là ayant des m&oelig;urs chastes, connaissent
+l'amour; pendant que ceux-ci, livrés à la débauche,
+ne connaissent que la jouissance.</p>
+
+<p>En considérant que la condition des Bedouins,<a name="page_356" id="page_356"></a>
+surtout dans l'intérieur du désert, ressemble à
+beaucoup d'égards à celle des sauvages de l'Amérique,
+je me suis quelquefois demandé pourquoi
+ils n'avaient point la même férocité; pourquoi,
+éprouvant de grandes disettes, l'usage de la chair
+humaine était inouï parmi eux; pourquoi, en un
+mot, leurs m&oelig;urs sont plus douces et plus sociables.
+Voici les raisons que me donne l'analyse des
+faits.</p>
+
+<p>Il semblerait d'abord que l'Amérique étant riche
+en pâturages, en lacs et en forêts, ses habitants
+dussent avoir plus de facilité pour la vie pastorale
+que pour toute autre. Mais si l'on observe que ces
+forêts, en offrant un refuge aisé aux animaux, les
+soustraient au pouvoir de l'homme, on jugera
+que le sauvage a été conduit par la nature du sol,
+à être chasseur, et non pasteur. Dans cet état,
+toutes ses habitudes ont concouru à lui donner
+un caractère violent. Les grandes fatigues de la
+chasse ont endurci son corps; les faims extrêmes,
+suivies tout-à-coup de l'abondance du gibier, l'ont
+rendu vorace. L'habitude de verser du sang et de
+déchirer sa proie, l'a familiarisé avec le meurtre
+et avec le spectacle de la douleur. Si la faim l'a
+persécuté, il a désiré la chair; et trouvant à sa
+portée celle de son semblable, il a dû en manger;
+il a pu se résoudre à le tuer pour s'en repaître.
+La première épreuve faite, il s'en est fait une
+habitude; il est devenu anthropophage, sanguinaire,<a name="page_357" id="page_357"></a>
+atroce; et son ame a pris l'insensibilité de
+tous ses organes.</p>
+
+<p>La position de l'Arabe est bien différente. Jeté
+sur de vastes plaines rases, sans eau, sans forêts,
+il n'a pu, faute de gibier et de poisson, être
+chasseur ou pêcheur. Le chameau a déterminé sa
+vie au genre pastoral, et tout son caractère s'en
+est composé. Trouvant sous sa main une nourriture
+légère, mais suffisante et constante, il a pris
+l'habitude de la frugalité; content de son lait et
+de ses dattes, il n'a point désiré la chair, il n'a
+point versé le sang: ses mains ne se sont point accoutumées
+au meurtre, ni ses oreilles aux cris de
+la douleur: il a conservé un c&oelig;ur humain et sensible.</p>
+
+<p>Lorsque ce sauvage pasteur connut l'usage du
+cheval, son état changea un peu de forme. La facilité
+de parcourir rapidement de grands espaces
+le rendit vagabond: il était avide par disette, il
+devint voleur par cupidité; et tel est resté son caractère.
+Pillard plutôt que guerrier, l'Arabe n'a
+point un courage sanguinaire; il n'attaque que
+pour dépouiller; et si on lui résiste, il ne juge pas
+qu'un peu de butin vaille la peine de se faire
+tuer. Il faut verser son sang pour l'irriter; mais
+alors on le trouve aussi opiniâtre à se venger,
+qu'il a été prudent à se compromettre.</p>
+
+<p>On a souvent reproché aux Arabes cet esprit
+de rapine; mais, sans vouloir l'excuser, on ne<a name="page_358" id="page_358"></a>
+fait point assez d'attention qu'il n'a lieu que pour
+l'étranger réputé ennemi, et par conséquent il est
+fondé sur le droit public de la plupart des peuples.
+Quant à l'intérieur de leur société, il y règne
+une bonne foi, un désintéressement, une générosité
+qui feraient honneur aux hommes les plus
+civilisés. Quoi de plus noble que ce droit d'asile
+établi chez toutes les tribus! Un étranger, un
+ennemi même, a-t-il touché la tente du Bedouin,
+sa personne devient, pour ainsi dire, inviolable.
+Ce serait une lâcheté, une honte éternelle, de satisfaire
+même une juste vengeance aux dépens de
+l'hospitalité. Le Bedouin a-t-il consenti à <i>manger
+le pain et le sel</i> avec son hôte, rien au monde
+ne peut le lui faire trahir. La puissance du sultan
+ne serait pas capable de retirer un réfugié<a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>
+d'une tribu, à moins de l'exterminer tout entière.
+Ce Bedouin, si avide hors de son camp, n'y a
+pas plus tôt remis le pied, qu'il devient libéral
+et généreux. Quelque peu qu'il ait, il est toujours
+prêt à le partager. Il a même la délicatesse de ne
+pas attendre qu'on le lui demande: s'il prend son
+repas, il affecte de s'asseoir à la porte de sa tente,
+afin d'inviter les passants; sa générosité est si vraie,
+qu'il ne la regarde pas comme un mérite, mais comme<a name="page_359" id="page_359"></a>
+un devoir: aussi prend-il sur le bien des autres le
+droit qu'il leur donne sur le sien. A voir la manière
+dont en usent les Arabes entre eux, on croirait qu'ils
+vivent en communauté de biens. Cependant ils
+connaissent la propriété; mais elle n'a point chez
+eux cette dureté que l'extension des faux besoins
+du luxe lui a donnée chez les peuples agricoles.
+On pourra dire qu'ils doivent cette modération à
+l'impossibilité de multiplier beaucoup leurs jouissances;
+mais si les vertus de la foule des hommes
+ne sont dues qu'à la nécessité des circonstances,
+peut-être les Arabes n'en sont-ils pas moins dignes
+d'estime: ils sont du moins heureux que
+cette nécessité établisse chez eux un état de choses
+qui a paru aux plus sages législateurs la perfection
+de la police, je veux dire une sorte d'égalité
+ou de rapprochement dans le partage des
+biens et l'ordre des conditions. Privé d'une multitude
+de jouissances que la nature a prodiguées
+à d'autres pays, ils ont moins de moyens de se
+corrompre et de s'avilir. Il est moins facile à leurs
+chaiks de se former une faction qui asservisse et
+appauvrisse la masse de la nation. Chaque individu
+pouvant se suffire à lui-même, en garde
+mieux son caractère, son indépendance; et la
+pauvreté particulière devient la cause et le garant
+de la liberté publique.</p>
+
+<p>Cette liberté s'étend jusque sur les choses de
+religion: il y a cette différence remarquable entre<a name="page_360" id="page_360"></a>
+les Arabes des villes et ceux du désert, que pendant
+que les premiers portent le double joug du
+despotisme politique et du despotisme religieux,
+ceux-là vivent dans une franchise absolue de l'un
+et de l'autre: il est vrai que sur les frontières des
+Turks, les Bedouins gardent par politique des apparences
+musulmanes; mais elles sont si peu rigoureuses,
+et leur dévotion est si relâchée, qu'ils
+passent généralement pour des infidèles, sans loi
+et sans prophètes. Ils disent même assez volontiers
+que la religion de Mahomet n'a point été
+faite pour eux: «Car, ajoutent-ils, comment
+faire des ablutions, puisque nous n'avons point
+d'eau? Comment faire des aumônes, puisque
+nous ne sommes pas riches? Pourquoi jeûner le
+ramadan, puisque nous jeûnons toute l'année?
+Et pourquoi aller à la Mekke, si Dieu est partout?»
+Du reste, chacun agit et pense comme il
+veut, et il règne chez eux la plus parfaite tolérance.
+Elle se peint très-bien dans un propos que
+me tenait un jour un de leurs chaiks, nommé
+<i>Ahmed</i>, fils de <i>Bâhir</i>, chef de la tribu des <i>Ouahidié</i>.
+«Pourquoi, <i>me disait ce chaik</i>, veux-tu retourner
+chez les Francs? Puisque tu n'as pas
+d'aversion pour nos m&oelig;urs, puisque tu sais
+porter la lance et courir un cheval comme un
+Bedouin, reste parmi nous. Nous te donnerons
+des pelisses, une tente, une honnête et jeune<a name="page_361" id="page_361"></a>
+Bédouine, et une bonne jument de race. Tu vivras
+dans notre maison.... Mais ne sais-tu pas,
+<i>lui répondis-je</i>, que né parmi les Francs, j'ai été
+élevé dans leur religion? Comment les Arabes
+verront-ils un <i>infidèle</i>, ou que penseront-ils
+d'un <i>apostat</i>?.... Et toi-même, <i>répliqua-t-il</i>, ne
+vois-tu pas que les Arabes vivent sans soucis du
+prophète et du <i>livre</i> (le Qôran)? Chacun parmi
+nous suit la route de sa conscience. Les actions
+sont devant les hommes; mais la religion est devant
+Dieu.» Un autre chaik, conversant un jour
+avec moi, m'adressa par mégarde la formule triviale:
+<i>Écoute, et prie sur le prophète;</i> au lieu de
+la réponse ordinaire, <i>J'ai prié;</i> je répondis en
+souriant: <i>J'écoute</i>. Il s'aperçut de sa méprise, et
+sourit à son tour. Un Turk de Jérusalem qui était
+présent, prit la chose plus sérieusement. «O chaik,
+<i>lui dit-il,</i> comment peux-tu adresser les paroles
+des vrais croyants à un infidèle? <i>La langue est
+légère</i>, répondit le chaik, <i>encore que le c&oelig;ur
+soit blanc</i> (pur); <i>mais toi qui connais les coutumes
+des Arabes, comment peux-tu offenser
+un étranger avec qui nous avons mangé le pain
+et le sel?</i> Puis se tournant vers moi: <i>Tous ces
+peuples du Frankestan dont tu m'as parlé, qui
+sont hors de la loi du prophète, sont-ils plus
+nombreux que les musulmans? On pense</i>, lui
+répondis-je, <i>qu'ils sont 5 ou 6 fois plus nombreux,<a name="page_362" id="page_362"></a>
+même en comptant les Arabes.... Dieu est
+juste</i>, reprit-il, <i>il pèsera dans ses balances</i><a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>.»</p>
+
+<p>Il faut l'avouer, il est peu de nations policées
+qui aient une morale aussi généralement estimable
+que les Arabes bedouins; et il est remarquable<a name="page_363" id="page_363"></a>
+que les mêmes vertus se retrouvent presque également
+chez les hordes turkmanes, et chez les
+Kourdes; en sorte qu'elles semblent attachées à
+la vie pastorale. Il est d'ailleurs singulier que ce
+soit chez ce genre d'hommes que la religion a le
+moins déformes extérieures, au point que l'on n'a
+jamais vu chez les Bedouins, les Turkmans, ou les
+Kourdes, ni prêtres, ni temples, ni culte régulier.
+Mais il est temps de continuer la description
+des autres peuples de la Syrie, et de porter nos
+considérations sur un état social tout différent
+de celui que nous quittons, sur l'état des peuples
+agricoles et sédentaires.</p>
+
+<hr />
+
+<h3>CHAPITRE III.<br /><br />
+Des peuples agricoles de la Syrie.</h3>
+
+<h4>§ I.<br /><br />
+Des Ansârié.</h4>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>E</small> premier peuple agricole qu'il faut distinguer
+dans la Syrie du reste de ses habitants, est celui
+que l'on appelle dans le pays du nom pluriel
+d'<i>Ansârié</i>, rendu sur les cartes de Delisle par celui
+d'<i>Ensyriens</i>, et sur celles de d'Anville par celui<a name="page_364" id="page_364"></a>
+de <i>Nassaris</i>. Le terrain qu'occupent ces <i>Ansârié</i>,
+est la chaîne de montagnes qui s'étend depuis
+<i>Antâkié</i>, jusqu'au ruisseau dit <i>Nahr-el-Kébir</i>, ou
+la <i>Grande rivière</i>. Leur origine est un fait historique
+peu connu, et cependant assez instructif.
+Je vais le rapporter tel que le cite un écrivain
+qui a puisé aux sources primitives<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a>.</p>
+
+<p>»L'an des Grecs 1202 (c'est-à-dire, 891 de
+J-C.), il y avait dans les environs de Koufa, au
+village de <i>Nasar</i>, un vieillard que ses jeûnes,
+ses prières assidues et sa pauvreté faisaient passer
+pour un saint: plusieurs gens du peuple s'étant
+déclarés ses partisans, il choisit parmi eux
+12 sujets pour répandre sa doctrine. Mais le
+commandant du lieu, alarmé de ses mouvements,
+fit saisir le vieillard, et le fit mettre en
+prison. Dans ce revers, son état toucha une
+fille esclave du geôlier, et elle se proposa de le
+délivrer. Il s'en présenta bientôt une occasion
+qu'elle ne manqua pas de saisir. Un jour que le
+geôlier s'était couché ivre, et dormait d'un profond
+sommeil, elle prit tout doucement les clefs
+qu'il tenait sous son oreiller, et après avoir ouvert
+la porte au vieillard, elle vint les remettre en
+place, sans que son maître s'en aperçut: le lendemain,
+lorsque le geolier vint pour visiter son
+prisonnier, il fut d'autant plus étonné de trouver<a name="page_365" id="page_365"></a>
+le lieu vide, qu'il ne vit aucune trace de violence.
+Il crut alors que le vieillard avait été délivré
+par un ange, et il s'empressa de répandre
+ce bruit pour éviter la répréhension qu'il méritait.
+De son côté, le vieillard raconta la même
+chose à ses disciples, et il se livra plus que jamais
+à la prédication de ses idées. Il écrivit
+même un livre dans lequel on lit entre autres
+choses: <i>Moi un tel, du village de Nasar, j'ai vu
+Christ, qui est la parole de Dieu, qui est Ahmad,
+fils de Mohammad, fils de Hanafa, de la race
+d'Ali, qui est aussi Gabriel; et il m'a dit</i>: <i>Tu es
+celui qui lit (avec intelligence)</i>; <i>tu es l'homme
+qui dit vrai; tu es le chameau qui préserve
+les fidèles de la colère; tu es la bête de charge
+qui porte leur fardeau; tu es l'esprit (saint),
+et Jean, fils de Zacharie. Va, et prêche aux
+hommes qu'ils fassent</i> 4 <i>génuflexions en priant;
+à savoir, deux avant le lever du soleil, et deux
+avant son coucher, en tournant le visage vers
+Jérusalem; et qu'ils disent trois fois</i>: <i>Dieu tout-puissant,
+Dieu très-haut, Dieu très-grand; qu'ils
+n'observent plus que la</i> 2<sup>e</sup> <i>et</i> 3<sup>e</sup> <i>fête; qu'ils
+ne jeûnent que deux jours par an; qu'ils ne se
+lavent point le prépuce, et qu'ils ne boivent point
+de bière, mais du vin tant qu'il en voudront;
+enfin, qu'ils s'abstiennent de la chair des bêtes
+carnassières.</i> Ce vieillard étant passé en Syrie,
+répandit ces opinions chez les gens de la campagne<a name="page_366" id="page_366"></a>
+et du peuple, qui le crurent en foule; et
+après quelques années, il s'évada, sans qu'on
+ait su ce qu'il devint».</p>
+
+<p>Telle fut l'origine de ce <i>Ansâriens</i>, qui se trouvèrent,
+pour la plupart, être des habitants de ces
+montagnes dont nous avons parlé. Un peu plus
+d'un siècle après cette époque, les Croisés portant
+la guerre dans ces cantons, et marchant de
+<i>Marrah</i> par l'Oronte vers le Liban, rencontrèrent
+de ces <i>Nasiréens</i>, dont ils tuèrent un grand nombre.
+Guillaume de Tyr<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>, qui rapporte ce fait,
+les confond avec les <i>assassins</i>, et peut-être ont-ils
+eu des traits communs. Quant à ce qu'il ajoute
+que le terme <i>assassins</i> avait cours chez les Francs
+comme chez les Arabes, sans pouvoir en expliquer
+l'origine, il est facile d'en résoudre le problème.
+Dans l'usage vulgaire de la langue arabe,
+<i>Hassâsin</i><a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a> signifie <i>des voleurs de nuit</i>, des gens
+qui tuent <i>en guet-apens</i>; on emploie ce terme encore
+aujourd'hui dans ce sens au Kaire et dans la
+Syrie: par cette raison il convint aux <i>Bâténiens</i>,
+qui tuaient par surprise; les Croisés qui le trouvèrent
+en Syrie au moment que cette secte faisait
+le plus de bruit, durent en adopter l'usage. Ce
+qu'ils ont raconté du <i>vieux de la Montagne</i>, est<a name="page_367" id="page_367"></a>
+une mauvaise traduction de la phrase <i>Chaik-el-Djebal</i>,
+qu'il faut expliquer <i>seigneur des montagnes</i>;
+et par-là, les Arabes ont désigné le chef des <i>Bâténiens</i>,
+dont le siége principal était à l'orient du <i>Kourdestan</i>,
+dans les <i>montagnes</i> de l'ancienne Médie.</p>
+
+<p>Les <i>Ansârié</i> sont, comme je l'ai dit, divisés en
+plusieurs peuplades ou sectes; on y distingue les
+<i>Chamsiés</i>, ou adorateurs du <i>soleil</i>; les <i>Kelbîé</i>,
+ou adorateurs du <i>chien</i>; et les <i>Quadmousié</i>, qu'on
+assure rendre un culte particulier à l'organe qui,
+dans les femmes, correspond à <i>Priape</i><a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a>. Niebuhr,
+à qui l'on a fait les mêmes récits qu'à moi,
+n'a pu les croire, <i>parce que</i>, dit-il, <i>il n'est pas
+probable que des hommes se dégradent à ce point</i>;
+mais cette manière de raisonner est démentie, et
+par l'histoire de tous les peuples, qui prouve que
+l'esprit humain est capable des écarts les plus extravagants,
+et même par l'état actuel de la plupart
+des pays, et surtout de ceux de l'Orient, où l'on
+trouve un degré d'ignorance et de crédulité propre
+à recevoir ce qu'il y a de plus absurde. Les cultes
+bizarres dont nous parlons, sont d'autant plus
+croyables chez les <i>Ansârié</i>, qu'ils paraissent s'y
+être conservés par une transmission continue des
+siècles anciens où ils régnèrent. Les historiens<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a><a name="page_368" id="page_368"></a>
+remarquent que malgré le voisinage d'Antioche,
+le christianisme ne pénétra qu'avec la plus grande
+peine dans ces cantons; il y comptait peu de
+prosélytes, même après le règne de Julien: de là,
+jusqu'à l'invasion des Arabes, il eut peu le temps
+de s'établir; car il n'en est pas toujours des révolutions
+d'opinions dans les campagnes comme
+dans les villes. Dans celles ci, la communication
+facile et continue répand plus promptement les
+idées, et décide en peu de temps de leur sort par
+une chute ou un triomphe marqué. Les progrès
+que cette religion put faire chez ces montagnards
+grossiers, ne servirent qu'à aplanir les routes au
+mahométisme, plus analogue à leurs goûts; et il
+résulta des dogmes anciens et modernes, un mélange
+informe auquel le vieillard de <i>Nasar</i> dut son
+succès. Cent cinquante ans après lui, <i>Mohammad-el-Dourzi</i>
+ayant à son tour fait une secte, les <i>Ansâriens</i>
+n'en admirent point le principal article, qui
+était la divinité du <i>kalife Hakem</i>: par cette raison,
+ils sont demeurés distincts des Druzes, quoiqu'ils
+aient d'ailleurs divers traits de ressemblance
+avec eux. Plusieurs des <i>Ansârié</i> croient à la métempsycose;
+d'autres rejettent l'immortalité de
+l'ame; et en général, dans l'anarchie civile et religieuse,
+dans l'ignorance et la grossièreté qui règnent
+chez eux, ces paysans se font telles idées
+qu'ils jugent à propos, et suivent la secte qui leur
+plaît, ou n'en suivent point du tout.<a name="page_369" id="page_369"></a></p>
+
+<p>Leurs pays est divisé en 3 districts principaux,
+tenus à <i>ferme</i> par des <i>chefs</i> appelés <i>Moqaddamim</i>.
+Ils reportent leur tribut au pacha de Tripoli, dont
+ils reçoivent leur titre chaque année. Leurs montagnes
+sont communément moins escarpées que
+celles du Liban; elles sont en conséquence plus
+propres à la culture, mais aussi elles sont plus ouvertes
+aux Turks; et c'est par cette raison sans
+doute qu'avec une plus grande fécondité en grain,
+en tabac à fumer, en vigne et en olives, elles sont
+cependant moins peuplées que celles de leurs voisins
+les Maronites et les Druzes, dont il faut nous
+occuper.</p>
+
+<h4>§ II.<br /><br />
+Des Maronites.</h4>
+
+<p>Entre les <i>Ansârié</i> au nord, et les <i>Druzes</i> au
+midi, habite un petit peuple connu dès long-temps
+sous le nom de <i>Maouârné</i>, ou <i>Maronites</i>.
+Leur origine première, et la nuance qui les distingue
+des <i>Latins</i>, dont ils suivent la communion,
+ont été longuement discutées par des écrivains
+ecclésiastiques; ce qu'il y a de plus clair et de
+plus intéressant dans ces questions, peut se réduire
+à ce qui suit.</p>
+
+<p>Sur la fin du sixième siècle de l'église, lorsque
+l'esprit érémitique était encore dans la ferveur de
+la nouveauté, vivait sur les bords de l'<i>Oronte</i> un<a name="page_370" id="page_370"></a>
+nommé <i>Mâroun</i>, qui, par ses jeûnes, sa vie solitaire
+et ses austérités, s'attira la considération du
+peuple d'alentour. Il paraît que dans les querelles
+qui déja régnaient entre Rome et Constantinople,
+il employa son crédit en faveur des Occidentaux.
+Sa mort, loin de refroidir ses partisans, donna
+une nouvelle force à leur zèle: le bruit se répandit
+qu'il se faisait des miracles près de son corps: et
+sur ce bruit, il s'assembla de <i>Kinésrin</i>, d'<i>Aouâsem</i>
+et autres lieux, des gens qui lui dressèrent,
+dans <i>Hama</i>, une chapelle et un tombeau; bientôt
+même il s'y forma un couvent qui prit une grande
+célébrité dans toute cette partie de la Syrie. Cependant
+les querelles des deux métropoles s'échauffèrent,
+et tout l'empire partagea les dissensions
+des prêtres et des princes. Les affaires en étaient
+à ce point, lorsque sur la fin du 7<sup>e</sup> siècle, un moine
+du couvent de Hama, nommé <i>Jean le Maronite</i>,
+parvint, par son talent pour la prédication, à se
+faire considérer comme un des plus fermes appuis
+de la cause des <i>Latins</i> ou partisans du pape.
+Leurs adversaires, les partisans de l'empereur,
+nommés par cette raison <i>melkites</i>, c'est-à-dire
+<i>royalistes</i>, faisaient alors de grands progrès dans
+le Liban. Pour s'y opposer avec succès, les Latins
+résolurent d'y envoyer <i>Jean le Maronite</i>; en conséquence,
+ils le présentèrent à l'agent du pape, à
+Antioche, lequel, après l'avoir sacré évêque de
+<i>Djebail</i>, l'envoya prêcher dans ces contrées. Jean<a name="page_371" id="page_371"></a>
+ne tarda pas à rallier ses partisans et à en augmenter
+le nombre; mais traversé par les intrigues
+et même par les attaques ouvertes des melkites,
+il jugea nécessaire d'opposer la force à la force; il
+rassembla tous les Latins, et il s'établit avec eux
+dans le Liban, où ils formèrent une société indépendante
+pour l'état civil comme pour l'état religieux.
+C'est ce qu'indiqué un historien du Bas-Empire<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>,
+en ces termes: «L'an 8 de Constantin
+Pogonat (676 de Jésus-Christ), les <i>Mardaïtes</i>
+s'étant attroupés, s'emparèrent du Liban, qui
+devint le refuge des vagabonds, des esclaves et
+de toute sorte de gens. Ils s'y renforcèrent au
+point qu'ils arrêtèrent les progrès des Arabes,
+et qu'ils contraignirent le kalife Moâouia à demander
+aux Grecs une trêve de 30 ans, sous
+l'obligation d'un tribut de 50 chevaux de race,
+de 100 esclaves, et de 10,000 pièces d'or.»</p>
+
+<p>Le nom de <i>mardaïtes</i> qu'emploie ici l'auteur,
+est un terme <i>syriaque</i> qui signifie <i>rebelle</i>, et par
+son opposition à <i>melkite</i> ou royaliste, il prouve à
+la fois que le syriaque était encore usité à cette
+époque, et que le schisme qui déchirait l'empire
+était autant civil que religieux. D'ailleurs, il paraît
+que l'origine de ces deux factions et l'existence
+d'une insurrection dans ces contrées, sont antérieures
+à l'époque alléguée; car dès les premiers<a name="page_372" id="page_372"></a>
+temps du mahométisme (622 de Jésus-Christ) on
+fait mention de deux petits princes particuliers,
+dont l'un, nommé <i>Youseph</i>, commandait à <i>Djebail</i>;
+et l'autre, nommé <i>Kesrou</i>, gouvernait l'intérieur du
+pays, qui prit de lui le nom de <i>Kesraouân</i>. On en
+cite encore après eux un autre qui fit une expédition
+contre Jérusalem, et qui mourut très-âgé
+à <i>Beskonta</i><a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>, où il faisait sa résidence. Ainsi,
+dès avant Constantin Pogonat, ces montagnes
+étaient devenues l'asile des <i>mécontents</i> ou des <i>rebelles</i>,
+qui fuyaient l'intolérance des empereurs
+et de leurs agents. Ce fut sans doute par cette
+raison, et par une analogie d'opinions, que Jean
+et ses disciples s'y réfugièrent; et ce fut par l'ascendant
+qu'ils y prirent, ou qu'ils y avaient déja,
+que toute la nation se donna le nom de <i>maronites</i>,
+qui n'était point injurieux comme celui de <i>mardaïtes</i>.
+Quoi qu'il en soit, Jean ayant établi chez
+ces montagnards un ordre régulier et militaire,
+leur ayant donné des armes et des chefs, ils employèrent
+leur liberté à combattre les ennemis
+communs de l'empire et de leur petit état; bientôt
+ils se rendirent maîtres de presque toutes les montagnes
+jusqu'à Jérusalem. Le schisme qui arriva
+chez les musulmans à cette époque, facilita leurs
+succès: <i>Moâouia</i> révolté à Damas contre Ali, kalife
+à Koufa, se vit obligé, pour n'avoir pas deux<a name="page_373" id="page_373"></a>
+guerres ensemble, de faire (en 678) un traité
+onéreux avec les Grecs. Sept ans après, Abd-el-Malek
+le renouvela avec Justinien II, en exigeant
+toutefois que l'empereur le délivrât des Maronites.
+Justinien eut l'imprudence d'y consentir, et il y
+ajouta la lâcheté de faire assassiner leur chef par
+un envoyé que cet homme trop généreux avait
+reçu dans sa maison sous des auspices de paix.
+Après ce meurtre, cet agent employa la séduction
+et l'intrigue si heureusement, qu'il emmena
+12,000 hommes du pays; ce qui laissa une libre
+carrière aux progrès des musulmans. Peu après,
+une autre persécution menaça les Maronites d'une
+ruine entière; car le même Justinien envoya
+contre eux des troupes, sous la conduite de Marcien
+et de Maurice, qui détruisirent le monastère
+de Hama, et y égorgèrent 500 moines. De là ils
+vinrent porter la guerre jusque dans le Kesraouân;
+mais heureusement que sur ces entrefaites Justinien
+fut déposé, à la veille de faire exécuter un
+massacre général dans Constantinople; et les Maronites,
+autorisés par son successeur, ayant attaqué
+Maurice, taillèrent son armée en pièces
+dans un combat où il périt lui-même. Depuis cette
+époque, on les perd de vue jusqu'à l'invasion
+des Croisés, avec qui ils eurent tantôt des alliances
+et tantôt des démêlés: dans cet intervalle, qui
+fut de plus de trois siècles, une partie de leurs
+possessions leur échappa, et ils furent restreints,<a name="page_374" id="page_374"></a>
+vers le Liban, aux bornes actuelles; sans doute
+même ils payèrent des tributs lorsqu'il se trouva
+des gouverneurs arabes ou turkmans assez forts
+pour les exiger. Ils étaient dans ce cas vis-à-vis du
+kalife d'Égypte <i>Hakem-B'amr-Ellah</i>, lorsque vers
+l'an 1014 il céda leur côte à un prince turkman
+d'Alep. Deux cents ans après, <i>Selah-eldîn</i> ayant
+chassé les Européens de ces cantons, il fallut plier
+sous sa puissance, et acheter la paix par des contributions.
+Ce fut alors, c'est-à-dire vers l'an 1215,
+que les Maronites effectuèrent avec Rome une
+réunion dont ils n'avaient jamais été éloignés, et
+qui subsiste encore. Guillaume de Tyr, qui rapporte
+le fait, observe qu'ils avaient 40,000 hommes
+en état de porter les armes. Leur état, assez paisible
+sous les Mamlouks, fut troublé par Sélim II;
+mais ce prince, occupé par de plus grands soins,
+ne se donna pas la peine de les assujettir. Cette
+négligence les enhardit; et de concert avec les
+Druzes et leur émir, le célèbre Fakr-el-dîn, ils
+empiétèrent de jour en jour sur les Ottomans;
+mais ces mouvements eurent une issue malheureuse;
+car Amurat III ayant envoyé contre eux
+Ibrahim, pacha du Kaire, ce général les réduisit
+en 1588 à l'obéissance, et les soumit à un tribut
+annuel qu'ils paient encore.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, les pachas, jaloux d'étendre
+leur autorité et leurs rapines, ont souvent tenté
+d'introduire dans les montagnes des Maronites<a name="page_375" id="page_375"></a>
+leurs garnisons et leurs agas; mais toujours repoussés,
+ils ont été forcés de s'en tenir à la première
+capitulation. La sujétion des Maronites se
+borne donc à payer un tribut au pacha de Tripoli
+dont leur pas relève; chaque année il en
+donne la ferme à un ou plusieurs <i>chaiks</i><a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>,
+c'est-à-dire, à des <i>notables</i> qui en font la répartition
+par districts et par villages. Cet impôt est
+assis presque entier sur les mûriers et les vignes,
+qui sont les principaux et presque les seuls objets
+de culture. Il varie en plus et en moins, selon la
+résistance que l'on peut opposer au pacha. Il y a
+aussi des douanes établies aux bords maritimes,
+tels que <i>Djebail</i> et <i>Bâtroun</i>; mais cet objet n'est
+pas considérable.</p>
+
+<p>La forme du gouvernement n'est point fondée
+sur des conventions expresses, mais seulement sur
+les usages et les coutumes. Cet inconvénient eût eu
+sans doute des long-temps de fâcheux effets, s'ils
+n'eussent été prévenus par plusieurs circonstances
+heureuses. La première est la religion, qui mettant
+une barrière insurmontable entre les Maronites
+et les musulmans, a empêché les ambitieux
+de se liguer avec les étrangers pour asservir leur
+nation. La deuxième est la nature du pays, qui
+offrant partout de grandes défenses, a donné à<a name="page_376" id="page_376"></a>
+chaque village, et presque à chaque famille, le
+moyen de résister par ses propres forces, et par
+conséquent d'arrêter l'extension d'un seul pouvoir;
+enfin l'on doit compter pour une troisième raison,
+la faiblesse même de cette société, qui depuis
+son origine, environnée d'ennemis puissants,
+n'a pu leur résister qu'en maintenant l'union entre
+ses membres; et cette union n'a lieu, comme
+l'on sait, qu'autant qu'ils s'abstiennent de l'oppression
+les uns des autres, et qu'ils jouissent réciproquement
+de la sûreté de leurs personnes et
+de leurs propriétés. C'est ainsi que le gouvernement
+s'est maintenu de lui-même dans un équilibre naturel,
+et que les m&oelig;urs tenant lieu de lois, les Maronites
+ont été préservés jusqu'à ce jour de l'oppression
+du despotisme et des désordres de l'anarchie.</p>
+
+<p>On peut considérer la nation comme partagée
+en deux classes, le <i>peuple</i> et les <i>chaiks</i>. Par ce mot,
+on entend les plus <i>notables</i> des habitants, à qui
+l'ancienneté de leurs familles et l'aisance de leur
+fortune donnent un état plus distingué que celui
+de la foule. Tous vivent répandus dans les montagnes
+par villages, par hameaux, même par maisons
+isolées; ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La
+nation entière est agricole; chacun fait valoir de
+ses mains le petit domaine qu'il possède ou qu'il
+tient à ferme. Les chaiks même vivent ainsi, et ils
+ne se distinguent du peuple que par une mauvaise
+pelisse, un cheval, et quelques légers avantages<a name="page_377" id="page_377"></a>
+dans la nourriture et le logement: tous vivent frugalement,
+sans beaucoup de jouissances, mais aussi
+sans beaucoup de privations, attendu qu'ils connaissent
+peu d'objets de luxe. En général, la nation
+est pauvre, mais personne n'y manque du
+nécessaire; et si l'on y voit des mendiants, ils
+viennent plutôt des villes de la côte que du pays
+même. La propriété y est aussi sacrée qu'en Europe,
+et l'on n'y voit point ces spoliations ni ces
+avanies si fréquentes chez les Turks. On voyage
+de nuit et de jour avec une sécurité inconnue
+dans le reste de l'empire. L'étranger y trouve
+l'hospitalité comme chez les Arabes; cependant
+l'on observe que les Maronites sont moins généreux,
+et qu'ils ont un peu le défaut de la lésine.
+Conformément aux principes du christianisme, ils
+n'ont qu'une femme, qu'ils épousent souvent sans
+l'avoir vue, toujours sans l'avoir fréquentée. Contre
+les préceptes de cette même religion, ils ont
+admis ou conservé l'usage arabe du <i>talion</i>, et le
+plus proche parent de tout homme assassiné doit
+le venger. Par une habitude fondée sur la défiance
+et l'état politique du pays, tous les hommes, chaiks
+ou paysans, marchent sans cesse armés du fusil
+et du poignard; c'est peut-être un inconvénient;
+mais il en résulte cet avantage, qu'ils ne sont pas
+novices à l'usage des armes dans les circonstances
+nécessaires, telles que la défense de leur
+pays contre les Turcs. Comme le pays n'entretient<a name="page_378" id="page_378"></a>
+point de troupes régulières, chacun
+est obligé de marcher lorsqu'il y a guerre; et si
+cette milice était bien conduite, elle vaudrait
+mieux que bien des troupes d'Europe. Les recensements
+que l'on a eu occasion de faire dans les
+dernières années, portent à trente-cinq mille le
+nombre des hommes en état de manier le fusil.
+Dans les rapports ordinaires, ce nombre supposerait
+une population totale d'environ 105,000 ames.
+Si l'on y ajoute un nombre de prêtres, de moines
+et de religieuses, répartis dans plus de 200 couvents;
+plus, le peuple des villes maritimes, telles
+que <i>Djebail</i>, <i>Bâtroun</i>, etc, l'on pourra porter le
+tout à 115,000 ames.</p>
+
+<p>Cette quantité, comparée à la surface du pays,
+qui est d'environ 150 lieues carrées, donne
+760 habitants par lieue carrée, ce qui ne
+laisse pas d'être considérable, attendu qu'une
+grande partie du Liban est composée de rochers
+incultivables, et que le terrain, même aux lieux
+cultivés, est rude et peu fertile.</p>
+
+<p>Pour la religion, les Maronites dépendent de
+Rome. En reconnaissant la suprématie du pape,
+leur clergé a continué, comme par le passé, d'élire
+un chef qui a le titre de <i>batraq</i> ou <i>patriarche</i>
+d'Antioche. Leurs prêtres se marient comme aux
+premiers temps de l'église; mais leur femme doit
+être vierge et non veuve, et ils ne peuvent passer
+à de secondes noces. Ils célèbrent la messe en<a name="page_379" id="page_379"></a>
+syriaque, dont la plupart ne comprennent pas un
+mot. L'évangile seul se lit à haute voix en arabe,
+afin que le peuple l'entende. La communion se
+pratique sous les deux espèces. L'hostie est un petit
+pain rond, non levé, épais du doigt, et un peu
+plus large qu'un écu de six livres. Le dessus porte
+un cachet qui est la portion du célébrant. Le reste
+se coupe en petits morceaux, que le prêtre met
+dans le calice avec le vin, et qu'il administre à
+chaque personne, au moyen d'une cuiller qui sert
+à tout le monde. Ces prêtres n'ont point, comme
+parmi nous, de bénéfices ou de rentes assignées;
+mais ils vivent en partie du produit de leurs
+messes, des dons de leurs auditeurs, et du travail
+de leurs mains. Les uns exercent des métiers;
+d'autres cultivent un petit domaine; tous s'occupent
+pour le soutien de leur famille et l'édification
+de leur troupeau. Ils sont un peu dédommagés de
+leur détresse par la considération dont ils jouissent;
+ils en éprouvent à chaque instant des effets
+flatteurs pour la vanité: quiconque les aborde,
+pauvre ou riche, grand ou petit, s'empresse de
+leur baiser la main: ils n'oublient pas de la présenter;
+et ils ne voient pas avec plaisir les Européens
+s'abstenir de cette marque de respect, qui
+répugne à nos m&oelig;urs, mais qui ne coûte rien aux
+naturels accoutumés dès l'enfance à la prodiguer.
+Du reste, les cérémonies de la religion ne sont
+pas pratiquées en Europe avec plus de publicité<a name="page_380" id="page_380"></a>
+et de liberté que dans le <i>Kesraouân</i>. Chaque village
+a sa chapelle, son desservant, et chaque chapelle
+a sa cloche; chose inouïe dans le reste de
+la Turkie. Les Maronites en tirent vanité; et pour
+s'assurer la durée de ces franchises, ils ne permettent
+à aucun musulman d'habiter parmi eux. Ils
+s'arrogent aussi le privilége de porter le turban
+vert, qui, hors de leurs limites, coûterait la vie
+à un chrétien.</p>
+
+<p>L'Italie ne compte pas plus d'évêques que ce
+petit canton de la Syrie; ils y ont conservé la modestie
+de leur état primitif: on en rencontre souvent
+dans les routes, montés sur une mule, suivis
+d'un seul sacristain. La plupart vivent dans les
+couvents, où ils sont vêtus et nourris comme les
+simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne
+passe pas 1,500 livres; et dans ce pays, où tout est
+à bon marché, cette somme suffit pour leur procurer
+même l'aisance. Ainsi que les prêtres, ils sont
+tirés de la classe des moines; leur titre, pour être
+élus, est communément une prééminence de savoir:
+elle n'est pas difficile à acquérir, puisque le vulgaire
+des religieux et des prêtres ne connaît que le
+catéchisme et la Bible. Cependant il est remarquable
+que ces deux classes subalternes sont plus
+édifiantes par leurs m&oelig;urs et par leur conduite;
+qu'au contraire les évêques et le patriarche, toujours
+livrés aux cabales et aux disputes de prééminence
+et de religion, ne cessent de répandre le<a name="page_381" id="page_381"></a>
+scandale et le trouble dans le pays, sous prétexte
+d'exercer, selon l'ancien usage, la correction ecclésiastique:
+ils s'excommunient mutuellement eux
+et leurs adhérents; ils suspendent les prêtres, interdisent
+les moines, infligent des pénitences publiques
+aux laïques; en un mot, ils ont conservé
+l'esprit brouillon et tracassier qui a été le fléau du
+Bas-Empire. La cour de Rome, souvent importunée
+de leurs débats, tâche de les pacifier, pour maintenir
+en ces contrées le seul asile qu'y conserve sa puissance.
+Il y a quelque temps qu'elle fut obligée d'intervenir
+dans une affaire singulière, dont le tableau
+peut donner une idée de l'esprit des Maronites.</p>
+
+<p>Vers l'an 1755, il y avait dans le voisinage de la
+mission des jesuites, une fille maronite, nommée
+<i>Hendîé</i>, dont la vie extraordinaire commença de
+fixer l'attention du peuple. Elle jeûnait, elle portait
+le cilice, elle avait le don des larmes; en un
+mot, elle avait tout l'extérieur des anciens ermites,
+et bientôt elle en eut la réputation. Tout le monde
+la regardait comme un modèle de piété, et plusieurs
+la réputèrent pour sainte: de là aux miracles
+le passage est court; et bientôt en effet le bruit courut
+qu'elle faisait des miracles. Pour bien concevoir
+l'impression de ce bruit, il ne faut pas oublier que
+l'état des esprits dans le Liban est presque le même
+qu'aux premiers siècles. Il n'y eut donc ni incrédules
+ni plaisans, pas même de <i>douteurs</i>. <i>Hendîé</i>
+profita de cet enthousiasme pour l'exécution<a name="page_382" id="page_382"></a>
+de ses projets; et se modelant en apparence sur
+ses prédécesseurs dans la même carrière, elle désira
+d'être fondatrice d'un ordre nouveau. Le c&oelig;ur
+humain a beau faire; sous quelque forme qu'il déguise
+ses passions, elles sont toujours les mêmes:
+pour le conquérant comme pour le cénobite, c'est
+toujours également l'ambition du pouvoir; et l'orgueil
+de la prééminence se montre même dans l'excès
+de l'humilité. Pour bâtir le couvent, il fallait
+des fonds; la fondatrice sollicita la piété de ses
+partisans, et les aumônes abondèrent; elles furent
+telles, que l'on put élever en peu d'années deux
+vastes maisons en pierre de taille, dont la construction
+a dû coûter quarante mille écus. Le lieu,
+nommé le <i>Kourket</i>, est un dos de colline au nord-ouest
+d'<i>Antoura</i>, dominant à l'ouest, sur la mer
+qui en est très-voisine, et découvrant au sud jusqu'à
+la rade de <i>Baîrout</i>, éloignée de quatre lieues.
+Le <i>Kourket</i> ne tarda pas de se peupler de moines
+et de religieuses. Le patriarche actuel fut le directeur-général;
+d'autres emplois, grands et petits,
+furent conférés à divers prêtres ou candidats, que
+l'on établit dans l'une des maisons. Tout réussissait
+à souhait: il est vrai qu'il mourait beaucoup de
+religieuses; mais on en rejetait la faute sur l'air, et
+il était difficile d'en imaginer la vraie cause. Il y
+avait près de vingt ans que <i>Hendîé</i> régnait dans ce
+petit empire, quand un accident, impossible à
+prévoir, vint tout renverser. Dans des jours d'été,<a name="page_383" id="page_383"></a>
+un commissionnaire venant de Damas à Baîrout,
+fut surpris par la nuit près de ce couvent: les portes
+étaient fermées, l'heure indue; il ne voulut rien
+troubler; et content d'avoir pour lit un monceau
+de paille, il se coucha dans la cour extérieure en attendant
+le jour. Il y dormait depuis quelques heures,
+lorsqu'un bruit clandestin de portes et de verrous
+vint l'éveiller. De cette porte, sortirent trois femmes
+qui tenaient en main des pioches et des pelles;
+deux hommes les suivaient, portant un long paquet
+blanc, qui paraissait fort lourd. La troupe
+s'achemina vers un terrain voisin plein de pierres
+et de décombres. Là, les hommes déposèrent leur
+fardeau, creusèrent un trou où ils le mirent, recouvrirent
+le trou de terre qu'ils foulèrent, et après
+cette opération, rentrèrent avec les femmes qui les
+suivirent. Des hommes avec des religieuses, une
+sortie faite de nuit avec mystère, un paquet déposé
+dans un trou caché, tout cela donna à penser
+au voyageur. La surprise l'avait d'abord retenu en
+silence; bientôt les réflexions firent naître l'inquiétude
+et la peur, et il se déroba dès l'aube du jour
+pour se rendre à Baîrout. Il connaissait dans la ville
+un marchand qui depuis quelques mois avait placé
+ses deux filles au <i>Kourket</i>, avec une dot de 10,000
+livres. Il alla le trouver hésitant encore, et cependant
+brûlant d'impatience de raconter son aventure.
+L'on s'assit jambes croisées, l'on alluma la longue
+pipe, et l'on prit le café. Le marchand fait des<a name="page_384" id="page_384"></a>
+questions sur le voyage; l'homme répond qu'il a
+passé la nuit près du <i>Kourket</i>. On demande des détails;
+il en donne: enfin il s'épanche, et conte ce
+qu'il a vu à l'oreille de son hôte. Les premiers mots
+étonnent celui-ci; le paquet en terre l'inquiète;
+bientôt la réflexion vient l'alarmer. Il sait qu'une
+de ses filles est malade; il observe qu'il meurt beaucoup
+de religieuses. Ces pensées le tourmentent;
+il n'ose admettre des soupçons trop graves, et il ne
+peut les rejeter; il monte à cheval avec un ami;
+ils vont ensemble au couvent; ils demandent à voir
+les deux novices: elles sont malades. Le marchand
+insiste, et veut qu'on les apporte; on le refuse
+avec humeur: il s'opiniâtre; on s'obstine: alors
+ses soupçons se tournent en certitude. Il part le
+désespoir dans le c&oelig;ur, et va trouver à <i>Dair-el-Qamar</i>,
+<i>Saad</i>, kiâya<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a> du prince <i>Yousef</i>, commandant
+de la montagne. Il lui expose le fait et tous
+ses accessoires. Le kiâya en est frappé; il lui donne
+des cavaliers et un ordre d'ouvrir de gré ou de force:
+le qâdi se joint au marchand, et l'affaire devient
+juridique; d'abord l'on fouille la terre, et l'on
+trouve que le paquet déposé est un corps mort, que
+l'infortuné père reconnaît pour sa fille cadette: on
+pénètre dans le couvent et l'on trouve l'autre en
+prison et près d'expirer. Elle révéla des abominations
+qui firent frémir, et dont elle allait, comme<a name="page_385" id="page_385"></a>
+sa s&oelig;ur, devenir la victime. On saisit la sainte, qui
+soutint son rôle avec constance; l'on actionna les
+prêtres et le patriarche. Ses ennemis se réunirent
+pour le perdre et profiter de sa dépouille: il fut
+suspendu, déposé. L'affaire a été porté en 1776 à
+Rome; la <i>Propagande</i> a informé, et l'on a découvert
+des infamies de libertinage, et des horreurs de
+cruauté. Il a été constaté que <i>Hendîé</i> faisait périr
+ses religieuses, tantôt pour profiter de leurs dépouilles,
+tantôt parce qu'elle les trouvait rebelles à
+ses volontés; que cette femme non-seulement communiait,
+mais même consacrait et disait la messe;
+qu'elle avait sous son lit des trous par lesquels on
+introduisait des parfums, au moment qu'elle prétendait
+avoir des extases et des visites du Saint-Esprit;
+qu'elle avait une faction qui la prônait et
+publiait qu'elle était la mère de Dieu, revenue en
+terre, et mille autres extravagances. Malgré cela,
+elle a conservé un parti assez puissant pour s'opposer
+à la rigueur du traitement qu'elle méritait:
+on l'a renfermée dans divers couvents, d'où elle
+s'est souvent évadée. En 1783, elle était à la visitation
+d'Antoura, et le frère de l'émir des Druzes
+voulait la délivrer. Grand nombre de personnes
+croient encore à sa sainteté; et sans l'accident du
+voyageur, ses ennemis actuels y croiraient de
+même. Que penser des réputations, s'il en est qui
+tiennent à si peu de chose?</p>
+
+<p>Dans le petit espace qui compose le pays des<a name="page_386" id="page_386"></a>
+Maronites, on compte plus de 200 couvents
+d'hommes ou de femmes. Leur règle est celle de
+saint Antoine; ils la pratiquent avec une exactitude
+qui rappelle les temps passés. Le vêtement
+des moines est une étoffe de laine brune et grossière,
+assez semblable à la robe des capucins. Leur
+nourriture est celle des paysans, avec cette exception,
+qu'ils ne mangent jamais de viande. Ils
+ont des jeûnes fréquents, et de longues prières
+de jour et de nuit; le reste de leur temps est employé
+à cultiver la terre, à briser les rochers pour
+former les murs des terrasses qui soutiennent les
+plants des vignes et des mûriers. Chaque couvent
+a un frère cordonnier, un frère tailleur, un frère
+tisserand, un frère boulanger; en un mot, un
+artiste de chaque métier nécessaire: on trouve
+presque toujours un couvent de femmes à côté
+d'un couvent d'hommes; et cependant il est rare
+d'entendre parler de scandales. Ces femmes elles-mêmes
+mènent une vie très-laborieuse; et cette
+activité est sans doute ce qui les garantit de l'ennui
+et des désordres qui accompagnent l'oisiveté:
+aussi, loin de nuire à la population, on peut dire
+que ces couvents y ont contribué, en multipliant
+par la culture les denrées dans une proportion supérieure
+à leur consommation. La plus remarquable
+des maisons des moines maronites, est <i>Qoz-haîé</i>,
+à 6 heures à l'est de Tripoli. C'est là qu'on exorcise,
+comme aux premiers temps de l'église, les possédés<a name="page_387" id="page_387"></a>
+du diable. Il s'en trouve encore dans ces cantons:
+il y a peu d'années que nos négociants de Tripoli
+en virent un qui exerça la patience et le savoir
+des religieux. Cet homme, sain à l'extérieur, avait
+des convulsions subites qui le faisaient entrer dans
+une fureur, tantôt sourde, et tantôt éclatante. Il
+déchirait, il mordait, il écumait; sa phrase ordinaire
+était: <i>Le soleil est ma mère, laissez-moi
+l'adorer</i>. On l'inonda d'ablutions, on le tourmenta
+de jeûnes et de prières, et l'on parvint, dit-on, à
+chasser le diable; mais d'après ce qu'en rapportent
+des témoins éclairés, il paraît que ces possédés ne
+sont pas autre chose que des hommes frappés
+de folie, de manie et d'épilepsie; et il est très-remarquable
+que le même mot arabe désigne à la
+fois l'<i>épilepsie</i> et l'<i>obsession</i><a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>.</p>
+
+<p>La cour de Rome, en s'affiliant des Maronites,
+leur a donné un hospice dans Rome, où ils peuvent
+envoyer plusieurs jeunes gens que l'on y
+élève gratuitement. Il semblerait que ce moyen
+eût dû introduire parmi eux les arts et les idées
+de l'Europe; mais les sujets de cette école, bornés
+à une éducation purement monastique, ne rapportent
+dans leur pays que l'italien, qui leur devient
+inutile, et un savoir théologique qui ne les
+conduit à rien; aussi ne tardent-ils pas à rentrer
+dans la classe générale. Trois ou quatre missionnaires<a name="page_388" id="page_388"></a>
+que les capucins de France entretiennent à
+Gâzir, à Tripoli et à Baîrout, n'ont pas opéré
+plus de changements dans les esprits. Leur travail
+consiste à prêcher dans leur église, à enseigner
+aux enfants le catéchisme, l'Imitation et les
+Psaumes, et à leur apprendre à lire et à écrire.
+Ci-devant les jésuites en avaient deux à leur maison
+d'Antoura; les lazaristes ont pris leur place et
+continué leur mission. L'avantage le plus solide
+qui ait résulté de ces travaux apostoliques, est que
+l'art d'écrire s'est rendu plus commun chez les Maronites,
+et qu'à ce titre, ils sont devenus dans ces
+cantons ce que sont les Coptes en Égypte, c'est-à-dire
+qu'ils se sont emparés de toutes les places
+d'écrivains, d'intendants et de kiâyas chez les
+Turks, et surtout chez les Druzes, leur alliés et
+leurs voisins.</p>
+
+<h4>§ III.<br /><br />
+Des Druzes.</h4>
+
+<p>Les <i>Druzes</i> ou <i>Derouz</i>, dont le nom fit quelque
+bruit en Europe sur la fin du 16<sup>e</sup> siècle, sont un
+petit peuple qui, pour le genre de vie, la forme
+du gouvernement, la langue et les usages, ressemble
+infiniment aux Maronites. La religion
+forme leur principale différence. Long-temps celle
+des Druzes fut un problême; mais enfin l'on a
+percé le mystère, et désormais l'on peut en rendre<a name="page_389" id="page_389"></a>
+un compte assez précis, ainsi que de leur origine,
+à laquelle elle est liée. Pour en bien saisir
+l'histoire, il convient de reprendre les faits jusque
+dans leurs premières sources.</p>
+
+<p>Vingt-trois ans après la mort de Mahomet, la
+querelle d'<i>Ali</i> son gendre, et de <i>Moâouia</i>, gouverneur
+de Syrie, avait causé dans l'empire arabe
+un premier schisme qui subsiste encore; mais à
+le bien prendre, la scission ne portait que sur la
+puissance; et les musulmans, partagés d'avis sur
+les représentants du prophète, demeuraient d'accord
+sur les dogmes<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>. Ce ne fut que dans le<a name="page_390" id="page_390"></a>
+siècle suivant que la lecture des livres grecs suscita
+parmi les Arabes un esprit de discussion et de
+controverse, jusqu'alors étranger à leur ignorance.
+Les effets en furent tels que l'on devait
+les attendre; c'est-à-dire, que raisonnant sur des
+matières qui n'étaient susceptibles d'aucune démonstration,
+et se guidant par les principes abstraits
+d'une logique inintelligible, ils se partagèrent
+en une foule d'opinions et de sectes. Dans le même
+temps, la puissance civile tomba dans l'anarchie;
+et la religion, qui en tire les moyens de garder
+son unité, suivit son sort: alors il arriva aux musulmans
+ce qu'avaient déja éprouvé les chrétiens.
+Les peuples qui avaient adopté le système de Mahomet,
+y joignirent leurs préjugés, et les anciennes
+idées répandues dans l'Asie, se remontrèrent sous
+de nouvelles formes: on vit renaître chez les musulmans,
+et la métempsycose, et les transmigrations,
+et les <i>deux principes</i> du bien et du mal,
+et la résurrection au bout de 6,000 ans, telle que
+l'avait enseignée Zoroastre: dans le désordre politique
+et religieux de l'état, chaque inspiré se fit
+apôtre, chef de secte. On en compta plus de 60,
+remarquables par le nombre de leurs partisans;
+toutes différant sur quelques points de dogme,<a name="page_391" id="page_391"></a>
+toutes s'inculpant d'hérésie et d'erreurs. Les choses
+en étaient à ce point, lorsque dans le commencement
+du 11<sup>e</sup> siècle, l'Égypte devint le théâtre de
+l'un des plus bizarres spectacles que l'histoire
+offre en ce genre. Écoutons les écrivains originaux<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>.
+«L'an de l'hedjire 386 (996 de Jésus-Christ),
+dit <i>El-Makin</i>, parvint au trône d'Égypte,
+à l'âge de 11 ans, le 3<sup>e</sup> calife de la race des Fâtmites,
+nommé <i>Hakem-b'amr-ellah</i>. Ce prince fut
+l'un des plus extravagants dont la mémoire
+des hommes ait gardé le souvenir. D'abord il fit
+maudire dans les mosquées les premiers kalifes,
+compagnons de Mahomet; puis il révoqua l'anathème:
+il força les juifs et les chrétiens d'abjurer
+leur culte; puis il leur permit de le reprendre.
+Il défendit de faire des chaussures aux
+femmes, afin qu'elles ne pussent sortir de leurs
+maisons. Pour se désennuyer, il fit brûler la moitié
+du Kaire, pendant que ses soldats pillaient
+l'autre. Non content de ces fureurs, il interdit le
+pèlerinage de la Mekke, le jeûne, les 5 prières;
+enfin, il porta la folie au point de vouloir se
+faire passer pour Dieu. Il fit dresser un registre
+de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s'en
+trouva jusqu'au nombre de 16,000: cette idée
+fut appuyée par un faux prophète qui était alors
+venu de la Perse en Égypte. Cet imposteur,<a name="page_392" id="page_392"></a>
+nommé <i>Mohammad-ben-Ismaël</i>, enseignait qu'il
+était inutile de pratiquer le jeûne, la prière, la
+circoncision, le pèlerinage, et d'observer les
+fêtes; que les prohibitions du porc et du vin
+étaient absurdes; que le mariage des frères, des
+s&oelig;urs, des pères et des enfants était licite. Pour
+être bien venu de <i>Hakem</i>, il soutint que ce
+kalife était Dieu lui-même incarné; et au lieu
+de son nom <i>Hakem-b'amr-ellah</i>, qui signifie
+<i>gouvernant par l'ordre de Dieu</i>, il l'appela <i>Hakem-b'amr-eh</i>,
+qui signifie <i>gouvernant par son
+propre ordre</i>. Par malheur pour le prophète,
+son nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir
+de la fureur de ses ennemis: ils le tuèrent
+dans un émeute aux pieds même du kalife, qui
+peu après fut aussi massacré sur le mont <i>Moqattam</i>,
+où il entretenait, disait-il, commerce
+avec les anges.»</p>
+
+<p>La mort de ces deux chefs n'arrêta point les
+progrès de leurs opinions: un disciple de Mohammad-ben-Ismaël,
+nommé <i>Hamz-ben-Ahmad</i>, les
+répandit avec un zèle infatigable dans l'Égypte,
+dans la Palestine et sur la côte de Syrie, jusqu'à
+Sidon et Béryte. Il paraît que ses prosélytes éprouvèrent
+le même sort que les Maronites, c'est-à-dire
+que, persécutés par la communion régnante,
+ils se réfugièrent dans les montagnes du Liban,
+où ils pouvaient mieux se défendre; du moins
+est-il certain que peu après cette époque, on les<a name="page_393" id="page_393"></a>
+y trouve établis et formant une société indépendante
+comme leurs voisins. Il semblerait que la
+différence de leurs cultes eût dû les rendre ennemis;
+mais l'intérêt pressant de leur sûreté commune
+les força de se tolérer mutuellement; et
+depuis lors, ils se montrèrent presque toujours
+réunis, tantôt contre les Croisés ou contre les
+sultans d'Alep, tantôt contre les Mamlouks et les
+Ottomans. La conquête de la Syrie par ces derniers,
+ne changea point d'abord leur état. Sélim I,
+qui au retour de l'Égypte ne méditait pas moins
+que la conquête de l'Europe, ne daigna pas s'arrêter
+devant les rochers du Liban. Soliman II,
+son successeur, sans cesse occupé de guerres importantes,
+tantôt contre les chevaliers de Rhodes,
+les Persans ou l'Yemen, tantôt contre les Hongrois,
+les Allemands et Charles-Quint, Soliman II
+n'eut pas davantage le temps de songer aux Druzes.
+Ces distractions les enhardirent; et non contents
+de leur indépendance, ils descendirent souvent
+de leurs montagnes pour piller les sujets des Turks.
+Les pachas voulurent en vain réprimer leurs incursions:
+leurs troupes furent toujours battues
+ou repoussées. Ce ne fut qu'en 1588, qu'Amurat
+III, fatigué des plaintes qu'on lui portait,
+résolut, à quelque prix que ce fût, de réduire
+ces rebelles, et eut le bonheur d'y réussir. Son
+général Ybrahim Pacha, parti du Kaire, attaqua
+les Druzes et les Maronites avec tant d'adresse ou<a name="page_394" id="page_394"></a>
+de vigueur, qu'il parvint à les forcer dans leurs
+montagnes. La discorde survint parmi les chefs,
+et il en profita pour tirer une contribution de
+plus d'un million de piastres, et pour imposer un
+tribut qui a continué jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Il paraît que cette expédition fut l'époque d'un
+changement dans la constitution même des Druzes.
+Jusqu'alors ils avaient vécu dans une sorte
+d'anarchie, sous le commandement de divers <i>chaiks</i>
+ou <i>seigneurs</i>. La nation était surtout partagée en
+deux factions, que l'on retrouve chez tous les
+peuples arabes, et que l'on appelle parti <i>Qaîsi</i>,
+et parti <i>Yamâni</i>.<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a> Pour simplifier la régie, Ybrahim
+voulut qu'il n'y eût qu'un seul chef qui fût
+responsable du tribut, et chargé de la police. Par
+la nature même de son emploi, cet agent ne tarda
+pas d'obtenir une grande prépondérance, et sous
+le nom de gouverneur, il devint presque le roi
+de la république; mais comme ce gouverneur fut
+tiré de la nation, il en résulta un effet que les
+Turks n'avaient pas prévu et qui manqua de leur
+être funeste. Cet effet fut que le gouverneur rassemblant
+dans ses mains tous les pouvoirs de la
+nation, put donner à ses forces une direction
+unanime qui en rendit l'action bien plus puissante.
+Elle fut naturellement tournée contre les<a name="page_395" id="page_395"></a>
+Turks, parce que les Druzes, en devenant leurs
+sujets, ne cessèrent pas d'être leurs ennemis. Seulement
+ils furent obligés de prendre dans leurs
+attaques les détours qui sauvassent des apparences,
+et ils firent une guerre sourde, plus dangereuse
+peut-être qu'une guerre déclarée.</p>
+
+<p>Ce fut alors, c'est-à-dire dans les premières
+années du XVII<sup>e</sup> siècle, que la puissance des Druzes
+acquit son plus grand développement: elle le dut
+aux talents et à l'ambition du célèbre émir <i>Fakr-el-dîn</i>,
+vulgairement appelé <i>Fakar-dîn</i>. A peine
+ce prince se vit-il chef et gouverneur de la nation,
+qu'il appliqua tous ses soins à diminuer l'ascendant
+des Ottomans, à s'agrandir même à leurs
+dépens; et il y mit un art dont peu de commandants
+en Turquie ont offert l'exemple. D'abord il
+gagna la confiance de la Porte par toutes les démonstrations
+du dévouement et de la fidélité. Les
+Arabes infestaient la plaine de <i>Balbek</i>, et les pays
+de <i>Sour</i> et d'<i>Acre</i>; il leur fit la guerre, en délivra
+les habitants, et prépara ainsi les esprits à désirer
+son gouvernement. La ville de <i>Baîrout</i> était à sa
+bienséance en ce qu'elle lui ouvrait une communication
+avec les étrangers, et entre autres avec
+les Vénitiens, ennemis naturels des Turks. <i>Fakr-el-dîn</i>
+se prévalut des malversations de l'aga, et
+l'expulsa: il fit plus; il sut se faire un mérite de
+cette hostilité auprès du divan, en payant un
+tribut plus considérable. Il en usa de la même<a name="page_396" id="page_396"></a>
+manière à l'égard de <i>Saïde</i>, de <i>Balbek</i> et de <i>Sour</i>;
+enfin, dès 1613, il se vit maître du pays jusqu'à
+<i>Adjaloun</i> et <i>Safad</i>. Les pachas de Damas et de
+Tripoli ne voyaient pas d'un &oelig;il tranquille ces
+empiètements. Tantôt ils s'y opposaient à force
+ouverte, sans pouvoir arrêter <i>Fakr-el-dîn</i>; tantôt
+ils essayaient de le perdre à la Porte par des instigations
+secrètes; mais l'émir qui y entretenait
+aussi des espions et des protecteurs, en éludait
+toujours l'effet. Cependant le divan finit par s'alarmer
+des progrès des Druzes, et fit les préparatifs
+d'une expédition capable de les écraser. Soit
+politique, soit frayeur, <i>Fakr-el-dîn</i> ne jugea pas
+à propos d'attendre cet orage. Il entretenait en
+Italie des relations, sur lesquelles il fondait de
+grandes espérances: il résolut d'aller lui-même
+solliciter les secours qu'on lui promettait, persuadé
+que sa présence échaufferait le zèle de ses
+amis, pendant que son absence refroidirait la colère
+de ses ennemis: en conséquence, il s'embarqua
+à Baîrout, et après avoir remis les affaires dans
+les mains de son fils Ali, il se rendit à la cour des
+Médicis à Florence. L'arrivée d'un prince d'Orient
+en Italie ne manqua pas d'éveiller l'attention publique:
+l'on demanda quelle était sa nation, et
+l'on rechercha l'origine des <i>Druzes</i>. Les faits historiques
+et les caractères de religion se trouvèrent
+si équivoques, que l'on ne sut si l'on en devait
+faire des musulmans ou des chrétiens. L'on se<a name="page_397" id="page_397"></a>
+rappela les croisades, et l'on supposa qu'un peuple
+réfugié dans les montagnes et ennemi des naturels,
+devait être une race de Croisés. Ce préjugé était
+trop favorable à <i>Fakr-el-dîn</i>, pour qu'il le décréditât;
+il eut l'adresse au contraire de réclamer
+de prétendues alliances avec la maison de <i>Lorraine</i>:
+il fut secondé par les missionnaires et
+les marchands, qui se promettaient un nouveau
+théâtre de conversions et de commerce. Dans la
+vogue d'une opinion, chacun renchérit sur les
+preuves. Des savants à <i>origines</i>, frappés de la ressemblance
+des noms, voulurent que <i>Druzes</i> et
+<i>Dreux</i> ne fussent qu'une même chose, et ils bâtirent
+sur ce fondement le système d'une prétendue
+colonie de croisés français, qui, sous la conduite
+d'un comte de Dreux, se serait établie dans le
+Liban. La remarque que l'on a faite ensuite, que
+Benjamin de Tudèle cite le nom de Druzes avant
+le temps des croisades, a porté coup à cette hypothèse.
+Mais un fait qui eût dû la ruiner dès son
+origine, est l'idiome dont se servent les Druzes.
+S'ils fussent descendus des Francs, ils eussent
+conservé au moins quelques traces de nos langues;
+car une société retirée dans un canton séparé
+où elle vit isolée, ne perd point son langage.
+Cependant celui des Druzes est un arabe très-pur
+et qui n'a pas un mot d'origine européenne. La
+véritable étymologie du nom de ce peuple était
+depuis long-temps dans nos mains sans qu'on pût<a name="page_398" id="page_398"></a>
+s'en douter. Il vient du fondateur même de la
+secte, de Mohammad-ben-Ismaël qui s'appelait en
+surnom <i>el-Dorzi</i>, et non pas <i>el-Darari</i>, comme
+le portent nos imprimés. La confusion de ces deux
+mots, si divers dans notre écriture, tient à la figure
+des deux lettres arabes <i>r</i> et <i>z</i>, lesquelles ne
+diffèrent qu'en ce que le <i>z</i> porte un point, qu'on
+a très-souvent omis ou effacé dans les manuscrits<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.</p>
+
+<p>Après neuf ans de séjour en Italie, <i>Fakr-el-dîn</i>
+revint reprendre le gouvernement de son pays.
+Pendant son absence, Ali son fils avait repoussé
+les Turks, calmé les esprits, et maintenu les affaires
+en assez bon ordre. Il ne restait plus à l'émir
+qu'à employer les lumières qu'il avait dû acquérir,
+à perfectionner l'administration intérieure
+et à augmenter le bien-être de sa nation; mais au
+lieu de l'art sérieux et utile de gouverner, il se livra
+tout entier aux arts frivoles et dispendieux dont
+il avait pris la passion en Italie. Il bâtit de toutes
+parts des maisons de plaisance; il construisit des
+bains et des jardins. Il osa même, sans égard pour
+les préjugés du pays, les orner de peintures et de<a name="page_399" id="page_399"></a>
+sculptures qu'a proscrites le Qôran. Les effets de
+cette conduite ne tardèrent pas à se manifester.
+Les Druzes, dont le tribut continuait comme en
+pleine guerre, s'indisposèrent. La faction <i>Yamâni</i>
+se réveilla; l'on murmura contre les dépenses du
+prince: le faste qu'il étalait ralluma la jalousie des
+pachas. Ils voulurent augmenter les contributions:
+ils recommencèrent les hostilités. <i>Fakr-el-dîn</i> les repoussa:
+ils prirent occasion de sa résistance pour
+le rendre odieux et suspect au sultan même. Le
+violent Amurat IV s'offensa qu'un de ses sujets
+osât entrer en comparaison avec lui, et il résolut
+de le perdre. En conséquence, le pacha de Damas
+reçut ordre de marcher avec toutes ses forces contre
+Baîrout, résidence ordinaire de <i>Fakr-el-dîn</i>.
+D'autre part, quarante galères durent investir
+cette ville par mer, pour lui interdire tout secours.
+L'émir, qui comptait sur sa fortune et sur un secours
+d'Italie, résolut d'abord de faire tête à cet
+orage. Son fils Ali, qui commandait à <i>Safad</i>, fut
+chargé d'arrêter l'armée turke; et en effet, il osa
+lutter contre elle, malgré une grande disproportion
+de forces; mais après deux combats où il eut
+l'avantage, ayant été tué dans une troisième attaque,
+les affaires changèrent tout à coup de face,
+et tournèrent à la décadence. <i>Fakr-el-dîn</i>, effrayé
+de la perte de ses troupes, affligé de la mort de
+son fils, amolli même par l'âge et par une vie<a name="page_400" id="page_400"></a>
+voluptueuse, <i>Fakr-el-dîn</i> perdit le conseil et le courage.
+Il ne vit plus de ressource que dans la paix;
+il envoya son second fils la solliciter à bord de
+l'amiral turk, essayant de le séduire par des présents;
+mais l'amiral retenant les présents et l'envoyé,
+déclara qu'il voulait la personne même du
+prince. <i>Fakr-el-dîn</i> épouvanté prit la fuite; les
+Turks, maîtres de la campagne, le poursuivirent;
+il se réfugia sur le lieu escarpé de <i>Niha</i>; ils l'y
+assiégèrent. Après un an, voyant leurs efforts
+inutiles, ils le laissèrent libre; mais peu de temps
+après, les compagnons de son adversité, las de
+leurs disgrâces, le trahirent et le livrèrent aux
+Turks. <i>Fakr-el-dîn</i>, dans les mains de ses ennemis,
+conçut un espoir de pardon, et se laissa
+conduire à Constantinople. Amurat, flatté de voir
+à ses pieds un prince aussi célèbre, eut d'abord
+pour lui cette bienveillance que donne l'orgueil
+de la supériorité; mais bientôt revenu au sentiment
+plus durable de la jalousie, il se rendit
+aux instigations de ses courtisans; et dans un accès
+de son humeur violente, il le fit étrangler
+vers 1632.</p>
+
+<p>Après la mort de <i>Fakr-el-dîn</i>, la postérité de
+ce prince ne continua pas moins de posséder le
+commandement, sous le bon plaisir et la suzeraineté
+des Turks: cette famille étant venue à manquer
+de lignée mâle au commencement de ce siècle,
+l'autorité fut déférée, par l'élection des <i>chaiks</i>,<a name="page_401" id="page_401"></a>
+à la maison de <i>Chebak</i>, qui gouverne encore
+aujourd'hui. Le seul émir de cette maison qui
+mérite quelque souvenir, est l'émir <i>Melhem</i>, qui
+a régné depuis 1740 jusqu'en 1759. Dans cet intervalle,
+il est parvenu à réparer les pertes que
+les Druzes avaient essuyées à l'intérieur, et à leur
+rendre à l'extérieur la considération dont ils étaient
+déchus depuis le revers de <i>Fakr-el-dîn</i>. Sur la fin
+de sa vie, c'est-à-dire vers 1745, <i>Melhem</i> se dégoûta
+des soucis du gouvernement, et il abdiqua
+pour vivre dans une retraite religieuse, à la manière
+des <i>Oqqâls</i>. Mais les troubles qui survinrent
+le rappelèrent aux affaires jusqu'en 1759,
+qu'il mourut généralement regretté. Il laissa 3 fils
+en bas âge: l'aîné, nommé <i>Yousef</i>, devait, selon
+la <i>coutume</i>, lui succéder; mais comme il n'avait
+encore que onze ans, le commandement fut dévolu
+à son oncle <i>Mansour</i>, par une disposition assez
+générale du droit public de l'Asie, qui veut que
+les peuples soient gouvernés par un homme en
+âge de raison. Le jeune prince était peu propre
+à soutenir ses prétentions; mais un Maronite
+nommé <i>Sad-el-Kouri</i>, à qui Melhem avait confié
+son éducation, se chargea de ce soin. Aspirant à
+voir son pupille un prince puissant, pour être un
+puissant visir, il travailla de tout son pouvoir à
+élever sa fortune. D'abord il se retira avec lui à
+<i>Djebail</i>, au Kesraouân, où l'émir <i>Yousef</i> possédait
+de grands domaines; et là il prit à tâche de s'affectionner<a name="page_402" id="page_402"></a>
+les Maronites, en saisissant toutes les
+occasions de servir les particuliers et la nation.
+Les gros revenus de son pupille, et la modicité de
+ses dépenses, lui en fournirent de puissants moyens.
+La ferme du Kesraouân était divisée entre plusieurs
+chaiks dont on était peu content; <i>Sad</i> en traita
+avec le pacha de Tripoli, et s'en rendit le seul
+adjudicataire. Les <i>Motouâlis</i> de la vallée de Balbek
+avaient fait, depuis quelques années, des empiétements
+sur le Liban, et les Maronites s'alarmaient
+du voisinage de ces musulmans intolérants.
+<i>Sad</i> acheta du pacha de Damas la permission de
+leur faire la guerre, et il les expulsa en 1763. Les
+Druzes étaient toujours divisés en deux factions<a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>:
+<i>Sad</i> lia ses intérêts à celle qui contrariait <i>Mansour</i>,
+et il prépara sourdement la trame qui devait
+perdre l'oncle, pour élever le neveu.</p>
+
+<p>C'était alors le temps que l'Arabe Dâher, maître
+de la Galilée, et résidant à Acre, inquiétait la Porte
+par ses progrès et ses prétentions: pour y opposer
+un obstacle puissant, elle venait de réunir les pachalics
+de Damas, de Saïde et de Tripoli, dans les
+mains d'Osman et de ses enfants, et l'on voyait
+clairement qu'elle avait le dessein d'une guerre ouverte
+et prochaine. <i>Mansour</i>, qui craignait les
+Turks sans oser les braver, usa de la politique ordinaire<a name="page_403" id="page_403"></a>
+en pareil cas; il feignit de les servir, et favorisa
+leur ennemi. Ce fut pour <i>Sad</i> une raison
+de prendre la route opposée: il s'appuya des Turks
+contre la faction de <i>Mansour</i>, et il man&oelig;uvra avec
+assez d'adresse ou de bonheur, pour faire déposer
+cet émir en 1770, et porter <i>Yousef</i> à sa place. L'année
+suivante éclata la guerre d'Ali-Bek contre Damas.
+<i>Yousef</i>, appelé par les Turks, entra dans leur
+querelle; cependant il n'eut point le crédit de
+faire sortir les Druzes de leurs montagnes, pour
+aller grossir l'armée ottomane. Outre la répugnance
+qu'ils ont en tout temps à combattre hors de
+leur pays, ils étaient en cette occasion trop divisés
+à l'intérieur pour quitter leurs foyers, et ils eurent
+lieu de s'en applaudir. La bataille de Damas
+se donna, et les Turks, comme nous l'avons vu,
+furent complètement défaits. Le pacha de Saïde,
+échappé de la déroute, ne se crut pas en sûreté
+dans sa ville, et vint chercher un asile dans la
+maison même de l'émir <i>Yousef</i>. Le moment était
+peu favorable; mais la fuite de Mohammad-Bek
+changea la face des affaires. L'émir croyant Ali-Bek
+mort, et ne jugeant pas Dâher assez fort pour
+soutenir seul sa querelle, se décida ouvertement
+contre lui. Saïde était menacée d'un siége; il y détacha
+1,500 hommes de sa faction pour l'en garantir.
+Lui-même, déterminant les Druzes et les
+Maronites à le suivre, descendit avec 25,000 paysans
+dans la vallée de <i>Beqâa</i>; et dans l'absence des<a name="page_404" id="page_404"></a>
+<i>Motouâlis</i> qui servaient chez Dâher, il mit tout à
+feu et à sang, depuis <i>Balbek</i> jusqu'à <i>Sour</i> (<i>Tyr</i>).
+Pendant que les Druzes, fiers de cet exploit, marchaient
+en désordre vers cette dernière ville, 500
+Motouâlis, informés de ce qui se passait, accoururent
+d'Acre, saisis de fureur et de désespoir, et
+fondirent si brusquement sur cette armée, qu'ils
+la jetèrent dans la déroute la plus complète: telles
+furent la surprise et la confusion des Druzes, que
+se croyant attaqués par Dâher lui-même, et trahis
+les uns par les autres, ils s'entre-tuèrent mutuellement
+dans leur fuite. Les pentes rapides de
+<i>Djezîn</i>, et les bois de sapins qui se trouvèrent sur
+la route des fuyards, furent jonchés de morts,
+dont très-peu périrent de la main des Motouâlis.
+L'émir Yousef, honteux de cet échec, se sauva à
+<i>Dair-el-Qamar</i>. Peu après, il voulut prendre sa
+revanche; mais ayant encore été battu dans la
+plaine qui règne entre Saïde et Sour, il fut contraint
+de remettre à son oncle Mansour l'anneau,
+qui, chez les Druzes, est le symbole du commandement.
+En 1773, une nouvelle révolution le replaça;
+mais ce ne fut qu'au prix d'une guerre civile
+qu'il put maintenir sa puissance. Ce fut alors
+que pour s'assurer <i>Baîrout</i> contre la faction adverse,
+il invoqua le secours des Turks, et demanda au
+pacha de Damas un homme de tête qui sût défendre
+cette ville. Le choix tomba sur un aventurier
+qui, par sa fortune subséquente, et le rôle qu'il<a name="page_405" id="page_405"></a>
+joue aujourd'hui, mérite qu'on le fasse connaître.
+Cet homme, nommé <i>Ahmad</i>, est né en Bosnie,
+et a pour langue naturelle le sclavon, ainsi que
+l'assurent les capitaines de Raguse, avec qui il converse
+de préférence à tous les autres. On prétend
+qu'il s'est banni de son pays à l'âge de 16 ans, pour
+éviter les suites d'un viol qu'il voulut commettre
+sur sa belle-s&oelig;ur; il vint à Constantinople; et là
+ne sachant comment vivre, il se vendit aux marchands
+d'esclaves, pour être transporté en Égypte.
+Arrivé au Kaire, Ali-Bek l'acheta, et le plaça au
+rang de ses Mamlouks. Abmad ne tarda pas à se
+distinguer par son courage et son adresse. Son
+patron l'employa en plusieurs occasions à des coups
+de main dangereux, tels que les assassinats des
+beks et des kâchefs qu'il suspectait. Ahmad s'acquitta
+si bien de ces commissions, qu'il en acquit
+le surnom de <i>Djezzâr</i>, qui signifie <i>égorgeur</i>. Il
+jouissait à ce titre de la faveur d'Ali, quand un
+accident la troubla. Ce bek ombrageux ayant jugé
+à propos de proscrire un de ses bienfaiteurs, nommé
+<i>Sâléh-Bek</i>, chargea <i>Djezzâr</i> de lui couper la
+tête. Soit remords, soit intérêt secret, <i>Djezzâr</i>
+répugna; il fit même des représentations. Mais
+apprenant le lendemain que Mohammad-Bek avait
+rempli la commission, et qu'Ali tenait des propos,
+il se jugea perdu; et pour éviter le sort de Sâléh-Bek,
+il s'échappa clandestinement, et gagna Constantinople.
+Il y sollicita des emplois proportionnés<a name="page_406" id="page_406"></a>
+au rang qu'il avait tenu; mais y trouvant cette
+affluence de concurrents qui assiégent toutes les
+capitales, il se traça un autre plan, et vint à titre
+de simple soldat chercher du service en Syrie. Le
+hasard le fit passer chez les Druzes, et il reçut
+l'hospitalité dans la maison même du kiâya de l'émir
+Yousef. De là il se rendit à Damas, où il obtint
+bientôt le titre d'Aga, avec un commandement
+de 5 <i>drapeaux</i>, c'est-à-dire de 50 hommes:
+ce fut dans ce poste que le sort vint le chercher
+pour en faire le commandant de Baîrout. Djezzâr
+ne s'y vit pas plus tôt établi, qu'il s'en empara
+pour les Turks. Yousef fut confondu de ce revers.
+Il demanda justice à Damas; mais voyant qu'on
+se moquait même de ses plaintes, il traita par
+dépit avec Dâher, et conclut avec lui une alliance
+offensive et défensive à <i>Râs-el-aên</i>, près de <i>Sour</i>.
+Aussitôt Dâher uni aux Druzes, vint assiéger Baîrout
+par terre, pendant que deux frégates russes,
+dont on acheta le service pour 600 bourses, vinrent
+la canonner par mer. Il fallut céder à la force.
+Après une résistance assez vigoureuse, Djezzâr
+rendit sa personne et sa ville. Le chaik charmé de
+son courage, et flatté de la préférence qu'il lui
+avait donnée sur l'émir, l'emmena à Acre, et le
+traita avec toutes sortes de bontés. Il crut même
+pouvoir lui confier une petite expédition en Palestine;
+mais Djezzâr arrivé près de Jérusalem,
+repassa chez les Turks, et s'en retourna à Damas.<a name="page_407" id="page_407"></a>
+La guerre de Mohammad-Bek survint: Djezzâr se
+présenta au capitan-pacha, et gagna sa confiance.
+Il l'accompagna au siége d'Acre; et lorsque l'amiral
+eut détruit Dâher, ne voyant personne, plus
+propre que Djezzâr à remplir les vues de la Porte
+dans ces contrées, il le nomma pacha de Saïde.
+Devenu par cette révolution suzerain de l'émir
+Yousef, Djezzâr a d'autant moins oublié son injure,
+qu'il a lieu de s'accuser d'ingratitude. Par
+une conduite vraiment turke, feignant tour à tour
+la reconnaissance et le ressentiment, il s'est tour
+à tour brouillé et réconcilié avec lui, en exigeant
+toujours de l'argent pour prix de la paix ou pour
+indemnité de la guerre. Ce manége lui a si bien
+réussi, qu'en un espace de 5 années, il a tiré de
+l'émir environ 4,000,000 de France, somme d'autant
+plus étonnante, que la ferme du pays des
+Druzes ne se montait pas alors à 100,000 francs.
+En 1784, il lui fit la guerre, le déposa, et mit à
+sa place l'émir du pays de <i>Hasbêya</i>, appelé <i>Ismaël</i>.
+Yousef ayant de nouveau racheté ses bonnes
+graces, rentra sur la fin de l'année à Dair-el-Qamar.
+Il poussa même la confiance jusqu'à l'aller
+trouver à Acre, d'où l'on ne croyait pas qu'il revînt;
+mais Djezzâr est trop habile pour verser le
+sang, quand il y a encore espoir d'argent: il a fini
+par relâcher le prince, et le renvoyer même avec
+des démonstrations d'amitié. Depuis lors, la Porte
+l'a nommé pacha de Damas, où il réside aujourd'<a name="page_408" id="page_408"></a>hui.
+Là, conservant la suzeraineté du pachalic
+d'<i>Acre</i> et du pays des Druzes, il a saisi <i>Sâd</i>, kiâya
+de l'émir, et sous le prétexte qu'il est l'auteur des
+derniers troubles, il a menacé de les lui faire payer
+de sa tête. Les Maronites, alarmés pour cet homme
+qu'ils révèrent, ont offert 900 bourses pour sa
+rançon. Le pacha marchande, et en aura 1,000;
+mais si, comme il est probable, l'or s'épuise par
+tant de contributions, malheur au ministre et au
+prince! Le sort de tant d'autres les attend; et l'on
+pourra dire qu'ils l'ont mérité; car c'est l'impéritie
+de l'un et l'ambition de l'autre, qui, en mêlant
+les Turks aux affaires des Druzes, ont porté
+à la tranquillité et à la sûreté de leur nation, une
+atteinte dont elle sera long-temps à se relever, si
+elle ne suit que le cours naturel des événements.</p>
+
+<p>Revenons à la religion des Druzes. Ce qu'on a
+vu des opinions de <i>Mahommad-ben-Ismaël</i>, peut
+en être regardé comme la définition. Ils ne pratiquent
+ni circoncision, ni prières, ni jeûne; ils
+n'observent ni prohibitions, ni fêtes. Ils boivent
+du vin, mangent du porc, et se marient de s&oelig;ur
+à frère. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance
+publique entre les enfants et les pères.
+D'après ceci, l'on conclura avec raison que les
+Druzes n'ont pas de culte: cependant il faut en
+excepter une classe qui a des usages religieux
+marqués. Ceux qui la composent, sont au reste
+de la nation ce qu'étaient les <i>initiés</i> aux <i>profanes</i>,<a name="page_409" id="page_409"></a>
+ils se donnent le nom d'<i>Oqqâls</i>, qui veut dire
+<i>spirituels</i>, par opposé au vulgaire qu'ils appellent
+<i>Djâhel</i> (<i>ignorant</i>). Ils ont divers grades d'initiation,
+dont le plus élevé exige le célibat. On les
+reconnaît au turban blanc qu'ils affectent de porter,
+comme un symbole de leur pureté; et ils
+mettent tant d'orgueil à cette pureté, qu'ils se
+croient souillés par l'attouchement de tout profane.
+Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit
+dans leur vase, ils les brisent, et de là l'usage
+assez répandu dans le pays, d'une espèce de vase
+à robinet d'où l'on boit sans y porter les lèvres.
+Toutes leurs pratiques sont enveloppées de mystères:
+ils ont des <i>oratoires</i> toujours <i>isolés</i>, toujours
+placés sur des <i>lieux hauts</i>, et ils y tiennent
+des assemblées secrètes, où les femmes sont admises.
+On prétend qu'ils y pratiquent quelques
+cérémonies en présence d'une petite statue qui
+représente un b&oelig;uf ou un veau; et l'on a voulu
+déduire de là qu'ils descendaient des Samaritains.
+Mais outre que ce fait n'est pas avéré, le culte
+du b&oelig;uf pourrait avoir d'autres origines. Ils ont
+un ou deux livres qu'ils cachent avec le plus grand
+soin; mais le hasard a trompé leur jalousie; car
+dans une guerre civile qui arriva il y a six à sept
+ans, l'émir Yousef, qui est <i>Djâhel</i>, en trouva un
+dans le pillage d'un de leurs oratoires. Des personnes
+qui l'ont lu, assurent qu'il ne contient
+qu'un jargon mystique, dont l'obscurité fait sans
+<a name="page_410" id="page_410"></a>doute le prix pour les adeptes. On y parle du
+<i>Hakem B'amr-eh</i>, par lequel ils désignent <i>Dieu</i>
+incarné dans la personne du kalife: on y fait
+mention d'une autre vie, d'un lieu de peines et
+d'un lieu de bonheur, où les <i>Oqqâls</i> auront,
+comme de raison, la première place. On y distingue
+divers degrés de perfection auxquels on
+arrive par des épreuves successives. Du reste,
+ces sectaires ont toute la morgue et tous les scrupules
+de la superstition: ils sont incommuniquants,
+parce qu'ils sont faibles; mais il est probable que
+s'ils étaient puissants, ils seraient promulgateurs
+et intolérants. Le reste des Druzes, étranger
+à cet esprit, est tout-à-fait insouciant des
+choses religieuses. Les chrétiens qui vivent dans
+leur pays, prétendent que plusieurs admettent
+la métempsycose; que d'autres adorent le soleil,
+la lune, les étoiles: tout cela est possible; car,
+ainsi que chez les <i>Ansârié</i>, chacun livré à son
+sens suit la route qui lui plaît; et ces opinions
+sont celles qui se présentent le plus naturellement
+aux esprits simples. Lorsqu'ils vont chez les
+Turks, ils affectent des dehors musulmans; ils entrent
+dans les mosquées et font les ablutions et
+la prière. Passent-ils chez les Maronites, ils les
+suivent à l'église et prennent l'eau bénite comme
+eux. Plusieurs, importunés par les missionnaires,
+se sont fait baptiser; puis sollicités par des Turks,
+ils se sont laissé circoncire, et ont fini par mourir
+sans être ni chrétiens, ni musulmans; ils ne sont
+pas si inconséquents en matières politiques.<a name="page_411" id="page_411"></a></p>
+
+<h4>§ IV.<br /><br />
+Du gouvernement des Druzes.</h4>
+
+<p>Ainsi que les Maronites, les Druzes peuvent se
+partager en deux classes: le peuple, et les <i>notables</i>
+désignés par le nom de <i>chaiks</i> et par celui d'<i>émirs</i>,
+c'est-à-dire <i>descendants</i> des <i>princes</i>. La condition
+générale est celle de cultivateur. Soit comme fermier,
+soit comme propriétaire, chacun vit sur son
+héritage, travaillant à ses mûriers et à ses vignes:
+en quelques cantons l'on y joint les tabacs, les
+cotons et quelques grains, mais ces objets sont
+peu considérables. Il paraît que dans l'origine,
+toutes les terres furent, comme jadis parmi nous,
+aux mains d'un petit nombre de familles. Mais
+pour les mettre en valeur, il a fallu que les grands
+propriétaires fissent des ventes et des arrentements;
+cette subdivision est devenue le principal
+mobile de la force de l'état, en ce qu'elle a multiplié
+le nombre des intéressés à la chose publique;
+cependant il subsiste des traces de l'inégalité
+première, qui ont encore aujourd'hui des
+effets pernicieux. Les grands biens que conservent
+quelques familles, leur donnent trop d'influence
+sur toutes les démarches de la nation.
+Leurs intérêts particuliers ont trop de poids dans
+la balance des intérêts publics. Ce qui s'est passé<a name="page_412" id="page_412"></a>
+dans ces derniers temps en a donné des exemples
+faits pour servir de leçon. Toutes les guerres
+civiles ou étrangères qui ont troublé le pays,
+ont été suscitées par l'ambition et les vues personnelles
+de quelques maisons principales, telles
+que les <i>Lesbeks</i>, les <i>Djambelâts</i>, les <i>Ismaëls de
+Solyma</i>, etc. Les chaiks de ces maisons, qui possèdent
+à eux seuls le 10<sup>e</sup> du pays, se sont fait des
+créatures par leur argent, et ils ont fini par entraîner
+le reste des Druzes dans leurs dissensions.
+Il est vrai que c'est peut-être à ce conflit de partis
+divers, que la nation entière a dû l'avantage de
+n'être point asservie par son chef.</p>
+
+<p>Ce chef, appelé <i>hâkem</i> ou <i>gouverneur</i>, et aussi
+<i>émir</i> ou <i>prince</i>, est une espèce de roi ou général
+qui réunit en sa personne les pouvoirs civils et
+militaires. Sa dignité passe tantôt du père aux
+enfants, tantôt du frère au frère, selon le droit
+de la force bien plus que selon des lois convenues.
+Les femmes, dans aucun cas, ne peuvent
+y former des prétentions à titre d'héritage. Elles
+sont déja exclues de la succession dans l'état civil;
+à plus forte raison le seront-elles dans l'état politique.
+En général les états de l'Asie sont trop orageux,
+et l'administration y exige trop nécessairement
+les talents militaires, pour que les femmes
+osent s'en mêler. Chez les Druzes, lorsque la lignée
+mâle manque dans la famille régnante, c'est
+à l'homme de la nation qui réunit le plus de suffrages<a name="page_413" id="page_413"></a>
+et de moyens, que passe l'autorité. Mais
+avant tout, il doit obtenir l'agrément des Turks
+dont il devient le vassal et le tributaire. Il arrive
+même qu'à raison de leur suzeraineté, ils peuvent
+nommer le <i>hâkem</i> contre le gré de la nation,
+ainsi que l'a pratiqué Djezzâr dans la personne
+d'<i>Ismaël de Hasbêya</i>; mais cet état de contrainte
+ne dure qu'autant qu'il est maintenu par la violence
+qui l'établit. Les fonctions du gouverneur
+sont de veiller à l'ordre public, d'empêcher les
+émirs, les chaiks et les villages de se faire la
+guerre; il a droit de les réprimer par la force,
+s'ils désobéissent. Il est aussi chef de la justice, et
+nomme les <i>qâdis</i>, en se réservant toutefois à lui
+seul le droit de vie et de mort; il perçoit le tribut,
+dont il paie au pacha une somme convenue chaque
+année. Ce tribut varie selon que la nation sait se
+faire redouter: au commencement du siècle, il
+était de 160 bourses (200,000 livres). <i>Melhem</i>
+força les Turks de le réduire à 60. En 1784, l'émir
+Yousef en payait 80, et en promettait 90. Ce tribut,
+que l'on appelle <i>miri</i>, est imposé sur les mûriers,
+sur les vignes, sur les cotons et sur les grains.
+Tout terrain ensemencé paie à raison de son
+étendue; chaque pied de mûrier est taxé 3 medins,
+c'est-à-dire 3 sous 9 deniers. Le cent de pieds
+de vigne paie une piastre ou 40 medins. Souvent
+l'on refait à neuf les rôles de dénombrement; afin
+de conserver l'égalité dans l'imposition. Les chaiks<a name="page_414" id="page_414"></a>
+et émirs n'ont aucun privilége à cet égard, et l'on
+peut dire qu'ils contribuent aux fonds publics à
+raison de leur fortune. La perception se fait presque
+sans frais; chacun paie son contingent à <i>Dair-el-Qamar</i>,
+s'il lui plaît, ou à des collecteurs du
+prince qui parcourent le pays après la récolte des
+soies. Le bénéfice du tribut est pour le prince,
+en sorte qu'il est intéressé à réduire les demandes
+des Turks: il le serait aussi à augmenter l'impôt;
+mais cette opération exige le consentement des
+notables, qui ont le droit de s'y opposer. Leur
+consentement est également nécessaire pour la
+guerre et pour la paix. Dans ces cas, l'<i>émir</i> doit
+convoquer des assemblées générales, et leur exposer
+l'état des affaires. Tout <i>chaik</i> et tout paysan
+qui, par son esprit ou son courage, a quelque
+crédit, a droit d'y donner sa voix; en sorte que
+l'on peut regarder le gouvernement comme un
+mélange tempéré d'aristocratie, de monarchie et
+de démocratie. Tout dépend des circonstances: si
+le gouverneur est homme de tête, il est absolu;
+s'il en manque, il n'est rien. La raison de cette
+vicissitude est qu'il n'y a point de lois fixes; et ce
+cas, qui est commun à toute l'Asie, est la cause
+radicale de tous les désordres de ses gouvernements.</p>
+
+<p>Ni l'émir principal, ni les émirs particuliers
+n'entretiennent de troupes: ils n'ont que des
+gens attachés au service domestique de leur maison,<a name="page_415" id="page_415"></a>
+et quelques esclaves noirs. S'il s'agit de faire
+la guerre, tout homme, chaik ou paysan, en état
+de porter les armes, est appelé à marcher. Chacun
+alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques
+balles, quelque peu de poudre fabriquée
+dans le village, et il se rend au lieu désigné par
+le gouverneur. Si c'est une guerre civile, comme
+il arrive quelquefois, les serviteurs, les fermiers,
+les amis s'arment chacun pour leur patron, ou
+pour leur chef de famille, et se rangent autour
+de lui. Souvent en pareil cas l'on croirait que les
+partis échauffés vont se porter aux derniers désordres;
+mais rarement passent-ils aux voies de
+fait, et surtout au meurtre: il intervient toujours
+des médiateurs, et la querelle s'apaise d'autant
+plus vite, que chaque patron est obligé d'entretenir
+ses partisans de vivres et de munitions. Ce
+régime, qui a d'heureux effets dans les troublés
+civils, n'est pas sans abus pour les guerres du
+dehors: celle de 1784 en a fait preuve. Djezzâr,
+qui savait que toute l'armée vivait aux frais de
+l'émir Yousef, affecta de temporiser; les Druzes
+qui trouvaient doux d'être nourris sans rien faire,
+prolongèrent les opérations; mais l'émir s'ennuya
+de payer, et il conclut un traité dont les conditions
+ont été fâcheuses et pour lui, et par contrecoup
+pour la nation, puisqu'il est constant que
+les vrais intérêts du prince et des sujets sont toujours
+inséparables.<a name="page_416" id="page_416"></a></p>
+
+<p>Les usages dont j'ai été témoin dans ces circonstances,
+représentent assez bien ceux des
+temps anciens. Lorsque l'émir et les chaiks eurent
+décidé la guerre à <i>Dair-el-Qamar</i>, des crieurs
+montèrent le soir sur les sommets de la montagne;
+et là ils commencèrent à crier à haute voix: <i>A la
+guerre, à la guerre; prenez le fusil, prenez les pistolets;
+nobles chaiks, montez à cheval; armez-vous
+de la lance et du sabre; rendez-vous demain
+à Dair-el-Qamar. Zèle de Dieu! zèle des combats!</i>
+Cet appel, entendu des villages voisins, y fut répété;
+et comme tout le pays n'est qu'un entassement
+de hautes montagnes et de vallées profondes,
+les cris passèrent en peu d'heures jusqu'aux
+frontières. Dans le silence de la nuit, l'accent des
+cris et le long retentissement des échos, joints à
+la nature du sujet, avaient quelque chose d'imposant
+et de terrible. Trois jours après, il y avait
+15,000 <i>fusils</i> à Dair-el-Qamar, et l'on eût pu sur-le-champ
+entamer les opérations.</p>
+
+<p>L'on conçoit aisément que des troupes de ce
+genre ne ressemblent en rien à notre militaire
+d'Europe; elles n'ont ni uniformes, ni ordonnance,
+ni distribution; c'est un attroupement de
+paysans en casaque courte, les jambes nues et le
+fusil à la main. A la différence des Turks et des
+Mamlouks, ils sont tous à pied; les émirs seuls et
+les chaiks ont des chevaux d'assez peu de service,
+vu la nature âpre et raboteuse du terrain. La guerre<a name="page_417" id="page_417"></a>
+qu'on y peut faire est purement une guerre de poste.
+Jamais les Druzes ne se risquent en plaine; et ils
+ont raison: ils y supporteraient d'autant moins
+le choc de la cavalerie, qu'ils n'ont pas même de
+baïonnettes à leurs fusils. Tout leur art consiste
+à gravir sur les rochers, à se glisser parmi les
+broussailles et les blocs de pierre, et à faire de là
+un feu assez dangereux, en ce qu'ils sont à couvert,
+qu'ils tirent à leur aise, et qu'ils ont acquis
+par la chasse et des jeux d'émulation, l'habitude
+de tirer juste. Ils entendent assez bien les irruptions
+à l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades
+et tous les coups de main où l'on peut
+aborder l'ennemi promptement et corps à corps.
+Ardents à pousser leurs succès, prompts à se décourager
+et à reprendre courage, hardis jusqu'à
+la témérité, quelquefois même féroces, ils ont
+surtout deux qualités qui font les excellentes
+troupes: ils obéissent exactement à leurs chefs,
+et sont d'une sobriété et d'une vigueur de santé
+désormais inconnues chez les nations civilisées.
+Dans la campagne de 1784, ils passèrent trois
+mois en plein air, sans tentes, et n'ayant pour
+tout meuble qu'une peau de mouton; cependant
+il n'y eut pas plus de malades et de morts que s'ils
+eussent été dans leurs maisons. Leurs vivres consistaient,
+comme en tout autre temps, en petits
+pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en
+oignons crus, en fromage, en olives, en fruit et<a name="page_418" id="page_418"></a>
+quelque peu de vin. La table des chefs était presque
+aussi frugale, et l'on peut assurer qu'ils ont
+vécu 100 jours, où un même nombre de Français
+et d'anglais ne vivrait pas 10. Ils ne connaissent
+ni la science des fortifications, ni l'artillerie, ni
+les campements, en un mot, rien de ce qui fait
+l'art de la guerre. Mais s'il se trouvait parmi eux
+quelques hommes qui en eussent l'idée, ils en
+prendraient facilement le goût, et deviendraient
+une milice redoutable. Elle serait d'autant plus
+aisée à former, que les mûriers et les vignes ne
+suffisent pas pour les occuper toute l'année, et
+qu'il leur reste beaucoup de temps<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a> que l'on
+pourrait employer aux exercices militaires. Dans
+les derniers recensements des hommes armés, on
+en a compté près de 40,000; ce qui suppose pour
+le total de la population environ 120,000 ames: il
+y a peu à y ajouter, parce qu'il n'y a point de
+Druzes dans les villes de la côte. La surface du
+pays étant de 110 lieues carrées, il en résulte
+pour chaque lieue, 1,090 ames; ce qui égale la
+population de nos meilleures provinces. Pour sentir
+combien est forte cette proportion, l'on observera
+que le sol est rude, qu'il reste encore beaucoup
+de sommets incultes, que l'on ne recueille<a name="page_419" id="page_419"></a>
+pas en grains de quoi se nourrir 3 mois par an,
+qu'il n'y a aucune manufacture, que toutes les
+exportations se bornent aux soies et aux cotons,
+dont la balance surpasse de bien peu l'entrée du
+blé de <i>Haurân</i>, des huiles de Palestine, du riz et
+du café que l'on tire de <i>Baîrout</i>. D'où vient donc
+cette affluence d'hommes sur un si petit espace?
+Toute analyse faite, je n'en puis voir de cause,
+que le rayon de liberté qui y luit. Là, à là différence
+du pays turk, chacun jouit, dans la sécurité,
+de sa propriété et de sa vie. Le paysan n'y
+est pas plus aisé qu'ailleurs; mais il est tranquille:
+<i>il ne craint point</i>, comme je l'ai entendu dire plusieurs
+fois, <i>que l'aga, le quâiemmaquâm, ou le bacha
+envoient des djendis<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a> piller la maison, enlever
+la famille, donner la bastonnade, etc.</i> Ces
+excès sont inouis dans la montagne. La sécurité
+y a donc été un premier moyen de population,
+par l'attrait que tous les hommes trouvent à se
+multiplier partout où il y a de l'aisance. La frugalité
+de la nation, qui consomme peu en tout
+genre, a été un second moyen aussi puissant. Enfin
+un troisième est l'émigration d'une foule de
+familles chrétiennes qui désertent journellement
+les provinces turkes pour venir s'établir dans le
+Liban; elles y sont accueillies des Maronites par
+fraternité de religion, et des Druzes par tolérance<a name="page_420" id="page_420"></a>
+et par l'intérêt bien entendu de multiplier dans
+leur pays le nombre des cultivateurs, des consommateurs
+et des alliés. Tous vivent en paix; mais
+je dois dire que les Chrétiens montrent souvent
+un zèle indiscret et tracassier, propre à la troubler.</p>
+
+<p>La comparaison que les Druzes ont souvent lieu
+de faire de leur sort, à celui des autres sujets turks,
+leur a donné une opinion avantageuse de leur condition,
+qui, par une gradation naturelle, a rejailli
+sur leurs personnes. Exempts de la violence et des
+insultes du despotisme, ils se regardent comme des
+hommes plus parfaits que leurs voisins, parce
+qu'ils ont le bonheur d'être moins avilis. De là
+s'est formé un caractère plus fier, plus énergique,
+plus actif, un véritable esprit républicain. On les
+cite dans tout le Levant pour être inquiets, entreprenants,
+hardis et braves jusqu'à la témérité:
+on les a vus en plein jour fondre dans Damas, au
+nombre de 300 seulement, et y répandre le désordre
+et le carnage. Il est remarquable qu'avec
+un régime presque semblable, les Maronites n'ont
+point ces qualités au même degré: j'en demandai
+un jour la raison dans une assemblée où l'on en
+faisait l'observation, au sujet de quelques faits
+passés récemment; après un moment de silence,
+un vieillard maronite écartant sa pipe de sa bouche,
+et roulant le bout de sa barbe dans ses doigts,
+me répondit: <i>Peut-être les Druzes craindraient-ils<a name="page_421" id="page_421"></a>
+plus la mort, s'ils croyaient à ce qui la suit</i>. Ils
+n'admettent pas non plus la morale du pardon des
+injures. Personne n'est aussi ombrageux qu'eux sur
+le point d'honneur. Une insulte dite ou faite à ce
+nom et à <i>la barbe</i>, est sur-le-champ punie de coups
+de <i>kandjar</i> ou de fusil, pendant que chez le peuple
+des villes, elle n'aboutit qu'à des cris d'injures.
+Cette délicatesse a causé dans les manières et le
+propos une réserve ou, si l'on veut, une politesse
+que l'on est surpris de trouver chez les paysans.
+Elle passe même jusqu'à la dissimulation et à la
+fausseté, surtout dans les chefs, que de plus grands
+intérêts obligent à de plus grands ménagements.
+La circonspection est nécessaire à tous, par les
+conséquences redoutables du <i>talion</i>, dont j'ai parlé.
+L'usage peut nous en paraître barbare; mais il a le
+mérite de suppléer à la justice régulière, toujours
+incertaine et lente dans des états troublés et presque
+anarchiques.</p>
+
+<p>Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe,
+celui de l'hospitalité. Quiconque se présente à leur
+porte à titre de suppliant ou de passager est sûr
+de recevoir le logement et la nourriture de la
+manière la plus généreuse et la moins affectée.
+J'ai vu en plusieurs rencontres de simples paysans
+donner le dernier morceau de pain de leur maison
+au passant affamé; et lorsque je leur faisais l'observation
+qu'ils manquaient de prudence: <i>Dieu est
+libéral et magnifique</i>, répondaient-ils, <i>et tous les<a name="page_422" id="page_422"></a>
+hommes sont frères</i>. Aussi personne ne s'avise de
+tenir auberge dans leur pays, non plus que dans
+le reste de la Turkie. Lorsqu'ils contractent avec
+leur hôte l'engagement sacré du <i>pain</i> et du <i>sel</i>,
+rien ne peut par la suite le leur faire violer: on
+en cite des traits qui font le plus grand honneur
+à leur caractère. Il y a quelques années qu'un
+aga de janissaires, coupable de rébellion, s'enfuit
+de Damas, et se retira chez les Druzes. Le pacha le
+sut et le demanda à l'émir, sous peine de guerre; l'émir
+le demanda au chaik <i>Talhouq</i> qui l'avait reçu;
+mais le chaik indigné répondit: <i>Depuis quand
+a-t-on vu les Druzes livrer leurs hôtes? Dites à
+l'émir que tant que Talhouq gardera sa barbe,
+il ne tombera pas un cheveu de la tête de son réfugié</i>.
+L'émir menaça de l'enlever de force; Talhouq
+arma sa famille. L'émir, craignant une
+émeute, prit une voie usitée comme juridique
+dans le pays; il déclara au chaik qu'il ferait couper
+50 mûriers par jour, jusqu'à ce qu'il rendît
+l'aga. On en coupa 1,000, et Talhouq resta inébranlable.
+A la fin, les autres chaiks indignés
+prirent fait et cause, et le soulèvement allait devenir
+général, quand l'aga, se reprochant d'occasioner
+tant de désordres, s'évada à l'insu même de
+Talhouq<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>.<a name="page_423" id="page_423"></a></p>
+
+<p>Les Druzes ont aussi le préjugé des Bedouins
+sur la naissance: comme eux, ils attachent un<a name="page_424" id="page_424"></a>
+grand prix à l'ancienneté des familles: cependant
+l'on ne peut pas dire qu'il en résulte des inconvénients
+essentiels. La noblesse des émirs et des
+chaiks ne les dispense pas de payer le tribut, en
+proportion de leurs revenus; elle ne leur donne
+aucune prérogative, ni dans la possession des
+biens-fonds, ni dans celle des emplois. On ne connaît
+dans le pays, non plus que dans toute la Turkie,
+ni droits de chasse, ni glèbe, ni dîmes seigneuriales
+ou ecclésiastiques, ni francs-fiefs, ni
+lods et ventes: tout est, comme l'on dit, en <i>franc-aleu</i>:
+chacun, après avoir payé son miri, sa ferme
+ou sa rente, est maître chez soi. Enfin, par un
+avantage particulier, les Druzes et les Maronites
+ne paient point le rachat des successions, et l'émir
+ne s'arroge pas, comme le sultan, la propriété
+foncière et universelle: néanmoins il existe dans
+la loi des héritages un abus qui a de fâcheux effets.
+Les pères ont, comme dans le droit romain, la
+faculté d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur
+plaît; et de là il est arrivé, dans plusieurs familles
+de chaiks, que tous les biens se sont rassemblés
+sur un même sujet, qui s'en est servi pour intriguer
+et cabaler, pendant que ses parents sont
+demeurés, comme l'on dit, <i>princes d'olives et de
+fromage</i>; c'est-à-dire, pauvres comme des paysans.</p>
+
+<p>Par une suite de leurs préjugés, les Druzes
+n'aiment pas à s'allier hors de leurs familles. Ils
+préfèrent toujours leur parent, fût-il pauvre, à un<a name="page_425" id="page_425"></a>
+étranger riche; et l'on a vu plus d'une fois de simples
+paysans refuser leurs filles à des marchands
+de Saïde et de Baîrout, qui possédaient 12 et 15,000
+piastres. Ils conservent aussi jusqu'à un certain
+point l'usage des Hébreux, qui voulait que le frère
+épousât la veuve du frère; mais il ne leur est pas
+particulier, et ils le partagent, ainsi que plusieurs
+autres de cet ancien peuple, avec les habitants de
+la Syrie, et en général avec les peuples arabes.</p>
+
+<p>En résumé, le caractère propre et distinctif des
+Druzes est, comme je l'ai dit, une sorte d'esprit
+républicain qui leur donne plus d'énergie qu'aux
+autres sujets turks, et une insouciance de religion
+qui contraste beaucoup avec le zèle des musulmans
+et des chrétiens. Du reste, leur vie privée,
+leurs usages, leurs préjugés sont ceux des autres
+Orientaux. Ils peuvent épouser plusieurs femmes,
+et les répudier quand il leur plaît; mais, à l'exception
+de l'émir et de quelques notables, les cas en
+sont très-rares. Occupés de leurs travaux champêtres,
+ils n'éprouvent point ces besoins factices,
+ces passions exagérées que le dés&oelig;uvrement donne
+aux habitants des villes. Le voile que portent leurs
+femmes est lui-même un préservatif de ces désirs
+qui troublent la société. Chaque homme ne connaît
+de visage de femme que celui de la sienne,
+de sa mère, de sa s&oelig;ur et de sa belle-s&oelig;ur. Chacun
+vit au sein de sa famille et se répand peu au dehors.
+Les femmes, celles même des chaiks, pétrissent<a name="page_426" id="page_426"></a>
+le pain, brûlent le café, lavent le linge,
+font la cuisine, en un mot, vaquent à tous les
+ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les
+vignes et les mûriers, construisent des murs d'appui
+pour les terres, creusent et conduisent, des
+canaux d'arrosement. Seulement le soir ils s'assemblent
+quelquefois dans la cour, l'aire ou la
+maison du chef du village ou de la famille; et là,
+assis en rond, les jambes croisées, la pipe à la
+bouche, le poignard à la ceinture, ils parlent de
+la récolte et des travaux, de la disette ou de l'abondance,
+de la paix ou de la guerre, de la conduite
+de l'émir, de la quantité de l'impôt, des faits
+du passé, des intérêts du présent, des conjectures
+de l'avenir. Souvent les enfants, las de leurs jeux,
+viennent écouter en silence; et l'on est étonné
+de les voir, à 10 ou 12 ans, raconter d'un air
+grave pourquoi <i>Djezzâr</i> a déclaré la guerre à l'émir
+<i>Yousef</i>, combien le prince a dépensé de bourses,
+de combien l'on augmentera le miri, combien il
+y avait de <i>fusils</i> au camp, et qui possédait la meilleure
+jument. Ils n'ont pas d'autre éducation: on
+ne leur fait lire ni les psaumes, comme chez les
+Maronites, ni le <i>Qôran</i>, comme chez les musulmans;
+à peine les chaiks savent-ils écrire un billet.
+Mais, si leur esprit est vide de connaissances utiles
+ou agréables, du moins n'est-il pas préoccupé d'idées
+fausses et nuisibles; et sans doute cette ignorance
+de la nature vaut bien la sottise de l'art. Il en est<a name="page_427" id="page_427"></a>
+du moins résulté un avantage, qui est que les
+esprits étant tous à peu près égaux, l'inégalité des
+conditions ne s'est pas rendue aussi sensible. En
+effet, l'on ne voit point chez les Druzes cette grande
+distance entre les rangs qui, dans la plupart des
+sociétés, avilit les petits sans améliorer les grands.
+Chaiks ou paysans, tous se traitent avec cette familiarité
+raisonnable qui ne tient ni de la licence,
+ni de la servitude. Le grand émir lui-même n'est
+point un homme différent des autres: c'est un
+bon gentilhomme campagnard, qui ne dédaigne
+pas de faire asseoir à sa table le plus simple fermier.
+En un mot, ce sont les m&oelig;urs des temps
+anciens, c'est-à-dire les m&oelig;urs de la vie champêtre,
+par laquelle toute nation a été obligée de commencer;
+en sorte que l'on peut établir que tout
+peuple chez qui on les trouve n'est encore qu'à
+la première époque de son état social.</p>
+
+<h4>§ V.<br /><br />
+Des Motouâlis.</h4>
+
+<p>A l'orient du pays des Druzes, dans la vallée
+profonde qui sépare leurs montagnes de celles du
+pays de Damas, habite un autre petit peuple connu
+en Syrie sous le nom de <i>Motouâlis</i>. Le caractère
+qui les distingue des autres habitants de la Syrie
+est qu'ils suivent le parti d'Ali, comme les Persans,<a name="page_428" id="page_428"></a>
+pendant que tous les Turks suivent celui d'<i>Omar</i>
+ou de <i>Moâouia</i>. Cette distinction, fondée sur le
+schisme qui, l'an 36 de l'hedjire, partagea les
+Arabes sur les <i>successeurs</i> de Mahomet, entretient,
+comme je l'ai dit, une haine irréconciliable
+entre les deux partis. Les sectateurs d'Omar, qui se
+regardent comme seuls <i>orthodoxes</i>, se qualifient
+de <i>Sonnites</i>, qui a le même sens, et appellent leurs
+adversaires <i>Chiites</i>, c'est-à-dire <i>sectateurs</i> (d'Ali).
+Le mot de <i>motouâli</i> a la même signification dans
+le dialecte de Syrie. Les sectateurs d'Ali, qui prennent
+ce nom en mauvaise part, y substituent celui
+d'<i>Adlié</i>, qui veut dire partisans de la <i>justice</i> (littéralement
+justiciers); et ils ont pris cette dénomination
+en conséquence d'un point de doctrine
+qu'ils ont élevé contre la croyance des <i>sonnites</i>.
+Voici ce qu'en dit un petit ouvrage arabe, intitulé:
+<i>Fragments théologiques sur les sectes et religions
+du monde</i><a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a>.</p>
+
+<p>«On appelle <i>Adlié</i> ou <i>Justiciers</i>, des sectaires
+qui prétendent que Dieu n'agit que par des
+principes de justice conformes à la raison des
+hommes. Dieu ne peut, disent-ils, proposer
+un culte impraticable, ni ordonner des actions
+impossibles, ni obliger à des choses hors de
+portée: mais en ordonnant l'obéissance, il donne
+la faculté, il éloigne la cause du mal, il permet<a name="page_429" id="page_429"></a>
+le raisonnement; il demande ce qui est facile,
+et non ce qui est difficile; il ne rend point responsable
+de la faute d'autrui; il ne punit point
+d'une action étrangère; il ne trouve pas mauvais
+dans l'homme ce que lui-même a créé en
+lui, et il n'exige pas qu'il prévienne ce que la
+destinée a décrété sur lui, parce que cela serait
+une <i>injustice</i> et une <i>tyrannie</i> dont Dieu est incapable
+par la perfection de son être.» A cette
+doctrine, qui choque diamétralement celle des
+<i>Sonnites</i>, les Motouâlis ajoutent des pratiques
+exterieures qui entretiennent leur aversion mutuelle.
+Par exemple, ils maudissent Omar et
+Moâouia comme usurpateurs et rebelles: ils célèbrent
+Ali et Hosain comme saints et martyrs.
+Ils commencent les ablutions par le coude, au
+lieu de les commencer par le bout du doigt,
+comme les Turks; ils se réputent souillés par l'attouchement
+des étrangers; et, contre l'usage général
+du Levant, ils ne boivent ni ne mangent
+dans le vase qui a servi à une personne qui n'est
+pas de leur secte, ils ne s'asseyent même pas à
+la même table.</p>
+
+<p>Ces principes et ces usages, en isolant les Motouâlis
+de leurs voisins, en ont fait une société
+distincte. On prétend qu'ils existent depuis long-temps
+en corps de nation dans cette contrée; cependant
+leur nom n'a point paru avant ce siècle
+dans les livres; il n'est pas même sur les cartes<a name="page_430" id="page_430"></a>
+de d'Anville: La Roque, qui parlait de leur pays
+il y a moins de cent ans, ne les désigne que par
+celui d'<i>Amédiens</i>. Quoi qu'il en soit, ils ont dans
+ces derniers temps fixé l'attention de la Syrie par
+leurs guerres, leurs brigandages, leurs progrès et
+leurs revers. Avant le milieu du siècle, ils ne possédaient
+que Balbek, leur chef-lieu, et quelques
+cantons dans la vallée et dans l'Anti-Liban, d'où
+ils paraissent originaires. A cette époque on les
+trouve gouvernés comme les Druzes, c'est-à-dire
+partagés sous un nombre de <i>chaiks</i> ayant un chef
+principal, tiré de la famille de <i>Harfouche</i>. Après
+1750, ils s'étendirent dans le haut du Beqââ, et
+s'introduisirent dans le Liban, où ils occupèrent
+des terrains appartenants aux Maronites jusque
+vers <i>Becharrai</i>. Ils les incommodèrent même par
+leurs brigandages, au point que l'émir Yousef se
+vit obligé de les attaquer à force ouverte et
+de les chasser. D'autre part, leurs progrès les
+avaient conduits le long de leur rivière jusqu'auprès
+de <i>Sour</i> (Tyr). Ce fut dans ces circonstances,
+en 1760, que Dâher eût l'adresse de se les attacher.
+Les pachas de Saïde et de Damas réclamaient
+des tributs qu'on négligeait de leur payer; ils se
+plaignaient de divers dégâts causés à leurs sujets
+par les Motouâlis: ils eussent voulu les châtier;
+mais la vengeance n'était ni sûre ni facile. Dâher
+intervint; il se rendit caution du tribut, promit
+de surveiller les déprédations, et par ce moyen,<a name="page_431" id="page_431"></a>
+il s'acquit des alliés qui pouvaient, disait-on, armer
+dix mille cavaliers, tous gens résolus et redoutés.
+Peu de temps après, ils s'emparèrent de
+<i>Sour</i> (Tyr), et ils firent de ce village leur entrepôt
+maritime: en 1771, ils servirent utilement
+Ali-Bek et Dâher contré les Ottomans. Mais pendant
+leur absence, l'émir Yousef ayant armé les
+Druzes, vint saccager leur pays. Il était devant le
+château de Djezîn, quand les Motouâlis revenant
+de Damas, apprirent la nouvelle de cette invasion.
+Au récit des barbaries qu'avaient commises les
+Druzes, un corps avancé de 500 hommes seulement
+fut tellement saisi de rage, qu'il poussa sur-le-champ
+vers l'ennemi, résolu de périr en se vengeant. Mais
+la surprise et le désordre qu'ils jetèrent, et la
+discorde qui régnait entre les factions de Mansour
+et de Yousef, favorisèrent cette man&oelig;uvre désespérée,
+au point que toute l'armée, composée de
+vingt-cinq mille hommes, subit la déroute la plus
+complète. Dans les années suivantes, les affaires
+de Dâher ayant pris une fâcheuse tournure, les
+Motouâlis se refroidirent pour lui; enfin ils l'abandonnèrent
+dans la catastrophe où il perdit la
+vie. Mais ils ont porté la peine de leur imprudence
+sous l'administration du pacha qui lui a succédé.
+Depuis l'année 1777, Djezzâr, maître d'<i>Acre</i> et
+de <i>Saïde</i>, n'a cessé de travailler à leur perte. Sa
+persécution les força en 1784 de se réconcilier
+avec les Druzes et de faire cause commune avec<a name="page_432" id="page_432"></a>
+l'émir Yousef, pour lui résister. Quoique réduits
+à moins de 700 fusils, ils firent plus dans cette
+campagne que 15 à 20,000 Druzes et Maronites
+rassemblés sous Dair-el-Qamar. Eux seuls enlevèrent
+le lieu fort de <i>Mar-Djêbaa</i>, et passèrent
+au fil du sabre 50 à 60 <i>Arnautes</i><a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a> qui le gardaient.
+Mais la mésintelligence des chefs druzes
+ayant fait avorter toutes les opérations, le pacha
+a fini par s'emparer de toute la vallée et de la
+ville même de Balbek. A cette époque, on ne
+comptait pas plus de 500 familles de Motouâlis,
+qui se sont réfugiées dans l'Anti-Liban et dans
+le Liban des Maronites; et désormais proscrites
+de leur sol natal, il est probable qu'elles finiront
+par s'anéantir, et par emporter avec elles le nom
+même de cette nation.</p>
+
+<p>Tels sont les peuples particuliers qui se trouvent
+compris dans l'enceinte de la Syrie. Le reste de
+la population qui forme la plus grande masse,
+est, comme je l'ai dit, composé de Turks, de Grecs,
+et de la race arabe. Il me reste à faire un tableau
+de la distribution géographique du pays, selon
+l'administration turke, et à y joindre quelques
+considérations générales sur le résultat des forces
+et des revenus, sur la forme du gouvernement,
+et enfin sur le caractère et les m&oelig;urs de ces
+peuples.<a name="page_433" id="page_433"></a></p>
+
+<p>Mais avant de passer à ces objets, je crois devoir
+donner une idée des mouvements qui ont
+failli dans ces derniers temps causer une révolution
+importante, et susciter en Syrie une puissance
+indépendante: je veux parler de l'insurrection
+du chaik <i>Daher</i>, qui pendant plusieurs années
+a attiré les regards des politiques. Un exposé
+succinct de son histoire sera d'autant plus intéressant,
+qu'il est neuf, et que ce que l'on en a appris
+par les nouvelles publiques, a été peu propre à
+donner une idée juste de l'état des affaires dans
+ces pays éloignés.</p>
+
+<p class="csp">FIN DU TOME PREMIER.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="TABLE DES MATIÈRES">
+
+<tr><th colspan="2" align="center"><a name="CONTENTS" id="CONTENTS"></a><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a><big>TABLE DES MATIÈRES</big></th></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center">CONTENUES DANS CE VOLUME.</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><big><a href="#ETAT_PHYSIQUE_E">ÉTAT PHYSIQUE DE L'ÉGYPTE.</a></big></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="right">Page.</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap"><big><big>C</big></big>hapitre premier.</span>&mdash;De l'Égypte en général, et de la
+ville d'Alexandrie </td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;Du Nil, et de l'extension du Delta</td><td align="right"><a href="#page_014">14</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. III.</span>&mdash;De l'exhaussement du Delta</td><td align="right"><a href="#page_027">27</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. IV.</span>&mdash;Des vents et de leurs phénomènes</td><td align="right"><a href="#page_044">44</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. V.</span>&mdash;Du climat et de l'air</td><td align="right"><a href="#page_054">54</a></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><big><a href="#ETAT_POLITIQUE_E">ÉTAT POLITIQUE DE L'ÉGYPTE.</a></big></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>.&mdash;Des diverses races des habitants de
+l'Égypte</td><td align="right"><a href="#page_059">59</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;Précis de l'histoire des Mamlouks</td><td align="right"><a href="#page_080">80</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. III.</span>&mdash;Précis de l'histoire d'Ali-Bek</td><td align="right"><a href="#page_092">92</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. IV.</span>&mdash;Précis des événements arrivés depuis la
+mort d'Ali-Bek jusqu'en 1785</td><td align="right"><a href="#page_114">114</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. V.</span>&mdash;État présent de l'Égypte</td><td align="right"><a href="#page_129">129</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. VI.</span>&mdash;Constitution de la milice des Mamlouks</td><td align="right"><a href="#page_131">131</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. Vêtements des Mamlouks</span> </td><td align="right"><a href="#page_134">134</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Équipage des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_136">136</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. Armes des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_138">138</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ IV. Éducation et exercices des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_140">140</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ V. Art militaire des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_142">142</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VI. Discipline des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_144">144</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VII. M&oelig;urs des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_146">146</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VIII. Gouvernement des Mamlouks</span></td><td align="right"><a href="#page_147">147</a><a name="page_435" id="page_435"></a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap</span>. VII</td><td align="right"><a href="#page_149">149</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. État du peuple en Égypte</span></td><td align="right"><a href="#page_149"><i>ibid.</i></a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Misère et famine des dernières années</span></td><td align="right"><a href="#page_152">152</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. État des arts et des esprits</span></td><td align="right"><a href="#page_162">162</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. VIII.</span>&mdash;État du commerce</td><td align="right"><a href="#page_163">163</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. IX.</span>&mdash;De l'isthme de Suez, et de la jonction de
+la mer Rouge à la Méditerranée</td><td align="right"><a href="#page_166">166</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. X.</span>&mdash;Des douanes et des impôts.</td><td align="right"><a href="#page_175">175</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Du commerce des Francs au Kaire</span> </td><td align="right"><a href="#page_178">178</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. XI.</span>&mdash;De la ville du Kaire</td><td align="right"><a href="#page_183">183</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Population du Kaire et de l'Égypte</span></td><td align="right"><a href="#page_186">186</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. XII.</span>&mdash;Des maladies de l'Égypte</td><td align="right"><a href="#page_189">189</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. De la perte de la vue</span></td><td align="right"><a href="#page_189"><i>ibid.</i></a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. De la petite-vérole</span> </td><td align="right"><a href="#page_193">193</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. De la peste</span> </td><td align="right"><a href="#page_199">199</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. XIII.</span>&mdash;Tableau résumé de l'Égypte</td><td align="right"><a href="#page_203">203</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Des exagérations des voyageurs</span> </td><td align="right"><a href="#page_210">210</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. XIV.</span> Des ruines et des pyramides</td><td align="right"><a href="#page_213">213</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">Note</span></td><td align="right"><a href="#page_226">226</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><big><a href="#ETAT_PHYSIQUE_S">ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.</a></big></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chapitre</span> I<sup>er</sup>.&mdash;Géographie et histoire naturelle de la
+Syrie</td><td align="right"><a href="#page_258">258</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. Aspect de la Syrie</span> </td><td align="right"><a href="#page_260">260</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Des montagnes</span> </td><td align="right"><a href="#page_261">261</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. Structure des montagnes</span> </td><td align="right"><a href="#page_269">269</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ IV. Volcans et tremblements</span> </td><td align="right"><a href="#page_271">271</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ V. Des sauterelles</span> </td><td align="right"><a href="#page_273">273</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VI. Qualités du sol</span> </td><td align="right"><a href="#page_275">275</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VII. Des rivières et des lacs</span> </td><td align="right"><a href="#page_276">276</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ VIII. Du climat</span> </td><td align="right"><a href="#page_279">279</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ IX. Qualités de l'air</span> </td><td align="right"><a href="#page_286">286</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ X. Qualités des eaux</span> </td><td align="right"><a href="#page_288">288</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ XI. Des vents</span> </td><td align="right"><a href="#page_289">289</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;Considérations sur les phénomènes des vents,
+des nuages, des pluies, des brouillards et du tonnerre&nbsp; &nbsp; &nbsp; </td><td align="right"><a href="#page_292">292</a><a name="page_436" id="page_436"></a></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><big><a href="#ETAT_POLITIQUE_S">ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE.</a></big></td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chapitre I</span><sup>er</sup>.&mdash;Des habitants de la Syrie</td><td align="right"><a href="#page_314">314</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.</td><td align="right"><a href="#page_324">324</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. Des Turkmans</span></td><td align="right"><a href="#page_324"><i>ibid.</i></a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Des Kourdes</span></td><td align="right"><a href="#page_326">326</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. Des Arabes-Bédouins</span></td><td align="right"><a href="#page_330">330</a></td></tr>
+
+<tr><td><span class="smcap">Chap. III.</span>&mdash;Des peuples agricoles de la Syrie</td><td align="right"><a href="#page_363">363</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ I. Des Ansârié</span></td><td align="right"><a href="#page_363"><i>ibid.</i></a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ II. Des Maronites</span></td><td align="right"><a href="#page_369">369</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ III. Des Druzes</span></td><td align="right"><a href="#page_388">388</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ IV. Du gouvernement des Druzes</span></td><td align="right"><a href="#page_411">411</a></td></tr>
+
+<tr><td><span style="margin-left: 1em;">§ V. Des Motouâlis</span></td><td align="right"><a href="#page_427">427</a></td></tr><tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#NOTES">Notes</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><small>FIN DE LA TABLE.</small><a name="page_437" id="page_437"></a></td></tr>
+</table>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill_sphyinx_lg.png">
+<img src="images/ill_sphyinx_sml.png" width="550" height="353" alt="VUE DE SPHYINX" title="VUE DE SPHYINX" /></a>
+<br />
+<span class="caption">VUE DE SPHYINX</span>
+</p>
+
+<p><a name="page_438" id="page_438"></a></p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill_pyramides_lg.png">
+<img src="images/ill_pyramides_sml.png" width="550" height="361" alt="VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ" title="VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ" /></a>
+<br />
+<span class="caption">VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ</span>
+</p>
+
+<p><a name="page_439" id="page_439"></a></p>
+
+<p class="figcenter">
+<a href="images/ill_carte_lg.png">
+<img src="images/ill_carte_sml.png" width="420" height="550" alt="CARTE DE L&#39;ÉGYPTE" title="CARTE DE L&#39;ÉGYPTE" /></a>
+<br />
+<span class="caption">CARTE DE L&#39;ÉGYPTE</span>
+</p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb"><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Vulgò</i>, raquette, arbre à cochenille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le calcul le plus suivi à Alexandrie porte la hauteur
+du fût, y compris le chapiteau, à 96 pieds, et la circonférence
+à 28 pieds 3 pouces.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Ras el-tin: prononcez, <i>tîne</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Prononcez <i>kalidge</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> En arabe <i>el qali</i>, dont on a fait le nom du sel al-kali.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ces coquillages sont surtout des hérissons, des volutes,
+des bivalves, et une espèce en forme de lentilles. Voyez le
+docteur Shaw, <i>Voyage au Levant</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Celui-là est gris, taché de noir et quelquefois de rouge.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Chaque tribu a ses routes particulières, pour éviter les
+disputes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> D'ailleurs il n'existe pas dix arbres dans ce désert, et
+il paraît incapable d'en produire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Ils l'appellent <i>saint</i>, <i>béni</i>, <i>sacré</i>; et lors des nouvelles
+eaux, c'est-à-dire de l'ouverture des canaux, on voit les
+mères plonger les enfants dans le courant, avec le préjugé
+que ces eaux ont une vertu purifiante et divine, telle que la
+supposèrent les anciens à tous les fleuves.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> On se sert, pour cet effet, d'amandes amères, dont on
+frotte le vase, et alors elle est réellement légère et bonne.
+Mais il n'y a que la soif, ou la prévention, qui puisse la mettre
+au-dessus de nos fontaines et de nos grandes rivières,
+telles que la Seine et la Loire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Herod.</i>, lib. II, p. 105, édit. Wesseling, in-fol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Lettres sur l'Égypte</i>, tom. 1, p. 16.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Geogr. Strabonis, interpret. Casaubon.</i> édit. 1707,
+lib. XVII. p. 1152.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Voyez l'excellent <i>Mémoire de d'Anville sur l'Égypte</i>,
+in-4º, 1765, p. 77.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Odyssée, liv. IV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Herod.</i>, lib. II, p. 106 et 107.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Il ne s'en faut que de 1,300 toises.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> On peut reprocher à Homère de n'être pas exact, quand
+il dit que le Phare était vis-à-vis du Nil; mais pour l'excuser
+on peut dire que, parlant de l'Égypte comme du bout
+du monde, il n'a pas dû se piquer d'une précision stricte. En
+second lieu, la branche Canopique allait jadis par les lacs
+s'ouvrir près d'Abouqir; et si, comme la vue du terrain me
+le fait penser, elle passa jadis à l'ouest même d'Abouqir, qui
+aurait été une île, Homère a pu dire, avec raison, que le
+Phare était vis-à-vis du Nil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Voyez <i>Voyage en Arabie</i>, par C. Niebuhr, in-4º, qu'il
+faut distinguer de la <i>Description de l'Arabie</i>, par le même,
+2 vol. in-4º.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Lib. II, p. 123.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Voyez <i>Voyage pittoresque de la Grèce</i>, tom. <span class="smcap">II.</span></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Cette position convient beaucoup à Bolbitine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Lettre</i> 1, p. 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Herod.</i>, lib. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> En effet, on serait plus porté, sur l'inspection de la
+carte, à croire que ce fut là jadis le cours du fleuve; quant
+aux pétrifications de mâts et de vaisseaux entiers dont parle
+Siccard, elles auraient bien besoin, pour être crues, d'être
+constatées par des voyageurs plus éclairés que ce missionnaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Pag. 12 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Lettre 1</i>, p. 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Lib. II, p. 109.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Lib. XVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> J'en ai mesuré plusieurs avec un pied-de-roi de cuivre,
+mais j'ai trouvé qu'elles variaient toutes depuis une jusqu'à
+3 lignes. Le drââ Stambouli a 28 doigts, ou 24 pouces moins
+une ligne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> En arabe, <i>meqiâs, instrument mesureur, mesuroir</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Le docteur Pocoke, qui a fait plusieurs bonnes observations
+sur le Nil, s'est tout-à-fait perdu dans l'explication du
+texte de Kâlkâchenda: il a cru, sur un premier passage louche,
+que le nilomètre du temps d'Omar n'était que de douze coudées;
+et il a bâti sur cette erreur un édifice de conjectures
+fausses. <i>Voyage de Pocoke</i>, tom. <span class="smcap">II</span>, p. 278.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Voyage en Arabie</i>, tom. 1, p. 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Le 17 mai, la colonne avait onze pieds hors de l'eau,
+le 3 juin elle en avait onze et demi; donc en dix-sept jours il
+y eut une demi-coudée. <i>Voyage de Pocoke</i>, tom. <span class="smcap">II</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Le lit du fleuve s'est exhaussé lui-même comme le reste
+du terrain.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Dans le bas Delta, on arrose par le moyen des roues,
+parce que l'eau est à fleur de terre; mais dans le haut Delta,
+il faut établir des chapelets sur les roues, ou élever l'eau par
+des potences mobiles. On en voit beaucoup sur la route de
+Rosette au Kaire, et l'on se convaincra que ce travail pénible
+a un effet très-borné.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Herod.</i>, lib. II. Cette anecdote chagrine beaucoup les
+chronologistes modernes, qui placent Sésostris avant Moïse,
+au temps duquel les chariots subsistaient encore; mais ce n'est
+pas la faute d'Hérodote, si l'on n'a pas entendu son système
+de chronologie, le meilleur de l'antiquité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Il serait curieux de constater en quelle proportion il
+continue jusqu'à Asouan. Des Coptes que j'ai interrogés à ce
+sujet, m'ont assuré qu'il était infiniment plus élevé dans tout
+le Saïd qu'au Kaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Hérod.</i>, lib. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Cette quantité de canaux est une raison qui peut faire
+varier les degrés de l'inondation: car s'il y en a beaucoup,
+et qu'ils soient profonds, l'eau s'écoulera plus vite, et s'élèvera
+moins; s'il y en a peu, et qu'ils soient superficiels, il arrivera
+le contraire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Depuis la publication de ce voyage, l'on m'a fait connaître
+un mémoire de Fréret (Acad. des Inscrip., tom. <span class="smcap">XVI</span>),
+dans lequel ces questions se trouvent avoir été débattues dès
+1745. Dans ce Mémoire, ce savant critique, attaquant de
+front le récit d'Hérodote et le témoignage des prêtres égyptiens, prétend que le Delta n'a subi aucun changement depuis
+les siècles les plus reculés: il fonde ses raisons contre son accroissement,
+sur la position des villes de <i>Tanis</i>, de <i>Damiât</i>
+et de <i>Rosette</i>, mais les faits qu'il cite sont vagues, et la différence
+de la mesure de Niebuhr en excès sur celle d'Hérodote,
+est un argument péremptoire contre son sentiment. A l'égard
+de son exhaussement, il prouve par plus d'auteurs que je n'en
+ai cités, que depuis Moeris jusqu'à la fin du quinzième siècle,
+l'inondation n'a pas cessé d'être la même: ce n'est que depuis
+ce temps que les voyageurs ont parlé d'une inondation de 22
+et 23 coudées. Le prince Radzivil est le premier qui en ait
+fait mention en l'année 1583. Fréret, rejetant son témoignage
+et celui des autres, soutient que l'inondation est toujours la
+même, et que la différence des anciens aux modernes vient
+de ce que les uns comptent depuis le fond de l'eau, pendant
+que les autres ne comptaient que depuis la surface des eaux
+basses. Il invoque les observations de Shaw et de Pocoke;
+mais en appuyant sa conséquence, elles démentent son explication:
+en effet, d'après ces observations, la crue du Nil au-dessus
+des plus basses eaux fut en 1714 de 10 coudées 26
+doigts, qui, jointes à 5 coudées et quelques doigts qu'avait
+déja le fleuve, donnent 16 coudées et quelques doigts au-dessus
+du fond: en 1715 la crue au-dessus des basses eaux
+fut de 10 coudées, qui, jointes à 6 coudées qu'avaient déja les
+eaux, forment 16 coudées: en 1738 elle fut de 11 coudées
+15 doigts, qui, jointes à 5 qu'avait le fleuve, font 16 coudées,
+et non pas 20, comme le dit Fréret, p. 353. Donc les
+anciens ont compté comme nous depuis le fond, et l'état reste
+le même que de tout temps. En se trompant à cet égard,
+Fréret rapporte un fait qui, s'il est vrai, est le n&oelig;ud de l'énigme;
+car il dit avoir vu une coudée du nilomètre qui n'a
+que 15 pouces 8 lignes de France; or 22 coudées de 15 pouces
+8 lignes font 344 pouces 8 lignes, tandis que 16 coudées en
+donnent 328, ce qui ne laisse qu'un pied 4 pouces de différence;
+en sorte qu'il serait possible que cette nouvelle coudée
+fût une innovation des Turks, et que le méqîas portât plusieurs
+espèces de coudées. Du reste il n'a point compris l'altération
+d'Omar, citée par <i>Kâlkâchenda</i>; et il est loin de
+résoudre les 8 coudées de Moeris, en disant qu'elles proviennent
+de la dérivation de Soulac. Ainsi, sans déroger au respect
+dû à Fréret, je persiste dans mes conclusions.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> On l'assigne au 19 juin précis, mais il serait difficile
+d'en déterminer les premiers instans aussi rigoureusement
+que le veulent faire les Coptes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Cependant Démocrite l'avait devinée. Voyez l'<i>Histoire</i>
+de Diodore de Sicile, liv. II. Je suis même porté à croire
+qu'Homère en a eu connaissance; car l'épithète qu'il donne
+au Nil (<i>diipetès</i>, tirant son origine du ciel) est une allusion
+sensible aux pluies: et j'en conclus que les anciens prêtres
+égyptiens ont eu une <i>physique</i> plus étendue que l'on ne pense;
+et que les traditions qui avaient cours dans la Grèce, n'étaient
+qu'une émanation de leurs livres sacrés.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Lorsqu'il tombe de la pluie en Égypte et en Palestine,
+c'est une joie générale de la part du peuple; il s'assemble
+dans les rues, il chante, il s'agite et crie à pleine tête, <i>Ya,
+allah! ya mobârek!</i> c'est-à-dire: <i>O dieu! ô béni! etc.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> En arabe, <i>kamsîn</i>; mais le <i>k</i> représente le <i>jota</i> espagnol,
+ou <i>ch</i> allemand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Les Arabes du désert les appellent <i>semoum</i> ou <i>poison</i>;
+et les Turks <i>châmyelé</i> ou vent de Syrie, dont on a fait vent
+<i>samiel</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> L'astronome Beauchamp a souvent observé 37 et 38
+degrés à Basra, et cette chaleur a lieu sur la plupart des
+plages de la Perse, de l'Arabie et de l'Inde.&mdash;Trente-deux et
+33 degrés, qui sont la chaleur du sang, sont très-fréquents en
+Floride et en Géorgie (d'Amérique). Ainsi l'Égypte ne peut
+se classer que dans les pays de moyenne chaleur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Cependant il faut observer que l'air, sur la côte, est infiniment
+moins sec qu'en remontant dans les terres; aussi ne
+peut-on laisser, à Alexandrie et à Rosette, du fer exposé 24
+heures à l'air, qu'il ne soit tout rouillé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> En arabe, <i>magârbe</i>, pluriel de <i>magrebi</i>, homme de
+<i>garb</i>, ou <i>couchant</i>: ce sont nos <i>Barbaresques</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> En Arabe, <i>bedâoui</i>, formé de <i>bîd, désert, pays sans
+habitations</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> D'autant mieux qu'on les trouve au Saïde dès avant Dioclétien;
+et qu'il paraît que le Saïde fut moins rempli par les
+Grecs que le Delta.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> En effet, j'observe que la figure des nègres représente
+précisément cet état de contraction que prend notre visage
+lorsqu'il est frappé par la lumière et par une forte réverbération
+de chaleur. Alors le sourcil se fronce; la pomme des
+joues s'élève; la paupière se serre; la bouche fait la <i>moue</i>.
+Cette contraction des parties mobiles n'a-t-elle pas pu et dû
+à la longue influer sur les parties solides, et mouler la charpente
+même des os? Dans les pays froids, le vent, la neige,
+l'air vif opèrent presque le même effet que l'excès de lumière
+dans les pays chauds: et nous voyons que presque tous les
+sauvages ont quelque chose de la tête du nègre; ensuite viennent
+les coutumes de mouler la tête des enfants, et même le
+genre de coiffure, qui, par exemple, chez les Tartares étant
+un bonnet haut, lequel serre les tempes et relève le sourcil,
+me semble la cause du <i>sourcil de chèvre</i> qu'on remarque chez
+les Chinois et les Kalmouks: dans les zones tempérées et chez
+les peuples qui habitent sous des toits, ces diverses circonstances
+n'ayant pas lieu, les traits se montrent allongés par le
+repos des muscles, et les yeux à fleur de tête, parce qu'ils
+sont protégés contre l'action de l'air.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Lib. <span class="smcap">II</span>, p. 150.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Cette observation qui, lors de la publication de ce voyage,
+en 1787, sembla plutôt neuve et piquante que fondée en vérité,
+se trouve aujourd'hui portée à l'évidence par des faits
+eux-mêmes aussi piquants que décisifs. Blumenbach, professeur
+très-distingué d'anatomie à Gottingue, a publié en 1794
+un mémoire duquel il résulte:
+</p><p>
+1º Qu'il a eu l'occasion de disséquer plusieurs momies
+égyptiennes.
+</p><p>
+2º Que les crânes de ces momies appartiennent à trois différentes
+races d'hommes, savoir: l'une, la race éthiopienne
+caractérisée par les joues élevées, les lèvres épaisses, le nez
+large et épaté, les prunelles saillantes; ainsi, ajoute-t-il, que
+Volney nous représente les Coptes d'aujourd'hui.
+</p><p>
+La seconde race qui porte le caractère des Hindous, et la
+troisième qui est mixte et participe des deux premières.
+</p><p>
+Le docteur Blumenbach cite aussi, en preuve de la première
+race, le sphinx gravé dans Norden, auquel les plus savants
+antiquaires n'avaient pas fait attention jusque-là. J'y
+ajoute en cette édition pour nouveau témoin, le même sphinx
+dessiné par l'un des artistes les plus distingués de nos jours,
+M. Cassas, auteur du <i>Voyage pittoresque de la Syrie, de l'Egypte,
+etc.</i> L'on y remarquera, outre des proportions gigantesques,
+une disposition de traits qui établit de plus en plus
+ce que j'ai avancé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Voyez <i>le Dict. copte</i>, par Lacroze.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Il n'y a pas jusqu'au savant Pocoke qui, expliquant si
+bien les livres, ne put jamais se passer d'interprète. Récemment,
+Vonhaven, professeur d'arabe en Danemarck, ne put
+pas entendre même le <i>salam alai kom</i> (le bonjour), lorsqu'il
+vint en Égypte; et son compagnon, le jeune Forskal, au
+bout d'un an, fut plus avancé que lui.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Pour faire sentir ces différences à la lecture, il faut appeler
+les lettres une à une.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Pas dans tous les cas, mais après l'<i>o</i> et l'<i>u</i>, comme dans
+<i>buch</i>, un livre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Lorsque les voyageurs français qui font actuellement le
+tour du monde seront revenus, on verra la confusion qu'apportera
+dans leurs récits la variété des orthographes anglaise
+et française.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Le lecteur curieux de ce genre d'étude peut consulter
+un ouvrage que j'ai publié pour remplir l'objet que j'indique
+ici. Il est intitulé <i>Simplification des langues orientales</i>, in-8º,
+et se trouve chez Bossange frères, libraires, rue de Seine,
+nº 12, à Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> <i>Estân</i> est un terme persan qui signifie <i>pays</i>, et s'applique
+en finale aux noms propres; ainsi l'on dit <i>Arab-estân</i>,
+<i>Frank-estân</i>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> En 834.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Qui se plaît en Dieu.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Cette différence du <i>t</i> à l'<i>s</i>, vient de ce que la lettre originale
+est le <i>th</i> anglais, que les étrangers traduisent tantôt <i>t</i>,
+tantôt <i>s</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> En 1239, Holagou-kan, descendant de Djenkiz, abolit
+le kalifat dans la personne de <i>Mostâzem</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Ou 972, selon d'Herbelot.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Commandant par ordre de Dieu.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Nos anciens en firent <i>soldan</i> et soudan, par le changement
+fréquent d'<i>ol</i> en <i>ou</i>; fol, <i>fou</i>; mol, <i>mou</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Mamlouk</i>, participe passif de <i>malak</i>, posséder, signifie
+<i>l'homme possédé</i> en propriété; ce qui a le sens d'<i>esclave</i>;
+mais cette espèce est distinguée des esclaves domestiques,
+ou noirs, qu'on appelle <i>abd</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> L'histoire de ce premier empire des Mamlouks, et en
+général celle de l'Égypte depuis l'invasion des Arabes, a laissé
+jusqu'à ce jour une lacune dans nos connaissances: néanmoins
+il existe à la bibliothèque nationale deux manuscrits
+arabes capables de satisfaire notre curiosité à cet égard. La
+découverte en est due à M. Venture, interprète des langues
+orientales, qui aujourd'hui accompagne le général Buonaparte,
+et qui dans nos relations d'amitié et d'estime m'en a
+montré une traduction presque achevée. Il est à désirer qu'elle
+soit un jour publiée; mais comme le moment en paraît encore
+reculé, je crois faire une chose agréable aux lettres et à l'amitié,
+en insérant une notice de ces manuscrits que le lecteur
+trouvera à la fin de l'article de l'Égypte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Chaik</i> signifie proprement un <i>vieillard, senior populi</i>;
+il a pris la même acception en Orient que parmi nous; et il
+désigne un <i>seigneur</i>, un commandant.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Les femmes des Mamlouks sont, comme eux, des esclaves
+transportées de Géorgie, de Mingrelie, etc. On parle
+toujours de leur beauté, et il faut y croire sur la foi de la renommée.
+Mais un Européen qui n'a été qu'en Turkie n'a pas
+le droit d'en rendre témoignage. Ces femmes y sont encore
+plus invisibles que les autres, et c'est sans doute à ce mystère
+qu'elles doivent l'idée qu'on se fait de leur beauté. J'ai eu
+occasion d'en demander des nouvelles à l'épouse d'un de nos
+négociants au Kaire, à laquelle le commerce des galons et
+des étoffes de Lyon ouvrait tous les <i>harem</i>. Cette dame, qui
+a plus d'un droit d'en bien juger, m'a assuré que sur 1,000
+à 1,200 femmes d'élite qu'elle a vues, elle n'en a pas
+trouvé 10 qui fussent d'une vraie beauté; mais les Turks ne
+sont pas si difficiles; pourvu qu'une femme soit blanche, elle
+est belle; si elle est grasse, elle est admirable. <i>Son visage
+est comme la pleine lune; ses hanches sont comme des coussins</i>,
+disent-ils pour exprimer le superlatif de la beauté. On
+peut dire qu'ils la mesurent au quintal. Ils ont d'ailleurs un
+proverbe remarquable pour les physiciens: <i>Prends une
+blanche pour tes yeux; mais pour le plaisir, prends une Égyptienne</i>.
+L'expérience leur a prouvé que les femmes du Nord
+sont réellement plus froides que celles du Midi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Hippocrates, lib. de Aere, Locis et Aquis.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Ce pays fut de tout temps une pépinière d'esclaves: il
+en fournissait aux Grecs, aux Romains et à l'ancienne Asie.
+Mais n'est-il pas singulier de lire dans Hérodote que jadis la
+Colchide (aujourd'hui la Géorgie) reçut des habitants noirs
+de l'Égypte, et de voir qu'aujourd'hui elle lui en rende de si
+différents?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Les corps militaires des janissaires, azâbs, etc., étaient
+commandés par des kiâyas, qui, après un an d'exercice, se
+démettaient de leur emploi, et devenaient vétérans, avec voix
+au <i>diouân</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> J'avais depuis long-temps rédigé cet article, lorsque
+Savary a publié deux nouveaux volumes sur l'Égypte, dans
+l'un desquels se trouve la vie de ce même Ali-bek. Je comptais
+y trouver des récits propres à vérifier ou à redresser les
+miens; mais quel a été mon étonnement de voir que nous
+n'avons presque rien de commun! Cette diversité m'a été d'autant
+plus désagréable, que déja ne m'étant pas trouvé du
+même avis sur d'autres objets, il pourra sembler à bien des
+lecteurs que je prends à tâche de contrarier ce voyageur. Mais,
+outre que je ne connais point la personne de Savary, je proteste
+que de telles partialités n'entrent point dans mon caractère.
+Par quel accident arrive-t-il donc qu'ayant été sur les
+mêmes lieux, ayant dû voir les mêmes témoins, nos récits
+soient si divers? J'avoue que je n'en vois pas bien la raison:
+tout ce que je puis assurer, c'est que pendant 6 mois que j'ai
+vécu au Kaire, j'ai interrogé avec soin ceux de nos négociants et
+des marchands chrétiens à qui une longue résidence et un esprit
+sage m'ont paru donner un témoignage plus authentique. Je
+les ai trouvés d'accord sur les faits principaux, et j'ai eu l'avantage
+d'entendre confirmer leurs récits par un négociant
+vénitien (C. Rosetti), qui a été l'un des conseillers intimes
+d'Ali-bek, et le promoteur de ses liaisons avec les Russes, et
+de ses projets sur le commerce de l'Inde. Dans la Syrie, j'ai
+trouvé une foule de témoins oculaires des événements communs
+au chaik Dâher et à Ali-bek, et j'ai pu juger du degré
+d'instruction de mes auteurs d'Égypte. Pendant huit mois
+que j'ai demeuré chez les Druzes, j'ai appris de l'évêque
+d'Alep, alors évêque d'Acre, mille particularités d'autant plus
+certaines, que le ministre de Dâher, <i>Ibrahim-Sabbâr</i>, était
+fréquemment dans sa maison. En Palestine, j'ai vécu avec des
+chrétiens et des musulmans qui ont commandé des troupes de
+Dâher, fait le premier siége de Yâfa avec Ali-bek, et soutenu
+le second contre Mohammad-bek. J'ai vu les lieux, j'ai entendu
+les témoins; j'ai reçu des notes historiques de l'agent
+de Venise à <i>Yâfa</i>, qui a essuyé sa part de tous les troubles.
+Voilà les matériaux sur lesquels j'ai rédigé ma narration. Ce
+n'est pas que je n'aie trouvé quelques <i>variantes</i> de circonstances:
+quels faits n'en ont pas? La bataille de Fontenoi n'a-t-elle
+pas dix versions différentes? Il suffit d'obtenir les principaux
+résultats, d'admettre les plus grandes probabilités, et
+j'ai pu apprendre par moi-même, en cette occasion, combien
+la stricte vérité des faits historiques est difficile à établir.
+</p><p>
+Ce n'est pas non plus que je n'aie entendu quelques-uns
+des récits de Savary; et lui-même ne peut être taxé de les
+avoir imaginés; car sa narration est, mot pour mot, celle d'un
+livre anglais imprimé en 1783, et intitulé <i>Précis de la révolte
+d'Ali-bek</i>*, quoiqu'il n'y ait que quarante pages consacrées à
+ce sujet, et que le reste ne traite que de lieux communs, de
+m&oelig;urs et de géographie. J'étais au Kaire lorsque les papiers
+publics rendirent compte de cet ouvrage; et je me rappelle
+bien que lorsque nos négociants entendirent parler d'une
+Marie, femme d'Ali-bek; d'un Grec Dâoud, père de ce commandant;
+d'une reconnaissance comme celle de Joseph, ils
+se regardèrent avec étonnement, et finirent <i>par rire des
+contes qu'on faisait en Europe</i>. Ainsi le facteur anglais, qui
+était en Égypte en 1771, a beau réclamer l'autorité du kiâya
+d'Ali-bek et d'une foule de beks qu'il a consultés <i>sans savoir
+l'arabe</i>, on ne peut le regarder comme bien instruit. Je le
+suspecte d'autant plus d'erreur, qu'il débute par une faute
+impardonnable, en disant que le pays d'<i>Abaza</i> est la même
+chose qu'<i>Amasée</i>, puisque l'un est une contrée du Caucase,
+en tirant vers le Kuban, et l'autre une ville de l'ancienne
+Cappadoce ou Natolie moderne.
+</p><p>
+* An account of the history of the revolt of Ali-bek, etc. <i>London</i>, 1783, 1 vol. in-8º.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Les Turks estiment en premier lieu les esclaves Tchercasses
+ou Circassiens, puis les Abazans; 3º les Mingreliens;
+4º les Géorgiens; 5º les Russes et les Polonais; 6º les Hongrois
+et les Allemands; 7º les Noirs; et enfin les derniers de
+tous sont les Espagnols, les Maltais et autres Francs, qu'ils
+déprisent comme étant ivrognes, débauchés, mutins et de
+peu de travail.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Lors de sa ruine, ses piastres perdirent vingt pour cent,
+parce qu'on prétendit qu'elles étaient surchargées d'alliage.
+Un négociant en fit passer 10,000 à Marseille, et elles rendirent
+à la fonte un bénéfice assez considérable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> C. Rosetti; son frère Balthasar Rosetti devait être douanier
+de Djedda.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Peu après, les habitants de la Mekke chassèrent les
+Mamlouks du port et de la ville, et rétablirent le chérif que
+l'on avait dépossédé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Les gens de Dâher portaient ce nom, parce que le
+siége originel de l'état de Dâher était à Safad, village de
+Galilée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Prononcez <i>Sède</i>; c'est la ville qui a succédé à Sidon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> A raison du pèlerinage, dont les deux grandes caravanes
+partent du Kaire et de Damas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Tel que Sâlêh-bek.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Poignard qu'on porte à la ceinture.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Ali-bek, partant pour un exil (car il fut exilé jusqu'à
+trois fois), était campé près du Kaire, ayant un délai de 24
+heures pour payer ses dettes: un nommé Hasan, janissaire,
+à qui il devait 500 sequins (3,750 liv.), vint le trouver. Ali,
+croyant qu'il demandait son argent, commença de s'excuser;
+mais Hasan, tirant 500 autres sequins, lui dit: Tu es dans le
+malheur, prends encore ceux-ci. Ali, confondu de cette générosité,
+jura, par la tête du prophète, que s'il revenait, il
+ferait à cet homme une fortune sans exemple. En effet, à son
+retour, il le créa son fournisseur général des vivres; et
+quoiqu'on l'avertît des concussions scandaleuses de Hasan, jamais
+il ne les réprima.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Sabbâr</i> en grasseyant l'<i>r</i>, ce qui signifie <i>teinturier</i>;
+avec l'<i>r</i> ordinaire ce mot signifierait <i>sondeur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Au mois de juin 1776.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> C'est-à-dire dont il avait été patron: chez les Mamlouks,
+l'affranchi passe pour l'enfant de la <i>maison</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> 2,625,000 livres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> La formule de déposition consiste en ce mot: <i>Enzel</i>;
+c'est-à-dire, <i>descends</i> du château.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Je dis anciennes, car aujourd'hui on n'y fabrique plus
+d'acier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Voyez, <i>Voyage</i>, tom. II, État politique de la Syrie,
+chap. III, la note relative aux <i>châles</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Les négociants européens, qui ont pris goût à ce luxe,
+ne croient pas avoir une garde-robe décente quand elle ne
+passe pas 12 ou 15,000 francs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Lorsque j'étais au Kaire, des Mamlouks enlevèrent la
+femme d'un Juif qui passait le Nil avec elle. Ce Juif ayant
+fait porter des plaintes à Mourâd, ce bek répondit de sa voix
+de charretier: <i>Eh, laissez ces jeunes gens s'ébattre!</i> Le soir,
+les Mamlouks firent dire au Juif qu'ils lui rendraient sa femme
+s'il comptait 100 piastres pour <i>leurs peines,</i> et il fallut en
+passer par-là. Il est remarquable que dans les m&oelig;urs du pays,
+l'article des femmes est une chose plus sacrée que la vie
+même.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> On se rappelle que l'Égypte est un pays nu et sans bois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> En Turkie, les tombeaux, selon l'usage des anciens,
+sont toujours hors des villes; et comme chaque tombeau a
+ordinairement une grande pierre et une petite maçonnerie,
+il en résulte presque une seconde ville, que l'on pourrait appeler,
+comme jadis à Alexandrie, <i>Nécropolis, la ville des
+morts</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Ils ont contre cet usage des préjugés superstitieux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> En arabe <i>qâiem maqâm</i>, mot à mot <i>tenant lieu</i>, dont
+on a fait <i>caïmacan</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> En effet, la plupart des peuples anciens et modernes
+qui ont déployé une grande activité se trouvent être des
+montagnards. Les Assyriens, qui conquirent depuis l'Indus
+jusqu'à la Méditerranée, vinrent des montagnes d'Atourie.
+Les Kaldéens étaient originaires des mêmes contrées; les
+Perses de Cyrus sortirent des montagnes de l'Élymaïde, les
+Macédoniens, des monts Rhodope. Dans les temps modernes,
+les Suisses, les Écossais, les Savoyards, les Miquelets, les
+Asturiens, les habitants des Cévennes, toujours libres, ou difficiles
+à soumettre, prouveraient la généralité de cette règle,
+si l'exception des Arabes et des Tartares n'indiquait qu'il est
+une autre cause morale qui appartient aux plaines comme aux
+montagnes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Quand un homme est tué par un autre, la famille du
+mort exige de celle de l'assassin un <i>talion</i>, dont la poursuite
+se transmet de race en race, sans jamais l'oublier.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Quand un homme a subi cette torture sans déceler son
+argent, on dit de lui: <i>C'est un homme</i>, et ce mot l'indemnise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Souvent, sur un soupçon, ils les égorgent; et ce préjugé
+a lieu également dans la Syrie. Lorsque j'étais à Ramlé,
+un paysan se promena plusieurs jours dans le marché, ayant
+son manteau taché du sang de sa fille qu'il avait ainsi égorgée;
+le grand nombre l'approuvait: la justice turke ne se mêle
+pas de ces choses.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Cette caravane vient par terre le long du Nil; c'est
+avec elle que Bruce, Anglais, revint en 1772 de l'Abissinie,
+où il avait fait le voyage le plus hardi qu'on ait tenté dans ce
+siècle. En traversant le désert, la caravane manqua de vivres,
+et vécut pendant plusieurs jours de gomme seulement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> J'ai vu au Kaire plusieurs noirs arrivés par cette caravane,
+qui venaient du pays des <i>Foulis</i>, au nord du Sénégal,
+qui disaient avoir vu des Francs dans leurs contrées.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Espèce de bateaux qui portent une immense voile latine
+rayée de bleu et de brun comme du coutil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> En 1784, l'Égypte consommait pour 2 millions et
+demi de nos denrées, et nous en rendait pour 3 millions.
+Or, cette branche étant au moins le cinquième de tout son
+commerce, il ne peut s'évaluer à plus de 15 millions d'actif
+au total.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Les anciens ont pensé que la mer Rouge était plus élevée
+que la Méditerranée; en effet, si l'on observe que, depuis le
+canal de Qolzoum jusqu'à la mer, le Nil a encore une pente
+l'espace de 30 lieues, l'on ne croira pas cette idée si ridicule,
+encore qu'il semble que le niveau dût s'établir par le cap
+de Bonne-Espérance. Ajoutez qu'il est de fait que des vents
+continus d'un même côté élèvent les eaux sur les rives opposées:
+ainsi les vents d'est élèvent de 12 à 18 pouces le niveau
+de la mer dans les ports de Toulon, de Marseille et de la Catalogne;
+et la mousson de sud doit produire un effet semblable
+dans le canal long et étroit de la mer Rouge: mais par
+inverse la mousson de nord doit produire l'effet contraire;
+dans tous les cas l'expérience des anciens est à recommencer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Strabo, lib. XVII: or la guerre de Troie, selon des
+calculs qui me sont particuliers, correspond au temps de Salomon.
+Voyez un <i>Mémoire sur la chronologie ancienne</i>, inséré
+dans le <i>Journal des savants</i>, janvier 1782; et dans l'<i>Encyclopédie
+par ordre de matières</i>, tom. III des Antiquités.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Lib. XVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Elle resta plus de 40 jours assemblée, différant son
+départ par diverses raisons, entre autres à cause des jours
+<i>malheureux</i> dont les Turks ont la superstition comme les Romains.
+Enfin elle partit le 27 juillet, et arriva le 29 à Suez,
+ayant marché 29 heures par la route des Haouatâs, 1 lieue
+plus au sud que le lac des Pèlerins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> C'est le nom que les Provençaux donnent au dahler de
+l'Empire, d'après les Arabes, qui l'appellent <i>Riâl oboutâqà</i>,
+ou <i>père de la fenêtre</i>, à cause de son écusson, qui ressemble,
+selon eux, à une fenêtre. Le dahler vaut 5 livres 5 sous de
+France.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> En mai 1783, la flotte de Djedda, consistant en 28
+voiles, dont 4 vaisseaux percés pour 60 canons, apporta près
+de 30,000 fardes de café, qui, à raison de 370 livres la
+farde, font un poids total de 11,100,000 livres, ou 101,000
+quintaux; mais il faut observer que les demandes de cette
+année furent un tiers plus fortes qu'à l'ordinaire. Ainsi l'on
+doit compter 60 à 70,000 quintaux par an. La farde payant
+216 livres de droits à Suez, les 30,000 fardes ont rendu à la
+douane 6,480,000 livres tournois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a>
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>A Moka</td><td align="right">16</td><td>liv.</td></tr>
+<tr><td>A Suez</td><td align="right">147</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Plus</td><td align="right"
+style="border-bottom:1px solid black;">69</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right">Total des droits&nbsp; &nbsp; </td><td align="right">232</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td>Achat</td><td align="right"
+style="border-bottom:1px solid black;">236</td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right"><span class="smcap">Total</span></td><td align="right">468</td><td>&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<p>
+A quoi joignant le fret, les pertes, les déchets, on ne doit
+pas s'étonner si le café moka se vend 45 et 50 sous la livre en
+Égypte, et 3 francs à Marseille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> En général les Orientaux ont une aversion pour les
+m&oelig;urs d'Europe, qui les éloigne de toute idée d'émigration.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Les nouvelles du temps parlèrent beaucoup de ce pillage,
+à l'occasion de M. de Saint-Germain, de l'île de Bourbon,
+dont le désastre fit du bruit en France. La caravane était
+composée d'officiers et de passagers anglais et de quelques prisonniers
+français, qui étaient venus sur 2 vaisseaux débarquer
+à Suez, pour passer en Europe par la voie du Kaire.
+Les Arabes bedouins de <i>Tôr</i>, informés que ces passagers seraient
+accompagnés d'un riche chargement, résolurent de les
+piller, et les pillèrent en effet à cinq lieues de Suez. Les Européens,
+dépouillés nus comme la main, et dispersés par la
+frayeur, se partagèrent en deux bandes. Les uns retournèrent
+à Suez; les autres, au nombre de 7, croyant pouvoir arriver
+au Kaire, s'enfoncèrent dans le désert. Bientôt la fatigue, la
+soif, la faim et l'ardeur du soleil, les firent périr les uns après
+les autres. Le seul M. de Saint-Germain résista à tous ces maux.
+Pendant 3 jours et 2 nuits, il erra dans ce désert aride et nu,
+glacé du vent de nord pendant la nuit (c'était en janvier),
+brûlé du soleil pendant le jour, sans autre ombrage qu'un
+seul buisson, où il se plongea la tête parmi les épines, sans
+autre boisson que son urine. Enfin, le troisième jour, ayant
+aperçu l'eau de <i>Berket-el-Hadj</i>, il s'efforça de s'y rendre;
+mais déja il était tombé trois fois de faiblesse, et sans doute
+il fût resté à sa dernière chute, si un paysan, monté sur son
+chameau, ne l'eût aperçu d'une grande distance. Cet homme
+charitable le transporta chez lui, et l'y soigna pendant trois
+jours avec la plus grande humanité. Au bout de ce terme, les
+négociants du Kaire, informés de son aventure, firent apporter
+M. de Saint-Germain à la ville; il y arriva dans l'état le
+plus déplorable. Son corps n'était qu'une plaie; son haleine
+était celle d'un cadavre, et il ne lui restait que le souffle de la
+vie. Cependant, à force de soins et d'attentions, Charles Magallon,
+qui l'avait reçu dans sa maison, eut la satisfaction de
+le sauver, et même de le rétablir. On a beaucoup parlé, dans
+le temps, de la barbarie des Arabes, qui cependant ne tuèrent
+personne; aujourd'hui l'on doit blâmer l'imprudence des Européens,
+qui dans toute cette affaire se conduisirent comme
+des fous. Il régnait parmi eux la plus grande discorde, et ils
+avaient poussé la négligence au point de n'avoir pas un pistolet
+en état. Toutes les armes étaient au fond des caisses. D'ailleurs,
+il paraît que les Arabes n'agirent pas de leur propre
+mouvement: des personnes bien instruites assurent que l'affaire
+avait été préparée à Constantinople par la compagnie
+anglaise de l'Inde, qui voyait de mauvais &oelig;il que des particuliers
+entrassent en concurrence avec elle pour le débit des
+marchandises du Bengale; et ce qui s'est passé dans le cours
+des poursuites a prouvé la vérité de cette assertion.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Le blé est prohibé, et Pocoke remarquait en 1737 que
+cela avait nui à la culture.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Espèce de grain assez semblable aux lentilles, qui croît
+par touffes, sur un roseau de 6 à 7 pieds de haut: c'est le
+<i>holcus arundinaccus</i> de Linné.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Ils ont observé que ces avanies vont, année commune,
+à 63,000 livres tournois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Ce nom de <i>Masr</i> a les mêmes consonnes que celui de
+<i>Mesr</i>-aïm, allégué par les Hébreux; lequel, à raison de sa
+forme plurielle, semble désigner proprement les habitants du
+Delta, pendant que ceux de la Thébaïde s'appelaient <i>Benikous</i>
+ou <i>enfants de kous</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Le sultan Sélim avait assigné des bateaux pour les porter
+sans cesse à la mer; mais on a détruit cet établissement
+pour en détourner les deniers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Elle s'appelle <i>karadj</i>; <i>k</i> est ici le <i>jota</i> espagnol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> D'Anville a connu deux listes des villages de l'Égypte:
+l'une, du siècle dernier, compte 2,696 villes et villages; l'autre,
+du milieu de celui-ci, 2,395, dont 957 au Saïd, et 1,439
+dans le Delta (ce qui fait cependant, comme l'observe aussi
+d'Anville, 2,396). Le résumé que je donne est de l'année
+1783.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Les tourterelles, dont il y a une prodigieuse quantité,
+font leurs nids dans les maisons, et les enfants mêmes n'y
+touchent pas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Il faut observer que les aveugles des villages viennent
+s'établir à la mosquée des Fleurs (<i>el-Azhar</i>), où ils ont une
+espèce d'hôpital. Lazaret me paraît venir de là.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Cependant, l'histoire observe que plusieurs des Faraons
+moururent aveugles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Ils la pratiquent en insérant un fil dans la chair, ou
+en faisant respirer ou avaler de la poudre de boutons desséchée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> On peut citer en preuve les Mamlouks, qui, au moyen
+d'une bonne nourriture et d'un régime bien entendu, jouissent
+de la santé la plus robuste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a></p>
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><i>Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.</i></td></tr>
+<tr><td align="right"><span class="smcap">Virg.</span></td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> On voit souvent en Égypte pendre sur le visage des
+enfants, et même sur celui des hommes faits, de petits morceaux
+d'étoffes rouges, ou des rameaux de corail et de verre
+coloré; leur usage est de fixer, par leur couleur et leur
+mouvement, le premier coup d'&oelig;il de <i>l'envieux</i>, parce que
+c'est celui-là, disent-ils, qui <i>frappe</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Les Égyptiens et les Turks en général ont pour le
+bain d'étuve une passion difficile à concevoir dans un pays
+aussi chaud que le leur; mais elle me paraît venir moins
+des sensations que des préjugés. La loi du <i>Qôran</i>, qui
+ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir conjugal,
+est elle seule un motif très-puissant; et la vanité qu'ils
+attachent à l'exécuter en devient un autre qui n'est pas
+moins efficace. Pour les femmes, il se joint à ces motifs,
+1º que le bain est le seul lieu d'assemblée où elles puissent
+faire parade de leur luxe et se régaler de melons et fruits, de
+pâtisserie et autres friandises; 2º qu'elles croient, ainsi que
+l'a remarqué Prosper Alpin, que le bain leur donne cet embonpoint
+qui passe pour la beauté. Quant aux étrangers, leurs
+opinions diffèrent comme leurs sensations. Plusieurs négociants
+du Kaire aiment le bain, d'autres s'en sont trouvés
+maltraités, et je leur ai ressemblé. Il m'a donné des vertiges
+et des tremblements de genoux qui durèrent 2 jours. J'avoue
+qu'une eau vraiment brûlante, et qu'une sueur arrachée
+par les convulsions du poumon autant que par la chaleur,
+m'ont paru des plaisirs d'une espèce étrange, et je n'envierai
+plus aux Turks ni leur opium, ni leurs étuves, ni leurs
+<i>masseurs trop complaisants</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Le lendemain il donne toujours un lavement pour évacuer
+ce kina.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Prosper Alpin, médecin vénitien, qui écrivait en 1591,
+dit également que la peste n'est point originaire d'Égypte;
+qu'elle y vient de Grèce, de Syrie, de Barbarie; que les chaleurs
+la tuent, etc. Voyez <i>de Medicinâ Ægyptiorum</i>, p. 28.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Au Kaire, on a observé que les porteurs d'eau, sans
+cesse arrosés de l'eau fraîche qu'ils portent dans une outre
+sur leur dos, ne sont jamais attaqués de la peste: mais ici
+c'est <i>lotion,</i> et non pas humidité; d'autre part, l'astronome
+Beauchamp m'observe, dans une lettre écrite de Bagdad,
+que la peste qui précéda 1787 moissonna tous les porteurs
+d'eau de la ville. Les Européens même, malgré leurs lotions
+de vinaigre, n'échappèrent pas, et cependant l'un d'eux qui
+en but des verres entiers se sauva. Beauchamp fait d'ailleurs
+la remarque curieuse que la peste ne passe jamais dans
+la Perse, dont le climat est en général plus tempéré, et le sol
+montueux et couvert de végétaux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> L'année dernière en fait preuve, puisqu'il a éclaté dans
+Tunis une peste aussi violente qu'on en ait jamais éprouvé.
+Elle fut apportée par des bâtiments venant de Constantinople,
+qui corrompirent les gardes et entrèrent en fraude sans
+faire de quarantaine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Lorsque j'écrivais ceci en 1786, je ne connaissais pas la
+lettre d'Amrou au kalife Omar, laquelle traite précisément
+sous les mêmes rapports du même sujet. Le lecteur ne peut
+que me savoir gré de lui citer ce morceau curieux de l'éloquence
+orientale.</p>
+
+<p class="c">
+<i>Lettre du kalife Omar ebn-el-Kattâb, à Amrou, son<br />
+lieutenant en Égypte.</i>
+</p><p>
+O Amrou, fils d'el-Aâs, ce que je désire de toi, à la réception
+de cette lettre, c'est que tu me fasses de l'Égypte une
+peinture assez exacte et assez vive pour que je puisse m'imaginer
+voir de mes propres yeux cette belle contrée. Salut.
+</p>
+<p class="c">
+<i>Réponse d'Amrou.</i>
+</p><p>
+O prince des fidèles! peins-toi un désert aride, et une campagne
+magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a
+la forme d'une colline de sable, et l'autre du ventre d'un cheval
+étique ou du dos d'un chameau: voilà l'Égypte! Toutes
+ses productions et toutes ses richesses, depuis Asouan (Syène)
+jusqu'à Menchâ, viennent d'un fleuve béni qui coule avec majesté
+au milieu d'elle. Le moment de la crue et de la retraite
+de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la lune;
+il y a une époque fixe dans l'année où toutes les sources de
+l'univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel
+la Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux
+augmentent, sortent de son lit, et couvrent toute la face de l'Égypte
+pour y déposer un limon productif. Il n'y a plus de
+communication d'un village à l'autre, que par le moyen de
+barques légères, aussi nombreuses que les feuilles de palmier.
+</p><p>
+Lorsqu'ensuite arrive le moment où ses eaux cessent d'être
+nécessaires à la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans
+les bornes que le destin lui a prescrites, pour laisser recueillir
+le trésor qu'il a caché dans le sein de la terre.
+</p><p>
+Un peuple protégé du ciel, et qui comme l'abeille ne semble
+destiné qu'à travailler pour les autres, sans profiter lui-même
+du prix de ses sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la
+terre, et y dépose des semences dont il attend la fécondité du
+bienfait de cet <i>être</i> qui fait croître et mûrir les moissons.&mdash;Le
+germe se développe, la tige s'élève, l'épi se forme par le
+secours d'une rosée qui supplée aux pluies, et qui entretient
+le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante récolte
+succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi, ô prince des
+fidèles! que l'Égypte offre tour à tour l'image d'un désert
+poudreux, d'une plaine liquide et argentée, d'un marécage
+noir et limoneux, d'une prairie verte et ondoyante, d'un parterre
+orné de fleurs variées, et d'un guéret couvert de moissons
+jaunissantes: béni soit le créateur de tant de merveilles!
+</p><p>
+Trois choses, ô prince des fidèles! contribuent essentiellement
+à la prospérité de l'Égypte et au bonheur de ses habitants.
+La première, de ne point adopter légèrement des
+projets inventés par l'avidité fiscale, et tendants à accroître
+l'impôt; la seconde, d'employer le tiers des revenus à l'entretien
+des canaux, des ponts et des digues; la troisième, de ne
+lever l'impôt qu'en nature, sur les fruits que la terre produit.
+Salut.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Il y en eut un très-violent entre autres l'an 1112.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> On peut, à ce sujet, consulter les planches de <i>Norden</i>,
+qui rendent cet état sensible.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> <i>Multum mentitur qui multum vidit</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> Personne n'a moins que moi de sujets d'humeur contre
+l'Égypte: j'y ai éprouvé, de la part de nos négociants, l'accueil
+le plus généreux et le plus honnête; jamais il ne m'est
+arrivé aucun accident désagréable, pas même de mettre pied
+à terre devant les Mamlouks. Il est vrai que le plus souvent,
+et malgré la honte qu'on y attribue, je ne marchais qu'à pied
+dans les rues.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> La vue des pyramides, que je joins à cette édition, et
+qui manque aux premières, n'est pas prise du bord du fleuve
+même, qui en est trop distant, mais du bord du canal qui se
+trouve dans la plaine avant d'arriver au rocher, et qui n'est
+rempli qu'au temps de l'inondation. Le talent de l'artiste me
+paraît avoir donné dans ce dessin circonscrit l'idée la plus
+étendue et la plus exacte de ces prodigieux monuments.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> A la liste de ces différences, alléguée par Savary, il
+faut ajouter la mesure récente de Niebuhr qui donne à la
+grande pyramide 480 pieds de hauteur perpendiculaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> Je n'entends pas les seules pyramides de Djizé, mais
+toutes en général. Quelques-unes, comme celle de Bayamont,
+n'ont de rochers ni dessous, ni aux environs. Voyez <i>Pocoke</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Néanmoins je ne conteste pas à la plus grande des pyramides
+la propriété que lui a découverte l'ingénieux et savant
+Dupuis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Elle a 13 pas de long sur 11 de large, et à peu près
+autant de hauteur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> La grande pyramide elle-même en est un; mais s'il est
+constaté que le côté de sa base équivaut juste à 1 stade alexandrin
+(de 684 pieds 9 pouces 60 centièmes), et se trouve
+être exactement la 500 partie d'un degré du cercle terrestre,
+tel que nous-mêmes le connaissons; si, comme l'observe
+l'ingénieux et savant Dupuis, ses pans sont disposés
+sous un angle tel qu'à l'entrée du soleil dans les signes équinoxiaux
+son disque paraît placé au sommet pour le spectateur à genoux à la base, il faut convenir que dans la construction
+de celle-là l'on a combiné d'autres motifs. Au reste,
+ces questions seront bientôt éclaircies par les savants qui
+sont en Égypte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Voici la marche de cette étymologie. Le mot français
+<i>pyramide</i>, est le grec <i>pyramis, idos</i>; mais dans l'ancien
+grec, l'<i>y</i> était prononcé <i>ou</i>; donc il faut dire <i>pouramis</i>. Lorsque
+les Grecs, après la guerre de Troie, fréquentèrent l'Égypte,
+ils ne devaient point avoir, dans leur langue, le nom
+de cet objet nouveau pour eux; ils dûrent l'emprunter des
+Égyptiens. <i>Pouramis</i> n'est donc pas grec, mais égyptien. Or,
+il paraît constant que les dialectes de l'Égypte, qui étaient
+variés, ont eu de grandes analogies avec ceux des pays voisins,
+tels que l'Arabie et la Syrie. Il est vrai que, dans ces
+langues, <i>p</i> est une prononciation inconnue; mais il est de fait
+aussi que les Grecs, en adoptant des mots <i>barbares</i>, les altéraient
+presque toujours, et confondaient souvent un son
+avec un autre à peu près semblable. Il est de fait encore, que,
+dans des mots connus, <i>p</i> se trouve sans cesse pris pour <i>b</i>, qui
+n'en diffère presque pas. Dans cette donnée, <i>pouramis</i> devient
+<i>bouramis</i>. Or, dans le dialecte de la Palestine, <i>bour</i> signifie
+<i>toute excavation</i> en terre, une <i>citerne</i>, une <i>prison</i> proprement
+<i>souterraine</i>, un <i>sépulcre</i>. Voyez <i>Buxtorf</i>, <i>Lexicon hebr.</i>
+Reste <i>amis</i>, où l's finale me paraît une terminaison substituée
+au <i>t</i>, qui n'était point dans le génie grec, et qui faisait l'oriental,
+<i>a-mit, du mort</i>; <i>bour a-mit, caveau du mort</i>; cette substitution
+de l'<i>s</i> au <i>t</i> a un exemple dans <i>atribis</i>, bien connu
+pour être <i>atribit</i>: c'est aux connaisseurs à juger s'il est beaucoup
+d'étymologies qui réunissent autant de conditions que
+celle-ci.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Ce prince, dit-il, régna cinquante ans, et il en employa
+vingt à bâtir la pyramide. Le tiers de l'Égypte fut employé,
+par corvées, à tailler, à transporter et à élever les pierres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Il est remarquable que si l'on écrivait le nom égyptien
+allégué par les Grecs, en caractères phéniciens, on se servirait
+des mêmes lettres que nous prononçons <i>pharao</i>; l'<i>o</i> final
+est dans l'hébreu un <i>h</i>, qui à la fin des mots devient très-souvent
+<i>t</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Je ne connais rien de plus propre à figurer les pyramides,
+à Paris, que l'Hôtel des Invalides, vu du Cours-la-Reine.
+La longueur du bâtiment étant de six cents pieds, égale
+précisément la base de la grande pyramide; mais pour s'en
+figurer la hauteur et la solidité, il faut supposer que la face
+mentionnée s'élève en un triangle dont la pointe excède la hauteur
+du dôme des deux tiers de ce dôme même (il a 300
+pieds): de plus, que la même face doit se répéter sur 4
+côtés en carré, et que tout le massif qui en résulte, est plein,
+et n'offre à l'extérieur qu'un immense talus disposé, par
+gradins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Je tiens ce fait des négociants d'Acre, qui le racontent
+sur la foi d'un capitaine de Marseille, qui, dans le temps,
+chargeait du riz à Damiât.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Environ 437,000 livres. En 1780, Mourad-bek retirait de Faraskour 100,000 pataques
+ou 525,000 livres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Voilà pourquoi tout prospérait, car l'impôt foncier variable chaque année tue l'industrie
+et perd les états. (<i>Note de Volney</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Baï</i> en turkman signifie <i>riche;</i> c'est le <i>bey</i> tunisien. <i>Daï</i> ou <i>dey</i> signifie <i>brave</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Ces lettres, appelées bàtaïq, contenaient l'avis pur et simple; elles s'attachaient
+sous l'aile: elles étaient datées du lieu, du jour, de l'heure. On expédiait par duplicata:
+à l'arrivée de l'oiseau, la sentinelle le portait au sultan même, qui détachait l'écrit.
+Les pigeons bien dressés étaient hors de prix. Ces établissements étaient fort coûteux,
+mais très-utiles. On appelait les pigeons les <i>anges des rois</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Le traducteur croit que l'on a oublié un colombier à el-Arich, fondé sur la trop
+grande distance incommode au transport des pigeons.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> On suppose ici l'omission d'un colombier sur les montagnes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> C'est-à-dire vers l'an 750 avant Jésus-Christ. Voilà
+pourquoi Homère, qui écrivit au commencement de ce siècle-là,
+ne l'a point citée, quoiqu'il fasse mention des habitants
+du pays: il s'est servi du nom oriental <i>Aram</i>, altéré dans <i>Ariméén</i>,
+et <i>Erembos</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Les géographes le citent cependant quelquefois, en l'écrivant
+<i>Souria</i>, selon la traduction perpétuelle de l'<i>y</i> en <i>ou</i>
+arabe.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Prononcez <i>châm</i> et non <i>kâm</i>; et, règle générale dans
+les mots arabes que je cite, prononcez <i>ch</i> comme dans <i>charme</i>,
+fût-il à la fin du mot. D'Anville écrit <i>shâm</i>, parce qu'il suit
+l'orthographe anglaise, dans laquelle <i>sh</i> est notre <i>ch</i>: <i>El-Châm</i>
+tout seul est le nom de la ville de <i>Damas</i>, réputée
+capitale de la Syrie. J'ignore pourquoi Savary en a fait <i>El-Chams</i>,
+ville du soleil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> Dans l'antiquité, les peuples qui adoraient le soleil, lui
+rendant leur hommage au moment de son lever, se supposèrent
+toujours la face tournée à l'orient. Le nord fut <i>la gauche</i>, le
+midi <i>la droite</i>, et le couchant <i>le derrière</i>, appelé, en oriental,
+<i>acheron</i> et <i>akaron</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> L'ancienne <i>Béryte</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Tous les vaisseaux qui vont à Alexandrette touchent en
+Cypre, dont la partie méridionale est une plaine nue et ravagée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Il faut en excepter le mont <i>Casius,</i> qui s'élève sur Antioche
+comme un énorme pic. Mais Pline passe l'hyperbole,
+quand il dit que de sa pointe on découvre en même temps
+l'aurore et le crépuscule.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Il n'y a plus que 4 ou 5 de ces arbres qui aient quelque
+apparence.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> C'est le terrain appelé grottes d'Engaddi, où se retirèrent
+de tout temps les vagabonds. Il y en a qui tiendraient 1,500
+hommes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> On estime que le mont Blanc, le plus élevé des Alpes,
+a 2,400 toises au-dessus du niveau de la mer; et le pic d'Ossian
+dans les Pyrénées, 1,900.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> La rivière du Lait, qui se verse dans <i>Nahr-el-Salib</i>,
+appelée aussi rivière du <i>Bairout</i>; cette arcade a plus de 160
+pieds de long sur 85 de large, et près de 200 pieds d'élévation
+au-dessus du torrent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Ces ruisseaux souterrains sont communs dans toute la
+Syrie; il y en a près de Damas, aux sources de l'Oronte, et
+à celles du Jourdain. Celui de <i>Mar-Hanna</i>, couvent de Grecs,
+près du village de <i>Chouaîr</i>, s'ouvre par un gouffre appelé <i>el-Bâlouè</i>,
+c'est-à-dire <i>l'engloutisseur</i>; c'est une bouche d'environ
+10 pieds de large, située au fond d'un entonnoir. A 15
+pieds de profondeur est une espèce de premier fond; mais il
+ne fait que masquer une ouverture latérale très-profonde. Il y
+a quelques années qu'on le ferma, parce qu'il avait servi à receler
+un meurtre. Les pluies d'hiver étant venues, les eaux
+s'accumulèrent et firent un lac assez profond; mais quelques
+filets d'eau s'étant fait jour parmi les pierres, elles furent bientôt
+dégarnies de la terre qui les liait: alors la masse des eaux
+faisant effort, l'obstacle creva tout-à-coup avec une explosion
+semblable à un coup de tonnerre; la réaction de l'air comprimé
+fut telle, qu'il jaillit une trombe d'eau à plus de 200 pas sur
+une maison voisine. Le courant établi par cette issue forma
+un tournoiement qui engloutit les arbres et les vignes plantés
+dans l'entonnoir, et alla les rejeter par la seconde issue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Lib. XVI, p. 264.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> Il est vrai que le Jourdain est profond; mais si l'Oronte
+n'était arrêté par des barres multipliées, il resterait à sec pendant
+l'été.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Le lac d'Antioche abonde surtout en anguilles et en une
+espèce de poisson rouge de médiocre qualité. Les Grecs, qui
+sont des jeûneurs perpétuels, en font une grande consommation.
+Le lac de Tabarié est encore plus riche; il est surtout
+rempli de crabes; mais comme ses environs ne sont peuplés
+que de musulmans, il est peu pêché.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Sur toute la côte de Syrie, et notamment à Tripoli, les
+plus bas degrés du thermomètre en hiver sont 9 et 8 degrés
+au-dessus de la glace; en été, dans les appartements bien clos,
+il va jusqu'à 25 et demi et 26. Quant au baromètre, il est
+remarquable que, dans les derniers jours de mai, il se fixe à
+28 pouces, et ne varie plus jusqu'en octobre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> C'est ce que pratiquent plusieurs des habitants de ce
+canton, qui passent l'hiver près de Tripoli, pendant que leurs
+maisons sont ensevelies sous la neige.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Mar-<i>Hanna</i> el-<i>Chouair</i>; c'est-à-dire <i>Saint-Jean</i> près
+du village de <i>Chouair</i>. Ce monastère est dans une vallée de
+rocailles, qui verse dans celle de <i>Nahr-el-Kelb</i>, ou <i>torrent du
+Chien</i>. Les religieux sont grecs-catholiques, de l'ordre de
+Saint-Basile: j'aurai occasion d'en parler plus amplement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Maison ci-devant des jésuites, occupée aujourd'hui par
+les lazaristes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> Je n'ai jamais vu en Syrie de sarrasin, et l'avoine y est
+rare. On n'y donne aux chevaux que de l'orge et de la paille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> J'en ai vu qui pesaient 18 livres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> <i>Broulos</i>, sur la côte d'Égypte, a des pastèques meilleures
+que dans le reste du Delta, où les fruits sont en général trop
+aqueux.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> On a long-temps cru que l'insecte de la cochenille appartenait
+exclusivement au Mexique; et les Espagnols, pour s'en
+assurer la propriété, ont défendu l'exportation de la cochenille
+vivante, sous peine de mort; mais Thierri, qui réussit à
+l'enlever en 1771, et qui la transporta à Saint-Domingue, a
+trouvé que les nopals de cette île en avaient dès avant son arrivée.
+Il paraît que la nature ne sépare presque jamais les insectes
+des plantes qui leur sont appropriées.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> La disposition du terrain de l'Yemen et du Téhama a
+beaucoup d'analogie avec celle de la Syrie. Voyez Niebuhr,
+<i>Voyage en Arabie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Pour compléter l'histoire naturelle de la Syrie, il convient de dire qu'elle produit tous nos animaux domestiques;
+mais elle y ajoute le buffle et le chameau, dont l'utilité est si
+connue. En fauves, on y trouve dans les plaines des gazelles
+qui remplacent notre chevreuil; dans les montagnes et les
+marais, quantité de sangliers moins grands et moins féroces
+que les nôtres. Le cerf et le daim n'y sont point connus; le
+loup et le vrai renard le sont très-peu; mais il y a une prodigieuse
+quantité de l'espèce mitoyenne appelée <i>chacal</i> (en Syrie
+ou le nomme <i>ouâoui</i>, par imitation de son cri; et en Égypte
+<i>dîb</i> ou <i>loup</i>). Les chacals habitent par troupes aux environs
+des villes, dont ils mangent les charognes; ils n'attaquent jamais
+personne, et ne savent défendre leur vie que par la fuite.
+Chaque soir ils semblent se donner le mot pour hurler, et
+leurs cris, qui sont très-lugubres, durent quelquefois un quart
+d'heure. Il y a aussi dans les lieux écartés des hyènes (en arabe
+<i>daba</i>) et des onces, faussement appelés tigres <i>(Némr)</i>. Le
+Liban, le pays des Druzes et de Nâblous, le mont Carmel et
+les environs d'Alexandrette, sont leurs principaux séjours.
+En récompense, on est exempt des lions et des ours; le gibier
+d'eau est très-abondant; celui de terre n'est que par cantons.
+Le lièvre et la grosse perdrix rouge sont les plus communs; le
+lapin, s'il y en a, est infiniment rare; le francolin ne l'est
+point à Tripoli, et près de Yâfa. Enfin, il ne faut pas oublier
+d'observer que l'espèce du colibri existe dans le territoire de
+Saïd. M. J.-B. Adanson, ci-devant interprète en cette ville, qui
+cultive l'histoire naturelle avec autant de goût que de succès,
+en a trouvé un dont il a fait présent à son frère l'académicien.
+C'est, avec le pélican, le seul oiseau bien remarquable de la
+Syrie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Les semailles de <i>la récolte d'hiver</i>, qu'on appelle
+<i>chetâouîé</i>, n'ont lieu dans toute la Syrie qu'à l'arrivée des pluies
+d'automne, c'est-à-dire vers la Toussaint. L'époque de cette
+récolte varie ensuite selon les lieux. En <i>Palestine</i>, et dans le
+<i>Haurân</i>, on coupe le froment et l'orge dès la fin d'avril et
+dans le courant de mai. Mais à mesure que l'on va dans le
+nord, ou que l'on s'élève dans les montagnes, la moisson se
+retarde jusqu'en juin et juillet.
+</p><p>
+Les semailles de <i>la récolte d'été</i> ou <i>saîfié</i> se font aux pluies
+de printemps, c'est-à-dire en mars et avril, et leur moisson
+a lieu dans les mois de septembre et d'octobre.
+</p><p>
+Les vendanges, dans les montagnes, se font sur la fin de
+septembre; les vers à soie y éclosent en avril et mai, et font
+leurs cocons en juillet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Voyez <i>les questions</i> de Michaélis, proposées aux voyageurs
+du roi de Danemarck.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> C'est le mécanisme des cheminées et des bains d'étuves.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Il y a d'ailleurs un effort de l'air dilaté contre les barrières
+qui l'emprisonnent; mais cet effet est indifférent à notre
+objet.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> Voilà pourquoi, comme l'a très-bien observé Montesquieu,
+la Tartarie, sous le parallèle de l'Angleterre et de la
+France, est infiniment plus froide que ces contrées.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> Ceci explique pourquoi la Gaule était plus froide jadis
+que de nos jours.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Franklin a pensé que la cause du vent <i>alizé d'est</i> tenait
+à la rotation de la terre; mais si cela est, pourquoi le vent
+d'est n'est-il pas perpétuel? Comment d'ailleurs expliquer dans
+cette hypothèse les deux moussons de l'Inde, tellement disposées
+que leurs alternatives sont marquées précisément par le
+passage du soleil dans la ligne équinoxiale; c'est-à-dire que
+les vents d'ouest et de sud règnent pendant les 6 mois que le
+soleil est dans la zone boréale, et les vents d'est et de nord
+pendant les 6 mois qu'il est dans la zone australe. Ce rapport
+ne prouve-t-il pas que tous les accidents des vents dépendent
+uniquement de l'action du soleil sur l'atmosphère du globe?
+La lune, qui a un effet si marqué sur l'océan, peut en avoir
+aussi sur les vents; mais l'influence des autres planètes paraît
+une chimère qui ne convient qu'à l'astrologie des anciens.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> Franklin en donne la même explication.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Il est souvent sensible à la vue; mais on le rend encore
+plus évident en approchant des tuyaux une soie effilée ou la
+flamme d'une petite bougie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> Ces rafales sont si brusques, qu'elles font quelquefois
+<i>chavirer</i> les bateaux. Peu s'en est fallu que je n'en aie fait
+l'expérience.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Voyez article de l'Égypte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> J'en ai fait l'observation en Palestine dans les mois de
+novembre, décembre et janvier 1784 et 85. La plaine de Palestine,
+surtout vers Gaze, est à peu près dans les mêmes
+circonstances de climat que l'Égypte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> Il n'est pas inutile d'observer que le Nil établit alors un
+courant sur toute la côte de Syrie, qui porte de Gaze en
+Cypre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Il me paraît que c'est la même colonne dont parle le
+baron de Tott. J'ai pareillement constaté l'état vaporeux de
+l'horizon d'Égypte, dont il fait mention.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Ceci résout un problème qu'on m'a proposé à <i>Yâfa</i>:
+savoir, pourquoi l'on sue plus à <i>Yâfa</i> sur les bords de la mer
+qu'à <i>Ramlé</i> qui est à trois lieues dans les terres. La raison en
+est que l'air de Yâfa étant saturé d'humidité, ne pompe qu'avec
+lenteur l'émanation du corps, pendant qu'à Ramlé l'air plus
+avide la pompe plus vite. C'est aussi par cette raison que dans
+nos climats l'haleine est visible en hiver, et non en été.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> J'ignore ce qui se passe à cet égard dans la haute Égypte:
+quant au Delta, il paraît que quelquefois il reçoit des nuages
+et du tonnerre de la mer Rouge. Le jour que je quittai le
+Kaire (26 septembre 1783), à la nuit tombante, il parut un
+orage dans le sud-est qui bientôt donna plusieurs coups de
+tonnerre, et finit par une grêle violente de la grosseur des
+pois ronds de la plus forte espèce. Elle dura 10 à 12 minutes,
+et nous eûmes le temps, mes compagnons de voyage et
+moi, d'en ramasser dans le bateau assez pour en remplir deux
+grands verres, et dire que nous avons bu à la glace en Égypte.
+Il est d'ailleurs bon d'observer que c'était l'époque où la mousson
+de sud commence sur la mer Rouge.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> Niebuhr a également observé à Moka et à Bombai que
+les orages venaient toujours de la mer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Il semble aussi que les étoiles volantes sont une combinaison
+particulière de la matière du feu. Les Maronites de
+<i>Mar-Elias</i> m'ont assuré qu'une de ces étoiles tombée il y a
+3 ans sur deux mulets du couvent, les tua en faisant un bruit
+semblable à un coup de pistolet, sans laisser plus de traces
+que le tonnerre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> Alexandrette et <i>Beilan</i> qui en est voisin, parlent turk;
+mais on peut les regarder comme <i>frontières</i> de la Caramanie,
+où le turk est la langue vulgaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> <i>Adjam</i> est le nom des Perses en arabe. Les Grecs l'ont
+connu et exprimé par <i>achemen-ides</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> Strabon, liv. II, dit que le Niphate et sa chaîne sont
+dits <i>Gordonæi</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Prononcez <i>Najd</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> Cette qualité saline est si inhérente au sol, qu'elle passe
+jusque dans les plantes. Toutes celles du désert abondent en
+soude et en sel de Glauber. Il est remarquable que la dose de
+ces sels diminue en se rapprochant des montagnes, où elle
+finit par être presque nulle; et, tout considéré, cette qualité
+saline doit être la vraie cause de la stérilité du désert.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> Je connais 4 espèces distinctes de chameaux: la 1<sup>re</sup>, le
+chameau tel que je viens de le décrire, et qui est proprement
+le chameau arabe, porteur de fardeaux, n'ayant qu'une bosse
+et très-peu de poil sur le corps.
+</p><p>
+La 2<sup>e</sup> est le chameau <i>coureur</i>, appelé <i>hedjin</i> au Kaire,
+plus svelte dans toutes ses formes, n'ayant qu'une bosse; c'est
+le véritable <i>dromadaire</i> des Grecs. Nous en avons maintenant
+deux à Paris, que l'on a vus aux fêtes du Champ-de-Mars.
+Ces deux espèces sont répandues depuis Maroc jusqu'en Perse.
+</p><p>
+La 3<sup>e</sup> espèce est le chameau <i>turkman</i>, répandu d'Alep à
+Constantinople et au nord de la Perse. Il n'a qu'une bosse; il
+est moins haut que le chameau arabe; il a les jambes plus
+courtes, plus grosses, le corps plus trapu et infiniment mieux
+couvert de poil. Celui du cou pend jusqu'à terre et est généralement
+brun.
+</p><p>
+La 4<sup>e</sup> est le chameau <i>tartare</i> ou <i>bactrien</i>, répandu dans
+toute la Chine et la Tartarie. Celui-là a deux bosses. L'on ne
+voit que de ceux-là à Pékin, tandis qu'ils sont si rares dans la
+basse Asie, que je citerais une foule de voyageurs, même
+Arabes, qui, comme moi, n'y en ont jamais vu aucun.&mdash;Buffon
+a totalement confondu ces espèces.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> Cette cause est également sensible dans la comparaison
+des chameaux arabes aux chameaux turkmans, car ces derniers,
+vivant dans des pays riches en fourrages, sont devenus
+une espèce plus forte en membres, et plus charnue que les
+premiers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Exclamation d'éloge, comme si l'on disait, <i>admirablement
+bien</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> Les Arabes font une distinction de leurs hôtes, en hôte
+<i>mostadjir</i>, ou <i>implorant protection</i>; et en hôte <i>matnoub</i>, ou
+<i>qui plante sa tente au rang des autres</i>, c'est-à-dire qui se
+naturalise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Niebuhr rapporte dans sa <i>Description de l'Arabie</i>,
+tome <span class="smcap">II</span>, page 208, édition de Paris, que depuis 30 ans il s'est
+élevé dans le <i>Najd</i> une nouvelle religion, dont les principes
+sont analogues aux dispositions d'esprit dont je parle. «Ces
+principes sont, dit ce voyageur, que Dieu seul doit être
+invoqué et adoré comme auteur de tout; qu'on ne doit faire
+mention d'aucun prophète en priant, parce que cela touche
+à l'idolâtrie; que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, etc., sont
+à la vérité de grands hommes, dont les actions sont édifiantes;
+mais que nul livre n'a été inspiré par l'ange Gabriel,
+ou par tout autre esprit céleste. Enfin, que les v&oelig;ux faits
+dans un péril menaçant ne sont d'aucun mérite ni d'aucune
+obligation.
+</p><p>
+«Je ne sais, ajoute Niebuhr, jusqu'où l'on peut compter
+sur le rapport du Bedouin qui m'a raconté ces choses. Peut-être
+était-ce sa façon même de penser; car les Bedouins se
+disent bien mahométans, mais ils ne s'embarrassent ordinairement
+ni de Mohammed ni du Qôran.»
+</p><p>
+Cette insurrection a eu pour auteurs deux Arabes, qui,
+après avoir voyagé, pour affaires de commerce, dans la Perse
+et le Malabar, ont formé des raisonnements sur la diversité des
+religions qu'ils ont vues, et en ont déduit cette tolérance générale.
+L'un d'eux, nommé <i>Abel-el-Ouaheb</i>, s'était formé
+dans le <i>Najd</i> un état indépendant dès 1760: le second, appelé
+<i>Mekrâmi</i>, chaik de <i>Nadjerân</i>, avait adopté les mêmes opinions,
+et par sa valeur il s'était élevé à une assez grande
+puissance dans ces contrées. Ces deux exemples me rendent
+encore plus probable une conjecture que j'avais déja formée,
+que rien n'est plus facile que d'opérer une grande révolution
+politique et religieuse dans l'Asie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> Assemani, <i>Bibliothèque orientale</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> Liv. XX, chap. 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> La racine <i>Hass</i>, par une <i>H</i> majeure, signifie tuer, <i>assassiner</i>,
+écouter pour <i>surprendre</i>; mais le composé <i>hassâs</i>
+manque dans Golius.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> On assure qu'ils ont des assemblées nocturnes, où après
+quelques lectures ils éteignent la lumière, et se mêlent comme
+les anciens Gnostiques.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> <i>Oriens Christ.</i>, tom. <span class="smcap">II</span>, pag. 680.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Cedrenus.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Village du Kesraouân.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Dans les montagnes, le mot <i>chaik</i> signifie proprement
+un notable, un seigneur campagnard.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> Nom des ministres des petits princes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> <i>Kabal</i> et <i>Kabat</i>. Le <i>K</i> est ici le jota espagnol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> Là cause radicale de toute cette grande querelle fut
+l'aversion qu'<i>Aïcha</i>, femme de Mahomet, avait conçue contre
+<i>Ali</i>, à l'occasion, dit-on, d'une infidélité qu'il avait révélée
+au prophète: elle ne put lui pardonner cette indiscrétion; et
+après lui avoir donné trois fois l'exclusion au kalifat par ses
+intrigues, voyant qu'il l'emportait à la quatrième, elle résolut
+de le perdre à force ouverte. Dans ce dessein, elle souleva
+contre lui divers chefs des Arabes, et entre autres <i>Amron</i>,
+gouverneur d'Égypte, et <i>Moâouia</i>, gouverneur de Syrie. Ce
+dernier se fit proclamer <i>kalife</i> ou <i>successeur</i> dans la ville de
+Damas. <i>Ali</i>, pour le déposséder, lui déclara la guerre; mais
+la nonchalance de sa conduite perdit ses affaires. Après quelques
+hostilités, où les avantages furent balancés, il périt, à
+Koufa, par la main d'un <i>assassin</i> ou <i>bâtenien</i>. Ses partisans
+élurent à sa place son fils <i>Hosain</i>; mais ce jeune homme, peu
+propre à des circonstances aussi épineuses que celles où il se
+trouvait, fut tué dans une rencontre par les partisans de
+Moâouia. Cette mort acheva de rendre les deux factions irréconciliables.
+Leur haine devint une raison de ne plus s'accorder
+sur les commentaires du <i>Qôran</i>. Les docteurs des deux
+partis prirent plaisir à se contrarier, et dès-lors se forma le
+partage des musulmans en deux sectes, qui se traitent mutuellement
+d'hérétiques. Les Turks suivent celle qui regarde
+<i>Omar</i> et <i>Moâouia</i>, comme successeurs légitimes du prophète.
+Les Persans au contraire suivent le parti d'Ali.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> El-Makin, lib. I, <i>Hist. Arab.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> Ces factions se distinguent par la couleur qu'elles affectent
+à leurs drapeaux; celui des <i>Qaîsis</i> est rouge, et celui des
+<i>Yamânis</i> blanc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> Cette découverte appartient à un Michel Drogman, barataire
+de France à Saïde sa patrie; il a fait un <i>Mémoire sur
+les Druzes</i>, dont il a donné les deux seules copies qu'il eût,
+l'une au chevalier de <i>Taulès</i>, consul à Saïde, et l'autre au baron
+de <i>Tott</i>, lorsqu'il passa en 1777 pour inspecter cette
+échelle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Le parti <i>Qaîsi</i> et le <i>Yamâni</i>, qui portent aujourd'hui
+le nom des deux familles qui sont à la tête, les <i>Djambelâts</i> et
+les <i>Lesbeks</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> A raison de ce loisir, lorsque la récolte des soies est faite
+dans le Liban, il en part beaucoup de paysans, qui vont,
+comme nos Limousins, faire les récoltes dans la plaine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Gens de guerre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> J'ai trouvé dans un recueil manuscrit d'anecdotes arabes
+un autre trait qui, quoique étranger aux Druzes, me semble
+trop beau pour être omis.
+</p><p>
+«Au temps des kalifes, dit l'auteur, lorsque <i>Abdalah</i> le
+<i>verseur de sang</i> eut égorgé tout ce qu'il put saisir de descendants
+d'<i>Ommiah</i>, l'un d'eux, nommé <i>Ébrahim</i>, fils de
+<i>Soliman</i>, fils d'<i>Abd-el-Malek</i>, eut le bonheur d'échapper,
+et se sauva à Koufa, où il entra déguisé. Ne connaissant personne
+à qui il pût se confier, il entra au hasard sous le portique
+d'une grande maison, et s'y assit. Peu après le maître
+arrive, suivi de plusieurs valets, descend de cheval, entre,
+et, voyant l'étranger, il lui demande <i>qui il est</i>. Je suis un infortuné,
+répond Ébrahim, qui te demande <i>l'asyle</i>. Dieu te
+protège, dit l'homme riche; entre, et sois en paix. Ébrahim
+vécut plusieurs mois dans cette maison, sans que son hôte lui
+fît de questions. Mais lui-même, étonné de le voir tous les
+jours sortir et rentrer à cheval à la même heure, se hasarda
+un jour à lui en demander la raison. J'ai appris, répondit
+l'homme riche, qu'un nommé Ébrahim, fils de Soliman,
+est caché dans cette ville: il a tué mon père, et je le cherche
+pour prendre mon <i>talion</i>. <i>Alors je connus</i>, dit Ébrahim,
+<i>que Dieu m'avait conduit là à dessein; j'adorai son décret,
+et, me résignant à la mort</i>, je répliquai: <i>Dieu</i> a pris ta cause;
+<i>homme offensé</i>, <i>ta victime est à tes pieds</i>. L'homme riche
+étonné répondit: O étranger! je vois que l'adversité te pèse,
+et qu'ennuyé de la vie, tu cherches un moyen de la perdre;
+mais ma main est liée pour le crime. Je ne te trompe pas,
+dit Ébrahim: ton père était un tel; nous nous rencontrâmes
+en tel endroit, et l'affaire se passa de telle et telle manière.
+Alors un tremblement violent saisit l'homme riche; ses dents
+se choquèrent comme à un homme transi de froid, ses yeux
+étincelèrent de fureur, et se remplirent de larmes. Il resta
+ainsi quelque temps le regard fixé contre terre; enfin, levant
+la tête vers Ébrahim: Demain le sort, dit-il, te joindra à
+mon père; et Dieu aura pris mon talion. Mais, moi, comment
+violer l'asyle de ma maison? Malheureux étranger, fuis de
+ma présence; tiens, voilà 100 sequins; sors promptement;
+et que je ne te revoie jamais.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> Abârât-el-Motka lamin fi mazâheb oua Dianât-el-Dònia.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> Nom que les Turks donnent aux soldats Macédoniens et
+aux Épirotes.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome II, by
+Constantin Francois Chasseboeuf Boisgirais Volney
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME II ***
+
+***** This file should be named 38242-h.htm or 38242-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/8/2/4/38242/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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